DÉSERTION, extrait

Or le temps plutôt avance, mai plutôt que mars succède à avril, et mamie entre à l’Ehpad de Bouville plutôt qu’en sort.
Steve réapprend le Je vous salue Marie pour obtenir un coup de pouce. Son cap habituel est de ne compter que sur lui mais en l’occurence lui ne peut plus rien pour lui. En gage de sa bonne foi, il allume trois bougies comme sa mère après l’accident de moto de son père, Steve avait juste 5 ans mais se souvient qu’elle secouait l’allumette pour ne pas se bruler et qu’à peine quatre mois plus tard Pierrick remis sur pied renfourchait sa Harley pour aller voir sa maitresse.
Ses prières portent sur des scénarios plus ou moins réalisables selon le degré de détresse du moment. Scénario 1, il arrive au collège et la bande le réintègre à sa table, mets-toi donc avec nous poto, prends le temps de manger, remplume-toi t’es tout maigre, c’est chelou que ta mère s’en est pas rendu compte, nous on s’en rend compte t’as vu, on est ta vraie famille. Scénario 2, il arrive au collège et Novak le checke, c’était pour rire mec, vas-y viens on va s’en rouler un, vas-y viens on va emmerder Gabin. Scénario 3, la Principale pomponnée l’attend à l’entrée pour l’aiguiller vers le collège Camus, on t’a réinscrit là-bas c’est mieux, la proximité de ton frère te sécurisera. Scénario 4, un rang de policiers municipaux bloque l’accès à la grille. Un ouragan à emporté le toit, les salles du troisième sont dévastées, la cour un cratère, le rez-de-chaussée inondé, madame Bitan déchiquetée. Non, pas un ouragan. Une grève. 100% du personnel fait grève en soutien à une prof menacée d’une arme blanche comme à la télé. Non, pas une grève, une bombe. L’explosion d’une bombe a pulvérisé le bâtiment. Sa reconstruction prendra un an, trois ans, sept ans, peut-être dix, allons-y pour douze. À la réouverture Steve aura 26 ans, il ne sera plus élève mais salarié, coulant une vie sereinement cousue de jours travaillés et de nuits dormies.
Plus de collège, plus d’angoisse.
La bombe est probablement d’origine criminelle. Dans l’adversité, les élèves manifestent leur solidarité avec la direction en ne protestant pas contre la suspension des cours.
Steve songe qu’il doit falloir beaucoup de dynamite pour effondrer ce bâtiment aussi massif que le centre pénitentiaire du Havre qu’on aperçoit de la rocade. Mieux vaudrait peut-être se contenter de plastiquer la cantine de malheur. Ou de prétendre au téléphone qu’il l’a plastiquée, mais madame Gorce la dame de l’accueil paraplégique pourrait reconnaitre sa voix en mue. Le matin ils échangent toujours trois mots, on serait bien resté au lit hein, et ce vent quelle plaie, et Steve aimerait magicien lui rendre l’usage de ses jambes.
Un chiffon sur le combiné du fixe de la maison suffirait à déformer sa voix. Ou prendre un accent. Il s’exerce à l’accent arabe en s’inspirant des personnages de La vérité si je mens dont son frère dégoise souvent les répliques cultes pour faire rire sa belle-mère.
Sur le téléphone de la maison, Steve compose le numéro sans croire une seconde qu’il ira au bout de sa démarche. De fait il raccroche, désarmé par le allô chantant de madame Gorce dont l’invariable bonne humeur lui serre le cœur pourquoi ?
Possible aussi d’arpenter les couloirs en allumant au fusil un maximum d’élèves comme aux Etats-Unis. Vu le carnage le collège sera sanctuarisé pendant l’enquête longue de trois ans, dix ans, mettons douze ans, à sa réouverture Steve sera marié avec Solène Boisson.
Où trouver un fusil ? Son père n’est pas chasseur, et tonton Gilles faut plus lui parler d’armes depuis le bal du 14 où sa cheville a pris une balle perdue de gitan. À première vue Tony pourrait lui trouver un plan, sauf qu’il évite ce genre de biz, trop dangereux, tout ce qu’est albanais et ex-yougos on oublie, c’est des animaux ces gars, la guerre leur a broyé le cerveau. Un après-midi de dispense, Steve profite d’être seul à la maison pour taper fusil avec un z et d’assaut sans apostrophe dans la barre. Juste pour voir. Mickaël oblige, l’algorithme associe d’abord sa recherche à des sites dédiés à l’arsenal des belligérants de 39-45. Une recherche affinée ouvre sur des offres abondantes assorties de promotions de printemps. Mais comment le payer ce fusil ? Où se le faire livrer ? Et le jour venu dans quoi le cacher pour passer le portique ? Un gros sac de sport serait aussi vite remarqué que l’arme à découvert. De sa voix fleurie madame Gorce dirait t’es bien encombré aujourd’hui mon Steve, il serait obligé de lui mentir et vu d’ici c’est au-dessus de ses forces.
