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    • #37622 Répondre
      nefa
      Invité

      J’en suis maintenant à travailler. Interagis manuellement avec mon environnement. A l’aide de mes mains, de mes doigts, de mes jambes, de mon dos, de mes dents. Pour simplifier, grâce à mes membres. Si peu avec ma tête. En même temps, j’ai une activité mentale soutenue. Qui n’a strictement rien à voir avec le métier que j’exerce. Qui lui est totalement irréductible.
      Pour faire court : ça part dans deux directions. Ça va vite.
      Et si je me réfère au sens qu’on accorde d’ordinaire au mot travail. Ça n’est pas très cohérent.
      Garde dans un coin de ta mémoire que je n’anticipe pas la possibilité qu’il puisse ou non se passer quelque chose d’autre. Au contraire. Et ça, mon ami. Vaut bien que je crache à la gueule du roi. Qui dicte. La règle. Règle. Une façon de faire. Incontournable. Le respect dû à mon métier par exemple. Ce à quoi je suis sensé me consacrer exclusivement. Qui m’interdit de le souiller. De le salir par adjonction d’un nombre non négligeable de pensées qui lui sont totalement mais alors totalement étrangères. Ou par autre chose.
      Garde bien ça en mémoire. Puisque je sais m’abandonner. En plein jour.
      Ensuite je veux bien te concéder qu’il est possible que j’ai l’air d’un parfait crétin.
      Oui.
      Possible. J’en ai tous les symptômes. Qui émanent de moi. Une aura de gentillesse, de simplicité. De la bêtise, quoi. Je ne peux pas l’empêcher. C’est ce qui sort. C’est ce que j’exprime. Mon putain de sourire. Quand je m’en vais de chez moi. Quand je suis avec les gens.
      Et si j’entre en relation avec l’autre. Pas toi mais l’autre. Et si nous nous regardons. Alors lui ne peut pas la réprimer : cette première impression qui lui vient. Ce sentiment qu’il a en face de lui un bon gars. Sympathique mais avec qui il n’y a rien faire si ce n’est du business. Avec qui il ne peut qu’en rester là.
      Est-ce que ça pose problème ? Pour lui ? Pour toi ? Pour moi ? Vu que là où je passe la majeure partie de mon temps ce qui émane de moi est en retrait, a peu de poids. Sans la moindre consistance. Vu que là, c’est ma part invisible qui mène la danse. Vu que là, je suis seul. Seul et invisible. Et que là : invisible n’est pas un problème.
      Là. Dans cet endroit. D’où aucune lumière ne s’échappe. Lieu hermétique. Enclos. Qui a cette drôle de propriété de ne rien laisser passer.
      Je me fiche qu’il n’y ait rien à voir. Même quand s’inverse la perspective. Même quand le regard extérieur s’invite. Entre en scène.
      Quand vient le regard de l’autre.
      Sur rien.
      Rien.
      Sur ce trou. Où rien n’est manifeste ou a la vocation de le devenir.
      Vision du trou comblé par de la vaisselle sale et moi en train de laver. Où mes deux mains sont occupées à frotter. A nettoyer quatre heures de rang. Voué à ne pas produire autre chose que de la vaisselle propre.
      Qu’est-ce j’en ai à foutre.
      Si je n’ai pas la gueule du mec qui pense.
      Si avoir « une gueule à penser » ne me sert à rien.
      Si personne n’a besoin d’être au courant si je pense ou non et comment.
      Si penser, en ce qui me concerne, n’a pas à être manifeste.
      Parce que je n’ai rien à exprimer.
      Parce que je n’ai rien à prouver.
      Parce que tout ce qui se passe dans ma tête ne vaut pas mécaniquement qu’on lui accorde la moindre importance.
      Puisque j’ai les mains occupées à faire autre chose. A produire autre chose. Qui n’a strictement rien à voir avec le fait de penser.
      Puisque pour produire de la pensée il aurait fallu que j’aie les mains libres.
      Que je tienne entre mes doigts un stylo.
      Que je puisse disposer d’une feuille de papier.
      Ou bien que je sois assis devant un clavier d’ordinateur, au sec.
      Ou bien encore, dans le meilleur des cas, en tenant compte de ma situation qui se résume à laver de la vaisselle dans une pièce saturée de vapeur, que je dispose d’un auditoire à qui j’aurais pu m’adresser.
      Par contre, qu’il ne me dise pas, l’autre, le troisième, que je n’ai pas de chance. Que je ne suis pas un privilégié. Pas la peine d’avoir pitié. Pas la peine de me regarder comme un pauvre mec qui a un métier de merde.
      Qu’il sache qu’avec mon métier c’est tout le contraire. Quand je produis. Du pvc propre. Je garde en réserve une bonne partie de mes capacités intellectuelles. Quand je produis. Du pvc propre. J’ai la possibilité de faire autre chose en même temps. Je suis en mesure de penser.
      Or comme tu fais la différence entre penser et produire de la pensée.
      « Comme tu es suffisamment fin pour mettre en évidence la veinure clivant ces deux gestes. »
      Comme tu sais que j’exerce un métier depuis trente huit ans.
      Comme tu sais que je pense une bonne partie du temps que je suis occupé à travailler sans que cela me perturbe ou me fatigue trop.
