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François Bégaudeau
Maître des clésje ne reconnais pas
François Bégaudeau
Maître des clésJ’ai beaucoup aimé Nuevo orden, même si ce n’est pas mon Franco préféré. Mais Franco s’y révèle très bon dans un registre plus frontalement politique qui n’était pas le sien jusque là.
Le texte sur Chronic :
Froid comme la bonté
Nul n’est tenu de considérer Michel Franco comme un cinéaste important, et Despues de Lucia comme un des meilleurs films du siècle en cours. Ce qui ne saurait faire débat, sauf mauvaise foi et on sait que la critique en est exempte, c’est son talent à dessiner une situation en laissant l’impression qu’elle se pose là, sans son intercession. Les détracteurs déjà nombreux de Franco -pas donné à tout le monde- pensent que c’est une feinte. Oubliant qu’au cinéma feindre et faire sont une seule chose, qu’en comme il n’y a pas de feinte, ils en tirent la conclusion morale que le cinéaste mexicain est un manipulateur tendance sadique option fasciste, comme son patronyme l’indique. Ici au moins sera dit qu’ils voient à l’envers. Qu’il leur manque au moins un oeil. Ou un coeur.
C’est donc scène par scène, c’est-à-dire plan par plan puisque presque toutes les scènes sont pensées en un plan, que nous croyons comprendre que Dave (Tim Roth) est infirmier à domicile, et que Sarah dont il soutient le corps décharné par la maladie est une patiente. Croyons comprendre seulement, parce qu’aucune de ces informations n’est livrée sans l’escorte d’un doute. Au comptoir où il cuve sa peine après l’enterrement, Dave confie à un couple qu’il vient de perdre sa femme Sarah atteinte du sida, réactivant une hypothèse qu’une discussion avec une proche de la défunte avait semblé dissiper. Rétif à la marche linéaire vers la clarté qu’accompagnent les trompettes de tant de scénarios, Franco trouble la lumière qu’il diffuse, en sorte que l’ambivalence toujours demeure. Au quart d’heure de Chronic, Dave est et n’est pas le veuf de Sarah. Etait à la fois son infirmier et son époux. Comme un pas en avant est aussitôt rétracté, nous ne sommes guère avancés.
Si tuer l’art l’enchante, le spectateur épris d’univocité peut alors, reporter le trouble général du récit sur le personnage. Peut décider que c’est Dave qui est trouble. Un type pas clair. Un doux dingue qui s’attache à ses patients au point de se prendre pour un proche. Un mytho inquiétant, un schizo capable du pire, promettant une belle boucherie de thriller. Et maintenant que la famille du paralysé post-AVC dont il s’occupe l’accuse de harcèlement sexuel, nous nous remémorons le pré-générique qui le voyait filer une jeune femme en voiture, puis cliquer sur des photos d’elle. Les fils se recoupent, l’étau du sens se resserre, profilant une indigne perversité ou une poignante blessure. Dans tous les cas, tant de dévouement cache quelque chose, et nous découvrirons bientôt le secret qui lui fait tenir la main de ce John pourtant acariâtre en regardant la télé avec lui, ou prendre une garde de nuit sans être payé.
De fait nous découvrons un sacré truc. Celle que Dave épiait est sa fille, perdue de vue depuis la séparation d’avec sa femme dont s’entrevoit la possible cause. Nous tenons notre rosebud pathologique. L’eau trouble s’éclaircit en eau de roche : aidant autrui à mourir, Dave éponge le douloureux remords d’avoir abrégé les souffrances de son fils atteint d’une maladie incurable. Les repères sont rétablis : l’inquiétante bizarrerie de Dave ne désarçonne plus puisqu’elle est justifiée. Le personnage réintègre le rang de l’espèce humaine, et le cinéaste celui, très fourni, des fabricants de fictions de deuil.
Hélas pour les trop humains, le film ne s’arrête pas là. Nous n’en sommes qu’à sa moitié. La révélation n’est pas un climax ; d’ailleurs elle ne fait des manières de révélation, l’information supposée décisive se glissant, comme tout le reste, dans le fil des plans, sans musique ni grimace dramatisante. Surtout, elle ne modifie en rien le cours du film et de l’existence de Dave. Il y a juste que désormais l’infirmier visite son ex-femme, discute avec leur fille de ses études de médecine (effleurant sans bruit la transmission d’un tropisme soignant), les deux scènes ainsi produites ne dissemblant en rien, à quelques sanglots près quand s’évoque l’enfant mort, de celles qui se jouent avec Martha, sexagénaire en phase terminale de cancer. Dave offre une égale qualité de présence à ses proches et à ses malades.
