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  • Ce sujet contient 10 réponses, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par Graindorge, le il y a 1 mois et 1 semaine.
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    • #148254 Répondre
      Dr Xavier
      Invité
    • #148255 Répondre
      Dr Xavier
      Invité

      Dans Le Nouvel Obs de début mai, Michel Feher échange avec Sophie Bessis, et c’est un bel échange.
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      Dans un livre qui vient de paraître, le philosophe invite à « redevenir juif », comme antidote à la dérive de l’Etat hébreu et de ses soutiens en Occident. Il dialogue avec l’historienne, qui considère la notion de « civilisation judéo-chrétienne » comme une imposture.
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      C’est un livre à la fois stimulant, provocateur et empreint d’une ironie douce et triste. Dans « Redevenir juif », le philosophe Michel Feher défend la culture et la condition des juifs diasporiques, cauchemar des antisémites, contre les fermetures identitaires et la dérive d’Israël. Nous avons souhaité le faire dialoguer avec Sophie Bessis, grande spécialiste de la Tunisie et de l’histoire des juifs orientaux. L’historienne a fait paraître l’année dernière « la Civilisation judéo-chrétienne. Anatomie d’une imposture ». Dans cet ouvrage, elle montrait comment ce concept était apparu dans les années 1980 en se substituant aux origines « gréco-latines » de l’Occident, et au service de quels intérêts mortifères il était utilisé.
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      Dans votre livre, Michel Feher, vous faites référence à un « pacte de blanchiment réciproque » entre les juifs et les gouvernements des pays occidentaux dont ils sont les citoyens. Qu’entendez-vous par là ?
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      Michel Feher Une offre inédite nous est faite, à nous les juifs. On nous propose d’être non seulement des Blancs ordinaires, mais même des Blancs exemplaires, puisque, étant ciblés par des populations du Sud global et les minorités qui en sont issues, nous serions, à en croire certains, la première ligne d’un Occident assiégé. Mais cette offre de blanchité n’est pas gratuite, on nous demande des choses en échange. En particulier de dire que les Blancs sont « sympas », qu’ils ont certes un passé en demi-teinte, des siècles de persécutions antijuives derrière eux, mais que, depuis quelques décennies, ils sont devenus largement irréprochables sur la question de l’antisémitisme. Voilà ce que j’ai voulu décrire : un échange de bons procédés, où nous sommes blanchis racialement pour autant que nous blanchissons moralement les sociétés occidentales.
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      Sophie Bessis Je ne suis pas très à l’aise avec ce vocabulaire de la « blanchité », issu des rhétoriques décoloniales. Pour ma part, ma judéité n’a pas à voir avec la couleur de ma peau, et je préfère parler d’« occidentalité », ce qui permet de replacer l’échange que vous décrivez dans l’histoire longue. Au Moyen Age, le juif était vu comme une incarnation paradigmatique de l’Oriental. Avec les Lumières, les juifs commencent à sortir du ghetto et à se transformer en citoyens européens, puis à être progressivement considérés comme partie intégrante de l’Occident. Ce fut le rôle historique du sionisme, créé au XIX siècle dans la foulée des nationalismes européens, que d’opérer cette jonction, Israël étant voulu par ses fondateurs comme un fragment d’Occident implanté en Orient. Aujourd’hui, le concept de « civilisation judéo-chrétienne », que l’on voit fleurir dans la bouche des dirigeants occidentaux, permet de mettre sous le tapis des siècles de persécutions antijuives tout en défendant les agissements d’Israël. C’est ainsi que Benyamin Netanyahou a pu prendre le parti de Viktor Orbán, meilleur soutien de son pays en Europe, alors que celui-ci menait des campagnes antisémites contre George Soros…
