Accueil › Forums › Forum général › Que penser de l’idée de »métier »?
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Isaac
InvitéBonjour,
Je m’adresse à vous en tant que jeune homme (étudiant en gros) qui s’interroge sur la nécessité du métier.
Que ce soit avec le corporatisme médiéval ou le libéralisme tel que conçu par Adam Smith, les systèmes économiques employés en Occident insistent sur la nécessité qu’un individu soit spécialisé dans un domaine. En gros, un homme doit correspondre à un métier, une profession ou une fonction qui lui est propre et qui ne varie pas au cours du vécu: ce qui me semble être la base du collectivisme fascisant qui s’oppose à l’individualisme.
Je voudrais donc savoir si au sein de la gauche libertaire d’aujourd’hui (car il me semble que le socialisme ouvrier et libertaire d’antan défendait l’idée de la tournante des tâches) on considère la spécialisation comme nécessaire (au vu de la complexité et la fragilité du monde et des sociétés, qui sont soit objectives et dans ce cas le métier est nécessaire, soit des croyances imposées par le capital et autres instruments d’oppression afin d’organiser l’économie pour ses propres intérêts et dans ce cas, LE métier n’est pas nécessaire ) ou si, au contraire, on considère qu’à terme, les individus »libérés » des contraintes économiques, culturelles etc. doivent pouvoir aspirer à la maîtrise d’une diversité de domaines aussi bien pratiques que théoriques sans être associés à »UNE » fonction dans la société?
On parler beaucoup de la diversité de genre à gauche mais je n’entends quasiment rien (ou je suis mal renseigné) sur la diversité professionnelle ou technique, c’est à dire sur la volonté d’organiser une société au sein de laquelle un individu a la possibilité d’oeuvrer au sein d’une multitude de domaines.
Merci -
Emile Novis
InvitéJe trouve que cette question est difficile à traiter, car il y a beaucoup de renversement possibles. Car ceux qui attaquent le métier, aujourd’hui, ce sont les capitalistes (et notamment leur version néolibérale) : plus de métier, mais de l’employabilité, avec toute la propagande qui va avec (un individu fera plusieurs choses dans sa vie, il ne restera pas toujours dans le même secteur, il devra se renouveler sans cesse, etc.). C’est une des raisons qui pousse les capitalistes à détruire les statuts, et la diversification des activités est presque devenue une injonction politique qui accompagne l’impératif de l’adaptation (voilà pourquoi le capitalisme raisonne en termes de « compétences » décorrélées d’un métier particulier).
A vrai dire, nous sommes pris en étau : certes, le métier tend, peut-être, à enfermer plus ou moins l’individu dans une spécialisation durant toute sa vie, et on peut y voir une restriction de sa personnalité et une assignation à une fonction particulière; pour autant, le métier, et la structure sociale qui tend à l’accompagner (statuts, habitudes collectives, savoir-faire, expérience etc.) permet une stabilité temporelle et une maîtrise plus grande des travailleurs relativement à leur milieu professionnel. Il peut y avoir une fonction morale et politique du métier qui crée une assise solide et un repère clair dans la vie d’un individu. J’aime beaucoup la distinction que fait Barbara Stiegler, distinction inspirée de Nietzsche, entre le flux et la stase : la vie a besoin de stase, de milieu relativement permanent pour s’orienter dans le monde et affronter le flux de l’existence. Quand tout devient flux, « liquide », le psychisme développe des pathologies graves qui tendent à détruire les individus et les structures sociales nécessaires à la vie morale et politique des gens.
