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Accueil › Forums › Forum général › Un texte de Sartre sur la critique du gaullisme et de la Vème République

  • Ce sujet contient 17 réponses, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par ..Graindorge, le il y a 1 année et 7 mois.
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    • #80621 Répondre
      Emile Novis
      Invité

      On parle beaucoup de la Vème République en ce moment, de la « crise de régime », du système électif, de ce personnage très douteux qu’est Macron, etc. Tout le monde ou presque se dit « gaulliste », comme s’il y avait une foi commune, un dieu partagé.
      Je suis tombé sur un texte de Sartre l’autre jour, extrait de Situations VI : « Les grenouilles qui demandent un roi ». C’est un texte écrit juste avant le référendum de 1958 sur l’adoption de la Constitution de la Vème République. Je trouve ce texte intéressant : il s’interroge sur le type d’individu qui dit « oui » ou « non » à cette Constitution, avec une critique virulente du gaullisme que Sartre n’hésite pas à nommer de « dictature ». Voici des extraits (j’ai coupé des parties du texte, qui est déjà bien assez long) :
      _
      « Pourquoi attendriez-vous de lui ce qu’il n’a jamais promis ? Pourquoi prétendriez-vous voter pour un programme quand votre bulletin s’adresse directement à l’homme ?
      Vous me répondrez que cet homme est capable en trois ans de réaliser des projets plus nombreux et plus ambitieux que la Quatrième n’a fait en treize ans. Je vous croirais si j’avais le commencement d’une preuve […].

      La vérité, c’est que vous choisissez l’action pure, c’est-à-dire l’individu soustrait à tout contrôle, par dégoût de l’abject marécage où nous barbotons depuis la Libération. [Or], on ne changera pas la France en renouvelant sans fin l’équipe dirigeante. Tant que les infrastructures demeureront ce qu’elles sont, le système demeurera ce qu’il est. Et je me dis tout d’un coup que, cette impuissance, vous l’attribuez bien vite à l’Assemblée mais qu’il se pourrait bien avant tout que ce fût la vôtre et que vous la projetiez sur les autres pour vous en délivrer.

      Ainsi ces gens vont voter pour l’homme efficace, pour celui qui doit et peut résoudre tous nos problèmes. Mais ils ne savent même pas ce qu’ils voudraient qu’il fît […].

      Je remarque d’ailleurs que les apolitiques voteront pour De Gaulle […]. Parmi eux, on rencontre des indifférents, bien de chez eux, sans passion, qui veulent la tranquillité sans plus. Mais il y en a d’autres auxquels on ne peut penser sans honte.

      A l’occasion d’un article où j’expliquais pourquoi je voterai non, une lectrice m’écrit pour me dire qu’elle votera oui, bien qu’elle paraisse d’accord avec moi sur l’ensemble : « le oui, il y aura des hauts et des bas, mais la vie continue ; le non, c’est l’aventure ».

      Et voilà le crime […] de notre bourgeoisie, depuis cent cinquante ans : il y a des citoyens de deuxième classe, sans espoir, et depuis si longtemps qu’ils se tiennent eux-mêmes pour tels. Ils ont si peu de droits, si peu d’influence, ils pèsent si peu dans le monde que les bouleversements politiques ne les touchent pas.

      Ma correspondante pense qu’elle n’a rien à gagner à l’effondrement de la République, mais aussi qu’elle n’a rien à y perdre. On lui ôtera ses libertés civiques, on rognera, peut-être, sur ses droits syndicaux, on ne lui laissera que le droit de se taire. Qu’importe : elle vote pour la dictature. Cela prouve qu’elle se taisait déjà, qu’elle s’est toujours tue ou qu’on ne l’écoutait pas. Personne. Jamais.

      Si des millions d’hommes sont aujourd’hui indifférents au Référendum, s’ils ne se soucient pas des pouvoirs respectifs du Président et du corps législatif, c’est notre faute, c’est que nous n’avons jamais su leur faire entendre qu’ils agissaient sur les autres hommes par le simple bulletin qu’ils déposaient dans l’urne et que l’activité politique du citoyen est l’affirmation la plus entière de sa liberté. C’est aussi qu’ils ne comptent pas, qu’ils ont toujours compté pour du beurre et qu’ils se sont arrangés de cette vie qu’on leur faisait, tant bien que mal […].

