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Accueil Forums Forum général Citations de livres – Page 2

  • Ce sujet contient 769 réponses, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par Carpentier, le il y a 5 mois et 1 semaine.
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  • Auteur
    Messages
    • #51225 Répondre
      Dr Xavier
      Invité

      Deuxième page suite au bourrage d’urne de la première.

    • #51228 Répondre
      Dr Xavier
      Invité

      « Le monde est menacé de la plus grande catastrophe de tous les temps : dans moins d’un mois, la planète tout entière sera submergée par un immense raz de marée. Il n’y aura probablement pas de survivants. Tous les gouvernements, impuissants, font appel aux intermédiaires de Dieu : — Il ne nous reste qu’à prier, dit le Pape, pour préparer notre entrée dans l’au-delà. — Pour une fois, je suis d’accord avec les papistes, dit l’Archevêque de Canterbury. — Que la volonté d’Allah, le compatissant miséricordieux, soit faite, dit le Grand Mufti de Jérusalem. Le grand Rabbin d’Israël, lui, se rend à la Knesset pour une déclaration solennelle : — Nous avons trente jours pour apprendre à vivre sous l’eau. »
      .
      Ivan Segré, La réaction philosémite (lui-même citant Baroukh et Lemberg, 5000 ans d’histoire juive)

      • #53145 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Grandeur du texte juif, qu’Israel voudrait liquider.

    • #51268 Répondre
      Claire N
      Invité

      Je remarque que Noé n’as pas été sélectionné dans ce think tank

    • #52256 Répondre
      Fanny
      Invité

      « Ah ! vraiment, nous y voilà, avec vos beaux exemples. Voilà de nos gens qui nous méprisent dans le monde, qui font les fiers, qui nous maltraitent, qui nous regardent comme des vers de terre, et puis, qui sont trop heureux dans l’occasion de nous trouver cent fois plus honnêtes gens qu’eux. Fi ! que cela est vilain, de n’avoir eu pour tout mérite que de l’or, de l’argent et des dignités ! C’était bien la peine de faire tant les glorieux ! Où en seriez-vous aujourd’hui, si nous n’avions pas d’autre mérite que cela pour vous ? Voyons, ne seriez-vous pas bien attrapés ? Il s’agit de vous pardonner, et pour avoir cette bonté-là, que faut-il être, s’il vous plaît ? Riche ? non ; noble ? non ; grand seigneur ? point du tout. Vous étiez tout cela ; en valiez-vous mieux ? Et que faut-il donc ? Ah ! nous y voici. Il faut avoir le cœur bon, de la vertu et de la raison ; voilà ce qu’il faut, voilà ce qui est estimable, ce qui distingue, ce qui fait qu’un homme est plus qu’un autre. Entendez-vous, Messieurs les honnêtes gens du monde ? Voilà avec quoi l’on donne les beaux exemples que vous demandez, et qui vous passent : et à qui les demandez-vous ? À de pauvres gens que vous avez toujours offensés, maltraités, accablés, tout riches que vous êtes, et qui ont aujourd’hui pitié de vous, tout pauvres qu’ils sont. Estimez-vous à cette heure, faites les superbes, vous aurez bonne grâce ! Allez, vous devriez rougir de honte. »
      Marivaux, L’île des esclaves

    • #52286 Répondre
      Fanny
      Invité

      « … si j’étais un monsieur et si j’avais un chapeau et une montre et un beau pardessus et savais bien parler, je voudrais bien être vertueux. Ça doit être quelque chose, la vertu, mon capitaine. Mais je suis un pauvre gars.
      – Bon, Woyzeck. Tu es un homme bon, un homme bon. Mais tu penses trop, ça te mange ; tu as toujours l’air essoufflé. Tous ces discours me fatiguent. Va maintenant et sans courir ; on descend la rue doucement, hein, bien doucement ! »
      Büchner, Woyzeck (trad. Le Merdy)

    • #52399 Répondre
      Dounia
      Invité

      Recommandation lecture : Avoir et se faire avoir d’Eula Biss.
      Très très bien.

    • #52501 Répondre
      Fanny
      Invité

      Dounia j’ai jeté un oeil sur quelques extraits. Ça se présente comme anticonsumériste mais ça met tellement la consommation au centre du propos que ça me file un doute, et le style fait très développement personnel. J’aurais limite plus de plaisir à lire une oraison funèbre.

      • #52574 Répondre
        Dounia
        Invité

        Non, on est très loin du développement personnel. Elle tente un texte réflexif au moment où elle accède à la propriété et s’interroge sur les privilèges de sa classe. J’ai, pour ma part, beaucoup aimé car elle met au jour toutes ses contradictions avec amusement et sérieux.

        • #53112 Répondre
          Fanny
          Invité

          D’accord, je n’ai sans doute pas les bons mots pour dire ce qui m’a mis de mauvais poil là-dedans. Faudrait que j’aille voir de plus près.
          En attendant si je suis dure c’est peut-être avec le funèbre.

      • #52575 Répondre
        Dounia
        Invité

        Je te trouve un peu dure pour l’oraison funèbre haha !

        • #53113 Répondre
          Fanny
          Invité

          Mozart et son Requiem :
          « Avec quelle allégresse nous l’accompagnons au tombeau, à chaque écoute, et nos larmes venues par les siennes sont d’abord de gratitude. Est-ce morbidité, est-ce le contraire ? Est-ce le goût de la vie étendu à son terme ? »
          (En guerre)

          • #53146 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            Appelons ça la preuve par le requiem
            Par la joie qu’il procure

    • #52888 Répondre
      I.G.Y
      Invité

      « Le militant fasciste ne connaît que des devoirs. Son seul droit est d’accomplir son devoir et de s’en réjouir »
      (Règlement de la milice fasciste, 03/10/1922, cité par E. Gentile dans « Qu’est-ce que le fascisme? »)

      Fascinant/fascisant de clarté et de concision.

      • #53079 Répondre
        baptiste
        Invité

        le devoir, comme la liberté : on cherche le complément du nom sans lequel le mot n’a aucun sens.

      • #53083 Répondre
        Dr Xavier
        Invité

        Si on remplace militant fasciste par militaire ça marche aussi.

        • #53116 Répondre
          I.G.Y
          Invité

          Ça marche d’autant mieux que l’un des mots qui revient le plus chez eux est… « combattre » (aux côtés de « croire » et « obéir »).

          • #53124 Répondre
            Dr Xavier
            Invité

            C’est vrai.
            Et si tu remplaces par « citoyen » ça donne du Marcel Gauchet très concentré.

            • #53127 Répondre
              I.G.Y
              Invité

              Comme dirait l’autre, c’est pas faux !

    • #52889 Répondre
      Ostros
      Invité

      – La lumière manquait.
      – La vitre du troisième en laisse passer assez.
      – Le jour tombait.
      – Mais pas encore la nuit.
      .
      Molécules.

      • #52892 Répondre
        I.G.Y
        Invité

        Certes un peu plus lumineux

    • #53080 Répondre
      baptiste
      Invité

      La communication est brutalement interrompue. Je garde le combiné dans la main, le fixe un long moment, comme s’il constituait en lui-même un message vital. Comme si sa couleur, sa forme, avait une signification particulière. Puis je reprends mes esprits, raccroche le téléphone. Assis sur mon lit, j’attends qu’il recommence à sonner. Adossé au mur, les yeux fixés sur un point dans l’espace, je respire avec régularité, sans bruit. Je vérifie que le temps succède au temps. L’appareil ne sonne toujours pas. Un silence dénué de toute promesse continue à remplir l’espace de ma chambre. Mais je ne suis pas pressé. Je n’ai plus de raison de me presser. Je suis prêt. Désormais, je peux aller n’importe où.

      Haruki Murakami

      • #53154 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        « Désormais, je peux aller n’importe où. »
        Pourquoi dit-il ça?

        • #53181 Répondre
          Nox
          Invité

          Grâce à Google Maps.

          • #53288 Répondre
            Fanny
            Invité

            Mais non voyons, y avait pas de Google Maps à l’ère fixe et filaire

            • #53315 Répondre
              Nox
              Invité

              Il y a donc eu un monde avant Google ? Les bras m’en tombent.

            • #53329 Répondre
              Florent
              Invité

              C’est précisément ce que vient de lui révéler son interlocuteur, il existe des téléphones portables il n’est donc plus obligé de rester à côté du combiné.

        • #53341 Répondre
          Bobi
          Invité

          Je crois que ce passage est plutôt optimiste. Il se situe à la toute fin des amants du Spoutnik, le narrateur vient de recevoir un appel de la femme dont il était amoureux et qui avait disparu dans des circonstances étranges. Il pensait qu’elle était passée dans une autre dimension et se rend compte qu’ils sont bien sur le même plan ou plutôt qu’il n’y a pas de séparation et qu’il est possible de circuler d’un plan à l’autre et « d’aller n’importe où ». Il n’est pas pressé parce qu’il est sûr maintenant de pouvoir la retrouver. La fille en question cherchait une partie d’elle même dans le monde parallèle. Le narrateur lui avait parlé d’un rituel chinois qui redonnait de la force vitale et juste avant ce passage, elle lui dit au téléphone qu’elle a fait ce rituel pendant son voyage. Il y a une forme d’accomplissement et d’ouverture

          • #53639 Répondre
            baptiste
            Invité

            super d’accord que c’est une fin optimiste, mais pas sur le monde parallèle ou le rituel chinois ; pour moi ces images sont un à-côté sans importance, en tous cas ils n’habitent pas le roman contrairement à cet échange téléphonique et au silence qui le suit.

            • #53665 Répondre
              Bobi
              Invité

              Pour moi ça a son importance puisque tous les personnages cherchent à retrouver quelque chose dans cet a-côté. Celui ci est très concret, il absorbe Sumire et personne ne parvient à retrouver son corps sur l’ile. Dans le passage où la femme dont est amoureuse Sumire se retrouve coincée toute une nuit sur une grande roue et observe son double avec des jumelles, il y a une disjonction/dédoublement dans un cadre très réaliste (un peu comme dans oncle boonmee), elle arrive à se voir « de l’autre côté » (mais sur le même plan) avec les jumelles et ça a l’air si réel qu’elle ne sait plus de quel côté est son vrai moi. Après cet épisode elle est persuadée que sa vitalité a été aspirée de l’autre coté. J’ai l’impression que les personnages arrivent à la conclusion qu’il n’y a pas de séparation avec l’à-côté, que tout est interconnecté et que l’on peut « circuler n’importe où » lorsqu’on arrête de séparer. À la toute fin, juste après avoir dit qu’il pouvait aller n’importe où, le narrateur regarde ses mains à la recherche de traces de sang puisque Sumire a accompli le rituel et égorgé un animal quand elle était de l’autre côté. Depuis le début il y avait une forme de symétrie entre ces deux personnages et selon moi il se sent « prêt » parce qu’elle a réussi à faire ce qu’elle voulait de son côté. Il ne voit pas de sang mais est persuadé que celui ci a été absorbé ailleurs, dans un lieu directement connecté avec celui où il se trouve. Je n’ai pas l’impression de plaquer trop de sens dans ce passage qui est peut être plus verrouillé de ce point de vue là et moins ambivalent que celui de la grande roue par exemple. La nécessité de conclure ferme un peu l’interprétation mais ce verrouillage (accomplissement du rituel) permet aussi de créer de l’ouverture : il n’y de pas de séparation entre les plans, on peut comme Sumire circuler de l’un à l’autre, aller n’importe où. Ce passage est plus riche si on prend tous les éléments ensemble et qu’on ne l’évide pas de l’a-côté fantastique qui est tout aussi réel et concret que le reste dans le texte (puisque sur le même plan)

        • #53635 Répondre
          baptiste
          Invité

          le narrateur est amoureux d’une jeune femme (Sumire). cet amour à sens unique se déploie à travers la description de sentiments forts et étranges pendant tout le livre, incluant d’autres personnages. Sumire poursuit une autre femme, jusqu’à sa disparition lors d’un voyage. Le narrateur part à la recherche de Sumire. sans résultat, il rentre chez lui et retrouve une vie maussade. un soir, son téléphone sonne. depuis une cabine téléphonique, Sumire l’appelle, lui dis qu’elle est dans le quartier, qu’elle veut le voir et qu’il descende. L’extrait que j’ai partagé arrive juste après l’appel.

          « je peux aller n’importe où » : pour moi cette phrase a un double sens. 1/ physiquement, il est dans une position d’attente alors qu’il est lui-même attendu en bas de l’immeuble, après avoir attendu et recherché partout Sumire : il a le choix. première fois dans ce livre qui décrit un narrateur fidèle et suiviste de son amour. 2/ symboliquement, il est libéré : toute recherche étant rendue superflue, l’attente étant rendue sans objet, la « quête » du narrateur arrive à son terme, et le laisse face à toutes les suites possibles : cette phrase est comme une expiration de soulagement.

      • #53277 Répondre
        graindorge
        Invité

        une sorte de mort intérieure, un hara kiri virtuel qui fait qu’après une énorme déception, plus rien n’a d’importance: ici ou ailleurs…
        Le choc du début. Puis « je vérifie que le temps succède au temps ». Puis  » Un silence dénué de toute promesse. » « je n’ai plus de raison de me presser » Fin.

      • #53289 Répondre
        Fanny
        Invité

        Barthes Roland va dans le sens contraire :
        « L’attente est un enchantement : j’ai reçu l’ordre de ne pas bouger. L’attente d’un téléphone se tisse ainsi d’interdictions menues, à l’infini, jusqu’à l’inavouable : je m’empêche de sortir de la pièce, d’aller aux toilettes, de téléphoner même (pour ne pas occuper l’appareil) ; je souffre de ce qu’on me téléphone (pour la même raison) ; je m’affole de penser qu’à telle heure proche il faudra que je sorte, risquant ainsi de manquer l’appel bienfaisant, le retour de la Mère. Toutes ces diversions qui me sollicitent seraient des moments perdus pour l’attente, des impuretés d’angoisse. Car l’angoisse d’attente, dans sa pureté, veut que je sois assis dans un fauteuil à portée de téléphone, sans rien faire. »

        • #53334 Répondre
          Claire N
          Invité

          C’est très bien observé Fanny
          C’est vrai qu’il fut un temps où l’on attendait un coup de fil très religieusement

      • #53331 Répondre
        Claire N
        Invité

        Si je me souviens bien baptiste , Murakami se sert d’objet du quotidien pour installer son «  fantastique « , comme des passages d’une dimension à une autre ? ( il me semble d’ailleurs qu’il intègre le monde du «  rêve «  comme une dimension à part entière et il y aurait des points de jonction – des passages avec le monde réel )sa femme étant à chercher dans l’autre dimension
        Il me semble qu’il joue aussi beaucoup avec le mythe d’orphee dans ce livre – comme avec celui d’oedipe dans « Kafka sur le rivage « 

        • #53348 Répondre
          deleatur
          Invité

          Jamais lu Murakami, je ne sais pas si les derniers messages à son sujet pourrait me donner envie. Est-ce si bien écrit (traduit) que ça ? Je me pose d’abord des questions de style. J’ai l’impression dans l’extrait de baptiste que le sens l’emporte quand même sur la forme, ce qui est pour moi le signe de la communication, pas de la littérature (et je ne dis pas que la forme est toute la littérature, j’aime aussi qu’on me raconte une histoire).
          S’il y a des lecteurs et lectrices de Murakami ici, que pourriez-vous me dire au sujet de ses livres ?

          • #53353 Répondre
            Claire N
            Invité

            Je dirais que là où il est fort ; c’est justement en installant cette tentation du sens ( comme dans les rêves) mais sans jamais l’élucider .au début tu cours derrière en mode psychanalyste du dimanche, puis au fur et à mesure t’intègre la présence de la psyché qui fuite dans le réel et inversement
            Mais je l’ai lu il y à longtemps

            • #53356 Répondre
              deleatur
              Invité

              Ce que tu en dis est intéressant, c’est tellement difficile de reconnaître aux rêves et aux rêveries une existence et une étrangeté qui ne consiste pas immédiatement à les rabattre vers l’interprétation psychanalytique, donc à leur accorder un sens pour eux-mêmes. Un sens qui ne soit ni celui d’un l’annonciation d’un présage (comme dans l’antiquité), ni celui de l’interprétation psychanalytique à en donner, ni celui de leur usage poétique. Je crois que seule une écriture baroque à la Pierre Senges pourrait y arriver. Constat ou hypothèse : les personnages de François rêvent peu, voire pas du tout.

              • #53360 Répondre
                Claire N
                Invité

                Oui – la psyché existe c’est comme ça et elle a autre chose à faire que t’envoyer des codes en morse-

        • #53637 Répondre
          baptiste
          Invité

          oui, Murakami écrit le quotidien et le matériel et arrive à en extraire quelque chose de la rêverie. C’est ce que j’aime le plus dans ses livres (par ailleurs critiquables). Contrairement à Bobi et deleatur par contre, je ne vois aucune invocation de magie, de fantastique, de « dimensions parallèles » comme on le dit pourtant de Murakami : il ne décrit pas de choses surnaturelles ! il décrit des pensées ou crée des images qui restent collées à une description fonctionnelle du réel. Par exemple dans cet extrait, à aucun moment on ne voit un fantôme s’extraire du combiné, ni l’espace-temps se diviser en dimensions parallèles : Murakami décrit bien quelqu’un assis sur son lit. Que la narration subjective permette d’entrer dans le flou des pensées n’en fait pas un écrivain de fantastique à mon sens.

          Sur l’écriture même de Murakami, je suis d’accord qu’elle n’est pas littéraire : je ne me rappelle d’aucune phrase qui ait un intérêt artistique en elle-même, à part quelques métaphores. Concédons qu’il écrit en japonais et que la traduction fait perdre une grande part du sens. Cependant, cette écriture patiente de phrases simples crée quelque chose qui va un peu au-delà de la communication. Ainsi de cette phrase « Désormais, je peux aller n’importe où » qui m’a fait quelque chose en arrivant à la fin du récit, parce qu’elle est empuissantée de toutes les phrases précédentes et de leur signification.

          • #54170 Répondre
            Bobi
            Invité

            J’avais loupé ton message baptiste. Concernant le fantastique, il y a quand même un passage du livre assez spectaculaire dans lequel un personnage observe son double. Je crois qu’on peut parler de fantastique quand il y a un brouillage des repères et qu’on ne sait plus ce qui est réel ou non. Le coup de fil de l’extrait que tu cites est lui aussi assez douteux. Le narrateur reçoit en pleine nuit l’appel de la fille qu’il aime, disparue dans des circonstances étranges voire surnaturelles sur une île, et qui lui dit qu’elle va bien, qu’elle se trouve dans une cabine téléphonique près de chez lui et qu’elle l’attend tranquillement. L’effet d’étrangeté est d’autant plus fort que le cadre est réaliste. Ce procédé est souvent utilisé:on consolide le cadre réaliste pour créer une dissonance plus grande quand on se retrouve face à quelque chose d’impossible qui se pose là, dans le réel et qui le fait complément vaciller. L’élément fantastique peut aussi être très troublant s’il est moins spectaculaire parce que le doute se prolonge encore plus (par exemple dans kinds of kindness, le personnage doute que la femme qui revient chez lui est vraiment sa femme parce qu’elle a les pieds légèrement plus grands et aime le chocolat).il n’y a pas besoin de gros effets ou de fantômes. La part de rêverie ou d’étrangeté n’est pas seulement un prolongement vaporeux de ce qui se passe « pour de vrai » dans le livre.Le fantastique se trouve  sur le même plan que le reste. Dans le passage de la grande roue, il y a une simultanéité des événements: la femme voit son double en face d’elle qui agit en même temps qu’elle. Il y a un brouillage total, elle ne sait plus du tout ce qui est réel ou non et de quel côté se trouve son vrai moi. On n’a pas affaire à une métaphore qui propose une redite imagée et plus abstraite d’une situation ni à une couche superflue qu’on peut retirer pour ne garder que le nerf, le fantastique est inclus et fondu dans le reste. Il émane du même plan et fait vaciller la perception du réel puisqu’il est compris dedans

            • #54172 Répondre
              baptiste
              Invité

              bien dit!

      • #53763 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Baptiste
        De quel livre de Murakami est ce passage stp?
        C’est bien d’avoir la référence des livres dont on donne des passages. Il n’y a pas que des érudits dans ce forum

        • #53791 Répondre
          baptiste
          Invité

          Les amants du Spoutnik

          • #53796 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            Merci Baptiste

    • #53569 Répondre
      SHB
      Invité

      Après la critique de François je tente une réhabilitation de Catherine Dorion :

      Pour le contexte, c’est une artiste punk qui s’est retrouvé par un concours de circonstance député et qui témoigne de son passage en politique (elle a démissionné depuis)

       » […] j’ai eu la profonde impression que nous, militants professionnalisés de QS (Parti Québec solidaire), étions neutralisés. Qu’on fondait du métal pour sceller ce coffre en nous où tout l’essentiel était rangé : la poésie, l’impatience devant l’absurdité du pouvoir, le flair, l’amour du risque, le désir de justice, la capacité d’écouter avec le cœur, le courage qu’exige nos convictions ».

      « L’organisation a pour effet de diviser tout parti ou tout syndicat professionnel en une minorité dirigeante et une majorité dirigée »

      Catherine Dorion, Les têtes brulées. Carnets d’espoir punk, p. 277, 279.

      • #54173 Répondre
        Titouan R
        Invité

        Je viens de finir Les luttes fécondes, qui m’inspirent un sentiment mitigé. Intéressante et exigeante destitution de la figure du couple, critique des institutions militantes (à la fois en tant qu’institution et comme instance inhibant les désirs des militant.es, qui en deviennent moroses), réhabilitation du désir et de l’individu (ça fait plaisir de lire ça à gauche).
        Mais quelques passages me semblent plus évanescents, ou idéalistes (au sens non philosophique) : on prône une vitalité exigeante, mais en congédiant bien vite nos déterminations sociales, économiques… Mais peut-être y-a-t-il un geste ranciérien là-dedans.

        ….
        @SHB il me semble que la remarque de François sur la 1ère citation de Dorion était plus une remarque de style. Un côté un peu empesé, balourd.
        ….
        Peux-tu détailler ce « concours de circonstance » par lequel elle est devenue députée ?

        • #54175 Répondre
          SHB
          Invité

          En gros de base c une anarchiste punk qui a etudié en théâtre puis elle a créer un mouvement communautaire municipal qui a fini par prendre de l’ampleur et Québec solidaire (l’équivalent de la gauche) lui a proposé de rejoindre le mouvement car sans elle ils pouvaient pas gagner la circonscription puis elle a dit oui car elle était un peu candide par rapport au fait de pouvoir amener un peu de punk en politique et son livre c’est 3 ans de désillusion avec des exemples très précis de comment ça marche de l’intérieur l’appareil de parti c’est très intéressant

          • #54178 Répondre
            Titouan R
            Invité

            Merci de tes lumières

            • #54301 Répondre
              françois bégaudeau
              Invité

              Titouan, tu peux préciser un peu ce « on prône une vitalité exigeante »?
              (je ne connais pas ce livre, ni cette autrice)

              • #54353 Répondre
                Titouan R
                Invité

                Par vitalité exigeante, j’entends une invite de l’autrice à essayer de vivre plutôt que vivoter, à ce que chacun.e exerce sa puissance, se traduisant :
                – en amour : par sortir de ce qu’elle appelle la « bulle » du couple, autrement dit sa surfétichisation : le couple qui s’installe, autrement dit qui cherche à persévérer dans son être de couple, au détriment de ses membres. D’où rancunes, rancœurs, expériences avortées… L’idée est ici : pourquoi la monogamie à tout prix, et la jalousie et la frustration qui l’accompagnent ? Le couple est un investissement, un pari, parasité par l’objectif de croissance intransitive (emménager ensemble, d’abord en louant, puis en achetant ; puis le chat/chien, le(s) gosse(s),…) : la bulle grossit jusqu’à ce que bien souvent elle pète, dans les larmes et la haine. A l’alimente à tout prix, plus dure aura été la chute. En incise, Dorion précise que ce modèle du couple est une figure historique, susceptible de passer un jour aux oubliettes. Elle propose que chacun.e jouisse pleinement des autres, sans exclusivité : pourquoi n’y aurait-il qu’un.e autre ? On peut jouir de la voix de quelqu’un, de l’humour de sa voisine, du corps d’un troisième, … On trouvera aussi un éloge du risque (sentimental, pas professionnel bien sûr). En gros, le couple nous inhibe et c’est bien triste. Rien de nouveau dans ce propos, certes, mais il s’en dégage une certaine fraîcheur ;
                – en politique. Là encore, rien de révolutionnaire : se défaire de l’idée qu’on doit être représenté.e, assumer l’exercice de sa propre puissance, de son corps engagé dans un cortège, et ce même si la manif est un échec. Il y a une joie instrinsèque du mouvement social, indépendamment de son débouché. Arrêtons cette fixation mortifère du « à quoi bon ? Nous avons perdu.es ».

                • #54357 Répondre
                  Titouan R
                  Invité

                  Pour information, j’ai découvert ce bouquin par Victoire Tuaillon, qui en a parlé dans son podcast et a édité le bouquin (Les Luttes fécondes) en France.

                  Pour ne rien cacher, j’ai apprécié la lecture mais il y a comme une gêne, que je ne parviens pas à élucider. Suis-je agacé par certaines citations d’autres bouquins (on est quand même loin d’un catalogue à la Taubira) ? Ai-je trouvé que le texte énoncait finalement des évidences ? Redoutais-je une réappropriation libérale du texte (éloge du risque), auquel cas ma gêne est extérieure à celui-ci ? Y perçois-je un relent de développement personnel, qui m’agacerait (pas forcément à bon escient – cf. le propos intéressant de Nicolas Framont et François dans leur dernier échange public) ?

                  A tout le moins, peut-être ce texte peut-il perçu comme un soulagement pour des lectrices. Ma compagne (comme V. Tuaillon) a été plus exaltée par ce livre. Ça lui a fait du bien qu’une femme revendique la jouissance, la puissance (mais pas le même type que celui de Léa Salamé) et ce dans un texte pas frontalement féministe (ou dont ce n’est le propos principal).

    • #54145 Répondre
      Emile Novis
      Invité

      Rainer Maria Rilke, Auguste Rodin
      .
      « Il appartient à l’artiste de faire avec beaucoup de choses, une autre, unique, et de la plus petite partie d’une chose, un monde. Il y a dans l’œuvre de Rodin des mains, des mains indépendantes et petites qui, sans appartenir à aucun corps, sont vivantes. Des mains qui se dressent, irritées et mauvaises, des mains qui semblent aboyer avec leurs cinq doigts hérissés, comme les cinq gorges d’un chien d’enfer. Des mains qui marchent, qui dorment, et des mains qui s’éveillent ; des mains criminelles et chargées d’une lourde hérédité, et des mains qui sont fatiguées, qui ne veulent plus rien, qui se sont couchées, dans un coin quelconque, comme des bêtes malades qui savent que personne ne peut les aider. Mais les mains sont déjà un organisme compliqué, un delta où beaucoup de vie, venue de loin, conflue, pour se jeter dans le grand courant de l’action. Il y a une histoire des mains, elles ont réellement leur propre culture, leur beauté particulière ; on leur reconnaît le droit d’avoir leur propre développement, leurs propres désirs, leurs sentiments, leurs humeurs et leurs caprices. Mais Rodin qui, par l’éducation qu’il s’est donnée, sait que le corps se compose d’une foule de scènes de la vie, d’une vie qui, partout, peut devenir individuelle et grande, a le pouvoir de donner à une partie quelconque de cette vaste surface vibrante, l’indépendance et la plénitude d’un tout. De même que le corps humain n’est pour Rodin un tout qu’autant qu’une action commune (intérieure ou extérieure) tient en mouvement tous ses membres et toutes ses forces, de même des parties de corps différents qui, par une nécessité intérieure, adhèrent les unes aux autres, se rangent pour lui d’elles-mêmes en un organisme. Une main qui se pose sur l’épaule ou la cuisse d’un autre corps n’appartient plus tout à fait à celui d’où elle est venue : elle et l’objet qu’elle touche ou empoigne, forment ensemble une nouvelle chose, une chose de plus qui n’a pas de nom et n’appartient à personne ; et il est question à présent de cette chose particulière et qui a ses limites définies ».
      .
      https://www.musee-rodin.fr/musee/collections/oeuvres/cathedrale#group_1365-1
      .

      • #54152 Répondre
        Claire N
        Invité

        « le corps humain n’est pour Rodin un tout qu’autant qu’une action commune (intérieure ou extérieure) tient en mouvement tous ses membres et toutes ses forces, de même des parties de corps différents qui, par une nécessité intérieure, adhèrent les unes aux autres, se rangent pour lui d’elles-mêmes en un organisme. Une main qui se pose sur l’épaule ou la cuisse d’un autre corps n’appartient plus tout à fait à celui d’où elle est venue : elle et l’objet qu’elle touche ou empoigne, forment ensemble une nouvelle chose, une chose de plus qui n’a pas de nom et n’appartient à personne« 
        Merci j’ai l’impression en lisant ce texte que l’apparente dialectique de l’intérieur / extérieur , des limites matérielles, des frontière est dans ce passage «  transcendé « grâce à une intuition formidable presque respirable du souffle vivant, un peu comme si le texte me faisait ressentir le courant d’air de l’esprit saint juste à côté , insaisissable mais très présent – c’est très curieux mais je ne peux retenir une grande joie à sa lecture : comme la certitude d’une bonne nouvelle

        • #54182 Répondre
          Emile Novis
          Invité

          @ClaireN
          Là où je te rejoins, c’est l’étonnante sensation, devant les œuvres de Rodin et ce texte de Rilke, que le sculpteur est capable de faire du vivant avec de l’inerte, du mouvement avec de l’immobile, de l’onirique avec un bloc massif de matière qui semble pourtant réfractaire à cela. On a vraiment l’impression que les œuvres de Rodin manifestent un souffle de vie qui traverse la pierre et ne retombe pas.
          .
          Et je te rejoins également sur le fait que ce texte attire notre attention sur un point essentiel : les œuvres de Rodin abolissent les frontières habituelles qui délimitent ordinairement les corps et les formes. Rilke et Rodin invitent à déconstruire notre perception du réel en dissociant l’individualité d’une chose de la personne consciente qui dit Je et s’incarne dans un corps constitué (une tête, des bras, un tronc, des jambes et des pieds) : « Une main qui se pose sur l’épaule ou la cuisse d’un autre corps n’appartient plus tout à fait à celui d’où elle est venue : elle et l’objet qu’elle touche ou empoigne, forment ensemble une nouvelle chose, une chose de plus qui n’a pas de nom et n’appartient à personne« .
          .
          En ce sens, Rodin déconstruit notre perception pour ouvrir vers d’autres formes de vies individuelles, des formes déterminées par une action et une passion unissant plusieurs corps, sans le fondement d’un ego qui assure habituellement l’individualité d’un individu. Ce qui est premier, ce n’est plus la substance d’une personne qui constitue l’unité d’un corps, mais la relation d’une forme à une autre ( https://www.musee-rodin.fr/sites/default/files/styles/oeuvre/public/2022-02/s.06802_je_suis_belle.jpg?itok=Nr6ttmsx ). => Je vais mettre d’autres exemples en dessous de ce message.
          .
          Mais je ne suis pas certain de comprendre ta référence à « l’esprit saint ».
          .
          @Graindorge
          ?

      • #54163 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Rodin? Augustin Rodin? Ahahahahah…
        j’irai cracher sur sa tombe!

        • #54257 Répondre
          Emile Novis
          Invité

          @Graindorge
          ?

          • #54296 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            Bonjour cher Émile. Je t’apprécie beaucoup
            et je veux te répondre mais juste qu’il arrive qu’on n’a pas plus à dire que ce qu’on a dit.
            Je t’embrasse
            P.s: je vais avoir des questions à te poser sur notre Simone mais pas tout de suite

        • #54273 Répondre
          Claire N
          Invité

          la tombe est à Meudon
          Sinon ; je crois comprendre que tu fais référence
          A sa relation avec Camille
          Vraiment je t’assure qu’on peut être très très gentil et nul en sculpture ( mon neveu fait des pâtes à modeler très nulles )

          • #54302 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            « Je t’assure qu’on peut être très très gentil et nul en sculpture »
            et vice-versa
            alchimie de l’art

            • #54390 Répondre
              Claire N
              Invité

              Oui , alchimie c’est intéressant d’employer ce terme qui n’effondre pas un rapport avec le tempérament mais insiste sur un changement de nature physique

          • #54361 Répondre
            Emile Novis
            Invité

            @Claire N et @Graindorge
            Je vois. Je ne connais pas dans le détail cette relation tumultueuse entre Camille Claudel et Auguste Rodin, à part le fait que la fin est tragique – comme souvent, d’ailleurs.

            • #54363 Répondre
              Emile Novis
              Invité

              @Claire N
              Par ailleurs, ton renversement – « on peut être très très gentil et nul en sculpture » – m’a fait rire.

            • #54380 Répondre
              ..Graindorge
              Invité

              Émile Novis
              Erreur de destinataire. Graindorge n’ayant nommé que Rodin. Tu ne peux donc rien « voir » de mon côté.

    • #54603 Répondre
      Malice
      Invité

      « Si le monde avait réussi à faire assez honte à Ellie pour qu’elle arrête de mordre, il ne pouvait lui faire oublier le bonheur de s’approcher sur la pointe des pieds derrière Robbie Kettrick pendant qu’il se tenait devant la table de travaux manuels, en train d’empiler des cubes d’un air suffisant. Tout est normal, ennuyeux, et voilà qu’arrive Ellie – CROC! Maintenant Robbie Kettrick braille comme un bébé et tout le monde hurle et s’affole, et Ellie n’est plus juste une petite fille, mais une créature sauvage, qui vadrouille dans les couloirs de la maternelle en semant le chaos et la destruction sur son passage. »

      « A pleines dents », Kristen Roupenian

      • #54610 Répondre
        Dr Xavier
        Invité

        Rire. Parce que je ne suis pas le père de Robbie. Sinon je ferais passer un petit sermon bien senti à Ellie, en mode Tár.
        Passionnant et troublant ce besoin de certains enfants de mordre.

        • #54615 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          Idée: donner aux gamins plus de choses à croquer: carottes, pommes etc pour fortifier les dents. Mais pardon, c’est pas très littéraire ça

        • #54693 Répondre
          Malice
          Invité

          Quiconque lit la nouvelle de Madame Roupenian ne peut pas souhaiter qu’Ellie cesse d’avoir envie de mordre mais je n’en dis pas plus pour vous donner envie de lire les prochaines morsures

          • #54728 Répondre
            Claire N
            Invité

            Rires , me vient en tête le chat du «  génie des alpages «  sortant sa tête d’halluciné des hautes herbes après avoir traumatisé les brebis en disant «  j’aime mordre ! »

            • #54731 Répondre
              françois bégaudeau
              Invité

              TU me remets en tête cette géniale BD. Envie d’y retourner.

              • #54846 Répondre
                deleatur
                Invité

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                Page d’aide sur l’homonymie
                Pour les articles homonymes, voir Communisme (homonymie).

                Page d’aide sur l’homonymie
                Ne doit pas être confondu avec Collectivisme.

                Karl Marx, théoricien du communisme.

                Vladimir Ilitch Lénine, fondateur de l’URSS.

                Mao Zedong et Joseph Staline, deux des principaux dirigeants d’États communistes du xxe siècle.

                Che Guevara, révolutionnaire marxiste argentin, une figure de la révolution cubaine.

                Manifestation du Parti de la refondation communiste italien en 2007.
                Le communisme (du latin communis – commun, universel) est initialement un ensemble de doctrines politiques, issues du socialisme et, pour la plupart, du marxisme, s’opposant au capitalisme et visant à l’instauration d’une société sans classes sociales, sans salariat, et la mise en place d’une totale socialisation économique et démocratique des moyens de production.

                Dans son sens d’origine, le communisme est une forme d’organisation sociale démocratique sans classe, sans État et sans monnaie, où les biens matériels seraient partagés. Au xixe siècle, le mot « communisme » entre dans le vocabulaire du socialisme. Il se rattache en particulier à l’œuvre de Karl Marx et Friedrich Engels — qui le reprennent à leur compte en 1848 dans le Manifeste du parti communiste — et, plus largement, à l’école de pensée marxiste, qui prône la fin du capitalisme via la collectivisation des moyens de production. En 1917, les bolcheviks, dirigés par Vladimir Ilitch Lénine, prennent le pouvoir en Russie lors de la révolution d’Octobre. Cet évènement change radicalement le sens du mot communisme : il désigne désormais un mouvement politique international, né d’une scission du socialisme, et qui se reconnaît dans le courant révolutionnaire incarné par les bolcheviks ainsi que dans l’interprétation du marxisme par Lénine. Le communisme se présente désormais comme la véritable expression politique du mouvement ouvrier, au détriment de la social-démocratie dont il est issu. Selon cette acception, le communisme constitue l’un des phénomènes les plus importants du xxe siècle1, qui a pu être qualifié de « siècle du communisme » tant cette idéologie y a tenu un rôle moteur2. Certains courants communistes sont cependant restés critiques et en opposition vis-à-vis des États socialistes du xxe siècle inspirés de la pensée marxiste de Lénine, par exemple les conseillistes, ou encore des anarcho-communistes et marxistes libertaires.

                Lénine et ses partisans créent en 1919 l’Internationale communiste (dite Troisième Internationale, ou Komintern) afin de regrouper à l’échelle internationale les partisans de la Russie soviétique. L’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS), fondée en 1922 pour fédérer les territoires de l’ex-Empire russe, dirige via le Komintern les activités des partis communistes du monde entier : elle domine ainsi la mouvance communiste, malgré l’existence de courants dissidents, et de critiques la qualifiant de capitalisme d’État. Après le reflux de la vague révolutionnaire internationale de 1917-1923 et la mort de Lénine en 1924, Joseph Staline s’impose comme le dirigeant de l’URSS face à Léon Trotski, et oppose à l’internationalisme de la révolution permanente sa doctrine du « socialisme dans un seul pays ».

                En 1941, durant la Seconde Guerre mondiale, l’URSS est attaquée par l’Allemagne nazie, avec laquelle elle avait conclu un pacte deux ans plus tôt. Les troupes soviétiques jouent alors un rôle déterminant dans la défaite du nazisme, notamment lors de la bataille de Stalingrad. Après-guerre, l’URSS accède au rang de superpuissance : elle occupe militairement l’essentiel de l’Europe de l’Est, dont les pays deviennent des États communistes, formant le bloc de l’Est. La Chine bascule également dans le camp communiste en 1949. Le rideau de fer qui sépare l’Europe et la progression spectaculaire du communisme amènent le monde à se diviser en « blocs » rivaux : la guerre froide oppose ainsi durant plusieurs décennies les pays communistes au « monde libre », au sein duquel les États-Unis constituent la superpuissance rivale de l’URSS. La Chine de Mao Zedong occupe quant à elle une place à part après la rupture sino-soviétique. À l’apogée de l’influence du communisme dans le monde, un tiers de l’humanité vit dans des pays communistes3.

                Dans les années 1980, l’URSS tente de remédier à ses difficultés économiques et politiques en lançant un mouvement de réformes, la perestroïka : mais ce processus de libéralisation aboutit à l’effondrement général des régimes communistes européens entre 1989 et 1991. Par la suite, bien qu’en net déclin4, le communisme ne disparaît pas : si des partis anciennement communistes ont adopté d’autres identités, d’autres ont conservé leur nom et sont associés au pouvoir dans certains pays. À Cuba, au Viêt Nam, au Laos et en Corée du Nord, des pays se réclamant du communisme existent encore, sans se conformer à un mode de gouvernement unique. La Chine, pays le plus peuplé de la planète, est toujours dirigée formellement par un Parti communiste ; convertie à l’économie de marché, elle est aujourd’hui l’une des principales puissances mondiales.

                En tant que dictatures à parti unique, les régimes se réclamant du communisme se sont tous rendus coupables de violations des droits de l’homme ; certains, comme l’URSS sous Joseph Staline et la Chine sous Mao Zedong, ont commis des crimes de masse, le nombre de leurs victimes s’élevant à plusieurs millions de morts. Le bilan historique du communisme, qui englobe un ensemble de réalités très différentes les unes des autres, demeure cependant, du fait même de sa complexité, contrasté et polémique. Le communisme a fait l’objet de diverses approches historiographiques concurrentes, longtemps handicapées par la difficulté d’accès aux documents et par les contextes politiques nationaux et internationaux. La fin de la guerre froide et l’ouverture des archives du bloc de l’Est ont depuis bouleversé le champ des études sur le communisme, sans mettre fin à toutes les controverses autour du sujet.

                Définitions et concepts associés
                Le vocable de communisme est polysémique et, par son histoire, associé à un vaste ensemble de notions. Le mot désigne à l’origine une forme théorique de société égalitaire, ainsi que les courants d’idées qui se réclament de ce concept. Ensuite, par extension, il désigne un grand nombre de réalités concrètes, qui englobent un ensemble de pratiques politiques, de formations partageant les mêmes références idéologiques, d’organisations sociales et économiques, de régimes politiques et de phénomènes culturels. Ainsi, selon les contextes, le mot « communisme » peut désigner une idéologie, un engagement au sein d’un parti politique, un mouvement révolutionnaire, un régime politique, ou une organisation sociale1.

                Le Larousse donne les définitions suivantes du mot communisme : « Théorie visant à mettre en commun les biens matériels. Formation économique et sociale caractérisée par la mise en commun des moyens de production et d’échange, par la répartition des biens produits suivant les besoins de chacun, par la suppression des classes sociales et l’extinction de l’État qui devient l’administration des choses. Politique, doctrine des partis communistes ; forme d’organisation des pays où ces partis sont au pouvoir. Ensemble des partis communistes, des communistes »5. Le Grand Dictionnaire Encyclopédique de la langue française, publié aux éditions de la Connaissance, indique quant à lui : « Organisation d’un groupe social dans lequel les biens sont possédés en commun (vieilli) : le communisme d’un monastère. Doctrine d’inspiration religieuse ou utopiste prônant l’abolition de la propriété individuelle : le communisme de Thomas More. Pratique politique, définie par Karl Marx et Friedrich Engels, fondée sur une analyse de la société capitaliste et caractérisée notamment par la socialisation des moyens de production, l’État étant dirigé par le parti prolétarien et appelé à disparaitre au profit d’une société sans classes. Régime politique, économique et social mis en œuvre dans les États se réclamant du marxisme : le communisme chinois »6.

                Le communisme des xixe et xxe siècles a souvent été rattaché par l’historiographie à des idées plus anciennes, remontant jusqu’à l’Antiquité. Ces dernières n’ont cependant pas de filiation politique directe avec le communisme récent, et ne constituent pas une famille de pensée cohérente avant l’époque contemporaine2. Depuis le début du xxe siècle, le mot est, pour l’essentiel, rattaché à une scission du socialisme et plus particulièrement à sa version léniniste. L’historien français Romain Ducoulombier souligne à ce titre l’importance de la rupture survenue après 1917 quant à la définition du communisme au sens contemporain du terme : pour lui, la « filiation pluriséculaire » du communisme, qui le fait remonter aux écrits d’auteurs comme Thomas More, est « complètement imaginaire » ; le « communisme de Lénine », qui correspond à la définition actuelle du mot, ne s’inscrit pas dans la lignée d’auteurs anciens, mais dans le prolongement des controverses politiques et théoriques du socialisme à la fin du xixe siècle. L’adoption du nom de « communistes » par Lénine et ses partisans avait pour but de souligner leur volonté de se démarquer des réformistes, dans le contexte d’une scission de la famille socialiste et d’une révolution alors en cours en Russie7.

                Définition première et évolution du sens
                Sens d’origine

                À Utopia, la cité idéale imaginée au xvie siècle par Thomas More dans son œuvre fondatrice, le libre consentement des citoyens (et pas seulement des prolétaires) relève du courant de pensée utopiste, différent du communisme moderne qui, pour sa part, admet la coercition comme moyen de faire évoluer les sociétés.
                Dans son sens d’origine et d’un point de vue philosophique, le mot désigne une forme d’organisation sociale marquée par la mise en commun des biens. Il peut désigner au sens large « toute organisation économique et sociale dont la base est la propriété commune par opposition à la propriété individuelle » ; pris dans ce sens, le concept présente certains points communs avec la cité idéale telle que la définissait Platon dans La République8,9. Il y écrit notamment : « Aucun d’eux ne possédera rien en propre, hors les objets de première nécessité »10. Cette notion est reprise par les stoïciens, dont notamment Sénèque lorsqu’il posa les bases de l’évergétisme romain : « Le bien commun est le fait du sage »11 ou « L’homme est un animal social né pour le bien commun »12.

                Cette définition d’une société communiste s’est notamment développée dans la pensée utopiste dont Thomas More est, au xvie siècle, le précurseur ; ce dernier n’envisage pas de moyens coercitifs pour y parvenir.

                Au xviiie siècle, la philosophie des Lumières met en évidence l’idée d’un bien commun, à la suite du Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, Jean-Jacques Rousseau situe l’origine des inégalités dans la propriété. Il déclare que l’idée de bien commun est à l’origine d’une société bien constituée. « Le premier qui, ayant enclos un terrain, s’avisa de dire : ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs n’eût point épargné au genre humain celui qui, arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : gardez-vous d’écouter cet imposteur ; vous êtes perdus, si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la Terre n’est à personne »13.

                C’est dans Du contrat social, que Rousseau évoque plus clairement sa pensée à ce sujet : « la propriété n’est que l’effet de la force ou le droit du premier occupant »14, et ajoute que « le plus fort n’est jamais assez fort pour être toujours le maître, s’il ne transforme sa force en droit, et l’obéissance en devoir. De là le droit du plus fort ; droit pris ironiquement en apparence, et réellement établi en principe »14. Il comprend que l’origine de la propriété n’est qu’à rechercher dans la force. Dans le même ouvrage, il déclare les raisons de l’iniquité des lois, « les lois sont toujours utiles à ceux qui possèdent et nuisibles à ceux qui n’ont rien »14. Sa pensée annonce l’avènement de la pensée communiste au xixe siècle, et même dans un certain sens l’anarchisme, lorsqu’il dit : « quoi qu’il en soit, à l’instant qu’un Peuple se donne des Représentants, il n’est plus libre ; il n’est plus »14. Sa théorie du contrat social relève d’une société sans État, dont les individus assemblés en Peuple seraient capables de se donner des droits (ayant un substrat commun) et de les respecter. « L’impulsion du seul appétit est esclavage, et l’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est liberté »14.

                Le passage à une telle société est conçu soit comme une application des principes égalitaires du christianisme — idée présente notamment chez des auteurs comme Étienne Cabet — soit comme un retour au communisme primitif dont certains postulent qu’il aurait été l’état originel des sociétés humaines2,15,16,17. En 1869, le philosophe Ludwig Büchner décrit le communisme comme « un état social où, sans péril pour le but même de la société ou pour l’individualité de chacun, le travail dégagé de toute contrainte et purement volontaire, aurait uniquement pour but le bien de la communauté »18.

                Évolutions

                Garde d’honneur de jeunes pionniers devant un monument à la mémoire de Vladimir Ilitch Lénine, en URSS.
                Durant la première moitié du xixe siècle, on retrouve des idées communistes dans divers courants de pensée se réclamant de Gracchus Babeuf. L’aspiration au communisme est présente aussi bien chez des révolutionnaires radicaux comme Auguste Blanqui que chez des chrétiens comme Cabet et Wilhelm Weitling. Le mot communisme devient un élément des vocabulaires du socialisme – dont il désigne au sens plus large des formes radicales – et de l’anarchisme. Karl Marx et Friedrich Engels le reprennent à leur compte dans leur Manifeste du parti communiste (1848) ; il est par la suite associé plus nettement au marxisme, qui devient progressivement l’idéologie dominante du courant socialiste et social-démocrate européen. Pour Marx et ses continuateurs, le communisme est la forme que prendra la société future, à l’issue d’un processus historique sous-tendu par la lutte des classes et qui débouchera sur le renversement du capitalisme. Le terme communisme ne désigne pas, alors, un courant politique distinct du socialisme et de la social-démocratie. En 1890, dans la préface à une réédition du Manifeste, Engels explique que Marx et lui ont choisi en 1848 de se revendiquer comme communistes car le mot désignait alors, au sein du mouvement ouvrier, ceux qui exigeaient « que la société fût réorganisée de fond en comble »15,17. À la fin du xixe siècle, la notion de communisme est essentiellement rattachée à celle de collectivisme économique, qui désigne plus précisément les doctrines prônant la mise en commun des moyens de production19 et plus particulièrement l’abolition de la propriété privée.

                À la suite de la révolution d’Octobre, le mot communisme est rattaché, de manière prépondérante, à la tendance léniniste du marxisme. Vladimir Ilitch Lénine s’approprie dans ses écrits le terme « communisme » pour distinguer son parti et ses idées des autres familles politiques de gauche20. Dans L’État et la Révolution, rédigé avant la révolution d’Octobre, il souligne que « dans la mesure où les moyens de production deviennent propriété commune, le mot « communisme » peut s’appliquer également [dans la phase socialiste de l’« État prolétarien »] à condition de ne pas oublier que ce n’est pas le communisme intégral »21.

                Après leur prise de pouvoir et la naissance de la Russie soviétique, les bolcheviks se rebaptisent Parti communiste, afin de souligner leur caractère révolutionnaire et de se différencier désormais des sociaux-démocrates : Lénine souligne en 1919 que l’utilisation du mot « communisme » est « incomparablement plus forte » du point de vue du mouvement ouvrier, et qu’il permet de se distinguer de la IIe internationale agonisante. Pour lui, cependant, l’utilisation du terme communiste ne doit pas signifier que le « régime communiste », au sens de phase supérieure du socialisme, est réalisé22.

                À la suite des bouleversements que constituent la révolution en Russie et la création de l’Internationale communiste, le mot « communisme » désigne, de manière prépondérante, les partisans des bolcheviks et de l’URSS15 : pris dans ce sens, le communisme est une scission du socialisme, qui reprend l’internationalisme de principe de sa mouvance d’origine et vise à propager la révolution à l’échelle mondiale. Les communistes ambitionnent de supplanter les socialistes comme porte-drapeaux du mouvement ouvrier ; ils reprennent par ailleurs à leur compte l’usage d’un certain nombre de symboles historiques et signes distinctifs du socialisme, comme l’usage du drapeau rouge et de la couleur rouge en général, ou le chant L’Internationale. Le mot désigne non plus uniquement la société sans classes et sans État censée représenter le dernier stade de l’évolution socialiste, mais l’ensemble des pratiques politiques et gouvernementales mises en œuvre par des régimes politiques se réclamant du marxisme-léninisme, et dans lesquels le Parti communiste local exerce le monopole du pouvoir. Il désigne également de manière plus large, l’ensemble des actions et des théories des partisans de cette idéologie. Les communistes continuent par ailleurs de se réclamer du socialisme, ce qui a occasionné de nombreuses confusions entre les mouvances socialistes et communistes et a permis à leurs adversaires de réaliser des amalgames entre elles23.

                Sur le plan économique, le marxisme prévoit l’effondrement inévitable du capitalisme et s’oppose au libéralisme et à l’économie de marché qui seraient des institutions permettant l’exploitation : la propriété collective des moyens de production se traduit historiquement, dans les régimes communistes, par une économie étatisée, dirigiste et planifiée, où le secteur privé, pour autant qu’il soit autorisé, ne doit théoriquement jouer qu’un rôle limité. Les pays ayant connu une révolution communiste ont non seulement étatisé l’économie, mais également, du fait du caractère souvent peu développé de leurs économies, mis en œuvre des politiques d’industrialisation destinées à renforcer la productivité et à moderniser leurs sociétés24.

                Les anarchistes, au sein desquels le communisme libertaire (ou anarcho-communisme) demeure un courant important, continuent quant à eux de se réclamer de leurs propres conceptions du communisme25, qu’ils présentent volontiers comme le seul communisme authentique, en opposition totale avec les conceptions léninistes26.

                Le concept de société communiste
                Articles connexes : Société sans classes et Dictature du prolétariat.
                Visions chrétienne et anarchiste

                Pierre Kropotkine, théoricien anarcho-communiste.
                Avant puis en parallèle à son utilisation par la théorie marxiste, la notion de société communiste a connu diverses définitions, principalement durant la première moitié du xixe siècle. Du point de vue du communisme chrétien, notamment chez des intellectuels comme Étienne Cabet ou Wilhelm Weitling, il s’agit d’un retour à l’idéal égalitaire du christianisme, via le partage des biens matériels et l’égalité sociale absolue27.

                Aux yeux de Cabet, la société communiste sera instaurée sans violence et par le prosélytisme, aboutissant à un monde où chacun recevra une rémunération selon ses besoins, ce qui permettra de détruire tous les vices de la civilisation, tandis que le progrès de l’industrie permettra l’abondance : il s’agirait là de revenir aux conceptions de Jésus-Christ, « pionnier d’une organisation sociale appelée royaume de Dieu » qui préfigurait le communisme28. Pour définir les principes de sa cité idéale d’Icarie, Cabet utilise la formule « De chacun suivant ses forces, à chacun suivant ses besoins », qui connait alors, sous différentes variantes, une importante fortune dans les pensées socialiste et anarchiste29.

                Diverses communautés religieuses fondées sur le partage des biens matériels, comme celle des Shakers en Amérique du Nord, ont par ailleurs été assimilées, dès le xixe siècle, à l’idée communiste : Engels, faisant abstraction de leur dimension religieuse, voyait en elles la preuve que la communauté des biens pouvait être réalisée de manière concrète30.

                Dans une optique anarchiste, Pierre Kropotkine voit pour sa part la société communiste libertaire comme un système fondé sur l’entraide, où les communautés humaines fonctionneraient à la manière de groupes d’égaux ignorant toute notion de frontière. Les lois deviendraient inutiles car la protection de la propriété perdrait son sens ; la répartition des biens serait, après expropriation des richesses et mise en commun des moyens de production, assurée par un usage rationnel de la prise au tas (ou « prise sur le tas ») dans un contexte d’abondance, et du rationnement pour les biens plus rares31.

                Les anarchistes se distinguent de la vision marxiste d’une société communiste en rejetant l’idée d’une dictature qui serait exercée après la révolution par un pouvoir temporaire : à leurs yeux, un tel système ne pourrait en effet déboucher que sur la tyrannie. Privilégiant la destruction de l’État, ils sont au contraire partisans d’un passage direct, ou du moins aussi rapide que possible, à une société « communiste libertaire » ; celle-ci se réaliserait par le biais de ce que Bakounine appelait l’« organisation spontanée du travail et de la propriété collective des associations productrices librement organisées et fédéralisées dans les communes »32. La formule De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins se retrouve également
                −{\displaystyle -} notamment sous la plume de Kropotkine
                −{\displaystyle -} parmi les principes anarchistes33.

                Visions marxistes

                Statues de Karl Marx et Friedrich Engels à Berlin.
                Marx ne définit pas clairement la manière dont sera organisée la « société communiste » après la révolution qu’il envisage, les travailleurs devant organiser la nouvelle société par eux-mêmes pour eux-mêmes34. Il indique néanmoins que l’être humain, libéré de l’aliénation, pourra pleinement réaliser son potentiel individuel et que la propriété privée capitaliste sera remplacée par la coopération entre des travailleurs libres, qui disposeront en commun des moyens de production et des ressources de la nature35. Dans ses notes pour La Sainte Famille, il définit le communisme, « abolition positive de la propriété privée considérée comme une séparation de l’homme de lui-même », comme « l’appropriation réelle de l’essence humaine par l’homme et pour l’homme, donc comme retour de l’homme à lui-même en tant qu’homme social, c’est-à-dire l’homme humain, retour complet, conscient et avec maintien de toute la richesse du développement antérieur. Ce communisme étant un naturalisme achevé coïncide avec l’humanisme ; il est la véritable fin de la querelle avec la nature et entre l’homme et l’homme, entre l’objectif et l’affirmation de soi, entre la liberté et la nécessité, entre l’individu et l’espèce. Il résout le mystère de l’histoire et il sait qu’il le résout ». L’homme communiste est donc, dans l’optique de la théorie marxiste, un « homme total », libéré de l’aliénation : la société communiste est vue comme l’apparition de la vraie liberté, qui ne peut véritablement exister que dès lors que l’État disparaît, via un processus de dépérissement envisagé comme naturel36. Dans le Manifeste du parti communiste, Marx et Engels définissent le communisme comme « une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous »37. Dans Critique du programme de Gotha (1875), Marx en parle comme d’« une société coopérative fondée sur la possession commune des moyens de production »15 : il reprend dans ce même ouvrage, pour définir la société communiste, l’adage utilisé par divers auteurs comme Cabet ou le théoricien socialiste Louis Blanc, « de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins »38. Certains[Qui ?] défendent que le marxisme n’est pas une doctrine communiste, mais une doctrine comme une autre39.

                En 1876, défendant l’idée communiste face aux critiques d’auteurs comme l’anarcho-individualiste Max Stirner, Jules Guesde écrit : « Pas de spoliation, mais au contraire, maintien de la propriété réellement personnelle existante, ou création pour les sans-propriété d’aujourd’hui, de la copropriété de demain. Nous sommes aujourd’hui le seul parti plus que défenseurs, créateur de la propriété pour tous. »39.

                Dans son acception par la théorie marxiste, que Lénine reprend à son compte, le communisme est considéré comme le dernier stade — dit « phase supérieure » — d’un processus historique sous-tendu par la lutte des classes, et qui se terminera par l’abolition du capitalisme et des classes sociales. Une première phase, nécessairement révolutionnaire et probablement violente, aboutira à la mise en place d’une dictature du prolétariat — expression forgée par Auguste Blanqui — que Karl Marx conçoit comme une phase transitoire de dictature révolutionnaire destinée à mettre à bas le pouvoir de la bourgeoisie fondé sur le capitalisme. Sur le plan économique, la dictature du prolétariat se traduira par la suppression de la propriété privée des moyens de production. Cette première phase, dite également « phase inférieure », d’instauration du socialisme — dit également socialisme d’État — et du collectivisme économique, correspondra à un processus de socialisation des biens38. Dans leurs écrits, Marx et Engels utilisent alternativement les mots « communisme » et « socialisme » pour désigner la société qui verra le jour après la révolution15.

                Bien que cela soit inéluctable40,41, Marx lui-même n’indique pas précisément quelles sont les conditions de développement social et économique nécessaires pour le passage au socialisme : ce point entraîne de nombreux débats parmi ses continuateurs. Concernant l’usage de la violence, sa pensée connaît des évolutions : s’il souligne dans un premier temps la nécessité d’une révolution violente pour abattre le capitalisme, il en arrive ensuite à considérer que, dans les pays suffisamment développés, il sera possible de passer au socialisme par des moyens pacifiques, en gagnant les esprits par la propagande35,38.

                Marx emploie, dans un seul texte, l’expression d’« État ouvrier » pour qualifier le gouvernement qui s’opposerait à l’« État bourgeois », mais ne définit pas le type de régime politique par lequel se traduirait la dictature du prolétariat42. Lénine, s’appuyant sur les textes d’Engels, considère que l’État sera alors devenu un « État prolétarien » (expression utilisée alternativement à « État ouvrier »)43. Le prolétariat s’empare en effet du pouvoir d’État et transforme dans un premier temps les moyens de production en propriété d’État : il s’agit là d’un processus de « suppression », par la révolution prolétarienne, de l’État bourgeois qui sera alors remplacé par l’État prolétarien43. Durant cette phase, où l’État continue d’exister et dirige l’économie38, Lénine juge que l’exercice de la dictature du prolétariat, qu’il définit comme « l’organisation de l’avant-garde des opprimés en classe dominante pour mater les oppresseurs », nécessitera une répression politique, qui sera exercée « contre une minorité d’exploiteurs par une majorité d’exploités »44. La dictature, dans l’optique léniniste, est censée être « temporaire » et nécessaire pour briser la résistance des ennemis de la révolution45. Boukharine, écrivant en 1919 dans le contexte de la guerre civile russe, juge indispensable l’usage de la violence pour mener à bien la révolution, considérant qu’« une révolution sans guerre civile est aussi chimérique qu’une révolution « pacifique ». […] [Marx et les autres théoriciens socialistes] comprenaient que le prolétariat ne peut convaincre la bourgeoisie et doit imposer sa volonté par la guerre civile menée, à l’aide des baïonnettes, de fusils et de canons, jusqu’à la victoire »46. Le progrès technique, dont le capitalisme fait un instrument d’exploitation par le biais du machinisme, doit être utilisé dans la phase du socialisme comme un outil d’émancipation de la classe ouvrière, libéré des aspects avilissants du travail : ce phénomène est notamment illustré par la boutade de Lénine : « le communisme, c’est les Soviets plus l’électricité »47.

                Durant cette période de dictature « temporaire », la théorie léniniste considère que, « pour que le prolétariat puisse vaincre », il doit être uni et organisé, et disposer dans ce but d’un parti communiste, qui tient un rôle d’avant-garde dirigeante48. La technique assure ensuite le progrès social dans un cadre collectiviste : après la phase de liquidation du capitalisme et des classes possédantes, la société passe ensuite à la phase, dite « supérieure », du communisme intégral, soit celui du dépérissement de l’État, appelé à disparaître tout à fait (cette disparition étant conçue comme un processus naturel, en opposition à la conception anarchiste qui préconise la fin de l’État comme effet d’une décision volontaire). La société vit alors dans des conditions de discipline commune librement consentie, aboutissant à la création d’un « homme nouveau » : l’économie, planifiée, fonctionne selon une logique de production coopérative. La phase supérieure de la société communiste devra aboutir à la fin de la division du travail et au fonctionnement de la société selon la formule popularisée par Marx, de chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins38. Pour Lénine, la phase supérieure est atteinte dès lors que « les hommes se seront si bien habitués à respecter les règles fondamentales de la vie en société, et que leur travail sera devenu si productif, qu’ils travailleront volontairement selon leurs capacités » : l’État, devenu inutile, s’éteint alors de lui-même49. Boukharine souligne qu’en « régime communiste », la production de biens ne se fait plus en fonction du marché, mais en fonction des besoins : « chacun ne travaille pas pour soi, c’est toute la communauté géante qui travaille pour tous ». L’administration étatique, disparue car obsolète, est remplacée par une « direction centrale » qui « incombera à divers bureaux de comptabilité et offices de statistiques ». Dans un délai que Boukharine évalue à « deux ou trois générations », les survivances de l’ancien régime capitaliste disparaissent : l’État ouvrier n’est alors plus nécessaire et le pouvoir politique du prolétariat disparaît également, le prolétariat se fondant avec toutes les autres couches sociales qui, selon Boukharine, auront alors pris « petit à petit, l’habitude du travail en commun et, dans 20 ou 30 ans, il y aura un autre monde, d’autres hommes et d’autres mœurs »50.

                Courants marxistes et notions annexes
                Concepts, familles idéologiques et synonymes
                Principales notions du marxisme
                Articles connexes : Marxisme, Socialisme scientifique, Économie marxiste, Lutte des classes, Collectivisme économique, Matérialisme historique et Matérialisme dialectique.

                Le Manifeste du parti communiste, publié par Karl Marx et Friedrich Engels en 1848.

                Une édition des trois volumes du Capital.
                Par-delà sa signification première, le communisme est principalement rattaché à l’école de pensée marxiste issue des travaux de Karl Marx et Friedrich Engels. Il englobe donc, par extension, un ensemble de courants, de notions et de réalités politiques associés au marxisme et s’en réclamant. Marx postule l’aliénation de l’ouvrier du fait que ce dernier ne possède pas les moyens de production ; l’aliénation concerne par ailleurs l’ensemble des acteurs économiques, du fait de leur soumission au marché. Parallèlement à l’idée d’aliénation économique intervient la notion de classe sociale, et notamment celle de prolétariat. Dans l’optique de Marx, le prolétariat, en tant que classe subissant une forme extrême d’aliénation et d’exploitation, aura pour mission et vocation de créer une nouvelle société, car il n’a pas d’intérêt au maintien de la société capitaliste. Pour le marxisme, la lutte des classes est le moteur de l’Histoire de l’humanité, dès lors que les classes sociales sont nées de la division du travail après l’abandon de l’état originel du communisme primitif : les contradictions internes du système capitaliste doivent conduire à son auto-destruction, et par conséquent à une révolution conduite par le prolétariat, qui aboutira à la propriété collective des moyens de production51.

                Marx, et après lui les auteurs marxistes, visent à démontrer que la réalisation d’une nouvelle société via la révolution prolétarienne et le renversement du capitalisme est non seulement du domaine du possible, mais relève d’une nécessité historique. Dans Le Capital, son principal traité d’économie politique, Marx s’attache, en utilisant une méthode à visées scientifiques et en s’appuyant notamment sur des concepts comme la plus-value et la théorie de la valeur, à prouver l’injustice du système capitaliste. Les deuxième et troisième volumes du Capital, achevés par Engels après la mort de Marx, visent à démontrer l’instabilité essentielle du capitalisme et sa tendance à l’auto-destruction, du fait de la baisse tendancielle du taux de profit40,41. Outre ces analyses économiques, la pensée marxiste s’appuie sur une conception matérialiste de l’Histoire (dite matérialisme historique). Marx et Engels considèrent que l’Histoire résulte du fait que l’homme a commencé à transformer la nature par le biais du travail, ce qui a entraîné la division de l’humanité en classes sociales : la lutte des classes qui en résulte, et qui constitue le moteur de l’Histoire, est l’occasion d’une série de crises où les forces productives, à mesure qu’elles se développent, entrent en contradiction avec les structures sociales. Les crises fondamentales de la société capitaliste, en débouchant sur la révolution puis sur une période de dictature du prolétariat, permettront à l’arrivée d’aboutir à une société sans classes, qui équivaudra au communisme primitif des origines, mais à un niveau très supérieur52,53.

                Le matérialisme historique, qui prend en compte l’ensemble des facteurs sociaux et économiques pour analyser l’histoire des sociétés humaines, tend à être vu par les continuateurs de Marx et Engels comme un pur économisme : ces interprétations, qu’Engels lui-même jugeait excessives, font de l’économie le principal moteur de l’Histoire54. La méthode d’analyse marxiste, qui s’attache à dégager des lois de transformation sociale selon une logique de science exacte, est baptisée au xixe siècle « socialisme scientifique », afin de la distinguer du « socialisme utopique » des premiers temps55. Par la suite, Lénine considère lui aussi le marxisme comme une pensée d’essence scientifique, jugeant que le matérialisme ne peut qu’être confirmé par les sciences56. École de pensée essentiellement athée, le marxisme s’oppose en principe à la religion, considérée comme un facteur d’aliénation et d’oppression, et qualifiée par Marx d’« opium du peuple »57.

                Le marxisme est parfois également décrit comme une philosophie qui serait à la fois matérialiste et dialectique : la théorie qui formule à la fois les lois de la pensée et celles de la réalité, appelée matérialisme dialectique, est une méthode d’analyse du réel reposant sur l’existence de contradictions, et sur le fait que ces contradictions se résolvent à un niveau supérieur. La triade thèse-antithèse-synthèse, dérivée de la pensée de Hegel, est utilisée pour parvenir à une vision dialectique de l’Histoire, où le passage du capitalisme au socialisme surviendra selon un processus logique, le socialisme étant la négation du capitalisme ou plutôt une manière de surmonter les contradictions internes de celui-ci. La notion selon laquelle le socialisme remplacera nécessairement le capitalisme introduit une équivoque au sein du marxisme, entre d’une part les tenants d’un schéma historique simple selon lequel le capitalisme s’autodétruira naturellement pour laisser la place au socialisme, et d’autre part ceux qui jugent que cette révolution doit être provoquée. Cette dernière vision — à tendance « millénariste » — du marxisme, se traduit dès la fin du xixe siècle par une controverse entre les socialistes qui, dans l’attente de la révolution, sont devenus en pratique des réformistes, et ceux qui demeurent partisans d’un renversement actif du capitalisme. C’est cette dernière tendance qui va, après 1917, donner naissance à ce qui constitue le communisme au sens moderne du mot58.

                Communisme et léninisme
                Léninisme
                Articles connexes : Léninisme et Centralisme démocratique.

                La faucille et le marteau, l’un des symboles les plus familiers du communisme, représente l’union entre les travailleurs agricoles et industriels par la jonction entre le marteau du prolétariat ouvrier et la faucille des paysans.
                La tendance du socialisme qui prendra par la suite le nom de communisme se distingue par son mode de fonctionnement interne et par la méthode de prise du pouvoir qu’elle met au point dans le contexte particulier de la Russie impériale. Pour contrer l’appareil répressif tsariste, Lénine, chef des bolcheviks, préconise la formation d’un parti strictement hiérarchisé, formé de « révolutionnaires professionnels ». Lénine se heurte en effet, en Russie, à un double problème : outre le caractère absolutiste du régime en place, le pays est dépourvu d’un capitalisme comme d’une bourgeoisie suffisamment développés, ce qui rend très éloignée la perspective de la révolution socialiste (censée survenir, selon le schéma marxiste, après une révolution bourgeoise qui aura été suivie du développement puis de l’auto-destruction du capitalisme). Lénine en conclut qu’il revient aux révolutionnaires de se substituer à la bourgeoisie pour tenir un rôle d’accélérateur de l’Histoire, provoquant ainsi la révolution au lieu d’attendre son déclenchement naturel. Il théorise pour le parti un rôle central, considérant que c’est à lui non seulement de susciter la lutte des classes là où elle ne s’est pas encore développée du fait d’un contexte local, mais aussi d’assumer un rôle d’« avant-garde » du mouvement ouvrier à qui il devra apporter le savoir et la conscience révolutionnaire59,60.

                Lénine – dont la pensée sera, après sa mort, synthétisée au sein d’un corpus appelé léninisme – prône le fonctionnement du parti selon la logique du centralisme démocratique, c’est-à-dire d’un strict respect, par la base, des décisions qui auront été prises par les organes de direction61,59. Il théorise également, bien avant sa prise du pouvoir, l’usage de la « terreur de masse » pour combattre les contre-révolutionnaires62.

                Après la mort de Lénine, le léninisme est codifié par Staline sous la forme d’une doctrine imposée à l’ensemble de l’Internationale communiste, et dont les analyses, initialement conçues en fonction du contexte russe, sont censées s’appliquer de manière obligatoire à l’ensemble des pays63.

                Le fondement économique du léninisme est le développement plus rapide de la production des moyens de production64 par rapport à la production des articles de consommation.Ce mode de production est différent du communisme de Karl Marx qui suppose, contrairement au léninisme, le développement plus rapide des articles de consommation par rapport à la production des moyens de production65.

                Marxisme-léninisme et stalinisme
                Articles connexes : Marxisme-léninisme et Stalinisme.

                Portraits de Marx, Engels, Lénine et Staline lors d’un défilé en République démocratique allemande, en 1953.
                Avec le temps, l’idéologie des partis affiliés au Komintern — puis de l’ensemble des régimes communistes — prend le nom de marxisme-léninisme, soit la lecture léniniste du marxisme, elle-même réinterprétée par les successeurs de Lénine à la tête du régime soviétique. L’interprétation par Staline de la théorie marxiste aboutit à une présentation rigide de celle-ci, l’Histoire étant considérée comme soumise à une succession d’automatismes dans lesquels le Parti communiste joue le rôle de l’avant-garde ; le matérialisme dialectique est élevé au rang de doctrine à laquelle toutes les sciences doivent être subordonnées66. Sur la base de l’expérience de la révolution russe, le marxisme-léninisme considère qu’il n’est pas nécessaire d’attendre la maturation du capitalisme pour accomplir la révolution ; celle-ci dépend de l’action du parti communiste, lequel est censé être le représentant du prolétariat67. Staline introduit également la notion de socialisme dans un seul pays, qui postule qu’il n’est pas nécessaire d’accomplir en premier lieu la révolution mondiale pour construire le socialisme ; il estime en outre que la lutte des classes se poursuit et s’intensifie sous le socialisme, ce qui permet de justifier sur le plan théorique des mesures de terreur68.

                Le concept de stalinisme a par ailleurs été forgé pour qualifier aussi bien l’idéologie marxiste-léniniste codifiée par Staline que la pratique politique de ce dernier et, par extension, les régimes dictatoriaux se réclamant du communisme, analysés sous l’angle de la notion de totalitarisme. Utilisé le plus souvent dans un sens critique et péjoratif, ce terme n’a été que rarement revendiqué par les acteurs du communisme étatique ou par les partisans de celui-ci, bien que certains aient pu occasionnellement se présenter comme « staliniens » ou « stalinistes »69.

                Après la déstalinisation, le marxisme-léninisme est demeuré l’idéologie officielle de l’URSS et des régimes qui lui étaient affiliés, sans que ne soit opérée de révision théorique majeure. Les courants marxistes-léninistes qui refusaient, à l’image du maoïsme, de condamner les conceptions et la pratique staliniennes, se sont présentés comme « anti-révisionnistes »70,71.

                Trotskisme
                Article connexe : Trotskisme.

                Congrès trotskiste en Argentine, en 2006.
                Le trotskisme (ou trotskysme) – du nom de Léon Trotski – est une tendance se réclamant du léninisme, mais opposée au stalinisme. Avant 1917, Trotski élabore la théorie de la révolution permanente qui implique, dans le contexte russe, la poursuite continue de la lutte révolutionnaire après la révolution bourgeoise, afin de transformer celle-ci en révolution socialiste et de parvenir à la dictature du prolétariat ; à l’échelle internationale, elle se traduit par la révolution permanente, soit l’extension mondiale de la révolution. Après 1924, l’idéologie trotskiste se distingue surtout par son opposition à la vision stalinienne du communisme en contestant le règne de la bureaucratie (nom donné par Trotski à la nomenklatura) et en prônant la démocratie et la liberté de débat au sein du Parti communiste. Déjà divisé du vivant de Trotski, le trotskisme éclate en multiples tendances (pablisme, lambertisme, Union communiste, posadisme, morenisme…) après la Seconde Guerre mondiale72,73.

                Maoïsme
                Article connexe : Maoïsme.

                Statue de Mao Zedong.
                Le maoïsme – du nom de Mao Zedong – naît d’une adaptation du marxisme-léninisme aux réalités chinoises : Mao ajoute de nouveaux concepts, comme la Nouvelle Démocratie et la guerre populaire, et juge que la principale contradiction se situe entre les campagnes et les villes ce qui, à l’échelle mondiale, se traduit par l’opposition entre pays sous-développés et États capitalistes. Il vise également à remodeler totalement la société et les mentalités, par une politique volontariste de modernisation économique74.

                Après la rupture sino-soviétique, Mao se présente comme le champion de l’« anti-révisionnisme », c’est-à-dire de la stricte orthodoxie marxiste-léniniste. Le maoïsme adopte en outre une ligne plus clairement tiers-mondiste avec la théorie des trois mondes, qui postule que les pays, dans le contexte la guerre froide, sont divisés non pas en deux camps — communistes et « réactionnaires » — mais en trois camps, avec respectivement les deux superpuissances, les pays développés, et enfin les pays en voie de développement, dont fait partie la Chine. Les thèses de Mao ont influencé, outre divers groupuscules occidentaux, des mouvements insurgés du tiers monde qui se sont inspirés de son discours « anti-impérialiste »75.

                Autres courants léninistes et anti-léninistes
                Articles connexes : Titisme, Juche, Communisme de conseils et Gauche communiste.
                D’autres courants communistes d’importance inégale existent, certains étant essentiellement à usage d’une région du monde, voire d’un pays. On a appelé titisme – du nom de Tito, qui utilisait pour sa part le terme « yougoslavisme » – la pratique politique en vigueur en Yougoslavie après la rupture de ce pays avec l’URSS. Tito prônait l’unité de son pays selon un principe d’équilibre entre les nationalités, et l’économie yougoslave fonctionnait officiellement selon les principes de l’autogestion des entreprises par les travailleurs. Dans les faits, l’autogestion yougoslave est demeurée superficielle et subordonnée au contrôle par l’État et le Parti76,77. L’opéraïsme est une tendance née en Italie dans les années 1960, qui prône les grèves sauvages, l’illégalisme ainsi que le refus radical de l’organisation capitaliste du travail, et qui a influencé une partie de l’extrême gauche italienne pendant les années de plomb78,79. On a parfois appelé « hoxhaïsme » le marxisme-léninisme « anti-révisionniste » et stalinien, professé en Albanie par Enver Hoxha80. L’idéologie maoïste radicale du Sentier lumineux, au Pérou, est appelée « Pensée Gonzalo » du nom du fondateur de l’organisation, Abimael Guzmán alias « Président Gonzalo ». Le Juche est l’idéologie en vigueur en Corée du Nord : élaborée par Kim Il-Sung avec l’aide de divers cadres de son régime, cette doctrine s’est d’abord revendiquée du marxisme-léninisme, avant de se présenter comme une doctrine originale ayant transcendé le marxisme lui-même. Le Juche se traduit surtout par un discours nationaliste prônant un socialisme autosuffisant, et par des pratiques autarciques81.

                Un autre des symboles utilisés par le communisme, l’étoile rouge, représente les cinq continents et la révolution prolétarienne.
                Le mot gramscisme désigne la pensée d’Antonio Gramsci, auteur d’une œuvre théorique marxiste hétérodoxe et découverte après la mort de son auteur. Publiée de manière souvent tronquée en fonction des intérêts du Parti communiste italien, la pensée de Gramsci a fait l’objet d’interprétations divergentes. Gramsci prend ses distances par rapport à l’économisme marxiste, en jugeant que l’Histoire n’est pas déterminée par la structure économique mais par l’interprétation que l’on donne de cette structure et des lois qui la régissent, et en adoptant une démarche qui relève de l’historicisme. Le rattachement du gramscisme au léninisme fait l’objet de débats, et semble surtout obéir à une interprétation opportuniste de la part des dirigeants communistes italiens. Gramsci se distingue également en insistant sur le rôle de la culture et des intellectuels, et sur le fait que les révolutionnaires doivent viser l’hégémonie culturelle. Cette conception implique d’agir non seulement sur les terrains politique et économique, mais également sur ceux de la culture et des arts, car ceux-ci touchent la conscience collective82,83.

                On appelle castrisme – du nom de Fidel Castro – un ensemble de thèses portant sur la spécificité de la révolution cubaine, mais aussi le régime marxiste-léniniste cubain lui-même et, par extension, les courants qui s’en réclament. Le castrisme ne constitue pas une idéologie distincte à proprement parler, mais un discours analysant le monde sous l’angle de l’anti-impérialisme et du tiers-mondisme, et assimilant la lutte contre le capitalisme – incarné en l’occurrence par l’impérialisme américain – à celle contre une forme de néocolonialisme84.

                On a par ailleurs baptisé du nom de Gauche communiste un ensemble de courants de pensée « gauchistes » (d’extrême gauche ou d’ultra gauche), apparus dès l’entre-deux-guerres, et dont certains s’opposent au léninisme. Le luxemburgisme – nom donné au courant qui se réclame de Rosa Luxemburg – s’oppose aux conceptions de Lénine sur le rôle dirigeant du parti et juge que le prolétariat doit prendre lui-même son destin en main, en utilisant notamment la grève de masse spontanée ; cette école de pensée trouve son prolongement dans le communisme de conseils (ou « conseillisme ») qui prône un gouvernement par les conseils ouvriers85,86. Le terme d’« ultra gauche » est parfois employé comme synonyme de l’extrême gauche elle-même, mais peut désigner, de manière plus précise, cet ensemble de courants communistes anti-léninistes87. Le bordiguisme – du nom d’Amadeo Bordiga – est pour sa part une tendance « gauchiste » du léninisme, qui se réclame des conceptions de Lénine mais voit dans l’URSS un « État capitaliste »88.

                On a appelé eurocommunisme un courant porté dans les années 1970 par plusieurs partis communistes, pour la plupart européens, et qui consistait – sans pour autant rompre avec l’URSS – à remettre en cause l’orthodoxie idéologique, en renonçant à diverses notions comme la dictature du prolétariat ou le marxisme-léninisme, et en prônant une évolution démocratique vers le socialisme89.

                Synonymes
                Issu du socialisme, le communisme a continué de s’en réclamer. L’URSS et les régimes nés après elle se sont ainsi présentés comme des « pays socialistes », expression qui a été employée comme synonyme de « pays communistes »90, l’URSS étant elle-même qualifiée de « patrie du socialisme ». Le terme socialisme scientifique a été également utilisé par les régimes communistes et leurs partisans pour qualifier la forme de socialisme pratiquée dans leurs pays91. Le mot marxisme est parfois utilisé comme un synonyme de « communisme » (éventuellement en utilisant l’adjectif marxiste comme synonyme de communiste), bien que le marxisme, pris au sens large, ne se résume pas à son interprétation léniniste92.

                Les régimes communistes ont par ailleurs désigné leur propre pratique gouvernementale sous le nom de « socialisme réel » (ou « socialisme réellement existant »), destiné à présenter leurs formes de gouvernement et de société comme une phase de transition continue vers le communisme intégral, la frontière entre le stade du socialisme réel et celui du communisme proprement dit n’étant plus clairement définie. Si Nikita Khrouchtchev a proclamé en 1961 que l’objectif du communisme serait atteint à brève échéance, cette affirmation est ensuite abandonnée au profit des objectifs plus modestes de la « société socialiste développée »93.

                Le communisme, au sens contemporain du terme, a été tout d’abord associé pour l’essentiel aux bolcheviks. En conséquence, le mot « bolchevisme » a été employé – parfois de manière péjorative – pour désigner la mouvance communiste dans son ensemble. Il n’est tombé que progressivement en désuétude, surtout après la Seconde Guerre mondiale : le mot « bolchevik » a continué jusqu’en 1952 de figurer entre parenthèses à la fin du nom officiel du Parti communiste de l’Union soviétique94.

                La notion d’État communiste
                Articles connexes : État communiste, Démocratie populaire et Économie planifiée.

                Les régimes communistes en 1979.

                Le Grand Palais du Kremlin, siège, à l’époque de l’URSS, du Soviet suprême de l’Union soviétique.
                Le mot communisme désignait, étymologiquement, une société sans État. Du fait de l’évolution de son usage, il désigne également, par extension, une forme de régime politique dominé par le parti communiste local, et caractérisé par un État fort. Ni Marx ni Engels ne décrivent avec précision à quoi ressemblera l’« État ouvrier » durant la période de la dictature du prolétariat95 : dans la pratique, la prise du pouvoir par les communistes a débouché sur la mise en place de régimes où le PC local – qu’il soit parti unique de manière officielle ou de facto – détient le monopole du pouvoir, excluant toute alternance et toute forme de véritable pluralisme politique96, dans des pays se présentant comme « démocratiques », « populaires » et « socialistes ». L’historien Jean-François Soulet dégage un ensemble de traits communs permettant de distinguer l’URSS et les régimes communistes fondés après elle : tout d’abord, la toute-puissance du parti communiste local, dont la direction – sur le modèle du Politburo du PCUS en URSS ou du Politburo du PCC en Chine – est le principal organe de décision ; dans la majorité des cas, le véritable dirigeant de l’État est le chef du Parti (qui peut, sans que cela soit systématique, cumuler son poste avec celui de chef du gouvernement ou de chef de l’État). Ensuite, le poids d’autres groupes de pression influents comme l’armée et la police ; l’existence d’une classe dirigeante privilégiée – la nomenklatura – liée à l’appareil du régime et du Parti (les cadres du Parti étant également surnommés apparatchiks) ; enfin, une économie étatisée97.

                L’historien Archie Brown définit un ensemble de critères permettant d’identifier un système politique communiste : pour lui, le terme de « communisme » est le plus adapté pour désigner ce type de régime. L’usage du terme « socialiste », que les régimes communistes utilisaient pour se désigner eux-mêmes, est en effet inadéquat en ce que le concept de socialisme recouvre un ensemble politique bien plus vaste : « étant donné que les partis communistes au pouvoir qualifiaient leurs systèmes politiques de « socialistes », il est raisonnable de se demander en quoi il est justifié de les appeler « communistes ». De nombreux politiciens ex-communistes ont contesté l’usage de ce terme car, nous rappellent-ils, le « communisme » était censé être le dernier stade du socialisme, qu’ils n’ont jamais prétendu avoir atteint. Cependant, les membres de ces partis au pouvoir se définissaient eux-mêmes comme des communistes et les chercheurs occidentaux, en rangeant les systèmes dans la catégorie « communiste », n’envisageaient pas une seconde qu’ils parlaient de ce que Marx et Lénine décrivaient par le terme « communisme » — cette société auto-gouvernée, sans État, et coopérative, qui n’a jamais existé nulle part »90.

                Défilé de l’Armée rouge en 1946.
                Pour Brown, la première caractéristique d’un système communiste est le monopole du pouvoir exercé par le Parti communiste local, selon une logique de parti unique de fait ou de droit. Cette méthode de gouvernement est assimilée après 1945 à la dictature du prolétariat : ce concept se traduit dans les faits par le règne du Parti, celui-ci étant présenté comme l’expression exclusive de la volonté et des intérêts du prolétariat. Durant la période post-stalinienne, le terme le plus couramment utilisé sur le plan officiel était celui de « rôle dirigeant » du Parti. Un système de gouvernement communiste se distingue également par la pratique du centralisme démocratique et, sur le plan économique, par une économie planifiée, pouvant éventuellement coexister dans certains cas avec une forme d’économie de marché dans certains secteurs d’activité90. La forme de contrôle de l’économie par l’État est parfois qualifiée de capitalisme d’État98, terme utilisé dès 1918 par Lénine lui-même (mais notamment employé, par la suite, par les adversaires « gauchistes » et conseillistes du communisme soviétique99) : le développement du marché sous contrôle de l’État est à l’origine conçu, dans une société largement non industrialisée comme celle de la Russie, comme une étape vers la construction du socialisme100.

                Troupes de la Nationale Volksarmee, l’armée de la RDA, en 1974.
                Enfin, Archie Brown cite comme dernier critère l’existence d’une forme d’organisation internationale communiste et l’appartenance du régime politique concerné à celle-ci90.

                Le style de gouvernement pratiqué par les régimes communistes peut par ailleurs varier : de nombreux régimes se distinguent, malgré l’internationalisme de principe de la mouvance communiste, en mariant la rhétorique communiste à une propagande nationaliste, soit par principe, soit en fonction des besoins politiques du moment. Cuba, la Corée du Nord, la Roumanie, l’Albanie et le Nord Viêt Nam (puis le Viêt Nam réunifié) ont pu ainsi, dans des registres et des contextes très différents, pratiquer une forme de « national-communisme »101.

                L’expression démocratie populaire a été utilisée après la Seconde Guerre mondiale pour désigner les régimes communistes, notamment les pays européens du bloc de l’Est : dans la phraséologie communiste, ce terme désigne une forme de gouvernement censément différente de celle de l’URSS, car située à un stade moins avancé de l’évolution socialiste, et dans laquelle le Parti communiste aurait comme rôle de diriger l’ensemble des forces politiques « antifascistes ». Cela a pu se traduire par un système non pas de parti unique officiel, mais de coalition, où sont autorisés, non seulement le parti communiste local, mais également un certain nombre de partis-satellites, réunis au sein d’un front unique : le parti communiste détient cependant la réalité du pouvoir. Ce type d’organisation politique était notamment en vigueur dans une partie des régimes d’Europe de l’Est ; la RDA était ainsi gouvernée par le Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED), mais quatre autres partis, inféodés au SED, étaient autorisés à exister au sein du Front national de la République démocratique allemande. D’autres régimes communistes n’autorisent que le parti communiste et les organisations de masse qui lui sont affiliées. Dans la pratique, la définition de ce qu’est une « démocratie populaire » n’est pas forcément très précise, et le terme a été souvent utilisé comme un simple synonyme d’État communiste102,96.

                Histoire
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                Article détaillé : Histoire du communisme.
                Origines
                Ancêtres du socialisme et du communisme

                Médaillon à l’effigie de Thomas More, auteur de L’Utopie.

                Gracchus Babeuf, révolutionnaire français.
                Le concept de communisme désigne tout d’abord l’idée de mise en commun des biens matériels, puis par extension une organisation sociale où la propriété privée serait absente. On trouve des ancêtres lointains et indirects du communisme et du socialisme dans la pensée antique, notamment chez Platon qui imagine dans La République une cité idéale, divisée en trois classes, et dont les dirigeants mettraient leurs biens en commun. Il ne s’agit nullement d’une société égalitaire, seule l’élite de la cité étant concernée. Sparte qui, selon Plutarque aurait mis en place un régime de communauté de biens au sein de sa classe dirigeante, est un autre exemple de cette forme de « communisme » antique103. Le concept de partage des biens est également présent dans la pensée chrétienne104, et tout particulièrement, sous la Renaissance, dans des hérésies issues notamment de l’anabaptisme. Au xvie siècle, durant la guerre des Paysans allemands, l’idéologue millénariste Thomas Münzer prône la constitution de « communautés de saints », où tout serait partagé105. Par la suite, des anabaptistes, inspirés par les idées de Münzer, animent à Münster en 1534-1536 un régime théocratique fondé sur la communauté des biens106.

                Durant les siècles suivants, l’idée d’une société égalitariste basée sur le partage des biens constitue un élément essentiel du courant de pensée utopiste. Le philosophe et théologien Thomas More signe en 1516 le livre L’Utopie qui constitue le modèle de la littérature utopiste : il y décrit un pays idéal où règne l’harmonie et la vertu. En 1602, le moine Tommaso Campanella publie La Cité du Soleil, autre ouvrage fondateur du courant. More comme Campanella s’inspirent nettement de La République de Platon107,108,109. L’imaginaire utopique continue de nourrir la critique sociale radicale, avec comme point commun le fait de considérer la propriété privée comme une source d’injustice : on retrouve cette idée chez des auteurs des Lumières comme le curé Meslier, Morelly, Dom Deschamps ou Godwin110,111.

                En France, sous le Directoire, Gracchus Babeuf mène en 1796 la conjuration des Égaux112. Très proche, sur le plan des idées, du communisme au sens contemporain du terme, Babeuf préconise une société égalitaire, fondée sur l’abolition de la propriété particulière. Il prône par ailleurs la prise du pouvoir via un coup de force organisé par un état-major secret incarnant l’avant-garde révolutionnaire. Pour l’historien Michel Winock, la méthode de Babeuf annonce celles de Blanqui et de Lénine ; plus largement, Winock voit dans la Révolution française la prémisse de divers éléments du socialisme et du communisme, sur les plans des idées et de la pratique113,114,115. Philippe Buonarroti, camarade de Babeuf, s’emploie par la suite à diffuser les idées « babouvistes »116. Restif de la Bretonne, à la même époque, contribue à donner son sens contemporain au mot communisme, qu’il rattache à la pensée de Babeuf117.

                Le communisme au sein du mouvement socialiste
                Article détaillé : Socialisme.
                Articles connexes : Socialisme utopique, Social-démocratie, Blanquisme, Anarcho-communisme et Histoire de l’anarchisme.

                Le drapeau rouge, utilisé comme symbole du mouvement ouvrier à partir du xixe siècle.

                Étienne Cabet.
                Durant les premières décennies du xixe siècle, l’idée communiste se rattache au courant socialiste, qui se développe alors dans le contexte de la révolution industrielle et des bouleversements sociaux et économiques qui l’accompagnent. Le socialisme naît sous la forme d’une école de pensée anticapitaliste, qui vise à résoudre la question sociale en améliorant le sort de la classe ouvrière : il devient une expression politique du mouvement ouvrier. L’idée d’une société fondée sur le partage des biens matériels est très présente dans le courant pré-marxiste du « socialisme utopique » : le Britannique Robert Owen, inspirateur du courant dit « oweniste », prône l’auto-suffisance des ouvriers au sein de communautés coopératives et tente de mettre ses idées en pratique dans des expériences comme celle de New Harmony aux États-Unis118,119.

                Karl Marx et Friedrich Engels.
                Au sein du mouvement socialiste, le terme communistes tend à désigner, dans les années 1840, un ensemble de tendances radicales, principalement celles qui insistent sur notion de lutte des classes et qui ne comptent pas sur la bonne volonté des classes dominantes pour changer la société. Babeuf demeure une « figure mythique » et une référence commune pour les tout premiers « communistes », bien que certains se démarquent de son œuvre et de son action2. Auguste Blanqui, notamment, envisage une révolution violente, qui se traduirait par une dictature du prolétariat avant le passage à une société communiste27,120,2.

                L’échec de la tentative d’insurrection de Blanqui, en 1839, sonne le glas d’une certaine mythologie révolutionnaire. Il amène les intellectuels socialistes à considérer que la réalisation d’une nouvelle société ne peut plus dépendre d’une action purement « militaire ». En France, on voit alors se développer un ensemble de courants cherchant à analyser la société de manière « scientifique », ou s’orientant vers des formes de mysticisme2. Le mot « communisme » lui-même est popularisé par des écrivains comme le Français Étienne Cabet. Ce dernier, auteur du livre Voyage en Icarie dans la tradition de More et de Campanella, rejette l’idée de lutte des classes et se réclame d’une forme de communisme chrétien. Il attire autour de lui de nombreux disciples avec qui il se lance, aux États-Unis, dans une expérience de vie communautaire sur le modèle de l’Icarie, qui tourne cependant au désastre27,2.

                En Allemagne, le socialisme se diffuse d’abord dans les milieux intellectuels, sous l’influence des Français. En 1836, à Paris, des socialistes allemands en exil fondent, à l’initiative de Wilhelm Weitling, la Ligue des justes, qui prône un communisme empreint de mysticisme chrétien, comparable à celui des anabaptistes. Cette idéologie de type religieux, apparentée à l’« icarisme » de Cabet, est empreinte de principes non-violents121. En juin 1847, la Ligue des justes prend le nom de Ligue des communistes sous l’impulsion de Karl Marx et de Friedrich Engels. D’abord liée à la Société des saisons blanquiste, elle se veut internationaliste et adopte comme devise le mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! ». En février 1848, Marx et Engels publient la « profession de foi » du mouvement, intitulée Manifeste du parti communiste. Les auteurs posent les bases d’une conception à visée scientifique du socialisme ; ils affirment en outre une orientation nettement révolutionnaire et rejettent tant le « socialisme utopique » que les conceptions chrétiennes du communisme. L’idée communiste, telle que la conçoivent Marx et Engels, est désormais associée à l’athéisme122,123.

                Le Capital, principal ouvrage d’économie politique de Karl Marx.
                Les idées socialistes apparaissent au premier plan de la politique européenne lors du Printemps des peuples. L’échec des insurrections de 1848 ne donne qu’un coup d’arrêt provisoire à la diffusion du socialisme, qui continue de se développer en Europe parallèlement au syndicalisme. En 1864, plusieurs organisations socialistes se réunissent au sein de l’Association internationale des travailleurs (ou Première Internationale), dont Marx rédige les statuts provisoires. L’Internationale se défait avec le temps, du fait notamment des divisions entre les partisans de Marx et ceux de l’anarchiste Mikhaïl Bakounine, mais les idées socialistes continuent de progresser124,125. L’épisode de la Commune de Paris de 1871 contribue à entretenir une mythologie révolutionnaire dans l’imaginaire socialiste et, plus tard, communiste126.

                Le marxisme, courant de pensée dérivant des œuvres de Marx et Engels et qui se présente comme un « socialisme scientifique », acquiert durant le dernier quart du xixe siècle une position dominante au sein du socialisme européen, bien que son degré d’influence soit inégal selon les pays. Si le terme communisme continue de faire partie du vocabulaire socialiste et d’être revendiqué par d’autres tendances politiques, comme l’anarcho-communisme, il ne désigne pas alors un courant de pensée distinct, et connaît une certaine désuétude127,128. En France, le marxisme est surtout présent chez les guesdistes. Au Royaume-Uni, il a peu de poids chez les travaillistes. Les idées marxistes sont au contraire dominantes chez les sociaux-démocrates allemands, autrichiens et russes128.

                À la fin du xixe siècle, dans la majorité des pays européens, le socialisme évolue sensiblement vers le réformisme. Le conflit entre réformistes et révolutionnaires se déclare notamment en Allemagne. Eduard Bernstein, l’un des principaux idéologues du Parti social-démocrate d’Allemagne (SPD), ayant constaté que les prédictions de Marx sur l’effondrement du capitalisme ne se réalisaient pas, préconise en effet un dépassement du marxisme. Il juge que les socialistes doivent cesser de se voir comme le parti du prolétariat et devenir un vaste parti démocratique, qui représenterait également les classes moyennes, et que la social-démocratie doit renoncer à la révolution pour aspirer simplement à une plus grande justice sociale. La « querelle réformiste » (Reformismusstreit) tourne au désavantage des thèses de Bernstein, qui sont condamnées en 1899 lors du congrès du SPD. Mais malgré cette défaite apparente des thèses « révisionnistes », le socialisme européen n’en continue pas moins de se recentrer, avec comme conséquence un décalage croissant entre un discours toujours officiellement révolutionnaire et une pratique de plus en plus réformiste128. Il conserve néanmoins une aile d’extrême gauche, qui compte en Allemagne Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht parmi ses représentants. Rosa Luxemburg se distingue notamment en prônant une révolution prise en main par le prolétariat lui-même, partis et syndicats devant se contenter d’« éclairer » les ouvriers sans prétendre les diriger129.

                Lénine, vers 1900.
                L’Empire russe, qui est toujours, à la fin du xixe siècle, une monarchie absolue, connaît contexte particulier. Les militants socialistes y sont réprimés, et le courant révolutionnaire est particulièrement fort. Le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR), formé en 1898 lors d’un congrès clandestin qui ne réunit que neuf participants, est contraint de s’organiser dans l’illégalité et l’exil. De nombreux révolutionnaires russes sont dispersés à travers l’Europe et, jusqu’en 1905, le mouvement socialiste russe demeure illégal130,131,132. C’est dans ce contexte qu’en 1902, Vladimir Oulianov, dit « Lénine », publie le traité politique Que faire ?, dans lequel il prône notamment l’organisation de la révolution par un parti clandestin, hiérarchisé et discipliné, qui constituerait l’avant-garde du prolétariat133,134. Léon Bronstein, dit « Trotski », rejoint à la même époque les milieux socialistes exilés135. Le mouvement socialiste russe connaît, dans les premières années du xxe siècle, de profondes divisions et conflits incessants : dès le second congrès du POSDR, en 1903, les partisans de Martov s’opposent à ceux de Lénine. Les premiers reçoivent le nom de mencheviks (« minoritaires »), et les seconds de bolcheviks (« majoritaires »)136,137.

                La révolution russe de 1905 éclate en janvier ; à partir du mois de mai, des travailleurs et soldats russes s’organisent en conseils (en russe : Soviets)138. Les émigrés politiques, parmi lesquels Trotski et Lénine, rentrent progressivement en Russie pour tenter de profiter de cette révolte spontanée. Une tentative d’insurrection est écrasée à Moscou et le mouvement révolutionnaire décline ensuite dans l’ensemble de la Russie139,140. Si les principaux chefs révolutionnaires sont à nouveau contraints à l’exil, les partis socialistes sont cependant légalisés : bolcheviks et mencheviks ont désormais des députés à la Douma. Des militants bolcheviks demeurés en Russie – parmi lesquels Joseph Djougachvili, connu sous les pseudonymes de « Koba » puis de « Staline » – contribuent à financer le mouvement par des activités illégales141,142. Le parti socialiste russe demeure en outre irrémédiablement divisé entre bolcheviks et mencheviks143.

                Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, l’Internationale ouvrière apparait impuissante et discréditée. La majorité des partis socialistes européens soutiennent en effet la politique belliciste de leurs pays respectifs144. Lénine espère pour sa part sur une défaite de la Russie, car cela pourrait y faciliter la révolution145. Mais sa ligne demeure minoritaire en Europe, y compris chez les socialistes opposés à la guerre. Les bolcheviks — dont beaucoup de militants et l’ensemble des députés sont alors arrêtés en Russie — semblent éloignés, à l’époque, de toute perspective d’accès au pouvoir146,147.

                Naissance du régime bolchevik et de l’URSS
                Révolution en Russie
                Articles connexes : Révolution russe et Révolution d’Octobre.
                Durant le conflit mondial, l’Empire russe souffre durement des combats sur le Front de l’Est. L’économie du pays s’effondre, portant le coup de grâce au régime tsariste, déjà politiquement discrédité. En 1917, au début du mois de mars (fin février selon le calendrier julien) éclate la révolution de Février, premier acte de la révolution russe. Des députés de la Douma créent un comité destiné à servir de gouvernement provisoire ; dans le même temps est formé le Soviet des députés ouvriers et des délégués des soldats de Petrograd, sur le modèle des conseils de la révolution de 1905. Le tsar Nicolas II abdique. Si certains mencheviks et socialistes révolutionnaires ont participé à cette révolution spontanée, les bolcheviks n’y ont jusqu’ici tenu aucun rôle148. Alors que la Russie est toujours en guerre, le gouvernement provisoire, dirigé par Gueorgui Lvov puis par Aleksandr Kerenski, préfère attendre la convocation d’une assemblée constituante pour mener les réformes comme la redistribution des terres. En outre, le Soviet de Petrograd lui dispute la réalité du pouvoir149,150.

                Timbre soviétique commémorant la révolution d’Octobre.
                Avec l’aide du commandement allemand qui souhaite contribuer à déstabiliser la Russie en y faisant entrer des fauteurs de trouble potentiels, Lénine et d’autres révolutionnaires exilés retournent sur le sol russe. En chemin, Lénine rédige un document connu ensuite sous le nom de Thèses d’avril, qu’il présente dès son arrivée à la réunion des bolcheviks151,150 : il y préconise le remplacement du gouvernement provisoire par un cabinet socialiste, ainsi que la redistribution des terres aux paysans, l’arrêt de la guerre, l’auto-détermination des peuples et la transformation des Soviets de travailleurs en organes de gouvernement152 ; il prône également « la création d’une Internationale révolutionnaire (…) contre les social-chauvins et contre le « centre » », et le contrôle des Soviets par le Parti. Les bolcheviks, qui entretiennent l’agitation153, prennent le contrôle des détachements armés des Soviets, bientôt baptisés gardes rouges154. Mais l’insurrection des journées de juillet est un échec total155 ; Lénine doit se réfugier en Finlande. En son absence, les bolcheviks continuent de profiter du chaos politique et gagnent des élus aux Soviets, aux comités d’usine et dans les syndicats. En août, la contre-offensive sur le front de l’Est, décidée par Kerenski, est un désastre qui discrédite le gouvernement provisoire156. En septembre, Trotski, désormais allié aux bolcheviks, est élu président du Soviet de Petrograd157.

                Portrait de Vladimir Ilitch Lénine par Isaak Brodsky.
                Durant son séjour en Finlande, Lénine rédige L’État et la Révolution, ouvrage dans lequel il théorise le passage du stade d’un État bourgeois à celui d’un « État prolétarien », il suppose qu’il ne faudra qu’une petite portion de violence pour réprimer qu’une « minorité d’exploiteurs »158,159.

                Au début du mois d’octobre, Lénine revient clandestinement en Russie. Il plaide auprès de son parti pour une prise du pouvoir par la force, avant que le deuxième congrès panrusse des Soviets puisse se réunir et former un gouvernement de coalition qui priverait les bolcheviks du monopole du pouvoir160. L’insurrection est décidée : Trotski se charge de créer un Comité militaire révolutionnaire du Soviet de Petrograd161. Dans la nuit du 24 au 25 octobre (7 novembre du calendrier grégorien), les troupes du Soviet s’emparent des bâtiments stratégiques de la capitale et Kerenski prend la fuite. Au matin du 25 octobre, Lénine proclame le renversement du gouvernement provisoire162,163. Quelques heures plus tard, le deuxième congrès des Soviets s’ouvre : les trois autres partis socialistes s’en retirent pour protester contre le coup de force des bolcheviks. Ils laissent ainsi les mains libres à Trotski, qui fait adopter un texte condamnant les partis socialistes socialistes-révolutionnaires et mencheviks. Peu après, le congrès adopte un texte rédigé par Lénine, qui attribue « tout le pouvoir aux Soviets », donc détenu par les bolcheviks, à qui le retrait des autres partis permet de s’attribuer la légitimité populaire. Le lendemain, les bolcheviks prennent des mesures autoritaires en interdisant des journaux d’opposition164.

                Fin novembre, lors de l’élection de l’assemblée constituante, les socialistes-révolutionnaires remportent la majorité, devançant largement les bolcheviks165 ; en janvier 1918, la constituante est déclarée dissoute par le Sovnarkom dès le lendemain de sa première session. Le Congrès des Soviets et l’ensemble des Soviets sont mis sous contrôle du gouvernement bolchevik. Un décret sur la terre, qui légitime les confiscations des terres de grands propriétaires survenues depuis 1917, permet aux bolcheviks d’obtenir, pendant un temps, le soutien d’une grande partie de la paysannerie164.

                Survie du pouvoir soviétique
                Articles connexes : Guerre civile russe, Terreur rouge (Russie), Communisme de guerre, Nouvelle politique économique et Union des républiques socialistes soviétiques.
                Le régime des bolcheviks est encore très instable : la Russie reste en guerre contre les Empires centraux, et le nouveau gouvernement est incapable de se défendre malgré la transformation de la Garde rouge en Armée rouge. Pour éviter l’effondrement, Lénine décide en mars de signer une paix séparée avec les Empires centraux : le traité de Brest-Litovsk sauve le nouveau régime, au prix de la perte de la Biélorussie, de l’Ukraine et des pays baltes. En interne, Lénine doit composer avec l’opposition de personnalités comme Trotski, Nikolaï Boukharine et Karl Radek, qui souhaitaient une « guerre révolutionnaire » que le nouveau régime n’a pas les moyens de mener. À la même période, lors du septième congrès des bolcheviks, le Parti est rebaptisé Parti communiste de Russie (bolchevik), afin de souligner son aspect révolutionnaire et de se distinguer des autres socialistes166. Après la paix coûteuse avec les Empires centraux, les bolcheviks doivent encore se battre sur plusieurs fronts, des conflits sociaux éclatent sous l’impulsion de plusieurs groupes, amenant à la guerre civile russe. Pour survivre, le gouvernement bolchevik improvise une organisation militaire, et un mode de fonctionnement économique appelé « communisme de guerre ». Trotski professionnalise et réorganise l’Armée rouge au prix d’une discipline impitoyable, et fait encadrer les troupes par des Commissaires politiques garants de la ligne idéologique. Les partis d’opposition sont interdits, et un vaste programme de nationalisations permet d’étatiser et de mobiliser l’économie. Des réquisitions agricoles sont pratiquées pour assurer le ravitaillement, provoquant des insurrections dans la paysannerie : Lénine, qui les attribue aux seuls paysans riches (« koulaks »), ordonne de les réprimer avec la plus grande violence167,168.

                Les institutions autonomes nées de la révolution (Soviets, comités d’usine, syndicats) sont subordonnées au Parti : le régime s’emploie ensuite à dominer l’ensemble de la société civile, via une bureaucratie grandissante dont les membres reçoivent le nom d’apparatchiks. Le monde du travail est mis sous contrôle : les ouvriers, censés être au pouvoir par l’entremise du Parti, se voient refuser le droit de grève. Le régime s’appuie également sur une police politique, la Tchéka, dirigée par Félix Dzerjinski : la peine de mort, abolie quelques mois plus tôt, est rétablie. La famille du tsar est massacrée, et les opposants réprimés. La répression à grande échelle ne débute vraiment qu’après que Lénine réchappe, le 30 août 1918, à une tentative d’assassinat par la SR Fanny Kaplan168. Le 5 septembre, le Conseil des commissaires du peuple décrète une politique de Terreur rouge visant les contre-révolutionnaires et les « ennemis de classe » avec des campagnes de répression d’une violence et d’un arbitraire extrêmes, en parallèle de pogroms notamment lors de la Terreur blanche, et d’un système de camps de manière préventive et sans jugement169,170,171,172.

                Contre-offensive de l’Armée rouge contre l’Armée blanche de Koltchak, à l’hiver 1919.
                En 1919-1920, les bolcheviks parviennent à triompher du gros des armées blanches, auxquelles les Alliés, tout juste sortis de la guerre mondiale, n’ont apporté qu’une aide limitée. Ils doivent cependant toujours affronter les divers gouvernements indépendantistes – notamment en Ukraine – les anarchistes de Nestor Makhno, mais aussi, jusqu’en 1923, les « armées vertes » des paysans révoltés173,174. Les bolcheviks reprennent le contrôle d’une majorité des anciens territoires impériaux, où sont proclamées des Républiques socialistes soviétiques. Les pays baltes, la Finlande et la Pologne orientale leur échappent cependant : la défaite contre les Polonais lors de la guerre de 1919-1921 marque notamment un reflux pour la Russie soviétique, qui avait un temps espéré y étendre la révolution. Né dans des circonstances très précaires, le premier État communiste de l’Histoire survit in fine au chaos politique et à la guerre civile172.

                L’économie de la Russie soviétique est, à la fin de la guerre civile, dans un état désastreux, du fait notamment de l’application improvisée du communisme de guerre. Les insurrections paysannes, dont la révolte de Tambov est l’une des plus importantes, redoublent d’intensité. Une terrible famine sévit dans plusieurs régions. Le Parti communiste connaît outre de vifs débat internes : l’Opposition ouvrière réclame que la gestion de l’industrie soit confiée aux syndicats, une position que Lénine dénonce comme de l’« anarcho-syndicalisme »175. Trotski, lui, souhaite la fusion des syndicats avec l’appareil d’État et une gestion militarisée de l’économie176.

                Premier blason de l’URSS.
                En mars 1921, le gouvernement bolchevik doit affronter la révolte de Kronstadt. Sur ordre de Trotski, l’insurrection est écrasée ; la répression fait plusieurs milliers de victimes et de condamnations à mort ou à la déportation176. Cet épisode achève de sonner le glas de l’anarchisme en Russie où les libertaires, initialement ralliés au régime bolchevik, ont été réprimés dès 1918177. Les bolcheviks se consacrent ensuite à la chasse aux opposants socialistes-révolutionnaires et mencheviks, et à la lutte contre les grèves et le « laisser-aller » ouvrier, au combat contre les insurrections paysannes, et à la répression contre l’église178.

                C’est dans ce contexte que le Xe congrès du Parti communiste entreprend de réorganiser le fonctionnement du régime et de l’économie du pays. Les factions au sein du Parti sont interdites, tandis qu’une résolution, adoptée sous l’impulsion de Lénine, élève le rôle dirigeant du parti unique au rang de composante du marxisme. Les révoltes, dont celle de Kronstadt, ayant montré l’urgence de procéder à des réformes et d’améliorer les conditions de vie de la population, Lénine parvient à faire adopter par le Parti son projet de Nouvelle politique économique (NEP), qui met fin au communisme de guerre. Le commerce extérieur est libéralisé et la création de petites entreprises privées autorisée. Lénine entend ainsi assurer une transition vers le socialisme179,176. Le XIe congrès, en 1922, poursuit la réorganisation du Parti : Joseph Staline devient Secrétaire général, fonction apparemment technique mais qui lui permet de contrôler les nominations de cadres et de constituer un réseau. Le 30 décembre 1922, l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) naît d’un traité qui réunit au sein d’une fédération la république socialiste fédérative soviétique de Russie et les autres Républiques socialistes soviétiques issues de l’ex-Empire russe180.

                Le nouvel État normalise progressivement ses relations internationales : dès 1922, le traité de Rapallo établit des relations diplomatiques et commerciales avec l’Allemagne de Weimar. L’ensemble des pays occidentaux noue ensuite des contacts avec l’URSS. À partir de 1924, Staline s’oppose à la ligne de Trotski ; ce dernier prône une « révolution permanente », soit l’exportation à court terme du modèle soviétique par le biais d’une révolution internationale, condition indispensable à ses yeux pour bâtir le « socialisme ». Staline impose au contraire la politique du « socialisme dans un seul pays », qui vise à consolider en priorité le « socialisme » dans la seule URSS afin de se donner les moyens de réaliser plus tard la révolution mondiale181.

                Essor international et premiers revers
                De la naissance du Komintern au reflux de la vague révolutionnaire
                Articles connexes : Guerre civile finlandaise, Révolution allemande de 1918-1919, Révolte spartakiste de Berlin, République des conseils de Hongrie, République des conseils de Bavière, Internationale communiste et Guerre soviéto-polonaise.

                Publication de l’Internationale communiste.

                Plaque commémorative à l’effigie de Rosa Luxemburg.
                Dans l’ensemble de l’Europe, les partis socialistes et sociaux-démocrates sont divisés entre partisans et adversaires de la révolution d’Octobre. En Finlande, tout juste indépendante, une guerre civile éclate de janvier à mai 1918, les révolutionnaires communistes sont vaincus et, réfugiés en Russie, y constituent le Parti communiste de Finlande. En Allemagne, la chute de l’Empire est accompagnée par une vive opposition entre les sociaux-démocrates réformistes et les révolutionnaires spartakistes. Le chef du gouvernement provisoire Friedrich Ebert s’en tient à une ligne légaliste, tandis que les dirigeants spartakistes Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg s’opposent à la démocratie parlementaire et prônent une « République des Conseils », soit un régime dirigé par les conseils ouvriers. Le 1er janvier 1919, les spartakistes fondent le Parti communiste d’Allemagne (KPD). Le lendemain, une manifestation ouvrière provoque des affrontements à Berlin : Liebknecht, emporté par le mouvement, appelle à renverser le gouvernement. Le soulèvement berlinois de janvier 1919 est vite écrasé par le gouvernement social-démocrate appuyé par les Corps francs. La répression est sanglante ; Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont eux-mêmes assassinés par des militaires182.

                Proclamation de la République des conseils de Hongrie.
                D’autres mouvements favorables à la révolution russe apparaissent en Europe, qu’ils prennent d’emblée ou non le nom de « communistes ». Le Parti socialiste italien, dont les « maximalistes » ont pris le contrôle, passe dans les rangs révolutionnaires. L’Italie entre dans la période d’agitation politique et de grèves sauvages appelée le biennio rosso (« deux années rouges »)183.

                Le 2 mars 1919 se tient à Moscou le congrès fondateur de l’Internationale communiste (ou Komintern, ou « Troisième Internationale »), qui ambitionne de supplanter la « Deuxième internationale » discréditée par les soutiens des socialistes à la guerre. D’emblée contrôlée par les Russes, elle a pour tâche de coordonner et d’impulser des mouvements révolutionnaires dont on pense alors qu’ils vont s’étendre et soutenir la Russie soviétique184,185. Plusieurs partis communistes apparaissent alors en Europe, comme en Bulgarie186 ou en Pologne187. Dès le 22 mars 1919, le Parti socialiste italien rejoint l’Internationale communiste188.

                Le Parti des communistes de Hongrie est fondé en Russie par des prisonniers de guerre Hongrois convertis au communisme. Son chef Béla Kun, une fois revenu dans son pays tout juste indépendant, profite du chaos politique qui y règne : le 21 mars 1919, les communistes, alliés aux sociaux-démocrates, prennent le pouvoir et proclament la République des conseils de Hongrie. Le régime se rend vite impopulaire par ses nationalisations autoritaires et ses campagnes de répression baptisées, comme en Russie, « terreur rouge ». Les communistes hongrois tentent en outre de récupérer les territoires perdus par le pays à la fin de la guerre : ils entrent en conflit avec la Roumanie, ce qui provoque leur chute au bout de trois mois. Béla Kun fuit à l’étranger et les communistes hongrois sont brutalement réprimés189,190. En Allemagne, une République des conseils de Bavière est proclamée le 7 avril, mais écrasée par les Corps francs dès les premiers jours de mai191. En juin de la même année, le Parti communiste d’Autriche échoue dans sa tentative d’insurrection à Vienne192.

                La forte présence de Juifs, non seulement en Russie au sein de la direction des bolcheviks et de l’appareil de la Tchéka, mais aussi dans les gouvernements hongrois et bavarois, contribue à alimenter la thèse antisémite du judéo-bolchevisme en Europe comme sur le continent américain, durant tout l’entre-deux-guerres193,194.

                Premier drapeau de la République populaire mongole.
                En Italie, le PSI arrive en tête aux élections, mais refuse de participer au gouvernement : l’un de ses principaux animateurs, Amadeo Bordiga, prône l’abstention et la préparation de l’insurrection. Au début des années 1920, Lénine critique vivement les stratégies « gauchistes » au sein du mouvement communiste, qu’il juge stériles et inaptes à accéder au pouvoir : il expose ses vues sur la « Gauche communiste » — représentée notamment par Bordiga en Italie, ou par Anton Pannekoek aux Pays-Bas — dans le livre La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), publié en mai 1920183.

                Au-delà des désaccords stratégiques, les communistes s’interrogent sur la meilleure manière pour exporter la révolution. Quand la Pologne tente d’annexer l’ouest du territoire ukrainien, Lénine y voit l’occasion de passer à la « guerre révolutionnaire » préconisée dès 1918 par les « communistes de gauche ». L’Armée rouge parvient en effet à repousser les troupes polonaises : le second congrès de l’Internationale communiste a lieu le 9 juillet 1920 durant l’offensive soviétique en direction de Varsovie, alors que les conditions d’une révolution mondiale semblent être réunies195. Ce congrès définit également 21 conditions d’admission pour les partis souhaitant rejoindre le Komintern, stipulant notamment que les PC doivent être organisés et hiérarchisés selon les principes du centralisme démocratique et viser la révolution en combinant les actions légales et illégales, avec l’aide de structures clandestines cohabitant avec le parti officiel196. Plusieurs Asiatiques participent à ce second congrès sous l’impulsion de Lénine afin de miner les arrières des puissances coloniales qui lui sont hostiles197. Le mois suivant se tient à Bakou le « Congrès des peuples de l’Orient », qui établit des liens avec des mouvements nationalistes asiatiques198.

                Les espoirs d’extension de la révolution en Europe sont cependant éphémères : dès le mois d’août 1920, la contre-attaque des troupes polonaises arrête l’Armée rouge devant Varsovie. La Russie soviétique doit ensuite reconnaître sa défaite199. Quelques mois plus tôt, en Allemagne, le soulèvement de la Ruhr, lancé en réaction à une tentative de putsch nationaliste, est mis en échec par l’armée. En mars 1921, une nouvelle tentative d’insurrection allemande débouche sur un échec complet200.

                Lors de son troisième congrès en 1921, l’Internationale communiste reconnaît que la phase révolutionnaire née en 1917 est terminée201. Si la progression du communisme connaît un coup d’arrêt en Europe, la Russie se trouve un nouvel allié en Asie : en Mongolie-extérieure, les communistes locaux profitent du chaos provoqué par l’extension de la guerre civile russe pour prendre le pouvoir en juillet 1921. Trois ans plus tard, le pays devient la République populaire mongole, État satellite de l’URSS202.

                Échecs et divisions du mouvement communiste

                Musée du premier congrès du Parti communiste chinois, à Shanghai.
                Au cours des années 1920 et 1930, des partis communistes continuent d’apparaître sur tous les continents, en Europe, en Asie, sur le continent américain et jusqu’en Océanie. En France, lors du congrès de Tours de 1920, la SFIO connaît une scission entre les partisans de la Russie soviétique et les modérés conduits par Léon Blum. La Section française de l’Internationale communiste, regroupant les premiers qui sont alors majoritaires, prend ensuite le nom de Parti communiste français203. Dès l’année suivante, cependant, les socialistes reprennent l’ascendant sur les communistes, dont les effectifs s’effondrent alors que la vague révolutionnaire s’essouffle en Europe204. En Italie, les partisans d’Antonio Gramsci et Amadeo Bordiga quittent en 1921 le Parti socialiste italien et fondent le Parti communiste d’Italie. La gauche italienne se divise au pire moment, alors que le fascisme est en pleine ascension205,206,207. Les dimensions des PC sont très inégales selon les pays : certains ont de nombreux militants, d’autres ne sont que des groupuscules208. La direction de l’Internationale communiste est assurée jusqu’en 1934 par des Soviétiques (Grigori Zinoviev, Nikolaï Boukharine, Viatcheslav Molotov puis Dmitri Manouïlski) mais les cadres communistes exilés de leur propre pays occupent une place importante dans sa hiérarchie, par exemple l’Italien Palmiro Togliatti, ou le Bulgare Georgi Dimitrov209.

                Aux Indes orientales néerlandaises, le Parti communiste indonésien, indépendantiste, attire de nombreux militants. C’est cependant en Chine que le communisme connaît son développement le plus lourd de conséquences pour l’avenir de l’Asie. Alors que la république de Chine est en plein chaos depuis 1916, des groupes marxistes apparaissent dans la mouvance du nationalisme chinois210. La Russie soviétique et le Kuomintang, parti de Sun Yat-sen, nouent une alliance : le Komintern s’emploie dès lors à favoriser la naissance en Chine d’un parti communiste qui épaulerait les nationalistes. Différents groupes, issus notamment du mouvement du 4-Mai et encadrés par le Komintern, s’unissent pour former en juillet 1921 le Parti communiste chinois (PCC), qui s’allie au Kuomintang au sein d’un Front uni211,212. En Asie du Sud-Est, un agent du Komintern, le Vietnamien Nguyên Ai Quôc (futur Hô Chi Minh), est chargé d’encadrer les organisations locales. Il fonde en 1930 le Parti communiste indochinois, qui vise l’indépendance des pays de l’Indochine française213.

                À l’échelle internationale, la mouvance communiste est parcourue de divisions. La tendance dite de la Gauche communiste s’oppose à l’autoritarisme des conceptions léninistes : des militants et intellectuels se réclament en effet du luxemburgisme et prônent la prise en main du prolétariat par lui-même, via notamment des conseils ouvriers, plutôt que par des partis politiques. Les principales figures du communisme de conseils, comme les Néerlandais Anton Pannekoek et Herman Gorter, sont rapidement exclues du Komintern et le courant conseilliste est marginalisé dès 1921214,99. Paul Levi tente de préserver l’héritage politique de Rosa Luxemburg au sein du KPD, mais y est finalement exclu200.

                En 1924 commence la phase dite de « bolchevisation » des partis communistes, afin de les réorganiser après l’échec des révolutions européennes215. Des organisations de masse (l’Internationale syndicale rouge, l’Internationale paysanne rouge, la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale…) animées par des cadres spécialistes de l’agitprop comme l’allemand Willi Münzenberg, sont fondées pour concurrencer celles de la social-démocratie. Le syndicalisme communiste progresse surtout en France, grâce au contrôle de la CGTU216,217.

                Au cours des années 1920 et 1930, le Komintern ne parvient guère à concrétiser ses ambitions : aucun soulèvement communiste ne réussit et les PC échouent à endiguer la montée des mouvements fascistes et assimilés218. En Allemagne, après l’échec du coup de force de mars 1921200, une nouvelle tentative d’insurrection tourne au fiasco en octobre 1923219. Divers PC, en Europe ou ailleurs, sont réduits à la clandestinité ou à l’exil, que ce soit en Yougoslavie, en Hongrie, en Finlande, au Portugal, en Espagne ou au Japon220,221. L’insurrection de 1923 du Parti communiste bulgare échoue totalement222. Le Parti communiste d’Italie est interdit en 1926 par le gouvernement de Benito Mussolini. Gramsci, chef du parti, est arrêté223 : pendant son emprisonnement, il se consacre à l’écriture d’une œuvre théorique qui fait par la suite de lui, post mortem, un penseur marxiste très influent224. En Amérique latine, des soulèvements au Salvador et au Brésil sont écrasés durant les années 1930 : celui du Salvador, notamment, est réprimé de manière sanglante225,226. Aux Indes orientales néerlandaises et en Indochine française, les communistes tentent de soulever la population mais sont réprimés par les autorités coloniales. L’Internationale communiste subit un revers particulièrement cuisant en Chine, pays sur lequel elle fondait d’importants espoirs. Le Parti communiste chinois, qui infiltre les rangs de son allié le Kuomintang, s’est beaucoup renforcé ; mais, en avril 1927, Tchang Kaï-chek, chef militaire du Kuomintang, rompt avec les communistes lors du massacre de Shanghai. Les communistes chinois – dont émergent des cadres comme Zhou Enlai et Mao Zedong – ne désarment cependant pas et lancent une série d’insurrections qui marquent le début de la guerre civile chinoise211.

                Le régime de Staline en URSS
                De la mort de Lénine à l’ascension de Staline
                Articles connexes : Stalinisme et Histoire de l’URSS sous Staline.

                Portait de Joseph Staline par Isaak Brodsky.
                Alors que le mouvement communiste se développe dans le monde, le pouvoir change de mains en URSS du fait de la maladie de Lénine. Victime d’une attaque en mai 1922, le chef du gouvernement soviétique ne peut reprendre ses fonctions qu’à l’automne. Dans l’intervalle, il s’inquiète du comportement de Staline, nommé peu de temps auparavant secrétaire général du Parti communiste. Jugeant que Staline, qu’il trouve trop « brutal », détient désormais un pouvoir excessif dont il risque d’abuser, Lénine envisage de le faire remplacer par une personnalité plus consensuelle. Mais, le 10 mars 1923, une nouvelle attaque le met définitivement hors jeu227. Trotski, rival de Staline, attend l’automne 1923 pour s’attaquer de front à ce dernier : en octobre, les partisans et alliés de Trotski (les « trotskistes »), regroupés au sein de l’opposition de gauche228, dénoncent dans une lettre ouverte la « dictature de l’appareil » et la bureaucratisation du Parti communiste. En janvier 1924, le secrétaire général du Politburo et ses alliés, inquiétés par les ambitions de Trotski, font condamner par le Parti le « révisionnisme anti-bolchevique » et la « déviation anti-léniniste » de l’opposition de gauche229,230.

                Lénine meurt le 21 janvier 1924. Son corps est embaumé et exposé au sein d’un mausolée construit à cet effet : sa personnalité et ses écrits sont désormais présentés dans des termes quasiment religieux, tandis que le léninisme, codifié par Zinoviev et Staline, est proclamé « idéologie légale exclusive de l’État soviétique ». Le terme marxisme-léninisme apparaît ensuite pour désigner la lecture léniniste du marxisme, mise en orthodoxie par Staline231,232,68.