A cela s’ajoute la question de la division sociale du travail : peut-on réellement s’en passer? Nos sociétés techniques, avec un fort degré de développement, peuvent-elles vraiment se passer de la spécialisation et de ses conséquences?-
Isaac
InvitéOui la question est difficile à traiter mais je pense qu’il faut faire attention à l’heure où la droite s’appuie sur »l’évidence » et le »bon-sens » au fait de ne pas hésiter à questionner un certain nombre de choses: ne pas hésiter à rêver (avec rationalité) car j’ai l’impression qu’il y a une sorte de terreur qui s’est installé avec l’extrême-centre qui pousse à avoir une analyse »raisonnable » et »modéréé » de la situation qui finalement n’est qu’une analyse compromise avec l’ordre établi, c’est à dire qui ne considère pas comme possible de le fait de révoquer des »pouvoirs » et des »structures » en place et la »raisonnabilité » de l’analyse n’est déterminée qu’en cela qu’elle s’adapte aux pouvoirs en place (qui se fonde sur des choses vachement irrationnelles en fait)
Personnellement, je pense qu’il faut sortir de la honte de la radicalité dans la mesure où, oui, il faut être radical et remettre en question la »racine » du système qui lui aussi est très radical et largement plus irrationnel que les attentes des individus vis à vis de la cité et de son organisationPour en revenir au sujet, peut-être que mon jeune âge fait que j’ai été biberonné à la propagande néolibérale et que l’idée de ne pas avoir de métier, de prétendre à une multitude d’activités dans la vie me fait triper à cause de ça
J’ai quand même des doutes…
Si le néolibéralisme permet le »plus de métier », le rend il possible? Mets-il réellement en place une politique pour émanciper les individus du métier? Ou cela est-il réservé à une minorité privilégiée de la population pour qui l’emploi n’est pas la seule sécurité économique? Minorité privilégiée qui est la seule à avoir la possibilité d’atteindre l’émancipation individuelle permise et à laquelle on nous somme de nous identifier d’ailleurs (comme si nous étions tous dans la même situation).
Je crois que la nuance est là. Ils ont beau dire »plus de métier », on a beau trouvé ça cool, la manière dont ils organisent les choses nécessite des gens de métier.
D’autant plus que l’autre cas d’employabilité déconnectée du métier (en dehors de l’entrepreneur qui se réinvente dans plusieurs secteurs, ou l’ingénieur ultra-qualifié etc.), ce sont les prolétarisés: employés peu qualifiés pouvant passer d’un secteur à un autre pour faire fonctionner les machines, les automatismes etc. qui les prive de savoir-faire (donc appauvrissement de l’expérience sensible et concrète de la vie) mais qui n’a rien à voir avec le fait de permettre à l’individu de s’épanouir dans une mutlitude de savoirs et de savoir-faire selon son envie (car il faut distinguer le changement de métier par adaptation et contrainte du changement par envie)
Puis, je crois que le néolibéralisme est le mode rusé du capital, la où le fascisme en serait le mode fort: il cède donc un bon nombre de choses positives à la pression exercée par la société civile qui, en effet, demande à raison de l’émancipation individuelle. On arrache ainsi un bon nombre »d’objets » et de »formes » à la logique du système qui nous contraint dans le même temps à adopter sa logique marchande: des choses créés par le capital sont donc aussi le résultat d’une tension exercée avec ce qui s’y oppose (formes que le fascisme cherchera ensuite à supprimer).
Donc je me méfie du truc que je considère un peu réac-compatible du métier comme repère clair pour l’individu
La fragilité de nos sociétés et la nécessité de technologie est quand même quelque chose qui a beaucoup à voir avec la croissance et la crise inévitable et catastrophique qu’elle implique, qui ne fait qu’être retardée par ces moyens là donc je ne sais pas vraiment (je crois qu’il faut vraiment changer radicalement de logique)
Enfin, je pense qu’il y a probablement certains métiers dont la spécialisation est nécessaire (médecine par exemple, faut pas déconner) mais je pense que la pluspart des gens sont quand même contraints à un nombre limités de fonctions alors qu’ils pourraient parfaitement alterner puis y a tout le discours méritocratique en mode »si on ne paye pas bien les médecins, personne ne ferait les 10 années de médecine nécessaires » ce qui est vrai DANS le système, mais qui a aussi beaucoup à voir avec une logique de sélection plus que d’éducation etc. et c’est quand même mieux si un médecin devient médecin par envie et pas par calcul et contrainte économique je pense
Donc finalement la question c’est: les hommes ont-ils besoin qu’on leur foute la pression pour faire quelque chose dans le sens technique du terme ou peuvent ils le faire par envie?