Lui manque aussi un endroit calme pour s’initier. D’arme il n’a jamais manipulé que celle du stand de tir de la foire d’été. Peut-être le terrain vague derrière la décharge où personne ne s’aventure depuis qu’une fille du bourg en est revenue griffée au visage. Là il pourrait dégommer des canettes trouvées sur place sans alerter les vieux désoeuvrés à l’affut. D’abord en position fixe, puis en avançant, puis en zig-zaguant, puis après une volte-face, puis une fois rodé commander des nouvelles cartouches sur un site peer-to-peer, 55 euros la boîte de douze port non compris. Sur ces bonnes bases, effectuer la visite en 3D proposée par le site officiel de l’établissement. Régler ainsi le parcours et le timing de l’assaut. Prévoir de pénétrer l’enceinte par le parking du personnel, avant de s’engager dans la coursive latérale qui distribue les ateliers. Quoique à la réflexion est-il vraiment obligé de s’aventurer si loin ? Tirer dans le tas avant l’ouverture matinale garantit déjà un beau massacre. On peut compter sur les élèves pour tenir impeccablement leur rôle. Ils seront là dès 7h50, agglutinés devant le portail comme impatients de le franchir tirés de leurs draps chauds par une force irrésistible.

Sacré Pierrick
Steve m’évoque un peu Bastien, le héros du documentaire La Cravate, pour la violence que le collège lui fait et qu’il imagine lui faire en retour.
Je lirai, ça donne envie cette vitesse. La pensée en cavalcade de Steve ne semble stoppée chaque fois que par Mme Gorce, par sa fragilité.
Et serrement au cœur à « on peut compter sur les élèves pour tenir impeccablement leur rôle ».
Pourquoi retrouver certain Tony m’a-t-il mis en joie comme ça ce matin en première lecture?
… De fait il raccroche, désarmé par le allô chantant de madame Gorce dont l’invariable bonne humeur lui serre le cœur pourquoi ? / ….
et là, c’est Steve, à qui la bonne humeur de …. madame Gorce la dame de l’accueil paraplégique / …. serre le cœur
et ça le questionne lui aussi d’ailleurs.
C’est une expression que je tiens pour très begaudesque ce ‘ serrer le cœur ‘, expression étrangement programmatique puisque oui, elle serre justement le cœur quand tu la lis.
… Sa reconstruction prendra un an, trois ans, sept ans, peut-être dix, allons-y pour douze. À la réouverture Steve aura 26 ans, il ne sera plus élève mais salarié, coulant une vie sereinement cousue de jours travaillés et de nuits dormies. /… et puis toujours cette façon douce de dire des trucs pas drôles du tout.
Car à 14 ans, peut-être qu’aspirer à couler … une vie sereinement cousue de jours travaillés et de nuits dormies. /…. peut ne pas être si enviable, si on t’y fiche la paix, à ton collège.
Quand même, pauvre Steve.
– et ce … Plus de collège, plus d’angoisse. / … comme il serre le cœur, lui aussi.
Faudra juste s’arranger pour continuer à voir Solène Boisson ailleurs.
Comme si éradiquer le lieu où tu t’angoisses pouvait toujours supprimer les causes de ton angoisse, ne serait-ce pas un peu trop beau?
4 gros paragraphes, une cinquantaine de lignes et la somme de faits, situations et personnages donnés à découvrir est si riche.
Il se pourrait qu’avec ce Désertion, de la joie à lire, on en ait à nouveau pour notre argent.
« et puis toujours cette façon douce de dire des trucs pas drôles du tout. »
On essaye oui
Parfois même on bricole une façon drole de dire des trucs pas droles du tout.
Merci
Billy : je pensais clairement au type de la Cravate dans cette projection mentale de Steve. Film où je n’avais pas oublié de voir que tout partait de l’école, et de la peine que notre futur faf s’y donnait en pure perte.
Le cravaté, lui, cet épisode piteux le précipitait dans les bras de skins. Steve ce sera d’autres bras. Mais c’eut pu être comme l’autre.