                Après la défaite de l’opposition de gauche et le départ de Trotski du gouvernement en 1925, l’alliance entre Staline, Kamenev et Zinoviev se délite. Zinoviev critique notamment la conception de la NEP par Staline et Boukharine ; Kamenev dénonce quant à lui la « gestion dictatoriale » de Staline. Ce dernier entreprend alors de réduire le pouvoir de ses opposants : Zinoviev, chef du Parti à Leningrad, est démis de son poste et remplacé par Kirov. Zinoviev et Kamenev s’allient alors à Trotski et à d’autres adversaires du secrétaire général, comme Radek, Antonov-Ovseïenko et divers représentants de l’opposition ouvrière. Staline parvient cependant à réorganiser le Politburo à son avantage et fait surveiller ses opposants par le Guépéou, la police secrète qui a succédé à la Tchéka. Fin 1926, il fait exclure Trotski et Kamenev du Politburo. En décembre, Zinoviev est remplacé par Boukharine à la tête de l’Internationale communiste. L’année suivante, Trotski et Zinoviev sont exclus du Parti, et Kamenev du Comité central. En janvier 1928, Trotski et d’autres opposants sont exilés à Alma-Ata233. Staline devient donc le chef incontesté de l’URSS en 1928.

                Famines et répressions en URSS
                Articles connexes : Planification en URSS, Dékoulakisation, Collectivisation en Union soviétique, Famines soviétiques de 1931-1933 et Goulag.

                Manifestation organisée contre les « koulaks ».

                Le jour de la constitution : tableau d’Isaak Brodsky, dans un style réaliste socialiste.
                À l’hiver 1927-1928, confronté à un effondrement des livraisons de produits agricoles, Joseph Staline a recours à des réquisitions d’urgence. Jugeant la paysannerie responsable de la crise, il décide de mettre un terme à la NEP et de réorganiser le monde rural sous la forme d’exploitations collectives censées être des « forteresses du socialisme », les kolkhozes (coopératives agricoles) et les sovkhozes (fermes d’État). Il achève ensuite d’évincer ses rivaux et de réprimer les contestataires de ces mesures. En janvier 1929, il fait expulser Trotski de l’URSS234,235,236 ; il élimine ensuite l’« opposition de droite » de Boukharine, Rykov et Tomski, qui sont démis de leurs fonctions, soumis à une violente campagne de presse, qui fustige leur collusion avec les « capitalistes » et les « trotskistes », et remplacés par des partisans de ses idées237. Staline fait adopter un plan quinquennal prévoyant la collectivisation de 20 % des foyers paysans et une industrialisation accrue. Un culte de la personnalité se développe autour de lui ; toute liberté de critique disparaît au sein du Parti238.

                Staline, ayant désormais les mains libres, se lance dans une politique de collectivisation intensive, au plan irréaliste, censée débarrasser l’URSS des « capitalistes ruraux »239. Face aux résistances paysannes, le dirigeant soviétique préconise la « liquidation des koulaks en tant que classe »240. Les paysans sont « dékoulakisés », c’est-à-dire massivement arrêtés et déportés : entre la fin de 1929 et le début de 1932, près de deux millions de personnes sont envoyées dans des régions inhospitalières ou sur des grands chantiers241,242. Le système concentrationnaire soviétique, désormais baptisé Goulag, devient un véritable « État dans l’État »243. Les réquisitions massives dans l’agriculture ont des conséquences catastrophiques : une terrible famine ravage plusieurs régions du pays et fait environ 6 millions de victimes244. En Ukraine – où la période est appelée par la suite l’Holodomor – la famine est particulièrement meurtrière, causant la mort d’environ 30 % du groupe ethnique ukrainien245.

                Apogée des campagnes de terreur
                Articles connexes : Procès de Moscou, Grandes Purges et Déportation des peuples en URSS.
                Au milieu des années 1930, Staline affermit encore son contrôle sur le Parti ; le culte de la personnalité dont il s’entoure est de plus en plus marqué. Lors du XVIIe congrès du PC, en 1934, il est qualifié de « chef des classes ouvrières du monde entier », d’« incomparable génie de notre époque » et de « plus grand homme de tous les temps et de tous les peuples »246. Le 1er décembre de la même année, l’assassinat de Sergueï Kirov, chef du Parti à Leningrad, donne à Staline l’occasion de lancer une vaste campagne de terreur, pour purger l’appareil du PC et la société soviétique en vue d’éliminer définitivement toute forme d’opposition réelle ou potentielle. Staline vise à débarrasser la société soviétique de ses éléments présumés hostiles, mais aussi à finir d’épurer le Parti et le régime au profit de ses fidèles. Zinoviev et Kamenev sont arrêtés pour « complicité idéologique » avec les assassins de Kirov247,248. Le NKVD, police politique qui a pris la succession du Guépéou, lance ensuite une vaste campagne d’arrestations de cadres du Parti, censés être des « trotskistes » ou des « zinoviévistes ». Des dizaines de milliers de personnes « peu sûres » ou présumées « antisoviétiques » sont déportées, notamment sur des critères ethniques249. En 1935-1936, Staline achève de renforcer sa position en nommant à des postes clés des fidèles comme Anastase Mikoyan ou Nikolaï Iejov. Il s’emploie à réécrire à sa gloire l’histoire du bolchevisme. La propagande s’exerce tant dans le monde du travail, avec la campagne en faveur du « stakhanovisme »247, que dans les arts, avec le « réalisme socialiste »250, ou dans les sciences, avec le soutien au pseudo-biologiste Trofim Lyssenko qui fait régner la terreur dans les milieux scientifiques251.

                La période 1936-1938 marque l’apogée de la terreur stalinienne. En août 1936 s’ouvre une parodie de procès – le premier des « procès de Moscou » – qui permet de liquider seize vétérans bolcheviks, parmi lesquels Lev Kamenev, Grigori Zinoviev et Mikhaïl Tomski. Mis en accusation par le procureur Andreï Vychinski, les accusés sont contraints à des « aveux » humiliants252,253, reconnaissant avoir comploté contre Staline en liaison avec Trotski et participé à l’assassinat de Kirov ; ils sont tous condamnés à mort. En septembre 1936, Nikolaï Iejov est nommé à la tête du NKVD avec pour mission d’achever de démasquer le « bloc trotskiste-zinoviéviste ». En janvier, un second procès de Moscou aboutit à la condamnation de 17 accusés, parmi lesquels Gueorgui Piatakov et Karl Radek, pour participation à un « centre trotskiste antisoviétique » en liaison avec l’Allemagne nazie et l’empire du Japon. Entre février 1937 et mars 1938, la purge du Parti atteint son apogée : des dizaines, voire des centaines de milliers de responsables sont destitués ou arrêtés. Ils sont remplacés par une nouvelle génération de cadres (celle de Léonid Brejnev, Alexis Kossyguine ou Andreï Gromyko). L’état-major de l’Armée rouge est décimé254.

                Le NKVD, sous la direction de Iejov, se livre à une campagne sans précédent de terreur, d’arrestations et de déportations visant les « ennemis » et les éléments « socialement dangereux » au sein de la population. Les militaires, les scientifiques, l’intelligentsia, le clergé, les « koulaks » ou supposés tels, ainsi que diverses minorités ethniques, sont ciblés à une grande échelle. Les « Grandes Purges » de Staline, également appelées « Grande Terreur », se soldent par des centaines de milliers d’exécutions255, passées ensuite sous silence durant des décennies256.

                Lors du troisième procès de Moscou, 21 personnalités, parmi lesquelles Nikolaï Boukharine et Alexeï Rykov (mais également Guenrikh Iagoda qui dirigeait le NKVD au moment du premier procès), sont condamnées pour un ensemble de complots. Un grand nombre de communistes étrangers présents en URSS et de cadres du Komintern, sont arrêtés et exécutés, à l’image de Béla Kun255,257,258. La situation devenant chaotique, Staline met fin aux purges de l’appareil à la fin de 1938. Iejov, blâmé pour les « excès » de la terreur, est remplacé255,259.

                L’historien Robert Conquest, en cumulant les exécutions et les personnes mortes en prison ou en déportation, évalue le bilan humain de la période stalinienne des années 1930 à environ 20 millions de victimes260.

                Le communisme international, de la stalinisation à l’approche de la guerre
                De la ligne « classe contre classe » aux fronts populaires
                Articles connexes : Front populaire (France), Front populaire (Espagne) et Histoire du Parti communiste français.
                Le contrôle sur l’Internationale communiste est également renforcé, et les partis communistes nationaux soumis à une stricte surveillance de la part des envoyés de Moscou261 : l’appareil du Komintern est repris en main par des fidèles de Staline comme Dmitri Manouïlski et Viatcheslav Molotov262. La « bolchevisation » des PC nationaux, entamée dès 1924, s’accompagne de l’épuration de l’appareil dirigeant de nombreux PC263. Les personnalités jugées trop indépendantes ou ne suivant pas d’assez près la ligne dominante sont évincées : c’est le cas de Boris Souvarine, exclu du Komintern pour avoir pris la défense de Trotski264. Le Parti communiste français est réorganisé au profit d’un nouveau secrétariat, composé de Maurice Thorez, Jacques Duclos et Benoît Frachon265. La ligne du Komintern, donc de l’URSS et plus précisément de Staline, prime désormais largement sur les intérêts des partis nationaux266.

                Couverture d’une brochure antiraciste éditée en 1931 par le Parti communiste USA.
                Des communistes opposés à Staline créent de nouvelles organisations dissidentes, qui tentent de rivaliser avec les partis du Komintern. En 1929, des exclus du Parti communiste d’Allemagne forment le Parti communiste d’Allemagne – opposition ; en Espagne, différents groupes opposés au Parti communiste d’Espagne fusionnent en 1935 au sein du Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM). Mais malgré les tentatives de constituer une internationale rivale du Komintern, les dissidences demeurent très minoritaires et le communisme reste dominé par le parti soviétique267.

                Dans les pays occidentaux, la dimension électorale des PC est très inégale au tournant de la décennie 1930. Le Parti communiste d’Allemagne est alors le plus puissant d’Europe de l’Ouest268 ; le Parti communiste français269 et le Parti communiste tchécoslovaque disposent d’une réelle assise électorale. D’autres, comme le Parti communiste de Grande-Bretagne, le Parti communiste USA ou le Parti communiste du Canada, demeurent très minoritaires270,271,272. Les PC fonctionnent souvent comme des « contre-sociétés », à la profonde ferveur militante273.

                Statue de Georgi Dimitrov, secrétaire général du Komintern à partir de 1934 (sculpture exposée à Memento Park, Budapest).
                À compter de 1929, l’Internationale communiste, se conformant aux instructions de l’URSS, prévoit l’effondrement rapide du capitalisme, ce que la Grande Dépression paraît dans un premier temps confirmer. Les PC sont tenus d’adopter une ligne « classe contre classe », qui consiste à s’opposer radicalement aux partis de gauche modérés. Les socialistes sont désormais accusés de « social-fascisme » ou qualifiés de « sociaux-traîtres », tandis que les communistes considèrent comme secondaires les périls posés par le fascisme et, en Allemagne, par le nazisme268,274,275. Le résultat de cet aveuglement est catastrophique : après l’arrivée au pouvoir d’Adolf Hitler en Allemagne, le KPD est interdit, et des milliers de communistes déportés ou tués, dans le pays qui aurait théoriquement du être le fer de lance de la révolution européenne268,276,277,278.

                En 1934, l’URSS change de ligne et envisage désormais une alliance avec la France et le Royaume-Uni contre l’Allemagne nazie279[à vérifier]. L’Allemagne nazie conclut quant à elle avec l’empire du Japon un traité d’alliance anticommuniste, le pacte anti-Komintern — auquel adhèrent ensuite l’Italie, la Hongrie, puis l’Espagne franquiste. L’antifascisme – le « fascisme », pris au sens large, étant présenté comme une forme tardive du capitalisme – devient un élément clé de la propagande communiste : on le retrouve plus tard, après 1945, dans le discours officiel des pays du bloc de l’Est280.

                Les partis communistes — désormais alliés aux sociaux-démocrates, aux libéraux et même à certains milieux religieux — gagnent, grâce à la cause antifasciste, de nombreux sympathisants281. En outre, la méconnaissance des réalités soviétiques permet alors à l’économie planifiée soviétique d’apparaître à beaucoup comme une alternative souhaitable aux incertitudes de l’économie de marché dont le monde a souffert à la suite du krach de 1929282. Le communisme séduit tout particulièrement les milieux artistiques et intellectuels occidentaux283,284,285,286,287.

                Le Parti communiste français, dirigé par Maurice Thorez, profite pleinement de la nouvelle stratégie du Komintern : un Front populaire est formé avec les anciens ennemis socialistes et radicaux. Le PCF parvient en outre à accroître considérablement son influence syndicale grâce à la réunification de la CGTU avec la CGT, qui entre dans l’orbite communiste. Le Front populaire remporte les législatives de mai 1936. Le PCF, transformé en mouvement de masse, devient le deuxième parti de France derrière la SFIO ; il soutient, sans y participer, le gouvernement de Léon Blum et s’associe aux acquis du Front populaire (accords Matignon, congés payés), sans avoir à se soumettre aux risques de l’exercice du pouvoir288.

                Le Parti communiste d’Espagne (PCE) forme lui aussi un Front populaire avec le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) et divers partis de gauche comme le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM, PC anti-stalinien)289. En février 1936, le Front populaire espagnol remporte les élections générales mais doit, quelques mois plus tard, affronter un soulèvement militaire qui marque le début de la guerre d’Espagne290.

                En Amérique latine, la nouvelle politique du Komintern porte aussi ses fruits : au Chili, le Front populaire formé par le Parti communiste du Chili, le Parti socialiste du Chili et le Parti radical, accède au pouvoir en 1938. L’entente entre socialistes et communistes chiliens ne résiste cependant pas au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et à la polémique sur la politique suivie par l’URSS291. Toujours en Amérique latine, le parti communiste de Cuba s’allie avec l’homme fort du pays, Fulgencio Batista292. La stratégie des fronts populaires est également appliquée en Asie : le Parti communiste d’Inde, qui militait jusque-là pour une révolution immédiate contre les Britanniques, modère son discours et s’allie avec les nationalistes du Congrès dans la lutte pour l’indépendance. Cette nouvelle ligne permet aux communistes indiens de gagner en influence, notamment dans les syndicats293.

                Conflits armés de l’entre-deux-guerres
                En Chine
                Articles connexes : Guerre civile chinoise, Longue Marche et Guerre sino-japonaise (1937-1945).

                Monument à la Longue Marche devant le mausolée de Mao Zedong.
                En Chine, la situation est particulière, le pays étant depuis 1927 le théâtre d’une guerre civile entre communistes et nationalistes. Le 7 novembre 1931, le Parti communiste chinois, fédérant l’ensemble discontinu de territoires qu’il contrôle, proclame la République soviétique chinoise, avec Mao Zedong comme président. Dès 1930, le chef nationaliste Tchang Kaï-chek lance de nouvelles campagnes contre les « bandits communistes » et tente, d’abord sans succès, d’anéantir leurs bases294.

                Le Komintern, trouvant Mao trop indépendant, entreprend de favoriser à ses dépens le groupe des « 28 bolcheviks » formés à Moscou295, mais à la fin 1934, les troupes nationalistes parviennent à prendre la principale base communiste, dans le Jiangxi : Mao Zedong et plusieurs dizaines de milliers de communistes doivent entamer la Longue Marche, qui les mène un an plus tard dans la base du Shaanxi. Mao établit alors son nouveau quartier général à Yan’an et bénéficie d’un leadership renforcé sur le Parti communiste, grâce notamment au prestige personnel retiré de la Longue Marche296,297. Parallèlement, l’empire du Japon poursuit ses visées expansionnistes en Chine. En 1936, le camp nationaliste et le Komintern font respectivement pression sur Tchang Kaï-chek et Mao Zedong pour qu’ils unissent leurs forces contre les Japonais : l’accord de Xi’an aboutit à la formation d’un deuxième front uni entre le Kuomintang et le PC chinois, ce qui constitue l’application en Chine de la stratégie des fronts populaires298.

                Bénéficiant de cette trêve, Mao met au point une version « sinisée » du marxisme, qu’il mêle à la philosophie chinoise et adapte aux réalités locales. Il en résulte une doctrine connue en Occident sous le nom de maoïsme et en Chine sous celui de « pensée Mao Zedong »299 : pour conquérir le pouvoir, Mao mise sur la mobilisation permanente de la population et les tactiques de guérilla300,299. En 1937, l’empire du Japon envahit la république de Chine, déclenchant la seconde guerre sino-japonaise. Les troupes communistes participent aux combats contre les Japonais aux côtés des nationalistes, mais privilégient la consolidation de leurs propres forces afin de pouvoir vaincre plus tard leurs alliés du moment301. La résistance anti-japonaise permet aux communistes d’affermir leur influence dans les campagnes où vit la majorité de la population chinoise302. Commencée avant le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale, la guerre sino-japonaise devient ensuite un théâtre d’opérations de ce nouveau conflit. Entre-temps, Mao consolide son autorité sur le PCC, aux dépens notamment de Wang Ming que le Komintern avait envoyé à Yan’an pour superviser le parti chinois. Le PCC est soumis à partir de 1942 à une purge interne, baptisée « campagne de rectification », qui permet à Mao d’achever d’en prendre le contrôle. En 1943, Mao devient Président du Parti communiste chinois ; il s’affirme ensuite comme le chef absolu du Parti, dont sa pensée devient la doctrine officielle303,304.

                En Espagne
                Article connexe : Guerre d’Espagne.
                En Espagne, la guerre civile voit l’alliance antifasciste préconisée par le Komintern affronter de manière directe les « fascistes » et assimilés. Durant les premiers mois du conflit, plusieurs régions espagnoles connaissent une « révolution sociale » : les milices « prolétariennes », anarchistes, socialistes, communistes et « poumistes » prennent le contrôle de nombreuses localités, notamment en Catalogne et en Aragon. Des terres agricoles sont expropriées et l’économie « socialisée » de manière spontanée, plus ou moins contre le gré des directions des organisations ouvrières305.

                Parallèlement à cette période d’euphorie révolutionnaire, les zones républicaines sont le théâtre d’une « terreur rouge », commise à la fois par les communistes et les anarchistes contre les catégories sociales suspectées de « fascisme » (clergé, monarchistes, personnes « de droite »…). Le gouvernement républicain est dépassé et la terreur rouge – qui se déroule en parallèle à la terreur nationaliste exercée par les troupes de Franco – choque l’opinion internationale, poussant la France et le Royaume-Uni à choisir la non-intervention306,307. Les nationalistes sont de leur côté soutenus par Hitler et Mussolini ; l’URSS, officiellement neutre, envoie en renfort des républicains des « volontaires » (pilotes de guerre, mais aussi agents du NKVD et du GRU). Des groupes de combattants venus de divers pays, les Brigades internationales, sont recrutés et encadrés par des agents du Komintern308,309. Le gouvernement espagnol, entretemps, rétablit l’ordre et revient sur le décret de collectivisation des terres confisquées, avec l’appui des communistes qui en profitent pour régler leurs comptes avec leurs adversaires d’extrême-gauche. La guerre d’Espagne connaît alors au sein du camp républicain une « guerre civile dans la guerre civile », lors des purges sanglantes lancées par les communistes contre les anarchistes et le POUM. Le conflit s’achève en 1939 par la victoire des franquistes. Les communistes espagnols sont réduits à la clandestinité ou à l’exil310,309,311.

                La dissidence trotskiste
                Articles connexes : Trotskisme et Quatrième Internationale.

                Léon Trotski en exil au Mexique, entouré de militants trotskistes américains.
                Exilé d’URSS et établi dans divers pays successifs, Léon Trotski tente de définir une stratégie contre la politique stalinienne, dont il conteste d’ailleurs souvent moins les principes que la pratique312. Il correspond avec un réseau de sympathisants, dont la Ligue communiste française est l’un des principaux foyers313. Des groupes trotskistes apparaissent également très tôt en Amérique latine314.

                D’abord réticent à créer une nouvelle internationale, Trotski prend acte de l’absence de réel sursaut anti-stalinien au sein de la IIIe Internationale et entreprend de réorganiser les groupes trotskistes. Dans le cadre d’une alliance antifasciste, il préconise par ailleurs l’« entrisme » au sein des partis sociaux-démocrates. Une première réunion destinée à préparer la création d’une Quatrième Internationale se tient en février 1934 à Bruxelles, en présence de quatorze délégués315.

                Le trotskisme entreprend dès cette époque de se positionner comme un « autre communisme », qui s’oppose à la version en vigueur en URSS tout en revendiquant l’héritage léniniste. La formation de la IVe Internationale est cependant lente et laborieuse, tandis que les trotskistes font l’objet de campagnes de dénigrement et de persécutions politiques en URSS : Staline, dénonce à l’époque Trotski comme le maître d’un complot anti-soviétique316. La famille de Trotski, restée en URSS, est décimée ; son fils Lev Sedov, qui contribuait à coordonner les groupes trotskistes à travers le monde, meurt à Paris en février 1938 dans des circonstances obscures, à la suite d’une opération317. La Quatrième Internationale est finalement fondée en septembre 1938 en région parisienne, en présence de 21 délégués venus de 11 pays, dont un agent infiltré du NKVD316.

                À l’approche de la Seconde Guerre mondiale, les trotskistes demeurent divisés, notamment au sujet du soutien qu’il conviendrait d’apporter ou non à l’URSS. Le 21 août 1940, Trotski lui-même est assassiné dans son exil mexicain par un agent du NKVD318.

                Le communisme durant la Seconde Guerre mondiale
                Du pacte germano-soviétique à la guerre contre l’Axe
                Article détaillé : Histoire de l’Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale.
                Articles connexes : Pacte germano-soviétique, Front de l’Est (Seconde Guerre mondiale) et Résistance dans l’Europe occupée par les nazis.

                Signature du pacte germano-soviétique.
                Face à l’expansionnisme de Hitler en Europe, préoccupée par la signature du Pacte antikomintern et n’ayant plus confiance en la politique de sécurité collective à la suite des accords de Munich, l’URSS cherche à éviter d’être prise en tenaille entre l’Allemagne et le Japon. En 1938 et 1939, plusieurs incidents opposent l’Armée rouge à l’Armée impériale japonaise à la frontière mongole ; ce conflit aboutit à une trêve, mais Staline est, à l’été 1939, plus décidé que jamais à éviter l’encerclement. Ne comptant plus sur une alliance avec les Britanniques et les Français, il prend, avec Viatcheslav Molotov, la décision de conclure un pacte de non-agression avec l’Allemagne nazie. Le 23 août 1939, Molotov et le ministre allemand Joachim von Ribbentrop signent le pacte germano-soviétique, créant la stupeur dans le monde entier. Une clause secrète délimite les zones d’influence allemande et soviétique en Europe de l’Est, prévoyant entre autres le partage de la Pologne319. Plusieurs centaines de communistes allemands réfugiés en URSS sont livrés aux nazis320,281.

                L’Internationale communiste donne l’ordre aux PC de rester neutres en cas de guerre en Europe de l’Ouest, qui devra être considérée comme un conflit « impérialiste ». Le pacte provoque un choc profond au sein du mouvement communiste mondial ; de nombreux PC connaissent une hémorragie de militants. En France, un mois après la signature du pacte, le gouvernement dissout le PCF321,322.

                Le 1er septembre, l’Allemagne envahit la Pologne, déclenchant la Seconde Guerre mondiale. Le 17, l’Armée rouge pénètre à son tour en Pologne. Plus de 30 000 prisonniers polonais, en majorité des officiers, fonctionnaires et policiers, sont tués par les Soviétiques au printemps 1940 : le massacre de Katyń, dans lequel périssent plus de 20 000 militaires polonais, reste par la suite emblématique de cette vague d’assassinats dont l’URSS ne reconnaît la responsabilité que plusieurs décennies plus tard. En application du protocole secret, l’URSS impose peu après des « traités d’assistance mutuelle » aux pays baltes. La Finlande ayant repoussé les exigences soviétiques, l’URSS l’attaque le 29 novembre, déclenchant la « guerre d’Hiver » : cela lui vaut d’être exclue de la SDN. Sur les territoires qu’ils occupent, les Soviétiques créent une « République démocratique finlandaise », mais les Finlandais opposent une résistance inattendue. En mars 1940, par le traité de Moscou, la Finlande cède finalement à l’URSS Vyborg et l’isthme de Carélie, mais le conflit a été, pour les Soviétiques, une opération bien plus difficile que prévu. Coûteux en hommes, il révèle en outre l’impréparation de l’Armée rouge. Pendant l’été, l’URSS envahit et annexe l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie323.

                Joseph Staline, Franklin Delano Roosevelt et Winston Churchill à la conférence de Téhéran.
                Dès l’été 1940, les relations germano-soviétiques se dégradent. L’URSS joue l’apaisement en proposant d’adhérer au pacte tripartite ; en avril 1941, elle se prémunit contre une invasion sur son flanc asiatique en signant un pacte de neutralité avec le Japon. Staline, s’il pense la guerre avec le Reich inévitable à terme, refuse cependant de croire à l’imminence de l’attaque allemande et se montre sourd aux avertissements. Le 22 juin 1941, l’Allemagne déclenche l’opération Barbarossa, invasion à grande échelle du territoire de l’URSS, prenant les Soviétiques de court324,325,326.

                Carte de l’opération Barbarossa, qui marque le début de la « Grande Guerre patriotique ».
                L’Armée rouge subit des pertes terribles durant les premiers mois du conflit. Mais l’URSS, moins isolée que ne l’escomptait Hitler, bénéficie rapidement du soutien matériel et financier du Royaume-Uni, ainsi que de celui des États-Unis dans le cadre du programme Lend-Lease. La résistance des troupes soviétiques parvient à ralentir l’avance des Allemands et de leurs alliés européens de l’Axe. Les Soviétiques sont en outre aidés par les méthodes nazies : accueillis de manière relativement favorable en Ukraine ou en Biélorussie, voire parfois comme des libérateurs dans les pays baltes, les occupants se livrent bientôt à des exactions atroces qui retournent les populations contre eux. Le conflit est d’une rare violence : l’Armée rouge perd environ neuf millions d’hommes au cours de la guerre, qui entraîne également la mort de quinze à dix-huit millions de civils soviétiques327,328.

                Pour galvaniser la population soviétique, Staline fait appel dans sa propagande non plus uniquement à l’idéologie communiste, mais aussi à la fibre patriotique et nationaliste : il s’emploie à susciter un consensus social dans la « Grande Guerre patriotique », et multiplie les mesures de libéralisation. L’URSS contribue plus que tout autre pays à la défaite allemande en Europe329,328. Désormais fêté pour sa résistance par la propagande alliée, Staline entreprend de rassurer Britanniques et Américains en dissociant l’URSS de la révolution mondiale : en mai 1943, l’Internationale communiste est dissoute, ce qui permet de supprimer en apparence la subordination des PC envers l’URSS. Dans les faits, les fonctions du Komintern sont transférées au Département international du Comité central du Parti communiste de l’Union soviétique, dirigé par Dimitrov, ancien chef de l’Internationale330.

                À partir de l’invasion de l’URSS en juin 1941, les communistes européens entrent en résistance dans tous les pays occupés. Ils prennent, dans certains pays, une part essentielle au combat anti-nazi : la libération nationale est présentée comme liée au sort de l’URSS, dans le cadre d’une lutte antifasciste mondiale. Dans les pays occupés par l’Allemagne, les communistes sont réprimés et déportés331. En France, où plusieurs cadres du PCF avaient envisagé, au début de l’occupation allemande, de faire légaliser le parti, les communistes entament la lutte contre les occupants après Barbarossa. La politique des Allemands et de Vichy provoque à partir de 1942 un afflux de volontaires dans les rangs des Francs-tireurs et partisans (FTP). Les communistes, devenus un pilier de la résistance intérieure française, se rapprochent de la France libre : à la mi-1943, le Front national, l’organisation créée pour chapeauter les actions du PCF, participe au Conseil national de la Résistance et au commandement des Forces françaises de l’intérieur332. La résistance italienne se développe après la chute de Mussolini et l’invasion allemande : les communistes tiennent un rôle de premier plan dans la lutte contre les Allemands et la République sociale italienne. Palmiro Togliatti, revenu d’exil, prêche la modération et convainc les partisans que la révolution ne sera pas à l’ordre du jour après-guerre333.

                Des membres de la direction des Partisans yougoslaves en 1944 ; Tito se trouve à droite.
                Dans les Balkans occupés, les factions communistes et non communistes de la résistance en arrivent à s’affronter334. Le Parti communiste de Grèce forme le Front de libération nationale (EAM) dont l’Armée populaire de libération nationale grecque (ELAS) est la branche armée : l’EAM-ELAS, de loin le mouvement le plus puissant de la résistance grecque, s’attaque aussi bien aux résistants anticommunistes qu’aux occupants335. Josip Broz alias Tito, chef du Parti communiste de Yougoslavie clandestin, met sur pied les Partisans et entame le conflit contre les occupants, dans l’espoir de l’arrivée de l’Armée rouge. Les communistes yougoslaves se trouvent bientôt en conflit avec les Tchetniks, résistants nationalistes serbes. La guerre de résistance en Yougoslavie se double bientôt d’une véritable guerre civile : divers chefs tchetniks s’allient aux Italiens, puis aux Allemands, en privilégiant le combat contre les communistes. Fin 1943, Churchill décide de soutenir les Partisans, considérés comme plus fiables dans la lutte contre les nazis, au détriment des Tchetniks. L’organe de direction des Partisans, le Conseil antifasciste de libération nationale de Yougoslavie (AVNOJ), se proclame alors gouvernement légitime du pays334,336,337. Dans l’Albanie annexée par l’Italie, Enver Hoxha organise une force de résistance et crée, en novembre 1941, le Parti communiste d’Albanie338.

                En Asie également, que ce soit en Chine, en Malaisie ou aux Philippines, des communistes participent au combat contre les Japonais. Le poids décisif de l’URSS dans le conflit mondial, ainsi que la contribution des communistes aux mouvements de résistance nationaux, permettent au régime soviétique et aux PC de bénéficier, dans le monde entier, d’une vague de sympathie. Des partis dont l’image avait souffert du pacte germano-soviétique peuvent ainsi revenir sur le devant de la scène, et bénéficier d’un afflux de militants334,339.

                Le communisme dans le camp des vainqueurs

                Offensive sur Berlin en 1945.
                En 1943-1944, les Soviétiques prennent face aux Allemands un avantage militaire décisif : ils remportent les batailles de Stalingrad et de Koursk, mettent fin au siège de Leningrad et réalisent une grande offensive vers l’Ouest, atteignant la Pologne à l’été 44. Lors du soulèvement de Varsovie mené pour l’essentiel par la résistance polonaise non communiste, l’Armée rouge arrête son avance sur la capitale, laissant l’Armia Krajowa, favorable au gouvernement polonais de Londres, se faire écraser par les Allemands. L’Armia Ludowa (Armée du Peuple) et le Comité polonais de Libération nationale (dit « Comité de Lublin ») des communistes polonais peuvent alors occuper le terrain, avec le soutien des Soviétiques. L’Armée rouge envahit également la Roumanie, la Bulgarie et la Hongrie, pays alliés du Reich : des gouvernements de coalition, dominés par les communistes locaux ou incluant ceux-ci, sont formés dans tous ces pays. En Yougoslavie, l’Armée rouge effectue une incursion qui permet à Tito de prendre Belgrade340,341. Les pays baltes, reconquis par l’URSS, redeviennent des républiques soviétiques342. En Albanie, le Mouvement de libération nationale d’Enver Hoxha prend le pouvoir à la faveur du retrait allemand343. En octobre 1944, les Allemands évacuent la Grèce tandis que les Britanniques débarquent. La situation politique grecque se dégrade très vite : les ministres communistes démissionnent dès décembre du gouvernement d’union nationale, et l’ELAS combat les Britanniques durant plusieurs semaines avant de déposer les armes335. En Yougoslavie, Tito prend en mars 1945 la tête d’un gouvernement provisoire334.

                En octobre 1944, alors qu’une partie de l’Est de l’Europe est déjà occupée par l’URSS, Churchill propose à Staline un plan de partage des zones d’influence : la Roumanie serait à 90 % sous influence soviétique et 10 % sous influence britannique, la Grèce à 90 % sous influence britannique, la Bulgarie à 75 % réservée aux Soviétiques, la Hongrie et la Yougoslavie étant partagées à 50/50 %341. La conférence de Yalta, en février 1945, règle à l’avantage des Soviétiques plusieurs points fondamentaux de la situation européenne, dont le tracé des frontières polonaises. L’URSS s’engage également à déclarer la guerre au Japon en échange de l’annexion du sud de Sakhaline et des îles Kouriles. En avril et mai, les Soviétiques entrent dans Berlin, puis dans Prague. À la fin de la guerre en Europe, l’Est de l’Allemagne et l’essentiel de l’Europe orientale sont occupés par l’Armée rouge344. Dans le reste de l’Europe, malgré un contexte fort différent qui ne permet pas aux PC locaux d’espérer prendre le pouvoir, l’influence des communistes est également renforcée. Au sortir de la guerre, de nombreux partis communistes français participent à des gouvernements de coalition332,333.

                Après la fin de la guerre en Europe, et entre les deux bombardements atomiques américains, l’URSS envahit la Mandchourie, les îles Kouriles, la Mongolie-Intérieure, Sakhaline et la Corée, accélérant la reddition du Japon et la fin du conflit mondial. Les communistes chinois ne bénéficient pas d’une aide très active de la part des Soviétiques, mais gagnent de précieuses bases d’opération en Mandchourie et s’emparent des armes des Japonais345. Le Nord de la Corée est occupé par les Soviétiques, tandis que les Américains occupent le Sud346. En Indochine française où l’Armée impériale japonaise stationnait à sa guise, Nguyễn Ái Quốc alias Hô Chi Minh, chef du Parti communiste indochinois revenu au pays après trente ans d’exil et de missions pour le compte du Komintern, a créé en mai 1941 le Việt Minh, qui se veut un large « front national » indépendantiste et bénéficie durant la guerre de l’aide des Américains. Les Japonais anéantissent l’administration française en Indochine en mars 1945 ; en août, le Việt Minh profite du vide politique qui suit leur reddition, et prend le pouvoir dans le Nord du territoire vietnamien. Le 2 septembre, Hô Chi Minh proclame l’indépendance de la « république démocratique du Viêt Nam »347,348.

                Le communisme durant la guerre froide
                Article connexe : Guerre froide.

                Statue de Lénine.
                Après la fin de la Seconde Guerre mondiale les troupes soviétiques occupent la majeure partie de l’Europe de l’Est : Winston Churchill déclare dès mars 1946 qu’« un rideau de fer s’est abattu à travers le continent »349. Les relations entre l’URSS et ses anciens alliés, le Royaume-Uni et les États-Unis, se dégradent très rapidement alors que l’URSS et les États-Unis, qui apparaissent comme les deux superpuissances majeures de l’après-guerre, entreprennent tous deux de consolider et d’étendre leur influence internationale. Le président américain Harry Truman est convaincu de la nécessité de mettre en place une politique de « containment » (endiguement) de l’expansion communiste, sa position prenant le nom de doctrine Truman350,351. De son côté, Staline est convaincu par le plan Marshall que la confrontation entre pays communistes et non communistes est inévitable : en 1947, l’URSS met en place un nouvel organisme, le Kominform, pour assurer la liaison entre les partis communistes européens. Lors de la première réunion du Kominform, le délégué soviétique Andreï Jdanov présente le monde comme divisé entre un camp « anti-démocratique et impérialiste » et un autre « anti-impérialiste et démocratique » ; cette conception prend le nom de doctrine Jdanov352. La « guerre froide », ainsi nommée car elle n’impliqua jamais de conflit militaire direct entre les deux principales puissances, l’URSS et les États-Unis, oppose désormais les pays communistes dans leur ensemble au « monde libre », entendu comme l’ensemble des pays non communistes. Dès ses premières années, la guerre froide donne cependant lieu à des conflits militaires ouverts comme la guerre civile grecque en Europe et, en Asie, la guerre d’Indochine et surtout la guerre de Corée353.

                La période 1949-1950 marque le point culminant de la première phase de la guerre froide, avec la fin du blocus de Berlin, la création de deux États allemands distincts, la formation de l’OTAN que l’URSS interprète comme une menace directe. En août 1949, l’URSS fait exploser sa première bombe A : Staline réussit ainsi dans son projet de rattraper le retard militaire sur les États-Unis, en faisant de son pays une puissance nucléaire. Enfin, la Chine communiste naît en octobre 1949, et la guerre de Corée est déclenchée l’année suivante354,355.

                Extension du communisme en Europe et en Asie
                Division de l’Europe par le Rideau de fer

                Division de l’Europe au temps du Rideau de fer.
                En URSS, le caractère autoritaire du régime est réaffirmé de manière souvent brutale, décevant les espoirs de réformes nourris pendant la guerre par une partie de la population. Plus de 40 % des prisonniers de guerre soviétiques rapatriés sont renvoyés à l’armée, voire au goulag. Dans les territoires conquis en 1939-1940 puis réintégrés à l’URSS à la fin de la guerre – soit l’Ukraine occidentale, les pays baltes et la Moldavie – les résistances à l’annexion et à la collectivisation doivent être écrasées. Des centaines de milliers de récalcitrants, de collaborateurs réels ou supposés et plus généralement d’éléments de « classes hostiles » sont déportés. Le système concentrationnaire atteint son apogée356. Le régime stalinien entreprend en outre à partir de 1946 de reprendre le contrôle de la vie intellectuelle, qui s’était quelque peu relâché durant la guerre, notamment avec l’aide de Andreï Jdanov dans le domaine culturel et de Lyssenko dans le domaine biologique357.

                Entre 1945 et 1949, des régimes communistes sont mis en place dans l’ensemble des pays d’Europe de l’Est et d’Europe centrale : ces nouveaux « pays frères » de l’URSS constituent l’ensemble connu sous le nom de bloc de l’Est. Dans tous les pays de l’Est, les seuls partis politiques autorisés sont désormais soit le PC local en tant que parti unique officiel, soit la coalition formée par le PC et les partis qui lui sont subordonnés. Les régimes ainsi constitués se présentent comme des « démocraties populaires », terme emprunté par Staline à la propagande des Partisans yougoslaves pendant la guerre et imposé ensuite aux dirigeants communistes est-européens. Dans les démocraties libérales d’Europe occidentale, la plupart des partis communistes sont marginalisés dès le début de la guerre froide : certains d’entre eux conservent cependant un électorat important, notamment en Italie et en France358,359. Le seul pays d’Europe de l’Ouest à avoir – de 1945 à 1957 – un gouvernement à majorité communiste est le micro-État de Saint-Marin, enclavé en Italie et très influencé par la vie politique italienne360.

                Formation du Bloc de l’Est
                Articles connexes : Bloc de l’Est, Coup de Prague, Blocus de Berlin, Rupture Tito-Staline et Procès de Prague.
                Dans l’ensemble des pays d’Europe de l’Est, occupés pour la plupart par l’Armée rouge, des régimes aux structures calquées sur celles de l’URSS apparaissent. Aidés par des conseillers soviétiques, les communistes locaux s’arrogent – immédiatement ou progressivement – le monopole du pouvoir et mettent en place des États policiers ; l’Europe de l’Est est placée sous l’étroite influence du gouvernement de Moscou, dont les nouveaux régimes apparaissent comme des dépendances directes361. Dans plusieurs pays, des maquis de résistance anticommuniste mènent la lutte durant plusieurs années, notamment en Pologne362, en Bulgarie363 et en Roumanie364, mais aussi dans certains territoires réannexés par l’URSS comme les pays baltes, la Biélorussie et l’Ukraine365.

                En Yougoslavie, dès la victoire des Partisans en 1945, le Parti communiste de Yougoslavie dirigé par Tito détient le monopole du pouvoir et mène des purges sanglantes contre les opposants et les collaborateurs. Des élections législatives sont organisées dans des conditions si irrégulières que l’opposition boycotte le scrutin, laissant les communistes seuls en lice. La république fédérative populaire de Yougoslavie est mise en place, avec le PCY comme parti unique. Dans l’Albanie voisine, le Parti communiste d’Albanie dirigé par Enver Hoxha, sous couvert d’un « Front démocratique », détient tous les pouvoirs dès l’automne 1944 et remporte officiellement 93 % des suffrages aux élections. La république populaire d’Albanie est proclamée en janvier 1946366,367,368.

                Portrait du « Petit père des peuples » Joseph Staline, affiché à l’occasion du 70e anniversaire de ce dernier, sur la façade du siège du SED à Berlin-Est.
                En Pologne, la coalition dirigée par le Parti ouvrier polonais obtient officiellement plus de 80 % des voix lors d’élections truquées. Les opposants sont réduits au silence ou à l’exil. Le Parti socialiste polonais est absorbé par le Parti ouvrier, qui devient le Parti ouvrier unifié polonais369,370.

                En Roumanie, sous la pression des occupants soviétiques, le PC roumain entre au gouvernement. Les communistes épurent l’administration et, en novembre 1946, sont déclarés vainqueurs d’élections législatives qu’ils ont en réalité perdues. En décembre 1947, la République populaire roumaine est proclamée371,372.

                Portraits de Joseph Staline et du président tchécoslovaque Klement Gottwald.
                En Bulgarie, Georgi Dimitrov, revenu au pays, reprend la tête du Parti communiste bulgare. Des purges, menées dès septembre 1944 lors de l’invasion du pays par l’Armée rouge, permettent de neutraliser l’opposition. Au sein de la coalition du Front patriotique, les communistes marginalisent leurs alliés agrariens et sociaux-démocrates. La monarchie est abolie en septembre 1946 ; Dimitrov devient chef du gouvernement de la république populaire de Bulgarie, tandis que les communistes déclenchent une campagne de terreur contre leurs adversaires. Le dernier député d’opposition est arrêté en juin 1948373,374,375.

                En Tchécoslovaquie, le Parti communiste tchécoslovaque arrive au pouvoir par ses propres moyens. En 1945, le PCT participe au gouvernement de coalition, bénéficiant d’un vrai soutien dans la population grâce en partie à leur participation à la résistance376, les communistes consolident leur influence, en profitant notamment de la maladie de Beneš. En février 1948, lors du coup de Prague, ils prennent le contrôle du pays : un nouveau gouvernement est formé, composé pour moitié de ministres PCT. Beneš est remplacé par Gottwald. Les partis et l’administration sont épurés et une nouvelle constitution est adoptée, achevant d’instaurer le régime communiste en Tchécoslovaquie377,378.

                Walter Ulbricht, secrétaire général du Parti socialiste unifié d’Allemagne et dirigeant de la République démocratique allemande.
                En Hongrie, le Parti communiste hongrois détient des ministères clés dans le gouvernement de coalition : mais, dépourvu de réel soutien populaire, il est battu lors des élections de novembre 1945. Rákosi emploie alors une stratégie progressive, la « tactique du salami », pour s’emparer des leviers du pouvoir et forcer les autres partis à se scinder ou à fusionner avec le Parti communiste. László Rajk, ministre communiste de l’intérieur, met sur pied une police secrète, l’AVH, et liquide l’opposition par la terreur. Une nouvelle constitution est adoptée en 1949 et la Hongrie prend le nom de république populaire de Hongrie ; le Parti des travailleurs – nouveau nom du PC – devient parti unique379,380.

                Dans la zone d’occupation soviétique en Allemagne, le Parti communiste d’Allemagne est, dès juin 1945, le premier parti à se reconstituer après la défaite du régime nazi : ses cadres prennent le contrôle des administrations avec le soutien des Soviétiques. En avril 1946, les parties des appareils du KPD et du Parti social-démocrate d’Allemagne présentes dans la zone soviétique fusionnent au sein du Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED). En juin 1948, réagissant à la création par les Alliés occidentaux d’une nouvelle monnaie dans leur Trizone, Staline ordonne le blocus de Berlin-Ouest. Durant près d’un an, l’aviation occidentale ravitaille l’ouest de la ville via un pont aérien ; Staline finit par renoncer au blocus. Le 7 octobre 1949, le camp communiste réagit à la proclamation de la République fédérale d’Allemagne (RFA, dite Allemagne de l’Ouest) quelques mois plus tôt, en proclamant la République démocratique allemande (RDA, dite Allemagne de l’Est). L’Allemagne est désormais divisée en deux entités opposées : en RDA, les seuls partis autorisés sont le SED et ceux qui lui sont subordonnés au sein du Front national381,382.

                Les dirigeants est-européens sont dans leur majorité directement subordonnés à Staline ; des milliers de conseillers militaires et économiques soviétiques sont envoyés pour seconder les États du Bloc. En janvier 1949 est créé le Conseil d’assistance économique mutuelle, structure liant l’URSS et les différents « pays frères »383. Les régimes du bloc de l’Est, très dépendants politiquement et économiquement de l’URSS, s’inspirent étroitement du modèle soviétique. L’armée et les services de police – notamment les polices politiques comme la Securitate roumaine ou la Stasi est-allemande – sont des piliers des nouveaux régime. Des économies planifiées sont mises en place, et les populations embrigadées384,385. Bien que d’importantes inégalités demeurent, notamment du fait de l’existence de la nomenklatura, des mesures destinées à favoriser le progrès social sont prises. Les régimes communistes s’emploient à garantir le droit à l’éducation gratuite pour tous, l’accès à la culture, aux frais médicaux et à la retraite, et à réduire les écarts de salaire386.

                Le bloc de l’Est subit son premier remous important dès 1948 au moment de la rupture entre l’URSS et la Yougoslavie : bien que Tito se montre un stalinien loyal, Staline s’agace de l’indépendance des Yougoslaves387,367. La crise éclate en mars 1948 : quelques mois plus tard, le Parti communiste de Yougoslavie est exclu du Kominform. Staline espère que Tito sera rapidement renversé par la tendance pro-soviétique du PCY, mais le dirigeant yougoslave tient au contraire bon et purge son parti des cadres pro-soviétiques. Dès 1949, les États-Unis aident financièrement la Yougoslavie. Le pays demeure un État à parti unique388,389,390.

                La Yougoslavie est soumise à une violente campagne de propagande de la part de tous les PC staliniens391. L’accusation de « titisme » devient un prétexte pour purger les appareils des PC est-européens, qui sont repris en main dans les mois suivant la rupture soviéto-yougoslave. Dès 1948-1949 et jusqu’au début des années 1950, de nombreux dirigeants et cadres communistes du bloc, considérés comme trop nationalistes ou simplement trop indépendants, ou bien perçus comme des rivaux potentiels par d’autres dirigeants, sont démis de leurs fonctions et arrêtés, voire exécutés, souvent sous l’accusation de collusion avec Tito. Ce prétexte sert ainsi à évincer Władysław Gomułka en Pologne, Traïcho Kostov en Bulgarie, László Rajk en Hongrie ou Koçi Xoxe en Albanie. En Tchécoslovaquie, divers cadres dirigeants, dont le secrétaire général du Parti Rudolf Slánský, sont jugés en novembre 1952 pour trahison et espionnage. La mascarade judiciaire qui s’ensuit, connue sous le nom de procès de Prague, est accompagnée d’une campagne de propagande aux accents antisémites : la plupart des accusés étant juifs, ils sont dénoncés comme « sionistes » et donc forcément portés à trahir. Cette campagne contre le « cosmopolitisme » et le « sionisme » est commune aux autres pays du bloc : c’est dans ce contexte qu’est évincée en Roumanie la ministre des affaires étrangères Ana Pauker qui était jusque-là l’un des principaux cadres du régime392,393.

                Dans les autres pays européens

                Emblème du Parti communiste italien.
                En Europe de l’Ouest et en Europe du Nord, les PC déclinent rapidement au début de la guerre froide : ils ne demeurent des forces de premier plan que dans trois des principaux pays européens, la France, l’Italie et la Finlande394.

                Le Parti communiste français réalise une percée historique lors des élections de 1945 et atteint son apogée avec celles de novembre 1946 avec 28,3 % des suffrages, devenant le premier parti de France en nombre de voix particulièrement en milieux ouvrier et rural, mais aussi dans le monde intellectuel où les communistes gagnent de nombreux « compagnons de route » prestigieux395. La situation intérieure française se tend, notamment du fait du contexte international et en particulier de la guerre d’Indochine : en octobre 1947, les communistes sont exclus du gouvernement Ramadier. Tout en restant très implanté sur le plan électoral, le PCF se trouve désormais dans l’opposition pour plusieurs décennies. Les communistes français usent par ailleurs de l’argument pacifiste et pour réclamer l’interdiction de l’arme atomique, ce qui leur permet de s’approprier en partie, en France et ailleurs, la thématique pacifiste396. Le culte de la personnalité de Maurice Thorez atteint son apogée à la fin des années 1940, tandis que le PCF connaît plusieurs purges de son appareil en évinçant notamment en 1952 de la direction du PCF ses rivaux André Marty et Charles Tillon397,394.

                Le Parti communiste italien tire un grand prestige de sa participation à la résistance contre l’occupant allemand et les fascistes. En 1946, le nombre de ses adhérents dépasse deux millions, en comptant les Jeunesses communistes. Le PCI participe jusqu’en mai 1947 au gouvernement de coalition d’après-guerre, mais en est ensuite évincé sous la pression des États-Unis398. Le Front démocratique populaire, coalition du PCI et du PSI, remporte plus de 30 % des voix lors des élections de 1948, mais est nettement battu par la Démocratie chrétienne. Rejeté dans l’opposition sur le plan national, le PCI conserve néanmoins une position dominante au sein de la gauche italienne et reste implanté dans tout le pays399.

                Le Parti communiste de Finlande participe au gouvernement de coalition jusqu’en 1948. Battu aux élections législatives et relégué dans l’opposition, il entretient une culture politique ouvriériste qui lui permet de conserver de nombreux électeurs : en 1958, la coalition qu’il dirige, la Ligue démocratique du peuple finlandais, remporte 23,3 % des suffrages aux élections législatives et constitue le groupe parlementaire le plus important à la Diète nationale394.

                La Grèce représente en Europe un cas particulier : la situation politique, déjà explosive à la fin de la guerre mondiale, débouche en 1946 sur une guerre civile qui dure jusqu’en 1949. Staline, qui juge que l’insurrection en Grèce n’a aucune chance de réussir et souhaite éviter un conflit direct avec les pays occidentaux, n’accorde pas d’aide aux insurgés grecs400,401. Les communistes grecs, qui réalisent en leur propre sein des épurations sanglantes, sont finalement défaits par l’armée régulière : entre 80 000 et 100 000 d’entre eux doivent se réfugier dans les pays du bloc de l’Est, où une partie sont ensuite victimes des purges mises en œuvre soit par les pays qui les accueillent, soit par l’appareil du Parti communiste de Grèce exilé402.

                L’anticommunisme aux États-Unis
                Article connexe : Maccarthysme.
                Aux États-Unis, le début de la guerre froide suscite une vaste campagne anticommuniste, nouvel avatar de la « peur rouge » qui avait suivi la révolution d’Octobre. Le parti communiste américain est presque réduit à néant : ses dirigeants sont arrêtés en 1948 et condamnés à des peines de prison pour « conspiration » contre le gouvernement. À la même époque, le sénateur Joseph McCarthy dénonce avec outrance les infiltrations communistes au sein du gouvernement, des médias et des milieux culturels : de nombreuses personnalités sont interrogées à ce titre par le Comité des activités anti-américaines de la Chambre des représentants. La période dite du maccarthysme s’accompagne de certaines affaires retentissantes comme la condamnation à mort des époux Rosenberg pour espionnage au profit de l’URSS. McCarthy lui-même est finalement discrédité du fait de ses abus de pouvoir, mais sa campagne contribue à marginaliser totalement les idées communistes aux États-Unis403,404.

                Le cas du trotskisme
                En dehors du camp stalinien, le trotskisme, privé de son chef assassiné en 1940, est très affaibli au sortir de la guerre mondiale405. Le courant continue néanmoins d’exister, tout en ayant de grandes difficultés à rester uni. Le militant d’origine grecque Michel Pablo entreprend de rassembler la majorité des trotskistes français au sein du Parti communiste internationaliste406. En 1946, une conférence se tient à Paris pour reconstituer la Quatrième Internationale dispersée durant la guerre. L’Internationale trotskiste connaît avec le temps de très nombreux départs et dissensions, dus aux querelles d’idéologie et de personnes comme aux désillusions des militants. En 1952, le trotskisme se scinde entre le courant « pabliste » (du nom de Pablo) qui prône la fin de l’opposition systématique envers l’URSS, et le courant lambertiste (du nom de Pierre Boussel alias « Lambert ») : les groupes du monde entier se divisent ou scissionnent. Malgré une aura parfois mythique, due en partie à l’idéalisation de la figure de Trotski mais aussi au culte du secret pratiqué par beaucoup de ses organisations, le trotskisme reste divisé et marginal407,408,409,410. Ce n’est qu’en 1963, après plus de dix ans de déchirements, qu’est fondé le Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale, sans que le courant trotskiste ne soit durablement réunifié411.

                Progrès du communisme en Extrême-Orient
                La naissance de la Chine communiste
                Article connexe : Histoire de la république populaire de Chine.

                Portrait de Mao Zedong, fondateur de la république populaire de Chine.
                Hors d’Europe, le communisme connaît notamment une progression spectaculaire en Extrême-Orient, ce qui donne par la suite naissance à l’expression « rideau de bambou », équivalent asiatique du rideau de fer. Au sortir de la guerre mondiale, la tension entre les nationalistes du Kuomintang et le Parti communiste chinois est à nouveau à son maximum : les États-Unis tentent en vain une médiation. Le régime de Tchang Kaï-chek gère l’économie du pays – ruinée par le conflit – de manière désastreuse, ce qui profite aux communistes. Dès 1946, la guerre civile chinoise reprend. En promettant une réforme agraire, les communistes obtiennent l’appui crucial des campagnes. En janvier 1949, l’Armée populaire de libération des communistes encercle Pékin412. Le 1er octobre 1949, Mao Zedong proclame la république populaire de Chine, dont il est le président413.

                Les Soviétiques sont circonspects face à ce nouvel allié ; ce n’est que le 14 février 1950 que le pacte sino-soviétique est signé414. Mao, qui apprécie peu l’attitude de Staline à l’égard de son pays, a néanmoins besoin de l’appui des Soviétiques pour rebâtir la Chine. Par ailleurs, dès octobre 1950, le Tibet, qui échappait au contrôle chinois depuis 1912, est envahi par l’armée de Mao : en mai 1951, le 14e dalaï-lama doit signer l’accord en 17 points sur la libération pacifique du Tibet qui reconnaît la souveraineté chinoise. La Chine populaire s’emploie à purger les cadres et partisans du Kuomintang, puis met en œuvre une réforme agraire qui détruit les élites villageoises : des millions d’« ennemis du peuple » sont envoyés dans des camps. Après avoir, par des campagnes répressives, réussi à restaurer l’ordre et à rendre à l’économie un cours normal, le régime de Mao s’emploie à « soviétiser » la Chine en renforçant le pouvoir du Parti, en collectivisant l’agriculture et en développant l’industrialisation415.

                La naissance de la république populaire de Chine a de profondes répercussions : en faisant basculer le pays le plus peuplé du monde dans le camp communiste, elle bouleverse les équilibres géopolitiques et influe sur d’autres conflits en cours en Asie, que ce soit en Indochine française ou en Corée416,417.

                La guerre de Corée
                Article connexe : Guerre de Corée.

                Offensive des communistes durant la guerre de Corée, au printemps 1951.
                Dans le nord de la Corée libérée des Japonais, les occupants soviétiques soutiennent en février 1946 la formation d’un gouvernement provisoire dirigé par le jeune chef communiste Kim Il-sung – tout juste revenu de son exil en URSS – qui crée le Parti du travail de Corée418. En 1948, Kim Il-sung proclame la république populaire démocratique de Corée (Corée du Nord) qui dispute aussitôt la souveraineté à la république de Corée (Corée du Sud). Kim parvient à convaincre Staline de l’opportunité d’une attaque contre le Sud, afin de réunifier toute la Corée sous sa bannière419 : en juin 1950, l’attaque du Nord contre le Sud déclenche la guerre de Corée. L’ONU autorise alors l’intervention d’une force militaire – principalement américaine – pour défendre le Sud354. L’avancée des troupes nord-coréennes est arrêtée net par les Américains, qui les repoussent vers le Nord. Staline convainc alors Mao d’intervenir en Corée : trois millions de soldats chinois viennent soutenir Kim Il-sung. L’URSS n’intervient pas officiellement, mais équipe les troupes chinoises et nord-coréennes419.

                La Chine paie un lourd tribut au conflit — plus de 800 000 soldats tués, dont le fils de Mao — mais elle modernise son armée tandis que le Parti communiste chinois renforce son unité dans la lutte contre l’« ennemi numéro un du peuple chinois ». La Chine y gagne également le maintien d’un régime ami à sa frontière. Après une contre-attaque américaine en 1951, le front se stabilise. L’armistice de Panmunjeom, en juillet 1953, met un terme au conflit, scellant la division de la Coréen, séparée par une zone coréenne démilitarisée420. Ce conflit marque un tournant dans la guerre froide, le président américain Harry S. Truman ayant refusé de recourir à l’arme nucléaire, dont l’emploi lui semblait trop risqué et qui aurait pu conduire à une Troisième Guerre mondiale. Elle renforce également la cohésion du monde occidental et de l’atlantisme421,422.

                La guerre d’Indochine
                Article connexe : Guerre d’Indochine.

                Image de la bataille de Diên Biên Phu.

                Timbre soviétique à l’effigie de Hô Chi Minh.
                En Indochine française, le Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient débarque en octobre 1945 et reprend progressivement possession de la colonie, que le Việt Minh continue de contrôler au Nord. En novembre, le Parti communiste indochinois proclame, afin de rassurer les partenaires du Việt Minh, son autodissolution : dans les faits, les chefs communistes restent aux commandes. En mars 1946, les accords Hô-Sainteny, conclus par Hô Chi Minh avec le commissaire du GPRF Jean Sainteny, prévoient la reconnaissance par la France d’un État vietnamien au sein de l’Union française. Le général Leclerc, chef du Corps expéditionnaire, peut alors rentrer dans Hanoï423. Mais la conférence de Fontainebleau, censée définir le statut du Viêt Nam, tourne court durant l’été. En novembre, les Français bombardent Hải Phòng ; le 19 décembre, le Việt Minh tente un coup de force sur tout le territoire vietnamien. L’insurrection est contenue et Hô prend le maquis, déclenchant la guerre d’Indochine424. Ce soulèvement communiste s’identifie totalement à une lutte nationaliste et indépendantiste : Hô Chi Minh peut dès lors apparaître, dans le contexte de la décolonisation, comme un symbole du tiers-monde émergent425. À l’origine, le conflit est essentiellement vietnamien : les indépendantistes laotiens (Pathet Lao) et cambodgiens (Khmers issarak) sont très dépendants du Việt Minh426. Avec la naissance de la république populaire de Chine, Hô gagne une importante base arrière en territoire chinois427, ainsi qu’une aide logistique et des stocks d’armes ; les Français reçoivent de leur côté l’aide des États-Unis. En février 1951, l’ancien PC indochinois renaît officiellement sous le nom de Parti des travailleurs du Viêt Nam : les insurgés vietnamiens affichent désormais ouvertement leurs couleurs communistes ; la création des « partis frères » laotien et cambodgien est décidée428.

                Dès 1953, face à une situation insoluble, la France envisage une « sortie honorable » d’Indochine429. Des négociations sont prévues à Genève ; le chef militaire du Việt Minh, Võ Nguyên Giáp, décide alors de prendre coûte que coûte la base de Ðiện Biên Phủ pour être en position de force lors des pourparlers. La bataille de Diên Biên Phu, qui dure près de deux mois, s’achève par la victoire de l’Armée populaire vietnamienne, mettant la France en situation de faiblesse alors que s’ouvre la conférence. Pierre Mendès France signe les accords de Genève, qui permettent à la France de sortir du conflit et mettent fin à l’Indochine française. Le Viêt Nam est coupé en deux : le Nord revient à la république démocratique du Viêt Nam, dont Hô Chi Minh est le président et Phạm Văn Đồng le premier ministre, et le Sud à l’État du Viêt Nam, remplacé l’année suivante par la république du Viêt Nam. La séparation du pays est censée être provisoire en attendant des élections mais, au Sud, le gouvernement anticommuniste de Ngô Đình Diệm refuse d’organiser le scrutin prévu par les accords. Le Royaume du Laos doit négocier avec le Pathet lao, tandis que Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, réussit à éviter toute concession aux Khmers issarak. Les États-Unis augmentent leur présence en Asie du Sud-Est pour y contenir l’avancée du communisme ; ils remplacent rapidement les derniers conseillers français au Sud Viêt Nam430.

                Dans le reste de l’Extrême-Orient
                D’autres insurrections communistes ont lieu, avec moins de succès, dans divers pays d’Extrême-Orient tout juste décolonisés ou en passe de l’être : en Birmanie, peu après l’indépendance, le Parti communiste de Birmanie lance un soulèvement sans parvenir à renverser le gouvernement ; en Indonésie, le Parti communiste indonésien participe à la révolution nationale indonésienne contre le retour des colonisateurs néerlandais, mais échoue ensuite en 1948 en voulant se soulever contre le leader nationaliste Soekarno : les communistes sont écrasés lors de l’« affaire de Madiun ». Aux Philippines, les Hukbalahap, résistants communistes qui avaient combattu les Japonais, refusent de déposer les armes : ils lancent en 1946 un soulèvement qui dure jusqu’en 1954431. En Malaisie britannique, l’Armée de libération des peuples de Malaisie, dirigée par le Parti communiste malais, déclenche en 1948 une insurrection ; ce soulèvement a cependant un caractère essentiellement ethnique – le PC local regroupant surtout la minorité chinoise – ce qui réduit son attrait au sein de la population et contribue à son échec quelques années après l’indépendance431.

                De la déstalinisation au Printemps de Prague
                Dernières années et succession de Staline
                Articles connexes : Complot des blouses blanches et Insurrection de juin 1953 en Allemagne de l’Est.

                Nikita Khrouchtchev.
                Au début des années 1950, Staline prépare une nouvelle purge du Parti et de la société soviétiques, en usant cette fois d’une propagande à la tonalité nettement antisémite : c’est dans ce contexte que se déroulent les procès de Prague et l’élimination d’Ana Pauker en Roumanie. En janvier 1953, la Pravda révèle ainsi l’affaire du complot des blouses blanches432 : c’est l’occasion d’une campagne de propagande contre les « nationalistes juifs », pour préparer l’épuration prévue par Staline. Mais, le 1er mars 1953, ce dernier est victime d’une attaque cardiaque ; il meurt le 5 mars et Gueorgui Malenkov lui succède à la tête du Conseil des ministres433.

                Une « troïka » de dirigeants, composée de Malenkov, Nikita Khrouchtchev et Lavrenti Beria, prend la tête de l’URSS, qui connaît une période de détente sur le plan intérieur. Les « médecins assassins » de l’affaire des « blouses blanches » sont réhabilités dès avril ; une amnistie est prononcée pour tous les détenus dont la peine ne dépasse pas cinq ans. En juillet, Beria, qui tentait de se poser en successeur, est arrêté ; il est ensuite exécuté. Les services de sécurité, qu’il avait centralisés sous son autorité, sont réorganisés en 1954 : la police politique prend alors le nom de KGB434,435.

                Khrouchtchev sort bientôt vainqueur de la lutte d’influence qui l’oppose à Malenkov : en septembre, il devient Premier secrétaire du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS)436. Il lance des réformes économiques qui améliorent les conditions de vie des citoyens soviétiques, tout en écartant ses rivaux, d’abord Malenkov puis les conservateurs comme Kaganovitch et Molotov437.

                Quelques mois après la mort de Staline a lieu le premier bouleversement politique au sein du bloc de l’Est. Le 16 juin 1953, une insurrection populaire éclate en République démocratique allemande ; elle est finalement écrasée par l’intervention des troupes soviétiques. Le no 1 est-allemand Walter Ulbricht obtient ensuite une aide économique accrue de la part de l’URSS pour améliorer le niveau de vie de la population de la RDA438; les événements de 1953 ont cependant pour conséquence de souligner le peu de légitimité populaire dont jouit alors le régime est-allemand439.

                Première période de détente et dénonciation posthume de Staline
                Articles connexes : Détente (guerre froide) et Déstalinisation.
                La politique étrangère de l’URSS est marquée, après la mort de Staline, par une première phase de détente Est-Ouest : en juillet 1953, les Soviétiques favorisent la fin de la guerre de Corée440. Les relations internationales demeurent néanmoins rythmées par l’opposition entre les deux superpuissances. Les États-Unis demeurent attachés à leur doctrine d’endiguement. En Amérique latine – où plusieurs PC gagnent en influence, notamment en Bolivie, en Argentine ou au Brésil -, ils incitent les gouvernements locaux à réprimer les communistes441,442. Au Guatemala, le Parti guatémaltèque du travail s’allie – d’ailleurs contre l’avis des Soviétiques, qui jugent la démarche imprudente – au président Arbenz : la CIA soutient alors un coup d’État qui renverse Arbenz en 1954443. À partir de 1955, l’URSS revient à une politique plus dynamique en Europe : le 15 mai 1955 naît le Pacte de Varsovie, une alliance militaire entre l’Union soviétique et les pays du bloc de l’Est, destinée à faire pendant à l’OTAN444.

                L’URSS impose des réformes aux régimes est-européens, dont les dirigeants sont contraints à cesser de cumuler les postes de chefs du gouvernement et du Parti. En république populaire de Hongrie, Mátyás Rákosi se voit imposer en 1953 Imre Nagy comme chef du gouvernement avant d’être remis au pouvoir en 1955445. En république populaire de Bulgarie, Valko Tchervenkov cède la tête du Parti communiste bulgare à Todor Jivkov, qui l’évince ensuite tout à fait446. En mai 1955, Nikita Khrouchtchev se rend à Belgrade et l’URSS se réconcilie avec la Yougoslavie. Tito, réhabilité dans le camp communiste, conserve cependant son indépendance447 ; il maintient de bonnes relations avec les États occidentaux qui soutiennent financièrement son pays et adopte sur le plan international une position neutraliste. En 1955, la Yougoslavie participe à la conférence de Bandung, qui donne par la suite naissance au Mouvement des non-alignés. L’État yougoslave décentralise ses institutions de manière croissante ; le régime de Tito devient au fil des ans le plus ouvert et le plus prospère des pays communistes européens448,449,450.

                En février 1956, lors du XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique, Khrouchtchev lit un « rapport secret » révélant une petite partie des crimes de Staline, ce qui cause un choc considérable à l’étranger. Les PC occidentaux perdent de très nombreux adhérents et sympathisants451,452. Khrouchtchev rompt également avec la doctrine Jdanov et prône la coexistence pacifique entre systèmes politiques différents453. Le Kominform est supprimé, en vue de ne plus faire apparaître de lien de subordination entre les partis communistes et le régime soviétique454.

                Évènements de 1956 en Pologne et en Hongrie
                Articles connexes : Soulèvement de Poznań en 1956 et Insurrection de Budapest.

                Le drapeau hongrois, dont le symbole communiste a été retiré, lors de l’insurrection de Budapest.
                Les répercussions de la déstalinisation lancée par Khrouchtchev se font sentir dans l’ensemble du bloc de l’Est, mais ont des conséquences particulièrement importantes en république populaire de Pologne et en république populaire de Hongrie455. Le nouveau dirigeant polonais Edward Ochab entame une relative libéralisation456. Plusieurs dizaines de milliers de prisonniers politiques sont libérés, parmi lesquels Władysław Gomułka et ses alliés. En juin, une manifestation ouvrière à Poznań dégénère en véritable soulèvement, vite réprimé par l’armée polonaise ; l’agitation populaire s’accroît néanmoins et des cadres de l’appareil du Parti ouvrier unifié polonais réclament bientôt le retour au pouvoir de Gomułka. Au cours des bouleversements d’octobre, Gomułka revient à la tête du Parti, avec l’appui des Soviétiques qui souhaitent éviter une situation comparable à la crise hongroise. Gomułka, attaché aux intérêts nationaux de son pays, bénéficie alors d’un réel soutien populaire. Mais, bien qu’annonçant un programme de réformes, il garantit aux Soviétiques qu’il ne touchera pas à leurs intérêts en Pologne : la démocratisation polonaise demeure limitée457,455.

                En Hongrie, la situation évolue au même moment de manière bien plus dramatique : en juillet 1956, Mátyás Rákosi doit, sous la pression des Soviétiques, céder à Ernő Gerő la tête du Parti des travailleurs hongrois. László Rajk est réhabilité au mois d’octobre, sept ans après son exécution. Le 22 octobre, une manifestation étudiante débouche sur la publication d’un manifeste révolutionnaire qui réclame le départ des staliniens et le retour au pouvoir du réformateur Imre Nagy. Le lendemain, la statue de Staline au centre de Budapest est abattue ; l’agitation vire bientôt à l’insurrection ouverte. Imre Nagy, redevenu chef du gouvernement, est d’abord réticent face au mouvement, mais évolue bientôt vers un soutien aux contestataires. Fin octobre, il forme un gouvernement de coalition avec des non communistes ; le 31 octobre, il annonce le départ de la Hongrie du Pacte de Varsovie et proclame la neutralité du pays. Les Soviétiques décident alors de reprendre le contrôle et font intervenir l’Armée rouge, qui écrase le soulèvement. János Kádár, qui avait soutenu Nagy, accepte de former un nouveau gouvernement favorable à l’URSS. Nagy est jugé à huis clos, puis pendu457,455.

                Poursuite de la déstalinisation et rupture avec la Chine
                Articles connexes : Campagne des Cent fleurs et Rupture sino-soviétique.
                Photographie de deux hommes souriant assis à une table
                Mao Zedong et Nikita Khrouchtchev en 1958.
                Les événements de Hongrie ont un effet désastreux sur l’image de l’URSS, qui se trouve encore dégradée dans le monde entier, quelques mois après la révélation des crimes de Staline. Dans le monde entier, les partis communistes perdent à nouveau de nombreux militants et sympathisants ; certains, comme le PCF et le PCI conservent cependant un poids électoral important. Le PCF, initialement décontenancé, se convertit à la déstalinisation ; le PCI affirme progressivement une liberté de ton et une autonomie accrues455,458.

                Statue du « Grand leader » Kim Il-sung à Pyongyang, Corée du Nord.
                La déstalinisation a également des conséquences en république populaire de Chine : le Parti communiste chinois adopte en 1956 un mode de fonctionnement plus collégial ; la pensée Mao Zedong disparaît temporairement des statuts officiels. Deng Xiaoping devient secrétaire général du Parti, dont Mao demeure le président459. Le contrôle policier de la population demeure cependant rigide. Le laogai, un système de camps comparable au goulag soviétique, est créé : selon des estimations très approximatives, plusieurs dizaines de millions de prisonniers y auraient transité au fil des décennies460. La collectivisation agricole est accélérée, mais la logique productiviste conduit à un échec économique ; le malaise social et politique s’accroît en Chine461. Mao prend acte des difficultés et décrète, en février 1957, la « campagne des cent fleurs » en encourageant la critique sur l’action du Parti. Cette initiative aboutit cependant, dans les milieux intellectuels et étudiants, à un nombre trop important de critiques, que Mao est contraint de réprimer par des purges. Après l’échec de cette « libéralisation contrôlée », Mao fait de l’« anti-révisionnisme » l’une de ses priorités idéologiques462,459.

                En Corée du Nord, Kim Il-sung, lui aussi en désaccord avec la déstalinisation, entreprend de développer l’identité propre de son régime. Il élabore une idéologie à usage national, le Juche. La Corée du Nord, gouvernée selon une logique militariste, pratique un culte de la personnalité exacerbé autour du « Grand leader » Kim Il-sung463.

                En URSS, Nikita Khrouchtchev affirme son pouvoir en éliminant ses adversaires, comme Kaganovitch, Molotov et Malenkov, qu’il fait exclure en 1957 du Comité central lors de l’« affaire du groupe anti-parti ». Le no 1 soviétique encourage une certaine libéralisation culturelle – qui ne s’étend cependant pas au domaine religieux – et s’efforce d’améliorer les conditions de vie en URSS. La recherche spatiale fait l’objet, notamment pour des raisons de prestige, d’une attention particulière464. La déstalinisation, si elle apporte en URSS et dans le reste du bloc un réel relâchement politique, demeure finalement d’une ampleur relative. Les abus les plus criants sont supprimés du code pénal, mais celui-ci conserve des articles permettant de punir toute forme d’opposition. Aucune étude en profondeur de la période stalinienne n’est menée. La censure est maintenue, bien qu’elle devienne plus souple et permette la publication d’ouvrages comme Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne465,466. Sur le plan international, Khrouchtchev adopte une posture délibérément agressive. Il donne la priorité à l’armement nucléaire, considérant la dissuasion atomique comme le meilleur moyen de prévenir un conflit avec l’Ouest. Il innove en outre par rapport à Staline en jouant la carte tiers-mondiste : soutenant les mouvements de décolonisation, il entreprend de se rapprocher des pays « progressistes » du tiers-monde, même non communistes, afin d’affaiblir l’Occident et de faire progresser la cause communiste hors d’Europe467.

                Après la dissolution du Kominform, le mouvement communiste international est incarné pour l’essentiel par les relations bilatérales des partis : entre 1957 et 1969, cinq conférences mondiales des Partis communistes sont organisées. Elles mettent cependant en évidence des divisions grandissantes468. La déstalinisation contribue en effet à provoquer une crise entre l’URSS et la Chine. Mao Zedong est hostile à un rapprochement avec les États-Unis comme à toute forme de coexistence pacifique : en novembre 1957, lors de la conférence des PC à Moscou, il choque son auditoire en déclarant qu’une guerre nucléaire pourrait se justifier, les victimes étant un prix à payer pour la victoire du socialisme. En 1958, l’URSS montre des signes d’irritation quand la politique chinoise provoque la deuxième crise du détroit de Taïwan. Les rapports sino-soviétiques se tendent et, en avril 1960, la presse chinoise condamne avec virulence le « révisionnisme » soviétique. En juin de la même année, le congrès des partis communistes à Bucarest est le lieu de violentes disputes entre Soviétiques et Chinois ; les coopérants soviétiques de l’industrie chinoise sont rappelés469,470.

                À la faveur de la rupture sino-soviétique, la république populaire d’Albanie s’éloigne elle aussi de l’URSS. En 1961, après que l’URSS a suspendu son aide économique, l’Albanie choisit de s’aligner sur la Chine et se tient désormais à l’écart du bloc de l’Est. Différents PC à travers le monde connaissent des scissions ou comportent des fractions maoïstes : le Parti communiste du Brésil, scission du Parti communiste brésilien pro-soviétique, s’aligne ainsi sur la Chine ; le Parti communiste d’Inde (marxiste) naît en 1964 en tant que dissidence pro-chinoise du Parti communiste d’Inde. L’ambition de la Chine de constituer un pôle communiste concurrent à celui de l’URSS n’a finalement guère de succès, et rien n’est fait pour créer une véritable « internationale » maoïste. La Corée du Nord et le Nord Viêt Nam se rapprochent de la Chine, sans rompre pour autant avec l’URSS471,472,473,474. Dans les années 1960, la Chine reste isolée : le seul État réellement aligné sur elle est l’Albanie, pays éloigné et de dimensions modestes. Un conflit avec l’Inde à propos de territoires frontaliers entraîne une brève guerre entre les deux pays, privant la Chine de son principal allié en Asie471. Zhou Enlai entretient des contacts diplomatiques en Asie et en Afrique, et la Chine se pose en champion des peuples opprimés du tiers-monde ; elle ne parvient cependant pas à susciter autour d’elle un « front uni » cohérent475.

                Le désastre du Grand Bond en avant en Chine
                Articles connexes : Grand Bond en avant et Grande famine en Chine.
                Après sa « victoire » de 1957 sur les « droitistes » et la reprise en main des villes frondeuses, Mao souhaite promouvoir la « voie chinoise au socialisme », en visant l’autosuffisance du pays et en développant un modèle spécifiquement chinois, différent du modèle soviétique jugé trop rigide. Sur son injonction, la Chine tente de rattraper à marche forcée son retard économique en mobilisant la population dans le cadre d’un effort productiviste et d’une collectivisation accrue. Des objectifs de production totalement irréalistes sont fixés, tandis que 740000 coopératives agricoles fusionnent en 24 000 communes populaires, pour regrouper l’ensemble des paysans chinois. Toutes les activités sont collectivisées dans le cadre du « Grand Bond en avant », dont Mao attend qu’il fasse « jaillir les énergies populaires ». Cette campagne, en grande partie improvisée et dépourvue de moyens techniques adéquats, désorganise totalement l’agriculture chinoise, affamant les campagnes. Mao, face aux critiques, opère en avril 1959 une retraite stratégique et renonce au poste de président de la République pour se concentrer sur celui de président du Parti. Il refuse cependant d’écouter les appels à arrêter le Grand bond en avant, qu’il décide au contraire de relancer, transformant une politique dangereuse en véritable désastre économique et humain. Mao provoque ainsi l’une des pires famines de l’histoire chinoise, causant des millions de morts (les estimations vont de 14 à 43 millions de victimes). À l’automne 1960, le gouvernement chinois est contraint, dans l’urgence, de mettre fin à l’expérience476,459,477,478.

                En parallèle, la Chine doit également gérer, en 1959, le soulèvement au Tibet : la répression de l’insurrection fait entre 2000 et 20 000 morts, tandis que le dalaï-lama se réfugie en Inde. En 1965, l’administration du Tibet est réorganisée, donnant naissance à la région autonome du Tibet479.

                Cuba, théâtre de la guerre froide
                Articles connexes : Révolution cubaine et Crise des missiles de Cuba.

                Fidel Castro en visite à Washington, en 1959.

                Che Guevara en 1959.
                À la même époque, un nouveau régime politique vient bouleverser les équilibres internationaux lorsque Fidel Castro prend le pouvoir à Cuba : le Mouvement du 26-Juillet, auquel participe, outre Fidel Castro et son frère Raul, le médecin argentin Che Guevara, mène une insurrection contre le régime de Fulgencio Batista. La guérilla de Castro, bénéficie initialement d’une bonne image aux États-Unis, lassés par les méthodes de Batista[Pas dans la source] ; le Parti socialiste populaire, le PC cubain, ne se rapproche que progressivement des rebelles480. L’URSS, qui juge alors l’insurrection sans espoir, est réservée devant cette alliance443. Fin décembre 1958, l’armée gouvernementale se débande et Batista prend la fuite480. D’emblée, les Américains dénoncent la violente répression exercée contre les partisans de Batista : la CIA, qui soupçonne un « péril communiste », envisage rapidement une intervention militaire à Cuba. En mai 1959, une réforme agraire touche la plupart des domaines sucriers possédés par des intérêts américains : alors que ses rapports avec les États-Unis se dégradent, Cuba se rapproche de l’URSS, avec laquelle elle conclut en février 1960 des accords économiques. La même année, Cuba exproprie 192 sociétés nord-américaines : les États-Unis répliquent en décrétant un embargo sur les exportations vers l’île. Che Guevaradevient ministre de l’industrie et responsable de la banque centrale cubaine481,482.

                Castro se prépare désormais à une possible invasion et crée les Comités de défense de la révolution, destinés à encadrer la population. Devenu président des États-Unis en janvier 1961, John Fitzgerald Kennedy trouve des plans, préparés sous Eisenhower, qui prévoient l’invasion de l’île par une troupe d’opposants cubains exilés. En avril, le débarquement de la baie des Cochons, mal préparé, tourne à la débâcle : les 1 500 Cubains anti-castristes débarqués sont accueillis par des miliciens en surnombre et vite mis en déroute. L’opération accélère le rapprochement soviéto-cubain : Castro proclame Cuba « État socialiste », se déclare marxiste-léniniste et annonce la formation d’un parti unique. Le PSP et le mouvement du 26‑Juillet s’unissent au sein d’un Parti unifié de la révolution socialiste, rebaptisé en 1965 Parti communiste de Cuba483,481,482,484.

                L’URSS entame rapidement des échanges secrets avec Cuba en vue de prévenir une autre invasion : Khrouchtchev propose à Castro d’installer des missiles à Cuba, pour intimider les États-Unis. En septembre 1962, les batteries de missiles soviétiques sont mises en place, mais leur présence est découverte et Kennedy exige leur démantèlement. La crise des missiles entraîne une tension internationale extrême et fait craindre une guerre nucléaire ; Castro va jusqu’à proposer à Khrouchtchev d’utiliser l’arme atomique contre les États-Unis en cas d’attaque sur Cuba. Des négociations américano-soviétiques, dont Castro est tenu à l’écart, aboutissent finalement au démantèlement des missiles. Les États-Unis promettent de leur côté de renoncer à envahir Cuba481,482. La CIA tente ensuite à plusieurs reprises de faire assassiner Castro, qui affirmera avoir échappé à 600 complots485.

                Le régime cubain accélère la collectivisation de l’économie, tandis que Che Guevara mène un ambitieux programme d’industrialisation. Mais le développement industriel et agricole à marche forcée, joint au manque d’expertise, dégrade bientôt l’économie du pays ; l’embargo américain aggrave encore la situation. Guevara, supplanté par des technocrates soutenus par l’URSS, quitte le gouvernement pour se consacrer à la propagation de la révolution dans d’autres pays481,486.

                Cuba s’efforce d’exporter son modèle révolutionnaire dans le reste de l’Amérique latine. Guevara, s’inspirant de Mao Zedong et Hô Chi Minh, appelle ainsi à créer « deux, trois, de nombreux Viêt Nam » et théorise une insurrection qui serait provoquée par le foco (feu), une guérilla d’ampleur réduite représentant l’avant-garde révolutionnaire. De multiples groupes insurgés, formés ou non par les Cubains, apparaissent en Amérique latine. Guevara tente d’implanter ses méthodes en Afrique durant la crise congolaise : son aventure dans l’ex-Congo belge tourne cependant au fiasco. La première vague de guérillas latino-américaines suscite l’agacement de l’URSS, qui considère la politique de Castro comme irréaliste, et gênante dans le cadre de la politique de détente avec les États-Unis. Certaines guérillas, comme les FARC et l’ELN en Colombie, parviennent à s’inscrire dans la durée, mais la plupart disparaissent avec le temps. Guevara lui-même, revenu d’Afrique, lance une petite guérilla en Bolivie : il est tué le 8 octobre 1967487,488.

                Évolutions du Bloc communiste
                Article connexe : Mur de Berlin.

                Chars soviétiques et américains se faisant face sur Checkpoint Charlie, à la limite entre Berlin-Est et Berlin-Ouest.

                Fortifications sur la Potsdamer Platz, au moment de la construction du mur de Berlin en 1961.
                En Europe, les pays du bloc de l’Est connaissent des évolutions contrastées. En république populaire de Hongrie, János Kádár se livre, dans les années qui suivent l’écrasement de l’insurrection de Budapest, à une politique de libéralisation modérée. Grâce à des réformes économiques, la Hongrie communiste connaît une période de relative prospérité, qualifiée de « socialisme du goulash »489,455.

                En République démocratique allemande, le régime se consolide, mais demeure handicapé par l’enclave de Berlin-Ouest : cette vitrine du monde occidental permet aux Est-allemands de constater l’écart avec leurs propres conditions de vie, mais aussi de partir s’installer en Allemagne de l’Ouest. Le nombre important de départs vers l’Ouest aggrave les tensions diplomatiques à Berlin, qui atteignent un point culminant durant la crise de 1961. Finalement, dans la nuit du 12 août 1961, la construction d’un mur séparant Berlin-Ouest de Berlin-Est est lancée : le mur de Berlin constitue désormais le symbole le plus visible du rideau de fer en Europe. La crise diplomatique est exacerbée par la construction du mur, mais elle s’apaise à la fin de 1961 : s’il met fin à l’exode des Est-allemands, le mur constitue un désastre en termes d’image pour la RDA et l’ensemble du camp communiste490,491.

                Le Mémorial des victimes du communisme à Prague.
                La République populaire roumaine, quant à elle, se distingue en recherchant plus d’indépendance vis-à-vis de l’URSS : Gheorghe Gheorghiu-Dej adopte une position conciliatrice avec la Chine, noue des relations cordiales avec l’Occident, introduit une relative libéralisation culturelle et proclame en avril 1964 l’« autonomie » de son pays au sein du bloc. L’Union soviétique s’accommode de la situation, la Roumanie ne cherchant pas à rompre avec elle492.

                En URSS, la politique économique de Nikita Khrouchtchev marque le pas dès la fin des années 1950. Les résistances à la déstalinisation demeurent fortes au sein de l’appareil. L’accumulation de crises diplomatiques et les résultats décevants de la politique vis-à-vis du tiers-monde contribuent à nourrir l’opposition envers Khrouchtchev, dont les réformes et le style personnel suscitent la fronde au sein du PCUS. En 1962, la crise des missiles de Cuba porte un coup supplémentaire au prestige du no 1 soviétique. Le 14 octobre 1964, Khrouchtchev est démis de toutes ses fonctions : Léonid Brejnev le remplace à la tête du Parti465,493.

                La Guerre du Viêt Nam et les autres conflits en Asie du Sud-Est
                Articles connexes : Guerre du Viêt Nam, Guerre civile laotienne, Guerre civile cambodgienne (1967-1975) et Massacres de 1965 en Indonésie.
                L’Asie du Sud-Est reste dans les années 1960 un foyer de tensions et de conflits meurtriers. Après la guerre d’Indochine, le Viêt Nam a été divisé entre deux États autoritaires, la République démocratique du Viêt Nam (Nord Viêt Nam) communiste et le république du Viêt Nam (Sud Viêt Nam) ; au Laos, le Pathet lao, dirigé secrètement par le Parti du peuple lao communiste, cohabite difficilement avec la droite pro-américaine et les neutralistes. Norodom Sihanouk s’efforce de préserver la neutralité du Cambodge mais sa volonté d’échapper à l’influence américaine, de plus en plus lourde dans la région, le conduit à se rapprocher des pays communistes ; il noue des relations amicales avec la république populaire de Chine, tout en réprimant sur le plan intérieur les communistes cambodgiens (surnommés « Khmers rouges »). Le Nord Viêt Nam soutient la rébellion au Sud Viêt Nam, tandis que les États-Unis soutiennent financièrement le régime de Ngô Đình Diệm et tentent en vain de lui faire amender ses pratiques autoritaires. La répression anticommuniste s’intensifiant, les mouvements de guérilla sudistes forment en 1960 le Front national de libération du Sud Viêt Nam (FNL, surnommé par ses adversaires Việt Cộng, abréviation de communistes vietnamiens)494.

                La guerre civile laotienne ayant repris et la contre-insurrection donnant peu de résultats au Sud Viêt Nam, les États-Unis craignent un basculement de la région dans le camp communiste, selon la logique de la théorie des dominos. L’impopularité de Diệm pousse des généraux de son armée à organiser un putsch contre lui : le président sud-vietnamien est tué le 1er novembre 1963. Le chaos politique au Sud tandis que la piste Hô Chi Minh permet au Nord Viêt Nam de ravitailler le Việt Cộng. En 1964, la guerre du Viêt Nam est réellement lancée ; l’incident du golfe du Tonkin permet au président Lyndon B. Johnson de faire passer une résolution qui lui donne toute latitude pour régler la situation en Asie du Sud-Est. Les États-Unis interviennent massivement au Viêt Nam495. Des bombardements intensifs du territoire nord-vietnamien ne parviennent cependant pas à éviter l’enlisement du conflit, tandis que le Việt Cộng et l’Armée populaire vietnamienne misent sur une guerre d’usure. Avec les années, la guerre du Viêt Nam suscite dans le monde une contestation grandissante qui finit par s’étendre à l’opinion publique américaine. Le conflit touche le reste de la péninsule indochinoise : le Pathet lao, soutenu par le Nord Viêt Nam, poursuit sa lutte contre la monarchie et en 1967, les Khmers rouges lancent une insurrection au Cambodge contre Sihanouk. En 1968, l’offensive du Tết prend de court les Américains : si le FNL n’obtient que des résultats mitigés et sort décimé des combats, l’ampleur de l’attaque inquiète les États-Unis qui perdent espoir de terminer rapidement la guerre496,497.

                La guerre froide a également des conséquences en Indonésie : le Parti communiste indonésien, réconcilié avec le président Soekarno et qui participe désormais au gouvernement, demeure le PC le plus important d’Asie du Sud-Est. L’Indonésie se rapproche de la Chine, préoccupant les Américains, tandis que le poids des communistes suscite une tension croissante avec l’armée indonésienne. Les communistes indonésiens craignent un coup d’État militaire, et tentent dès lors de réaliser, le 30 septembre 1965, un soulèvement préventif. Le général Soeharto obtient alors les pleins pouvoirs et mène, avec l’aide des groupes musulmans conservateurs et le soutien de la CIA, une répression extrêmement sanglante : 700 000 personnes sont arrêtées, et plusieurs centaines de milliers de communistes ou supposés tels massacrés en quelques mois. Le Parti communiste indonésien, dont les principaux cadres sont assassinés ou exécutés, est anéanti498,499,500.

                La révolution culturelle
                Article détaillé : Révolution culturelle.

                Exemplaires du Petit Livre rouge.
                En république populaire de Chine, après le désastre du Grand Bond en avant — dont l’étendue demeure cachée durant des décennies — la Chine suit une politique de « réajustement économique », sous l’égide de Liu Shaoqi et Deng Xiaoping. Mao Zedong, relativement mis à l’écart, décide de récupérer son influence, en s’en prenant au Parti communiste chinois lui-même et aux cadres qui discutent ses orientations471. À l’automne 1962, il pose le principe que les classes et la lutte des classes subsistent à l’intérieur du socialisme, et désigne comme ennemi le « révisionnisme chinois » ; le PCC lance dans les campagnes un « mouvement d’éducation socialiste » afin d’éliminer les « pratiques capitalistes » réapparues depuis 1960. À partir de 1964, Mao en appelle à une « guerre d’extermination » contre les « bourgeois » au sein de la bureaucratie du PCC, dont des cadres sont contraints de faire leur autocritique publique501.

                Slogan sur un mur à Pékin : « Vive l’invincible pensée Mao Zedong » !
                S’étant assuré de l’appui de l’armée et des services de sécurité, Mao fait lancer de violentes attaques contre les intellectuels. Il entretient sa propagande en diffusant par centaines de millions d’exemplaires un recueil de ses citations, le « Petit Livre rouge ». En août 1966, il proclame officiellement la « grande révolution culturelle prolétarienne », en jouant des frustrations de la jeunesse – notamment étudiante et ouvrière – qu’il mobilise contre le Parti502. Des milliers de jeunes Chinois sont embrigadés pour constituer les gardes rouges, encadrés par l’armée. Ces militants, qui se présentent comme l’avant-garde de la révolution, font régner un climat de terreur et organisent de nombreuses manifestations au cours desquels des « intellectuels droitiers » et des responsables locaux du Parti sont publiquement humiliés. Les appareils du PCC sont démantelés, Mao se servant de la révolution culturelle pour épurer le régime. Face à un désordre dont il ne semblait pas avoir prévu l’ampleur, il décide cependant de mettre le mouvement sous tutelle militaire : l’aile la plus radicale doit se soumettre à l’Armée populaire de libération. Les gardes rouges, devenus trop indépendants, sont finalement démantelés et nombre d’entre eux sont envoyés dans les campagnes pour être « rééduqués ». En 1969, au IXe congrès du PCC, la pensée du « Grand Timonier » Mao est réintroduite dans les statuts du Parti. Destitué, le président de la République Liu Shaoqi meurt en prison. Lin Biao fait un temps figure de successeur potentiel de Mao, mais il tombe en disgrâce dès 1970. La révolution culturelle se termine officiellement en 1969 ; le Parti communiste chinois, épuré, revient ensuite au premier plan, et son rôle dirigeant est à nouveau mis en avant471,503,459.

                En Afrique et au Moyen-Orient
                En Afrique noire, la pénétration du communisme est laborieuse : l’URSS accroit après-guerre son intérêt pour l’Afrique et joue dans la carte du soutien à la décolonisation. L’URSS fonde quelque espoir sur ses alliances avec quelques pays comme la Guinée, mais ceux-ci, bien que se réclamant du socialisme, ne revendiquent pas une identité strictement marxiste-léniniste et montrent peu de cohérence idéologique504,505. Le communisme gagne cependant en influence en Afrique lusophone durant les guerres coloniales portugaises : parmi les mouvements indépendantistes, le Front de libération du Mozambique, le Mouvement populaire de libération de l’Angola et le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert évoluent, à des degrés divers, vers le marxisme506. En Afrique du Sud, le Parti communiste sud-africain, interdit depuis les années 1950, s’allie avec l’ANC dans la lutte contre l’Apartheid507.

                L’alliance entre Israël et les États-Unis amène l’URSS à soutenir les pays arabes contre l’État hébreu. Cependant, l’influence de l’URSS dans la région ne se traduit pas par des progrès spectaculaires de l’idéologie communiste dans le monde arabo-musulman. Aucun État arabe ne rejoint le « camp socialiste ». Ce n’est qu’en 1967, après la défaite durant la guerre des Six Jours, que l’idéologie communiste fait de véritables progrès dans les pays arabes, avec l’apparition de mouvements marxistes-léninistes comme le Front populaire de libération de la Palestine et la proclamation au sud du Yémen de la république démocratique populaire du Yémen (Yémen du Sud), seul régime communiste du Moyen-Orient. Bien que gagnant du terrain, le communisme n’acquiert cependant aucune prééminence dans le monde arabe. En Syrie, le Parti communiste est allié au Baas, mais lui demeure subordonné. En Irak, après le retour au pouvoir du Baas en 1968, le Parti communiste irakien se rapproche du nouveau régime, mais il est ensuite violemment réprimé sous la présidence de Saddam Hussein508,509.

                Le Printemps de Prague
                Article détaillé : Printemps de Prague.
                En Europe, le bloc de l’Est connaît une nouvelle crise importante du fait de la situation en République socialiste tchécoslovaque. La déstalinisation y a en effet conduit à un relâchement du contrôle sur la vie intellectuelle. Au sein du Parti communiste tchécoslovaque, les réformateurs gagnent en audace, grâce notamment à Alexander Dubček, chef de la branche slovaque du Parti. À partir de 1967, Dubček s’oppose ouvertement au président Antonín Novotný, que Léonid Brejnev s’abstient de soutenir510,511.

                En janvier 1968, Dubček remplace Novotný à la tête du PCT. Le climat politique change alors radicalement en Tchécoslovaquie, ouvrant la période dite du printemps de Prague : la censure se relâche et les critiques du système s’expriment plus ouvertement dans les médias. Dubček, qui prône un « socialisme à visage humain » mais n’envisage tout d’abord qu’une réforme modérée du système, se trouve bientôt amené à soutenir les réformateurs les plus audacieux. Les autres régimes du bloc de l’Est s’inquiètent et Brejnev lui-même doit intervenir : en août 1968, lors d’une réunion du Pacte de Varsovie, est formulée la « doctrine Brejnev » qui interdit aux partis communistes de s’écarter des « principes du marxisme-léninisme et du socialisme », limitant explicitement la souveraineté des pays du bloc. Les armées du Pacte – à l’exception de la Roumanie qui a refusé de participer – envahissent la Tchécoslovaquie, mettant un terme au printemps de Prague. Dubček est maintenu un temps au pouvoir, puis doit céder son poste à Gustáv Husák. La Tchécoslovaquie est soumise à une politique de « normalisation ». L’opposition continue néanmoins d’exister malgré la censure et les pressions policières : c’est notamment le cas du mouvement de la Charte 77, dont Václav Havel est l’un des principaux animateurs511,510,512.

                Apogée et crises du communisme
                Stagnation politique en URSS

                Léonid Brejnev en 1973.
                En URSS, l’ère Brejnev se traduit par une certaine stagnation politique : Brejnev lui-même, qui s’appuie sur un système de clientélisme, apparaît avant tout au sein du PCUS comme une figure consensuelle et conservatrice. Les réformes économiques marquent progressivement le pas et l’industrie comme l’agriculture s’essoufflent. Sur le plan international, l’URSS poursuit la politique de détente avec l’Occident et tente une réconciliation avec la république populaire de Chine tout en s’efforçant de consolider ses positions dans le tiers-monde. Des négociations sur la limitation des armements stratégiques sont poursuivies avec les États-Unis : l’accord SALT-1 de 1972 consacre la reconnaissance de l’URSS comme grande puissance. Malgré ses succès diplomatiques, l’URSS souffre en interne du faible taux de renouvellement de son élite dirigeante, quasi immuable et de plus en plus vieillissante, comme de ses lourdeurs bureaucratiques. Des dissidences se développent en URSS, à des degrés très divers : Alexandre Soljenitsyne, expulsé d’Union soviétique après avoir publié en 1973 L’Archipel du Goulag, en est l’exemple le plus célèbre. Au sein même de l’appareil soviétique, de nombreux cadres souhaitent des réformes, sans pouvoir exprimer ouvertement leurs opinions513,514.

                Politiques du régime castriste à Cuba

                Logo de l’Union des jeunes communistes, l’organisation de jeunesse du Parti communiste de Cuba.
                L’URSS continue par ailleurs de bénéficier d’un allié en Amérique latine avec Cuba, qui intègre en 1972 le Conseil d’assistance économique mutuelle et devient le fournisseur officiel en sucre du bloc de l’Est. Massivement aidée par l’URSS, dont elle est très dépendante économiquement, l’île accumule une importante dette extérieure515.

                Le régime de Fidel Castro réalise des avancées sociales en créant un système de santé performant et en améliorant l’éducation. Mais si les inégalités de niveau de vie ont été réduites, les problèmes économiques demeurent profonds516. La population est encadrée par un ensemble d’organisations et de lois répressives – visant entre autres les homosexuels ou les « hippies » – et par une surveillance policière à grande échelle. Les compagnons de route de Castro rétifs au virage marxiste tombent en disgrâce et sont souvent emprisonnés. Le Parti communiste de Cuba reste parti unique517, les frères Castro et leur entourage refusant tout pluralisme516.

                Sur le plan international, Cuba, qui se présente comme une tête de pont du combat tiers-mondiste contre l’impérialisme américain, prône l’exportation de la révolution, jouant un jeu de balancier entre son alliance étroite avec le bloc de l’Est et son appartenance au Mouvement des non-alignés. De nombreux coopérants civils et militaires sont envoyés en Afrique : dans les années 1970, les troupes cubaines viennent soutenir le MPLA dans la guerre civile angolaise518,519. En septembre 1979, Castro est élu à la présidence du Mouvement des non-alignés. Au sommet de son rayonnement international, il ambitionne de faire du Mouvement un nouvel axe anti-américain et pro-soviétique : mais, quelques mois après son élection, sa position est affaiblie par l’invasion soviétique de l’Afghanistan. Forcé de prendre position alors que l’URSS attaque un pays non-aligné, Castro choisit de soutenir les Soviétiques, ce qui le décrédibilise durant son mandat520.

                Basculements du Viêt Nam, du Laos et du Cambodge
                Article connexe : Crimes du régime khmer rouge.

                Boat-people vietnamiens en 1979.
                En 1975, la fin de la guerre du Viêt Nam et des conflits annexes au Laos et au Cambodge entraîne une avancée spectaculaire du communisme en Asie du Sud-Est. En 1969, l’enlisement du conflit vietnamien contribue à la décision du président américain Lyndon B. Johnson de ne pas se représenter. Le nouveau président, Richard Nixon, vise à mettre un terme à la guerre mais, en attendant de pouvoir ouvrir des négociations, continue de vouloir contenir les communistes dans la péninsule : les territoires laotien, puis cambodgien, sont massivement bombardés pour tenter de couper la piste Hô Chi Minh. Au Cambodge, où l’insurrection progresse, Sihanouk est renversé par un coup d’État avec l’approbation des États-Unis ; en parallèle, les bombardements américains poussent de nombreux Cambodgiens à rejoindre les Khmers rouges. Sihanouk, réfugié à Pékin, forme avec les Khmers rouges, sur le conseil des Chinois, un « Front uni national » sans connaître réellement ses nouveaux alliés521,522. En janvier 1973, les négociations entre Américains et Nord-Vietnamiens aboutissent à la signature des accords de paix de Paris, qui prévoient le retrait des troupes américaines. Au Laos, le Pathet lao obtient de former un gouvernement d’union nationale avec les monarchistes. Les Khmers rouges, soutenus par la Chine, refusent en revanche de participer aux pourparlers. Au printemps 1975, les communistes prennent le pouvoir au Viêt Nam, au Cambodge et au Laos. Les Khmers rouges s’emparent de la capitale cambodgienne, tandis que les Nord-Vietnamiens repassent à l’offensive contre le Sud Viêt Nam et prennent Saïgon. Au Laos, le Pathet Lao réalise un coup d’État et abolit la monarchie. En 1976, le Gouvernement révolutionnaire provisoire du FNL et le Nord Viêt Nam fusionnent : le Viêt Nam est réunifié sous le nom de république socialiste du Viêt Nam et le Parti communiste vietnamien devient parti unique523,496.

                Crânes des victimes des Khmers rouges dans la prison de Tuol Sleng.
                Plusieurs centaines de milliers de « boat-people » fuient au fil des années le Viêt Nam524. Au Laos, la prise de pouvoir par les communistes provoque la fuite à l’étranger, en quelques années, d’environ 400 000 Laotiens, soit 10 % de la population525,526. Le Laos devient un satellite du Viêt Nam et les deux pays s’alignent sur l’URSS527 ; le Viêt Nam rejoint en 1978 le Conseil d’assistance économique mutuelle528.

                Au Cambodge, dès leur victoire, les Khmers rouges appliquent une politique particulièrement extrémiste : ils font évacuer toutes les villes du pays et obligent la population à s’installer dans les campagnes, dans des conditions désastreuses qui causent la mort de milliers de personnes. Norodom Sihanouk, officiellement chef de l’État, ne revient au pays qu’au bout de plusieurs mois : il réalise tardivement la situation, puis est mis en résidence surveillée. Le pays est rebaptisé Kampuchéa démocratique en janvier 1976 ; en avril, le secrétaire de l’Angkar, Saloth Sâr alias « Pol Pot », véritable maître du pays depuis avril 1975, devient Premier ministre522,496,529. Le régime, qui tente de faire passer directement le pays au stade du communisme intégral, fonctionne dans l’arbitraire le plus total. La population, mise au travail forcé aux champs, survit dans des conditions relevant de l’esclavage, sans droit à la propriété privée ni même à la vie privée. L’incompétence des Khmers rouges contribue à provoquer au Cambodge une terrible famine : s’y ajoutent les exécutions gratuites — tout peut devenir prétexte à l’application immédiate de la peine de mort — les persécutions ethniques et religieuses et les purges sanglantes de l’appareil, ce qui entraîne la mort entre 1975 et 1979, de centaines de milliers de personnes. Les estimations du nombre de victimes varient beaucoup : le chiffre le plus crédible se monte à 1,7 million, soit 21 % de la population cambodgienne de l’époque522,496,530.

                Les mauvaises relations des Khmers rouges avec le Viêt Nam voisin tournent bientôt au conflit ouvert : le 25 décembre 1978, l’Armée populaire vietnamienne envahit le Cambodge et les Khmers rouges sont chassés du pouvoir en moins de deux semaines. Un nouveau régime communiste cambodgien, la république populaire du Kampuchéa, est mis en place avec le soutien du Viêt Nam et de l’URSS522,496,529.

                Progrès du communisme dans le tiers-monde

                Premières armoiries de la république populaire du Mozambique.
                Entre la fin des années 1960 et le milieu des années 1970, le communisme fait également d’importants progrès en Afrique noire. La République démocratique somalie, présidée par le général Mohamed Siad Barre, est proclamée en octobre 1969, et la république populaire du Congo, le 31 décembre de la même année. En novembre 1974, Mathieu Kérékou, président du Dahomey, proclame l’adhésion au marxisme-léninisme de son pays, rebaptisé l’année suivante république populaire du Bénin. La monarchie éthiopienne est renversée en septembre 1974 par la junte militaire du Derg, qui forme le Gouvernement militaire provisoire de l’Éthiopie socialiste. Un vieux conflit territorial entre la Somalie et l’Éthiopie débouche, en 1977, sur la guerre de l’Ogaden : l’URSS et Cuba choisissent de soutenir l’Éthiopie de Mengistu Haile Mariam, pays plus développé et qui leur paraît un allié plus intéressant. La Somalie rompt alors avec l’URSS : tout en continuant de se dire « marxiste-léniniste », elle se rapproche de l’Occident et des monarchies arabes. Le soutien à l’Éthiopie cause cependant des problèmes aux Soviétiques, le régime de Mengistu n’ayant ni institutions stables ni vraie idéologie. Le dirigeant éthiopien mène par ailleurs une répression extrêmement meurtrière, tandis que le pays est ravagé par une série de guerres531,532,533,534. En décembre 1975, Didier Ratsiraka devient le président de la république démocratique de Madagascar, régime d’inspiration nettement marxiste-léniniste535.

                Dans les colonies portugaises, l’indépendance est accélérée par la révolution des Œillets en métropole, elle-même provoquée en partie par les guerres coloniales. En 1975, la victoire des indépendantistes marxistes est suivie de l’apparition de nouveaux régimes communistes : le FRELIMO proclame l’indépendance de la république populaire du Mozambique mais doit par la suite mener une guerre civile contre la RENAMO ; le MPLA proclame quant à lui la république populaire d’Angola mais se trouve lui aussi en guerre civile avec l’UNITA, mouvement indépendantiste concurrent. Le MPLA est soutenu par l’URSS et Cuba, tandis que l’UNITA reçoit l’appui des États-Unis et de l’Afrique du Sud534,533,536,532. Les régimes communistes africains n’ont guère de cohérence idéologique, le marxisme-léninisme professé par leurs dirigeants étant assez superficiel533 : l’URSS a quelque difficulté à classer politiquement ses alliés africains, pour lesquels elle crée l’appellation « États d’orientation socialiste »537,532.

                En Inde, les deux PC locaux, le Parti communiste d’Inde et le Parti communiste d’Inde (marxiste), s’implantent durablement, bien que leurs électorats restent concentrés dans certaines régions. Le PCI oscille entre l’opposition au Congrès et l’alliance avec celui-ci. Le PCI(m), initialement proche de la Chine, s’en éloigne au moment de la révolution culturelle. Les maoïstes radicaux, qui multiplient les actions violentes, sont exclus en 1968 du PCI(m) : constituant la tendance dite naxalite, ils se lancent dans la lutte armée contre le gouvernement. Le PCI(m) recentre quant à lui ses positions et s’en tient, comme le PCI, à la voie parlementaire ; à partir des années 1970, ses scores électoraux dépassent ceux du PC d’origine qui s’allie de plus en plus avec le Congrès. À la même époque, le PCI(m) gagne les élections au Kerala et au Bengale-Occidental, où il gouvernera ensuite durant plusieurs décennies. Les PC indiens adoptent cependant tous deux des positions de plus en plus réformistes538,539,540.

                Évolution politique en Chine

                Deng Xiaoping rencontrant le président américain Jimmy Carter en 1979.
                En république populaire de Chine, Mao Zedong, vieillissant, délègue de plus en plus ses responsabilités ; il se contente pour l’essentiel de tenir l’équilibre entre ses partisans, regroupés autour de son épouse Jiang Qing, et les cadres plus modérés dirigés par Zhou Enlai et Deng Xiaoping, ce dernier étant revenu sur le devant de la scène en 1973. Peu à peu, la balance penche en faveur des modérés tandis que la Chine se remet lentement de la révolution culturelle. Les relations avec l’URSS demeurent très mauvaises et dégénèrent même, en 1969, en un bref conflit frontalier. Zhou Enlai mène alors une politique d’ouverture en direction des États-Unis : la épublique populaire peut sortir de l’isolement diplomatique et, en 1971, récupère le siège de la Chine à l’ONU au détriment de Taïwan. En 1972, la visite en Chine du président Nixon scelle le rapprochement sino-américain471,541.

                Zhou Enlai meurt en janvier 1976, et Mao Zedong en septembre de la même année. Dès octobre, le camp des radicaux est décapité avec l’arrestation de la « Bande des Quatre » (la veuve de Mao, Jiang Qing, et trois de ses alliés). Deng Xiaoping, chef de file des réformateurs du Parti communiste chinois, devient ensuite l’homme fort du régime, évinçant Hua Guofeng qui avait succédé à Mao et Zhou Enlai. Tout en maintenant le caractère autoritaire du régime et la domination du PCC, Deng réorganise l’économie chinoise. Recherchant avant tout l’efficacité, il prône le passage à une « économie socialiste de marché ». Sur le plan international, la république populaire de Chine cultive ses bons rapports avec l’Occident. Le communisme chinois est progressivement vidé de sa substance idéologique et subsiste essentiellement en tant que régime dictatorial542.

                Dans le monde occidental
                Les principaux partis européens

                Siège historique de la section du Parti communiste italien, à Mineo (Sicile).
                Dans la majorité des démocraties d’Europe de l’Ouest, les partis communistes sont des mouvements très minoritaires, à l’influence limitée : ils demeurent cependant puissants dans plusieurs pays. En Finlande, en vertu de la politique d’amitié avec l’URSS du président Kekkonen, le Parti communiste de Finlande participe à plusieurs gouvernements de coalition entre 1966 et 1983543.

                En France, le Parti communiste français conserve, jusque dans les années 1970, une position dominante à gauche. Il se rapproche du Parti socialiste avec lequel il signe en juin 1972 un programme commun de gouvernement : l’alliance PCF-PS frôle la victoire lors de la présidentielle de 1974. Georges Marchais, chef du PCF, oscille cependant entre des influences antagonistes, privilégiant selon le contexte son alliance avec le PS ou l’état des relations avec l’URSS544.

                En Italie, la nouvelle génération de cadres du Parti communiste italien, comme Enrico Berlinguer ou Giorgio Napolitano, prône un recentrage. Tout en demeurant allié de l’URSS, le PCI, qui conserve d’importants bastions et gagne même des électeurs, devient avec les années l’un des partis communistes occidentaux les plus modérés et les plus indépendants, jusqu’à s’apparenter dans les faits à un parti social-démocrate545.

                La chute de plusieurs dictatures durant les années 1970 permet à des divers PC de sortir de la clandestinité, mais pas d’accéder au pouvoir. Après la chute de la dictature des colonels, le Parti communiste de Grèce est autorisé. Toujours strictement aligné sur l’URSS, il continue d’attirer environ 10 % de l’électorat sans être en tête de la gauche grecque546. Au Portugal, la chute du régime de l’Estado Novo en 1974 est favorisée par les guerres coloniales : après la révolution des Œillets, le Parti communiste portugais dirigé par Álvaro Cunhal, est autorisé et rejoint la coalition au pouvoir. Son activisme fait un temps croire à un possible basculement du Portugal dans le camp communiste, mais le PCP est largement distancé par la gauche modérée lors des élections constituantes de 1975 ; une nouvelle révolution au Portugal apparaît bientôt improbable547. Le Parti communiste d’Espagne connaît une situation comparable : autorisé après la fin du franquisme, le PCE ne parvient pas à prendre le contrôle de la gauche espagnole, qui revient aux socialistes548. Saint-Marin constitue à nouveau une exception : le Parti communiste saint-marinais, qui avait déjà gouverné entre 1945 et 1957, revient en effet au pouvoir en 1978. En 1986, ne disposant plus d’une majorité suffisante, il forme une coalition avec les démocrates-chrétiens locaux360.

                L’extrême-gauche en Occident

                Emblème des Brigades rouges.
                Les années 1960-1970 sont marquées en Occident par le développement d’une mouvance « gauchiste » hétéroclite, qui se réclame souvent à titres divers du communisme ou du marxisme tout en s’opposant aux partis communistes pro-soviétiques et à l’URSS549. Che Guevara, Hô Chi Minh, Léon Trotski et Mao Zedong font figure d’icônes, y compris chez ceux qui critiquent les régimes communistes550 : la rhétorique « marxiste-léniniste » est un temps à la mode chez des contestataires, souvent radicalisés par l’opposition à la guerre du Viêt Nam551.

                De multiples mouvements d’extrême gauche apparaissent à l’époque. Des partis maoïstes opposés à la déstalinisation naissent dans les années 1960 après la rupture sino-soviétique552. Le maoïsme, par sa radicalité et son apparente nouveauté, attire de nombreux militants, guère informés sur les réalités chinoises550 : il séduit certaines personnalités de l’intelligentsia et du monde culturel comme Jean-Paul Sartre. Au début des années 1970, les mouvements maoïstes ont une influence et une visibilité disproportionnée par rapport à leurs modestes effectifs. Cependant, ils disparaissent pour la plupart avec le temps553. Dans les années 1980, des groupes radicaux opposés à la libéralisation du régime chinois continuent d’exister, mais n’ont plus guère de visibilité en Occident554.

                La Ligue communiste révolutionnaire, dirigée par Alain Krivine, subit ainsi la concurrence de Lutte ouvrière dont Arlette Laguiller est la porte-parole. Les lambertistes détiennent quant à eux des positions dans divers appareils syndicaux. Militants de la LCR et lambertistes essaiment dans les syndicats, les associations et les partis socialistes modérés, où ils pratiquent l’entrisme ; cependant, de nombreux militants s’éloignent du trotskisme pour intégrer les partis de la gauche modérée555,556. Diverses causes que les partis communistes orthodoxes condamnent ou négligent à l’époque, comme le féminisme ou le militantisme homosexuel, sont portées dans les années 1970 par des milieux d’extrême gauche ou naissent en leur sein, et ne s’imposent que progressivement au reste de la gauche, communistes compris557.

                Au cours de la période des « années de plomb » qui se déroule principalement durant les années 1970, divers groupes d’extrême gauche passent, dans des pays occidentaux ou occidentalisés, à l’action violente en commettant attentats et assassinats. C’est le cas des Brigades rouges en Italie ou de la Fraction armée rouge en Allemagne de l’Ouest, mais aussi, hors d’Europe, de l’Armée rouge japonaise qui participe au conflit israélo-palestinien en s’alliant avec le Front populaire de libération de la Palestine551,558. Parmi ces groupes terroristes, certains reçoivent l’aide des services secrets de l’Est, comme la Fraction armée rouge soutenue par la Stasi est-allemande551,558.

                La période de l’eurocommunisme
                Article connexe : Eurocommunisme.
                Plusieurs partis communistes occidentaux entreprennent en juillet 1975 de se recentrer, au sein du courant de l’« eurocommunisme », lancée par le Parti communiste italien d’Enrico Berlinguer et le Parti communiste d’Espagne de Santiago Carrillo : les dirigeants italien et espagnol réfutent le concept d’idéologie officielle d’État et remettent en question l’orthodoxie soviétique. Le Parti communiste français, pour des raisons essentiellement tactiques, se joint à l’eurocommunisme89 : en 1976, il abandonne la notion de dictature du prolétariat559. Très critiqué par les PC des pays de l’Est, l’eurocommunisme, auquel se joint également le Parti communiste japonais, tourne finalement court : il contribue cependant à semer le trouble au sein de l’appareil soviétique, où il influence des cadres aux idées réformatrices89.

                En 1978, l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades rouges contribue à faire échouer le projet de compromis historique de Berlinguer : le PCI doit rester dans l’opposition560. Le PCF est quant à lui rejeté dans l’isolement par la fin, en 1977, de son alliance avec le PS561. Georges Marchais revient à des positions pro-soviétiques plus orthodoxes, mais ce revirement stratégique s’avère désastreux, du fait de la dégradation de l’image de l’URSS dans l’opinion française562.

                La fausse victoire des Soviétiques à Helsinki

                Léonid Brejnev rencontrant en 1971 Erich Honecker, dirigeant de la RDA.
                En 1975, dans un contexte international où les États-Unis sont affaiblis politiquement par la guerre du Viêt Nam et l’affaire du Watergate et alors que le nombre de régimes communistes dans le monde est plus élevé que jamais, l’URSS et ses alliés du bloc de l’Est remportent ce qui apparaît alors comme un grand succès diplomatique. Les accords d’Helsinki reconnaissent en effet de manière définitive les frontières européennes issues de la Seconde Guerre mondiale, les signataires s’engageant à ne pas les modifier par la force. Les accords contiennent cependant en germe des problèmes futurs pour le bloc de l’Est, et certains éléments de sa future dissolution : les textes affirment en effet les principes des droits de l’homme et du droit à la libre information, et précisent que les frontières peuvent être modifiées par des voies pacifiques, en accord avec la loi internationale563.

                Crises en Amérique latine
                En 1970, l’influence communiste semble s’accroître en Amérique latine quand le socialiste Salvador Allende, candidat de la coalition de l’Unidad Popular qui comprend le Parti socialiste et le Parti communiste, est élu président du Chili. Si Allende plaide pour une transition démocratique vers le socialisme, le soutien que lui apporte Fidel Castro brouille l’image de son gouvernement, tandis que sa politique de nationalisations contribue à causer une crise économique dans le pays. Le général Augusto Pinochet, soutenu par la CIA, renverse le gouvernement lors d’un coup d’État le 11 septembre 1973 ; pour ne pas être capturé, Allende se suicide lors du coup564,565.

                Après cet échec d’une conquête démocratique du pouvoir, les mouvements de guérilla latino-américains (d’inspiration castriste, guévariste, ou maoïste) connaissent un regain d’activité durant le reste des années 1970, tout particulièrement en Amérique centrale. Le succès de la révolution sandiniste au Nicaragua leur apporte un second souffle décisif566,567 : en 1979, le Front sandiniste de libération nationale, d’inspiration castriste, parvient à renverser le régime en place. Soutenus par les pays communistes et notamment par Cuba, les sandinistes entreprennent de mettre en œuvre un projet « révolutionnaire » et connaissent une dérive autoritaire, mais sans pour autant interdire l’opposition ni procéder à une étatisation totale de l’économie, n’allant pas au bout de la transformation du Nicaragua en pays communiste. Ils doivent en outre affronter la guérilla des Contras, soutenue par les États-Unis568,569.

                Tensions et divisions dans les pays communistes
                Le cas du Cambodge
                Article connexe : Conflit cambodgien (1978-1999).
                En Asie, le Cambodge devient, après son invasion par le Viêt Nam, un théâtre de la rivalité sino-soviétique en Asie du Sud-Est. En février 1979, peu après le renversement des Khmers rouges avec lesquels elle était alliée, la république populaire de Chine attaque le Viêt Nam en représailles : le bref conflit sino-vietnamien s’achève par le retrait des troupes chinoises. Dans les années qui suivent, les Khmers rouges, qui ont reconstitué leurs forces en Thaïlande, reprennent le combat contre les Vietnamiens. Le conflit au Cambodge, qui oppose d’une part les Khmers rouges et les Sihanoukistes soutenus aussi bien par la Chine que par les États-Unis, et d’autre part le Viêt Nam et la république populaire du Kampuchéa soutenus par l’URSS, s’enlise et pèse sur les finances vietnamiennes et soviétiques570.

                La Yougoslavie et l’Albanie

                L’un des 700 000 bunkers albanais construits sous le régime d’Enver Hoxha : l’Albanie communiste fonctionnait selon une logique de fermeture et d’autarcie.
                En Europe de l’Est, plusieurs régimes communistes suivent des voies particulières. En dehors du bloc de l’Est, la république fédérative socialiste de Yougoslavie adopte une organisation de plus en plus décentralisée — notamment après le mouvement de contestation du printemps croate de 1971 – la personne du maréchal Tito, président à vie, demeurant le principal ciment politique du pays. En 1979, l’économie du pays, jusque-là relativement prospère, est durement touchée par le deuxième choc pétrolier571.

                Après la mort de Tito en 1980, la Yougoslavie adopte un système de présidence fédérale tournante, sans parvenir à résoudre ses problèmes de stabilité politique et d’équilibre entre nationalités. Dans les années 1980, les tensions entre les républiques et les nationalités de la fédération sont de plus en plus vives572.

                Si la Yougoslavie, bien que demeurant un État autoritaire à parti unique, fait figure de régime modéré, la république populaire socialiste d’Albanie demeure au contraire gouvernée de manière stalinienne et professe un marxisme-léninisme dogmatique. Ayant rompu avec la Chine par hostilité aux réformes de Deng Xiaoping, elle fait le choix de l’isolement à la fin des années 1970 et demeure le pays le plus fermé d’Europe. Les dernières années d’Enver Hoxha, qui meurt en 1985, sont accompagnées de purges politiques : en 1981, il fait éliminer le premier ministre Mehmet Shehu et l’entourage de ce dernier573.

                Le régime de Ceaușescu en Roumanie

                Wojciech Jaruzelski, dirigeant de la république populaire de Pologne et Nicolae Ceaușescu, dirigeant de la république socialiste de Roumanie.
                Au sein du bloc de l’Est, la Roumanie (rebaptisée république socialiste de Roumanie en 1965) occupe une place particulière de par son autonomie. Nicolae Ceaușescu poursuit la politique d’ouverture diplomatique de ce dernier492, conserve de bonnes relations avec les pays occidentaux et fait un temps figure de modéré. Mais, avec les années, le président roumain adopte un style de gouvernement de plus en plus autoritaire et autocratique : le « Conducător » Ceaușescu multiplie les mesures aberrantes, ravage le paysage rural et urbain du pays en prétendant le remodeler, soumet sa population à une surveillance policière constante et fait l’objet d’un culte de la personnalité aux accents parfois délirants574.

                Pologne : des émeutes de 1970 au mouvement de Solidarność
                Article connexe : État de siège en Pologne (1981-1983).
                Au partir de 1970, la population de la république populaire de Pologne exprime son mécontentement de manière de plus en plus ouverte. En décembre 1970, un important mouvement de grèves est lancé dans les ports de la mer Baltique : la répression contribue à transformer la contestation en émeutes. Władysław Gomułka, dépassé par la situation, doit quitter le pouvoir. Son successeur, Edward Gierek, entreprend de se concilier les ouvriers en améliorant leurs conditions de vie, mais l’économie polonaise se dégrade à nouveau à partir de 1976. Les opposants au régime communiste sont notamment galvanisés par l’élection du pape polonais Jean-Paul II. En juillet 1980, la contestation s’accroît : fin août, le pouvoir cède et autorise l’existence de syndicats indépendants. Solidarność est constitué dans la foulée, sous la houlette de Lech Wałęsa, et se mue rapidement en mouvement de masse. Edward Gierek est remplacé par Stanisław Kania, qui ne parvient pas davantage à ramener le calme. En 1981, le général Wojciech Jaruzelski devient successivement chef du gouvernement, puis du Parti ouvrier unifié polonais ; en décembre, il décrète l’état de siège et fait réprimer Solidarność. Jaruzelski lève la loi martiale en 1983 mais, malgré ses efforts, le mécontentement demeure fort et l’opposition ne désarme pas575.

                Intervention soviétique en Afghanistan
                Article connexe : Guerre d’Afghanistan (1979-1989).
                En 1978, les communistes du Parti démocratique populaire d’Afghanistan prennent le pouvoir lors de la révolution de Saur et proclament la république démocratique d’Afghanistan. Mais le nouveau régime dresse rapidement contre lui une partie de la population, tout en étant parcouru de conflits internes. Hafizullah Amin, tenant de l’aile radicale, fait renverser et tuer le président Nour Mohammad Taraki, plus modéré et proche des Soviétiques. La situation chaotique, dans un pays à la frontière de l’URSS, pousse Moscou à intervenir : l’Armée rouge envahit l’Afghanistan en décembre 1979. Hafizullah Amin est tué et remplacé par le pro-soviétique Babrak Karmal. L’invasion amplifie la révolte contre le régime : de nombreux moudjahidines afghans prennent les armes et reçoivent bientôt le renfort de combattants islamiques étrangers. L’URSS se trouve dès lors impliquée dans une guerre d’Afghanistan désastreuse pour son image dans le monde. Le conflit, qui devient bientôt un gouffre financier et humain, suscite un mécontentement croissant au sein de la société soviétique576 ; il a également pour conséquence d’aggraver brutalement les tensions avec l’Occident, mettant un terme à la détente et favorisant l’élection à la présidence des États-Unis de Ronald Reagan, candidat au discours vivement anticommuniste577.

                Le contexte au tournant des années 1980
                Article connexe : Guerre fraîche.
                L’URSS et les pays du bloc de l’Est abordent les années 1980 dans un contexte difficile, sous les effets conjugués du conflit afghan, de la situation en Pologne, de la détérioration des relations avec les États-Unis, et de problèmes intérieurs. L’économie soviétique stagne et ne parvient à atteindre aucun des objectifs fixés par le pouvoir, notamment en termes agricoles578. Les économies des pays du bloc, lourdement déficitaires, sont très endettés auprès du système bancaire occidental579. L’appareil soviétique, handicapé par sa bureaucratie envahissante, est de plus en plus sclérosé ; l’élite politique prend, sous Brejnev, l’allure d’une « gérontocratie »580.

                Dans les pays occidentaux, les principaux PC déclinent. En France, le PCF est désormais dépassé dans les urnes par le Parti socialiste. En 1981, après l’élection de François Mitterrand, il participe au gouvernement d’union de la gauche mais ne parvient guère à peser sur les décisions ; il rompt avec ses alliés socialistes en 1984 et, à nouveau dans l’opposition, poursuit son déclin électoral562. En Italie, le PCI, très recentré, reste le principal parti à gauche mais s’essouffle dans les années 1980, faute de rénovation en profondeur de son projet et du fait de la concurrence du PSI458,581.

                En 1979, un parti communiste prend le pouvoir à la Grenade, dans la Caraïbe : le New Jewel Movement, parti pro-castriste dirigé par Maurice Bishop, prend le pouvoir et proclame le Gouvernement révolutionnaire populaire de la Grenade. Soutenu par Cuba, le régime grenadien se rapproche de l’URSS et des autres pays communistes. Mais, en 1983, Bishop est renversé et tué par ses rivaux au sein du Parti. Les États-Unis saisissent l’occasion pour envahir la Grenade, mettant un terme au gouvernement communiste582.

                De la perestroïka à la chute des régimes communistes
                Mouvement de réformes en URSS
                Articles connexes : Perestroïka, Glasnost et Nouvelle détente.

                Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev en 1985.
                Léonid Brejnev, malade depuis plusieurs années, meurt en novembre 1982 ; Iouri Andropov, jusque-là directeur du KGB, lui succède. La tension avec les États-Unis est à l’époque particulièrement forte : elle atteint des sommets lors de la crise des euromissiles et de la destruction par l’aviation soviétique du vol Korean Airlines 007. Andropov montre des intentions réformatrices, mais sa mauvaise santé ne lui laisse pas le temps de les concrétiser ; il meurt en février 1984 et est remplacé par un conservateur proche de Brejnev, Konstantin Tchernenko, qui meurt lui-même en mars 1985583,580. Mikhaïl Gorbatchev, un membre de l’entourage d’Andropov, succède à Tchernenko à la tête du PCUS. Décidé à débarrasser le système politique de l’Union soviétique de ses scléroses, Gorbatchev adopte les mots d’ordre uskorenie (accélération), perestroïka (reconstruction) et glasnost (ouverture, ou transparence, soit une « critique saine des insuffisances ») ; sa politique, qui lui vaut des tensions avec les conservateurs, constitue dans les faits une poursuite de la déstalinisation. Des pans cachés de l’histoire soviétique sont rendus publics, et l’URSS connaît un important dégel culturel584,585.

                Entre 1985 et 1987, les rapports Est-Ouest s’améliorent de façon spectaculaire. Mikhaïl Gorbatchev rencontre à plusieurs reprises le président américain Ronald Reagan, avec qui il signe en décembre 1987 le traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, engageant un réel processus de désarmement. Il met en outre un terme à la guerre d’Afghanistan en annonçant en 1988 le retrait des troupes soviétiques. Les relations de l’URSS avec la république populaire de Chine sont également normalisées586. Gorbatchev procède à de nombreux limogeages de cadres conservateurs, s’efforce de faire de l’URSS un État de droit, allège la censure et facilite les voyages à l’étranger des citoyens soviétiques. En 1988, un important projet de réforme constitutionnelle est lancé. La perestroïka ne règle cependant pas la question du multipartisme. Les mesures de libéralisation se révèlent en outre insuffisantes pour redresser l’économie soviétique, gangrénée par la coercition et la corruption587.

                La glasnost, en libérant la mémoire historique et en encourageant la critique des défauts du système, contribue également à déstabiliser en profondeur l’URSS588. Une réflexion sur la période stalinienne est entamée, mais c’est bientôt le rôle historique de Lénine lui-même qui est remis en cause589. Des revendications identitaires se manifestent dans presque toutes les Républiques soviétiques, tout particulièrement dans les pays baltes. En mars 1990, la Lituanie défie le pouvoir central en proclamant son indépendance ; elle est imitée par la Lettonie et l’Estonie588.

                Conséquences sur les autres pays communistes
                Article connexe : Manifestations de la place Tian’anmen.
                Les réformes politique et structurelles en URSS ont un effet décisif sur les « pays frères ». Mikhaïl Gorbatchev encourage les États satellites d’Europe de l’Est à mener leur propre « perestroïka » et diminue l’assistance matérielle à l’ensemble des alliés du camp communiste dans le monde. Les régimes africains précipitent leur abandon du communisme. En Amérique latine, Gorbatchev encourage à des solutions négociées aux conflits, ce qui conduit la plupart des guérillas à déposer les armes et, pour certaines, à se transformer en partis politiques568. La diminution, puis l’arrêt, de l’aide soviétique, plongent Cuba dans une très grave crise économique à partir de 1989590. Le rapprochement avec la Chine conduit également l’URSS à cesser de soutenir l’occupation du Cambodge par les Vietnamiens, qui retirent alors leurs troupes ; des négociations débutent pour mettre un terme au conflit cambodgien570. Le Viêt Nam lance lui aussi, à partir de 1986, un mouvement de réforme de son économie, le Đổi mới, et s’intègre de manière croissante à l’économie de marché mondialisée. Le Laos s’engage dans la même voie en 1989591.

                En république populaire de Chine, les tensions s’accroissent au sein du PCC, dont les dirigeants sont en désaccord quant à la portée des réformes à mener. Un important mouvement de contestation étudiante, aux origines plus sociales que politiques, se déclenche en 1989 à Pékin, encore galvanisé par la visite en Chine de Mikhaïl Gorbatchev. Deng Xiaoping choisit finalement l’épreuve de force : les manifestations de Pékin sont écrasées par la troupe en juin 1989, faisant plus de 1 000 victimes dans la capitale ; de nombreuses personnes sont arrêtées. Malgré l’indignation internationale suscitée par la répression, les liens de la Chine avec l’Occident ne sont pas rompus et le camp de Deng Xiaoping peut maintenir le cap de ses réformes économiques, tout en conservant un régime politique autoritaire592.

                Effondrement du bloc soviétique
                Articles connexes : Chute des régimes communistes en Europe, Die Wende, Révolution de velours, Révolution roumaine de 1989 et Putsch de Moscou.

                Les dirigeants des pays du Pacte de Varsovie en 1987 : de gauche à droite, Gustáv Husák (Tchécoslovaquie), Todor Jivkov (Bulgarie), Erich Honecker (Allemagne de l’Est), Mikhaïl Gorbatchev (URSS), Nicolae Ceaușescu (Roumanie), Wojciech Jaruzelski (Pologne), János Kádár (Hongrie).

                Chute du mur de Berlin en novembre 1989.
                Dans les « démocraties populaires » du bloc de l’Est, politiquement sclérosées et économiquement déficientes593, les réformes en URSS ont des répercussions profondes, jusqu’à provoquer l’écroulement généralisé des régimes à partir de 1989. Les PC locaux, privés du soutien soviétique et dépassés par les contestations internes, abandonnent le pouvoir et, pour la plupart, renoncent à leurs identités communistes ; entre 1989 et 1992, des nouvelles constitutions sont adoptées dans tous les pays, mettant fin aux régimes marxistes-léninistes. En république populaire de Hongrie, János Kádár quitte le pouvoir en 1988, et les cadres réformateurs du Parti socialiste ouvrier hongrois prennent bientôt le dessus. L’insurrection de Budapest et la mémoire d’Imre Nagy sont réhabilitées l’année suivante. En république populaire de Pologne, le pouvoir entame des négociations avec Solidarność. En mai, des élections législatives partiellement libres sont organisées : Solidarność remporte quasiment tous les sièges ouverts à la compétition électorale. En août, Tadeusz Mazowiecki devient le premier Premier ministre non communiste de la république populaire de Pologne : une nouvelle constitution entre en vigueur le 31 décembre594,595. En mai 1989, la Hongrie démantèle la barrière du rideau de fer le long de sa frontière avec l’Autriche. La RDA est confrontée à la fuite de ses citoyens et à une opposition interne qui s’exprime de plus en plus ouvertement, notamment via les manifestations du lundi. En octobre, le chef du SED Erich Honecker démissionne. Le gouvernement de la RDA, dépassé, se résout en novembre à faire abattre le mur de Berlin. Le SED s’autodissout et le régime est-allemand se délite totalement : l’Allemagne est réunifiée en octobre 1990596,597. En République socialiste tchécoslovaque, la contestation débouche en novembre 1989 sur la révolution de velours ; devant l’ampleur des manifestations contre le régime, l’ensemble du bureau politique du Parti communiste tchécoslovaque démissionne. Gustáv Husák quitte ses fonctions le 10 décembre ; le 28 décembre, Alexander Dubček devient président de l’assemblée et, le lendemain, Václav Havel est élu président de la République598,599. En république populaire de Bulgarie, Todor Jivkov, au pouvoir depuis 1954, est démis de ses fonctions par les réformateurs du Parti communiste bulgare ; le PC devient le Parti socialiste bulgare et remporte les premières élections libres en juin 1990, mais perd le pouvoir lors d’un nouveau scrutin en octobre 1991600,601. Si la plupart des révolutions au sein du bloc de l’Est sont pacifiques, en Roumanie le régime de Nicolae Ceaușescu est, au contraire, renversé par un soulèvement et Ceausescu est fusillé602.

                La vague de changements atteint également l’Albanie et la Yougoslavie, situées en dehors du bloc de l’Est. En république fédérative socialiste de Yougoslavie, les problèmes de stabilité politique et d’équilibre entre nationalités n’ont jamais été résolus depuis la mort de Tito572 ; au début de 1990, les membres de la Ligue des communistes de Yougoslavie se séparent en plein congrès, pour ne plus jamais se réunir. Des élections libres sont organisées en Slovénie et en Croatie, portant au pouvoir l’opposition séparatiste. Dès 1991, les problèmes territoriaux commencent à déboucher sur des conflits armés entre les États de la fédération, déclenchant la série des guerres civiles yougoslaves. La Yougoslavie abandonne toute référence communiste et cesse ensuite d’exister en tant qu’État603,604. En république populaire socialiste d’Albanie, la contestation se développe également, et le Parti du travail d’Albanie accepte d’autoriser les partis d’opposition. Les communistes, qui continuent de contrôler les campagnes, gagnent les premières élections libres en 1991, puis abandonnent l’idéologie marxiste-léniniste ; en 1992, de nouvelles élections, organisées dans des conditions plus libres, sont remportées par l’opposition605,606.

                Hors d’Europe, la plupart des pays communistes abandonnent également leur idéologie. La République populaire mongole connaît sa propre « révolution démocratique » ; les communistes gagnent les premières élections libres, puis renoncent au marxisme-léninisme et se convertissent à l’économie de marché590. Au Cambodge, les accords de Paris de 1991 mettent fin au conflit ; une transition politique est lancée, les différentes factions se partageant le pouvoir. Le pays supprime toute référence marxiste-léniniste et la monarchie est restaurée en 1993 : les anciens cadres communistes de la république populaire du Kampuchéa demeurent en place tandis que les Khmers rouges, sont exclus du jeu politique après avoir tenté de saboter les élections570. La république démocratique d’Afghanistan parvient à résister un temps après le départ des troupes soviétiques mais cesse d’exister en 1992, au bout de trois années supplémentaires de guerre civile. Le Yémen du Sud communiste se réunifie en 1990 avec le Yémen du Nord. Les régimes communistes africains cessent également d’exister ; les guerres civiles du Mozambique et de l’Angola prennent fin (provisoirement pour ce qui est de l’Angola) et le Front de libération du Mozambique comme le Mouvement populaire de libération de l’Angola, convertis au libéralisme, demeurent au pouvoir. Le Bénin, la république du Congo et Madagascar adoptent également le multipartisme et les élections libres. Dans la corne de l’Afrique, le régime de la république démocratique populaire d’Éthiopie de Mengistu est renversé militairement, comme celui de la République démocratique somalie de Mohamed Siad Barre590.

                Manifestation contre le putsch de Moscou en août 1991.
                En URSS même, les réformes politiques mènent à un délitement du système : dans les pays baltes et en Géorgie, les premières élections législatives libres sont remportées par les nationalistes et indépendantistes. En juin 1991, Boris Eltsine, ancien cadre communiste limogé et passé à l’opposition, est élu président de la république socialiste fédérative soviétique de Russie, battant largement le candidat du PCUS et menaçant désormais l’autorité de Gorbatchev607,608.

                Les conservateurs soviétiques, face à la déliquescence du pouvoir central et de l’autorité du Parti, réagissent et mènent en août un putsch contre Mikhaïl Gorbatchev, qui est placé en résidence surveillée. Le coup de force, très mal préparé, échoue totalement : le président russe Boris Eltsine défie aussitôt les putschistes, soutenu à Moscou par des dizaines de milliers de manifestants. Les conspirateurs sont arrêtés et Gorbatchev libéré. Eltsine se trouve en position de force et, dans les jours qui suivent l’échec du putsch, huit des républiques de l’URSS proclament leur indépendance. Le Parti communiste de l’Union soviétique et le KGB sont dissous. Le 21 décembre, un sommet entre chefs d’État de l’Union entérine la fin de l’URSS. Gorbatchev, qui n’avait même pas été convié au sommet, démissionne de ses fonctions de président le 25 décembre, et l’URSS cesse d’exister609,610.

                Le communisme après la guerre froide
                Articles connexes : Post-communisme et Néocommunisme.
                Le communisme continue d’exister en tant que courant politique après la chute de la majorité des régimes. De nombreux partis, de dimensions très variables, s’en revendiquent à titres divers. Cinq régimes communistes, en république populaire de Chine, au Viêt Nam, au Laos, en Corée du Nord et à Cuba, existent encore à ce jour611.

                La république populaire de Chine, toujours gouvernée par le Parti communiste chinois, a acquis depuis les années 1990 une place essentielle au sein de l’économie mondiale, apparaissant bientôt comme une superpuissance émergente. La Chine contemporaine est désormais très éloignée des principes du collectivisme économique et s’est au contraire pleinement intégrée au capitalisme international612. Le PCC n’en demeure pas moins fermement aux commandes de l’État chinois, et son rôle dirigeant est encore réaffirmé et renforcé sous la présidence de Xi Jinping613. Le Viêt Nam et le Laos ont eux aussi libéralisé leurs économies, sans laisser davantage d’espace aux libertés publiques612.

                Affiche de propagande en Corée du Nord.

                Fidel Castro en 2003.
                La Corée du Nord demeure au contraire un pays très fermé et rétif à toute démocratisation, au point de faire figure de « dernier régime stalinien de la planète »614 : les difficultés causées par l’arrêt de l’aide soviétique n’ont fait que convaincre le régime de persister dans ses choix idéologiques. Victime dans les années 1990 d’une terrible famine qui a nécessité le recours à l’aide internationale, le pays demeure soutenu par la Chine. Il se maintient également par le biais du chantage à la guerre, en développant son armement. Après la mort de Kim Il-sung en 1994, son fils Kim Jong-il devient le numéro un du régime et gouverne en fonction d’une doctrine militariste, la politique de songun615. En 2011, Kim Jong-un, fils de Kim Jong-il, succède à ce dernier616 et demeure dans la même logique militariste, notamment en intensifiant le programme nucléaire nord-coréen617.

                À Cuba, malgré les graves difficultés économiques dues entre autres à la fin de l’aide soviétique et à l’embargo américain, Fidel Castro refuse en 1989 tout passage au multipartisme et réaffirme l’orthodoxie communiste la plus stricte. Pour redresser son économie, Cuba mise principalement sur le tourisme590,618. Fidel Castro, octogénaire et malade, cède le pouvoir à son frère Raúl Castro. Un ensemble de mesures de libéralisation économique est annoncé en 2011619. En décembre 2014, Cuba et les États-Unis entament un rapprochement diplomatique620.

                « Messieurs les impérialistes, nous n’avons absolument pas peur de vous ! » : panneau de propagande anti-américaine à La Havane (Cuba) installé devant les locaux de la Section des intérêts des États-Unis.
                En Amérique latine, de nombreux leaders politiques de gauche ou de centre-gauche, plus ou moins proches de l’esprit marxiste sans se réclamer communistes, arrivent au pouvoir dans les années 2000. Hugo Chávez, président du Venezuela de 1999 à sa mort en 2013, et partisan d’une « révolution bolivarienne » d’inspiration socialiste, multiplie volontiers les références à Fidel Castro dont il est personnellement proche, voire à Mao Zedong621. Sous les présidences de Chávez et de son successeur Nicolás Maduro, le régime castriste bénéficie des largesses économiques du Venezuela, et acquiert une influence grandissante sur les affaires internes de ce pays622,623,624.

                Dans les pays anciennement communistes, de nombreux cadres des anciens régimes demeurent actifs en politique. Le Parti communiste de la fédération de Russie conserve un poids électoral, mais reste dans l’opposition. Dans la majorité des anciens pays du bloc de l’Est, les anciens PC au pouvoir ont, à l’exception du Parti communiste de Bohême et Moravie héritier du PCT, renoncé à l’identité communiste ; beaucoup se sont rebaptisés Parti socialiste. D’anciens cadres des PC sont revenus au pouvoir dans leur pays à la faveur d’élections libres, mais aucun de ces dirigeants « post-communistes » des ex-satellites soviétiques ne s’est plus présenté comme communiste ou n’a tenté de restaurer les anciens régimes. La « décommunisation » des anciens pays du bloc s’est déroulée dans des conditions difficiles : les réformes de libéralisation économique et les privatisations, menées à un rythme souvent trop rapide, ont parfois durement affecté une population longtemps tenue à l’écart de l’économie de marché, entraînant des phénomènes de nostalgie — dite en Allemagne Ostalgie — sinon des anciens régimes, du moins de la sécurité économique qu’ils garantissaient. Le passage à la démocratie s’est souvent accompagné du maintien d’une partie de l’ancienne élite à de nombreux postes-clés et la libéralisation économique a souvent aggravé la corruption. Malgré de graves imperfections et inégalités, la transition démocratique et économique s’est cependant poursuivie dans les anciens pays communistes625,626,627,628,593,.

                Dans les pays démocratiques où les PC locaux bénéficiaient d’un électorat important, le communisme connaît des fortunes inégales après 1989. Le Parti communiste de Finlande historique cesse d’exister en 1992, remplacé par l’Alliance de gauche. Le Parti communiste italien disparaît en 1991 pour devenir un parti de centre gauche. Ses anciens cadres qui refusent d’abandonner l’identité communiste créent alors le Parti de la refondation communiste. Le PRC et une scission de ce dernier, le Parti des communistes italiens, participent ensuite en diverses occasions à des coalitions de gauche au pouvoir, mais dans des positions subalternes. De nombreux anciens cadres du PC italien font partie de mouvements de centre gauche, et ont adopté des positions social-démocrates ou social-libérales très éloignées de celles du PCI historique629,458.

                Convention du Parti communiste unifié du Népal (maoïste) en 2013.
                A contrario, le Parti communiste français ne change pas d’identité politique et continue de décliner, le PCF subit une série d’humiliations électorales dans les années 2000630. Il ne trouve un nouveau souffle qu’en tant que composante du Front de gauche, dont le principal dirigeant est le leader du Parti de gauche, l’ancien socialiste Jean-Luc Mélenchon, et qui s’appuie l’appareil militant du PCF631,632,633, avant que celui-ci rompt avec les communistes en 2017 et se présente sous l’étiquette de La France insoumise634. Le courant trotskiste français bénéficie par ailleurs d’un certain poids électoral, lors de la présidentielle de 2002 les partis trotskistes cumulent environ 10 % des suffrages635. Les résultats des élections suivantes sont cependant décevants636 et lors de la présidentielle de 2012, les candidats trotskistes sont marginalisés par le Front de gauche637.

                Outre les cas de la France et de l’Italie, plusieurs PC sont ou ont été associés au pouvoir dans des démocraties, comme le Parti communiste sud-africain, allié à l’ANC, après la chute de l’apartheid507 ou le Parti communiste du Brésil, allié au PT, à partir de 2003638. À Chypre, le Parti progressiste des travailleurs (AKEL) est au pouvoir de 2008 à 2013, période durant laquelle ce pays est le seul État de l’Union européenne à avoir un président communiste. Chypre n’en est pas moins resté acquise à l’économie de marché et l’élection de 2013 est remportée, sur fond de crise économique, par le candidat conservateur639,640.

                Au niveau européen, divers PC se réunissent depuis 2004 au sein du Parti de la gauche européenne, qui ne se limite cependant pas aux seuls partis communistes et compte également des formations socialistes et écologistes relevant de la gauche radicale, comme SYRIZA en Grèce641. Au niveau international, les Conférences internationales des partis communistes et ouvriers (réseau Solidnet) réunissent depuis 1999 des PC de plusieurs continents642.

                En Inde, le Parti communiste d’Inde (marxiste) et le Parti communiste d’Inde sont unis au sein de la coalition du Front de gauche. Ils sont associés au gouvernement central à deux reprises, en participant aux coalitions du Front uni (1996-1998) et de l’Alliance progressiste unie (2004-2008)293 : les PC indiens demeurent cependant des partis minoritaires et ont rompu en 2008 leur alliance avec le Congrès. Le Parti communiste d’Inde (marxiste) perd des bastions dans les années 2000-2010643. La guérilla naxalite est par ailleurs toujours en cours depuis les années 1960644.

                Au Népal, le Parti communiste du Népal (maoïste), dirigé par Pushpa Kamal Dahal dit « Prachanda », mène durant plusieurs années une guerre civile contre le gouvernement monarchique ; la transition politique qui suit les accords de paix permet ensuite aux maoïstes de remporter le scrutin de 2008. Le Népal, pays très pauvre et dépendant des échanges avec l’Inde, n’est pas pour autant devenu un pays communiste, conservant un système d’économie mixte et des élections libres. Entre 2008 et 2013, le Parti communiste unifié du Népal (maoïste) alterne au pouvoir avec une coalition formée par le Parti communiste du Népal (marxiste-léniniste unifié) et le Congrès népalais645 : lors de l’élection de 2013, le Congrès arrive en tête, battant nettement les maoïstes646.

                Théories et courants
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                Après 1917 : domination du courant léniniste

                Couverture d’une édition en langue anglaise du livre de Lénine, La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »).

                Portrait d’Antonio Gramsci.
                Le concept de communisme et les idées qui y sont associées ont connu, au cours de l’histoire, de nombreuses transformations, depuis les formes de communisme chrétien prônées par Wilhelm Weitling ou Étienne Cabet, le blanquisme, les conceptions anarchistes, les premiers temps du marxisme, et jusqu’à l’époque actuelle. À compter de la révolution d’Octobre, et malgré l’existence d’écoles de pensée concurrentes, le communisme s’identifie essentiellement avec le léninisme. Les différentes familles de pensée de la Gauche communiste – qui découle en partie du luxemburgisme – sont marginalisées dès les années 1920 : le communisme de conseils, porté par des théoriciens comme Anton Pannekoek, Herman Gorter ou Karl Korsch, se pose en école de pensée alternative au léninisme, mais n’est pas en mesure de rivaliser avec lui99. Le courant léniniste connaît cependant de nombreuses variations en son sein66.

                Lénine avait pu, de son vivant, faire l’objet de critiques au sein de la direction du Parti communiste, y compris après la révolution d’Octobre. Dès lors que le chef des bolcheviks est écarté par la maladie, sa pensée est exaltée en tant que doctrine officielle du mouvement par les différents cadres dirigeants du Parti, qui cherchent chacun à affirmer leur légitimité dans la perspective de la succession. L’idéologie léniniste, déjà dominante au sein de l’Internationale communiste, s’impose comme une référence indépassable au sein du Parti soviétique647. Après la mort de Lénine, Staline remporte la bataille pour la succession de ce dernier et réalise une synthèse doctrinale du léninisme, qu’il systématise en un tout cohérent, fixant ainsi pour plusieurs décennies l’orthodoxie communiste. Ainsi résumée, la pensée léniniste et les conceptions marxistes de l’Histoire, de l’économie et des rapports sociaux sont codifiées selon une logique de lois historiques rigides et immuables ; le matérialisme dialectique, de simple outil d’analyse philosophique, devient une doctrine à laquelle doivent se conformer l’ensemble des sciences648,66. Le marxisme-léninisme, qui se présente comme une pensée scientifique englobant la réalité dans son ensemble, demeure la tendance dominante au sein de la mouvance communiste, et le reste jusqu’à la fin de la guerre froide66.

                Dans l’entre-deux-guerres, le trotskisme se réclame également du léninisme : à la différence de la mouvance marxiste-léniniste et stalinienne qui vise avant tout à consolider les acquis révolutionnaires en URSS avant d’envisager une révolution internationale, l’école de pensée trotskiste considère, en vertu du concept de révolution permanente, qu’une révolution mondiale est un préalable indispensable à la réalisation du socialisme. De rares intellectuels communistes liés à la mouvance pro-soviétique continuent de faire preuve dans leurs travaux d’une relative indépendance de pensée, à l’image de Georg Lukács, qui entreprend de nuancer le matérialisme historique et souligne l’importance des aspects subjectifs et culturels du marxisme. Antonio Gramsci suit la même logique en s’écartant de l’économisme dominant chez le marxistes, et en considérant que l’histoire n’est pas déterminée par la structure économique mais par l’interprétation que l’on donne de cette structure et des lois qui la régissent ; il insiste par ailleurs sur l’importance de l’action dans le domaine culturel. Élaborée pour l’essentiel en prison, l’œuvre théorique de Gramsci ne devient cependant réellement influente qu’après la mort de son auteur. Lukács est quant à lui soumis à de nombreuses attaques au sein du mouvement communiste, son hégélianisme l’exposant à des accusations d’idéalisme649,66,224,650.

                En Chine, toujours durant l’entre-deux-guerres, Mao Zedong commence à élaborer sa propre doctrine d’inspiration léniniste, qui adapte cependant le marxisme-léninisme aux réalités chinoises : Mao insiste sur le rôle déterminant du monde rural et du sentiment nationaliste dans la révolution chinoise et énonce les concepts de la « Nouvelle démocratie » – conçue comme un front uni englobant tous les Chinois qui se rallieraient à la cause du PCC – et de la guerre populaire, c’est-à-dire la victoire de la révolution par le biais d’une mobilisation permanente de la population299.

                Après 1945 : du stalinisme triomphant à la multiplicité des tendances

                Exemplaires de la revue Socialisme ou barbarie.

                Deux intellectuels communistes, le philosophe hongrois Georg Lukács et la romancière allemande Anna Seghers.

                Buste du maréchal Tito, en Macédoine.

                Image de propagande de Mao Zedong.
                Au début de la guerre froide, le stalinisme connaît une période d’apogée en URSS comme dans les autres régimes communistes et dans l’ensemble des PC651 ; dans les années de l’immédiate après-guerre, l’influence communiste atteint des sommets dans les milieux intellectuels de divers pays occidentaux, où ils gagnent de très nombreux « compagnons de route ». Après la rupture Tito-Staline, le titisme, pratique politique davantage que doctrine cohérente, suscite l’intérêt d’une partie de la gauche occidentale qui voit avec sympathie la naissance d’un régime communiste anti-stalinien76. Après la mort de Staline, la déstalinisation qui s’ensuit n’est accompagnée d’aucune révision théorique en URSS. Dans le reste du monde, la dénonciation des crimes de Staline diminue l’attrait du communisme soviétique auprès des intellectuels. De nombreux courants se développent qui, tout en se réclamant du communisme, cherchent une alternative au « modèle soviétique », qu’il s’agisse de réfléchir à des formes anti-staliniennes de communisme ou au contraire de dénoncer la déstalinisation et de revenir à l’orthodoxie. La pensée marxiste connaît un renouveau théorique : certaines démarches intellectuelles continuent de se situer dans une ligne stalinienne, mais d’autres au contraire alimentent la démarche du marxisme critique, qui contribue à faire progressivement perdre leur aura d’autorité aux interprétations soviétiques du marxisme652.

                En république populaire de Chine, Mao se positionne en défenseur d’une conception « anti-révisionniste » du marxisme-léninisme et dénonce toute compromission avec le capitalisme : au moment du Grand Bond en avant, il prône une politique de développement à marche forcée de son pays via une mobilisation de l’ensemble de la population ; durant la révolution culturelle, il se fait l’avocat de la base militante contre la bureaucratie du Parti communiste. En Occident, au sein ou à l’extérieur des appareils militants, des philosophes comme Herbert Marcuse, Lucio Colletti ou Louis Althusser proposent diverses lectures de l’œuvre de Marx et des théories marxistes550.

                Une partie de l’extrême gauche occidentale
                −{\displaystyle -} en premier lieu le trotskisme
                −{\displaystyle -} continue de se réclamer des théories léninistes tout en s’opposant à l’interprétation qui en est donnée par l’URSS. Divers courants d’« ultragauche » critiquent non seulement le communisme soviétique mais également le léninisme : Cornelius Castoriadis et Claude Lefort, issus du mouvement trotskiste qu’ils quittent par la suite, animent la revue Socialisme ou barbarie, dans laquelle ils se livrent à une critique pointue du système bureaucratique soviétique et cherchent des alternatives dans les pratiques conseillistes409,87. Guy Debord et l’Internationale situationniste reprennent également le credo du communisme de conseils653. Au sein même du PCF, dans les années 1960, les approches philosophiques du communisme divergent : Roger Garaudy, tenant d’un « marxisme humaniste », s’oppose aux partisans d’Althusser, ce dernier se situant dans la mouvance structuraliste et s’attachant à relire les œuvres de Marx pour en dégager le fond « scientifique » ; les disciples d’Althusser se rapprochent ensuite des thèses pro-chinoises654.

                La redécouverte de l’œuvre de Gramsci, après-guerre, contribue à nourrir en Italie une pensée communiste moins orthodoxe, et plus riche sur le plan théorique, que dans la plupart des autres pays. Ses écrits, recueillis dans ses Cahiers de prison, font de lui, après la Seconde Guerre mondiale, un penseur marxiste de première importance. L’œuvre de Gramsci a cependant été éditée, et apparemment remaniée, par Palmiro Togliatti : tout en faisant du gramscisme la base de sa « voie italienne du communisme », Togliatti s’est efforcé de rattacher le marxisme hétérodoxe de Gramsci au courant léniniste, et semble, sur certains points, en avoir altéré le sens66,224,650. Le gramscisme fait, notamment après 1968, l’objet de nombreux débats et d’interprétations divergentes quant à la portée de son historicisme, à son éventuelle appartenance à la famille du léninisme, et à la nature de ses concepts sociologiques655.

                L’opéraïsme (soit « ouvriérisme », de l’italien operaio signifiant ouvrier), courant d’origine italienne dont Toni Negri est le théoricien le plus connu, apparaît dans les années 1960, dans le contexte du miracle économique italien et de l’industrialisation du pays. Negri, qui prône l’usage de la lutte armée dans un cadre plus vaste de luttes sociales radicales, exerce une influence sur une partie de l’extrême gauche italienne durant les années de plomb656,657.

                Dans les contextes de la décolonisation, de la révolution cubaine et de la guerre du Viêt Nam, l’association du communisme à un discours tiers-mondiste, puis à une lutte contre l’impérialisme américain, lui permet d’exercer une nouvelle séduction dans les années 1960-70 ; Mao Zedong, Hô Chi Minh, ainsi que Fidel Castro et Che Guevara, font figure d’icônes anti-impérialistes658. À l’époque de la révolution culturelle, le maoïsme est considéré par de nombreux militants occidentaux – séduits par son radicalisme verbal et qui ne disposent sur les réalités chinoises que d’informations en provenance du régime – comme une alternative au communisme soviétique. Plus largement, les références communistes se mêlent souvent à l’époque, chez une partie des sympathisants occidentaux d’extrême gauche ou plus largement dans la mouvance de la Nouvelle gauche, à des discours tiers-mondistes et idéalistes, souvent en décalage avec la réalité des régimes politiques ou des personnalités auxquels ils se réfèrent550.

                Alors que le régime chinois entame sa libéralisation à la fin des années 1970, le maoïsme tombe progressivement en désuétude : toujours officiellement en vigueur en Chine, il est, dans les faits, vidé de son contenu idéologique. Totalement marginalisé en Occident, il conserve néanmoins davantage de partisans dans le tiers-monde. Après sa rupture avec la Chine, l’Albanie d’Enver Hoxha se pose en gardienne de l’orthodoxie ; d’anciens groupes maoïstes et d’autres partis staliniens « anti-révisionnistes », de dimensions généralement modestes, constituent une tendance d’extrême gauche « pro-albanaise »659.

                La doctrine du Juche, élaborée par Kim Il-sung en Corée du Nord, représente un cas particulier : hostile à la déstalinisation, le dirigeant nord-coréen a progressivement évacué les références au marxisme-léninisme pour développer sa propre idéologie, à usage essentiellement local. Tout en conservant des références au socialisme et au communisme, le Juche se veut une doctrine originale : il constitue avant tout une idéologie nationaliste, fondée sur le concept d’autosuffisance et dans laquelle l’adulation de la personne du dirigeant tient un rôle essentiel463.

                Le trotskisme demeure quant à lui, durant toute son histoire, un courant très divisé : en France, des organisations comme LO et le courant lambertiste, au discours strictement ouvriériste, se distinguent de la LCR, à l’image plus « libertaire » et tiers-mondiste636.

                Après 1989 : du déclin de l’idéologie aux résurgences néocommunistes

                Manifestation du Parti communiste argentin en 2010.

                Alain Badiou en 2010.

                Un militant du Parti de la refondation communiste en 2007, lors de la Pride de Milan.

                L’historien communiste britannique Eric Hobsbawm.
                Après la glasnost, la chute du bloc de l’Est et les avancées considérables de l’historiographie, la réalité historique du communisme est devenue beaucoup plus accessible qu’auparavant ; les visions idéalisées du communisme en tant que phénomène historique, ou en tant qu’alternative politique, n’ont cependant pas totalement disparu. En 1995, François Furet juge, dans Le Passé d’une illusion, que « l’idée de communisme n’a cessé de protéger à toutes ses époques l’histoire du communisme, jusqu’à ce moment ultime où la seconde, par l’arrêt pur et simple de son cours, a entraîné la première dans sa disparition, puisqu’elle l’avait si longtemps incarnée. Mais la fin du monde soviétique ne change rien à la demande démocratique d’une autre société, et pour cette raison même il y a fort à parier que cette vaste faillite continuera à jouir dans l’opinion du monde de circonstances atténuantes, et connaîtra peut-être un renouveau d’admiration. Non que, sous la forme où elle est morte, l’idée communiste puisse renaître : la révolution prolétarienne, la science marxiste-léniniste, l’élection idéologique d’un parti, d’un territoire et d’un Empire ont sans doute terminé leur cours avec l’Union soviétique. Mais la disparition de ces figures familières à notre siècle ferme une époque, plutôt qu’elle ne clôt le répertoire de la démocratie »4.

                Malgré les crimes commis en son nom, le communisme, en tant qu’idéal voire en tant que système politique, n’a pas fait l’objet de la même condamnation morale unanime que le nazisme : une distinction est en effet couramment faite entre l’idéal du communisme, supposé généreux, et la réalité politique concrète qui s’en est réclamée660. L’historien des idées Alain Besançon parle à cet égard d’« amnésie » des crimes du communisme, par opposition à l’« hypermnésie » des crimes du nazisme661. Jean-François Revel dénonce pour sa part en 1999 un « négationnisme » pro-communiste qui tendrait à occulter, voire à nier, les dimensions criminelles du communisme en tant que phénomène historique pour en préserver la « couverture utopique »662. Certains secteurs d’opinion marqués à gauche ont, suivant un processus que le politologue Philippe Raynaud attribue à « un certain gauchisme », contribué à attribuer la faillite du communisme non au communisme lui-même, mais au « stalinisme »663. La figure de Che Guevara conserve une capacité d’attraction en tant que symbole révolutionnaire664.

                Un phénomène parfois désigné sous le nom de « néocommunisme » tend, depuis la fin de la guerre froide, à se développer ; d’une part avec la permanence ou l’apparition de partis aux références communistes plus ou moins affichées comme Die Linke ; d’autre part avec la récupération, par les tendances les plus diverses de la gauche et de l’extrême gauche, d’une partie de l’univers référentiel, des idéaux et des engagements communistes. Ceux-ci peuvent se manifester dans la mouvance altermondialiste — ou plus largement celle de la gauche antilibérale — ainsi que via divers engagements — qu’il s’agisse de la réduction des inégalités, de la lutte contre le racisme ou de la défense des droits de l’homme — sans qu’aucune de ces causes ne soit réductible à un engagement communiste. Divers partis communistes, comme le PCF en France ou Refondation communiste en Italie, participent à ce courant, en concentrant leur discours sur l’anticapitalisme et la dénonciation du néolibéralisme, ainsi que sur l’antiracisme, l’écosocialisme, le féminisme, la défense des immigrés et des minorités ethniques et sexuelles, et autres thèmes communs à l’ensemble de la gauche radicale, voire à une partie de la gauche modérée. La LCR, en France, connaît une mutation comparable : dans les années 2000, elle évolue vers une rhétorique axée de manière plus large sur la dénonciation des injustices sociales, jusqu’à s’éloigner dans les années 2000 de son identité strictement trotskiste pour devenir le Nouveau Parti anticapitaliste636. S’inscrivant dans un contexte global de critique des méfaits du libéralisme et de la mondialisation économique, cette tendance peut s’exprimer à travers des évènements comme le Forum social mondial665, autour de nouvelles causes comme celle des zapatistes au Chiapas et, plus largement, dans le contexte de la vague des nouveaux leaders de gauche en Amérique latine dans les années 2000666,667.

                Dans le domaine de la vie intellectuelle, les réflexions autour de thèmes liés au marxisme, au communisme ou à leur univers référentiel demeurent présentes, dans le cadre d’une critique plus vaste du capitalisme et de la mondialisation de l’économie, notamment à l’occasion des crises financières et crises économiques des années 2000668,669.

                Le politologue Philippe Raynaud s’interroge sur l’éventuel « avenir d’une illusion », soit sur une radicalité révolutionnaire toujours présente dans les idéaux et la vie intellectuelle et qui, après la chute du communiste soviétique, adopte de nouveaux visages. Raynaud tend à confirmer le jugement de François Furet quant à l’échec des tentatives de redonner vie au communisme sous son ancienne forme, voire à revitaliser la théorie marxiste ; il souligne cependant, au-delà des écrits de philosophes « néocommunistes », la permanence de l’idée communiste en tant que référence de l’imaginaire social et politique670. L’historien Robert Service souligne, pour sa part que les conditions historiques qui ont permis la naissance et le développement de la mouvance communiste, parmi lesquelles les injustices politiques et économiques, sont toujours présentes : si le retour du communisme en tant que régime politique sous la forme qu’il a adopté au xxe siècle lui paraît improbable, il estime néanmoins que son empreinte dans l’histoire et sur les esprits est suffisamment profonde pour permettre à l’idéal communiste de demeurer présent et de ressurgir sous d’autres formes671.

                Différentes formes
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                Analyses
                Critiques
                Articles détaillés : Critiques du communisme et Anticommunisme.

                Affiche électorale de la CDU ouest-allemande (1953).
                Du fait de la diversité du phénomène, les critiques du communisme peuvent porter tant sur ses aspects théoriques que sur ses réalités politiques concrètes. Au xixe siècle, le concept de société communiste est critiqué, non seulement par des conservateurs, mais aussi dans les rangs socialistes et anarchistes. Lamennais dénonce ainsi le communisme, au sens de société fondée sur la propriété commune, comme un retour à l’esclavage et au « travail forcé, rétribué au gré de l’État qui l’impose »672. Pierre-Joseph Proudhon, théoricien du socialisme libertaire, considère quant à lui dès 1846 que le projet de société communiste débouche sur la « dictature partout »673. Max Stirner, l’un des fondateurs de l’anarchisme individualiste, écrit pour sa part : « en abolissant la propriété personnelle, le communisme ne fait que me rejeter plus profondément sous la dépendance d’autrui, autrui s’appelant désormais la généralité ou la communauté »674. Un autre théoricien anarchiste, Mikhaïl Bakounine, estime pour sa part en 1866 que « l’État despotique, mis en place par le communisme d’État, fera naître une classe exploitante et privilégiée : la bureaucratie »32 ; en 1873, il se définit comme « collectiviste et pas du tout communiste », le communisme étant à ses yeux « la négation de la liberté » en ce qu’il « fait absorber toutes les puissances de la société dans l’État [et] aboutit nécessairement à la centralisation de la propriété entre les mains de l’État »675.

                Yves Guyot qualifie en 1893 le principe de collectivisme de « tyrannique » et juge que le communisme, en rejetant la propriété privée, contredit la déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789 qui compte la propriété parmi les « droits naturels et imprescriptibles de l’homme »676. Commentant l’interprétation soviétique du passage à la société communiste, l’économiste André Piettre écrit en 1966 : « on retrouve là le rêve saint-simonien du « gouvernement des hommes » disparaissant dans « l’administration des choses ». Reste à savoir si, dans cet immense mécanisme social, l’homme lui-même ne risque pas d’être traité comme une chose ? »677. Pour le philosophe André Comte-Sponville, le communisme, en tant qu’idée, ne peut déboucher que sur l’utopie ou sur le totalitarisme : les deux seules options étant d’une part la « niaiserie », d’autre part la « dictature »678.

                Au xxe siècle, la notion de communisme ne se rapporte plus à une forme théorique de société, mais à une réalité politique concrète : les critiques visent désormais des courants de pensée distincts, et des régimes politiques existants. Les régimes communistes ont été critiqués en tant que systèmes dictatoriaux, voire totalitaires, violant à grande échelle les droits de l’homme, réprimant toute forme d’opposition, et surveillant la population suivant des pratiques d’États policiers679. Dès la révolution d’Octobre, des critiques se sont élevées, y compris à gauche, contre les méthodes des bolcheviks : en 1920, lors du congrès de Tours, Léon Blum reproche au gouvernement de Lénine de détourner la notion de dictature du prolétariat pour en faire « une dictature exercée par un parti centralisé, où toute l’autorité remonte d’étage en étage et finit par se concentrer entre les mains d’un comité patent ou occulte » alors que la dictature du prolétariat, chez Marx, est conçue comme la « dictature d’une classe » et non la « dictature de quelques individus, connus ou inconnus »680. Pour Milovan Djilas, le système de gouvernement communiste ne peut qu’être intrinsèquement totalitaire, car reposant sur la domination sans partage d’une nouvelle oligarchie qui mène une « guerre civile » quotidienne contre sa propre structure sociale et doit, pour subsister, entretenir une militarisation de la société681. Boris Souvarine qualifie en 1977 les régimes communistes de « pires oppresseurs des peuples désarmés » et dénonce l’imposture que constitue leur référence à Marx ; il souligne également la responsabilité d’« une prétendue intelligentsia européenne » qui « ne craint pas de justifier les pires brutalités des descendants de Staline et de Mao en se référant à Marx, à Hegel ou à Freud, qui n’en peuvent mais »682.

                Sur le plan idéologique, le marxisme-léninisme est l’objet de critiques pour ses aspects à la fois dogmatiques et « pseudo-scientifiques » : l’historien Nicholas Riasanovsky juge à cet égard qu’outre son caractère de pseudo-science, l’idéologie officielle de l’URSS et ses autres régimes communistes possède un caractère de pseudo-religion, qui se présente comme une explication à la fois « scientifique » et totalisante de la réalité, tout en s’arrogeant le droit de décréter ce qui est bien et ce qui est mal, et présentant une vision de type religieux, où le prolétariat joue le rôle du Messie, la société sans classes celui du Paradis, le Parti celui de l’Église, et les œuvres de Marx, Engels, Lénine – et, jusqu’à une certaine époque, Staline – celui des Saintes Écritures683. Dans les années 1960, le marxologue Kostas Papaïoannou souligne que le marxisme-léninisme, malgré son dogmatisme affiché, est paradoxalement devenu une pensée singulièrement dépourvue de contenu, au point de faire figure d’« idéologie sans doctrine » et d’« orthodoxie sans dogme », l’orthodoxie en vigueur dans les pays communistes n’étant plus définie que par les impératifs idéologiques du moment et les déviances qu’il s’agit de dénoncer : la doctrine s’en trouve dès lors ramenée au rang d’outil servant à dénoncer tel ou tel adversaire, tandis que la théorie marxiste elle-même est réduite à l’état de « catéchisme primaire à l’usage des agitateurs »684.

                Des intellectuels marxistes critiques de l’URSS, comme Charles Bettelheim, ont jugé que le maintien d’inégalités sociales et la reproduction en tant que telle de la classe bureaucratique aboutissaient à ce que le « socialisme » de type soviétique ne soit en réalité qu’une forme de capitalisme d’État, où la classe sociale dominante était constituée par une bourgeoisie d’État. Selon ces critiques, formulées dans le cadre d’une analyse de type marxien, l’URSS ne pouvait prétendre au titre de pays socialiste685,686. De manière plus générale, le thème du contraste entre la réalité des sociétés mises en place sous les régimes communistes et l’idéal égalitaire dont ils se réclament revient de manière récurrente. Ainsi, un dicton populaire de l’époque communiste en Roumanie était que dans ce régime « toutes les briques de l’édifice sont théoriquement égales, mais pratiquement celles d’en bas doivent supporter le poids de celles d’en haut »687.

                Le communisme stalinien est dénoncé dans des romans comme La Ferme des animaux et 1984 de George Orwell, Le Zéro et l’Infini d’Arthur Koestler ou Vie et Destin de Vassili Grossman688. Alexandre Zinoviev a pour sa part critiqué la société communiste sur la base de la vie quotidienne en URSS, revendiquant « d’avoir observé la réalité soviétique, d’avoir perçu comment le communiste idéaliste était vaincu par le communisme réel et d’en avoir conclu que la société soviétique excluait toute possibilité de créer le communisme idéal ». Sans nier les progrès sociaux dont des familles comme la sienne avaient bénéficié en URSS, Zinoviev s’est livré, dans des ouvrages comme Les Hauteurs béantes, à une satire du système soviétique689. Pour Zinoviev, le « communisme réel » est, contrairement à la théorie marxiste de disparition de l’État, une « organisation générale de toute la population du pays dans un système de commandement et de soumission » au sein d’un « Super-État », où tous les citoyens sont soumis au système de pouvoir du Parti et de la nomenklatura, qui s’accompagne d’un « lavage de cerveau » permanent690 : à ses yeux, si le « communisme réel » est bien une dictature dont le pouvoir émane « par le haut », le système se différencie du totalitarisme proprement dit en ce que la violence y est également imposée « par le bas », la population, bien que mécontente de son sort, étant incapable d’imaginer un autre système et percevant le régime comme son milieu naturel691.

                Des restes du mur de Berlin.
                Jacques Julliard pointe du doigt, au moment de la chute de l’URSS, « les pleureuses du communisme » qui tendraient, au sein de la gauche, à en regretter la disparition et à en excuser les crimes au nom de l’idéal poursuivi, et écrit : « le phénomène n’est toujours pas entré dans nos esprits avec sa véritable dimension. Quarante millions de morts. Il y faut un peu d’imagination, car nous manquons de références. Depuis le commencement du monde, aucun régime, aucune dynastie, aucun monarque n’avait réussi pareille performance. Même le nazisme qui, sur la fin, fut pris par le temps. Histoire de fixer les idées, constatons que le bilan global du communisme, en matières de massacres, cela fait environ vingt fois Auschwitz. Quarante millions ! Combien de victimes supplémentaires fallait-il aux pleureuses du communisme pour qu’on nous donne le droit d’applaudir à la chute du bourreau ? »692. L’écrivain Vladimir Volkoff parle pour sa part, en 1992, de « quelque deux cent millions de morts » imputables au communisme, et juge que « jamais davantage de mal n’a été fait à l’humanité par un groupe d’hommes se voulant expressément solidaires les uns des autres »693.

                Mémorial des victimes du communisme à Prague.
                Les régimes communistes se voient également reprocher l’échec de leurs économies planifiées, qui n’ont jamais réussi à résoudre leurs dysfonctionnements : durant la guerre froide, les organisations économiques des pays communistes se sont traduites par des phénomènes de pénurie et ont contraint les travailleurs et les consommateurs à pallier eux-mêmes aux carences du système en usant de méthodes qui relevaient de la débrouillardise ou de l’économie parallèle593.

                Une comparaison du communisme avec le nazisme, sous l’angle des pratiques dictatoriales des deux régimes — l’Allemagne de Hitler et l’URSS de Staline étant comparées en tant que régimes à parti unique, gouvernés par un chef tout-puissant694 — a été pratiquée dès l’entre-deux-guerres, le mot « totalitarisme » ayant lui-même été utilisé dès 1929 pour désigner conjointement les régimes fasciste et communiste695. La comparaison entre communisme et nazisme, idéologies s’étant violemment affrontées au cours du xxe siècle, a été, du fait de sa charge politique, l’objet de vives polémiques à la suite de son évocation par François Furet dans Le Passé d’une illusion puis par Stéphane Courtois dans Le Livre noir du communisme696. L’historien Serge Wolikow juge pour sa part que, s’agissant de l’étude des pratiques autoritaires et répressives, la comparaison des idéologies fasciste et communiste « est légitime à condition de ne pas l’entendre comme une procédure qui sert à les assimiler »695. Pour les chercheurs Bruno Groppo et Bernard Pudal, « constat d’évidence, les études comparatives sont éminemment souhaitables. Elles peuvent faire progresser sérieusement la recherche. On remarque que dans la période récente s’est affirmée une tendance à comparer communisme et nazisme, ou stalinisme et nazisme. Cette tendance n’est pas nouvelle, et s’inscrit au moins partiellement dans la filiation de la théorie du totalitarisme, que ce soit pour la revendiquer ou pour la rejeter. L’intérêt principal de cette démarche est probablement de faire profiter les études sur le communisme des avancées méthodologiques réalisées dans le domaine des études sur le nazisme »697.

                Dès l’entre-deux-guerres, l’Église catholique a fermement condamné le communisme : dans l’encyclique Divini Redemptoris, publiée le 19 mars 1937, le pape Pie XI dénonce le communisme comme « intrinsèquement pervers », estimant que « l’on ne peut admettre sur aucun terrain la collaboration avec lui de la part de quiconque veut sauver la civilisation chrétienne »698.

                Dans plusieurs anciens pays du bloc de l’Est, comme la Hongrie, la Lituanie, l’Estonie et la Lettonie, l’usage des symboles du communisme est désormais puni par la loi699,700,701,702,703.

                Crimes de masse et violation des droits de l’homme

                Carte indiquant la localisation des principaux camps du système concentrationnaire soviétique – puis du Goulag – ayant existé en URSS entre 1923 et 1961.

                La grande famine en URSS ; scène de rue à Kharkiv durant l’« Holodomor » en Ukraine (1933).

                Emblème de la Stasi, le service de renseignements de la RDA.
                Les régimes communistes se sont tous, à des degrés très divers selon les pays et les époques, signalés par des violations des droits de l’homme et des pratiques meurtrières, certains s’étant rendus coupables de massacres à grande échelle envers leurs opposants, voire envers leurs populations. Les camps de concentration comme, à diverses époques, le Goulag soviétique, le Laogai chinois ou le Kwanliso nord-coréen, ont fait partie de l’arsenal répressif des pays communistes. À une moindre échelle, la prison de Pitești en Roumanie ou le camp de concentration de Béléné en Bulgarie sont restés dans les mémoires pour leurs atrocités. Dès l’époque de la fondation de la Russie soviétique, dirigée par Lénine dans un contexte de guerre civile et d’extrême violence, le Parti communiste s’est arrogé le monopole du pouvoir, tandis que la police politique (la Tchéka, à laquelle ont succédé par la suite le Guépéou, puis le NKVD et enfin le KGB) devenait un organe de contrôle absolu704.

                Le régime des bolcheviks a mené un politique particulièrement meurtrière à l’encontre de ses adversaires réels ou supposés et des catégories sociales jugées hostiles, de la Terreur rouge à la décosaquisation et au développement d’un système concentrationnaire705,706. Le goulag, la dékoulakisation et les Grandes Purges se sont, sous Staline, avérés nettement plus meurtriers707. Outre la répression des opposants politiques et des « ennemis de classe », les religions ont également été persécutées en URSS, les campagnes antireligieuses atteignant des sommets à l’époque stalinienne708. Les terribles famines provoquées par les politiques de collectivisation de Staline ont également causé des millions de morts en URSS, au point que l’Holodomor ukrainien est souvent dénoncé – sans qu’aucun consensus n’existe à ce sujet – comme ayant été sciemment provoqué pour soumettre une population jugée rebelle245.

                Après-guerre, les régimes du bloc de l’Est, gouvernés comme l’URSS selon un système de parti unique de fait ou de droit, se sont appuyés sur un système d’espionnage de la population et de pratiques policières arbitraires, via des services secrets tout-puissants (Stasi en RDA, Securitate en Roumanie, etc)679,385 ; l’absence de libertés publiques s’est également reproduite, durant la guerre froide, dans les régimes asiatiques709,710 et africains711, ainsi qu’à Cuba516.

                Si, après la déstalinisation, la répression de l’opposition a été moins meurtrière en URSS, la liberté d’expression a continué d’y être sévèrement limitée. La critique du système exposait ceux qui s’y risquaient à diverses sanctions : l’exclusion du Parti communiste pour ceux qui en étaient membres, la perte de leur emploi, voire l’incarcération, ou d’autres formes de privation de liberté. Ainsi, certains dissidents soviétiques, bien que parfaitement sains d’esprit, ont été déclarés fous et internés d’office dans des hôpitaux psychiatriques712.

                Mémorial des victimes du communisme à Vidin (Bulgarie).
                En République populaire de Chine, le Grand Bond en avant s’est traduit par un désastre économique et humanitaire, causant plusieurs dizaines de millions de morts au cours de l’une des plus grandes famines de l’histoire713, tandis que la révolution culturelle s’est traduit par une période d’abus à grande échelle, détruisant la vie de millions de citoyens chinois714. Le régime cambodgien des Khmers rouges s’est lui aussi rendu coupable de massacres de grande ampleur, provoquant également des famines par son impéritie et causant la mort d’une proportion importante de la population du pays. Pol Pot et Ieng Sary, deux des principaux dirigeants khmers rouges, ont été condamnés par contumace pour « génocide » lors d’un procès organisé par leurs ennemis vietnamiens ; le terme de génocide, couramment employé pour qualifier les crimes du régime khmer rouge, n’est pas reconnu au niveau international, mais le qualificatif de crime contre l’humanité a été repris dans le cadre du procès des dirigeants chefs Khmers rouges. « Douch », l’un des exécutants du régime, a été condamné en 2012 pour crime contre l’humanité715,522,716, de même que deux des anciens dirigeants Khmers rouges, Nuon Chea et Khieu Samphân, deux ans plus tard717. En novembre 2018, Nuon Chea et Khieu Samphân sont à nouveau condamnés à la perpétuité, cette fois pour génocide à l’encontre de diverses minorités cambodgiennes parmi lesquelles les communautés vietnamienne et cham musulmane718,719,720

                Dans Le Livre noir du communisme, l’historien Stéphane Courtois, cumulant les exactions commises sous les différents régimes communistes, les famines provoquées par leurs politiques, et les divers crimes liés aux mouvances se réclamant de cette idéologie, avance, pour le bilan humain du communisme, un chiffre approximatif proche « la barre des cent millions de morts »721. Ce chiffrage a fait l’objet de nombreuses polémiques et de critiques d’ordre méthodologique, y compris par ses propres auteurs722, en ce qu’il additionne des éléments provenant de régimes et de phénomènes politiques très divers, s’étalant sur plusieurs décennies723. Le chiffre de 85 millions de morts – évoqué sur le bandeau du Livre noir du communisme, et qui correspond à l’addition des 20 millions de victimes en URSS et de 65 millions en Chine, évoquées par Stéphane Courtois – a été avancé en tant que bilan des crimes du communisme724,725. Les auteurs de l’ouvrage Le Siècle des communismes contestent quant à eux le comptage des victimes par le Livre noir du communisme, considérant que le terme de communisme recouvre un ensemble bien trop varié de réalités politiques pour faire l’objet d’un jugement unique et collectif726.

                Selon l’étude publiée par Le Figaro Magazine du 18 novembre 1978, ce coût humain du communisme serait plus élevé encore, atteignant les 150 millions de vies humaines, ce qui équivaudrait, d’après ses auteurs, au « plus grand génocide dans l’histoire de l’humanité »727.

                Procès du communisme
                Devant le terrible bilan humain du communisme, un certain nombre d’intellectuels, en particulier le dissident russe Vladimir Boukovski dans son livre Jugement à Moscou, l’historien français Stéphane Courtois, les essayistes français Thierry Wolton728 et Pascal Bruckner729, ou le chercheur polonais Lukasz Kaminski, se sont étonnés et inquiétés qu’aucun procès équivalent à celui de Nuremberg pour le nazisme n’ait jamais été initié contre les auteurs de crimes commis au nom du communisme, au risque de voir poursuivis ces crimes dans le futur.

                Vladimir Boukovski intervint en ce sens auprès de Boris Eltsine, à partir d’août 1991 jusqu’en 1993, sans parvenir finalement à ses fins730.

                Stéphane Courtois estime que l’une des raisons pour lesquelles la « dimension criminelle du communisme » a longtemps été occultée tient au fait que l’Union soviétique a participé avec les démocraties occidentales à la défaite du nazisme. De fait, les communistes se sont engagés dans toute l’Europe dans la résistance au nazisme, et en ont payé le prix du sang ; les résistants d’autres convictions politiques, qui avaient créé des liens de solidarité avec eux, n’ont pu, de par la mémoire du combat commun, se montrer trop critiques envers leurs anciens frères d’armes une fois la guerre finie. L’URSS elle-même profitait pleinement de cette situation, et a largement mis en avant sa contribution — réelle, et la plus importante — à la défaite du nazisme pour museler toute critique à son égard. L’alibi de l’antifascisme a ainsi permis au régime communiste soviétique d’échapper aux critiques que les démocrates auraient pu lui porter, sur sa complicité initiale avec le régime hitlérien lors du pacte germano-soviétique, ou encore sur le massacre de Katyń ; lors du procès de Nuremberg, aucun rappel n’est fait des crimes commis durant la période 1939-1941 par les Soviétiques, qui sont au contraire les procureurs, avec les puissances occidentales, des exactions commises par leurs anciens alliés731.

                La résolution 1481 de l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, datée du 25 janvier 2006 durant la session d’hiver, « condamne avec force les crimes des régimes communistes totalitaires »732.

                En juin 2008, la Déclaration de Prague sur la conscience européenne et le communisme, signée par un ensemble de personnalités politiques et d’intellectuels, dont d’anciens opposants au bloc de l’Est comme Václav Havel et Joachim Gauck, a appelé l’Europe à un plus grand travail de mémoire sur les crimes du communisme : le Parlement européen a réagi en septembre de la même année en faisant du 23 août – jour anniversaire de la signature du pacte germano-soviétique – la Journée européenne de commémoration des victimes du stalinisme et du nazisme, en mémoire des victimes de tous les régimes totalitaires et autoritaires733.

                Par ailleurs, confirmant « la nécessité d’une condamnation internationale des crimes des régimes communistes totalitaires », le Parlement européen a voté le 2 avril 2009 une résolution condamnant « fermement et sans réserve tous les crimes contre l’humanité et les innombrables violations des droits de l’homme commis par tous les régimes totalitaires et autoritaires »734,735,736.

                Le Cambodge a adopté, en juin 2013, une loi punissant de deux ans de prison « tout individu qui ne reconnaît pas, qui minimise ou qui nie » les crimes des Khmers rouges737.

                Le 19 septembre 2019, le Parlement européen adopte une résolution dénonçant les crimes communistes et rappelant que le pacte germano-soviétique fut l’un des principaux éléments déclencheurs de la Seconde Guerre mondiale738.

                Le 20 avril 2023, un an après le début de l’offensive russe contre l’Ukraine, et devant le parallélisme entre les conditions de cette offensive et la politique de l’Union soviétique, une proposition de loi est déposée au Sénat français afin de créer, chaque 9 novembre, jour anniversaire de la chute du Mur de Berlin, une Journée nationale d’hommage aux victimes du communisme739. Cette proposition de loi réitérait une autre proposition de loi similaire déposée à l’Assemblée nationale le 21 novembre 2007740.

                Historiographie

                Statue de Lénine au musée du communisme à Kozłówka (Pologne).
                L’historiographie du communisme a connu de nombreuses évolutions au fil des décennies. L’histoire de la révolution russe a donné lieu à des interprétations conflictuelles, dont beaucoup ont, avant la Seconde Guerre mondiale, servi des démarches politiques, de justification ou de glorification. Après-guerre, l’analyse du phénomène communiste en tant que réalité politique s’est faite couramment en Occident sous l’angle du paradigme totalitaire : cette approche a été en concurrence, à partir des années 1970, avec une école « révisionniste » relativisant le caractère déterminé d’une partie des phénomènes de terreur et tendant à contester le lien de filiation direct entre léninisme et stalinisme741. La réflexion sur le phénomène communiste, et tout particulièrement sur les dimensions totalitaires du phénomène stalinien ainsi que sur ses points communs avec le régime nazi, a longtemps été freinée, en France, par l’influence du PCF dans le monde intellectuel742.

                L’historiographie du communisme a, de manière générale, longtemps pâti du manque de documentation, et de l’existence de régimes communistes qui bloquaient l’accès à leurs archives, limitant la connaissance des politiques internes, des prises de décision, des responsabilités personnelles des dirigeants et des phénomènes sociaux au sein du monde communiste. Du fait du contexte de la guerre froide, l’étude des phénomènes communistes a été handicapée par les attitudes antagonistes – pro-communisme ou anticommunisme – qui existaient jusque dans le monde intellectuel. À l’étude du communisme dans son ensemble s’est par ailleurs superposée la discipline de la soviétologie, soit le champ d’études portant spécifiquement sur l’URSS. Du fait des difficultés d’accès aux archives et plus largement du contexte politique international, des phénomènes historiques de première importance, comme la dramatique famine provoquée par le Grand Bond en avant, n’ont été connues qu’avec beaucoup de retard743. Dans une introduction, rédigée en 1966, au troisième tome des Origines du totalitarisme, Hannah Arendt souligne le manque criant d’archives qui permettraient de connaître de l’intérieur avec précision le fonctionnement de l’appareil d’État soviétique sous Staline. Elle montre également une méconnaissance — qui était alors la norme en Occident — de la réalité du régime chinois, en indiquant, alors que le Grand Bond en avant ne datait que de quelques années, l’absence de famines et de crimes de très grande ampleur dans l’histoire chinoise récente744.

                En URSS même, la période de la glasnost a permis d’élargir la réflexion sur la période stalinienne, mais également sur l’époque de Lénine et sur le rôle historique de ce dernier : le travail de mémoire sur la période communiste est cependant demeuré très inégal et soumis aux intérêts politiques du moment, y compris en Russie post-soviétique589. L’ouverture après 1989 des archives soviétiques, et de celle des anciens pays du bloc de l’Est a, malgré son caractère inégal, ouvert de nouvelles dimensions aux chercheurs. Elle a permis à ces derniers d’avoir accès à une masse colossale d’informations jusque-là occultées, en apportant notamment des informations plus précises sur les phénomènes sociaux en URSS, les processus de décision au sein du pouvoir, les périodes de la guerre civile et du stalinisme, et le nombre des victimes durant ces périodes745,746,747.

                Les approches historiques continuent de faire l’objet de controverses méthodologiques. La parution en 1997 du Livre noir du communisme a été accompagnée d’un vif débat, aussi bien historiographique que politique, portant tant sur l’approche choisie que sur la teneur de certaines contributions696. Le grand nombre d’ouvrages parus sur les divers aspects du phénomène communiste souligne la multiplicité des approches possibles, dont aucune n’est en position de revendiquer l’exclusivité741.

                En 2018, le communisme fait à nouveau l’objet d’un ouvrage en trois tomes. L’auteur de cette Histoire mondiale du communisme, Thierry Wolton, y fait une étude complète de ce qu’il nomme « la plus grande aventure politique qui a conduit à la plus grande catastrophe humaine »748.

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                Bibliographie
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                Origines

                Statue de Karl Marx à Karlovy Vary (République tchèque).
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                Courants de pensée

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                Marina Anca, Quand la chenille devient papillon ou La dictature roumaine vue par une adolescente libre, Editions auteurs d’aujourd’hui, 2013
                Biographies
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                Boris Souvarine, Staline : Aperçu historique du bolchévisme, Gérard Lebovici, 1985 (ISBN 978-2-85184-076-9) Document utilisé pour la rédaction de l’article
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                Jean-Jacques Marie, Lénine, Balland, 2004, 503 p. (ISBN 978-2-7158-1488-2)
                Ross Terrill, Mao: A Biography, Stanford University Press, 2000 (ISBN 978-0804729215)
                Jung Chang et Jon Halliday, Mao : l’histoire inconnue, Gallimard, 2005 (ISBN 978-2070775057)
                Francis Wheen et Roland Desné, Karl Marx : Biographie inattendue, Calmann-Lévy, 2003 (ISBN 978-2702133606)
                Tristram Hunt, Engels, Le gentleman révolutionnaire, Flammarion, 2009 (ISBN 978-2-08-122481-0).
                Pierre Broué, Trotsky, Fayard, 1988 (ISBN 2-213-02212-7)
                Isaac Deutscher, Trotsky t. 1 Le prophète armé, 1879-1921, Éd. Omnibus, 1996 (1re éd. : 1954) (ISBN 2-0000-2288-X)
                Isaac Deutscher, Trotsky t. 2 Le prophète désarmé, 1921-1929, éd. Omnibus, 1996 (1re éd. : 1959) (ISBN 2-0000-2289-8)
                Isaac Deutscher, Trotsky t. 3 Le prophète hors-la-loi, 1929-1940, éd. 10-18, 1998 (1re éd. : 1963) (ISBN 2-2640-0288-3)
                Jean-Jacques Marie, Trotsky : Révolutionnaire sans frontières, Payot, Paris, 2006 (ISBN 2-2289-0038-9)
                François Kersaudy, Staline, Perrin, 2012, (ISBN 978-2262038670)
                Articles
                Jacques Grandjonc, « Quelques dates à propos des termes communiste et communisme », Mots, no 7,‎ octobre 1983, p. 143-148 (lire en ligne [archive])
                Erich Mathias, « Idéologie et pratique : le faux débat Bernstein-Kautsky », Annales — Économie, Société, Civilisations, no 1,‎ 1964, p. 19-30 (lire en ligne [archive]) Document utilisé pour la rédaction de l’article
                Michel Christian et Emmanuel Droit, Écrire l’histoire du communisme : l’histoire sociale de la RDA et de la Pologne communiste en Allemagne, en Pologne et en France [archive], Genèses 4/2005 (no 61), p. 118-133
                [D’Hondt 1989] Jacques d’Hondt, « Le meurtre de l’histoire », dans Jean-François Courtine (dir.), Hölderlin, Paris, L’Herne, 1989, p. 219-238 Document utilisé pour la rédaction de l’article
                Articles connexes

                Affiche de propagande soviétique (1940).

                Statues de Lénine et Staline à Leipzig (RDA).
                A

                Anticommunisme
                Architecture stalinienne
                Association internationale des travailleurs
                B

                Biens communs
                Bloc de l’Est
                Bolcheviks
                Bordiguisme
                C

                Campagne des Cent Fleurs
                Capitalisme d’État
                Capitalisme monopoliste d’État
                Ceinture rouge
                Centralisme démocratique
                Chute des régimes communistes en Europe
                Classe sociale
                Collectivisation
                Collectivisation en Union soviétique
                Collectivisme
                Collectivisme économique
                Collectivisme politique
                Commissaire politique
                Communisme chrétien
                Communisme de conseils
                Communisme libertaire
                Communisme primitif
                Comparaison entre le nazisme et le communisme
                Conférences mondiales des Partis communistes
                Conseil ouvrier, soviet
                Coup de Prague
                Crimes du régime khmer rouge
                Crise des euromissiles
                Crise des missiles de Cuba
                Critiques du capitalisme
                Critiques du communisme
                D

                Débarquement de la baie des Cochons
                De chacun selon ses moyens, à chacun selon ses besoins
                Décosaquisation
                Dékoulakisation
                Démocratie populaire
                Déstalinisation
                Dictature du prolétariat
                Dirigisme
                Doctrine Brejnev
                Doctrine Jdanov
                Drapeau rouge
                E

                Économie de l’URSS
                Économie de la république populaire de Chine
                Économie marxiste
                Économie planifiée
                État communiste
                Étatisme
                Eurocommunisme
                Extrême gauche
                F

                Famines soviétiques de 1931-1933
                Faucille et marteau
                Fidel Castro
                Forces productives
                Front de l’Est (Seconde Guerre mondiale)
                G

                Gauche
                Gauche communiste
                Gauchisme
                Glasnost
                Goulag
                Grand Bond en avant
                Grande famine en Chine
                Grandes Purges
                Guerre civile chinoise
                Guerre civile russe
                Guerre du Viêt Nam
                Guerre froide
                H

                Histoire de l’anarchisme
                Histoire de l’URSS sous Staline
                Histoire de l’Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale
                Histoire du communisme
                Hoxhaïsme
                Humanisme-marxiste
                I

                Infrastructure et superstructure
                Insurrection de Budapest
                Insurrection de juin 1953 en Allemagne de l’Est
                L’Internationale
                Internationale communiste
                Internationale communiste ouvrière
                J

                Jdanovisme artistique
                Juche
                K

                Kolkhoze
                Kominform
                L

                Laogai
                Léninisme
                Ligue des communistes
                Le Livre noir du communisme
                Longue Marche
                Lutte des classes
                Luxemburgisme
                Lyssenkisme
                M

                Maoïsme
                Mao-spontex
                Marxisme
                Marxisme-léninisme
                Matérialisme historique
                Matérialisme dialectique
                Mode de production
                Mouvement autonome
                Mouvement communiste international
                Mouvement ouvrier
                Moyens de production
                Mur de Berlin
                N

                National-bolchévisme
                Nationalisation
                Néo-stalinisme
                Nouvelle Détente
                O

                Opéraïsme
                Opposition communiste internationale
                P

                Pacte de Varsovie
                Partis communistes dans le monde
                Perestroïka
                Phase supérieure de la société communiste
                Planification économique
                Post-communisme
                Printemps de Prague
                Procès de Moscou
                Procès de Prague
                Procès des seize
                Propriété
                Propriété collective
                Q

                Quatrième Internationale
                R

                Rapports de production
                Réalisme socialiste soviétique
                Révolte de Kronstadt
                Révolte de Tambov
                Révolution
                Révolution communiste
                Révolution cubaine
                Révolution culturelle
                Révolution de Velours
                Révolution d’Octobre
                Révolution mondiale
                Révolution roumaine de 1989
                Révolution russe
                Rock communiste
                Rupture Tito-Staline
                S

                Le Siècle des communismes
                Social-démocratie
                Socialisation des biens
                Socialisme
                Socialisme à visage humain
                Socialisme d’État
                Socialisme scientifique
                Société sans classes
                Soulèvement de Poznań en 1956
                Soviet
                Stalinisme
                Syndicalisme
                T

                Terreur rouge (Espagne)
                Terreur rouge (Russie)
                Théoriciens du communisme
                Titisme
                Totalitarisme
                Troisième camp
                Trotskisme
                U

                Ultragauche
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                Liens externes
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                Notices d’autorité : BnF (données)LCCNGNDJaponEspagneIsraëlTchéquieLettonie
                Archives Internet des anarchistes sur le communisme [archive]
                L’archive Internet des marxistes [archive]
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                (la + fr) Sénèque, De la Clémence, I, III, 2 (lire en ligne [archive])
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                Jean-Luc Domenach, « 36 millions de morts [archive] », sur histoire.presse.fr, 1er septembre 2012 « Mais les autorités chinoises ont tout fait pour cacher la vérité et c’est lentement que les bouches se sont déliées. A l’étranger, deux livres ont joué un rôle important : d’abord celui de Jasper Becker qui a fait voir l’immensité du drame et, surtout, celui de Frank Dikotter qui l’a pour la première fois analysé, avec une remarquable lucidité. »
                Ce point amène Hannah Arendt à classer la Chine de Mao dans la catégorie des dictatures et non dans celle des régimes totalitaires. Cf Hannah Arendt, Le Système totalitaire, Seuil, 1972, p. 10-12
                Courtois 2002, p. 34-35
                Ducoulombier 2011, p. 163-168
                Nicolas Werth, L’historiographie de l’U.R.S.S. dans la période post-communiste [archive], Revue d’études comparatives Est-Ouest, Année 1999, Volume 30, Numéro 30-1
                Thierry Wolton, Une histoire mondiale du communisme, Grasset, 14 octobre 2015, 1136 p. (ISBN 9782246732211)
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                • #55079 Répondre
                  JÔrage (aka deleatur)
                  Invité

                  FuckingFreeStyle : encore !!
                  Ugh !

                  • #55085 Répondre
                    deleatur
                    Invité

                    bah non, là il n’y a que toi et moi donc ça ne vaut pas la peine de me faire chier à faire des copier coller.

            • #54843 Répondre
              Malice
              Invité

              Les tronches dessinées par Fmurr étaient tellement expressives…Je me souviens d’une case où une brebis, ayant confondu les gestes du berger sur avec des caresses, glapit :  » je croyais qu’il m’aimait bien…Mais en fait il TATAIT MA LAINE!! »
              Et le bélier rendu dingue par le pouvoir de ses cornes qui finit par faire sauter en l’air une statue de bouddha ou un truc dans le genre…

    • #54631 Répondre
      SHB
      Invité

      Titouan, j’ai trouvé un passage un peu plus punk que le dernier qui traduit bien la situation de catherine en plein désarroi dans sa situation de député.
      .
      « On pense que l’émotion vient à cause de quelque chose, mais la plupart du temps, elle est plutôt comme une source d’eau fraîche qui arrive enfin à jaillir du ventre jusqu’à nos pensées après une longue stagnation de l’autre côté d’un canal obstrué. Si ce dernier était ouvert en permanence, ce que la vie goûterait bon. J’aimerais bien continuer à observer doucement ce qui fait que le canal se ferme et ce qui fait qu’il s’ouvre. Quelles sont les conditions qui nous rendent disponibles à la poésie? Je sais déjà qu’il y a la lenteur. Qu’y a-t-il d’autre ? J,ai hâte de redevenir une artiste, de recommencer à me pencher là-dessus avec tout le sérieux appliqué des artisans. J’aurais tant aimé pouvoir le faire librement en tant que député, puisque c’est ce dont nous avons le plus besoin politiquement : désobstruer les canaux, laisser les sources d’eau converger en de grandes rivières impétueuses ».
      .
      Catherine Dorion, Les têtes brulées. Carnets d’espoir punk, p. 325-326

      • #54635 Répondre
        Titouan R
        Invité

        Ce nouvel extrait ne me déplaît pas, sauf la fin, frappée d’une étonnante cécité (étonnante au regard de ce qu’elle écrivait dans Les luttes fécondes – cf mes messages plus haut) : qu’elle estime qu’une députée fasse de la Politique (au sens noblement ranciérien) est curieux.
        Mais, prise dans les jeux de partis, elle s’est convaincue être de plain-pied en politique, quand elle s’en éloignait

    • #54633 Répondre
      SHB
      Invité

      Pour le côté idéaliste, je pense que çà tient d’abord à sa situation sociale. Catherine est issue de la petite bourgeoisie (fille d’avocat et petite fille de juge à la cour supérieure du Canada) et ça se voit notamment lorsqu’elle ne conçoit pas avec assez de consistance le réel de la situation sociale des gens tout simplement parce qu’elle ne l’a jamais vécue.

    • #54634 Répondre
      SHB
      Invité

      Son côté punk est à la foi plein d’espoir et en même temps exaspérant dans sa candeur, mais c’est aussi ce qui fait son charme littéraire je trouves

      • #54637 Répondre
        Titouan R
        Invité

        Peux-tu étayer « son côté punk » ?
        Elle me paraît parfois par trop sérieuse pour prétendre l’être

        • #54640 Répondre
          SHB
          Invité

          Son côté artistique un peu underground contre-culture anti-élitiste + son apparence + son aversion pour le pouvoir et les enjeux de domination, etc….

          • #54665 Répondre
            SHB
            Invité

            francois disait qu’un punk n’est pas énervé contre le pouvoir car il n’en attend rien.
            .
            Catherine dit : j’espère qu’au milieu de leurs journées qui passent comme des TGV chargés à ras bord, ils ont encore le temps, par moments, de renouer avec le désir.
            .
            Y’a quand même une belle fibre punk dans cette phrase

            • #54712 Répondre
              Titouan R
              Invité

              Merci SHB

              Je note quand même qu’elle n’attendait rien du pouvoir mais le fait d’être députée aurait déçu ses attentes. Cherchez l’erreur.

              • #54720 Répondre
                SHB
                Invité

                Ne sommes nous pas tous fait de contradictions mdrr

                • #54732 Répondre
                  françois bégaudeau
                  Invité

                  Si le programme politique est de « désobstruer les canaux, laisser les sources d’eau converger en de grandes rivières impétueuses », libre à moi de donner à cette abstraction un contenu comme : désobstruer les canaux du racisme, laisser les sources d’eau identitaires converger en grandes rivières impétueuses nationalistes.
                  En somme son programme on dirait du Delphine Horvilleur

                  • #54797 Répondre
                    Titouan R
                    Invité

                    Rire

                    Accord avec toi quant au fait que la promotion du désir est insuffisante. On peut profondément désirer l’ordre par exemple.
                    Sans doute mets-tu le point sur ma gêne, discutée plus haut, quant à la lecture de son autre bouquin.

                  • #54814 Répondre
                    deleatur
                    Invité

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                      Communisme après 1989
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                      Notes et références
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                      Histoire du communisme

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                      Pour un article plus général, voir Communisme.

                      Karl Marx, théoricien du communisme.
                      L’Histoire du communisme recouvre l’ensemble des évolutions de ce courant d’idées et, par extension, celle des mouvances et des régimes politiques qui s’en sont réclamés. Le communisme se développe principalement au xxe siècle, dont il constitue l’une des principales forces politiques1 : à son apogée, durant la seconde moitié du siècle, un tiers de l’humanité vit sous un régime communiste2.

                      Le concept d’une société égalitaire où la propriété privée serait abolie existe de très longue date dans la pensée utopiste : c’est à partir de la fin du xviiie siècle qu’il commence à être désigné par le mot communisme. Au début du xixe siècle, l’idée de communisme devient une composante du socialisme : le terme est notamment revendiqué par Karl Marx et Friedrich Engels, qui publient en 1848 le Manifeste du parti communiste. Le marxisme, courant de pensée dérivé des œuvres de Marx et Engels, acquiert au cours du xixe siècle une importance essentielle au sein de la mouvance socialiste ; quant au mot communisme, qui ne désigne pas alors un courant d’idées distinct, il continue de faire partie des vocabulaires socialiste et anarchiste, mais tombe en relative désuétude3.

                      Le terme communisme revient en usage au xxe siècle, mais son emploi change alors radicalement, car en 1917, les bolcheviks, dont Lénine est le principal dirigeant et idéologue, prennent le pouvoir en Russie. L’année suivante, ils prennent le nom de Parti communiste ; l’Internationale communiste est constituée en 1919 et la mouvance socialiste se divise à l’échelle mondiale entre partisans et adversaires du nouveau régime russe4. Si des tendances opposées, comme la gauche communiste et plus tard le trotskisme, peuvent également se réclamer du communisme, l’Union des républiques socialistes soviétiques domine la mouvance de manière incontestée. Après la mort de Lénine, Joseph Staline s’impose comme le dirigeant de l’URSS et de l’Internationale communiste face à Léon Trotsky, achevant de mettre en place un régime politique particulièrement répressif et meurtrier. Le fonctionnement de l’URSS a par la suite servi de modèle aux autres régimes communistes, se caractérisant par une mainmise des partis communistes locaux sur le pouvoir politique, une économie étatisée, la présence massive de la police politique dans la société, et la surveillance des activités des citoyens5.

                      Après la Seconde Guerre mondiale, lors de laquelle laquelle l’URSS a contribué plus que tout autre pays allié à la défaite du nazisme, le communisme sort renforcé et une partie des pays européens, occupés militairement par l’URSS, deviennent des États communistes à parti unique et constituent le bloc de l’Est. En Asie, la république populaire de Chine est proclamée en 1949, après la victoire militaire du Parti communiste chinois dirigé par Mao Zedong. La guerre froide oppose durant plusieurs décennies les pays communistes — eux-mêmes progressivement divisés entre eux — au « monde libre » dont les États-Unis constituent la superpuissance dominante, rivale de l’URSS. Dans plusieurs démocraties européennes, comme la France et l’Italie, les communistes constituent une force électorale de premier plan et tiennent un rôle important dans la vie intellectuelle et culturelle. La mort de Staline et la déstalinisation qui s’ensuit à partir de 1956 amènent à révéler une partie des crimes du régime soviétique, altérant l’image de la mouvance communiste. Refusant la déstalinisation, la Chine de Mao rompt avec l’URSS, mais reste isolée. L’Union soviétique use ensuite de sa puissance militaire et politique pour empêcher toute réforme conséquente du monde communiste.

                      De nouveaux régimes communistes apparaissent aux Amériques (Cuba), en Asie et en Afrique. La pratique dictatoriale des États communistes — dont les exemples les plus célèbres sont, en Europe, l’écrasement de l’insurrection de Budapest, la construction du mur de Berlin, et la répression du Printemps de Prague — contribue cependant à faire perdre au modèle soviétique une large part de son attrait. La Chine maoïste subit elle aussi des désastres lors du Grand Bond en avant, puis de la révolution culturelle. Par ailleurs, le communisme continue d’être revendiquée par une partie de l’extrême gauche, qui cherche des formes alternatives au modèle soviétique. La sclérose économique et politique des pays communistes leur pose des problèmes croissants6 : à partir de 1986, un vaste mouvement de réformes, connu sous le nom de perestroïka, tente de remédier à la situation. Cette libéralisation politique s’avère cependant insuffisante pour sauver le bloc de l’Est, et débouche au contraire sur l’effondrement des régimes communistes européens. L’URSS elle-même est dissoute à la fin de 1991. De nombreux partis communistes, ainsi que plusieurs régimes se réclamant de cette idéologie, continuent cependant d’exister. La république populaire de Chine, convertie à l’économie de marché mais toujours gouvernée par un parti formellement communiste, tient un rôle de premier plan sur la scène politique internationale et dans l’économie mondiale.

                      Origines du communisme
                      Origines du courant d’idées
                      Pyramid of Capitalist System
                      Pyramid of Capitalist System, début du xxe siècle.
                      L’idée d’une société égalitaire et idéalement harmonieuse, fondée sur l’égalité absolue — ou sur certains degrés d’égalité — entre êtres humains, est très ancienne : elle est largement antérieure, aussi bien à l’apparition de la mouvance politique communiste qu’au mot « communisme » lui-même. En dehors des écoles de pensée occidentales, l’idéal d’une société fraternelle se retrouve aussi bien dans le confucianisme — tout particulièrement chez Mencius — que dans le taoïsme, le bouddhisme, ou certains courants de pensée de l’islam. Ces idéaux, qui inspirent des mouvements égalitaristes plus tardifs comme celui de la révolte des Taiping, peuvent être considérés comme constituant, en Orient, des ancêtres lointains et indirects du socialisme7. C’est néanmoins en Occident que se développent des précurseurs plus directs de la pensée égalitariste et de l’idée d’abolition de la propriété. Sous la Grèce antique, Sparte aurait offert un modèle de société pratiquant une forme de « communisme » : selon Plutarque, le législateur Lycurgue aurait résolu à Sparte le problème de l’inégalité foncière en amenant ses concitoyens à mettre leurs terres en commun et à en opérer la redistribution. Cette communauté intégrale des biens aurait uniquement concerné les citoyens spartiates de plein droit, c’est-à-dire l’élite de la cité : sa réalité n’est en outre pas certaine8. Le mythe de l’âge d’or tient ensuite un rôle important dans les constructions théoriques de l’école classique et hellénistique9. Platon imagine, dans La République, une cité idéale, divisée en trois classes : les travailleurs, les guerriers et les dirigeants. Parmi les dirigeants — l’élite de la cité — serait appliquée la mise en commun totale des biens, y compris celle des femmes et des enfants. On ignore cependant si Platon jugeait applicable cette idée utopique : dans Les Lois, il revient à un égalitarisme foncier rappelant davantage celui de Sparte, mais sous une forme plus souple10.

                      Thomas More.
                      La doctrine chrétienne met également l’accent sur le partage des biens matériels11 : au fil des siècles, la notion d’une société égalitaire où la propriété privée — censée être la source de tous les vices — n’existerait pas, revient autant dans les travaux de penseurs chrétiens réformateurs que dans certaines hérésies, notamment sous la Renaissance dans des courants issus de l’anabaptisme. Des communautés établies en Moravie, dans la mouvance des Frères Moraves, pratiquent la fraternité communautaire et ne possèdent rien en propre12. Durant la guerre des Paysans allemands, le prêtre itinérant Thomas Münzer, idéologue millénariste, lève une armée de paysans et prône la constitution de « communautés de saints » où tout serait partagé. Défait militairement, il est exécuté en 152513. Le millénarisme égalitaire réapparaît durant la décennie suivante, avec le mouvement anabaptiste conduit par Jan Matthijs, puis par son disciple Jean de Leyde. Inspirés par les idées de Münzer, les anabaptistes animent à Münster, de 1534 jusqu’à leur écrasement en 1536, un régime théocratique et égalitariste, fondé sur communauté universelle des biens et des personnes et comprenant la pratique de la polygamie14.

                      Sur le plan des idées, le courant de pensée utopiste, qui se développe à partir de la Renaissance, exprime une critique sociale par le biais de la description de sociétés fictives, idéales et harmonieuses, où l’égalité parfaite aurait généralement été réalisée par la disparition de la notion de propriété. Le philosophe et théologien Thomas More signe en 1516 le livre Utopia, qui constitue le modèle du genre en décrivant une île où règneraient l’harmonie sociale et la communauté des biens matériels. Le moine Tommaso Campanella publie en 1602 La Cité du Soleil, ouvrage décrivant une cité idéale fondée sur l’égalité universelle, où la propriété n’existerait pas et où la famille serait remplacée par un système d’éducation communautaire. Les ouvrages de More et de Campanella, fondateurs du courant utopiste, s’inspirent nettement de La République de Platon15,16,17,11. L’imaginaire utopique continue par la suite de nourrir une critique radicale de la propriété privée, présente à des degrés divers dans les œuvres d’auteurs des Lumières : en France, le curé Meslier, Morelly et Dom Deschamps posent une partie des principes et idéaux d’égalité et d’harmonie sociale, repris par la suite par le socialisme et par le communisme18. En Grande-Bretagne, William Godwin, dont les idées sont empreintes d’un ascétisme à la fois puritain et individualiste jette les bases d’une forme de « communisme anarchiste » en prônant une organisation sociale sans État ni gouvernement19.

                      Gracchus Babeuf.
                      En France sous le Directoire, Gracchus Babeuf mène en 1796 la conjuration des Égaux : sa pensée, héritière directe de la Révolution française, est particulièrement proche du communisme au sens contemporain du terme20. Pour l’historien Michel Winock, « Babeuf et le babouvisme offrent le premier exemple de communisme appliqué, à la fois comme idéologie et comme action révolutionnaire ». Sur le plan idéologique, Babeuf préconise une société fondée sur l’égalité de fait, l’administration commune et l’abolition de la propriété particulière. Sur le plan organisationnel, il articule ses aspirations à une pratique révolutionnaire de type nouveau, celle de l’organisation d’un coup de force par un parti clandestin. La préparation de l’insurrection est ainsi confiée par les babouvistes à un état-major secret, la « révolution communiste » devant se faire par la dictature d’une minorité. Pour Winock, la méthode de Babeuf annonce celles de Blanqui et de Lénine ; de manière plus générale, il voit dans la Révolution française la prémisse de plusieurs éléments du socialisme et du communisme, sur le plan des idées comme à celui de la pratique : pour ce qui est de l’exercice du pouvoir, avec le gouvernement révolutionnaire et les mesures d’exception du Comité de salut public que sont la Terreur et l’instauration d’une dictature « provisoire » en raison des circonstances ; pour ce qui est de l’usage du contre-pouvoir avec la pression « populaire » exercée par les sans-culottes ; Babeuf amenant quant à lui, fût-ce au niveau théorique, une technique de la prise du pouvoir4,21,22.

                      Philippe Buonarroti, compagnon de Babeuf, s’emploie dans les décennies suivantes à entretenir et diffuser les idées babouvistes. La doctrine et la pratique politique de Babeuf constituent une origine directe de la notion contemporaine de « communisme », l’égalitarisme, la propriété commune et la redistribution des richesses étant alliés à l’usage de tactiques militantes et révolutionnaires pour prendre le pouvoir23.

                      Indépendamment du courant d’idées européen, le xixe siècle voit se dérouler, en Chine, la révolte des Taiping, mouvement fondé sur un mélange de pensée chinoise et de christianisme hétérodoxe, qui prône l’établissement d’une société théocratique strictement égalitaire (l’égalitarisme taiping se révélant très théorique en ce qui concerne les dirigeants du mouvement). Les Taiping sont plus tard récupérés par diverses écoles de pensée chinoises, dont les communistes, qui les présentent comme des précurseurs24.

                      Formation du terme
                      Le terme « communisme » vient du latin communis formé du préfixe com- signifiant « avec » et d’une racine dérivée du substantif munus renvoyant au « devoir », à l’« office », à l’« emploi », mais pouvant aussi signifier la « fonction » ou la « tâche ». Ce substantif est lui-même issu d’une racine indo-européenne mei signifiant « changer », « aller », « échanger » et dont les dérivés (monnaie, municipalité, immunité, etc.) se réfèrent aux échanges de biens et services dans une société selon les lois et les règles établies. À cette racine préfixée s’adjoint le suffixe « -isme » désignant une « doctrine »25.

                      Le mot communiste est antérieur à celui de communisme. Il apparaît dès le xiie siècle et désigne alors le membre d’une communauté de mainmorte, forme de propriété féodale reposant sur le servage26. S’il ne renvoie pas alors à la notion de communauté de biens, ce sens est pris en charge par plusieurs termes connexes. Communelli au xiiie siècle, puis Communicantes au xvie siècle « situent très exactement les origines théoriques des doctrines communautaires anciennes »26. Ils font référence aux membres de sectes chrétiennes qui mettaient en commun une partie, voire la totalité, de leurs biens. En 1569, un pamphlet polonais faisant état de luttes internes entre anabaptistes et frères moraves, utilise le terme de communista en lui donnant le sens de partisan de la communauté des biens. Cet usage est repris au début du xviie siècle dans plusieurs textes néerlandais, puis disparaît complètement après 1650. Ces emplois sporadiques révèlent que les dérivés de commun et de communauté impliquaient de longue date la notion moderne de communisme, sans que cette acception parvienne à s’implanter durablement avant le xixe siècle27.

                      Au cours de la seconde moitié du xviiie siècle, le terme communista est introduit dans deux langues vernaculaires : le français et l’italien. Un traité de Victor de Mirabeau emploie en 1766 communiste dans son sens médiéval de « membre d’une communauté de mainmorte »28. À la fin des années 1770, son équivalent italien, communisti, désigne l’habitant d’une commune rurale28. Selon l’historien Jacques Grandjonc, le terme semble avoir connu une certaine fortune dans l’aire géographique Provence-Alpes-Toscane. Tout au long du xixe siècle, il y est mobilisé pour caractériser de nombreux statuts liés à la vie en communauté : député, copropriétaire, détenteur de biens communaux etc28.

                      Restif de la Bretonne rattache le mot communiste à l’idéologie de Gracchus Babeuf.
                      L’écrivain Restif de la Bretonne semble avoir joué un rôle décisif dans l’évolution sémantique du concept. En 1785, il publie la lettre d’un propriétaire terrien et philosophe provençal, Victor d’Hupay, qui se déclare « communiste »28. D’Hupay est l’auteur du livre Projet de communauté philosophe (1777), qui décrit un idéal de vie en collectivité29 : il y reprend plusieurs conceptions platoniciennes et se dit favorable à une éducation « communautaire », détachée au moins partiellement du cercle familial. L’idéal philosophique de d’Hupay demeure assez imprécis, mais « la leçon de langage n’a pas été perdue pour Restif »30. Écrit et publié en 1795, le livre de Restif Monsieur Nicolas multiplie les occurrences de communiste et crée le terme français de communisme. Les deux mots se rapportent à une idéologie politique précise : le babouvisme, soit la pensée de Gracchus Babeuf30.

                      Le terme allemand Kommunismus serait peut-être antérieur. En novembre 1790, le poète Friedrich Hölderlin rédige un court essai intitulé Du communisme des esprits (Communismus der Geister), à la suite d’une conversation avec le philosophe Georg Wilhelm Friedrich Hegel31. L’authenticité de cet essai a été discutée, même si l’orthographe employée (un C pour Communismus) plaide en faveur d’une datation antérieure au xixe siècle32. La notion de communisme est employée dans un sens assez christianisant : « communauté de tous les esprits qui vivent dans une même foi, dans un même monde, parce que cette foi et ce monde expriment un même « esprit » : une communauté du divers impliquée dans l’identité du tout »31. Ce communisme spirituel possède sans doute certaines implications matérielles. À plusieurs reprises, Hölderlin s’est déclaré favorable à une mise en commun des biens. Dans son roman épistolaire Hyperion, il décrit le futur État libre sous le prisme de la maxime suivante : « Tout pour tous et chacun pour tous »33,34. Au cours de la décennie 1790, Kommunismus semble avoir continué de circuler. Un procès-verbal autrichien rend ainsi compte des positions d’un jacobin viennois, Andreas Riedel, qui souligne que, « si le terme existait », il qualifierait sa doctrine de Kommunismus30.

                      À peine formalisés, les mots communiste, communisme et Kommunismus disparaissent. Le Consulat, l’Empire et la Restauration « vont voir affleurer d’autres intérêts, d’autres vocables »30. En 1827, le journal britannique Co-operative Magazine qualifie le socialisme de Robert Owen de système « social, coopératif et communioniste »35. Les deux termes ne réapparaissent cependant vraiment qu’en 1839. Héritière du babouvisme, la Société secrète des travailleurs égalitaires rattache communiste à la notion de prolétaire révolutionnaire30. Le 1er juillet 1840 se tient à Belleville un « banquet communiste », animé par Richard Lahautière et qui attire environ 1200 participants, en majorité des ouvriers36 ; l’événement contribue à la diffusion du terme dans la presse française et internationale30. John Goodwyn Barmby, correspondant de la revue socialiste anglaise New Moral World, forge communist et communism, rapidement repris dans la presse britannique37. L’Allgemeine Zeitung d’Augsburg traduit les comptes-rendus parisiens du banquet en réactualisant Kommunist. Kommunism n’est réintroduit dans un texte écrit allemand qu’en 1841, même si le terme était déjà oralement employé dans la Ligue des justes l’année précédente37. Dans les années 1840, le substantif communauté est en compétition dans l’usage avec le terme abstrait communisme. En revanche, l’adjectif communiste semble avoir rapidement supplanté le terme alternatif de communautaire. En 1845, Engels parle encore des communistes comme du « parti de la communauté » (Gemeinschaft Partei) ; Proudhon parle indifféremment des « communautaires », des « partisans de la communauté », des « communistes » ou du « communisme », visant généralement les partisans de Cabet mais également, à l’occasion, les « communistes allemands », c’est-à-dire ceux de Marx38.

                      Communisme dans les premières années du mouvement socialiste
                      Naissance du socialisme
                      Article détaillé : Socialisme.

                      Le drapeau rouge, utilisé comme symbole du mouvement ouvrier à partir du xixe siècle et repris par les mouvements socialistes, puis communistes.

                      Gravure représentant la communauté de New Harmony (Indiana, États-Unis).
                      Au début du xixe siècle, la révolution industrielle en Europe et les bouleversements qui l’accompagnent entraînent, tout d’abord en France et au Royaume-Uni, le développement des idées socialistes. Ce courant anticapitaliste, qui vise à résoudre la question sociale en améliorant la condition de la classe ouvrière, se pose progressivement en expression politique du mouvement ouvrier. Le vocable de communisme, que certains auteurs et militants préfèrent d’ailleurs à celui de « socialisme », devient partie intégrante du courant dit du « socialisme utopique » (entendu comme socialisme pré-marxiste) qui envisage une réorganisation complète de la société afin de promouvoir l’égalité entre les individus39. L’entrepreneur et philosophe britannique Robert Owen préconise, pour résoudre les problèmes nés de l’individualisme capitaliste, une nouvelle organisation de la société via la constitution de communautés — des « villages de coopération » de 500 à 2 000 personnes, formés de groupes égalitaires d’ouvriers et de cultivateurs organisant leur auto-suffisance sur le modèle coopératif. Dans les années 1820, Owen fonde plusieurs communautés de ce type, dont la plus célèbre est celle de New Harmony, aux États-Unis. L’échec de ces projets n’empêche pas leur instigateur de connaître une grande renommée : jusqu’aux années 1840, l’« owenisme » compte de nombreux disciples40,41.

                      Les questions du travail et de la propriété privée inspirent à de nombreux penseurs de la famille socialiste des écrits radicaux. Charles Fourier — qui ne se présente pas lui-même comme communiste42 — préconise non pas la suppression de la propriété, mais sa réforme via l’organisation de la société en phalanstères fondés sur la libre association et l’harmonie. Pierre-Joseph Proudhon, tout en s’opposant lui aussi au courant communiste par hostilité à l’idée de communauté43, contribue à rendre célèbre le dicton « La propriété, c’est le vol » dans son ouvrage Qu’est-ce que la propriété ? (1840)44. Louis Blanc n’envisage pas la disparition de la propriété privée, mais sa généralisation par la coopération et l’association : dans son ouvrage Organisation du travail (1839), il prône une réorganisation du monde du travail au sein d’« ateliers sociaux » qui annoncent, comme par ailleurs les idées de Proudhon, les principes de l’autogestion45 ; Blanc utilise également l’adage « De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins » : cette formule également présente chez Cabet et censée représenter l’idéal d’une société socialiste ou communiste, connaît, sous diverses variantes, une grande fortune au temps du socialisme utopique ; elle sera ensuite reprise par Marx, ainsi que par des penseurs anarchistes comme Kropotkine46.

                      Au sein du mouvement socialiste, le terme de communistes tend à désigner un ensemble de tendances radicales, au point qu’Engels peut écrire en 1890 que « le socialisme signifiait en 1847 un mouvement bourgeois, le communisme un mouvement ouvrier ». L’appellation communistes distingue plus particulièrement les socialistes insistant sur la réalité de la lutte des classes et ne comptant pas sur la bonne volonté des classes dominantes pour parvenir à une autre organisation de la société. On retrouve des communistes dans le courant d’idées « néo-babouviste ». Les socialistes communistes tendent, en France, à se réunir au sein de sociétés secrètes et prennent part à des insurrections : certains connaissent la prison. Malgré un radicalisme commun, le mot recouvre, dans les années 1840, des courants d’idées assez divers au sein de la famille socialiste47. Babeuf demeure pour cette mouvance une figure mythique, mais la référence qui est faite à son œuvre et à son action demeure souvent superficielle : les divers théoriciens et militants qui se réclament de lui avec insistance tendent souvent, dans les faits, à se démarquer de ses idées48.

                      Blanquisme
                      Article connexe : Blanquisme.

                      Auguste Blanqui.
                      Auguste Blanqui, qui compte parmi les disciples de Babeuf, en a principalement retenu le principe de la prise du pouvoir par un coup de force48 : il participe à de nombreuses conspirations, ses multiples séjours en prison lui valant un statut légendaire dans les milieux révolutionnaires. Son nom donne naissance au courant du blanquisme, pour lequel la révolution doit être provoquée par un petit groupe organisé de militants qui donnerait l’impulsion au peuple49. Homme d’action plus que théoricien, Blanqui envisage une révolution violente, qui se traduirait par une dictature du prolétariat où le peuple serait armé au sein d’une milice nationale. Le passage progressif à une société communiste se ferait en diffusant l’éducation au sein du peuple et en luttant contre les religions, perçues comme des instruments d’oppression50.

                      C’est l’échec politique de Blanqui — dont la tentative d’insurrection, en 1839, vire au fiasco — qui tend à sonner le glas d’une certaine mythologie révolutionnaire. L’idée « communiste » est alors essentiellement reprise par des intellectuels, qui n’envisagent pas de la réaliser par une révolution violente ou par l’action clandestine48.

                      Socialisme utopique
                      Article connexe : Socialisme utopique.

                      Étienne Cabet.

                      Wilhelm Weitling.
                      Au début des années 1840, les « communistes » français visent non plus à prendre le pouvoir mais à éduquer le peuple en diffusant la doctrine par le biais de la propagande, et en proposant une étude de la société à visées « scientifiques » qui se baserait sur une « connaissance objective de la nature humaine »48. La tendance communiste la plus influente est alors, en France, celle de l’intellectuel chrétien Étienne Cabet, au point que la paternité du mot communisme a été attribuée à ce dernier51,52. Cabet, inspiré par More, Rousseau et Owen, publie en 1840 le livre Voyage en Icarie dans lequel il décrit une société idéale dans la tradition utopique de More ou de Campanella ; la même année, il publie la brochure Comment je suis communiste. Dans ses livres et dans son journal Le Populaire, il prône le passage progressif à une société égalitaire et de propriété commune, gouvernée par le biais de la démocratie directe : pour lui, tout véritable chrétien est forcément communiste car Jésus-Christ prescrit « la communauté »53. Dans les années suivantes, Cabet, qui a convaincu de nombreux adeptes, se lance aux États-Unis dans l’expérience de diverses communautés sur le modèle de l’Icarie49. L’expédition des « icariens », victimes d’une nature hostile et de leur mauvaise organisation, tourne cependant vite au désastre, et les diverses communautés inspirées des idées de Cabet disparaissent avec le temps54,48. D’autres expériences communautaires, à fondement purement religieux, existent par ailleurs à la même époque aux États-Unis, comme les colonies Amana fondées par des Allemands piétistes, ou les communautés Shakers. Ce courant de pensée et ces communautés religieuses refusant la propriété privée sont désignés sous l’expression générique de communisme chrétien55,56.

                      Un autre courant communiste que celui de Cabet, lié plus directement à la tradition révolutionnaire et à l’héritage babouviste, se retrouve en France chez des intellectuels comme Richard Lahautière, Théodore Dézamy, Jean-Jacques Pillot ou Albert Laponneraye. Les théoriciens ne se montrent pas forcément précis quant au mode de passage de la société capitaliste à la société communautaire49. Dézamy et Pillot, rejetant toute idée de coup d’État, s’emploient à faire connaître leurs idées via des initiatives comme le « banquet communiste » organisé à Belleville en 1840. L’éphémère journal L’Humanitaire tente également de diffuser en France les idées communistes, en prônant une « science sociale » qui serait « entièrement conforme à l’organisme humain ». Bien que leurs idées soient souvent divergentes, le point commun de la plupart de ces intellectuels communistes français est de viser la construction d’une nouvelle société, qui imiterait la solidarité naturelle du corps humain48.

                      Le courant communiste ne se limite pas aux seuls socialistes français : en Allemagne, les idées socialistes pénètrent avec un certain retard et touchent d’abord principalement les milieux intellectuels, influencés par les courants français. C’est à travers un ouvrage de Lorenz von Stein, Le socialisme et le communisme dans la France contemporaine (1842) que les Allemands acquièrent une connaissance approfondie des doctrines venues de l’étranger. Entretemps, divers courants ont fait leur apparition : en 1836, à Paris, des socialistes allemands en exil fondent, à l’initiative de Wilhelm Weitling, la Ligue des justes, qui compte des membres dans plusieurs pays (Suisse, Royaume-Uni…). Weitling prône un communisme empreint d’un mysticisme chrétien comparable à celui des anabaptistes du xvie siècle : croyant à une révolution sociale qui résulterait d’un mouvement de masse et détruirait la puissance de l’argent, il présente le prolétariat comme l’instrument désigné de l’affranchissement de l’humanité. Karl Schapper, l’un des membres de la Ligue, publie en 1838 l’ouvrage La Communauté des biens, dans lequel il décrit la fin de la propriété privée comme la condition de toute démocratie ; il anime également à Londres la Société communiste de formation ouvrière (Kommunisticher Arbeiterbildungsverein) qui constitue une foyer actif de militantisme socialiste. L’idéologie communiste ainsi diffusée demeure voisine de l’« icarisme » d’Étienne Cabet et compte sur la « raison » et la « discussion pacifique » pour faire triompher ses principes57.

                      Les idées socialistes s’enracinent notamment chez les intellectuels allemands à la faveur de la radicalisation du courant des jeunes hégéliens (ou hégéliens de gauche). Ces derniers, athées et matérialistes, réfutent notamment l’idée des hégéliens conservateurs selon laquelle la société prussienne représente un aboutissement de l’Histoire : pour les jeunes hégéliens, la société est au contraire appelée à évoluer et à se réformer jusqu’à parvenir à un degré d’organisation toujours plus juste et rationnel58. Moses Hess, futur penseur du sionisme, vise à transformer la méthode de Hegel en philosophie de l’action : il imagine en 1837 dans son Histoire sacrée de l’humanité un régime de fraternité morale et de communauté de biens qui serait une « nouvelle Jérusalem » où l’homme retrouverait sa vraie nature sur la base de l’altruisme. Pour Hess, le communisme est « la loi vitale de l’amour, transportée dans le domaine social »59.

                      Manifeste du parti communiste

                      Fac-similé de l’édition originale du Manifeste du parti communiste.
                      La Ligue des justes est reprise en main en 1846 par Joseph Maximilian Moll et Karl Schapper. La section londonienne de la Ligue la détourne du communisme « philosophique et sentimental » qui avait été le sien sous l’influence de Weitling. En juin 1847, la Ligue des justes prend le nom de Ligue des communistes, sous l’impulsion de Karl Marx et Friedrich Engels. Tout d’abord liée à la Société des saisons blanquiste, elle affiche d’emblée un credo internationaliste en substituant à sa précédente devise « Tous les hommes sont frères » le nouveau mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » ; en février 1848, Marx et Engels publient la « profession de foi » du mouvement, intitulée Manifeste du parti communiste. Si le Manifeste n’a pas dans l’immédiat une influence notable60, sa parution a, à moyen terme, de profondes conséquences sur le mouvement socialiste et sur la notion de communisme. Marx et Engels posent les bases d’une conception à visées scientifiques du socialisme et de l’analyse sociale en général, affirmant une orientation nettement révolutionnaire. Proches dans leur jeunesse des jeunes hégéliens, ils rejettent les conceptions chrétiennes du communisme, et prônent au contraire un athéisme militant61. Pour Marx et Engels, le communisme doit cesser d’être une construction abstraite, pour constituer au contraire « le mouvement réel qui abolit l’état actuel »48.

                      En 1848, dans le contexte du « Printemps des peuples », le mot « communisme » est devenu suffisamment connu pour que l’essayiste français Alfred Sudre publie, afin de dénoncer le courant d’idées dans son ensemble, l’ouvrage Histoire du communisme, ou réfutation historique des socialistes : y sont notamment englobés sous le vocable « communiste » Platon, Sparte, l’anabaptisme, Owen, Saint-Simon, Fourier et Proudhon. Il n’y est fait aucune mention de Marx62. L’année suivante, Adolphe Thiers publie la plaquette Du communisme, dans laquelle il attaque conjointement Marx et Proudhon63.

                      Communisme de Marx

                      Karl Marx et Friedrich Engels.
                      Karl Marx indique dans la préface de l’Introduction à la critique de l’économie politique qu’il s’est rallié aux doctrines socialistes et communistes vers 1842-1843. Collaborateur d’une gazette libérale, la Rheinische Zeitung, il effectue à cette époque une série de reportages, sur les délits forestiers en Moselle, qui le sensibilise aux questions sociales64. Parallèlement, la gazette diffuse « un écho affaibli, pour ainsi dire philosophique, du socialisme et du communisme français »65. En 1843, sa parution est suspendue par les autorités prussiennes. À la suite de cette censure, Marx radicalise ses positions. Il estime désormais que l’action politique ne suffit pas pour changer la société : il est nécessaire d’en passer par une restructuration complète des rapports économiques64.

                      Échaudé par la répression prussienne, Marx émigre en France en octobre 1843. Pendant son séjour parisien, il se familiarise avec les diverses idéologies et théories révolutionnaires qualifiées, parfois indistinctement, de socialiste ou de communiste. Témoignant de ces multiples influences, les Manuscrits de 1844, ou « Manuscrits de Paris », définissent le communisme comme une société de liberté complète66. Par contraste avec la démocratie libérale, la démocratie communiste repose sur un consensus permanent entre l’ensemble de ses membres : il n’y a ni représentants, ni élections périodiques67. Le pouvoir du peuple est constant. Par contraste avec l’économie capitaliste, l’économie communiste refuse la division du travail et permet à chaque individu d’exercer le métier qu’il souhaite à n’importe quel moment67. Ce premier communisme de Marx tranche avec le communisme plus radical des babouvistes. Il s’inscrit davantage dans un courant romantique et utopique marqué par le socialisme de Charles Fourier ou les conceptions de son ami Heinrich Heine67.

                      Par-delà ces emprunts, Marx développe une synthèse originale : son communisme est un communisme historique qui trouve une place définie dans l’évolution sociale de l’humanité. Il ne vise pas à remplacer le système capitaliste, mais à lui succéder, en accord avec la logique dialectique du développement économique68. Cette succession ne peut pas intervenir à n’importe quel moment : la société doit avoir atteint un stade où ses contradictions internes deviennent insurmontables. Concrètement, en détruisant et en assimilant les petites structures commerciales, l’industrialisation empêche l’émergence d’un marché stable : la surproduction devient systématique ; les conditions des masses s’égalisent et se retrouvent imbriquées dans un destin commun ; le prolétariat universel est prêt à faire sa révolution69. Dans la mesure où l’économie de marché représente un état antérieur au communisme, ses acquis et caractéristiques fondamentaux ne disparaîtront pas, mais seront absorbés dans une organisation supérieure69. Les méthodes de travail rationnelles mises au point par la bourgeoisie seront ainsi reprises et systématisées par le prolétariat. Le Manifeste du parti communiste de 1848 décrit ainsi une armée industrielle qui agit en concordance avec un plan commun69.

                      Schéma des différentes phases conduisant à l’établissement de la société communiste.
                      Ici se dessine l’une des principales contradictions du communisme de Marx, qui témoigne de la pluralité de ses influences originelles69. La description inactuelle de la société communiste dans les Manuscrits de 1844 décrit des rapports sociaux fondés sur des choix individuels toujours fluctuants. Inversement, le récit dynamique de la succession des infrastructures sociales établit une continuité entre les méthodes de production capitalistes et communistes, en particulier en ce qui a trait à la division du travail70. On voit ainsi se concilier deux ou trois approches différentes du communisme. L’historien David Priestland distingue ainsi un communisme romantique (fondé sur la cohabitation spontanée d’individus entièrement libres), un communisme radical (fondé sur la révolte du prolétariat) et un communisme moderniste (fondé sur une administration centralisée)70. Après l’échec des mouvements révolutionnaires de 1848, Marx et, plus particulièrement, son collaborateur Friedrich Engels tendent à privilégier l’approche moderniste. Assez marqués par la biologie darwinienne, ils cherchent à donner à leurs travaux une caution scientifique71. L’observation attentive des échanges économiques et sociaux et la déduction des lois de l’histoire prennent l’ascendant sur les spéculations romantiques. Le communisme conçu comme conséquence logique des déséquilibres du capitalisme est objectivé et rationalisé. Il s’agit désormais du produit d’une association entre des techniciens planificateurs et des exécutants72. Ce système n’est plus tant apprécié pour sa liberté que pour son efficacité, sa capacité à mettre un terme aux progrès et régressions erratiques de l’économie de marché71. À la fin de sa vie, Marx tente néanmoins de concilier les approches modernistes et romantiques en distinguant plusieurs stades internes au développement de la société communiste73. La dictature du prolétariat assure d’abord le renversement complet de la bourgeoisie et de ses institutions. S’ensuit une phase de bas-communisme (que les bolcheviques qualifieront de socialisme réel) qui correspond au communisme moderniste : des techniciens contrôlent rationnellement la production. Enfin, ce processus graduel s’achève par le haut-communisme, stade ultime où la société se perpétue sans aucune coercition ; devenu inutile, l’État se désagrège73.

                      En tant qu’objet historique, le communisme pose un problème d’un autre ordre : celui de sa réalisation. Marx élabore un schéma de succession assez précis : initialement la société féodale, puis la révolution libérale, la société bourgeoise, la dictature du prolétariat et enfin la société communiste. Toutefois, il ne donne aucune temporalité précise. Si l’ordre est immuable, ses diverses phases peuvent se moduler73. Pendant les révolutions de 1848, Marx s’interroge ainsi sur le cas de l’Allemagne. Autant la révolution communiste lui paraît imminente en France, autant la société allemande demeure archaïque : elle n’a pas encore fait sa révolution bourgeoise et reste dominée par des structures féodales74. Marx incite en conséquence les communistes allemands à se placer dans une double perspective : celle, prochaine, de la révolution bourgeoise et celle, lointaine, de la révolution communiste. Concrètement, le prolétariat doit faciliter l’avènement d’une démocratie parlementaire sans perdre de vue son propre destin74. À côté de ces accélérations, Marx admet également des raccourcis. En 1881, il affirme à la socialiste russe Vera Zassoulitch que les communautés agraires rendent possible une révolution communiste immédiate dans l’empire tsariste75. Généralement réticent à spéculer sur l’avenir, il laisse ainsi subsister plusieurs ambiguïtés et incertitudes dans son schéma historique. Celles-ci vont alimenter de multiples débats idéologiques à la fin du XIXe et au début du xxe siècle75.

                      Diffusion du socialisme et du marxisme
                      Articles connexes : Marxisme, Social-démocratie, Socialisme scientifique, Anarcho-communisme et Histoire de l’anarchisme.

                      Évolution des emplois de socialisme et de communisme dans le corpus Google Books. À partir des années 1850, communisme est marginalisé au profit de socialisme.
                      De la première à la deuxième Internationale

                      Le Capital, analyse du capitalisme par Karl Marx, ici dans l’édition originale allemande, parue en 1867, de son premier volume.

                      Commune de Paris, 1871.
                      L’échec du printemps des peuples n’entrave que temporairement le développement des mouvements socialistes et ouvriers et le contexte politique plus libéral des années 1860 favorise par la suite leur officialisation. Au cours du xixe siècle, le développement du mouvement socialiste accompagne, de manière plus ou moins étroite selon les pays, celui du syndicalisme en Europe. En 1864, plusieurs organisations socialistes européennes tentent de s’accorder au sein de l’Association internationale des travailleurs (ou Première Internationale). Ses statuts provisoires sont conçus et rédigés par Marx76 ; ce dernier ne parvient cependant pas à empêcher l’émergence de multiples clivages. Les syndicats anglais ne rompent pas leurs liens politiques avec le Parti libéral et défendent une approche pragmatique d’amélioration graduelle de la condition ouvrière76. Inversement, des anarchistes comme Mikhaïl Bakounine ou Pierre-Joseph Proudhon dénoncent les tendances autoritaires et les prétentions scientifiques du marxisme ; ils privilégient une forme de socialisme décentralisé qui exclut tout recours à une élite technocratique77. Aucune de ces tendances ne se qualifie alors de communiste : le terme tend à perdre sa connotation idéologique pour être remplacé par de nouveaux concepts comme la social-démocratie qui devient, dans une partie des pays européens, le synonyme de socialisme au sens de mouvement politique organisé77,78.

                      Couverture du livre Communisme et anarchie, de Pierre Kropotkine (1903).
                      Des membres de l’Internationale participent à la Commune de Paris : si la plupart d’entre eux ne sont pas des disciples de Marx, mais plutôt de Proudhon ou de Blanqui, Marx et Engels considèrent avec intérêt cette expérience de démocratie participative active. Marx parle de « gouvernement de la classe ouvrière », Engels écrivant pour sa part, en 1891, que la Commune était l’application de la dictature du prolétariat79,80,81,82. L’expérience de la Commune de Paris représente, dans l’imaginaire socialiste et, plus tard, communiste, un puissant souvenir historique et l’image d’une véritable tentative de gouvernement révolutionnaire : de nombreuses familles politiques revendiquent ensuite sa filiation83. Le soutien de Marx à la Commune, par son texte La Guerre civile en France, contribue également à l’époque à populariser la figure de ce dernier auprès d’un public élargi80 à l’époque même où l’Internationale commence à se disloquer, avec notamment la scission entre les partisans de Marx et les anarchistes conduits notamment par Mikhaïl Bakounine ; les anarchistes, opposés aux conceptions « autoritaires » de Marx (les marxistes étant considérés comme les champions d’une forme de « communisme étatique »84), se retrouvent par la suite chez les collectivistes libertaires (ou « anarcho-collectivistes ») disciples de Bakounine et les anarcho-communistes (ou « communistes libertaires ») inspirés par la pensée d’auteurs comme Pierre Kropotkine ou Errico Malatesta. L’anarcho-communisme, qui nie toute notion de propriété publique, déborde l’anarcho-collectivisme vers la fin des années 1870 : par la suite, après avoir parfois dégénéré dans l’exercice d’une violence gratuite via la forme terroriste de la « propagande par le fait », il évolue lui-même vers la pratique anarcho-syndicaliste. Ce n’est qu’en 1896 que les socialistes anarchistes sont définitivement exclus de l’Internationale ouvrière85,86. En Amérique latine, les idées socialistes libertaires se diffusent notamment à la fin du xixe siècle par l’intermédiaire de l’émigration européenne, surtout italienne — Malatesta, exilé en Argentine, y publie le journal bilingue La Question sociale — et des milieux anarcho-syndicalistes, en l’absence dans un premier temps d’organisations socialistes structurées. En 1878, au Mexique, un groupe d’anarcho-communistes crée un « Partido Comunista Mexicano » : un mouvement communautaire naît dans la vallée de San Martín Texmelucan, où des paysans se partagent les terres, jusqu’à ce que l’armée intervienne et écrase l’« émeute communiste »87.

                      La deuxième révolution industrielle qui s’amorce à la fin des années 1870 en Europe paraît confirmer les analyses et les prédictions de Marx : les industries deviennent de plus en plus importantes ; la condition ouvrière se généralise au détriment de la paysannerie et de l’artisanat ; les conflits sociaux et les inégalités économiques s’exacerbent88. Dans les dernières décennies du xixe siècle, la pensée de Marx donne naissance au marxisme, vaste courant d’idées marqué par le matérialisme (aux sens historique et dialectique du terme) et l’athéisme89, qui s’impose progressivement comme une idéologie de référence des mouvements socialistes, au détriment de celles de Proudhon ou Bakounine. Le degré d’influence du marxisme est inégal selon les pays mais en Allemagne et en Autriche (où naît au début du xxe siècle le courant dit de l’« austromarxisme »), de même qu’en Russie, il occupe une position dominante au sein de la famille de pensée socialiste90.

                      L’Allemagne récemment unifiée est le terrain privilégié de la diffusion théorique et politique du marxisme. Le Parti social-démocrate d’Allemagne (Sozialdemokratische Partei, ou SPD) naît initialement d’un compromis entre le « socialisme de la chaire », plutôt pragmatique, inspiré des conceptions de Ferdinand Lassalle et le socialisme ouvrier marxisant d’August Bebel. Ce compromis s’incarne dans le Programme de Gotha, qui est vivement critiqué par Marx et Engels. Toutefois, condamné à la clandestinité par la Loi contre les socialistes (Sozialistengesetz) de 1878, le Parti se radicalise : « l’idée de la lutte des classes gagne du terrain au détriment des conceptions lassalléennes »91. Cette radicalisation ne concerne pas que l’électorat. Formée en partie par Engels, la nouvelle élite intellectuelle du Parti se rallie ouvertement aux doctrines marxistes92. En 1891, la Loi contre les socialistes est abrogée en Allemagne. Elle n’est pas parvenue à enrayer l’essor du Parti qui représente désormais 20 % de l’électorat91. Afin de se restructurer, le Parti convoque un congrès à Erfurt. Le « programme d’Erfurt », qui en ressort, reprend tous les grands thèmes du Capital : l’aliénation du travail ouvrier, la lutte des classes, les contradictions insolubles du capitalisme bourgeois…93. Fortement liée aux syndicats qui se développent en Allemagne après la fin des lois d’exception et surtout le départ de Bismarck en 1890, la social-démocratie allemande, très puissante, constitue une véritable « contre-société ouvrière » et tend au monopole de la représentation du mouvement ouvrier en Allemagne94.

                      Les mouvements socialistes ne sont à nouveau fédérés qu’en 1889, lors de la fondation de l’Internationale ouvrière (ou Deuxième Internationale). Si le marxisme y est largement représenté, les nuances idéologiques et les dissensions tactiques sont nombreuses entre les partis95.

                      Querelle entre réformistes et révolutionnaires
                      Article connexe : Reformismusstreit.

                      Eduard Bernstein préconise la conversion au réformisme du mouvement socialiste.
                      Progressivement, de nouveaux clivages émergent au sein même du marxisme. L’un des principaux idéologues du SPD, Eduard Bernstein, développe une approche théorique nouvelle : le réformisme. Dans son optique, le marxisme est une science et, en tant que science, il doit se conformer aux données immédiates de l’observation socio-économiques96. Plusieurs prédictions du Capital ne se réalisent pas : la classe moyenne, en particulier, résiste à toute absorption par le prolétariat ou la bourgeoisie97. Ce renversement épistémologique a d’importantes conséquences politiques : le socialisme ou le communisme désignent désormais un processus plutôt qu’un état précis. Bernstein qualifie ainsi rétrospectivement de communistes plusieurs hommes politiques anglais du xviie siècle98. Pour Bernstein, le mouvement socialiste doit renoncer à l’idée de lutte des classes, cesser de se penser comme le parti du prolétariat en devenant un vaste parti démocratique qui représenterait également les classes moyennes, et proposer non plus une révolution mais simplement des réformes visant à une plus grande justice sociale. La diffusion de ce réformisme suscite au sein du SPD l’important débat dit de la « querelle réformiste » (Reformismusstreit) et entraîne par contre-coup l’avènement d’un anti-réformisme. En 1899, un congrès est organisé à Hanovre pour statuer sur l’orientation générale du Parti : l’option réformiste est rejetée par 216 voix contre 2199. Ce rejet massif des thèses « révisionnistes » dissimule un important clivage interne. La direction du Parti critique les théories de Bernstein sur un plan tactique, August Bebel et Karl Kautsky se faisant les champions de l’orthodoxie marxiste.

                      Le Programme Socialiste
                      Rosa Luxemburg, figure de la gauche du SPD, s’oppose elle aussi aux thèses de Bernstein ; elle partage cependant avec lui la critique du décalage entre discours révolutionnaire et pratique réformiste, et prône une revitalisation de la social-démocratie par l’« action de masse ». On voit ainsi émerger trois tendances qui se distinguent de plus en plus100.

                      En France, le socialisme émerge dans différents groupes, cercles, syndicats et derrière certains leaders, mais souffre longtemps, contrairement au socialisme allemand, d’un manque d’unité. Les partisans de Marx se retrouvent surtout dans le Parti ouvrier français, de Jules Guesde et Paul Lafargue (lui-même gendre de Marx). Le programme rédigé par Guesde obtient d’ailleurs l’imprimatur de Marx et Engels en personne101,102. La famille socialiste française ne s’unifie qu’en 1905, avec la création de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Solidement implanté sur le plan électoral, le socialisme français est fortement attaché aux principes républicains, et faiblement marxiste. Guesde s’est fait le diffuseur en France d’un marxisme dogmatique, sans grand effort de renouvellement théorique ; Jean Jaurès, quant à lui, a intégré des éléments de marxisme dans son discours mais se fait l’avocat d’un « évolutionnisme révolutionnaire » — soit d’une progression vers le socialisme comme achèvement des principes républicains — et rejette la vision marxiste de l’État103 ; si Jaurès se réclame du courant des « collectivistes » et des « communistes », au sens de partisans de la propriété collective des moyens de production, il fait dans ses idées une large place à l’individualisme et considère que si la nation doit être détentrice des moyens de production, elle doit déléguer ceux-ci à des coopératives et à des syndicats où l’initiative individuelle serait essentielle104.

                      Dans le reste de l’Europe, le mouvement socialiste — dit également social-démocrate ou travailliste — se développe également, mais à des degrés très divers selon les pays pour ce qui est de l’importance de la pensée marxiste en son sein et du degré d’alliance entre parti et syndicats. Dans plusieurs pays, l’évolution vers le réformisme est sensible à la veille de la Première Guerre mondiale, avec l’abandon de la ligne révolutionnaire et de la remise en cause du capitalisme, dont il n’est désormais question que de socialiser les profits. C’est notamment le cas en Scandinavie, mais aussi en Allemagne où se développe néanmoins une aile d’extrême gauche incarnée par des personnalités comme Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht ou Clara Zetkin105. Rosa Luxemburg se distingue notamment en critiquant vivement l’évolution vers le réformisme de la social-démocratie allemande et prône un processus révolutionnaire que le prolétariat prendrait en main, partis et syndicats devant se contenter d’éclairer initialement les ouvriers sans prétendre ensuite les diriger106.

                      Contexte particulier de la Russie
                      Articles connexes : Bolcheviks, Révolution russe de 1905 et Parti ouvrier social-démocrate de Russie.
                      L’Empire russe se distingue du reste des monarchies européennes par une économie peu industrialisée, des structures sociales encore très archaïques dont les réformes — comme l’abolition tardive du servage en 1861 — échouent à gommer les profondes inégalités et un système de monarchie absolue imperméable à la pénétration des idées démocratiques. L’exode des populations rurales pauvres vers les zones urbaines aboutit à la formation d’une classe ouvrière vivant dans des conditions souvent très difficiles et ne bénéficiant, dans la seconde moitié du xixe siècle, d’aucune des avancées sociales des autres prolétariats européens107. Des mouvements socialistes apparaissent, comme les Narodniki, qui passent d’une aspiration au « retour à la terre » à de véritables actions révolutionnaires violentes108. Le mouvement socialiste se développe surtout chez les intellectuels, à travers les travaux d’auteurs comme Alexandre Herzen, Nikolaï Ogarev ou Nikolaï Tchernychevski dont le roman Que faire ? constitue une inspiration pour une génération de jeunes révolutionnaires. Les premières associations ouvrières, en Russie, naissent en 1875 et les aspirations du prolétariat ne rencontrent celles de l’intelligentsia socialiste que très progressivement. Dans certains milieux révolutionnaires se développe une forme de « nihilisme », dont Serge Netchaïev est l’un des représentants le plus célèbre. Des groupes passent au terrorisme, comme Narodnaïa Volia (« Volonté du Peuple ») qui assassine en 1881 le tsar Alexandre II109,110.

                      Le marxisme commence à se diffuser en Russie dans les années 1870 : en 1872 paraît la première traduction en russe du Capital, que la censure tsariste avait jugé trop difficile d’accès pour toucher un quelconque lectorat et poser le moindre problème. L’ouvrage rencontre au contraire un rapide succès dans les milieux intellectuels ; les révolutionnaires russes, dont les espoirs dans le monde paysan ont été déçus, tournent maintenant leurs regards vers la classe ouvrière. Marx lui-même suit désormais avec intérêt la progression de ses idées en Russie, pays qu’il considérait auparavant comme trop arriéré et peu industrialisé pour voir l’apparition d’une avant-garde révolutionnaire. Dans sa correspondance avec Vera Zassoulitch, il évoque le potentiel révolutionnaire des communautés agricoles russes. Gueorgui Plekhanov devient le principal diffuseur en Russie des théories inspirées de Marx : exilé à Genève, il fonde avec Pavel Axelrod et Vera Zassoulitch le groupe Libération du Travail, qui s’emploie à éditer en Russie des ouvrages marxistes. Le but de Plekhanov est alors de faire naître en Russie un mouvement marxiste comparable à celui qui existe déjà en Allemagne. À cette même époque, Vladimir Oulianov, admirateur de Tchernychevski puis de Plekhanov, commence à fréquenter les cercles révolutionnaires. Les militants marxistes en Russie font régulièrement l’objet d’arrestations, qui se traduisent souvent par des peines d’exil intérieur ; en mars 1898, le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) est formé lors d’un congrès clandestin à Minsk : la réunion ne réunit que neuf participants, qui sont ensuite, pour la plupart, rapidement arrêtés. De nombreux révolutionnaires russes sont alors exilés à travers toute l’Europe111,112 ; jusqu’en 1905, le mouvement socialiste russe est réduit à la clandestinité en Russie et doit s’organiser pour l’essentiel à l’étranger113.

