COMME UNE MULE, chutes
D’abord un livre en cours de rédaction s’épaissit. Puis vient le temps de le tailler. On ajoutait, désormais on retranche. On lâche du lest. On enlève des bouts. Parce qu’on estime qu’ils n’ont rien à faire là, auront leur place ailleurs (ou nulle part). Parce qu’ils font doublon avec un autre passage. Parce que soudain ils nous écorchent les yeux et les oreilles.
Ces bouts sont souvent simplement effacés. Perdus pour l’histoire. Mais parfois le tailleur apitoyé les remise dans un document-purgatoire qu’il appelle « chutier », du nom de ce stock de rushes non retenus au montage d’un film.
Je livre ici quelques chutes de Comme une mule. Je les livre dans un ordre aléatoire qui ne dit rien du fil suivi par le livre, mais en donne un avant-gout, qu’on trouvera appétissant ou indigeste. Au moins y aura-t-on mis un peu le nez.
« Les choses comme elles sont » dit Conrad. « Si vous vouliez bien voir les choses comme elles sont » invite un personnage de Lord Jim. Les choses comme elles sont, et non pas : comme vous voudriez qu’elles soient ; comme il arrange la société qu’elles soient ; comme la société les arrange pour qu’elles soient consommables, négociables, sociables.
Les éléments de langage qui auréolent la promotion d’Avatar 2 l’annoncent fable écologiste. A longueur d’interviews, un James Cameron d’âge canonique nous oint de sa sagesse : la maison brule et nous regardons ailleurs. On le croyait cinéaste, son vrai métier est Jacques Chirac. Sauf que pendant la décennie de fabrication du film, Cameron n’a pas épluché des rapports du Giec, il a fait un film. Toutes ces années, sa première pensée du matin n’est pas allé aux cachalots, mais à la logistique de sa gigantesque unité de production. Un regard politique sur Avatar n’évaluera donc pas le bien-fondé de son discours (que les anticapitalistes trouveront mou, les climato-sceptiques mensonger, les libéraux admirable), mais se demandera, nonobstant l’empreinte carbone inégalée du film promo comprise, à quoi ressemblerait une forme écologiste. Est-ce une humeur écologiste, par exemple, qui irrigue l’univers aquatique ici configuré ? Cette substitution de l’océan réel par un océan numérique ne serait-elle pas davantage d’inspiration transhumaniste ? À voir. À entendre. Si le film doit être politiquement évalué c’est par ce bout, non par ses dialogues et son marketing tissés d’adages new-âge.
S’objectiver soi, telle Sophie Calle payant un détective pour la suivre toute une semaine et lui faire un rapport.
On peut être militant LGBT sans être de gauche radicale. On peut etre militant antiraciste sans être de gauche radicale. Il n’y a pas de lien de nécessité entre ces luttes et la gauche radicale, surtout quand elles se donnent des méthodes policières. La radicalité ne consiste pas à emmerder radicalement un individu pour son écart de langage homophobe.
Le tout est dans tout s’est donné une entité totalisante susceptible de recouvrir un large spectre de méfaits dès lors punissables. Générique, hospitalier comme une auberge espagnole, l’entité patriarcat aide à penser autant qu’elle colmate les failles de la pensée. Mot mastic. La nomination patine, bute, bégaie ? Les mots me manquent pour dire le réel ? Patriarcat fera l’affaire. Clé qui marche avec toutes les serrures, et ouvre sur on ne sait trop quelle pièce.
De Lillo : « Quelque chose lui passa par l’esprit, une expression, shrapnel organique. Qui avait quelque chose de familier mais restait dénuée de sens. Puis il vit une voiture en double file de l’autre coté de la rue et pensa à autre chose et à autre chose encore »
Aujourd’hui j’ai lu, tu as lu, nous avons lu, non sans gourmandise, un article gourmand qui rappelait les faits pour lesquels Tariq Ramadan est jugé à Genève. A la suite d’une conférence, il a suggéré à la plaignante de la rejoindre dans sa chambre d’hôtel pour poursuivre de visu l’échange théologique qu’ils avaient à distance depuis quelques mois, et qui n’avaient qu’attiser l’interêt qu’elle portait au beau prédicateur. Dans cette intimité, lui si charmant est soudain devenu brutalissime. Il a contraint son hôte à le sucer en la traitant de sale chienne, et autres mots diversement compatibles avec le respect de la femme qu’il prêche. Au procès, la défense produira les textos tendres envoyés par la présumée victime au présumé agresseur après ce qu’elle appelle une « nuit d’horreurs », ceci afin d’accréditer la version du prévenu : cette femme est une affabulatrice, une amoureuse éconduite qui se venge. La plaignante maintient qu’il l’a séquestrée pendant tout une nuit dans cette chambre de l’hôtel Mon repos, et ne l’a libérée qu’au matin. Au fil de l’instruction, l’accusé a nié puis cessé de nier qu’il ait eu des rapports sexuels adultères, nié puis cessé de nier qu’il ait eu des pratiques sexuelles de domination. C’est à ce degré des aveux que la plupart de ses fans musulmans l’ont lâché. Par exemple mon copain S, qui jusqu’ici n’excluait pas le complot. Musulman et queutard c’est pas jouable. Les pensées de S vont à madame Ramadan, trahie par son mari qu’elle défend corps et âme.
Que le capitalisme et le patriarcat soient liés, soient une seule et même chose, arrangerait fort la militante féministe et anticapitaliste. Elle en sue donc à grosses gouttes pour les lier. Ce labeur volontariste produit des bonheurs analytiques, car nombreux sont les croisements entre capitalisme et patriarcat. Par exemple : le capitalisme pour faire travailler les hommes doit les décharger du travail reproductif, ce qui genre considérablement le partage du travail, et le hiérarchise. Aux femmes le dedans, la maison les enfants. Aux hommes le dehors – et par extension la cité, la politique, la décision.Inversement le capitalisme a besoin, parfois, de plus en plus, de mettre les femmes au boulot, et pour ça oeuvre à les soulager du travail reproductif, du moins éducatif – école, crèches.Ainsi le capitalisme liquéfie le patriarcat autant qu’il le fortifie. La lutte contre le patriarcat et la lutte contre le capitalisme ont partie liée et et partie autonome. Et ce n’est un drame que pour les adeptes de la vérité une.
Il est incontestable, et pointilleusement documenté : que l’emprise sur le vivant, la pulsion de croissance du capital, et la volonté patriarcale de dominer sont liées ; que le capitalisme advient par le pillage colonial, qui s’est blanchi en formant le concept de race et la hiérarchie raciale corollaire ; que les inégalités produites par la division du travail multiplient les situations inégalitaires où des dominants raciaux et sexuels peuvent exercer leur domination – si chacun fait son ménage, pas de femme de ménage, pas de viol de la femme de ménage par le maitre, pas de libertés coloniales prises par l’employeur parisien avec la poitrine de sa femme de ménage malienne ; qu’à la lumière divine des points précédents, les luttes contre l’impérialisme, contre le capitalisme, contre le racisme, contre le sexisme, ont des intersections factuelles et non simplement lexicales. Il n’en demeure pas moins que ces différents paradigmes ne se rabattent pas les uns sur les autres.
Qu’un combat politique soit lucratif discrédite certains combattants mais pas le combat. On suppose que Gisèle Halimi a touché quelques honoraires pour le procès de Bobigny, aussi vrai que mon interpellation livresque de la bourgeoisie m’a valu autant de réprobation dans ses médias que de chèques signés de mains bourgeoises. Souplesse du marché aidant, il n’est pas rare que des avancées progressistes soient pavées d’intentions marchandes. Il y aurait moins d’acteurs noirs dans les films américains si la diversification des castings n’était pas aussi (surtout?) une manière pour l’industrie de diversifier – et accroitre – sa clientèle. Mais s’il arrivait que le féminisme ou l’antiracisme deviennent moins rentables, les entreprises susdécrites persisteraient-elles dans cette voie ? Souplesse du marché oblige, ne les verrait-on pas se reconvertir dans des formations au management à poigne ou des stages de chasse au buffle?