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      M. Feher Aux termes du « pacte » que je décris, la seule manifestation vivace et dangereuse de l’antisémitisme serait l’antisionisme, essentiellement porté par les populations racisées et leurs complices islamo-gauchistes. Certes, toutes les enquêtes montrent que l’antisémitisme est plus prégnant à droite et surtout à l’extrême droite, mais il faut faire mine de ne pas le voir ; d’autant que c’est aussi à droite que le soutien à la politique israélienne est le plus ferme.
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      S. Bessis A l’inverse, toute critique d’Israël, de sa politique ou de son existence en tant qu’« Etat-nation du peuple juif », pour reprendre les termes de sa loi de 2018, est aussitôt cataloguée comme antisémite. On l’a vu avec la navrante proposition de loi Yadan. A ce compte-là, Hannah Arendt aurait fini en prison ! Elle était pour un Etat binational, un foyer juif mais non un Etat juif. Cela dit, s’il n’y a pas d’antisémitisme de gauche, puisqu’il n’y a pas, ou plus, dans ce camp, d’appareillage théorique antisémite, il y a hélas un antisémite à gauche, il ne faut pas se le cacher non plus.
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      Pourquoi estimez-vous, Michel Feher, que ce pacte, moralement réprouvable, est de surcroît un mauvais calcul pour ceux qui l’acceptent ?
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      M. Feher Parce qu’il se fissure. Aux Etats-Unis, c’est assez clair. Toute une partie de la base trumpiste remet désormais en question le soutien américain à Israël. L’influenceur Tucker Carlson en est l’exemple le plus articulé. Pour lui, il peut être justifié que les Etats-Unis, nation chrétienne et américaine, déposent Nicolás Maduro, parce que le Venezuela fait partie de sa zone d’influence. Mais il n’y a aucune raison de gaspiller autant d’argent et d’énergie à protéger Israël, un pays lointain qui ne paie même pas les armes qu’on lui fournit – à la différence des Saoudiens et des Emiratis -, et dont la population s’obstine à méconnaître que Jésus est le Messie.
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      Par ailleurs, il y a une vraie demande d’antisémitisme du côté de la base MAGA. On ne se cache plus sur toutes les formes de racisme, d’homophobie, de transphobie, de misogynie, de sexisme. Alors pourquoi se retenir quand il est question des juifs, pour complaire à cet allié coûteux et ingrat qu’est Israël ? Les signes de cette poussée sont nombreux, y compris dans les Eglises évangéliques, où on croit de moins en moins à la thèse du « sionisme chrétien », selon laquelle le Christ ne reviendra que lorsque les juifs occuperont l’entièreté de la Palestine biblique.
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      S. Bessis Cette difficulté à contenir l’antisémitisme de la base, on la constate aussi en France. Avant chaque élection, les dirigeants du Rassemblement national essaient de faire le ménage parmi leurs candidats. Mais ils n’y arrivent pas.
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      M. Feher Il faut dire que l’antisémitisme a une place un peu particulière dans l’imaginaire de l’extrême droite. Rares sont en effet les peuples que l’on peut décrire à la fois comme banquiers et comme communistes, comme parias et comme parvenus. Au sein de la fachosphère, devoir renoncer à la phobie du parasitisme juif est un vrai crève-coeur. En Europe aussi, le pacte se fissure. L’AfD, en Allemagne, est un cas remarquable. C’est un parti à deux têtes. D’un côté, il y a Alice Weidel qui incarne l’extrême droite sioniste et défend Benyamin Netanyahou. De l’autre, Tino Chrupalla qui, lui, est très anti-israélien et verse des larmes sur les Palestiniens. Cette extrême droite a deux fers au feu et pourra jouer l’un ou l’autre en fonction de la suite des événements.