Ce titre est surement prémonitoire.
prémonitoire de quoi?
d’une désertion? dans la diagonale?
https://youtu.be/3iWPKeOEEzY?si=frAXUv2Erezz-KzD
Dans cet extrait, l’école, présentée comme source de tous les maux de Steve, donne lieu à une méthode radicale qui, à la fois, fait froid dans le dos (« Possible aussi d’arpenter les couloirs en allumant au fusil un maximum d’élèves comme aux Etats-Unis. ») et souligne le mal-être intense de Steve au collège par une formule concise qui, en peu de mots, résume efficacement l’état d’esprit de Steve et pourrait expliquer l’idée destructrice qui lui est venue (« Plus de collège, plus d’angoisse »). Dans sa réflexion, Steve prend en compte toutes les dimensions (trouver une arme, apprendre à s’en servir, le verbe « s’initier » indiquant que cette opération serait quelque chose de totalement nouveau pour Steve, à mille lieues de son tempérament et de son mode de vie, d’où la nécessité d’apprendre toutes les bases pour « réussir son coup », s’il venait à le mettre à exécution). La mention de la religion, sorte de compagnon de route de Steve, occupe une place assez importante dans le processus de rumination de Steve, Steve semblant la considérer comme une force salvatrice ou comme une bonne conseillère.
Lorsque le thread Désertion aura été englouti par des centaines de nouveaux sujets
les archivistes retrouveront ici la critique qui fut postée là bas
https://www.senscritique.com/livre/desertion/critique/334821648
Une description étonnamment fidèle et précise de tout l’imaginaire que peut se faire un gamin mal dans sa peau, pour qui la violence du système académique doit être rendu par les armes, seule proposition qui lui semble convenable.
On n’avait pas lu plus beau texte depuis l’écriture du codex argenté. Bravo François ! D’où te vient cette inspiration Ostroghotique ?
Paktu qui dévie un fusil, c’est le prototype du révolutionnaire kurde. Chinbok parlant des philosophes français des Lumières, c’est une plongée dans un salon de militants kurdes. J’ai trouvé ces portraits très justes et très beaux. Ces portraits de YPG disent pourquoi la philosophie d’Öcalan descendue des montages à dos d’âne a un pouvoir d’attraction sur des idéalistes comme Ivana Hoffman. Elle explique moins le pouvoir d’attraction vers le Rojava des deux frères Françon.
L’articulation entre la Grande Histoire de la Révolution du Rojava et la petite histoire de deux frères français m’a un peu frustré. Pas assez dans l’une, pas assez dans l’autre. On en sait trop peu sur le Communalisme et le parcours des deux frères n’a pas la même consistance que celui d’autres héros de roman comme Louisa et Romain, avec une certaine unité d’action et de lieu. J’ai eu le sentiment d’un égarement, d’une dispersion.
Cette frustration n’est vraisemblablement pas liée au travail d’écriture mais plutôt à mes attentes préalables, comme si j’avais voulu que le roman rencontre un “cahier des charges” sur tout ce que j’attends d’un texte de Bégaudeau – et mes attentes le concernant sont, je le confesse, déraisonnablement énormes.
Cela dit, je salue encore le travail de recherche et les heures d’immersion à boire du çay, à se questionner sur la visibilité des semelles et à tenter de comprendre les enjeux de la jineologie. Depuis cette expérience, Monsieur Bégaudeau a-t-il gardé l’habitude d’abandonner ses chaussures dans le couloir ?
Bonjour François,
Je n’ai pas encore lu ce dernier livre mais depuis que j’ai croisé ton chemin au hasard d’une vidéo sur le oueb, j’ai lu quasiment tous tes livres. Il faudra que je relise « comme une mule » car j’y ai pas compris grand chose.
J’avais vraiment aimé « comment s’occuper un dimanche d’élection ». Ma petite chienne aussi mais s’étant radicalisé à droite elle m’en a croqué la moitié !
J’ai offert « l’amour » à ma compagne et on a tous les deux été émotionnés à sa lecture.
Tu es passé à Rennes il y a pas si longtemps et nous nous sommes ratés (mon pote stalinien m’ayant prévenu…quand tu étais reparti: c’est ballot !)
Il paraitrait que tu envisages de revenir nous voir bientôt: est ce qu’une date est déjà fixée ?
J’aimerais échanger avec toi, à cette occasion (entre autre), sur quelques groupes punk et notamment un groupe de hardcore américain qui me suit depuis mes 25 ans et que j’aime toujours autant (malgré que le chanteur soit complètement parti en vrille).
Merci à toi.