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    • #31199 Répondre
      Tony
      Invité

      Je suis en train de finir ‘Odyssée des filles de l’est’,c’est un régal d’humour et de bonne humeur,tribulations,à la maniére de Candide,d’une étudiante bulgare à Lyon et récit paralléle d’une de ses compatriotes,poussée à l’exil et faisant le tapin,je vous fais profiter d’un extrait,assez long pour vous en faire une idée:
      Maintenant c’est officiel, le Zahari de ta vie part faire la sienne dans les Alpes. Pour la saison d’hiver, précise-t-il, mais quand même. Ce soudain élan chez ton amoureux pour gagner de l’argent est déconcertant. Depuis le temps qu’il vivait sur ton dos, tu commençais à trouver ça normal. Mais c’est imminent, voire irréversible : tu le regardes s’éloigner dans la rue des Capucins avec ses deux valises en cuir des années cinquante et tu te demandes si toute ta vie n’est pas une comédie romantique un peu vieillotte. Tu pleures pendant une éternité dans les bras de Lili qui, dépassée par cette quantité de chagrin, décide de t’appliquer une crème de massage coréen antistress sur les tempes. Rada Goranova, elle, est scandalisée qu’on puisse autant s’en faire pour un looser, ne serait-ce pas le bon moment pour le larguer ? ajoute-t-elle, optimiste. Ou au moins pour explorer le sexe ailleurs, nuance Lili dont les doigts se sont déplacés entre la racine de tes cheveux. C’est vrai, il t’avait proposé d’ouvrir vos interactions sexuelles à d’autres, jugeant que tu manquais si cruellement d’expérience, avoues-tu à Lili qui te tapote à présent le front avant de revenir -caresser tes mèches par des va-et-vient dynamiques. Mais il voulait être au courant si cela arrivait, te remémores-tu à voix haute et tu fais une pause pour mieux savourer le massage. Tu avais demandé si cette proposition le concernait aussi, et il t’avait confirmé que oui, bien sûr, mais sans t’en faire part : ça ne sert à rien de te blesser, fronces-tu les sourcils car Lili s’approche trop de tes yeux. Tu n’étais pas sûre que cela te convienne, ni que tu serais blessée si tu apprenais la vérité, plisses-tu les lèvres à l’envers pour marquer une pause réflexive. Lui en revanche était catégorique et la discussion était close, car l’avis de Zahari ça représente tout pour toi, conclus-tu et Rada Goranova a envie de mourir, tellement vous la dégoûtez avec vos visions patriarcales étriquées.
      À ce propos, tu fréquentes un camarade de fac qui s’appelle Philippe, ce qui en grec ancien veut dire ami et cheval à la fois, t’a précisé le Larousse des noms propres volé récemment dans la boutique Découvertes. En revanche, il ne dit rien sur ton nom à toi, mais tu sais bien qu’en grec contemporain il signifie petite olive. En bulgare, il veut dire petit sapin mais tu digresses, t’engueule Rada Goranova, comment est-il ce Philippe ? Faudrait tout de même savoir, c’est un mec ou un cheval ? ricane bêtement Lili -au-dessus de tes tempes qui commencent à virer au rouge écarlate. Il est grand, beau, blond et français, humain et très chevaleresque en effet, ajoutes-tu en te donnant un air crédible pendant que tes copines rigolent de ton lexique démodé. Philippe fait des petits sourires amicaux en cours et un clin d’œil plein de bienveillance lors de la pause hier. Fonce, fonce comme un cheval, petite olive, t’encourage Lili en montant sur tes épaules, et Quiche l’Assassin se met à aboyer d’enthousiasme.

      *

      Quelque temps après, tu lui retournes son clin d’œil et Philippe t’invite à boire un verre, dans un bar ou chez lui, comme tu le sens. Tu choisis un bar, mais c’est chez lui que se termine la soirée. Quand il ouvre la porte de son studio avec vue sur tout Lyon, une odeur très française t’accueille et c’est Philippe qui te donne la solution : le steak haché ! Il s’en est fait cuire un avant de sortir et il a oublié d’aérer. Tu remarques qu’il a aussi oublié de ranger à en juger par le sol de son studio où des chaussettes froissées cohabitent avec un trognon de pomme en voie de décomposition, un bol de yaourt desséché, un drap en boule et d’autres objets non identifiables. Une montagne de vaisselle dans l’évier te lance sur une nouvelle piste : quelle semaine a-t-il cuisiné son steak ? Tu n’as pas trop le temps de méditer là-dessus car Philippe te jette sur le tas de bordel et te fourre sa langue dominatrice dans la bouche. Puis il te demande si tu es d’accord pour que vous vous déshabilliez, tu es flattée par sa démarche pleine d’attention. Ta grand-mère francophile t’a toujours dit que les Français ont le chic côté politesse. Maintenant que Philippe est à poil sans avoir attendu ta réponse, tu constates que :

      a) la francophilie de ta grand-mère ne s’applique pas toujours à la réalité ;
      b) les statistiques de Rada Goranova sur l’anatomie des Français ne s’avèrent pas toujours fiable non plus ;
      c) Philippe est déjà à l’intérieur de toi et te déchire le ventre avec un membre inutilement gros, tout en te demandant si ça va, et tu t’apprêtes à faire semblant de prendre du plaisir.

      Mais une grimace de douleur t’échappe et vient gâcher le petit intermède érotique, ou au contraire, elle en est peut-être l’accent suprême, son clou et sa cerise sur le gâteau, car Philippe se retire aussitôt et éjacule triomphalement sur ton visage. Oups, dit-il, c’était rapide tellement tu lui as plu et tu remarques qu’il a encore oublié de te demander la permission. Mais toujours aussi enthousiaste il te passe un mouchoir et tu comprends que tout s’est très bien passé. Vous pourriez même vous mater un film maintenant, il a le dernier Hong Sang-soo et c’est très Nouvelle Vague comme cinéma, est-ce que ça te dirait ? propose-t-il avec son attention légendaire. Tu passes dans la salle de bains où tu t’appliques à laver son offrande qui commençait à sécher sur tes joues en diffusant un goût pourri. Tu te demandes si ça va de soi ce genre de trucs en France. Au retour, Philippe a tout installé et te montre fièrement son gros projecteur qui est en fait celui de son père, chef op’ dans la pub et parfois pour des longs-métrages, dit Philippe avec un sentiment d’éternité.

      Dans la nuit, tu n’arrives pas à t’endormir et c’est moins le ronflement dans tes oreilles qu’une question qui t’en empêche sans que tu arrives à la formuler. Quelque chose est resté en suspens. Au petit matin, alors que tu viens de trouver enfin un peu de repos, Philippe te secoue pour s’excuser : il n’aura pas le temps pour te faire un café parce qu’il attend des amis et doit faire le ménage.
      Tu comprends qu’il est temps de partir et essayes d’identifier tes chaussettes parmi les nombreuses autres par terre. Il s’inquiète, tu vas bien ? Il te rappellera la semaine prochaine peut-être, serais-tu libre ? Tu lui dis oui bien sûr, parce que tu sais très bien faire semblant qu’il n’y a pas de problème. En vrai, tu te cherches déjà des prétextes pour décliner son invitation hypothétique. Dans la rue, tu marches sur le trottoir parfait et tu ne sais pas si tu te sens plus sale que stupide, et pourquoi. Est-ce que ça se serait passé autrement si tu n’avais pas été bulgare ? Aurait-il fallu s’en offusquer ? C’est ton silence, ton manque de réaction qui, ce matin, te plongent dans un sentiment de honte. Ceci dit, la soirée s’était déroulée normalement après ça, et Philippe avait adoré le film. Il pensait même qu’il le préfère à ceux de Godard tout compte fait. Toi tu avais détesté, mais ça n’avait rien à voir. Tu étais restée bouche bée devant toutes ces découvertes. Tu n’avais rien dit alors que tu aurais pu le lui faire remarquer, l’accuser peut-être pas, car, comme tu n’avais rien dit, il ne pouvait pas le savoir, il ne pouvait pas deviner que tu n’aimes pas les grosses bites et le goût de son sperme. Mais comme il ne t’avait pas prévenue, tu ne pouvais pas le savoir. Selon le Petit Larousse des expressions, ce genre de situations s’appelle un cul-de-sac. Selon Rada Goranova, ça s’appelle une agression sexuelle. Selon elle, tu aurais dû non seulement t’offusquer mais lui faire bouffer ses chaussettes sales une par une et lui écraser sa grosse bite avec le projecteur de son père. Tu aurais même dû lui demander de répéter après toi l’alphabet cyrillique dans le bon ordre et te présenter des excuses en pur bulgare puis le dézinguer au premier défaut de prononciation.
      Mais tu n’as rien dit et tu n’as rien fait.

      Quelques heures plus tard, tu es toujours confuse face au soleil qui se couche de bonne heure et tu n’as aucune envie de faire pareil. Ce soir, Rada Goranova t’a exceptionnellement prêté sa chambre avec vue panoramique. Elle s’est installée sur le petit bureau à côté de toi, soi-disant pour finir une dissertation urgente, mais elle reste prostrée sur sa copie blanche et pour la première fois tu vois que ton amie peut être triste pour toi. Ce n’est pas si grave, essayes-tu de la rassurer. Des hirondelles surexcitées s’esclaffent avec joie au-dessus de ta tête et tu revois soudain le sourire triomphant de Philippe, l’homme-cheval au sommet de sa fierté.

      Rada Goranova décide de lancer un gang de tueuses. Elle commence par renommer son groupe de paroles qui s’appellera désormais Émasculation. De ton côté, tu t’appliques à une nouvelle compétence qui te paraît soudain bien plus pertinente que toutes les autres, mais aussi plus compliquée à réussir : arrêter de faire semblant.
      Faut bien commencer quelque part.

    • #39257 Répondre
      Graindorge
      Invité

      L’ÉTAGÈRE HYPOTHÉTIQUE PAR ITALO CALVINO (1967)

      Réponse à une enquête de Rinascita, 1967.

      « Pour qui écrit-on un roman ? Pour qui écrit-on un poème ? Pour des gens qui ont lu certains autres romans, certains autres poèmes. On écrit un livre pour qu’il puisse être placé à côté d’autres livres, pour qu’il entre sur une étagère hypothétique et, en y entrant, la modifie en quelque manière, chasse de leur place d’autres volumes ou les fasse rétrograder au second rang, provoque l’avancement au premier rang de certains autres.

