UN BRIN DE PSYCHOLOGIES

Imposture du syndrome
« J’ai le syndrome de l’imposteur. » Louable aveu, qu’il arrive à des millions de faire sous tous les cieux. Des millions s’accusent d’imposture ? D’ordinaire, les êtres humains sont plus prompts à se justifier qu’à s’accuser, plus prompts à la paille qu’à la poutre. Il y a là une exception anthropologique.
Or, s’agissant de phénomènes collectifs, nous ne croyons pas aux exceptions. Ce qui passe pour exception est une régularité qui s’ignore.
Voyons donc ça de plus près.
Zoomant, nous observons que cet aveu n’est pas si coûteux. Être sujet au syndrome de l’imposteur ne fait pas de vous un imposteur ; ne vous apparente aucunement au faussaire vénal, à l’arriviste s’inventant des associés millionnaires pour séduire son banquier, à l’éditorialiste autoproclamé philosophe, au mythomane racontant son calvaire au Bataclan où il n’était pas. Celui qui se dit atteint du syndrome ne pousse pas l’autocritique très loin, il est juste en train de confier qu’il doute d’être à sa place dans une fonction donnée. Le sentiment d’imposture est le nom par trop spectaculaire, et à la fin inadéquat, d’un banal doute quant à ses compétences. Vais-je honorer ma promotion comme directrice des ventes de L’Oréal Belgique, ma vacation comme prof de maths, mon rôle de DJ au remariage de mon père, ma première sélection dans le XV de France ? Incertitudes de bon aloi, et si courantes qu’il est déplacé de les étiqueter syndrome.
Le mal pompeusement nommé syndrome de l’imposteur n’est rien de plus qu’un déficit de confiance en soi, originée dans une maman peu aimante ou trop aimante, une place de six-centième sur six-cent-trois candidats au concours d’entrée à la Femis, une adolescence en foyer ou une scolarité à l’École alsacienne écrasée par des héritiers hyperdoués, une méningite à 3 ans – ou originée dans rien. Les coachs et psychologues et développeurs personnels qui font commerce d’y remédier s’ajoutent à la cohorte d’auxiliaires fami- liers qui tout au long de votre parcours social vous encouragent à avancer pour réussir. Le syndrome de l’imposteur est un petit caillou dans l’engrenage ; un boulon qu’on resserrera pour que la chaine de produc- tion tourne à plein. Je doute de moi, crie le travailleur inhibé ; crois en toi, lui répondent ses contremaîtres. Le syndrome de l’imposteur est si peu un aveu qu’il est parfois le contraire d’un aveu. Un satisfecit. Une petite caresse à soi sous prétexte d’autocritique. Ainsi ce présentateur de jeux télévisés avouant son « syndrome de l’imposteur dans le milieu de la télé ». Traduction psychologique instantanée : je ne me sens pas à ma place dans ce monde de paillettes et de faux-semblants. Mon attachement à l’authenticité est mon défaut principal, à égalité avec ma générosité qui parfois me joue des tours. Je suis vrai dans un monde faux, d’où mon décalage. Je ne suis pas en train de me déprécier sur le marché du travail, mais d’y rehausser ma cote dégradée par une place déconsidérée d’ani- mateur bas-de-gamme. J’ai l’air de donner une interview à cette animatrice de talk-show mais ce n’est pas à elle que je parle, c’est aux décideurs du cinéma, domaine où il est notoire que j’aimerais me reconvertir. À la fin mon je ne mérite pas la télé est un la télé ne me mérite pas.
On songe aussi à cette romancière confiant avoir souffert du syndrome lors de son entrée dans le milieu littéraire. Pourquoi ? Parce que « je n’ai jamais fait d’études de lettres, je n’ai même pas fait d’études ! J’ai dû tout apprendre. » Traduction : je me suis faite toute seule. Je suis particulièrement méritante d’être partie sans bagage – « il y a plein de codes à intégrer ». Gloriole méritocrate – j’ai eu à travailler plus que les autres – sous-tendue de plastronnade aristocrate – moi la littérature je l’ai dans le sang.
S’exprimant plus avant, la romancière parlerait immanquablement de sentiment d’illégitimité, ce qui pour le coup donnerait une idée assez juste de son imaginaire social. Si elle en vient à se sentir illé-gitime, c’est qu’à ses yeux légitime a un sens, c’est qu’elle tient pour possible d’être légitime. Me sentir illégitime comme ministre suppose que je perçoive des ministres comme légitimes. Appelons doxa légitimiste cette conviction spontanée que l’actuelle distribution des places a une légitimité, tirée de sa rationalité. Dans l’esprit du légitimiste la société est bien faite.