Du temps que j’étais prof, la hiérarchie de mes irritations n’était pas complètement indexée sur ma hiérarchie morale. Quelque chose en moi outrepassait mon exaspération mécanique devant un élève chiant. Certes je le punissais – le punissais d’une exclusion à défaut de pouvoir le punir de mes mains. Mais une part de moi, survivant sous des couches de civilité, l’admirait. Dans cette boule dysfonctionnelle que la société peinait à discipliner par la trique et la thérapie, je voyais aussi un corps sain : celui dont la vitalité excédait le dispositif statique qu’on lui imposait, celui dont le corps résistait par tous les pores à l‘arraisonnement moral. Son chahut crétin et ses fanfaronnades de bonhomme signalait son éveil, remarquable parmi tous ses condisciples sages car endormis. Ils étaient mignons parce que dévitalisés, il était infernal parce que vivant. Le cadavre que l’anesthésie scolaire voulait faire de lui bougeait encore.
Comme jadis du cheval au train, une bascule est en cours des livres aux réseaux. Beaucoup d’individus livresques ont déjà basculé : philosophes normaliens reconvertis en twittos frénétiques par ralliement à la foire des opinions contre quoi s’édifia la philosophie ; historiennes de gauche désormais ralliées au plaisir inédit de toucher une audience et d’en recevoir de l’amour ; romanciers avortés réinsérés dans le message de 140 signes où toute honte bue ils voient un descendant lointain du haïku. Assurément la nouvelle littérature est là. Les illuminés surannés qui persisteront à se pencher sur des pages de roman finiront par y sombrer comme dans un puits du fond duquel ils ne percevront rien des sarcasmes à leur endroit.
Une connaissance me fait savoir que je l’ai blessé. Et moi : mais ce que j’ai dit était juste ou pas ? Et lui : c’est pas le problème, tu m’as blessé. Moi : ben si c’est le problème. Lui : ben non. Moi : si ce que j’ai dit est juste, alors ce n’est pas blessant c’est juste. Lui : ça dépend comment tu le dis. Moi, feignant de ne pas voir sur quels oeufs affectifs nous marchons : si c’était justement dit, c’était bien dit, et j’ai eu raison de le dire. -Oui mais ça m’a blessé. -Oui mais si c’était juste? En 2056 nous y serons encore. Vers 2067 la bête blessée et quémandeuse d’excuses finira par cracher sa vérité : non la vérité ne justifie pas l’offense. Toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire, voire ne sont pas bonnes à penser. Il y a sur terre des choses à quoi il faut sacrifier la vérité. Dieu n’est pas aimé, dit un personnage de Bernanos. La vérité n’est pas aimée. La vie n’est pas aimée.
Mon gout pour la trivialité est sans doute rapportable à ma cochonnerie foncière, mais aussi, et sans exclusive, à un gout du parler vrai, qui dans le cas d’espèce du sexe, a pour impératif catégorique d’être un parler cru. Cru dans le récit de ce qui est, pas de ce qui est ressenti – qui est inénarrable, sauf à libérer les métaphores comme on lâche les chevaux. Si une scène de sexe s’impose dans un livre, elle sera factuelle. Un entrelacs de gestes, et aussi de mots, puisque dans cette situation plus encore que dans d’autres les mots sont des actes, les mots agissent.
Proust : « Les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances. Ils n’ont pas fait naitre celles-ci, ils ne les détruisent pas ».
Injustice fondamentale de l’humour : il est des gens plus drôles que d’autres. Il en est doués de vis comica, ils ont cette force en eux, d’autres pas. Aussi vrai que certains sont plus réceptifs à la drôlerie que d’autres. Souvent ce sont les mêmes. En musique c’est pareil : le bon musicien est d’abord un bon auditeur. Pas d’oreille, pas de talent musical. Vous n’avez pas l’oreille musicale, c’est comme ça, c’est injuste, comme de chanter faux. Vous n’avez pas l’oreille comique, ou le tempérament comique, c’est comme ça. Dans votre vie vous rirez moins. Injustice du verdict génétique et social. Des gens grossissent en bouffant rien, d’autres restent minces en se gavant. La calvitie frappe certains dès trente ans, d’autres jamais, c’est l’injustice suprême, le scandale des scandales, et les pouvoirs publics, laxistes, permissifs, démissionnaires, mai 68, ne bougent pas.
Mon amie T me dit avoir aimé Le parfum vert mais détesté son propos. Cette dissociation perceptive m’étonne. Dans ce film plus que dans nul autre, le propos est contenu dans la forme, comme le ver dans le fruit. C’est le fruit qui fait le ver. En art la forme est structurante, tout s’infère d’elle. Si tu n’es pas content du contenu, plains toi auprès du contenant. La forme de cette comédie chic (Kiberlain Lcoste c’est chic) lorgne vers les albums de Tintin, épousant le rocambolesque de leurs intrigues transfrontalières, dessinant un monde fantaisiste logiquement fracturé d’antagonismes de bande-dessinée pour enfants. La ligne claire dessine une ligne politique simpliste, où un axe du Mal, comploteur, falsificateur, passablement pro-russe et carrément antisémite, travaille dans l’ombre à mettre bas les forces du moindre mal, occidentales, démocratiques, libres, épanouies, gainées. La facture à la Tintin est le creuset d’une morale restée au stade infantile, d’une politique demeurée au stade moral. Nicolas Pariser ignore sans doute qu’il pense si puérilement. Sa forme, elle, le sait.
Au tour de Cauet. Le scénario médiatique désormais bien rodé : une plainte contre une star annoncée en Breaking news par les chaines d’info, un communiqué puis une prestation télé de la célébrité qui nie, retourne les souffrances – « je pleure tous les jours » -, contre-attaque, annonce une plainte pour diffamation. Cauet ajoute à ces classiques une plainte pour tentative d’extorsions de biens, puisque selon ses dires la plaignante l’aurait d’abord fait chanter. Plaignante qui bien sur a accordé à TPMP l’exclusivité de son témoignage. Elle y apparait anonymée par un foulard et de grosse lunettes noires. Hanouna expédie le moment compassion pour balancer ses doutes : pourquoi témoigner après dix ans? Pourquoi si tard? Pourquoi sur votre insta trainent encore des photos avec la star qu’aujourd’hui vous attaquez ? Victime blaming. Lampe d’interrogatoire retournée. La victime a sa réponse : emprise, amnésie traumatique. Elle récite la partition des victimes. Les textes sont aussi figés que les roles. Rien ne ressemble plus à une victime sincère qu’une victime insincère. Celle ci dit avoir réalisé la gravité des actes de Cauet à son égard dans les yeux de la fille de son compagnon. On la croit ou pas. On l’écoute. On revient après la pub.
Ce n’est pas l’humoriste qui a le coeur sec, c’est l’humour. L’humoriste peut pleurer un mort, l’humour ne connait pas cette décence. Hier soir à la télé, Caverivière sur Johnny : « Il est très actif depuis qu’il est mort, il a sorti plein d’albums. Si ça continue il va être le premier mort à faire un burnout ».
CK imagine Dieu disant aux hommes : pourquoi vous ne baisez pas les animaux? A votre avis pourquoi je les ai inventés? Pour que vous les baisiez!! Vous ne les baisez pas c’est dingue ! Mais alors vous faites quoi avec? Quoi?? vous les mangez? Mais c’est dégueulasse!! Blague de moraliste : blague qui dit génialement la relativité du dégueulasse, la relativité des curseurs moraux. Comme tout grand comique, CK est un moraliste. Il dit la vanité, la fragilité, la réversibilité, et le presque arbitraire de toute morale.