      Que fait le libraire qui « sait vendre » ? Il dit : « Vous avez lu ce livre ? Bon, vous devriez prendre aussi celui-ci. » Le geste – imaginaire ou inconscient – de l’écrivain vers le lecteur invisible ne diffère pas de celui du libraire. A la différence près que l’écrivain ne peut pas se proposer pour seul but la satisfaction du lecteur (et d’ailleurs, un bon libraire devrait, lui aussi, chercher un peu au-delà) ; il doit présupposer un lecteur qui n’existe pas encore, ou un changement dans le lecteur tel qu’il est aujourd’hui. Ce qui ne se produit pas toujours : à toutes les époques, dans toutes les sociétés, un certain canon esthétique, une certaine façon d’interpréter le monde, une certaine échelle de valeurs morales et sociales étant établis, la littérature peut se perpétuer simplement elle-même, avec des confirmations successives, et des mises à jour, et des approfondissements limités. C’est une autre possibilité de la littérature qui nous intéresse : celle qui consiste à mettre en cause l’échelle des valeurs et le code des significations établies.

      L’opération d’un écrivain est d’autant plus importante que l’étagère idéale où il voudrait se situer est une étagère encore improbable, portant des livres qu’on ne s’est pas habitué à placer l’un à côté de l’autre, et dont la juxtaposition peut produire des décharges électriques, des courts-circuits. Et voici que ma première réponse exige déjà une correction : une situation littéraire commence à être intéressante quand on écrit des romans pour des gens qui ne sont pas seulement des lecteurs de romans, quand on fait de la littérature en pensant à une étagère de livres qui ne sont pas tous des livres de littérature.

      Deux ou trois exemples pris dans notre expérience italienne : au cours des années 1945-1950, les romans voulaient entrer sur une étagère essentiellement politique, ou historico-politique, s’adresser à un lecteur principalement intéressé par la culture politique et l’histoire contemporaine, mais dont il paraissait urgent de satisfaire également une « demande » (ou carence) littéraire. L’opération, commencée sur ces bases, ne pouvait qu’échouer : la culture politique n’était pas chose donnée, aux valeurs de laquelle la littérature devait accoler ou adapter ses propres valeurs (vues, elles aussi – hormis de rares cas – comme des valeurs constituées, « classiques ») ; au vrai, elle était encore quelque chose à faire ; mieux : elle est quelque chose qui sans cesse demande à être construit et remis en cause par sa confrontation avec tout le travail que le reste de la culture est en train d’accomplir – et qu’elle remet en cause.

      Au cours des années 1950-1960, on tenta d’accoler sur l’étagère du même lecteur hypothétique ce qui avait été la problématique du décadentisme littéraire européen entre les deux guerres avec le sens « moral et civil » de l’historicisme italien. L’opération répondait assez bien à la situation du lecteur italien moyen de ces années-là (timide embourgeoisement de l’intellectuel, timide problématisation du bourgeois), mais elle était anachronique, dès le départ, sur un plan plus vaste, et ne valait que pour le cercle étroit imposé à notre culture par diverses hégémonies et mises en quarantaine. En somme, la bibliothèque de l’intellectuel italien moyen, malgré ses agrandissements successifs, ne pouvait presque plus rien expliquer de ce qui se produisait alors dans le monde, et même chez nous. Il était inévitable qu’elle explose.

      Et c’est ce qui advint dans les années 60. L’ampleur des informations dont avaient pu jouir ceux qui avaient fait leurs études dans les années précédentes était infiniment plus grande que ce qu’elle pouvait être dans l’Italie d’avant, pendant et après la guerre ; à présent, le point de départ n’était plus dans le rattachement à une tradition, mais dans les problèmes ouverts ; le cadre de référence n’était plus la compatibilité de ce qu’on avançait avec un système déjà éprouvé (*), mais l’état de la question à l’échelle mondiale. (Les propos selon lesquels nous autres valions mieux, même lorsqu’ils sont fondés, sont tellement inutiles qu’ils deviennent des preuves de sens contraire.)

      En littérature, aujourd’hui, l’écrivain tient compte d’une étagère où les premières places sont occupées par les disciplines capables de démonter le fait littéraire dans ses éléments premiers et dans ses motivations : les disciplines de l’analyse et de la dissection (linguistique, théorie de l’information, philosophie analytique, sociologie, anthropologie, usage renouvelé de la psychanalyse et du marxisme). Dans cette bibliothèque aux multiples spécialisations, on tend moins à ajouter un rayon littéraire qu’à contester la place de celui-ci : la littérature vit surtout aujourd’hui de sa propre négation. Du coup, à la question posée au début de ce texte, la réponse devient : on écrira des romans pour un lecteur qui aura finalement compris qu’il ne doit plus lire de romans.

      La faiblesse de cette position ne réside pas – comme beaucoup le disent – dans les influences extra-littéraires qui la fondent, mais au contraire dans le fait que la bibliothèque extra-littéraire présupposée par les nouveaux écrivains est encore très limitée. L’anti-littérature est une passion trop exclusivement littéraire pour être à la hauteur des besoins culturels actuels. Le lecteur que nous devons prévoir pour nos livres aura des exigences épistémologiques, sémantiques, pratico-méthodologiques, qu’il voudra sans cesse confronter jusque sur le plan littéraire, y trouvant des exemples de processus symboliques, y cherchant des constructions de modèles logiques (je parle aussi – et peut-être surtout – du lecteur politique).

      Ici, je ne puis plus éviter deux problèmes qui sont au coeur de cette enquête. Premier problème : présupposer un lecteur toujours plus cultivé, n’est-ce pas faire abstraction d’une urgence, celle de résoudre le problème des inégalités culturelles ? De nos jours, ce problème se pose de façon dramatique tant dans les sociétés capitalistes avancées que dans les sociétés post-coloniales ou semi-coloniales, et dans les sociétés socialistes : les inégalités culturelles risquent de perpétuer les inégalités de classe d’où elles sont nées. Tel est le noeud auquel se heurtent aujourd’hui , dans le monde entier, la pédagogie et, aussitôt après elle, la politique. L’apport de la littérature ne peut être qu’indirect : en refusant, par exemple, de façon décisive toute solution paternaliste ; si l’on présuppose un lecteur moins cultivé que l’écrivain, et qu’on adopte envers lui une attitude pédagogique, vulgarisatrice, rassurante, on ne fait que confirmer l’inégalité ; toute tentative pour édulcorer la situation au moyen de palliatifs (une littérature « populaire ») est un pas en arrière et non en avant. La littérature n’est pas l’école ; la littérature doit supposer un public plus cultivé, plus cultivé que ne l’est l’écrivain. Que ce public existe ou non n’importe pas. L’écrivain parle à un lecteur qui en sait plus que lui, se forge un soi qui en sait plus que lui-même, pour parler à quelqu’un qui en sait plus encore. La littérature ne peut que jouer à la hausse, renchérir, relancer la mise, suivre la logique d’une situation qui, nécessairement, s’aggrave : c’est à la société dans son ensemble qu’il revient de trouver la solution. (Une société dont l’écrivain fait bien entendu partie, avec toutes les responsabilités que cela comporte, y compris celles qui sont contraires à la logique interne de son travail.) Certes, en suivant cette voie, la littérature doit être consciente des risques qu’elle court : y compris le risque que la révolution, pour créer une plateforme de départ égalitaire, mette la littérature hors la loi (avec la philosophie, la science pure, etc.), solution illusoire et désastreusement automutilante, mais qui a sa logique et reparaîtra donc souvent en ce siècle et dans les suivants, du moins tant qu’on n’aura pas trouvé une solution meilleure, et tout aussi simple.

      Second problème (je l’énonce en termes élémentaires) : étant donné la division du monde en camps du capital et du prolétariat, de l’impérialisme et de la révolution, pour qui écrit l’écrivain ? Réponse : il écrit pour les uns et les autres. Tout livre – non seulement de littérature, et même s’il s’ »adresse » à quelqu’un en particulier – est lui par ses destinataires et par leurs asversaires. Il n’est pas dit que ces derniers ne nous en apprennent pas plus que les destinataires (cela peut même valoir, à la rigueur, pour les livres de propédeutique révolutionnaire, du Capital aux manuels de guérilla). Pour ce qui concerne la littérature, la façon dont la bourgeoisie fait sienne et neutralise, en un temps très bref, une oeuvre littéraire « révolutionnaire » est un thème que les essayistes italiens de gauche ont plusieurs fois discuté ces dernières années, en en tirant des conclusions pessimistes difficilement réfutables. Mais on peut aller plus loin en déplaçant le problème. Il faut d’abord que la littérature reconnaisse combien son poids politique est modeste : la lutte avance selon des lignes stratégiques et tactiques générales, et des rapports de force ; dans une telle situation, un livre n’est qu’un grain de sable, surtout un livre littéraire. L’effet qu’une oeuvre importante (scientifique ou littéraire) peut avoir sur la lutte générale en cours est de porter cette dernière à un plus haut niveau de conscience, de multiplier les instruments de connaissance, de prévision, d’imagination, de concentration, etc. Ce nouveau niveau peut être plus favorable à la révolution ou à la réaction : tout dépend de la façon dont la révolution saura s’y mouvoir. Cela ne dépend que dans une mesure minime des intentions de l’auteur.