                      Lénine en 1895.
                      En 1900, de retour d’une peine d’exil en Sibérie et installé à Munich, Vladimir Oulianov fonde le journal Iskra, imprimé à Leipzig pour être ensuite diffusé en Russie : différents intellectuels marxistes installés en Allemagne ou en Suisse (Gueorgui Plekhanov, Vera Zassoulitch, Pavel Axelrod, Julius Martov, Alexandre Potressov) collaborent à Iskra, qui fait figure de premier véritable « comité central » du Parti ouvrier social-démocrate de Russie114,115. En février 1902, Vladimir Oulianov, qui a pris le pseudonyme de « Lénine », publie le traité politique Que faire ? (au titre emprunté au roman de Tchernychevski) dans lequel, polémiquant avec les tendances réformistes du marxisme, il prône la prise du pouvoir via une stratégie révolutionnaire méticuleuse, mise en œuvre par un parti clandestin, strictement hiérarchisé et discipliné. Lénine insiste tout particulièrement sur la nécessité d’une organisation centralisée, où le centre de direction dirigerait avec précision les cellules locales de l’organisation, qui elles-mêmes guideraient les classes laborieuses. Cette conception prend par la suite le nom de centralisme démocratique116,117,118. À la fin 1902, Léon Bronstein, dit « Trotsky » rend visite aux différents membres du comité éditorial d’Iskra, en Suisse puis en Angleterre, et devient un temps proche de Lénine119.

                      Trotski en 1900.
                      Le POSDR gagne des militants mais il est très vite parcouru de profondes divisions. Lors du second congrès du Parti, tenu à Bruxelles à partir du mois de juillet 1903, les différentes factions s’opposent vivement. La motion de Lénine proposant une organisation stricte et centralisée du Parti est mise en minorité par celle, plus souple, de Martov. Mais le départ du congrès des délégués des courants du Bund et des « économistes » permettent ensuite à Lénine d’obtenir la majorité et d’affermir le contrôle de sa tendance sur le comité central et le journal du Parti. Cet épisode aboutit à ce que les partisans de Lénine soient désormais surnommés bolcheviks (« majoritaires ») et ceux de Martov mencheviks (« minoritaires »). Quelques mois plus tard, en vif conflit avec Martov, Lénine démissionne cependant de la rédaction du journal et de la direction du Parti ; l’Iskra repasse sous le contrôle des Mencheviks, dont Plekhanov se rapproche. Le POSDR bénéficie de relais et de militants en Russie mais la plupart de ses têtes pensantes se trouvent en exil, où le Parti, définitivement scindé, continue d’être parcouru par des conflits politiques et personnels incessants120,121. Trotski rompt ainsi avec Lénine et l’accuse en 1904 de ne pas préparer la dictature du prolétariat mais une dictature sur le prolétariat, où la volonté du Parti primerait sur celle des travailleurs122.

                      Lorsque l’agitation commence en Russie après le Dimanche rouge de janvier 1905, les dirigeants bolcheviks et mencheviks se trouvent toujours à l’étranger ; Lénine saisit l’occasion pour rétablir son autorité sur les bolcheviks en convoquant des réunions et en émettant des mots d’ordre afin de participer à la révolution123. Au troisième congrès du Parti, qui se tient à Londres au printemps 1905, il parvient à imposer ses idées et à assurer le contrôle des bolcheviks sur le POSDR. Il est cependant surpris par le déclenchement et l’ampleur de la révolution de 1905. À partir du mois de mai, des travailleurs et des soldats russes s’organisent en conseils (en russe : Soviets)124. Les émigrés commencent à rentrer en Russie pour participer à cette révolution spontanée : Trotski arrive en mars et devient en octobre le vice-président du Soviet de Saint-Pétersbourg. Lénine lui-même n’arrive qu’en novembre et prône la formation d’un gouvernement révolutionnaire provisoire des travailleurs. Cependant, après la publication par Nicolas II du Manifeste d’octobre, l’opposition se divise et la révolution s’éteint. En décembre, les membres du Soviet de Saint-Pétersbourg sont arrêtés ; les appels à l’insurrection lancés par les bolcheviks ne débouchent que sur l’écrasement du soulèvement ouvrier à Moscou125,126,127.

                      Entre 1906 et 1917, les révolutionnaires, dont les principaux chefs sont à nouveau contraints à l’exil, tentent de se réconcilier, de tirer les leçons de l’échec de 1905 et de définir de nouvelles stratégies. Trotsky, fort de son expérience au Soviet, théorise l’alliance entre le Parti et les conseils de travailleurs, le premier devant éduquer les seconds, mais leur laisser ensuite le pouvoir. Lénine, lui, s’en tient à sa conception du rôle dirigeant du Parti et théorise, dès cette époque, l’usage de la « terreur de masse » pour combattre les contre-révolutionnaires. Les bolcheviks assurent leur financement notamment par des activités illégales sur le sol russe, dans lesquelles s’illustre entre autres un militant géorgien, Joseph Djougachvili, connu sous les pseudonymes de « Koba », puis de « Staline »128,129. Les sociaux-démocrates participent cependant également à la vie politique légale, l’Empire russe tentant désormais de s’engager dans la voie du parlementarisme. Mencheviks et bolcheviks comptent des élus à la Douma d’État, ce qui entraîne de vifs débats au sein des bolcheviks130. Au sein de l’Internationale ouvrière, la division permanente du parti russe suscite l’inquiétude : Rosa Luxemburg et Karl Kautsky, notamment, s’opposent à la politique suivie par Lénine ; le Bureau socialiste international adopte une résolution condamnant les bolcheviks131.

                      Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, les sociaux-démocrates russes sont encore divisés sur la marche à suivre ; la Deuxième internationale, quant à elle, échoue totalement à définir une ligne commune face à l’approche du conflit, puis éclate de fait. Les partis socialistes de la plupart des pays européens — à quelques exceptions notables près, comme le Parti socialiste italien — adhérent à la politique belliciste de leurs gouvernements respectifs132. Lénine compte pour sa part sur une défaite russe qui pourrait favoriser la révolution. Il plaide, à la conférence de Zimmerwald qui réunit en 1915 les représentants des minorités socialistes opposées à la guerre, la rupture avec les « sociaux-patriotes » et la constitution d’une troisième Internationale. D’abord isolées, ses thèses gagnent du terrain à mesure que le conflit se prolonge. Cependant, si l’opposition à la guerre progresse chez les socialistes européens, la ligne de Lénine sur la transformation de la « guerre impérialiste » en « guerre civile » révolutionnaire demeure minoritaire133,134. En Russie même, les bolcheviks sont très affaiblis : responsables et militants sont régulièrement arrêtés par l’Okhrana, qui infiltre largement le mouvement. Les députés bolcheviks de la Douma et leurs assistants, parmi lesquels Lev Kamenev, sont arrêtés pour trahison et envoyés en déportation, où ils retrouvent les militants déjà arrêtés comme Staline et Ordjonikidze. L’organisation du Parti peine ensuite à se reconstituer135,136. En janvier 1917, les révolutionnaires russes apparaissent encore loin du pouvoir et Lénine exprime, lors d’un discours prononcé à Zurich à l’occasion du douzième anniversaire de la révolution de 1905, ses doutes quant à la possibilité, pour sa génération, de voir la révolution de son vivant135.

                      Révolution russe et naissance du mouvement communiste mondial
                      Prise du pouvoir par les bolcheviks en Russie
                      Article détaillé : Révolution russe.
                      Chute du tsarisme
                      Article détaillé : Révolution de Février.
                      La chute de l’Empire russe en 1917 apporte aux révolutionnaires marxistes une occasion inespérée de prendre le pouvoir. Les déboires militaires de la Russie sur le Front de l’Est et l’effondrement de l’économie du pays portent le coup de grâce à un régime tsariste politiquement discrédité. Au début du mois de mars (fin février selon le calendrier julien), une révolte populaire spontanée éclate dans la capitale Petrograd (Saint-Pétersbourg), déclenchant la révolution de Février, premier acte de la révolution russe. La troupe se mutine et fraternise avec les émeutiers. Des députés de la douma forment un comité destiné à assurer un gouvernement provisoire ; dans le même temps est formé le Soviet des députés ouvriers et des délégués des soldats de Petrograd, sur le modèle des conseils ayant existé durant la révolution de 1905. Nicolas II, dépassé par la situation, abdique le 15 mars (2 mars du calendrier julien). Si certains mencheviks et socialistes révolutionnaires ont participé à la révolution sans pour autant la diriger, les bolcheviks n’y ont jusqu’ici tenu aucun rôle137. Le gouvernement provisoire russe, issu de la chute du tsarisme et dirigé par Gueorgui Lvov puis par Alexandre Kerenski, temporise du fait de la guerre en cours : les réformes réclamées par la population, comme la redistribution des terres, sont repoussées en attendant la convocation d’une assemblée constituante. Il se trouve en outre presque immédiatement en situation de rivalité avec le Soviet de Petrograd, le pouvoir politique en Russie étant de fait en situation de dualité138,139.

                      Avec le concours matériel du haut commandement militaire allemand (ravi de faire pénétrer en Russie des fauteurs de trouble potentiels) Lénine et d’autres révolutionnaires exilés, comme Radek et Zinoviev, retournent sur le sol russe. En chemin, Lénine rédige un document connu ensuite sous le nom de Thèses d’avril, qu’il présente à son arrivée à la réunion des bolcheviks140,139. Sans appeler explicitement au renversement du gouvernement provisoire, il y préconise son remplacement par un cabinet socialiste, ainsi que la redistribution des terres aux paysans, l’arrêt de la guerre, l’auto-détermination des peuples et la transformation des Soviets, conseils élus de travailleurs, en organes de gouvernement141 ; il prône également « la création d’une Internationale révolutionnaire, d’une Internationale contre les social-chauvins et contre le « centre » ». Si Lénine préconise le transfert de tout le pouvoir aux Soviets, qu’il met en parallèle avec la Commune de Paris en tant que pouvoir venu « du bas », il conçoit le Soviet comme devant être pénétré par le Parti, qui en ferait l’expression de sa volonté. Les bolcheviks entretiennent l’agitation à renfort de slogans populistes et pacifistes comme « Pain, paix, liberté ! » ou « Tout le pouvoir aux Soviets immédiatement ! »142 ; ils prennent progressivement le contrôle des détachements armées de travailleurs qui constituent le bras armé des Soviets et qui reçoivent bientôt le nom de gardes rouges143. Une première tentative d’insurrection, lors des journées de juillet, tourne à la débâcle pour les bolcheviks, qui ne semblent pas avoir eu de plan réellement défini144 ; Lénine est contraint de se réfugier en Finlande. Les bolcheviks continuent cependant leur progression en son absence : profitant du mécontentement général face à la situation désastreuse du pays, ils gagnent des élus aux Soviets, aux comités d’usine et dans les syndicats. En août, la contre-offensive sur le front de l’Est décidée par Alexandre Kerenski tourne à la débâcle, discréditant plus avant le gouvernement provisoire145. Les bolcheviks poursuivent leur prise de contrôle des Soviets ; en septembre, Trotsky, désormais allié aux bolcheviks, est élu président du Soviet de Petrograd146. Durant son séjour en Finlande, Lénine rédige L’État et la Révolution, ouvrage dans lequel il théorise le passage du stade d’un État bourgeois à celui d’un « État prolétarien », qui, après une phrase de dictature du prolétariat provisoire, s’éteindra ensuite de lui-même pour aboutir à la phase du communisme ; il n’y aborde que furtivement la question de l’usage de la violence147. Lénine est hostile à la vision anarchiste de la suppression volontariste de l’État et prône au contraire un gouvernement prolétarien à l’organisation centralisée qui exercerait sa dictature à l’encontre de la bourgeoisie dans la période de lutte des classes qui précèdera l’établissement d’une société socialiste : dans son optique, la répression ne concernera qu’une minorité d’exploiteurs, dont la majorité des anciens exploités se chargera d’écraser la résistance148. Citant Engels qui utilisait le mot communiste pour distinguer son camp de ses adversaires « sociaux-démocrates », Lénine envisage au passage l’adoption du nom de communistes par les bolcheviks : « nous avons un parti véritable ; il se développe admirablement ; donc, ce nom absurde et barbare de « bolchevik » peut « passer », bien qu’il n’exprime absolument rien, sinon ce fait purement accidentel qu’au congrès de Bruxelles-Londres, en 1903, nous eûmes la majorité… […] peut-être hésiterais-je moi-même à proposer, comme je l’ai fait en avril, de changer la dénomination de notre Parti. Peut-être proposerais-je aux camarades un « compromis » : celui de nous appeler Parti communiste, tout en gardant, entre parenthèses, le mot « bolchéviks » »149.

                      Révolution d’Octobre
                      Article détaillé : Révolution d’Octobre.

                      Bolchevik, toile de Boris Koustodiev.
                      Au début du mois d’octobre, Lénine revient clandestinement en Russie pour plaider auprès des bolcheviks la nécessité d’une prise du pouvoir par la force, non seulement avant l’élection de l’assemblée constituante prévue en novembre, mais aussi avant que ne se réunisse le deuxième congrès panrusse des Soviets ; subordonner la prise de pouvoir à un vote du congrès risquerait en effet d’aboutir à la formation d’un gouvernement de coalition, ruinant les chances du parti bolchevik d’exercer le monopole du pouvoir150 ; il parvient à convaincre le comité central et l’insurrection est décidée. Trotski suscite de son côté la création d’un Comité militaire révolutionnaire du Soviet de Petrograd, officiellement présidé par un membre des socialistes-révolutionnaires de gauche mais contrôlé par une majorité de bolcheviks151. Dans la nuit du 24 au 25 octobre (7 novembre du calendrier grégorien), les troupes dépendant du Soviet de Petrograd s’emparent des bâtiments stratégiques de la capitale, dont le palais d’Hiver, siège du gouvernement : Kerenski doit prendre la fuite. Au matin du 25 octobre, Lénine proclame le renversement du gouvernement provisoire152,153. À Moscou, des combats ont lieu durant dix jours avant que les bolcheviks ne parviennent à prendre le contrôle de la ville144. À Petrograd, quelques heures après la chute du palais d’Hiver, le deuxième congrès des Soviets s’ouvre. Les mencheviks, les SR et le Bund quittent la salle pour protester contre le coup de force des bolcheviks. Ils laissent ainsi les mains libres à Trotski, qui fait adopter un texte condamnant les SR et les mencheviks. Peu après, le congrès adopte un texte rédigé par Lénine attribuant « tout le pouvoir aux Soviets » : le pouvoir est cependant détenu dans les faits par les bolcheviks, à qui le départ des autres partis du congrès permet de s’attribuer la légitimité populaire. Le lendemain, un gouvernement présidé par Lénine, le Conseil des commissaires du peuple (Sovnarkom), est proclamé, ne comptant que des bolcheviks en son sein ; les bolcheviks et leurs alliés SR de gauche sont seuls à siéger au nouveau Comité exécutif du Congrès des Soviets. Dès le lendemain de leur prise du pouvoir, les bolcheviks prennent des mesures autoritaires en interdisant des journaux d’opposition154.

                      Alors qu’ils viennent de prendre le pouvoir, les bolcheviks n’ont pas encore d’idées précises sur le régime politique et l’organisation économique qu’ils comptent mettre en place155. Au sein même du Parti, les méthodes léninistes ne font pas l’unanimité et une partie des « vieux bolcheviks » réclament dans un premier temps un gouvernement qui comprendrait toutes les tendances socialistes, soit également les mencheviks et les SR de droite comme de gauche : la tendance de Kamenev, Zinoviev, Rykov, Noguine, Milioutine, Chliapnikov et Lounatcharski proteste vivement contre la politique de Lénine et Trotski qui, avec Sverdlov, Dzerjinski, Boukharine et Staline, veulent un gouvernement « purement bolcheviste ». Les opposants à la ligne léniniste de monopole du pouvoir manifestent leur désapprobation en démissionnant du Comité central et du Sovnarkom, mais Lénine obtient gain de cause156. Lors de l’élection de l’assemblée constituante, dont les bolcheviks avaient eux-mêmes réclamé la tenue, les socialistes-révolutionnaires remportent la majorité, devançant largement les bolcheviks157. L’assemblée ouvre sa session en janvier 1918, puis est déclarée dissoute dès le lendemain par le Conseil des commissaires du peuple. Les gardes rouges l’empêchent de se réunir à nouveau. Le gouvernement bolchevik restreint les prérogatives du Congrès des Soviets, pourtant censé être l’« instance suprême » ; son organe permanent de direction, le Comité exécutif des Soviets, voit ses compétences limitées et un Présidium du Comité exécutif, entièrement contrôlé par les bolcheviks, est créé. Les Soviets deviennent de simples organes d’enregistrement. Un décret sur la terre, qui légitime les confiscations des terres des grands propriétaires survenues dans les mois précédents, permet aux bolcheviks d’obtenir, au moins durant un temps, le soutien d’une grande partie de la paysannerie154.

                      Guerre civile russe et survie du régime bolchevik
                      De Brest-Litovsk à la guerre civile
                      Articles connexes : Traité de Brest-Litovsk (Empires centraux-Russie), République socialiste fédérative soviétique de Russie et Guerre civile russe.

                      Le Kremlin de Moscou, siège du gouvernement soviétique à partir de 1918.

                      Affiche de la cavalerie de l’Armée rouge.
                      Le nouveau régime bolchevik naît dans des conditions particulièrement délicates et apparaît peu susceptible de durer. Les dirigeants bolcheviks tiennent leurs valises prêtes au cas où ils auraient besoin de prendre la fuite. Pour lutter contre les ennemis internes, le Sovnarkom crée dès décembre 1917 une police secrète, la Tchéka (Commission extraordinaire panrusse pour la répression de la contre-révolution et du sabotage). De surcroît, la Russie est toujours en guerre contre les Empires centraux, alors même que le nouveau gouvernement est incapable de se défendre, malgré la transformation de la Garde rouge en Armée rouge des ouvriers et paysans158.

                      Léon Trotsky, commissaire du peuple à la Guerre, organise l’Armée rouge pendant la guerre civile russe.
                      Les bolcheviks entament à Brest-Litovsk des pourparlers avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie : alors que Lénine estime que la précarité du nouveau régime impose de faire des concessions aux Empires centraux, Trotski, commissaire aux affaires étrangères, prolonge les négociations en s’en tenant à une ligne « ni paix ni guerre », ce qui implique de refuser de signer la paix. Dès lors, les Empires centraux reprennent l’offensive en février sur le sol russe : Allemands et Austro-hongrois prennent d’importants territoires aux bolcheviks qui n’ont guère les moyens de les arrêter. Lénine obtient alors, contre l’avis de Trotski et Boukharine, la signature en mars d’une paix séparée avec les Empires centraux. Le nouveau régime perd du fait de cette paix coûteuse le contrôle de la Biélorussie, de l’Ukraine et des pays baltes, mais parvient à éviter l’anéantissement. De multiples gouvernements indépendantistes, encouragés par l’incapacité des bolcheviks à résister aux Empires centraux et soutenus par ces derniers, sont proclamés dans les mois qui suivent sur le territoire de l’ancien Empire russe. Quelques jours après l’armistice, lors du septième congrès des bolcheviks, le Parti est rebaptisé Parti communiste de Russie (bolchevik), ce nouveau nom étant destiné, comme préconisé par Lénine dans L’État et la Révolution, à souligner l’identité révolutionnaire du mouvement et à se distinguer des autres socialistes159,158.

                      Le traité de Brest-Litovsk suscite des oppositions internes au nouveau pouvoir, notamment avec le groupe des « communistes de gauche » qui, rassemblé autour de la revue Kommunist à laquelle collaborent notamment Nikolaï Boukharine, Gueorgui Piatakov et Karl Radek, prône la « guerre révolutionnaire » ; les SR de gauche, jusque-là alliés aux bolcheviks, s’opposent également au traité de paix. Les SR « de droite » forment quant à eux un gouvernement rival, le Comité des membres de l’Assemblée constituante (Komuch) mais l’Armée rouge, réorganisée par Trotski, arrête l’avance de leurs troupes vers Moscou160.

                      Le régime bolchevik doit combattre sur plusieurs fronts. En mars, les SR de gauche entrent en rébellion ; les Alliés, qui sont d’abord intervenus en Russie du fait de l’offensive des Empires centraux, apportent ensuite leur soutien aux Armées blanches contre-révolutionnaires dont les principaux commandants sont les généraux Koltchak, Dénikine, Ioudenitch et Wrangel158.

                      Terreur en Russie
                      Articles connexes : Terreur rouge (Russie), Communisme de guerre et Système concentrationnaire soviétique avant 1930.

                      Premières armoiries de la république socialiste fédérative soviétique de Russie.
                      Face à cette situation, les bolcheviks doivent improviser une armée, un mode de fonctionnement économique qui reçoit le nom de « communisme de guerre », et la mise sur pied d’une dictature politique. L’économie est étatisée et mobilisée par le biais d’une vaste programme de nationalisations ; une politique de réquisitions agricoles est mise en œuvre pour assurer le ravitaillement, tandis que le régime tente de mobiliser les paysans. Ne concevant la paysannerie que constituée en classes sociales antagonistes, Lénine met en place une politique de réquisition brutale qui touche l’ensemble du monde agricole : des insurrections éclatent, que Lénine, les attribuant aux seuls paysans riches (« koulaks »), donne l’ordre de réprimer avec violence. Les institutions autonomes nées de la révolution (Soviets, comités d’usine, syndicats) sont subordonnées au parti, tandis que les partis non bolcheviks sont interdits. Le 10 juillet 1918, la première constitution de la république socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) est adoptée : les Soviets y sont toujours présentés comme l’instance suprême, bien qu’étant désormais dans les faits contrôlés par les bolcheviks. La formation de partis politiques autre que le Parti communiste n’est pas explicitement interdite, mais l’article 23 de la constitution dispose que le nouveau régime « refuse aux personnes et aux groupes les droits dont ils peuvent se servir au détriment de la révolution socialiste »158.

                      Les effectifs de la Tchéka, dirigée par Félix Dzerjinski, s’accroissent considérablement durant la guerre civile ; le 6 juin, un décret rétablit la peine de mort que les bolcheviks avaient abolie quelques mois plus tôt. Le massacre de la famille Romanov et la répression des SR de gauche comptent parmi les évènements marquants du début du régime de terreur. Les exécutions ne prennent cependant un caractère massif qu’après les attentats du 30 août 1918 : Moïsseï Ouritski, chef de la Tchéka de Petrograd, est tué, tandis que le même jour Lénine est blessé à Moscou par la SR Fanny Kaplan158.

                      Le 5 septembre, le Conseil des commissaires du peuple publie un décret intitulé Sur la Terreur rouge et appelant à frapper l’ensemble des adversaires du nouveau régime (contre-révolutionnaires et « ennemis de classe »)161. La Tchéka et l’Armée rouge mènent alors une campagne de terreur d’une violence et d’un arbitraire extrêmes, qui se déroule en parallèle aux actes de la terreur blanche commis par les Blancs162. Une campagne de propagande anti-religieuse est mise en œuvre dans le but de répandre l’athéisme, tandis que les manifestations communistes s’emploient à imiter eux-mêmes les rituels religieux pour présenter l’idéologie officielle à la manière d’une « nouvelle religion ». À partir de 1921, le clergé est victime de massacres ; en 1922, Lénine incite à utiliser comme prétexte la famine qui règne en URSS pour lancer une campagne de confiscation des biens des églises et multiplier les exécutions des membres du « clergé réactionnaire ». Plus de 7000 membres du clergé orthodoxe sont tués durant la campagne de terreur anti-religieuse du début des années 1920163,164. La population cosaque, liée à l’ancien régime, est victime d’une politique de massacres à grande échelle, baptisée « décosaquisation »165. Un système de camps est mis en place, où sont emprisonnés les soldats prisonniers, les déserteurs, les condamnés pour « parasitisme, proxénétisme et prostitution », ainsi que les « otages issus de la haute bourgeoisie », les « fonctionnaires de l’ancien régime » etc., ces derniers groupes étant arrêtés par la Tchéka à titre de « mesure prophylactique » et enfermés sans jugement166.

                      Par ailleurs, la forte proportion de Juifs parmi les dirigeants bolcheviks et dans l’appareil de la Tchéka conduit une partie de l’opinion russe, mais également internationale, à assimiler les communistes aux Juifs, donnant naissance à la thèse antisémite du « judéo-bolchevisme ». De nombreux pogroms sont commis pendant la guerre civile russe par des adversaires des bolcheviks, notamment durant la terreur blanche167.

                      Victoire des bolcheviks
                      Après avoir mis sur pied l’Armée rouge dans l’urgence, les bolcheviks réussissent à en faire une véritable force militaire ; Trotski met notamment à profit les compétences professionnelles d’anciens officiers de l’Armée du Tsar, tout en faisant encadrer les troupes par un corps de Commissaires politiques responsable de l’idéologie. Le régime soviétique organise en outre un appareil de propagande très efficace tandis que les Blancs, désunis, ne proposent aucun programme politique cohérent susceptible de rallier la population, et se bornent pour l’essentiel à prôner un retour à l’ancien régime. Les Alliés, tout juste sortis de la guerre mondiale, n’apportent pas aux Blancs une aide suffisante. En outre, une partie de leurs troupes se montre peu disposée à combattre les bolcheviks. Au printemps 1919, des mutineries éclatent sur les navires français en mer Noire, entraînant l’évacuation de la flotte française qui était censée affronter les Rouges168,169.

                      En 1919-1920, les bolcheviks parviennent à triompher du gros des Armées blanches ; cependant, ils doivent également compter avec les différents mouvements indépendantistes, les anarchistes de Nestor Makhno et les « Armées vertes » de paysans révoltés. Les insurrections paysannes se poursuivent jusqu’en 1923 dans les territoires de l’ancien Empire russe. Si la Russie soviétique échoue à reprendre le contrôle des pays baltes et de la Finlande, comme de la Pologne orientale, elle récupère finalement les autres anciens territoires impériaux, qui deviennent tous des Républiques socialistes soviétiques168,170.

                      Consolidation du régime
                      Articles connexes : Révolte de Kronstadt et Nouvelle politique économique.
                      Durant la guerre civile, le Parti communiste russe est dirigé pour l’essentiel par Lénine et Sverdlov, jusqu’à la mort de ce dernier en mars 1919. Dans le courant 1919, le Comité central du Parti est réorganisé avec la création de deux organes de direction internes, le Politburo et l’Orgburo, qui disposent de pouvoirs considérables171. Le contrôle de tous les organes du pouvoir par les rouages du Parti communiste, via la multiplication des comités et des organes de décision, entraîne très rapidement le développement d’une bureaucratie dont l’importance ne fera ensuite que s’accentuer avec les années. Le processus de bureaucratisation se déroule à la fois « par en haut », du fait de la mainmise exercée par les bolcheviks, et « par en bas », les responsables des comités d’usine, comités de quartier et autres organes de transmission accaparant les fonctions de décision en lieu et place de la population dont ils sont censés exprimer les volontés. Se développe progressivement la catégorie dite des apparatchiks, militants dont l’activité politique, qui leur fournit une source de revenus tout en leur faisant rompre avec leur classe d’origine, se mue en statut social, la solidarité avec le Parti étant conditionnée par leur dépendance vis-à-vis des instances dirigeantes172.

                      Les institutions sociales sont subordonnées au pouvoir bolchevik : en 1919, le gouvernement précise que le rôle des syndicats est d’appliquer le contrôle ouvrier sur la production, mais en même temps de « suivre plutôt que précéder celui de l’administration », ce qui revient à priver les ouvriers eux-mêmes de possibilité d’initiative. Grigori Zinoviev précise que « puisque le nouveau régime est l’expression de la classe ouvrière », les syndicats doivent être subordonnés au gouvernement. En 1919, lors de la session du Parti, un texte prévoyant de continuer à garantir le droit de grève aux ouvriers est rejeté, dans la mesure où, la république des Soviets étant un « État ouvrier », il est « absurde que les ouvriers puissent faire grève contre eux-mêmes ». Tout pluralisme syndical est éliminé, les dirigeants syndicaux gagnant une situation de monopole en échange de leur subordination173.

                      Parallèlement aux mesures de collectivisation, de déchristianisation et de terreur, le pouvoir bolchevik s’emploie à bouleverser la société russe, notamment en appliquant d’emblée une politique progressiste en faveur des droits des femmes174 : l’égalité de droit entre les sexes est proclamée. De nombreuses mesures de libéralisation sont prises sous l’égide du Jenotdel (département des femmes) cofondé par Inessa Armand et Alexandra Kollontaï (cette dernière étant la première femme ministre de l’Histoire). Une législation très libérale sur le divorce est adoptée. Si ces mesures font progresser l’égalité des sexes de manière décisive en Russie, elles ont également des conséquences non désirées, comme la précarisation de certaines femmes dont les époux profitent des nouvelles lois pour divorcer soudainement, ou les initiatives de certaines autorités locales qui, surinterprétant les consignes du Jenodtel, vont jusqu’à proclamer dans un premier temps l’abolition du mariage175.

                      L’économie de la Russie soviétique est, en 1921 alors que la guerre civile se termine, dans un état catastrophique, l’application improvisée du communisme de guerre ayant eu des effets désastreux. Les appareils centralisés du Conseil suprême de l’économie nationale (VSNKh) et du Gosplan sont incapables de gérer le vaste réseau d’entreprises nationalisées dont ils ont la charge. Les insurrections paysannes, dont la révolte de Tambov est l’une des plus importantes, redoublent d’intensité. Une famine atroce sévit dans plusieurs régions. Le Parti communiste, qui a purgé ses effectifs en 1919 pour exclure environ 150 000 recrues jugées douteuses, doit faire face à plusieurs courants d’opposition internes : l’Opposition ouvrière, menée notamment par Alexandre Chliapnikov et Alexandra Kollontaï, réclame que la gestion de l’industrie soit confiée aux syndicats, une position que Lénine dénonce comme de l’« anarcho-syndicalisme »176 ; Trotski, au contraire, souhaite la fusion des syndicats avec l’appareil d’État et une gestion militarisée de l’économie par le Parti, qui s’appuierait sur les militants de base plus que sur la bureaucratie bolchevique177.

                      Monument à Saint-Pétersbourg aux soldats de l’Armée rouge morts durant la révolte de Kronstadt.
                      En mars 1921, le gouvernement bolchevik doit affronter la révolte de Kronstadt : les marins de la base navale de Kronstadt, sur l’île de Kotline, jusque-là soutiens turbulents des bolcheviks, se soulèvent contre le régime. Trotski charge le maréchal Toukhatchevski d’écraser l’insurrection : la répression entraine plusieurs milliers de victimes et de condamnations à la peine capitale ou à la déportation177. L’écrasement de Kronstadt achève de sonner le glas de l’anarchisme en Russie où les libertaires, initialement ralliés au régime bolchevik, ont été réprimés dès 1918178. Une fois la rébellion écrasée, le gouvernement bolchevik engage ses forces dans la chasse aux militants socialistes, la lutte contre les grèves et le « laisser-aller » ouvrier ; le combat contre les insurrections paysannes continue, de même que la répression contre l’église. Dès le 28 février 1921, Félix Dzerjinski ordonne à toutes les Tchékas provinciales de procéder à des arrestations massives d’anarchistes, de socialistes-révolutionnaires et de menchéviks. L’opposition est décimée, réduite à la clandestinité ou à l’exil179.

                      Au moment même où l’Armée rouge engage les opérations contre les insurgés à Kronstadt, se tient le Xe congrès du Parti communiste, au cours duquel sont prises deux décisions fondamentales : l’une sur l’interdiction des factions au sein du Parti, l’autre sur le remplacement des réquisitions par un impôt en nature. La première orientation influe très durablement sur la vie politique soviétique en interdisant, sous peine d’exclusion du Parti, tous les groupes constitués sur des plates-formes particulières. Les opinions de l’Opposition ouvrière, notamment sur le rôle des syndicats, sont condamnées. L’une des résolutions adoptées sous l’impulsion de Lénine affirme que « le marxisme enseigne que seul le parti politique de la classe ouvrière, c’est-à-dire le Parti communiste, est en mesure de grouper, d’éduquer et d’organiser l’avant-garde du prolétariat et de toutes les masses laborieuses » : la conception du rôle du Parti formulée par Lénine en 1902 se voit élevée au rang d’un élément de doctrine faisant partie intégrante du marxisme. La seconde orientation inaugure une nouvelle orientation économique, désignée sous le nom de Nouvelle politique économique (NEP). La multiplication des révoltes souligne l’état désastreux de l’économie russe et l’urgence de procéder à des réformes pour améliorer les conditions de vie de la population : cela permet à Lénine de faire accepter, malgré une forte opposition doctrinale au sein du Parti communiste, le principe d’un changement de cap économique. Le commerce extérieur est libéralisé et la création des petites entreprises privées est autorisée ; grâce à la NEP, les citoyens de l’État soviétique retrouvent un niveau de vie acceptable177,180. Le remplacement du communisme de guerre par une forme de capitalisme d’État, en l’occurrence une certaine forme de marché régulé par l’État et progressivement socialisé via des coopératives, est pour Lénine une manière de passer à une approche gradualiste et d’assurer la transition vers le socialisme : il juge en effet l’économie de la Russie insuffisamment développée pour passer directement à ce stade, qui n’est supposé possible que dans des pays où le capitalisme s’est déjà mis en place181.

                      Formation de l’URSS

                      Premier blason de l’URSS.
                      Article connexe : Traité relatif à la formation de l’Union des Républiques socialistes soviétiques.
                      Le XIe congrès, en 1922, poursuit la réorganisation du Parti. Joseph Staline est nommé au poste de Secrétaire général du Parti communiste, fonction d’apparence technique mais qui lui permet de contrôler les nominations de cadres et de s’assurer de solides appuis au sein de l’appareil. Le 30 décembre 1922, l’Union des républiques socialistes soviétiques naît officiellement d’un traité réunissant au sein d’une fédération la république socialiste fédérative soviétique de Russie, la république socialiste soviétique d’Ukraine, la république socialiste soviétique de Biélorussie et la république socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie (cette dernière réunissant les territoires de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie)182.

                      Dès 1924, Staline s’oppose à la ligne de Trotski, qui prône une « révolution permanente », soit l’exportation du modèle soviétique par le biais d’une révolution internationale, condition indispensable à ses yeux pour construire le socialisme. Le secrétaire général du Parti communiste impose au contraire la ligne du « socialisme dans un seul pays » : Staline ne perd pas de vue l’espoir d’une révolution mondiale mais, dans un contexte de « stabilisation partielle du capitalisme », il juge prioritaire de défendre et consolider le socialisme dans la seule URSS, ce qui implique remettre à plus tard les espérances révolutionnaires. L’État soviétique sort à la même époque de son isolement diplomatique : dès 1922, le traité de Rapallo établit des relations diplomatiques et commerciales avec l’Allemagne de Weimar. Au cours des années suivantes, l’ensemble des pays occidentaux établit progressivement des relations avec l’URSS ; les États-Unis sont, en 1933, parmi les derniers à la reconnaître183. L’Union soviétique demeure cependant dépourvue de régimes alliés, à l’exception de la Mongolie : en 1924, un gouvernement ami de l’URSS, dirigé par l’« évêque rouge » Fan Noli, est créé en Albanie, mais il est renversé au bout de quelques mois184.

                      Échec de la vague révolutionnaire en Europe
                      Guerre civile en Finlande
                      Article connexe : Guerre civile finlandaise.
                      Durant les derniers mois de la Première Guerre mondiale, la révolution bolchevique a des répercussions en Finlande, qui vient de gagner son indépendance vis-à-vis de la Russie et dont la situation politique est encore très instable. L’affrontement qui oppose les Gardes rouges — formés par une partie de l’appareil du Parti social-démocrate de Finlande — et les Blancs — force armée du gouvernement conservateur — tourne à la guerre civile entre février et mai 1918. L’Empire allemand apporte son soutien aux Blancs, tandis que les bolcheviks, après avoir reconnu l’indépendance de la Finlande, tentent d’en regagner le contrôle en y favorisant la mise en place d’un pouvoir socialiste. Les Rouges finlandais sont vaincus, le gouvernement de Lénine n’ayant pas encore les moyens de leur apporter un soutien suffisant. La Russie soviétique doit dès lors renoncer à toute présence militaire en Finlande185. Ce n’est qu’une fois réfugiés en Russie que les anciens sociaux-démocrates, dirigés notamment par Otto Wille Kuusinen, se rebaptisent Parti communiste de Finlande186.

                      Révolution en Allemagne et écrasement des spartakistes
                      Articles connexes : Révolution allemande de 1918-1919 et Révolte spartakiste de Berlin.

                      Rosa Luxemburg, cofondatrice du Parti communiste d’Allemagne, tuée en janvier 1919 durant la révolte de Berlin.
                      Au sein des partis socialistes et sociaux-démocrates européens, la révolution d’Octobre ne fait l’objet d’aucune unanimité. En Allemagne, Karl Kautsky critique vivement la rupture avec les traditions du mouvement ouvrier européen, qui aboutit selon lui non à la dictature du prolétariat mais à celle d’une partie du prolétariat sur une autre. À l’extrême-gauche, chez les Spartakistes, Clara Zetkin et Franz Mehring approuvent l’écrasement de l’assemblée constituante, tandis que Rosa Luxemburg, si elle l’approuve également, regrette qu’il n’ait pas été suivi de nouvelles élections187. En novembre 1918, l’Allemagne se trouve en état d’ébullition politique : de multiples grèves éclatent à travers le pays, marquées par des élections de conseils de travailleurs et de soldats. À Munich, le 8 novembre, un conseil proclame la « république socialiste de Bavière » et porte à sa présidence l’USPD Kurt Eisner. À Berlin, le 9 novembre, les soldats fraternisent avec les ouvriers en révolte. Le ministre SPD Philipp Scheidemann proclame la République pour prendre de vitesse Karl Liebknecht, qui proclame deux heures plus tard la « République socialiste libre »188.

                      Un gouvernement, le Conseil des commissaires du peuple (ou des députés du peuple) est fondé, mais son président, le SPD Friedrich Ebert, s’en tient à une démarche légaliste. Le Congrès national des Conseils d’ouvriers et de soldats refuse de se faire l’instrument d’une révolution de type bolchevique, tandis que les Spartakistes s’opposent à l’idée d’une révolution qui prendrait le chemin de la démocratie parlementaire. Fin décembre et début janvier 1919 se tient le congrès fondateur du Parti communiste d’Allemagne (KPD), dans une atmosphère radicale, et en présence de Karl Radek, venu de Russie. Le KPD refuse de participer au processus électoral et réclame l’instauration d’une « république des Conseils », soit d’un régime politique qui serait dirigé par les conseils ouvriers189,190 ; Rosa Luxemburg tente vainement de convaincre du danger du boycott des élections à l’assemblée nationale191. Le lendemain, une manifestation ouvrière d’une ampleur inattendue débouche sur un affrontement ouvert à Berlin. Karl Liebknecht, emporté par le mouvement, appelle à renverser le gouvernement. Rosa Luxemburg, initialement opposée à l’insurrection, s’engage ensuite sans réserve aux côtés des combattants191. Le soulèvement berlinois de janvier 1919 est bientôt écrasé par le gouvernement social-démocrate, le ministre SPD Gustav Noske s’appuyant sur les Corps francs pour réprimer les insurgés. Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont capturés et assassinés par des militaires192.

                      Agitations sociales en France et en Italie
                      Articles connexes : Grèves de juin 1919 et Biennio rosso.
                      En Europe de l’Ouest, la crise économique, venue s’ajouter aux souffrances endurées durant quatre années de guerre, exacerbe les mécontentements ; l’apparition d’un régime révolutionnaire en Russie pousse certains militants socialistes et syndicaux à la radicalisation : en France, d’importantes grèves éclatent en juin 1919 dans le secteur de la métallurgie ; le mouvement s’essouffle cependant rapidement193.

                      La situation est bien plus tendue en Italie, où le courant « maximaliste » (mot que les Italiens tendent à confondre avec « bolchevik » à la suite d’une mauvaise traduction de celui-ci194), dirigé par Giacinto Menotti Serrati, Nicola Bombacci et Amadeo Bordiga, prend le contrôle du Parti socialiste italien dès septembre 1918 ; les maximalistes publient en décembre un programme préconisant la mise en place d’une « République socialiste » et de la dictature du prolétariat, malgré l’opposition du groupe parlementaire socialiste et du syndicat ouvrier CGL. Le mot d’ordre maximaliste suscite l’enthousiasme dans l’opinion ouvrière et l’Italie est, dans le courant de l’année 1919, parcourue de nombreuses grèves, orchestrées par les socialistes mais évoluant bientôt vers des mouvements spontanés et des grèves sauvages. L’Italie entre dans la période d’agitation politique appelée le biennio rosso (« les deux années rouges ») ; des « soviets » sont constitués dans la région de Florence et des grands domaines sont occupés. Le Parti socialiste s’abstient cependant de donner une direction au mouvement ; de leur côté, les milieux nationalistes réagissent face à l’activisme des « rouges », ce qui permet au mouvement fasciste, tout juste fondé par Mussolini, de gagner en importance195.

                      Naissance des premiers partis communistes hors de Russie et création du Komintern
                      Article connexe : Internationale communiste.

                      Grigori Zinoviev, premier président de l’Internationale communiste.
                      Le 3 novembre 1918, le Parti communiste d’Autriche (KPÖ) est fondé : d’envergure très modeste, il n’en est pas moins l’un des tout premiers partis communistes d’Europe occidentale196. Aux Pays-Bas, le Parti social-démocrate (scission du Parti social-démocrate des ouvriers apparue en 1909197) se rebaptise, lors du congrès des 16 et 17 novembre 1918, Parti communiste de Hollande. Le mouvement communiste des Pays-Bas se trouve cependant vite divisé entre les partisans de la participation à l’activité parlementaire et syndicale, comme David Wijnkoop et les tenants du pouvoir des conseils ouvriers, comme Anton Pannekoek et Herman Gorter198. Les Russes en arrivent rapidement à considérer le parti néerlandais comme un groupe « sectaire » dont la formation était prématurée199. En Pologne, pays tout juste reformé en tant qu’État, la Social-Démocratie du Royaume de Pologne et de Lituanie et l’aile gauche du Parti socialiste polonais fusionnent pour former, en décembre 1918, sous l’influence des révolutions russe et allemande, le Parti communiste ouvrier de Pologne (rebaptisé en 1924 Parti communiste de Pologne). Le Parti ne soutient guère l’indépendance du nouvel État polonais et proclame essentiellement son adhésion à la révolution internationale. Son soutien à la Russie soviétique et son discours peu en phase avec la nouvelle unité nationale de la Pologne valent d’emblée au parti polonais d’être réprimé et réduit à la clandestinité200.

                      En janvier 1919, les bolcheviks mettent en application le projet, exposé par Lénine dans ses Thèses d’avril, de formation d’une Internationale révolutionnaire destinée à supplanter la Deuxième internationale discréditée par les soutiens des partis socialistes à la guerre ; des contacts sont pris avec des groupes sympathisants en vue de la tenue d’un congrès à Moscou. Le 2 mars s’ouvre la réunion, que Lénine présente comme le congrès fondateur de l’Internationale communiste (ou Troisième internationale, ou Komintern, ou IC) : du fait des difficultés du voyage et de la faiblesse de nombreux groupes révolutionnaires, les délégués sont peu nombreux. Anciens membres de la Deuxième internationale décidés à emprunter une voie plus radicale pour agir en faveur de la classe ouvrière, ils sont venus pour certains en l’absence d’un mandat de leurs partis respectifs. Du fait notamment de la disparition de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, qui étaient opposés à l’idée d’une Internationale contrôlée par la Russie, Lénine domine les débats, le délégué allemand Hugo Eberlein ne parvenant pas à lui porter efficacement la contradiction. Un bureau exécutif de l’Internationale communiste, comprenant des représentants de divers pays, est fondé à Moscou sous la direction de Grigori Zinoviev, la Russie soviétique prenant, de fait, le contrôle immédiat de l’organisation. La création du Komintern, précipitée, a pour tâche de coordonner et d’impulser des mouvements révolutionnaires dont on pense alors qu’ils vont s’étendre et, par là même, défendre la Russie bolchevique201,202. Écrivant dans la foulée de la création de l’IC, Boukharine trace un parallèle direct entre l’Internationale et la Ligue des communistes et juge que, « par son action, la Troisième Internationale prouve qu’elle suit les traces de Marx, c’est-à-dire la voie révolutionnaire qui mène au renversement violent du régime capitaliste »203.

                      Dès le 22 mars 1919, le Parti socialiste italien envoie son adhésion à l’Internationale communiste204. En Bulgarie, pays sensibilisé depuis longtemps aux évolutions politiques chez le « grand frère slave » russe, le Parti ouvrier social-démocrate bulgare se rebaptise, dès mai 1919, Parti communiste bulgare ; le nouveau parti hérite d’une organisation alors en plein essor, avec 25000 adhérents205.

                      Révolutions en Hongrie et en Bavière
                      Articles connexes : République des conseils de Hongrie, Terreur rouge (Hongrie) et République des conseils de Bavière.

                      Affiche de propagande de la république des conseils de Hongrie.
                      La Hongrie, qui vient de prendre son indépendance avec l’éclatement de l’Autriche-Hongrie, est elle aussi touchée par la vague révolutionnaire. Le 24 mars 1918, Béla Kun et Tibor Szamuely, à la tête d’un groupe de Hongrois faits prisonniers en Russie durant la guerre et convertis au bolchevisme, fondent à Moscou la section hongroise du parti bolchevik. À la fin de l’année, alors que la Hongrie devient indépendante, ils reviennent dans leur pays avec un mandat informel de Lénine et y fondent officiellement, le 24 novembre, le Parti communiste de Hongrie206. Le 21 mars 1919 les communistes, alliés aux sociaux-démocrates, prennent le pouvoir et proclament la république des conseils de Hongrie, le nom de république des conseils se traduisant également comme république soviétique207. Suscitant immédiatement l’hostilité des Alliés, le nouveau gouvernement hongrois, qui ne bénéficie pas d’un véritable appui dans la population, prend un ensemble de mesures sociales mais se rend vite impopulaire par des mesures de nationalisations autoritaires. Une politique répressive appelée, comme en Russie, terreur rouge, est bientôt mise en œuvre, faisant plusieurs centaines de victimes. Le régime hongrois, dans le but de récupérer les territoires perdus par le pays à la fin de la Première Guerre mondiale, entre ensuite en conflit avec la Tchécoslovaquie — une éphémère République slovaque des conseils est proclamée sur les territoires slovaques pris par les troupes hongroises — puis la Roumanie. Le conflit avec la Roumanie entraîne la chute de la république des conseils de Hongrie après trois mois d’existence : les troupes roumaines prennent Budapest en août et Béla Kun se réfugie en Autriche, puis en Russie soviétique208. Les communistes hongrois sont ensuite réduits à la clandestinité sous la régence de Miklós Horthy209.

                      En Allemagne, la Bavière est plongée dans une grande tension politique après l’assassinat, le 21 février, de Kurt Eisner. Les évènements de Hongrie poussent à la proclamation le 7 avril d’une république des conseils de Bavière. Elle est d’abord dirigée pour l’essentiel par des anarchistes mais, le 13 avril, les communistes locaux prennent le pouvoir. Eugen Leviné, dirigeant de la République bavaroise, agit de son propre chef sans l’aval de la direction du KPD, mais entre bientôt en contact avec Lénine, qui lui accorde ses encouragements et l’incite à prendre des otages dans la bourgeoisie locale. Le régime ne vit que quelques semaines, appliquant dans l’intervalle une politique confuse et pratiquant des arrestations arbitraires : à l’exception de l’exécution de plusieurs otages dans ses tout derniers jours, il n’a cependant guère le temps ni les moyens de mener des actions sanglantes, mais l’annonce de la création de tribunaux révolutionnaires contribue à terrifier ses adversaires et à susciter leur réaction violente. Le 3 mai, le gouvernement communiste de Munich est écrasé par les corps francs du Wurtemberg210,211.

                      Le régime hongrois, dont une majorité des cadres est issue de la communauté juive de Hongrie, contribue à susciter des persécutions antisémites en Hongrie et plus largement à diffuser le mythe du judéo-bolchevisme, soit l’identification des communistes aux Juifs. L’épisode bavarois, auquel participent de nombreux militants juifs, suscite lui aussi une flambée d’antisémitisme en Bavière et plus largement en Allemagne. Déjà très répandu en Russie, le préjugé antisémite qui identifie les révolutions communistes à un complot juif est largement diffusé, en Europe comme sur le continent américain, durant toute la période de l’entre-deux-guerres212,213.

                      Essoufflement des révolutions et défaite contre la Pologne
                      Articles connexes : Guerre soviéto-polonaise, Soulèvement de la Ruhr et Action de mars.

                      Affiche de propagande polonaise caricaturant Léon Trotsky, durant la guerre soviéto-polonaise.
                      Le 5 juin 1919, sous l’influence des évènements de Hongrie et de Bavière, le Parti communiste d’Autriche tente de susciter une insurrection à Vienne. Mais cette tentative de soulèvement ne bénéficie pas d’un soutien suffisant de la part des ouvriers autrichiens qui restent, dans leur majorité, proches des sociaux-démocrates : elle échoue au bout de 24 heures. Des conseils ouvriers sont par ailleurs formés dans de nombreuses usines autrichiennes. À la fin du mois, les conseils se réunissent au sein d’une conférence, durant laquelle les communistes appellent à la formation d’une République soviétique : cette proposition est cependant rejetée par la majorité social-démocrate. À la suite de ces échecs, et du fait de la stabilisation politique de la République autrichienne, le PC autrichien voit ses effectifs décliner durant les années 1920214.

                      En Italie, à la veille des élections de novembre 1919, la motion de Serrati, qui préconise la préparation de la révolution par des conseils d’ouvriers et de soldats, l’emporte. L’adhésion du Parti socialiste italien à l’Internationale communiste est ratifiée par acclamation. Le Parti arrive ensuite en tête aux élections avec 32 % des suffrages, mais refuse de participer à un ministère. À l’été 1920, le mouvement d’occupations d’usines tourne à vide faute de directives de la direction maximaliste du PSI. Les cadres socialistes, habitués à la voie légaliste, sont incapables de canaliser le mouvement populaire, tandis que la tendance d’Amadeo Bordiga prône le refuge dans l’abstention et la préparation de l’insurrection. L’échec du biennio rosso, que le PSI a laissé tourner au fiasco faute d’initiative, entraîne une crise profonde au sein des socialistes italiens. En octobre 1920, le groupe de la revue Ordine nuovo, animé par Antonio Gramsci, Angelo Tasca et Palmiro Togliatti, critique vivement la direction maximaliste du PSI et prône la constitution en parti communiste. À la même époque, Lénine s’en prend violemment aux stratégies « gauchistes » au sein du mouvement communiste, qu’il juge stériles car contraires à sa conception de l’organisation des partis : il expose ses vues sur la tendance de la « Gauche communiste » — représentée notamment par Bordiga en Italie, ou par Pannekoek aux Pays-Bas — dans l’ouvrage La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), publié en mai 1920195.

                      Lénine s’interroge encore sur la manière d’exporter la révolution bolchevique quand la Pologne, indépendante depuis la fin de la guerre mondiale, envahit le territoire ukrainien pour l’annexer. L’Armée rouge parvient à repousser les troupes polonaises : Lénine envisage alors de passer au stade de la « guerre révolutionnaire » préconisée par les « communistes de gauche » en 1918. Le 9 juillet 1920, alors que l’Armée rouge marche sur Varsovie, le second congrès de l’Internationale communiste a lieu, dans une atmosphère survoltée. Les conditions d’une révolution mondiale semblent être réunies aux congressistes, les principaux obstacles étant le manque de partis organisés dans de nombreux pays, et le courant réformiste : l’un des buts du congrès est donc de poursuivre la rupture avec la social-démocratie215. Lénine encourage les délégués étrangers, notamment les Italiens, à exporter la révolution dans leurs pays respectifs ; il envisage également la réorganisation des anciens territoires de l’Empire russe sous la forme d’une union fédérale, dans l’optique d’une « révolution socialiste européenne ». Mais en août, une contre-attaque des troupes de Józef Piłsudski stoppe net l’avance de l’Armée rouge : les hostilités se terminent à l’automne par une défaite de la Russie soviétique, qui doit renoncer à exporter dans l’immédiat sa révolution vers l’Ouest. La « paix de Riga », qui met officiellement fin au conflit, est signée en mars 1921216.

                      L’exportation de la révolution est par ailleurs freinée par la situation géopolitique de la Russie soviétique, que Lénine souhaite faire sortir de son isolement : le Royaume-Uni laisse ainsi le régime bolchevik reconquérir le Caucase — notamment en envahissant la Géorgie — en échange de son cantonnement dans cette zone, et de la fin de ses espérances révolutionnaires en Occident. La mainmise russe sur le Caucase est également conditionnée à un accord passé avec le gouvernement turc de Mustafa Kemal, qui implique que la Russie cesse de soutenir aussi bien Enver Pacha, rival de ce dernier, que les communistes turcs217.

                      Les communistes allemands subissent eux aussi des échecs, alors que leur pays est considéré comme stratégique pour l’avenir de la révolution européenne : en avril 1920, le soulèvement de la Ruhr, lancé par le KPD et les « conseillistes » du KAPD en réaction à la tentative de putsch nationaliste, est stoppé par l’intervention de l’armée allemande. En mars 1921, une nouvelle tentative de soulèvement du KPD et du KAPD est menée sous l’impulsion des envoyés hongrois du Komintern, Béla Kun et Mátyás Rákosi : mal préparée, l’insurrection allemande est un échec total218,219.

                      En juillet 1921, l’Internationale communiste, lors de son troisième congrès, reconnaît avec prudence que la phase révolutionnaire ouverte en 1917, « caractérisée par sa violence élémentaire, par l’imprécision très significative des buts et des méthodes », est achevée220.

                      Victoire des communistes en Mongolie

                      Damdin Sükhbaatar et Horloogiyn Choybalsan, fondateurs du Parti révolutionnaire du peuple mongol.
                      Article connexe : Révolution mongole de 1921.
                      Repoussé militairement ou écrasé politiquement en Europe occidentale, le communisme réalise cependant une progression en Asie lorsque la guerre civile russe déborde sur la Mongolie-extérieure, pays voisin de l’ex-empire russe et indépendant de la Chine depuis quelques années : le chef de guerre russe blanc Ungern-Sternberg y prend le pouvoir en 1921 avant d’être chassé la même année par l’Armée rouge et les révolutionnaires mongols dirigés par Damdin Sükhbaatar et Horloogiyn Choybalsan. Fédérés au sein du Parti du peuple mongol, les communistes locaux prennent en juillet 1921 le contrôle de la Mongolie : le pays reste officiellement une monarchie théocratique, mais le Khan ne conserve qu’un pouvoir symbolique. En 1924, après la mort du Khan, la monarchie est abolie et laisse la place à la République populaire mongole, État alors fermé sur l’extérieur, non reconnu internationalement et très largement dépendant de son voisin soviétique. Le Parti est rebaptisé Parti révolutionnaire du peuple mongol. Les deux seuls États alliés à l’URSS sont à l’époque la Mongolie communiste et une entité nettement plus modeste, l’ancien protectorat russe de Tannou-Touva : chacun des deux pays est à l’époque le seul à reconnaître l’autre, à l’exception de l’URSS221,222.

                      Communisme international dans l’entre-deux-guerres
                      Expansion du mouvement communiste dans les années 1920-1930
                      Malgré l’échec des tentatives révolutionnaires européennes en dehors de la Russie, la mouvance communiste se développe rapidement en Europe, puis dans le reste du monde, dans le courant des années 1920. Entre 1919 et 1921, la plupart des partis socialistes et sociaux-démocrates européens scissionnent — certains se rebaptisant tout simplement du nom de Parti communiste — sous l’influence de la révolution bolchevique223. Dans certains pays, en Europe (Portugal) mais aussi en Amérique latine, les partis communistes ne se constituent pas à partir de scissions des partis socialistes mais naissent au contraire au sein des milieux anarcho-syndicalistes224. Attirant une clientèle électorale de salariés — d’ailleurs souvent davantage chez les travailleurs qualifiés que dans la frange la plus défavorisée du prolétariat — l’engagement communiste séduit également dans une partie de l’intelligentsia ainsi que dans une certaine frange de la bourgeoisie progressiste sensible au sort des ouvriers. L’adhésion au communisme ne se mesure par ailleurs pas uniquement sur le plan de l’adhésion à un parti communiste, l’idéologie attirant dans tous les secteurs de nombreux sympathisants — « compagnons de route » — engagés aux côtés de la mouvance sans être pour autant des membres encartés d’un quelconque mouvement225,226. L’Internationale communiste (Komintern) pilotée depuis Moscou constitue une vaste machine de formation, de financement et d’encadrement des partis communistes223.

                      Dès l’annonce de la révolution d’Octobre, le phénomène exerce un fort pouvoir d’attraction sur de nombreuses imaginations, indépendamment de la réalité du régime russe : dans la foulée du traumatisme de la Première Guerre mondiale et de l’échec des mouvements socialistes à s’y opposer, le bolchevisme semble porteur d’une immense espérance et comme un événement universel, comparé à la Révolution française et pouvant amener à la rupture avec le capitalisme227. La révolution d’Octobre soulève également l’enthousiasme dans une partie des milieux anarchistes : nombre d’anarcho-syndicalistes se rallient à l’Internationale communiste, alors même que les anarchistes, initialement alliés aux bolcheviks, sont réprimés en Russie soviétique228. Le régime bolchevik continue de séduire les libertaires jusqu’à l’écrasement de la révolte de Kronstadt en 1921229.

                      Si le communisme gagne du terrain dans certains pans des opinions publiques, il suscite à contrario, dans d’autres secteurs, de vives réactions anticommunistes, pendant et après la vague révolutionnaire de 1919-1921. En France, la peur du bolchevik « au couteau entre les dents » contribue par exemple à la victoire de la coalition de la droite et du centre lors des législatives de 1919230. Le mouvement communiste est fort en Allemagne, mais les soulèvements révolutionnaires de 1918-1919, très brutalement réprimés, ont également renforcé, en réaction, la droite nationaliste231. Les évènements de 1919-1921 contribuent à faire apparaître en Europe, dans les années 1920, des régimes autoritaires ou dictatoriaux — notamment ceux de Horthy en Hongrie et de Mussolini en Italie — dont l’anticommunisme est l’un des fondements idéologiques. Si la crainte du communisme alimente, dans l’entre-deux-guerres, des mouvements d’extrême droite comme le fascisme et plus tard le nazisme232, certains gouvernements démocratiques vont eux aussi jusqu’à prendre des mesures répressives. Ainsi, peu après la révolution russe, les États-Unis connaissent en 1919-1920 la période dite de la « peur rouge » : à la suite de plusieurs attentats anarchistes, l’opinion américaine craint la multiplication de complots révolutionnaires (communistes, anarchistes, socialistes…). Plus de la moitié des États adoptent des lois punissant l’apologie de la révolution, voire l’usage du drapeau rouge233,230. En 1937, c’est le gouvernement du Québec qui adopte une loi protégeant la province contre la propagande communiste (dite « loi du cadenas »), autorisant des mesures de censure et de perquisition pour lutter contre toute propagande communiste réelle ou supposée234.

                      Naissance de partis communistes sur tous les continents
                      Développement de la Troisième Internationale
                      Articles connexes : Conditions d’admission à la IIIe Internationale, Partis communistes dans le monde et Premier congrès des peuples d’Orient.

                      Affiche de propagande de l’Internationale communiste.
                      Au deuxième congrès de l’Internationale, en août 1920, sont adoptées 21 conditions d’admission pour les partis souhaitant rejoindre le mouvement235. Nées d’une suggestion initiale d’Amadeo Bordiga236, les 21 conditions ont pour but de définir les caractéristiques de l’action de chaque parti et de constituer des organisations dont l’objectif effectif est la révolution et la conquête du pouvoir. Les partis doivent s’organiser selon les principes du centralisme démocratique, combiner les actions légales et illégales en constituant des structures clandestines en plus du parti officiel, rompre avec le parlementarisme sans renoncer à participer aux élections, subordonner l’activité de leurs députés et journalistes à l’intérêt du parti et abandonner le réformisme tout en continuant de tenter de convertir les membres des partis socialistes. La nécessité de disposer d’un parti structuré et discipliné est particulièrement soulignée, cette condition étant jugée essentielle pour organiser et diriger la lutte révolutionnaire237.

                      Tableau de Boris Koustodiev représentant le second congrès du Komintern.
                      Le second congrès du Komintern est également marqué par la présence, outre celle des révolutionnaires européens, de plusieurs participants asiatiques. Lénine souligne dans son rapport, au cours de la première séance, que « l’impérialisme mondial » s’écroulera quand « l’offensive révolutionnaire des ouvriers exploités et opprimés au sein de chaque pays […] fera sa jonction avec l’offensive révolutionnaire des centaines de millions d’hommes qui, jusqu’à présente, étaient en dehors de l’histoire ». Si l’Italien Serrati juge que cette position est dangereuse pour le prolétariat occidental et que la révolution a son centre en Europe, l’Indien M. N. Roy insiste au contraire sur le fait que la révolution occidentale ne pourra se faire sans l’appui des mouvements orientaux. Lénine défend quant à lui une voie médiane, mais considère que la révolution soviétique doit trouver des alliés hors d’Europe, capables de miner les arrières des puissances coloniales qui lui sont hostiles : dans cette optique, le mouvement communiste devra prendre appui sur les mouvements indépendantistes au sein des pays colonisés. Aux yeux de Lénine, le continent asiatique est susceptible de tenir un rôle capital dans la mondialisation de la révolution, car il accueille la majorité de la population du globe ; les « pays arriérés » d’Asie pourraient en outre sauter l’étape du capitalisme, pour passer directement à un régime soviétique. Lénine estime cependant que même les communistes des pays colonisateurs ne sont pas encore prêts à le suivre dans la voie238.

                      Le mois suivant se tient à Bakou le « Premier congrès des peuples d’Orient », qui réunit des délégués venus en majorité d’Asie centrale. Cette réunion accepte la légitimité des mouvements nationaux dans la mesure où ils ébranlent la domination des puissances impérialistes : au nom de l’anti-impérialisme, l’internationalisme communiste se marie dès lors avec l’anticolonialisme. L’idéologie officielle du mouvement communiste s’accommode ainsi, du moins à titre tactique et transitoire, d’un certain nationalisme239. Au cours du congrès de Bakou, Zinoviev incite les délégués musulmans à la « guerre sainte » contre l’impérialisme britannique : l’assistance, enthousiaste, en appelle au djihad240,241,242,243.

                      Dans le courant des années 1920 et 1930, des partis communistes sont créés sur tous les continents. Aux États-Unis, deux partis rivaux naissent en 1919 et tentent tous deux d’obtenir l’aval du Komintern, qui doit intervenir pour les faire fusionner au sein du Parti communiste USA (CPUSA)244. Le Parti communiste de Grande-Bretagne et le Parti communiste d’Australie naissent en 1920, le Parti communiste de Belgique, le Parti communiste suisse, le Parti communiste du Canada et le Parti communiste de Nouvelle-Zélande en 1921. Aux Indes orientales néerlandaises, l’Union social-démocrate des Indes, animée principalement à ses débuts par des militants néerlandais, prend en 1920 le nom d’Association communiste des Indes (PKH) et devient le premier parti asiatique à adhérer à la IIIe Internationale ; en 1924, la PKH se rebaptise Parti communiste indonésien (PKI). Engagé dans la lutte indépendantiste, le PKI est alors l’un des rares PC asiatiques qui attire des effectifs militants non négligeables245. Le groupe qui donnera naissance au Parti communiste d’Inde est formé en 1920 par M. N. Roy, qui se trouve alors au Turkestan à l’issue du second congrès de l’Internationale communiste : ce n’est cependant qu’en 1925 que le Parti a la possibilité d’être officiellement fondé sur le sol des Indes britanniques246,247.

                      Par ailleurs, des problèmes propres aux mouvements communistes orientaux apparaissent rapidement. Le congrès de Bakou fait d’emblée ressortir l’absence d’unité de vues entre les dirigeants occidentaux du Komintern et les communistes orientaux ; les premiers sont en effet encore réticents à reconnaître la spécificité des luttes des seconds240,241,242,243. Les délégués musulmans sont avant tout attachés à la notion de révolution nationale qui leur paraît seule susceptible de garantir l’émancipation de l’Orient, et ne s’intéressent pas à la forme sociologique du mouvement communiste asiatique, dont M. N. Roy veut au contraire faire une question centrale. L’organisation des communistes du Turkestan souhaite par ailleurs se constituer en parti communiste turc. En 1923, Lénine, Staline et Zinoviev finissent par condamner les « déviations nationales ». Cela entraîne une rupture avec Sultan-Galiev, l’un des communistes tatars les plus en vue, qui juge au contraire que les luttes des prolétariats de l’Orient sont entièrement distinctes de celles des prolétaires occidentaux. Sultan-Galiev prône la création d’un grand État national turc, et la fusion du communisme et de l’islam via la création d’une nouvelle Internationale distincte du Komintern. Il finit par être arrêté, et la situation au Turkestan est « normalisée »243.

                      En Turquie, le mouvement communiste se trouve dans une situation particulière : le Parti communiste de Turquie, dirigé par Mustafa Suphi, est créé à Bakou en septembre 1920, mais Mustafa Kemal fait fonder dès le mois suivant par ses alliés, sur le sol turc, un autre Parti communiste, qui soutient son gouvernement. Le Komintern ne reconnaît que le parti de Subhi et pas le PC pro-Kemal. En janvier 1921, alors qu’ils reviennent en Turquie, Subhi et la plupart des autres dirigeants de son parti sont assassinés en mer Noire par des nationalistes. Le gouvernement bolchevik privilégie par la suite ses bonnes relations avec le gouvernement de Mustafa Kemal par rapport au soutien aux communistes turcs. Une fois devenu président de la République, Kemal fait interdire le PC turc, dont plusieurs centaines de militants sont arrêtés248,249.

                      En outre, les dimensions des partis qui naissent dans le monde entier durant l’entre-deux-guerres sont très inégales, certains n’étant à l’origine que des groupuscules : le Parti communiste mexicain, fondé en novembre 1919, ne rassemble à sa création que 12 militants250. Le Parti communiste brésilien est fondé en 1922 par neuf délégués issus de divers mouvements anarchistes, qui rassemblent au total 75 militants dans tout le pays251. Le Parti communiste de Belgique compte à peine mille membres250.

                      En France
                      Article détaillé : Congrès de Tours.

                      Marcel Cachin, l’un des artisans de la scission de la SFIO.
                      En France, la révolution russe suscite de nombreux sympathisants dans les milieux de gauche (socialistes, anarchistes, syndicalistes…). Des membres de la tendance anarchiste de la CGT participent, fin mai 1919, à la création d’un premier Parti communiste français visant à créer un trait d’union entre ces courants : ils tentent également d’animer des « soviets » en France. Relevant de l’ultra-gauche (le « gauchisme » dénoncé par Lénine) et de la tendance anarchiste de la révolution russe dont il ne retient que l’aspect « soviétiste », ce parti se divise rapidement et n’a qu’une existence éphémère252.

                      La tendance qui va devenir le véritable Parti communiste français se développe au sein de la SFIO, dont une partie des militants plaide pour un retrait de l’Internationale ouvrière discréditée par la guerre. L’échec des grèves de 1920 exacerbe le conflit entre les courants réformistes et révolutionnaires du socialisme français253. Des militants SFIO d’extrême-gauche, Fernand Loriot et Boris Souvarine, créent le Comité de la troisième Internationale et plaident pour l’adhésion du parti socialiste à l’Internationale communiste. Les réactions face à la révolution d’Octobre sont initialement très mitigées, y compris chez des futurs ralliés. Mais à l’été 1920, les dirigeants de la SFIO Ludovic-Oscar Frossard et Marcel Cachin effectuent en Russie soviétique un voyage durant lequel leurs déplacements sont dûment guidés par les bolcheviks : ils en reviennent conquis par le nouveau régime254.

                      Un vaste débat s’ouvre parmi les militants et dans la presse socialiste française : Cachin et Frossard militent pour une adhésion sans réserves à l’Internationale communiste, Jean Longuet envisage une adhésion avec réserve, tandis que Léon Blum la refuse en critiquant sur le fond le régime bolchevik. Le congrès s’ouvre le 25 décembre 1920 à Tours, sous la présidence d’honneur de Loriot et Souvarine emprisonnés ; le 29 décembre la motion Cachin-Frossard obtient une large majorité. Socialistes et communistes français scissionnent : Longuet et Blum reconstituent aussitôt la Section française de l’Internationale ouvrière en regroupant les minoritaires. La Section française de l’Internationale communiste, qui réunit les majoritaires, prend ensuite le nom de Parti communiste français255.

                      Dès l’année suivante, cependant, la SFIO reprend l’avantage : avec le reflux de la vague révolutionnaire en Europe, les effectifs du PCF s’effondrent et, lors des élections de 1924, les socialistes devancent largement les communistes256.

                      En Italie

                      Les restes du théâtre San Marco (Livourne), lieu de la fondation du Parti communiste d’Italie.
                      En Italie, dans le contexte de l’échec du biennio rosso, le Parti socialiste italien tient en janvier 1921 son congrès à Livourne. Une motion modérée, défendue notamment par Filippo Turati, est prête à demeurer au sein de l’Internationale communiste mais refuse les 21 conditions ; une motion dite « communiste », menée entre autres par Antonio Gramsci et Amadeo Bordiga, exige l’acceptation des 21 conditions et l’exclusion des réformistes ; enfin, une motion maximaliste défendue par Giacinto Menotti Serrati accepte les 21 conditions mais refuse d’exclure les modérés. Cette dernière motion remporte une large majorité, provoquant la scission des communistes, qui fondent le Parti communiste d’Italie. Ces divisions interviennent dans un contexte très périlleux pour la gauche italienne, le fascisme étant alors en pleine ascension195.

                      Dans le reste de l’Europe
                      En novembre 1919 est fondé le Parti socialiste de gauche du Danemark, qui devient l’année suivante le Parti communiste du Danemark. En Suède, le Parti social-démocrate de gauche adhère en 1919 au l’Internationale communiste et se rebaptise en 1921 Parti communiste de Suède. Le Parti travailliste norvégien rejoint l’Internationale communiste en 1919 mais la quitte dès 1923 : les partisans du maintien dans l’IC se séparent alors du Parti travailliste et forment le Parti communiste norvégien. L’organisation de jeunesse du Parti socialiste ouvrier espagnol adhère directement à l’IC et fonde le Parti communiste espagnol en avril 1920 ; un autre parti, le Parti communiste ouvrier espagnol, est fondé en 1921 et le Komintern doit alors intervenir pour faire fusionner les deux organisations au sein du Parti communiste d’Espagne257. Le Parti communiste portugais est fondé en 1921 non par une scission d’un parti socialiste, mais par l’union de groupes syndicalistes d’extrême-gauche258. En Grèce, le Parti socialiste ouvrier de Grèce, fondé en novembre 1918, adhère l’année suivante au Komintern et prend en 1924 le nom de Parti communiste de Grèce (KKE)259. La défaite de la Grèce dans la guerre contre la Turquie provoque un afflux de réfugiés grecs d’Asie mineure. Cette « Grande Catastrophe » ayant dégradé l’économie grecque, le mouvement communiste gagne de nombreuses recrues, notamment au sein de la population réfugiée qui vit dans des conditions très difficiles260. Le Parti socialiste de Roumanie se rebaptise en mai 1921 Parti socialiste-communiste, puis Parti communiste de Roumanie ; il est cependant interdit en 1924261. Dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (futur Royaume de Yougoslavie), le Parti socialiste ouvrier yougoslave naît en avril 1919 ; une fois affilié au Komintern, il devient en juin de l’année suivante le Parti communiste de Yougoslavie. Malgré un programme vague, le PCY remporte un rapide succès du fait de la misère des campagnes et de la situation chaotique du nouvel État : aux élections de l’assemblée constituante en novembre 1920, le Parti remporte 58 sièges sur 419262. Un mois plus tard, prenant prétexte de grèves, le gouvernement limite par décret les activités du PCY, tout en laissant siéger ses députés. Le parti est interdit l’année suivante après une tentative d’assassinat du régent par un militant communiste263. En 1921, une scission du Parti social-démocrate tchécoslovaque donne naissance au Parti communiste tchécoslovaque264. Le Parti communiste de Chypre est fondé en 1926265.

                      En Amérique latine
                      En Amérique latine, le Parti communiste d’Uruguay naît en 1921 d’une scission du Parti socialiste224 ; au Chili le Parti ouvrier socialiste se rebaptise en janvier 1922 Parti communiste du Chili ; en Argentine, le Parti socialiste internationaliste, scission en janvier 1918 du Parti socialiste argentin, adhère en mai 1919 à l’Internationale communiste et devient ensuite le Parti communiste argentin266. À Cuba, les différents groupes communistes se réunissent en 1925 au sein d’un premier mouvement, l’Union révolutionnaire communiste, qui s’illustre dans l’opposition au régime de Gerardo Machado. Comprenant de nombreux étrangers immigrés à Cuba, notamment des travailleurs juifs ne parlant pas espagnol, ce parti n’est admis au sein de l’Internationale communiste qu’à partir de 1927, probablement du fait de son identité nationale incertaine267. Le Parti communiste de l’Équateur naît en 1926 et adhère à l’IC deux ans plus tard. Le Parti communiste péruvien et le Parti communiste paraguayen apparaissent en 1928, le Parti communiste colombien et le Parti communiste salvadorien en 1930, le Parti communiste du Venezuela et le Parti communiste du Costa Rica en 1931224.

                      En Chine

                      Musée du premier congrès du Parti communiste chinois, à Shanghai.
                      Si l’Indien M. N. Roy est, à l’époque de la fondation de l’Internationale communiste, le militant communiste asiatique le plus connu, c’est en Chine et non aux Indes britanniques que le communisme connaît sa progression la plus importante en Asie. La Chine, depuis le début du xixe siècle, est très affaiblie politiquement et a connu de nombreuses humiliations internationales qui l’ont conduite à devenir la « semi-colonie » de diverses puissances étrangères268. Les idées socialistes venues d’Occident gagnent progressivement au début du xxe siècle les milieux intellectuels et politiques, notamment au sein du courant républicain et nationaliste, sans les dominer pour autant269. La chute de l’Empire Qing à la suite de la révolution de 1911 ne permet pas au pays de retrouver une autorité centrale forte et, à partir de 1916, la république de Chine connaît une nouvelle période de chaos politique durant l’ère des seigneurs de la guerre. En réaction à ce contexte, le nationalisme chinois gagne en puissance au sein de la jeunesse à partir de 1919, via le mouvement du 4-Mai : des groupes de sympathisants marxistes apparaissent dans le sillage de cette mouvance268.

                      La Russie soviétique et le Kuomintang (KMT), parti nationaliste dirigé par Sun Yat-sen, nouent une politique d’alliance : le Komintern s’emploie dès lors à favoriser la naissance en Chine d’un parti communiste, destiné à s’allier au Kuomintang. Les différents groupes de sympathisants communistes, issus notamment du mouvement du 4-Mai, se rapprochent les uns des autres. Avec l’aide de Mikhaïl Borodine, envoyé du Komintern, le Parti communiste chinois (PCC) organise son congrès fondateur en juillet 1921 à Shanghai. Le premier secrétaire général du parti chinois est Chen Duxiu ; Mao Zedong assiste au congrès fondateur du Parti en tant que délégué d’un groupe du Hunan. Le PCC, qui ne compte que 200 militants en 1922, est alors une formation infiniment plus modeste que le Kuomintang : dès lors, le Komintern encourage les communistes chinois à adhérer au KMT en pratiquant la double appartenance, tout en demeurant étroitement alliés avec les nationalistes au sein d’un Front uni. Borodine obtient notamment que le militant communiste Zhou Enlai prenne la tête du département politique de l’Académie militaire de Huangpu, qui doit former l’armée du Kuomintang270. L’URSS, qui fonde de grands espoirs sur ses opérations en Chine, apporte une aide décisive au parti nationaliste chinois. L’université Sun Yat-sen de Moscou, spécialement destinée à la formation des cadres politiques chinois, accueille des membres du KMT comme du PCC. Tchang Kaï-chek, chef militaire du KMT, perfectionne sa formation à Moscou et bénéficie du soutien de Borodine. Sous l’influence de ce dernier, le PCC se développe rapidement et commence à devenir un mouvement révolutionnaire solidement structuré271.

                      Dans le reste de l’Asie et en Afrique
                      En Extrême-Orient, le Parti communiste japonais se constitue en juillet 1922 mais est aussitôt contraint à la clandestinité ; la « loi de préservation de la paix » de 1925 vise ensuite tout particulièrement les socialistes et les communistes japonais272. Dans la Corée colonisée par le Japon, le Parti communiste de Corée, formé en avril 1925, est lui aussi réduit à la clandestinité par les lois japonaises273 : engagés dans le combat indépendantiste contre les Japonais, les communistes coréens mènent des actions de guérilla mais la répression contraint beaucoup d’entre eux à se réfugier en URSS au fil des années274. Le Parti communiste philippin, formé en 1930, est interdit deux ans plus tard par la Cour suprême du Commonwealth des Philippines, puis à nouveau autorisé en 1937275,276.

                      L’un des émissaires du Komintern en Asie, le vietnamien Nguyễn Ái Quốc (futur Hô Chi Minh), est chargé d’organiser les organisations communistes de la région, comme le Parti communiste malais (fondé en 1930 en Malaisie britannique) et les différents groupes thaïlandais (le Parti communiste thaïlandais proprement dit n’est formé qu’en 1942) tout en s’efforçant de les faire sortir des limites de la diaspora chinoise où ils comptent l’essentiel de leurs membres. En février 1930, Nguyễn Ái Quốc fonde à Hong Kong, avec d’autres exilés, le Parti communiste vietnamien : l’IC impose rapidement au PCV de se rebaptiser Parti communiste indochinois, dans l’espoir de séduire les autres peuples de l’Indochine française en affirmant une visée indépendantiste à l’échelle de toute la péninsule. Le recrutement du Parti reste cependant, dans les années suivantes, essentiellement vietnamien277.

                      Au Moyen-Orient, l’Internationale communiste mise sur les luttes nationales, mais les partis communistes créés dans la région éprouvent de grandes difficultés à s’implanter durablement. Le Parti communiste palestinien, créé en Palestine mandataire, est entièrement dirigé par des Juifs de Palestine qui, ne parlant pas l’arabe, ont bien du mal à suivre les consignes d’« arabisation » de l’Internationale278. L’activisme communiste dans le monde arabe, qui mise sur la création de « Partis nationalistes révolutionnaires » arabes, se déroule dans des conditions aux limites de l’isolement279. L’Afrique est, dans l’entre-deux-guerres, un continent négligé par le Komintern. Les quelques partis qui y apparaissent sont surtout formés de militants d’origine européenne, comme le Parti communiste sud-africain dont les cadres sont blancs (il réussit cependant assez vite à attirer des militants noirs280). Le Parti communiste algérien est quant à lui formé à l’origine en tant que section du PCF en Algérie française : ce n’est que très progressivement qu’il acquiert une certaine autonomie et s’ouvre à des indigènes musulmans281.

                      Assez vite, dans le courant des années 1920, l’Internationale communiste réduit ses activités en direction des peuples extra-européens et colonisés, dont elle juge le potentiel révolutionnaire insuffisant et l’orientation trop réactionnaire282. Les « déviations » comme celle de Sultan-Galiev sont réprimées. Dès 1921, la Russie signe avec le Royaume-Uni un accord commercial, qui comporte une clause par laquelle elle s’engage à s’abstenir de toute propagande qui pourrait nuire aux intérêts britanniques en Asie. Les Soviétiques s’emploient ensuite principalement, en Asie, à instrumentaliser les mouvements nationaux, ou du moins à choisir lesquels doivent être soutenus. Malgré les protestations de militants issus de pays colonisés — comme Nguyễn Ái Quốc, M.N. Roy ou le Malais Tan Malaka — le Komintern s’en tient à une position européocentriste, en considérant que seul l’Occident est à même de mener à bien une « révolution sociale », tandis que les mouvements orientaux sont voués à ne mener que des « révolutions nationales »243.

                      À partir de 1928, Staline concentre l’essentiel de son attention sur l’Europe. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, et notamment à partir de la victoire des communistes chinois en 1949, que l’URSS fait le choix d’une politique ouvertement tiers-mondiste en soutenant fortement les mouvements de libération nationale dans le contexte de la décolonisation282.

                      Tendances communistes minoritaires
                      Articles connexes : Gauche communiste, Luxemburgisme et Communisme de conseils.

                      Statue du poète néerlandais Herman Gorter, figure de la gauche communiste, à Bergen aan Zee.
                      Dans le même temps, des dissensions persistent dans le camp communiste face à l’autoritarisme des conceptions léninistes, tout particulièrement en ce qui concerne le rôle dirigeant du Parti et le devoir d’obéissance aux consignes du Komintern. Une partie de ces dissidences constituant la mouvance dite de la Gauche communiste : certains militants marxistes, qui se réclament du luxemburgisme — c’est-à-dire des idées de Rosa Luxemburg — prônent la prise en main du prolétariat par lui-même, via notamment des conseils ouvriers, plutôt que par des partis politiques. Le néerlandais Anton Pannekoek, qui s’affirme comme l’un des principaux théoriciens du communisme de conseils, est exclu du Komintern en 1921. Herman Gorter l’est à son tour pour avoir publié Lettre à Lénine, texte dans lequel il dénonçait l’absence de liberté au sein des partis, ainsi que la pratique de ceux-ci283,284. Paul Levi occupe un temps la présidence du KPD : fidèle à l’héritage de Rosa Luxemburg dont il a été le compagnon, il se montre méfiant vis-à-vis des directives de l’Internationale ; mais, contesté en interne par un ensemble d’adversaires, il quitte la direction du Parti dès le début de 1921. Quelques mois plus tard, il est exclu du Parti pour avoir critiqué le rôle des envoyés du Komintern lors de la tentative de soulèvement de mars. Levi fonde ensuite le courant Communauté de travail communiste, qui constitue une première scission du KPD, puis finit par réintégrer le SPD285,219. Toujours en Allemagne, Herman Gorter fonde le Parti communiste ouvrier d’Allemagne (KAPD), qui regroupe les « conseillistes » du KPD. Le KAPD et différents groupes dans la mouvance de la gauche communiste se fédèrent en créant en 1922 l’Internationale communiste ouvrière286, mais celle-ci n’a qu’une existence éphémère287. Très critique envers le « capitalisme d’État » soviétique où les travailleurs ne contrôlent pas plus les moyens de production que sous l’ancien régime, les « conseillistes » dénient toute légitimité aux partis, considérant que les structures ne peuvent qu’être temporaires et que c’est à la classe ouvrière dans son ensemble de faire la révolution. Des groupes conseillistes apparaissent notamment en Allemagne, mais le communisme de conseils, qui n’a, par définition, pas vocation à s’incarner dans des organisations, est historiquement vaincu dès 1921288. Le « luxemburgisme », malgré son aura auprès de certains intellectuels et militants, n’a qu’une influence réduite et c’est plutôt le trotskisme qui incarne, par la suite, un courant communiste dissident possédant un relatif rayonnement289.

                      En France, l’un des fondateurs du parti communiste, Ludovic-Oscar Frossard, le quitte au début de 1923. Lui et ses partisans rejoignent un groupe dissident, l’Union socialiste communiste ; il finit par revenir à la SFIO dès 1924290,291. Devant l’évolution du régime soviétique et la « bolchévisation » des partis, des figures venues du syndicalisme révolutionnaire — comme en France Alfred Rosmer et Pierre Monatte — s’éloignent également du Komintern dans les années 1920288. L’italien Amadeo Bordiga adopte lui aussi des positions « de gauche », mais de l’intérieur du Komintern dont il demeure membre durant les années 1920292.

                      Par ailleurs, en Allemagne, des militants comme Ernst Niekisch — qui avait participé à la république des conseils de Bavière — tentent une synthèse entre nationalisme prussien et bolchevisme : cette tendance, surnommée le « national-bolchevisme », ne donne pas naissance à un mouvement politique d’envergure notable, mais séduit certains cercles intellectuels et des associations de jeunesse, ainsi que la gauche du Parti nazi. Niekisch, devenu nationaliste par hostilité à la politique pro-occidentale du gouvernement de Weimar, considère le marxisme soviétique comme un déguisement utilisé par le nationalisme russe pour mieux affronter le capitalisme occidental et salue en Staline le seul vrai héritier de Lénine293,294,295.

                      Réorganisation du Komintern

                      Nikolaï Boukharine.
                      Au cours des années 1920, l’Internationale communiste s’emploie à homogénéiser le fonctionnement des partis communistes nationaux selon le modèle bolchevik en surveillant à la fois leur appareil et leur conformité idéologique. Si de nombreux cadres étrangers — par ailleurs souvent exilés de leurs pays — participent aux instances de l’IC, comme le Finlandais Otto Wille Kuusinen, l’Italien Palmiro Togliatti, le Hongrois Mátyás Rákosi, le Suisse Jules Humbert-Droz ou le Bulgare Georgi Dimitrov, les principaux responsables de l’organisation sont, jusqu’en 1934, des Soviétiques (Zinoviev, Boukharine, Molotov puis Manouïlski). Les cadres d’Europe occidentale sont relativement peu nombreux à gravir la hiérarchie de l’IC, le Français André Marty étant un contre-exemple296.

                      Des émissaires du Komintern, comme Eugen Fried en France dans les années 1930, sont envoyés conseiller les cadres communistes des partis nationaux. En 1924, le cinquième congrès de l’Internationale ouvre la phase dite de « bolchevisation » des partis, qui vise, après l’échec des révolutions européennes, à réorganiser l’action des partis en entreprise, à structurer les cellules locales et à renforcer la discipline idéologique, afin que les partis, encore faibles pour la plupart sur les plans électoral et organisationnel, soient aptes à saisir les prochaines occasions révolutionnaires. La réalisation hâtive de la bolchevisation, en 1924-1925, cause des remous dans la plupart des partis communistes296,236.

                      L’Internationale communiste crée au fil des années un ensemble de structures destinées à devenir des organisations de masse pouvant concurrencer les mouvements de la social-démocratie. À la suite de son troisième congrès en 1921, l’IC fonde l’Internationale syndicale rouge (ISR, dite également Profintern), destinée à porter la parole communiste dans le monde du travail. La création de l’ISR se situe dans le contexte du changement de stratégie qui a suivi l’échec de la vague révolutionnaire en Europe. La rupture de plus en plus prononcée avec les libertaires, puissants dans le syndicalisme, impose de se trouver d’autres relais parmi les travailleurs. À sa création, l’ISR revendique des représentations dans 41 pays et des liens avec 17 millions de syndiqués, chiffres apparemment très exagérés ; l’organisation hésite en outre entre créer de nouvelles organisations ou travailler à l’intérieur des syndicats réformistes. Les résultats obtenus par l’Internationale syndicale rouge sont très mitigés et elle ne parvient réellement à marquer des points qu’en France, grâce à l’adhésion en 1922 de la CGTU, dont l’Internationale communiste s’assure bientôt le contrôle297. L’allemand Willi Münzenberg, spécialiste de l’agitprop, est l’un des principaux animateurs et concepteurs des structures annexes de l’Internationale communiste, qui comptent notamment avec les années l’Internationale des jeunes communistes, l’Internationale paysanne rouge (Krestintern), le Secours rouge international (MOPR), le Secours ouvrier international, Les Amis de l’URSS ou la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale298.

                      Échecs du mouvement communiste
                      En Europe
                      Articles connexes : Insurrection du 23 septembre 1923 (Bulgarie) et Octobre allemand.

                      Publication en langue anglaise de l’Internationale communiste.
                      Malgré l’inquiétude qu’elle suscite chez ses adversaires à travers le monde, l’Internationale communiste ne remporte que peu de succès dans le cadre de ses ambitions révolutionnaires. Au cours des années 1920 et 1930, aucune révolution communiste ne réussit et les communistes échouent par ailleurs à endiguer la montée des mouvements fascistes et assimilés299. Le coup de force des communistes allemands en mars 1921 avait déjà été un échec : en 1923, la tentative d’organiser une insurrection censée être l’« octobre allemand » tourne à la débâcle300,301. Diverses autres tentatives révolutionnaires se soldent également par des fiascos. Après sa dissolution, le Parti communiste de Yougoslavie se tourne vers des actions terroristes qui n’aboutissent qu’à l’exclusion de ses députés du parlement et à son interdiction totale. Le PCY entame vingt années de clandestinité : son appareil est presque réduit à néant au début des années 1930302. Le Parti communiste de Finlande, dont les dirigeants sont réfugiés sur le sol soviétique, tente vainement de fomenter des révoltes armées en Finlande186. En septembre 1923, le chef du Parti communiste bulgare, Georgi Dimitrov, organise avec l’aide de l’émissaire du Komintern Vassil Kolarov une insurrection contre le gouvernement : le soulèvement échoue et Dimitrov et Kolarov doivent prendre la fuite, tandis que le PCB est interdit et réprimé. En avril 1925, les communistes bulgares organisent un attentat meurtrier à Sofia, qui entraîne de nombreuses arrestations dans leurs rangs303.

                      Au Portugal, l’activisme du Parti communiste portugais n’aboutit qu’à son interdiction en 1926, par le régime de la Dictature nationale ; le PCP entre dans la clandestinité, situation qui se prolonge ensuite durant des décennies sous l’Estado Novo de Salazar. Le Parti communiste d’Italie est parcouru de divisions en pleine ascension du fascisme : Antonio Gramsci parvient à faire mettre en minorité la ligne d’Amadeo Bordiga qui soutient Trotsky mais, en 1926, le PC italien est interdit par le gouvernement de Benito Mussolini comme tous les autres partis d’opposition. La plupart des chefs communistes italiens, dont Gramsci lui-même, sont emprisonnés : le seul membre de la direction du Parti à échapper à l’arrestation est Palmiro Togliatti, qui se trouvait à Moscou en tant que représentant auprès du Komintern. Il devient dès lors secrétaire général du PC italien en exil304,305. Durant son emprisonnement, Gramsci se consacre à l’élaboration d’une œuvre théorique hétérodoxe, s’éloignant de l’économisme traditionnel des marxistes et mettant l’accent sur le rôle de la culture et des arts : les Cahiers de prison de Gramsci, publiés après-guerre, feront ensuite de lui, post mortem, un penseur marxiste très influent306,307. À Chypre, en 1931, après la rébellion contre les autorités coloniales britanniques, le Parti communiste est interdit en même temps que les autres groupes ayant participé à la révolte265. En 1936, le Parti communiste de Grèce profite d’importants mouvements sociaux pour préparer, en accord avec les syndicats, une grève générale. Mais, le 4 août, à la veille de la grève, le général Metaxás instaure une dictature avec le soutien du roi Georges II : des milliers de communistes grecs sont arrêtés308.

                      En Asie du Sud-Est
                      Aux Indes orientales néerlandaises, le Parti communiste indonésien (PKI) suscite des émeutes insurrectionnelles en novembre 1926 et janvier 1927. La répression mise en œuvre par les autorités coloniales néerlandaises aboutit au démantèlement et à l’interdiction du PKI, dont les cadres dirigeants sont emprisonnés ou contraints à l’exil309. En Indochine française, en 1930, à la faveur d’une grave famine au nord de l’Annam, le Parti communiste indochinois mobilise les paysans, mais la Sûreté générale réprime rapidement le mouvement et multiplie les arrestations de militants communistes310.

                      En Amérique latine
                      Article connexe : Soulèvement communiste de 1935 au Brésil.
                      En 1932, au Salvador, Agustín Farabundo Martí mène, sans l’aval du Komintern, une insurrection paysanne contre le régime militaire du général Martínez : la répression de la révolte débouche sur un terrible massacre — la matanza — au cours duquel périssent environ 20 000 paysans ; les principaux dirigeants communistes salvadoriens sont exécutés311. En 1935, au Brésil, Luís Carlos Prestes organise un soulèvement communiste qui échoue totalement et n’aboutit qu’à la décapitation du Parti communiste brésilien312.

                      Début de la guerre civile chinoise
                      Articles connexes : Massacre de Shanghai (1927) et Guerre civile chinoise.
                      L’un des plus graves échecs de l’Internationale communiste a lieu en Chine, où le Parti communiste chinois a suivi la consigne d’alliance avec le Kuomintang et d’infiltration de ce parti nationaliste. Alors que l’expédition du Nord est lancée par le Kuomintang pour soumettre les seigneurs de la guerre, les communistes participent à l’opération de reconquête du pays et s’attirent de nombreux sympathisants dans la population, jouant un rôle décisif dans la prise de contrôle de Shanghai. Mais en avril 1927, Tchang Kaï-chek, que les Soviétiques considéraient comme un allié, réalise un coup de force pour prendre le contrôle du KMT, purger les éléments de gauche de son parti et éliminer les communistes dont il redoute la montée en puissance : le massacre de Shanghaï, suivi d’autres actions de répression, décime les rangs communistes chinois et brise l’alliance PCC-Kuomintang. Mikhaïl Borodine et M. N. Roy, les émissaires du Komintern en Chine, doivent prendre la fuite : les ambitieuses visées soviétiques en Chine semblent alors totalement ruinées. Les communistes chinois ne désarment cependant pas et, lors du soulèvement de Nanchang, une partie des soldats et officiers communistes de l’Armée nationale révolutionnaire du Kuomintang, parmi lesquels Zhou Enlai, se rebelle et constitue l’embryon de l’Armée rouge chinoise. Mao Zedong mène quant à lui, sans succès, le soulèvement de la récolte d’automne dans le Hunan et le Jiangxi. La guerre civile chinoise, que les communistes chinois mènent par leurs propres moyens, se poursuit dans les années qui suivent270.

                      Stalinisation du communisme international
                      Articles connexes : Stalinisme, Histoire de l’URSS sous Staline, Marxisme-léninisme et État communiste.
                      Mort et succession de Lénine

                      Portait de Joseph Staline par Isaak Brodsky.
                      Le 25 mai 1922, Lénine est victime d’une attaque. Il reprend ses fonctions à l’automne. Durant sa convalescence, le président du Conseil des commissaires du peuple s’inquiète des conceptions et de la personnalité de Staline, nommé en avril secrétaire général du Parti communiste, et dont il lui apparaît qu’il concentre désormais entre ses mains un pouvoir excessif. En décembre 1922, il commence à dicter un ensemble de notes, désignées par la suite sous le nom de « testament de Lénine », qu’il envisage de faire lire, ou de présenter lui-même, au congrès du Parti et dans lesquelles il préconise entre autres un remplacement de Staline au secrétariat général par une personnalité moins brutale et plus consensuelle. Mais, le 10 mars 1923, une nouvelle attaque le terrasse et le laisse paralysé et muet313. Le XIIe congrès du Parti s’ouvre quelques semaines plus tard et manifeste une unité de façade ; Trotsky préfère s’abstenir d’attaquer Staline de front. Mais à l’automne, la crise éclate au sein du Parti à la suite d’une proposition, faite au Plénum du Comité central et visant à renforcer la surveillance du Parti pour prévenir d’éventuelles factions. Trotsky envoie le 8 octobre une lettre au Comité central dans laquelle il fustige la « dictature de l’appareil », dénonce la bureaucratisation du Parti communiste et annonce son intention d’en appeler à l’ensemble des militants. Une semaine plus tard, ces idées sont reprises dans une lettre signée par 46 vétérans de la révolution314. Trotsky et ses alliés, qui se réclament de l’héritage léniniste en se baptisant « bolchevik-léninistes », sont également désignés par la suite du nom d’Opposition de gauche315. C’est à cette époque, en 1923-1924 que le terme « trotskystes » se banalise dans le vocabulaire politique pour désigner les partisans — réels ou supposés — de Trotsky, le mot étant tout d’abord principalement utilisé par les adversaires de ce dernier316. Au sein du Politburo, Staline s’appuie notamment sur Zinoviev et Kamenev, inquiets des ambitions de Trotsky : le camp de Staline n’a aucune difficulté à faire condamner par une très large majorité du Comité central la position de Trotsky — connu pour son autoritarisme et se proclamant maintenant apôtre de la démocratie au sein du Parti — et des 46 signataires. La XIIIe conférence du Parti se tient du 16 au 18 janvier 1924, en l’absence de Trotsky malade, et condamne le « révisionnisme anti-bolchevique » et la « déviation anti-léniniste » de l’Opposition de gauche. Des points de règlements, prévoyant des sanctions plus graves pour les factions, sont adoptés, tandis que divers partisans de Trotsky sont envoyés en poste à l’étranger317,318.

                      Lénine meurt le 21 janvier 1924. Sur ordre du Politburo, son corps est conservé dans la glace en attendant de pouvoir être embaumé, puis exposé au sein d’un Mausolée construit à cet effet. La personnalité et les écrits de Lénine sont désormais présentés dans des termes quasiment religieux, l’idéologie léniniste, codifiée par Zinoviev et Staline, étant considérée à l’égal d’un texte sacré. Le léninisme est proclamé « idéologie légale exclusive de l’État soviétique ». Pour Boris Souvarine, « désormais, le léninisme sera la rigoureuse observance rétrospective et formelle de l’œuvre léninienne imprimée, valable ou caduque, obscure ou contradictoire. Bible nouvelle découpée en versets comme s’il s’y trouvait autant de réponses définitives à toutes les questions posées par l’histoire ». Staline s’institue « premier auteur classique » de l’idéologie léniniste en publiant Fondements du léninisme, recueil de conférences dans lesquelles il expose un condensé de son cru de la pensée de Lénine. Le terme marxisme-léninisme apparaît avec les années pour désigner la lecture léniniste du marxisme, mise en orthodoxie par Staline319,320,321. L’interprétation stalinienne de la théorie marxiste aboutit à une « pétrification » de celle-ci, où la succession nécessaire des cinq grands « modes de production » aboutit de manière inéluctable à la victoire du socialisme, puis au « communisme », le Parti communiste jouant le rôle de l’avant-garde322 ; le matérialisme dialectique, désormais considéré comme une doctrine à laquelle les sciences elles-mêmes doivent être subordonnées, est décrété philosophie obligatoire de tout communiste323.

                      Victoire de Staline sur ses rivaux
                      Après la défaite de l’Opposition de gauche et le départ de Trotsky du Conseil des commissaires du peuple en 1925, la « troïka » formée contre Trotsky par Staline, Kamenev et Zinoviev commence à se fissurer. Zinoviev, responsable du Parti à Leningrad, critique notamment la conception de la NEP par Staline et Boukharine. Au XIVe congrès du Parti, en décembre 1925, Kamenev dénonce la « gestion dictatoriale » de Staline ; ce dernier fait cependant approuver son rapport d’activité par le congrès. Une commission, présidée par Molotov, se charge ensuite de réorganiser le Parti à Leningrad : Zinoviev est démis de son poste et remplacé par Kirov. Un front hétéroclite des adversaires de Staline, désigné sous le nom d’Opposition unifiée, se forme alors : il regroupe entre autres Zinoviev, Kamenev, Trotsky, Radek, Antonov-Ovseïenko et différents représentants de l’Opposition ouvrière. Les opposants, dont l’unité est fragile, s’emploient à diffuser leur propagande au sein du Parti mais Staline parvient à réorganiser le Politburo à son avantage : l’activité de l’opposition est surveillée de près par le Guépéou, la police secrète qui a remplacé la Tchéka en 1922. L’Opposition unifiée perd bientôt sa cohésion et en octobre 1926, six de ses dirigeants, dont Trotsky, Zinoviev et Kamenev, publient une déclaration désavouant leurs propres « activités fractionnelles ». Le plenum du Comité central, quelques jours plus tard, sanctionne les opposants désormais discrédités : Trotsky et Kamenev sont exclus du Politburo. Quant à Zinoviev, ses jours à la tête de l’Internationale communiste sont comptés et il est remplacé par Boukharine en décembre. Trotsky tente à nouveau de réorganiser l’opposition l’année suivante mais, le 14 novembre 1927, lui et Zinoviev sont exclus du Parti communiste ; Kamenev est quant à lui exclu du Comité central. Certains opposants, comme Kamenev et Zinoviev, font leur autocritique, Trotsky et la plupart des autres s’y refusant. En janvier 1928, Trotsky est exilé à Alma-Ata avec 30 autres oppositionnels324.

                      Défilé du 1er mai, tableau réaliste socialiste d’Isaak Brodsky.
                      À l’hiver 1927-1928, le gouvernement soviétique est confronté à la « crise des collectes », une chute catastrophique des livraisons de produits agricoles. Staline a recours à des mesures d’urgences pour remédier à la situation ; il décide alors d’abandonner la coopération avec la paysannerie, qu’il juge responsable de la crise, en mettant fin à la NEP et collectivisant le monde rural, qui devra être réorganisé sous la forme d’exploitations collectives qui constitueraient des « forteresses du socialisme », les kolkhozes (coopératives agricoles) et les sovkhozes (fermes d’État). Le retour à une politique de réquisitions, c’est-à-dire à des pratiques de la guerre civile, crée des résistances au sein du CC : Nikolaï Boukharine conteste notamment les conclusions de Staline en matière économique. En novembre 1928, Staline fait condamner par un vote unanime du Politburo et du CC la « déviation droitière », sans encore attaquer ses adversaires de front. Peu après, en janvier 1929, saisissant l’occasion de la publication par Trotsky d’un appel à la « lutte des communistes du monde entier » contre le projet stalinien, il fait expulser son rival d’URSS pour activités « anti-soviétiques »325,326,327.

                      En avril 1929, le Plénum du CC consacre la défaite de l’« opposition de droite » de Boukharine, Rykov et Tomski. Staline fustige publiquement dans un discours le « soutien aux koulaks » de Boukharine. Le plan quinquennal prévoyant la collectivisation de 20 % des foyers paysans et une industrialisation accrue, est adopté ; la NEP appartient définitivement au passé. Boukharine est démis de ses fonctions au Komintern et de la direction du quotidien officiel la Pravda, Tomski de la direction des syndicats et Rykov démissionne de la présidence du Sovnarkom. Boukharine — bientôt également démis du Politburo — et ses partisans sont soumis à une campagne de presse d’une rare violence qui fustige leur collusion avec les « éléments capitalistes » et les « trotskystes ». À l’occasion de la défaite de l’opposition, Staline peut entamer sa politique de « Grand Tournant » sous les apparences de l’unanimité au sein du Parti communiste. Un culte de la personnalité se développe autour de lui : en décembre 1929, à l’occasion de son 50e anniversaire, il est salué comme « le théoricien le plus éminent du léninisme », « le Lénine d’aujourd’hui » et un « génie dont les immenses qualités sont indispensables à la classe ouvrière ». Toute forme d’opposition est désormais bannie du Parti communiste et les « déviationnistes » sont assimilés à des traîtres ; Rykov et Tomski sont contraints à des autocritiques humiliantes328.

                      Disposant désormais d’un pouvoir sans limite sur les nominations et révocations des membres de l’appareil soviétique, Staline opère de multiples réorganisations, limogeages et changements d’affectation qui l’assurent de la présence de ses fidèles aux postes-clé329.

                      Renforcement du contrôle sur les partis communistes
                      Le contrôle sur l’Internationale communiste est également renforcé. Bien que le gouvernement soviétique assure officiellement que le Komintern n’est qu’une organisation « de caractère privé » sur laquelle il n’a aucune prise330, les activités des partis communistes nationaux sont, dans les faits, soumis à une stricte surveillance de la part des envoyés de Moscou331. En 1928, au VIe congrès du Komintern, Staline déclare ouvertement que les intérêts de chaque parti communiste sont subordonnés à ceux de l’URSS : « Est authentiquement révolutionnaire celui qui est prêt à défendre l’Union soviétique sans réserve, ouvertement, inconditionnellement ». En 1929-1930, l’Internationale est fermement reprise en main par des fidèles de Staline comme Dmitri Manouïlski et Viatcheslav Molotov332. L’École internationale Lénine, fondée en 1926 à Moscou, assure dans l’entre-deux-guerres la formation de milliers de cadres de l’IC et la diffusion du modèle politique soviétique333.

                      La « bolchevisation » des partis communistes nationaux, entamée dès 1924, entraîne de nombreux conflits à l’intérieur de ceux-ci, avec, au cours des années 1920 et 1930, des évolutions incessantes des structures de direction. Un nombre considérable d’adhérents et de cadres sont mis à l’écart dans tous les partis communistes, par un processus de sélection et de formation au sein des élites dirigeantes334. Les personnalités jugées trop indépendantes qui ne suivent pas d’assez près la ligne dominante sont évincées : Boris Souvarine est exclu par le Komintern dès 1924 pour avoir pris la défense de Trotsky ; il adopte par la suite une démarche d’historien très critique du mouvement communiste335. Le théoricien conseilliste allemand Karl Korsch tente, en 1926, de s’allier à l’italien Amadeo Bordiga, principale figure de la Gauche communiste à faire encore partie du Komintern, pour fédérer les communistes de gauche — soit aussi bien l’aile gauche de partis comme le KPD que les partis sortis du Komintern comme le KAPD — au sein d’une « fraction internationale » qui soutiendrait l’opposition interne en URSS. Sa proposition se heurte à la fois à l’attitude réservée de Bordiga et à l’hostilité des groupes d’ultragauche allemands. L’échec du projet de Korsch, et l’arrestation de Bordiga par le régime fasciste italien — qui prive la gauche du Komintern de sa principale figure — mettent fin à la dernière tentative de constituer une opposition « gauchiste » au sein de la IIIe Internationale336. La gauche du KPD est définitivement vaincue en 1927 ; Ruth Fischer et Arkadi Maslow, cadres dirigeants du Parti communiste d’Allemagne, sont exclus en tant que partisans de Zinoviev. Amadeo Bordiga, libéré mais toujours sous surveillance policière, est finalement exclu en 1930 du PC italien en exil, pour « gauchisme ». Bien que se voulant fidèle à une ligne léniniste, il se pose désormais en opposant à l’URSS, qu’il considère comme un « État capitaliste » ; l’ensemble des différents courants se réclamant de sa pensée est par la suite désigné sous le nom de bordiguisme283. Au sein du Parti communiste français — affaibli par la baisse de ses effectifs et isolé face à la SFIO — l’interdiction de tout droit de critique entraîne des protestations. En 1926, le Komintern réorganise la direction du parti, tout d’abord au profit de Pierre Semard. Le PCF connaît cependant bientôt de nouveaux remous : Henri Barbé et Pierre Célor, membres du Bureau politique, sont exclus pour activités « fractionnelles » en 1931. Un nouveau secrétariat du PC français, composé de Maurice Thorez, Jacques Duclos et Benoît Frachon, est ensuite formé337. La ligne du Komintern, donc de l’URSS et plus précisément de Staline, prime largement sur les intérêts des partis nationaux : quand Ernst Thälmann, dirigeant du Parti communiste d’Allemagne, est destitué par une vote du comité central de son parti pour avoir couvert une affaire de détournement de fonds, l’Internationale communiste impose qu’il soit maintenu à son poste. Ce sont au contraire les adversaires de Thälmann au sein de la direction du KPD qui sont ensuite privés de leurs fonctions338.

                      La domination stalinienne sur le mouvement communiste continue d’entraîner des résistances et des scissions au sein des partis nationaux. En 1928, des dissidents du Parti communiste d’Allemagne — dont ses anciens dirigeants exclus, Heinrich Brandler et August Thalheimer — forment le Parti communiste d’Allemagne – opposition ; en 1929, la majorité des cadres du Parti communiste de Suède rompt avec le Komintern et fait sécession en fondant un nouveau Parti socialiste, tandis que les partisans de Moscou restent au PC ; en Espagne apparaissent la Gauche communiste d’Espagne et le Bloc ouvrier et paysan, deux partis opposés au Parti communiste d’Espagne, qui fusionnent en 1935 pour former le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM). Une partie des communistes opposés à la stalinisation du Komintern — dont Brandler et ses partisans, ainsi que le POUM — se regroupent au sein de l’Opposition communiste internationale, basée à Paris. Celle-ci se désagrège cependant au cours des années 1930, pour s’unir en 1938 avec le Centre marxiste révolutionnaire international (ou « Bureau de Londres ») et disparaître au début de la Seconde Guerre mondiale339,340.

                      Malgré leurs efforts, les contestataires demeurent une minorité. Dans la plupart de cas, le contrôle exercé par l’URSS, via le Komintern, sur les PC nationaux ne se dément pas durant tout l’entre-deux-guerres341 ; le communisme apparaît, sous sa forme dominante, comme un « système international centralisé à l’intérieur duquel le Parti russe joue un rôle dirigeant »342.

                      Politiques staliniennes en URSS : collectivisation, industrialisation et campagnes de terreur
                      De la persécution des koulaks aux grandes famines
                      Articles connexes : Collectivisation en Union soviétique, Dékoulakisation, Famines soviétiques de 1931-1933, Holodomor et Goulag.

                      Monument aux victimes de l’Holodomor à Vychhorod (Ukraine).
                      Joseph Staline, ayant désormais les mains libres après l’élimination politique de ses adversaires, se lance dans une politique de collectivisation accrue. Le Plan quinquennal est soumis à une série de révisions à la hausse. Les mauvais résultats agricoles de 1928-1929, qui entraînent des situations de pénurie, et l’échec de la campagne de collectes suivante, sont attribuées par Staline à l’action des « koulaks ». À l’été 1929, la collectivisation est intensifiée pour lutter contre les « capitalistes ruraux ». Staline, dans le cadre de sa politique de « grand tournant », fait adopter un plan irréaliste de croissance industrielle et de collectivisation accélérée343.

                      L’une des rares innovations théoriques de Staline, avec le socialisme dans un seul pays321, est l’idée que la lutte des classes est destinée à s’accroître après la « prise du pouvoir par le prolétariat ». Cette conception l’amène à gouverner l’URSS selon une logique de « guerre totale » permanente344. Face aux résistances paysannes à la collectivisation, le dirigeant soviétique décide la « liquidation des koulaks en tant que classe »345. Des classifications abusives et incohérentes de diverses catégories de « koulaks » ou supposés tels sont établies, ouvrant la voie à de multiples abus. Des dizaines de milliers de paysans moyens sont « dékoulakisés », c’est-à-dire arrêtés par le Guépéou et déportés. Entre la fin de 1929 et le début de 1932, près de deux millions de paysans sont déportés, le pic se situant en 1930-1931 avec 1 800 000 personnes envoyées dans des régions inhospitalières (Oural, Sibérie, Kazakhstan…) ou sur des grands chantiers346,347. Les déportations continuent dans les années suivantes. En certaines occasions, comme lors de l’« affaire de Nazino », les transferts de populations sont organisés de telle manière que les déportés, une fois arrivés à destination, sont abandonnés à une mort certaine348.

                      À la même époque, le système concentrationnaire soviétique est réorganisé et prend le nom de Goulag, d’après l’acronyme russe signifiant Direction principale des camps qui désigne son administration centrale. De nombreux camps se trouvent dans les régions les plus reculées du pays, notamment en Sibérie et plus particulièrement dans la Kolyma. Initialement créé comme un service rattaché au Guépéou, le Goulag devient un véritable « État dans l’État » à mesure que l’appareil concentrationnaire change d’échelle avec la collectivisation et la dékoulakisation349.

                      À l’été 1931, la campagne de collectes enregistre de mauvais résultats, ce qui provoque des réquisitions massives et autoritaires, tandis que les paysans tentent de conserver une partie de leur récolte. Le pouvoir stalinien réprime massivement les récalcitrants : les groupes ethniques et sociaux censés menacer la stabilité du régime sont quant à eux ciblés de manière préventive et collective. La politique suivie par le gouvernement soviétique a des conséquences catastrophiques : une terrible famine ravage plusieurs régions du pays et fait, principalement en Ukraine — république très touchée par les réquisitions — dans le Nord du Caucase et au Kazakhstan, environ 6 millions de victimes350,351. En Ukraine, cette période, désignée du nom d’Holodomor, joue par la suite un rôle fondamental dans la mémoire historique du pays, au point que la thèse d’une famine délibérément provoquée par Staline pour soumettre définitivement une région jugée insoumise est largement répandue. Environ 30 % du groupe ethnique ukrainien disparaît. Si la famine, qui touche plusieurs autres régions soviétiques, ne paraît pas avoir été sciemment provoquée en Ukraine par Staline, le dirigeant soviétique l’a par contre utilisée pour briser la résistance de la paysannerie ukrainienne et le « nationalisme » séparatiste des Ukrainiens. L’appareil du Parti ukrainien est purgé et près d’un million d’Ukrainiens sont déportés352.

                      Le Ier Plan quinquennal, dont la variante révisée à la hausse est adoptée en 1929, entraîne une industrialisation intensive en URSS, donnant la priorité à l’industrie lourde. Au cours du Ier Plan, le nombre d’ouvriers en URSS passe de 3,7 à 8,5 millions, beaucoup étant des paysans fuyant la collectivisation. Un vaste prolétariat urbain, souvent déraciné, se forme. Dans le même temps, les autorités favorisent la promotion à grande échelle d’ouvriers à des postes de responsabilité, formant une « intelligentsia technique » tandis qu’est mise en avant la lutte contre les spécialistes « bourgeois » et les « saboteurs ». L’industrie lourde connaît une forte croissance, mais l’industrie légère et la production des biens de consommation sont négligées. L’industrialisation se fait en outre sans tenir compte des coûts et entraîne une forte inflation353.

                      Autres transformations de la société soviétique sous Staline
                      Photo noir et blanc de Staline entouré de deux jeunes femmes (Pacha Angelina (à gauche) et Maria Demchenko).
                      Joseph Staline en 1936 au Xe congrès du Komsomol (organisation de jeunesse du Parti communiste).
                      Photo Ivan Shagin
                      Si les objectifs économiques sont loin d’être tous atteints, le pouvoir communiste parvient cependant à transformer en profondeur la société soviétique, en favorisant la mobilité sociale, ce qui lui permet de gagner l’allégeance des citoyens qui en bénéficient : de nombreux paysans rejoignent la classe ouvrière tandis que de nombreux ouvriers accèdent à des postes à responsabilité, offrant à leurs familles des possibilités de progression sociale. Un effort important est fourni pour développer l’éducation et l’alphabétisation : la proportion d’adultes sachant lire et écrire passe de moins de 40 % avant la révolution à 95 % pour les hommes et 79 % pour les femmes, bien que les chiffres officiels soient peut-être exagérés. Les groupes ethniques de l’URSS continuent cependant d’avoir un accès inégal à l’éducation, les Russes étant bien plus avancés dans ce domaine que les Ouzbeks, les Tchétchènes ou les Kirghizes174.

                      Les droits des femmes sont l’une des principales conquêtes de la révolution : les femmes ont notamment obtenu le droit à exercer un travail salarié. Ces droits connaissent cependant, comme la représentation des femmes dans la propagande officielle, des variations au gré des impératifs politiques : l’avortement, autorisé après la révolution, est à nouveau interdit en juin 1936 dans le cadre d’une politique nataliste souhaitée par Staline354. La place de la femme dans la société et la propagande soviétiques oscille entre d’une part la valorisation de la militante et de la « travailleuse de choc » et d’autre part celle de la maternité, sans évacuer la hiérarchie entre le féminin et le masculin. La société soviétique tend cependant à voir se généraliser le cumul entre maternité et travail salarié, anticipant sur ce point la tendance dans les pays occidentaux355.

                      La persécution des religions – notamment, mais pas uniquement, l’église orthodoxe russe – atteint des sommets sous Staline. Outre la propagande antireligieuse que le Parti communiste et ses organisations affiliées – notamment la Ligue des militants athées – se chargent de diffuser, un ensemble de mesures contre la religion est pris : les publications religieuses sont interdites, de même que de multiples célébrations. De nombreux membres du clergé sont soumis à des mesures vexatoires, voire purement et simplement arrêtés et envoyés en camp de travail. Au moment de la grande terreur des années 1930, des dizaines de milliers de prêtres et de fidèles sont exécutés. La pratique religieuse demeure en théorie autorisée, mais la grande majorité des lieux de culte sont fermés de manière arbitraire356.

                      Des premières purges staliniennes à la grande terreur
                      Articles connexes : Procès de Moscou, Grandes Purges et Déportation des peuples en URSS.

                      Monument aux victimes des Grandes Purges, dans le village de Davydovo (Oblast de Moscou).
                      Au milieu des années 1930, Staline, autour duquel se développe un culte de la personnalité de plus en plus marqué357, affermit encore son contrôle sur le Parti. Le XVIIe congrès du PC, en 1934, dresse un bilan victorieux du « Grand Tournant » : durant ce « congrès des vainqueurs », Staline est qualifié de « chef des classes ouvrières du monde entier », d’« incomparable génie de notre époque », voire de « plus grand homme de tous les temps et de tous les peuples ». Il obtient néanmoins, à bulletins secrets, moins de voix au Comité central que certains de ses collègues, comme Sergueï Kirov. L’année 1934 alterne de manière contradictoire des périodes de répression et de détente358. Une loi sur la trahison de la patrie, adoptée en juin, prévoit une échelle de sanctions incluant la déportation et la peine de mort, sans définir clairement en quoi consiste la « trahison de la patrie » ; elle étend en outre la responsabilité aux familles des condamnés. Le 1er décembre 1934, Kirov est assassiné, ce qui marque le début de l’une des périodes les plus répressives de l’histoire de l’URSS359. Le dirigeant soviétique vise à épurer la société de ses éléments présumés hostiles au régime, considérés comme des obstacles sur la voie de la construction socialiste ; dans le même temps, il entreprend de débarrasser l’appareil de l’État et du Parti de ses cadres insuffisamment dociles, éliminant ses vieux rivaux et toute personne pouvant potentiellement lui faire obstacle pour ne conserver que des fidèles et des militants qui lui doivent toute leur carrière. Les appareils du Parti sont purgés à Moscou et Léningrad : Zinoviev et Kamenev sont arrêtés pour « complicité idéologique » avec les assassins de Kirov. La responsabilité de Staline lui-même dans le meurtre de ce dernier est couramment postulée, mais n’a jamais pu être prouvée. Cette affaire donne en tout cas au dirigeant soviétique un prétexte pour lancer une nouvelle campagne de terreur360. L’assassinat de Kirov est suivie d’une vague d’arrestations exercées par le NKVD, police politique qui a pris la succession du Guépéou. Le Parti est une nouvelle fois purgé de ses éléments « trotskystes » et « zinoviévistes » réels ou supposés et des dizaines de milliers de personnes « peu sûres » ou présumées « antisoviétiques » sont déportées, notamment sur des critères ethniques (Finlandais, Polonais, Allemands d’Ukraine…)361.

                      Les persécutions anti-religieuses sont intensifiées : de plus en plus de lieux de culte sont fermés (la proportion atteindra 95 % en 1940). En 1935-1936, Staline achève de renforcer sa position, en nommant à des postes clés des fidèles comme Anastase Mikoïan, Andreï Jdanov, Nikita Khrouchtchev ou Nikolaï Iejov. Dans le même temps, il s’emploie à réécrire et faire réécrire l’histoire du bolchevisme à sa propre gloire : une filiation directe Marx-Engels-Lénine-Staline est établie, l’histoire du Parti étant désormais présentée comme une longue lutte contre les déviations, au profit de la vraie ligne léniniste incarnée par Staline. L’exploit en 1935 du mineur Alekseï Stakhanov permet par ailleurs de lancer une nouvelle campagne de propagande : 1936 est décrétée « année stakhanoviste »360.

                      La propagande s’exerce également sur les terrains culturel et scientifique. Un courant artistique visant à « rééduquer les travailleurs dans l’esprit du socialisme », le « réalisme socialiste », est élaboré par Maxime Gorki, Alexeï Tolstoï et Alexandre Fadeïev : en 1934, Gorki et Jdanov, secrétaire à l’idéologie du Parti communiste, présentent le réalisme socialiste comme le seul courant politiquement acceptable362. Sur le plan scientifique, Staline permet au charlatan Trofim Lyssenko de régner en maître dans le domaine de la génétique ; les champs des autres sciences « dures » sont également touchées par la propagande. Le terme de « lyssenkisme » passe ensuite à la postérité en tant que synonyme de pseudo-science soumise aux impératifs idéologiques363.

                      Entre 1936 et 1938, la terreur stalinienne atteint son apogée. En août s’ouvre le premier procès de la série dite des « procès de Moscou », parodie judiciaire à grand spectacle au cours de laquelle seize vétérans bolcheviks, dont Kamenev, Zinoviev et Tomski, sont mis en accusation par le procureur Andreï Vychinski. Les accusés sont contraints de se livrer à des « aveux » dégradants364,365, reconnaissant avoir comploté contre Staline en liaison avec Trotsky et participé à l’assassinat de Kirov ; ils sont tous condamnés à mort, tandis que le procès est l’occasion d’une campagne de propagande à la gloire de Staline et contre la « vermine trotskyste ». En septembre 1936, Iejov est nommé à la tête du NKVD avec pour mission d’achever de démasquer le « bloc trotskyste-zinoviéviste ». En janvier, un second procès de Moscou aboutit à la condamnation de 17 accusés, dont Piatakov et Radek, pour participation à un « centre trotskyste antisoviétique » en liaison avec l’Allemagne nazie et l’empire du Japon. Entre février-mars 1937 et mars 1938, la purge de l’appareil soviétique atteint son apogée : des dizaines, voire des centaines de milliers de cadres de l’économie et du Parti sont destitués ou arrêtés, aussitôt remplacés par une nouvelle génération de promus (celle de cadres comme Brejnev, Kossyguine ou Gromyko). L’état-major de l’Armée rouge est décimé366.

                      Le NKVD, sous la direction de Iejov – lui-même minutieusement supervisé par Staline – se livre à une campagne de terreur, d’arrestations et de déportations sans précédent, visant un ensemble très hétérogène d’« ennemis » au sein de la population soviétique, dans le but de mettre en place une bureaucratie civile et militaire entièrement aux ordres et de parachever radicalement l’élimination de tous les éléments « socialement dangereux ». Toute personne suspectée de « mauvaises » origines sociales est une cible potentielle, les fonctionnaires de la police politique travaillant selon un système de quotas à atteindre. Certaines régions, comme l’Ukraine, sont particulièrement touchées. Des émissaires du centre, accompagnés de cadres du NKVD, sont envoyés superviser la purge des appareils communistes de républiques ou de villes données : Beria en Géorgie, Kaganovitch à Smolensk et Ivanovo, Malenkov en Biélorussie et en Arménie, Molotov, Iejov et Khrouchtchev en Ukraine. Outre les militaires, les milieux scientifiques, l’intelligentsia dans son ensemble, le clergé, les « koulaks » ou supposés tels, diverses minorités ethniques, sont ciblés à une grande échelle, les familles des « ennemis du peuple » étant également visées. Sur les seules années 1937 et 1938, le NKVD procède à 1575000 arrestations, aboutissant à 1345000 condamnations à mort et 681692 exécutions, sachant que ces chiffres officiels ne prennent en compte que les morts dûment répertoriés par les autorités locales du NKVD et indiqués ensuite à l’administration centrale367. Les « Grandes Purges » de Staline, également appelées « Grande Terreur », sont par la suite passées sous silence durant des décennies, l’opinion internationale n’ayant eu connaissance que des procès à grand spectacle368.

                      Lors du troisième procès de Moscou, 21 personnalités d’envergures diverses, parmi lesquelles Boukharine, Rykov, mais également Iagoda qui dirigeait le NKVD au moment du premier procès, sont condamnées pour un ensemble de complots. Un grand nombre de dirigeants communistes étrangers présents en URSS, et de cadres du Komintern, sont arrêtés et exécutés, à l’image de Béla Kun. Les purges staliniennes déciment notamment les cadres, réfugiés sur le sol soviétique, du Parti communiste de Hongrie, du Parti communiste d’Allemagne, du Parti communiste de Finlande et du Parti communiste de Pologne367,369,370,371,372.

                      Durant la même période, la République populaire mongole, État satellite de l’URSS, se livre à une émulation des politiques staliniennes : le Parti, dont Horloogiyn Choybalsan représente la ligne dure, mène durant la période 1937-1939 des purges politiques de grande ampleur – auxquelles s’ajoutent une campagne de persécutions contre le clergé bouddhiste – causant la mort d’environ 100 000 personnes sur une population de 700 000373,374.

                      L’élimination d’un trop grand nombre de cadres qualifiés finit cependant par porter préjudice au bon fonctionnement du régime. Aussi, pour éviter un chaos total, les autorités centrales de l’URSS décident-elles début 1938 de « rectifier le tir » : Staline met fin à la terreur vers la fin de l’année. Nikolaï Iejov, blâmé pour les « excès » commis durant les purges, est remplacé par Lavrenti Beria à la tête du NKVD ; il est lui-même, par la suite, arrêté, jugé et exécuté367,375.

                      L’ouverture des archives soviétiques permet par la suite aux historiens d’établir des bilans des victimes de la période stalinienne. Robert Conquest, en cumulant les victimes d’exécutions avec les personnes mortes en prison ou dans des camps, évalue le bilan humain de la période des années 1930 à environ 20 millions de morts, directement causées par la répression politique376. Nicolas Werth arrive quant à lui à une estimation d’environ 16 millions 800 000 victimes entre 1929 et 1953, dont 750 000 personnes exécutées sur la seule période 1937-1938377.