Devant l’ubuesque complainte des dominants prétendus dominés, le camp de l’émancipation tache de remettre le réel sur ses pieds, rappelant qu’en fait – en fait-, les dominés sont en général dominés, et les dominants dominants. En ces temps où les chats sont appelés zèbres, cette lapalissade est révolutionnaire. Les victimes sont en position de faiblesse ou n’en sont pas : les bourreaux sont en position de force ou n’en sont pas. Nous ne vivons pas l’avènement du règne des victimes. Être une victime ne vous donne, en 2023 non plus qu’en 1893, aucun privilège. Vous donne à peine le droit à des anti-dépresseurs remboursés. Beigbeder se remettra beaucoup plus vite de la petite shit storm féministe contre lui qu’une femme ne se remet du viol qui a bousillé sa sexualité.
Homme en terrasse, femme qui passe. Homme regarde cul de femme à la dérobée. La morale sociale le condamne. Une morale vitaliste trouve immoral qu’il se prive de regarder ce cul, ou s’attriste qu’il n’en ait pas l’idée. Sur la plage il arrive que je ne sois pas d’humeur à regarder les corps déshabillés des femmes. Jour morne et de moindre santé ; jour immoral. Plus rien à tirer de moi. A bon droit la vie pourrait m’éjecter. Ces jours là je ne suis pas digne d’elle.Est seulement répréhensible l’homme en terrasse qui regarde avec insistance le cul d’une passante, et s’arrange pour qu’elle s’en rende compte. Et parfois joint au regard la parole – ou quelque autre interjection ou onomatopée suggestive, quelque grognement depardiesque.
Beaucoup plus que par le besoin-de-rire-dans-ces-temps-difficiles brandi depuis 50 ans par les anthropologues de chaine d’info, le succès des one-man et one-woman s’explique par la séance de validation réciproque des intelligences en quoi ils consistent.
On s’alarme que le romancier Kevin Lambert raconte avoir, pendant ses travaux préparatoires, consulté des gens ressemblant à ses personnages pour ne pas dire de connerie. Consulté par exemple une amie haïtienne pour mieux peindre son personnage également originaire de l’île. Il l’a fait par précaution. Cette précaution n’est pas nouvelle dans la littérature. Cette délicatesse définit peut-être la littérature. Ecrivant mon livre sur la grossesse, j’ai écouté des femmes, à la fois pour éviter de dire des conneries sur un sujet où le lecteur me postulerait ignare voire illégitime, et bien sûr pour en tirer une pulpe qui avive mon texte. Etre sensible à la sensibilité des autres, c’est le travail du romancier. C’est son éthique et sa chance. La justesse est sa politesse – et sa force. Le romancier ne prescrit pas, il restitue.On voudrait qu’un auteur donne l’exemple, exerce un magistère moral. Mais un auteur n’a jamais signé avec la morale. Si au lieu d’être écrivain j’avais des enfants, je ne confierais pas mes enfants à un écrivain
La notion de sincérité n’est d’aucun usage en art. L’art ne connaît pas la sincérité mais la consistance. On peut être sincèrement inconsistant – la politique s’y entend. On peut être insincèrement consistant. Dans la fiction par exemple. Que voudrait dire raconter sincèrement une fable? A l’ouvrage fictionnel je peux mettre du coeur, de l’ardeur, mais de la sincérité ça ne colle pas. C’est façon de parler.
Une pensée émue pour l’éditeur mâle blanc boomer entré en commerce littéraire sur l’élan de son amour pour les grands hommes de lettres, et forcé de se mettre à la page en publiant des livres de femmes qui racontent des histoires de femmes à destination d’un public de roman ultra-féminin. Apprécions les efforts que celui-ci fait pour aimer et surtout promouvoir des « romances » qu’il méprise, ravalant ses gouts pour une écriture spermatique qu’il penchera dans un livre où il conte sa virée en montagne avec deux mâles quinquas comme lui, histoire de prendre la hauteur et qu’ainsi perché sur le toit de l’Europe plus personne ne puisse venir les emmerder.
Un texte littéraire ça ne se comprend pas, ça se mécomprend. Ce qu’un texte politique ne saurait souffrir. Tendu vers l’action, il doit être compris sans équivoque. Comme un ordre de caporal sur un champ de bataille, où je ne peux pas me permettre de comprendre à la fois halte au feu et chargez. Tout acte tranche. Si je tourne à droite je ne tourne pas à gauche. L’un exclut l’autre. Dans le verbe littéraire rien n’exclut rien, dans le verbe politique une chose doit exclure l’autre. Un pour doit exclure un contre.
Le désir est un spectre qui hante les sociétés – de même que l’éphèbe de l’Eté dernier, posté en profondeur de champ derrière la baie vitrée, hante le premier plan où les deux époux devisent bourgeoisement en prenant leur petit déjeuner porcelaine. Voilà ce que l’ingénierie cinématographique dispose, plan par plan, scène par scène, avec son artisanat propre : un dispositif d’observation sans jugement du jeune vampire qui a pénétré dans la maison. Le cinéma, l’art nous offre avant tout un dispositif a-social, et a-moral, d’observation. Il nous déleste de la nécessité de juger qui nous poursuit dans notre vie. Dans la vie je suis souvent obligé d’avoir un avis Et alors je mesure la sophistication du désir bourrin. Le jeune homme désire sa belle-mère pour se venger de son père. Cela ne veut pas dire qu’il feint de la désirer par vengeance. Non il la désir vraiment. Mais le désir est fait tant de trucs. Quand je te désire qu’est ce qui se passe en moi. Tant de choses. L’amour, l’envie de te prendre, l’envie de te maitriser, l’envie phallocrate que tu cries, l’envie égalitaire que tu jouisses, l’envie phallocrate de jouir de ta jouissance, l’envie altruiste que tu t’évades dans la jouissance, l’envie de te posséder l’envie que tu m’échappes. L’envie de conquérir la bourgeoise en toi. Tant de choses. Et le désir d’Anne il est fait de quoi ? Désir de jeunesse – désir de sa propre jeunesse à travers ce jeune homme. Elle ne couche qu’avec elle, on ne couche qu’avec soi. Ou plutôt, nous montre la scène de sexe où Anne se fait jouir en monologuant un souvenir qui concerne un autre partenaire, on couche toujours avec une autre ou un autre. Ou plutôt un autre est toujours là dans l’air, plus ou moins précis, nominatif, situé. Comme ce tableau de femme nue au dessus du lit conjugal. Quand on couche on est toujours au moins trois. Au moins quatre car il y a au moins deux tiers.
« C’est faux de dire : je pense. On devrait dire on me pense. »
Toi qui aimes dauber sur l’art sache que dans ce sport l’art te met la misère, et que tu n’atteins pas les chevilles d’un Vaché, surréaliste germinal, pestant contre « le sentiment de l’inutilité théâtrale et sans joie de l’art ».
« Dès qu’on parle de pédophilie y a un malaise dans la salle », constate Waly Dia. Pourquoi d’ailleurs? ajoute-t-il. Y a-t-il un pédophile que ça dérange ce soir? – « on insulte ma communauté! » l’imite Dia. Gag. C’est évidemment la majorité non-pédophile qui est mal à l’aise. Malaise qui tient à son dégoût, mais qu’est ce qui au juste nous dégoute ? Le désir de coucher avec des enfants ou l’assouvissement de ce désir? D’aucuns diront que ça marche ensemble, mais il est factuellement faux que ça marche ensemble. Des millions d’individus en proie à ce désir ne l’assouvissent jamais. C’est bien ce désir, même inassouvi, présent en eux à l’état potentiel, parfois une vie durant, une vie entière à dissimuler à se maudire, que nous réprouvons. Nous trouvons ce désir pervers. Ayant le mot pervers à disposition, nous l’articulons sans le peser, sans regarder de trop près les conséquences de la discrimination qu’il introduit entre désirs normaux et désirs pas normaux. Telle la plus coercitive des institutions religieuses, pervers institue une norme en matière de désir. Sur ces bases, l’homosexualité pourra sembler une perversion, et doucement mais surement on l’amalgamera à la pédophilie. Ce qui fut fait. C’est le désir même qui est jugé. Est-ce qu’un désir se juge? Le jugement suppose la responsabilité du jugé, or est-on responsable d’un désir? J’y suis pour rien, proteste l’enfant puni. Que puis-je contre un désir dans lequel je ne suis pour rien?