      Indifférence ou impuissance, tous ces apolitiques votent pour l’apolitisme, comme si c’était un programme qu’ils voulaient imposer. En disant « oui », ils poussent leur attitude à l’extrême jusqu’à renoncer à tous leurs droits civiques. Ils se démettent du soin de la chose publique entre les mains d’un homme qui fera tout pour eux. Les voilà simplifiés : ils demeurent époux, fils, employés, champions de billard – mais ils ne seront plus citoyens. Ils se taisaient, on leur montre une muselière ; ils votent pour qu’on la leur mette au plus vite : l’avantage, c’est qu’ils ne pourront plus parler.

      Si je cherche les motifs d’une conduite aussi paradoxale, j’en découvre un tout aussitôt : l’impuissance objective de la collectivité française s’est profondément gravée en chacun de nous comme son impuissance personnelle à modifier le destin de son pays […].

      Un jeune français est d’abord planétaire ; il appartient à ce « One World » dont parlent les Américains. Mais justement pour cela, la France rapetisse, sa fragilité se découvre et puis, à ce qu’il semble, l’Histoire se fait ailleurs.

      A quoi bon tenter d’exercer en France ses droits de citoyen, à quoi bon voter, si la France n’est plus qu’un objet inerte dont les mouvements et la position sont conditionnés par des forces extérieures ? La timidité, la gravité, l’application de ces jeunes gens ne sont que la conscience qu’ils prennent de leur impuissance sociale. Ils s’absorbent dans le travail, dans les soucis professionnels, dans la vie familiale. La technique aussi les passionne : elle est leur unique prise sur le monde. La politique ils s’en moquent […].

      Derrière cette sagesse précoce qui n’est même pas de la résignation, on devine une sorte d’angoisse. Ils vivent en liberté, mais sans pouvoir, dans un monde apocalyptique que le stock des bombes américaines suffirait amplement à faire sauter, sous un ciel sillonné de spoutniks. Les journaux, tous les trois mois, prophétisent la prochaine et dernière guerre mondiale en énumérant les conséquences que vous savez […].

      Beaucoup pourraient répéter aujourd’hui ce mot de Hobbes qui date de trois siècles : « l’unique passion de ma vie a été la peur ».

      Peur et impuissance, peur par impuissance, impuissance par peur, tout nous ramène dans ce référendum à prendre le parti de l’impuissance et de la peur […].

      Ceux qui voteront « oui » dimanche, proclameront leur frousse sans vergogne, offrant au Gentil Seigneur leur amour et foi en échange de son aide et protection. En même temps qu’ils reconnaissent leur impotence, ils portent à l’absolu ses pouvoirs. C’est le Grand Efficace […]. Accepter pour l’amour du Prince la Constitution qu’il nous octroie et qui nous muselle, c’est renoncer une fois pour toutes au contrôle de l’exécutif par le législatif et, ce qui est plus grave, de l’action par la raison […].

      S’il existe un homme, dans l’espèce humaine, qui a des lumières que lui seul peut avoir, si ces lumières lui donnent le droit d’agir, fût-ce en bon père, sur nos destins, si ses actes sont toujours valables et bons du seul fait qu’ils expriment son essence, alors l’espèce humaine se désintègre en chaîne : plus un homme ; un surhomme et des animaux.

      De Gaulle est le protecteur de l’homme planétaire – je veux dire du Français-, il représente pour lui l’incarnation vivante de nos frontières, il l’entoure et le protège, il lui cache le monde […]. Arbitraire, efficace pur, violence, connaissances intuitives qui sont le partage d’un seul, je reconnais là tous les traits de ce qu’un sociologue allemand, Weber, appelait pouvoir charismatique […].

      La Quatrième est morte parce que les Français n’ont pas pris sur eux de s’unir, de réaliser des manifestations massives, d’arracher des promesses à leurs élus et de les aider à les tenir. Faute d’être plébiscité sur un programme d’action que ses électeurs l’auraient obligé à observer rigoureusement, de Gaulle, s’il est élu, restera en l’air. Ce grand corps flottera dans le vide, au-dessus de nous mais sans piédestal. Et puisque ses partisans se déchargent sur lui de leurs contradictions, c’est lui qui en hérite ».