Le spectateur doit donc trouver d’autres os à ronger. Emprunter pour une fois d’autres voies que celle de l’approfondissement d’une plaie. Et c’est bien ce que veut Franco : non pas manipuler son spectateur avec sa caméra sardonique, mais, par un jeu de confusions admirablement orchestrées, de savantes fausses pistes, déprogrammer sa perception pour la faire changer de nature. On te mène en bateau, mais c’est pour te mener ailleurs. C’est pour te déplacer. Le montage entre le fil « espionnage » et le fil « harcèlement » t’a fait croire un temps que Dave était un tordu? Tu sais maintenant qu’il ne s’agit pas de ça. Tu vas réviser ton jugement ; ravaler tout jugement. Tu vas regarder autrement.
Tu vas regarder en surface. Tu vas voir ce que tu vois. Renoncer à la profondeur et commencer par prendre les gestes et les dires de Dave pour ce qu’ils sont : des gestes, des dires. Quand il essuie le vomi de Martha, il essuie le vomi de Martha. Quand il prétend qu’il est le mari de Sarah, c’est vrai. Le frère de John? Vrai aussi. Son ami? Idem. Un architecte comme lui? Bien sûr. Cet homme est le père et l’épouse et l’amant et l’ami et la pute et le prêtre de tous ses patients car ils sont tous ses frères. Dave n’est pas un homme compatissant, il est la compassion incarnée. Ton incrédulité laïque t’a habitué à subodorer un calcul derrière la bonté. Il faut quitter cette maladive suspicion, cela prend du temps, tu a mis du temps, presque une heure, mais maintenant tu sais, tu vois. Tu vois qu’Il est revenu parmi nous, tel qu’on Le connut jadis : sa miséricorde si vaste qu’embarrassante, insupportable, scandaleuse.
Ce Christ là n’est pas exactement un Sauveur. Ceux qui sont voués à mourir mourront, et sans garantie d’éternité. Il est douteux que Dave se sauve lui-même : si son refus d’accéder à la demande de Martha qu’il mette fin à son calvaire amorce un récit rédempteur, cette esquive rachetant l’euthanasie de son fils comme l’alcoolique rachète les verres antérieurs en refusant un whisky, Dave finit par accepter. Il pique Martha comme il piqua son fils -et quel geste plus inextricablement bon et glaçant qu’un geste pareil. L’histoire se répète, l’histoire ne s’amende pas, la tristesse dure.
On aura pourtant encore tort de taxer de complaisante noirceur le cinéma de Franco, certes arrimé au plus accablant de notre condition. Le soin palliatif ne guérit de rien, mais sa fin en soi est en soi une grâce. Une grâce immanente, si l’on veut, dont le choix inspiré d’avoir commencé par une malade que parler épuise met à nu la sobre tautologie en réduisant l’assistance à une somme de gestes : je te porte, je te nourris, je te lave. Et quand je passe mes bras sous les tiens, ça ressemble à une étreinte. C’en est une.
Cette grâce suffisante, si l’on ose dire, se passe de mots. Elle ne se commente pas : elle est ce qu’elle est. Emouvante, la précaution de Martha de signaler à Dave qu’« on n’est pas obligés de se parler » est superflue. Avec tous, Dave parle peu. Et décline l’invitation à évoquer la défunte avec sa nièce : à ce sort il n’y a rien à ajouter, et rien à dire sur les liens noués entre eux. Il a fait ce qu’il a fait.