C’est vraiment frappant dans La place. Le texte pense peu. Au nom de l’écriture plate? Penser une chose serait lui faire violence? En tout cas le fait est là : dans cette littérature qui ne creuse pas, on trouvera peu de matière à penser. Un peu de matière – 100 pages-, mais peu de pensée.
J, que j’irrite continument depuis quinze ans, s’irrite d’observer que « tout me passe au dessus ». Alors qu’elle, politiciocentrée, prend très à coeur la politique. Pleure d’une défaite électorale. Se rend malade du capitalisme. J me soupçonne d’insincérité. Le malheur social ne me touche pas tant que ça, mon marxisme bientôt quadragénaire est une devanture. Ce n’est pas que je sois insincère, c’est que je me méfie. Je me méfie des tristes. Je me tiens à distance des morbides. Je me garde des emballements électoraux de gauche qui à terme sont d’impeccables ferments de dépression, les emballés d’hier devenant les dépités d’aujourd’hui – dont certains métaboliseront ce dépit en acidité réactionnaire Je ne suis pas très fervent, mais je suis constant. Je ne suis pas un grand porteur d’espoir mais je ne me vautre jamais dans le désespoir. Rien ne me fait espérer rien ne me fera pas désespérer. Je n’ai pas d’espoir j’ai la foi. J’ai la vie. Je ne l’aurai pas toujours.
C. Rochefort : « Le malheur c’est que durant qu’on dispose de la parole on est constamment tenté de la prendre »
Me trainer en justice est une de ces petites victoires qui font les grands rivières qui elles mêmes font des gros fleuves qui débordent de leur lit et emportent le vieux monde capitalo-patriarcal. Le régime communiste qui s’ensuivra sera avisé de m’honorer d’avoir été à l’origine du processus. Il faut une étincelle de départ et ce fut moi, et c’est pourquoi si c’était à refaire je referai tout à l’identique.
Le consul Gary de Chien blanc prend de haut les mouvements de gauche américains que soutient sa femme, le consul Lowry agonise au-dessous du volcan. Le consul Gary pontifie sur tout, le consul Lowry se défie des « gens à idées ». Le consul Gary accable le monde de ses anathèmes, le consul Lowry se laisse piétiner – « et ce fut comme si un chien noir s’était installé sur son dos, le pressant sur sa chaise »
Si l’art accusé ne bronche pas, son questionneur s’impatiente, se fait comminatoire. Au bout du compte Boule de Suif c’est pour ou contre la prostitution ? Et Belle de jour? Bunuel il se positionne comment par rapport aux travailleuses du sexe ? Son film n’est pas très clair sur ce point. On aimerait qu’il se positionne clairement. On aimerait qu’Ostlund nous dise une bonne fois pour toutes si Sans filtre est un film anticapitaliste. On a besoin de savoir. On voudrait être certain qu’il pense comme nous. Dans l’art le politisé cherche des confirmations. Il dirait aussi : des armes.
Leiris a rêvé un livre risqué pour son auteur. Rêve pieux. On voit aussi peu de livres se retourner contre leur auteur que de taureaux retourner les banderilles contre le torero. Ecrire est une activité de planqué car le livre est planqué.
Si nous autres gens de gauche réduisons notre spectre sensible à la captation de ce qui flatte nos idées, nous allons allons rabougrir sentimentalement, nous finirons tout flétris. Nos axiomes critiques ne doivent pas brimer la vie. S’ils se forgent contre le vie, en occultant la vie, en oblitérant des pans entiers du vie, nous serons de bien tristes sires – et aucune société viable n’émane de tristes sires. Incidemment la vie se vengera ; on ne l’insulte pas impunément, comme on dit en rugby qu’il ne faut pas insulter le jeu. La vie nous reviendra en pleine gueule. A notre gueule elle crachera sa richesse irréductible, sa vastitude, sa force. Elle nous dira : tu ne m’épuises pas.
Bernhard appelle la lecture et l’écriture « l’art mathématique suprême »
Toni Morison a comme moi le Nobel mais question crédibilité elle surplombe de mille mètres le rigolo que je suis. C’est cette femme sérieuse et non moi qui confie : « Tout ce que je peux faire, c’est lire des livres, écrire des livres, éditer des livres et écrire des critiques sur des livres ». Encore devrait-elle dire : tout ce que j’ai envie de faire. Pour la politique elle serait moins capable car moins désireuse. Autour d’une table de réunion militante elle jubilerait moins qu’à son bureau. Et puis elle sait à quel génie elle se doit. De sorte qu’on ne doute pas de la réponse de cette femme honnête si on lui soumettait un Tu préférerais. Tu préférerais cesser d’écrire et que plus un Noir américain ne meure sous les balles d’un policier, ou continuer d’écrire et que le racisme continue ? Le racisme est d’ailleurs ta matière première. Sans racisme, pas d’oeuvre. Pas cette oeuvre-ci. Une autre, peut-être. Et peut être plus forte encore. Mais peut-être moins.
Dans l’art il n’y a de politique que de la vie. La seule politique de l’art est une politique de la vie.
La gauche fait bon accueil aux bourgeois séparatistes, déclassés ou auto-déclassés, qui de loin en loin ont rallié le mouvement ouvrier. On ne reproche pas à Marx d’avoir vécu sur l’argent des héritiers Engels et Jenny. On pardonne volontiers à Kropotkine d’être un prince. Pourquoi si peu de mansuétude à l’égard des artistes séparatistes? Mais les Rosa Luxembourg et Guevara ont épousé la cause du peuple, répond-on, pas la cause de l’art. Et tous ont payé ce choix d’une vie précaire dont leur naissance les préservait. On veut bien louer les rejetons de la bourgeoisie qui écorchent le conformisme esthétique de leurs semblables, mais ils le font sans s’exfiltrer des intérieurs cossus de leur classe.
Le doux Barthes le dit doucement : « l’écriture désamorce l’arrogance du discours »
Inversement, le temps que m’offrent les esclaves qui travaillent à ma place permet une attention aux conditions sociales desdits esclaves, attention dont je n’avais pas la latitude au temps où je partageais au moins avec eux la condition salariale. La fabrication d’un livre configure une situation où les nécessités de l’écriture, qui ne font pature que de la matière, aiguisent mon attention à la matière que ma condition d’écrivain soustrait de mon quotidien. C’est dans le fil de l’écriture d’En guerre que j’ouvre grand les yeux sur le salariat pauvre qu’entend accompagner ce livre pensé comme social.
À tout prendre, l’art est plutôt d’essence aristocratique. D’où le fiel qu’il essuie de la part de la classe advenue en destituant l’aristocratie morgueuse.
Un musée est beaucoup moins gardé, beaucoup plus facile à pénétrer, envahir, occuper, piétiner qu’un siège de multinationale de pétrochimie. Un musée, un festival de cinéma, une librairie sont, à l’image de l’art, des places vulnérables. L’art est pris pour cible, non plus parce qu’on lui prête force, mais par ce qu’on le sait faible. Un ânon. Un poussin, broyable d’une main.


« Mais s’il arrivait que le féminisme ou l’antiracisme deviennent moins rentables, les entreprises susdécrites persisteraient-elles dans cette voie ? »
https://www.liberation.fr/culture/series/scenes-de-menages-le-soupcon-du-racisme-derriere-leviction-des-comediens-claudia-mongumu-et-ryad-baxx-20240927_3Z3PUHMGUZA7VK2XTWCTIJZGVU/
Une remarque sur le début du livre (extrait mis en ligne), où il est question des faits :
« Un fait n’est pas une vérité » : je comprends qu’un fait puisse faire l’objet de diverses « interprétations » mais, ce qui est étrange, c’est que, lors d’une procédure juridique, en général, les faits sont exposés tels quels (pratiquement sans discussion possible), puis sont suivis d’une partie « discussion », qui permet de débattre.