    • #80624 Répondre
      Manix
      Invité
    • #80653 Répondre
      Claire N
      Invité

      « sur le type d’individu qui dit « oui » ou « non » à cette Constitution »
      Barbara Stiegler dans un entretien récent de QG
      Re développe en partie cette question
      Il m’a semblé qu’elle mettait la ligne de partage
      Entre ceux qui désirent la réelle démocratie à l’issue de la poussée démocratique / ceux qui passent par l’élection pour fixer dans l’ordre cette poussée

      • #80684 Répondre
        Emile Novis
        Invité

        @Claire
        Je n’ai pas vu cet partie de l’entretien, et je n’ai pas le souvenir de l’avoir entendu dire cela. Mais je crois qu’il y a, effectivement, une « ligne de partage » très nette sur ce point.

    • #80716 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

      « Ceux qui voteront « oui » dimanche, proclameront leur frousse sans vergogne, offrant au Gentil Seigneur leur amour et foi en échange de son aide et protection.  »
      C’est le pacte tribal de base entre le chef et ses gens. Le pacte un parrain avec les gens qu’ils rackette et protège.
      C’est la politique-police et il est bien difficile de créer de la politique-politique.

      • #80786 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Extrait d’un article du JDD. Entretien avec François Bégaudeau pour son livre  » …un dimanche d’élection »
        « Qu’est-ce qui pourrait vous faire voter à nouveau ?
        J’ai l’abstention molle. Et réversible. Il pourrait y avoir des circonstances qui me portent à aller voter, le sentiment qu’une puissance sociale de gauche qui est au travail dans la société et que l’élection peut en être le débouché, en tous cas un des symptômes, comme 81 a été l’aboutissement de 68. Mais pour l’instant, la société n’est pas là. »
        J’y reviendrai à la fin
        Là, je reprends ça: « Ceux qui voteront « oui » dimanche, proclameront leur frousse sans vergogne, offrant au Gentil Seigneur leur amour et foi en échange de son aide et protection. »
        C’est le pacte tribal de base entre le chef et ses gens. Le pacte un parrain avec les gens qu’ils rackette et protège.
        C’est la politique-police et il est bien difficile de créer de la politique-politique. »
        je vais juste cocher des cases.
        1) frousse sans vergogne: la guerre fait peur. En Ukraine: plus de 150000 courageux déserteurs. Le génocide ou carnage palestinien fait honte. Quoi d’autre? Tout le monde sait quoi d’autre et bien d’autres circonstances qui me portent à aller voter: glyphosate, pesticides, effondrement de nos hôpitaux etc…
        2) offre au gentil seigneur mon amour et ma foi: nenni. Niet. Non. Rire franc.
        3) en échange de son aide et protection : non plus car si on arriverait à passer à la 6ème République, avec le R.I.C + d’autres points du programme on obligerait à le faire appliquer.
        4) c’est un pacte: oui
        5) tribal: je passe. Bofbof
        6) pacte avec un parrain: le parrain = mafia . Si on arriverait à passer à la VI République, le peuple souverain pourrait agir plus dans l’ intérêt collectif. Et puis moins de produits chimiques dans les sols, dans nos assiettes, moins de cancers d’enfants, des hôpitaux de qualité, un plus grand accès à la culture, au savoir etc…
        Plusss de politique par le peuple pour le peuple et donc un meilleur terreau permettant la continuation des actions pour des manières de vivre différemment et d’autres seront inventées. Avec beaucoup moins de bâtons dans les roues ou/et sur les têtes… pour de la politique-politique
        « Il pourrait y avoir des circonstances qui me portent à aller voter, le sentiment qu’une puissance sociale de gauche qui est au travail dans la société et que l’élection peut en être le débouché. »
        C’est nous la puissance sociale de gauche au travail dans la société et nous irons voter car ce travail pourrait se poursuivre dans de bien meilleures conditions : avec plus de lumière, plus d’air, plus de poésie
        Doux rêveurs? Rêveurs? oui. Doux? Non.