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      S. Bessis Dans le cas américain, il y a tout un mouvement, y compris au sein de la population juive, de récusation radicale de la politique israélienne actuelle. Kamala Harris a perdu des voix en raison de son soutien inconditionnel à Israël. C’est là une autre force qui peut faire évoluer la politique américaine. On l’a vu avec l’élection de Zohran Mamdani à New York. Pendant la campagne, il a été la cible d’attaques très violentes : « Il est musulman, critique d’Israël, donc il est antisémite. » Or, il y a environ un million de juifs à New York, et plus d’un tiers d’entre eux ont voté pour lui. Lors de la prochaine élection présidentielle, le candidat démocrate, quel qu’il soit, devra prendre en considération cette question. Il y a donc, aux Etats-Unis, deux courants totalement antagonistes, qui se détestent, mais qui peuvent converger objectivement – jamais dans le sens d’une alliance, bien sûr – pour mettre fin à la politique de soutien à Israël.
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      Tous les deux, vous pointez ce que vous estimez être un divorce entre juifs de la diaspora et Israéliens…
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      M. Feher On peut dire d’Israël qu’il est le pays le moins juif du monde puisqu’il est le seul à s’être construit sur l’éradication de la seule culture judaïque existante, c’est-à-dire la judéité diasporique. Le projet sioniste visait à établir en Palestine une colonie de peuplement, afin de former un Etat-nation homogène d’un point de vue ethno-religieux. Pour faire cela, pour reproduire cette forme politique très européenne, les premiers sionistes estimaient qu’il leur fallait un peuple de paysans-soldats. Or c’est précisément ce que les juifs n’étaient pas. Ce n’est pas de la provocation de ma part : Theodor Herzl, par exemple, le dit très clairement. Pour lui, les juifs manquent d’un lien à la terre, ce qui les fait se compromettre dans la finance ou la subversion politique – des propos que ne renieraient pas un Maurice Barrès ou un Wilhelm Marr. Plus tard, Vladimir Jabotinsky, père de la droite israélienne, dira que le juif d’aujourd’hui – il écrit yid, c’est-à-dire « youpin » – est faible et menteur mais que, grâce à la refondation de la race au grand air et dans le labeur, l’Hébreu de demain sera un idéal de beauté masculine.
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      S. Bessis Pour prendre acte de ce divorce en passe de devenir inéluctable, je propose de donner aux Israéliens le nom de Néo-Hébreux puisqu’ils se veulent les héritiers directs des royaumes juifs de l’Antiquité. Les dirigeants qu’ils se sont choisis se réclament en effet des épisodes les plus belliqueux du récit biblique. Pour eux, la sacralité de la terre a remplacé celle du Livre. Le juif diasporique, lui, n’a jamais fait la guerre.
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      Mais vous ne pouvez pas assimiler tous les Israéliens à la politique menée par leur gouvernement !
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      M. Feher Un Etat ne s’adonne pas à un projet d’épuration ethnique sans l’assentiment d’une large partie de sa population. Rendez-vous compte : 47 % de la population juive d’Israël était pour le génocide complet de la population de Gaza et 82 % pour sa déportation [un sondage réalisé par la Penn State University en mars 2025 posait la question suivante : « Lorsqu’il conquiert une ville ennemie, Tsahal devrait-il agir comme les Israélites à Jéricho sous le commandement de Josué, en tuant tous ses habitants ? », NDLR]. Netanyahou a eu un grand moment de lucidité l’année dernière quand il a déclaré : « Nous sommes Sparte. » Or, qu’est-ce que Sparte ? Une cité obsédée par deux choses : les ennemis extérieurs et l’angoisse de l’effondrement intérieur. Pour conjurer ce sentiment d’effondrement, elle doit constamment inventer des ennemis, les multiplier, les combattre. Mais à mesure qu’elle le fait, elle se vide de l’intérieur. Il ne reste plus rien qu’une sorte de machine paranoïaque qui finit par qualifier tout ce qui l’entoure de danger existentiel.
