DU MÉPRIS
DU MÉPRIS
Poisson mis à part, je ne connaissais pas Colin avant qu’un dimanche nuageux son prénom s’invite dans ma boîte mail, assorti du patronyme Maillard que je tairai par égard. Lui Colin me connaît. « Des années que je te suis », écrit-il en préambule. En l’an 2025, me suivre signifie regarder des vidéos où je gesticule assis, volubile et dégarni. Colin aime entre toutes celle où j’avale un sabre. En revanche il tique sur un live Twitch de la veille, où j’ai soi-disant déclaré que l’art n’est pas politique.
Je suis comme ça : je déclare des trucs.
Or contre cette déclaration-là Colin s’inscrit en faux et tenait à me le faire savoir séance tenante : l’art est politique, ou bien c’est de l’art pour l’art, et donc un luxe bourgeois. Voilà, il fallait qu’il me le dise, avec respect et admiration. En réponse à quoi je m’engage à tenir compte de cette remontrance. Colin ne m’y reprendra plus. Bonne journée.
Puisque c’est dimanche nous nous apprêtons alors à musarder marguerite entre les dents, mais les ressorts qui ont porté Colin à entrer en contact avec moi ne sont pas usés. Il se fend d’un courrier subsidiaire, où il s’avoue surpris par mes propos du live, car d’habitude je suis très politique.Et moi : oui ça m’a surpris aussi venant de moi. Un moment d’égarement. Mais tu me ramènes dans le droit chemin. Et lui : tu te fous de moi ?Et Bégaudeau : autant que toi tu me prends pour une truffe en me prêtant une assertion comme « l’art n’est pas politique ». Et Maillard : c’est pourtant ce que tu as dit hier soir. Et François : si tu avais accordé à cet entretien une attention supérieure à celle d’un bouffeur de séries, mon propos te serait apparu un peu moins grossier que ça. Et Colin : OK je suis pas assez subtil pour toi. Merci pour le mépris. De rien, réponds-je dans ma tête. Puis me lève remplir la bouilloire.
La bouilloire est la grande nouveauté de ma vie, avec les implants dentaires. Elle m’a été offerte par une femme qui se dit « trop paresseuse pour être terroriste », fin de citation. Ce propos amourogène est sans rapport avec la bouilloire.
Nanti d’une sagesse de lézard, j’arrêterais là les frais, le dimanche reprendrait son cours fluvial et c’en serait déjà fini de ce livre qui de l’avis unanime commence faible. Au lieu de quoi : tu me prêtes, Colin, des propos moins subtils que ceux que je tiens réellement, comme tu pourras le vérifier en revoyant le live au calme – si le calme n’est pas trop te demander. Nous voilà repartis. Pièce, machine. Car lui : pourquoi tout de suite ce ton condescendant ? Un conseil : arrête de prendre les gens de haut, tu seras peut-être moins détesté. Et du coup moi : je te croyais coach de pensée politique mais tu es aussi coach de vie. Si bien que lui : je suis pas assez intelligent pour discuter avec toi c’est ça ? Et dès lors moi : j’allais te dire la même chose. À telle enseigne que lui : c’est moi qui ai engagé le dialogue. Moyennant quoi moi : tu n’as pas engagé un dialogue, tu es venu me faire la leçon. Suite à quoi lui : venant d’un donneur de leçons comme toi c’est cocasse ! Allez salut, je ne viendrai plus t’embêter dans ta tour d’ivoire. Dernier mot.
Classique dialogue de l’ère numérique. Classique dans ses modalités – ordi, réseaux –, sa surdité réciproque, son fumet de récréation – tu m’agresses / toi-même / non c’est toi. Classique dans son point de non-retour, son point Godwin de substitution quand Hitler est en vacances : le mépris.

J’ai lu Du mépris, avec plaisir.
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J’ai beaucoup aimé l’accélération finale, presque musicale, qui ponctue un livre composé par des successions de cercles concentriques qui approfondissent lentement le mépris pour s’approcher de son centre névralgique. L’accélération finale intensifie tout ce qui précède tout en trouvant des voies de sortie au nœud du mépris préalablement disséqué.
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Il me semble que la conclusion finale est une variation sur un thème pascalien : distinguer les grandeurs d’établissement des grandeurs réelles. Le respect de Pascal pour les grandeurs d’établissement qui gardent l’ordre social est un respect de façade animé d’une pensée de derrière, qui est l’autre nom du mépris – mais un mépris anarchiste et émancipateur, pas un mépris conservateur qui s’autorise d’une instance supérieure. A l’inverse l’estime pour la grandeur réelle d’Archimède est une affirmation qui admire un talent réel : la puissance de la pensée d’Archimède.