                      De la ligne « classe contre classe » aux fronts populaires
                      Articles connexes : Front populaire (France), Front populaire (Espagne) et Histoire du Parti communiste français.
                      Dans les pays occidentaux, la dimension électorale des partis communistes est très inégale au tournant de la décennie 1930. Le Parti communiste d’Allemagne, qui a recruté massivement à partir de 1923 à la faveur de la grave crise économique de la république de Weimar, bénéficie d’une audience importante et apparaît comme le plus puissant d’Europe occidentale378. Le Parti communiste français, bien qu’isolé politiquement et minoritaire à gauche face à la SFIO, dispose de bastions électoraux et d’une réelle implantation en milieu ouvrier grâce à son contrôle de la CGTU ; ses effectifs, ses résultats aux élections et son influence tendent néanmoins à décliner fortement au début des années 1930379. Le Parti communiste tchécoslovaque, bien que relégué dans l’opposition, obtient des scores électoraux satisfaisants. A contrario, le Parti communiste de Grande-Bretagne et le Parti communiste USA ont un électorat réduit et exercent surtout leur influence sur le terrain syndical380,381 ; le Parti communiste du Canada n’a qu’une audience très limitée dans le monde du travail382. Indépendamment de leur poids électoral, les partis tendent à fonctionner comme des « contre-cultures », ou le cas échéant, de « contre-sociétés », marquées par l’intensité de la dévotion militante. Bien que le communisme soit la plupart du temps associé à l’athéisme, l’engagement en son sein est fréquemment comparé, y compris dans de nombreux témoignages de communistes, à une expérience « religieuse »383.

                      En juillet 1929, le 10e Plénum de l’Internationale communiste approuve la ligne stalinienne, qui reprend les idées de l’ancienne opposition en pronostiquant une vague révolutionnaire imminente. Manouïlski, Kuusinen et Molotov analysent la dégradation du capitalisme et prévoient une radicalisation des masses ouvrières. Dans cette optique, que la Grande Dépression paraît dans un premier temps confirmer mais qui méconnaît profondément les rapports de force politiques en Occident, les partis communistes sont tenus d’adopter une ligne dite « classe contre classe » et de s’opposer fermement aux partis de gauche modérés pour se distinguer d’eux : le terme de « social-fascisme » est désormais employé pour désigner les forces socialistes et social-démocrates378,384. Au début des années 1930, la social-démocratie fait, dans la propagande communiste, l’objet d’une véritable haine qui conduit notamment à mettre au second plan le péril nazi385. Cette stratégie contribue à priver le mouvement communiste du profit qu’il aurait pu espérer retirer de la crise du système capitaliste dans l’entre-deux-guerres386. Les directions des partis communistes occidentaux suivent les directives du Komintern jusqu’à un aveuglement qui débouche, en Allemagne, sur un résultat catastrophique : alors qu’Adolf Hitler arrive au pouvoir en janvier 1933, l’Internationale communiste continue en février d’affirmer que la victoire des nazis est passagère et que la révolution prolétarienne triomphera bientôt. En France, le PCF continue de prendre les socialistes pour cible principale. Bientôt, le Parti communiste d’Allemagne est interdit, sa direction arrêtée ou en fuite : le parti communiste le plus puissant d’Europe occidentale est détruit en quelques semaines, sans résistance, dans le pays qui devait être le fer de lance de la révolution communiste. De nombreux communistes allemands sont déportés dans les premiers camps de concentration nazis et des milliers d’entre eux sont tués entre 1933 et 1939. Ernst Thälmann, chef du KPD, sera lui-même tué à Buchenwald en 1944378,387,388,389.

                      Bannière du Front populaire espagnol.
                      En 1934, Dimitrov, convaincu — notamment par son observation des réalités françaises — des avantages d’une alliance des forces antifascistes, entreprend, avec l’aide d’autres cadres du Komintern comme Togliatti, de persuader Staline d’adopter une nouvelle ligne. La nouvelle politique internationale de l’URSS, qui envisage désormais une alliance avec la France et le Royaume-Uni contre l’Allemagne nazie, influe également sur le changement de stratégie du Komintern. En 1935, la consigne de formation de « fronts populaires » contre le danger « fasciste » est officiellement adoptée par l’Internationale communiste, dont Dimitrov prend alors la tête390. L’année suivante, l’Allemagne nazie conclut avec l’empire du Japon une alliance anticommuniste, le pacte anti-Komintern — auquel adhèrent ensuite l’Italie, la Hongrie, puis en 1939 l’Espagne franquiste — donnant un aspect concret à l’opposition entre l’Internationale communiste et les puissances englobées sous le vocable de « fascisme ». L’antifascisme est à nouveau mis au premier plan du discours militant communiste et devient un puissant argument pour attirer des sympathisants. Il ne se limite cependant pas à l’union des forces « démocratiques », et continue de se situer dans la perspective d’une stratégie révolutionnaire : le « fascisme » — pris au sens large du mot — est vu comme une forme politique tardive du capitalisme, son extirpation supposant que soit mis un terme à la domination du capital. Le thème de l’union des « démocrates » contre le « fascisme » — la signification de ces termes connaissant de nombreuses nuances et variations — demeure après 1945 un élément clé de la propagande communiste et se retrouve dans le discours officiel des pays du Bloc de l’Est391.

                      L’adoption de la ligne antifasciste permet aux partis communistes, désormais alliés aux sociaux-démocrates, aux libéraux et même à certains milieux religieux, de gagner de nombreux sympathisants392. Alors que les PC n’avaient que moyennement profité de la crise du capitalisme durant la Grande Dépression, qui coïncidait avec la période sectaire « classe contre classe », ils bénéficient au contraire pleinement des tensions internationales. Le danger nazi attire de nombreux électeurs vers les partis qui s’affichent à la pointe de l’antifascisme. Parallèlement, en l’absence de connaissance des réalités soviétiques, l’économie planifiée de l’URSS apparait à beaucoup comme une alternative séduisante aux incertitudes de l’économie de marché, dont le monde a souffert durant la première partie de la décennie à la suite du krach de 1929393. Le communisme, qui avait déjà exercé une séduction au lendemain de la révolution d’Octobre, attire dans les années 1930 un nombre jusque-là inégalé de sympathisants dans les milieux artistiques et intellectuels. Le français Louis Aragon, seul parmi les surréalistes français à être demeuré communiste après 1932, est l’un des rares intellectuels à être admis au sein du groupe dirigeant du PCF394. L’allemand Bertolt Brecht applaudit aux purges staliniennes395. George Bernard Shaw, membre de la Fabian Society, groupe de pensée socialiste proche du Parti travailliste, soutient le régime soviétique dont la dictature lui apparaît justifiée par la nécessité de mettre fin à l’anarchie du profit. Il contribue à convaincre Sidney et Beatrice Webb, également membres de la Fabian Society, qui effectuent en URSS un voyage soigneusement encadré par les autorités soviétiques et publient à leur retour le livre Soviet Communism: A new civilization ? (titre français : Voici l’URSS : Une Nouvelle Civilisation), dans lequel ils font l’apologie du régime stalinien. Deux ans plus tard, lors de la seconde édition anglaise de leur livre, le point d’interrogation est retiré du titre. François Furet juge que l’ouvrage des Webb, « à force de gentillesse d’âme et de crédulité, est l’un des plus extravagants jamais écrits sur le sujet, riche pourtant dans ce registre »396,397. André Gide, initialement séduit par le communisme, fait partie de la minorité d’intellectuels à ne pas se laisser abuser par les autorités soviétiques lors sa visite en URSS : il exprime son désenchantement en 1936 dans son livre Retour de l’U.R.S.S.398.

                      Emblème du Parti ouvrier d’unification marxiste.
                      Le Parti communiste français, dirigé par Maurice Thorez, adopte la stratégie du front populaire avec détermination399 : dès juillet 1934, le PCF et la SFIO manifestent ensemble pour la première fois depuis la scission du congrès de Tours. Un Front populaire est officiellement formé avec les anciens ennemis socialistes et radicaux. Le PCF engrange de rapides progrès électoraux et consolide de manière spectaculaire son implantation en milieu syndical quand la CGT et la CGTU se réunifient en mars 1936. Le Parti se présente en ordre de bataille aux législatives de mai 1936, remportées par le Front populaire, et par lesquelles les communistes deviennent le deuxième parti de France derrière la SFIO : de « secte stalinienne » aux dimensions nationales, le PCF devient un véritable parti de masse, consolidant son influence sur une classe ouvrière française en pleine mutation. Les adhésions syndicales se multiplient, permettant au PCF de se présenter désormais comme le « grand parti de la classe ouvrière ». Le PCF soutient le gouvernement de Léon Blum sans y participer, ce qui lui permet de s’associer aux acquis du Front populaire (accords de Matignon, congés payés) sans avoir à affronter les critiques que risquent d’entraîner des mesures moins populaires400.

                      Le Parti communiste d’Espagne (PCE), dont l’influence a augmenté de manière considérable depuis ses modestes débuts, forme en janvier 1936 un Front populaire avec le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Le climat politique est particulièrement tendu, la gauche espagnole étant divisée entre modérés et radicaux : alors que Manuel Azaña, parmi les socialistes, souhaite un vaste rassemblement de centre-gauche, Francisco Largo Caballero, autre dirigeant du PSOE, entretient des contacts avec l’envoyé du Komintern Jacques Duclos et se livre à des surenchères révolutionnaires qui lui valent le surnom de « Lénine espagnol », allant jusqu’à gêner la stratégie unitaire prônée par Dimitrov401. Le Front populaire rassemble, outre le PCE et le PSOE, divers partis de gauche comme le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM, parti communiste anti-stalinien) ou la Gauche républicaine : il bénéficie également du soutien des nationalistes galiciens et catalans comme de la CNT anarchiste. La coalition de la gauche espagnole remporte les élections générales de février 1936. En juillet, un soulèvement, mené par des militaires nationalistes contre le gouvernement du Front populaire, marque le début de la guerre d’Espagne402.

                      Un troisième front, en-dehors de l’Europe, remporte une victoire électorale : au Chili, le Front populaire, qui réunit entre autres partis le Parti communiste du Chili, le Parti socialiste du Chili et le Parti radical, accède au pouvoir en 1938 lors de l’élection à la présidence du radical Pedro Aguirre Cerda, ce qui constitue la première participation d’un parti communiste à un gouvernement en Amérique latine403. L’entente entre socialistes et communistes chiliens ne résiste cependant pas au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et à la polémique sur la politique suivie par l’URSS404. Toujours en Amérique latine, le parti communiste de Cuba (qui prend début 1944 le nom de Parti socialiste populaire) est allié avec Fulgencio Batista, dirigeant officieux du pays puis président de la république en titre de 1940 à 1944 : en 1942, Juan Marinello, chef du PC cubain, devient ministre sans portefeuille405.

                      La stratégie des front populaires est également appliquée en Asie : c’est le cas en Chine où le PCC est poussé à s’allier à nouveau avec le Kuomintang ; mais également aux Indes où le Parti communiste d’Inde, qui avait jusqu’ici surtout milité pour une révolution de type soviétique et la conquête immédiate de l’indépendance, est repris en main par le Komintern qui lui enjoint de faire cause commune avec les nationalistes du Congrès247.

                      Opposition trotskyste
                      Articles connexes : Trotskisme et Quatrième Internationale.

                      Léon Trotsky en 1929.
                      Exilé d’URSS — il est privé en 1932 de sa nationalité soviétique — établi successivement en Turquie, en France, en Norvège puis, à partir de janvier 1937, au Mexique, Léon Trotsky tente de définir une stratégie contre la politique stalinienne, dont il conteste d’ailleurs souvent moins les principes que la pratique406. L’ancien dirigeant bolchevik correspond avec un réseau de sympathisants, qui créent dans divers pays des organisations aux effectifs modestes : en France, où se trouve l’un des foyers les plus actifs de militants trotskystes, la Ligue communiste est animée entre autres par Pierre Naville, Pierre Frank, Raymond Molinier, Yvan Craipeau ou Alfred Rosmer407. Des groupes trotskystes apparaissent également très tôt en Amérique latine, le premier étant constitué au Brésil à la fin des années 1920408. Tout d’abord réticent à créer une nouvelle internationale rivale de l’Internationale communiste, Trotsky prend acte en 1930 de l’absence de réel sursaut anti-stalinien dans la IIIe Internationale. En 1933 sont publiés les « Onze points de l’opposition de gauche », qui comprennent la défense de l’indépendance des « partis prolétariens », la théorie de la « révolution permanente » et le caractère international de la révolution en opposition à la ligne du « socialisme dans un seul pays », le classement de l’URSS comme « État ouvrier bureaucratiquement dégénéré », la nécessité de militer dans des organisations de masse, la condamnation de la ligne « classe contre classe » et enfin le besoin de création d’une nouvelle Internationale. À partir de 1934, Trotsky estime que les forces, modestes, de l’opposition de gauche doivent prendre leur place dans le front antifasciste en entrant dans les partis sociaux-démocrates : cette nouvelle orientation pose les bases de l’« entrisme », associé depuis à la stratégie des organisations trotskystes409.

                      Un réseau de groupes trotskystes, revendiquant l’héritage de la révolution bolchevik mais opposés à la politique stalinienne, s’organise à travers le monde : une première réunion destinée à préparer la création d’une Quatrième Internationale se tient en février 1934 à Bruxelles, en présence de quatorze délégués410. Trotsky poursuit entretemps un travail de réflexion sur l’histoire de la révolution et la nature du pouvoir en URSS : naguère partisan de la terreur rouge et de l’écrasement des partis opposés au pouvoir bolchevik411, il estime désormais, dans son ouvrage La Révolution trahie (1936), que la démocratisation des soviets est « inconcevable sans le droit au pluripartisme »412. Le trotskysme se positionne dès lors comme un « autre communisme », s’opposant à la version en cours en Union soviétique tout en revendiquant l’héritage léniniste, dont il reprend la tradition des « révolutionnaires professionnels » ; la tendance trotskyste apparaît à ses partisans comme un retour aux sources de la tradition révolutionnaire, tout en ayant la capacité d’attraction des avant-gardes politiques413.

                      La formation de l’internationale trotskyste, lente et laborieuse, se heurte à de nombreuses difficultés, notamment les désaccords au sein des groupes et entre ceux-ci : les membres des sections française et américaine se divisent ainsi sur la question de l’entrisme414. Une nouvelle conférence pour la formation de la Quatrième internationale rassemble, en juillet 1936, des délégués de neuf pays : les effectifs des groupes trotskystes sont très inégaux selon les pays (2500 aux Pays-Bas, 1000 aux États-Unis, à peine 150 membres clandestins en Allemagne)415. Au Brésil, les groupes trotskystes sont très actifs et parviennent, notamment après la révolution de 1930, à exercer une influence non négligeable sur le mouvement ouvrier brésilien. Après le soulèvement de 1935, cependant, le gouvernement brésilien réprime l’ensemble des groupes communistes : les trotskystes, comme les autres, sont alors réduits à la clandestinité416. Le groupe trotskyste le plus important demeure la section française, qui souffre cependant de divisions incessantes. Le parti trotskyste français « officiel » est alors le Parti ouvrier internationaliste, fondé après l’exclusion des trotskystes de la SFIO : face à lui existe un mouvement rival qui porte le même nom, animé par Raymond Molinier. Certains trotskystes chassés de la SFIO participent au Parti socialiste ouvrier et paysan dirigé par Marceau Pivert. Staline, pour sa part, surestime – ou affecte de surestimer – la puissance des organisations trotskystes, et dénonce Trotsky comme le maître d’un complot occulte ourdi contre l’URSS415.

                      Au cours des années 1930, le parcours politique de Trotsky s’accompagne de tragédies personnelles : les membres de sa famille demeurés en URSS sont décimés ; son fils et principal collaborateur Lev Sedov, qui contribue à coordonner les groupes trotskystes à travers le monde, meurt à Paris en février 1938 dans des circonstances obscures, à la suite d’une opération417. Trotsky est persuadé que son fils a été en réalité assassiné par les services secrets staliniens418. La Quatrième Internationale est finalement fondée en septembre 1938 lors d’une conférence à Périgny, en région parisienne : 21 délégués, venus de 11 pays, adoptent comme document fondateur le « Programme de transition » rédigé par Trotsky. Un agent infiltré du NKVD, Mark Zborowski alias « Étienne », est élu au secrétariat international de l’organisation415. L’Internationale trotskyste demeure parcourue d’intrigues et de divisions, ce qui provoque le départ rapide de certains militants comme Victor Serge419 ; elle est en outre confrontée, à l’approche du second conflit mondial, à la question de savoir s’il convient de prendre ou non la défense de l’URSS420. Le 21 août 1940, Léon Trotsky est assassiné à son domicile mexicain par un agent du NKVD, Ramón Mercader421.

                      Guerre d’Espagne
                      Articles connexes : Guerre d’Espagne, Brigades internationales, Révolution sociale espagnole de 1936 et Terreur rouge (Espagne).

                      Monument commémoratif de la guerre d’Espagne à Glasgow, représentant la députée communiste espagnole Dolores Ibárruri, dite La Pasionaria.

                      Membres des Brigades internationales.
                      La guerre civile espagnole, précédant la Seconde Guerre mondiale, voit l’alliance antifasciste préconisée par l’Internationale communiste affronter de manière directe les « fascistes » et assimilés. Les premiers mois du conflit voient plusieurs régions espagnoles connaitre de véritables bouleversement sociaux : alors que le soulèvement de juillet semble initialement avoir échoué, l’enthousiasme révolutionnaire amène les milices « prolétariennes », anarchistes, socialistes, communistes ou plus rarement « poumistes », à prendre le contrôle de nombreuses localités, notamment en Catalogne et en Aragon. Dans un climat de « révolution sociale », les exploitations agricoles sont expropriées et l’économie « socialisée » de manière spontanée, plus ou moins contre le gré des directions des organisations ouvrières. La collectivisation des terres confisquées est décrétée par le gouvernement en octobre 1936 : en Catalogne, elle se fait dans la pratique sous l’égide des libertaires ou des militants du POUM. En Aragon, les anarcho-syndicalistes instaurent un régime de « communisme libertaire » dans la plupart des villages. Cette période d’« utopie au pouvoir » s’accompagne de nombreux cas de désordres et d’abus, voire de tyrannies exercées par les milices sur les populations locales422.

                      Parallèlement à cette période d’euphorie révolutionnaire se déroule, dans les zones républicaines, une campagne de « terreur rouge », commise à la fois par les communistes et les anarchistes contre toutes les catégories sociales suspectées de « fascisme », ce qui inclut les ennemis politiques réels ou supposés du Front populaire, ainsi que le clergé espagnol, les monarchistes, et plus largement les personnalités « de droite ». Dans certaines villes dominées par les forces de gauche, des « commissions d’enquêtes », généralement connues sous le nom de checas (en référence à la Tchéka), animent des « tribunaux révolutionnaires » qui prononcent les condamnations à mort des partisans de l’insurrection nationaliste. Le gouvernement républicain apparaît initialement dépassé face aux abus de toutes sortes et ce n’est que progressivement que Francisco Largo Caballero, arrivé au pouvoir en septembre 1936, parvient à rétablir un ordre relatif. La terreur rouge espagnole – qui se déroule par ailleurs en parallèle à la terreur nationaliste exercée dans les zones tenues par les troupes de Franco – choque l’opinion publique internationale et contribue à amener les gouvernements français et britannique à choisir la non-intervention. Après la fin 1936, les violences en zone républicaine tendent à diminuer et s’apparentent davantage à une répression politique de type stalinien, exercée par les communistes, non seulement contre des hommes de droite, mais aussi contre les factions minoritaires de l’extrême-gauche espagnole423,424 ; le bilan de la terreur rouge se monte à plusieurs dizaines de milliers de victimes, bien qu’aucun consensus n’existe quant aux chiffres exacts425,426.

                      Staline, pour sa part, souhaite s’en tenir à une non-intervention officielle tout en contribuant à empêcher la victoire du camp « fasciste » en Espagne, les nationalistes étant de leur côté soutenus par Hitler et Mussolini : l’URSS envoie en renfort du camp républicain des pilotes de guerre – présentés non comme des troupes officielles mais comme des « volontaires » – de l’armement ainsi que des agents du NKVD et du GRU. Maurice Thorez obtient de son côté l’aval du Komintern pour lancer la formation de groupes de volontaires, qui deviennent les Brigades internationales. Celles-ci attirent des communistes de nombreux pays, mais également des sympathisants non-communistes de la République espagnole. Le principal centre de recrutement des Brigades se trouve à Paris, où les volontaires sont encadrés pour l’essentiel par des dirigeants des PC français et italien, dont André Marty (membre du comité exécutif du Komintern) Luigi Longo et Giuseppe Di Vittorio. Le yougoslave Josip Broz, agent du Komintern connu sous le surnom de Tito, s’occupe surtout, pour sa part, des volontaires originaires des Balkans427,428.

                      Les Brigades internationales, si elles s’hispanisent au cours du conflit, fonctionnent dans les premiers temps de la guerre comme une force armée semi-autonome dépendant en grande partie du Komintern. Juan Negrín, qui succède à Largo Caballero en mai 1937, poursuit le rétablissement de l’ordre sur le plan intérieur et adopte une politique moins marquée à gauche, revenant notamment sur le décret de collectivisation des terres confisquées. Les communistes soutiennent ce retour à l’ordre qui leur paraît indispensable pour assurer la victoire du camp républicain et en profitent pour régler leurs comptes avec leurs adversaires d’extrême-gauche : les unités sous commandement communiste participent au démantèlement des fermes collectives et à la mise au pas des anarchistes et du POUM. Le conflit espagnol est ainsi marqué par une « guerre civile dans la guerre civile », interne au camp républicain. Les communistes réalisent des purges sanglantes contre les anarchistes et le POUM, notamment en Catalogne où de véritables batailles rangées ont lieu en avril-mai 1937 : anarchistes et poumistes sont défaits et le chef du POUM, Andreu Nin, est emprisonné avant d’être tué par une équipe de membres des Brigades internationales, dirigée par un agent soviétique. La Guerre d’Espagne s’achève en 1939 par la victoire des nationalistes et la mise en place du régime franquiste. Les communistes espagnols entament une longue période de clandestinité ou d’exil429,428,430. Les autres PC occidentaux retirent cependant une certaine aura morale de l’imaginaire héroïque de la guerre d’Espagne et de l’aventure des Brigades internationales431.

                      Situation en Chine
                      Longue marche
                      Article connexe : Longue Marche.

                      Carte de la Longue Marche des communistes chinois.

                      Étendard de l’Armée rouge chinoise, future Armée populaire de libération.
                      En Chine, où se déroule depuis 1927 une guerre civile entre communistes et nationalistes, le Parti communiste chinois dispose d’un ensemble de bases territoriales, dénommées « soviets », dont la plus importante se trouve dans le Jiangxi. Des purges et des campagnes de terreur contre les paysans rétifs à la politique communiste sont exercées dans les zones tenues par le PCC, plusieurs années avant la grande terreur stalinienne en URSS : environ 186 000 personnes auraient été tuées hors combats dans le Jiangxi, entre 1927 et 1931432. Le 7 novembre 1931, le Parti communiste chinois proclame l’union des territoires discontinus qui se trouvent sous son contrôle, au sein de la République soviétique chinoise dont la présidence est confiée à Mao Zedong. Ce dernier développe à l’époque sa notion de « guerre populaire » via la mobilisation et la militarisation du peuple ; la base du Jiangxi est conçue comme la matrice d’un futur État communiste chinois. Dès 1930, Tchang Kaï-chek lance des campagnes d’extermination contre les « bandits communistes » et tente, d’abord sans succès jusqu’en 1933, d’anéantir leurs bases433.

                      Le Komintern, considérant Mao comme trop indépendant, entreprend de le marginaliser au profit du groupe dit des « 28 bolcheviks », des militants communistes chinois formés à l’université Sun Yat-sen de Moscou434. Mais la donne est bouleversée quand les troupes de Tchang Kaï-chek parviennent à détruire le Soviet du Jiangxi : Mao Zedong, l’Armée rouge chinoise et plusieurs dizaines de milliers de communistes chinois, doivent entamer en octobre 1934 la Longue Marche. Ce périple les mène un an plus tard dans la base du Shaanxi, où Mao établit son nouveau quartier général à Yan’an. Sur 80 000 communistes chinois ayant pris part à la Longue Marche, 8 000 seulement arrivent à destination. Si son contrôle sur le Parti communiste chinois n’est pas encore total, Mao resserre le noyau dirigeant autour de lui, au détriment des cadres soutenus par l’URSS. Il retire un grand prestige personnel de l’épisode de la Longue Marche, qui est utilisé par la suite pour bâtir un mythe politique autour de sa personne, et du communisme chinois en général435,436.

                      Guerre contre le Japon et ascension de Mao
                      Articles connexes : Maoïsme et Guerre sino-japonaise (1937-1945).

                      Mao Zedong (à droite) et Zhang Guotao à Yan’an.
                      Parallèlement, l’empire du Japon poursuit ses visées expansionnistes en Chine, envahit la Mandchourie en 1931 et déclenche un conflit à Shanghai en 1932. Tchang Kaï-chek privilégiant la lutte contre les communistes à celle contre les Japonais, l’un de ses généraux, Zhang Xueliang, le prend en otage pour l’obliger à négocier avec les communistes et former avec ceux-ci une alliance contre le Japon. Malgré les réticences de Mao, et sur l’insistance du Komintern qui applique également en Asie sa stratégie des fronts populaires, l’accord de Xi’an aboutit à la formation d’un deuxième front uni entre le Kuomintang et le Parti communiste chinois437.

                      Bénéficiant de cette trêve avec les nationalistes, Mao en profite pour développer à Yan’an sa version personnelle du marxisme, dont il a eu le temps, en 1936, d’achever de lire les ouvrages classiques. Il entreprend de concevoir une forme « sinisée » de la pensée marxiste, dont il mêle les concepts à des notions issues de la philosophie chinoise et à des idées tactiques adaptées aux réalités locales. Mao bâtit progressivement sa propre doctrine, connue en Occident sous le nom de maoïsme et en Chine sous le nom de « pensée Mao Zedong ». Sur la base des réalités chinoises, il détermine le rôle essentiel du monde rural et du sentiment nationaliste dans la révolution chinoise ; il énonce également le concept de « Nouvelle démocratie », doctrine prônant un front uni qui engloberait tous les Chinois qui se rallieraient à la cause du PCC, ce qui permet de justifier sur le plan théorique l’alliance avec le Kuomintang, mais induit également l’idée que le PCC pourra ensuite gouverner seul sans le KMT438. Mao applique dans les territoires tenus par le PCC une politique officiellement fondée sur des principes égalitaires. Sur le plan de l’organisation du Parti, il entreprend de lutter contre le « subjectivisme », le « sectarisme » et le « formalisme de parti », soit l’excès de dogmatisme coupé des réalités et les factions nuisant à l’unité du mouvement439. Pour la conquête du pouvoir, Mao vise la mobilisation permanente de la population et à l’emploi des tactiques de guérilla ; son contrôle de la paysannerie de la Chine du Nord lui fournit dans la pratique un atout essentiel440,438.

                      En 1937, l’empire du Japon passe à la guerre ouverte contre la république de Chine, déclenchant la seconde guerre sino-japonaise. Les troupes communistes, dirigées notamment par Peng Dehuai et Zhu De, participent aux combats contre les Japonais aux côtés des nationalistes, mais ces derniers supportent l’essentiel de l’effort de guerre, tandis que les communistes se livrent surtout à des actions de guérilla et ne perdent pas de vue la consolidation de leurs propres forces, afin de pouvoir vaincre plus tard leurs alliés du moment441. La participation à la guerre contre les Japonais permet aux communistes chinois de mobiliser les masses populaires dans les campagnes et d’affermir leur pouvoir, non dans les villes mais dans les villages, où vit la majorité de la population chinoise442. En 1937, l’Internationale communiste envoie à Yan’an Wang Ming, protégé de Dimitrov et chef de file des communistes chinois formés à Moscou. Mao laisse dans les premiers temps une prééminence de façade à Wang Ming, qui tente de renforcer la politique de front uni avec les nationalistes. Il impose cependant très vite son autorité aux dépens de Wang Ming, en gagnant à sa cause Kang Sheng, chef de la police politique, et Liu Shaoqi, chef du bureau de la Chine du Nord qui couvre les principales bases communistes. Dès 1938, Staline reconnaît Mao comme principal interlocuteur parmi les communistes chinois. En 1942, Mao et Liu Shaoqi éliminent la plupart de leurs adversaires au sein du Parti communiste chinois en lançant une « campagne de rectification ». L’année suivante, Mao est élu au poste de président du PCC, créé pour l’occasion. En avril-juin 1945, le septième congrès du PCC exalte la « pensée Mao Zedong » et affirme la primauté absolue de son auteur443,444.

                      Communisme dans la Seconde Guerre mondiale
                      URSS dans la guerre
                      Article détaillé : Histoire de l’Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale.
                      1939–1941 : pacte avec l’Allemagne nazie
                      Articles connexes : Pacte germano-soviétique, Campagne de Pologne (1939), Massacre de Katyń et Guerre d’Hiver.

                      Signature du pacte germano-soviétique.
                      Alors que Hitler concrétise ses projets expansionnistes en Europe, Allemands, Français et Britanniques perçoivent que l’URSS, en pleine période de purges, n’a pas la possibilité de jouer immédiatement un rôle décisif dans les relations internationales. Les Soviétiques, de leur côté, perdent leurs dernières illusions sur la politique de sécurité collective à la suite des accords de Munich. Préoccupée par la signature du pacte anti-Komintern entre l’Allemagne, l’Italie et le Japon, l’URSS cherche à éviter d’être prise en tenaille et multiplie les ouvertures envers l’Allemagne tout en poursuivant des négociations avec les démocraties occidentales. En 1938 et 1939, l’Armée impériale japonaise réalise des incursions via le Mandchoukouo sur les territoires de l’URSS et de la Mongolie : elle affronte l’Armée rouge dans de violents combats, la bataille du lac Khassan de juillet à août 1938, puis la bataille de Khalkhin Gol à partir de mai 1939. Si les incidents frontaliers tournent à l’avantage des Soviétiques et débouchent sur une trêve avec le Japon le 15 septembre 1939, ils achèvent de convaincre le gouvernement de l’URSS de la nécessité d’éviter l’encerclement du pays. Les perspectives d’une alliance avec le Royaume-Uni et la France s’étant éloignées, Staline prend la décision, en consultation avec Molotov et sans prévenir le Commissariat aux affaires étrangères, de conclure un traité de non-agression avec l’Allemagne nazie. Le 23 août 1939, le pacte est signé avec le ministre des affaires étrangères allemand Joachim von Ribbentrop et rendu public le lendemain, créant la stupeur dans le monde entier. Une clause secrète du traité délimite les zones d’influence allemandes et soviétiques en Europe de l’Est et prévoit notamment un partage de la Pologne, à qui l’URSS souhaite reprendre les portions d’anciens territoires ukrainiens et biélorusses445. Durant la période 1939–1941, l’URSS et le Reich multiplient les échanges commerciaux et les gestes d’amitié446. Plusieurs centaines de communistes allemands réfugiés en URSS sont livrés aux nazis447,392.

                      Staline transmet à Dimitrov des instructions destinées aux partis de l’Internationale communiste, leur intimant l’ordre de dénoncer un conflit en Europe de l’Ouest comme une guerre « impérialiste » et de refuser de prendre parti. Le pacte germano-soviétique provoque une onde de choc au sein du mouvement communiste mondial, qui suivait jusque-là scrupuleusement les consignes anti-hitlériennes du Komintern. Les directions de certains partis, comme le Parti communiste de Grande-Bretagne, connaissent une période de tourmente interne ; d’autres, comme celle du Parti communiste français, font le choix de l’obéissance. La soumission des dirigeants communistes français aux ordres de l’URSS n’empêche pas une grande partie des élus et militants du PCF de quitter le Parti ; la CGT décrète l’exclusion de tous ses militants qui ne désavoueraient pas le pacte germano-soviétique. Le 26 septembre, le gouvernement d’Édouard Daladier dissout le PCF et toutes les organisations liées au Komintern sur le sol français448,449. L’année suivante, en août 1940, le gouvernement suisse interdit aussi bien le Parti communiste suisse que le Mouvement national suisse (parti pro-nazi), afin de préserver sa neutralité450.

                      Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne, déclenchant la Seconde Guerre mondiale. Le 17, face à l’effondrement de la résistance polonaise, l’Armée rouge passe à son tour à l’attaque et envahit l’Est de la Pologne. Plus de 30000 prisonniers Polonais, en majorité des officiers, fonctionnaires et policiers, sont exécutés au printemps 1940, dans divers sites en Pologne ou en URSS, conformément à une directive secrète de Beria approuvée par Staline. Le massacre de Katyń, au cours duquel périssent plus de 20 000 officiers de l’armée polonaise, restera par la suite emblématique de cette vague d’assassinats451,452.

                      En application du protocole secret, l’URSS impose, peu après l’invasion de la Pologne, des « traités d’assistance mutuelle » à l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie. La Finlande repousse par contre les exigences territoriales soviétiques : le 29 novembre, au prétexte d’un incident de frontière, l’URSS dénonce son pacte de non-agression avec la Finlande et déclenche les hostilités. Un « gouvernement populaire de la République démocratique finlandaise », dirigé par Otto Kuusinen et quelques communistes finlandais exilés depuis longtemps en URSS, est proclamé à Terijoki, sur les territoires pris par les Soviétiques : il entreprend de lever une « armée populaire », dont les effectifs n’excèdent cependant pas les 10000 hommes. L’URSS est exclue de la SDN. La « Guerre d’Hiver » contre la Finlande s’avère cependant très coûteuse en hommes pour l’Armée rouge : les troupes finlandaises, pourtant très inférieures en nombre, résistent bien mieux que prévu. La paix est conclue en mars 1940 par le traité de Moscou : la Finlande cède à l’URSS la région de Vyborg et l’essentiel de la Carélie, tout en évitant l’invasion totale. Bien que victorieux pour l’Union soviétique, le conflit a révélé l’état d’impréparation de l’Armée rouge. Les territoires conquis par l’URSS sont incorporés à la République socialiste soviétique carélo-finnoise. À l’été 1940, l’URSS envahit l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie, accusées d’avoir violé les pactes d’assistances mutuelles : des « gouvernements populaires » sont imposés dans les trois pays baltes, qui sont ensuite incorporés dès le mois d’août à l’Union soviétique451,453,454.

                      Attaque allemande et guerre totale en URSS
                      Articles connexes : Front de l’Est (Seconde Guerre mondiale), Opération Barbarossa, Bataille de Moscou, Siège de Léningrad, Bataille de Stalingrad et Bataille de Koursk.

                      Mémorial érigé en novembre 1945 à Berlin par les Soviétiques, en hommage aux soldats de l’Armée rouge morts durant la « Grande Guerre patriotique ».
                      Dès l’été 1940, les relations germano-soviétiques connaissent une première dégradation, alors que l’URSS observe avec inquiétude les victoires militaires allemandes sur le front de l’Ouest. L’URSS joue l’apaisement en proposant en vain d’adhérer au pacte tripartite. En avril 1941, les Soviétiques remportent un important succès diplomatique en signant avec le Japon un pacte de neutralité, destiné à prémunir l’URSS d’une attaque sur le flanc asiatique. Alors que Hitler étudie depuis juillet 1940 un plan d’invasion de l’URSS, Staline choisit de continuer de traiter l’Allemagne nazie en puissance amie. Si le dirigeant soviétique croit la guerre avec l’Allemagne inévitable à terme, il tente d’éviter un conflit le plus longtemps possible et se méprend totalement sur la volonté d’Hitler d’attaquer dès 1941 ; dès lors, il ignore les messages qui le préviennent de l’imminence d’une offensive allemande et refuse que ses généraux préparent un plan de défense du pays. Le 22 juin 1941, les autorités soviétiques sont prises de court par l’invasion du territoire soviétique455,456,457.

                      L’Armée rouge, mal préparée et dont la hiérarchie a été décimée par les purges staliniennes, subit durant les premiers mois du conflit des pertes effroyables. Les Soviétiques sont forcés d’abandonner des pans entiers de leur territoire devant l’attaque allemande ; dans les régions concernées, le NKVD massacre avant l’évacuation des dizaines de milliers de prisonniers politiques. Cependant, malgré ses succès militaires initiaux, Hitler a mal calculé en misant sur l’isolement de l’URSS. En effet, le jour même[réf. souhaitée] de l’invasion allemande, Winston Churchill annonce que le Royaume-Uni soutiendra l’État soviétique dans son combat contre l’Allemagne et ses alliés de l’Axe (outre l’Allemagne, l’URSS est attaquée par l’Italie, la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie, la Croatie, mais aussi la Finlande qui mène une « guerre de continuation » pour récupérer les territoires perdus en 1940). Une alliance soviéto-britannique est signée dès l’été. Les États-Unis soutiennent quant à eux l’URSS dans le cadre du programme Lend-Lease. La résistance soviétique parvient à ralentir l’avance allemande ; dès le mois d’août, Staline décrète que toute personne se rendant à l’ennemi sera punie de mort. Dans les territoires de l’URSS envahies lors de l’attaque allemande, les occupants sont tout d’abord accueillis de manière relativement favorable en Ukraine ou en Biélorussie, voire parfois comme des libérateurs dans les pays baltes. Hitler, qui considère les Slaves comme des « sous-hommes », n’envisage cependant que le « colonialisme intégral » pour les territoires soviétiques : les méthodes d’occupation particulièrement barbares des troupes nazies retournent bientôt les populations contre les Allemands. Dès 1942, les envahisseurs ont perdu tout crédit auprès des citoyens soviétiques. Menée de manière impitoyable par des généraux efficaces mais très peu regardants sur le coût en vies humaines comme Gueorgui Joukov, l’Armée rouge paie un très lourd tribut au conflit. Les pertes militaires de l’URSS se chiffrent à environ neuf millions. Entre quinze et dix-huit millions de civils soviétiques meurent durant la guerre458,452.

                      Face à la menace, Staline fait appel à une propagande non plus uniquement communiste, mais au contraire d’essence très largement patriotique. Dans son premier discours radiodiffusé durant la guerre, le 3 juillet 1941, il s’adresse à la nation en appelant les citoyens soviétiques non plus uniquement « camarades », mais également « citoyens » et « frères et sœurs ». Les valeurs russes, nationales et patriotiques, déjà remises à l’honneur dans la seconde moitié des années 1930, sont pleinement utilisées dans le discours officiel, qui appelle la nation à une « Grande Guerre patriotique » contre l’envahisseur. Le pouvoir s’emploie à susciter un consensus social en relâchant certains contrôles politiques et se rapprochant de l’église orthodoxe, faisant également des gestes envers les musulmans. Dans les kolkhozes, les paysans bénéficient de plus de liberté pour monnayer leur production personnelle. Dans l’armée, le corps des commissaires politiques est supprimé. Parallèlement au développement d’une idéologie de plus en plus centrée sur le patriotisme et le nationalisme, le pouvoir suprême est de plus en plus personnalisé en URSS, Staline cumulant la direction du Parti, celle du gouvernement et celle des forces armées. À la suite des victoires militaires et du fait de l’aura croissante qu’il acquiert à l’échelle internationale, Staline parvient, malgré sa responsabilité dans les désastres initiaux, à susciter une véritable foi populaire autour de sa personne. Cependant, en dépit de ses appels à l’unité nationale, il continue durant la guerre de persécuter des pans entiers de la population soviétique, cette fois en faisant massivement déporter des nationalités vues comme potentiellement déloyales en temps de guerre (Allemands de la Volga, Tchétchènes, Ingouches, Tatars de Crimée…)459,452.

                      Joseph Staline, Franklin Delano Roosevelt et Winston Churchill à la conférence de Téhéran.
                      L’URSS contribue plus que tout autre pays allié à la défaite allemande en Europe. La bataille de Stalingrad et celle de Koursk marquent des tournants sur le front de l’Est452. Staline et l’URSS sont fêtés par la propagande alliée : la révélation par les Allemands du charnier de Katyń vient cependant, en avril 1943, perturber les relations entre Soviétiques et Britanniques, en même temps qu’elle provoque la rupture des relations entre l’URSS et le gouvernement polonais en exil. L’URSS nie farouchement sa responsabilité dans le massacre, qu’elle attribue aux Allemands ; les services secrets britanniques, au courant de la vérité, s’abstiennent quant à eux de la révéler, afin de ménager les Soviétiques. La rupture avec le gouvernement polonais de Londres facilite en outre la tâche à Staline pour préparer une reprise en main de la Pologne : il concentre son aide sur les communistes polonais, qui forment l’embryon de ce qui sera le pouvoir d’après-guerre. Un corps d’armée polonais loyal aux communistes est formé, tandis que davantage de maquisards soviétiques sont infiltrés en Pologne occupée452,460.

                      Pour améliorer l’image de l’URSS à l’étranger, Staline entreprend de la dissocier de l’idée de révolution mondiale. Cela lui permet non seulement de rassurer Américains et Britanniques, mais également de rendre les partis communistes plus attractifs en faisant disparaître leur lien de subordination évident avec Moscou : en mai 1943, Staline informe Dimitrov de son intention de dissoudre l’Internationale communiste. Ce dernier réunit rapidement le bureau exécutif du Komintern, qui convient que l’organisation a « achevé sa mission » et procède à sa dissolution. Dans les faits, les fonctions du Komintern sont transférées au Département international du Comité central du Parti communiste, département dont Dimitrov prend la tête461. Lors de la conférence de Téhéran qui le met, en octobre 1943, en présence de Churchill et Roosevelt, Staline obtient satisfaction sur plusieurs points, notamment sur le déplacement des frontières de la Pologne vers l’Ouest et sur l’annexion des pays baltes462.

                      Le poids décisif de l’URSS, « patrie du socialisme », dans le conflit mondial, ainsi que la part prise par les communistes aux mouvements de résistance nationaux, entraînent dans l’opinion occidentale une vague de sympathie sans précédent pour le régime soviétique, et redonnent vigueur aux partis communistes dans le monde entier. Les PC se conforment aux instructions de l’URSS, qui leur demande de soutenir les efforts de guerre de leurs pays respectifs. Des partis comme le Parti communiste britannique et le Parti communiste américain, dont l’image avait souffert du pacte germano-soviétique, reviennent sur le devant de la scène. Le Parti communiste du Canada avait ainsi été interdit au début du conflit, et une partie de ses dirigeants arrêtée ; en 1943, à nouveau autorisé, il obtient un élu au parlement fédéral. En Amérique latine, le nombre de militants communistes passe d’environ 100 000 en 1939 à environ 500 000 en 1947463,464. Aux Indes, le Parti communiste d’Inde soutient l’effort de guerre des Britanniques et, dans le même temps, profite de sa stratégie d’« entrisme » au sein du Congrès pour prendre le contrôle du All-India Trade Union Congress, le syndicat lié à ce parti247.

                      URSS victorieuse
                      Articles connexes : Opération Bagration, Bataille de Berlin et Conférence de Yalta.
                      En 1944, les Soviétiques, ayant désormais repris l’avantage sur le plan militaire, mettent fin au siège de Leningrad ; à l’été, ils lancent une grande offensive vers l’Ouest. L’Armée rouge franchit la frontière finlandaise, libère l’Ukraine et atteint la Pologne. Les communistes polonais réfugiés en URSS au début de la guerre, et renvoyés dans leur pays pour mener la résistance anti-allemande forment, à Lublin, un Comité polonais de libération nationale (dit « Comité de Lublin »). Le Comité, officiellement une alliance « antifasciste », est largement contrôlé par les communistes du Parti ouvrier polonais — parti créé en Pologne occupée pour remplacer le Parti communiste de Pologne anéanti par les purges staliniennes465. Lors du soulèvement de Varsovie mené pour l’essentiel par la résistance polonaise non communiste, l’Armée rouge, qui approche de la capitale polonaise, arrête son avance. les troupes soviétiques demeurent ensuite l’arme au pied et s’abstiennent d’apporter une aide substantielle aux insurgés polonais, laissant l’Armia Krajowa, favorable au gouvernement polonais de Londres, se faire écraser par les Allemands466,465. Par la suite, les troupes soviétiques multiplient les arrestations parmi les résistants non communistes. Les cadres communistes polonais, bien que sans réelle implantation populaire, bénéficient du fait d’avoir été les premiers sur place à la suite de l’Armée rouge, et se réservent la direction de la police et de l’armée dans le gouvernement provisoire. C’est un communiste, Władysław Gomułka, qui prend en charge l’administration des territoires polonais ex-allemands, d’où la population allemande doit être expulsée467.

                      En août, l’Armée rouge envahit la Roumanie, puis le mois suivant la Bulgarie et la Hongrie, autres pays alliés de l’Allemagne. Le Front patriotique prend le pouvoir en Bulgarie et Kimon Georgiev, chef du Zveno allié aux communistes, devient premier ministre ; en Roumanie, le gouvernement provisoire formé après la chute d’Ion Antonescu est remanié, accueillant un ministre communiste ; dans la Hongrie ravagée par les combats, le gouvernement favorable aux Soviétiques formé en décembre 1944 à Debrecen n’a de réelle autorité sur le pays qu’à partir de février 1945465,468. Un traité de paix est conclu avec la Finlande, entérinant les conquêtes territoriales soviétiques : l’URSS ne tente cependant pas d’envahir la Finlande, ni par la suite d’y imposer un régime communiste, à la fois pour complaire aux États-Unis, garantir de bonnes relations avec les pays scandinaves voisins, mais sans doute également du fait du mauvais souvenir laissé par le conflit de 1940, qui aurait par conséquent poussé Staline à éviter une nouvelle guerre avec les Finlandais469,470,471. Les pays baltes sont reconquis par l’Armée rouge : Lituanie, Estonie et Lettonie redeviennent des républiques soviétiques472.

                      En octobre 1944 et alors qu’une grande partie de l’Europe orientale est déjà tombée sous influence soviétique, Churchill propose à Staline lors de la conférence Tolstoï un plan chiffré de partage des zones d’influence en Europe de l’Est : la Roumanie serait à 90 % sous influence soviétique et 10 % sous influence britannique, la Grèce à 90 % sous influence britannique, la Bulgarie à 75 % réservée aux Soviétiques, la Hongrie et la Yougoslavie (la question du régime de ce dernier pays demeurant en suspens) étant partagées à 50 / 50 %465,473. Du 4 au 11 février 1945 se tient la conférence de Yalta qui règle plusieurs points fondamentaux à l’avantage des Soviétiques, dont le tracé des frontières polonaises, la reconnaissance du Comité de Lublin comme gouvernement légitime de la Pologne et l’occupation militaire de l’Allemagne. En échange d’une déclaration de guerre de l’URSS contre l’empire du Japon, l’État soviétique obtient notamment de pouvoir annexer la moitié sud de Sakhaline et les îles Kouriles. En avril et mai, les Soviétiques entrent dans Berlin, puis dans Prague. L’Est de l’Allemagne et une grande partie de l’Europe orientale sont occupés par l’Armée rouge474.

                      Après la fin de la guerre en Europe, l’URSS s’engage à nouveau, lors de la conférence de Potsdam, à déclarer la guerre au Japon : le 9 août 1945, entre les deux bombardements atomiques américains sur le Japon, l’Armée rouge envahit la Mandchourie, les îles Kouriles, la Mongolie-Intérieure, Sakhaline et la Corée, accélérant la reddition japonaise et la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les Soviétiques pillent les infrastructures de l’ex-Mandchoukouo, au grand dam des communistes chinois. Ces derniers gagnent cependant de précieuses bases d’opération dans le Nord-est de la Mandchourie et s’emparent des armes des Japonais grâce à la bienveillance des Soviétiques. Pour faire obstacle au Parti communiste chinois, Tchang Kaï-chek demande aux Soviétiques de rester plus longtemps sur place, ce qui lui permet de se réimplanter dans le Sud de la Mandchourie475,476. Le Nord de la Corée est occupé par les Soviétiques, tandis que les Américains occupent le Sud477.

                      Résistances communistes
                      En Europe
                      Article connexe : Résistance dans l’Europe occupée par les nazis.
                      Dans les différents pays européens occupés par l’Allemagne et ses alliés, les communistes locaux prennent une part active à la résistance478 : durant la seconde moitié de 1941, alors que les relations germano-soviétiques se tendent, le Komintern appelle à la création d’alliances politiques regroupant tous les « patriotes » de bonne volonté, dans un objectif de libération nationale. En Europe occupée, des « fronts nationaux » se forment dans la clandestinité, sous le patronage des communistes locaux. À partir de l’invasion de l’URSS en juin 1941, les communistes entrent pleinement dans la résistance et y prennent dans certains pays une part prépondérante : la libération du pays occupé est présentée comme liée au sort de l’URSS, qui fait elle-même figure de « glorieuse avant-garde » dans la lutte contre le fascisme. Dans l’ensemble des pays occupés par l’Allemagne, les communistes sont à partir de 1941 une cible privilégiée de la répression et de la déportation mise en œuvre par les autorités nazies479. A contrario, les militants communistes bénéficient, dans le cadre de leurs activités de résistance, de leur culture de « révolutionnaires professionnels » et de leur expérience de la clandestinité480.

                      France

                      Publication clandestine du Front national, en France.
                      Article connexe : Résistance intérieure française.
                      En France, plusieurs cadres du PCF (dont la direction a été dispersée par l’invasion allemande — Thorez et Marty, notamment, se trouvent à Moscou) parmi lesquels Jacques Duclos et Maurice Tréand, tentent durant les premières semaines de l’occupation d’obtenir une légalisation du parti et de faire reparaître légalement l’Humanité, avant que l’Internationale communiste n’y coupe court. La direction clandestine du PCF entreprend ensuite de reconstituer ses réseaux, sans se livrer à des actes de résistance, renvoyant au contraire dos à dos les partisans de la reprise du conflit, que ce soit pour ou contre l’Allemagne. En avril 1941, le Komintern envoie au PCF une directive demandant la création d’un « Front national large de lutte pour l’indépendance », dans le cadre d’une « lutte pour la libération nationale ». En mai, le PCF crée le Front national dans le cadre de la nouvelle orientation « patriotique ». Des grèves sont organisées par les communistes dans le bassin minier du Nord de la France. Après l’invasion de l’URSS en juin, le PCF s’engage dans des actions violentes de résistance, menées tout d’abord par l’Organisation spéciale (OS), constituée par des militants aguerris, dont des anciens de la Guerre d’Espagne ; en avril 1942, l’OS est remplacée par les Francs-Tireurs et Partisans (FTP). En 1942, les mesures des Allemands et l’amplification de la politique collaborationniste de Vichy provoquent un afflux de volontaires dans les rangs des FTP. Les résistants communistes français sortent ensuite de leur isolement et se rapprochent des autres éléments de la résistance intérieure française comme de la France libre : à la mi-1943, le Front national participe au Conseil national de la Résistance (CNR). L’organisation clandestine du PCF, dirigée par Auguste Lecœur, gagne en puissance jusqu’à prendre largement le contrôle du CNR puis du commandement national des Forces françaises de l’intérieur — le communiste Henri Rol-Tanguy, notamment, dirige les FFI en région parisienne — tout en conservant les FTP en tant que force autonome. Lors de la libération de la France, le pays ne connaît cependant aucune vacance du pouvoir, ce qui permet au GPRF de s’installer aux commandes481.

                      Balkans
                      Grèce
                      Article connexe : Résistance en Grèce pendant la Seconde Guerre mondiale.
                      Dans les Balkans occupés, la résistance prend également l’aspect d’une guerre civile entre les factions communistes et non communistes478. Le Parti communiste de Grèce, clandestin sous le régime du 4-Août de Metaxás, forme un Front de libération nationale (EAM) qui parvient en deux ans à devenir un véritable mouvement de masse, attirant de nombreux sympathisants non communistes : l’Armée populaire de libération nationale grecque (ELAS), dirigée par Áris Velouchiótis, forme la branche armée de l’EAM qui mène la guérilla contre les occupants allemands, italiens et bulgares tout en entrant également en conflit avec les organisations de résistance non communistes comme l’EDES. L’EAM-ELAS domine très largement les autres mouvements de la résistance grecque : à la fin du conflit mondial, elle étend son influence sur une grande partie du territoire grec482.

                      En octobre 1944, les Allemands se retirent de Grèce tandis que les Britanniques, qui souhaitent prévenir une prise de contrôle par les communistes, débarquent en ramenant le premier ministre du gouvernement en exil Geórgios Papandréou. La situation est extrêmement tendue, alors que le pays est en pleine incertitude sur son avenir politique et que les communistes semblent en position de force. En décembre, les ministres de l’EAM démissionnent du gouvernement d’union nationale de Papandréou, puis des affrontements éclatent entre l’ELAS et l’armée britannique ; il s’agit du seul cas où les troupes alliées ont dû combattre la résistance locale durant la Seconde Guerre mondiale. Le comportement des soldats de l’ELAS, notamment les assassinats d’otages « bourgeois », contribuent à détruire une large part du prestige acquis durant la guerre par les communistes grecs. En janvier 1945, après plusieurs semaines de combats, l’ELAS dépose les armes et est dissoute ; l’influence de l’EAM sort très affaiblie des événements de décembre. Au sortir de la guerre, alors que les Grecs doivent encore décider du maintien ou non de la monarchie et de l’éventuel retour de Georges II, la situation demeure explosive482.

                      Yougoslavie
                      Article connexe : Front yougoslave de la Seconde Guerre mondiale.

                      Étendard des Partisans yougoslaves.
                      Dans la Yougoslavie occupée et démembrée par les forces de l’Axe, Tito, secrétaire général du Parti communiste de Yougoslavie clandestin, constitue des forces de résistance connus bientôt sous le nom de Partisans et entame le combat contre les occupants, dans l’espoir d’une arrivée prochaine de l’Armée rouge483. Les communistes yougoslaves se trouvent bientôt en conflit avec les Tchetniks, résistants nationalistes serbes commandés par Draža Mihailović : la guerre de résistance en Yougoslavie se double dès lors d’une véritable guerre civile. Si le Royaume-Uni soutient initialement les Tchetniks, ceux-ci s’avèrent être un mouvement moins organisé et moins efficace que les Partisans ; divers chefs Tchetniks s’allient par ailleurs aux Italiens, puis plus tard aux Allemands, pour combattre les communistes. Outre leur expérience de l’action clandestine et de la guérilla – une partie de leurs dirigeants sont d’anciens membres des Brigades internationales – les Partisans ont pour avantage de constituer la seule force de résistance authentiquement « yougoslave » : ils parviennent en effet à attirer des membres issus de différentes nationalités yougoslaves (bien que Serbes et Monténégrins soient, surtout au début, majoritaires parmi eux) et envisagent pour l’après-guerre une organisation fédérale du pays. A contrario, les Tchetniks sont pour l’essentiel des nationalistes serbes et se livrent volontiers à des exactions contre les Croates et les Musulmans478.

                      En novembre 1942, les Partisans, maîtres d’une partie du territoire yougoslave, créent le Conseil antifasciste de libération nationale de Yougoslavie (AVNOJ), un « parlement » qui leur permet d’attirer des sympathisants sous la bannière de l’antifascisme. La domination des Partisans sur le terrain et la collaboration d’une partie des troupes Tchetniks avec les occupants finissent par décider Churchill à retirer son appui à Mihailović et à soutenir exclusivement Tito, ce dont il fait part à un Staline surpris lors de la conférence de Téhéran484. Le 29 novembre 1943, pendant la conférence de Téhéran, l’AVNOJ proclame le Comité national de libération de la Yougoslavie, un gouvernement qui se présente comme l’autorité légitime du pays, en concurrence avec le gouvernement royal en exil. Sur l’insistance de Churchill, le roi Pierre II reconnaît Tito comme le chef de la résistance yougoslave. En octobre 1944, l’Armée rouge réalise une incursion en Yougoslavie et permet aux Partisans de Tito de prendre Belgrade. Les troupes soviétiques se retirent ensuite et les communistes yougoslaves achèvent par leurs propres moyens de remporter la victoire dans le reste du pays. Tito accepte en mars 1945, à la demande des Britanniques, de reconnaître l’existence d’un conseil de régence : dans les faits, il détient la totalité du pouvoir à la fin du conflit mondial478,485,486.

                      Roumanie
                      En Roumanie, le sentiment anti-allemand es resté très vif, tant chez les civils que les militaires, à la suite de la dureté de l’occupation allemande pendant la Première Guerre mondiale, et du fait que depuis son arrivée en Roumanie en octobre 1940, la Wehrmacht s’y comporte en pays conquis, multipliant les réquisitions, bien que le régime d’Ion Antonescu soit l’allié du Reich. Dans ce contexte, les divisions « Vladimirescu » et « Horia-Cloșca-Crișan » sont des équivalents roumains de la division française Leclerc et combattent en URSS contre les nazis. Les communistes roumains, très minoritaires dans la Résistance parviennent, grâce à l’appui soviétique, à pendre le contrôle de ces divisions. Elles grossissent pendant la campagne de l’armée roumaine contre l’URSS (juin 1941-août 1944) d’un grand nombre de déserteurs et de prisonniers roumains faits par l’Armée rouge487. La division « Vladimirescu » est commandée par les généraux Nicolae Cambrea et Iacob Teclu. La division « Horia-Cloșca-Crișan » est commandée par le général Mihail Lascăr, qui s’était rendu et joint aux soviétiques à Stalingrad. Après avoir reculé vers l’est devant les forces de l’Axe jusque dans le Caucase, elles avancent vers l’ouest jusqu’à la fin de la guerre, atteignant Bratislava en Slovaquie le 4 avril 1945488 et Humpolec en Bohême le 7 mai 1945489. La division « Vladimirescu » (6 000 hommes à sa constitution, 19 000 à la fin de la guerre, surtout des ruraux) est placée en face de divisions nazies ou hongroises et utilisée au combat direct. La division « Horia-Cloșca-Crișan » (5 000 hommes à la fin de la guerre, surtout des citadins) est plutôt utilisée face aux unités de l’armée roumaine sous les ordres du régime Antonescu, en infiltration et propagande pour tenter (surtout pendant et après Stalingrad) de rallier les soldats à la cause Alliée. Quant aux soldats roumains capturés par les Soviétiques, ils préfèrent souvent s’engager dans l’une de ces deux divisions plutôt que d’être envoyés en Sibérie ; ils sont ensuite endoctrinés par des commissaires politiques membres du PCR : le colonel Mircea Haupt (frère de l’historien communiste devenu français, Georges Haupt) pour la division « Vladimirescu » et le colonel Walter Roman (ancien des brigades internationales en Espagne et père du premier ministre roumain Petre Roman) pour la division « Horia-Cloșca-Crișan ». Après la guerre, le 9 février 1946, 58 officiers de ces deux divisions reçoivent l’ordre soviétique de la Victoire490.

                      Albanie et autres pays
                      Dans l’Albanie annexée par l’Italie, les Partisans yougoslaves aident les communistes locaux à s’organiser et à créer leur propre parti : c’est avec leur soutien que Enver Hoxha devient, en novembre 1941, le chef du nouveau Parti communiste d’Albanie491,492. Le Mouvement de libération nationale dirigé par les communistes albanais, et dont le principal chef militaire est Mehmet Shehu, vétéran des Brigades internationales, mène ensuite la résistance contre les Italiens ; après le retrait de ces derniers, les communistes affrontent à la fois les Allemands et les nationalistes du Balli Kombëtar. En octobre 1944, à la faveur du retrait allemand, le comité anti-fasciste de libération nationale des communistes albanais devient le gouvernement provisoire du pays, sans que les Soviétiques soient intervenus493. En Roumanie, les communistes participent au Conseil national de la résistance contre le régime pro-allemand de Ion Antonescu. En Bulgarie, pays non occupé allié avec le Reich, le Parti communiste bulgare clandestin forme avec d’autres groupes politiques, aux idéologies très diverses, un Front patriotique destiné à combattre la politique pro-allemande de la monarchie494.

                      Italie
                      Article connexe : Résistance en Italie pendant la Seconde Guerre mondiale.
                      Des groupes antifascistes italiens clandestins réfugiés en France fondent en octobre 1941, à Toulouse, un comité unitaire pour la lutte en Italie, qui inclut les communistes. Néanmoins, la résistance italienne se développe réellement après la chute de Mussolini et l’invasion du pays par l’Allemagne en septembre 1943 pour stopper l’avance des Alliés. La chute de Mussolini et l’amnistie prononcée par le nouveau gouvernement italien permettent la libération de nombreux détenus politiques, parmi lesquels des milliers de cadres communistes, prêts pour beaucoup à reprendre la lutte. À travers l’ensemble du pays, des groupes de partisans se forment plus ou moins spontanément pour mener la résistance contre les Allemands et le régime de la République sociale italienne. Un Comité de libération nationale, incluant l’ensemble des partis antifascistes, est fondé dès septembre 1943 pour tenter de coordonner la résistance ; les communistes tiennent un rôle de premier plan dans la lutte armée contre l’occupant allemand et ses alliés fascistes, sans en avoir non plus l’exclusivité. À l’été 1944, cependant, plus de la moitié des groupes partisans sont sous l’autorité des communistes : certains croient venue l’heure de la « révolution prolétarienne » mais Palmiro Togliatti, revenu en Italie en mars 1944, coupe court à leurs espoirs en décrétant que la révolution n’est pas à l’ordre du jour et que l’objectif de la lutte antifasciste est de construire un État démocratique en Italie. Togliatti parle au nom de Staline, qui souhaite préserver l’influence des communistes en Europe de l’Ouest : en s’abstenant de se lancer dans une entreprise révolutionnaire dangereuse qui risquerait d’entraîner leur élimination de la vie politique italienne, les communistes italiens se garantissent une place de premier plan après-guerre grâce à leur forte implication dans la lutte antifasciste. Le Parti communiste italien participe aux gouvernements provisoires successifs, présidés à la fin de la guerre par Badoglio, puis Bonomi495,431.

                      Autres pays européens
                      En Belgique, le Parti communiste anime le Front de l’Indépendance, qui participe à la résistance avec d’autres organisations non communistes : les Pays-Bas connaissent une situation comparable, de même que la Scandinavie occupée, où les PC locaux contribuent à la résistance aussi bien au Danemark qu’en Norvège. En Tchécoslovaquie occupée, le Parti communiste tchécoslovaque se livre, en Bohême-Moravie comme en Slovaquie, à des actions contre les Allemands : il en retire un réel prestige au sein de la population496.

                      En Pologne occupée, le Parti ouvrier polonais lève une force armée, l’Armia Ludowa (Armée du Peuple), mais n’a nullement l’exclusivité de la lutte contre l’occupant et se trouve en conflit avec les autres branches de la résistance : l’AL, beaucoup moins importante que l’Armia Krajowa, ne parvient à s’assurer la prééminence au moment de la défaite allemande que grâce à la présence des troupes soviétiques et du fait de l’écrasement des résistants non communistes lors du soulèvement de Varsovie497.

                      En Extrême-Orient
                      Article connexe : Révolution d’Août.
                      En Asie, outre la participation du Parti communiste chinois à la guerre en Chine, des mouvements de résistance communistes participent, dans certains pays occupés, à la lutte contre l’envahisseur japonais. Aux Philippines, le Parti communiste philippin crée l’organisation des Hukbalahap, soit Armée populaire anti-japonaise. En Malaisie, le Parti communiste malais, qui compte surtout dans ses rangs des membres de la minorité chinoise, forme l’Armée anti-japonaise des peuples de Malaisie498.

                      En Indochine française où les troupes japonaises stationnent à leur guise depuis 1940, Nguyễn Ái Quốc, chef du Parti communiste indochinois, revient au pays après trente ans d’absence et de missions au service du Komintern : il crée en mai 1941 le Việt Minh (« Ligue pour l’Indépendance du Viêt Nam ») qui se veut un vaste « front national » rassemblant toutes les classes sociales sous un programme nationaliste. Des maquis naissent à la frontière chinoise, mais la surveillance des autorités coloniales françaises oblige les dirigeants nationalistes vietnamiens à se réfugier dans le Sud de la Chine. En août 1942, Nguyễn Ái Quốc est arrêté par le gouvernement chinois du Kuomintang ; en son absence, le Việt Minh étend ses réseaux en Indochine et prend progressivement le contrôle d’une série de villages. Le chef du Việt Minh est ensuite libéré par les Chinois, peut-être à l’instigation des États-Unis qui ignorent à la fois son identité réelle et son affiliation communiste et voient en lui un allié potentiel. L’activisme Việt Minh, qui entretient des contacts avec les services secrets américains, redouble en 1943, ce qui amène les Français à renforcer leur surveillance. En mars 1945, les Japonais prennent le contrôle de l’Indochine et anéantissent l’administration coloniale française. Alors que le territoire vietnamien est en plein chaos et souffre, durant l’année 1945, d’une terrible famine, le Việt Minh étend son contrôle sur les campagnes, ne rencontrant que peu d’opposition de la part des Japonais qui tiennent surtout les grandes villes. En août 1945, après le bombardement atomique de Nagasaki, Nguyễn Ái Quốc, qui se fait désormais appeler Hô Chi Minh, décrète un « soulèvement général » contre les Japonais. Durant l’épisode dit de la révolution d’Août, le Việt Minh prend le contrôle du pays de manière inégale, sans partage au Nord et de façon moins assurée au Sud. Les Japonais résistent peu et présentent finalement leur reddition au Việt Minh plutôt qu’aux Alliés, laissant délibérément l’Indochine dans une situation impossible pour les Français. Le 2 septembre, Hô Chi Minh proclame l’indépendance de la « république démocratique du Viêt Nam » et prend la tête d’un gouvernement provisoire à Hanoï499,500,501,502.

                      Essor du communisme après 1945 et début de la guerre froide
                      Article connexe : Guerre froide.

                      Portrait de Staline dans l’avenue Unter den Linden à Berlin, en juin 1945.

                      Le bloc de l’Est dans les années 1960.
                      Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’URSS, dont les troupes occupent la majeure partie de l’Europe de l’Est, étend son influence de manière spectaculaire : Winston Churchill déclare en mars 1946 « De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer s’est abattu à travers le continent »503. Dès 1946, les relations entre l’URSS et ses anciens alliés, le Royaume-Uni et les États-Unis, se dégradent. L’URSS et les États-Unis, tous deux membres fondateurs de l’ONU, apparaissent comme les deux superpuissances majeures de l’après-guerre et entreprennent d’étendre et de consolider leurs influences respectives dans le monde d’après-guerre. Les États-Unis proposent en 1947 un vaste plan d’aide pour la reconstruction de l’Europe, le plan Marshall, qui contribue à convaincre Staline que la division du monde en deux blocs rivaux est inévitable. Le président américain Harry Truman est de son côté convaincu de la nécessité de mettre en place une politique de « containment » (endiguement) de l’expansion communiste : sa position prend le nom de doctrine Truman504,505. Quelques mois après le lancement du plan Marshall — refusé par les pays d’Europe de l’Est sous influence soviétique — l’URSS met en place un nouvel organisme assurant la liaison entre les PC européens, le Kominform (abréviation en russe de Bureau d’information des partis communistes et ouvriers) : lors de sa première réunion, le délégué soviétique Andreï Jdanov présente le monde comme divisé entre un camp « anti-démocratique et impérialiste » et un autre « anti-impérialiste et démocratique ». Cette conception prend le nom de doctrine Jdanov506.

                      Entre 1945 et 1949, des régimes communistes sont mis en place dans l’ensemble des pays d’Europe de l’Est et d’Europe centrale, constituant l’ensemble politique connu sous le nom de bloc de l’Est. Inspiré par l’expression de « démocratie populaire » utilisée par la propagande des Partisans yougoslaves, Joseph Staline adopte le terme et en fait le nouveau mot d’ordre des mouvements communistes européens, en le définissant comme une voie vers le socialisme alternative à la dictature du prolétariat. L’ensemble des régimes communistes — ou « pays frères » — mis en place en Europe se présentent ensuite comme des « démocraties populaires », concept que Dimitrov présente d’abord comme un « pouvoir démocratique, reposant sur la coopération des pouvoirs politiques antifascistes avec un rôle essentiel des communistes et des forces de la gauche », avant de la définir comme une nouvelle forme de la dictature du prolétariat507,508. Dans la majorité des pays, la période de prise de pouvoir par les communistes se fait sous l’égide de gouvernements de coalition (« fronts ») dont l’orientation officielle est celle de l’antifascisme. Les communistes usent d’un mélange de manipulations et d’actions légales pour s’assurer le contrôle de tous les leviers du pouvoir, usant de manœuvres de terreur. Ils réussissent cependant à susciter, au moins dans les premiers temps, l’adhésion d’une partie de la population à qui est promise, après des années de guerre, d’occupation et de dictature, la construction d’un « système démocratique original adapté à chaque pays ». Ce soutien populaire, qui n’est pas absolu, est aussi très inégal selon les pays. Il n’en est pas moins réel dans l’immédiat après-guerre, et les communistes en bénéficient notamment en Yougoslavie, en Bulgarie et en Tchécoslovaquie509,510. Dans l’ensemble des pays communistes, l’opposition politique est progressivement éliminée et la société civile neutralisée510 ; les partis socialistes d’Europe de l’Est sont liquidés, avec la complicité d’une partie de leurs cadres qui, ralliés aux communistes, poussent à la fusion avec les PC511.

                      Dans plusieurs pays occidentaux, les communistes deviennent au sortir de la guerre, grâce à leur implication dans la résistance, des acteurs essentiels de la vie politique : tout en demeurant des alliés de l’URSS, les partis communistes demeurent des partis de premier plan dans des pays comme la France et l’Italie. En Asie, le pays le plus peuplé du monde devient communiste en 1949 avec la proclamation de la république populaire de Chine. La « guerre froide » qui oppose désormais les pays communistes au « monde libre » donne lieu à des conflits ouverts comme la guerre civile grecque en Europe et, en Asie, la guerre d’Indochine et surtout la guerre de Corée512. L’extension du communisme en Extrême-Orient donne naissance à l’expression « rideau de bambou », pour désigner un équivalent asiatique du rideau de fer. La période 1949-1950 marque une phase culminante de la guerre froide, avec le blocus de Berlin, la création de deux États allemands distincts, la formation de l’OTAN que l’URSS interprète comme une menace directe, l’explosion de la première bombe A soviétique qui signe l’entrée de l’URSS dans la catégorie des puissances nucléaires et le déclenchement de la guerre de Corée513.

                      Instauration des régimes communistes en Europe de l’Est
                      Formation du Bloc
                      Articles connexes : Rideau de fer et Bloc de l’Est.
                      Yougoslavie

                      Armoiries de la république fédérative populaire de Yougoslavie. La date du 29 novembre 1943 correspond à celle où, durant l’occupation, le Conseil antifasciste de libération nationale de Yougoslavie a proclamé un gouvernement et annoncé la création d’une « Yougoslavie démocratique et fédérale ».
                      En Yougoslavie, la victoire militaire des Partisans permet au Parti communiste de Yougoslavie dirigé par Tito de s’assurer dès 1945 le monopole du pouvoir. La force des communistes tient dans leur capacité à transcender les barrières ethniques et à proposer un projet national authentiquement yougoslave : les trois quarts des communistes yougoslaves sont morts pendant la guerre mais une campagne massive de recrutement permet d’attirer environ 140 000 membres en 1945, puis 300 000 militants durant les quatre années qui suivent le conflit. Durant ses premiers mois au pouvoir, Tito écrase ce qui reste des troupes des Oustachis et des Tchetniks et purge à la fois les opposants et les collaborateurs, lors d’épisodes comme le massacre de Bleiburg : au cours des deux premières années de l’après-guerre, plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de milliers de personnes périssent en Yougoslavie514,515,516. Dès mai 1945, une grave crise éclate entre la Yougoslavie et l’Italie lorsque Tito occupe la Vénétie julienne et l’Istrie, régions annexées par l’Italie après la Première Guerre mondiale et dont il souhaite s’emparer. La population italienne de ces territoires, assimilée aux fascistes, fait l’objet d’un nettoyage ethnique : plusieurs milliers d’Italiens sont tués, notamment durant les massacres des foibe. Sous la pression des Soviétiques qui souhaitent éviter des tensions avec les Alliés, Tito doit finalement se résoudre à partager avec les Britanniques l’occupation de ces zones, qui deviennent provisoirement le Territoire libre de Trieste517.

                      Le gouvernement de Tito, formé en mars 1945, compte plusieurs royalistes afin de complaire aux Alliés, mais les communistes écartent bientôt leurs partenaires, Tito usant de tactiques staliniennes impitoyables. Des opposants sont condamnés pour « collaboration », aux côtés d’authentiques pro-nazis serbes et croates. Des élections législatives sont organisées en novembre 1945 mais les manœuvres d’intimidation sont telles que les partis non communistes se retirent du scrutin : le Front populaire des communistes constitue alors la liste unique lors du scrutin. La monarchie yougoslave est officiellement abolie immédiatement après le scrutin, laissant place à la république fédérative populaire de Yougoslavie. Plus aucune activité politique n’est autorisée en dehors du Front populaire, le PCY devenant parti unique. Les organisations religieuses, dont certaines ont collaboré durant la guerre, sont persécutées. Le pays s’emploie à tenter de résoudre ses fractures ethniques en adoptant une forme fédérale : la Serbie, la Slovénie, le Monténégro, la Macédoine, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine composent désormais, de manière théoriquement égalitaire, les républiques de la nouvelle Yougoslavie, où toutes les nationalités voient leur spécificité reconnue514,515,516.

                      Albanie

                      Drapeau de la république populaire d’Albanie.
                      L’Albanie voisine, dont les communistes ont été largement soutenus par les Partisans de Tito pendant le conflit, apparaît au sortir de la Seconde Guerre mondiale comme une « annexe » politique de la Yougoslavie, dont elle est alors très dépendante. Les communistes s’arrogent tous les pouvoirs dès l’automne 1944, éliminant leurs rivaux du Balli Kombëtar : un « gouvernement démocratique » est proclamé en octobre. Le Front démocratique du Parti communiste d’Albanie, réplique du Front populaire yougoslave, organise en décembre 1945 l’élection d’une assemblée constituante, et remporte officiellement 93 % des suffrages. Le Parti communiste d’Albanie — rebaptisé en 1952 Parti du travail d’Albanie — devient parti unique. La république populaire d’Albanie est officiellement proclamée en janvier 1946, avec Enver Hoxha comme chef du gouvernement514,515,516.

                      Pologne
                      En Pologne, Stanisław Mikołajczyk, chef du Parti paysan et ancien premier ministre du gouvernement polonais en exil, accepte en juin 1945 – à la demande des Anglo-Américains qui souhaitent mettre en œuvre la transition démocratique prévue par les accords de Yalta – de participer au gouvernement de coalition avec les communistes. Ces derniers jouent habilement des dissensions au sein des autres partis et proposent un programme séduisant, dont les grandes lignes sont empruntées à leurs adversaires politiques. Alors que les élections sont repoussées, les communistes organisent un plébiscite portant sur la réforme agraire et les nationalisations, la suppression du Sénat et la reconnaissance des frontières du pays. L’absence de ligne cohérente des opposants permet au Parti ouvrier de faire approuver le plébiscite par 63 % des suffrages. Contrôlant les médias, les communistes s’arrogent le mérite de la réforme agraire au détriment du Parti paysan. Grâce au soutien de cadres socialistes polonais convertis à leur cause comme Józef Cyrankiewicz, il s’assurent l’alliance du Parti socialiste polonais. En janvier 1947, des élections législatives en grande partie truquées accordent à la coalition dirigée par le Parti ouvrier polonais plus de 80 % des suffrages. Bolesław Bierut devient président de la République et Cyrankiewicz premier ministre. Dans le courant de l’année, la répression s’accroit en Pologne et Mikołajczy doit fuir pour éviter d’être arrêté. Les socialistes sont absorbés par les communistes au sein du Parti ouvrier unifié polonais (POUP, ou PZPR), dirigé par Władysław Gomułka. Un Parti paysan unifié est créé pour servir, avec le Parti démocratique, de parti satellite au POUP518,519.

                      Roumanie

                      Gheorghe Gheorghiu-Dej lors d’un meeting en 1946.
                      En Roumanie, l’émissaire soviétique Andreï Vychinski menace le roi Michel Ier de faire tirer sur ses partisans si le monarque ne se plie pas aux exigences soviétiques. Le 6 mars 1945, Nicolae Rădescu est remplacé à la tête du gouvernement par Petru Groza, chef du « Front des laboureurs » inféodé aux communistes. Ceux-ci détiennent désormais plusieurs ministères, le chef du Parti, Gheorghe Gheorghiu-Dej, étant ministre de l’économie. Les communistes roumains sont dans les premiers temps particulièrement tributaires de la présence des troupes soviétiques : leur campagne de terreur menée lors de la prise du pouvoir en mars-avril 1945 et l’instauration de « tribunaux populaires » aux pouvoirs discrétionnaires permettent de neutraliser la classe politique et les syndicats non-communistes. L’administration est épurée pour laisser la place à des cadres proches du Front National Démocratique, la coalition procommuniste au pouvoir. Malgré la violence des « milices populaires » communistes, les élections organisées à la demande des Occidentaux sont, le 19 novembre 1946, gagnées par le Parti paysan et le Parti libéral mais, sur pression de Joseph Staline, le Parti des travailleurs roumains — nom alors utilisé par le Parti communiste roumain — est déclaré majoritaire. Le code pénal roumain est révisé pour assurer aux communistes un arsenal répressif et les arrestations se multiplient dans les rangs de l’opposition. Une police politique aux pouvoirs très étendus, la Securitate, est mise en place. Le roi est contraint à l’abdication en décembre 1947, puis expulsé du pays, et la République populaire roumaine est proclamée. Petru Groza demeure chef du gouvernement et Gheorghe Gheorghiu-Dej devient chef de l’État520,521.

                      Bulgarie

                      Armoiries de la république populaire de Bulgarie. La date du 9 septembre 1944 correspond à celle de la prise du pouvoir par le Front patriotique après l’invasion du pays par l’URSS.
                      En Bulgarie, les communistes ne représentent qu’un des éléments du Front patriotique mais ils parviennent, en usant des diverses manœuvres, à diviser les agrariens et les sociaux-démocrates. Une campagne de terreur menée lors de la prise du pouvoir en septembre 1944 et l’instauration de « tribunaux populaires » permettent de neutraliser la classe politique bulgare demeurée à l’écart du Front patriotique : entre 1944 et 1949, 86 lieux de détention administrative existent en Bulgarie. Georgi Dimitrov, revenu en Bulgarie, reprend la direction du Parti. En septembre 1946, un plébiscite est organisé pour abolir la monarchie ; le mois suivant, des élections, marquées comme en Roumanie par des incidents sanglants, donnent la victoire au Front patriotique avec des chiffres officiels de 78 %. Dimitrov succède à son allié Kimon Georgiev comme chef du gouvernement de la république populaire de Bulgarie ; la nouvelle constitution, rédigée en URSS, est adoptée en décembre 1947. Le 5 juin 1947, Nikola Petkov, dirigeant de l’Union nationale agraire et obstacle à l’hégémonie des communistes, est arrêté en pleine séance du parlement, sous l’accusation de tentative de coup d’État et de menées terroristes. Il est condamné à mort et pendu le 23 septembre. Les communistes bulgares s’assurent le monopole du pouvoir et l’Union nationale agraire est réduite au rang de parti-satellite au sein du Front patriotique. Le dernier député d’opposition est arrêté en juin 1948522,523,524.

                      Tchécoslovaquie
                      Article connexe : Coup de Prague.
                      Photo noir et blanc montrant une sculpture en pierre de trois hommes debout, titrée « Klement Gottwald ».
                      Statue du président tchécoslovaque Klement Gottwald.
                      En Tchécoslovaquie — l’un des rares pays d’Europe de l’Est à ne pas être occupé par les troupes soviétiques, qui ne sont pas demeurées sur place après leur offensive sur Prague en 1945 — le Parti communiste tchécoslovaque arrive au pouvoir par ses propres moyens. En 1945, le PCT fait partie du gouvernement de coalition mis en place par le président Edvard Beneš. Grâce à leur opposition avant-guerre aux accords de Munich et à leur participation à la résistance durant l’occupation, les communistes, dirigés par Klement Gottwald, Antonín Zápotocký et Rudolf Slánský, bénéficient d’un réel soutien populaire et obtiennent 37,9 % des suffrages lors des élections législatives de 1946509.

                      La Tchécoslovaquie accepte d’abord le Plan Marshall, puis le refuse sur injonction de Staline. Le Parti communiste prend ensuite la décision de réaliser un coup de force pour achever de faire passer le pays dans l’orbite soviétique : grâce notamment à la complicité du ministre de la défense, alors non communiste, Ludvík Svoboda, ils prennent progressivement le contrôle des forces de sécurité, profitant également de la maladie d’Edvard Beneš pour étendre leur influence. En février 1948, lors de l’épisode dit du coup de Prague, les communistes s’emparent du pouvoir : alors que les ministres non communistes commettent l’erreur de remettre leur démission du gouvernement pour protester contre les manœuvres communistes, des milices ouvrières, hâtivement armées, sont formées dans tout le pays par les communistes pour intimider l’opposition et soutenir la « révolution ». Le président de la république, très affaibli, accepte le départ de ses ministres et la constitution d’un nouveau gouvernement composé pour moitié de communistes. Ces derniers ont alors le champ libre pour imposer leurs mesures, notamment celle d’une liste unique aux élections législatives. Le pouvoir passe aux mains du Front national dirigé par le Parti communiste, qui épure les partis politiques et renforce l’alliance avec l’URSS. L’administration est rapidement purgée. Les comités d’action révolutionnaires désignent de nouvelles municipalités. En mai, des élections sont organisées et le Front national remporte 90 % des suffrages. Gottwald devient président de la république pour remplacer Beneš démissionnaire et une nouvelle constitution est adoptée, achevant d’instaurer le régime communiste en Tchécoslovaquie525,526.

                      Hongrie

                      Premier drapeau de la république populaire de Hongrie.
                      En Hongrie, le Parti communiste hongrois, dirigé par Mátyás Rákosi — membre en 1919 du gouvernement de la République des conseils — Ernő Gerő et Imre Nagy, participe au gouvernement de coalition mais ne bénéficie pas au sortir de la guerre d’une réelle assise populaire. En novembre 1945, les élections législatives, organisées honnêtement, sont remportées par le Parti des petits propriétaires. Rákosi emploie alors une stratégie graduelle, désignée du nom de tactique du salami, pour s’emparer des leviers du pouvoir et éliminer les opposants en conduisant les partis non communistes, dûment infiltrés, à se scinder ou à fusionner avec les communistes. Ceux-ci s’arrogent les ministères clés : László Rajk, ministre de l’intérieur, met sur pied une police secrète, l’AVH, et entreprend de susciter un régime de terreur en liquidant peu à peu l’opposition. En 1947, lors de nouvelles élections, les communistes obtiennent un peu moins de 23 % des voix grâce à des fraudes : la coalition de gauche qu’ils dirigent, le Front démocratique, obtient 45,3 % des suffrages. Le Parti entreprend un recrutement massif, atteignant les 650 000 membres en mars 1947. Fusionnant avec le Parti social-démocrate de Hongrie, le Parti communiste devient le Parti des travailleurs hongrois. Avant même la mise en place définitive du régime communiste, Rákosi entreprend de purger le Parti, éliminant une partie des cadres qui étaient restés en Hongrie durant l’entre-deux-guerres, comme János Kádár et László Rajk. Kádár est emprisonné et Rajk condamné à mort et exécuté. En mai 1949, de nouvelles élections sont convoquées, le Front démocratique présentant cette fois une liste unique, qui remporte 95,6 % des suffrages. Une nouvelle constitution est adoptée, la Hongrie devenant la république populaire de Hongrie, et le Parti des travailleurs devient parti unique527,528.

                      Allemagne de l’Est
                      Article connexe : Blocus de Berlin.

                      Walter Ulbricht, secrétaire général du Parti socialiste unifié d’Allemagne et dirigeant de la République démocratique allemande.

                      Premières armoiries de la République démocratique allemande.
                      Dans la zone d’occupation soviétique en Allemagne, qui correspond à l’Est du pays, le Parti communiste d’Allemagne est, le 11 juin 1945, le premier parti allemand à se reconstituer après la défaite du régime nazi. Les cadres du KPD, revenus au pays avec le « groupe Ulbricht » ramené par les Soviétiques ou sortis de la clandestinité, entreprennent de prendre le contrôle des administrations, nommant dans les villes des maires non communistes flanqués de cadres communistes. Après sa reformation, le KPD publie un manifeste modéré, qui ne réclame ni une économie socialiste ni un système de parti unique. Soutenus par l’occupant soviétique, les communistes entreprennent de se rallier l’ensemble du personnel politique, qui obtempère sous la pression ou par opportunisme. Les partis autorisés dans la zone soviétique sont tous réunis au sein de la coalition du « Bloc antifasciste ». En avril 1946, les parties des appareils du KPD et du Parti social-démocrate d’Allemagne présentes dans la zone soviétique fusionnent pour donner naissance au Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED). Malgré cette stratégie unitaire, le nouveau parti ne parvient à obtenir la majorité dans aucune province lors des élections organisées en 1946, les communistes allemands étant associés par la population à l’occupation soviétique. Le 20 juin 1948, les trois zones d’occupation de Berlin-Ouest par la France, le Royaume-Uni et les États-Unis adoptent une nouvelle monnaie en remplacement de la monnaie d’occupation, sans consulter l’URSS, qui occupe la quatrième zone de Berlin. Les Occidentaux veulent ainsi détacher économiquement la Trizone de la zone soviétique : Staline proteste contre ce qu’il considère être une violation des accords de Potsdam, en vertu desquels les quatre puissances occupantes exercent une souveraineté collective sur l’Allemagne. En réaction, les Soviétiques organisent le blocus des zones occidentales de la ville ; l’URSS barre les voies terrestres d’accès à Berlin-Ouest pour y prévenir l’implantation de la nouvelle monnaie. Alors que la tension en Allemagne entre Est et Ouest atteint son comble, l’aviation occidentale met en place un pont aérien de marchandises vers Berlin-Ouest afin d’en ravitailler la population. Staline lève finalement le blocus en mai 1949. Le 23 mai, à l’Ouest, l’Allemagne renaît en tant qu’entité politique indépendante avec la proclamation du gouvernement de la République fédérale d’Allemagne (RFA, dite Allemagne de l’Ouest). À l’Est, le camp communiste réagit en proclamant le 7 octobre la République démocratique allemande (RDA, dite Allemagne de l’Est) : Wilhelm Pieck, militant communiste depuis l’époque du spartakisme, devient président de la république et l’ancien social-démocrate Otto Grotewohl chef du gouvernement : Walter Ulbricht, autre vétéran du KPD et secrétaire général du SED à partir de 1950, est dans les faits le principal dirigeant du régime. La coalition du Bloc antifasciste, dominée par le SED et réunissant les autres partis autorisés en RDA, est rebaptisée Front national de l’Allemagne démocratique529,530,531.

                      Fonctionnement des régimes communistes est-européens
                      Photo noir et blanc d’un homme en costume sombre prononçant un discours devant un pupitre muni de micros, au premier plan il y a des fleurs et en arrière-plan un portait de Staline en uniforme militaire.
                      Célébrations en 1950 à Berlin-Est, à l’occasion du 71e anniversaire de Joseph Staline.
                      Photo noir et blanc d’un groupe de jeunes filles en chemise blanche et juppe noire, défilant dans une rue tout en agitant des drapeaux et le portrait d’un homme.
                      Délégation de jeunes « pionnières » en RDA, avec un portrait du dirigeant polonais Bolesław Bierut.
                      Les effectifs des partis communistes d’Europe de l’Est, qui s’organisent et recrutent dès 1945-1946, augmentent massivement dans tous les pays532. Alors qu’aucun n’était puissant avant-guerre à l’exception des PC soviétique et tchécoslovaque, tous deviennent progressivement des partis de masse, du fait notamment de leur monopole ou quasi-monopole de la vie publique et des avantages procurés à leurs adhérents533. Les cadres des PC au pouvoir deviennent, sur le modèle soviétique, des élites sociales bénéficiant de multiples privilèges, la possession de la carte du Parti devenant un atout sur les plans social et professionnel. Cette nouvelle élite est désignée avec le temps, en URSS comme ailleurs, du nom de nomenklatura534. Les dirigeants du Parti communiste local, de l’armée, des diverses bureaucraties et des organisations sociales jouissent de nombreux avantages (attributions de logements, magasins spéciaux, facilités de voyages, et, grâce à des salaires plus élevés, de niveaux de vie supérieurs au reste de la société)535. Le Yougoslave Milovan Djilas, ancien proche de Tito passé à l’opposition, emploie en 1957 l’expression « nouvelle classe » pour désigner la catégorie de cadres issus de l’appareil des partis de type bolchevik536,537.

                      Dans les pays d’Europe de l’Est, des maquis de résistance anticommuniste existent durant les premières années de la Guerre froide et mènent une lutte armée contre les nouveaux régimes : c’est notamment le cas en Pologne538, en Bulgarie539 et en Roumanie540, mais aussi dans certains territoires réannexés par l’URSS comme les pays baltes – où la guérilla antisoviétique reçoit le nom de « frères de la forêt » – ainsi qu’à l’Ouest de la Biélorussie et de l’Ukraine541.

                      Dans les faits, les dirigeants des régimes communistes européens sont dans leur majorité directement subordonnés à Staline, qui va jusqu’à leur imposer ses propres horaires de travail très particuliers, les appelant en plein milieu de la nuit pour des entretiens téléphoniques. Des milliers de conseillers militaires et économiques soviétiques sont envoyés en Europe de l’Est. Des émissaires de l’URSS sont en contact régulier avec les dirigeants est-européens, l’URSS disposant de ses réseaux d’informateurs au sein de partis communistes locaux : seuls les Yougoslaves font preuve de suffisamment d’indépendance pour congédier les informateurs à la solde des Soviétiques. En janvier 1949 est créé le Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM, également désigné par l’acronyme anglais COMECON), structure économique qui lie l’URSS et les différents pays communistes européens542. Très dépendants politiquement et économiquement de l’URSS, les régimes communistes est-européens s’inspirent étroitement, dans un premier temps, du modèle soviétique. L’armée et la police constituent d’importants groupes de pression, concentrant en leur sein une grande partie des pouvoirs. Des polices politiques, comme l’ÁVH hongroise, l’UDBA yougoslave, la Securitate roumaine ou la Stasi est-allemande, sont créées dans tous les pays communistes : elles bénéficient de pouvoirs exorbitants, qui leur permettent de faire régner un climat de terreur. Des systèmes d’économie planifiée sont mis en place, l’agriculture est collectivisée au sein de coopératives agricoles, avec des succès inégaux selon les pays, du fait notamment de la mauvaise volonté du monde paysan. En 1955, seule la république populaire de Bulgarie affiche un pourcentage très élevé (61 %) de terres agricoles intégrées dans les coopératives, tandis que la République populaire roumaine et la république populaire de Pologne dépassent à peine les 10 %. Au contraire, les nationalisations des banques, du commerce extérieur, des sources d’énergie, des transports et de l’industrie progressent assez rapidement, facilitées notamment par la confiscation de l’économie de la plupart de ces pays par les Allemands durant la guerre. Des politiques d’industrialisation massive sont mises en œuvre en appliquant un credo productiviste543,544.

                      Les églises sont contrôlées, marginalisées et mises au pas545. Un effort colossal de propagande est fourni pour diffuser l’idéologie marxiste-léniniste et embrigader la société au sein d’organisations de masse (syndicats inféodés au Parti, organisations de femmes, organisations de jeunesse…)546. Dans certains pays du bloc, plusieurs partis sont autorisés à exister tout en demeurant subordonnés au PC local, à l’image du Parti paysan unifié polonais ou des chrétiens-démocrates est-allemands. L’existence d’un multipartisme de façade constitue un alibi libéral à usage externe, tout en maintenant l’image d’une coalition des forces « antifascistes ». Ces partis ont également pour fonction d’aider à diffuser l’idéologie officielle auprès des catégories sociales qui forment leur électorat traditionnel547.

                      Si les régimes communistes ne garantissent pas dans les faits l’égalité totale entre les citoyens, du fait notamment des privilèges accordés à la nomenklatura, ils mettent en œuvre des mesures destinées à favoriser le progrès social : le droit à l’éducation gratuite pour tous est instauré, de même que l’accès à la culture, les écarts de salaires sont réduits et toutes les personnes bénéficiant d’un emploi se voient garantir le droit au logement, au remboursement des frais médicaux et à la retraite548.

                      Rupture avec la Yougoslavie
                      Article connexe : Rupture Tito-Staline.
                      Photo couleur d’un buste de Josip Broz Tito de couleur sombre, posé sur un support cubique en pierre blanche.
                      Buste de Josip Broz Tito à Pula (Croatie).
                      Alors même que tous les régimes communistes est-européens n’ont pas encore achevé de se mettre en place, le bloc de l’Est subit un remous important en 1948 au moment de la rupture entre l’URSS et la Yougoslavie (dite également « schisme yougoslave »). Tito apparaît dans les premières années de l’après-guerre comme un stalinien loyal. Staline s’agace néanmoins de l’activisme des Yougoslaves, que ce soit dans le contexte de la guerre civile grecque où leur interventionnisme est jugé dangereux par les Soviétiques, ou dans le projet d’une fédération balkanique entre la république fédérative populaire de Yougoslavie et la république populaire de Bulgarie : le dirigeant bulgare Georgi Dimitrov se déclare initialement favorable à ce dernier projet mais se rétracte au début de 1948 après une réprimande de la Pravda. L’URSS voit d’un mauvais œil les ambitions de la Yougoslavie de constituer une puissance majeure dans les Balkans549,515.

                      En mars 1948, l’URSS rappelle ses conseillers et instructeurs militaires de Yougoslavie en se plaignant de l’attitude des autorités yougoslaves. Soviétiques et Yougoslaves entament alors un échange de messages qui vire au dialogue de sourds, chacun protestant contre l’attitude de l’autre. L’URSS vise à ébranler le pouvoir de Tito et à provoquer son renversement par la faction pro-soviétique du Parti communiste de Yougoslavie ; le PCY refuse un arbitrage du Kominform. À la seconde conférence du Kominform, en juin 1948, le parti yougoslave est violemment attaqué par le Français Jacques Duclos et l’Italien Palmiro Togliatti ; le Kominform publie ensuite une résolution condamnant la politique suivie par le parti yougoslave, qui est exclu de l’organisation. Une violente campagne de propagande contre Tito, accusé de tous les maux idéologiques, est menée par tous les partis communistes fidèles à Staline sur le continent européen. Tito, cependant, tient bon et consolide sa position au sein du PCY550,551, qu’il purge au contraire de ses éléments favorables à Staline, dont beaucoup sont envoyés dans la prison de l’île de Goli Otok552.

                      Purges politiques au sein du Bloc de l’Est
                      Articles connexes : Procès de Prague et Purges staliniennes de 1949-1953.
                      L’accusation de « titisme » devient, dès la rupture soviéto-yougoslave, un prétexte pour purger les appareils des partis communistes est-européens, qui subit une nouvelle forme de « bolchévisation », soit de reprise en main après la crise de 1948. En 1948-1949, de nombreux dirigeants et cadres communistes considérés comme trop nationalistes ou simplement trop indépendants sont déchus de leurs fonctions sous diverses accusations dont, notamment, celle de collusion avec Tito. Beaucoup sont condamnés à des peines de prison, voire à mort, dans ce qui va devenir les « purges staliniennes de 1949-1953″553, qui ont en particulier « fait disparaître de la scène européenne la figure du Juif révolutionnaire », au cœur « d’une tradition politique profondément enracinée »554, notamment en Allemagne, et se transformant en France en purges politiques des années 1950 à la direction du PCF.

                      Dans de nombreux cas, les communistes restés sur le sol national dans l’entre-deux-guerres et durant la guerre sont éliminés au profit de ceux ayant passé des années en URSS : mais l’inverse est également fréquent555.

                      L’épuration des PC peut se diviser en deux phases : la première vise des dirigeants politiques « nationaux » au profit de « moscovites », soit de cadres plus proches de l’URSS ; la seconde vise, sous l’accusation fréquente de « cosmopolitisme », des cadres, souvent d’origine juive, dont le principal crime est d’avoir été, en tant que membres des Brigades internationales ou du Komintern, les témoins des méthodes d’épuration staliniennes. La dénonciation, sur un ton « hystérique », du « titisme hitléro-fasciste » et la chasse aux « déviationnistes » visent à éliminer toute dissidence potentielle au sein du camp communiste555.

                      En Pologne, Władysław Gomułka, l’un des dirigeants communistes les plus indépendants, qui n’hésite pas à critiquer publiquement les pillages commis par l’Armée rouge556, est démis de son poste de secrétaire général du Parti au profit de son rival Bolesław Bierut. En Bulgarie, le vice-premier ministre Traïcho Kostov est arrêté et condamné à mort au cours d’un procès grossièrement mis en scène ; ceci permet à Valko Tchervenkov, qui le remplace, d’écarter un rival pour la succession de Georgi Dimitrov alors très malade. C’est ce même contexte qui voit en Hongrie l’élimination de László Rajk par Mátyás Rákosi. En Albanie, Enver Hoxha se défait de son rival le ministre de la défense Koçi Xoxe, qu’il fait condamner à mort. En Tchécoslovaquie, le secrétaire général du Parti Rudolf Slánský est relevé de ses fonctions en 1951 et remplacé par Antonín Novotný ; Mátyás Rákosi se charge de fournir au président tchécoslovaque Klement Gottwald des « noms suspects » issus de la procédure du procès de László Rajk, qui permettent de dresser une liste des personnalités à éliminer. Des cadres dirigeants du Parti communiste tchécoslovaque, dont Slánský, sont ensuite arrêtés et inculpés pour trahison et espionnage. S’ensuit en novembre 1952 une mascarade judiciaire, connue sous le nom de procès de Prague : elle se déroule dans le cadre d’une campagne de propagande aux nets accents antisémites, onze accusés sur quatorze étant juifs et dénoncés par conséquent comme des « sionistes » forcément portés à trahir. Slánský et dix des autres inculpés sont condamnés à mort et exécutés. En Roumanie, Gheorghe Gheorghiu-Dej parvient dans le courant de 1952 à faire démettre et emprisonner plusieurs hauts dirigeants du régime qui rivalisaient avec lui en influence, dont la ministre des affaires étrangères Ana Pauker557,558.

                      Communisme yougoslave après 1948
                      Article connexe : Titisme.

                      Tito rencontrant Eleanor Roosevelt en 1953.
                      Après sa rupture avec l’URSS, la Yougoslavie se trouve dans un premier temps isolée en Europe, la république populaire d’Albanie, jusque-là son alliée proche, choisissant le camp soviétique559. Mais, dès 1949, les États-Unis commencent à apporter leur aide au régime de Tito. Ce dernier est alors amené à adopter une nouvelle voie économique, du fait notamment de la nécessité de rembourser les prêts américains. L’économie yougoslave, jusque-là « militarisée », est rationalisée dans une recherche de l’équilibre budgétaire. Tito décide de confier la gestion des entreprises à des conseils ouvriers, pour aller à l’encontre du « capitalisme d’État » soviétique. Si, dans les faits, l’autogestion yougoslave demeure limitée, les conseils ouvriers étant supervisés par l’État et devant respecter les objectifs officiels, cette évolution est présentée comme un retour aux sources du marxisme. Le type de gouvernement communiste pratiqué par Tito est désigné du nom de « titisme »560 (initialement un terme péjoratif employé par les staliniens), Tito lui-même utilisant l’expression « yougoslavisme » pour qualifier sa recherche du consensus social et de la performance économique. La Yougoslavie demeure, sur le plan politique, un État à parti unique, mais Tito, qui n’a pour sa part aucune prétention à être un théoricien politique original, encourage le débat en son sein et la réflexion autour de la doctrine marxiste. Le Parti est rebaptisé en 1952 Ligue des communistes de Yougoslavie afin de se différencier des autres partis communistes. Tandis que l’État yougoslave s’engage vers une décentralisation croissante des institutions, la Yougoslavie devient le plus ouvert et le plus prospère des pays communistes européens, connaissant un fort taux de croissance dans les années 1950 et s’ouvrant largement au tourisme venu de l’Ouest. Les Yougoslaves voyagent eux aussi avec une liberté accrue, ramenant des influences occidentales. Tito gouverne quant à lui dans un style « monarchique », possède de nombreuses et luxueuses résidences en Yougoslavie et s’entoure d’un culte de la personnalité. S’il se réconcilie en 1955 avec les Soviétiques à l’initiative de ces derniers, le dirigeant yougoslave continue ensuite de cultiver son indépendance et entretient de bonnes relations avec les pays occidentaux, s’en tenant à une politique de neutralité sur le plan international. En 1955, la Yougoslavie participe à la conférence de Bandung, qui donne quelques années plus tard naissance au Mouvement des non-alignés dont elle est l’un des membres fondateurs560,561,562.

                      Dans le reste du monde occidental
                      En Europe
                      Dans la majorité des pays d’Europe de l’Ouest et d’Europe du Nord (France, Italie, Finlande, Belgique, Autriche, Norvège, Grèce, Saint-Marin…) les partis communistes locaux participent aux gouvernements provisoires issus du conflit mondial. Au début de la guerre froide, et au moment de la formation du bloc de l’Est, les partis communistes quittent les gouvernements et, pour la plupart, déclinent rapidement. La Grèce, qui sombre dans la violence puis dans une véritable guerre civile, représente un cas particulier en Europe. Dans les autres pays, les PC locaux sont simplement marginalisés au sein du jeu démocratique, victimes de leur proximité avec l’URSS563,564 : certains, comme le Parti communiste des Pays-Bas, ont perdu près de la moitié de leurs adhérents dès le début des années 1950565. En 1948, s’exprimant à la tribune de l’ONU, le ministre belge des affaires étrangères Paul-Henri Spaak va jusqu’à qualifier les PC européens de « cinquième colonne » de l’URSS566. Si l’on excepte le cas du petit État de Saint-Marin, les PC ne demeurent des forces électorales de premier plan que dans trois pays : la France, l’Italie et la Finlande563,564.

                      Guerre civile grecque
                      Article connexe : Guerre civile grecque.

                      Délégation du Parti communiste de Grèce lors d’un défilé en RDA, en 1949.
                      En Grèce, les communistes quittent le gouvernement au moment des évènements de décembre 1944. La tension politique demeure extrême, et débouche en 1946 sur une guerre civile, qui dure jusqu’en 1949. Márkos Vafiádis dirige l’Armée démocratique de Grèce, la nouvelle force armée mise sur pied par le Parti communiste de Grèce, ainsi que le gouvernement provisoire mis en place par les communistes dans les zones sous leur contrôle. Staline, qui juge que l’insurrection en Grèce n’a aucune chance de réussir et souhaite éviter un conflit direct avec les pays occidentaux, s’en tient aux accords conclus en 1944 avec Churchill et n’accorde pas d’aide aux insurgés grecs, s’irritant même du soutien logistique que leur apporte la Yougoslavie jusqu’à la rupture de 1948567,568.

                      Les communistes grecs, qui réalisent en leur propre sein des épurations sanglantes durant le conflit, sont finalement défaits par les troupes gouvernementales : entre 80 000 et 100 000 d’entre eux se réfugient dans les pays du bloc de l’Est, où certains sont par la suite victimes des diverses purges mises en œuvre soit par les pays qui les accueillent, soit par la direction du Parti communiste de Grèce exilé569. Une autre partie de l’appareil du KKE demeure sur le sol grec : bien que leur parti soit officiellement interdit, les communistes grecs « de l’intérieur » continuent de participer aux élections par l’entremise d’une coalition formée avec d’autres groupes, la Gauche démocratique unie (EDA)570. L’EDA obtient d’ailleurs de très bons résultats, et remporte 25 % des suffrages lors des législatives de 1958564.

                      En France
                      Photo couleur d’un timbre montrant le visage souriant d’un homme.
                      Timbre soviétique à l’effigie de Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français.
                      En France, le Parti communiste français réalise une percée historique aux élections de 1945 et atteint son apogée à celles de novembre 1946, où il remporte 28,3 % des suffrages. Les effectifs du parti, devenu en nombre de voix le premier de France, sont en pleine explosion au début de la Quatrième République : le PCF s’implante très fortement dans le monde ouvrier, dans le monde rural et dans le monde intellectuel. Ses bastions d’avant-guerre se renforcent : le Parti est particulièrement présent dans le Nord, la région parisienne – où les mairies communistes constituent une « ceinture rouge » autour de la capitale – le Centre et le Sud-Est. Si la revendication du PCF d’être devenu le « parti de l’intelligence » est exagérée, il n’en exerce pas moins un magistère considérable dans les milieux intellectuels, s’implantant notamment dans les écoles normales supérieures. Les communistes acquièrent de nombreux « compagnons de route », ou simplement de sympathisants, en la personne d’intellectuels prestigieux, dont l’existentialiste Jean-Paul Sartre571. Le poids des communistes français dans la vie intellectuelle est particulièrement fort et lorsque le livre du dissident soviétique Victor Kravtchenko, J’ai choisi la liberté, paraît en France, il fait l’objet d’une violente campagne de dénigrement : Kravtchenko finit par attaquer en diffamation le journal communiste Les Lettres françaises et gagne son procès en 1949563.

                      Le PCF participe au gouvernement de coalition d’après-guerre mais la situation intérieure se tend bientôt, notamment du fait du contexte international, dont la guerre d’Indochine. L’expérience gouvernementale du PCF prend fin en octobre 1947 quand ils sont exclus du deuxième gouvernement Paul Ramadier. Les espoirs du PCF de revenir au pouvoir sont bientôt déçus et le Parti est renvoyé dans l’opposition pour des décennies, tout en restant très bien implanté sur le plan électoral. En 1947, la CGT participe à une série de grèves insurrectionnelles, lancées à l’origine à la régie Renault par des trotskystes ; de nombreuses autres actions de grève ont lieu l’année suivante. À partir de 1947, le Parti entreprend de resserrer son organisation pour gagner en efficacité : les effectifs militants diminuent ensuite nettement. Les communistes français usent par ailleurs de l’argument pacifiste en lançant en 1950 le Mouvement de la paix : avec l’« appel de Stockholm », pétition lancée par le Conseil mondial de la paix pour réclamer l’interdiction de l’arme atomique, les communistes s’approprient en partie, en France et ailleurs, la thématique pacifiste572.

                      Au sein du PCF le culte de la personnalité de Maurice Thorez atteint son apogée à la fin des années 1940. Dans le même temps, l’appareil fait l’objet de purges : en 1950, 14 membres titulaires du comité central sont écartés. Des compagnons de route comme Vercors ou des intellectuels membres du parti comme Edgar Morin ou Marguerite Duras s’en éloignent, du fait de son raidissement stalinien et de la répression au sein du Bloc de l’Est. En 1952, alors que Maurice Thorez, malade, est soigné à Moscou, son entourage élimine ses rivaux André Marty et Charles Tillon. Ces derniers, soumis à des attaques politiques d’une rare violence, sont évincés de la direction, Marty finissant par être exclu du parti573,563.

                      En Italie

                      Palmiro Togliatti, secrétaire général du Parti communiste italien.
                      En Italie, le Parti communiste italien, dirigé par Palmiro Togliatti, retire une aura très importante de sa participation à la résistance contre l’occupant allemand et les fascistes en 1943-45. En 1946, le nombre de ses adhérents dépasse deux millions, en comptant les Jeunesses communistes. Le PCI participe jusqu’en mai 1947 au gouvernement de coalition issu de la guerre, mais en est ensuite évincé sous la pression des États-Unis574.

                      Dépassé lors des élections générales de 1946 par le Parti socialiste italien, il s’allie ensuite à celui-ci au sein du Front démocratique populaire, sous les couleurs desquelles il affronte la Démocratie chrétienne d’Alcide De Gasperi lors des élections générales de 1948. Le Front démocratique populaire dépasse 30 % des suffrages mais est largement battu par la DC, qui devient le parti hégémonique de gouvernement en Italie. Rejeté dans l’opposition au niveau national, le PCI est néanmoins devenu largement dominant au sein de la gauche italienne. Tout en conservant sa rhétorique révolutionnaire, il joue le jeu des institutions démocratiques et évite les débordements : lorsque Togliatti est blessé dans un attentat en juillet 1948, l’Italie connaît des grèves massives et des émeutes quasi insurrectionnelles. Les dirigeants des syndicats communistes et du PCI, ainsi que Togliatti lui-même depuis son lit d’hôpital, lancent cependant des appels à l’apaisement et mettent un terme au mouvement. Des bordiguistes animent un Parti communiste internationaliste, mais les disciples italiens de Bordiga ne sont pas en mesure de rivaliser avec le PCI et demeurent insignifiants sur le plan électoral. Togliatti, ayant totalement rompu avec la notion de parti d’avant-garde des premières années du communisme italien, conçoit désormais le PCI comme un parti de masse, cette condition étant obligatoire pour rivaliser avec la DC : le Parti acquiert également un fort rayonnement dans les milieux culturels italiens, touchant notamment les écrivains et les cinéastes. La Confédération générale italienne du travail, la plus importante centrale syndicale italienne, est majoritairement communiste. Le PCI demeure, pour le reste de son histoire, le deuxième parti italien après la DC : implanté dans tout le pays, il dispose notamment de bastions en Émilie-Romagne, en Toscane et en Ombrie, où il exerce une véritable hégémonie politique575,576.

                      En Finlande
                      Au sortir de la guerre, l’URSS n’a pas tenté de faire de la Finlande un pays communiste, et s’est contentée de s’en assurer la neutralité. Les Soviétiques ont néanmoins obtenu la légalisation du Parti communiste de Finlande. Le PC finlandais participe au gouvernement jusqu’en 1948, année où il se présente aux élections législatives sous les couleurs de la Ligue démocratique du peuple finlandais, une coalition regroupant les forces situées à gauche du Parti social-démocrate. Relégué dans l’opposition après sa défaite, le Parti communiste de Finlande continue de développer une culture politique ouvriériste qui lui permet de conserver de solides positions électorales : en 1958, la Ligue démocratique remporte 23,3 % des suffrages, ce qui lui permet de constituer le groupe parlementaire le plus important à la Diète nationale563.

                      Si Juho Kusti Paasikivi (Parti de la Coalition nationale), président de la Finlande de 1946 à 1956, se conforme au principe de neutralité, son successeur, Urho Kekkonen (Parti du centre), chef du gouvernement à partir de 1950 puis président de la République de 1956 à 1982, fait le choix d’une politique d’amitié de plus en plus marquée avec l’URSS. Cette ligne donne naissance, dans les années 1970, à l’expression « finlandisation », qui désigne le fait, pour un pays, de se soumettre peu ou prou aux intérêts d’un voisin plus puissant577.

                      En RFA
                      En Allemagne de l’Ouest, le Parti communiste d’Allemagne (KPD) continue d’exister indépendamment du SED est-allemand, avec qui il se dit lié au sein d’une « communauté de travail socialiste »578. Ses effectifs et ses résultats électoraux déclinent rapidement au début de la guerre froide : s’il attire encore 5,7 % des voix en 1949, il tombe à 2,2 % en 1953 et perd sa représentation parlementaire. En 1956, il est interdit par le Tribunal constitutionnel fédéral, qui juge que ses buts sont incompatibles avec le maintien d’une constitution démocratique. Une partie de ses dirigeants passe à l’Est ; des militants — environ 7 000 aux alentours de 1960 — continuent d’animer à l’Ouest un KPD clandestin564,579. Ce n’est qu’en 1968 qu’un nouveau parti, le Parti communiste allemand (DKP) réapparaît en Allemagne de l’Ouest, les autorités s’abstenant cette fois de le dissoudre dans le contexte de la détente580 : malgré le soutien de la RDA qui lui permet d’avoir une visibilité certaine, ce nouveau parti demeure au stade du groupuscule581.

                      Autriche
                      Du fait notamment de la présence des Soviétiques parmi les forces d’occupation, le Parti communiste d’Autriche (KPÖ) participe au gouvernement de coalition de l’immédiat après-guerre. Mais, aux élections de novembre 1945, les communistes ne remportent que 5 % des voix. Ils quittent le gouvernement deux ans plus tard. En 1950, une tentative de grève générale, qui fait alors craindre un coup d’État communiste, renforce l’anticommunisme en Autriche et contribue à réduire l’influence du PC local. Le retrait des troupes d’occupation soviétiques en 1955, puis l’insurrection de Budapest l’année suivante, affaiblissent encore le KPÖ, qui perd en 1959 ses derniers élus au parlement582.

                      Belgique
                      Le Parti communiste de Belgique est, comme la plupart des PC ouest-européens, très affaibli par le début de la guerre froide, la rupture de son alliance avec le Parti socialiste contribuant encore à son isolement. Il perd une partie de ses militants et la plupart de ses élus au parlement fédéral. En 1950, son président, Julien Lahaut, est assassiné par des inconnus. Des conflits internes au parti entraînent ensuite, en 1954, la destitution de l’ensemble du bureau politique. La nouvelle direction, moins radicale que la précédente, est favorable à un retour à l’alliance avec les socialistes, mais l’influence du PCB n’en continue pas moins à décliner : le parti passe de 12,7 % des suffrages en 1946 à 3,6 % en 1954. Il ne compte alors plus que deux députés fédéraux583,564.

                      Royaume-Uni
                      Le Parti communiste de Grande-Bretagne (CPGB), dirigé par Harry Pollitt, est dans une situation particulière du fait de ses relations avec les travaillistes et avec les syndicats : lors des élections de 1945, privilégiant toujours la bonne entente avec le Labour, il ne présente qu’un nombre réduit de candidats pour ne pas gêner celui-ci. Lors du scrutin de 1950, qui a lieu après la création du Kominform, les communistes s’opposent au contraire frontalement aux travaillistes : ils présentent cinq fois plus de candidats, mais attirent cinq fois moins d’électeurs qu’en 1945. Cette stratégie ayant mis les syndicalistes communistes en porte-à-faux vis-à-vis de leurs alliés travaillistes et le début de la guerre froide lui ayant fait perdre de nombreux militants, le CPGB décide de changer à nouveau d’orientation : avec l’accord des Soviétiques, il abandonne les revendications révolutionnaires pour se concentrer sur le combat syndical et prôner une « voie britannique vers le socialisme ». Il présente peu de candidats lors du scrutin anticipé de 1951, sans pouvoir cependant empêcher la défaite du Labour584,585.

                      Suisse
                      Les communistes suisses, pour remplacer leur ancien parti interdit en 1940, fondent en 1944 le Parti suisse du Travail. En 1945, l’interdiction des organisations communistes est levée, ce qui permet au nouveau parti de se présenter ouvertement comme le successeur du Parti communiste suisse. Le Parti du Travail connaît initialement, comme son prédécesseur, un certain succès auprès de l’électorat ouvrier : il remporte son score le plus élevé en 1947, avec 5,1 % des suffrages. Dès le début de la guerre froide, cependant, il perd plus de la moitié de ses électeurs. La direction du Parti connaît en outre des remous : son secrétaire général Karl Hofmaier en 1947, puis son président Léon Nicole en 1952, sont évincés et remplacés par des dirigeants jugés plus soumis aux consignes de l’URSS586.

                      Saint-Marin
                      À Saint-Marin, micro-État enclavé dans le territoire de l’Italie — et par conséquent très influencé par le contexte politique italien — le Parti communiste saint-marinais gouverne avec le parti socialiste local, après que leur coalition a remporté les élections de mars 1945. Le pays connait alors des tensions avec le gouvernement démocrate-chrétien italien. En 1957, l’entrée en dissidence de plusieurs élus socialistes au Grand Conseil général met la coalition au pouvoir en minorité. Communistes et socialistes présentent alors en bloc la démission de leurs conseillers — parmi lesquels les dissidents, sans l’accord de ces derniers — dans le but de provoquer de nouvelles élections : une crise éclate entre l’opposition, qui dénonce une partie des démissions comme illégitimes et proclame un gouvernement provisoire, et les Capitaines-régents, qui refusent de reconnaître ce gouvernement. L’intervention des carabiniers italiens permet de ramener le calme à Saint-Marin et les Capitaines-régents reconnaissent finalement le gouvernement non communiste. La nouvelle majorité est ensuite confirmée lors des élections de 1959587.

                      États-Unis
                      Article connexe : Maccarthysme.

                      Le sénateur Joseph McCarthy anime une virulente campagne anticommuniste aux États-Unis au début des années 1950.
                      Aux États-Unis, le secrétaire du Parti communiste USA, Earl Browder, se permet de manifester son indépendance en prônant une voie réformiste et la coexistence pacifique du capitalisme et du socialisme : le Français Jacques Duclos est chargé en 1945 de condamner la ligne de Browder, qui est ensuite exclu de son propre parti. Dans les années suivantes, alors que les États-Unis connaissent un renouveau de la « peur rouge », le CPUSA est quasiment réduit à néant par le climat de guerre froide : il ne compte plus que trois mille membres en 1957. Les dirigeants du parti communiste américain sont arrêtés en 1948 et condamnés à des peines de prison pour incitation au renversement du gouvernement et « conspiration » en ce sens. Le McCarran Internal Security Act sur les « activités subversives », adopté en 1950, permet ensuite de poursuivre le PC américain en tant qu’« instrument de l’étranger »588,589.

                      Joseph McCarthy, sénateur du Wisconsin, mène une violente campagne dénonçant les infiltrations communistes au sein du gouvernement, des médias et des milieux culturels. Ses accusations, souvent excessives et abusives, contribuent à susciter aux États-Unis un climat de très vif anticommunisme : de nombreuses personnalités sont amenées à être interrogées par le Comité des activités anti-américaines de la Chambre des représentants. La période dite du maccarthysme s’accompagne de certaines affaires retentissantes comme celle de la condamnation à mort des époux Rosenberg pour espionnage au profit de l’URSS. McCarthy lui-même est finalement discrédité après avoir été condamné par le Sénat pour abus de pouvoir ; néanmoins, les idées communistes sont totalement marginalisées aux États-Unis. Les notions mêmes de socialisme, voire de libéralisme politique, deviennent suspectes aux yeux d’une part importante de l’opinion américaine. Même après la fin du maccarthysme, le CPUSA reste confiné dans la marginalité, son soutien inconditionnel à la politique soviétique achevant de le discréditer au cours des décennies suivantes588,589.

                      En Amérique latine
                      Dessin du drapeau du PC chilien : sur fond rouge, un cercle blanc au fond bleu et rouge, entouré de deux épis de blé jaunes et surmonté d’une étoile blanche, et contenant un marteau et une faucille blancs.
                      Drapeau du Parti communiste du Chili.
                      En Amérique latine, les partis communistes ont acquis au fil des années dans plusieurs pays, comme le Chili, Cuba, le Brésil, l’Uruguay, le Venezuela et le Guatemala, une véritable base ouvrière et populaire, qui leur confère une influence syndicale et électorale. Les PC existent dans un contexte politique fortement empreint de nationalisme et de populisme qui leur impose diverses adaptations et constitue parfois un obstacle à leur développement, notamment au Mexique où le PC ne parvient pas à se développer. Les États-Unis, très influents dans cette région du monde, pèsent également sur la politique répressive des gouvernements locaux à l’encontre des communistes590.

                      Si la ligne stalinienne domine largement et est suivie par les PC latino-américains sans originalité particulière, des organisations trotskystes existent également, dont certains acquièrent une vraie influence comme le Parti ouvrier révolutionnaire en Bolivie591. En Argentine, le Parti communiste peut, après la chute de Juan Perón, bénéficier de son opposition à ce dernier pour gagner en audience dans les milieux universitaires et syndicaux. Cependant, ses structures militantes restent ensuite languissantes, le péronisme demeurant le principal vecteur de contestation. Le Parti communiste brésilien est légalisé en 1945 : en s’opposant au pouvoir des grands propriétaires fonciers et des hommes d’affaires et en suivant la ligne de Luís Carlos Prestes, il parvient à augmenter rapidement le nombre de ses adhérents, qui passe de 4000 à 200 000 entre 1945 et janvier 1947. En mai 1947, le gouvernement réagit et le PCB est interdit. Il continue ensuite d’exister clandestinement durant la décennie suivante en misant sur la démocratisation de la société brésilienne, mais le coup d’État de 1964, qui met en place la dictature militaire, vient ruiner ses plans. L’échec de la stratégie de Prestes entraîne la scission du parti en de multiples tendances590. Le Parti communiste du Chili est interdit en 1948403 ; à nouveau légalisé dix ans plus tard, reprend une politique d’alliance avec le Parti socialiste du Chili au sein du Front d’Action Populaire (FRAP). Le socialiste Salvador Allende est le candidat malheureux de l’alliance PS-PC à l’élection présidentielle de 1958592. Le Parti communiste du Venezuela rejoint en 1958 la coalition de Rómulo Betancourt, lors du retour de ce dernier au pouvoir593.

                      Globalement, l’URSS se montre très prudente dans son implication en Amérique latine, jugeant que la pénétration des préceptes marxistes, malgré l’influence des PC et de certains groupes chrétiens progressistes, y est encore trop faible pour susciter des mouvements de masse. C’est contre l’avis des Soviétiques, qui jugent la coalition trop fragile, que le Parti guatémaltèque du travail s’allie au gouvernement de Jacobo Arbenz ; Arbenz est d’ailleurs renversé en 1954 lors d’un coup d’État, que la CIA organise pour s’opposer à la diffusion du communisme en Amérique centrale594.

                      À Cuba, où Fulgencio Batista est revenu au pouvoir en 1952 via un coup d’État, le Parti socialiste populaire, le PC cubain, se trouve désormais dans l’opposition. Le 26 juillet 1953, des insurgés, conduits notamment par Fidel Castro et son frère Raúl, attaquent la caserne de Moncada. Si Raúl Castro est membre de l’organisation de jeunesse du PSP, Fidel Castro n’a alors guère de liens avec les communistes. L’attaque échoue totalement et débouche sur la mort d’une grande partie des assaillants ; Fidel et Raúl Castro sont emprisonnés. L’attitude de Fidel Castro durant son procès le rend ensuite célèbre dans tout le pays. Batista profite de cet épisode pour faire dissoudre le Parti socialiste populaire, qui n’était pour rien dans l’affaire. En 1955, le président cubain commet l’erreur de promulguer une amnistie : les frères Castro, libérés, se rendent au Mexique où ils entreprennent de réorganiser leur groupe, désormais baptisé Mouvement du 26-Juillet, pour reprendre la lutte armée. Fidel Castro ne semble pas avoir eu à l’époque d’idéologie clairement définie ; il fait cependant différentes rencontres dans les rangs communistes. Dont celle, importante pour la suite, d’un militant communiste argentin, Ernesto « Che » Guevara, qui rejoint aussitôt le combat des révolutionnaires cubains595,596. À l’époque, Fidel Castro lui-même, interrogé par la presse mexicaine, nie vivement être communiste597.

                      Conflits militaires et implantation du communisme en Asie
                      Victoire des communistes en Chine
                      Article connexe : Histoire de la république populaire de Chine.
                      La Chine est, au sortir de la guerre mondiale, dans une situation économique et politique critique. La tension entre nationalistes et communistes étant à nouveau à son maximum, les États-Unis tentent une médiation et organisent à partir d’août 1945 des pourparlers à Chongqing, réunissant Tchang Kaï-chek et Mao Zedong : les deux dirigeants chinois annoncent les principes d’une coopération. Le général George Marshall, nommé ambassadeur des États-Unis en Chine, fait son possible pour obtenir la formation d’un gouvernement de coalition. Le gouvernement nationaliste de Tchang Kaï-chek gère l’économie du pays, ruinée par le conflit, de manière désastreuse : le retour des troupes nationalistes dans les villes libérées des Japonais s’accompagne de réquisitions et d’impôts qui aggravent la situation des populations, dans un contexte de chômage massif en milieu urbain et de famines dans certaines régions. Entretemps, les communistes mobilisent à leur profit la paysannerie de la Chine du Nord, via des promesses de réforme agraire. Dès la fin des pourparlers de paix, la lutte pour le contrôle territorial de la Chine reprend de plus belle, et débouche en 1946 sur une reprise ouverte de la guerre civile chinoise. Tchang, qui bénéficie d’un soutien financier massif de la part des Américains, commet l’erreur de concentrer l’essentiel de ses forces dans les grandes villes, ce qui l’oblige à étirer démesurément ses troupes pour affronter les communistes ; ces derniers mènent essentiellement des actions de guérilla et n’attaquent ouvertement les unités du Kuomintang que quand ils sont sûrs de pouvoir les écraser. Les nationalistes prennent la place-forte communiste de Yan’an mais dans le courant de 1947, les communistes réalisent une contre-attaque. Dans le Nord-est, le général communiste Lin Biao mène une guerre de mouvement qui aboutit à isoler les nationalistes dans les villes qu’ils tiennent. Dans le Nord et le Nord-est, les communistes remportent la victoire en s’appuyant notamment sur la mobilisation des campagnes, via l’endoctrinement de la population et les avantages apportés par la réforme agraire. Le dispositif nationaliste s’effondre également en Chine centrale. À mesure que les combats progressent, les communistes parviennent de plus en plus souvent à mettre la main sur le matériel militaire américain et à enrôler dans leur Armée populaire de libération de nombreux militaires nationalistes. Marshall, nommé Secrétaire d’État, dissuade les États-Unis d’intervenir. En janvier 1949, Pékin est encerclée et le gouverneur nationaliste se rend avec toutes ses troupes. Le gouvernement nationaliste se réfugie sur l’île de Taïwan, où se maintient l’État de la république de Chine, qui conserve le siège de la Chine à l’ONU598. Le 1er octobre 1949, Mao Zedong proclame la république populaire de Chine. Mao devient chef de l’État et Zhou Enlai premier ministre ; le nouveau régime contrôle toute la Chine à l’exception temporaire du Yunnan et du Xinjiang, ainsi que du Tibet qui échappe au contrôle chinois depuis 1912599.

                      Les Soviétiques font initialement preuve de peu d’enthousiasme face aux succès des communistes chinois, dont ils ne saluent la victoire qu’une fois les combats définitivement achevés. Ce n’est qu’après deux mois de longues et laborieuses négociations que l’URSS et la république populaire de Chine signent, le 14 février 1950, un traité d’amitié, d’alliance et d’assistance mutuelle valable pour trente ans. L’URSS se montre circonspecte envers son nouvel allié, le traité semblant surtout motivé par l’hostilité commune envers les États-Unis600. Mao retire une très mauvaise impression du voyage qu’il effectue en URSS pour les besoins de la signature du pacte et apprécie peu l’attitude condescendante des Soviétiques à son égard ; l’appui de l’Union soviétique lui est néanmoins encore indispensable pour rebâtir la Chine601. L’alliance n’en produit pas moins une grande impression en Occident, où l’on parle à l’époque de « bloc sino-soviétique »602. En outre, la naissance du régime communiste chinois bouleverse les équilibres géopolitiques de la région et influe de manière décisive sur les conflits en Corée et en Indochine française601.