La scène intervient au début du film, au moment où tu n’as pas encore mué. Pas encore jeté ta lampe de spéléologue. Dans ce refus de parler, tu vois un symptôme, un empêchement névrotique. Tu serais au bord de diagnostic un déficit de communication. Au mieux tu trouves l’attitude un peu froide, et pour le coup tu n’as pas tort. Dave ne brille pas par sa chaleur. Ses gestes pour injecter le produit létal à Martha seront redoutablement techniques, ses mains sans états d’âme. La bonté n’est pas sentimentale. La vraie bonté se moque du théâtre de la bonté. On a vu des films trop humains où un soignant était gagné par une affinité élective pour un patient qui, d’abord sauvage et odieux, révélait un coeur d’agneau. Et que vaut donc cette compassion progressive, dramatisée, sous condition? Celle de Dave est inconditionnelle : immédiate, définitive, sans histoire. Elle ne connait de dramaturgie que le temps. Ce film épouse le relief plat d’une chronique, et non les pentes du scénario, quoi qu’ait induit l’aléatoire distribution des prix cannois. Dès lors, il ne peut prendre fin que par une décision ostensiblement arbitraire, comme tu as pu le voir ou comme tu le verras bientôt si les huées de la critique ne t’ont pas dissuadé de jeter un oeil à ce beau film.
Une courte vue laisserait croire que si la fille de John pleure après la crise d’angoisse de son père, alors que les yeux de Dave sont restés secs, c’est parce qu’elle est plus émue, car plus proche. C’est le contraire. Elle pleure parce que sa compassion est partielle ; humaine. On ne saurait lui en tenir grief : elle n’a pas le temps. Elle a sa vie. Elle a une vie. Le cut suivant, raccordant la chambre dépouillée du malade et le salon bruissant d’invités autour d’une table de déjeuner, fait éprouver qu’elle pas plus que les autres membres de la famille n’ont le temps de réellement compatir. Ils ont leur vie. C’est ce défaut structurel, irrémédiable, pardonnable, que pallie l’infirmier palliatif, pour autant qu’il n’ait pas de vie.
Le point ultime de la compassion n’est pas la larme, mais la comprésence. Souvent Dave ne fait rien, il est juste là, aux cotés du patient, inutile, comme dans la scène où Martha s’entretient avec son médecin qui ne semble pas le voir. Un ange gardien n’est vu que de ceux qu’il garde. Et pas un cillement à l’annonce de la dégradation fatale du cancer. Ce serait trop ; renversant les valeurs, on dira que faire davantage qu’être présent serait trop ; que montrer de la commisération serait déplacé, immoral.
L’image a priori anodine de Dave courant sur un tapis de salle de gym à une cadence strictement identique à celle de sa voisine suggère que l’horizon ultime de ce sec compagnonnage est le mimétisme. Dave n’adapte pas son emploi du temps à celui du malade ; son temps est celui du malade. Compatir c’est faire corps avec, comme il apparait d’évidence avec Sarah : la hissant, il se hisse, au même rythme, doublant son propre poids. Comme il apparait aussi lorsque Dave se prétend le concepteur d’une maison que John a conçue pendant sa carrière d’architecte. Ou lorsqu’il est assis dans le même sens que son jeune patient en fauteuil, au milieu d’un parc. Ou lorsque, sur le canapé, sa tête s’incline à l’unisson de celle de Marion, pendant qu’elle dit aller très bien à son interlocuteur de téléphone — et là encore aucune réaction, ni d’approbation ni de désapprobation, à ce mensonge.
La poétique de Franco tient tout entière dans ce voeu de présence, comme il en est de chasteté. Avançant par plans-séquences dont par définition la durée coïncide avec celle de la scène, sa facture muette vise à se tenir auprès des personnages, et des moments terribles qu’ils traversent – inceste dans Daniel y Ana, harcèlement dans Despues, ici détresse humiliante des mourants. Accompagner ça, sans arrière-pensée, sans orgueil, comme un Wang Bing accompagnait ses aliénés d’A la folie : courant derrière l’un s’il court, marchant s’il marche, cadrant cinq minutes tel fou assis sur son lit, même s’il ne fait rien, surtout s’il ne fait rien.