      Le livre (ou la découverte scientifique) d’un réactionnaire peut être décisif dans l’avancée de la révolution ; mais le phénomène contraire peut aussi bien se vérifier. Ce n’est pas tant l’oeuvre elle-même que l’usage qu’on peut en faire qui est politiquement révolutionnaire ; même l’oeuvre qui se veut telle ne le devient qu’à l’usage, dans ses effets souvent tardifs ou indirects. L’élément décisif qui permet de juger une oeuvre par rapport à la lutte est donc le niveau où elle se situe, le pas en avant qu’elle fait accomplir à la conscience ; tandis que l’appartenance à l’un ou l’autre camp, la motivation ou l’intention sont des éléments qui peuvent avoir un intérêt « génétique » ou affectif, concernant essentiellement l’auteur, mais d’une maigre incidence sur le cours de la lutte. On peut toujours retrouver dans une oeuvre une « dédicace » explicite ou implicite ; et l’écrivain qui se juge en lutte est naturellement porté à s’adresser à ses propres compagnons de lutte ; mais il doit avant tout se rappeler le contexte général dans lequel se situe l’oeuvre, il doit être conscient que le front, que la guerre passe à l’intérieur même de son oeuvre, et qu’il s’agit d’un front en perpétuel mouvement, qui déplace sans cesse les drapeaux qu’on croyait les plus sûrement plantés. Il n’existe pas de territoire qui soit à l’abri : l’oeuvre elle-même est un terrain de lutte ; et elle doit l’être. »

      Italo Calvino

      EXTRAIT DE LA MACHINE LITTÉRATURE : ESSAIS / ITALO CALVINO. – TRAD. DE L’ITALIEN PAR MICHEL ORCEL ET FRANÇOIS WAHL. – SEUIL, 1984. – P. 69

    • #102554 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      @Leny
       » Jérôme Lindon » de Jean Echenoz
      Un chef-d’œuvre d’une centaine de pages

    • #102571 Répondre
      Graindorge
      Invité

      LÀ de Jean-Claude PINSON.
      Je pensais que ce livre offert à mon collègue ne serait pas pour moi. Un truc d’intellos. Belle surprise: très agréable à lire, très vivant. Jean-Claude Pinson est beaucoup de choses mais ce qui remonte de tout ça, c’est la poésie

      « Là où je vis, ai vécu. L. A. Loire-Atlantique.
      Vues et lieux d’un département (Nantes et Saint-Nazaire, notamment).
      Fragments, en lien avec ces lieux, d’un roman familial. Bribes aussi d’une histoire personnelle (grandir, militer, étudier, enseigner, vieillir).
      En contrepoint, extra-départementale, une traversée du vingtième siècle. Pêle-mêle au générique : un aïeul aède au camp de Wittenberg en 14-18 ; les Surréalistes à Nantes ; deux chefs de gare, l’un communiste à Commequiers (Vendée), l’autre admirateur de Tolstoï à Astapovo (Russie) ; des étudiants “s’établissant” en 68 ; Sartre et Louis de Funès ; une grand-mère Suzanne experte en zizanie domestique ; un syndicaliste d’Indret devenu agent du Komintern ; Pascal Quignard à Ancenis ; un poète très local honoré à La Plaine-sur-Mer ; une huppe ordinaire ; un écrivain soviétique dont on compulse les archives dans une grande ville de Sibérie…
      Également, une recette peu orthodoxe de lamproie ; une visite guidée des toilettes du Lieu Unique (à Nantes) ; des considérations sur le rugby ; d’autres sur la littérature, la philosophie, la musique ; une tentative pour penser, à partir de Vallès, ce que pourrait bien être un luxe pastoral et pour tous… »
      J.-Cl. P. 

    • #102657 Répondre
      Dr Xavier
      Invité

      Télérama : « Les 25 chefs-d’œuvre de la littérature mondiale qui vont marquer le XXIᵉ siècle. Quels sont les meilleurs livres depuis l’an 2000 ? Pour le savoir, nous avons demandé à soixante écrivains, éditeurs, libraires, traducteurs, critiques français et internationaux de choisir les cinq ouvrages qui ont imprimé à jamais leur mémoire. »
      .
      Mais qui fait encore des tops de nos jours ? Avec des ex aequo en prime.
      .
      25. “La Carte et le Territoire”, de Michel Houellebecq (2010)
      24. “Une histoire d’amour et de ténèbres”, d’Amos Oz (2002)
      23. “Neige”, d’Orhan Pamuk (2002)
      22. “Les Argonautes”, de Maggie Nelson (2015)
      20. “Purge”, de Sofi Oksanen (2008)
      20 ex-aequo. “La Plus Secrète Mémoire des hommes”, de Mohamed Mbougar Sarr (2021)
      18. “La Bascule du souffle”, de Herta Müller (2009)
      18 ex-aequo. “Underground Railroad”, de Colson Whitehead (2016)
      17. “O”, de Miki Liukkonen (2017)
      16. “La Fête au Bouc”, de Mario Vargas Llosa (2000)
      15. “La Végétarienne”, de Han Kang (2007)
      14. “Kafka sur le rivage”, de Haruki Murakami (2002)
      13. “La Maison des feuilles”, de Mark Z. Danielewski (2000)
      12. “Solénoïde”, de Mircea Cartarescu (2015)
      11. “Le Lambeau”, de Philippe Lançon (2018)
      10. “Americanah”, de Chimamanda Ngozi Adichie (2013)
      9. “L’Adversaire”, d’Emmanuel Carrère (2000)
      8. “L’Année de la pensée magique”, de Joan Didion (2005)
      7. “Les Livres de Jakób”, d’Olga Tokarczuk (2014)
      6. “Les Années”, d’Annie Ernaux (2008)
      5. “La Tache”, de Philip Roth (2000)
      4. “La Route”, de Cormac McCarthy (2006)
      3. “La Fin de l’homme rouge”, de Svetlana Alexievitch (2013)
      2. “Austerlitz”, de W.G. Sebald (2001)
      1. “2666”, de Roberto Bolaño (2004)

      • #102660 Répondre
        diegomaradona
        Invité

        Quels sont ceux que tu recommandes dans cette liste ?

        • #102693 Répondre
          Carpentier
          Invité

          Souvenir d’un texte de François Begaudeau, sur son ancien forum, qu’il avait titré La tache, tiens
          Peut-être en clin d’œil au Philippe Roth?
          Mais le recommanderait-il?

      • #102691 Répondre
        Carpentier
        Invité

        à part le Ernaux (abandonné vers la p.40 par là comme on sait enfin, peux pas vérifier, même pas retrouvé pour le descendre de mon étagère)
        rien lu de tout ça.
        Et encore, ce fut à ma demande ce Ernaux puisqu’Annie venait d’être récompensée et que, presque honteuse, moi pas Annie, je demandai à la libraire de m’orienter, tandis que je lui achetai autre chose, vers un truc d’elle qu’elle voudrait conseiller…
        Baaaah, ça avait pas pris.

        • #102751 Répondre
          Oscar
          Invité

          Aucun ? C’est une belle liste. Tu lis que du F.B ou associé ?

          • #102754 Répondre
            Claire N
            Invité

            Peut-être que demander comme ça risque de produire une réponse sur la défensive
            Moi j’ai peu d’endroit où trouver des livres dont j’ai envie – ici c’est bien
            J’ai plutôt confiance dans les goûts des intervenants
            Je ne saisis pas bien en quoi c’est un problème

            • #102755 Répondre
              Claire N
              Invité

              Comme ça par pif je dirais que tu poses le problème autour de la distinction ça peut etre intéressant à creuser
              Mais peut-être je me trompe

              • #102756 Répondre
                Claire N
                Invité

                Le geste que je perçois étant de discalifier les goûts de Carpentier en l’insinuant «  suiveuse « 
                Mais pourquoi cela serait il dégradant ?

                • #103114 Répondre
                  Carpentier
                  Invité

                  salut,
                  je découvre tes posts/réactions à celui d’allure-fausse question de certain.e Oscar,
                  alors que je m’apprêtais à dire à propos du Léa Carpenter (Rouge Blanc Bleu) dont j’ai fini la lecture hier;
                  Un peu l’impression que tu réagis à l’apostrophe moqueuse de certain.e Oscar car tu te trouves, quelque peu, questionnée toi même, non?

                  +

                  discalifier les goûts de Carpentier en l’insinuant « suiveuse «

                  bééééééé

                  . qu’est-ce donc que ceci, Claire N? si ce n’est du piquage bien lâche de banderilles?
                  Piètre piège à gros neuneu, pour le moment, je te remercierais presque pour le rire en te remettant la médaille de consolation de la fake sollicitude déguisée solidaire : D

                  Car en ce qui me concerne, et pour parler d’ici, dans cette jungle déguisée en espace respectueux et poli, je réagis à une question bête qui m’apostrophe, une première fois, le plus souvent, avec humour; et c’est seulement dans un second temps que ma ‘défense ‘ et moins ma/mes réponse.s ‘sur la défensive’ commence à poindre,
                  et ce, lorsque:
                  – on insiste en m’apostrophant
                  – on s’y met comme des c#ons à plusieurs
                  – on brouille les échanges de posts en espérant que le plus maladroit envoyé par la personne emmerdée sera vu ( et le seul vu) par le gars à qui est dédié cet espace.

                  Bon, j’imagine qu’ici personne en a rien à carrer de mes potentielles lignes sur le Carpenter qui, de plus (quel mauvais goût) ne figure même pas parmi les recommandés attendus du bourgeois Telerama.
                  Je ne me trompe pas?
                  Pauvres si sûrs de vous,

          • #102761 Répondre
            Carpentier
            Invité

            @Oscar
            et pourtant non
            comme qqn.e d’affuté.e l’a sans aucun doute déjà bien noté

            • #103119 Répondre
              Claire N
              Invité

              Qu’est-Ce donc que cela ?
              13 mn après ma réponse
              Tu mens – et mal- et je m’en tape

              • #103123 Répondre
                Carpentier
                Invité

                ?
                rires, mon nez s’en retrouverait-il de fait si allongé?

                • #103557 Répondre
                  Claire N
                  Invité

                  Petite chanson
                  Afin de ne pas se méprendre sur la grâce
                  Que je trouve à « prendre la roue « , ou «  pister « 
                  Quand c’est fait avec joie
                  I i follow

    • #103409 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Je ne sais pas si ça va marcher: quelques pages de 2666 de Roberto Bolaño

    • #105663 Répondre
      Sarah G
      Invité

      Hello tout le monde parte ici.
      Oui je reviens par ici et attire votre attention sur un livre de sciences.
      C’est EVE, 200 millions d’années d’évolution au féminin.
      Voici le lien :
      https://editions.flammarion.com/eve/9782081309968.
      Et en plus vous allez pouvoir le feuilleter.
      Bonne découverte.

      • #105664 Répondre
        Claire N
        Invité

        Merci et Salut Sarah G
        Ça fait plaisir que tu passes par là

        • #105672 Répondre
          Sarah G
          Invité

          Pour élargir, une vision féminine et féministe.
          Pour sortir d’une vision uniquement et seulement masculine.
          Intéressant.
          On peut aussi étudier en plus le dernier rapport de la defenseuse des droits sur les discriminations au niveau soin santé, accès aux soins et parcours de soin.
          Les femmes, les racisé.es et handicapés discriminés

          • #105673 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            Bonjour Sarah G!
            Merci!