                      Premières années du régime maoïste
                      Photo couleur d’un timbre montrant deux hommes se serrant la main.
                      Timbre chinois représentant Joseph Staline et Mao Zedong (1950).
                      Dessin constitué d’un rectangle rouge frappé d’une étoile jaune à cinq branches en haut à gauche suivie de la mention « /\- » en jaune.
                      Étendard de l’Armée populaire de libération.
                      En république populaire de Chine, des campagnes contre la corruption et les « ennemis de l’État » sont menées : le nouveau régime met en œuvre une vaste épuration des cadres et partisans du Kuomintang, tandis que la réforme agraire détruit les élites villageoises. Des millions d’« ennemis du peuple » sont envoyés dans des camps. En 1951, l’épuration devient plus vigoureuse encore ; la campagne des « Trois Anti » pourchasse la corruption, le gaspillage et le « bureaucratisme » et purge les cadres hérités de l’ancien régime. En réussissant à restaurer l’ordre, le régime communiste parvient à rendre à l’économie chinoise un cours normal, pour la première fois depuis très longtemps. La politique menée par Mao Zedong s’inspire de celle de l’URSS jusqu’au milieu des années 1950 : un plan quinquennal vise le doublement de la production industrielle et l’augmentation de 25 % de la production agricole. Entre 1953 et 1955, le gouvernement chinois suit trois axes destinés à parfaire la « soviétisation » de la Chine : le renforcement du pouvoir du Parti, la collectivisation de l’agriculture, et l’industrialisation603. À la fin de 1956, la totalité des 120 millions de familles rurales chinoises est insérée dans le réseau des coopératives agricoles604. L’éducation est développée : le nombre d’enfants inscrits à l’école primaire passe de 24 millions en 1949 à 64 millions en 1957, et le nombre de Chinois suivant des études supérieures est multiplié par deux, sans que les grandes différences entre le milieu urbain et le monde rural soient pour autant résorbées605.

                      En février-mars 1948, alors que la guerre civile chinoise n’est pas encore terminée, des délégués chinois assistent à Calcutta à une conférence des « jeunes étudiants d’Asie du Sud-Est combattant pour la liberté et l’indépendance », puis au congrès du Parti communiste d’Inde, où ils lient la « campagne de libération des Chinois » au « mouvement de libération des peuples d’Asie du Sud-Est ». Sur le plan international, la Chine intervient ensuite directement pour défendre la « révolution », dans le cadre de la guerre de Corée et de la guerre d’Indochine ; elle tente d’exporter plus avant le communisme en Asie en soutenant les rébellions en Malaisie, aux Philippines et en Birmanie, influençant également les partis communistes indien et indonésien. Les efforts de la république populaire de Chine pour exporter son modèle n’obtiennent cependant guère de résultats positifs : en Thaïlande, les Chinois incitent le Parti communiste thaïlandais à prendre les armes, mais la tentative d’insurrection échoue totalement et n’aboutit qu’à l’interdiction du parti thaïlandais. Le régime maoïste sous-estime globalement la résistance des dirigeants nationalistes asiatiques, qui ont obtenu l’indépendance de leurs pays en dehors de toute révolution communiste. La Chine renonce par ailleurs définitivement à annexer la Mongolie-extérieure, la république populaire mongole étant soutenue par l’URSS606.

                      La république populaire de Chine, qui continue à ne pas être représentée à l’ONU, réussit ensuite, dans les années 1950, une percée diplomatique en participant à la conférence de Bandung et en nouant des contacts diplomatiques avec divers pays asiatiques, dont notamment l’Inde, puis avec des pays africains, à commencer par l’Égypte de Nasser. Un traité commercial est conclu avec le Japon, qui ne reconnaît pas pour autant le gouvernement de Mao607.

                      La république populaire de Chine parvient par ailleurs à reprendre le contrôle du Tibet dès octobre 1950 : le territoire tibétain est envahi par 84 000 soldats chinois et, en mai 1951, les représentants du 14e dalaï-lama à Pékin doivent signer l’accord en 17 points sur la libération pacifique du Tibet, qui reconnaît le bien-fondé de l’intervention chinoise et la souveraineté de la Chine sur le Tibet. En 1959, le soulèvement tibétain est écrasé par une répression qui fait entre 2 000 et 20 000 morts ; le dalaï-lama se réfugie en Inde pour y animer un gouvernement en exil. En 1965, l’administration du Tibet est réorganisée, pour former la région autonome du Tibet608.

                      Guerre de Corée
                      Article connexe : Guerre de Corée.

                      Drapeau du Parti du travail de Corée.

                      Vue de la bataille d’Incheon, en 1950.
                      Dans le Nord de la Corée libérée des Japonais, les occupants soviétiques soutiennent en février 1946 la formation d’un gouvernement provisoire, sous les auspices d’un front uni dominé par les communistes coréens. Kim Il-sung, un militant tout juste revenu de plusieurs années d’exil en URSS, en prend la tête. Un nouveau parti communiste, le Parti du travail de Corée, est créé. Si Kim Il-sung est entièrement redevable aux Soviétiques de son accession au pouvoir, il parvient ensuite à manœuvrer efficacement pour imposer son autorité, face aux autres factions communistes qui comprennent les Coréens demeurés au pays durant l’occupation japonaise et le « groupe de Yenan » proche des Chinois. Les Soviétiques laissent de surcroît aux Coréens une large autonomie dans la gestion de leurs affaires intérieures609. En 1948, deux semaines après la proclamation officielle au Sud de la république de Corée, les communistes proclament la république populaire démocratique de Corée (dite plus couramment Corée du Nord) qui dispute aussitôt la souveraineté à l’autre État coréen. Kim Il-sung parvient à convaincre Staline de l’opportunité d’une incursion militaire au Sud, afin de réunifier toute la Corée sous la bannière communiste610. Staline ne croit initialement pas à l’intervention des États-Unis après leur « lâchage » de Tchang Kaï-chek et désire concurrencer Mao en Asie513 : en juin 1950, la Corée du Nord attaque la Corée du Sud, déclenchant la guerre de Corée. Profitant de l’absence temporaire de l’URSS des instances de l’ONU — l’État soviétique s’est en effet retiré pour protester contre la non-reconnaissance de la république populaire de Chine — les Nations Unies autorisent l’intervention d’une force militaire, largement dominée par les États-Unis, pour défendre le Sud513.

                      L’avancée des troupes nord-coréennes, qui avaient pris Séoul, est stoppée net par la force d’intervention des Nations unies commandée par le général Douglas MacArthur, qui les repousse vers le Nord, reprend Séoul et s’empare de Pyongyang. Staline convainc alors Mao d’intervenir dans le conflit coréen. Trois millions de soldats chinois, commandés par Peng Dehuai et présentés officiellement comme une « Armée de volontaires », franchissent la frontière nord-coréenne pour venir au secours de Kim Il-sung. L’URSS n’intervient pas officiellement, mais équipe les troupes chinoises et nord-coréennes610. Chinois et Nord-Coréens repoussent les forces de l’ONU vers le Sud et prennent une nouvelle fois temporairement Séoul. La guerre de Corée menace le monde du déclenchement d’une Troisième Guerre mondiale, mais le président américain Harry Truman repousse la requête de MacArthur, qui souhaitait l’emploi de l’arme atomique611. La Chine paie un lourd tribut au conflit — plus de 800 000 soldats tués, dont le fils de Mao Zedong — mais elle y gagne la modernisation de son armée et le renforcement de la cohésion du Parti communiste dans la lutte contre l’« ennemi numéro un du peuple chinois », ainsi que le maintien d’un régime ami à sa frontière. Après une contre-attaque des Nations unies en 1951, les troupes communistes sont à nouveau repoussées au Nord. La ligne des combats se stabilise et l’URSS contribue rapidement à des ouvertures diplomatiques pour régler le conflit. L’armistice de Panmunjeom, en juillet 1953, met un terme à la guerre et scelle la division de la Corée, dont le Nord et le Sud sont désormais séparés par la zone coréenne démilitarisée612. La guerre de Corée marque un tournant dans la guerre froide, de par le refus des Américains de recourir à l’arme nucléaire, dont l’emploi est considéré comme trop risqué ; elle entraîne également un renforcement de la cohésion du monde occidental et de l’atlantisme, ce que Staline n’avait pas prévu613.

                      De la guerre d’Indochine à la guerre du Viêt Nam
                      Articles connexes : Guerre d’Indochine et Bataille de Diên Biên Phu.
                      Rectangle rouge avec, en son centre, une étoile à cinq branches.
                      Drapeau de la République démocratique du Viêt Nam.
                      Portrait noir et blanc d’un vieil homme souriant, portant une moustache et une barbiche.
                      Hô Chi Minh.
                      En Indochine française, le Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient commandé par le général Leclerc débarque en octobre 1945, plusieurs semaines après les Britanniques et les Chinois, et reprend progressivement le contrôle de la colonie. Au Nord, le gouvernement indépendantiste, où le Việt Minh est allié au VNQDD et à d’autres forces non communistes, tente péniblement de nourrir la population et de gérer les affaires courantes, mais annonce une série de mesures sociales, dont une réforme agraire. En novembre, le Parti communiste indochinois proclame, afin de rassurer les partenaires du Việt Minh, son autodissolution : dans les faits, les responsables du Parti officiellement disparu continuent de contrôler la ligue Việt Minh. En mars 1946, les accords Hô-Sainteny conclus par Hô Chi Minh avec le commissaire du GPRF Jean Sainteny, prévoient la reconnaissance par la France d’un État vietnamien au sein de l’Union française. Le 18 mars, Leclerc peut rentrer dans Hanoï614. Mais la conférence de Fontainebleau, prévue par les accords et qui se tient à l’été 1946, tourne ensuite à vide. Un modus vivendi franco-vietnamien prévoit de reprendre les pourparlers au plus tard en janvier 1947, après l’entrée en vigueur de la constitution de la Quatrième République. En novembre 1946, l’armée française bombarde le port de Haiphong. Si Hô Chi Minh continue ensuite de se montrer officiellement conciliant, Võ Nguyên Giáp, chef militaire du Việt Minh, prépare l’Armée populaire vietnamienne au combat. Le 19 décembre, le Việt Minh tente un coup de force dans l’ensemble du territoire vietnamien, échouant malgré des combats très âpres à Hanoï, mais détruisant une partie de l’administration française, ainsi qu’une partie des infrastructures et certaines petites villes coloniales. Le gouvernement indépendantiste prend le maquis, déclenchant la guerre d’Indochine615.

                      Monument à la bataille de Diên Biên Phu, au Viêt Nam.
                      L’insurrection communiste est, dans le contexte vietnamien, totalement identifiée à une lutte nationaliste et indépendantiste, ce qui permet à Hô Chi Minh d’apparaître par la suite, dans le contexte de la décolonisation, comme un symbole du tiers-monde émergent616. La France accorde un statut de semi-autonomie au Laos et au Cambodge et suscite la création d’une entité politique vietnamienne unifiée, l’État du Viêt Nam, dirigé par l’ex-empereur Bảo Đại. La guerre d’Indochine est, initialement, surtout une guerre vietnamienne : des mouvements indépendantistes laotiens et cambodgiens existent, mais demeurent très faibles par rapport au Việt Minh617. Avec la proclamation du régime communiste chinois, le Việt Minh gagne une importante base arrière618. La guerre d’Indochine s’affirme comme un front de la Guerre froide, alors qu’en France métropolitaine le PCF mène campagne contre le conflit, avec l’appui de ses nombreux compagnons de route. Le Việt Minh reçoit l’aide logistique de la république populaire de Chine qui lui fournit d’importants stocks d’armes, tandis que les Français, qui s’efforcent de « vietnamiser » le conflit en mettant sur pied l’Armée nationale vietnamienne, reçoivent celle des États-Unis. Le Việt Minh réorganise et contrôle la guérilla laotienne du Pathet Lao et celle, cambodgienne, des Khmers issarak : le chef du Pathet Lao, le prince Souphanouvong (membre de la famille princière de Vientiane) a passé une partie de sa vie en territoire vietnamien et a avec le Việt Minh des liens de longue date ; Son Ngoc Minh, dirigeant politique des Khmers issarak, est un métis khmero-vietnamien, recruté par le Việt Minh et dont une partie des troupes est issue de la population viêt du Cambodge ou de Vietnamiens expatriés619. Le Việt Minh décide de créer pour chaque territoire de l’Indochine française un parti communiste chargé de structurer politiquement la lutte indépendantiste, tout en exprimant une identité nationale spécifique620. En février 1951, un congrès redonne officiellement naissance à l’ancien Parti communiste indochinois, sous le nom de Parti des travailleurs du Viêt Nam : les insurgés vietnamiens affichent désormais ouvertement leurs couleurs communistes. Lê Duẩn, un communiste orthodoxe, devient le bras droit de Hô Chi Minh au sein de la nouvelle formation. La création des « partis frères » laotien et cambodgien est annoncée621. Un PC cambodgien, le Parti révolutionnaire du peuple khmer, est créé en août 1951 ; le manque de cadres communistes laotiens qualifiés est par contre si criant que le Parti du peuple lao n’est officiellement créé qu’en 1955, après la fin de la guerre d’Indochine620. En avril 1953, l’Armée populaire vietnamienne, avec le concours du Pathet lao, réalise une percée en territoire laotien, entraînant pleinement le Laos dans la guerre ; les communistes laotiens prennent le contrôle d’une zone étendue622. Au Cambodge, dans une moindre mesure, les Khmers issarak gagnent également du terrain avec le soutien des communistes vietnamiens623. La situation s’avère de plus en plus insoluble sur les plans militaire et politique et, dès 1953, la France envisage une « sortie honorable » d’Indochine624.

                      En février 1954, un cadre est fixé pour des discussions diplomatiques, qui doivent se tenir à Genève ; Võ Nguyên Giáp, qui a reçu une aide accrue de la Chine, décide alors de prendre coûte que coûte la base de Ðiện Biên Phủ pour être en position de force au moment des négociations. La bataille de Diên Biên Phu, qui dure près de deux mois, s’achève par la victoire de l’Armée populaire vietnamienne la veille de la date où la conférence de Genève doit commencer à aborder la question indochinoise, ce qui constitue pour la France un désastre à la fois militaire et politique. Pierre Mendès France, nommé chef du gouvernement français durant la tenue de la conférence, obtient la signature des accords de Genève, qui permettent à la France de sortir du conflit tout en mettant un terme à l’Indochine française. Le Viêt Nam est provisoirement coupé en deux, en attendant des élections qui doivent théoriquement conduire à la réunification du pays : le Nord est dévolu à la république démocratique du Viêt Nam (ou Nord Viêt Nam), dont Hô Chi Minh est le président et Phạm Văn Đồng le premier ministre ; le Sud du pays revient à l’État du Viêt Nam dirigé par Bảo Đại. Le Royaume du Laos doit, en vertu des accords, entamer des pourparlers avec le Pathet lao. Le Royaume du Cambodge, où le roi Norodom Sihanouk a obtenu l’indépendance dès la fin 1953, évite quant à lui d’avoir à faire des concessions aux Khmers issarak, qui doivent déposer les armes ou quitter le pays. L’organisation communiste clandestine continue cependant d’exister au Cambodge. Les Vietnamiens ayant 300 jours pour opter entre les deux zones, plusieurs centaines de milliers de réfugiés affluent du Nord vers le Sud. Les États-Unis, désireux de contenir l’avancée du communisme dans la région, intensifient leur présence en Asie du Sud-Est et remplacent rapidement les derniers conseillers français au Sud Viêt Nam. Avec la division du Viêt Nam et l’arrivée des Américains, le contexte de la guerre du Viêt Nam se met en place625.

                      Au Nord Viêt Nam, la réforme agraire est mise en place dès la victoire militaire de 1954. Les élites traditionnelles des campagnes, qui avaient pourtant soutenu assez massivement le Việt Minh, sont soumises à une purge à grande échelle, avec des méthodes délibérément meurtrières : la réforme agraire donne lieu à environ 15000 exécutions et 20 000 arrestations. Le Parti des travailleurs du Viêt Nam fait l’objet d’une épuration massive, qui se déroule de manière à peu près simultanée à la « rectification » du monde rural. La politique menée par le régime entraîne en 1956 une insurrection, que Hô Chi Minh fait réprimer par la troupe. La commission internationale chargée de veiller à l’application des accords de Genève, qui comprend des délégués indiens et polonais sympathisants communistes, ne s’intéresse guère à l’épisode. Le gouvernement nord-vietnamien doit finalement désavouer en partie sa propre politique ; Hô Chi Minh reconnaît les erreurs commises durant la réforme agraire, présente ses excuses au pays et fait sanctionner les responsables des « excès » : Trường Chinh, secrétaire général du Parti, est ainsi démis de ses fonctions. Le pays entreprend une industrialisation rapide, grâce à l’aide de l’URSS et de la Chine. La liberté d’expression y est sévèrement limitée et la démocratie inexistante : aucune élection n’a lieu avant 1960 et, quand le scrutin est convoqué, seuls des candidats approuvés par le Parti sont autorisés à se présenter. Parallèlement, au Sud, Ngô Đình Diệm évince Bảo Đại et fait proclamer la république du Viêt Nam, dont il devient le président. Refusant d’organiser les élections et le processus de réunification prévus par les accords, Diệm fait pourchasser et arrêter les communistes réels ou supposés626,627,628.

                      Dans le reste de l’Asie
                      Asie de l’Est et du Sud-Est
                      Articles connexes : Révolution nationale indonésienne, Affaire de Madiun et Insurrection communiste malaise.

                      Avis de recherche de Chin Peng, leader du Parti communiste malais, durant l’insurrection de 1948-60.
                      Dans l’immédiat après-guerre, d’autres insurrections communistes ont lieu dans plusieurs pays d’Extrême-Orient tout juste décolonisés : le Parti communiste de Birmanie lance un soulèvement contre le gouvernement birman, peu après l’indépendance du pays. Le Parti communiste indonésien (PKI), reformé par ses chefs revenus d’exil, participe à la révolution nationale indonésienne pour empêcher le retour des colonisateurs néerlandais. Il échoue cependant en 1948 en voulant lancer une insurrection à Java contre le leader nationaliste Soekarno : les communistes sont écrasés lors de l’« affaire de Madiun ». Aux Philippines, les Hukbalahap refusent de rendre leurs armes après la défaite des Japonais et lancent un soulèvement en 1946 : sur les conseils des Américains, le gouvernement philippin parvient à vaincre la rébellion, en alternant des mesures répressives avec une réforme agraire qui ôte aux communistes leurs arguments auprès de la population629.

                      Le Parti communiste japonais fêtant son 33e anniversaire en 1955.
                      En Malaisie britannique, le Parti communiste malais reconstitue sa force armée du temps de la guerre, sous le nom d’armée de libération des peuples de Malaisie498 et déclenche une insurrection en 1948. La guérilla communiste, combattue efficacement par les Britanniques, et dont le recrutement se limite pour l’essentiel aux Chinois de Malaisie, ne parvient cependant pas à déstabiliser sérieusement le pays. Le Royaume-Uni accorde en 1957 son indépendance à la fédération de Malaisie, et le gouvernement malais triomphe ensuite de l’insurrection. Malgré les fortunes très diverses des insurrections nationales, les communistes sont parvenus à s’implanter durablement en Asie de l’Est et du Sud-Est629.

                      La collectivisation agricole, progresse rapidement dans les pays communistes asiatiques, contrairement aux lenteurs en Europe de l’Est : outre les réformes agraires réalisées en Chine et au Nord Viêt Nam, la socialisation de l’agriculture est totalement achevée en Corée du Nord entre 1953 et 1958604.

                      Dans divers pays d’Asie, les partis communistes parviennent à s’implanter par la voie des urnes. Le Parti communiste d’Inde (PCI) bénéficie de sa participation à la lutte pour l’indépendance, mais ne parvient pas à rivaliser au niveau national avec le Congrès national indien. En 1947, le PCI apporte son soutien à une insurrection paysanne dans les campagnes du Télangana (alors sur le territoire de l’Hyderabad) : le soulèvement est sévèrement réprimé en 1951 par le gouvernement indien, et le parti communiste est interdit en Hyderabad. Les communistes abandonnent alors leur stratégie de confrontation avec le gouvernement de Nehru et à la demande de l’URSS, se résolvent à jouer le jeu électoral. Bien que faible à l’échelle nationale, le PCI parvient à remporter des succès électoraux à l’échelle locale et régionale. En 1957, les communistes remportent les élections dans l’État du Kerala : le Parti communiste d’Inde est ainsi l’un des tout premiers au monde – le premier si l’on excepte le cas particulier de Saint-Marin – à accéder au pouvoir à l’issue d’un scrutin régulier630,247,631. Avec l’accord de l’URSS, les communistes indiens poursuivent une politique réformiste et modérée, leur programme de réforme agraire ressemblant beaucoup à celui de Nehru. Mais des tensions entre conservateurs et communistes font craindre des violences dans le Kerala : en 1959, Nehru en profite pour dissoudre le gouvernement630. Le Kerala demeure cependant, comme le Bengale, un bastion communiste247. Le PC indien entretient également l’agitation sociale dans le district de Thanjavur (Tamil Nadu), où il soutient les revendications des paysans intouchables631.

                      Au Népal, un parti communiste clandestin est fondé en 1949. Autorisé en même temps que les autres partis politiques après la révolte de 1950, il est à nouveau interdit en 1952 après avoir tenté de renverser le gouvernement du Congrès. Il redevient légal quatre ans plus tard632.

                      Le Parti communiste japonais obtient, lors des élections législatives de 1949, 10 % des suffrages et trente-cinq élus à la Diète, mais ses résultats électoraux déclinent ensuite rapidement630,633.

                      En Indonésie, le PKI, après l’échec de sa tentative d’insurrection contre Soekarno, rentre dans le jeu politique dans les années 1950. Il parvient à attirer un électorat croissant et un grand nombre de militants en adoptant une ligne moins révolutionnaire, et en se faisant le porte-parole des revendications des paysans pauvres. Les communistes aident Soekarno à déjouer un putsch de droite en 1958 et le président indonésien fait ensuite rentrer au gouvernement les leaders du Parti, Dipa Nusantara Aidit et Njoto. Les communistes s’emploient ensuite à influencer le président, notamment pour le pousser à appliquer la réforme agraire prévue par les lois de 1959-60. Au début des années 1960, le PKI, qui revendique plus de trois millions de membres, est le troisième parti communiste au monde, et le plus important de tous les pays non communistes634.

                      Proche et Moyen-Orient
                      En Palestine mandataire, durant la Seconde Guerre mondiale, le Parti communiste palestinien se divise entre Juifs et Arabes, ces derniers formant la Ligue de libération nationale en Palestine. Les deux factions se réunissent à nouveau après la déclaration d’indépendance israélienne, et l’ancien PCP se rebaptise du nom de Maki635. L’URSS est, en 1948, le premier pays à reconnaître Israël, Staline jugeant à l’époque que le nouvel État juif pourrait devenir une tête de pont soviétique au Proche-Orient. Mais ces espoirs sont rapidement déçus du fait de l’alliance entre Israël et les États-Unis ; le camp communiste se convertit dès lors à l’antisionisme636. La détérioration des relations entre Israël et l’URSS contribue à affaiblir le Maki, qui attire dès lors davantage de Palestiniens que de Juifs. Le parti communiste s’oppose résolument à la politique intérieure et extérieure du gouvernement israélien, réclame le retour des réfugiés, s’emploie à défendre les droits de la population arabe et soutient la reconnaissance d’un État palestinien635.

                      Drapeau du Parti communiste jordanien.
                      Dans le reste de l’Asie de l’Ouest, la progression du communisme est nettement plus inégale, et parfois très difficile. En 1946, lors de la fin du régime de parti unique en Turquie, le Parti communiste de Turquie, interdit depuis les années 1920, tente de revenir sur la scène publique sous le couvert d’une organisation légale, le Parti socialiste ouvrier et paysan de Turquie (Türkiye Sosyalist Emekçi Köylü Partisi). Celui-ci est cependant interdit en décembre de la même année637. À la fin des années 1940, le Parti communiste libanais est si affaibli par le soutien que l’URSS apporte alors aux sionistes qu’il s’autodissout en janvier 1948 : il ne renaîtra qu’en 1971. Le Parti communiste syrien, séparé du parti libanais en 1944 lors de l’indépendance des deux pays, subit également des défections à la même époque, mais survit à la crise. Il est ensuite généreusement financé par l’URSS, ce qui lui permet de développer ses activités ; en 1954, Khalid Bakdash, chef du parti, devient le premier parlementaire ouvertement communiste du monde arabe. Le Parti communiste irakien est, lui, lourdement réprimé par le gouvernement dès les premières années de l’après-guerre : ses principaux dirigeants sont exécutés en 1949. La société irakienne étant fortement marquée par la fracture confessionnelle et par la domination de la minorité sunnite sur la majorité chiite, le communisme continue cependant d’attirer de nombreux sympathisants au sein des classes défavorisées chiites. Le Parti communiste jordanien, rapidement interdit, parvient cependant à présenter des candidats via un groupe-paravent : il obtient par ce biais deux élus au parlement en 1951. Des mesures anticommunistes (interdictions de journaux, arrestations de militants…) continuent cependant d’être prises au début du règne du roi Hussein. En octobre 1956, le Front national, groupe formé par les communistes avec divers alliés, obtient trois élus au parlement. Le Parti communiste jordanien est autorisé et le roi nomme Suleiman al-Nabulsi, membre du Front national, au poste de premier ministre. Mais quelques mois plus tard, en avril 1957, Hussein et l’armée contraignent Nabulsi à la démission ; le roi déclare la loi martiale et interdit tous les partis politiques638.

                      En Iran, le Tudeh, le parti communiste iranien créé en 1941 à la suite de l’invasion anglo-soviétique, obtient huit élus au parlement en 1944. Le premier ministre iranien, Ghavam os-Saltaneh, fait entrer en 1946 dans son gouvernement des ministres issus du Tudeh. La même année, l’Iran, toujours occupé dans l’immédiat après-guerre par les troupes britanniques et soviétiques, est le théâtre de la crise irano-soviétique, l’un des premiers épisodes de la guerre froide. Staline tente en effet, pour obtenir une concession sur le pétrole iranien, de faire pression sur Ghavam en soutenant la création de deux gouvernements séparatistes pro-soviétiques, le gouvernement populaire d’Azerbaïdjan et la république du Kurdistan. Mais l’influence occidentale contribue à ce que Ghavam se sépare de ses ministres communistes. Les deux régimes séparatistes sont ensuite écrasés sans que les Soviétiques réagissent autrement que par des menaces ; le parlement iranien élu en 1947 refuse de ratifier l’accord pétrolier passé avec l’URSS. En février 1949, le Tudeh est interdit à la suite d’un attentat contre le Chah. En 1953, pour soutenir le Chah dont le pouvoir est alors menacé par le premier ministre nationaliste Mossadegh, les États-Unis organisent l’opération Ajax, qui permet d’écarter ce dernier. La monarchie iranienne saisit cette occasion pour mettre un terme à l’existence du Tudeh ; les dirigeants communistes iraniens, qui avaient apporté un soutien intermittent à Mossadegh mais n’étaient nullement à l’origine de sa politique de nationalisations, sont arrêtés, et le parti à nouveau réduit à la clandestinité639,638.

                      Divisions du trotskysme après 1945
                      Articles connexes : Pablisme et Courant lambertiste.

                      Emblème de la Quatrième Internationale.
                      Décimés durant la guerre, privés de leur chef assassiné en 1940, les trotskystes sont, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, moins que jamais en mesure de rivaliser avec les staliniens640. Durant les décennies qui suivent le conflit mondial, les différents partis trotskystes sont parcourus de nombreuses divisions : les schismes en France ont des répercussions profondes à l’échelle internationale. Parmi les nombreux groupes trotskystes, beaucoup cultivent une image idéalisée de Léon Trotsky. Leur entrisme au sein de nombreuses organisations politiques, la culture du secret de certains de leurs partis (avec l’emploi de pseudonymes pour garantir l’anonymat de leurs cadres) et le passage de diverses personnalités en leur sein leur garantit une relative aura, parfois mythique : le trotskysme demeure cependant un courant profondément divisé, sans perspective d’accès au pouvoir641,642. Au Brésil, les groupes trotskystes, puissants avant-guerre, peuvent sortir de la clandestinité après la fin du régime de l’Estado Novo en 1945 : ils ne parviennent cependant plus à exercer de réelle influence, du moins avant le début des années 1960, la gauche brésilienne et le milieu syndical étant déjà dominés par le Parti communiste et le Parti travailliste416.

                      Après 1945, le militant d’origine grecque Michel Raptis, dit « Pablo » devient l’une des personnalités les plus importantes du trotskysme international. Coopté durant la guerre au secrétariat européen de la Quatrième Internationale, il entreprend de rassembler les trotskystes français ; s’il échoue dans ses contacts avec David Korner, alias « Barta », il réunit la plupart des autres groupes dans le Parti communiste internationaliste (PCI)643. En France, les trotskistes se réunissent désormais pour l’essentiel au sein du PCI, à l’exception notable du « groupe Barta » (dit officiellement Union communiste), qui ne reconnaît pas la Quatrième Internationale comme la structure qu’avait voulu bâtir Trotsky. Barta préconise la grève générale et tient un rôle dans le déclenchement des grèves de 1947, mais son groupe s’étiole par la suite644,645.

                      En 1946, une conférence internationale se tient à Paris pour reconstituer la Quatrième Internationale dispersée. Les trotskystes tentent ensuite d’analyser la situation née du début de la guerre froide, de le rupture avec la Yougoslavie et de la révolution en Chine. Le Belge Ernest Mandel se rallie en 1950 à la classification de la Yougoslavie comme « État ouvrier », mais voit le reste des régimes communistes comme des « États bourgeois dégénérés » et la révolution chinoise comme un « mouvement paysan dirigé par des staliniens ». Mandel et Pablo, animateurs de la majorité internationale, tirent argument du « développement des forces productives » en URSS pour en conclure à la supériorité d’une « socialisation, même imparfaite, des moyens de production ». L’Internationale trotskyste enregistre divers départs, au fil des désillusions. L’Américain Max Shachtman, cofondateur du Parti socialiste des travailleurs puis du Workers’ Party, s’éloigne du trotskysme pour se rapprocher ensuite du Parti démocrate. Tony Cliff, dirigeant du Socialist Review Group britannique, s’éloigne pour cause de désaccords théoriques profonds avec Mandel et Pablo sur la bureaucratie soviétique. Le philosophe Cornelius Castoriadis se montre particulièrement critique envers le système soviétique – qu’il qualifie non pas d’« État ouvrier dégénéré » ni même de « capitalisme d’État », mais de « capitalisme bureaucratique » – et cherche des alternatives dans les pratiques conseillistes et autogestionnaires646. Castoriadis finit par quitter en 1949 le PCI avec Claude Lefort : les deux philosophes continuent d’animer leur tendance, Socialisme ou barbarie, et publient une revue du même nom. Leurs écrits contribuent à alimenter en France une réflexion critique, libérée des dogmes trotskystes, sur le marxisme et sur les phénomènes bureaucratique et totalitaire, influençant de nombreux intellectuels647.

                      Le PCI pratique l’entrisme à la SFIO, mais ses militants en sont exclus en 1947 alors que le parti socialiste se recentre. Des divisions se font jour au sein du parti trotskyste, entre la tendance d’Yvan Craipeau, partisan du maintien d’une union avec l’aile gauche de la SFIO, et les adversaires de cette option, qui se rassemblent autour de Michel Pablo, Pierre Frank et Pierre Boussel, alias « Lambert ». La tendance de Craipeau quitte le PCI en 1948 : Craipeau lui-même intègre plus tard le PSU ; David Rousset anime brièvement le Rassemblement démocratique révolutionnaire avec Jean-Paul Sartre avant de s’orienter vers le gaullisme de gauche648. Le groupe Barta, quant à lui, disparaît lors de la rupture de Korner avec le syndicaliste Pierre Bois et le jeune Robert Barcia, dit « Hardy »649,650.

                      En 1951, Michel Pablo publie un document préparatoire au congrès mondial de la Quatrième Internationale, dans lequel il préconise l’abandon de l’« antistalinisme sectaire et mécanique » et le retour à la ligne de l’Opposition de gauche en accordant aux partis communistes un « soutien critique », le développement des régimes communistes ne pouvant, comme le montre la crise yougoslave, que mettre en lumière les contradictions du stalinisme. Pour Pablo, les trotskystes doivent défendre l’URSS et tâcher, en infiltrant les PC dominants, de les faire évoluer. Son autre grande orientation stratégique est l’alliance, dans le cadre de la décolonisation, avec les mouvements indépendantistes, afin de donner une orientation révolutionnaire et socialiste aux mouvements nationalistes extra-européens651,652. Une vive polémique éclate alors avec Marcel Bleibtreu, qui conteste la ligne de Pablo. Le « pablisme » demeure majoritaire au sein du PCI, qui s’oriente vers l’entrisme au sein du PCF et de la CGT. Mais Lambert rejoint alors l’opposition aux côtés de Bleibtreu et de Michel Lequenne. En 1952, un congrès extraordinaire de la Quatrième Internationale signe la rupture de la famille trotskyste : l’Internationale se scinde entre les courants lambertiste et pabliste. Les sections britanniques et américaines, les plus importantes de l’Internationale, soutiennent Lambert. Les Allemands scissionnent ; les Italiens, les Srilankais, et une partie des Latino-Américains se rangent aux côtés de Pablo. Les lambertistes animent en France leur propre parti qui, ne parvenant pas à conserver le nom de PCI, prendra en 1965 celui d’Organisation communiste internationaliste (OCI)651. En Amérique latine, les trotskystes adhèrent dans leur majorité à la ligne pabliste et favorisent l’entrisme au sein des partis — socialistes ou populistes — susceptibles d’être influencés sur leur gauche. A contrario, en Bolivie, le Parti ouvrier révolutionnaire rompt avec la IVe Internationale653,654.

                      De l’apogée du stalinisme à la mort de Staline
                      Articles connexes : Jdanovisme artistique et Complot des blouses blanches.
                      Photo noir et blanc d’hommes en costume blanc portant un portrait de Staline.
                      Défilé des militants du Komsomol à Budapest, en 1949.
                      En URSS, la période post-1945 correspond à un renforcement, le plus souvent brutal, des structures autoritaires du pouvoir. La manière dont sont traités les prisonniers de guerre soviétiques témoigne du durcissement du régime, qui ne souhaite pas que les rapatriés puissent témoigner de leurs expériences des réalités occidentales : 58 % seulement des rapatriés de guerre sont autorisés à rentrer chez eux, 33,5 % sont envoyés à l’armée ou dans des « bataillons de reconstruction » et 8,5 %, soit 360 000 personnes environ, sont envoyés au goulag. Dans les territoires acquis en 1939-1940 puis réintégrés à l’URSS à la fin de la guerre — soit l’Ukraine occidentale, les pays baltes et la Moldavie — des résistances à l’annexion et à la collectivisation sont écrasées. Des centaines de milliers de récalcitrants, de collaborateurs réels ou supposés, et plus généralement d’éléments de « classes hostiles » sont déportés, notamment dans les pays baltes, suivant une politique de mise au pas des nationalités655. Les organes de répression policière se développent et le système concentrationnaire atteint son apogée656.

                      Parallèlement, le régime stalinien entreprend à partir de 1946 de reprendre le contrôle de la vie intellectuelle, qui s’était quelque peu relâché durant la guerre. Andreï Jdanov mène personnellement une vaste offensive contre toute création de l’esprit qui dérogerait à la ligne du Parti et dénoterait les influences de l’étranger et du « décadentisme occidental ». Jdanov lui-même meurt en août 1948, mais la campagne se poursuit jusqu’en 1953. La littérature, le théâtre, la musique sont touchés et de multiples artistes voient leurs œuvres publiquement dénoncées. À partir de la fin de 1948, la dénonciation des tendances « formalistes » dans le domaine artistique vise plus spécifiquement le « cosmopolitisme ». La poursuite de cette nouvelle déviation prend un tour de plus en plus antisémite657, ce qui coïncide avec l’adoption par Staline, du fait de l’alliance d’Israël avec les États-Unis, d’une ligne antisioniste sur le plan international636. Le Parti communiste légifère dans tous les domaines de l’esprit, en histoire, en philosophie et en sciences. Dans le domaine de la biologie, l’influence du pseudo-scientifique Lyssenko atteint son apogée et aboutit à une mise au ban de la génétique mendélienne : plusieurs centaines de chercheurs sont chassés de leurs facultés657.

                      Le culte de la personnalité du « petit père des peuples » Joseph Staline atteint après-guerre un niveau encore inégalé : chaque bourgade édifie sa statue de Staline et, en décembre 1949, le 70e anniversaire du dirigeant soviétique donne lieu à des célébrations grandioses. Tout en s’appuyant sur une idéologie ultranationaliste, Staline ignore les règles traditionnelles de fonctionnement du Parti : aucun plénum du Comité central ne se réunit entre 1947 et 1952 et le Politburo ne siège presque jamais au complet, Staline préférant recevoir ses membres par petits groupes658. Au 19e congrès du Parti communiste, en octobre 1952 — le premier depuis 1939 — Staline réorganise le Parti et fait notamment supprimer le poste de Secrétaire général du Comité central, tout en demeurant dans les faits aux commandes du PCUS et en restant chef du gouvernement659. Au début des années 1950, Staline envisage une nouvelle purge du Parti et de la société soviétique, afin de renouveler les cadres politiques, économiques, administratifs et intellectuels de la nation. À la fin de 1952, plusieurs médecins, dont une majorité de Juifs, sont arrêtés sous l’accusation de complot : ils sont torturés et contraints d’« avouer » leurs crimes, parmi lesquels le fait d’avoir provoqué la mort de Jdanov. La propagande stalinienne adopte à l’époque de nets accents antisémites, qui rejaillit sur les procès de Prague en Tchécoslovaquie et l’élimination d’Ana Pauker en Roumanie : les cadres communistes sont désormais purgés sous l’accusation de « sionisme » et de « cosmopolitisme ». En janvier 1953, la Pravda annonce la découverte du « complot terroriste des médecins », lançant l’affaire connue sous le nom de complot des blouses blanches660. Les autorités soviétiques, afin de préparer la nouvelle purge envisagée par Staline, lancent une campagne de propagande dénonçant les « nationalistes juifs » liés aux États-Unis et aux organisations juives internationales. Mais, le 1er mars 1953, Staline est victime d’une attaque ; il meurt le 5 mars. Gueorgui Malenkov est aussitôt désigné pour lui succéder à la tête du Conseil des ministres661.

                      Divisions et mutations du camp communiste après l’époque stalinienne
                      Déstalinisation et suites
                      Ascension de Khrouchtchev
                      Article connexe : Funérailles de Joseph Staline.

                      Nikita Khrouchtchev.
                      La mort de Staline survient à un moment de grandes difficultés en URSS, dues au blocage du système économique et politique. Une « troïka » de dirigeants, composée de Gueorgui Malenkov, Nikita Khrouchtchev et Lavrenti Beria, est mise en place dans les premiers mois, qui se signalent par une certaine détente sur le plan intérieur : le 27 mars, le Soviet suprême décrète une amnistie pour tous les détenus dont la peine ne dépasse pas cinq ans, et qui concerne notamment les cadres du Parti concernés par les purges de 1951-1952. Les « médecins assassins » dénoncés dans le cadre du complot des blouses blanches sont réhabilités début avril. En juillet, Beria, qui montait en puissance et tentait de se poser en successeur, est arrêté ; il est par la suite exécuté. Son élimination entraîne une redistribution des influences au sein de l’appareil soviétique ; les services de sécurité, que Beria avait centralisés sous son autorité en cumulant de vastes pouvoirs répressifs, perdent en influence au profit de l’Armée rouge. En 1954, l’appareil policier est réorganisé, la police politique prenant le nom de KGB662,663.

                      Dans les mois qui suivent la chute de Beria, une lutte d’influence met aux prises Malenkov et Khrouchtchev, tournant rapidement à l’avantage de ce dernier : en septembre, le poste de secrétaire général — rebaptisé premier secrétaire — du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS) est recréé au profit de Khrouchtchev664. Ce dernier tente de résoudre les problèmes économiques et sociaux de l’URSS tout en menant une politique populiste d’appel aux « petites gens ». Le Code du travail est révisé, favorisant la mobilité des salariés : la loi de 1940 qui rattachait les salariés à leur entreprise est abolie. Entre 1953 et 1958, la situation matérielle des salariés urbains s’améliore considérablement grâce à une politique économique jouant sur la production et la consommation, ce qui augmente les biens disponibles sur le marché ; le salaire minimum des employés d’État est augmenté et désormais exempt d’impôt, le taux des pensions est presque doublé. Khrouchtchev, associé à ces bons résultats économiques et au relâchement des pratiques coercitives, voit son ascension favorisée au détriment de Malenkov : en février 1955, ce dernier remet sa démission et est remplacé par Nikolaï Boulganine. Khrouchtchev se retourne ensuite contre les conservateurs, tels Kaganovitch et Molotov, qui l’avaient aidé à écarter Malenkov, et obtient leur mise à l’écart665.

                      Réorganisation du bloc de l’Est et dénonciation du stalinisme
                      Articles connexes : Insurrection de juin 1953 en Allemagne de l’Est, Pacte de Varsovie, XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique, Déstalinisation et Détente (guerre froide).

                      Plaque commémorative à l’effigie de Marx et Engels à Leipzig (RDA).
                      Le 16 juin 1953, un décret qui préconise l’augmentation des normes du travail industriel d’au moins 10 % provoque une insurrection populaire en République démocratique allemande : une grève générale éclate dans plusieurs villes et les ouvriers mettent à sac des bâtiments officiels. L’insurrection est finalement écrasée par l’intervention des troupes soviétiques. Walter Ulbricht réussit à faire rejeter la responsabilité des événements sur ses adversaires au sein du Parti et obtient une aide économique accrue de la part de l’URSS pour améliorer le niveau de vie de la population est-allemande666. Les événements de 1953 cristallisent la division de l’Allemagne et montrent le peu de légitimité populaire du gouvernement de la RDA667. Des émeutes ouvrières contre les communistes, cette fois sans effusion de sang, ont également lieu à Plzeň en Tchécoslovaquie668.

                      Sur le plan extérieur, la politique de l’URSS après la mort de Staline se déroule au rythme d’une première phase de détente : face à l’enlisement de la guerre de Corée et aux risques d’intensification des opérations américaines, les Soviétiques favorisent la signature de l’armistice en juillet 1953. Entre 1954 et 1955, l’URSS adopte une stratégie d’immobilisme dans les conférences internationales et tente en vain de s’opposer au réarmement de l’Allemagne de l’Ouest, obtenant cependant un succès avec le rejet de la Communauté européenne de défense669.

                      À partir de 1955, l’URSS revient à une politique de mouvement en Europe : le 15 mai 1955 est institué le pacte de Varsovie, une alliance militaire entre l’Union soviétique et les pays du bloc de l’Est670. Les Sovietiques entreprennent également de remettre de l’ordre dans les régimes du bloc de l’Est dont la politique ne donne pas satisfaction : plusieurs dirigeants se voient ainsi contraints de séparer les charges de chef du gouvernement et de chef du Parti, qu’ils cumulaient jusque-là. En république populaire de Hongrie, Mátyás Rákosi, dont la politique économique est blâmée par les Soviétiques, se voit imposer en 1953 Imre Nagy comme chef du gouvernement. Partisan d’une forme de « communisme éclairé », Nagy annonce une série de mesures destinées à corriger les erreurs du gouvernement et à améliorer la vie des travailleurs, tout en libéralisant la vie intellectuelle et en supprimant les camps d’internement. Ces mesures effraient cependant l’appareil du Parti ; Rákosi parvient à obtenir le départ de Nagy en 1955671. En république populaire de Bulgarie, Valko Tchervenkov, qui a succédé à Dimitrov mort en 1949, garde la présidence du conseil des ministres mais cède la direction du Parti communiste bulgare à Todor Jivkov ; ce dernier évince ensuite tout à fait Tchervenkov du pouvoir672. En mai 1955, Nikita Khrouchtchev se rend à Belgrade et annonce la réconciliation de l’URSS avec la Yougoslavie, Tito étant entièrement réhabilité673.

                      En février 1956, lors du XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique, Khrouchtchev lit son « rapport secret » révélant une partie des crimes de Staline. S’il s’abstient de condamner l’ensemble de la politique suivie par Staline et ne révèle qu’une petite partie des exactions staliniennes, le numéro un soviétique déclare ouvertement que Staline a envoyé des « milliers » d’innocents à la mort, évoquant essentiellement le cas des cadres communistes injustement condamnés. Le testament de Lénine est rendu public. Le texte est très sélectif quant aux méfaits de Staline et ne remet en cause aucune des grandes orientations depuis 1917, mais Khrouchtchev prend un risque politique considérable, une grande partie de son auditoire ayant fait carrière à l’époque concernée. L’existence du rapport Khrouchtchev, que l’URSS refuse dans un premier temps de confirmer, est rapidement connue à l’étranger. Le document sème la stupeur dans le monde entier, y compris dans les rangs des partis communistes occidentaux, dont certains en nient dans un premier temps l’existence, et qui perdent bientôt de très nombreux adhérents et sympathisants674,675. Durant le XXe congrès, Khrouchtchev place son discours sous le signe du réalisme, en affirmant la possibilité pour chaque pays de réaliser un passage pacifique au socialisme selon ses propres conditions — ce qui met un terme à la politique d’opposition systématique envers les partis socialistes ouest-européens définie par la doctrine Jdanov — et en exposant le principe de coexistence pacifique entre systèmes politiques différents676.

                      Signe de la nouvelle orientation soviétique, le Kominform est dissous, en vue de ne plus faire apparaître de lien de subordination entre les partis communistes et le régime soviétique677. Le mouvement communiste international est par la suite incarné pour l’essentiel par les relations bilatérales des partis communistes : celles-ci donnent lieu, entre 1957 et 1969, à cinq conférences mondiales des Partis communistes, qui mettent cependant en relief les divisions grandissantes du camp communiste678.

                      Bouleversements en Pologne et en Hongrie

                      Mémorial de l’insurrection de 1956, à Budapest.
                      Évènements de Pologne
                      Articles connexes : Soulèvement de Poznań en 1956 et Octobre polonais de 1956.
                      Les répercussions de la déstalinisation lancée par Nikita Khrouchtchev se font sentir dans l’ensemble du bloc de l’Est, mais prennent un tour particulièrement dramatique en république populaire de Pologne et en république populaire de Hongrie. Après avoir entendu le rapport Khrouchtchev, le dirigeant polonais Bolesław Bierut tombe malade, apparemment victime d’un infarctus, et meurt à Moscou679. Edward Ochab lui succède et semble vouloir s’engager dans une politique de libéralisation contrôlée680. Plusieurs dizaines de milliers de prisonniers politiques sont libérés ; Władysław Gomułka et ses amis politiques sont eux aussi libérés et réhabilités. En juin, une manifestation ouvrière à Poznań, déclenchée initialement pour demander des augmentations de salaires, dégénère en véritable soulèvement dans la ville mais l’intervention rapide des troupes polonaises évite une extension de la révolte et rend inutile une intervention soviétique ; le Parti ouvrier unifié polonais et les Soviétiques sont néanmoins très préoccupés par la situation. L’agitation populaire croît en Pologne et gagne les centres industriels ; des cadres de l’appareil du Parti réclament bientôt le retour au pouvoir de Gomułka. Avec l’appui des Soviétiques qui, effrayés par la situation en Hongrie, souhaitent éviter une crise comparable en Pologne, les conservateurs du Parti acceptent finalement en octobre de céder la place à Władysław Gomułka, qui prend la tête du Parti ouvrier unifié polonais en bénéficiant d’un réel soutien au sein de la population. Gomułka annonce un programme de libéralisations politiques, mais rassure dans le même temps les Soviétiques en leur garantissant qu’il ne touchera pas à leurs intérêts en Pologne : le pays ne s’engage que sur la voie d’une démocratisation limitée681,679.

                      Insurrection de Budapest
                      Article détaillé : Insurrection de Budapest.
                      En Hongrie, la situation évolue de manière beaucoup plus tragique : en juillet 1956, Mátyás Rákosi doit, sous la pression des Soviétiques, céder à Ernő Gerő la tête du Parti des travailleurs hongrois. À l’intérieur du PC hongrois, des voix s’élèvent bientôt pour demander des réformes et demander le retour d’Imre Nagy. László Rajk est réhabilité au mois d’octobre, sept ans après son exécution. Le 22 octobre, une manifestation étudiante débouche sur la publication d’un manifeste révolutionnaire qui réclame la destitution des staliniens et un nouveau gouvernement dirigé par Imre Nagy. Le lendemain, la statue de Staline au centre de Budapest est abattue. Imre Nagy est renommé chef du gouvernement le soir même. L’agitation s’étend et Nagy, réticent au départ devant l’ampleur du mouvement, évolue bientôt vers un soutien aux contestataires contre les Soviétiques. Fin octobre, il forme un gouvernement de coalition avec des membres de partis d’opposition, tandis que l’insurrection s’étend. Le 31 octobre, Nagy annonce le départ de la Hongrie du pacte de Varsovie et proclame la neutralité du pays. L’URSS décide de mettre un terme à l’insurrection de Budapest par la force. János Kádár, qui avait dans un premier temps rejoint le gouvernement d’Imre Nagy, parlemente avec les Soviétiques et obtient de former un nouveau gouvernement qui, tout en demeurant favorable à l’URSS, disposera d’une certaine latitude politique sur le plan intérieur681,679.

                      L’insurrection est écrasée et Imre Nagy, qui s’était réfugié dans l’ambassade yougoslave, est capturé par traîtrise ; il est par la suite détenu en Roumanie, jugé au cours d’un procès secret, puis pendu en 1958. Les événements de Hongrie ont un effet désastreux sur l’image de l’URSS, qui se trouve encore dégradée dans le monde entier, quelques mois après la révélation des crimes de Staline. Ils ont néanmoins pour conséquence de renforcer, par intimidation, l’obéissance de la plupart des dirigeants du bloc de l’Est. En Hongrie, l’appareil du Parti — rebaptisé Parti socialiste ouvrier hongrois — doit être entièrement rebâti après avoir été purgé des contestataires681,679.

                      Limites de la déstalinisation et rupture avec la Chine
                      URSS sous Khrouchtchev

                      Emblème du KGB.
                      Sur le plan intérieur, l’autorité de Khrouchtchev est un temps affaiblie par la révolte hongroise : il est notamment confronté à l’opposition des conservateurs comme Kaganovitch et Molotov et des technocrates comme Malenkov qui lui reprochent sa gestion des crises en Europe de l’Est et le fait d’avoir sapé la crédibilité du mouvement communiste. Pour rallier la population, le no 1 soviétique accentue alors la détente en accordant de nouvelles amnisties partielles ; la majorité des Soviétiques qui avaient été déportés sur des critères de nationalité sont autorisés à rentrer chez eux. En juin 1957, Khrouchtchev doit faire face, lors du plénum du Comité central, à une attaque conjointe de Kaganovitch, Molotov et Malenkov mais le chef du PCUS sort victorieux de l’épreuve et fait exclure ses adversaires du comité central. L’affaire est par la suite décrite comme résultant des menées d’un « groupe anti-parti ». Khrouchtchev fait ensuite écarter le maréchal Gueorgui Joukov, qui l’avait soutenu contre les conservateurs mais qui s’opposait à la mainmise du Parti sur l’Armée rouge et avait critiqué son rôle durant les purges staliniennes682,683.

                      Sorti très renforcé de sa victoire sur ses opposants, Khrouchtchev consolide ses positions et, en 1958, cumule son poste de premier secrétaire du Parti avec celui de président du conseil des ministres. De nouvelles mesures de détente sont prises, notamment en modifiant le code pénal dont les notions d’« ennemi du peuple » et de « crime contre-révolutionnaire » sont supprimées. Sur le plan culturel, le numéro un soviétique encourage une relative libéralisation, bien que le « réalisme socialiste soviétique » demeure la forme d’art officiel. Sur le plan social, Khrouchtchev s’efforce d’améliorer les conditions de vie des citoyens soviétiques en poussant à la création de logements. Un effort particulier est fourni pour améliorer l’éducation, poursuivant des mesures déjà initiées sous Staline. Pour ce qui est de la quantité de biens de consommation produits, la croissance de l’URSS est impressionnante durant les années 1950-1960, bien que la qualité des biens produits ne soit pas toujours au rendez-vous. Les efforts imposés aux campagnes pour rattraper le niveau de production des États-Unis pèsent également durement sur la paysannerie. La libéralisation amenée par Khrouchtchev ne s’étend, cependant, pas au domaine religieux : les trois quarts des lieux de culte sont fermés durant sa période au pouvoir. La recherche spatiale fait l’objet d’une attention particulière de la part des autorités soviétiques et, en 1961, Youri Gagarine devient le premier homme à voyager dans l’espace, ce qui constitue pour l’URSS un grand succès sur le plan de la propagande et du prestige. Politiquement, Khrouchtchev s’en tient à un strict respect du dogme marxiste-léniniste, considérant avoir réalisé un retour aux sources de la pensée de Lénine en ayant dénoncé les erreurs, les crimes et le culte de la personnalité de Staline. La principale innovation théorique de l’époque est portée par Kuusinen, qui considère que la dictature du prolétariat a vocation à devenir un « État de tout le peuple » : cette conception revient à éliminer les bases théoriques des répressions de masse. Khrouchtchev conserve néanmoins une vision idéaliste de la réalisation du « socialisme » en URSS : en 1961, le programme officiel du PCUS prévoit pour 1980 le passage au stade du communisme. Il s’agit là du dernier document officiel soviétique à prévoir officiellement la réalisation du communisme, dans son sens théorique de société sans classes682,683.

                      Sur le plan international, Khrouchtchev adopte une posture délibérément agressive, donnant la priorité à l’armement nucléaire et considérant la dissuasion, dans le cadre d’une menace de guerre atomique, comme le meilleur moyen de prévenir un conflit avec l’Occident. Le dirigeant soviétique souhaite négocier avec les Occidentaux, mais sans renoncer à ses arrière-pensées expansionnistes et à partir d’une position de force. Ses initiatives souvent audacieuses, voire risquées, lui valent cependant, au sein du Præsidium du Comité central (nom porté à l’époque par le Politburo), des opposants qui désapprouvent son « aventurisme ». Khrouchtchev innove par ailleurs par rapport à Staline en jouant la carte du tiers-monde : vis-à-vis des pays non alignés, il entreprend de se rapprocher des pays décolonisés « progressistes », même non communistes, afin d’affaiblir l’Occident et de faire progresser la cause communiste. Le PCUS affirme désormais l’existence de plusieurs voies pouvant mener au socialisme, le nationalisme pouvant constituer une phase « progressiste » intermédiaire entre la période coloniale et le socialisme. L’URSS, dans les années 1950-1960, ne dispose cependant pas encore des moyens de mener une politique conséquente au Moyen-Orient et en Afrique684.

                      Rupture sino-soviétique
                      Article connexe : Rupture sino-soviétique.
                      La déstalinisation contribue par ailleurs à provoquer la rupture entre l’URSS et la république populaire de Chine. Mao Zedong désapprouve la condamnation de Staline par Khrouchtchev et l’élimination des vétérans du PCUS lors de l’affaire du groupe anti-parti ; il tente néanmoins de lancer en Chine une opération de libéralisation, la campagne des cent fleurs, qui tourne à la débâcle et l’amène à faire de la lutte contre le « révisionnisme » l’une de ses priorités idéologiques. Le dirigeant chinois se montre en outre particulièrement hostile à un rapprochement avec les États-Unis, condamnant toute forme de coexistence pacifique : en novembre 1957, lors d’une visite à Moscou, il choque son auditoire en évoquant ouvertement l’opportunité d’une guerre nucléaire et en considérant que les centaines de millions de morts seraient un prix à payer pour la victoire du socialisme. En 1958, l’URSS montre de nets signes d’irritation face à la politique chinoise, qui provoque la deuxième crise du détroit de Taïwan : Mao tente de « tester » l’URSS en provoquant des tensions internationales qui l’amèneraient à s’opposer à nouveau frontalement à l’Occident. En 1959-1960, Khrouchtchev se rend en visite aux États-Unis. Son voyage à Pékin, le mois suivant, se passe très mal ; le dirigeant soviétique tente d’encourager l’opposition à Mao au sein du PC chinois, notamment celle du président de la République Liu Shaoqi. En avril 1960, la presse chinoise condamne avec virulence le « révisionnisme » idéologique de l’URSS et la coexistence pacifique ; l’« anti-révisionnisme » est alors l’un des principaux mots d’ordre de Mao. En juin de la même année, le congrès des partis communistes, à Bucarest, se traduit par des disputes violentes entre Soviétiques et Chinois : ces derniers se séparent sur un compromis mais leurs rapports demeurent franchement mauvais. Les coopérants soviétiques de l’industrie chinoise sont rappelés. Khrouchtchev réaffirme entretemps la politique de déstalinisation, en dressant un réquisitoire contre la période stalinienne lors du XXIIe congrès du PCUS en 1961. Les Soviétiques tentent de convoquer une conférence pour faire condamner le PC chinois, mais les réticences des partis européens et le refus des partis asiatiques ne permettent pas à ce projet d’aboutir. La rupture sino-soviétique ne devient réellement publique qu’en 1963. Si cette crise montre le sérieux des orientations de Khrouchtchev en matière de détente, elle porte également un coup à la crédibilité de l’URSS en tant que pays leader du mouvement communiste mondial685,686,687.

                      La rupture avec la Chine est également accompagnée, en Europe, de celle de l’URSS avec l’Albanie : le leader albanais, Enver Hoxha, qui ne souhaite pas se soumettre aux desiderata de Khrouchtchev et refuse la déstalinisation, s’en prend violemment à la politique soviétique au congrès de Bucarest, qu’il quitte ensuite avec fracas. En 1961, l’URSS suspend son aide économique à l’Albanie, qui choisit de s’aligner sur la Chine et se tient à l’écart du bloc de l’Est. La Chine, qui participe au Mouvement des non-alignés, ambitionne désormais de constituer un pôle communiste concurrent à celui de l’URSS : différents partis communistes à travers le monde connaissent des scissions pro-chinoises, ou comportent des fractions maoïstes. Le premier PC européen concerné est le Parti communiste de Belgique : un tiers des adhérents de la fédération bruxelloise scissionne et fonde un parti concurrent du même nom, qui ne parvient cependant pas à s’imposer auprès des électeurs687. La Corée du Nord et le Nord Viêt Nam se rapprochent de la république populaire de Chine (sans rompre pour autant avec l’URSS) de même que différents partis comme le Parti communiste japonais ou le Parti communiste indonésien688,689. Les partis communistes prochinois qui apparaissent à l’époque sont de dimensions inégales, et souvent très modestes. Ils se distinguent généralement des partis rivaux par des nuances d’appellation : le Parti communiste du Brésil est ainsi la scission prochinoise du Parti communiste brésilien prosoviétique690. Le petit Parti communiste de Nouvelle-Zélande représente – si l’on excepte le Parti du travail d’Albanie – le seul cas du principal PC d’un pays à être passé dans le camp maoïste plutôt que de connaître une scission pro-chinoise691.

                      De Khrouchtchev à Brejnev

                      Léonid Brejnev.
                      En URSS, la déstalinisation, si elle apporte un réel relâchement politique, demeure d’une ampleur limitée. Si les abus les plus criants du système stalinien sont supprimés du code pénal, celui-ci conserve des articles permettant de punir toute forme de déviance politique ou idéologique. La libéralisation de la vie intellectuelle n’empêche pas le maintien de la censure : l’attitude des autorités soviétiques face au prix nobel de littérature accordé à Boris Pasternak a de surcroît des effets désastreux sur le plan de l’image692. La censure permet cependant la publication de livres dont la sortie en URSS aurait été impensable quelques années plus tôt, comme Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne693. La politique économique de Khrouchtchev marque le pas à la fin des années 1950 et le taux de croissance de l’agriculture baisse. Au XXIIe congrès du PCUS en 1961, où le Parti adopte de nouveaux statuts et un nouveau programme, la dénonciation de la période stalinienne est poursuivie, s’étendant non plus au seul Staline mais à un groupe — restreint — de staliniens ; cependant, les résistances à la déstalinisation demeurent fortes. La résolution du Parti ne parle pas de l’étendue des crimes de Staline ni des répressions de masse, mais de « fautes » et de « déviations », fermant en outre la voie à une étude plus approfondie de la période stalinienne. Khrouchtchev poursuit sa politique volontariste sur le plan international, au prix cependant de graves tensions avec l’Occident, lors de la crise berlinoise de 1961 et de la construction du mur de Berlin, ou de l’affaire des missiles cubains. Les résultats de la politique vers le tiers-monde sont en outre décevants : l’URSS adopte une démarche plus gradualiste dans sa recherche d’alliés et élabore un nouveau concept, celui d’« État de démocratie nationale » dont l’indépendance et la politique « progressiste » leur permettent de jouer un rôle déterminant dans la crise du capitalisme mais, au début des années 1960, seuls Cuba, la Guinée, le Ghana, le Mali et l’Indonésie répondent aux critères soviétiques. La république démocratique du Congo, en faveur duquel l’URSS s’était engagée sous le gouvernement de Patrice Lumumba, la République arabe unie (union de l’Égypte et de la Syrie) et l’Irak ne rejoignent pas le camp des « démocraties nationales ». Le prestige du premier secrétaire du Parti souffre en outre beaucoup de la crise des missiles cubains. L’opposition à la succession de réformes économiques de Khrouchtchev et à son style de gouvernance font augmenter la fronde au sein du PCUS en 1961-1962. Le 14 octobre 1964, Nikita Khrouchtchev est démis de toutes ses fonctions, officiellement pour raisons de santé, par un vote du Præsidium du Comité central (nom porté à l’époque par le Politburo). Léonid Brejnev, jusque-là président du Præsidium du Soviet suprême, le remplace à la tête du Parti692,694.

                      L’éviction de Khrouchtchev n’entraîne pas de vague importante de limogeages au sein de l’appareil. Brejnev et son équipe mènent une politique mêlant conservatisme politique et poursuite des réformes économiques. L’URSS est gouvernée, au fil des années, selon une logique de consensus au sein du Parti et de maintien au pouvoir d’une élite immuable. Le pouvoir demeure très personnalisé, Brejnev cumulant une liste impressionnante de titres et d’honneurs, mais son style de gouvernement ne signifie pas un retour à la dictature stalinienne : le dirigeant du PCUS, qui s’appuie sur un système de clientélisme, bénéficie du soutien d’un groupe dirigeant désirant avant tout se maintenir à la tête de l’État en entourant une figure conservatrice et consensuelle. Le conservatisme du no 1 soviétique, de plus en plus marqué avec le temps est notamment affirmé lors du congrès du PCUS de 1971, durant lequel Brejnev évoque la notion de « socialisme développé », qui n’aurait pas besoin de réforme précisément parce qu’il est développé. Les réformes économiques poursuivies par Brejnev marquent progressivement le pas et, dans les années 1970, l’industrie soviétique cesse d’être motrice en matière d’emplois tandis que l’agriculture, secteur le plus fragile de l’économie de l’URSS, connaît des difficultés croissantes. Sur le plan international, l’URSS poursuit la politique de détente avec l’Occident et tente une réconciliation avec la république populaire de Chine tout en s’efforçant de consolider ses positions dans le tiers-monde : un soutien est apporté au Nord Viêt Nam dans le cadre de la guerre du Viêt Nam, ainsi qu’à Cuba qui encourage les foyers de lutte armée en Amérique latine. Mais, au sein du camp communiste, des problèmes subsistent avec les Chinois, les Cubains et bientôt les Tchécoslovaques. Des négociations sur la limitation des armements stratégiques sont poursuivies avec le gouvernement américain, l’accord SALT-1 de 1972 consacrant la reconnaissance de l’URSS comme grande puissance sur un pied d’égalité avec les États-Unis. Si l’ère Brejnev engrange divers succès diplomatiques, l’économie soviétique demeure handicapée par sa dépendance envers la vente de ressources naturelles. Le système souffre également du faible taux de renouvellement de l’élite dirigeante, de plus en plus vieillissante avec les années, et de sa lourdeur bureaucratique. Des dissidences se développent en URSS, à des degrés très divers : l’historien Roy Medvedev se livre à une vive critique de la période stalinienne tout en conservant une vision idéalisée de Lénine. Alexandre Soljenitsyne, par contre, attaque de manière bien plus radicale le système communiste : la publication en Occident, en 1973, de son ouvrage L’Archipel du Goulag, décide le pouvoir à agir contre l’écrivain, qui est arrêté puis expulsé du pays et déchu de sa nationalité. Au sein même du PCUS et de l’appareil soviétique, de nombreux cadres entretiennent, sans les exprimer ouvertement, des idées réformatrices face à la sclérose politique et économique du système695,696,697.

                      Si la répression de l’opposition est nettement moins violente en URSS qu’à l’époque stalinienne, la censure demeure pesante. En Union soviétique comme dans les autres pays communistes européens, les dissidents doivent avoir recours, pour faire circuler des textes critiques, à un système de publications clandestines appelées samizdat. Les personnes se risquant à critiquer trop ouvertement le système risquent l’exclusion du Parti pour ceux qui en sont membres, la perte de leur emploi, voire l’incarcération. La répression des dissidents soviétiques aboutit parfois à ce que des opposants entièrement sains d’esprit soient déclarés fous et internés d’office dans des hôpitaux psychiatriques698.

                      Évolutions du bloc de l’Est
                      Diversité des voies politiques en Hongrie, en RDA et en Roumanie
                      Hongrie : libéralisation relative
                      En Europe, les pays du bloc de l’Est connaissent des évolutions contrastées. En république populaire de Hongrie, János Kádár obtient, dans les années qui suivent l’écrasement de l’insurrection de Budapest, les coudées franches pour entreprendre, surtout à partir des années 1960, une libéralisation politique modérée et mener de véritables réformes économiques : la Hongrie communiste connaît alors une période de relative prospérité. La politique suivie par Kádár, qui conduit à une nette amélioration des conditions de vie de la population, est désignée sous le nom de « socialisme du goulash » (d’après une expression employée par Nikita Khrouchtchev)699,679.

                      RDA : de la construction du mur de Berlin à la détente avec l’Ouest
                      Articles connexes : Histoire de la RDA, Crise de Berlin (1958-1963), Mur de Berlin et Ostpolitik.

                      Le mur de Berlin.

                      Erich Honecker lors du Xe Congrès du Parti socialiste unifié d’Allemagne en 1981.
                      À la fin des années 1950, le régime de la République démocratique allemande se consolide. À défaut de l’accepter totalement, une partie de la population est-allemande s’en accommode, certaines réformes des communistes, telles les possibilités accrues d’ascension professionnelle dans des domaines divers, et les constructions de polycliniques ou de centres culturels, apparaissant comme des acquis sociaux. Le système éducatif est développé, s’accompagnant cependant d’un endoctrinement dès le jardin d’enfants700. Mais la présence de l’enclave de Berlin-Ouest est un facteur d’affaiblissement pour la RDA, car cette vitrine du monde occidental, aisément visible par les Est-Allemands, leur permet une facile comparaison avec leurs propres conditions de vie. Un nombre important d’habitants de la RDA quittent régulièrement l’Est pour s’installer en Allemagne de l’Ouest via Berlin-Ouest. En 1958-1961, une crise importante oppose l’URSS et la RDA à l’Ouest, Khrouchtchev multipliant les menaces et ambitionnant de chasser les Occidentaux de Berlin. Walter Ulbricht envisage l’épreuve de force mais Khrouchtchev le persuade d’adopter une démarche plus graduée. Dans la nuit du 12 août 1961, la construction d’un mur séparant Berlin-Ouest de Berlin-Est est lancée : le mur de Berlin, présenté comme un « mur de protection antifasciste » par la propagande est-allemande, est désormais le symbole le plus visible du rideau de fer séparant l’Europe. Sa construction exacerbe durant un temps la crise de Berlin, mais l’arrêt de l’exode des Est-allemands met un terme à l’une des raisons de la tension diplomatique, qui prend fin à l’hiver 1961. Sur le long terme, cependant, le mur de Berlin constitue un désastre sur le plan de l’image pour le camp communiste, en même temps qu’un aveu d’échec sur les mérites de son système par rapport à celui de l’Ouest701,702.

                      Durant les années qui suivent, Walter Ulbricht s’efforce d’améliorer les performances économiques de la RDA et introduit en 1963 une réforme accordant aux entreprises davantage de marge de manœuvre par rapport à la planification : la productivité est-allemande augmente, mais sans pouvoir rivaliser avec celle de l’Ouest. Ulbricht, quant à lui, demeure particulièrement impopulaire au sein de sa population, qui l’associe à la division de l’Allemagne. En 1971, il est évincé de la tête du Parti socialiste unifié d’Allemagne et remplacé par Erich Honecker. Les méthodes de surveillance de la population demeurent cependant les mêmes, la RDA continuant de fonctionner comme un État policier703. L’Allemagne de l’Est sort par ailleurs de son isolement international quand, dans le cadre de son Ostpolitik de détente envers les pays de l’Est, le chancelier ouest-allemand Willy Brandt signe avec Erich Honecker le traité fondamental, par lequel les deux Allemagnes établissent des relations régulières sans pour autant se reconnaître sur le plan diplomatique704,705.

                      Roumanie : de l’« autonomie » au régime de Ceaușescu

                      Timbre roumain à l’effigie de Nicolae Ceaușescu.
                      En République populaire roumaine, Gheorghe Gheorghiu-Dej, inquiet d’un surcroît d’autoritarisme soviétique après la rupture avec la Chine, parvient à donner à la politique de son pays un cours plus indépendant et une tonalité plus nationaliste. Le dirigeant roumain adopte une position conciliatrice vis-à-vis de la république populaire de Chine, renoue des relations diplomatiques avec la république populaire d’Albanie, introduit une relative libéralisation culturelle et proclame en 1964 l’« autonomie » de son pays au sein du bloc de l’Est. L’URSS, après avoir tenté de susciter une opposition à Gheorghiu-Dej au sein du PC roumain, finit par s’accommoder de la situation. La Roumanie noue des relations cordiales avec l’Occident ; Gheorghiu-Dej meurt en mars 1965, mais sa politique est poursuivie par son successeur Nicolae Ceaușescu706.

                      Ceaușescu entreprend de personnaliser davantage le pouvoir en modifiant la constitution et en prenant le poste, créé à son attention, de président de la république. Le pays est rebaptisé République socialiste de Roumanie. Bénéficiant tout d’abord d’une image libérale en Occident, Ceaușescu dérive rapidement vers l’autoritarisme : après des visites en république populaire de Chine et en Corée du Nord en 1971, le président roumain revient convaincu par la nécessité de renforcer le contrôle idéologique de la population. La république socialiste de Roumanie s’oriente vers un style de gouvernement de plus en plus autocratique, le « conducator » Ceaușescu faisant l’objet d’un culte de la personnalité outrancier et pratiquant le népotisme familial à un degré extrême. À partir des années 1970, une politique dite de « systématisation », qui vise à remodeler totalement l’habitat des Roumains, aboutit à ravager le patrimoine rural et urbain du pays707.

                      Printemps de Prague
                      Articles connexes : Printemps de Prague, Invasion de la Tchécoslovaquie par le pacte de Varsovie et Normalisation en Tchécoslovaquie.

                      Mémorial sur la place Venceslas à Prague, dédié à Jan Palach et Jan Zajíc, deux étudiants qui s’immolèrent par le feu pour dénoncer le régime communiste et l’invasion soviétique.
                      En République socialiste tchécoslovaque, la déstalinisation a conduit à un certain relâchement dans le contrôle de la vie intellectuelle. Des économistes ont la liberté de discuter des défauts du système « socialiste » et plaident pour une introduction partielle des règles du marché : si ces propositions sont trop radicales pour la direction du Parti communiste tchécoslovaque, et notamment pour son chef Antonín Novotný, de modestes réformes économiques sont mises en place en 1965. Au sein du PCT, les réformes gagnent en audace, notamment au sein de la branche slovaque du Parti : Alexander Dubček, devenu chef du comité central slovaque en 1963 contre l’avis de Novotný, plaide pour des réformes du système et tout particulièrement pour une reconnaissance de l’identité slovaque. Au plénum du comité central d’octobre 1967, Dubček s’oppose ouvertement à Novotný708. Léonid Brejnev, appelé à l’aide par Novotný, ne montre aucun empressement à soutenir ce dernier, qui était proche de Khrouchtchev709.

                      En janvier 1968, Dubček remplace Novotný au poste de secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque ; Novotný cède quelques mois plus tard son poste de président de la république à Ludvík Svoboda. Le climat politique en Tchécoslovaquie, dans la période dite du printemps de Prague qui s’ouvre alors, change radicalement : la censure se relâchant et les critiques du système s’exprimant plus ouvertement dans les médias. En avril, le PCT publie un « programme d’action » qui, s’il ne renonce pas au « rôle dirigeant » du Parti, prévoit de poser des limites à son pouvoir. Les intellectuels réformateurs publient en mai un manifeste réclamant, de manière bien plus radicale, une démocratisation du système. Dubček, qui n’envisage au départ qu’un relâchement du système, se trouve bientôt pris entre deux feux et, d’une manière comparable à celle d’Imre Nagy en 1956, soutient de plus en plus les réformateurs les plus audacieux. L’expérience du « socialisme à visage humain » tchécoslovaque inquiète rapidement les autres pays du bloc de l’Est, suscitant notamment l’hostilité de la république populaire de Pologne et de la République démocratique allemande709,708,710.

                      En août 1968, lors d’une réunion du pacte de Varsovie, est formulée la « doctrine Brejnev », qui limite explicitement la possibilité, pour les partis communistes, de s’écarter des « principes du marxisme-léninisme et du socialisme », et par conséquent la souveraineté des pays du bloc de l’Est. Les armées du pacte de Varsovie, à l’exception de la Roumanie qui a refusé de participer, envahissent la Tchécoslovaquie, mettant un terme au Printemps de Prague. Dubček, forcé de se soumettre, est maintenu un temps au pouvoir avant d’être définitivement écarté, au profit de Gustáv Husák. La République socialiste tchécoslovaque est soumise à une politique de reprise en main, appelée « normalisation ». L’opposition continue néanmoins de s’exprimer malgré la censure et les pressions policières, notamment au travers du mouvement dit de la Charte 77 animé entre autres par l’écrivain Václav Havel709,708,710.

                      Contestations en Pologne : des émeutes de la Baltique à la répression de Solidarność
                      Articles connexes : Émeutes de la Baltique de 1970 et État de siège en Pologne (1981-1983).

                      Le général Wojciech Jaruzelski, à droite, en compagnie du numéro un soviétique Iouri Andropov, en 1982.
                      En république populaire de Pologne, les milieux intellectuels et étudiants, encouragés en 1968 par les évènements de Tchécoslovaquie, expriment leur opposition de manière de plus en plus ouverte. Le Parti ouvrier unifié polonais réagit par une campagne, aux forts accents antisémites, contre les « sionistes » et les « révisionnistes ». En décembre 1970, le mécontentement général dans la population débouche sur un important mouvement de grève dans les ports de la mer Baltique. Władysław Gomułka réagit en employant la force et seize ouvriers sont tués dans la répression, augmentant encore la colère populaire. À la fin du mois, Gomułka doit quitter le pouvoir : il est remplacé à la tête du Parti par Edward Gierek, qui entreprend de se concilier les ouvriers en améliorant leurs conditions de vie. Les réformes de Gierek n’amènent cependant pas de changements structurels711.

                      À partir de 1976, la brusque hausse du prix des denrées et la dégradation générale de l’économie polonaise suscitent une nouvelle vague de protestations. Les contestataires, dans leur majorité catholiques, sont galvanisés en 1978 par l’élection du pape polonais Jean-Paul II. En juillet 1980, à la suite d’une nouvelle augmentation du prix des denrées, une grève éclate aux chantiers navals de Gdańsk : le 31 août, le gouvernement cède aux demandes des grévistes : l’accord de Gdańsk autorise notamment l’existence de syndicats indépendants du Parti communiste. Solidarność est constitué peu après, sous la direction du leader gréviste Lech Wałęsa. Très rapidement, Solidarność, premier syndicat libre du monde communiste, se mue en mouvement de masse : plus de 700 000 travailleurs polonais se mettent en grève. Edward Gierek doit quitter le pouvoir et laisse la tête du Parti à Stanisław Kania, qui ne parvient pas davantage à ramener le calme. Les dirigeants du bloc de l’Est sont particulièrement alarmés par la situation, et évoquent la possibilité d’une intervention des troupes du pacte de Varsovie. En février 1981, le général Wojciech Jaruzelski, jusque-là ministre de la défense, est nommé premier ministre ; il remplace Kania en octobre à la tête du Parti ouvrier unifié polonais, puis décrète en décembre un état de siège en Pologne. Lech Wałęsa est arrêté et Solidarność interdit. Jaruzelski, qui apparaît comme l’homme de la manière forte, a néanmoins souhaité éviter une intervention soviétique et il s’emploie dans les années qui suivent à la fois à satisfaire les desiderata des Soviétiques et à répondre aux attentes de la population, ne réussissant dans aucun des cas. La loi martiale est levée en juillet 1983. La même année, Lech Wałęsa reçoit le Prix Nobel de la paix, au grand déplaisir des autorités polonaises. La pression politique se relâche dans les années qui suivent : le gouvernement communiste polonais doit cependant continuer à compter avec une opposition réprimée, mais toujours présente712.

                      Accords d’Helsinki
                      Photo noir et blanc de deux hommes debout en costume sombre.
                      Erich Honecker (dirigeant de la RDA) et Helmut Schmidt (chancelier de la RFA) lors de la conférence d’Helsinki.
                      En juillet 1973 s’ouvre à Helsinki la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), pour lancer un dialogue multilatéral est-ouest en matière de coopération et de sécurité européennes. Les négociations s’organisent autour de trois « corbeilles », à savoir les questions politiques, les questions économiques et enfin la libre circulation des idées et des personnes, à savoir les droits de l’homme. Durant les travaux de la conférence, les Occidentaux font aux Soviétiques une concession essentielle sur la « première corbeille » en acceptant de reconnaître de jure les frontières européennes établies en 1945. Surtout attachés à garantir la pérennité du bloc de l’Est, les Soviétiques accordent moins d’importance à la « troisième corbeille », sur laquelle le président américain Gerald Ford insiste pour compenser les concessions faites dans la première. Les accords d’Helsinki sont finalement signés le 1er août 1975 ; dans un contexte international où les États-Unis sont affaiblis politiquement par la guerre du Viêt Nam et l’affaire du Watergate et alors que le nombre de régimes communistes dans le monde est à son apogée, les accords apparaissent alors comme un grand succès diplomatique pour l’URSS et ses alliés est-européens : les frontières européennes issues de la Seconde Guerre mondiale sont définitivement reconnues, les signataires s’engageant à ne pas les modifier par la force. Ce traité contribue à diffuser, dans une partie de l’opinion publique de l’époque, le sentiment que les régimes communistes sont peu ou prou immuables. L’URSS échoue cependant à doter la CSCE d’un organe permanent, qui lui aurait permis d’être associée de manière structurelle à la gestion de la sécurité européenne, ce qui aurait affaibli le rôle de l’OTAN. Enfin, et surtout, les termes des accords contiennent cependant en germe des problèmes potentiels pour le bloc de l’Est, et certains éléments de sa future dissolution : les textes affirment en effet les principes des droits de l’homme et du droit à la libre information et précisent que les frontières, loin d’être immuables comme les Soviétiques souhaitaient le voir précisé, peuvent être modifiées par des voies pacifiques en accord avec la loi internationale. Si l’URSS apparaît dans un premier temps comme la grande gagnante de la conférence, l’Acte final d’Helsinki devient progressivement, de manière totalement inattendue pour les Soviétiques, un manifeste du mouvement dissident et libéral713,714.

                      Cas de la Yougoslavie et de l’Albanie

                      Le maréchal Tito en 1971.
                      Deux pays communistes est-européens, la Yougoslavie et l’Albanie, se situent en dehors du bloc de l’Est et suivent des voies radicalement inverses, l’un poursuivant sa relative libéralisation – tout en demeurant un régime à parti unique – et cultivant sa politique de non-alignement et ses bons rapports avec l’Occident, l’autre conservant un style de gouvernement stalinien et se fermant de plus en plus au monde extérieur. Après la rupture soviéto-yougoslave et le choix par la Yougoslavie d’une organisation économique « autogestionnaire », l’expérience du régime titiste ne laisse pas indifférents les partis socialistes européens, dont plusieurs, comme le Parti travailliste britannique ou le Parti travailliste norvégien, font part de leur intérêt, voire de leur sympathie, pour ce régime communiste antistalinien715. Les progrès économiques de la Yougoslavie, dus notamment au soutien financier occidental, sont réels ; ils sont cependant moins bons que prévu et, surtout, inégaux entre les différents États de la fédération562. Tout en demeurant un régime autoritaire, la Yougoslavie de Tito — qui modifie plusieurs fois sa constitution et prend en 1963 le nouveau nom de république fédérative socialiste de Yougoslavie — connaît diverses évolutions politiques au gré de ses problèmes de nationalités et, notamment après le mouvement de contestation du printemps croate de 1971, décentralise de manière croissante ses organes de pouvoir. La personne du maréchal Tito – nommé président à vie en 1974 – constitue le principal ciment politique du pays716.

                      En 1979, la situation économique de la Yougoslavie se dégrade fortement à la suite du deuxième choc pétrolier ; la dette extérieure du pays, dont le taux de croissance était jusque-là enviable, devient écrasante et le niveau de vie baisse brutalement717.

                      Un bunker albanais.
                      Après la mort de Tito en 1980, la Yougoslavie, dont les organes de gouvernement fonctionnaient de manière de plus en plus collégiale, adopte un système de présidence fédérale tournante ; le pays ne parvient pas pour autant à résoudre ses problèmes de stabilité politique et d’équilibre entre nationalités. Les revendications nationales se font de plus en plus entendre durant les années 1980, tandis que de nouveaux leaders, comme le communiste serbe Slobodan Milošević ou l’opposant croate Franjo Tuđman, se font les porte-paroles des aspirations identitaires d’une partie de la population718.

                      La république populaire d’Albanie, au contraire de la Yougoslavie, refuse toute forme de libéralisation. Lors de la dégradation de ses relations avec l’URSS, l’Albanie s’aligne d’abord sur la république populaire de Chine, dont elle partage les positions « anti-révisionnistes » ; le faible intérêt géostratégique de l’Albanie, pays au poids économique et politique négligeable, conduit les Soviétiques à tolérer sa position dissidente. Le régime d’Enver Hoxha conserve des méthodes de gouvernement staliniennes et professe un marxisme-léninisme dogmatique, parfois baptisé « hoxhaïsme », qui mêle des influences à la fois staliniennes et maoïstes ; en 1967, Hoxha, qui cherche à rivaliser avec le radicalisme de la révolution culturelle chinoise, proclame l’Albanie « premier État athée du monde » : toute pratique religieuse est interdite. Enver Hoxha fait également couvrir le territoire albanais de milliers de bunkers, censés protéger le pays des ennemis extérieurs. En 1968, le pays se retire officiellement du pacte de Varsovie et du CAEM. À la fin des années 1970, l’évolution de la Chine vers le réformisme conduit l’Albanie à rompre avec son alliée asiatique. L’Albanie communiste fait le choix d’un isolement autarcique et, tout en maintenant des relations diplomatiques avec l’Occident, devient le pays le plus fermé d’Europe. En 1981, Hoxha réalise une purge interne : Mehmet Shehu, premier ministre depuis 1954, est exécuté et dénoncé comme « agent des services secrets américains, soviétiques, yougoslaves, anglais et italiens ». Ramiz Alia, qui succède en 1985 à Hoxha à la mort de ce dernier, poursuit la politique isolationniste de son prédécesseur719,720,721.

                      Révolution castriste à Cuba
                      Prise du pouvoir par Castro
                      Article connexe : Révolution cubaine.

                      Fidel Castro en 1959.
                      À Cuba, la lutte contre le régime de Fulgencio Batista connaît un tournant à la fin 1956 quand le Mouvement du 26-Juillet, dirigé par Fidel Castro, débarque sur l’île à bord du yacht Granma. Prévu pour le 30 novembre et censé être couvert par une insurrection sur place, le débarquement n’a lieu que le 2 décembre et la tentative de soulèvement tourne vite à la catastrophe. Les révolutionnaires sont forcés de prendre le maquis et se regroupent dans la Sierra Maestra, où ils bénéficient à la fois des conditions géographiques et du soutien de la population locale. Le groupe de guérilleros (dits « barbudos »), aux effectifs initialement très réduits, forme progressivement une petite armée rebelle, qui grossit au fil des mois. L’insurrection « non communiste » de Castro bénéficie initialement d’une bonne image aux États-Unis, lassés par la politique de Batista ; ce n’est qu’à l’automne 1958 que les Américains commencent à réviser leur opinion sur Fidel Castro, mais trop tard pour changer la donne. Le Parti socialiste populaire, le PC cubain dirigé par Blas Roca, révise son jugement critique sur la guérilla et envoie un émissaire, l’écrivain Carlos Rafael Rodríguez, dans la Sierra Maestra722. L’URSS est peu enthousiaste devant ce rapprochement, jugeant alors l’insurrection de Castro sans espoir594. La situation militaire bascule en août 1958, quand Castro lance une contre-offensive face aux attaques des troupes de Batista : Che Guevara et Camilo Cienfuegos font mouvement vers l’Ouest du pays et réalisent une jonction avec les guérilleros de l’Escambray. En octobre, toutes les villes sont isolées. Dans les derniers jours de décembre, l’armée gouvernementale se débande et Batista s’enfuit durant la nuit du nouvel an. Le 7 janvier 1959, Fidel Castro fait une entrée triomphale à La Havane722.

                      Che Guevara et Fidel Castro.
                      Castro continue d’affirmer qu’il n’est pas communiste mais les tensions avec les États-Unis sont presque immédiates : dès janvier 1959, les Américains dénoncent la violente répression exercée contre les partisans de Batista. Castro réalise un voyage aux États-Unis, où il tente vainement une opération de charme, le gouvernement américain demeurant méfiant. La CIA soupçonne un « péril communiste » et envisage rapidement une intervention militaire contre l’île. En mai 1959, une réforme agraire touche la plupart des domaines sucriers possédés par des intérêts américains : les rapports entre Cuba et les États-Unis se dégradent au fil des mois et débouchent sur une série de sanctions économiques et militaires. Cuba se rapproche bientôt de l’URSS, qui ne connaissait guère jusque-là le mouvement castriste : en février 1960, Anastase Mikoïan visite La Havane et de nombreux accords économiques soviéto-cubains sont conclus. Entre août et octobre 1960, Cuba exproprie 192 sociétés nord-américaines, et les États-Unis répliquent en décrétant un embargo quasi total sur les exportations à destination de Cuba. Che Guevara, sans formation d’économiste, devient ministre de l’industrie et responsable de la banque centrale cubaine. Le « vieux » parti communiste cubain, le PSP, est intégré au gouvernement et, au début de 1960, Castro et les communistes commencent à réfléchir à une organisation unifiée723,724.

                      Affaire de la baie des Cochons et crise des missiles
                      Articles connexes : Débarquement de la baie des Cochons et Crise des missiles de Cuba.
                      Fidel Castro revient de son second voyage aux États-Unis convaincu que son pays risque une invasion imminente : il annonce la création de Comités de défense de la révolution, destinés à devenir l’« œil » de la révolution à tous les niveaux et à encadrer la population. Devenu président des États-Unis en janvier 1961, John Fitzgerald Kennedy trouve des plans d’invasion de Cuba préparés sous l’administration Eisenhower et déjà très avancés, la CIA ayant recruté 5000 Cubains au sein des associations d’exilés en les préparant à débarquer sur l’île. En avril, le débarquement a lieu dans la Baie des Cochons, mais se solde rapidement par un désastre : l’effet de surprise est nul et plusieurs milliers de sympathisants potentiels des anti-castristes sont arrêtés de manière préventive avant même l’opération. L’invasion est très mal préparée, les paysans de la région où elle se déroule ayant été bien traités par le gouvernement révolutionnaire et n’ayant aucune raison de soutenir les opposants : les 1500 Cubains anti-castristes débarqués sont accueillis par des miliciens en surnombre et rapidement mis en déroute. L’hostilité des États-Unis précipite le rapprochement de Castro avec l’URSS : le dirigeant cubain appelle la population à défendre la « révolution socialiste ». Dans le courant de 1961, il proclame Cuba « État socialiste », déclare le 1er décembre sa foi dans le marxisme-léninisme, déclare que plus aucune élection n’aura lieu car le pouvoir populaire s’exprime désormais quotidiennement, et annonce la formation d’un parti unique unifiant les organisations révolutionnaires cubaines. Le PSP et le mouvement du 26‑Juillet fusionnent au sein d’un Parti unifié de la révolution socialiste, qui prend en 1965 le nom de Parti communiste de Cuba. Les écoles sont nationalisées et de nombreux opposants réels ou potentiels demeurent incarcérés725,723,724,726.

                      Le régime castriste met rapidement en œuvre une série de mesures « révolutionnaires », notamment, en 1959, une première réforme agraire et une campagne d’alphabétisation, et entreprend de s’appuyer sur une mobilisation permanente de la population. Che Guevara mène, sur le plan économique, un programme ambitieux d’industrialisation mais la planification mal maîtrisée, le manque d’expertise et les sanctions américaines entraînent rapidement une dégradation de l’économie cubaine723. Cuba vit durant plusieurs années sans institutions véritablement organisées et n’adopte pas de constitution avant 1976727.

                      L’URSS entame rapidement des échanges secrets avec Cuba sur le moyen de prévenir une autre invasion et Khrouchtchev propose à Castro d’installer des missiles à Cuba, dans un but de manœuvre d’intimidation à l’égard des États-Unis. En septembre 1962, des batteries de missiles soviétiques sont installées : mais, dès le mois suivant, les missiles sont découverts par un avion espion et Kennedy exige leur démantèlement. La crise des missiles cause dans les relations internationales une tension extrême et fait craindre une guerre nucléaire. Castro va jusqu’à proposer à Khrouchtchev d’utiliser l’arme nucléaire contre les États-Unis en cas d’attaque sur Cuba. Des négociations américano-soviétiques, dont Castro est tenu à l’écart à son grand dépit, aboutissent finalement au démantèlement des missiles en échange de la promesse, de la part des États-Unis, de ne plus essayer d’envahir Cuba723,724. La CIA tente ensuite à plusieurs reprises de faire assassiner Fidel Castro ; ce dernier affirme plus tard avoir échappé, au fil des ans, à 600 complots contre sa personne728.

                      Politiques intérieure et extérieure du régime castriste
                      Le gouvernement cubain accélère la collectivisation de l’économie, lançant une série de nationalisations et une seconde réforme agraire en 1963. Mais le développement industriel et agricole à marche forcée débouche bientôt sur des résultats catastrophiques, la situation économique de l’île étant aggravée par l’embargo américain sans que celui-ci soit l’unique facteur. En 1963, sur les conseils de l’URSS, Cuba réoriente son économie vers la production de sucre. Che Guevara se trouve bientôt supplanté par des technocrates soutenus par l’Union soviétique. Abandonnant ses responsabilités gouvernementales, il décide de consacrer son énergie à l’exportation du modèle révolutionnaire, entamant une évolution intellectuelle qui l’amène à s’éloigner du stalinisme723,729.

                      Sur le plan international, le régime castriste se distingue par une politique étrangère « surdimensionnée » par rapport aux dimensions de son pays, prônant l’exportation de la révolution selon une ligne fortement tiers-mondiste. Cuba exprime sa « solidarité prolétarienne » avec les luttes indépendantistes dans le tiers-monde et soutient les mouvements de guérilla latino-américains. En janvier 1966, la Conférence tricontinentale organisée à La Havane est le point de départ d’une action idéologique et militaire qui fait de Cuba le « centre mondial de l’anti-impérialisme », lui conférant un grand rayonnement en Amérique latine. En juillet 1967, le pays accueille la conférence de l’Organisation Latino-Américaine de Solidarité, qui tente de fédérer les implantations de focos révolutionnaires théorisés par Guevara. Ce dernier est cependant tué trois mois plus tard, ce qui marque la fin d’une époque. À partir de 1968, Castro adopte une politique étrangère moins aventuriste, suivant en cela les conseils de l’URSS : la construction d’une « économie socialiste » est désormais présentée par le régime cubain comme la principale priorité. La même année, Cuba approuve l’écrasement du printemps de Prague, soulignant son alignement sur l’« orthodoxie » soviétique. Le pays joue un jeu de balancier entre son alliance étroite avec le bloc de l’Est et son appartenance au Mouvement des non-alignés, et en tire un profit politique sur les deux tableaux730,731.

                      Cuba demeure très dépendante sur le plan économique. Sa politique dans ce domaine doit emprunter une série de virages, notamment après l’échec de la récolte de canne à sucre de 1970, dont Fidel Castro espérait des records et qui souligne au contraire l’incapacité du pays à sortir de la sujétion économique soviétique. En 1972, le pays intègre le Conseil d’assistance économique mutuelle, devenant le fournisseur officiel en sucre du bloc de l’Est. Massivement aidée par l’URSS, Cuba accumule progressivement une très forte dette extérieure732. Sur le plan social, le gouvernement cubain amène de réelles avancées, développant notamment un système de santé très performant, qui aboutit à réduire considérablement la mortalité infantile et à augmenter l’espérance de vie : le système de santé, qui constitue l’une des priorités du régime, a pour vocation d’être accessible à toute la population mais pèse dès lors lourdement sur le budget limité du pays. Avant la révolution, Cuba possédait déjà un taux d’alphabétisation très satisfaisant selon les critères latino-américains, mais les efforts du gouvernement castriste en matière d’éducation permettent d’importants progrès, réduisant notamment les inégalités dans ce domaine entre les villes et les zones rurales. Globalement, le régime castriste réduit les inégalités de niveau de vie au sein de la population cubaine : les problèmes économiques de l’île aboutissent néanmoins à des conditions de vie relativement médiocres pour l’ensemble des citoyens733.

                      Bâtiment du comité central du Parti communiste de Cuba.
                      Cuba met progressivement en place ses institutions : la loi fondamentale de 1976 définit le pays comme un « État socialiste d’ouvriers et de paysans » dont « la force dirigeante supérieure » est le Parti communiste de Cuba dirigé par Fidel et Raúl Castro, respectivement premier et second secrétaires. L’encadrement est complété par les organes de la « démocratie prolétarienne », soit un ensemble d’organisations professionnelles et sociales, de syndicats et d’organisations de masse, dont les Comités de défense de la révolution qui surveillent la population. L’armée, fortement développée, est organisée à la mode soviétique, la milice venant s’ajouter au dispositif de défense. Les libertés fondamentales, affirmées par le régime, sont fortement limitées par un ensemble de lois répressives, dont en 1978 une loi dite de « dangerosité » ou de « prédélinquance » qui aboutit à la répression des « asociaux » comme les homosexuels ou les « hippies ». Les compagnons de route de Fidel Castro rétifs au virage marxiste tombent en disgrâce et sont souvent emprisonnés. La constitution de 1976 introduit un modèle électoral grâce auquel, selon le système du « pouvoir populaire », la population choisit ses représentants municipaux, lesquels élisent ensuite les délégués aux échelons supérieurs. Les candidatures sont néanmoins sévèrement encadrées, les candidats étant proposés « sur la base de leurs qualités et de leurs mérites » : le Parti communiste, qui n’a officiellement pas le droit de présenter lui-même de candidats, domine de manière écrasante toutes les instances727. Le refus du pluralisme par les frères Castro et leur entourage, ainsi que les pratiques policières de surveillance de la population, débouchent sur une absence de libertés politiques et intellectuelles à Cuba733.

                      Dans les années 1970, Castro envoie de nombreux coopérants civils et militaires dans divers pays d’Afrique. Sa politique africaine prend un tour spectaculaire lorsque Cuba prend part militairement à la guerre civile angolaise en soutenant le MPLA et la république populaire d’Angola contre l’UNITA, elle-même soutenue par l’Afrique du Sud730,734. Fidel Castro atteint en septembre 1979 le sommet de son rayonnement international lors de son élection à la présidence du Mouvement des non-alignés. Le dirigeant cubain ambitionne de donner à ce poste une nouvelle dimension, en se faisant le porte-voix des aspirations du tiers-monde et en transformant cette organisation internationale en un nouvel axe anti-américain et pro-soviétique. Mais, quelques mois après son élection, la position de Castro est considérablement affaiblie par l’invasion soviétique de l’Afghanistan : forcé de prendre position alors que l’URSS attaque un pays non-aligné, Castro choisit finalement de soutenir les Soviétiques, ce qui lui ôte une large parte de son crédit auprès des non-alignés et de l’opinion internationale. Durant ses trois ans de mandat à la tête du Mouvement des non-alignés, Castro est dès lors dans l’incapacité de concrétiser ses ambitions diplomatiques735.

                      Chine sous Mao et après-Mao
                      « Cent fleurs »
                      Article connexe : Campagne des Cent fleurs.

                      Mao Zedong visitant le mausolée de Sun Yat-sen en 1953.
                      Sur le plan intérieur, au moment de la déstalinisation, le Parti communiste chinois adopte en 1956 un mode de fonctionnement plus collégial : le rôle personnel de Mao est moins souligné par la propagande et la pensée Mao Zedong disparaît temporairement des statuts officiels. La direction du PCC est maintenue pour l’essentiel, mais Deng Xiaoping est promu au rang de secrétaire général du Parti, Mao en demeurant le président605. Le contrôle policier de la population demeure rigide et le laogai, un système de camps de détention comparable au goulag soviétique, est créé : selon des estimations très approximatives, plusieurs dizaines de millions de prisonniers y auraient transité au fil des décennies736. Le PCC renforce son contrôle sur l’économie du pays en accélérant la collectivisation agricole, puis la socialisation de l’économie urbaine. Mais la consigne de « libération des forces productives », qui pousse les travailleurs chinois à une logique productiviste intensive, aboutit à un échec économique. Le malaise social et politique s’accroît face aux consignes du Parti737.

                      Au VIIIe congrès du PCC en septembre 1956, Mao prend acte des difficultés au sein du Parti, dont les effectifs ont explosé depuis plusieurs années. En février 1957, il décrète, pour « combler le fossé » qui sépare le parti des masses, une « campagne de rectification » et encourage dans ce but la critique sur l’action du Parti ; cette campagne, symbolisée par la déclaration de Mao « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent ! », débouche, après une période de réticences, sur un flot de critiques, notamment dans les milieux intellectuels et étudiants urbains, contre les politiques suivies par le Parti communiste chinois. Le PCC se sent finalement obligé de réprimer les contestations et déclenche à l’été 1957 une « campagne anti-droitiste » pour purger les libéraux. Après l’échec de cette tentative de « libéralisation contrôlée », la lutte contre les « droitistes » devient l’une des priorités de Mao, qui place désormais son discours sous le signe de l’« anti-révisionnisme »738,605.

                      Grand Bond en avant
                      Articles connexes : Grand Bond en avant et Grande famine en Chine.
                      À compter de 1958, la politique chinoise tout entière est rythmée par les élans et les échecs du maoïsme. Après sa « victoire » de 1957 sur les « droitistes » et la reprise en main des villes frondeuses, Mao souhaite promouvoir la « voie chinoise au socialisme », ce qui implique de développer, en recherchant l’autosuffisance du pays, un modèle spécifiquement chinois différent du modèle soviétique jugé trop rigide. Suivant le mot d’ordre « compter sur ses propres forces », la Chine doit, dans l’optique de Mao, rattraper son retard économique à marche forcée en mobilisant toute la population dans le cadre d’un effort productiviste et d’une collectivisation accrue. Dans un contexte de propagande intense et de grande ferveur idéologique, des objectifs irréalistes sont fixés. 740000 coopératives agricoles fusionnent en 24000 communes populaires et, à la fin de l’année, regroupent l’ensemble des paysans chinois. La socialisation de toutes les activités — les paysans mangent tous dans des cantines collectives — est menée dans une atmosphère de campagne militaire : le « Grand Bond en avant » souhaité par Mao est censé « faire jaillir les énergies populaires ». Des petits hauts fourneaux ruraux sont notamment construits, censés incarner l’industrialisation des campagnes ; les objectifs imposés aux villes et à l’industrie urbaine, tout aussi irréalistes, imposent une concentration des ressources. Le Grand Bond en avant, projet ultra-volontariste, est en grande partie improvisé sans que l’appareil technique et de planification puisse suivre. Dès la fin 1958, la situation économique et alimentaire dans les campagnes, où l’agriculture est désorganisée, est devenue préoccupante : Mao choisit alors une attitude de retraite, nouvelle pour lui, afin d’éviter de donner prise à ses ennemis au sein du Parti. En avril 1959, il laisse à Liu Shaoqi le poste de président de la République afin de se retirer, selon ses termes, en « seconde ligne ». Liu, considéré comme un homme pondéré et rigoureux, souhaite la modération du Grand Bond en avant et non son arrêt total ; Mao, quant à lui, conserve le poste de président du Parti communiste chinois. En juillet 1959, le maréchal Peng Dehuai, qui a pris conscience de la situation des campagnes lors d’un voyage dans son Hunan natal, critique vivement le Grand Bond en avant. Indirectement visé, Mao réagit avec violence : il parvient à rallier les autres dirigeants à sa cause et à faire destituer Peng Dehuai et ses proches, puis relance le Grand Bond, transformant une politique dangereuse en véritable catastrophe. Les transports ruraux sont désorganisés et l’équipement agricole négligé. Sécheresses et inondations aggravent encore, en 1959-1960, la situation de l’agriculture chinoise, dans un contexte de désorganisation totale et de chiffres officiels aussi triomphalistes que fantaisistes : une terrible famine sévit en Chine et l’appareil industriel du pays se délite. Le gouvernement chinois doit, à l’automne 1960, opérer dans l’urgence un revirement complet de sa politique. Alors qu’un rationnement sévère est imposé dans les villes, la Chine connaît, dans ses zones rurales, l’une des pires famines de son histoire. Les morts se comptent par millions, les estimations allant de 14 à 43 millions de victimes739,605,740,741.

                      Révolution culturelle
                      Article connexe : Révolution culturelle.

                      Édition en langue française du Petit Livre rouge.
                      Dans les années 1960, la Chine est plus isolée que jamais sur le plan international après la rupture sino-soviétique : si les partis nord-coréens et nord-vietnamiens s’efforcent de maintenir de bonnes relations avec l’URSS et la Chine, le seul véritable soutien étatique du régime de Mao est la république populaire d’Albanie, pays éloigné et de dimensions modestes. Un conflit avec l’Inde à propos de territoires frontaliers entraîne une brève guerre entre les deux pays, privant la Chine de son principal allié en Asie. Si la république populaire de Chine influence divers groupes maoïstes en Asie, en Afrique, en Amérique latine et dans une moindre mesure en Europe, aucun effort n’est fait pour créer une internationale maoïste742. Zhou Enlai entretient des contacts diplomatiques en Asie et en Afrique — notamment avec le Mali, la Guinée et le Ghana — ainsi qu’avec les pays asiatiques où les partis communistes participent au gouvernement (Indonésie) ou le monopolisent (Nord Viêt Nam, Corée du Nord) : se posant en champion des peuples opprimés du tiers-monde, la Chine tente de disputer la place à l’URSS mais, si elle remporte des succès diplomatiques entre 1963 et 1965, ne parvient pas à susciter autour d’elle de « front uni » cohérent743.

                      Après le désastre du Grand Bond en avant — dont l’étendue demeure cachée durant des décennies — la Chine suit sur le plan intérieur une politique de « réajustement économique ». Liu Shaoqi, Deng Xiaoping et l’économiste Chen Yun mettent en œuvre à partir de 1961-1962 une politique plus modérée : l’essentiel de l’activité est ramené vers les coopératives d’avant 1958 et les lopins de terre familiaux reprennent de l’importance. Le niveau de production de 1957 est retrouvé en 1965. Les intellectuels bénéficient de plus de liberté et le contrôle de la population s’assouplit. Des intellectuels se permettent de publier des satires déguisées du régime, avec le soutien de certains cadres du Parti comme le maire de Pékin Peng Zhen. Mao Zedong, relativement mis à l’écart, décide bientôt de repartir à l’offensive, sa cible étant désormais le Parti communiste chinois lui-même, son appareil et surtout ses cadres qui s’opposent à ses orientations sans le faire ouvertement742. À l’automne 1962, Mao pose le principe que les classes et la lutte des classes subsistent à l’intérieur du socialisme, et désigne comme ennemi le « révisionnisme chinois ». Le Parti adopte le principe d’un « mouvement d’éducation socialiste » dans les campagnes et d’élimination des « pratiques capitalistes » réapparues depuis 1960 ; une proportion de cadres du Parti à punir (environ 3 %) est fixée. Le mouvement est d’abord modéré mais, en 1964, Mao en appelle à une « guerre d’extermination » contre les « bourgeois » au sein de la bureaucratie du Parti. Des « meetings de lutte » sont organisés dans les campagnes, où des cadres du Parti sont publiquement humiliés et contraints de faire leur autocritique. Dans le même temps, la Chine continue de mener une politique économique et sociale modérée. Mao est pour sa part préoccupé par la mobilisation insuffisante de la population : le dirigeant chinois considère que son pays évolue vers le « révisionnisme » et qu’il convient de corriger cette tendance744.

                      La « grande révolution culturelle prolétarienne », lancée par Mao à partir de 1966, résulte de la rencontre des ambitions du dirigeant chinois avec les conséquences de la crise sociale en milieu urbain. L’encadrement étroit des populations et la lourdeur bureaucratique de la gestion du pays freinent le processus d’ascension sociale en Chine, tandis que l’élite du PCC tend désormais à se reproduire elle-même. La jeunesse, notamment étudiante et ouvrière, est particulièrement insatisfaite de cette situation : Mao trouve dans ces frustrations l’outil de son action contre le Parti. Le dirigeant chinois prend soin entretemps d’entretenir sa propagande en faisant publier le « Petit Livre rouge », un recueil de ses citations bientôt diffusé à des centaines de millions d’exemplaires745.

                      Portrait géant de Mao sur la place Tian’anmen.
                      S’étant assuré de l’appui du chef de l’armée Lin Biao, ainsi que des chefs de l’appareil de sécurité comme Kang Sheng, Mao passe à l’offensive. Entre la fin 1965 et le début 1966, des violentes attaques sont lancées contre des intellectuels, afin d’atteindre leur protecteur, Peng Zhen : ce dernier est démis de ses fonctions au printemps 1966. Les partisans de Mao s’en prennent à la « ligne noire anti-Parti et antisocialiste ». En août, Mao fait adopter par le Comité central la décision sur le déclenchement de la révolution culturelle, qui vise à « combattre et écraser ceux qui détiennent des postes de direction mais qui se sont engagés dans la voie capitaliste » ; il entreprend ensuite d’évincer Liu Shaoqi et Deng Xiaoping. Des milliers de jeunes Chinois sont embrigadés pour constituer les gardes rouges, que l’armée soutient et encadre : au cours des manifestations des gardes rouges, des « intellectuels droitiers » sont publiquement humiliés, ainsi que des responsables locaux du Parti. L’agitation des gardes rouges semble avoir dépassé les attentes de Mao, qui poursuit quant à lui son entreprise de démantèlement des appareils du Parti, la révolution culturelle étant pour lui une méthode d’épuration du régime. Mais, face au désordre croissant qui finit par menacer la survie du régime lui-même, Mao décide de mettre le mouvement sous tutelle militaire, l’aile la plus radicale étant contrainte de se soumettre à l’Armée populaire de libération. Jiang Qing, l’épouse de Mao, régente la culture chinoise durant la période, tandis que Lin Biao fait figure de grand bénéficiaire politique de la révolution culturelle ; dans ce contexte de désordre, Zhou Enlai doit assumer la charge globale de toutes les affaires de l’État. Les groupes de gardes rouges, devenus de plus en plus indépendants, sont démantelés et les « jeunes éduqués » sont massivement envoyés dans les régions rurales. La révolution culturelle constitue, par sa violence et son fanatisme, un traumatisme durable pour la société chinoise. En 1969, au IXe congrès du PCC, le « Grand Timonier » Mao Zedong triomphe et voit sa pensée réintroduite dans les statuts du Parti. Destitué, Liu Shaoqi meurt en prison ; Peng Dehuai est également incarcéré. Lin Biao apparaît comme le successeur potentiel de Mao mais semble avoir fait preuve de trop d’impatience, suscitant l’irritation de ce dernier : dès 1970, il tombe en disgrâce et, l’année suivante, meurt dans un accident d’avion, dans des circonstances obscures. La fin de Lin Biao et de la tutelle militaire met un terme définitif à la révolution culturelle, déjà officiellement terminée depuis 1969, et fait revenir sur le devant de la scène l’appareil du Parti communiste chinois, dont le rôle dirigeant est à nouveau mis en avant742,746,605.

                      De la fin de la période maoïste à l’ère Deng Xiaoping
                      Article connexe : Quatre modernisations.
                      Vieillissant et de moins en moins actif, Mao se contente de tenir l’équilibre entre ses partisans, regroupés autour de son épouse Jiang Qing, et les cadres plus modérés dirigés par Zhou Enlai et Deng Xiaoping, ce dernier revenant sur le devant de la scène en 1973. Peu à peu, la balance penche en faveur des partisans de la reconstruction de l’appareil sous sa forme classique. Sur le plan international, la révolution culturelle a isolé la république populaire de Chine comme jamais auparavant ; les relations avec l’URSS demeurent très mauvaises et dégénèrent même en affrontements frontaliers en 1969. Zhou Enlai mène alors — via un processus connu sous le nom de « diplomatie du ping-pong » — une politique d’ouverture en direction des États-Unis, qui se saisissent de l’occasion : la république populaire de Chine sort de son isolement diplomatique et, en 1971, récupère le siège de la Chine à l’ONU au détriment de Taïwan. En 1972, la visite du président américain Richard Nixon scelle de manière spectaculaire le rapprochement sino-américain742. La ligne de Lin Biao est officiellement condamnée après 1973, le Parti communiste chinois étant à partir de 1974-1975 le théâtre d’une lutte d’influence entre les radicaux et les modérés, conduits par Deng Xiaoping. La Chine se remet lentement de la révolution culturelle, le climat politique et social suscitant mécontentements et dissidences747.

                      Deng Xiaoping et le président américain Jimmy Carter, en 1979.
                      L’affaiblissement physique de Mao Zedong et de Zhou Enlai, tous deux malades, renforce les antagonismes au sein du Parti. Zhou Enlai meurt en janvier 1976 : les hommages qui lui sont rendus sont l’occasion de troubles, notamment à Pékin, la population laissant éclater son mécontentement. Hua Guofeng lui succède, sa nomination semblant marquer une victoire des radicaux face à la ligne modérée de Deng Xiaoping ; les radicaux sont en fait très affaiblis, les évènements de Pékin ayant montré leur impopularité. Mao meurt le 9 septembre de la même année ; Hua Guofeng, qui lui succède à la présidence du Parti, se range aux côtés des centristes pour éviter d’être évincé : il fait arrêter en octobre la « Bande des Quatre » qui dirigeait les radicaux (la veuve de Mao Jiang Qing, Zhang Chunqiao, Yao Wenyuan et Wang Hongwen) ainsi que leurs principaux partisans. La liberté d’expression reçoit de relatifs encouragements : un « mur de la démocratie » est installé fin 1978 au centre de Pékin pour que la population puisse y afficher ses doléances sous forme de dazibaos (affichettes manuscrites) ; il est finalement retiré au bout d’un an. Deng Xiaoping, qui occupe le poste de vice-premier ministre, s’affirme après la chute de la Bande des Quatre comme le leader des réformateurs du PCC ; sa mouvance « modérée » s’emploie à maintenir le régime en dissociant de la dernière période maoïste l’ensemble des réalisations de la république populaire, évacuant au passage des épisodes gênants comme le Grand Bond en avant748.

                      Deng Xiaoping évince progressivement Hua Guofeng de tous ses postes officiels, le remplaçant en 1981 à la tête de la Commission militaire centrale ; il impose sa ligne au début des années 1980, s’employant à proposer une synthèse idéologique qui élimine les éléments les plus radicaux de la pensée maoïste. Une nouvelle constitution est adoptée en 1982. Deng s’emploie à stabiliser l’économie chinoise et à accentuer la politique d’alliance avec l’Occident, plaidant pour une introduction de mécanismes de marché dans l’économie chinoise, afin de passer à une « économie socialiste de marché »749.

                      Tout en continuant à se référer officiellement au marxisme-léninisme et à la pensée Mao Zedong750, le communisme chinois est progressivement vidé de sa substance idéologique, subsistant essentiellement sous la forme d’une pratique politique autoritaire751.

                      Guerres et basculements politiques en Asie du Sud-Est
                      Conflits au Viêt Nam et au Laos
                      Articles connexes : Guerre du Viêt Nam et Guerre civile laotienne.

                      Combattant du Front national de libération du Sud Viêt Nam (Việt Cộng).

                      Bombardement américain durant la guerre du Viêt Nam.
                      En Asie du Sud-Est, les États-Unis poursuivent une politique d’endiguement du communisme, afin d’éviter un basculement de l’ensemble de la région suivant la logique de la théorie des dominos. Dans la péninsule indochinoise, la guerre d’Indochine a laissé, dans les années 1950, l’ancienne Indochine française dans un état propice aux tensions politiques. Deux États autoritaires, la république démocratique du Viêt Nam (Nord Viêt Nam) communiste et le république du Viêt Nam (Sud Viêt Nam), se partagent le territoire vietnamien. Le Royaume du Laos connaît une situation politique complexe : le Pathet Lao de Souphanouvong et Kaysone Phomvihane, dirigé secrètement par le Parti du peuple lao communiste, cohabite difficilement avec la droite pro-américaine et les neutralistes de Souvanna Phouma (demi-frère de Souphanouvong). Norodom Sihanouk s’efforce de préserver la neutralité du royaume du Cambodge mais sa volonté d’échapper à l’influence américaine le conduit à se rapprocher des pays communistes, nouant des relations amicales avec la république populaire de Chine. Pactiser avec les communistes à l’extérieur permet à Sihanouk de se préserver sur le plan intérieur des communistes cambodgiens — surnommés Khmers rouges — qu’il peut réprimer à son aise. Irrités de l’attitude des Nord-vietnamiens à leur égard, les communistes cambodgiens se rapprochent politiquement de la Chine : leur chef, Saloth Sâr, réorganise le Parti clandestin, qu’il rebaptise secrètement Parti communiste du Kampuchéa (dit également Angkar, soit organisation). Les États-Unis apportent un soutien financier massif au régime de Ngô Đình Diệm au Sud Viêt Nam mais tentent en vain de lui faire amender ses pratiques autoritaires. Le régime sudiste réprime lourdement les partisans du Nord Viêt Nam qui entretiennent des foyers de guérilla sur son sol. Malgré le maintien au Sud d’une petite force communiste clandestine, en violation des accords de Genève, le Nord Viêt Nam privilégie jusqu’en 1961 l’action politique et non militaire et crée un « Front de la patrie » destiné à œuvrer à la réunification, jouant habilement de l’impopularité croissante de Diệm. Face à l’intensification de la répression au Sud, le Front national de libération du Sud Viêt Nam (FNL, surnommé par ses adversaires Việt Cộng, soit communistes vietnamiens), est fondé en décembre 1960, et appelle à la lutte contre le régime de Diệm et contre l’impérialisme américain. L’organisation, qui se veut avant tout un mouvement patriotique et anti-impérialiste, est entièrement dirigée par des natifs du Sud, dont aucun n’est ouvertement communiste : cependant, le Parti des travailleurs du Viêt Nam nord-vietnamien en inspire directement la politique752.

                      Au Laos, la situation politique est également explosive et dégénère en conflit ouvert entre la droite, les neutralistes et le Pathet Lao. Préoccupés par l’évolution du contexte en Asie du Sud-Est, les États-Unis décident de s’impliquer davantage. Le nouveau président Kennedy augmente en 1961 le nombre de conseillers militaires américains pour aider à la contre-insurrection. Le peu de résultats obtenus et la crise politique au Sud Viêt Nam font craindre un passage de Diệm au neutralisme : des généraux sud-vietnamiens organisent alors, avec la bénédiction de la CIA, un putsch contre le président, qui est tué le 1er novembre 1963. Au Cambodge, Norodom Sihanouk rompt avec les États-Unis, se rapproche davantage des pays communistes et lance un programme de nationalisations qu’il baptise du nom de « socialisme royal ». Le nouveau président américain, Lyndon B. Johnson, qui succède à Kennedy, intensifie la présence militaire américaine dans la péninsule indochinoise, élargissant le théâtre de guerre au Laos. La piste Hô Chi Minh, voie de communication passant le territoire laotien avec l’aide du Pathet Lao et par le territoire cambodgien avec l’autorisation de Sihanouk qui espère préserver sa neutralité dans le conflit, permet au Nord Viêt Nam de ravitailler le Viêt Cong. En janvier 1964, la guerre du Viêt Nam est réellement lancée avec l’implication accrue des Américains : les États-Unis souhaitent faire de l’endiguement du communisme au Viêt Nam un exemple pour la région, alors que le rapprochement entre l’Indonésie et la république populaire de Chine contribue à leur faire craindre un basculement de l’Asie du Sud-Est dans le camp communiste. L’incident du golfe du Tonkin, accrochage mineur auquel les États-Unis prêtent une importance exagérée, donne à Johnson l’occasion de faire adopter, en août 1964, une résolution qui lui permet d’augmenter massivement l’engagement militaire de son pays en Asie du Sud-Est753.

                      Massacre des communistes en Indonésie

                      Dipa Nusantara Aidit, chef du Parti communiste indonésien, tué en novembre 1965.
                      Article connexe : Massacres de 1965 en Indonésie.
                      En Indonésie, dans les années 1960, le Parti communiste indonésien (PKI), allié au président Soekarno et proche de la Chine de Mao, étend son influence dans les milieux politiques et militaires. En 1961, Soekarno théorise une ligne politique fondée sur l’alliance du nationalisme, de la religion et du communisme, et baptisée Nasakom. Trois cadres du PKI sont nommés ministres. En 1964-1965, le président indonésien, dont la ligne « anti-impérialiste » est de plus en plus marquée, s’emploie à déstabiliser la Malaisie voisine, soutenue par les Occidentaux : début 1965, il quitte l’ONU pour protester contre l’entrée de la Malaisie au Conseil de sécurité, puis annonce la création d’une organisation des « Nouvelles forces montantes », qui réunirait l’Indonésie, la Chine, le Nord Viêt Nam, la Corée du Nord et le Cambodge. La politique de Soekarno, dans le contexte de la guerre du Viêt Nam, inquiète fortement les Américains. En outre, dans la perspective de la succession de Soekarno, dont la santé est déclinante, le PKI apparaît susceptible de s’emparer du pouvoir, ce qui entraîne des tensions croissantes avec la droite indonésienne, puissante au sein de l’armée de terre. Les communistes s’efforcent d’accroître leur influence au sein des forces armées et font pression pour obtenir l’application de la loi de réforme agraire et la redistribution des terres ; ils multiplient les démonstrations de force, notamment les manifestations antireligieuses, ce qui entraine de graves heurts avec les organisations musulmanes754,755.

                      Craignant un coup d’État de droite, des militaires proches du PKI tentent de réaliser, le 30 septembre 1965, leur propre coup d’État préventif, qui échoue très rapidement. Les chefs de l’armée et de la droite indonésiennes décident alors de saisir l’occasion pour en finir avec les communistes, sans leur laisser de possibilité de renaître de leurs cendres comme cela avait été le cas après l’affaire de Madiun. Le général Soeharto prend la tête de la contre-insurrection, avec l’aide des groupes musulmans conservateurs et l’approbation, voire le soutien actif, de la CIA. Alors que Soekarno est réduit à un rôle de façade, Soeharto obtient les pleins pouvoirs et une répression anticommuniste particulièrement sanglante se déroule dans tout le pays : environ 700 000 personnes sont incarcérées et plusieurs centaines de milliers de communistes ou supposés tels sont massacrés en quelques mois, certaines estimations, sans doute exagérées, allant jusqu’à un million de victimes. Le Parti communiste indonésien est totalement anéanti ; ses principaux dirigeants sont tués et ses cadres emprisonnés sont exécutés les uns après les autres634,756,754,755,757. Le risque de voir se constituer un « axe » entre l’Indonésie et la Chine est écarté, réduisant l’intérêt géostratégique du conflit vietnamien au moment même où la politique américaine au Viêt Nam entre dans une phase d’escalade758. L’éradication du communisme indonésien a notamment comme conséquence de pousser la Chine et l’URSS à se désengager temporairement du tiers-monde. La Chine entre à l’époque dans la période de la révolution culturelle qui l’occupe trop sur le plan intérieur ; l’URSS, quant à elle, est poussée par cet échec à repenser la stratégie, jusque-là favorisée par Khrouchtchev, qui consistait à soutenir des fronts communs entre les partis communistes du tiers-monde et les forces progressistes locales23.

                      Victoires communistes dans la péninsule indochinoise
                      Articles connexes : Offensive du Tết, Guerre civile cambodgienne (1967-1975), Campagne Hô-Chi-Minh et Chute de Saïgon.

                      Tank nord-vietnamien conservé dans les jardins du palais de la réunification à Hô-Chi-Minh-Ville.
                      Surclassés sur le strict plan militaire — bien que par ailleurs sous-estimés par les Américains — le Front national de libération du Sud Viêt Nam et l’Armée populaire vietnamienne misent sur une guerre d’usure. Les bombardements intensifs sur le Nord Viêt Nam et le déploiement des troupes américaines au sol ne parviennent pas à éviter l’enlisement du conflit. Au cours des années 1960, la guerre du Viêt Nam, qui ravage le pays, suscite une contestation grandissante dans le monde et dans l’opinion américaine elle-même. Les communistes vietnamiens apparaissent, aux yeux d’une partie de l’opinion mondiale, comme les héros d’une lutte contre l’impérialisme américain ; cela contribue, comme la figure « romantique » de Che Guevara à la même époque, à conférer à l’idéologie communiste, associée au tiers-mondisme, une nouvelle capacité de séduction. Le conflit vietnamien inspire en outre d’autres guérillas d’origine rurale, comme les naxalites en Inde759. En Asie du Sud-Est même, le conflit vietnamien déborde de plus en plus sur les pays voisins. En 1967, au Cambodge, les Khmers rouges lancent une insurrection, d’ampleur encore limitée, contre Sihanouk ; au Laos, le Pathet lao, soutenu par le Nord Viêt Nam, poursuit son combat contre la monarchie760,761. En Thaïlande, le Parti communiste thaïlandais, soutenu par la Chine, mène par ailleurs à partir de 1965 sa propre guérilla en s’appuyant sur les revendications des minorités ethniques ; il reçoit l’appui de communistes malaisiens réfugiés sur le territoire thaïlandais après la défaite de leur soulèvement. Les actions menées par les communistes, notamment à la frontière entre la Malaisie et la Thaïlande, poussent le gouvernement thaïlandais à décréter la loi martiale en 1971 ; contrairement à ce qui se passe au Sud Viêt Nam, au Laos et au Cambodge, l’insurrection thaïlandaise ne parvient cependant pas à menacer durablement le pouvoir en place762.

                      En 1968, l’offensive du Tết au Sud Viêt Nam surprend les Américains, dont le commandement militaire apparaît dépassé : si le FNL n’obtient, tout bien considéré, que des résultats mitigés et voit ses effectifs militaires décimés, l’ampleur de l’attaque contribue à susciter l’inquiétude des États-Unis quant à la possibilité de terminer rapidement la guerre. Très affaibli par les pertes subies lors de l’offensive, le FNL est désormais davantage subordonné à l’Armée populaire vietnamienne. Au Nord Viêt Nam, Hô Chi Minh, âgé et malade, est progressivement marginalisé par l’appareil politique, le nouvel homme fort du régime étant le secrétaire général du Parti Lê Duẩn ; le fondateur de la république démocratique du Viêt Nam et du Parti communiste vietnamien meurt en 1969 avant la fin du conflit. La dégradation de la situation au Viêt Nam contribue à la décision de Lyndon B. Johnson de ne pas se représenter à la présidence des États-Unis ; son successeur, Richard Nixon, souhaite mettre un terme au conflit indochinois mais veut avoir un avantage militaire dans la perspective d’éventuelles négociations de paix. Les territoires laotien, puis cambodgien, sont massivement bombardés par les Américains pour tenter de couper la piste Hô Chi Minh et détruire les bases communistes. Norodom Sihanouk voit ses efforts pour préserver la neutralité du Cambodge réduits à néant : du fait notamment de l’extension de l’insurrection, il est renversé par un coup d’État du général Lon Nol, avec l’approbation des États-Unis. Les troupes américaines réalisent ensuite une intervention au Cambodge pour soutenir le régime instable de Lon Nol. Au Laos, où les Américains ne peuvent intervenir au sol, c’est l’armée sud-vietnamienne qui est dépêchée ; elle est cependant mise en déroute par les communistes. Loin de ramener le calme, le renversement de Sihanouk contribue à intensifier la rébellion et à faire plonger le Cambodge dans le chaos : les bombardements américains, très meurtriers, poussent eux aussi de nombreux Cambodgiens à rejoindre les Khmers rouges. Sihanouk, exilé à Pékin, forme sur le conseil des Chinois un front uni avec les Khmers rouges, sans avoir de réelle connaissance des événements sur le terrain ni de ses nouveaux alliés763,764.