Je ne comprends pas ta remarque, Delphine
Cette succession d’extraits donne l’impression d’un essai très dense et divers, presque comme une somme du travail critique de François (certains passages font penser à la GO ou à des textes de Transfuge) et de sa pensée sur la politique, le militantisme, l’art engagé etc.
Oui c’est à peu près ça
Mais il y a un fil
cher François: je suis très contente. Je croyais qu’on aurait que ces premières pages qui ne m’interessent que très très moyennement et pour tout dire , la Ludivine m’a exaspérée en disant » il va en faire un livre »… Se donnant une importance qu’elle s’est inventée car Non, désolée mais 12 pages sur 450, ce n’est pas chère madame » en faire un livre » mais juste le nécessaire estimé par l’auteur pour rappelé que la PUB c’est vous qui l’avez voulue. Point barre.
Je sais, je sais que je suis persona non grata dans ton forum mais puisque nous allons tous zé toutes mourir, permet moi de te dire que j’avais raison. que Dieu a raison de t’aimer. Tu es aimable. Ces « chutes » comme qui dirait ces » restes » sont des trésors. Oui, d’accord, je sais que je n’ai pas le niveau lexical! La faute à qui! À Lui! Merci, camarade. Merci d’exister. J’espère mourir avant toi. dans l’ordre des choses ( ta gueule!) pour ne pas avoir l’infinie chagrin de blablabla…
Quelques notes prises : » on revient après la pub » » parler vrai, parler cru » ( tu crois?) » Dieu n’est pas aimé » dit un personnage de Bernanos » j’en parlais justement ce matin avec la voisine, » la vérité n’est pas aimée, la vie n’est pas aimée » J’en parlais justement ce matin avec la même voisine
« j’ai la foi. J ‘ai la vie. Je ne l’aurai pas toujours » …
Comme une mule. J’ai raison de croire en toi. J’ai raison de t’aimer.
« Un fait n’est pas une vérité. » : Pour moi, un fait est une réalité qui peut difficilement se discuter, puisqu’il s’agit de quelque chose de concret que chacun observe de manière objective.
Le fait n’est pas une vérité quand il porte à interpretation. On peut aussi remettre en question l’observation objective : des vérités scientifiques paraissent contredire l’observation des sens. Les vérités sont liées aux faits mais les voies les unissant sont souvent obscurs.
« Les vérités sont liées aux faits mais les voies les unissant sont souvent obscurs. » obscures
autant que ton témoignage.
Tu vois, si je te dis nique ta mère, Diego, ce n’est pas une invitation à l’inceste. Mais j’éviterai — on ne sait jamais. Ta pauvre mère.
Comment, partir dans la grossièreté. On se le demande.
Peut-être l’obscurité de tes intervenions.
Mes interventions largement moins obscures que ta syntaxe. Donc tu auras l’amabilité de ne plus répondre à l’un de mes posts et je continuerai d’ignorer tes réprimandes d’idiot cartésien. Mes amitiés à ta mère.
Laisse tomber il a complètement vrillé
mais, comme dit dans les pages en question, la réalité n’est pas la vérité
en tout cas un fait ne contient pas en soi sa vérité
il ne porte qu’une vérité : celle de sa factualité
désolé mais je ne vois pas comment je peux dire autrement que dans le livre, je te renvoie à l’exemple du chauffeur de bus
J’aime beaucoup la photo de Eo
wow!! 33COMME UNE MULE, chutes
Je préfère Jean Le Castelain à vous. Lui au moins il fait des videopoesies et il m’emmène loin. Avec vous, je reste à quai, dans un îlot de suffisance.
François, je t’aime. William
pas autant que moi
Bonsoir,
D’après Wikipedia, vous avez chanté dans un groupe de rock, et surtout que ce groupe s’appellait Zabriskie Point et que vous y chantonniez un titre nommé « I would prefer not to « .
Y a t-il un endroit où je peux lire quelques lignes de vous sur Antonioni et Bartleby ?
Merci beaucoup.
Je vous invite à aller voir les amis de Bartleby 😉
https://lesamisdebartleby.wordpress.com/
Je ne pense pas avoir écrit sur Antonioni, ni sur Bartleby. A part cette chanson (dont le texte est en ligne)
Si Bartleby vous intéresse, je vous recommande Le témoin, de Joy Sorman, avec son personnage principal le bien nommé Bart
Bonjour Francois.
Je lis peu, pas assez, pas autant que je le voudrais. Plus occupé dans mes petites affaires de punk rock, d’amours et d’amitiés, je prends quand même le temps de t’écrire pour te remercier. Je viens de finir le bouquin et sa lecture est franchement un début de sortie par le haut à mes questionnements incessants suites aux tracas et engueulades que j’ai pu avoir avec nombres d’anciens copain.e.s. Sur l’ensemble des questions que tu abordes dans le dit ouvrage.
Merci donc.
Un natif vendéen pour qui Accident n7 est également le meilleur album de punk rock francophone (quoi que ce battant toujours a armes égales avec le suivant, Treillières Uber alles)
merci à toi
Un petit effort et tu vas bientôt rejoindre le camp national François 😂
Si tu lisais le bouquin Alain tu verrais bien que son propos est aux antipodes du « camp national » . vieux flemmard. .
Sacré Alain, il adore la déconne
J’ai déjà fait pas mal de retours sur Comme une mule, je continue un peu ici.
Comme on l’a compris, j’ai trouvé ce bouquin tout à fait formidable (avec un ou deux bémols que je dirai aussi).
.
D’abord, François tu m’as aidée à m’éclaircir les idées sur tout un tas de choses.
Comme par exemples:
-Qu’est-ce qu’on fait avec la notion de victimisation? Se victimiser ce n’est pas bien? C’est bien?
Tu proposes le programme suivant:
1. J’observe que je suis victime de quelque chose (peu importe quoi, le patriarcat).
2. Je transforme cette observation en analyse, voire je la transmute en action, en tout cas j’en dégage une force. Politique. Et alors je ne suis plus (ou plus seulement) une victime, puisque je suis devenue une actrice politique (fût-ce en pensée) d’une situation problématique.
Voilà qui m’apparaît comme lumineux.
-Qu’est-ce qu’on fait avec le rire blessant? Faut-il arrêter de se moquer des handicapés? Faut-il lapider publiquement les individus s’adonnant à des blagues misogynes?
Tu réponds deux choses (si j’ai bien lu):
1. C’est peut-être effectivement une bonne idée d’éviter, lors du repas de fête avec Mémé qui a perdu toute sa famille dans les camps, de faire des blagues sur Auschwitz.
2. Le mieux serait que tout le monde rit de tout le monde. Dans tous les sens. Que la moquerie, l’humour, l’ironie, éclabousse les uns les autres à égalité et plutôt deux fois qu’une.
Mais je n’avais jamais pensé à ça, jamais imaginé cette fulgurante et élégante solution au problème du rire. Solution que je m’en irai, de par le monde, exposer à qui voudra bien m’écouter.
.
Je pourrai continuer longtemps là-dessus.
Et la littérature qui fait de nous, les lecteurs, non pas strictement des penseurs mais des pensifs. C’est tellement ça. Quand nous lisons nous sommes pensifs. Comme mon chat le matin devant la fenêtre.
.
Ce que j’aime aussi dans CUM, c’est ton goût pour l’exploration des pensées malaisantes et/ou difficiles à avouer. Quand tu rapportes que Louis C.K., dans l’un de ses sketchs, avoue être parfois traversé par la pensée « J’aurais voulu que mes enfants ne soient pas nés », je m’éprouve à la fois choquée et rejointe. (Moi aussi je peux être traversée par cette pensée – dont j’ai immédiatement honte et zip sous le tapis – dans des moments où j’anticipe les dangers épouvantables auxquels mon fils, dans ce monde qui est le nôtre, pourrait se trouver confronté).
Ta réflexion sur le voyeurisme me semble également très juste et fort importante. Les « affaires » sont là dans les médias non pas seulement en tant qu’informations (utiles au citoyens désireux d’être éclairés), elles font aussi (surtout) faits divers croustillants.
.
Bon, ce post est déjà trop long.