Pareil rapprochement fera hurler ceux des fans de Bing que Franco débecte. Ils se récrieront que ça n’a rien à voir. En s’armant de sagesse on viendra à comprendre ces égarés, et ce qui les fait distinguer radicalement deux cinéma si proches. C’est le plan fixe. Cumulée à l’évidente influence hanekienne du travail de Franco, le plan fixe, impassible comme un bourreau, le fait basculer dans le camp des salauds de voyeur à la Seidl. Tout mexicain qu’il est, le voici autrichien. On s’imagine que ça l’affecte peu. Il sait trop bien la filiation entre la sécheresse d’Haneke et celle de Bresson qu’il admire. Il sait qu’un film fameux du premier ne s’appelle pas Amour par antiphrase. D’ailleurs qui oserait imaginer qu’un cinéaste de cette trempe distille des titres au deuxième degré? Qui ne voit, qui persiste à ne pas voir que la tenace froideur du cinéma de Franco procède d’une tendresse supérieure, accomplie.François Bégaudeau
Maître des cléswaouw
Alexandre, l’homme des causes perdues
je veux bien essayer de le voir, mais tu es vraiment la première personne que j’entends sur ce film qui ne soit pas atterréeFrançois Bégaudeau
Maître des clésok ce sera fait
François Bégaudeau
Maître des clésc’est pas le Baudelaire que je préfère
trop d’adjectifs, Charles, je te l’ai ditFrançois Bégaudeau
Maître des clésvous voulez vraiment que mon inculture éclate au grand jour
-Kundera : lu ses romans principaux. trop philosophe pour moi, mais je lui reconnais une certaine finesse
-Hermann Hesse : un peu démonstratif aussi pour moi.
-Drieu : lu Gilles, que je crois surestimé, et Le feu follet, trop bavard (mais que je citais dans Notre joie comme parfaitement démonstration du nouage entre fascisme et désarroi sexuel)
-Aragon : j’ai du mal avec sa poésie, suis très fan du Paysan de Paris, et j’aimerais relire un ou deux romans. En tout cas je le tiens pour un immense existant depuis que j’ai lu la bio de Forest.
-Zweig : je le trouve un peu surestimé aussi. On me recommande ses biographies, je m’y mettrai bientot.
-La Conjuration des imbéciles, de J. K. Toole : pas lu
-Svetlana Alexievitch : pas luFrançois Bégaudeau
Maître des clésrien de très nouveau dans ce texte, mais bon texte de combat
François Bégaudeau
Maître des clésoui c’est du solide
François Bégaudeau
Maître des clésJ’aurais du parler de ça, mais il y avait tant à dire.
Le miracle, c’est qu’Olivier, qui cadre lui même, ne tourne qu’à une caméra. Il se trouve qu’il a le génie du placement – comme De Bruyne. Et après tu vois bien comment ça peut bosser au montage pour alterner les cadres.
Tout ça pourrait etre détaillé avec un film moins vertigineux de sa filmo, par exemple Yves, que je te recommande.François Bégaudeau
Maître des clésNous ne pouvons pas savoir, à la lumière du film, quelle est la vie de ces gens. Grande différence avec Saint-Alban : les stages et « summer camps » sont des périodes circonscrites, ensuite chacun retourne à sa vie. Dont nous ne savons rien, donc. Je sais juste, parce qu’Olivier me l’a dit, que Debbie est elle-même éducatrice… Mais je pense que certains sont seuls, et sans travail. Certains ont de lourds problèmes (Jan s’est suicidé quinze jours après la scène où il apparait)
François Bégaudeau
Maître des clésUN morceau, nom masculin
J’attends toujours.François Bégaudeau
Maître des clésD’abord une nouvelle qui te plaira : une gene littéraire arrive samedi. Sur Le vingtième siècle, d’Aurélien Bellanger.
Sur les auteurs que tu listes je vais être simple :
Charles-Ferdinand Ramuz : jamais lu
Robert Walser : tout lu ; un ami (la douceur absolue ; la grande sagesse, comme il y aune grande santé)
René Daumal : jamais lu
Georges Hyvernaud : jamais lu
André Suarès : jamais lu
Witold Gombrowicz : tout lu, un très grand ami (la vie la vie la vie)
Kobayashi Takiji : jamais lu
Marien Defalvard : mais luNabe je l’ai peu lu, mais sa vaine pamphlétaire, sa surécriture boursouflée me gonflent. Je me souviens d’un dialogue entre lui et Dustan sur une chaine du cable il y a vingt ans : m’apparaissait alors très nettement que stylistiquement j’étais vraiment du coté de Dustan. Ca s’inscrivait dans les corps.
François Bégaudeau
Maître des cléset mon morceau préféré de tous les temps c’est quoi, blaireau?
François Bégaudeau
Maître des clésj’en rapatrierai certains oui
François Bégaudeau
Maître des clésd’ailleurs ce grand réconciliateur de la nation se garde pour l’instant de se prononcer sur les retraites
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