      Toute de suite tu te rends compte que, malgré le fait indéniable que je ne produise rien qui soit de l’ordre de la pensée, il n’en demeure pas moins pas moins que le fait de penser m’accompagne. Que je suis nourri de pensées. Que j’en acquiers une immense puissance. A faire pâlir les muses.
      Encore une fois, je te concède que je n’ai rien d’un virtuose. Avec tout ce que ça implique.
      Tu vois un peu le truc.
      Tout ça à propos du fait de penser.
      Et appelle ça : penser.
      Penser. Je pense. Au fil des minutes. Le temps d’exécuter la tâche que je me suis assigné.
      Une tâche simple et répétitive. Laver. Frotter. Dégraisser. Désinfecter.
      Tâche qui m’aliène toutes possibilités de produire autre chose. De produire une pensée.
      Tâche exclusive. En termes de fabrication. Mais qui me laisse libre tout de même.
      De laisser venir. Belles. Mes pensées. Sans les tenir. Ou les fixer.
      Je pense.
      Pensées.
      Libres de se déployer. Où bon leurs semble. Et comment.
      Pensées de constitution hétéroclite. Qui occupent bien sûr tout le spectre du champ de la réflexion. Passant d’un raisonnement sympathique au ratiocinage des plus horripilants. Mais qui en déborde aussi.
      Pensées.
      Compressées.
      Puis dilatées.
      A l’extrême.
      Penser.
      A Crever les contours de la tâche qui m’est imposée. Son enveloppe. Matérielle.
      Calmer la tâche. La calmer encore. Jusqu’à embrasser un point précis.
      Abandon.
      Pensée.
      Puisse l’heureuse endormie.
      Et n’oublie pas que ce qui m’intéresse se trouve avant la figure, avant certaines lumières, avant le cercle, avant le clan assis en rond autour d’un feu, avant que les notions se partagent, avant l’évidente altérité. Manifestation. Fixation. Avant qu’existe par soi-même.
      Garde ça : j’aime penser.
      J’aime les histoires que je me raconte à moi-même. Histoires d’une portée. Inouïe. Qui mènent jusqu’au bord du gouffre. Et qui, sans en être la cause, côtoient au près l’amont du premier de tous les mythes.
      J’aime les histoires.
      Les belles histoires.
      Histoires extravagantes pour plus tard. Qui constitueront ma réserve. Figures pour les jours sans. Sorte de palliatif. Médicament. Remède aux désordres mentaux. Désordres de la faim.
      Histoires convoquées par mon corps,
      Lui,
      Qui, se diagnostiquant un trouble, y trempera le bout de sa langue pour se l’appliquer au cœur de la moindre fibre du plus profond de son intimité.
      En me léchant !
      Histoires pour après. Pour une autre journée. Demain. Dans cette même salle de lavage. Piqué que je serai par d’innombrables gouttelettes d’eau. Mélange de sueur et de projections provenant de la soupe bouillante, trouble et grasse dans laquelle baignera forcement une quantité industrielle de vaisselle que fatalement j’aurai à nettoyer.
      Et maintenant, j’aimerais te mettre en avant. Te faire travailler.
      Toi.
      Maintenant.
      A ton tour.
      Vas-y !
      A toi de jouer !
      Car voici un mot. Situé. Dans l’espace. Des racines à son sommet.
      Un mot. Donné. Dans le temps. Déployé. Qui fait une pensée. Une histoire. Ou peut-être l’écume d’une pensée. L’écume d’une histoire. Dont il te reste à combler les vides. La part occulte. En ouvrant portes et fenêtres.
      Allez !
      Dis-moi !
      Transe.
      Précisément le mot transe. Qu’est-ce qui se cache derrière cette notion ?
      Transe. Pourquoi est-ce qu’elle a toujours sonné bizarrement dans ma tête ? Pourquoi elle a un pouvoir attractif à ce point phénoménal ? Qu’est-ce qui se passe avec elle ? Pourquoi elle ? Alors qu’il y a tellement d’autres mots. Alors que le choix est tellement vaste.
      Avec un tel lexique.
      Transe. Qu’est-ce qu’elle fait par-dessus la tâche que je suis en train d’exécuter ? A se superposer à cette vaisselle grasse ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire générée par je ne sais quel fonction de mon corps ? Qui défile. Qui se déploie. Libre de faire ce qu’elle a envie de faire.
      Pour le compte, ça ne sert à rien que je me mente à moi-même.
      C’est bien elle qui vient : transe.
      Transe. Sans que j’ai eu besoin de la convoquer. Elle qui tourne en boucle. En ce moment. De façon obsessionnelle. Dans mon crâne.
      Alors t’y vas ?
      Qui se lance :
      Peut-être parce que la transe : c’est fun.
      Fun de me défoncer. Fun de fumer de la ma. Boire. Quand j’ai vingt ans. Des nuits entières. Pendant que je fais un tour. Alors que je me promène dans les souterrains. Les carrières. En me frottant à des dizaines de kilomètres de galerie qui partent dans tous les sens. Sous Paris. Dans les catacombes. Fun de rendre visite au chaos. En rythme avec mes pas. Et mes pensées.
      Fun de choisir en marchant.