Pourquoi le ministre de l’Agriculture qui m’a passé le flambeau m’apparaît plus légitime que moi ? Parce qu’il est petit-fils de vigneron. Parce que, député, il a porté une loi sur le plafonnement des prix du lait. Parce qu’il préside un département rural. Parce qu’il passe pour bien connaître les dossiers. Légitimité par le sang, par le vécu, par la compétence technique. Légitimité par le cursus, aussi. Celui-ci m’apparaît légitime à ce poste parce qu’il n’est pas énarque. Ou parce qu’il est énarque. Pour beaucoup, énarque est un gage de compétence et d’incompétence, l’énarque est mal aimé mais rassure, on veut le foutre dehors mais on est content de le savoir dedans. Ambiguïté indécrottable des serviles volontaires, convaincus que les nuls qui nous gouvernent, tout nuls qu’ils sont, ne sont pas là par hasard. Parce qu’au fond y a pas de secret : ces gens-là ont fait ce qu’il fallait pour être là, pas comme moi qui au même âge brillait d’abord par sa descente de bières. D’ailleurs le ministre on ne se verrait pas à sa place.
Dans le camp légitimiste cohabitent des gens qui se sentent légitimes partout et des gens qui se sentent légitimes nulle part. Les uns, pas forcément bien nés – madame Darmanin idolâtrait son petit Gerald, qui la prit au mot –, ont été éduqués à ressentir que les places de choix leur reviennent. Aux autres, l’ordre social a jour après jour inculqué sans mot ni prêche que ces places, ces hautes fonctions, ces espaces prestigieux – ministère de l’Agriculture, Albin Michel, Sciences Po, cours Florent, chirurgie, neurologie, couverture de Challenges – n’étaient pas pour eux. L’état des choses est un performant propagandiste en faveur de l’état des choses. Sa seule existence, son immuabilité, son inertie, nous soufflent que si c’est comme ça, et depuis si longtemps, c’est pas par hasard. Il est passablement rageant que les sans-place soient sans place et que les places cotées soient squattées par les bien-nés, mais doit bien y avoir une raison. Convaincu que l’existence de l’existant prouve sa nécessité, le légitimiste frappe aussitôt d’illégitimité tout schéma d’organisation alternatif. L’égalité salariale absolue ? Si cela ne s’est jamais fait, c’est que cela ne peut se faire. L’abolition de l’école ? N’en parlons pas.
D’ailleurs nous n’en parlons pas.
Qu’est-ce que l’anarchisme ? Une philosophie, admettons. Un courant politique riche de ramifications. Un continuum d’initiatives collectives depuis trois siècles ou depuis Spartacus. Une paradoxale lignée de fortes individualités, de Bakounine à Emma Goldman en passant par Annie Le Brun et Didier Super. Mais aussi, mais en fait, mais d’abord : un mode d’être, façonné par on ne sait trop quoi : sœur ainée punk, père flic, Pays basque, guerre d’Indo- chine, aléas, logiques, structures, chansons, route de Damas, rudesse montagnarde, compagnie des chats. L’anarchisme est une modalité psychique. L’affect angulaire du tempérament anarchiste est la sensation que l’ordre social est fondamentalement arbitraire, que les places y sont aléatoires, que nul n’a de titre à exercer telle ou telle fonction. Socle pascalien de l’anarchiste : ici-bas, loin du royaume de Dieu, un ordre ne tire sa légitimité que de sa force. Un pouvoir ne s’impose et n’en impose que s’il a pour lui la force – le légitimiste se croit convaincu, il n’est que forcé. Le tempérament anarchiste a pour sensa- tion nodale, théorisée ou non, l’incrédulité quant aux atours de nécessité que se donne l’arbitraire du pouvoir en place. Il flaire d’entrée que cet ordre est la parure mensongère du désordre ontologique. Le tempérament anarchiste intuite, pense, sait que notre condition est fondamentalement anarchique.
La proto-perception de l’anarchiste est que tout pouvoir est infondé, et donc tout pouvoir fondé. Tout pouvoir est illégitime et donc légitime. Nul n’est plus légitime qu’un autre, nul plus illégitime.
Je ne suis pas pas parti de rien mais mon enfance nantaise sous parentèle enseignante peu lettrée me tenait à grande distance du milieu littéraire coagulé à Paris et des bureaux des Cahiers du cinéma enlu- minés de patronymes aussi glorieux qu’inaccessibles. Or lorsqu’une conjonction de faits déterminés et contingents m’y a donné accès, le sentiment d’im- posture ou d’illégitimité ne m’a pas effleuré. À aucun moment je ne me suis senti illégitime à publier des romans, à aucun moment éprouvé que ma place dans une revue où m’avaient précédé Godard et Daney était usurpée. Tout le monde est légitime personne ne l’est. Toute place est usurpée donc aucune. Rien ne m’est dû, donc tout m’est dû. L’anarchisme est un orgueil et une humilité. Personne ne vaut rien donc nul ne vaut mieux qu’un autre, donc je ne vaux pas moins qu’un autre.