        • #80835 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          rectificatif: ce ne sont pas 150000 déserteurs mais plus de 170000. Source: journal de Lutte Ouvrière du 27 novembre 2024

    • #80720 Répondre
      I.G.Y
      Invité

      La phrase « Je remarque d’ailleurs que les apolitiques voteront pour De Gaulle » ainsi que ton introduction sur le gaullisme me font penser à quelque chose. J’ai lu dernièrement deux ouvrages de Philippe Burrin, historien des années 30-40, dans lesquels j’ai été passionné entre mille autre choses par leurs quelques lignes traitant du gaullisme. Je me permets de les replacer dans un contexte plus large. Je suis navré pour le pavé, je me soigne mais c’est incurable. J’arrêterai d’écrire des pavés le jour où je me mettrai à la littérature — ce qui n’arrivera peut-être jamais.
      .
      Burrin est immanquablement tenu de se positionner quant à la fameuse controverse sur Zeev Sternhell et son livre « Ni Droite ni Gauche, l’idéologie fasciste en France ». Hyper-résumé : Sternhell estime qu’une idéologie pré-fasciste voire fasciste bien achevée est présente dès avant 1914 et tout particulièrement en France, idéologie dont une révision du marxisme virant à l’antimarxisme et à l’antimatérialisme couplée à un antilibéralisme foncier constitue un facteur clé. Beaucoup d’historiens ont pris la mouche au point d’en arriver à des considérations qui chez certains virent au ridicule, comme celle d’une France « allergique au fascisme » (Serge Berstein). Burrin refuse ces critiques extrêmes mais insiste : Sternhell fait trop d’histoire des idées et pas assez d’histoire. En étudiant les trajectoires réelles des individus on constate que nombre de ceux qui ont pu développer des propos que Sternhell considérerait « pré-fascistes » voire « fascistes » peuvent varier fortement : certains finissent fascisés, collaborationnistes voire carrément fascistes pure race (cas extrême : Doriot), d’autres finissent bien ailleurs.
      .
      Et c’est là que je rejoins le fil du gaullisme. Dans sa critique de Sternhell, Burrin note que l’on perd de vue la « spécificité » du fascisme si l’on ne le distingue pas d’une famille d’idéologies politiques plus large — je dirais de sensibilités politiques — dont il n’est que la « variante extrême ». Burrin nomme cette famille « idéologies de rassemblement national » (son premier livre-thèse La Dérive Fasciste où il développe cela date de 1984, pas 2018!). Burrin détaille notamment dans le chapitre VIII les liens politiques qui ont existé dans les années 1930 entre De Gaulle et Déat (qui finira dans un secteur du pétainisme que Burrin appelle le « fascisme collaborationniste »). Dans Fascisme, Nazisme, Autoritarisme (petite synthèse par articles qui date de 2000) il résume dans le chapitre Le champ magnétique des fascismes à propos des « idéologies de rassemblement national » : « La formule « ni Droite ni Gauche » caractérise parfaitement cette famille, à laquelle il faut rattacher le gaullisme » (il y rattache aussi sans surprise Chevènement).
      .
      On restera toujours autant fasciné par ceux qui disent, toute honte bue, que les années trente n’ont « rien-à-voir-parce-que-d’abord-c’est-un-autre-contexte-svp-courage-de-la-nuance-etc… ». Autre contexte, autre temps, même monde.

      • #80722 Répondre
        Emile Novis
        Invité

        Merci IGY pour cette restitution et le lien avec le gaullisme. Si je comprends bien, l’idéologie du rassemblement national est une catégorie plus large dont le fascisme est une radicalisation mais pas un point d’arrivée nécessaire. C’est de toute façon important d’élucider ce qu’est le gaullisme : le De Gaulle politique n’est pas clair du tout, comme le souligne également FB plus haut avec le pacte tribal. « Pas clair du tout » au sens où il laisse un héritage plus que problématique. Le texte de Sartre a le mérite de mettre le doigt dessus dès le début.
        _
        « Autre contexte, autre temps, même monde »
        Oui. Le nazisme est mort, mais les structures sociales et économiques qui ont rendu possibles le nazisme, elles, sont toujours là. Même monde donc, mêmes maladies potentielles aussi.