      Parmi toutes les transes.
      Laquelle de toutes ces transes.
      Fun de convoquer. Amoureusement. D’inviter. La fille de mes rêves. De plonger dans un bain d’alcool sucré. De féminité liquide. Exaltant. Mélange sirupeux de matières inventées. Fun de faire de son visage le mien. Fun de faire de sa peau la mienne. D’imaginer sa voix. Qui m’appartient. Fun d’être bercé par tout ce qui sort de sa bouche et qui satisfait ce que j’attends de la vie. Envoûté par ce qui émane d’elle et que mes sens embrassent. Son parfum. Mon Dieu, son odeur. Toutes ses odeurs. Dont aucune ne s’oppose à l’idée délicate, fragile, sublime que je me fais d’elle. Vas-y ! Dis-le : « qui, dans les années 80, avec un minimum de bon sens, ne préfère pas la dimension amoureuse à celle, complètement merdique, qui est en train de se mettre en place ? Qui choisit l’horreur au détriment de la transe ? » Entre amants. 
      Parce que dans un monde de merde, la transe : c’est fun.
      Parce qu’en transe, les gestes les plus banals deviennent excitants. Valent le coup.
      Parce qu’en transe, quand je marche, je confonds ça avec une danse. Bouger à la façon d’un chat. Et quand je me déhanche. Quand je bouge. En cadence avec les courants d’air. Quelle que soit le contexte. Quel que soit l’objectif que je me suis fixé. Quel que soit le lieu. Surtout d’ailleurs s’il y a un lieu. S’il y a un contexte. S’il y a un objectif. En transe et en dansant, très souvent : c’est fun.
      Mais tu crois que c’est tout ? On s’arrête là. C’est fini. Cette parole. Très simple. Que je m’énonce à moi-même. Transe. Réduite à sa part joyeuse. Combien même lui accorderais-je une profondeur immense.
      Peut-être me raconte-t-elle autre chose ?
      En me distinguant. Pas forcement à mon avantage. Sur le versant d’une montagne. Bénéficiant de l’élan produit par une vieille locomotive diesel. A dévaler sur le cul des pentes de poudreuses vierges. A chercher la grosse émotion. Le truc qui marque. Voir les trucs au pluriel. Qui marquent. Pour m’en faire des guirlandes. Dont je me parerais de la tête au pied. Trucs. Multiples. Et m’incitent. De retours chez moi. Exhibition. A célébrer le sapin. Devant mes potes. A Paris.
      En me faisant sursauter quand elle s’exprime par l’intermédiaire d’un autre, à travers la bouche d’une gamine à qui l’on demande pourquoi, avec ses copines, elle défonce la gueule d’une jeune nana, comme ça, sans raison, au hasard et qu’elle répond du tac au tac, sans ciller: « pour le fun ! »
      Ou en m’énervant franchement lorsque je sens qu’elle est une fin en soit. La transe bourgeoise. Pour un certain nombre de cons et de connasses. Psychopathes. Élus d’ils ne savent pas où. Crasseux. Méritants. Boutiquiers & Co. Qui par la même occasion me baisent la gueule tant qu’ils peuvent.
      Car enfin. Je finis bien par me dire. Pas besoin de sortir de la cuisse de Jupiter pour comprendre. La transe est une médecine. Pourquoi serait-ce une grosse connerie que de me le raconter à moi-même ? La transe ça soulage. Ça soulage de pas mal de choses. Ça soigne. Ça prend soin de moi. Ça s’occupe de moi le temps qu’elle me possède. En douceur
      C’est comme ça que je l’aime.
      La transe est un baume. Un onguent que je m’applique au crâne.
      Avec ses défauts et ses qualités.
      Et je veux que tu sois conscient, même si ça doit me coûter un bras, que je sais la malédiction qui l’afflige. Qui dit que jamais elle ne guérit. Car jamais la transe n’a provoqué l’arrêt de quoi que ce soit. Elle n’a pas le pouvoir de vie ou de mort. Elle calme. Elle atténue. Elle joue. Elle mime. Elle simule. Elle excite. Elle peut rendre heureux. Provoquer la peur. La haine. Des gestes ignobles. Jusque la folie du désastre. Mais ne fonctionne qu’avec des mots. Jamais elle ne va pas au fond. Intime. Des problèmes.
      Par contre, elle exploite et s’abreuve à des linéaments mis en évidence par une réflexion sur la course des formes joyeuses ou tristes.
      La transe est un souffle qui touche aux surfaces par obligation aux mots. Elle y est utile. Efficace. Tant qu’elle se pose dans l’ordre du manifeste, de l’air libre et de l’extérieur.
      Alors qu’autrement, vue autrement – que je n’ai pas trop envie de définir. Elle est complètement paumée. Larguée. Rien à voir. Je pourrais me défoncer toute ma vie. Taper dans tous ses registres. Goûter l’ensemble de ce qui est possible et imaginable. Si je suis malade, elle ne me guérira pas.
      Ainsi elle n’est qu’un bloc. Un fruit en bloc. Maudit. Qui n’attend qu’une seule chose : que je me rende compte qu’elle aussi a le cœur brisé. Coup de poing dans le ventre. Authentiques fractures. Déchirures. Plaies. Béances. Oui, vue comme ça, elle n’est qu’un mot.
      Transe.
      Toute seule.
      Toute petite.
      Et qui patiente.
      Alors, est-ce que j’ai pris trop de place ?