    • #106788 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Je cherchais un extrait de ce livre, trouvé une lecture. Je suis très rarement satisfaite d’une lecture mais la c’est l’auteure même qui lit. Nathalie Sarraute  » Tu ne t’aimes pas »
      J’aime

    • #108819 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Je ne savais pas où partager ce texte de Nathalie Quintane. De fil en fil, de fil en aiguille, de Bonnes nouvelles à recos de bouquins… C’est pas un bouquin, juste un texte.
      « Les poètes et le pognon »

      J’avais d’abord prévu de lire ce texte, qui porte un titre de conférence, pour une performance poétique, ou de poésie (enfin, on ne sait pas très bien comment dire) dans une fondation privée largement couverte par la presse à l’automne 2014. Soit que cette performance porte un titre trop proche d’un titre de conférence – ce pour quoi je n’étais pas engagée -, soit que le titre lui-même ait causé un souci (souci que j’eus, à l’époque, du mal à identifier, et qui n’était peut-être pas franchement un souci, plutôt une réticence, une précaution, un atermoiement), la performance ne se fit pas, et je gardai le titre en repoussant plus tard le moment de dire quelque chose sur les poètes et le pognon. J’ajoute qu’il y avait eu alors tout un foin à propos de l’inauguration de cette fondation bien couverte par la presse, et que des amis me pressaient de donner un avis, car nous étions, comme tout un chacun, passablement embrouillés concernant notre rapport au pognon, et comme nous étions tous bien embrouillés, et comme chaque fois qu’on est bien embrouillé, certains adoptaient une position claire et bien tranchée, tandis que d’autres prenaient eux aussi une position claire et bien tranchée, mais pas la même.

      En ce qui me concerne, et pour éviter de me défiler plus longtemps quant à mon propre rapport au pognon par rapport à la poésie, mes conditions d’existence, en place bien avant mon entrée dans la poésie (ou, disons, une activité à tendance littéraire mal rémunératrice), s’étaient chargées d’elles-même de résoudre le problème : j’étais salariée ; je considérais une partie de ce salaire, acquitté par l’Etat, comme la part qu’il versait malgré lui à l’activité mentionnée ci-dessus et qu’il ne se sentait pas de rémunérer directement, pour diverses raisons dont une : elle n’était pas considérée comme payante ni devant être payée – parmi tous les actes classés encore aujourd’hui comme artistiques, le poétique est sans doute celui qui est réputé être le plus gratuit, gratuit par essence pour ainsi dire, un travail dont on n’envisage pas qu’il puisse correspondre à une somme d’argent, encore moins à un salaire, un travail impossible à estimer, à tous les sens du terme : positivement inestimable, ou trop insignifiant pour qu’on songe seulement à y associer la monnaie. Un travail qui ne vaut rien. La poésie dépassait donc, et de loin, le tour de force réussi par l’art lorsqu’il parvient à échanger, par exemple, un objet manufacturé contre des millions. Cet objet, encore fallait-il l’acheter, encore fallait-il qu’il fût fabriqué, encore fallait-il inclure dans cette fabrication le coût dit du travail, les charges et les impôts de l’entreprise, encore fallait-il qu’il fût accueilli par une institution artistique qui, elle-même, etc. Bien que parfaitement « institutionnalisée » (CNL, Maisons de la Poésie, etc), la poésie était considérée comme l’invendue du commerce culturel – à preuve, ce célèbre architecte, passé de la collection d’art contemporain au mécénat d’édition de poésie, au motif que les poètes étaient forcément moins vendus que les artistes. Et en effet, en livre, la poésie continuait à « ne pas se vendre », c’est-à-dire à se vendre très peu. En performance, elle suivait tangentiellement une courbe dont l’aboutissement était l’intégration à l’art, la performance poétique devenant alors un aspect de l’art contemporain, rémunérée le plus souvent à hauteur d’une conférence de conférencier ou d’une lecture publique de poète, soit entre 150 et 1000 euros.

      Un point est à éclaircir dans ce qui précède. Quand je dis qu’une partie de mon salaire est versée malgré lui par l’Etat à une activité de type poétique, je me donne à moi-même l’impression de détourner une somme qui pourtant est due à mon autre activité, la dépouillant ainsi et suggérant qu’elle ne vaut pas son salaire légal. C’est qu’un nombre important de poètes (d’écrivains, d’artistes, de musiciens) exercent aussi le métier d’enseignant, si bien que la doublette [activité artistique + enseignement] paraît pour ainsi dire naturalisée. L’Etat, me dis-je, quand il verse un salaire d’enseignant, n’est pas sans savoir qu’il subvient par la même aux besoins d’un personnel qui ne fait parfois pas qu’enseigner, et puisque ce personnel a deux activités pour le prix d’une, officielle et légale, il ne peut qu’envisager l’autre, officieuse quoique publique, comme un détournement de temps, le temps qu’il devrait consacrer à l’enseignement et au repos nécessaire à un bon enseignement et qu’il transfère à l’art, ou qu’il convertit en art. Le poète  » perruque « , comme on disait autrefois dans les usines, il  » perruque  » d’ailleurs sans cache, par voie d’affichage si l’on peut dire, l’affichage étant chargé de compenser l’ambiguïté de sa situation et l’inconfort de quelqu’un qui se sait trop payé pour une seule activité puisqu’il a le temps d’en exercer une deuxième.

      L’un des principaux effets pervers de cette situation, c’est que les diverses institutions et personnes que vous êtes amené à rencontrer quand vous êtes poète pensent que vous êtes aussi enseignant, ou que vous avez de toute façon un autre métier, puisqu’on ne vit pas de la poésie. Ils comprennent donc assez mal que vous insistiez pour être payé ou remboursé sans délais quand vous venez de faire une lecture ou une performance. Je me souviens de Tarkos, au milieu des années 90, assiégeant la dame décontenancée de « poésie dans un jardin » après sa lecture (dans le jardin), exigeant sur le champ le remboursement de son billet de train, la dame lui expliquant en articulant bien (peut-être parce que Tarkos lisait lui-même en articulant bien) qu’il recevrait plus tard un chèque, et Tarkos ne voulant pas recevoir plus tard de chèque mais tout de suite ; la dame n’avait sans doute jamais eu affaire à un poète aussi attaché à l’argent, absolument pas gêné de réclamer comme ça son chèque devant le public de « poésie dans un jardin » et les autres poètes, qui, eux, avaient la patience d’attendre l’arrivée du chèque dans leur boîte aux lettres – mais pas lui, lui était très impatient de recevoir son chèque, du jamais vu, sans compter que la SNCF de l’époque n’était pas la SNCF d’aujourd’hui, on pouvait prendre le train alors sans avoir à bouffer des pâtes pendant huit jours, ce n’était pas très cher, un billet de train, mais Tarkos n’en avait cure, ne se doutant pas qu’il n’aurait jamais connaissance de l’augmentation vertigineuse des tarifs de la SNCF.

      Le fait que les lectures publiques de poésie aient lieu soit dans des institutions liées à la poésie en livre (Maisons de la poésie, médiathèques, etc), soit dans des institutions liées à la poésie comme art (festivals de théâtre, de danse et/ou de musique, galeries, musées, fondations, etc) a conduit dernièrement des gens à se demander essentiellement si la poésie dans un cadre a priori non-poétique était encore de la poésie, c’est-à-dire à reposer la question moderne de savoir si tout ça c’est bien de l’art (en l’occurrence, de la poésie) ou du cochon. Se demander ce qu’on paye quand on paye un poète ou un poème (ce n’est évidemment pas pareil) repose la question. Par exemple, un poème imprimé sur papier par un éditeur à pignon sur rue est, en quelque sorte, garanti. C’est un bon poème, ou alors, si le poème est raté, c’est le poème raté d’un poète qui, en principe, ne rate pas ses poèmes. On ne saurait pourtant évaluer la part de cette garantie, impliquée mais non comprise dans le prix du livre, dont on sait à peu près à qui et en quelles proportions est retourné l’argent (auteur, éditeur, imprimeur, distributeur, diffuseur, libraires). C’est une garantie « symbolique » à tous les sens du terme, puisqu’elle ne rapporte concrètement rien et que son extension est sans limites – un poème de Rimbaud est garanti par l’histoire de sa réception au maximum, il est réputé être la pièce géniale d’un homme au génie indépassable pour le moment ; sur une échelle de 1 à 10, un poème de Rimbaud atteint 9 ou 10, et cela même si on peut le lire gratuitement en bibliothèque, sur internet, ou dans une vieille édition de poche. La garantie poétique du poème imprimé est assimilable à ce qui fait qu’une œuvre d’art en dur (installation, peinture, sculpture, etc), une fois validée par une institution de l’art, peut être négociée – sauf que, dans le cas du poème, ce n’est pas l’œuvre elle-même qui rapporte (ou alors si peu) mais la garantie qui est mise en avant par le poète lui-même pour récupérer quelques subsides (la commission poésie du Centre National du Livre n’accorde des bourses aux auteurs qu’à partir du moment où la littérature poétique est éditée par un répertoire de maisons limité, en capacité de garantir la qualité du travail). Cette garantie de base fournie par le poème en papier est plus ou moins étendue grâce à des données sujettes à variations – une « réputation », aménagée par la validation des pairs, une critique dans un magazine ou sur un site, un passage à la radio, le bouche à oreille, etc.

      En cherchant d’où pouvait bien venir l’avalanche de pognon procurée à moi-même par le parlement flamand en 2004 lors de son festival annuel de poésie à Bruxelles (ni moi ni Stubbe 1, à l’époque, en français ni en flamand – qu’elle parlait -, n’avions pu obtenir de réponse sur place – supposant qu’il s’agissait de subventions ; mais quelles ?), je suis tombée sur trois listes qui ont le mérite d’être obscures en même temps que claires. Les auteurs de cet article sur les artistes et leurs intermédiaires réclament grosso modo qu’on juge le travail en lui-même et non son contenu thématique. Au niveau de l’artiste (première liste), les qualités intrinsèques sélectionnées sont : nécessité, talent/génie, artisanat, sérieux, inventivité etc. Au niveau de l’œuvre (deuxième liste) : actualité, pertinence, contenu, approfondissement, aller à l’essentiel, beauté, puissance mentale, sublime, intensité etc. Au niveau du public (troisième liste) : fascination, étonnement, questionnement, abstraction, liberté d’interprétation, émotion, confusion, catharsis etc. On aimerait tous pouvoir tabler sur des critères à mi-chemin entre le fonctionnariat (sérieux de l’artiste), le new-age (puissance mentale) et le romantisme de 2015 (émotion/confusion), mais comme rien n’est tenable dans ce bazar, comme on dit en Belgique, on peut comprendre qu’une commission culture choisisse finalement de se baser sur le nombre de petits pauvres mentionnés dans le poème, le coup de main donné à l’éducation nationale ou aux éducateurs de rue (workshops), le récit ou le film d’une rencontre entre juifs et arabes dans une cité à l’occasion d’une distribution de pâtisseries orientales. Après-guerre, l’Europe n’était pas naturellement obscène et les ministres de la culture n’étaient pas naturellement incultes – au moins ne pensaient-ils pas que l’art, c’est les « industries culturelles ». J’ai même vécu un moment où une maison d’édition de jeunes pouvait prendre ce titre d’« Inculte » par provocation gentille, antiphrase et tout ça. Mais plus aucun ministre en exercice ni chef de cabinet n’est accessible à l’antiphrase aujourd’hui, car il faut d’abord qu’on leur trouve des phrases. Ce sont les circonstances qui changent, et ce sont les circonstances que l’Europe regarde changer sous ses yeux effarés, tentant d’appliquer une fois encore ses bonnes intentions natives (la paix, pas la guerre) à des agencements qui n’ont plus d’intentions bonnes depuis longtemps. Quatre cent cinquante personnes viennent de se noyer en Méditerranée : sauvons un petit pauvre dans un poème. Cela dit, je ne pense pas que le contenu invalide systématiquement le contenant – ce n’est pas parce qu’on y causera d’un petit pauvre que le poème sera mauvais ; et l’inverse est exactement vrai.