.
Ce dont je ne suis pas cliente, dans CUM, ce sont notamment les deux passages suivants:
-Celui où tu imagines LB étudiante et séduite par G comme garçon.
-Celui où tu imagines Lepage étudiant également et, là aussi, sujet au ressentiment.
Je ne goûte pas ni n’ai besoin de ces spéculations.
Je ne m’intéresse pas énormément non plus aux premières pages.
.
Pour en revenir au Comme une mule que j’aime, j’ajoute seulement que bien entendu et comme cela a déjà beaucoup été dit, c’est très drôle. C’est tout le temps drôle.
(« La femme n’est pas ontologiquement porteuse d’un gène du bijou cher »
« Alors, toutes affaires cessantes, n’écoutant que sa passion pour la justice et de nuire ».
« Michèle Obama ne doit pas le prendre mal »).
Je m’arrête là. Je n’ai pas tout dit. Mais a-t-on jamais tout dit?
Suite au post de Jeanne du 2 novembre concernant les premières pages du livre : l’affaire est effectivement un tremplin qui permet de déboucher sur des analyses plus générales et profondes intéressantes, comme :
– La justice, qui confronte des versions, au lieu de s’intéresser à la justesse des faits en tant que tels.
– La réaction de certaines femmes, qui n’ont pas pris en compte le caractère dérisoire de la blague, mais n’ont retenu que l’aspect sexiste, qui a réveillé en elles des blessures passées causées par les hommes.
Bonjour Delphine,
Oui ces premières pages ont un effet « tremplin « , c’est vrai. Par ailleurs je les apprécie littérairement (dans mon post au-dessus j’en cite une phrase dont la construction fait rire, je pourrais citer aussi « Cela les réseaux l’ignorent mais le Seigneur le sait », mais plein d’autres lignes encore) et j’y trouve des données intéressantes (par exemple ce long et ubuesque fil de posts à la fois peu renseignés et tout à fait indignés. Sociologiquement et psychologiquement ça dit quelque chose, je ne sais pas quoi mais quelque chose).
Mais ce début s’occupe aussi d’arbitrer un petit conflit et là je suis moins preneuse. Je ne sais pas bien quoi penser. Je n’ai pas mon sifflet d’arbitre. Je n’ai pas forcément envie de valider l’entier déroulé de ce qui m’est ici rapporté. En même temps est-ce que j’ai les billes pour le contester? Non. D’autant que ce tout petit épisode a été tellement passé au crible (dans le livre mais surtout ailleurs) que je n’ai plus aucun recul pour l’examiner.
Du coup je reste un peu sur le rivage. Voilà.
.
A part ça je pense que toi et sommes d’accord sur ce point : Comme une mule est un génial bouquin.
Bonsoir Jeanne,
Concernant les tweets rapportés dans le livre, je trouve que cette déferlante est un peu superflue. Je n’ai pas saisi le côté sociologique (sauf l’effet de mode au sein de la société), ni l’aspect psychologique, mais peut-être faudrait-il les examiner attentivement, pour comprendre les motivations qui se cachent derrière ces messages.
Le conflit est effectivement compliqué à arbitrer, parce que nous ne connaissons pas l’univers culturel, ce qui se passe et comment sont perçues les choses par les personnes qui évoluent dans cet univers (par exemple les écrivains). Je ne sais pas pour toi, par rapport à ton univers professionnel, mais moi, je me dis que je ne peux qu’avoir une vision lambda de l’affaire, qui m’apparaît ridicule, voire absurde. Je suis d’accord avec toi pour dire que l’on finit par saturer, à force d’entendre toujours les mêmes choses, souvent de la part de personnes qui n’ont pas lu le livre.
Quant à la fin de ton post, je suis contente que ce livre très complet fasse récemment l’objet d’articles élogieux de la part de critiques.
Delphine,
Merci de ton message. Quand je disais que c’était difficile d’arbitrer, je voulais parler de l’arbitrage non pas seulement entre des personnes, mais aussi entre ce qu’il faut faire et pas. François explique pourquoi il ne s’est pas excusé. Lisant ce passage de CUM, je me demande ce que j’aurais fait moi. J’essaie d’arbitrer ce point. Et j’y arrive moyen. (Peut-être me serais-je excusée auprès de LB, me dis-je, de personne à personne et non du tout publiquement, peut-être, je ne sais pas trop).
Lisant ce passage, j’hésite, je me laisse seulement à moitié embarquer.
Sauf par une chose et qui n’est pas l’arbitrage proposé (on ne s’excuse pas), je suis embarquée par:
Le style
Le sous-texte
Le souffle qui habite le texte
Comment dire?
Je suis embarquée par » Je ne sais pas très bien pourquoi je ne me suis pas excusé mais le texte, lui, le sait, et va nous le dire » (je cite de mémoire car je suis en vacances et CUM n’est pas dans ma valise).
Ça ça me fait rire, ça m’emporte, et ça me renseigne sur quelque chose (que, bon, je sais déjà, mais les révélations c’est souvent comme ça : on les a déjà eues avant, elles se réiterent, pif elles se présentent comme le messie mais en fait elles sont plutôt comme notre voisine: là à côté, dans le paysage depuis longtemps), donc ce passage me renseigne sur quelque chose :
La littérature ne précède pas la pensée – ni la forme, d’ailleurs -, elle la fait advenir.
.
D’ailleurs c’est un passage que cite Cormary dans son article, qui bien sûr nous fait à tous bien plaisir.
Je n’avais pas vu ces commentaires, désolé
Jeanne
Pourquoi la simulation sur Lepage ne t’intéresse-t-elle pas? C’est une vraie question. Parce qu’il me semble que je touche là quelque chose d’important (une sorte d’origine de la haine de l’art)
Entièrement d’accord avec toi, François.
J’ai toujours eu ce sentiment en voyant son extrait de conf’ gesticulée sur l’art contemporain. On rit un peu, mais sourd quand même quelque part l’idée que, par l’art contemporain, c’est l’art lui-même qui est visé. Un art non-politique, un art qui ne se contente que de son geste, sa forme, sa matière – voilà qui rebute Lepage.
Tout à fait. IL se trouve aussi que factuellement Lepage ne lit pas de romans, pas de fiction, ne s’intéresse pas à l’art, par quelque bout que ce soit. Il me l’a dit de vive voix. Il est donc tout à fait étrange de proposer une sociologie de l’art sans du tout s’enquérir de ce champ.
….. Cela les réseaux l’ignorent mais le Seigneur le sait / …
oui et:
Didier Wampas c’est le roi
@François
Il y aurait plusieurs manières de répondre à cette question.
Tu recherches une origine à la haine de l’art et ta recherche t’emmène dans cette « simulation ». Pourquoi pas. Tu produis une hypothèse psychologique que je peux trouver intéressante.
.
Mais ce qui me coupe de ces lignes, c’est que tu y nommes Lepage. Qui alors devient le simple support d’une hypothèse de travail, d’un jeu vidéo
presque (puisque nous parlons de simulation). La personne de Lepage est ici réduite à un petit clone dans tes neurones d’écrivain qui réfléchit.
Voilà ce qui se dit en moi quand je lis ce passage. Voilà ce qui grince un peu en moi à cet endroit.
Je peux comprendre. C’est une « imagination ». Que je présente comme telle. Maintenant, à chacun de la trouver crédible ou non. Lepage le premier. Libre à lui d’ailleurs d’apporter un démenti.
Je fais dans Psychologies, à paraitre, des simulations semblables. C’est ma façon à moi de penser : dans la situation. Situation réelle ou situation fictionnelle. Au sens Eric et Ramzy : mettons nous en situation.
Je ne connais pas suffisamment Éric et Ramzy.
C’est une de leur blague, cette histoire se mise en situation ?
pour Jeanne, voici:
https://youtu.be/JCFuVL0ahm0?feature=shared
aussi drôle que dense
ne les oublions pas dans leur Les mots.