        • #80723 Répondre
          Charles
          Invité

          Oui mais les conditions sociales et économiques ne sont pas suffisantes, il y a aussi eu une vision du monde, une culture de la violence qui n’existent plus du tout sous la même forme.
          IGY, tu as lu le Monde nazi? Je suis en plein dedans, c’est passionnant et se lit très bien.

          • #80724 Répondre
            I.G.Y
            Invité

            Tout à fait. Et non je ne l’ai pas lu (ça n’est pas l’envie qui manque) mais j’ai écouté dans les transports tous les entretiens donnés par les auteurs sur le livre. Toujours aussi passionnants, c’est sûr. Mais je m’étais promis de lire avant Croire et Détruire d’Ingrao — que je n’ai pas encore commencé puisque j’ai d’abord voulu me lancer dans la grosse synthèse de Julian Jackson sur la France sous l’Occupation, passionnant aussi…

            • #80725 Répondre
              Charles
              Invité

              T’écris une thèse sur l’Europe fasciste des années 30-40?

    • #80741 Répondre
      I.G.Y
      Invité

      Oh non, mais tu tapes juste malgré tout. Ça fait quelques temps que je caresse l’idée d’écrire ma « petite synthèse à moi » sur le fascisme — pas une « publication » ni un livre, juste un texte possiblement un peu long. Je pensais m’y mettre sur un autre thème sans rapport et puis le contexte des dernières années m’a fait l’interrompre. C’est juste une une idée, un souhait, je n’ai rien commencé mais je l’ai en tête. Ça ne prendrait sans doute pas une pure forme universitaire : je n’ai pas vocation à être lu par des historiens et je ne suis pas historien de métier, j’aimerais simplement que quelques amis qui ne lisent pas fassent une exception.

      Ce serait un truc que j’aimerais plus hybride, je ne sais pas si j’y arriverai, c’est une ligne de crête impossible — quelque chose de très sourcé avec notes et renvois mais colonisé par du Vuillard ou du Notre Joie. De là à dire que ça donnera quelque chose d' »incarné », je ne pense pas, je n’ai pas cette matière sous la main.

      • #80770 Répondre
        Charles
        Invité

        Eh bien je lirai ça avec grand intérêt.

    • #80745 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

       » Burrin nomme cette famille « idéologies de rassemblement national » »
      C’est une catégorie qui me semble permanente
      La langue du « rassemblement national » est la langue dominante dans le discours politique. Le discours politique c’est peut etre quintessentiellement ça : un discours d’unité de la polis (qui donc aime se donner des ennemis extérieurs – guerre- ou intérieurs)

      • #80757 Répondre
        I.G.Y
        Invité

        On peut le voir comme ça, mais en pratique la catégorie ne recouvre pas tout le champ politique. Ce qui me paraît juste est qu’elle le recouvre peut-être davantage aujourd’hui qu’à l’époque : en particulier parce que le socialisme/communisme historique est beaucoup plus bas et que la droite réactionnaire-extrême tend à fusionner avec le bloc pseudo-central républicain, ce qui était beaucoup moins le cas à l’époque (le principe de la République était bien plus affaibli). Mais on est d’accord qu’il y a quelque chose de structurel dans nos Républiques à l’émergence de ce qu’il appelle lui « idéologie de rassemblement national » (qui n’est pas juste une défense de l’unité de la France ou un simple discours national : la SFIO par exemple n’était ni antinationale ni communiste alignée sur le Kommintern mais n’est pas incluse dans la catégorie : quelques grandes figures parmi ces « rassembleurs nationaux » viennent certes de ce parti voire du PC mais passant du côté du rassemblement national, ils sont devenus adversaires voire ennemis mortels de la SFIO (du PC n’en parlons pas). Pour la droite conservatrice et réactionnaire les ponts sont plus nombreux mais pas automatiques. Burrin détaille minutieusement de quelle manière c’est même l’échec des tentatives obstinées de rassemblement national chez plusieurs figures importantes de ce grand agrégat qui conduit à la radicalisation de leur position, à leur fascisation voire à leur fascisme pur et simple. La chronologie de détail est passionnante).
        .
        De là à dire que le « rassemblement national » même entendu en son sens est une possibilité latente de toute politique institutionnelle de masse, il y a un saut… que je fais avec toi sans hésiter.