      Je me permets de revenir le plus brièvement possible sur ce mémorable épisode flamand, histoire d’y voir moi-même plus clair. Déjà, l’avion, le chauffeur à l’aéroport, et la chambre qui m’attendait au Plaza (écologique, luxueux, animaux autorisés) m’avaient mis la puce à l’oreille – mais une puce non-identifiée. Stubbe et moi lûmes deux fois dix minutes la même chose dans une salle gigantesque, d’au moins deux mille places et remplie de Flamands venus écouter de la poésie en flamand, et un peu en français. A la fin de nos prestations, nous fûmes conviés à l’étage du parlement pour être payés. Une porte s’ouvrit sur une pièce anormalement grande (ce qui me laisse à penser que nous avons pour la plupart l’habitude de vivre dans des pièces anormalement petites) ; tout au fond, derrière un grand bureau, un homme attendait assis devant une valise, qu’il ouvrit pour en sortir une liasse. La valise était pleine de biftons. Je regardais mes billets épatée, quand une dame me demanda si j’avais bien pris l’avion entre Marseille et Bruxelles, oui, et qu’alors, comme j’habitais à Digne, il m’avait forcément fallu prendre un train, ou une voiture, entre Digne et l’aéroport de Marseille ; j’évaluais ce trajet, entre Digne et l’aéroport, à combien ? demanda la dame. Je voyais bien qu’il y avait encore un sacré paquet de biftons disponibles mais tout de même fallait pas pousser et je surestimai un tout petit peu la somme, que la dame couvrit généreusement, plus un bonus, et je me dis immédiatement que j’aurais dû demander beaucoup plus. Stubbe et moi, on a tout de suite soupçonné du blanchiment d’argent. Il m’était arrivé, toutes proportions gardées, un peu la même chose à Majorque, lors de ce festival auquel je fais allusion dans Tomates, sans doute largement financé par les héritiers franquistes d’un poète qui fit des vers correctement rimés et correctement comptés (une morale, au XXe siècle) – abondance de cadeaux. Avec le recul, je crois qu’il est fort possible qu’à Bruxelles j’aie eu accès directement, pour une fois, à la manne européenne en matière de culture. Tout cet argent, qui autrement se perd dans les poches des divers pastoralismes en activité entre les décisions bruxelloises et les artistes, était tombé directement dans mes poches, et j’avais enfin une évaluation juste, selon la commission européenne, de mon travail : oui, voilà ce que valaient mes petites propositions poétiques, mes heures de travail sur les chaussures ou Jeanne Darc, la façon que j’avais de lire en public, ce que j’écrivais et la manière dont je l’écrivais, et la conclusion de la commission européenne, la conclusion de l’Europe, quant à mon cas, vu ce qu’elle venait de me verser comme pognon, c’est que je n’avais absolument plus besoin de bosser par ailleurs pour vivre, la poésie me suffisait largement – les poètes danois, suédois et norvégiens n’étaient-ils pas, à l’époque, dispensés de travail alimentaire grâce à des bourses réglées par leurs nations respectives, des grants, comme ils disaient, en s’étonnant de ce que je ne bénéficie pas moi-même d’une grant, et qu’est-ce que c’était que ce pays de barbares où les poètes n’avaient pas de grants ?

      Par déduction, étant donné ce que la commission européenne me versait en 2004, c’est-à-dire quatre ans avant la crise, je me suis dit qu’après 2008, vu les dividendes et tous les bonus et les gains collatéraux que continuait à engranger le privé, si le public me lâchait pour que le privé me reprenne, j’allais être littéralement arrosée de biftons, j’allais pouvoir négocier ma garantie – quinze ans de bons et loyaux au service de l’amélioration du cerveau humain par la poésie – à une altitude inespérée. Si le privé, donc, compensant la perte du public, me payait proportionnellement, alors ma situation allait devenir proportionnelle. Je devais me préparer dores et déjà à recevoir de solides proportions. Cependant, connaissant le sens de la retenue de tout un chacun dès qu’il s’agit d’argent, quand j’aurais quelqu’un du privé au téléphone ou en vis à vis, je n’allais pas exiger de suite des mille et des cents, je parlerais tout d’abord de sommes raisonnables, en laissant la porte ouverte à la négociation (combien de fois mes proches ne m’avaient-ils pas dit qu’il fallait de toute façon négocier, ne jamais accepter la première somme mais exiger toujours au-dessus, puis descendre progressivement, en deux étapes, et accepter finalement la troisième proposition). Mais à quelle hauteur placer le raisonnable d’une somme quand les bénéfices nets de l’entreprise invitante pour une année se chiffrent à 3,43 milliards ? C’est ce que ne m’avaient pas appris mes profs de maths des années 70, et même 80. Bah, dix mille euros suffiraient pour une première proposition, et descente à huit mille.

      A l’automne 2014, j’ai eu deux invitations privées, celle de l’entreprise à 3,43 milliards et une autre, plus modeste mais d’excellente réputation. La 3,43 m’évaluait à 500 euros, et comme c’était un ami qui faisait le programme, je n’ai pas osé négocier. Quant à la seconde, elle verserait 300 euros, mais à condition que j’habite Paris. En effet, le transport et l’hébergement n’étaient pas prévus, et d’ailleurs, les poètes et les artistes habitent Paris, soit le prix d’un ticket de métro. Donc, je devais déduire de mes 300 euros les billets SNCF, et si je connaissais quelqu’un qui pouvait m’héberger à Paris…, entendis-je, -mais il y avait longtemps que mes amis, qui, autrefois, dans les années 90, vivaient dans des petits deux pièces confortables (me couchant dans un canapé-lit), vivaient à présent dans des placards à balais ; par exemple mon amie X avait aménagé une sorte de chambrette pour son fils derrière des étagères de livres tandis qu’elle-même couchait dans le canapé-lit qu’autrefois j’avais pu prendre, quand elle avait un lit, tandis que mon amie Y, qui prêtait son studio avec toilettes sur le palier à un traducteur qui n’avait plus d’appartement, dormait chez un ami qui, lui-même, avait à présent du mal à pénétrer dans son propre appartement, trop petit pour accueillir des meubles en plus de sa bibliothèque, si bien qu’il n’y avait plus qu’un lit et une table, sur laquelle je ne pouvais décemment m’allonger, car ce n’était pas un matelas et que je craignais beaucoup pour mon dos, sans compter que je suis grande et que mes pieds auraient dépassé de la table ; ces amis avaient bien cet autre ami, qui avait finalement opté pour une solution intermédiaire consistant à essayer de trouver un maximum de choses à faire en dehors de Paris, car il n’y avait qu’un lit chez lui et pas de chaises, et que son appartement était en mauvais état et pas chauffé, soit que le chauffage ne fonctionne pas, soit qu’il n’ait vraiment pas de blé à mettre dans un détail aussi accessoire, mais je craignais le froid aussi bien que les tables, car en province, où j’habitais, je dormais dans un lit et je mettais le chauffage l’hiver. Enfin bref, je me souvenais, certes, d’une période pas si lointaine où il y avait pléthore de canapés-lits pour les poètes provinciaux en visite à Paris, mais ces mêmes canapés-lits étaient à présent occupés par leurs légitimes propriétaires qui n’avaient plus de lits ou qui n’avaient plus de place chez eux que pour un lit, donc est-ce que la privée invitante, en plus des 300 euros d’honoraires, ne pouvait pas se fendre d’une chambre d’hôtel à 70 euros, pensai-je, pensant que mon interlocuteur penserait la même chose sans que j’aie à le dire, et au silence, je comprends que ce sera 300 euros ou rien, et qu’en vérité, ce qu’on m’offre, c’est un petit séjour gratis à Paris, puisque déduction faite du trajet SNCF, de la chambre d’hôtel et des frais de bouche, il ne me restera plus rien. Contre une demi-heure de lecture (et souvent l’invitant suggère que pour 200 euros c’est 20 minutes, mais que pour 300 ou 350, faut tenir trois quarts d’heure), on m’offre un week-end à Paris, et c’est assez souvent ce que je me suis entendue dire ces derniers temps, public ou privé : oh, ben, ça vous fait un petit week-end à Paris en plus, en somme, vous n’avez pas à vous plaindre, puisque par dessus le marché et aux frais de la princesse, vous prenez du bon temps dans la capitale – et bien sûr que c’est gentil, comme remarque, bien sûr que c’est gentiment dit.