À propos du « vannez-vous les uns les autres »
J’y vois comme une générosité de ta part à l’égard de l’humour. Prenant acte du fait que l’humour est cruel et brutal, pas toujours mais essentiellement, n’essaies-tu pas dans un dernier geste, de sauver l’humour de son amoralisme ? L’humour rachèterait la dette qu’il a à l’égard de la morale si tout le monde se vannerait dans l’allégresse, riches et pauvres, blancs et non-blancs, hommes et femmes, homos et hétéros etc. Parfois, je suis tenté, face aux peine-à-jouir et aux politimanes, comme tu les appelles, de tirer la logique de l’amoralisme jusqu’au bout. Le couperet de l’humour ne tombe jamais aussi bien que sur la tête des faibles. Je suis amené à le penser à partir de la question du cliché. La vélocité des clichés ne cesse de m’étonner. Ils arrivent tous, instantanément sitôt que je croise telle ou telle personne. Pourtant, ils ne sont pas égaux entre eux. Si je dis « noir » ou « arabe » à dix personnes blanches, neuf d’entre elles auront aussitôt et malgré elles, une image qui sent le shit, sponsorisée par Lacoste. Si je leur dis « bourgeois », ça sera tout de suite beaucoup plus confus. Dans le meilleur des cas, quelqu’un imitera non pas un bourgeois mais une vieille bourgeoise qui parle en chuintant. La bourgeoisie queue de comète, déclassée dans la bourgeoisie. Les caricatures des bourgeois, ou même celles des fascistes produites entre autre par George Grosz ne m’ont que très rarement fait rire. On m’objectera que Grosz était allemand et qu’il est universellement connu que les allemands ne sont pas drôles. Passons. Le comique est je crois, une propriété fondamentale du cliché. D’abord parce qu’il sert à se moquer, ensuite parce qu’il est lui même sujet à moquerie par son ridicule. Les gitans sont encore appelés « voleurs de poules ». À l’heure où tout le monde a des iphones, des montres connectées etc. les gitans eux continuent à voler des poules. Je m’égare.
Il existe bien des cliches sur les blancs, sur les hommes aussi, sur les hétéros, sur les riches non. En tous cas, pas qui provoquent l’éclat de rire. On ne rit jamais aussi bien que sur le dos des faibles. Eux-même le savent plus que quiconque. L’homme dépouillé, l’homme du chemin de Jéricho aura toujours avec lui la possibilité de rire. Cet homme là, à n’en pas douter, rira de sa situation. Cartman, le célèbre personnage de South Park, vanne sans cesse l’un de ses camarades sur sa pauvreté. Devenant pauvre lui-même dans un épisode, on le voit arpenter le couloir de l’école, tête baissée, en se vannant lui-même. « ma mère est tellement pauvre que les canards lui jettent du pain ». L’humour qui frappe le faible, a parfois aussi la vertu de mettre en lumière un rapport de domination que le fort tente toujours de recouvrir. Une blague juive dit ceci : un pauvre en détresse, va voir le banquier Rothschild. Monsieur, aider moi, par pitié, ça fait trois jours que je n’ai pas mangé lui dit-il. Rothschild lui tape sur l’épaule et répond : « Mais mon vieux, parfois il faut se forcer à manger. »
Au chapitre des histoires personnelles, l’autodérision m’a beaucoup aidé. Enfant, j’ai déménagé de nombreuses fois. Les nouveaux sont pour les autres, une source inépuisables de vannes. Il n’est pas dans mon caractère de me battre pour laver mon honneur et comme mon honneur n’est dans ce genre de situations, jamais en jeux, j’ai toujours eu tendance à surenchérir sur la blague. Exemple. Premier jour dans un collège de Bordeaux où j’arrivais depuis Charleville-Mézières, coiffé comme je l’étais à l’époque d’une coupe au bol, la même que Jeanne d’Arc de Luc Besson qui était sur les écrans à ce moment là. Soit dit en passant, l’un des pires film de Besson. C’est dire. Une fille de ma classe m’appelle la pucelle d’Orléans. Nous sommes devenus amis après lui avoir répondu qu’elle se trompais, que moi j’étais la pucelle de Charleville. À Charleville, être encore puceau à treize ans on s’en est bien sorti. Je me suis définitivement égaré et je dois abdiquer, je ne retrouverai pas le fil. Ma vie est longue suite d’échecs, comme ce message. J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelques fois, mais j’ai ri.
Je ne suis pas sur de bien comprendre où tu veux en venir. Et surtout pas sûr de te suivre quand tu dis que l’humour sur les forts n’est pas drole. Dans ce cas c’est toute la tradition de la satire populaire que tu liquides (ne serait ce que la satire politique). Et Coluche, qui se moque des forts. ET Lompret et Barré qui se moquent de la droite bourgeoise et du racisme hégémonique, et de Trump – qui est un fort je crois-, et d’Elon Musk. Et El-Atrassi quand il se moque des blancs, des blancs du centre, des blancs popus, etc. Et l’exercice du roast (Gervais aux Oscars allumant le tout hollywood)
Je le dis dans Comme une mule: je trouve que comme blanc et hétéro je suis rarement bien vanné. Les traits qui sont grossis je ne m’y reconnais pas. Par cécité à mes travers? Ben non je ne crois pas. Les meilleurs vannes que je connais sur un écrivain comme moi, elles sont de moi, et dans mes livres.
Je n e voulais pas dire que l’humour sur les forts n’est pas drôle, si c’est ce que l’on comprend alors je me serai bien mal exprimé. Je tenais précisément à dire le contraire sauf que dans quelques cas, notamment envers les riches, ça me semble plus difficile dans la mesure où on bénéficie collectivement que de peux de clichés drôles avec lesquels jouer. Mais sinon évidemment, je suis d’accord avec toi et les exemples que tu donnes sont très justes. Mais on se moque des bourgeois, comme tu le dis, parce qu’ils sont réactionnaires, racistes ou parce qu’au fond, ils sont vulgaires. En gros c’est l’uomo medio de Pasolini. Gervais, quand il se moque du parterre de stars fait pareil. J’ai en souvenir un éclt de rire quand il se moque de l’hypocrisie politique de ces stars ( » vous faites genre mais vous jouez pour des plateforme d’Amazone, de Nextflic etc. Si Daesh avait une plateforme de streaming vous taneriez vos agents pour avoir un rôle dans un de leurs films » ou quelque chose comme ça).
J’en reviens à la difficulté de rire sur les riches et les seuls exemples que j’ai sont des exemples d’autodérisions des pauvres.
Par ailleurs, bon je me rends compte que vraiment, je me suis mal exprimé, mon premier message n’avait pas l’intention d’exprimer un désaccord ou d’être polémique. Je viens de terminer Comme une mûle et ce que tu y développes est passionnant, notamment sur la question de l’art. Je suis militant LFI et je fais du cinéma expérimental et j’écris. La plus part de les camarades sont bêtement arcboutés sur des idées aussi floues et problématiques que « l’art populaire » versus « l’art bourgeois ». Or la plus part du temps, ils ne voient aucun film, ne lisent jamais etc. je crois que ce sont pour beaucoup, des philistins de gauche. Lepage, qui est cité dans un autre commentaire, l’est aussi à sa manière quand il parle d’art contemporaine et corollairement d’art en général. Il existe une chaine Twitch et Youtube, passionnante pour toutes ces questions et une des vidéos est consacrée à lui répondre https://www.youtube.com/watch?v=Cqo69zQCJoc&t=22938s
j’espère avoir été plus clair
Bien à toi
Merci à toi
ET merci d’etre ce poisson volant, qui, comme disait l’autre, n’est pas la majorité du genre : un militant porté sur l’art.
J’ai discuté publiquement l’an dernier avec un militant communiste qui parlait effectivement d’art populaire et d’art bourgeois avec une confusion digne des plus grands confus du camp d’en face. Il n’arrivait pas à comprendre que ce qu’il présentait comme de l’art populaire, par exemple Le seigneur des anneaux, était en fait l’art majoritaire.
Tout cela mérite éclaircissement. Je sens que c’est encore bibi qui va s’y coller.