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      S. Bessis Je ne crois plus en une solution à deux Etats qu’Israël a toujours tenté de rendre impossible. Aujourd’hui, cela supposerait une guerre civile en Israël car il faudrait déloger les colons de Cisjordanie, et les plus radicaux n’accepteront jamais de partir. L’avenir verra-t-il naître un Etat unique, une fédération ? Ce sera aux habitants de ce qui fut la Palestine de choisir, quand ils en auront la possibilité. Croire de l’autre côté qu’on pourrait « jeter les Israéliens à la mer » – comme le proclamait la radio de Nasser en juin 1967 – relève du déni car Israël existe désormais. Toutefois cet Etat ne pourra pas perdurer dans sa forme présente, belliciste et conquérante, qui a abouti au bain de sang actuel. Il lui faudra faire la paix s’il veut s’inscrire dans la durée. Et donc abandonner le mythe de « l’Etat juif et démocratique », qui est un pur oxymore. Le sionisme, ce nationalisme juif européen, nie l’existence des Palestiniens et leur refuse tout droit sur leur propre terre. Les nationalismes arabes ont tenté de leur côté d’effacer l’élément juif de leur histoire alors qu’il y est intimement inscrit, en occultant l’existence de moments de civilisation judéo-musulmane. Mais il faut reconnaître que les juifs ont été beaucoup moins persécutés dans cette partie du monde qu’en Europe, malgré les mensonges de la droite israélienne pour tenter de prouver le contraire. Remettons l’histoire à l’endroit des deux côtés, cela pourrait aider à entrevoir une solution, bien qu’on en soit fort loin aujourd’hui.
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      Pour « redevenir juif », Michel Feher, vous appelez à être à la hauteur des clichés antisémites. C’est une provocation ?
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      M. Feher Pas du tout. Le juif est décrit comme le cosmopolite, celui qui perturbe l’ethnonationalisme, qui contamine les sociétés en jetant le trouble sur leurs origines et leur identité. C’est précisément ce dont il faut se montrer digne. La judéité que j’invite à ranimer, c’est un rapport à la fois ironique et humoristique à toute forme d’identité, qu’elle soit nationale, religieuse, de classe ou de genre : ironique parce qu’aucune identification n’est suffisamment fondée, humoristique parce qu’on n’échappe pas à la nécessité de se présenter. A défaut de l’être de manière assurée, il faut faire le juif, le Français, l’homme universel oule communiste. Ce double rapport vient certainement du fait que les juifs ont longtemps été les étrangers de l’intérieur, mais il n’est pas exclusif à la judéité. L’intellectuel palestinien Edward Saïd a répondu un jour lors d’une interview qu’il était le dernier intellectuel juif. Ce n’était pas une plaisanterie mais un constat. Si effectivement un intellectuel juif est l’intellectuel diasporique par excellence, ces jours-ci les Palestiniens sont bien placés pour tenir ce rôle…
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      S. Bessis Je ne sais pas si je souhaite « redevenir juive ». Une de vos définitions de la judéité me convient très bien : « Un trait distinctif qui se dérobe à l’identification. » Ma judéité cohabite ainsi avec ma parfaite incroyance et avec le fait que je me sens plus proche d’un Papou humaniste que d’un juif israélien convaincu de son droit à occuper la terre des autres. Je ne mène pas mes batailles en tant que juive. Mais j’aime bien votre idée d’être cosmopolite et révolutionnaire, de redevenir le cauchemar des fascistes, c’est-à-dire de casser le fantasme de la pureté identitaire, commun à tous les nationalismes.

    • #148261 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

      On complètera par l’exceptionnelle prestation de Feher à Au poste
      Ce monsieur est d’une clarté monumentale.

      • #148647 Répondre
        Bonnaventure
        Invité

        merci pour la reco. Féher est effectivement d’une clarté et d’une radicalité réjouissante. Même « La burne » n’avait pas réussi à le rendre obscur lors de son passage à lundisoir (lors duquel je l’avais découvert).

        • #148652 Répondre
          I.G.Y
          Invité

          Merci d’avoir fait remonter, j’avais loupé ce post, on va lire

    • #148739 Répondre
      Stéphanie
      Invité
    • #162260 Répondre
      toni Erdmann
      Invité
    • #162953 Répondre
      Graindorge
      Invité

      « C’est le seul avantage du fascisme : ça force à choisir.
      Il faut choisir son camp.  » Michel Feher

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