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Le « péché originel » de ceux qui, comme Annie Ernaux, voudraient « venger leur race », serait de confondre les ordres, c’est-à-dire de chercher les grandeurs d’établissement – être autorisé par l’ordre social – au lieu d’affirmer une grandeur réelle – s’autoriser d’un talent concret à développer. Pire : ils pensent que la grandeur réelle est une appellation contrôlée que seule la bourgeoisie est autorisée à délivrer. Le malheur veut que par cette confusion, ils perdent la grandeur réelle, celle-ci étant dissoute dans la soumission à l’ordre, et la dignité réelle qu’ils aliènent contre une valorisation marchande. La conséquence pascalienne serait la suivante : c’est la tyrannie. La domination d’un ordre sur un autre, c’est la tyrannie. Chercher la reconnaissance et la validation sociale des dominants (la bourgeoisie), c’est soumettre l’ordre des grandeurs réelles (l’ordre de l’esprit et l’ordre du cœur) à l’ordre des grandeurs d’établissement (l’ordre de la chair). Cela donne en effet la tyrannie de la bourgeoisie sur le « monde de la culture ».
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Il me semble que la fin du livre essaie de régler le problème du mépris par une question simple : qu’est-ce qui nous fait écrire, lire, regarder un tableau, etc. ? Qu’est-ce qui mobilise notre désir ? Le besoin de reconnaissance ? C’est de la servitude, et de la haine de soi inconsciente. L’affirmation d’une puissance ? Ce serait beaucoup mieux.
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C’est ainsi que je comprends ces étonnantes maximes de « sagesse commune » (p.149) dans l’accélération finale du livre : « Tu ne réclameras plus qu’on te traite dignement, tu te traiteras dignement ». « Mépriser les honneurs, les richesses, les récompenses, les gratifications officielles propres à asseoir le pouvoir de ceux qui les dispensent et à ancrer dans la servitude les malheureux élus ». Autre surprise : le livre affirme l’existence d’un devoir, un seul : le devoir en vers soi-même. Travailler à se rendre heureux en cherchant où est sa puissance, sans aucune considération pour les grandeurs d’établissement :
« Ne cesse jamais de prétendre. Tu te le dois. Tu le dois à qui de droit.
Arrose-toi comme une plante ».
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Et j’ajouterais : tu seras moins méchant, moins névrosé. Car la méchanceté vient du fait de se rendre malheureux à chercher sa valeur en dehors de soi-même, à confondre sa grandeur réelle, universellement répandue, avec les grandeurs d’établissement distribuées de manière discriminante par la bourgeoisie. Il ne faut pas confondre l’amour d’un ami de la reconnaissance d’un plateau TV. Et pourtant c’est difficile, car la recherche de reconnaissance sociale est, à mon avis, inévitable, au moins en partie.
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A mes yeux cette réflexion pascalienne – Pascal n’est jamais cité – prolonge celle de Psychologies qui cite Pascal sur l’anarchisme. Il faut donc mépriser les grandeurs d’établissement pour libérer les grandeurs réelles, et sortir du bourbier du « mépris de classe » qui, se plaignant d’être méprisé par les puissants, ne voit pas que cela revient à aliéner sa propre dignité dans le regard d’une classe aveugle aux grandeurs réelles. Déplorer le mépris de ses supérieurs, c’est quémander leur respect et vouloir conserver l’ordre tel qu’il est. C’est surtout le symptôme d’une absence d’espérance politique. Il est vrai qu’on trouve souvent cela dans les slogans des manifestations : « marre du mépris! ». Autrement dit : on veut être reconnu. Par qui ? Par ceux qui cherchent à nous affaiblir et à nous maintenir sous tutelle. C’est une maladie auto-immune que le livre décrit. Mais c’est difficile à contrer : quand les structures ne sont pas prêtes de changer, on peut comprendre en effet la pesanteur du mépris subi par l’employé face à son chef. Il n’y a plus l’atmosphère communiste qui permettait de se garder de cette maladie politique.
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Autre surprise, et je finirais là dessus : l’irruption de formules murrayennes, à deux reprises, majuscules comprises : « Le ministère de la Régulation du Rire… » ; « La Congrégation Mondiale de la Sainte Fragilité … ». Surprenant car je ne sais pas s’il y a de l’ironie dans cette reprise à peine voilée de la plume de Murray. Puisque j’ai aimé le livre, j’espère que la Brigade de Répression des expressions de Droite, qui sévit souvent chez des gens supposément de « gauche », ne sortira pas ses narines de chiens de flics pour flairer ici le début d’un continuum « problématique ».
Je n’ai pas encore lu Du mépris. Ca ne saurait tarder.
Quand il en a été question ici j’ai pensé à cette phrase (que j’ai mis longtemps à comprendre) : « Impossible de pardonner à qui nous a fait du mal, si ce mal nous abaisse. Il faut penser qu’il ne nous a pas abaissés, mais a révélé notre vrai niveau » . Simone Weil.
@lison
Je n’ai pas l’impression que le livre aille vraiment dans cette direction, même si c’est vrai que certains passages essaient de déplacer le regard accusateur envers le méprisant vers l’objet méprisable, si celui-ci est vraiment méprisable.