      Par conséquent c’est l’automne dernier, en 2014, que je me suis définitivement rendue à l’évidence : les fondations privées n’allaient pas me couvrir de biftons, elles s’étaient mises à faire avec les poètes et les performers ce qu’elles faisaient depuis longtemps avec les artistes : un échange de nom contre une défiscalisation. Ce que permettait la poésie devenue un aspect de l’art contemporain c’était ça, mais en moins cher, et le pognon qui me serait revenu si elles avaient payé leurs impôts m’était par elles en partie reversé, prestige en plus (luxe, haute-couture) à condition que je tienne trois quarts d’heure ou que j’utilise les Nouvelles Technologies – et que j’évite les sujets qui fâchent. En fait, c’était à peu près la même chose que pour la charité, système parfaitement rodé aux Etats-Unis : l’entreprise, subventionnée en partie pour cela par l’Etat, versait au coup par coup et aléatoirement, à Pierre ou à Paul, en fonction de la stratégie de communication en cours, des aides qui autrement auraient été réparties sans avoir à être associées à l’idée d’aumône (ou de mécénat).2

      Quand on commence à prendre de l’âge – ce qui est mon cas -, on craint parfois que les petites tactiques mises au point dans notre jeunesse pour faire face aux impondérables, et qui étaient ad hoc alors, n’aient pas envie de vieillir avec nous et continuent à pointer leur nez en toutes circonstances, histoire de montrer qu’elles sont encore vaillantes. Par exemple, c’était la période du je-préfère-ne-pas, mais c’était aussi la période du allons-y-tous-azimuts. On pourrait opposer qu’il y a contradiction entre le je-préfère-ne-pas et le allons-y-tous-azimuts. Eh bien, pas du tout. En tout état de cause, notre jeunesse a semblé résoudre pendant un bon moment cette contradiction apparente en y allant à fond, y compris dans la retenue. D’abord, l’idée, dans les années 90, ç’avait été de faire en public, et peu importe le lieu et les circonstances, si bien que quand je veux me marrer un coup avec des copains, je leur raconte toujours quelques-unes de mes lectures de ces années-là, celle où j’avais lu sans micro des Remarques au milieu d’une concentration de voitures anciennes dans un petit village du sud-ouest, et comment je m’étais penchée par la fenêtre en hurlant sur un conducteur en casquette et lunettes de pilote automobile, ou alors une lecture au festival de Rotterdam, présentée par un célèbre animateur (en fait, c’était un peu comme si Arthur avait introduit Jean-Christophe Bailly à Bobino), ou encore l’une de mes rares lectures en fac, installée sur une chaise dans une salle devant trois personnes assises sur trois chaises, la prof et deux étudiantes, tandis qu’on passait sans interruption dans le couloir, derrière la vitre, ou encore une autre, tiens, en plein mistral sur une placette provençale, les feuilles s’étaient envolées, et une fille au loin avait crié un truc du genre Dégage, connasse. Bref, lire n’importe où n’importe quand, c’était l’idée, et qu’il ne fallait rater aucune occasion de toucher un public, c’est-à-dire quelqu’un dans le public, et encore mieux, quelqu’un là par hasard dans le public, quelqu’un qui ne connaissait pas la poésie ni ce type de performance et voilà, qui, d’un coup, les découvrirait, ce gars-là on devait aller le chercher jusque dans les bars et les autobus RATP, ce qu’on faisait était tellement puissant que de toute façon, ça pouvait marcher jusque dans les festivals de danse-contact et les festivals de Métal, et alors pourquoi pas les inaugurations pleines de bourgeoises en Louboutins, pourquoi est-ce qu’on les priverait de notre poésie, de quel droit on s’abstiendrait face aux hipsters héritiers de Total et pourquoi faire le Bartleby devant des gars de l’ESSEC échoués là entre deux vernissages, et où pouvait bien se situer, à l’époque, la limite entre cette posture clairement mythomane, enthousiaste, généreuse, à la ramasse, et le retrait sec d’un Blanchot donné comme modèle ultime dans les années 70/80 ? Une autre idée de l’époque, qui nous permettait d’aller nous exprimer jusque chez Cartier, son theatrum botanicum et ses diamants, c’est qu’il fallait prendre le pognon là où il était, chez les riches, sans état d’âme, et ça c’était la position des plus extrémistes à la gauche de la gauche. Mais aussi, comment faire la différence, dans une soirée Cartier, entre les extrémistes de la poésie qui y vont juste pour piquer le blé et les autres, qui y vont juste pour faire une performance ?

      Question Cartier, depuis le temps, j’ai un lot d’anecdotes – c’est un peu comme Alphonse Daudet sur la Provence à l’époque des Lettres de mon Moulin. D’ailleurs, on devrait se souvenir un peu plus du début de La chèvre de monsieur Seguin, l’une de mes histoires préférées, puisque c’est avec elle que j’ai appris à lire. Le voici, ce début :

      A M. Pierre Gringoire, poète lyrique à Paris.

      Tu seras toujours le même, mon pauvre Gringoire !

      Comment ! on t’offre une place de chroniqueur dans un bon journal de Paris, et tu as l’aplomb de refuser… Mais regarde-toi, malheureux garçon ! Regarde ce pourpoint troué, ces chausses en déroute, cette face maigre qui crie la faim. Voilà pourtant où t’a conduit la passion des belles rimes ! Voilà ce que t’ont valu dix ans de loyaux services dans les pages du sire Apollo… Est-ce que tu n’as pas honte, à la fin ?

      Fais-toi donc chroniqueur, imbécile ! Fais-toi chroniqueur ! Tu gagneras de beaux écus à la rose, tu auras ton couvert chez Brébant, et tu pourras te montrer les jours de première avec une plume neuve à ta barrette…

      Non ? Tu ne veux pas ?… Tu prétends rester libre à ta guise jusqu’au bout… Eh bien, écoute un peu l’histoire de la chèvre de M. Seguin. Tu verras ce que l’on gagne à vouloir vivre libre.

      Amusant que nos mécènes et gouverneurs actuels aient pris le soin de nous avertir il y a cent cinquante ans par la bouche d’Alphonse Daudet, non ? Tu verras ce que l’on gagne à vouloir vivre libre.

      Or, dans le conte, la chèvre n’est pas cynique.

      Mais passons à l’anecdote : au début des années 2000, SB et XB font de la musique ensemble. Le CD qu’ils enregistrent, ils l’appellent Donne-moi ton sperme. Je ne sais pas si c’est de bon goût, en tout cas ça en a. A l’invitation de Cartier, toujours friand d’« événementiel », ils proposent un concert intitulé Donne-moi ton sperme – un concert de promo du CD, en quelque sorte. Se manifeste alors ce qu’on appelle entre nous le syndrome de l’algue (faire l’algue : se mouvoir d’avant en arrière et de gauche à droite pour retarder le moment de faire ou de dire quelque chose ; possible par le corps ou par la voix, par exemple au téléphone ; mode de communication relativement courant dans les institutions, qu’elles soient publiques ou privées, qui en font une fonction du langage à part entière) : … ce titre (mouvement d’algue)… vous êtes sûrs… (mouvement d’algue)… c’est que (mouvement d’algue)… ça peut peut-être (mouvement d’algue)… choquer notre public (mouvement d’algue)… non vraiment : c’est impossible (fin à la Daudet).

      Résumé : on peut, pour une même prestation poétique, être juste défrayé, ou bien logé dans un quatre étoiles, ou bien gagner un treizième mois de salaire ou à peine de quoi se payer un pull, etc, en fonction du budget de la puissance invitante – et sans doute de diverses autres considérations : à raison, on ne versera pas cinquante euros à Guyotat s’il se déplace pour une lecture. C’est autant la prestation qui est payée que le poète. Autant le travail que la personne. C’est que la poésie est une activité comme une autre, de ce point de vue (pourquoi payer un cadre quatre fois ce qu’on paye un ouvrier ? Quelque chose là-dedans est sur-évalué, ou sous-évalué…). Dans son essai sur la force politique des images3, l’historien Patrick Boucheron rappelle que Lorenzetti, le peintre qui peignit la série de fresques intitulées « Les effets du bon et du mauvais gouvernement » dans la salle de la paix du palais public de Sienne, fut d’abord rémunéré par la ville à la tâche, en tant que chef de chantier, avant d’être reconnu – et c’était nouveau, ça venait de sortir – comme artiste au sens moderne, et donc actuel, du terme, ce qui, étant donné la période pendant laquelle il exerçait, lui permettait d’être également et indissociablement philosophe et politique – sa peinture était un « acte civique », selon Boucheron. Les temps que nous traversons depuis et qui nous badigeonnent font que lorsque nous sommes identifiés comme poète (ou écrivain), si nous voulons dire quelque chose de politique, par exemple, nous devons le signaler, comme si nous mettions une petite cloche au poème pour accompagner, parce que sinon on ne sait plus sur quel pied danser (alors, vous êtes plutôt artiste ou intellectuel de gauche ? plutôt pompier ou examinateur ?). Un moyen simple de vérifier qu’encore aujourd’hui, malgré les prétendues hybridations, mixages, inter- et multi-médias, les domaines sont étanches et séparés, c’est que certains philosophes prennent bien soin d’expliquer que la poésie est au-dessus de la philosophie, c’est une philosophie, mais au-dessus de la philosophie, qui permet de connaître autrement mais mieux, cependant que certains poètes expliquent que la poésie, c’est en dessous de la philosophie, une forme de connaissance similaire à la philosophie mais tout de même un peu en dessous. L’important, d’ailleurs, ce n’est pas la hiérarchie posée mais la séparation maintenue et l’assignation de chacun à une tâche qui lui serait propre. Bref, pour en revenir à ce que je disais, ce n’est pas mon travail qu’on rémunère, c’est moi qu’on paye. Et je crois que si le type de travail que je fais et le temps que j’y passe peuvent être évalués (même si c’est difficile et à discuter), en revanche, je ne vois pas très bien ce que je vaux. On dira : tu vaux le nombre de livres que tu vends. Et c’est en effet comme ça que ça se passe. Houellebecq est plus important que Guyotat. Houellebecq a de l’argent, pas Guyotat.