                      Des négociations laborieuses, menées par l’Américain Henry Kissinger, aboutissent finalement en janvier 1973 à la signature des accords de paix de Paris, qui prévoient le retrait des troupes américaines du Viêt Nam. Au Cambodge, les Khmers rouges, soutenus par la Chine, mènent une « guerre populaire » sur le modèle chinois : ils refusent de participer aux pourparlers de paix, suscitant l’irritation des Nord-Vietnamiens qui cessent de les soutenir, mais perdent par là-même leurs moyens de pression sur eux. Au Laos, le Pathet Lao bénéficie de la situation : un cessez-le-feu est conclu, mettant un terme à la guerre civile laotienne, et un cabinet d’union nationale est formé en avril 1974765,760.

                      La fin de l’engagement direct des Américains au Viêt Nam est suivi d’un basculement politique dans la péninsule indochinoise : au printemps 1975, Viêt Nam, Cambodge et Laos deviennent des régimes communistes. Les Khmers rouges prennent la capitale cambodgienne Phnom Penh en avril, réussissant à battre de vitesse les Nord-Vietnamiens qui, de leur côté, repassent à l’offensive contre le Sud Viêt Nam et prennent Saïgon. En 1976, le gouvernement révolutionnaire provisoire du FNL et le Nord Viêt Nam fusionnent : le Viêt Nam est réunifié sous le nom de république socialiste du Viêt Nam tandis que le Parti des travailleurs du Viêt Nam, rebaptisé Parti communiste vietnamien, reste parti unique. Au Laos, le Pathet Lao, mettant notamment à profit la maladie du premier ministre neutraliste Souvanna Phouma, réalise un putsch : le Parti révolutionnaire du peuple lao, qui apparaît désormais au grand jour, prend le pouvoir et la monarchie est abolie. Souphanouvong devient président et Kaysone Phomvihane chef du gouvernement765,760.

                      Dans les années qui suivent, plusieurs centaines de milliers de boat-people fuient le Viêt Nam par voie maritime766. Au Laos, devenu République démocratique populaire lao, la proportion de réfugiés est plus importante du fait d’une plus grande facilité à gagner le territoire thaïlandais. La prise de pouvoir par les communistes provoque la fuite à l’étranger, en quelques années, d’environ 400 000 Laotiens, soit 10 % de la population767,768. Le Laos devient un satellite politique du Viêt Nam, les deux pays s’alignant sur l’URSS769 ; le Viêt Nam rejoint le CAEM (COMECON) en 1978770.

                      Massacres au Cambodge et nouveaux conflits en Asie du Sud-Est
                      Articles connexes : Crimes du régime khmer rouge, Guerre Cambodge – Viêt Nam, Guerre sino-vietnamienne et Conflit cambodgien (1978-1999).
                      Un rectangle rouge avec en son centre un temple jaune à trois dômes.
                      Drapeau du Kampuchéa démocratique, le régime des Khmers rouges.
                      Photo noir et blanc d’un homme en treillis militaire assis dans un fauteuil avec un table basse au premier plan.
                      Pol Pot en 1978.
                      La situation est nettement plus dramatique au Cambodge, rebaptisé Kampuchéa démocratique en janvier 1976. Dès leur victoire en avril 1975, les Khmers rouges mettent en place un régime particulièrement extrémiste et imposent immédiatement l’évacuation des villes. Toutes les agglomérations du pays sont vidées, dans des conditions désastreuses, au nom d’une idéologie ultra-rigoriste visant à punir les populations urbaines jugées décadentes. Les Khmers rouges gouvernent selon une logique de secret, l’identité des véritables dirigeants du pays étant inconnue : Norodom Sihanouk, revenu au pays au bout de plusieurs mois, réalise tardivement la situation mais est réduit à l’impuissance et mis en résidence surveillée. Le secrétaire de l’Angkar, Saloth Sâr alias « Pol Pot », véritable maître du pays depuis avril 1975, devient premier ministre en avril 1976764,760,771.

                      De manière très inhabituelle pour un régime communiste, le Parti au pouvoir n’a aucune activité publique et ne révèle même pas son existence : ce n’est qu’en 1977 que Pol Pot déclare publiquement, lors d’un voyage à Pékin, que l’Angkar, organe de direction des Khmers rouges, est le Parti communiste du Kampuchéa772. La population, mise au travail forcée aux champs, est soumise à un arbitraire total, où tout peut devenir prétexte à exécution. Le Kampuchéa démocratique constitue une tentative, à l’échelle du pays, de passer directement au stade du communisme intégral : les Cambodgiens n’ont plus aucun droit à la propriété privée, ni même à la vie privée. Le régime met en œuvre des persécutions ethniques et religieuses, l’incompétence de l’administration khmère rouge contribuant à provoquer une terrible famine. Alors même que des dizaines de milliers de personnes meurent de faim, la cueillette de fruits est punie de mort en tant qu’atteinte à la propriété collective764,760,773.

                      Au sein même de l’appareil du Kampuchéa démocratique, des purges sanglantes sont mises en œuvre par Pol Pot et son entourage, pour éliminer les Khmers rouges plus modérés, puis pour s’en prendre à tout cadre du régime qui serait devenu suspect pour une raison ou une autre. Entre 10 et 40 % de la population du Cambodge — aucun consensus n’existant sur les chiffres exacts — périt entre 1975 et 1979. La chute des Khmers rouges est finalement provoquée par leurs relations exécrables avec le Viêt Nam, qui tournent bientôt au conflit ouvert. Souhaitant annexer une partie du territoire vietnamien, considéré comme berceau du peuple khmer, Pol Pot ordonne des incursions au Viêt Nam, ce qui provoque la réaction du gouvernement de Hanoï : le 25 décembre 1978, l’Armée populaire vietnamienne envahit le territoire cambodgien ; les Khmers rouges sont chassés du pouvoir en moins de deux semaines764,760,771.

                      Le Cambodge devient dès lors un théâtre de la rivalité sino-soviétique en Asie du Sud-Est. En février 1979, un mois après la chute des Khmers rouges, la Chine attaque le Viêt Nam dans le but avoué de le « punir » de son attaque contre le Cambodge. Le conflit s’arrête au bout d’un mois après de lourdes pertes de part et d’autre et s’achève par le retrait des troupes chinoises. Un régime cambodgien pro-vietnamien, la république populaire du Kampuchéa, est mis sur pied, de même qu’un nouveau parti communiste, le Parti révolutionnaire du peuple du Kampuchéa : une grande partie des cadres du nouveau régime cambodgien sont d’anciens Khmers rouges qui avaient fait défection et choisi le camp vietnamien avant l’invasion. Les Khmers rouges ne désarment cependant pas et, depuis leurs bases situées à la frontière thaïlandaise, continuent de mener des attaques : la république populaire du Kampuchéa n’est pas reconnue par l’ONU, où le régime khmer rouge continue de représenter le Cambodge. Le Viêt Nam, soutenu par l’URSS, s’efforce de soutenir le régime cambodgien ami et de réduire la guérilla des Khmers rouges. Ces derniers sont eux-mêmes alliés à la Chine et aux sihanoukistes ; ils reçoivent également le soutien de la Thaïlande qui souhaite contenir l’expansionnisme vietnamien dans la région et, sur le plan diplomatique, celui des États-Unis qui suivent les mêmes objectifs. Un conflit prolongé se déroule au Cambodge : si les Khmers rouges ne sont pas en situation de vaincre militairement les Vietnamiens, la poursuite de la guérilla prend, pour le Viêt Nam, l’allure d’un bourbier774.

                      L’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en URSS change la donne dans les années 1980 : le nouveau secrétaire général du PCUS souhaite se rapprocher de la Chine et, pour ce faire, annonce aux Vietnamiens l’arrêt du soutien soviétique et leur demande de régler leurs différends avec Pékin. Des négociations, laborieuses, sont alors lancées pour parvenir à un accord de paix entre toutes les parties en présence dans le conflit au Cambodge774.

                      Dans le reste de l’Asie et dans le monde arabo-musulman
                      Mongolie

                      Drapeau de la république populaire mongole.
                      En Asie de l’Est, la république populaire mongole connaît en 1952 une transition politique après la mort de Horloogiyn Choybalsan. Yumjagiyn Tsedenbal, déjà secrétaire général du Parti révolutionnaire du peuple mongol, lui succède à la tête du gouvernement. L’industrialisation de l’économie est poursuivie et les institutions du pays sont normalisées, avec, entre les années 1960 et 1970, l’adoption d’un code civil, d’un code pénal, et l’organisation de tribunaux civils et militaires, de collèges d’avocats et des Hourals (parlements) locaux. Le gouvernement s’emploie à réformer la société mongole en luttant contre le nomadisme et en favorisant l’urbanisation373.

                      La Mongolie communiste, sortant de son isolement diplomatique, est admise en 1961 à l’ONU et noue des relations diplomatiques avec la plupart des pays du monde. Toujours très étroitement alliée avec l’URSS, la Mongolie intègre en 1962 le Conseil d’assistance économique mutuelle. Tsedenbal réalise des purges régulières dans les appareils de l’État et du Parti mais, contrairement à Choybalsan, s’abstient de faire exécuter les cadres en disgrâce373.

                      Corée du Nord
                      Articles connexes : Histoire de la Corée du Nord, Incident de la faction d’août et Juche.

                      Statue de Kim Il-sung.
                      En Corée du Nord, Kim Il-sung profite des infrastructures héritées de la colonisation japonaise pour lancer un programme d’industrialisation intensive, avec l’aide des Soviétiques. Le dirigeant nord-coréen entretient autour de lui-même un culte de la personnalité directement inspiré des modèles stalinien et maoïste, dans le cadre d’un discours de propagande mêlant références communistes et tonalité confucianistes. Durant les années 1950, la Corée du Nord connaît des tensions avec les Soviétiques, Kim Il-sung étant en désaccord avec la déstalinisation. Le dirigeant nord-coréen élimine l’opposition interne au sein du Parti du travail de Corée. S’étant assuré un contrôle total sur le régime et ayant étouffé dans l’œuf toute tentative de déstalinisation, il entreprend ensuite de réduire les références au marxisme-léninisme : avec la collaboration de divers cadres de son régime comme Hwang Jang-yop, il développe sa propre doctrine, le Juche, une idéologie nationaliste fondée sur le concept d’autosuffisance. Aucun traité de paix n’ayant été conclu à l’issue de la guerre de Corée et de la séparation du pays par la zone coréenne démilitarisée, la Corée du Nord se considère toujours comme officiellement en guerre contre la Corée du Sud et les impérialistes américains, les ennemis du pays étant dénoncés par une propagande continuelle775.

                      La société nord-coréenne est organisée de manière militarisée : la population est soumise à des contrôles stricts et considérée comme une armée de travailleurs. La Corée du Nord se distingue également par une organisation sociale strictement hiérarchisée – reproduisant les structures sociales de l’ancienne Corée, marquées par l’existence d’une aristocratie héréditaire – et sans prétentions à l’égalitarisme, la figure omniprésente du « grand leader » étant le centre indiscuté du pouvoir politique. La hiérarchisation de la société nord-coréenne va jusqu’à l’emploi, inédit dans le reste du monde communiste, de deux formes différentes du mot « camarade », l’un (tongmu) désignant les égaux et l’autre (tongji) désignant les « camarades » d’un rang supérieur776.

                      Inde
                      Article connexe : Rébellion naxalite.

                      Drapeau du Parti communiste d’Inde (marxiste).
                      En Inde, après le soulèvement tibétain de 1959 qui a ému l’opinion indienne et surtout après la guerre sino-indienne de 1962, le Parti communiste d’Inde se trouve dans une position difficile : par ailleurs, lors de la rupture sino-soviétique, deux factions, l’une « de droite » et plutôt favorable à l’URSS, l’autre « de gauche » et plutôt favorable à la Chine, s’affrontent en son sein. En mai 1964, le Parti scissionne, la gauche formant le Parti communiste d’Inde (marxiste). Les deux organisations sont bientôt opposées par une rivalité particulièrement âpre777.

                      Dans le courant des années 1960, le PCI oscille entre l’opposition frontale avec le Congrès et la coopération avec celui-ci247. Le PCI(m), de son côté, est isolé sur le plan politique ; mais la situation de ce dernier parti change quand la république populaire de Chine, alors en pleine révolution culturelle, condamne en 1967 sa dérive sur la « voie parlementaire ». La faction maoïste de stricte obédience présente au sein du Parti communiste d’Inde (marxiste) dénonce le « néo-révisionnisme » de leur parti et multiplie les actions violentes777. La bourgade de Naxalbari (Bengale-Occidental) devient en 1967 le centre d’un nouveau mouvement paysan inspiré des techniques révolutionnaires de Mao Zedong, qui apparaît lorsqu’une section locale du Parti communiste d’Inde (marxiste) lance une insurrection contre les grands propriétaires631. Les radicaux sont exclus du PCI(m) en 1968 : avec le soutien officiel de Pékin, ils fondent l’année suivante le Parti communiste d’Inde (Marxiste–Léniniste). Cette dernière tendance, connue sous le nom de naxalisme, progresse dans les zones tribales en ralliant des paysans pauvres et mène une lutte armée contre le gouvernement. Dès le début des années 1970, cependant, après l’arrestation de ses principaux dirigeants, dont son fondateur Charu Majumdar, le parti naxalite éclate : diverses scissions, comme le Centre communiste maoïste et le Groupe Guerre populaire, poursuivent l’insurrection de manière dispersée777,633,778. Malgré une sévère répression policière, la rébellion naxalite continue, par la suite, de faire chaque année plusieurs centaines de morts779.

                      Le Parti communiste d’Inde et le Parti communiste d’Inde (marxiste) s’en tiennent quant à eux à la voie parlementaire et font de la redistribution des terres agricoles l’un de leurs principaux arguments de campagne. Tout en demeurant dirigés par des intellectuels issus des hautes castes, ils bénéficient d’un électorat représentatif des différentes composantes de la population indienne. En 1971, le PCI passe un accord électoral avec le Congrès dirigé par Indira Gandhi, avec qui il demeure allié lors de l’état d’urgence de 1975. Le Parti communiste d’Inde (marxiste) dépasse alors dans les urnes le PCI historique, rapport de force qui demeure ensuite inchangé. Dans les années 1970, le PCI(m) gagne les élections dans les États du Kerala et du Bengale-Occidental. Jyoti Basu dirige le gouvernement du Bengale-Occidental de 1977 à 2000, ce qui constitue un record de longévité pour un exécutif communiste issu d’un scrutin démocratique. Bien que fonctionnant sur le plan interne selon le système strictement hiérarchisé du centralisme démocratique, le PCI comme le PCI(m) s’intègrent pleinement à la démocratie indienne247,777,633 : les communistes au pouvoir dans des États indiens répriment la rébellion naxalite animée par des extrémistes issus de leurs propres rangs759.

                      Pour concurrencer le Congrès, les deux partis communistes indiens adoptent des lignes réformistes : tout en continuant de faire du sort des catégories démunies leur souci prioritaire, les communistes proposent des programmes susceptibles d’attirer la paysannerie moyenne, et ne visent pas à bouleverser la répartition des terres agricoles779. Progressivement, les deux PC évoluent vers une forme de social-démocratie, propice aux coopérations avec les capitalistes indiens et étrangers247. En 1980, le PCI stagne à 2,6 % des voix au niveau national, tandis que le PCI(m) séduit 6,1 % de l’électorat indien, ses suffrages étant essentiellement concentrés dans ses bastions du Bengale-Occidental et du Kerala247,780.

                      Népal
                      Au Népal, à partir de 1960, le parti communiste local se divise au sujet des rapports avec le pouvoir en place. L’une de ses factions coopère en effet avec le régime du roi Mahendra, tandis qu’une autre, dont les dirigeants sont exilés en Inde, appelle au renversement de la monarchie. Le PC népalais éclate alors en de multiples tendances : le mouvement communiste népalais devient l’un des plus divisés au monde. À compter de 1985, les communistes participent à la campagne de désobéissance civile qui vise à contraindre le roi Birendra à restaurer la démocratie dans le pays632.

                      Japon
                      Le Parti communiste japonais, légalisé après la Seconde Guerre mondiale, demeure confiné dans l’opposition633, mais multiplie les démonstrations de force par l’intermédiaire des syndicats et de la Zengakuren (organisation étudiante) qu’il contrôle. Au début de la guerre froide, il est divisé en nombreuses factions, une tendance d’extrême gauche, soutenue par le Parti communiste chinois, étant favorable à des actions armées contre les troupes d’occupation américaines. Au début des années 1950, à l’occasion de la guerre de Corée, des militants communistes japonais rentrent dans la clandestinité et commettent divers attentats ; la faction « aventuriste de gauche » revient ensuite à des actions légales, mais le Parti continue d’être divisé, les courants s’affrontant notamment à l’occasion de la rupture sino-soviétique781. À la fin des années 1960, le PCJ, ayant pris ses distances par rapport à la politique de l’URSS, dépasse son niveau électoral de l’immédiat après-guerre, sans pouvoir cependant espérer accéder au pouvoir : peu implanté dans les zones rurales, il se développe surtout en milieu urbain633.

                      Une tendance d’extrême gauche, opposée à la ligne du PCJ, voit par ailleurs le jour au sein de la Nouvelle gauche japonaise, dans le contexte de la guerre du Viêt Nam et de la révolution culturelle en Chine : elle donne naissance à divers groupes, dont plusieurs passent à l’action terroriste à la fin des années 1960 et tissent des liens avec des organisations palestiniennes. Une partie de ces militants, expatriés au Proche-Orient pour échapper à la police et chercher des soutiens étrangers, fonde l’Armée rouge japonaise, étroitement alliée au Front populaire de libération de la Palestine ; les groupes terroristes restés sur le sol japonais sont démantelés par la police — l’une des affaires les plus connues étant la dérive sectaire et meurtrière de l’Armée rouge unifiée — mais l’Armée rouge japonaise demeure active au niveau international durant toutes les années 1970782.

                      En Asie de l’Ouest et en Afrique du Nord
                      Israël
                      Article connexe : Histoire du communisme en Israël.
                      En 1965, le Maki, le parti communiste d’Israël, connaît une scission : sa faction la plus pro-palestinienne, composée principalement d’Arabes, crée un parti rival, le Rakah. Ce nouveau parti, fortement pro-soviétique et antisioniste, dépasse rapidement dans les urnes le Maki, qui est éliminé de la Knesset lors des élections de 1969. En 1977, le Rakah forme avec le mouvement protestataire des Black Panthers la coalition Hadash. Cette formation, dont le PC israélien est la principale composante, recueille un certain soutien au sein des classes sociales défavorisées — tout en conservant son principal socle électoral dans la communauté arabe israélienne — ce qui lui permet d’obtenir plusieurs députés à la Knesset. L’influence du Hadash tend cependant à décroître à partir de 1984783,635.

                      Iran
                      En Iran, le Tudeh connaît une longue période de clandestinité après l’opération Ajax de 1953. Autorisé après la révolution iranienne de 1979 et la chute du Chah, il soutient initialement le gouvernement islamique de Khomeini, mais est ensuite à nouveau interdit en 1983784. Le mouvement communiste iranien exilé est en outre parcouru de divisions à la fois politiques et ethniques : les militants kurdes opposés à l’orientation pro-soviétique du Tudeh créent ainsi un Parti communiste d’Iran, qui constitue la branche politique des Peshmergas iraniens. Diverses autres organisations communistes existent dans les milieux des exilés politiques iraniens785.

                      Monde arabe

                      Armoiries de la république démocratique populaire du Yémen.
                      Malgré l’aide que l’URSS apporte aux pays arabes contre Israël, plus largement, son soutien aux mouvements de libération nationale, le communisme ne pénètre que difficilement dans le monde arabe où la majorité des mentalités ne lui sont pas favorables. Dans les années 1950, l’URSS et la Chine se livrent à des prospections politiques au Moyen-Orient, se rapprochant de l’Égypte et de la Syrie. En Égypte, les groupes communistes, divisés et qui se disputent le titre de Parti communiste égyptien, demeurent interdits ; cependant, à la faveur de la crise de Suez, Nasser, modère son anticommunisme et noue de bonnes relations avec l’URSS. Mais, en dépit de ces alliances et des efforts de Khrouchtchev en ce sens, les partenaires arabes de l’URSS se montrent peu enclins à rejoindre le « camp socialiste ». Le régime de Nasser, qui réalise de nombreuses nationalisations dans les années 1960, est qualifié par les Soviétiques de pays « sur la voie de la construction socialiste »786 : le Parti communiste égyptien n’en est pas pour autant autorisé. En 1958-1959, au moment de l’union de l’Égypte et de la Syrie au sein de la République arabe unie, Nasser réprime les communistes avec brutalité et fait arrêter nombre d’entre eux. En 1965, une organisation se présentant comme le Parti communiste égyptien annonce son autodissolution. La création de la République arabe unie a également des conséquences pour le Parti communiste syrien, qui est interdit en 1958 pour s’être opposé à l’union avec l’Égypte de Nasser638,630.

                      En Irak, après le renversement de la monarchie, les partis politiques sont autorisés mais deux factions distinctes du Parti communiste irakien demandent séparément leur légalisation. Le général Abdel Karim Kassem, nationaliste de gauche au pouvoir après la révolution, n’autorise que la faction communiste qui lui est favorable, l’autre restant dans l’illégalité638 ; mais l’activisme des communistes pousse rapidement le premier ministre irakien à tenter de réduire l’influence de ses alliés630. En 1963, lors du renversement de Qasim par le Parti Baas, le Parti communiste est à nouveau interdit, puis violemment réprimé pour avoir tenté de s’opposer aux baasistes638.

                      Dans le Maghreb, les partis communistes qui avaient contribué au combat anti-colonial sont mis hors-la-loi après les indépendances de leurs pays respectifs. Le Parti communiste marocain est interdit en 1959. Le Parti communiste tunisien est interdit en 1963 par le gouvernement de Habib Bourguiba, et n’est à nouveau autorisé qu’en 1981. Le Parti communiste algérien, après avoir participé à la lutte pour l’indépendance, est interdit en 1964, le FLN se réservant le rôle de parti unique. Ahmed Ben Bella, président algérien de 1962 à 1965, conseillé par le trotskyste Michel Pablo, se montre ouvert aux expériences autogestionnaires. Le successeur de Ben Bella, Houari Boumédiène, opte en revanche pour une industrialisation inspirée de celle de l’URSS. La place tenue par le FLN en Algérie, très comparable à celle du PCUS en URSS, témoigne elle aussi de la puissance d’attraction du système politique soviétique787.

                      En 1967, la guerre des Six Jours constitue dans un premier temps un camouflet pour l’URSS, par laquelle ses alliés arabes se jugent insuffisamment soutenus. Mais, à moyen terme, elle permet aux Soviétiques de renforcer leur influence dans la région, en fournissant armes et expertises aux pays arabes voisins d’Israël788. La défaite de Nasser lors du conflit contre Israël contribue également à la naissance d’un régime marxiste-léniniste dans la région : dans le Sud du Yémen, le Front de libération nationale, que Nasser avait soutenu, s’éloigne de son ancien protecteur égyptien pour se rapprocher de l’URSS. Ayant pris le pouvoir, le Parti socialiste yéménite (nouveau nom du Front de libération nationale) proclame la république démocratique populaire du Yémen (ou Yémen du Sud), unique régime communiste du Moyen-Orient. Le fait que les socialistes arabes aient perdu la face lors de la guerre des Six Jours contribue à renforcer l’influence du communisme dans le monde arabe, au détriment du nationalisme arabe classique qui se trouve désormais concurrencé par de nouvelles organisations marxistes-léninistes. Le Front populaire de libération de la Palestine, pour qui la lutte pour la création d’un État palestinien s’inscrit dans un combat anti-impérialiste plus global, devient ainsi une composante de l’OLP759.

                      Les relations de l’Égypte avec le monde communiste se dégradent dès le début des années 1970 : après avoir signé en 1971 un traité d’amitié et de coopération avec l’URSS, l’Égypte rompt avec Moscou l’année suivante, Anouar el-Sadate se méfiant des communistes. L’URSS doit alors repenser son système d’alliances au Moyen-Orient et concentre une grande partie de son aide sur l’OLP786.

                      En Syrie, après la prise du pouvoir par Hafez el-Assad en 1971, le Parti communiste syrien est à nouveau autorisé. Il s’allie avec le nouveau régime et intègre le Front national progressiste, la coalition dirigée par le Parti Baas. Les relations entre communistes et baasistes se dégradent cependant et le PC est interdit en 1981. Mais, en raison du virage pro-américain de l’Égypte qui suit la signature des accords de Camp David, l’URSS mise de plus en plus sur son alliance avec la Syrie. Assad, notamment pour complaire à son allié soviétique, lève en 1986 l’interdiction du PC syrien, qui redevient membre du Front et est autorisé à avoir un petit nombre d’élus à l’Assemblée du peuple. Mais le parti se scinde alors en deux, en raison de rivalités personnelles mais aussi de désaccords tenant à la gestion des rapports avec le régime d’Assad et à la Perestroïka : les deux factions demeurent alliées et subordonnées au Baas. À côté de ces deux PC syriens « officiels » existe également une autre scission, opposée à la collaboration avec le régime d’Assad et réduite à la clandestinité789,638,790.

                      Le Parti communiste irakien est lui aussi autorisé en 1973 par le nouveau régime baasiste : comme son homologue syrien, il rejoint le Front national animé par le Baas irakien. Mais, contrairement à la situation syrienne, cette alliance est rompue dès la fin des années 1970, quand le PC fait à nouveau l’objet d’une répression sanglante. Renvoyé dans la clandestinité sous la présidence de Saddam Hussein, le Parti communiste irakien reçoit l’aide de la Syrie, soutient la lutte des Kurdes d’Irak et prend le parti de l’Iran lors de la guerre Iran-Irak638,791,792.

                      Durant les années 1970, de nombreux terroristes d’inspiration communiste sont par ailleurs actifs dans le monde arabe et au Moyen-Orient, où ils participent à la lutte pour l’indépendance de la Palestine : c’est notamment le cas de l’Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie, de l’Armée rouge japonaise, ou du vénézuélien Ilich Ramírez Sánchez alias « Carlos ». Le Front populaire de libération de la Palestine assure la formation de terroristes occidentaux et asiatiques793,794.

                      Turquie
                      En Turquie, les communistes demeurent confinés dans l’illégalité : ils tentent à plusieurs reprises d’en sortir, mais sans succès, et les divers groupes-paravents animés au fil des décennies par le Parti communiste de Turquie clandestin sont interdits les uns après les autres. Le mouvement communiste turc se divise ensuite en multiples tendances. Le Parti des travailleurs du Kurdistan, groupe indépendantiste kurde, se réclame lui aussi du marxisme-léninisme637.

                      Intervention soviétique en Afghanistan
                      Article connexe : Guerre d’Afghanistan (1979-1989).
                      En Asie centrale, l’Afghanistan devient en 1979 une cible de la politique étrangère soviétique, bien que l’intervention de l’URSS ait été moins motivée par des visées expansionnistes que par le désir d’éviter le chaos dans un pays voisin. Mohammed Daoud Khan, président depuis le renversement de la monarchie en 1973, entretient d’abord d’excellentes relations avec l’URSS, ainsi qu’avec le PC local, le Parti démocratique populaire d’Afghanistan. Mais, à partir de 1977, ses relations avec les communistes se dégradent795. Le PC afghan est alors divisé en deux groupes : le Khalq, plus radical, est dirigé par Hafizullah Amin et Nour Mohammad Taraki ; l’autre, le Parcham, plus modéré, par Babrak Karmal. L’URSS, qui désire avant tout éviter que la situation dégénère en Afghanistan, soutient quant à elle la faction de Karmal796.

                      En avril 1978, le Khalq organise un coup d’État, la « révolution de Saur » : Daoud est tué et la première république afghane laisse la place à la république démocratique d’Afghanistan, dont Taraki devient le président. Si l’URSS a été irritée par l’initiative « gauchiste » des communistes afghans, elle pense néanmoins gagner un allié supplémentaire. Mais le régime communiste afghan applique sa politique de manière désorganisée et brutale, persécute l’islam, impose à la population une idéologie marxiste-léniniste qui lui est totalement étrangère et use de mesures de terreur : des soulèvements éclatent rapidement. Hafizullah Amin, nommé premier ministre en mars 1979, multiplie les arrestations et monte la société civile contre lui ; sa brutalité inquiète les Soviétiques, qui suggèrent à Taraki de le faire destituer. Certaines avancées sociales sont réalisées, en développant l’enseignement et en accordant aux femmes des droits équivalents à ceux des hommes : mais ces mesures progressistes, qui suscitent l’hostilité des fondamentalistes religieux, ne font qu’accroître l’opposition au régime. Entretemps, les tensions entre factions communistes afghanes ne se sont pas calmées : Karmal et ses alliés du Parcham sont marginalisés, et envisagent de mener un coup d’État avec l’aide des Soviétiques ; les relations entre leaders du Khalq se dégradent et Amin envisage de plus en plus ouvertement de prendre la place de Taraki797,796.

                      En septembre 1979, Taraki est renversé par Amin, qui le fait ensuite assassiner en prison. La situation chaotique en Afghanistan pousse les Soviétiques à intervenir et l’Armée rouge – officiellement sur « sollicitation » de Babrak Karmal – envahit l’Afghanistan en décembre. Amin est tué lors de l’assaut de sa résidence par les Soviétiques ; Karmal le remplace aussitôt796. Destinée à ramener le calme, l’invasion soviétique aboutit à un résultat diamétralement inverse. Le soulèvement des moudjahidines s’intensifie et reçoit bientôt des renforts de combattants islamiques étrangers : l’URSS se trouve dès lors impliquée dans une guerre d’Afghanistan à la fois financièrement ruineuse, militairement sans issue et désastreuse sur le plan de l’image. Les États-Unis, par l’entremise de leur allié le Pakistan, s’emploient à soutenir les rebelles afghans afin de contribuer à l’enlisement des Soviétiques dans un conflit comparable à ce que fut pour eux le Viêt Nam796,798.

                      La république démocratique d’Afghanistan, étroitement contrôlée par les Soviétiques799, apparaît totalement dépendante de ces derniers, le Parti au pouvoir ne bénéficiant d’aucun soutien populaire notable796. Karmal, quant à lui, ne parvient ni à stabiliser les institutions du pays, ni à imposer son autorité sur l’ensemble du parti communiste afghan, qui demeure divisé en factions800. La poursuite de la guerre en Afghanistan suscite un mécontentement croissant au sein de la société soviétique, mais ni Léonid Brejnev, ni ses successeurs Iouri Andropov et Konstantin Tchernenko, n’infléchissent leur politique. Il faut attendre l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev pour que l’URSS change de cap796 : le nouveau dirigeant fait du règlement de la situation afghane l’une de ses priorités801. Karmal, ayant perdu la confiance des Soviétiques, doit quitter le pouvoir et cède la place en 1986 à Mohammed Nadjibullah. Ce dernier, avec le soutien de l’URSS, lance une politique de « réconciliation nationale » pour tenter de préserver le régime, dont le caractère proprement communiste est progressivement abandonné : en 1987, notamment, l’Afghanistan adopte une nouvelle constitution qui reconnaît l’islam comme religion d’État802. Gorbatchev décide entretemps du retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan : le désengagement de l’URSS est achevé en février 1989796.

                      Communisme en Afrique subsaharienne
                      Difficile implantation du communisme en Afrique
                      Articles connexes : Crise congolaise, Guerres coloniales portugaises, Guerre d’indépendance de l’Angola et Guerre d’indépendance du Mozambique.
                      L’Afrique noire ne fait pas partie des priorités du mouvement communiste avant 1945. Après la Seconde Guerre mondiale, l’URSS joue dans le tiers-monde la carte du soutien aux dirigeants nationalistes, en lutte pour la décolonisation ou déjà au pouvoir et porte un intérêt accru à l’Afrique. Le Parti communiste français s’emploie à former des cadres politiques africains, en métropole ou sur place, comme le Guinéen Ahmed Sékou Touré : en 1946, ce dernier participe à la création du Rassemblement démocratique africain, apparenté jusqu’en 1951 au groupe parlementaire communiste français. En 1958, Sékou Touré devient le président de la Guinée indépendante. L’URSS soutient le gouvernement de Patrice Lumumba au Congo et crée ensuite l’université Patrice Lumumba, destinée à accueillir et à former des cadres africains. L’URSS fonde également quelque espoir sur le Ghana de Kwame Nkrumah et sur le Mali de Modibo Keïta. La hâte de Khrouchtchev à conclure des alliances en Afrique aboutit cependant à une série d’échecs : rapidement, l’URSS est inquiète du manque de cohérence idéologique de ses alliés et des voies peu orthodoxes qu’ils empruntent. Si le Mali procède à des nationalisations et à des créations de coopératives rurales, il néglige la mise en place d’une organisation de masse ; les résultats de la planification économique du Ghana apparaissent bien modestes et Nkrumah conserve un système d’économie mixte. Les socialistes Sékou Touré — malgré des références marxistes-léninistes apparues plus tardivement — Nkrumah et Keïta ne prétendent pas à une identité communiste803. La Guinée, dès 1961, reproche aux Soviétiques leur ingérence dans ses affaires intérieures et expulse l’ambassadeur d’URSS. Le gouvernement de Nkrumah est renversé en 1966 et celui de Keïta en 1968787,804,805.

                      En 1963, Alphonse Massamba-Débat, président de la république du Congo, devient le premier chef d’État africain à se réclamer ouvertement du marxisme : le nouveau régime donne asile au Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), qui mène alors une guerre d’indépendance contre le Portugal. Che Guevara, parti de Cuba pour exporter la révolution, vise le continent africain qui lui paraît un point faible de l’impérialisme et arrive en république du Congo pour un premier contact avec le MPLA. Ses rencontres suivantes avec des guérillas africaines comme le Front de libération du Mozambique (FRELIMO, également en lutte contre le colonisateur portugais) sont cependant décevantes, Guevara ne parvenant pas à persuader les Africains de l’intérêt d’un front uni. Guevara et les Cubains interviennent dans la crise de l’ex-Congo belge mais leur soutien aux guérilleros congolais, dirigés notamment par Laurent-Désiré Kabila, tourne au fiasco. Guevara sort déçu de son expérience africaine, jugeant le nationalisme africain insuffisamment mûr et trop peu pénétré par le marxisme. La présence des Cubains de l’entourage de Guevara a cependant des conséquences en république du Congo, où elle contribue à radicaliser certains éléments du régime. Le marxisme gagne également en influence dans les rangs indépendantistes, durant les guerres coloniales portugaises des années 1960 : le FRELIMO de Samora Machel, le MPLA d’Agostinho Neto et le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) d’Amílcar Cabral évoluent tous, à des degrés divers, vers l’engagement communiste au détriment des groupes nationalistes traditionnels, et pratiquent leur propre version de la « guerre populaire » maoïste. Au sud du continent africain, les mouvements de guérilla gagnés au communisme ont également une influence sur les insurrections contre les gouvernements blancs d’Afrique du Sud et de Rhodésie. Le MPLA et le FRELIMO apportent leur soutien à d’autres mouvements, y compris non communistes, comme la SWAPO, alors que les guerres d’indépendance dans les colonies portugaises influent sur celle du Sud-Ouest africain (future Namibie) et sur la guerre du Bush de Rhodésie du Sud805.

                      En Afrique du Sud, le Parti communiste sud-africain (SACP), interdit depuis les années 1950, repense son idéologie et conclut à la possibilité de s’allier à des nationalistes non communistes du fait de la situation spécifique du pays. Le PC s’allie alors au Congrès national africain (ANC) dans le cadre de la lutte contre l’Apartheid. Tant sur le plan de l’action syndicale que sur celui de la lutte armée, le SACP et l’ANC tissent des liens étroits : le leader communiste Joe Slovo (Blanc d’origine lituanienne) joue un rôle important dans la formation des guérilleros de l’ANC. L’URSS préfère cependant afficher son alliance avec l’ANC qu’avec le SACP, dont la plupart des dirigeants sont blancs et qui fait donc figure de combattant moins typiquement « africain » contre l’Apartheid. Des cadres de l’ANC reçoivent une formation à Moscou mais l’alliance ANC-SACP ne contribue pas à une radicalisation communiste de l’ANC : les communistes sud-africains jouent en effet la prudence et ne mettent pas leur idéologie au premier plan, préférant se présenter avant tout comme des combattants contre le régime d’Aparheid806,787,280.

                      Nouveaux régimes et conflits militaires
                      Basculements de pays africains dans le camp communiste

                      Denis Sassou-Nguesso (ici en 1986), président de la république populaire du Congo à partir de 1979.
                      Entre 1969 et 1975 le communisme fait d’importants progrès en Afrique noire, à la faveur de l’instabilité politique et des guérillas. Malgré des revers comme au Soudan – le Parti communiste soudanais, très actif et lié aux syndicats, échoue dans sa tentative de coup d’État en juillet 1971 et est ensuite brutalement réprimé par le président Gaafar Nimeiry807 – plusieurs régimes d’inspiration communiste sont proclamés sur le continent. En Somalie, l’assassinat en octobre 1969 du président Shermarke provoque un vide politique : l’armée, qui compte dans ses rangs de nombreux officiers sympathisants du marxisme, prend le pouvoir, et la République démocratique somalie est proclamée. Le général Mohamed Siad Barre, chef de la junte militaire somalienne, se rapproche rapidement de l’URSS et proclame son adhésion au « socialisme scientifique ». En république du Congo, le président Alphonse Massamba-Débat est contraint par des éléments plus radicaux à quitter le pouvoir : la république populaire du Congo est proclamée le 31 décembre 1969 sous la présidence de Marien Ngouabi. Le Parti congolais du travail, fondé pour l’occasion, devient parti unique. Ngouabi est assassiné en 1977 ; Joachim Yhombi-Opango lui succède à la tête d’un Comité militaire du parti, mais il se rend vite impopulaire et doit céder la place deux ans plus tard à Denis Sassou-Nguesso. En novembre 1974, Mathieu Kérékou, président du Dahomey, proclame l’adhésion de son pays au marxisme-léninisme : le pays est rebaptisé l’année suivante république populaire du Bénin808,787,809. À Madagascar, le directoire militaire instaure, en décembre 1975, une nouvelle constitution « socialiste » : Didier Ratsiraka devient président de la république démocratique de Madagascar, régime d’inspiration nettement marxiste-léniniste810.

                      Guerres et terreur en Éthiopie
                      Articles connexes : Guerres civiles en Éthiopie, Terreur rouge (Éthiopie), Guerre de l’Ogaden et Famine en Éthiopie (1984-1985).

                      Mengistu Haile Mariam en 1986.
                      L’Empire d’Éthiopie, où Haïlé Sélassié Ier a négligé de traiter les profondes inégalités sociales, est renversé en septembre 1974 par le Derg, une junte militaire, qui proclame le gouvernement militaire provisoire de l’Éthiopie socialiste. La proclamation d’un régime ami en Éthiopie bouleverse pour l’URSS la donne dans la corne de l’Afrique, l’Éthiopie étant un pays autrement développé et puissant que la Somalie, jusque-là le seul allié soviétique dans la région. Somalie et Éthiopie sont opposées depuis longtemps par un conflit territorial, que l’URSS et Cuba tentent vainement de régler : quand, en 1977, la tension somalo-éthiopienne débouche sur la guerre de l’Ogaden, l’URSS et Cuba choisissent de soutenir l’Éthiopie de Mengistu Haile Mariam, qui leur paraît un allié plus intéressant. Mohamed Siad Barre rompt alors avec l’URSS et se rapproche de l’Occident et des monarchies arabes, en conservant officiellement l’idéologie marxiste-léniniste qui est cependant mise au second plan au profit de l’islam808,787,809,811.

                      Le soutien de l’URSS à l’Éthiopie ne va cependant pas sans paradoxes, le régime de Mengistu étant dépourvu d’institutions stables comme de véritables repères idéologiques : tout en se réclamant du « socialisme » et du marxisme-léninisme, le chef de guerre au pouvoir s’abstient dans un premier temps de créer un parti communiste, réprimant même les marxistes éthiopiens du Mouvement socialiste pan-éthiopien et du Parti révolutionnaire du peuple éthiopien. Ce n’est qu’en 1984 que, sur l’insistance des Soviétiques, Mengistu fonde le Parti des travailleurs d’Éthiopie pour servir de parti unique à son régime. Par la suite, durant la période de la perestroïka, Mengistu tente de renforcer sa légitimité en stabilisant les institutions du pays : en 1987 – soit treize ans après la révolution éthiopienne – une constitution est adoptée, et la République démocratique populaire d’Éthiopie officiellement proclamée. Entretemps, l’Éthiopie traverse des périodes particulièrement tragiques et violentes, avec une campagne de répression extrêmement meurtrière, la terreur rouge éthiopienne, une guerre civile contre les divers opposants et les indépendantistes du Front populaire de libération de l’Érythrée – eux-mêmes, à l’origine, d’obédience marxiste – ainsi qu’une terrible famine en 1984-1985. Le soutien à un régime comme celui de Mengistu finit par semer le trouble chez de nombreux responsables soviétiques dès la fin des années 1970808,787,809,811.

                      Guerres civiles en Angola et au Mozambique

                      Premier drapeau de la république populaire du Mozambique.
                      Articles connexes : Guerre civile angolaise, Guerre civile du Mozambique et Guerres civiles en Éthiopie.
                      Les guerres d’indépendances dans les colonies portugaises s’achèvent par l’accession au pouvoir des guérillas marxistes : l’indépendance est accélérée par la révolution des Œillets au Portugal, elle-même provoquée en partie par le mécontentement suscité par les guerres coloniales. Le FRELIMO proclame l’indépendance de la république populaire du Mozambique mais doit par la suite mener une guerre civile contre la RENAMO ; le MPLA proclame quant à lui en novembre 1975 la république populaire d’Angola mais se trouve aussitôt en situation de guerre civile avec l’UNITA, le principal mouvement indépendantiste concurrent811,809,812,787.

                      Le conflit angolais, particulièrement violent, continue de déborder sur la frontière sud-africaine. Le MPLA est soutenu par l’URSS et Cuba, tandis que l’UNITA reçoit l’appui des États-Unis et de l’Afrique du Sud : cette guerre civile marque le sommet de l’interventionnisme cubain en Afrique, l’armée cubaine remportant même une victoire retentissante lors d’un affrontement avec les troupes sud-africaines811. Au Mozambique, la RENAMO reçoit elle aussi le soutien des États-Unis, de l’Afrique du Sud et, jusqu’en 1979, de la Rhodésie. Comme au temps de la guerre d’indépendance, le FRELIMO continue d’intervenir dans la guerre du Bush, où le régime mozambicain et ses alliés apportent une aide importante à la ZANU de Robert Mugabe contre le gouvernement rhodésien813.

                      Des pays « d’orientation socialiste »
                      En 1980, sept régimes africains se réclament du marxisme-léninisme, d’autres de diverses formes de socialisme. L’historien David Priestland fait à cet égard une distinction entre les pays se proclamant marxistes-léninistes et ceux pratiquant une variation de socialisme, parmi lesquels il range entre autres la Guinée-Bissau, le Cap-Vert, les Seychelles et Sao Tomé-et-Principe812. Les régimes communistes africains ne se distinguent cependant pas par une cohérence idéologique particulière, le marxisme-léninisme professé par leurs dirigeants apparaissant à bien des égards très superficiel809 : l’historien Archie Brown considère pour sa part qu’aucun des régimes africains ne réunit les critères d’organisation politique et économique permettant de les considérer comme des État communiste. L’URSS éprouve certaines difficultés à définir politiquement ses alliés africains, qu’elle range finalement dans la catégorie des « États d’orientation socialiste » : la liste dressée par l’URSS pour classer les régimes de ce type inclut également des pays socialistes non communistes comme l’Algérie et la Tanzanie811,814,787.

                      Guérillas, coups d’État et révolutions sur le continent américain
                      Première vague de guérillas
                      Articles connexes : Guérilla de l’Araguaia, Conflit armé colombien et Conflit armé guatémaltèque.

                      Che Guevara photographié en 1960 par Alberto Korda : ce cliché a largement contribué à faire du Che une icône politique et une figure très familière du grand public.
                      En Amérique latine, Cuba s’efforce d’exporter sa révolution, Fidel Castro et Che Guevara considérant de leur devoir d’aider les peuples opprimés du continent. Guevara publie en 1960 La Guerre de guérilla, ouvrage dans lequel il détaille les techniques de guérilla et, se plaçant dans la tradition de Mao Zedong et de Hô Chi Minh, théorise la guerre révolutionnaire par le biais du foco (feu) soit de l’action menée par une force armée, d’ampleur réduite mais représentant l’avant-garde révolutionnaire, et qui servira de déclencheur à des incendies révolutionnaires dans le tiers-monde. Le souhait de Guevara est de contribuer à créer « deux, trois, de nombreux Viêt Nam » en Amérique du Sud. À travers l’Amérique latine, la révolution cubaine a un effet galvanisant : les Cubains assurent la formation de plus de mille révolutionnaires venus du continent, mais l’exemple cubain suffit à ce que de nombreux groupes, d’inspiration directement castriste ou bien maoïste, pro-soviétique ou trotskyste, prennent les armes en Amérique latine au début des années 1960815,816.

                      Entre 1960 et 1967, les mouvements de guérilla touchent une vingtaine de pays sur le continent américain. Certains ne sont que des tentatives avortées – la majorité des mouvements de guérilla, d’ampleur réduite, ne bénéficient pas d’un large soutien populaire – d’autres ont des effets durables, leur influence étant surtout importante au Venezuela, au Guatemala et en Colombie. Les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), fondées par Manuel Marulanda et Jacobo Arenas et initialement coordonnées avec le Parti communiste colombien, apparaissent après la destruction par l’armée de la « zone organisée du mouvement paysan » de la république de Marquetalia. Cette première vague de guérillas souffre de plusieurs handicaps, notamment l’inexpérience militaire de la majorité des guérilleros, à l’exception des Tupamaros en Uruguay et de certains officiers guatémaltèques et vénézuéliens. Les guérillas échouent de plus dans la plupart des cas à mobiliser les paysans qu’elles étaient censées libérer. Inefficaces dans les pays sud-américains les plus dictatoriaux, les luttes armées communistes se développent avec plus de succès dans les pays davantage démocratisés, où elles ont pour principale conséquence de favoriser en réaction la montée du militarisme. La plupart des partis communistes locaux se montrent quant à eux particulièrement réticents face aux insurrections armées, beaucoup s’étant liés par des alliances avec des partis « bourgeois ». L’interventionnisme cubain en Amérique latine suscite dans un premier temps l’agacement de l’URSS, qui juge la politique de Castro irréaliste, coûteuse, et gênante alors que les Soviétiques cherchent à poursuivre la détente avec les États-Unis. Un modus vivendi est ensuite trouvé entre l’URSS et Cuba sur le soutien apporté aux luttes armées sur le continent. La première vague de guérillas, victime de son manque de moyens militaires et de divisions politiques incessantes, échoue largement, bien que certains mouvements comme, en Colombie, les FARC (qui perdent avec le temps leurs liens avec le PC colombien) et l’Armée de libération nationale (ELN), parviennent à exister sur la durée. Che Guevara lui-même, revenu d’Afrique, fonde en 1966 l’Armée de libération nationale de Bolivie ; il échoue totalement dans sa guérilla bolivienne et est tué le 8 octobre 1967. La mort de Guevara contribue à lui conférer une aura de « martyr » et une popularité allant bien au-delà des rangs communistes, faisant de lui un symbole du tiers-mondisme, de l’anti-impérialisme, et plus largement de la révolte815,816.

                      Coup d’État au Chili contre la coalition socialistes-communistes
                      Article connexe : Coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili.
                      En 1970, la coalition de l’Unidad Popular, qui comprend le Parti socialiste et le Parti communiste, accède démocratiquement au pouvoir lors de l’élection de Salvador Allende à la présidence de la République. Allende plaide pour un passage démocratique et pacifique au socialisme, et doit souvent composer avec les membres les plus radicaux de sa coalition. Son gouvernement met en œuvre une politique de nationalisations et de contrôle des prix, mais l’ensemble des mesures entraîne une crise économique au Chili. Une visite de Fidel Castro au Chili, en 1971, a en outre des effets négatifs sur l’image d’Allende, en augmentant l’inquiétude des milieux d’affaires et de l’armée. Le mécontentement populaire grandit face à la politique économique d’Allende, qui court bientôt le risque d’être victime d’un coup d’État. Le général Augusto Pinochet est nommé par Allende à la tête des forces armées pour garantir la sécurité, mais mène ensuite lui-même, avec le soutien de la CIA, le coup d’État du 11 septembre 1973, au cours duquel Allende trouve la mort, et qui met fin au gouvernement de l’Unidad Popular817.

                      Deuxième vague de guérillas
                      Articles connexes : Conflit armé péruvien et Guerre civile du Salvador.

                      Drapeau du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru.
                      À partir des années 1970, les guérillas latino-américaines, d’inspiration castriste, guévariste, ou au contraire maoïste, connaissent un regain d’activité, tout particulièrement en Amérique centrale. Elles sont stimulées par un vaste ensemble de luttes armées à travers le monde (Viêt Nam, Angola, Mozambique, Cambodge…), le succès de la révolution sandiniste au Nicaragua en 1979 leur apportant un second souffle décisif818,819.

                      L’Armée de guérilla des pauvres puis l’Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque au Guatemala, le Front Farabundo Martí de libération nationale au Salvador, le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru au Pérou, entre autres, mènent une lutte armée contre leurs gouvernements respectifs818,819.

                      Au Pérou, le Sentier lumineux, apparu en 1970 en tant que scission pro-chinoise du Parti communiste péruvien, se mue dans les années 1980 en un mouvement de guérilla à l’idéologie particulièrement radicale, dirigé par Abimael Guzmán alias « président Gonzalo ». Guzmán se veut porteur d’un maoïsme spécifiquement andin, désigné du nom de « pensée Gonzalo » : son organisation applique dans les régions rurales sous son contrôle un régime de terreur, imposant aux paysans une subordination totale au Sentier lumineux820.

                      Régime sandiniste au Nicaragua
                      Article connexe : Révolution sandiniste.
                      Au Nicaragua, un mouvement de guérilla arrive au pouvoir en 1979 quand le Front sandiniste de libération nationale, d’inspiration castriste, parvient à renverser le régime dictatorial du président Somoza. Daniel Ortega, l’un des dirigeants sandinistes, devient chef de l’État. Soutenus par les pays communistes et notamment par Cuba, les sandinistes entreprennent de mettre en œuvre un projet « révolutionnaire » mais sans interdire les partis d’opposition ni procéder à une étatisation totale de l’économie. La révolution nicaraguayenne ne va pas au bout de la transformation du pays en régime communiste, un secteur privé continuant de cohabiter avec un secteur étatisé, dont le poids finit cependant par constituer un frein à l’économie821 : les influences politiques des sandinistes — qui se veulent porteurs d’un projet politique original — sont éclectiques, mêlant le castrisme, le maoïsme, le marxisme soviétique, la social-démocratie européenne, la théologie de la libération et une touche d’anarcho-syndicalisme822.

                      Le régime sandiniste connaît bientôt une dérive autoritaire et les journaux d’opposition subissent régulièrement des interdictions temporaires. Le gouvernement d’Ortega, qui a fortement développé les forces armées, doit immédiatement faire face à la guérilla anti-révolutionnaire des Contras, ensemble d’opposants bientôt soutenus financièrement par les États-Unis, lesquels voient d’un mauvais œil l’apparition d’un régime pro-castriste. Daniel Ortega est réélu à l’élection présidentielle de 1984, boycottée par l’opposition, mais la dégradation économique du pays entraîne une montée du mécontentement populaire821,822.

                      Révolution et invasion à la Grenade
                      Articles connexes : Gouvernement révolutionnaire populaire de la Grenade et Invasion de la Grenade.
                      À la Grenade, État insulaire situé dans la Caraïbe, les méthodes de plus en plus autocratiques du premier ministre Eric Gairy entraînent, cinq ans après l’indépendance du pays, un coup d’État mené en mars 1979 par le New Jewel Movement, parti pro-castriste. Maurice Bishop devient premier ministre du gouvernement révolutionnaire populaire de la Grenade : les relations se tendent rapidement avec les États-Unis et la Grenade se rapproche ouvertement de Cuba. Le gouvernement du New Jewel Movement suspend la constitution du pays — qui demeure cependant officiellement un royaume du Commonwealth avec Élisabeth II comme chef d’État officiel — et, malgré la mise en place d’organes censés garantir la démocratie directe sur l’île, le comité central du Parti demeure l’unique véritable centre de décision et planifie une transition vers le « socialisme ». Principalement par l’entremise de Cuba, la Grenade établit des liens avec les autres régimes communistes. La dépendance économique du pays envers le tourisme en provenance d’Amérique du Nord pousse cependant Bishop à tenter, en 1983, de renouer des relations cordiales avec les États-Unis. Mais quelques mois plus tard, la rivalité entre le premier ministre grenadien et l’aile plus radicale du New Jewel Movement, peut-être influencée par l’URSS, tourne au conflit ouvert. En octobre, Bishop est renversé puis exécuté par ses opposants au sein du Parti : un gouvernement militaire prend le pouvoir. Ronald Reagan saisit ausitôt cette occasion, ainsi que le prétexte de la présence de militaires et coopérants cubains sur l’île, pour renverser le gouvernement grenadien. Les États-Unis envahissent la Grenade avec le soutien de divers États de la Caraïbe : les troupes grenadiennes et cubaines sont aisément défaites, et le régime du New Jewel Movement cesse d’exister823.

                      Dans les démocraties occidentales
                      Les partis communistes et, plus largement, l’idéologie et la perception du communisme, connaissent, dans les pays occidentaux et industrialisés, d’importantes variations à partir des années 1950 et surtout de la décennie suivante. L’invasion de la Tchécoslovaquie, la détente entre l’Est et l’Ouest représentée par l’Ostpolitik du chancelier ouest-allemand Willy Brandt amènent les partis communistes de plusieurs pays européens à affirmer — à des degrés très variables — leur autonomie vis-à-vis de l’URSS et à se rapprocher des partis socialistes824. Parallèlement, diverses formes de « gauchisme », de mouvements d’extrême gauche et de pensées marxistes alternatives se développent en Occident dans les années 1960-1970, souvent en réaction contre le communisme soviétique825. Si divers PC demeurent puissants dans plusieurs pays d’Europe occidentale, la crise du communisme européen devient patente dans les années 1980826.

                      Situations des partis communistes
                      France
                      Article connexe : Histoire de France sous la Cinquième République.
                      Photo couleur de type photo d’identité d’un homme en costume-cravate sur fond bleu.
                      Georges Marchais, secrétaire général du Parti communiste français, en 1981.
                      En France, Le PCF, initialement hostile à la Cinquième République, s’adapte ensuite pleinement à ses institutions ; il apparaît encore, en 1962, comme le parti dominant à gauche face à la SFIO. Le PCF se convertit à la déstalinisation et suit la ligne réformatrice de l’URSS. Sous l’impulsion de Waldeck Rochet, successeur de Maurice Thorez, le Parti entreprend de se rapprocher des classes moyennes. Déconcerté par les événements de Mai 68 qu’il peine à analyser, secoué par l’écrasement du printemps de Prague qui pousse Waldeck Rochet à exprimer sa « réprobation »827, le PCF conserve cependant un électorat important. Il remporte même un succès inattendu lors du premier tour de la présidentielle de 1969, Jacques Duclos attirant 21,27 % des suffrages (soit un score plus de deux fois supérieur à celui annoncé par les premiers sondages)828,829.

                      Au début des années 1970, le PCF, désormais dirigé par Georges Marchais, se rapproche du Parti socialiste de François Mitterrand, avec lequel il signe en juin 1972 un programme commun de gouvernement : l’Union de la gauche frôle la victoire lors de la présidentielle de 1974824. Georges Marchais doit cependant osciller entre des influences antagonistes, privilégiant selon le contexte son alliance avec les socialistes ou l’état des relations avec l’URSS830. Dans le courant des années 1970, le PCF apparaît encore comme un parti dynamique, dont le nombre d’adhérents a doublé depuis la décennie précédente831.

                      Italie

                      Nilde Iotti, présidente de la chambre des députés italienne, en compagnie du président de la République Sandro Pertini.

                      Drapeau du Parti communiste italien.
                      En Italie, le PCI connaît, au moment de l’insurrection de Budapest, des remous internes : des intellectuels sympathisants publient en 1956 le « manifeste des 101 » pour protester contre l’intervention soviétique. Palmiro Togliatti s’oppose à cette initiative et refuse dans un premier temps la déstalinisation832, mais se convertit ensuite au changement et théorise dès 1957 une « voie italienne vers le communisme ». Tout en se montrant lui-même très prudent dans son évolution vers plus d’indépendance, le leader du PCI favorise l’ascension de cadres plus jeunes comme Enrico Berlinguer ou Giorgio Napolitano, partisans du recentrage du Parti. Tout en demeurant allié de l’URSS et officiellement favorable au modèle soviétique, le Parti communiste italien gagne en autonomie et en liberté de ton, jusqu’à devenir l’un des PC occidentaux les plus indépendants833,832.

                      Le PCI profite également du déclin du Parti socialiste italien qui, à partir du début des années 1960, s’allie à la Démocratie chrétienne et perd dès lors une partie de son électorat, permettant aux communistes d’apparaître comme le seul parti d’opposition de gauche. Le rapport des forces politiques entraîne cependant, jusqu’à la fin de la guerre froide, une anomalie au sein de la démocratie italienne : le fait que le PCI soit dominant à gauche, tout en demeurant à la fois exclu des coalitions gouvernementales et en dessous du seuil électoral qui lui permettrait d’accéder au pouvoir, a en effet pour conséquence d’empêcher une véritable alternance politique en Italie. Le PCI progresse encore aux élections générales, remportant 25,3 % des voix en 1963, puis 26,9 % en 1968. Il demeure cependant, dans un premier temps, divisé entre sa droite, menée par Giorgio Napolitano, qui souhaite participer aux réformes de l’État, et sa gauche, menée par Pietro Ingrao, qui souhaite s’appuyer sur les mouvements sociaux. En 1969, le PCI réprouve l’écrasement du printemps de Prague ; il se refuse néanmoins à suivre la revue Il Manifesto, trop critique à l’égard de l’URSS, et exclut ses animateurs832. Le groupe de Il Manifesto fusionne ensuite avec le Parti d’unité prolétarienne, pour former en 1974 le Parti d’unité prolétarienne pour le communisme, qui obtient plusieurs élus au parlement834.

                      Dans les années 1970, le PCI bénéficie de sa politique de recentrage, ainsi que des scandales à répétition qui frappent la Démocratie chrétienne : il gagne ainsi plus de 200 000 adhérents entre 1970 et 1976. En 1973, Enrico Berlinguer, devenu l’année précédente secrétaire général du PCI, propose à la DC un « compromis historique », soit un modus vivendi qui pourrait évoluer vers un accord de gouvernement. En juin 1975, le PCI triomphe aux élections administratives, ce qui lui permet de gérer un grand nombre de villes et de régions832 : un mois plus tard, Berlinguer participe au lancement de l’eurocommunisme. L’année suivante, lors des élections générales, le PCI remporte un succès sans précédent, avec 34,4 % des voix ; en vertu de la ligne du compromis historique, il soutient sans y participer l’action des gouvernements de la majorité démocrate-chrétienne. Pietro Ingrao devient en 1976 président de la Chambre des députés ; trois ans plus tard, il est remplacé par Nilde Iotti, autre personnalité du PCI et ex-compagne de feu Palmiro Togliatti, qui conserve ce poste jusqu’en 1992. L’entrée du PCI dans un gouvernement de coalition, dans le cadre du compromis historique, est sérieusement envisagée. Mais en 1978, le leader de la DC Aldo Moro, qui était favorable au compromis, est enlevé puis assassiné par les Brigades rouges. Le PCI voit alors s’éloigner la perspective d’une participation au pouvoir, mais n’en soutient pas moins le gouvernement en condamnant fermement les Brigades rouges après un moment d’hésitation. En compensation de son absence de portefeuilles ministériels, il obtient une partie des postes du système étatique et para-étatique. Cependant, sa base militante comprend mal ses positions832,835,831. Le PCI poursuit son recentrage jusqu’à s’apparenter progressivement, dans les faits, à un parti social-démocrate833.

                      Finlande
                      La Ligue démocratique du peuple finlandais, coalition dirigée par le Parti communiste de Finlande (SKP), conserve un nombre non négligeable d’élus au parlement, bien qu’elle ne constitue plus le groupe le plus important. Le PC finlandais connaît cependant des divisions internes, entre une tendance modérée, soucieuse de s’entendre avec les autres partis finlandais, et une tendance plus orthodoxe : à partir de 1960, la première tendance prend l’avantage au sein du Parti564. Recueillant environ 15 % des suffrages au début des années 1970, le SKP est le parti communiste d’Europe occidentale le mieux intégré dans la vie politique de son pays836. En vertu de la politique d’amitié avec l’URSS suivie par le président Kekkonen, le Parti communiste participe à nouveau, entre 1966 et 1981, à plusieurs gouvernements de coalition avec le Parti social-démocrate et le Parti du centre837.

                      Positionnement des différents PC lors de la conférence des Partis communistes européens qui se déroule en 1976 à Berlin-Est : en vert, pays dont le PC a alors une position eurocommuniste ou du moins indépendante vis-à-vis de l’URSS ; en rouge, PC hostiles à l’eurocommunisme, strictement alignés sur l’URSS ; en bleu, partis neutres ; en gris : partis ayant boycotté la conférence.
                      Grèce
                      Le Parti communiste de Grèce (KKE) est autorisé après la chute, en 1974, de la dictature des colonels. Cependant, alors qu’il avait été auparavant, faute de la présence d’un parti social-démocrate fort, le principal parti à gauche de l’échiquier politique grec, le KKE doit désormais affronter la concurrence du PASOK, qui reprend une partie de ses revendications. Les socialistes grecs dépassent vite les communistes et deviennent le principal parti d’opposition, avant d’accéder au pouvoir en 1981. Tout en conservant un électorat non négligeable, avec des scores qui avoisinent les 10 %, le KKE demeure dans l’opposition570.

                      Durant toute la période des années 1970-années 1980, au contraire de la majorité des principaux PC ouest-européens, le KKE s’en tient à une ligne pro-soviétique orthodoxe, et rejette les infléchissements idéologiques de l’eurocommunisme. Outre la concurrence du PASOK, il doit également affronter celle du Parti communiste de Grèce (intérieur) (KKE esot), une dissidence apparue durant la période de la dictature et qui rassemble les partisans d’un « socialisme à visage humain ». Bien que populaire parmi les jeunes militants et l’intelligentsia, le KKE esot ne parvient cependant pas à dépasser le KKE, qui continue d’attirer la majorité des électeurs communistes grecs570. À la fin des années 1980, le KKE et l’ex-KKE esot (devenu la Gauche grecque) s’unissent, avec d’autres partis de gauche, au sein de la coalition du Rassemblement de la gauche et du progrès (Synaspismós), qui va jusqu’à conclure un accord avec le parti conservateur Nouvelle Démocratie contre le PASOK, en vue du scrutin de 1989. Cette alliance provoque cependant l’incompréhension de l’électorat, et se traduit par un recul du score des communistes. Un gouvernement de transition réunissant la droite, les socialistes et Synaspismós est formé après les élections anticipées de novembre 1989, sans convaincre davantage : les communistes reculent à nouveau lors du nouveau scrutin anticipé d’avril 1990838.

                      Saint-Marin
                      À Saint-Marin, le Parti communiste saint-marinais revient au pouvoir en 1978 à la faveur d’une nouvelle coalition, formée cette fois avec le Parti socialiste unitaire. Ce micro-État a ainsi la particularité d’être à deux reprises, durant la guerre froide, la seule démocratie européenne dirigée par un gouvernement à majorité communiste. En 1986, un scandale financier entraîne la fin de la coalition au pouvoir. Le Parti communiste forme alors une nouvelle alliance, cette fois avec le Parti démocrate-chrétien saint-marinais, parti conservateur qui était auparavant son principal adversaire587,839.

                      Espagne
                      Le Parti communiste d’Espagne, illégal durant la période franquiste, infléchit notablement ses positions durant les années d’exil : en 1968, il prend ses distances avec l’URSS en condamnant l’écrasement du printemps de Prague. Durant la transition démocratique, le PCE doit attendre avril 1977 — soit la veille des premières élections libres post-franquistes — pour être légalisé, alors que les autres partis l’ont été un an avant. Durant la transition, le PC joue ensuite la carte de la conciliation avec la monarchie et les autres partis : son secrétaire général, Santiago Carrillo, tient par ailleurs un rôle moteur dans le mouvement de l’eurocommunisme. Le parti communiste ne parvient cependant pas à s’assurer le leadership de la gauche espagnole : malgré ses efforts, il ne réussit à se défaire ni de son image de parti inféodé à l’URSS, ni du souvenir de la guerre civile. Il est dès lors largement distancé par les socialistes. Après avoir attiré plus de 10 % des suffrages lors du scrutin de 1979 — ce qui représente son maximum historique — le PCE descend à moins de 5 % lors des élections de 1982, remportées par le Parti socialiste ouvrier espagnol. La politique eurocommuniste du PCE entraîne également des scissions : durant les années 1980, le PCE coexiste avec deux groupes dissidents, le Parti communiste d’Espagne unifié — remplacé en 1986 par le Parti communiste des peuples d’Espagne — et le Parti communiste ouvrier espagnol840,831,841.

                      En crise après sa défaite de 1982, le PCE exclut en 1985 divers proches de son chef Santiago Carrillo : ce dernier quitte alors le parti et fonde un mouvement dissident, le Parti des travailleurs d’Espagne – Unité Communiste qui, tout en se réclamant de l’eurocommunisme, reçoit le soutien de Ceaușescu et de Kim Il-sung. La scission de Carrillo ne réussit cependant pas à s’imposer sur le terrain électoral842,843. À la fin des années 1980, le PCE parvient à retrouver un second souffle en s’alliant avec le Parti communiste des peuples d’Espagne au sein de la Gauche unie : cette coalition, profitant de l’impopularité des mesures d’austérité du PSOE, dépasse 9 % des suffrages lors des élections de 1989844.

                      Chypre
                      Le Parti progressiste des travailleurs (AKEL, ex-Parti communiste de Chypre), interdit au début de la guerre froide, est autorisé en 1959 après l’indépendance du pays. Le coup d’État et l’invasion turque de 1974, puis la division de Chypre, permettent à l’AKEL de profiter du mécontentement populaire et de gagner des électeurs. Dans les années 1970-1980, il devient l’un des principaux mouvements de la partie grecque de l’île et pèse sur les scrutins présidentiels265.

                      Portugal
                      Article connexe : Révolution des Œillets.
                      Au Portugal, la chute du régime de l’Estado Novo en 1974 est favorisée par les guerres coloniales contre les guérillas communistes africaines : la révolution des Œillets conduit à la légalisation des partis politiques précédemment interdits, dont le Parti communiste portugais dirigé par Álvaro Cunhal. Le PCP rejoint la coalition hétéroclite au pouvoir après la révolution — Cunhal est ministre sans portefeuille, jusqu’en août 1975, dans plusieurs gouvernements provisoires successifs — et se livre bientôt à des démonstrations de force, notamment en mobilisant les défavorisés pour demander une redistribution des terres et des réformes en matière de logement. L’agitation politique au Portugal est accompagnée de heurts violents entre militants de droite et de gauche : des commentateurs comparent bientôt la situation portugaise au contexte espagnol de 1936. Le secrétaire d’État américain Henry Kissinger craint à l’époque que le Portugal rejoigne le bloc communiste. Mais, lors des élections constituantes de 1975, le Parti communiste est largement distancé par la gauche modérée. D’une manière générale, les Portugais les plus pauvres, que le PCP tente de mobiliser contre les socialistes, bénéficient des réformes lancées par le gouvernement et ne désirent pas une transformation radicale de la société : la possibilité d’une révolution communiste au Portugal est bientôt écartée845.

                      Bien que maintenu dans l’opposition, le PCP conserve par la suite, comme son homologue grec, un électorat non négligeable : il recueille autour de 15 % des voix lors de certaines élections législatives, voire 20 % lors de quelques scrutins locaux841.

                      Belgique
                      Le Parti communiste de Belgique (PCB), affaibli au début des années 1950 après sa rupture avec les socialistes, se renforce en renouant avec ses anciens alliés. Le PCB est l’un des rares partis communistes ouest-européens dont les résultats électoraux s’améliorent quelque peu dans les années 1960 : il obtient six députés en 1961. Malgré ces relatifs progrès, il demeure confiné dans l’opposition. Inégalement implanté dans le pays, il attire surtout des électeurs dans les régions ouvrières wallonnes et rencontre peu de succès en Flandre. Le Parti du travail de Belgique, un parti marxiste-léniniste de type stalinien, lui fait par ailleurs concurrence à partir de 1979. Au début des années 1980, le PCB décline à nouveau, du fait d’importantes dissensions internes entre les partisans de l’eurocommunisme et ceux d’un soutien inconditionnel à l’URSS, ainsi que des désaccords entre Wallons et Flamands. Lors des élections de 1985, le PCB perd ses deux derniers députés au parlement fédéral. Il connaît, surtout du côté flamand, des vagues de départs : en 1986, l’aile flamande ne compte plus que quelques centaines de militants. En mars 1989, le PCB se sépare en deux partis distincts, l’un francophone et l’autre flamand583,846,847,848.

                      Royaume-Uni
                      Le Parti communiste de Grande-Bretagne perd environ un tiers de ses adhérents au moment de la déstalinisation et surtout après l’insurrection de Budapest. Par la suite, le parti évolue vers des positions proches de l’eurocommunisme : sa direction condamne l’invasion soviétique de l’Afghanistan et l’état de siège en Pologne, sans que cela permette au PC britannique d’améliorer ses scores électoraux. Les communistes perdent également en influence dans le milieu syndical, et ne conservent une certaine aura que grâce à la prestigieuse revue Marxism Today, qui leur permet de continuer à toucher des milieux intellectuels849.

                      Suède
                      Le PC suédois est perturbé en interne par la déstalinisation et les révélations du rapport Khrouchtchev, qui conduisent une partie des cadres à prôner davantage d’indépendance vis-à-vis de l’URSS. En 1964, l’équipe du dirigeant stalinien Hilding Hagberg est remplacée par une nouvelle direction, qui adopte une ligne à la fois plus modérée et plus nationaliste. Trois ans plus tard, le PC se rebaptise Parti de gauche – Les communistes (VPK). La tendance « anti-révisionniste » fonde alors un Parti communiste de Suède pro-chinois : cette scission maoïste demeure marginale et subit elle-même en 1970 la scission de son aile radicale. L’évolution du VPK lui permet de réaliser des gains électoraux durant les années 1970 : il passe de trois sièges au parlement en 1968, à vingt en 1982. Tout en restant minoritaire, le Parti de gauche n’en a pas moins un nombre d’élus suffisant pour que les sociaux-démocrates puissent trouver un intérêt à s’allier avec lui : après les élections de 1985, le premier ministre Olof Palme est amené, du fait de sa faible majorité au parlement, à compter sur le soutien du VPK850.

                      Autres pays d’Europe du Nord
                      En Scandinavie, contrairement à leurs homologues finlandais et suédois, les PC danois et norvégiens demeurent marginaux. Le Parti communiste du Danemark fait quelque progrès dans les années 1970 : il atteint son maximum en 1975 avec 4,2 % des voix, ce qui lui permet d’être représenté au Folketing. Mais il décline ensuite et n’attire plus que 1 % de l’électorat durant la décennie suivante : il continue cependant à exercer une certaine influence sur le terrain syndical et obtient un élu au parlement de Strasbourg en participant à des listes anti-européennes. Le Parti communiste norvégien est le PC le plus faible d’Europe occidentale : lors des élections de 1973, il bénéficie cependant de sa coalition avec le Parti socialiste populaire, qui lui permet d’être représenté au Storting. Mais, après ce succès inespéré, la stratégie d’ouverture à gauche des Norvégiens est condamnée par l’URSS. Contraint de renoncer à son alliance, le PC norvégien s’effondre : en 1985, il n’attire plus que 0,2 % des électeurs851,849. En Islande, le PC local a cessé d’exister avant-guerre et formé avec des dissidents du Parti social-démocrate un nouveau mouvement, le Parti de l’unité du peuple – Parti socialiste ; ce parti, où les communistes représentent la majorité, participe brièvement à un gouvernement de coalition mais doit le quitter en 1956, après l’insurrection de Budapest. En 1968, le Parti de l’unité du peuple – Parti socialiste fusionne au sein d’un nouveau parti de gauche, l’Alliance du peuple852.

                      Le Parti communiste des Pays-Bas est lui aussi marginal : s’il obtient encore 4,5 % des voix lors des élections de 1972, il chute à 1,7 % cinq ans plus tard851. Le Parti communiste luxembourgeois obtient dans les régions sidérurgiques de bons résultats qui lui garantissent des sièges au parlement. Au niveau national, ses scores, qui tournent autour de 8 % au milieu des années 1970851, ne lui permettent pas d’exercer de réelle influence ; le PCL décline dès la fin de cette décennie et n’a plus que deux députés en 1979853. Le Parti communiste d’Irlande est, quant à lui, un petit parti sans représentation parlementaire851.

                      États-Unis

                      Angela Davis, militante du Parti communiste USA, lors d’une visite en URSS en 1972.
                      Aux États-Unis, le Parti communiste USA (CPUSA), dont le leader Gus Hall se contente de défendre systématiquement la ligne de l’URSS, demeure insignifiant sur le plan politique. Il bénéficie un temps de la notoriété de l’une de ses membres, Angela Davis, également membre du Black Panther Party et protagoniste d’une affaire politico-judiciaire très médiatisée entre 1969 et 1972 : la célébrité de cette militante, si elle associe le CPUSA à une figure familière du grand public, ne se traduit cependant pas en résultats électoraux. Gus Hall se présente aux élections présidentielles de 1972, 1976, 1980 et 1984, avec Angela Davis comme colistière dans les deux derniers cas : lors de ces scrutins, le CPUSA obtient respectivement 0,03 %, 0,07 %, 0,05 % et 0,04 % des suffrages nationaux854.

                      Canada
                      Le Parti communiste du Canada, affaibli au début de la guerre froide après l’emprisonnement de plusieurs de ses cadres à la suite d’une affaire d’espionnage au profit de l’URSS, connaît une relative résurgence dans les années 1960 grâce à sa présence dans les milieux syndicaux. Il n’est cependant plus représenté au parlement, et sa branche francophone, le Parti communiste du Québec, demeure particulièrement faible. Le PC canadien connaît en outre des dissidences à la suite de la rupture sino-soviétique. Outre l’éphémère scission, en 1965, du Progressive Workers Movement, un Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) lui fait concurrence à partir de 1970583.

                      Australie et Nouvelle-Zélande
                      En Océanie, les PC locaux perdent l’essentiel de leurs militants dès le début de la guerre froide. Les résultats électoraux du Parti communiste d’Australie et du Parti communiste de Nouvelle-Zélande demeurent par la suite négligeables, bien que le PC australien parvienne, un temps, à exercer quelque influence au sein de certains syndicats855. Le PC néo-zélandais est notamment marginalisé du fait de sa conversion au maoïsme691,856.

                      L’eurocommunisme
                      Article connexe : Eurocommunisme.
                      En tant que parti communiste le plus puissant d’Europe de l’Ouest, le Parti communiste italien bénéficie de son statut de principal parti d’opposition et progresse sur le plan électoral dans les années 1960-70. En juillet 1975, alors que le PCI, en pleine période du compromis historique, poursuit son essor électoral, Berlinguer et le secrétaire général du Parti communiste d’Espagne, Santiago Carrillo, publient une déclaration commune qui lance le mouvement dit de l’eurocommunisme : mettant en avant les spécificités de l’Europe de l’Ouest, les dirigeants communistes italien et espagnol réfutent le concept d’idéologie officielle d’État et remettent en question l’orthodoxie soviétique. Le Parti espagnol va jusqu’à retirer de ses statuts la référence au léninisme : il continue à se dire « marxiste » et « révolutionnaire », mais se veut également « démocratique ». Carrillo, qui cite le printemps de Prague comme l’élément décisif de son évolution, pousse l’audace jusqu’à suggérer qu’un modèle démocratique de socialisme européen pourra amener à la démocratisation des pays de l’Est. Georges Marchais, pour des raisons essentiellement tactiques, se joint au mouvement de l’eurocommunisme857, le Parti communiste français prenant à cette occasion les plus grandes distances de son histoire avec l’URSS858.

                      En 1976, la notion de dictature du prolétariat est abandonnée par le PCF859 et le PCE860. Plusieurs partis européens cessent également de faire figurer dans leurs statuts des références au marxisme-léninisme. Le Parti communiste japonais se joint lui aussi au mouvement des PC ouest-européens857. A contrario, le Parti communiste de Grèce n’adhère pas à l’eurocommunisme, dont les partisans se trouvent surtout dans les rangs du PC grec concurrent, le Parti communiste de Grèce (intérieur)570.

                      Très critiqué par le PCUS et les autres PC du bloc de l’Est857, l’eurocommunisme tourne finalement court861, mais il contribue à semer le trouble dans l’appareil soviétique, influençant notamment des cadres aux idées réformatrices857.

                      Déclin électoral des partis italien, français et finlandais

                      Le président italien Sandro Pertini lors des obsèques d’Enrico Berlinguer, en 1984.
                      Le Parti communiste italien et le Parti communiste français demeurent, jusqu’à la fin de la guerre froide, les deux PC les plus importants d’Europe de l’Ouest. Le Parti communiste de Finlande est quant à lui intégré pendant une longue période dans les coalitions gouvernementales. Dans les années 1970-1980, cependant, tous subissent à des degrés divers une série de crises d’identité, jusqu’à entrer chacun dans une phase de déclin. En 1979, le PCI sort de la majorité parlementaire pour revenir dans l’opposition ; il demeure important sur le plan électoral et Nilde Iotti conserve le poste de présidente de la chambre des députés jusqu’en 1992. Mais dès 1979, ses résultats s’érodent, tandis que le Parti socialiste italien regagne progressivement des électeurs826.

                      La prise de distance du PCI avec Moscou s’accentue quand Enrico Berlinguer condamne, en 1980, l’intervention soviétique en Afghanistan ; en 1981, à la suite des évènements de Pologne, le dirigeant communiste italien prend acte publiquement de l’épuisement définitif de la « force progressiste » issue de la révolution bolchevique. Dans le même temps, et malgré ses critiques de plus en plus ouvertes envers l’URSS, le Parti communiste italien continue d’affirmer la supériorité du système soviétique et s’abstient de soutenir les dissidents du bloc de l’Est826. Bien que ses rapports avec Moscou se dégradent, le renouvellement idéologique du Parti communiste italien est trop lent et trop ambigu pour convaincre au-delà de son électorat traditionnel, dont il cherche à ménager la sensibilité ; la politique de « changement dans la continuité » suivie par Berlinguer semble en outre dépassée face aux mutations de la société italienne. Le recentrage du PCI lui avait permis d’attirer de nouveaux électeurs dans les années 1970 mais la modération de son discours érode ensuite sa crédibilité en tant que parti d’opposition, tandis qu’elle déçoit le noyau dur traditionnel de son électorat862. Si le PCI absorbe en 1984 le Parti d’unité prolétarienne pour le communisme834, il continue d’être concurrencé à l’extrême gauche par divers mouvements, comme Démocratie prolétarienne qui dispose de plusieurs élus au parlement863.

                      Le déclin électoral du parti italien est moindre que celui de son homologue français et il demeure majoritaire à gauche durant toute son histoire ; le PCI, qui soutient durant les années 1980 les réformes de Mikhaïl Gorbatchev, apparaît néanmoins isolé et sans perspective à la fin de la décennie. Alors que le communisme mondial est en crise, la mort de Berlinguer prive en 1984 le PCI d’un chef charismatique et populaire. Lors des élections de 1987, le score du PCI descend à 26,6 %, soit son plus mauvais résultat depuis vingt ans832,864. En 1989, il compte 400 000 adhérents de moins qu’en 1977831.

                      Le PCF est quant à lui rejeté dans l’isolement lors de la rupture, en 1977, de son alliance avec le Parti socialiste865. Après l’épisode de l’eurocommunisme, le PCF revient en 1978-1979 à des positions pro-soviétiques plus orthodoxes, à l’époque même où les communistes italiens, au contraire, s’éloignent de plus en plus de l’URSS : dans son rapport introductif au XXXIIIe congrès de mai 1979, Georges Marchais estime que les pays communistes, bien qu’ils se heurtent à des problèmes « liés à une méconnaissance persistante de l’exigence démocratique universelle dont le socialisme est porteur », n’en présentent pas moins un « bilan globalement positif ». Le PCF soutient ensuite la guerre d’Afghanistan et l’État de siège en Pologne : il pense ainsi retrouver ses marques et son identité en se réalignant sur l’URSS, mais le calcul se révèle désastreux, du fait de la détérioration de l’image de l’Union soviétique dans l’opinion française. Lors de l’élection présidentielle de 1981, Georges Marchais obtient 15,35 % des voix, score considéré alors comme très décevant. Quelques semaines plus tard, lors des législatives, le PCF perd près de la moitié de ses députés. Les communistes intègrent néanmoins le gouvernement d’union de la gauche, mais ses ministres ne parviennent guère à peser sur les décisions de l’exécutif. Lors des élections européennes de 1984, la liste communiste obtient 11,20 % des voix, ce qui constitue alors pour le PCF son plus mauvais score national de l’après-guerre. Un mois plus tard, en désaccord avec le tournant de la rigueur, le PCF rompt à nouveau avec les socialistes et quitte le gouvernement866.

                      Les contestations se multiplient au sein du PCF827. À partir de 1984, les rénovateurs, qui critiquent le centralisme démocratique et les pays de l’Est, se constituent en courant. Leur porte-parole, Pierre Juquin, est exclu du bureau politique l’année suivante867. Le PCF poursuit ensuite son déclin électoral et lors de l’élection présidentielle de 1988, son candidat, André Lajoinie, n’obtient que 6,76 % des suffrages866. Le parti connaît de nombreux départs : certains ex-communistes français se rapprochent des écologistes, à l’image de Pierre Juquin qui présente une candidature dissidente à la présidentielle de 1988 ; d’autres rejoignent le PS, d’autres enfin se recentrent sur l’action syndicale ou associative867.

                      En Finlande, les communistes, qui refusent de soutenir les mesures d’austérité économique, rompent en 1983 avec leurs alliés868. Ayant quitté la majorité gouvernementale, le SKP est en outre affaibli par les divisions entre sa tendance modérée, incarnée par le président Aarne Saarinen, et sa tendance conservatrice et prosoviétique, dirigée par le vice-président Taïsto Sinisalo. Ses résultats électoraux baissent sensiblement. Le Parti finit par scissionner : les fédérations orthodoxes, exclues lors du congrès de 1985, fondent l’année suivante le Parti communiste de Finlande (Unité) (SKPy), avec le soutien de l’URSS. Le départ des prosoviétiques ne suffit cependant pas à enrayer le déclin électoral des communistes finlandais869,870.

                      Variations et renouvellements du marxisme
                      Dans l’ensemble des pays occidentaux et à la suite de la déstalinisation, la pensée marxiste connaît une période de foisonnement théorique, notamment dans les années 1960-70 : si certaines démarches intellectuelles se situent dans la ligne du stalinisme, d’autres en divergent au contraire radicalement. Associées pour certaines à la mouvance de la Nouvelle gauche, elles alimentent la démarche du marxisme critique, qui contribue à faire progressivement perdre leur aura d’autorité aux interprétations soviétiques du marxisme871. Des philosophes comme Maurice Merleau-Ponty872, Jean-Paul Sartre873, Herbert Marcuse874, Cornelius Castoriadis647, Lucio Colletti874 ou Louis Althusser875, proposent leurs interprétations de la théorie marxiste, aux côtés ou indépendamment des appareils militants. La relecture critique du marxisme par des auteurs comme Castoriadis nourrit un agrégat de courants d’« ultragauche », qui remettent en cause le léninisme en s’appuyant sur Marx et adoptent généralement le credo conseilliste876. Associés à l’ultragauche sans y être totalement assimilables, les situationnistes en arrivent à remettre en question la politique elle-même877. Des publications comme la New Left Review au Royaume-Uni874, ou Socialisme ou barbarie en France647, accueillent des analyses pointues sur la théorie marxiste et la nature de l’URSS en tant qu’État874.

                      Au sein même du PCF, Roger Garaudy, partisan d’un « marxisme humaniste », s’oppose aux disciples d’Althusser, qui se rapprochent ensuite des thèses pro-chinoises878. La redécouverte de l’œuvre complexe et hétérodoxe d’Antonio Gramsci contribue à enrichir la réflexion théorique en Italie ; dans la période post-1968, notamment, le « gramscisme » suscite de nombreux débats879. Toujours en Italie, les philosophes Raniero Panzieri, Mario Tronti et Toni Negri sont les principaux représentants, à partir des années 1960, d’un courant connu sous le nom d’opéraïsme (soit « ouvriérisme », de l’italien operaio signifiant ouvrier). Né dans le contexte du miracle économique italien et de l’industrialisation du pays, l’opéraïsme vise à adapter le cadre de réflexion marxiste aux nouvelles réalités sociales, prône le refus radical de l’organisation capitaliste du travail880,881, et préconise les grèves sauvages882.

                      Extrême-gauche occidentale
                      Développement et déclin du maoïsme
                      Sur le plan militant, de multiples groupes d’extrême gauche se perpétuent ou apparaissent, proposant des visions du communisme très différentes de celles des partis communistes dominants dans leurs pays, mais de manière souvent diamétralement opposées entre elles. Des groupes maoïstes opposés à la déstalinisation naissent dans les années 1960 après la rupture sino-soviétique en se séparant des PC pro-Soviétiques, comme le Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF), dirigé par le dissident du PCF Jacques Jurquet883, la scission pro-chinoise du Parti communiste de Belgique dirigée par Jacques Grippa687, ou le Parti communiste d’Italie (marxiste-léniniste), scission du PCI. À une époque où les informations concrètes sur le régime de Mao en Chine sont rares et proviennent souvent de sources de propagande chinoises, le maoïsme apparaît comme une alternative séduisante pour de nombreux militants communistes874.

                      La mouvance maoïste se répartit globalement en deux tendances : l’une, incarnée en France par le PCMLF, s’attache, par « anti-révisionnisme », aux formes traditionnelles du communisme ; la seconde exalte le rôle des « masses » et se veut plus « spontanéiste », ce qui vaut à ses tenants le sobriquet de « mao-spontex ». Cette tendance est représentée en France par des groupes comme la Gauche prolétarienne ou Vive la révolution. D’autres groupes apparaissent en France, comme l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes ou l’Union des communistes de France marxiste-léniniste formée par des adhérents du PSU et animée notamment par le philosophe Alain Badiou. Michel Foucault, un temps proche des « maos », contribue à faire du département de philosophie du Centre universitaire de Vincennes un bastion maoïste. Les groupes maoïstes, par leur radicalisme et leur apparente nouveauté, séduisent certaines personnalités de l’intelligentsia et du monde culturel comme Jean-Paul Sartre et ont une influence et une visibilité disproportionnée par rapport à leurs effectifs souvent très réduits. Ils se perdent cependant dans un activisme souvent brouillon et disparaissent pour la plupart avec le temps884,885.

                      Le mouvement de réforme lancé en Chine par Deng Xiaoping à la fin de la décennie 1970 porte un coup décisif au militantisme maoïste déjà déclinant en Occident. Dans divers pays, après la rupture sino-albanaise, divers groupes se tournent vers le soutien à la république populaire socialiste d’Albanie. Ces partis « anti-révisionnistes », parmi lesquels on compte le Parti communiste des ouvriers de France, le Parti communiste d’Allemagne/Marxistes-léninistes, le Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) ou le Parti communiste d’Espagne (marxiste-léniniste), sont de dimensions souvent très modestes : le courant stalinien « pro-albanais » n’en est pas moins présent sur divers continents886,887. Certains des groupes maoïstes les plus radicaux, à l’image du Parti communiste révolutionnaire américain de Bob Avakian, fondent en 1984 une nouvelle internationale, le Mouvement révolutionnaire internationaliste. Elle réunit pour l’essentiel des groupuscules — et quelques mouvements armés comme le Sentier lumineux péruvien — et se révèle vite incapable de sortir de la marginalité, surtout en Europe888.

                      Les mouvements trotskystes
                      Article connexe : Trotskisme en France.
                      Les trotskistes français demeurent profondément divisés depuis le schisme provoqué par Michel Pablo. À la fin des années 1950, « Hardy » et Bois relancent l’Union communiste ; celle-ci se fait notamment connaître en éditant le bulletin Voix ouvrière649,650. En Argentine, Juan Posadas ambitionne de prendre le contrôle de l’Internationale : vite marginalisé, il structure son courant autour de son journal Voz proletaria et fonde une Quatrième internationale dite « posadiste », à la ligne résolument tiers-mondiste, qui essaime notamment en Argentine, au Mexique et au Chili653,654.

                      En 1960, Pablo est incarcéré pour ses activités durant la guerre d’Algérie : Pierre Frank prend alors le contrôle du PCI. Une grande partie des trotskystes et anciens trotskystes français rejoignent le Parti socialiste unifié. Pablo, après sa libération, s’expatrie en Algérie où il devient conseiller du président Ahmed Ben Bella et s’active dans les milieux tiers-mondistes internationaux, rencontrant entre autres Che Guevara. La chute de Ben Bella en 1965 met un terme à l’influence de Pablo ; les pablistes sont évincés par Pierre Frank889. Ce n’est qu’en 1963, après plus de dix ans de déchirements, qu’est fondé le Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale890.

                      Dans années 1960, les lambertistes sont devenus la principale composante du trotskysme français : sur le plan international, ils sont notamment en liaison avec les Boliviens du Parti ouvrier révolutionnaire et les trotskystes britanniques, influents sur la gauche du Parti travailliste. Pierre Frank obtient quant à lui le ralliement du Parti socialiste des travailleurs américain de James P. Cannon, qui rompt avec Lambert889.

                      Photo noir et blanc d’un homme dans une salle en train de parler devant une table.
                      Alain Krivine, dirigeant de la Ligue communiste révolutionnaire, en 1982.
                      Les mouvements français se renforcent à partir de la fin des années 1960, sans surmonter leurs divisions. Interdit en 1968, Voix ouvrière renaît sous le nom de Lutte ouvrière (LO), qui donne son nom au mouvement : le groupe de « Hardy » anime également l’Union communiste internationaliste649,650. Frank encourage quant à lui l’entrisme au sein du PCF. Certains de ses partisans, comme Alain Krivine, intègrent ainsi l’Union des étudiants communistes : exclus en 1965, ils fondent la Jeunesse communiste révolutionnaire qui, en 1968, fusionne avec le Parti communiste internationaliste pour fonder la Ligue communiste889.

                      Alain Krivine est le candidat de la Ligue communiste à l’élection présidentielle de 1969, à laquelle il obtient 1,06 % des suffrages ; après l’interdiction de la Ligue communiste en 1973, le parti est remplacé par la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), que Krivine représente à nouveau à l’élection de 1974. Il est cependant cette fois en concurrence avec Arlette Laguiller, candidate de Lutte ouvrière. Krivine obtient 0,37 % des voix, et Laguiller 2,33 %649,889,650. Dans les années suivantes, le trotskysme français reste divisé : LO continue à présenter régulièrement Arlette Laguiller aux élections présidentielles en adoptant des positions strictement ouvriéristes ; la LCR, soutenant diverses causes comme la légalisation des drogues douces, se montre plus « moderne » et plus en phase avec les radicalités post-1968 ; les lambertistes (successivement représentés par l’OCI, puis par le Parti communiste internationaliste, le Mouvement pour un parti des travailleurs et enfin le Parti des travailleurs) se concentrent essentiellement sur l’entrisme au sein des syndicats – notamment à Force ouvrière – et de la franc-maçonnerie889, et sur la défense de divers acquis sociaux tout en tenant un discours catastrophiste sur le capitalisme international. Les militants de la LCR, comme les lambertistes, essaiment dans les syndicats, les associations et les partis socialistes, où ils pratiquent l’entrisme. Cependant, un certain nombre de militants ainsi « infiltrés » dans les appareils s’éloignent progressivement du trotskysme, et font ensuite carrière au sein de la gauche modérée. D’autres rompent plus rapidement avec le trotskisme en passant directement de l’extrême gauche à la gauche réformiste891,892.

                      Cette division du trotskysme se retrouve dans d’autres pays, comme le Royaume-Uni où coexistent le Workers Revolutionary Party de Gerry Healy, le Socialist Workers Party de Tony Cliff, ainsi que la Militant tendency de Peter Taaffe, Ted Grant et Alan Woods, qui se consacre surtout à l’entrisme au sein du Parti travailliste885 et fonde en 1974 sa propre Internationale, le Comité pour une Internationale ouvrière. En Argentine, le Parti révolutionnaire des travailleurs éclate en plusieurs tendances quelques années après sa création893.

                      Durant la première moitié des années 1970, les mouvements trotskystes bénéficient de l’atmosphère d’effervescence révolutionnaire en Europe et en Amérique latine. De nouveaux groupes apparaissent dans des pays comme la Suisse, la Norvège ou le Danemark, tandis que des formations plus anciennes se renforcent. En Espagne, durant les dernières années du franquisme, une Ligue communiste révolutionnaire espagnole est fondée et l’ETA annonce son ralliement à la IVe Internationale893. En Belgique, une Ligue révolutionnaire des travailleurs est créée en 1971885. Les espoirs révolutionnaires des trotskystes, cependant, ne se concrétisent pas, que ce soit en Europe où l’extrême gauche demeure marginale, ou dans le contexte des guérillas sud-américaines. En Argentine, notamment, les trotskystes sortent décimés de leur participation à la lutte armée contre le gouvernement péroniste. En outre, le trotskysme international connaît une nouvelle scission en 1979-1980 lors de la fondation, sous l’impulsion des lambertistes, d’un Comité d’organisation pour la reconstruction de la IVe Internationale893.

                      Au Royaume-Uni, l’influence de Militant au sein du Labour donne des arguments aux conservateurs qui peuvent, lors des élections de 1979, dénoncer les liens des travaillistes avec l’extrême-gauche. Militant atteint le summum de son influence au début des années 1980, en prenant le contrôle de la municipalité de Liverpool : il contribue à faire adopter au Labour, revenu dans l’opposition, des positions radicalement à gauche, qui lui valent une défaite écrasante lors des élections de 1983. Dès 1982, cependant, le Labour tente de réduire l’influence de Militant : Neil Kinnock, chef du parti après 1983, s’oppose frontalement aux trotskystes, en dénonçant notamment leur gestion désastreuse de Liverpool. Militant, dont les principaux représentants sont exclus de la direction du Labour, est dès lors marginalisé894,895.

                      Au Brésil, les mouvements trotskystes peuvent sortir de la clandestinité dans les dernières années de la dictature militaire. Ils sont cependant divisés quant à la politique à adopter vis-à-vis du Parti des travailleurs, qui gagne en influence à gauche durant les années 1980 : certains trotskystes sont d’abord hostiles au PT, tandis que d’autres choisissent d’emblée d’y pratiquer l’entrisme. Finalement, les trois principaux groupes trotskystes brésiliens décident chacun, à différentes périodes, de participer au PT, au sein duquel ils constituent des tendances minoritaires. Ils ne parviennent pas à prendre le contrôle du parti, qui englobe des tendances de gauche très différentes les unes des autres. En 1992, l’une des tendances trotskystes, Convergencia socialista, est exclue du PT416,896.

                      De l’« âge d’or » du « gauchisme » européen aux années de plomb
                      Articles connexes : Années de plomb (Europe) et Années de plomb (Italie).

                      Emblème du groupe italien Lotta continua.

                      Emblème de la Fraction armée rouge.
                      Dans leur ensemble, les années 1960-1970 sont marquées en Occident, surtout après 1968, par le développement d’une culture politique « gauchiste », notamment chez les étudiants issus de la génération du baby-boom. Bien que reprenant à leur compte le vocabulaire et l’imagerie du communisme825,897, les contestataires s’opposent de manière souvent frontale aux conceptions des partis communistes pro-soviétiques et revendiquent des formes alternatives de militantisme. Daniel Cohn-Bendit publie ainsi, après mai 68, un livre dont le titre, Le Gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme, se veut une réponse à celui de Lénine La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »)825.

                      Dans les contextes de la guerre du Viêt Nam et de la révolution culturelle, l’anti-impérialisme et le tiers-mondisme sont des idées en vogue au sein d’une partie de l’opinion, et notamment de la jeunesse. Che Guevara, Hô Chi Minh, Léon Trotsky et Mao Zedong sont souvent considérés, à des degrés divers, comme des icônes, y compris par des adversaires du communisme soviétique et des formes étatisées du marxisme874 : la rhétorique « marxiste-léniniste » est un temps à la mode chez des contestataires, souvent radicalisés par le militantisme contre la guerre du Viêt Nam et qui s’opposent au marxisme orthodoxe soviétique en lui préférant sa version maoïste898. Le milieu d’extrême gauche est particulièrement bouillonnant en Italie, où apparaissent une multitude de groupes. L’opéraïsme, qui dénonce le « révisionnisme » des pays de l’Est et conteste la représentativité des PC dominants en tant que partis de la classe ouvrière, sort des milieux intellectuels où il était jusque-là confiné, et touche à partir de 1968 une partie importante de l’extrême gauche italienne. Les groupes Lotta Continua et Potere operaio se réclament de l’idéologie opéraïste882, qui influence plus largement le mouvement autonome. De nombreuses causes que les partis communistes orthodoxes condamnent ou négligent à l’époque, comme le féminisme ou le militantisme homosexuel, naissent au sein des milieux d’extrême gauche ou sont soutenues par eux, avant de s’imposer progressivement au reste de la gauche, communistes compris899. Les idées gauchistes sont également présentes dans certains mouvements de gauche plus modérés, à l’image du PSU qui fait alors figure, en France, de parti « carrefour » entre la gauche et l’extrême gauche900.

                      Si une partie des militants d’extrême gauche, notamment ceux qui ont choisi d’intégrer les partis de la gauche classique, passe progressivement à des engagements plus modérés, la tentation de la violence existe également chez certains d’entre eux. Divers groupuscules passent ainsi à la « lutte armée », notamment en Italie et en Allemagne de l’Ouest, au cours de la période connue sous le nom d’années de plomb. Celle-ci se déroule pour l’essentiel durant les années 1970 mais se prolonge avec une moindre intensité durant la décennie suivante. Des attentats et des assassinats sont commis en Italie par de nombreux groupes d’extrême gauche dont le plus connu est celui des Brigades rouges, et en Allemagne de l’Ouest par la Fraction armée rouge898,901. En Italie, les mauvais résultats électoraux de l’extrême gauche lors des scrutins de 1972 et 1976 — l’échec subi en 1976 par la coalition Démocratie prolétarienne entraîne l’autodissolution de Lotta continua — contribuent à la radicalisation d’une partie des militants, qui en arrive à considérer que la seule solution se trouve dans la violence902,903. Des intellectuels italiens de la mouvance, comme Toni Negri ou Adriano Sofri, sont inculpés dans des affaires de terrorisme904.

                      D’autres pays sont également touchés, à un degré moindre, par les actions de groupes d’inspiration communiste, comme l’Organisation révolutionnaire du 17‑novembre en Grèce, les Cellules communistes combattantes en Belgique, les Noyaux armés pour l’autonomie populaire et les Groupes de résistance antifasciste du premier octobre en Espagne, ou Action directe en France. Certains groupes terroristes reçoivent l’aide des services secrets de l’Est, à l’image de la Fraction Armée rouge et des Cellules communistes combattantes, soutenues par la Stasi est-allemande898,901,900.

                      Chute de la majorité des régimes communistes
                      Mouvement de réformes en URSS
                      Articles connexes : Guerre fraîche, Perestroïka, Glasnost, Nouvelle détente et Décommunisation en Russie.
                      L’URSS et le bloc de l’Est abordent le tournant des années 1980 dans un contexte difficile. L’invasion de l’Afghanistan aggrave brutalement les relations avec l’Occident, mettant un terme à la détente, favorisant l’élection de Ronald Reagan aux États-Unis et dégradant de manière spectaculaire l’image de l’URSS dans le monde. Le conflit afghan, particulièrement impopulaire en URSS même, apparaît rapidement comme un gouffre financier et humain905.

                      L’élection de Ronald Reagan contribue à faire remonter la tension dans le contexte de la guerre froide, l’administration des États-Unis adoptant un langage nettement plus martial que dans les années précédentes : le président Reagan, malgré son fort anticommunisme, poursuit néanmoins une politique plus pragmatique qu’il n’apparaît alors906,907.

                      Sur le plan intérieur, l’économie soviétique stagne et ne parvient à atteindre aucun des objectifs fixés par le pouvoir, l’agriculture apparaissant comme son principal point faible908. L’appareil soviétique est handicapé par une bureaucratie envahissante et sclérosé sur le plan politique909, ce phénomène étant notamment illustré par le vieillissement de l’élite dirigeante, qui donne à l’URSS l’allure d’une « gérontocratie »910. Dans le reste du bloc, les PC au pouvoir, qui se veulent toujours officiellement les partis de la classe ouvrière, sont quant à eux devenus dans les faits, avec le temps, des appareils attirant l’élite administrative, principalement urbaine911.

                      L’URSS et les autres pays du bloc de l’Est connaissent des problèmes économiques croissants, auxquels ils s’efforcent de répondre en ayant de plus en plus recours aux emprunts extérieurs, notamment auprès des pays de l’OPEP912 ; l’interaction croissante, depuis les années 1960, des pays communistes avec l’économie capitaliste mondiale contribue à les rendre de plus en plus dépendants de celle-ci913. Les pays du bloc de l’Est, dont les systèmes économiques ont été bâtis sur le modèle soviétique sans bénéficier des ressources naturelles de l’URSS, souffrent eux aussi de dysfonctionnements permanents914. Au début des années 1980, du fait notamment de la hausse des taux d’intérêt, ils sont très lourdement endettés auprès du système bancaire occidental915.

                      Léonid Brejnev, vieillissant et malade depuis plusieurs années, meurt en novembre 1982 ; Iouri Andropov, jusque-là président du KGB, lui succède. Technocrate compétent, Andropov entreprend de réformer l’appareil en luttant contre le népotisme et la corruption, mais le renouvellement des élites dirigeantes demeure limité. La tension diplomatique avec les États-Unis demeure par ailleurs particulièrement forte, et connaît des pics avec la crise des euromissiles et la destruction par l’aviation soviétique du vol Korean Airlines 007. La mauvaise santé d’Andropov ne lui laisse pas le temps de pousser très loin ses idées de réforme : il meurt en février 1984. Son successeur, Konstantin Tchernenko, un proche de Brejnev, se signale surtout par un « immobilisme absolu » en matière politique. Déjà gravement malade au moment de son accès au pouvoir, il meurt en mars 1985916,910.

                      Photo couleur d’un homme portant des lunettes et un costume sombre, debout devant un pupitre muni de deux micros (arrière-plan flou).
                      Mikhaïl Gorbatchev en 1987.
                      Mikhaïl Gorbatchev, un membre de l’entourage d’Andropov, succède à Tchernenko en tant que secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique. Relativement jeune par rapport à ses prédécesseurs, Gorbatchev est décidé à réformer le système politique de l’Union soviétique qu’il souhaite débarrasser de ses scléroses ; il accède cependant au pouvoir sans plan préconçu. S’entourant d’une équipe de réformateurs comme Alexandre Iakovlev et Edouard Chevardnadze, le nouveau dirigeant de l’URSS s’engage rapidement dans une voie qui surprend aussi bien les soviétologues occidentaux que les conservateurs soviétiques. Gorbatchev adopte comme mots d’ordre uskorenie (accélération), perestroïka (littéralement, reconstruction, utilisé comme substitut au mot réforme pour ne pas irriter les conservateurs) et glasnost (ouverture, ou transparence). La glasnost, dans l’optique de Gorbatchev, est « la critique saine des insuffisances » et non « le torpillage du socialisme et de ses valeurs ». Ce mouvement, qui constitue dans les faits une poursuite de la déstalinisation, permet la redécouverte de pans cachés de l’histoire du pays ; il entraîne un surcroît de tensions politiques, alors que certains conservateurs tentent encore de défendre l’héritage de Staline. De nouvelles réhabilitations de victimes des purges staliniennes ont lieu, comme celle de Boukharine. La glasnost amène en outre un important dégel sur le plan culturel : des œuvres littéraires jusque-là interdites sont librement publiées917,918. En 1989, L’Archipel du Goulag est publié en URSS pour la première fois919. En 1990, Gorbatchev reconnaît la responsabilité de l’URSS dans le massacre de Katyń920.

                      Photo couleur montrant trois hommes debout en costume.
                      Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev en 1986.
                      Sur le plan extérieur, la période Gorbatchev se traduit entre 1985 et 1987 par une amélioration spectaculaire des rapports Est-Ouest, désignée sous le nom de Nouvelle Détente. Plusieurs rencontres, à partir de 1985, entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev aboutissent en décembre 1987 à la signature du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, qui engage un réel processus de désarmement. Gorbatchev annonce en 1988 un retrait unilatéral des troupes d’Afghanistan. Les relations de l’URSS avec la république populaire de Chine sont également normalisées921.

                      Sur le plan intérieur, Gorbatchev procède à de nombreux limogeages de cadres conservateurs. Le pouvoir soviétique s’efforce d’introduire un État de droit en adoptant des mesures pour limiter les abus des administrations, en allégeant la censure et en permettant aux Soviétiques de circuler librement à l’étranger. La XIXe conférence du PCUS adopte en juillet 1988 un important projet de réforme constitutionnelle, qui démocratise le système soviétique : les textes prévoient d’une part, un nouveau Soviet suprême élu à bulletin secret par un Congrès du peuple, dont une grande partie des députés seront élus par la population dans les districts ; d’autre part, la création d’un poste de président de la République aux pouvoirs étendus. Les réformes de Gorbatchev ne règlent cependant pas la question du pluralisme politique. Si Gorbatchev envisage les réformes dans le cadre du Parti communiste, la libéralisation politique entraîne l’apparition de nombreux « groupes informels » qui constituent, dans le cadre d’un système encore marqué par le parti unique, un début de « démocratisation par en bas ». Sur le plan économique, de nombreuses réformes sont engagées, développant l’autonomie dans les entreprises et les sphères d’initiative privée. Souvent insuffisantes, les mesures de libéralisation ne parviennent cependant pas à redresser l’économie soviétique, qui se dégrade au contraire dans les années 1985-1991, les résultats dans l’agriculture étant notamment catastrophiques. La perestroïka bouleverse une économie gangrénée par la coercition et la corruption et l’absence d’institutions juridiques crédibles, mais sans définir de nouvelles règles du jeu ni apporter aux travailleurs de nouvelles motivations922.

                      La glasnost, en libérant la mémoire historique et en encourageant la critique des défauts du système, contribue également à déstabiliser en profondeur l’Union soviétique. Gorbatchev a en effet, dans le cadre de son programme de réformes, sous-estimé le facteur national923 : dans presque toutes les républiques socialistes soviétiques, des revendications identitaires se manifestent sur les champs les plus divers, allant de la reconnaissance du statut de la langue nationale à l’indépendantisme. Le 23 août 1987, l’anniversaire de la signature du pacte germano-soviétique provoque des manifestations de masse dans les pays baltes : deux ans plus tard, la protestation prend de l’ampleur et s’exprime notamment par une gigantesque chaîne humaine, la « voie balte », qui réclame l’indépendance des trois républiques. En mars 1990, la Lituanie proclame son indépendance, défiant ouvertement le gouvernement soviétique qui réagit par un blocus économique. La Lettonie et l’Estonie imitent à leur tour la Lituanie. En janvier 1991, les troupes soviétiques interviennent dans les pays baltes pour tenter d’en reprendre le contrôle. Un litige territorial éclate entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan sur la question du Haut-Karabagh924.

                      Les réformes politique et structurelles en URSS ont un effet décisif sur les « pays frères » communistes. Gorbatchev encourage les États satellites d’Europe de l’Est à mener leur propre « perestroïka »923. Il prend par ailleurs la décision, en raison des difficultés de l’économie soviétique, de diminuer l’assistance matérielle consentie aux alliés du camp communiste ce qui, dans le tiers monde, a des conséquences parfois dramatiques, précipitant en Afrique l’abandon du communisme à partir de 1989. Les économies de la république populaire du Bénin et de la république populaire du Congo sont notamment dans un état désastreux. En Amérique latine, Gorbatchev plaide pour des solutions négociées aux conflits, ce qui conduit la plupart des guérillas, à l’image du Front Farabundo Martí de libération nationale et de l’Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque, à déposer les armes, certains mouvements rebelles se transformant en partis politiques. Le régime sandiniste du Nicaragua se libéralise et conclut des accords de paix avec les Contras. Les sandinistes perdent ensuite l’élection présidentielle de 1990821. La diminution, puis la fin, de l’aide soviétique, plongent Cuba dans une très grave crise économique à partir de 1989925.

                      Écroulement des régimes européens
                      Article connexe : Chute des régimes communistes en Europe.
                      Photo couleur d’une statue de pierre grise (tête vue de profil et haut du corps d’un homme) renversée sur l’herbe verte d’un terrain vague.
                      Statue de Lénine abattue, au musée du palais de Mogoșoaia (Roumanie).
                      Les « démocraties populaires » du bloc de l’Est, qui n’ont jamais réussi à résoudre leurs dysfonctionnements économiques et leur sclérose politique926, sont entraînées dans le mouvement des réformes impulsées par l’URSS et s’écroulent toutes à partir de 1989.

                      Hongrie
                      En république populaire de Hongrie, János Kádár, âgé et malade, quitte le pouvoir en 1988 ; il est remplacé à la tête du Parti socialiste ouvrier hongrois par Károly Grósz. Ce dernier est rapidement débordé par les réformateurs du Parti, menés notamment par Imre Pozsgay, Gyula Horn et Miklós Németh. En mai 1989, la Hongrie démantèle la barrière du rideau de fer le long de sa frontière avec l’Autriche. L’insurrection de Budapest est réhabilitée, de même que la mémoire d’Imre Nagy ; Pozsgay évoque bientôt le passage au multipartisme. La Hongrie adopte dès octobre 1989 une constitution amendée ; toutes les références au socialisme sont supprimées, et une série de lois assure en 1989-1990 le passage à un régime politique pluraliste et à l’économie de marché927 ; en 1990, les premières élections libres, que le Parti socialiste hongrois espérait remporter, se soldent par la victoire de l’opposition928,929.

                      Pologne
                      En république populaire de Pologne, le régime entame des négociations avec Solidarność : une table ronde entre le pouvoir et l’opposition — dont Jaruzelski lui-même et le Parti ouvrier unifié polonais se tiennent volontairement à l’écart — débute en février 1989. En avril, des accords prévoient des élections législatives partiellement ouvertes à un scrutin démocratique. Solidarność remporte de manière éclatante les élections de mai, en obtenant 99 % des sièges du Sénat nouvellement créé et la quasi-totalité des sièges de la Diète ouverts à la compétition électorale. En août, un accord de coalition est conclu et Tadeusz Mazowiecki devient le premier Premier ministre non communiste de la république populaire de Pologne. Une nouvelle constitution entre en vigueur le 31 décembre, mettant un terme officiel au régime communiste polonais930,931.

                      RDA
                      Article connexe : Die Wende.

                      Le mur de Berlin envahi par la foule à la porte de Brandebourg.
                      La République démocratique allemande est bientôt victime de l’ouverture du rideau de fer par la Hongrie : à l’été 1989, des milliers d’Allemands de l’Est passant leurs vacances en Hongrie passent à l’Ouest via la frontière hongroise ou prennent d’assaut l’ambassade d’Allemagne de l’Ouest à Budapest. En septembre, la Hongrie dénonce ses accords avec la RDA et autorise le passage d’environ 65000 réfugiés est-allemands vers l’Autriche. En RDA même, le mécontentement s’exprime bientôt : le mouvement des manifestations du lundi contre le pouvoir rassemble semaine après semaine des centaines de milliers de protestataires. En octobre, Mikhaïl Gorbatchev, en visite à Berlin-Est pour le quarantième anniversaire de la RDA, n’accorde aucun soutien à Erich Honecker et lui adresse même publiquement une mise en garde à peine voilée. Le 18 octobre, une réunion du bureau politique du Parti socialiste unifié d’Allemagne mène à la démission de Honecker, remplacé par Egon Krenz. La contestation ne faiblit pas et le 9 novembre, Günter Schabowski, porte-parole du SED, pris de panique lors d’une conférence de presse, annonce par erreur l’ouverture immédiate de la frontière vers Berlin-Ouest : une foule immense entoure bientôt le mur de Berlin et la frontière est définitivement ouverte. Le gouvernement de la RDA se résout à faire abattre le mur. Le pouvoir est-allemand se délite totalement et le SED s’autodissout, se rebaptisant Parti du socialisme démocratique. En mars 1990, les ex-communistes sont largement battus par les chrétiens-démocrates lors des premières élections libres de la RDA, qui sont également les dernières de ce pays avant sa disparition. Dès novembre 1989, le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl évoque en effet ouvertement une réunification de l’Allemagne, qui devient effective en octobre 1990932,933.

                      Tchécoslovaquie
                      Article connexe : Révolution de velours.
                      En République socialiste tchécoslovaque, la contestation s’exprime de plus en plus ouvertement au cours de l’année 1989, débouchant en novembre sur d’importantes manifestations à Prague. Le Forum civique se constitue et porte à sa tête Václav Havel, déclenchant l’épisode de la révolution de velours. Le 24 novembre, le bureau politique du Parti communiste tchécoslovaque, dépassé par la situation, démissionne en bloc. Alexander Dubček, l’homme du printemps de Prague, est acclamé par la foule. Une grève générale éclate. Les communistes présentent un nouveau gouvernement, où ils détiennent seize portefeuilles sur vingt, mais l’opposition réagit en menaçant d’une nouvelle grève ; un gouvernement est finalement formé où les communistes sont minoritaires. Le président de la République Gustáv Husák démissionne le 10 décembre ; le 28 décembre, Dubček devient le président de l’assemblée et, le lendemain, Václav Havel est élu président de la République934,935.

                      Bulgarie
                      En république populaire de Bulgarie, le lendemain de la chute du rideau de fer, Todor Jivkov est démis de ses fonctions par les réformateurs du Parti communiste bulgare ; son successeur, Petar Mladenov, autorise le multipartisme. Au début de 1990, le Parti communiste renonce à son rôle dirigeant et devient le Parti socialiste bulgare. Le PSB remporte les premières élections libres en juin 1990 mais perd le pouvoir lors d’un nouveau scrutin en octobre 1991936,937.

                      Roumanie
                      Article connexe : Révolution roumaine de 1989.
                      En république socialiste de Roumanie, la révolution contre le régime communiste, alors dirigé depuis 23 ans par Nicolae Ceaușescu, prend un tour violent : le 21 décembre, le « conducător » est hué par la foule alors qu’il prononce un discours en plein air, retransmis en direct à la télévision. La contestation génère des émeutes à Bucarest : les membres réformateurs du Parti communiste roumain, menés par Ion Iliescu et Petre Roman, prennent bientôt la direction de la révolte et appellent à la télévision la population à défendre la Révolution contre d’imaginaires « sbires du régime » : militaires et manifestants se tirent mutuellement dessus, tous persuadés de combattre pour la liberté ; Ceaușescu prend la fuite avec son épouse Elena. Capturé, le couple présidentiel est fusillé le 25 décembre au terme d’une procédure expéditive jusque-là réservée aux opposants du régime. Les premiers jours, Ion Iliescu et Petre Roman déclarent vouloir un « socialisme scientifique et à visage humain », mais ensuite le parti communiste est dissout, un Front de salut national se constitue et prend le contrôle de la logistique et des forces du régime938.

                      Yougoslavie
                      Article connexe : Guerres de Yougoslavie.

                      Carte des conflits en Yougoslavie en 1992.
                      La vague de changements atteint également les pays communistes européens sortis depuis longtemps de l’orbite de l’URSS. En république fédérative socialiste de Yougoslavie, lors du congrès de janvier 1990 de la Ligue des communistes de Yougoslavie, les dissensions entre les diverses nationalités composant le Parti s’aggravent, et les Slovènes claquent la porte. Les délégués du PC yougoslave se séparent pour ne plus jamais se réunir, et le Parti cesse d’exister. En avril et en mai, des élections législatives entièrement libres sont organisées en Slovénie et en Croatie, portant au pouvoir l’opposition démocratique à tendance séparatiste : Milan Kučan devient le président de la Slovénie et Franjo Tuđman celui de la Croatie. Dès 1991, des affrontements ouverts autour de questions territoriales éclatent entre les États membres de la fédération, déclenchant la série des guerres civiles yougoslaves. La Yougoslavie abandonne toute référence communiste et cesse bientôt dans les faits d’exister en tant qu’État unitaire939,940.

                      Albanie
                      La république populaire socialiste d’Albanie, pays le plus fermé du continent, n’est pas non plus épargnée par les bouleversements en Europe de l’Est. À la fin 1989, un début de réformes politiques et économiques n’aboutit qu’à encourager des manifestations populaires. Plusieurs milliers d’Albanais entreprennent de fuir le pays. Les protestations contre les restrictions sur les produits alimentaires débouchent sur un mouvement plus vaste demandant des réformes démocratiques, tandis que le pouvoir est très divisé : en décembre 1990, le Parti du travail d’Albanie accepte d’autoriser les partis d’opposition. Des élections se tiennent en mars-avril 1991 et sont remportées par les communistes grâce au vote des campagnes, où leur influence et le régime de terreur restent présents ; les villes, cependant, votent pour l’opposition. En mai, l’opposition appelle à une grève générale, qui est massivement suivie. L’Albanie change de constitution dans le courant de 1991 et le Parti du travail devient le Parti socialiste d’Albanie ; en 1992, de nouvelles élections se tiennent dans des conditions plus libres et sont cette fois remportées par l’opposition941,942.

                      Transitions politiques en Asie et en Afrique
                      Articles connexes : Révolution démocratique de 1990 en Mongolie et Guerre civile d’Afghanistan (1989-1992).

                      Drapeau de l’État du Cambodge, durant la période de transition politique de 1989-1993.
                      Hors d’Europe, la majorité des États communistes changent d’orientation politique à partir de 1989, sous l’influence directe ou indirecte des changements en Union soviétique et sous l’effet de nombreux facteurs internes et externes. La République populaire mongole, voisin et satellite de l’URSS, se convertit dès 1987 à la « transparence » et à la « démocratie » sous l’influence de Gorbatchev : des réformes économiques sont introduites. L’opposition commence à s’organiser et en 1990, des manifestations ont lieu à Oulan-Bator, déclenchant la révolution démocratique en Mongolie. Le Parti révolutionnaire du peuple mongol multiplie les concessions : le monopole du Parti est supprimé et l’opposition autorisée. Des premières élections libres sont organisées à l’été et sont remportées par les communistes, qui forment alors le seul parti réellement organisé. La Mongolie entame alors ce que le président Orchibat qualifie de « grand voyage » pour passer aux droits de l’homme et à la démocratie. Le pays se convertit à l’économie de marché et, en 1992, adopte une nouvelle constitution qui supprime toute référence au marxisme-léninisme. Le PRPM remporte à nouveau les élections de 1992 face à l’opposition divisée, mais perd ensuite celles de 1996925,943.

                      En Asie du Sud-Est, la république populaire du Kampuchéa, le régime cambodgien pro-vietnamien, entreprend en 1989 une révision constitutionnelle, prenant le nom officiel d’État du Cambodge et adoptant le bouddhisme comme religion nationale. L’armée vietnamienne se retire du Cambodge la même année. En 1991, les négociations de paix continuent entre le gouvernement cambodgien, les Khmers rouges et les sihanoukistes du FUNCINPEC et des accords de paix sont finalement signés pour assurer une transition politique et le partage du pouvoir. L’État du Cambodge abandonne officiellement le marxisme-léninisme et autorise le multipartisme : le pays passe sous tutelle de l’Autorité provisoire des Nations unies. Norodom Sihanouk fait son retour au Cambodge et la monarchie est rétablie en 1993. Les anciens cadres communistes demeurent en place et partagent, en vertu des accords, le pouvoir avec le FUNCINPEC774,944.

                      La république démocratique d’Afghanistan parvient à se maintenir un temps après le départ des troupes soviétiques : mais la politique de Réconciliation nationale de Mohammed Nadjibullah s’avère insuffisante et, du fait de la multiplication des dissidences internes et de l’arrêt total de l’aide soviétique, le régime finit par s’écrouler au bout de trois ans de guerre civile. Fin avril 1992, les rebelles prennent Kaboul945,946.

                      Au Moyen-Orient, la république démocratique populaire du Yémen (Sud-Yémen) se réunifie en 1990 avec la république arabe du Yémen (Nord-Yémen) : la réunification est cependant suivie en 1994 par une guerre civile entre le personnel politique de l’ex-Sud et celui de l’ex-Nord, avec pour résultat la défaite de l’ancien régime sudiste et le départ en exil d’une partie de ses cadres947.

                      En Afrique, le FRELIMO du président Joaquim Chissano, renonce au marxisme en juillet 1989, emmenant la république populaire du Mozambique vers la voie de la démocratie et passant de statut de parti communiste à celui de parti lié à la bourgeoisie capitaliste mozambicaine. Une nouvelle constitution est adoptée en 1990 et des accords de paix sont réalisés deux ans plus tard ; le FRELIMO remporte nettement les premières élections libres925. En république populaire d’Angola, une voie similaire est suivie, mais de manière plus heurtée : le MPLA du président José Eduardo dos Santos abandonne le communisme et la constitution est modifiée948. Le processus de paix angolais est cependant vite interrompu : l’UNITA refuse sa défaite électorale face au MPLA et reprend les armes949,925. En république populaire du Bénin, Mathieu Kérékou renonce dès 1989 au marxisme-léninisme « en tant que voie de développement » : il participe ensuite aux travaux d’une conférence nationale qui permet le passage au multipartisme et à la démocratie ainsi que l’adoption d’une nouvelle constitution950. Denis Sassou-Nguesso suit la même voie en république populaire du Congo951. Les autres pays africains influencés par le marxisme-léninisme, comme la république démocratique de Madagascar, se convertissent également à la démocratie et aux élections libres925. La transition politique n’est pas pacifique dans la corne de l’Afrique où la république démocratique populaire d’Éthiopie de Mengistu ne cesse d’exister qu’au terme d’une guerre civile952 ; c’est également le cas de la République démocratique somalie, pays sorti depuis 1977 de l’orbite soviétique, où Mohamed Siad Barre doit fuir le pays face à l’avance des rebelles953,925. L’Érythrée obtient en 1993 son indépendance vis-à-vis de l’Éthiopie mais l’ex-Front populaire de libération de l’Érythrée, devenu parti unique sous le nom de Front populaire pour la démocratie et la justice, a abandonné ses références marxistes avant même de prendre le pouvoir, au profit d’un discours purement nationaliste954,955,956,957.

                      Écrasement du « Printemps de Pékin »
                      Article connexe : Manifestations de la place Tian’anmen.
                      Photo couleur d’une statue beige représentant une femme debout, bras nus, chevelure au vent, et portant, de ses deux mains, une torche.
                      Reproduction de la statue de la « Déesse de la Démocratie », érigée durant les manifestations de Tian’anmen, et détruite par l’armée.
                      La Chine est également touchée par le mouvement de réformes qui secoue le monde communiste : contrairement à ce qui se passe dans la majorité des autres pays, elle ne connaît cependant pas de passage à la démocratie. Les tensions entre réformateurs chinois s’accroissent cependant dans les années 1980, les dirigeants du PCC n’étant pas d’accord sur les modes d’évolution du système. Zhao Ziyang, secrétaire général du PCC, penche pour une solution « néo-autoritaire » paternaliste, du type de celle qui s’est imposée dans les nouveaux pays industrialisés d’Asie ; les idées liées à la démocratie et aux droits de l’homme deviennent de plus en plus populaires dans les milieux intellectuels. La mort de l’ancien secrétaire général Hu Yaobang, alors en disgrâce, est l’occasion du déclenchement d’un mouvement de protestations aux origines plus sociales que politiques, qui débouche sur d’importantes manifestations étudiantes à Pékin au printemps 1989 : ce mouvement se trouve encore stimulé par la visite en Chine du no 1 soviétique réformateur Mikhaïl Gorbatchev, que l’opposition chinoise salue comme un « symbole de la démocratie ». Face au retentissement international de la contestation, Deng Xiaoping choisit l’épreuve de force et les manifestations de Pékin sont écrasées en juin 1989 par la troupe, entraînant plus de 1000 morts dans la capitale ; plusieurs milliers de personnes sont arrêtées. Deng Xiaoping fait ainsi le choix d’une transition, non pas démocratique mais économique, passant d’un communisme réformateur à un « communisme capitaliste » : il continue d’engager la Chine sur la voie des réformes tout en s’assurant que le parti communiste conserve le monopole du pouvoir958.

                      Malgré l’indignation internationale suscitée par la répression des manifestations, les liens avec l’Occident ne sont pas rompus. La répression des manifestations de Pékin entraîne de la part de l’URSS des réactions modérées, Gorbatchev ne souhaitant pas sacrifier son rapprochement avec la Chine. Deng Xiaoping parvient entretemps à freiner les conservateurs du PCC et à empêcher un retour en arrière de l’économie chinoise : il poursuit au contraire le mouvement de réformes, qui amènent bientôt à la Chine un important taux de croissance. Le niveau de vie des citoyens chinois s’améliore notablement tandis que la Chine devient, au début des années 1990, un acteur essentiel de l’économie capitaliste mondiale958.

                      Fin de l’URSS
                      Articles connexes : Putsch de Moscou et Dislocation de l’URSS.

                      Signature du protocole créant la Communauté des États indépendants en lieu et place de l’URSS.
                      En URSS même, le changement de climat politique mène à un effondrement rapide du système communiste. Les reformes institutionnelles, en vertu desquelles Mikhaïl Gorbatchev prend le nouveau poste de président de l’Union soviétique, débouchent sur des élections législatives libres dans les États de l’Union : dans les pays baltes et en Géorgie, les nationalistes et indépendantistes remportent la victoire. En juin 1991 une élection présidentielle libre est organisée en Russie et Boris Eltsine, ancien cadre communiste limogé du PCUS et passé à l’opposition, est élu président de la république socialiste fédérative soviétique de Russie, principal État de l’URSS, battant très largement le candidat communiste Nikolaï Ryjkov. L’autorité du président de l’URSS est désormais contrebalancée par celle du président de la Russie, qui apparaît comme un rival politique959.