À réfléchir …
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I.G.Y
InvitéEntièrement d’accord sur l’importance de la question. Cela dit je pense aussi que de larges pans de la division du travail n’échapperont pas à la spécialisation — et heureusement, on a hâte de voir un immeuble conçu par un non spécialiste, ou une chirurgie de l’œil de non spécialiste (on observe parfois les dégâts ne serait-ce qu’avec de mauvais spécialistes).
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Cela dit la sur-spécialisation est un cancer absolu. C’est une fabrique de la bêtise (et parfois même, par retour de bâton, de … l’incompétence). Ça donne déjà une boussole pour le présent, toutes choses égales par ailleurs.
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Et si on rêve un peu, il faudrait accoutumer les gens à l’idée qu’un salarié puisse exercer un autre métier, disons, une journée par semaine : exemple, tu es développeur, eh bien le vendredi ça sera manutention à la Poste. On voit déjà la montagne d’opposition qu’une si simple idée susciterait-
françois bégaudeau
InvitéPeut-etre qu’entre le « métier » qui effectivement a un petit passif conservateur, et les compétences (qui soutiennent l’employabilité liquide) s’immiscerait la qualification de Friot, qui s’oppose au flux sans donner dans l’inertie du métier.
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I.G.Y
InvitéL’idéologie dominante a salopé le mot compétence, indéniable. C’est malgré tout pour moi un solide compliment que de qualifier un médecin, un maçon ou un technicien de compétent — on peut certes être compétent à des saloperies, mais un autre mot ne changera pas la donne. Par parenthèse, bien sûr, notion à rejeter pour l’art.
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Sur qualification vs. métier, ça a l’avantage de ré-individualiser un peu tout en ajoutant (au sens de Friot) une sécurité économique, c’est vrai. Mais comme il le dit lui-même, son histoire de qualification, c’est au fond des grades dans un statut, obtenus par des épreuves professionnelles (devant jury ou commission, nécessairement). Or comme « diplôme » est salopé et que ça ne va pas avec une reconnaissance automatique de production de valeur par un salaire actuellement, il le rejette. Notion intéressante néanmoins.J’aime encore mieux celle de « savoir-faire », évoquée d’ailleurs plus haut. Cependant moins cadrable dans un système, moins friotisable. Peut-être plus libertaire? Et comme par hasard, un peu plus apte à rendre compte de l’art?
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Tony
InvitéParfois quand je rêvasse à ce que pourraient être d’autres modes de vie et de production j’essaie de me projeter sans pouvoir y trouver une place,en gros je me dis qu’une des grandes forces du capitalisme c’est de permettre à tout un tas de gens,pas forcément bourgeois,de pouvoir vivre et travailler sans avoir de compétences particulières ni savoir faire particulier,que vont devenir tous ces inutiles dans un tel cadre friotien?
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Carton de Lait
InvitéBah Friot est pour le salaire à vie alors….
Déjà quand tu donnes la latitude financière, et par extension donc temporelle, aux gens pour développer des compétences, ça fait beaucoup moins « ‘d’inutiles ».
Mais bon, commençons déjà par revendiquer le droit d’être « inutile » justement. C’est le système productiviste qui à propagé l’idée que chaque humain doit être utile, c’est-à-dire en gros participer à la vie économique. Après, bon, moi j’aurai vraiment tout fait pour être délibérement « inutile » à la société (j’ai bien dit inutile et pas nuisible mais bon ça….il y en aurait beaucoup pour en débattre), il n’en reste pas moins que chaque fois que je vais acheter du pain je suis utile à l’économie…
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JeanMonnaie
InvitéTu revendiques le droit d’être égoïste, et c’est bien. Cela confirme que la liberté individuelle revendiquée par la gauche n’est rien d’autre que de l’individualisme. D’ailleurs, qu’est-ce que cela pourrait être d’autre ?