      Que l’activité artistique est soumise à l’économie de marché comme n’importe quelle autre, ce n’est pas une information nouvelle. Dans un texte qui ne se contente pas de s’amuser avec la langue managériale en la parodiant4, Martin Le Chevallier explique comment il a fait appel à une agence spécialisée afin de « réussir en art grâce aux méthodes du Consulting ». C’est l’agence qui résume les attentes du client dans une formule : « Un défi majeur pour Martin Le Chevallier : devenir un artiste de premier plan.» Le défi n’est pas de réaliser une œuvre de premier plan, ce qui conduirait logiquement à devenir un artiste de premier plan, mais de devenir d’abord un artiste de premier plan – ce qui permettra de lire rétrospectivement l’œuvre comme une œuvre de premier plan. La valorisation de la personne de l’artiste nécessite l’effacement de l’œuvre ; c’est lui qui le vaut bien, non ce qu’il fabrique ; on évalue donc l’artiste sans son œuvre (non pas « sans œuvre »); mais selon quels critères évaluer un individu, sinon des critères moraux, et plus spécifiquement les critères moraux en usage dans l’entreprise, puisque ce sont ces mêmes critères qui aujourd’hui sont partout en usage ? L’artiste est-il sérieux ? accessible ? disponible ? créatif ? réaliste mais ambitieux ? De là, pour l’œuvre : est-elle sérieuse ? accessible ? innovante ? réaliste mais ambitieuse ? etc. Encore embarrassé par la légende ou les petites mythologies liées à l’artiste dans sa version moderne, Martin Le Chevallier déclare souhaiter : « une reconnaissance qui [le] laisserait libre de prendre un chemin ou un autre, de produire ou de ne pas produire, tout en continuant à manger. » Autrement dit, Martin Le Chevallier souhaite une reconnaissance qui ne soit pas indexée sur son travail mais sur sa personne – faîtes-moi confiance, et puisque je n’ai rien de concret à vous proposer pour le moment, la confiance doit suffire : spéculez donc sur cette confiance. C’est là que le désir de l’artiste rejoint, hélas, celui du marché. Un marché qui n’achète plus des objets (d’art) ou des propositions (artistiques) mais des supports à spéculation, de sorte que, d’une certaine manière, la marchandise elle-même se retire en devenant support – un peu comme le métal (précieux ou non) disparut dans le billet de banque, puis le billet de banque dans l’échelle logarithmique. Ce que l’agence de Consulting propose à l’artiste de vendre, puisque c’est ce qu’achètent le marché et les institutions, c’est une « position de référence ». Comme le texte le rappelle en conclusion, les « flux financiers dominants sont orientés vers les valeurs sûres, la spéculation et le second marché » – mais les trois sont-ils séparables, dans la mesure où les collectionneurs émergents spéculent sur des valeurs sûres qu’ils revendent ensuite en fonction de l’air du temps ou de leurs propres besoins ? L’argent a gagné(c’est la conclusion de Judith Benhamou-Huet), et si l’argent a gagné, ce n’est pas seulement l’art (support à spéculation) qui a perdu, c’est aussi l’artiste (nouveau support à spéculation) – le suicide de Mike Kelley nous en a récemment averti ; on aura beau jeu de l’expliquer par une dépression personnelle, comme on le fait pour un employé de France-Télécom : ils sont morts pour les mêmes raisons.

      Parler travail et parler de travail, c’est la chose dégoûtante à laquelle a du mal à se résoudre le « milieu culturel » – donc les poètes qui en font partie. Aussi prend-on bien soin de dire plutôt « activité » ou « passion », quand on parle d’art et de poésie, pour soigneusement les distinguer du travail salarié ou des « interventions » payées au lance-pierre qui, par transfert, permettent de vivre « en poésie ». Tant que le travail artistique ne sera pas reconnu et défini comme un chantier ou un laboratoire – au premier degré, littéralement et non métaphoriquement -, tant qu’on lira métaphoriquement Rimbaud (« d’autres horribles travailleurs »), tant qu’on refusera (ou qu’on omettra, par intérêt et non par pudeur) de considérer le travail artistique comme un travail et d’appeler un chat un chat (car je bosse, présentement), tant qu’on le fera, plus ou moins consciemment, pour ne pas être assimilé et confondu avec la plèbe des travailleurs ordinaires, tant qu’on contribuera à faire perdurer la légende de l’artiste moderne en croyant qu’elle nous protège alors qu’elle ne fait que nous exposer davantage à la dureté des temps en nous isolant, et par cet isolement, empêche qu’on envisage de possibles actions communes, des actions qui aillent au-delà du collectif ad hoc ou des associations provisoires qui se sont multipliées ces dernières années (pour, comme le rappelle Le Chevallier, compenser l’atomisation du marché de l’art, la fin des galeries, etc), des actions qui ne regroupent pas seulement des artistes ou des intellectuels précaires (mais c’est déjà ça) et iraient à la rencontre des autres travailleurs, nous pourrons dire non seulement que nous avons largement contribué à installer la situation calamiteuse dans laquelle nous sommes, nous, mais qu’en plus nous y avons contribué pour tous les autres en pariant essentiellement sur notre propre tête – « au cas où », « tôt ou tard », comme diraient les économistes, qui sait, ça peut tomber sur moi, je peux enfin réussir en art -, et en validant ainsi le fait que parier sur sa propre tête est le bon modèle, le modèle à suivre. »

      • #108883 Répondre
        Claire N
        Invité

        Merci Graindorge
        Je n’avais pas encore lu cette autrice
        Elle est très drôle en plus
        Le passage du paiement avec la valise à bifton est excellent

        • #108887 Répondre
          Claire N
          Invité

          Elle fait ressortir l’impossibilité d’un rapport marchand entre l’argent et la poésie
          C’est forcément ou contrebande ou aumône
          Y a pas elle glisse entre ses filets
          C’est l’enfant le plus voyou des muses

          • #108901 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            Nathalie Quintane, si tu passes par là, merci pour ce texte. J’ai bien noté dans le fil Bonnes nouvelles  » Chemoule, un chat français »
            @Claire : ce texte m’a bien amusée

             » La porte s’ouvrit sur une pièce anormalement grande (ce qui me laisse à penser que nous avons pour la plupart l’habitude de vivre dans des pièces anormalement petites)  » avant la scène  » mafieuse » de la valise pleine de biftons.

            la scène du poète au  » jardin de la poésie » qui AR.TI.CU.LE qu’il veut son fric tout de suite. La dame qui AR.TI.CU.LE par mimétisme que ça va pas être possible…. Larmes de rire
            Et puis…

            Elle souligne bien l’intérêt de ne pas tomber dans le piège de l’exception de l’artiste: l’artiste est un travailleur parmi les travailleurs.
            « tant qu’on le fera, plus ou moins consciemment, pour ne pas être assimilé et confondu avec la plèbe des travailleurs ordinaires, tant qu’on contribuera à faire perdurer la légende de l’artiste moderne en croyant qu’elle nous protège alors qu’elle ne fait que nous exposer davantage à la dureté des temps en nous isolant, et par cet isolement, empêche qu’on envisage de possibles actions communes, des actions qui aillent au-delà du collectif ad hoc ou des associations provisoires qui se sont multipliées ces dernières années (pour, comme le rappelle Le Chevallier, compenser l’atomisation du marché de l’art, la fin des galeries, etc), des actions qui ne regroupent pas seulement des artistes ou des intellectuels précaires (mais c’est déjà ça) et iraient à la rencontre des autres travailleurs, nous pourrons dire non seulement que nous avons largement contribué à installer la situation calamiteuse dans laquelle nous sommes, nous, mais qu’en plus nous y avons contribué pour tous les autres en pariant essentiellement sur notre propre tête »

      • #108902 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Oublié d’ajouter les références 1,2,3,4 du texte:

        1 Gwenaëlle Stubbe a publié, entre autres, Salut, salut, Marxus (Al Dante, 2006) et Ma tante Sidonie (P.O.L., 2010).

        2 cf. l’article de Benoît Bréville, « La charité contre l’état », publié par Le Monde Diplomatique en décembre 2014. http://www.monde-diplomatique.fr/2014/12/BREVILLE/51013

        3. Patrick Boucheron, Conjurer la peur, éd. du Seuil, 2013.

        4. Isabelle Bruno, Emmanuel Didier, Julien Prévieux, en lecture libre : Statactivisme, comment lutter avec des nombres, Zones, 2014.

    • #111003 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      C’ est l’été. Plaisir et chance de se mettre à l’ombre et d’écouter les yeux fermés cette voix dont je ne me lasse pas

      https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-nuits-de-france-culture/biographie-nathalie-sarraute-1ere-diffusion-04-02-1977-9380529

    • #111697 Répondre
      Luc
      Invité

      Si vous voulez apprendre à chaque ligne dans un livre de vulgarisation sur des mécanismes du vivant :

      « La truite et le perroquet  » de Bill François (biophysicien et normalien).
      Et ses ouvrages précédents aussi.

      C est excellent! Celui-ci est consacré essentiellement aux poissons mais aussi d anthropologie.

      Vraiment même si vous connaissez pas mal de choses en ce domaine mais on ignore tous ce qu il se passe sous l eau, c est époustouflant de par exemple constater qu une tribu amazonienne sait depuis des siècles modifier les couleurs des plumes de perroquet via le venin cutané de batraciens (technique du tapirage)

      Etc

      Autant les ouvrages de Baptiste Morizot sont très vaporeux, obscurs et verbeux , ceux de Bill François témoignent de ce qui est entrain de disparaître : à savoir la vie et les façons d habiter le monde sans le dégrader qu elles soient le fait d humains ou d anguilles (dont on ne sait toujours pas comment elles se reproduisent)

      Anguilles qui continuent d aller se reproduire uniquement dans le golfe des sargasses depuis la pangée dans une mémoire de millions d années!
      Elles parcourent plus de 6000 kms sans s alimenter quand au début de la mer des sargasses leur trajet se comptait en quelques dizaines de kms.

    • #111698 Répondre
      Luc
      Invité

      Et 90 % des anguilles ont disparu en 50 ans alors que dans les années 70, l anguille représentait la moitié de la biomasses piscicole mondiale.

      On n a pas idée de tous les savoirs que nous avons perdus et que quelques peuples possèdent encore , les rares ayant survécu au terrassement technique et à la cupidité .

      Des savoirs qui ne nous soumettaient pas mais au contraire nous donnaient pleine autonomie et pleine présence au monde

    • #111797 Répondre
      Claire N
      Invité

      Merci Luc
      « on ne sait toujours pas comment elles se reproduisent »
      De mon coté, en cadeau j’avais reçu le petit livre
      De John Muir «  juin dans la Sierra « 
      Journal de bord d’un botaniste, peut etre un pionnier de l’écologie
      Le style est un peu «  lourd «  parfois
      Mais lorsqu’il nous présente le «  raisin des ours « 
      Ou les tulipes Mariposa
      , il ne lâchera pas leur compagnie au fil des pages
      Moi qui avais parfois tendance à trouver les nominations botaniques dans les descriptions assommantes
      Au fil de la marche, de la transhumance je comprends la présentation de ces personnages
      «  comme bien des choses qui ne sont d’aucune utilité pour l’homme, il n’a guère d’amis, et la question «  pourquoi à t’il été créé ? »revient inlassablement, sans que personne songe à s’aviser qu’il a peut être ete. Crée en premier lieu pour lui même.