        • #80761 Répondre
          Emile Novis
          Invité

          Mais j’ai l’impression qu’il y a un processus de radicalisation nécessaire dans ce que tu décris sur le rassemblement national, puisque celui-ci est nécessairement un échec, car il repose sur la négation des conflits d’intérêts (« ni droite ni gauche, tous ensemble dans un intérêt commun »), c’est-à-dire sur la falsification de la réalité sociale. Et l’échec est d’autant plus profond qu’il s’agit de falsifier ce qui concerne la majorité réelle de la population, le grand nombre, de telle sorte que la stratégie du rassemblement national est nécessairement minoritaire, et nécessairement encline à montrer les crocs pour se donner l’apparence d’une réussite. Je ne vois pas comment ça ne peut pas mal finir à terme.

    • #80768 Répondre
      I.G.Y
      Invité

      « il y a un processus de radicalisation nécessaire dans ce que tu décris sur le rassemblement national, puisque celui-ci est nécessairement un échec » : c’est très juste, mais ça dépend ce que tu nommes « radicalisation » et « mal finir ». De fait, la part de ceux qui ont appartenu un minimum de près à cette catégorie (un peu large) de « rassemblement national » et qui a fini « fasciste » ou « très fascisée » est minoritaire, les degrés de radicalisation sont très divers. J’en profite pour dire que « fasciste » n’est surtout pas pour moi ni pour les historiens qui travaillent là-dessus un synonyme de « radicalisation terminale et maximale » : par exemple, je constate qu’il semble y avoir consensus (qui ne veut pas dire « vérité » mais c’est notable) pour dire que le régime de Franco n’est pas un régime « fasciste », quand dans le même temps les mêmes historiens reconnaissent sans aucun souci que tous les chiffres de létalité de la répression franquiste dans la guerre d’Espagne sont incomparablement plus élevés que ceux du fascisme italien en Italie (ne pas oublier cependant l’atroce guerre coloniale en Éthiopie, ne pas minorer non plus la violence du fascisme italien, simplement reconnaître les ordres de grandeur). Autre régime non fasciste qui peut servir d’exemple : le stalinisme, à la létalité bien supérieure à celle d’un fascisme comme le fascisme italien (même les historiens plutôt à droite savent que le qualifier le stalinisme de fascisme ne tient pas du tout : ils préféreront « totalitarisme », aux utilisations parfois/souvent vaseuses qu’on sait). Que les régimes assez différents du fascisme (italien et par extension allemand) mais autoritaires/dictatoriaux/criminels de droite aient été plutôt soutenus voire plus ou moins gangrénés selon les périodes par des secteurs fascisés ou fascistes est clair aussi (c’est vrai du Franquisme, de Vichy, etc…).
      .
      Donc si par « radicalisation » tu entends tu entends un certain degré d’autoritarisme plus ou moins violent, je te suis complètement — ça rejoint ce qu’on dit souvent ici sur l’autoritarisme foncier de la politique institutionnelle de masse « républicaine », et je ne minore pas la violence en question. Si tu entends même que la République moderne comporte en elle la possibilité structurelle et jamais éteinte d’un truc qui s’appelle réellement « fascisme », je te suis aussi (l’un de ceux qui a poussé le plus radicalement l’analyse et l’interprétation est Agamben avec son « paradigme du camp » dans Homo Sacer). Mais je constate que les propagateurs d’une idéologie de rassemblement national ne virent pas du tout nécessairement au « fascisme ». Ça n’est pas je pense couper les cheveux en quatre, ça permet de mieux penser. Si on cherche une constante assez solide à tous ces groupements hétérogènes que recouvrent cette catégorie, à tous ces types d’autoritarismes là plus ou moins criminels, comprenant des gens venant de la gauche (du socialiste compris, voire certains du communisme) ou de la droite, jusqu’à leur variante fasciste et nazie, on trouve : l’antimarxisme.

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