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Carton de Lait
InvitéVouloir être inutile à une société capitaliste que l’on rejette n’est pas la même chose qu’être égoiste. C’est plus du domaine de la résistance passive Si j’étais égoiste j’aurais pus décider que j’allais faire « du business » et tenter de devenir riche peu importe ma détestation du système capitaliste. J’aurais pu, comme plusieurs à gauche d’ailleurs, me dire oui bon mais tant qu’à y être, allez, profitons. Je ne condamne pas nécessairement ces gens (ça dépends jusqu’où ils poussent leur vice capitaliste), mais au niveau personnel ça m’a toujours été impossible à faire, j’entends moralement Et comme je l’indique de toute manière il est à peu près impossible d’être pleinement « inutile » à une société pour autant que l’on y vit. Par exemple dans un système où chacun aurait un salaire à vie, nul ne serait à proprement parler inutile car pour vivre nous avons besoin de tout un tas de choses que d’autres produisent donc au pire des pires nous ne serions que consommateurs et pas producteurs.
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Carton de Lait
InvitéC’Est chiant quand même, je t’ai lu. Je déteste mentir.
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Tony
InvitéJe précise que je m’inclus aussi dans ces inutiles dont je parle,pour Friot, et le peu que j’en connais,le salaire est lié à la qualification et donc au métier,les sans métiers seront donc au bas de l’échelle,ce que je veux dire c’est qu’aujourd’hui on peut tout à fait gagner correctement gagner sa vie sans métier particulier,en gros on peut tout à fait vivre avec un job alimentaire qui n’aurait en fait aucun sens dans un système non capitaliste.
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I.G.Y
InvitéNon pour le coup je ne crois pas. D’ailleurs ce que tu appelles le bas de l’échelle des salaires chez Friot c’est le premier niveau sur 3 ou 5 je ne sais plus. Donc proportionnellement un « inutile » au sens où tu l’utilises, gagnera correctement sa vie au sens de Friot. Et un système non-capitaliste aura tout autant besoin qu’un système capitaliste de personnes qui ne sont pas hyper spécialisés, des touche-à-tout. Tout mode de production industriel (je veux dire par là « pour une grande société » qui plus est urbanisée) aura besoin de gens comme ça. Ils seront au contraire tout à fait utiles au contraire (et ils le sont d’ailleurs déjà. C’est surtout les très riches qui sont survalorisés par rapport à eux).
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Tony
InvitéJ’ai des doutes sur le fait qu’on puisse correctement vivre au premier échelon et,si tel est le cas, pourquoi y en a-t-il 5? mais bon peu importe il faudrait regarder en détail et je ne l’ai pas fait,ce que je veux dire c’est qu’aujourd’hui le capitalisme a créé,pour la reproduction du capital,tout un tas d’activités qui n’ont aucun sens mais qui présentent l’avantage de fournir une activité à des gens qui n’ont aucune envie d’acquérir un métier et de gravir des échelons.
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I.G.Y
InvitéOui pour le coup, je ne vois pas de difficulté pour ce que tu appelles les « inutiles » dans un cadre Friot. Ce que le système productiviste a propagé, c’est surtout « une certaine idée » de l’utilité et sa pratique, et donc une certaine idée de la valeur. Idées et pratiques— elles ne font qu’un —, qu’il faut faire bouger.
Dans un autre mode de production, pour moi, ce qui changera le plus n’est pas tellement la palette immense d’activités productives des individus comme elle existe déjà. C’est surtout le circuit de la valeur économique. C’est là tout l’intérêt de Friot : montrer à quel point la circulation de valeur au sens de la Sécu de 46, par exemple, est différent d’une circulation capitaliste.
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Ema
InvitéJe préfère également la notion de savoir-faire à celle de métier, qui enferme l’individu dans un label, une corporation, avec ses intérêts propres. Il est d’ailleurs notable que des tas de gens trouvent le moyen de développer des savoir-faire hautement développés en large de leur profession et de toute rentabilisation. C’est d’ailleurs à çà que de dois une bagnole qui roule encore malgré 280 000 km au compteur et un budget voiture très serré.
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Ema
Invité*en marge
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