    • #37635 Répondre
      Claire N
      Invité

      C’est amusant j’étais presque certaine que tu avais parcouru les catacombes dans les années 80
      Sans moi même y être jamais allé
      J’ai juste une question : est ce que tu y peignait ?

      • #37640 Répondre
        nefa
        Invité

        Non pas de graphes.
        Mais j’avais des potes qui le faisait.
        Psyckoze
        Michel Ktu qui s’est aussi occupé de la Miroiterie et que François a peut-être croisé
        Le Pape
        Moi, c’était plutôt le gros œuvre : demurrages à la barre à mine
        On s’était aussi occupé d’une salle, trop basse pour se tenir debout, qu’on a rehaussée en creusant le sol, pas à ras pour garder quelques touffes qui ont servi à faire le mobilier : bancs et table basse. C’était la salle des trois chatières, encore sur les plans mais aujourd’hui disparue parce que remblayée sur décision de L’IGC (ça a du construire au dessus).
        On s’est fait une petite descente il y a 2 semaines.
        Huit heures à trotter.
        Bien cool.

        • #37650 Répondre
          Claire N
          Invité

          Effectivement j’ai eu l’occasion il y a pas très longtemps d’échanger avec lui de tout cela ; c’est quelque chose dans sa langue que j’ai perçu je crois chez toi et un de tes texte qui m’a fait penser à leur entrée
          Parce que évidemment je suis pas un cosmocats

    • #37661 Répondre
      toto video
      Invité

      Psyckoze, une errance cataphile

      • #37737 Répondre
        nefa
        Invité

        C’est vrai que le petit personnage fait quand même penser à des intestins. En tout cas c’est l’effet que ça me fait.
        Un peu à l’image des KTA, un entrelacs de 200 km de galeries, cachées, à l’abri du regard dans le ventre de paris.
        Et puis la tête du bonhomme, à propos de laquelle on peut penser que c’est par là que ça entre et que ça sort.
        La tête : un cercle, figure géométrique très linéaire qui fait contraste avec le reste du corps plus chaotique. La tête qui rassure.
        Avec une tête comme du boyau, à la Munch ou à la Bacon, ça aurait donné rien que du chaos.
        Et rien que du chaos, c’est symétrique.
        La symétrie me glace, elle me fige. Du coup face à elle, je suis obligé de bosser, de moi-même aller la briser.

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