Tous les rédacteurs des Cahiers étaient des usurpateurs, même quand ils semblaient nés dans les bureaux. Surtout s’ils étaient nés dans les bureaux. S’ils étaient nés là, il était encore plus douteux qu’on leur ait fait une place dans la rédaction sur la seule base de leur talent critique.
Est-ce à dire que moi, né hors bureaux, je devais ma place à mon talent ? Je n’étais pas assez benêt pour me bercer de cette fable. Au contraire mon cas m’offrait de comprendre qu’au sein d’une classe donnée – la petite bourgeoisie intellectuelle – on pouvait se retrouver à écrire aux Cahiers sans avoir à donner de véritables gages de talent.
Reste que je prétendais en avoir, du talent. Mon talent n’était pour presque rien dans cet accès aux colonnes d’une notoire revue de cinéma, mais j’entendais bien livrer une rasade de textes époustouflants comme autant de preuves rétroactives que je valais ma place. Le syndrome de l’imposteur est décidé- ment à proportion des compétences qu’on s’attribue. En littérature et en critique je ne me suis jamais senti imposteur parce que je me sentais fort – à tort ou à raison peu importe, on parle ici de représentations efficientes. Mon ascendance jouait évidemment dans ce sentiment, ainsi que mon brio scolaire très largement hérité aussi. Mais, à ascendance et scolarité égales, la norme dans mon entourage était cette sorte d’humilité sociale qui vous en gros fait demeurer là où on vous a mis. Alors quoi ? Étais-je simplement pâteux ? Suis-je porteur d’un gène de la prétention qui me pousse à prétendre aux places de choix ? Ai-je été aussi adoré que Gérald ?
Même dans cette hypothèse improbable nous ne sortons pas du tempérament anarchiste. Nous sommes en son cœur. Ce tempérament se soutient d’une sensation de force. Je suis anarchiste parce que je me sens assez fort pour prendre en charge ma vie, assez fort pour être ma propre mesure.
Ma conviction que chacun est à même de gouverner sa vie vient du sentiment, forgé par on ne sait quel forgeron à partir d’on ne sait quel métal, que je suis en mesure de gouverner ma vie. Anarchiste celui dont la foi dans la force de n’importe qui s’autorise de ce qu’il l’éprouve en lui.

Ouais ouais ouais !
Dans le fragment « Imposture du syndrome », la phrase « Dans le camp légitimiste cohabitent des gens qui se sentent légitimes partout et des gens qui se sentent légitimes nulle part. » pourrait résumer un mélange de confiance en soi, de talent et d’opportunités. Par exemple, la romancière citée en exemple n’avait peut-être pas confiance en elle par tempérament, mais un certain talent perçu par d’autres personnes, et une opportunité dans le milieu littéraire (publication d’un livre, par exemple) s’est présentée, qu’elle a saisie. Un tempérament anarchiste évacue la question de la légitimité plus facilement puisque, pour lui, à la base, « tout pouvoir est infondé ». Ce qui augmente peut-être sa confiance en lui (« je prétendais avoir du talent »).
Si l’on compare ce fragment avec le fragment « Agacement », il me semble que « Imposture du syndrome » soulève une question de tempérament (aspect permanent), alors que « Agacement » traite plutôt d’un pur affect (c’est-à-dire une réaction instinctive à un moment donné, l’inconscient prenant le pas sur la réflexion, à ceci près que, dans un deuxième temps, le narrateur ne donne pas l’impression de se retenir d’intervenir, mais a plutôt une attitude de réflexion au sujet de ses convictions (intervenir ne serait pas une attitude de gauche)).
distinction très juste
Bonjour M Begaudeau, merci pour ce livre (éclairant, malin, stimulant)
Quelques réflexions. Votre chapitre « Régis et Laure » m’a semblé faire écho à la théorie des 99%. Si je résume : Régis devrait objectivement détester Arnaud Rousseau qui génère 9 milliard d’euros. Régis en génère moins et donc fait parti avec Laure de 99% contre les 1% très riches.
Autant vous touchez quelque chose de juste selon moi avec le chapitre « Sous la main » concernant le racisme prolétaire, une détestation immédiate et concrète, là ou l’antiracisme est théorique, autant l’hypothèse de vassalité ne me convainc pas totalement dans le cas de Régis (Desrumaux je suppose).