Sur les bourgeois, je te recommande les rasades de rire anti bourgeois de bordeaux offertes par la dernière de « La dernière ».
Même si celle ci tourne à une réjouissante pauvrophobie :
pardon c’est celle là
C’est hilarant. Le texte est drôle et le rythme super.
Sinon oui c’est exactement ça, le Seigneur des Anneaux, les Marvels etc. Et je rame pour leur faire comprendre ou plutôt entendre qu’effectivement c’est l’art majoritaire. Ces camarades, qui sont pourtant d’assez rigoureux marxistes, cessent de l’être sur la question de l’art. Ils oublient les conditions de production, de distribution tout ça. Donc Le MCU c’est populaire et moi qui fabrique tout seul des petits films en super 8 vu par 100 personnes, c’est bourgeois. Le pire c’est que certain pensent que je suis fou (bon c’est vrai) et d’autres suspectent que je fasse semblant d’aimer Bach ou Tarkoski. ils sont tellement aliénés sur ce point qu’ils n’imaginent pas qu’on puisse être puissamment traversé par de nombreux affects devant, je ne sais pas moi, La région centrale de M. Snow. Bref, on a un cycle de formations entre nous et j’ai prévu de faire la mienne sur cette question. Déjà démêler la notion « art ». Redire que ce qu’on appelle la catégorie art est le résultat d’une construction historique récente, qu’on fait rentrer tout un tas d’objets, de pratiques dans cette catégorie et parfois au prix d’une grande violence.
En fait ils sont à la fois philistins mais confus et qui ne s’assument pas comme tel, parce qu’ils croient à ce vieux trucs qui veut que l’art c’est bien (mais), il faut aimer (mais) et c’est un peu le champ humain au-dessus de tous les autres. je ne crois pas du tout moi. En ce qui me concerne, moi j’ai placé l »art au-dessus de tout le reste pour traverser ma vie et le monde, mais il n’y a rien qui justifie que ça soit le cas pour tout le monde.
Absolument
IL me semble en tout cas qu’on se retrouve devant le mode de raisonnement exposé dans CUM : 1 je n’aime pas Tarkovski 2 donc c’est bourgeois
Variante : 1 je me sens dépassé par Tarkovski (ça m’échappe) 2 je me venge de cette humiliation en le décrétant bourgeois.
Et réciproquement: j’aime le Seigneur des anneaux, or je suis communiste, donc le Seigneurs des anneaux c’est du populaire.
Il me revient une petite chose au sujet de l’humour que je n’avais pas réussi à correctement formuler. Un constat d’abord: l’humour auquel je suis le plus sensible repose sur une forme de cruauté, parfois terrible. Ensuite vient une idée, modeste : cette cruauté de l’humour est antithetique de la cruauté. Celle du pouvoir, celle des grands déchaînements de l’histoire ou bien celle petite et perfide qu’on s’inflige dans la vie, au travail, dans couple, en famille etc. Ces cruauté ont reposent sur la haine ou bien la jalousie, l’envie, ce genre de passions tristes digait Spinoza. La cruauté de l’humour repose essentiellement sur le fait que la vie n’a absolument aucun sens, qu’elle est elle-même cruelle. L’humour est donc cruel parce qu’il est une façon se prendre en charge le réel tel qu’il l’est. On en revient à l’art. Il y a aussi une forme de cruauté dans l’art. C’est dans ce sens que je pourrais comprendre ce vers de Rilke « la beauté est le début de l’horreur que l’on peut supporter ». La cruauté d’un Bacon, d’un Pasolini (à sa faço: Theoreme ou Salo), Prousg sesg être cruel aussi, et Balzac et Flaubert etc. Et souvent qu’est ce c’est drôle..
Bref voilà, j’arrête
J’ajoute une dernière formule : la cruauté créatrice. Celle qui nous fait « sortir du rang des assasins ». Kafka, cruel et si tendre en une seule phrase parfois.
Et c’est pourquoi Ma cruauté fait rimer son titre avec le terminal « bonté ».
Plus juste aurait était de dire « Des milliards d’individus en proie à ce désir ne l’assouvissent jamais », et non pas « des millions ». En revanche ils sont malheureusement bien des millions à l’assouvir, me semble-t-il.
J’ai fini Comme une mule cette semaine, et je suis retournée. Je crois que c’est ton meilleur essai. Notre Joie m’avait déjà fait un sacré effet – j’avais l’impression qu’il remettait tout bien en place, qu’il balayait la confusion, et j’ai beaucoup aimé la conclusion. Celui-ci a ouvert des perspectives, surtout, et c’est une délicieuse sensation.
Pourtant je l’ai commencé avec beaucoup de pincettes et de méfiance – « François Bégaudeau écrit un essai de 450 pages en réponse à son cancelling pour propos sexistes », ça sonnait pas bien. Mais ce livre est bien plus, sans pour autant avoir peur d’adresser directement les choses déplaisantes de cette situation, de chercher à trouver le cœur du problème, en l’occurrence notre rapport au militantisme, et comment celui-ci peut réduire notre champ de vision en devenant la seule mesure par laquelle nous jaugeons et comprenons le monde. J’ai moi-même souvent tendance à faire ça (il y a quelques années c’était systématique dans mon appréciation du cinéma), ce qui créait un important paradoxe chez moi, puisque j’ai toujours été en faveur de la liberté totale d’écriture (mon background culturel est très ancré dans les fandoms, où les guerres pour ou contre la censure sont constantes et cause de beaucoup de harcèlement en ligne) ; je pense que l’écriture et la lecture sont là pour nous faire nous découvrir à nous-mêmes, et qu’elles le font de manière incalculable (lire des scènes de viols ≠ vouloir perpétrer ces actes, l’influence de ces lecture, si elle existe bien, est loin d’être si simpliste), et donc impossible à contrôler par la censure. Bref, cette lecture a remis quelques pendules à l’heure, en explorant profondément le sujet, et les questions complexes qui en découlent – sans complexes.
En ce moment j’écris un roman – le premier que j’ai vraiment l’espoir de terminer, puisque, étant trop malade pour avoir un job, j’ai enfin le temps de m’y consacrer régulièrement – et beaucoup des choses que tu dis sur l’art dans cet essai m’ont inspirée dans la manière de concevoir mon travail, ma création et même mon style. Et ma place au sein de la société, pour être honnête. Étant un peu activiste, mais ayant peu d’énergie et beaucoup plus l’envie d’écrire que de sortir de chez moi organiser des trucs militants, la conception que tu donnes de l’art comme anarchiste de manière inhérente m’a quelque peu libérée de mes angoisses à ce sujet.
J’ai trouvé ce livre touchant et libérateur pour d’autres raisons. Mais surtout pour ce que tu dis sur la force et le rapport de l’artiste à la vie.
« La dureté requise par l’art est celle de qui encaisse. La maîtresse qualité du littérateur n’est pas la maîtrise mais son contraire la patience, la divine patience de l’ânesse judéenne et de son cavalier profil bas. La capacité de recevoir, d’accueillir. Ne plus dire la réalité : être la page que vient noircir la réalité. »
« Toute la force du côté de l’aimée, toute la faiblesse du côté de l’aimant à l’affût et à la merci du moindre signe favorable. »
« C’est en s’affaiblissant que Proust Marcel, cet asthmatique, ce souffreteux, entre en littérature. C’est en consentant, en pliant. En pliant devant la vie. »
« La grande santé est la capacité de souffrir le désordre du vivant, dût-on sortir de là crotté et trempé. »
Je pense que les pages dont ces passages sont extraits sont le plus près que j’ai lu de toucher à l’idée d’Amor fati – une idée qui m’a fasciné depuis plusieurs années sans que je n’en comprenne bien le sens. Jusqu’ici.
Tous ces passages ont produit en moi une forte impression. Je les relirai aux heures de doute, jusqu’à ce que leur force n’atteigne plus mes sens.
J’ai aussi adoré le passage sur Genet (la trahison est un de mes topos favoris).
Amitiés,
Soloveï.