    • #125160 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

       » Stand out of our light » de James Williams, 2018
      Je ne sais pas si il a été traduit en français.
      Sorti en Espagne en 2021 :
       » Clics contra la humanidad »
      Libertad y resistencia en la era de la distracción tecnológica »
      James Williams a travaillé 10 ans chez Google où il s’est distingué comme l’un des stratèges les plus talentueux. Il a reçu la plus importante reconnaissance de la compagnie : le Founders Award.
      Ayant pris conscience de l’impact négatif de la technologie digitale sur les usagers, il abandonne Google pour aller étudier à l’ Université de Oxford. Il en sort avec un Doctorat en Philosophie et en Éthique de la Technologie.
      Williams est co-fondateur, avec Tristan Harris, de l’organisation Time Well Spent ( l’actuel Center for Humane Technology), qui plaide, prône une technologie moins invasive et plus respectueuse des personnes.
      Il est actuellement chercheur au Centre Uehiro d’éthique Pratique de Oxford et consultant technologique. Il écrit régulièrement dans l’Observer
      et Wired.
      *******
      À la page 86, il nous reporte une expérimentation de  » contagion émotionnelle » organisée en 2014 par Facebook et une équipe de chercheurs de l’université de Cornell.
       » Sur un échantillon de 700000 personnes, pendant une semaine, on réduisait le nombre de messages négatifs ou positifs afin d’identifier les traces de contagion émotionnelle. L’équipe a découvert que lorsque les usagers lisaient moins de messages négatifs, leurs propres messages contenaient un pourcentage moindre de mots négatifs. Idem pour les mots et messages positifs. Bien que minime quantativement, l’effet persuasif du contenu émotionnel des messages des usagers était indéniable.
      L’expérimentation en a conduit plus d’un à s’interroger sur les procédés éthiques de celle-ci, mais la majeure partie des objections qu’elle a suscitées se basait sur la manipulation des usagers par Facebook.
      Clay Johnson, fondateur de l’entreprise de marketing politique Blue State Digital pense que  » l’expérimentation de « transmission de colère » sur Facebook est terrifiante. »
      ****
      Plus loin…
       » Au delà des protestations, est passé inaperçue le fait que Facebook se serait décidé *enfin à étudier les effets positifs ou négatifs sur les émotions des usagers, ce qui apparemment ne lui était jamais passé par l’esprit jusque là.
      C’est précisément ce genre d’étude qui permettrait au public de dire » bon, ok, maintenant on sait que vous pouvez mesurer ces choses, alors, svp, commencez à les utiliser pour notre bénéfice! ». Mais comme d’habitude, cette réponse possible à été tue par la propre dynamique de l’économie de l’attention. »
      *******
      De la quatrième de couverture, je traduis aussi:
      – » Comment pouvons-nous défendre notre autonomie et notre capacité de réflexion, tout ce qui nous permet de  » vouloir ce que nous voulons vouloir » au lieu de vouloir ce qu’ils veulent que nous voulions ?
      – Avec un pied dans la Grèce ancienne et l’autre dans la Silicon Valley,  » Stand out of our light » éclaire un des problèmes les plus urgents de notre temps.
      – Des mécanismes minent la volonté humaine, leurs effets peuvent être irréversibles si nous n’agissons pas à temps.
      – Pour James Williams  » la libération de l’attention humaine est peut-être la lutte éthique et politique de notre temps. »

    • #125181 Répondre
      bibinard
      Invité

      jjee le li pa vos pavais

    • #129085 Répondre
      Catty Loubier
      Invité

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    • #129374 Répondre
      Dr Xavier
      Invité

      Maud Simonet revient, c’est la sociologue spécialiste du bénévolat. « (In)volontaires aux JO » s’intéresse aux près de 50 000 bénévoles recrutés pour les JO. Sans grande surprise ce bénévolat avait toutes les caractéristiques d’un salariat déguisé. Courte recension dans Le Monde ci-dessous.
      .
      Face à ce constat, Mme Simonet s’interroge : « Pourquoi les volontaires, malgré leur perception ambivalente, et parfois très critique, du franchissement des frontières du bénévolat (…) ont-ils (…) poursuivi et même valorisé leur volontariat pour les Jeux ? » L’autrice s’appuie notamment sur la recherche en sociologie pour expliquer ce phénomène. Elle montre ainsi que les enjeux soulevés par l’expérience des JOP recoupent ceux identifiés, plus généralement, dans le travail gratuit. Elle identifie tout d’abord la marque du labor of love, ou « travail de l’amour ». « La dimension laborieuse (…) est déniée, masquée par le fait qu’elle est exercée au nom de valeurs, ici la passion du sport », résume-t-elle.
      .
      A cela s’ajoute la notion plus récente de hope labor, le « travail de l’espoir », désignant un « travail gratuit exercé aujourd’hui dans l’espoir de décrocher le boulot de ses rêves demain ». Une « promesse du travail gratuit » à laquelle auraient été sensibles certains volontaires, et qui a été « particulièrement institutionnalisée », précise l’autrice. En témoigne l’envoi aux volontaires, à l’issue de leur mission, d’un « badge virtuel » à placer dans leur CV et détaillant l’ensemble des compétences acquises durant les Jeux.

      • #129378 Répondre
        begaudeau
        Invité

        Le travail pauvre voire gratuit a toujours tenu sur cette embrouille, qui tient de l’abus de faiblesse. Aux stagiaires on a toujours dit : ca te fera une expérience.
        La rémunération du bénévolat : une ligne sur le CV. Qui donnera accès à un autre poste bénévole
        L’inventivité du capital pour ne pas payer ou sous-payer le travail qui l’engraisse a toujours été admirable.

      • #129402 Répondre
        Luc
        Invité

        bénévolat, stages, PMSP de FTravail,je suis passé dans mes 40 et quelques métiers par toutes ces cases.

        Quand j’étais rédacteur à mon compte, mes premiers papiers (que j’estime pourtant être les meilleurs et qui m’ont demandé le plus de recherches) n’étaient pas rémunérés et les suivants l’ont été maigrement par une boîte de conseil pourtant pas pauvre, le consultant me rémunérant, pourtant pas très qualifié, disait : »ca va t’apporter de la visibilité ».

        Visibilité MY ASS

        Là à 43 ans, je sors d’un nouveau stage à peu près 30 ans après mon premier stage de 3 eme .
        30 ans donc, 5 stages.
        (malgré les (trop) longues études supérieures.)

        bénévolat en centre de soins faune sauvage et assos protection de la nature……..

        Stage en radio, tv, agence conseil sports de nature, agence de voyage, boîte de matériaux construction………

        • #129437 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          « bénévolat, stages, PMSP de FTravail,je suis passé dans mes 40 et quelques métiers par toutes ces cases. »
          Garde rapprochée, escort? Jamais?

    • #131115 Répondre
      graindorge
      Invité

      Un extrait.
      Sarrasine
      Honoré de Balzac

      À monsieur Charles de Bernard du Grail.

      J’étais plongé dans une de ces rêveries profondes qui saisissent tout le monde, même un homme frivole, au sein des fêtes les plus tumultueuses. Minuit venait de sonner à l’horloge de l’Élysée-Bourbon. Assis dans l’embrasure d’une fenêtre, et caché sous les plis onduleux d’un rideau de moire, je pouvais contempler à mon aise le jardin de l’hôtel où je passais la soirée. Les arbres, imparfaitement couverts de neige, se détachaient faiblement du fond grisâtre que formait un ciel nuageux, à peine blanchi par la lune. Vus au sein de cette atmosphère fantastique, ils ressemblaient vaguement à des spectres mal enveloppés de leurs linceuls, image gigantesque de la fameuse danse des morts. Puis, en me retournant de l’autre côté, je pouvais admirer la danse des vivants ! un salon splendide, aux parois d’argent et d’or, aux lustres étincelants, brillant de bougies. Là, fourmillaient, s’agitaient et papillonnaient les plus jolies femmes de Paris, les plus riches, les mieux titrées, éclatantes, pompeuses, éblouissantes de diamants ! des fleurs sur la tête, sur le sein, dans les cheveux, semées sur les robes, ou en guirlandes à leurs pieds. C’était de légers frémissements de joie, des pas voluptueux qui faisaient rouler les dentelles, les blondes, la mousseline autour de leurs flancs délicats. Quelques regards trop vifs perçaient çà et là, éclipsaient les lumières, le feu des diamants, et animaient encore des cœurs trop ardents. On surprenait aussi des airs de tête significatifs pour les amants, et des attitudes négatives pour les maris. Les éclats de voix des joueurs, à chaque coup imprévu, le retentissement de l’or se mêlaient à la musique, au murmure des conversations ; pour achever d’étourdir cette foule enivrée par tout ce que le monde peut offrir de séductions, une vapeur de parfums et l’ivresse générale agissaient sur les imaginations affolées. Ainsi à ma droite la sombre et silencieuse image de la mort ; à ma gauche, les décentes bacchanales de la vie : ici, la nature froide, morne, en deuil ; là, les hommes en joie. Moi, sur la frontière de ces deux tableaux si disparates, qui, mille fois répétés de diverses manières, rendent Paris la ville la plus amusante du monde et la plus philosophique, je faisais une macédoine morale, moitié plaisante, moitié funèbre. Du pied gauche je marquais la mesure, et je croyais avoir l’autre dans un cercueil. Ma jambe était en effet glacée par un de ces vents coulis qui vous gèlent une moitié du corps tandis que l’autre éprouve la chaleur moite des salons, accident assez fréquent au bal. – Il n’y a pas fort longtemps que monsieur de Lanty possède cet hôtel ? – Si fait. Voici bientôt dix ans que le maréchal de Carigliano le lui a vendu… – Ah ! – Ces gens-là doivent avoir une fortune immense ? – Mais il le faut bien.
      Quelle fête ! Elle est d’un luxe insolent. – Les croyez-vous aussi riches que le sont monsieur de Nucingen ou monsieur de Gondreville ? – Mais vous ne savez donc pas ? J’avançai la tête et reconnus les deux interlocuteurs pour appartenir à cette gent curieuse qui, à Paris, s’occupe exclusivement des Pourquoi ? des Comment ? D’où vient-il ? Qui sont-ils ? Qu’y a-t-il ? Qu’a-t-elle fait ? Ils se mirent à parler bas, et s’éloignèrent pour aller causer plus à l’aise sur quelque canapé solitaire. Jamais mine plus féconde ne s’était ouverte aux chercheurs de mystères. Personne ne savait de quel pays venait la famille de Lanty, ni de quel commerce, de quelle spoliation, de quelle piraterie ou de quel héritage provenait une fortune estimée à plusieurs millions. Tous les membres de cette famille parlaient l’italien, le français, l’espagnol, l’anglais et l’allemand, avec assez de perfection pour faire supposer qu’ils avaient dû longtemps séjourner parmi ces différents peuples. Étaient-ce des bohémiens ?

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