Je forme deux hypothèses sur l’alignement idéologique Régis/Arnaud Rousseau contre Laure.
La première, la plus logique, est celle du réseau syndical ou politique. Une ligne critique de la part de Régis signifierait un concurrent sur son département pour la prochaine élection (Oise), donc rien à gagner de ce côté. La coutume vassale décrit elle réellement – sans une pointe de mépris – un engagement politique ?
La deuxième hypothèse est celle que j’appellerai celle des 60/40. Je la nomme humblement, elle doit probablement exister ,de manière plus aboutie, sous un autre nom.
Si on cause revenus, du 6e au 10e décile, 40% de la population vit avec plus de 2500 € par mois. Pour être plus concret, un dermatologue qui touche 4 000 € par mois est certes à distance du prolétariat, mais aussi et surtout dans une indifférence totale vis à vis d’un Bernard Arnault. Et il en va probablement de même entre un Régis Desrumaux, qui sous des codes vestimentaires « popu » est probablement pdg de sa petite pme et les 9 milliards d’Arnaud Rousseau.
Est-ce que Régis envie Arnaud ? Pas nécessairement. Pas la même vie, pas les mêmes opportunités. Régis est fier de son parcours et des défis à relever. La jalousie ne le traverse pas.
Le prolétaire blanc pourra reporter sa frustration sur l’immigré racisé. Le petit bourgeois, lui, vivra dans un désintérêt pour le grand capitaine d’industrie. « Balek » comme ne disent plus les jeunes. Badminton, sauna et peut-être les Cyclades avec sa fille pour sa semaine de garde à Noël.
99 contre 1 ou 60 contre 40 ?
Je me permets humblement un prolongement autour de la propriété.
On a souvent nommé « partage de richesse » des processus qui combattent ou contraignent le capitalisme (communisme, socialisme, anarcho-syndicalisme…) mais peut on évoquer ce même terme de « partage de richesse » pour des phénomènes qui confortent le capitalisme.
J’ai en tête la distribution de terres conquises soutirée aux amérindiens, données aux blancs pauvres durant la conquête des usa afin qu’ils évitent de s’allier aux esclaves noirs (comme évoqué par Howard Zinn dans son Histoire Populaire des Etats Unis) ; mais également la généralisation du crédit pour l’accession à la propriété, post mai 68.
Dans les deux cas, une réponse du pouvoir qui divise la contestation, et assoit son modèle, par une accession un peu plus large à la petite propriété. Par l’accaparement ou le crédit, n’est-ce pas une forme de « partage de richesse »… de droite ? Cet angle vous a-t-il déjà inspiré ?
Salutations
-sur le dernier point, je suis bien d’accord ; j’ai souvent signalé la stratégie, historique et avérée, qui a été celle du parti capitaliste au long du vingtième siècle : atomiser la classe ouvrière en une myriade de petits propriétaires gagnés par des affects de propriétaires
-sur le premier point. Je rappelle que l’agriculteur que je décris se prononce lui même en faveur de « monsieur Rousseau », il manifeste de lui même son admiration à l’égard de « monsieur Rousseau », c’est lui qui se sent un destin commun avec « monsieur Rousseau »- et nous qui lui disons : tu te méprends (au nom, d’abord, dis-je, d’une persistance d’un ethos de vassal : monsieur rousseau, c’est le seigneur du fief). Quand à savoir si leurs intérets sont communs, et s’il faut se situer dans un 99-1 ou dans un 60-40, je crois qu’on bute toi et moi sur une difficulté qui tient à l’ambivalence et à la mobilité de la situation d’un éleveur moyen :
ambivalence : pour une part il n’a pas intéret à la sortie de l’agriculture intensive (en cela il est allié objectif des céréaliers de la Beauce) ; pour une autre part l’industrialisation exacerbée de l’agriculture à terme va le tuer (le tuer au sens propre, aussi)
évolution : comme bien des membres de la classe moyenne +, l’éleveur moyen est clairement en voie de prolétarisarion. 1 qualitative : il ne controle presque plus sa production 2 quantitative : il n’arrive plus à dégager de bénéfices ; il travaillera bientot pour sa seule survie. Il est le prochain sur la liste
Donc on a affaire ici à un bouger : 99% ou 60%, les deux sont vrais, ça dépend de la situation, ça dépend du moment, ca dépend sur quel plan on se place
Le fait d’être un homme, adoré par sa Maman, ça donne quand même un sentiment de légitimité, qui interdit de penser qu’on vaut moins qu’un autre. Je ne crois pas à la sensibilité anarchiste innée de FB, qui serait né « pascalien », alors que d’autres croient bêtement (parce qu’ils sont cons de nature?) à légitimité de l’ordre établi.