                      Durant l’été 1991, les évènements se précipitent. En juillet, un ensemble de réformateurs, dont Chevarnadze et Yakovlev qui ont rompu avec Gorbatchev, appelle à la formation d’un nouveau parti politique, le « Mouvement pour les réformes démocratiques ». Dans le même temps, Gorbatchev impose au Comité central l’abandon de toute référence au marxisme-léninisme dans les statuts du PCUS. L’adoption d’un nouveau traité de l’Union, préparé par le gouvernement central, se heurte à de nombreuses oppositions au sein des républiques. Les républiques musulmanes d’Asie centrale passent des accords bilatéraux sans plus se soucier du centre et l’Ukraine refuse de signer le traité avant d’avoir adopté sa propre constitution. Eltsine supprime, le 20 juillet, les comités et cellules du PCUS dans les entreprises et les administrations960.

                      Les conservateurs, face à la déliquescence du pouvoir central et de l’autorité du Parti, décident de réagir : en août, un groupe mené entre autres par Guennadi Ianaïev et le directeur du KGB Vladimir Krioutchkov réalise un putsch contre Mikhaïl Gorbatchev, qui est mis aux arrêts et placé en résidence surveillée ; l’État d’urgence est proclamé « pour six mois » et le rétablissement de la censure est annoncé. Le coup de force des conservateurs, très mal préparé, est un échec total, aboutissant au résultat inverse à celui recherché : le camp des réformateurs, au premier rang desquels Boris Eltsine, défie aussitôt les putschistes et se pose en garant de la démocratie. Les conspirateurs sont désarçonnés devant la réaction de la population : plusieurs dizaines de milliers de moscovites descendent dans les rues pour manifester leur hostilité au coup d’État. L’Armée rouge, divisée, hésite à tirer sur la foule. En un peu plus de 48 heures, la résistance de la classe politique et de la société civile a raison du coup d’État. Les putschistes sont arrêtés et, le 21 août, Gorbatchev, libéré, revient à Moscou. Boris Eltsine apparaît en Russie comme le grand vainqueur sur le plan politique ; dans les jours qui suivent l’échec du putsch, huit des républiques de l’URSS proclament leur indépendance, les pays baltes obtenant immédiatement une reconnaissance internationale. Le Parti communiste de l’Union soviétique et le KGB sont dissous et le parlement fédéral retire à Mikhaïl Gorbatchev tous ses pouvoirs spéciaux en matière économique. Le 1er décembre, l’Ukraine fait approuver son indépendance par référendum. Une semaine plus tard, les présidents russe, ukrainien et biélorusse constatent que l’URSS n’existe plus et décident de la formation d’une Communauté des États indépendants ouverte à toutes les anciennes républiques soviétiques. Le 21 décembre, un sommet est tenu à Alma-Ata pour entériner la fin de l’Union soviétique et son remplacement par la CEI. Mikhaïl Gorbatchev, qui n’avait même pas été convié au sommet, démissionne de ses fonctions de président de l’Union le 25 décembre et l’URSS cesse définitivement d’exister961,962,963.

                      Communisme après 1989
                      Article connexe : Post-communisme.
                      Le communisme continue d’exister en tant que mouvance politique après la chute de l’URSS et de la plupart de ses alliés, mais à des degrés très variables selon les pays. De nombreux partis politiques dans le monde revendiquent à des titres divers une identité communiste : des conférences internationales des partis communistes et ouvriers (Solidnet) sont organisées depuis 1998. Les PC de l’UE se réunissent au sein du Parti de la gauche européenne, créé en 2004. Cinq régimes communistes, en république populaire de Chine, au Viêt Nam, au Laos, en Corée du Nord et à Cuba, existent encore à ce jour964.

                      Régimes communistes actuels
                      Chine

                      Le président chinois Xi Jinping rencontrant en 2014 le secrétaire d’État américain John Kerry.
                      La république populaire de Chine, où le Parti communiste chinois demeure parti unique, s’impose en tant qu’acteur majeur de l’économie mondialisée : membre de l’Organisation mondiale du commerce à partir de 2001, elle apparait bientôt comme une superpuissance émergente. Sur le plan économique, la Chine s’est éloignée des principes du collectivisme à un tel point que l’identité communiste du régime est réduite à la portion congrue965. La sinologue Marie-Claire Bergère compare ainsi le modèle économique de la Chine contemporaine à un « capitalisme sauvage »966. Si le marxisme-léninisme et la « pensée Mao Zedong » continuent d’être l’idéologie officielle du régime, plus aucune référence n’étant faite au communisme au sens utopique du mot965. La Chine abandonne toute prétention à l’égalité sociale et les inégalités augmentent au contraire fortement967.

                      Sous les présidences de Jiang Zemin (1993-2003), Hu Jintao (2003-2013) et Xi Jinping (depuis 2013), la Chine connaît une croissance économique record, et une forte augmentation des salaires moyens, qui triplent entre 2000 et 2010968. Elle est néanmoins confrontée, du fait de sa rapide modernisation économique, à d’importants défis environnementaux969 et le pouvoir doit entamer des réformes de grande ampleur, notamment pour lutter contre la corruption et pour maintenir le niveau de développement du pays. Toute contestation du monopole du Parti communiste continue d’être sévèrement réprimée970,971. La présidence de Xi Jinping est accompagnée par une réaffirmation du rôle dirigeant du Parti communiste chinois. En 2017, la « pensée de Xi Jinping du socialisme aux caractéristiques chinoises pour une nouvelle ère » fait son entrée dans la charte du PCC : c’est la première fois depuis l’époque de Mao Zedong qu’un dirigeant chinois reçoit un tel honneur de son vivant972.

                      Viêt Nam et Laos
                      Le Viêt Nam, quant à lui, s’engage à partir de 1986, sous l’influence des évolutions politiques alors en cours en URSS et en Chine, vers un mouvement de réforme de l’économie, le Đổi mới, qui aboutit à une insertion croissante au sein de l’économie de marché mondialisée973. Si le Viêt Nam continue de se réclamer officiellement du marxisme-léninisme974, le discours politique communiste est souvent analysé comme un élément relevant moins de l’idéologie que de l’outil de légitimation historique, progressivement assimilé à un élément de folklore national975. La bourse des valeurs de Hô-Chi-Minh-Ville est ouverte en 2000976 et le pays est désormais jugé attractif sur le long terme par les investisseurs étrangers977.

                      Des réformes économiques, plus modestes qu’au Viêt Nam, ont lieu à partir de 1989 au Laos973, toujours gouverné par le Parti révolutionnaire populaire lao978 ; le pays s’engage sur la voie de l’économie de marché et ouvre la bourse de Vientiane en 2011979.

                      Corée du Nord

                      Kim Jong-il, chef suprême de la Corée du Nord de 1994 jusqu’à sa mort en 2011.
                      La Corée du Nord représente un cas à part : les difficultés causées par l’arrêt de l’aide soviétique n’ont fait que convaincre le régime de persister dans ses choix idéologiques. Très fermé et encore éloigné de toute perspective de démocratisation, le pays est victime, dans les années 1990, d’une terrible famine qui nécessite le recours à l’aide internationale. Soutenu sur le plan international par la Chine, le régime nord-coréen se maintient également par le biais du chantage à la guerre, en développant son arsenal militaire. Kim Il-sung, mort en 1994, est remplacé par son fils Kim Jong-il : le pays est gouverné à partir de 1998 en fonction d’une doctrine militariste, la politique de songun, qui donne une place de plus en plus prépondérante à l’Armée populaire de Corée980.

                      En 2011, Kim Jong-un, fils de Kim Jong-il, succède à ce dernier, perpétuant le maintien au pouvoir de la « dynastie Kim »981. Dans les années qui suivent, le régime nord-coréen continue de jouer la carte du développement militaire, entretenant les tensions diplomatiques en raison de son programme nucléaire982,983.

                      Le gouvernement de Kim Jong-un exacerbe les tensions depuis février 2023 avec le lancement de multiples missiles en direction de la mer du Japon984, le Japon le décrit comme une mise en danger de la paix internationale, les Etats-Unis et la Corée du Sud menacent de représailles985. La Corée du Nord assure « mettre fin à la Corée du Sud » voire l’« anéantir » en cas d’attaque de la part de ce dernier986,984. Décembre 2023, Kim Jong-un prépare son armée à une potentielle guerre987.

                      Cuba
                      À Cuba, malgré les graves difficultés économiques dues entre autres à l’arrêt de l’aide soviétique et à la poursuite de l’embargo américain, Fidel Castro refuse de céder à la « cochonnerie » du multipartisme et proclame, en décembre 1989, « l’île coulera dans la mer avant que l’on n’amène les bannières de la révolution et de la justice ». L’orthodoxie communiste la plus stricte est réaffirmée. Mais les problèmes économiques du pays sont tels que, dès 1993, des réformes limitées autorisent les marchés libres, puis l’initiative privée dans le domaine des petites activités. L’ouverture aux capitaux étrangers est accentuée ; elles ne suffisent pas à redresser l’économie de l’île, qui subit un fort développement du marché noir et de la prostitution925. Fidel Castro mise sur la ressource du tourisme pour redresser la situation du pays988. La dissidence cubaine continue de faire périodiquement l’objet de vagues de répression, notamment lors du « Printemps noir » en 2003989.

                      Cuba bénéficie ensuite de l’élection en Amérique latine, dans les années 1990-2000, de plusieurs chefs d’État de gauche dont certains, comme les socialistes Hugo Chávez au Venezuela ou Evo Morales en Bolivie, revendiquent leur proximité avec le régime castriste. Fidel Castro, octogénaire et malade, cède à son frère Raúl Castro le poste de chef de l’État en 2008, puis celui de chef du Parti en 2011. Un ensemble de mesures de libéralisation économique est annoncé en 2011990,991,992.

                      L’alliance avec le Venezuela s’avère cruciale pour Cuba, qui bénéficie des largesses économiques de ce pays pétrolier. Sous les présidences de Chávez et – après la mort de ce dernier en 2013 – de son successeur Nicolás Maduro, Cuba multiplie les coopérants et les conseillers au Venezuela, au point d’acquérir une influence grandissante sur la marche des affaires internes de ce pays. Durant le mouvement de contestation de 2014, les opposants au gouvernement socialiste vénézuélien dénoncent régulièrement l’ingérence cubaine993,994,995,996,997.

                      En décembre 2014, après 52 ans de conflit, les États-Unis et Cuba annoncent l’ouverture de discussions en vue de normaliser leurs relations diplomatiques998,999.

                      Dans les pays ex-communistes
                      Russie et autres pays de l’ex-URSS
                      Photo couleur de manifestants défilant dans une rue et portant des drapeaux rouges.
                      Manifestation du Parti communiste de la fédération de Russie, en 2011.
                      Dans les pays anciennement communistes, une grande partie des cadres des anciens régimes demeure présente en politique. En Russie, le Parti communiste de la fédération de Russie, dirigé par Guennadi Ziouganov et successeur du Parti communiste de l’Union soviétique, est devenu le premier parti d’opposition, jusqu’à constituer le principal groupe à la Douma lors des élections législatives de 1995 et 1999 ; il n’a cependant jamais réussi à revenir au pouvoir sur le plan national depuis la fin de l’URSS. Guennadi Ziouganov s’est qualifié pour le second tour lors de l’élection présidentielle russe de 1996, mais a été nettement battu par le sortant Boris Eltsine. Lors des scrutins présidentiels suivants en Russie, le candidat communiste est arrivé systématiquement second, mais sans jamais pouvoir espérer l’emporter ni même provoquer un second tour. Lors des scrutins législatifs postérieurs à 1999, les communistes ont été nettement distancés par Russie Unie, le parti de Vladimir Poutine1000,1001,1002.

                      Dans les pays de l’ex-URSS, les PC nostalgiques de l’ancien régime se réunissent au sein d’une organisation appelée Union des partis communistes – Parti communiste de l’Union soviétique. La Moldavie est la seule des anciennes républiques soviétiques où un parti toujours officiellement communiste est revenu au pouvoir via des élections libres : le Parti des communistes de la république de Moldavie, se réclamant toujours officiellement de l’héritage du léninisme mais acceptant dans les faits l’économie de marché, a gagné les élections de 20011003 et a conservé le pouvoir jusqu’en juillet 2009, date à laquelle les élections législatives anticipées – organisées après des accusations de fraudes lors du scrutin d’avril 2009 – ont été remportées par l’opposition1004,1005.

                      En 2014, dans le contexte de la crise ukrainienne, le Parti communiste d’Ukraine est marginalisé en raison de ses positions pro-russes : il perd tous ses députés lors des législatives d’octobre1006.

                      Autres anciens pays du bloc
                      Dans la majorité des ex-« pays frères » de l’URSS, les anciens PC au pouvoir ont, à la différence du parti tchèque, renoncé à l’identité communiste, beaucoup s’étant rebaptisés Parti socialiste. D’anciens cadres des PC ont à nouveau exercé le pouvoir dans leur pays à la faveur d’élections libres, comme Gyula Horn en Hongrie, Ion Iliescu en Roumanie ou Aleksander Kwaśniewski en Pologne, mais aucun de ces dirigeants « post-communistes » ne s’est plus présenté comme communiste. Des partis ouvertement nostalgiques des anciens régimes, et s’affichant ouvertement comme communistes, existent toujours, mais demeurent tous dans l’opposition. En République tchèque, le Parti communiste de Bohême et Moravie, successeur du Parti communiste tchécoslovaque, conserve un certain poids électoral. En Allemagne, le parti Die Linke (La Gauche) est créé en 2007 par la fusion du Parti du socialisme démocratique (héritier du SED est-allemand) et de Alternative électorale travail et justice sociale (dissidence du SPD) : plusieurs élus de Die Linke sont d’anciens membres de la Stasi. Malgré les controverses sur le passé de ses membres, Die Linke a réussi à s’imposer dans le paysage politique allemand1007,1008.

                      La « décommunisation » de l’ancien bloc de l’Est s’est déroulée dans des conditions difficiles, après des décennies sans démocratie. Les réformes de libéralisation économique et les privatisations, menées à un rythme souvent trop rapides, ont parfois durement affecté une population longtemps tenue à l’écart de l’économie de marché, entraînant dans certains secteurs de l’opinion des phénomènes de nostalgie — dite en Allemagne Ostalgie — des anciens régimes, ou du moins des conditions de vie moins complexes qu’ils garantissaient ; cette nostalgie a cependant pour certains un caractère moins idéologique que sentimental ou de simple curiosité. Pour d’autres, notamment dans certaines ex-républiques soviétiques, elle s’accompagne d’un véritable regret de la sécurité économique garantie sous l’ancien régime. Le changement de système politique s’est souvent accompagné du maintien d’une partie de l’ancienne élite à de nombreux postes-clés et l’arrivée de la démocratie n’a pas fait disparaître la corruption, qui s’est au contraire encore développée à la faveur de la libéralisation de l’économie. Néanmoins, la démocratie s’est implantée dans la plupart des pays ex-communistes, malgré de graves imperfections et des exceptions comme la Biélorussie ou le Turkménistan, qui ont au contraire dérivé vers des pratiques autoritaires. L’historien Romain Ducoulombier souligne que « malgré son succès, la transition démocratique et économique vers l’économie libérale de marché n’a pas profité également à toutes les catégories de la population : elle possède aussi ses perdants (les ouvriers non qualifiés, les paysans, les femmes parfois) qui ont payé le prix fort de la dérégulation d’un système avec lequel ils avaient aménagé une forme de modus vivendi. Quinze ans après la chute du Mur, de nouvelles forces politiques, comme Die Linke en Allemagne de l’Est ou le parti Jobbik en Hongrie, exploitent cette désillusion »1009,1010,1011,1012,926.

                      Cambodge
                      Au Cambodge, la guérilla des Khmers rouges, victime de défections, s’éteint dans les années 1990. En 1997, Pol Pot est mis aux arrêts par ses propres subordonnés. Il meurt l’année suivante alors que l’armée cambodgienne entreprend de démanteler les dernières bases du mouvement rebelle. Ta Mok, le dernier chef khmer rouge encore en fuite, est arrêté en 1999. L’ancien Parti révolutionnaire du peuple du Kampuchéa, rebaptisé Parti du peuple cambodgien et ayant renoncé à l’idéologie communiste, reste au pouvoir, évinçant son allié du FUNCINPEC lors de la crise de 1997 : Hun Sen, déjà premier ministre sous le régime communiste pro-vietnamien, demeure ensuite l’homme fort du Cambodge944.

                      Un tribunal spécial destiné à juger les anciens responsables des crimes khmers rouges est laborieusement créé dans les années 2000, mais le gouvernement cambodgien n’autorise les poursuites que contre quelques personnes : « Douch » ancien responsable de la prison politique de Tuol Sleng, est condamné en 2012 à la prison à vie pour crimes contre l’humanité1013. Nuon Chea et Khieu Samphân, deux des anciens dirigeants du Kampuchéa démocratique, subissent une condamnation analogue en 20141014.

                      Afrique
                      En Afrique, divers chefs d’État ex-communistes demeurent au pouvoir démocratiquement, comme Joaquim Chissano au Mozambique ou José Eduardo dos Santos en Angola, ou y reviennent à la faveur d’élections libres, comme Mathieu Kérékou au Bénin ou Didier Ratsiraka à Madagascar (Denis Sassou-Nguesso étant, lui, revenu au pouvoir en république du Congo à la faveur d’une guerre civile). Ces dirigeants, ayant rompu de manière parfois radicale avec leur ancienne idéologie, ne rétablissent en aucune manière l’ancien régime communiste925,1015,1016,1017,1018.

                      Mouvements communistes dans le reste du monde
                      Dans les pays occidentaux où les PC bénéficiaient d’un électorat important, l’évolution du mouvement communiste a été contrastée après 1989. Certains partis renoncent à toute référence communiste et cessent d’exister pour renaître sous la forme de partis de centre gauche : outre le Parti communiste italien, principal PC d’Europe de l’Ouest, c’est le cas du Parti communiste de Grande-Bretagne1019, ou du Parti communiste des Pays-Bas qui disparaît en fusionnant au sein de la Gauche verte1020 : d’autres conservent leur identité et connaissent des fortunes inégales selon les pays, à l’image du Parti communiste français ou du Parti communiste de Grèce. Hors d’Europe, des PC comme ceux de l’Inde, du Népal ou de l’Afrique du Sud, conservent un poids électoral. Dans certains pays, des partis communistes ont été associés au pouvoir à diverses périodes, ou le sont encore.

                      Italie
                      Le leader du Parti communiste italien, Achille Occhetto, décide en novembre 1989, après la chute du mur de Berlin, de constituer un nouveau parti en abandonnant l’identité communiste. Le PCI est dissous en 1991 et ses dirigeants constituent pour le remplacer un parti de centre gauche, le Parti démocrate de la gauche (PDS). La fin du Parti socialiste italien, victime de l’opération Mains propres, permet en outre à l’ex-PCI d’acquérir une position dominante au sein de la gauche modérée italienne. Les orthodoxes, conduits par Armando Cossutta, créent de leur côté le Parti de la refondation communiste en fusionnant avec divers mouvements d’extrême gauche comme Démocratie prolétarienne. Le Parti de la refondation communiste passe ensuite sous le leadership plus recentré de Fausto Bertinotti, tandis que les partisans de Cossutta, devenus minoritaires, fondent le Parti des communistes italiens. Le PDS perd les élections générales de 1994 mais celles de 1996 portent ensuite au pouvoir la coalition de l’Olivier, dirigée par le PDS et à laquelle participent les deux partis communistes. L’Olivier est ensuite victime de ses divisions, et perd les élections de 2001. Une nouvelle coalition de gauche, L’Union, est à nouveau au pouvoir entre 2006 et 2008, période durant laquelle Fausto Bertinotti est président de la chambre des députés1021,832.

                      De nombreux anciens cadres communistes italiens se retrouvent dans des partis de centre gauche comme le Parti démocrate, ou moins recentrés comme Gauche, écologie et liberté. Un ancien cadre du PCI, Massimo D’Alema, est président du conseil entre 1998 et 2000 et un autre ancien communiste, Giorgio Napolitano, devient président de la République italienne en 2006. Les partis italiens ayant conservé l’étiquette communiste demeurent séparés. Lors des élections de 2008, le PRC et le PDCI présentent une liste électorale commune, mais ils perdent tous leurs élus au parlement. Ils forment alors l’année suivante, avec d’autres mouvements une coalition, la Fédération de la gauche : celle-ci se défait cependant dès novembre 20121022. Lors des élections européennes de 2014, le Parti de la refondation communiste participe à la liste L’Autre Europe, présentée par le Parti de la gauche européenne et regroupant diverses formations de la gauche radicale1023.

                      France

                      Manifestation du Parti communiste français en 2012.
                      Le Parti communiste français négocie au contraire mal le tournant de 1989 et, à la différence des partis italien et finlandais, ne change pas d’identité politique. Les effectifs du PCF, de même que ses résultats électoraux, continuent de s’effondrer827. Une partie de ses anciens militants choisit de nouvelles formes de militantisme, en intégrant des associations comme ATTAC867.

                      Robert Hue, qui succède en 1994 à Georges Marchais, engage le PCF sur la voie d’une « mutation » démocratique en reconnaissant les erreurs du passé et en tolérant désormais l’expression des désaccords au sein du parti. Le PCF, désormais minoritaire à gauche, participe entre 1997 et 2002 au gouvernement Lionel Jospin en tant que membre de la coalition de la Gauche plurielle mais subit ensuite une série d’humiliations électorales : Robert Hue remporte 3,37 % des voix à l’élection présidentielle de 2002 – lors de laquelle il est dépassé par deux des trois candidats trotskystes – et Marie-George Buffet, 1,93 % à celle de 2007827. Le PCF s’allie ensuite au Parti de gauche au sein de la coalition du Front de gauche : c’est l’ancien socialiste Jean-Luc Mélenchon, leader du PG, qui représente le Front de gauche à l’élection présidentielle de 2012 en s’appuyant sur l’appareil militant du PCF1024,1025, marginalisant au passage les candidats trotskystes1026. La démarche de Jean-Luc Mélenchon est alors comparable à celle de Die Linke en Allemagne, par la volonté de constituer un pôle radical à gauche en se fédérant avec les communistes1027. À l’occasion des scrutins de 2017, cependant, l’alliance du Front de gauche se défait, Mélenchon et ses partisans se présentant désormais sous la bannière de La France insoumise, sans accord avec le PCF1028,1029. En 2022, pour la première fois depuis 2007, le PCF envoie un candidat à l’élection présidentielle en la personne de Fabien Roussel, député du Nord, qui termine huitième avec 2,28 % des voix. La même année, le PCF signe un accord avec La France insoumise de la même année dans le but de fonder la coalition NUPES peu avant les élections législatives de 20221030.

                      Scandinavie
                      Les deux principaux PC scandinaves renoncent à l’identité communiste à la fin de la guerre froide. Le Parti communiste de Finlande cesse d’exister en 19921031 pour donner naissance à un nouveau parti, l’Alliance de gauche. L’ancienne scission pro-soviétique, le Parti communiste de Finlande (Unité), reprend en 1997 le nom du parti historique, mais sans parvenir à en retrouver l’envergure868. En Suède, le Parti de gauche – Les communistes change quant à lui de nom pour s’appeler simplement Parti de gauche850.

                      Chypre
                      À Chypre, le Parti progressiste des travailleurs (AKEL) entre au gouvernement en 2003 après l’élection de Tássos Papadópoulos, candidat d’une coalition entre le Parti démocrate et les communistes. Dimitris Christofias, secrétaire général d’AKEL, est élu en février 2008 président de la République, ce qui fait de lui le seul chef d’État communiste de l’Union européenne. Le pays n’en demeure pas moins acquis à l’économie de marché1032. Une grave crise financière contribue à rendre impopulaire Christofias, qui ne se représente pas pour un second mandat : l’élection présidentielle de 2013 est remportée par le candidat conservateur face au candidat soutenu par les communistes1033.

                      Grèce

                      Kiosque du Parti communiste de Grèce lors des élections européennes de 2009.
                      Le Parti communiste de Grèce est affaibli après la chute de bloc de l’Est, mais ne réalise aucun aggiornamento et se raidit au contraire sur le plan idéologique1034 ; les modérés, exclus du comité central, transforment alors la coalition Synaspismós en un parti politique concurrent1035. Le KKE continue ensuite d’attirer une frange de l’électorat grâce à un discours mâtiné de nationalisme et en se concentrant sur des thèmes comme l’opposition à l’OTAN570. Dans les années 2010, ses résultats sont largement distancés à gauche par ceux de SYRIZA, formation de gauche radicale au sein de laquelle a fusionné Synaspismós1036.

                      Afrique du Sud
                      En Afrique du Sud, après la chute de l’Apartheid, le Parti communiste sud-africain demeure allié à l’ANC, désormais au pouvoir, au sein d’une alliance tripartite qui inclut également le Congress of South African Trade Unions. Cette alliance, qui a permis au PC sud-africain de détenir différents ministères, ne se traduit cependant pas par une quelconque rupture de l’Afrique du Sud avec l’économie de marché. Nelson Mandela a revendiqué le fait d’avoir pratiqué l’alliance avec les communistes pour des raisons tactiques, admettant que les communistes aient pu se servir de l’ANC à l’époque de l’Apartheid mais considérant que l’ANC s’est également servie des communistes en retour pour atteindre ses propres buts806,1037.

                      Inde

                      Permanence du Parti communiste d’Inde (marxiste) en banlieue de Calcutta (Bengale-Occidental).
                      En Inde, où la rébellion naxalite menée par le Parti communiste d’Inde (maoïste) est par ailleurs toujours en cours, les partis communistes modérés demeurent présents sur le plan électoral. Unis avec d’autres partis au sein du Front de gauche, le Parti communiste d’Inde (marxiste) et le Parti communiste d’Inde cherchent, à la fin des années 1980, à nouer des alliances avec d’autres partis d’opposition au Congrès. En 1989, ils participent à la coalition du Front national, qui remporte les élections : le PCI(m) soutient alors le gouvernement de V.P. Singh aux côtés du BJP, un parti nationaliste de droite. Le Congrès revient au pouvoir dès l’année suivante : les communistes persistent ensuite dans leur stratégie d’alliance. Après les élections de 1996, qui ne parviennent pas à dégager de réelle majorité, les communistes se joignent à une nouvelle coalition assez lâche, le Front uni, qui constitue un gouvernement de « troisième force »247. Jyoti Basu est un temps pressenti pour devenir premier ministre au nom du Front uni, mais le politburo du PCI(m) ne l’autorise pas à se porter candidat. Le Front uni, trop fragile et instable, perd le pouvoir lors des élections anticipées de 19981038.

                      De 2004 à 2008, le Front de gauche indien est à nouveau associé au pouvoir en participant à la coalition majoritaire de l’Alliance progressiste unie, dirigée par le Congrès. Les communistes rompent ensuite leur alliance avec le Congrès à la suite de la signature de l’accord indo-américain de coopération sur le nucléaire, qu’ils dénoncent comme une atteinte à la souveraineté nationale. À la fin des années 2000, les communistes indiens se replient sur leurs bastions, où une partie de leurs électeurs leur reproche leurs compromissions avec le Congrès247. En 2011, le Parti communiste d’Inde (marxiste) perd les élections dans ses deux fiefs du Bengale-Occidental — ce qui met fin à 34 ans de gouvernement communiste dans cet État indien — et du Kerala1039 : il conserve uniquement l’État du Tripura1040.

                      Népal
                      Article connexe : Guerre civile népalaise.

                      Le leader communiste népalais Pushpa Kamal Dahal, alias « Prachanda », prononçant un discours en 2007.
                      Au Népal, les multiples partis communistes participent, aux côtés du Congrès népalais, à la campagne en faveur de la démocratisation. Après le rétablissement du multipartisme, deux des factions communistes fusionnent pour donner naissance au Parti communiste du Népal (marxiste-léniniste unifié) qui, malgré son idéologie officielle, est classé au centre gauche, et qui devient l’un des principaux partis du pays632. Mais un PC rival, le Parti communiste du Népal (maoïste), dirigé par Pushpa Kamal Dahal dit « Prachanda », reste radicalement opposé à la monarchie, contre laquelle il mène une guerre civile de 1996 à 2006. La signature de l’accord de paix est suivie d’une période de transition politique et, en avril 2008, l’élection de l’Assemblée constituante est remportée par les maoïstes. La république est proclamée, et Pushpa Kamal Dahal devient chef du gouvernement. La transition au Népal, nation pauvre et très dépendante des échanges avec l’Inde, ne débouche cependant pas sur la mise en place d’un régime de type communiste : le pays conserve un système d’économie mixte et des élections libres1041.

                      En outre, le contexte politique népalais ne permet pas aux maoïstes de conserver longtemps le pouvoir : « Prachanda » démissionne dès mai 2009 de son poste de premier ministre, à la suite d’un conflit avec le chef de l’État. Le Népal connaît ensuite une période d’instabilité gouvernementale, alors que les maoïstes alternent au pouvoir avec la coalition formée par le Congrès népalais et le Parti communiste du Népal (marxiste-léniniste unifié). L’élection de novembre 2013 est largement remportée par le Congrès, tandis que les maoïstes, perdant près des deux tiers de leurs sièges, sont renvoyés dans l’opposition1042 ; le Parti communiste du Népal (marxiste-léniniste unifié) est associé au gouvernement dirigé par le Congrès népalais1043. En août 2016, Prachanda redevient premier ministre dans le cadre d’un accord avec le Congrès1044.

                      Autres pays
                      À Saint-Marin, le Parti communiste saint-marinais participe au gouvernement jusqu’en 1990. À cette date, dans le contexte de l’effondrement du communisme européen et à la suite du Parti communiste italien, il abandonne son identité communiste et se rebaptise Parti progressiste démocrate saint-marinais587.

                      Le Parti communiste du Venezuela, qui n’a qu’un petit nombre d’élus, devient à la fin des années 1990 une composante minoritaire de la coalition d’Hugo Chávez. Le PCV refuse en 2007 de fusionner au sein du Parti socialiste unifié du Venezuela fondé par Chávez, mais maintient ensuite son alliance avec le gouvernement socialiste et pro-castriste vénézuélien1045.

                      Au Brésil, la majorité du Parti communiste brésilien décide en 1991 de se transformer en Parti populaire socialiste. Le Parti communiste du Brésil conserve quant à lui son nom : allié avec le Parti des travailleurs, il entre au gouvernement en 2003 après l’élection de Luiz Inácio Lula da Silva, en obtenant le ministère des sports. Il demeure associé au pouvoir sous la présidence de Dilma Rousseff1046.

                      En Irak, après la chute de Saddam Hussein en 2003, le Parti communiste irakien est à nouveau autorisé. Sa liste, l’Union du peuple, obtient deux sièges de députés lors des élections de janvier 2005. Il participe au gouvernement d’union nationale de 2006, mais perd ensuite ses sièges au parlement lors des élections de 20101047. Le PC irakien s’allie par la suite au leader chiite Moqtada al-Sadr pour former en mars 2018 la coalition En marche, qui remporte les législatives de mai suivant1048.

                      En Syrie, les deux PC issus du Parti communiste syrien historique demeurent des partenaires du régime en place ; ils sont tous deux membres du Front national progressiste dirigé par le Parti Baas du président Bachar el-Assad1049.

                      Les diverses tendances de l’extrême gauche
                      Photo couleur de manifestants défilant dans une rue et portant une banderole blanche sur laquelle on peut lire « Stop au nucléaire ».
                      Manifestation de la Ligue communiste révolutionnaire contre le nucléaire, en 2007.
                      Photo couleur de manifestants défilant dans une rue sous un ciel bleu nuageux et portant des drapeaux rouges et un portrait de Staline.
                      Portrait de Joseph Staline arboré en 2009, lors d’une manifestation du Parti communiste de Grande-Bretagne (Marxiste-léniniste) à Londres.
                      Outre le maintien du PCF et la présence de références communistes chez une partie de la gauche radicale, la France est l’un des rares pays occidentaux où le courant trotskyste bénéficie d’un certain poids électoral : lors de l’élection présidentielle de 2002, les trois principaux courants trotskystes français ont été représentés respectivement par Arlette Laguiller (LO), Olivier Besancenot (LCR) et Daniel Gluckstein (PT), cumulant à eux trois environ 10 % des suffrages. Olivier Besancenot bénéficie dans les années suivantes d’une certaine médiatisation, présentant un visage moderne de l’engagement trotskyste1050. Les résultats des présidentielles de 2007 et 2012 sont néanmoins décevants pour les trotskystes. La LCR laisse la place en 2010 au Nouveau Parti anticapitaliste et s’éloigne de son identité trotskyste dans le but d’élargir son audience, en axant son discours sur une critique globale des injustices du capitalisme et en adoptant une position plutôt « libertaire »1051 : le NPA connaît cependant un rapide reflux et, comme le reste de l’extrême gauche française, souffre de la concurrence du Front de gauche1026,1052,1053.

                      Quelques guérillas continuent d’exister dans certains pays d’Amérique latine, comme celles menées par les FARC et l’ELN en Colombie, mais sans approcher les niveaux d’activité des décennies précédentes. Les FARC continuent de faire peser une menace sur les autorités mais leur projet politique, sans grande précision, laisse progressivement la place à des activités relevant essentiellement du grand banditisme. Au Pérou, la guérilla du Sentier lumineux s’étiole dès le début des années 1990 : Abimael Guzmán est arrêté en 1992, de même que la plupart des autres dirigeants de l’organisation1054,820.

                      Des partis staliniens ou « néo-staliniens », issus notamment de l’ancien courant « pro-albanais » ou de certaines formes de maoïsme, continuent d’exister. On peut citer, en Europe, le Parti marxiste-léniniste d’Allemagne, l’Organisation communiste marxiste-léniniste – Voie prolétarienne, le Parti communiste des ouvriers de France, le Parti du travail de Belgique, le Parti marxiste-léniniste italien ou l’Organisation communiste de Grèce. Les ex-« pro-albanais » se réunissent au sein de la Conférence internationale des partis et organisations marxistes-léninistes (Unité et lutte), tandis que des groupes maoïstes font partie d’une autre internationale au nom presque identique, la Conférence internationale des partis et organisations marxistes-léninistes (correspondance de presse internationale). Le poids électoral de ces partis est généralement insignifiant en Europe877 – à quelques rares exceptions près, comme le Parti du travail de Belgique1055 – mais ils conservent une certaine influence sur d’autres continents, mis à part le cas du Népal où les maoïstes ont exercé le pouvoir. En Équateur, le Parti communiste marxiste-léniniste est le membre dominant d’une coalition électorale, le Mouvement populaire démocratique : l’un de ses dirigeants, Edgar Isch, a été un temps ministre de l’environnement. En Tunisie, un parti issu de la même tendance, le Parti communiste des ouvriers de Tunisie, a longtemps constitué la principale force d’opposition laïque au régime de Ben Ali877.

                      Selon Christophe Bourseiller, des formes de rapprochements avec l’islamisme ont par ailleurs été observées, dans des contextes et à des degrés très divers, chez certaines franges de l’extrême-gauche communiste. Cela peut concerner des personnalités isolées comme l’ex-terroriste « Carlos » qui proclame son admiration pour Oussama ben Laden, mais aussi certains mouvements présents sur la scène politique comme le Parti socialiste des travailleurs britannique (trotskyste) ou le Parti du travail de Belgique (stalinien)1056.

                      Permanence des références communistes
                      Une partie de l’univers référentiel du communisme demeure présent dans des milieux de gauche ou d’extrême gauche, que ce soit dans les discours de certains chefs d’État comme le vénézuelien Hugo Chávez (1954-2013), dans la mouvance de l’altermondialisme ou plus largement dans celles de la gauche antilibérale et de la gauche radicale, ainsi que dans certains milieux intellectuels1057,1058,1059. L’historien Robert Service souligne que les conditions historiques qui ont permis la naissance et le développement de la mouvance communiste, à savoir de profondes injustices politiques et économiques, sont toujours présentes. Si le retour du communisme sous la forme qu’il a adopté au xxe siècle lui paraît improbable, il juge que l’idée de communisme a laissé une trace suffisamment forte dans les esprits pour pouvoir renaître sous d’autres formes1060.

                      Notes et références
                      Le Siècle des communismes 2004, p. 9-19
                      Ducoulombier 2011, p. 11
                      Ducoulombier 2011, p. 9
                      Winock 1992, p. 146-155
                      Archie Brown, The Rise and Fall of communism, Vintage Books, 2009, p. 105 ; Jean-François Soulet, Histoire comparée des États communistes de 1945 à nos jours, Armand Colin, coll. « U », 1996, p. 11-42 et Alexandre Zinoviev, Le Communisme comme réalité, Julliard, 1981, p. 58.
                      Ducoulombier 2011, p. 128-132
                      Droz 1972, p. 25-35
                      Droz 1972, p. 55-59
                      Droz 1972, p. 62-66
                      Droz 1972, p. 67-71
                      Service 2007, p. 14-15
                      Droz 1972, p. 96-97
                      Brown 2009, p. 13-14
                      Droz 1972, p. 85-87
                      Droz 1972, p. 89
                      Winock 1992, p. 13
                      Brown 2009, p. 14-15
                      Winock 1992, p. 15-18
                      Droz 1972, p. 262-265
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                      Brown 2009, p. 17 ; Brown cite le Oxford English Dictionary qui attribue à Cabet l’invention du mot
                      « Si vous étiez Chrétien, vous seriez Communiste ; car Jésus-Christ vous prescrit la Communauté, et vous devez suivre son commandement sans examen, sans discussion, sans la moindre résistance, sans la moindre hésitation. N’être pas Communiste, c’est mettre votre jugement au-dessus de votre Dieu, c’est être désobéissant, factieux, séditieux, rebelle, révolté contre Dieu ! C’est mériter l’enfer ! » Étienne Cabet, Le gant jeté au Communisme par un riche jésuite, académicien à Lyon, ramassé par M. Cabet, Au Bureau du populaire, 1844, p. 17.
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                      Annexes
                      Articles connexes
                      Photo couleur, vue par dessous, d’une statue d’un homme en costume, debout, de face, le bras droit levé devant lui, paume de la main ouverte (ciel nuageux blanc en arrière-plan).
                      Statue de Lénine exposée dans le Memento Park, à Budapest.
                      A

                      Anticommunisme
                      Architecture stalinienne
                      Association internationale des travailleurs
                      B

                      Biens communs
                      Bloc de l’Est
                      Bolcheviks
                      Bordiguisme
                      C

                      Campagne des Cent fleurs
                      Capitalisme d’État
                      Capitalisme monopoliste d’État
                      Castrisme
                      Centralisme démocratique
                      Chronologie du mouvement communiste au Québec
                      Chute des régimes communistes en Europe
                      Classe sociale
                      Coexistence pacifique
                      Collectivisation
                      Collectivisation en Union soviétique
                      Collectivisme
                      Collectivisme économique
                      Collectivisme politique
                      Commissaire politique
                      Communisme
                      Communisme chrétien
                      Communisme de conseils
                      Communisme libertaire
                      Communisme primitif
                      Comparaison entre le nazisme et le communisme
                      Conférences mondiales des Partis communistes
                      Conseil ouvrier, soviet
                      Coup de Prague
                      Crimes du régime khmer rouge
                      Crise des euromissiles
                      Crise des missiles de Cuba
                      Critique du capitalisme
                      Critiques du communisme
                      D

                      Débarquement de la baie des Cochons
                      De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins
                      Décosaquisation
                      Dékoulakisation
                      Démocratie populaire
                      Déstalinisation
                      Détente (guerre froide)
                      Dictature du prolétariat
                      Dirigisme
                      Déstalinisation
                      Doctrine Brejnev
                      Doctrine Jdanov
                      Drapeau rouge
                      E

                      Économie de l’URSS
                      Économie de la république populaire de Chine
                      Économie marxiste
                      Économie planifiée
                      Épuration (politique)
                      État communiste
                      Étatisme
                      Eurocommunisme
                      Extrême gauche
                      F

                      Famines soviétiques de 1931-1933
                      Faucille et marteau
                      Forces productives
                      Front de l’Est (Seconde Guerre mondiale)
                      G

                      Gauche
                      Gauche communiste
                      Gauchisme
                      Glasnost
                      Goulag
                      Grand Bond en avant
                      Grande famine en Chine
                      Grandes Purges
                      Guerre civile chinoise
                      Guerre civile russe
                      Guerre du Viêt Nam
                      Guerre fraîche
                      Guerre froide
                      H

                      Histoire de l’anarchisme
                      Histoire de l’URSS sous Staline
                      I

                      Infrastructure et superstructure
                      Insurrection de Budapest
                      Insurrection de juin 1953 en Allemagne de l’Est
                      L’Internationale
                      Internationale communiste
                      Internationale communiste ouvrière
                      J

                      Jdanovisme artistique
                      Juche
                      K

                      Kolkhoze
                      Kominform
                      L

                      Laogai
                      Léninisme
                      Ligue des communistes
                      Livre noir du communisme (Le)
                      Longue Marche
                      Lustration (politique)
                      Lutte des classes
                      Luxemburgisme
                      Lyssenkisme
                      M

                      Maoïsme
                      Mao-spontex
                      Marxisme
                      Marxisme-léninisme
                      Matérialisme historique
                      Matérialisme dialectique
                      Mouvement autonome
                      Mouvement communiste international
                      Mouvement ouvrier
                      Moyens de production
                      Mur de Berlin
                      N

                      National-bolchevisme
                      Nationalisation
                      Néo-Stalinisme
                      Nouvelle détente
                      O

                      Opéraïsme
                      Opposition communiste internationale
                      P

                      Pacte de Varsovie
                      Pacte germano-soviétique
                      Partis communistes dans le monde
                      Perestroïka
                      Phase supérieure de la société communiste
                      Post-communisme
                      Printemps de Prague
                      Procès de Moscou
                      Procès de Prague
                      Procès des seize
                      Q

                      Quatrième Internationale
                      R

                      Réalisme socialiste soviétique
                      Révolte de Kronstadt
                      Révolte de Tambov
                      Révolution
                      Révolution communiste
                      Révolution cubaine
                      Révolution culturelle
                      Révolution de velours
                      Révolution d’Octobre
                      Révolution mondiale
                      Révolution roumaine de 1989
                      Révolution russe
                      Rupture Tito-Staline
                      S

                      Siècle des communismes (Le)
                      Social-démocratie
                      Socialisation des biens
                      Socialisme
                      Socialisme à visage humain
                      Socialisme d’État
                      Socialisme scientifique
                      Société sans classes
                      Soulèvement de Poznań en 1956
                      Soviet
                      Stalinisme
                      Syndicalisme
                      T

                      Terreur rouge (Espagne)
                      Terreur rouge (Russie)
                      Théoriciens du communisme
                      Titisme
                      Totalitarisme
                      Troisième camp
                      Trotskisme
                      U

                      Ultragauche
                      Union communiste (groupe)
                      Bibliographie

                      Tombe de Karl Marx à Londres.

                      Le théâtre de l’armée russe à Moscou, un exemple d’architecture stalinienne.

                      Défilé de la Jeunesse libre allemande, le mouvement de jeunesse est-allemand, lors du troisième Festival mondial de la jeunesse et des étudiants, organisé à Budapest en 1949.

                      Mémorial des victimes du communisme à Prague.
                      Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

                      Ouvrages généraux
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                      François Furet, Le Passé d’une illusion : Essai sur l’idée du communisme au xxe siècle, Robert Laffont, 1995 (ISBN 978-2-221-07136-6). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
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                      Thierry Wolton, Histoire mondiale du communisme, tome 2 : Les victimes, Paris, Éditions Grasset, 2015, 1132 p. (ISBN 978-2-246-80424-6)
                      Thierry Wolton, Histoire mondiale du communisme, tome 3 : Les complices, Paris, Éditions Grasset, 2017, 1171 p. (ISBN 978-2-246-81149-7)
                      Histoires nationales
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                      Pierre Vayssière, Les révolutions d’Amérique latine, Éditions du Seuil, 2001, 367 p. (ISBN 978-2-02-052886-3). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      (it) Simona Colarizi, Storia del Novecento italiano : Cent’anni di entusiasmo, di paure, di speranze, BUR Rizzoli, 2000, 680 p. (ISBN 978-88-17-11876-7). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      (en) Hugh Thomas, Cuba : a History, Penguin Books, 2001, 1151 p. (ISBN 978-0-14-103450-8). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Laurent Cesari, L’Indochine en guerres, 1945-1993, Belin, 1995, 315 p. (ISBN 978-2-7011-1405-7). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Georges-Henri Soutou, La Guerre froide : 1943-1990, Paris, Librairie Arthème Fayard / Pluriel, 2010, 1103 p. (ISBN 978-2-8185-0127-6). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Donald F. Busky, Communism in History and Theory, Greenwood Publishing Group, 2002 (ISBN 978-0-275-97954-6). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article (volume 1, The European experience ; volume 2, Asia, Africa, and the Americas)
                      Seppo Hentilä, Osmo Jussila et Jukka Nevakivi, Histoire politique de la Finlande — xixe – xxe siècle, Fayard, 1999, 522 p. (ISBN 978-2-213-60486-2). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Christophe Jaffrelot (directeur), L’inde contemporaine, de 1950 à nos jours, Paris, Fayard-Ceri, 2006, 329 p. (ISBN 978-2-8185-0346-1). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Martin Malia, La Tragédie soviétique. Histoire du socialisme en Russie, 1917-1991, Éditions du Seuil, 1995, 633 p. (ISBN 978-2-02-036283-2)
                      Moshe Lewin, Le Siècle Soviétique, Fayard, 2003, 526 p. (ISBN 978-2-213-61107-5)
                      Marc Ferro, Naissance et effondrement du régime communiste en Russie, Librairie générale française, 1997, 152 p. (ISBN 978-2-253-90538-7). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Gilles Dorronsoro, La Révolution afghane : des communistes aux tâlebân, Éditions Karthala, 2000, 350 p. (ISBN 978-2-84586-043-8, lire en ligne [archive]). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Biographies
                      Hélène Carrère d’Encausse, Lénine, Fayard, 1998, 684 p. (ISBN 978-2-213-60162-5). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Boris Souvarine, Staline : Aperçu historique du bolchévisme, Gérard Lebovici, 1985, 664 p. (ISBN 978-2-85184-076-9). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      (en) Robert Service, Lenin : a biography, Pan Books, 2000, 561 p. (ISBN 978-0-330-51838-3). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      (en) Robert Service, Stalin : a biography, Pan Books, 2004, 715 p. (ISBN 978-0-330-51837-6). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      (en) Robert Service, Trotsky : a biography, Pan Books, 2009, 600 p. (ISBN 978-0-330-43969-5). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Familles idéologiques

                      Meeting de Lutte ouvrière en 2011.
                      Michel Winock, Le Socialisme en France et en Europe : xixe – xxe siècle, Éditions du Seuil, 1992, 426 p. (ISBN 978-2-02-014658-6). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Dominique Colas, Lénine et le léninisme, Presses universitaires de France, 1987, 127 p. (ISBN 978-2-13-041446-9). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Alois Schumacher, La social-démocratie allemande et la IIIe République : Le regard de la revue Die Neue Zeit — 1883-1914, Paris, CNRS Éditions, 1998, 232 p. (ISBN 978-2-271-05624-5). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      [Berg 2003] (en) Axel van den Berg, The Immanent Utopia : From Marxism on the State to the State of Marxism, New Brunswick, Transaction Publishers, 2003, 580 p. (ISBN 978-0-7658-0517-1). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Christophe Nick, Les Trotskistes, Fayard, 2002, 614 p. (ISBN 978-2-213-61155-6). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Christophe Bourseiller, Les Maoïstes : La folle histoire des gardes rouges français, Paris, Plon, 2008, 505 p. (ISBN 978-2-7578-0507-7). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Philippe Raynaud, L’Extrême gauche plurielle : Entre démocratie radicale et révolution, Paris, Éditions Perrin, 2010, 272 p. (ISBN 978-2-262-02932-6). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Daniel Bensaïd, Les Trotskysmes, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2002, 127 p. (ISBN 978-2-13-052544-8). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Raymond Aron, Marxismes imaginaires : d’une sainte famille à l’autre, Paris, Éditions Gallimard, 1970, 345 p. (ISBN 978-2-07-040491-9). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Christophe Bourseiller, À gauche, toute ! : Trotskistes, néo-staliniens, libertaires, « ultra-gauche », situationnistes, altermondialistes…, CNRS Éditions, 2009, p. 978-2271068477. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Fabien Conord, Les Gauches européennes au xxe siècle, Paris, Armand Colin, 2012, 272 p. (ISBN 978-2-200-27275-3). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Michel Dreyfus, L’Europe des socialistes, Complexe, 1991, 349 p. (ISBN 978-2-87027-405-7, lire en ligne [archive]). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Pierre Broué, Communistes contre Staline : massacre d’une génération, Paris, Fayard, 2003, 439 p. (ISBN 978-2-213-61544-8)
                      Articles
                      Jacques Grandjonc, « Quelques dates à propos des termes communiste et communisme », Mots, no 7,‎ octobre 1983, p. 143-148 (lire en ligne [archive]). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      [D’Hondt 1989] Jacques d’Hondt, « Le meurtre de l’histoire », dans Jean-François Courtine (dir.), Hölderlin, Paris, L’Herne, 1989, 219-238 p. Document utilisé pour la rédaction de l’article
                      Erich Mathias, « Idéologie et pratique : le faux débat Bernstein-Kautsky », Annales — Économie, Société, Civilisations, no 1,‎ 1964, p. 19-30 (lire en ligne [archive]). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
                      Liens externes
                      Communisme [archive] sur l’encyclopédie en ligne Larousse
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                      Communisme
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                      Guerre froide
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                      Travaux de Karl Marx et de Friedrich Engels
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                      Maoïsme
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                      Joseph Staline
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                      Che Guevara
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    • #54642 Répondre
      SHB
      Invité

      hâte de finir son bouquin pour commencer « une société sans école » de illich

    • #54787 Répondre
      deleatur
      Invité
    • #56456 Répondre
      Emile Novis
      Invité

      Les civilisations privées de beauté tombent dans le malheur par un mécanisme interne.

      .
      Simone Weil, 1943

      • #56495 Répondre
        Demi Habile
        Invité

        Tensorial methods and renormalization
        in
        Group Field Theories
        Doctoral thesis in physics, presented by
        Sylvain Carrozza
        Defended on September 19th, 2013, in front of the jury
        Pr. Renaud Parentani Jury president
        Pr. Bianca Dittrich Referee
        Dr. Razvan Gurau Referee
        Pr. Carlo Rovelli Jury member
        Pr. Daniele Oriti Supervisor
        Pr. Vincent Rivasseau Supervisor

        Abstract:
        In this thesis, we study the structure of Group Field Theories (GFTs) from the point of view of renormalization theory. Such quantum field theories are found in approaches to quantum gravity related to Loop
        Quantum Gravity (LQG) on the one hand, and to matrix models and tensor models on the other hand. They
        model quantum space-time, in the sense that their Feynman amplitudes label triangulations, which can be
        understood as transition amplitudes between LQG spin network states. The question of renormalizability is
        crucial if one wants to establish interesting GFTs as well-defined (perturbative) quantum field theories, and
        in a second step connect them to known infrared gravitational physics. Relying on recently developed tensorial tools, this thesis explores the GFT formalism in two complementary directions. First, new results on the
        large cut-off expansion of the colored Boulatov-Ooguri models allow to explore further a non-perturbative
        regime in which infinitely many degrees of freedom contribute. The second set of results provide a new
        rigorous framework for the renormalization of so-called Tensorial GFTs (TGFTs) with gauge invariance
        condition. In particular, a non-trivial 3d TGFT with gauge group SU(2) is proven just-renormalizable at
        the perturbative level, hence opening the way to applications of the formalism to (3d Euclidean) quantum
        gravity.
        Key-words: quantum gravity, loop quantum gravity, spin foam, group field theory, tensor models, renormalization, lattice gauge theory.
        Résumé :
        Cette thèse présente une étude détaillée de la structure de théories appelées GFT (« Group Field Theory »
        en anglais), à travers le prisme de la renormalisation. Ce sont des théories des champs issues de divers
        travaux en gravité quantique, parmi lesquels la gravité quantique à boucles et les modèles de matrices ou
        de tenseurs. Elles sont interprétées comme des modèles d’espaces-temps quantiques, dans le sens où elles
        génèrent des amplitudes de Feynman indexées par des triangulations, qui interpolent les états spatiaux de
        la gravité quantique à boucles. Afin d’établir ces modèles comme des théories des champs rigoureusement
        définies, puis de comprendre leurs conséquences dans l’infrarouge, il est primordial de comprendre leur
        renormalisation. C’est à cette tâche que cette thèse s’attèle, grâce à des méthodes tensorielles développées
        récemment, et dans deux directions complémentaires. Premièrement, de nouveaux résultats sur l’expansion
        asymptotique (en le cut-off) des modèles colorés de Boulatov-Ooguri sont démontrés, donnant accès à un
        régime non-perturbatif dans lequel une infinité de degrés de liberté contribue. Secondement, un formalisme
        général pour la renormalisation des GFTs dites tensorielles (TGFTs) et avec invariance de jauge est mis au
        point. Parmi ces théories, une TGFT en trois dimensions et basée sur le groupe de jauge SU(2) se révèle
        être juste renormalisable, ce qui ouvre la voie à l’application de ce formalisme à la gravité quantique.
        Mots-clés: gravité quantique, gravité quantique à boucles, mousse de spin, group field theory, modèles
        tensoriels, renormalisation, théorie de jauge sur réseau.
        Thèse préparée au sein de l’Ecole Doctorale de Physique de la Région Parisienne (ED 107), dans le
        Laboratoire de Physique Théorique d’Orsay (UMR 8627), Bât. 210, Université Paris-Sud 11, 91405 Orsay
        Cedex; et en cotutelle avec le Max Planck Institute for Gravitational Physics (Albert Einstein Institute),
        Am Mühlenberg 1, 14476 Golm, Allemagne, dans le cadre de l’International Max Planck Research School
        (IMPRS).
        i
        ii
        Acknowledgments
        First of all, I would like to thank my two supervisors, Daniele Oriti and Vincent Rivasseau.
        Obviously, the results exposed in this thesis could not be achieved without their constant
        implication, guidance and help. They introduced me to numerous physical concepts and
        mathematical tools, with pedagogy and patience. Remarkably, their teachings and advices
        were always complementary to each other, something I attribute to their open-mindedness
        and which I greatly benefited from. I particularly appreciated the trusting relationship we
        had from the beginning. It was thrilling, and to me the right balance between supervision
        and freedom.
        I feel honoured by the presence of Bianca Dittrich, Razvan Gurau, Renaud Parentani and
        Carlo Rovelli in the jury, who kindly accepted to examine my work. Many thanks to Bianca
        and Razvan especially, for their careful reading of this manuscript and their comments.
        I would like to thank the people I met at the AEI and at the LPT, who contributed to
        making these three years very enjoyable. The Berlin quantum gravity group being almost
        uncountable, I will only mention the people I had the chance to directly collaborate with:
        Aristide Baratin, Francesco Caravelli, James Ryan, Matti Raasakka and Matteo Smerlak.
        It is quite difficult to keep track of all the events which, one way or another, conspired
        to pushing me into physics and writing this thesis. It is easier to remember and thank the
        people who triggered these long forgotten events.
        First and foremost, my parents, who raised me with dedication and love, turning the
        ignorant toddler I once was into a curious young adult. Most of what I am today takes its
        roots at home, and has been profoundly influenced by my younger siblings: Manon, Julia,
        Pauline and Thomas. My family at large, going under the name of Carrozza, Dislaire, Fontès,
        Mécréant, Minden, Ravoux, or Ticchi, has always been very present and supportive, which
        I want to acknowledge here.
        The good old chaps, Sylvain Aubry, Vincent Bonnin and Florian Gaudin-Delrieu, deeply
        influenced my high school years, and hence the way I think today. Meeting them in different
        corners of Europe during the three years of this PhD was very precious and refreshing.
        My friends from the ENS times played a major role in the recent years, both at the
        scientific and human levels. In this respect I would especially like to thank Antonin Coutant,
        Marc Geiller, and Baptiste Darbois-Texier: Antonin and Marc, for endless discussions about
        theoretical physics and quantum gravity, which undoubtedly shaped my thinking over the
        years; Baptiste for his truly unbelievable stories about real-world physics experiments; and
        the three of them for their generosity and friendship, in Paris, Berlin or elsewhere.
        Finally, I measure how lucky I am to have Tamara by my sides, who always supported
        me with unconditional love. I found the necessary happiness and energy to achieve this PhD
        thesis in the dreamed life we had together in Berlin.
        iii
        iv
        Wir sollen heiter Raum um Raum durchschreiten,
        An keinem wie an einer Heimat hängen,
        Der Weltgeist will nicht fesseln uns und engen,
        Er will uns Stuf ’ um Stufe heben, weiten.
        Hermann Hesse, Stufen, in Das Glasperlenspiel, 1943.
        v
        vi
        Contents
        1 Motivations and scope of the present work 1
        1.1 Why a quantum theory of gravity cannot be dispensed with . . . . . . . . . 1
        1.2 Quantum gravity and quantization . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
        1.3 On scales and renormalization with or without background . . . . . . . . . . 7
        1.4 Purpose and plan of the thesis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10
        2 Two paths to Group Field Theories 13
        2.1 Group Field Theories and quantum General Relativity . . . . . . . . . . . . 13
        2.1.1 Loop Quantum Gravity . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
        2.1.2 Spin Foams . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
        2.1.3 Summing over Spin Foams . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
        2.1.4 Towards well-defined quantum field theories of Spin Networks . . . . 25
        2.2 Group Field Theories and random discrete geometries . . . . . . . . . . . . . 29
        2.2.1 Matrix models and random surfaces . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29
        2.2.2 Higher dimensional generalizations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34
        2.2.3 Bringing discrete geometry in . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35
        2.3 A research direction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38
        3 Colors and tensor invariance 41
        3.1 Colored Group Field Theories . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42
        3.1.1 Combinatorial and topological motivations . . . . . . . . . . . . . . . 42
        3.1.2 Motivation from discrete diffeomorphisms . . . . . . . . . . . . . . . 44
        3.2 Colored tensor models . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
        3.2.1 Models and amplitudes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
        3.2.2 Degree and existence of the large N expansion . . . . . . . . . . . . . 46
        3.2.3 The world of melons . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47
        3.3 Tensor invariance . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49
        3.3.1 From colored simplices to tensor invariant interactions . . . . . . . . 49
        3.3.2 Generalization to GFTs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50
        4 Large N expansion in topological Group Field Theories 51
        4.1 Colored Boulatov model . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
        4.1.1 Vertex variables . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
        vii
        viii CONTENTS
        4.1.2 Regularization and general scaling bounds . . . . . . . . . . . . . . . 63
        4.1.3 Topological singularities . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67
        4.1.4 Domination of melons . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71
        4.2 Colored Ooguri model . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
        4.2.1 Edge variables . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76
        4.2.2 Regularization and general scaling bounds . . . . . . . . . . . . . . . 84
        4.2.3 Topological singularities . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88
        4.2.4 Domination of melons . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 92
        5 Renormalization of Tensorial Group Field Theories: generalities 97
        5.1 Preliminaries: renormalization of local field theories . . . . . . . . . . . . . . 97
        5.1.1 Locality, scales and divergences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97
        5.1.2 Perturbative renormalization through a multiscale decomposition . . 99
        5.2 Locality and propagation in GFT . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
        5.2.1 Simplicial and tensorial interactions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 104
        5.2.2 Constraints and propagation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 105
        5.3 A class of models with closure constraint . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107
        5.3.1 Definition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107
        5.3.2 Graph-theoretic and combinatorial tools . . . . . . . . . . . . . . . . 110
        5.4 Multiscale expansion and power-counting . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116
        5.4.1 Multiscale decomposition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116
        5.4.2 Propagator bounds . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
        5.4.3 Abelian power-counting . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 118
        5.5 Classification of just-renormalizable models . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121
        5.5.1 Analysis of the Abelian divergence degree . . . . . . . . . . . . . . . 121
        5.5.2 Just-renormalizable models . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 126
        5.5.3 Properties of melonic subgraphs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 127
        6 Super-renormalizable U(1) models in four dimensions 135
        6.1 Divergent subgraphs and Wick ordering . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135
        6.1.1 A bound on the divergence degree . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 136
        6.1.2 Classification of divergences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137
        6.1.3 Localization operators . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
        6.1.4 Melordering . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 140
        6.1.5 Vacuum submelonic counter-terms . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 143
        6.2 Finiteness of the renormalized series . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 144
        6.2.1 Classification of forests . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 144
        6.2.2 Power-counting of renormalized amplitudes . . . . . . . . . . . . . . . 146
        6.2.3 Sum over scale attributions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 148
        6.3 Example: Wick-ordering of a ϕ
        6
        interaction . . . . . . . . . . . . . . . . . . 149
        CONTENTS ix
        7 Just-renormalizable SU(2) model in three dimensions 153
        7.1 The model and its divergences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153
        7.1.1 Regularization and counter-terms . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153
        7.1.2 List of divergent subgraphs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 156
        7.2 Non-Abelian multiscale expansion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158
        7.2.1 Power-counting theorem . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158
        7.2.2 Contraction of high melonic subgraphs . . . . . . . . . . . . . . . . . 161
        7.3 Perturbative renormalizability . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 167
        7.3.1 Effective and renormalized expansions . . . . . . . . . . . . . . . . . 169
        7.3.2 Classification of forests . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 174
        7.3.3 Convergent power-counting for renormalized amplitudes . . . . . . . . 178
        7.3.4 Sum over scale attributions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 179
        7.4 Renormalization group flow . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 181
        7.4.1 Approximation scheme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 182
        7.4.2 Truncated equations for the counter-terms . . . . . . . . . . . . . . . 184
        7.4.3 Physical coupling constants: towards asymptotic freedom . . . . . . . 188
        7.4.4 Mass and consistency of the assumptions . . . . . . . . . . . . . . . . 190
        8 Conclusions and perspectives 193
        8.1 The 1/N expansion in colored GFTs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 193
        8.1.1 Achievements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 193
        8.1.2 Discussion and outlook . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 194
        8.2 Renormalization of TGFTs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 196
        8.2.1 Achievements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 196
        8.2.2 Discussion and outlook . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 197
        A Technical appendix 201
        A.1 Heat Kernel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 201
        A.2 Proof of heat kernel bounds . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 202
        Bibliography 217
        x CONTENTS
        Chapter 1
        Motivations and scope of the present
        work
        Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ. Toute la Gaule est
        occupée par les Romains… Toute? Non! Un village peuplé
        d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur.
        Et la vie n’est pas facile pour les garnisons de légionnaires romains des camps retranchés de Babaorum, Aquarium, Laudanum
        et Petibonum. . .
        René Goscinny and Albert Uderzo, Astérix le Gaulois
        1.1 Why a quantum theory of gravity cannot be dispensed with
        A consistent quantum theory of gravity is mainly called for by a conceptual clash between the
        two major achievements of physicists of the XXth century. On the one hand, the realization
        by Einstein that classical space-time is a dynamical entity correctly described by General
        Relativity (GR), and on the other the advent of Quantum Mechanics (QM). The equivalence
        principle, upon which GR is built, leads to the interpretation of gravitational phenomena
        as pure geometric effects: the trajectories of test particles are geodesics in a curved fourdimensional manifold, space-time, whose geometric properties are encoded in a Lorentzian
        metric tensor, which is nothing but the gravitational field [1]. Importantly, the identification
        of the gravitational force to the metric properties of space-time entails the dynamical nature
        of the latter. Indeed, gravity being sourced by masses and energy, space-time cannot remain
        as a fixed arena into which physical processes happen, as was the case since Newton. With
        Einstein, space-time becomes a physical system per se, whose precise structure is the result of
        a subtle interaction with the other physical systems it contains. At the conceptual level, this
        is arguably the main message of GR, and the precise interplay between the curved geometry
        of space-time and matter fields is encoded into Einstein’s equations [2]. The second aspect
        of the physics revolution which took place in the early XXth century revealed a wealth
        of new phenomena in the microscopic world, and the dissolution of most of the classical
        1
        2 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
        Newtonian picture at such scales: the disappearance of the notion of trajectory, unpredictable
        outcomes of experiments, statistical predictions highly dependent on the experimental setup
        [3]… At the mathematical level, QM brings along an entirely new arsenal of technical tools:
        physical states are turned into vectors living in a Hilbert space, which replaces the phase
        space of classical physics, and observables become Hermitian operators acting on physical
        states. However, the conception of space-time on which QM relies remains deeply rooted in
        Newtonian physics: the Schrödinger equation is a partial differential equation with respect
        to fixed and physical space-time coordinates. For this reason, Special Relativity could be
        proven compatible with these new rules of the game, thanks to the Quantum Field Theory
        (QFT) formalism. The main difficulties in going from non-relativistic to relativistic quantum
        theory boiled down to the incorporation of the Lorentz symmetry, which also acts on timelike directions. Achieving the same reconciliation with the lessons of GR is (and has been
        proven to be) extraordinarily more difficult. The reason is that as soon as one contemplates
        the idea of making the geometry of space-time both dynamical and quantum, one looses
        in one stroke the fixed arena onto which the quantum foundations sit, and the Newtonian
        determinism which allows to unambiguously link space-time dynamics to its content. The
        randomness introduced by quantum measurements seems incompatible with the definition of
        a single global state for space-time and matter (e.g. a solution of a set of partial differential
        equations). And without a non-dynamical background, there is no unambiguous ’here’ where
        quantum ensembles can be prepared, nor a ’there’ where measurements can be performed
        and their statistical properties checked. In a word, by requiring background independence to
        conform to Einstein’s ideas about gravity, one also suppresses the only remaining Newtonian
        shelter where quantum probabilities can safely be interpreted. This is probably the most
        puzzling aspect of modern physics, and calls for a resolution.
        But, one could ask, do we necessarily need to make gravity quantum? Cannot we live
        with the fact that matter is described by quantum fields propagating on a dynamical but
        classical geometry? A short answer would be to reject the dichotomous understanding of
        the world that would result from such a combination of a priori contradictory ideas. On
        the other hand, one cannot deny that space-time is a very peculiar physical system, which
        one might argue, could very well keep a singular status as the only fundamentally classical
        entity. However, very nice and general arguments, put forward by Unruh in [4], make this
        position untenable (at least literally). Let us recapitulate the main ideas of this article here.
        In order to have the Einstein equations
        Gµν = 8πGTµν (1.1)
        as a classical limit of the matter sector, one possibility would be to interpret the righthand side as a quantum average hTˆ
        µνi of some quantum operator representing the energymomentum tensor of matter fields. The problems with such a theory pointed out in [4] are
        two-fold. First, quantum measurements would introduce discontinuities in the expectation
        value of Tˆ
        µν, and in turn spoil its conservation. Second, and as illustrated with a gravitational
        version of Schrödinger’s cat gedanken experiment, such a coupling of gravity to a statistical
        average of matter states would introduce slow variations of the gravitational field caused
        1.1 Why a quantum theory of gravity cannot be dispensed with 3
        by yet unobserved and undetermined matter states. Another idea explored by Unruh to
        make sense of (1.1) in such a way that the left-hand side is classical, and the right-hand side
        quantum, is through an eigenvalue equation of the type
        8πGTˆ
        µν|ψi = Gµν|ψi. (1.2)
        The main issue here is that the definition of the operator Tˆ
        µν would have to depend nonlinearly on the classical metric, and hence on the ’eigenvalue’ Gµν. From the point of view
        of quantum theory, this of course does not make any sense.
        Now that some conceptual motivations for the search for a quantum description of the
        gravitational field have been recalled (and which are also the author’s personal main motivations to work in this field), one should make a bit more precise what one means by ’a
        quantum theory of gravitation’ or ’quantum gravity’. We will adopt the kind of ambitious
        though minimalistic position promoted in Loop Quantum Gravity (LQG) [5–7]. Minimalistic because the question of the unification of all forces at high energies is recognized as not
        necessarily connected to quantum gravity, and therefore left unaddressed. But ambitious in
        the sense that one is not looking for a theory of quantum perturbations of the gravitational
        degrees of freedom around some background solution of GR, since this would be of little
        help as far as the conceptual issues aforementioned are concerned. Indeed, and as is for
        instance very well explained in [8,9], from the point of view of GR, there is no canonical way
        of splitting the metric of space-time into a background (for instance a Minkowski metric,
        but not necessarily so) plus fluctuations. Therefore giving a proper quantum description
        of the latter fluctuations, that is finding a renormalizable theory of gravitons on a given
        background, cannot fulfill the ultimate goal of reconciling GR with QM. On top of that, one
        would need to show that the specification of the background is a kind of gauge choice, which
        does not affect physical predictions. Therefore, one would like to insist on the fact that even
        if such a theory was renormalizable, the challenge of making Einstein’s gravity fully quantum
        and dynamical would remain almost untouched. This already suggests that introducing the
        background in the first place is unnecessary. Since it turns out that the quantum theory of
        perturbative quantum GR around a Minkowski background is not renormalizable [10], we
        can even go one step further: the presence of a background might not only be unnecessary
        but also problematic. The present thesis is in such a line of thought, which aims at taking the background independence of GR seriously, and use it as a guiding thread towards
        its quantum version [11]. In this perspective, we would call ’quantum theory of gravity’ a
        quantum theory without any space-time background, which would reduce to GR in some
        (classical) limit.
        A second set of ideas which are often invoked to justify the need for a theory of quantum
        gravity concerns the presence of singularities in GR, and is therefore a bit more linked to
        phenomenology, be it through cosmology close to the Big Bang or the question of the fate
        of black holes at the end of Hawking’s evaporation. It is indeed tempting to draw a parallel
        between the question of classical singularities in GR and some of the greatest successes of
        the quantum formalism, such as for example the explanation of the stability of atoms or the
        4 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
        resolution of the UV divergence in the theory of black-body radiation. We do not want to
        elaborate on these questions, but only point out that even if very suggestive and fascinating
        proposals exist [12–14], there is as far as we know no definitive argument claiming that the
        cumbersome genericity of singularities in GR has to be resolved in quantum gravity. This
        is for us a secondary motivation to venture into such a quest, though a very important one.
        While a quantum theory of gravity must by definition make QM and GR compatible, it only
        might explain the nature of singularities in GR. Still, it would be of paramount relevance
        if this second point were indeed realized, since it would open the door to a handful of new
        phenomena and possible experimental signatures to look for.
        Another set of ideas we consider important but we do not plan to address further in
        this thesis are related to the non-renormalizability of perturbative quantum gravity. As a
        quantum field theory on Minkowski space-time, the quantum theory of gravitons based on
        GR can only be considered as an effective field theory [15, 16], which breaks down at the
        Planck scale. Such a picture is therefore necessarily incomplete as a fundamental theory, as it
        was to be expected, but does not provide any clear clue about how it should be completed.
        At this point, two attitudes can be adopted. Either assume that one should first look
        for a renormalizable perturbative theory of quantum gravity, from which the background
        independent aspects will be addressed in a second stage; or, focus straight away on the
        background independent features which are so central to the very question of quantum
        gravity. Since we do not want to assume any a priori connection between the UV completion
        of perturbative quantum general relativity and full-fledged quantum gravity, as is for instance
        investigated in the asymptotic safety program [17, 18], the results of this thesis will be
        presented in a mindset in line with the second attitude. Of course, any successful fundamental
        quantum theory of gravity will have to provide a deeper understanding of the two-loops
        divergences of quantum GR, and certainly any program which would fail to do so could not
        be considered complete [19].
        The purpose of the last two points was to justify to some extent the technical character
        of this PhD thesis, and its apparent disconnection with many of the modern fundamental
        theories which are experimentally verified. While it is perfectly legitimate to look for a
        reconciliation of QM and GR into the details of what we know about matter, space and
        time, we want to advocate here a hopefully complementary strategy, which aims at finding a
        general theoretical framework encompassing them both at a general and conceptual level. At
        this stage, we would for example be highly satisfied with a consistent definition of quantum
        geometry whose degrees of freedom and dynamics would reduce to that of vacuum GR in
        some limit; even if such a theory did not resolve classical singularities, nor it would provide
        us with a renormalizable theory of gravitons.
        1.2 Quantum gravity and quantization 5
        1.2 Quantum gravity and quantization
        Now that we reinstated the necessity of finding a consistent quantum formulation of gravitational physics, we would like to make some comments about the different general strategies
        which are at our disposal to achieve such a goal. In particular, would a quantization of
        general relativity (or a modification thereof) provide the answer?
        The most conservative strategy is the quantization program of classical GR pioneered by
        Bryce DeWitt [20], either through Dirac’s general canonical quantization procedure [21, 22]
        or with covariant methods [23]. Modern incarnations of these early ideas can be found in
        canonical loop quantum gravity and its tentative covariant formulation through spin foam
        models [6, 7, 9]. While the Ashtekar formulation of GR [24, 25] allowed dramatic progress
        with respect to DeWitt’s formal definitions, based on the usual metric formulation of Einstein’s theory, very challenging questions remain open as regards the dynamical aspects of
        the theory. In particular, many ambiguities appear in the definition of the so-called scalar
        constraint of canonical LQG, and therefore in the implementation of four-dimensional diffeomorphism invariance, which is arguably the core purpose of quantum gravity. There are
        therefore two key aspects of the canonical quantization program that we would like to keep
        in mind: first, the formulation of classical GR being used as a starting point (in metric
        or Ashtekar variables), or equivalently the choice of fundamental degrees of freedom (the
        metric tensor or a tetrad field), has a great influence on the quantization; and second, the
        subtleties associated to space-time diffeomorphism invariance have so far plagued such attempts with numerous ambiguities, which prevent the quantization procedure from being
        completed. The first point speaks in favor of loop variables in quantum gravity, while the
        second might indicate an intrinsic limitation of the canonical approach.
        A second, less conservative but more risky, type of quantization program consists in
        discarding GR as a classical starting point, and instead postulating radically new degrees of
        freedom. This is for example the case in string theory, where a classical theory of strings
        moving in some background space-time is the starting point of the quantization procedure.
        Such an approach is to some extent supported by the non-renormalizability of perturbative
        quantum GR, interpreted as a signal of the presence of new degrees of freedom at the Planck
        scale. Similar interpretations in similar situations already proved successful in the past, for
        instance with the four-fermion theory of Fermi, whose non-renormalizability was cured by
        the introduction of new gauge bosons, and gave rise to the renormalizable Weinberg-Salam
        theory. In the case of gravity, and because of the unease with the perturbative strategy
        mentioned before, we do not wish to give too much credit to such arguments. However, it is
        necessary to keep in mind that the degrees of freedom we have access to in the low-energy
        classical theory (GR) are not necessarily the ones to be quantized.
        Finally, a third idea which is gaining increasing support in the recent years is to question
        the very idea of quantizing gravity, at least stricto sensu. Rather, one should more generally
        look for a quantum theory, with possibly non-metric degrees of freedom, from which classical
        6 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
        geometry and its dynamics would emerge. Such a scenario has been hinted at from within
        GR itself, through the thermal properties of black holes and space-time in general. For
        instance in [26], Jacobson suggested to interpret the Einstein equations as equations of
        states at thermal equilibrium. In this picture, space-time dynamics would only emerge
        in the thermodynamic limit of a more fundamental theory, with degrees of freedom yet
        to be discovered. This is even more radical that what is proposed in string theory, but
        also consistent with background independence in principle: there is no need to assume
        the existence of a (continuous) background space-time in this picture, and contrarily so,
        the finiteness of black hole entropy can be interpreted as suggestive of the existence of an
        underlying discrete structure. Such ideas have close links with condensed matter theory,
        which explains for example macroscopic properties of solids from the statistical properties
        of their quantum microscopic building blocks, and in particular with the theory of quantum
        fluids and Bose-Einstein condensates [27, 28]. Of course, the two outstanding issues are
        that no experiments to directly probe the Planck scale are available in the near future, and
        emergence has to be implemented in a fully background independent manner.
        After this detour, one can come back to the main motivations of this thesis, loop quantum
        gravity and spin foams, and remark that even there, the notion of emergence seems to have a
        role to play. Indeed, the key prediction of canonical loop quantum gravity is undoubtedly the
        discreteness of areas and volumes at the kinematical level [29], and this already entails some
        kind of emergence of continuum space-time. In this picture, continuous space-time cannot
        be defined all the way down to the Planck scale, where the discrete nature of the spectra of
        geometric operators starts to be relevant. This presents a remarkable qualitative agreement
        with Jacobson’s proposal, and in particular all the thermal aspects of black holes explored
        in LQG derive from this fundamental result [30]. But there are other discrete features in
        LQG and spin foams, possibly related to emergence, which need to be addressed. Even if
        canonical LQG is a continuum theory, the Hilbert space it is based upon is constructed in
        an inductive way, from states (the spin-network functionals) labeled by discrete quantities
        (graphs with spin labels). We can say that each such state describes a continuous quantum
        geometry with a finite number of degrees of freedom, and that the infinite number of possible
        excitations associated to genuine continuous geometries is to be found in large superpositions
        of these elementary states, in states associated to infinitely large graphs, or both. In practice,
        only spin-network states on very small graphs can be investigated analytically, the limit
        of infinitely large graphs being out of reach, and their superpositions even more so. This
        indicates that in its current state, LQG can also be considered a theory of discrete geometries,
        despite the fact that it is primarily a quantization of GR. From this point of view, continuous
        classical space-time would only be recovered through a continuum limit. This is even more
        supported by the covariant spin foam perspective, where the discrete aspects of spin networks
        are enhanced rather than tamed. The discrete structure spin foam models are based upon,
        2-complexes, acquire a double interpretation, as Feynman graphs labeling the transitions
        between spin network states on the one hand, and as discretizations of space-time akin to
        lattice gauge theory on the other hand. Contrary to the canonical picture, this second
        interpretation cannot be avoided, at least in practice, since all the current spin foam models
        1.3 On scales and renormalization with or without background 7
        for four-dimensional gravity are constructed in a way to enforce a notion of (quantum)
        discrete geometry in a cellular complex dual to the foam. Therefore, in our opinion, at this
        stage of the development of the theory, it seems legitimate to view LQG and spin foam
        models as quantum theories of discrete gravity. And if so, addressing the question of their
        continuum limit is of primary importance.
        Moreover, we tend to see a connection between: a) the ambiguities appearing in the
        definition of the dynamics of canonical LQG, b) the fact that the relevance of a quantization
        of GR can be questioned in a strong way, and c) the problem of the continuum in the
        covariant version of loop quantum gravity. Altogether, these three points can be taken as a
        motivation for a strategy where quantization and emergence both have to play their role. It
        is indeed possible, and probably desirable, that some of the fine details of the dynamics of
        spin networks are irrelevant to the large scale effects one would like to predict and study. In
        the best case scenario, the different versions of the scalar constraint of LQG would fall in a
        same universality class as far as the recovery of continuous space-time and its dynamics is
        concerned. This would translate, in the covariant picture, as a set of spin foam models with
        small variations in the way discrete geometry is encoded, but having a same continuum limit.
        The crucial question to address in this perspective is that of the existence, and in a second
        stage the universality of such a limit, in the sense of determining exactly which aspects (if
        any) of the dynamics of spin networks are key to the emergence of space-time as we know
        it. The fact that these same spin networks were initially thought of as quantum states of
        continuous geometries should not prevent us from exploring other avenues, in which the
        continuum only emerge in the presence of a very large number of discrete building blocks.
        This PhD thesis has been prepared with the scenario just hinted at in mind, but we should
        warn the reader that it is in no way conclusive in this respect. Moreover, we think and we
        hope that the technical results and tools which are accounted for in this manuscript are
        general enough to be useful to researchers in the field who do not share such point of views.
        The reason is that, in order to study universality in quantum gravity, and ultimately find
        the right balance between strict quantization procedures and emergence, one first needs to
        develop a theory of renormalization in this background independent setting, which precisely
        allows to consistently erase information and degrees of freedom. This thesis is a contribution
        to this last point, in the Group Field Theory (GFT) formulation of spin foam models.
        1.3 On scales and renormalization with or without background
        The very idea of extending the theory of renormalization to quantum gravity may look odd
        at first sight. The absence of any background seems indeed to preclude the existence of any
        physical scale with respect to which the renormalization group flow should be defined. A
        few remarks are therefore in order, about the different notions of scales which are available
        in quantum field theories and general relativity, and the general assumption we will make
        throughout this thesis in order to extend such notions to background independent theories.
        8 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
        Let us start with relativistic quantum field theories, which support the standard model of
        particle physics, as well as perturbative quantum gravity around a Minkowski background.
        The key ingredient entering the definition of these theories is the flat background metric,
        which provides a notion of locality and global Poincaré invariance. The latter allows in
        particular to classify all possible interactions once a field content (with its own set of internal symmetries) has been agreed on [31]. More interesting, this same Poincaré invariance,
        combined with locality and the idea of renormalization [32–34], imposes further restrictions
        on the number of independent couplings one should work with. When the theory is (perturbatively) non-renormalizable, it is consistent only if an infinite set of interactions is taken
        into account, and therefore loses any predictive power (at least at some scale). When it
        is on the contrary renormalizable, one can work with a finite set of interactions, though
        arbitrarily large in the case of a super-renormalizable theory. For fundamental interactions,
        the most interesting case is that of a just-renormalizable theory, such as QED or QCD, for
        which a finite set of interactions is uniquely specified by the renormalizability criterion. In
        all of these theories, what is meant by ’scale’ is of course an energy scale, in the sense of
        special relativity. However, renormalization and quantum field theory are general enough to
        accommodate various notions of scales, as for example non-relativistic energy, and apply to a
        large variety of phenomena for which Poincaré invariance is completely irrelevant. A wealth
        of examples of this kind can be found in condensed matter physics, and in the study of phase
        transitions. The common feature of all these models is that they describe regimes in which
        a huge number of (classical or quantum) degrees of freedom are present, and where their
        contributions can be efficiently organized according to some order parameter, the ’scale’. As
        we know well from thermodynamics and statistical mechanics, it is in this case desirable to
        simplify the problem by assuming instead an infinite set of degrees of freedom, and adopt
        a coarse-grained description in which degrees of freedom are collectively analyzed. Quantum field theory and renormalization are precisely a general set of techniques allowing to
        efficiently organize such analyzes. Therefore, what makes renormalizable quantum field theories so useful in fundamental physics is not Poincaré invariance in itself, but the fact that
        it implies the existence of an infinite reservoir of degrees of freedom in the deep UV.
        We now turn to general relativity. The absence of Poincaré symmetry, or any analogous
        notion of space-time global symmetries prevents the existence of a general notion of energy.
        Except for special solutions of Einstein’s equations, there is no way to assign an unambiguous
        notion of localized energy to the modes of the gravitational field1
        . The two situations in which
        special relativistic notions of energy-momentum do generalize are in the presence of a global
        Killing symmetry, or for asymptotically flat space-times. In the first case, it is possible to
        translate the fact that the energy-momentum tensor T
        µν is divergence free into both local
        and integral conservation equations for an energy-momentum vector P
        µ ≡ T
        µνKν, where Kν
        1We can for instance quote Straumann [35]:
        This has been disturbing to many people, but one simply has to get used to this fact. There is
        no « energy-momentum tensor for the gravitational field ».
        1.3 On scales and renormalization with or without background 9
        is the Killing field. In the second case, only a partial generalization is available, in the form of
        integral conservation equations for energy and momentum at spatial infinity. One therefore
        already loses the possibility of localizing energy and momentum in this second situation,
        since they are only defined for extended regions with boundaries in the approximately flat
        asymptotic region. In any case, both generalizations rely on global properties of specific
        solutions to Einstein’s equations which cannot be available in a background independent
        formulation of quantum gravity. We therefore have to conclude that, since energy scales
        associated to the gravitational field are at best solution-dependent, and in general not even
        defined in GR, a renormalization group analysis of background independent quantum gravity
        cannot be based on space-time related notions of scales.
        This last point was to be expected on quite general grounds. From the point of view
        of quantization à la Feynman for example, all the solutions to Einstein’s equations (and in
        principle even more general ’off-shell’ geometries) are on the same footing, as they need to
        be summed over in a path-integral (modulo boundary conditions). We cannot expect to
        be able to organize such a path-integral according to scales defined internally to each of
        these geometries. But even if one takes the emergent point of view seriously, GR suggests
        that the order parameter with respect to which a renormalization group analysis should be
        launched cannot depend on a space-time notion of energy. This point of view should be taken
        more and more seriously as we move towards an increasingly background independent notion
        of emergence, in the sense of looking for a unique mechanism which would be responsible
        for the emergence of a large class of solutions of GR, if not all of them. In particular, as
        soon as such a class is not restricted to space-times with global Killing symmetries or with
        asymptotically flat spatial infinities, there seems to be no room for the usual notion of energy
        in a renormalization analysis of quantum gravity.
        However, it should already be understood at this stage that the absence of any background
        space-time in quantum gravity, and therefore of any natural physical scales, does not prevent
        us from using the quantum field theory and renormalization formalisms. As was already
        mentioned, the notion of scale prevailing in renormalization theory is more the number of
        degrees of freedom available in a region of the parameter space, rather than a proper notion of
        energy. Likewise, if quantum fields do need a fixed background structure to live in, this needs
        not be interpreted as space-time. As we will see, this is precisely how GFTs are constructed,
        as quantum field theories defined on (internal) symmetry groups rather than space-time
        manifolds. More generally, the working assumption of this thesis will be that a notion of scale
        and renormalization group flow can be defined before1
        space-time notions become available,
        and studied with quantum field theory techniques, as for example advocated in [36,37]. The
        only background notions one is allowed to use in such a program must also be present in
        the background of GR. The dimension of space-time, the local Lorentz symmetry, and the
        diffeomorphism groups are among them, but they do not support any obvious notion of
        scale. Rather, we will postulate that the ’number of degrees of freedom’ continues to be a
        1Obviously, this ’before’ does not refer to time, but rather to the abstract notion of scale which is assumed
        to take over when no space-time structure is available anymore.
        10 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
        relevant order parameter in the models we will consider, that is in the absence of space-time.
        This rather abstract scale will come with canonical definitions of UV and IR sectors. They
        should by no means be understood as their space-time related counter-parts, and be naively
        related to respectively small and large distance regimes. Instead, the UV sector will simply
        be the corner of parameter space responsible for divergences, or equivalently where ’most’
        of the degrees of freedom sit. A natural renormalization group flow will be defined, which
        will allow to average out the contributions of the degrees of freedom, from higher to lower
        scales. The only strong conceptual assumption we will make in this respect is that such an
        abstract definition of renormalization is physical and can be used to describe the emergence
        of space-time structures. However, at this general level of discussion, we would like to convey
        the idea that such a strong assumption is in a sense also minimal. Indeed, if one wants to
        be able to speak of emergence of space and time, one also needs at least one new parameter
        which is neither time nor space. We simply call this order parameter ’scale’, and identify it
        with one of the central features of quantum field theory: the renormalization group. It is
        in our view the most direct route towards new physics in the absence of space and time, as
        quantum gravity seems to require.
        1.4 Purpose and plan of the thesis
        We are well aware of the fact that the previous motivations cannot be taken for granted.
        They can be contested in various ways, and also lack a great deal of precision. The reader
        should see them as a guiding thread towards making full sense of the emergence of spacetime from background independent physics, rather than definitive statements embraced by
        the author. From now on, we will refrain from venturing into more conceptual discussions,
        and mostly leave the specific examples worked out in this thesis speak for themselves, hoping
        that they will do so in favor of the general ideas outlined before.
        The rest of the thesis is organized as follows. In chapter 2, we will start by recalling
        the two main ways of understanding the construction of GFT models. One takes its root
        in the quantization program for quantum gravity, in the form of loop quantum gravity and
        spin foam model. In this line of thoughts, GFTs are generating functionals for spin foam
        amplitudes, in the same way as quantum field theories are generating functionals for Feynman
        amplitudes. In this sense, they complete the definition of spin foam models by assigning
        canonical weights to the different foams contributing to a same transition between boundary
        states (spin networks). Moreover, a quantum field theory formalism is expected to provide
        easier access to non-perturbative regimes, and hence to the continuum. For example, classical
        equations of motion can be used as a way to change vacuum [38], or to study condensed
        phases of the theory [39]. Of course, this specific completion of the definition of spin foam
        models relies on a certain confidence in the quantum field theory formalism. Alternative but
        hopefully complementary approaches exist, such as coarse-graining methods imported from
        condensed matter physics and quantum information theory [40–42]. Though, if one decides
        to stick to quantum field theory weights, it seems natural to also bring renormalization

    • #56654 Répondre
      Carpentier
      Invité

      … Florence est partie de chez elle à dix-sept ans, sans aller au bout de son BEP optique-lunetterie au lycée Victor-Bérard de Morez, elle n’en avait rien à foutre des lunettes, elle s’ennuyait à l’internat et elle n’était proche de personne dans sa classe. / … p.9, Pierre Bailly, Le roman de Jim – P.O.L, 2021 –

    • #57747 Répondre
      Lalecture
      Invité

      Elle mordait dans une grenade, le coude posé sur la table; les bougies du candélabre devant elle tremblaient au vent ; cette lumière blanche pénétrait sa peau de tons nacrés, mettait du rose à ses paupières, faisait briller les globes de ses yeux; la rougeur du fruit se confondait avec le pourpre de ses lèvres, ses narines minces battaient; et toute sa personne avait quelque chose d’insolent, d’ivre et de noyé qui exaspérait Frédéric, et pourtant lui jetait au cœur des désirs fous.

    • #57791 Répondre
      Mélanie
      Invité

      Jean Giono, dans Un de Baumugnes. Une description de l’amour calme – de l’amour ? :

      « Ces deux-là, ç’aurait été péché de ne pas faire ce qu’on a fait. Maintenant qu’ils étaient enfin réunis, ça avait éclaté tout d’un coup, à la façon d’un feu qui couve longtemps, puis se jette tout allongé vers le ciel.
      C’était plus de l’amour, c’était de la rage!
      Entendez-moi : je ne veux pas dire qu’ils faisaient ça à la « bal de village » avec des baisers comme des gifles et des « mon gros poulot » à vous mettre la plante des pieds en chair de poule. Non, c’était calme et solide comme un beau matin ; on entendait venir par-derrière tout un long charroi de lumières. Remarquez que je ne les voyais même pas, mais ça, ils devaient le souffler dans l’air autour d’eux, avec leur respiration.

    • #57893 Répondre
      Claire N
      Invité

      « je ne les voyais même pas, mais ça, ils devaient le souffler dans l’air autour d’eux, avec leur respiration » merci Mélanie
      Oui , j’aime bien cet air là
      Je crois que beaucoup de femmes enceintes me font aussi cet effet , une sorte de certitude solide que le miracle est la

      • #57894 Répondre
        Claire N
        Invité

        J’aime bien ceux là qui rameutent les anges

        • #57895 Répondre
          Claire N
          Invité

          Et au passage tu m’as aidé à défricher mon chantier actuel sur la notion de charisme, merci merci ! ( révérence 1 + que toi )

          • #57921 Répondre
            Mélanie
            Invité

            C’est quoi ton chantier, par exemple ?

            • #57932 Répondre
              Claire N
              Invité

              Hum c’est encore à l’état de farfouillage
              Pour le moment j’essaie de faire une ressentions
              De cet étrange sentiment que me procure le charisme d’une personne ; ça va du sex appeal à la femme enceinte c’est donc très vaste
              Mais je sens bien que cela active une joie et une puissance
              Je sais que je suis pas la seule à frayer dans ce sillon; la piste a déjà été empruntée dans théorème par exemple et il me semble aussi que c’est une facette de la charité
              Mais encore faut-il bien comprendre comment la recevoir

              • #57940 Répondre
                Mélanie
                Invité

                Ça me fait penser aussi aux guérisseurs
                A la force
                Dans ce Giono le personnage principal (qui n’est pas dans le couple évoqué) use un peu de charisme et de ruse pour mener à bien son plan
                Écrire le mot guérisseur me fait penser aussi au film Hors Satan tu l’as vu ?
                Et à Dans la ville, où on évoque le faux comme du vrai en force. Il faudrait que je retrouve la citation exacte, c’est à propos de la possible puissance du mensonge, je crois. Mais je ne retrouve pas le livre.

                • #57944 Répondre
                  Claire N
                  Invité

                  Je connais pas , merci!

                  • #57960 Répondre
                    Mélanie
                    Invité

                    Il y a une sacrée scène de guérisseur

                    • #57969 Répondre
                      Claire N
                      Invité

                      Merci Mélanie, j’ai regardé le film
                      La scène de résurrection qui se fait en dehors de la présence du christ , sans témoins, face contre terre pieds dans la source après un laps de temps qui coupe et te mets bien en face de ce qu’est le doute face à la croyance confiante m’a plu,
                      J’ai aimé les manifestations de la lumière sur le visage de la fille apôtre ?
                      J’ai aussi aimé la scène de la traversée des eaux
                      C’est un christ qui ne semble cependant visible qu’aux femmes et aux animaux
                      Peu amène avec les hommes
                      Les scènes d’exorcismes de femmes , je vais devoir y repenser – il y a un côté miséricordieux sur la nature féminine aliénée qui semble pointer en première impression et la violence dont il fait preuve envers les hommes fait contraste

                      • #57990 Répondre
                        Mélanie
                        Invité

                        Dans L’humanité, son film suivant, on a de la pitié pour un homme.
                        A propos de guérisseur, tu en es ! Je me disais que tu employais peut-être toi-même le charisme pour ton travail ?
                        Sur une autre page ici est paru ce soir le mot emprise, je me demandais si c’était la même chose mais avec l’intention qui diffère. François avait fait un post ici sur la manipulation, et qu’il fallait regarder le contexte, le but, de la manipulation (si quelqu’un sait où c’était ?).

                      • #57991 Répondre
                        Mélanie
                        Invité

                        (* erreur, ce n’est pas le film suivant mais un précédent)

                      • #57995 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        « Je me disais que tu employais peut-être toi-même le charisme pour ton travail »
                        Maintenant que tu le pointes , effectivement peut-être – et pour la manipulation c’est son sens premier que j’utilise : toucher avec mes mains
                        – pour le diagnostic nécessaire
                        – pour le soutien surtout quand ils peuvent plus parler
                        Parfois ça aide, avant ça me pompait émotionnellement, parce que de temps en temps tu recharges , mais plusieurs fois par jour tu dois te poser la question de ton propre corps –
                        C’est important aussi l’ » équipe « , c’est du charisme à plusieurs nécessaire pour de simples mortels

                      • #57996 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Après j’ai de la chance ; je bosse avec une équipe de sorcières et les mecs sont connivents comme des chats

                      • #58023 Répondre
                        Mélanie
                        Invité

                        L’équipe oui
                        La recharge, la charge partagée, la recharge à plusieurs
                        Dans Hors Satan on le voit d’ailleurs souvent se recharger
                        Comme le guérisseur dans Autonomes qui se branche à la rivière
                        Je pense aussi au Journal d’un curé de campagne, et à ce passage de la préface écrite par François :
                        « Tout don est aussi une malédiction, les guérisseurs des campagnes profondes vous le diront. Ils vous diront dans quelle proximité avec le mal il faut entrer pour le conjurer. La divine hypersensibilité fraye avec les forces contraires, avec l’adversaire, avec « l’ennemi » dont parle le colonel Torcy. « Vous êtes le diable ! » lance Chantal au petit prêtre insignifiant qui a percé son coeur ».
                        Et « quand ils ne peuvent plus parler », et ton toucher, m’évoquent Le règne animal, quand Fix perd le langage, Emile lui dit c’est pas grave, on trouvera un moyen, nous ferons autrement, ils se prennent dans les bras-ailes-pattes je crois. Mais c’est autre chose, la santé de Fix est là plutôt en train de prendre un envol.

                      • #58092 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Merci Mélanie pour ce texte, tu touches juste
                        Comme une sourcière –

                  • #57961 Répondre
                    Mélanie
                    Invité

                    Mais je ne sais pas si ça correspond au charisme que tu étudies

    • #57923 Répondre
      piolet dans ton crane
      Invité

      qui a mit la vidéo avec dora et babouche, c’est insupportable a chaque fois je me fais avoir

      • #57926 Répondre
        Mélanie
        Invité

        Il faut juste couper le son

        • #57930 Répondre
          piolet dans ton crane
          Invité

          j’ai été happer par la transformation de totor en pomme de terre sa m’a fais oublier la possibilité de couper le son

    • #57981 Répondre
      Carpentier
      Invité

      @Graindorge (merci, prends-tu quelques jours de repos, toi aussi?)
      …. Sauf que ce n’était pas vrai. De toute ma vie je n’avais jamais fait exploser le moindre crapaud. Je tenais cette histoire de quelqu’un qui me l’avait racontée quand j’étais petit, un ami de mes parents, et je l’avais cru, évidemment, et j’avais trouvé ça horrible et pourtant, à cause de cette histoire, j’ai toujours été un peu fasciné par ce type. Mais lui non plus ne l’avait sûrement jamais fait, lui aussi mentait pour m’en mettre plein la vue. Ah, on n’est pas chouettes , quand on y pense, à faire les malins pour impressionner des mômes de cinq ans.
      J’ai fini par dire à Jim que ce n’était pas vrai, que ça n’existait pas les gens qui faisaient exploser les crapauds. C’était d’ailleurs ce que ma mère m’avait dit quand ce type était parti, mais sur le moment je ne l’avais pas crue./ … Le roman de Jim, Pierric Bailly, p.80, P.O.L 2021 _

    • #58043 Répondre
      Delphine
      Invité

      Je suis en train de lire le livre « Les heures » de Michael Cunningham, adapté au cinéma au début des années 2000, avec Nicole Kidman, et traitant, entre autres, de Virginia Woolf. Il y est question de plusieurs femmes. Pour se mettre dans le contexte, l’une des ces femmes est mise en scène dans la période après-guerre (seconde guerre mondiale). Un passage se déroule un matin, alors que le personnage féminin en question vient de se réveiller. Il est écrit ici et là ce qui suit : « Elle devrait se tenir devant la cuisinière. Pourtant, quand elle a ouvert les yeux il y a quelques minutes (déjà sept heures passées !), elle a su que la journée serait difficile. Elle a su qu’elle aurait du mal à avoir confiance en elle, chez elle, dans les pièces de sa maison, et lorsqu’elle a regardé ce nouveau livre sur sa table de chevet, posé sur celui qu’elle avait terminé la veille au soir, elle a tendu machinalement la main vers lui, comme si la lecture était la première obligation du jour, unique et évidente, le seul moyen viable de surmonter le passage du sommeil aux tâches obligées. Parce qu’elle est enceinte, on lui accorde ces écarts. Elle a le droit, pour le moment, de lire avec excès, de traîner au lit, de pleurer ou de se mettre en fureur pour un rien. Dans un autre monde, elle aurait passé sa vie entière à lire. Mais c’est le nouveau monde, le monde libéré – on y fait peu de place au désoeuvrement. On a tant risqué, tant perdu ; il y a eu tant de morts. » Il faut se resituer dans l’époque, mais le fait que la lecture soit associée à une occupation liée au désoeuvrement (et non à l’enrichissement personnel ou culturel) me laisse perplexe. Dans le cas présent, le mari de la femme est bienveillant et compréhensif. En fait, tout cela se passe dans la tête de la femme qui, en tant que femme, pense que le bon sens voudrait qu’elle soit derrière les fourneaux à s’occuper de sa famille, plutôt que « perdre son temps » à lire (peut-être une perception d’un élément de la condition féminine de l’après-guerre).

    • #58293 Répondre
      Dilaw
      Invité

      ça fait un moment je crush sur l’oeuvre de Rumi, en voici une
      petite citation intéressante.

      « La vérité est un miroir tombé de la main de Dieu et qui s’est brisé. Chacun en
      ramasse un fragment et dit que toute la vérité s’y trouve »
      Djalāl ad-Dīn Rūmī (1207-1273)

      • #58314 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Ça me rappelle cette histoire racontée par Krishnamurti: le diable et un ami se promènent. Ils voient un homme ramasser par terre un bout de la vérité
        L’ami:  » oh, ce n’est pas bon pour vous si cette homme a un bout de la vérité ! »
        Et le diable en riant répond:  » Pas du tout! Je vais l’aider à l’organiser… »

    • #58294 Répondre
      SHB
      Invité

      « Il faut dissimuler le mépris que l’on a pour autrui et qui vous souffle que « les gens sont stupides ! » ; au reste, les éducateurs sont là pour pour empêcher que l’ignorance rencontre son frère en ignorance devant un texte qu’ils ne peuvent pas comprendre : ils le lisent pour l’unique raison qu’il les intéressent ».
      .
      Ivan Illich, Une société sans école, p. 44.

    • #58619 Répondre
      Claire N
      Invité

      Frédéric trouva, au coin de la rue Rumfort, un petit hôtel, et il s’acheta, tout à la fois, le coupé, le cheval, les meubles et deux jardinières prises chez Arnoux, pour mettre aux deux coins de la porte dans son salon.Derrière cet appartement, était une chambre et un cabinet. L’idée lui vint d’y loger Deslauriers. Mais, comment la recevrait-il, elle, sa maîtresse future?La présence d’un ami serait une gêne. Il abattit le refend pour agrandir le salon, et fit du cabinet un fumoir.
      Il acheta les poètes qu’il aimait, des Voyages, des Atlas, des Dictionnaires, car il avait des plans de travail sans nombre; il pressait les ouvriers, courait les magasins , et dans son impatience de jouir, emportait tout sans marchander.
      L’éducation sentimentale – Flaubert
      Ce passage m’impressionne , une telle concision pour saisir la contingence mobilière de sa vie affective ( amitié, goût, amour)
      Et le couperet final de la jouissance qui se rabat sur des marchandises

      • #58669 Répondre
        Claire N
        Invité

        Pourtant tout cela semble ramassé dans un regard mais absolument dénué de relents accusatoires ; aucun dégoût – une excellence attentive qui a la noblesse d’échapper à la condescendance.
        Des affects pris dans des murs, et l’étourdissement d’une nouvelle décoration, d’un nouveau chez soi de Frédéric qui semble fébrile
        Tout le drame de la condition bourgeoise, qui infeste un corps qui dans se passage semble innocent: Flaubert nous montre ce que Frédéric ne voit pas et il nous montre qu’il ne le voit pas

        • #58813 Répondre
          Cocolastico
          Invité

          Ouaa c’est génial !!

          Moi une formulation qui m’a fait tiquer et qui m’a plu aussi c’est son « L’idée lui vint ». Penser à aider son ami est une idée singulière qui surgit de manière inattendue (et ça rejoint ce que tu dis, on le sent étourdi par ses préoccupations)

          Par contre je ne suis pas trop d’accord sur la non-condescendance. Par exemple le « s’acheta » au lieu d’ « acheta » un peu gratuit. Et même « s’acheta, tout à la fois, le coupé, le cheval, les meubles » c’est impossible, il force là. Surtout il ne s’étend pas sur les « plans de travail » ou sur la jouissance de Frédéric. L’empathie est difficile. J’imagine qu’on pourrait facilement tirer un portrait dédaigneux de Flaubert si on ne montrait que ses gamineries de bourgeois

          • #58815 Répondre
            Claire N
            Invité

            Mais oui, c’est vrai tu as raison
            Mine de rien il en fait une proie facile
            Un dosage millimétré d’innocence et la petite touche qui fait «  goutte de sang » et m’active effectivement l’instinct du croc

            • #58818 Répondre
              Claire N
              Invité

              Merci Cocolastîco , j’aime encore mieux grâce à ce que tu as bien vu

              • #58862 Répondre
                françois bégaudeau
                Invité

                à travers Frédéric c’est aussi de lui meme que se moque Flaubert

                • #58892 Répondre
                  Claire N
                  Invité

                  Très juste !
                  D’où peut être l’impression d’honnêteté ?
                  Et l’absence de trait moralisateur ressenti ?

          • #58853 Répondre
            Tristan
            Invité

            Tout ça est bien vu, merci ! Autre remarque : « L’idée lui vint », c’est une des innombrables expressions impersonnelles de Flaubert. Grammaticalement c’est pas impersonnel, mais il me semble que ça participe de l’instance narrative qui cherche à s’absenter, à se fondre derrière la description au scalpel de Frédéric. En plus, le personnage est lui même contesté dans sa position de sujet : c’est l’idée qui vient à Frédéric, et non Frédéric qui a une idée (ça rejoint ce que vous dites, Coco et Claire). Et puis j’adore ce passé simple, qu’on emploie traditionnellement davantage pour les actions : on met en mots la vie intérieure du personnage comme s’il s’agissait d’un enchainement d’événements dans un récit d’aventure (et j’y vois un effet comique à vocation satirique : i sfout dsa gueule)

          • #58854 Répondre
            Tristan
            Invité

            Tout ça est bien vu, merci ! Autre remarque : « L’idée lui vint », c’est une des innombrables expressions impersonnelles de Flaubert. Grammaticalement c’est pas impersonnel, mais il me semble que ça participe de l’instance narrative qui cherche à s’absenter, à se fondre derrière la description au scalpel de Frédéric. En plus, le personnage est lui même contesté dans sa position de sujet : c’est l’idée qui vient à Frédéric, et non Frédéric qui a une idée (ça rejoint ce que vous dites, Coco et Claire). Et puis j’adore ce passé simple, qu’on emploie traditionnellement davantage pour les actions : on met en mots la vie intérieure du personnage comme s’il s’agissait d’un enchainement d’événements dans un récit d’aventure (et j’y vois un effet comique à vocation satirique : i sfout dsa gueule)

            • #58863 Répondre
              françois bégaudeau
              Invité

              Il y aurait une thèse à écrire sur le dévoiement du passé simple chez Gustave
              Elle est d’ailleurs peut-être écrite

              • #58878 Répondre
                Claire N
                Invité

                « Elle est d’ailleurs peut-être écrite »
                Peut-être comment ?

              • #58955 Répondre
                Tristan
                Invité

                Y a une thèse qui existe sur l’imparfait et le passé simple dans Trois contes et dans La Faute de l’Abbé Mouret, soutenue dans une université finlandaise.
                Sinon, j’avais noté ceci (c’est de François B., né à Luçon, ayant vécu à Saint Michel en Lherm)
                « Je ne considère pas le passé simple comme une fonction obsolète de la langue […]
                Il y a cependant un inconscient du passé simple que nous devons prendre à bras-le-corps : dénotant une action survenue dans un temps dont nous sommes coupés, il nous signale un artefact du réel, la charge qui nous est confiée de reconstruire mentalement un réel à côté du réel, mais qui le mime et bénéficie du même principe de réalité, et que cela constitue ce que nous nommons « roman ». »

                • #58968 Répondre
                  Claire N
                  Invité

                  « prendre à bras-le-corps :dénotant une action survenue dans un temps dont nous sommes coupés, il nous signale un artefact du réel, la charge qui nous est confiée de reconstruire mentalement un réel à côté du réel »
                  Merci Tristan, tu viens de m’offrir un feu effondrant ce qui me coupait «  sensoriellemnt »
                  Je ne pouvais me résoudre à l’artifice de l’écriture
                  Et pourtant je ne trouvais pas le moyen d’exprimer sa réalité

                  • #59040 Répondre
                    Tristan
                    Invité

                    ça vient de
                    Je suis vraiment très heureux de savoir que j’ai offert un feu. C’est la première fois que ça m’arrive.
                    ça ferait un joli sujet de dissertation, la littérature « comme réel à côté du réel, mais qui le mime et bénéficie du même principe de réalité ». Si j’avais lu ça à 20 ans, je me serais posé moins de questions, et ça m’aurait évité d’imaginer concevoir une histoire du réel en littérature – dont j’ai noirci pas moins de douze feuilles vertes (celles qu’on nous donnait comme brouillon les jours d’examen).

                    • #59053 Répondre
                      Claire N
                      Invité

                      Merci , je trouve » laisser passer en avant l’action même » qui me plait
                      Et note l’expérience suivante : si je réécris au futur : le texte est degeulasse , j’ai l’impression d’une matière morte

                      • #59054 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Et pour reprendre la réflexion fort intéressante que tu as eu dans l’autre tread : l’impression que tout a été dit comme aliénation ne semble fort à propos a réinjecter ici

                      • #59199 Répondre
                        Tristan
                        Invité

                        Je saisis pas bien le lien que tu fais là (entre les « tout a été dit » de Cousin et Tiqqun évoqués là bas et la phrase de François Bon que je citais ici): tu voudrais bien développer ? (ou déplier, comme on dit joliment en Bégaudie) ça m’intéresse.

                      • #59200 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Oui j’essaye :
                        – je remarque que dans la «  vie « aussi aiguë soit ta vue même appareillée par exemple des plus puissants microscope l’on découvre toujours encore à découvrir : il n’y a pas de «  borne à la Map «  pour employer une métaphore de jeu vidéo
                        – j’en ferai bien un caractère de la réalité / artifice
                        – je remarque que la littérature a cette particularité
                        – je suis joyeuse et troublée

                      • #59202 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Tout a été dit ne s’applique pas à la littérature et pourtant je m’étais parfois questionné sur ce point – c’est en quelque sorte une confirmation d’une certaine forme de foi
                        La réponse affirmative m’aurait tant désolée

                      • #59259 Répondre
                        Tristan
                        Invité

                        I get it ! Je partage donc et ta joie, et ton trouble.
                        (elle est belle, cette expression : « pas de borne à la map ».)

                      • #59264 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        La littérature n’est pas concernée par le « tout a été dit », puisque elle ne travaille pas dans le dire.
                        Il est possible que dans le dire tout ait été dit. Mais le dire n’est qu’une sous-partie des possibilités langagières.

                      • #59266 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Amen
                        Mais il m’en a fallu passer par l’ombre d’un doute
                        Pour obtenir ces aplombs là

                      • #59271 Répondre
                        I.G.Y
                        Invité

                        @François qu’est-ce que tu entends par « le dire »? Asserter/affirmer? Décrire?

                      • #59276 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Celui qui décrit ne dit pas. Il décrit. Il fait quelque chose : une description. Il nomme le réel décrit. Le dire consiste à dire quelque chose de ce réel.
                        Comme une mule développera

                      • #59282 Répondre
                        I.G.Y
                        Invité

                        Ok, je vois l’esprit de la distinction. Le dire en ce sens n’est pas le propre de la littérature. J’aime bien cette vision.

                        Si elle est plus familière du décrire que du dire — je pense peu trahir ta pensée disant cela —, on note avec intérêt qu’écrire de l’Histoire se rapproche de la littérature quand l’essai s’en éloigne. La littérature comme description à point de vue (à point de vue en situation). D’où l’intérêt, même pour les historiens, de la littérature prise en ce sens.
                        .
                        On attendra Comme une Mule. De pied ferme

                      • #59284 Répondre
                        Ostros
                        Invité

                        Décrire aurait quelque chose à voir avec l’invisibilité

                      • #59285 Répondre
                        Ostros
                        Invité

                        (De l’auteur)

                      • #59289 Répondre
                        Bécasse
                        Invité

                        Décrire veut tout simplement dire expliciter.
                        Dire n’est pas expliciter.

                      • #59290 Répondre
                        Oscar Spielmann
                        Invité

                        En quoi décrire aurait quelque chose à voir avec expliciter ? Ça n’a rien à voir. Pas plus qu’avec l’invisibilité d’ailleurs puisque décrire c’est forcément se positionner d’où l’on va décrire.

                      • #59298 Répondre
                        lamartine
                        Invité

                        Expliciter, c’est dépeindre un objet, un sujet, une espèce. Donc quelque part le décrire. Ne pas confondre expliciter avec le verbe expliquer.
                        Quant à l’invisibilité convoqué, cela me laisse perplexe.

                      • #59292 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Ta remarque m’évoque un passage de la postface de Marcel Proust :
                        Il prend cette phrase de l’éducation sentimentale
                        «  la colline qui suivait à droite le cours de la scène s’abaissa, et il en surgit une autre, plus proche , sur la rive opposée . »

                        Le rendu de sa vision, sans, dans l’intervalle, un mot d’esprit ou un trait de sensibilité, voilà en effet ce qui importe de plus en plus à Flaubert au fur et à mesure qu’il dégage sa personnalité et devient Flaubert

                        il poursuit après ce constat : ( ce qui rejoint la remarque de Tristan )

                        Dans l’éducation sentimentale la révolution est accomplie ; ce qui jusqu’à Flaubert était action devient impression. Les choses ont autant de vie que les hommes , car c’est le raisonnement qui après assigne à tout phénomène visuel des causes extérieures, mais dans l’impression première que nous recevons cette cause n’est pas impliquée

                      • #59293 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        #Ostros

                      • #59299 Répondre
                        Ostros
                        Invité

                        Merci Claire ça creuse ce que j’essayais de dire par invisibilité qui est selon moi l’effacement du moi pour croquer le réel perçu.
                        @lamartine :
                        Effacement qui permet de décrire avec justesse. Ça rejoint une autre conversation qu’on avait eu sur le refroidissement de ses émotions lorsqu’on écrit.
                        C’est cela s’invisibiliser pour moi.

                      • #59306 Répondre
                        lamartine
                        Invité

                        Je vois pas où tu veux en venir et ne n’est pas bien grave.
                        L’invisibilité n’a pas vraiment sa place, d’autant que tu après de croquer le réel. Là aussi, je ne vois pas bien le signifiant.

                      • #59307 Répondre
                        Ostros
                        Invité

                        Dans la conversation sur les émotions refroidies on distinguait l’expression de la description.
                        Dire ici serait pour moi l’autre mot pour l’expression de son petit soi, de ses émotions premières face à ce qu’on voit (« dire quelque chose de ce réel »)
                        Décrire c’est l’effacement de ces émotions pour se mettre au service du rendu net de ce qui est (« nommer le réel décrit »).
                        Faudrait retoruver la conversation en question sur le forum.

                      • #59310 Répondre
                        lamartine
                        Invité

                        Peut-être en effet que cette discussion ramènerait des billes de compréhension.
                        Là, navré mais je comprends pas ce que tu dis. Tu oeuvres dans une opacité qui m’échappe.
                        la description ne peut pas s’exempter des émotions. La subjectivité devant une toile donne à voir autant de descriptions variées que multiples.

                      • #59313 Répondre
                        Ostros
                        Invité

                        @Lamartine,
                        Tiens, tu as une conversation sur la calme ici, pour commencer :

                        Petite question à François sur le calme


                        .
                        Je cherche l’autre…

                      • #59317 Répondre
                        Ostros
                        Invité

                        Bon pas trouvé… Pas pu aller plus loin que l’invasion de DH qui prend plusieurs pages.. Je re tente plus tard.

                      • #59321 Répondre
                        lamartine
                        Invité

                        ça roule, je vais voir

                      • #59311 Répondre
                        nefa
                        Invité

                        @lamartine
                        Pour Marcel, en Flaubert, celui qui s’efface est le raisonnant, l’homme sophistiqué, demeure l’impressionnable, primaire tel quel.

                      • #59318 Répondre
                        lamartine
                        Invité

                        Bien d’accord nefa.

                      • #59325 Répondre
                        nefa
                        Invité

                        @lamartine
                        Avançant,
                        qu’est-ce qui impressionne Flaubert ?
                        Et selon Rancière, c’est en cela qu’il est révolutionnaire,
                        ce sont les petites choses, le « quelconque ».
                        Il parle de « révolution esthétique ».
                        On a donc deux types de révolutions.
                        Une : le choix de la matière à traiter, Rancière.
                        L’autre, avec Proust, dans la façon de le faire.
                        La première concerne l’extérieur, le commun et elle est politique.
                        La seconde, quant à elle mobilise l’intérieur.
                        https://blogs.mediapart.fr/segesta3756/blog/150915/jacques-ranciere-le-partage-du-sensible-interview-multitude-2007

                      • #59367 Répondre
                        lamartine
                        Invité

                        Super nefa, je vais voir ça

                      • #59369 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Très bonne synthèse oui.
                        Même si Proust est aussi très bon sur l’extérieur. Et Flaubert un psychologue redoutable.

                      • #59417 Répondre
                        lamartine
                        Invité

                        Interview pêchu et exaltant. Notamment, quand il évoque la « recomposition du paysage visible »avec des modalités qui sont contenus dans le rapport que l’on a aux sens, aux affects et à nos actions.
                        Ce qui m’intéresse dans cette approche, c’est que cette question est infinie. C’est cette sensation de toucher, de percevoir, de sentir de façon intarissable.

                      • #59421 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Oui ça passe du coté du sensible
                        Tout se passe là

            • #58877 Répondre
              Claire N
              Invité

              « on met en mots la vie intérieure du personnage comme s’il s’agissait d’un enchainement d’événements dans un récit d’aventure « merci pour cette piste
              Je prends aussi le dévoiement de François
              Effectivement quelques chose du mouvement
              Donne à arpenter d l’espace de manière inhabituelle – la pièce et le bonhomme se fondent en quelque sorte

      • #58672 Répondre
        Delphine
        Invité

        Je trouve amusant et surprenant de parler de concision pour le passage d’un roman qui, dans sa globalité, est plutôt volumineux (pas ramassé dans son ensemble) et ressemblerait davantage à un roman-fleuve, ce qui s’applique à d’autres romanciers du XIXeme siècle (Stendhal, Zola, Balzac). Dans le passage que tu cites, les descriptions matérielles vont effectivement à l’essentiel (coupé, cheval, meubles, jardinières : objets de natures différentes dans la même phrase), sans longues précisions (couleurs, formes, type de bois pour les meubles, …), ce qui n’est pas toujours le cas dans ce type de littérature de l’époque. En tant que lecteur, on adhère ou pas, voire on peut faire le lien avec les affects. J’aime bien m’attarder sur ce genre de descriptions matérielles, mais je serais restée plus terre-a-terre que toi et n’aurais pas pris en compte la dimension affective. On est peut-être plus sensible à ce genre de descriptions lorsqu’on a une lecture un peu « analytique », à la différence des lectures passives, au kilomètre, où les faits (actions) priment sur les descriptions.

        • #58675 Répondre
          Claire N
          Invité

          Non c’est pas analytique, c’est plutôt quelque chose de l’ordre du sensuel
          Je crois que je supporte mal par contre qu’on me saute d’une action a une autre

          • #58864 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            la concision ne se mesure par au nombre de pages
            (du reste Gustave a donné dans le récit court, comme on sait)
            il y a des romans de 150 pages aux phrases étales et truffées de redondances

            • #59305 Répondre
              jojo_le_gilet_jaun°
              Invité

              Il voyagea.
              Il connut la mélancolie des paquebots, les froids réveils sous la tente, l’étourdissement des paysages et des ruines, l’amertume des sympathies interrompues.
              Il revint.

    • #58900 Répondre
      Delphine
      Invité

      Dans « Les heures » de Michael Cunningham, au sujet d’un livre que Virginia Woolf est en train d’écrire : « Elle se sent toujours forte, sachant pourtant que demain elle relira peut-être son travail d’aujourd’hui et le trouvera sans matière, creux. On a en permanence en soi un meilleur livre que ce que l’on parvient à coucher sur le papier. » Cela me fait penser à certains éléments mentionnés, il me semble, par François, au sujet du métier d’écrivain, dans des interventions, comme au cours de l’épisode d' »Espionnage industriel » consacré à son roman « ma cruauté » : le fait de ressentir de l’énergie au début du travail d’écriture, puis, la fatigue venant, le récit risque de se déliter, le fait qu’un livre peut être repassé x fois, un peu à l’infini parfois, et que l’auteur aura toujours quelque chose à modifier, comme n’étant jamais pleinement satisfait de son travail et, finalement, il s’approche au plus près du livre qu’il a en tête, sans y parvenir totalement (comme la recherche d’une vérité).

    • #59098 Répondre
      lamartine
      Invité

      Combien de choses, que nous tenons pour justes ou certaines, ne sont que les vestiges de nos rêves, le somnambulisme de notre incompréhension ! Sait-on vraiment ce qui est juste ou certain ? Combien de choses que nous jugeons belles ne font que refléter l’usage d’une époque, la fiction du lieu et de l’heure ? Combien de choses, que nous croyons vraiment nôtres, sont en fait quelque chose d’autre dont nous ne sommes que le miroir parfait ou l’enveloppe transparente, étrangers que nous sommes, par notre sang, à sa nature profonde !
      Plus je songe à notre capacité à nous tromper nous-mêmes, plus je sens couler, entre mes mains lasses, le sable aux grains menus des certitudes abolies.

      • #59102 Répondre
        Delphine
        Invité

        Belle et sage citation à méditer. Je retiens, entre deux rêveries, la « capacité à se tromper nous-mêmes ». Pour beaucoup de choses, nous sommes peut-être constamment à la recherche de la justesse, en pesant le pour et le contre, puis le contre et le pour. Je suis d’accord que l’on peut longtemps nager en pleine incompréhension avant un éventuel déclic.

        • #59158 Répondre
          lamartine
          Invité

          Plus je songe à notre capacité à nous tromper nous-mêmes, plus je sens couler, entre mes mains lasses, le sable aux grains menus des certitudes abolies.

          • #59191 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            Un chouya ampoulée cette phrase, non?
            On aimerait une phrase moins minérale pour dire l’émiettement de tout.

            • #59225 Répondre
              lamartine
              Invité

              Oui, enflée. Voire boursoufflée.
              Le sens est plus interessant que la forme, dans cette phrase.

          • #59204 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            Idée:
            … plus je songe à notre capacité à nous tromper nous-mêmes plus profonde est la lassitude de ce regard sur le sable qui coule entre mes doigts »

            • #59207 Répondre
              ..Graindorge
              Invité

              Non.
              « … plus je songe à notre capacité à nous tromper nous-mêmes, plus profonde est la lassitude de ce regard sur le sable des certitudes abolies glissant entre mes doigts. »

    • #59214 Répondre
      Cédric
      Invité

      « Les attitudes les plus incompréhensibles d’une vie sont souvent dues à la persistance d’un éblouissement de jeunesse : enfant, la beauté de mon univers japonais m’avait tant frappée que je fonctionnais encore sur ce réservoir affectif.
      J’avais à présent sous les yeux l’horreur méprisante d’un système qui niait ce que j’avais aimé et cependant je restais fidèle à ces valeurs auxquelles je ne croyais plus. »
      Tiré du livre Stupeur et tremblement et Nothomb, également un très bon film.

      • #59223 Répondre
        Claire N
        Invité

        Anémie sévère sur anorexie ?
        – pâleur extrême ( vocabulaire transparent)
        – Poul imperceptible ( phrases longues sans pulsations)
        – retentissement cognitif «  horreur méprisante « ?

        • #59224 Répondre
          Cédric
          Invité

          Ce n’est pas clair, claire.

          • #59226 Répondre
            Claire N
            Invité

            Soit, cela me fera sûrement un point commun avec elle ; mais comment comprends tu l’expression «  horreur méprisante ? »
            Et n’entend tu pas l’abscence de rythme des phrases ?
            Quelle est donc le contenu de ce «  réservoir «  qu’elle évoque ?
            Y a-t-il un seul terme concret ?

            • #59227 Répondre
              Cédric
              Invité

              En fait, la dimension stylistique me touche moins que ce qu’elle veut évoquer, d’ailleurs c’est en revoyant le film que cette phrase m’a marqué.
              Pour le resituer, quand elle était enfant Nothomb a brièvement vécu au Japon, et elle s’est évertuée en grandissant à vouloir y retourner, elle a fini par se faire embaucher en tant que salariée occidentale dans une grande compagnie japonaise, d’où ce livre autobiographique, Stupeur et tremblement. Et bref, les choses ne s’y sont pas bien déroulées pour elle, et elle explique que son obstination à persister dans cette entreprise malgré les humiliations par l’empreinte que le Japon a laissé dans son enfance, ou plutôt l’empreinte que son enfance a laissé en elle, d’où l’idée d’un réservoir affectif en contrepoids d’une réalité disons objective.
              Ca me parle, parce que malgré un côté très marxiste de gauche, j’ai un pied qui refuse de sortir d’une certaine idée de la France, parce que j’ai un attachement affectif à mon enfance dans un milieu relativement bourgeois.

              • #59233 Répondre
                françois bégaudeau
                Invité

                Nothomb semble interpréter comme une dégradation objective du Japon ce qui est peut-être tout simplement, pour toi comme pour elle, le contraste entre une enfance dorée (au Japon ou ailleurs) et une vie adulte soumise au marché?
                Tu sembles plus lucide qu’elle en parlant de ton « attachement affectif à mon enfance dans un milieu relativement bourgeois. »
                Toute enfance bourgeoise est un peu magique. Ensuite il arrive qu’on soit percuté par le réel. D’où nostalgie.
                J’ai toujours analysé comme tel le gout bourgeois pour les films de Demy, par exemple.

                • #59256 Répondre
                  Cédric
                  Invité

                  Je crois pas que Nothomb y voit une dégradation du Japon, mais elle est passée d’une enfance plutôt choyée (je crois qu’elle est même issue d’un milieu noble, carrément) au bas de l’échelle salariale dans un pays dont elle ne maîtrise pas des codes sociaux adossés à une notion d’honneur prépondérante.

                  Sinon oui, c’est difficile de sortir de cette nostalgie! surtout quand, générationnellement, on a vécu objectivement la queue de comète des 30 glorieuses.

                  • #59277 Répondre
                    françois bégaudeau
                    Invité

                    Je n’avais pas compris qu’elle produisait une analyse de son déclassement social.
                    Aucun mot du passage que tu as cité ne m’emmenait là – si ce n’est peut être l’abstrait terme « système »

                    • #59281 Répondre
                      Cédric
                      Invité

                      C’est de ma faute, je ne me suis pas rendu compte que ce passage manquait autant de clarté.
                      Si on était au Japon je devrais me faire seppuku pour cet acte impardonnable et cet embarras, mais comme on est en France je vais me contenter de euh, de te recommander chaudement ce film/livre ! (dont d’ailleurs je ne saurais dire à quel point il est conforme à ce qui s’est réellement passé.)

    • #67466 Répondre
      Emile Novis
      Invité

      Marguerite Yourcenar, Souvenirs pieux.
      *
      « L’être que j’appelle moi vint au monde un certain lundi 8 juin 1903, vers les 8 heures du matin, à Bruxelles, et naissait d’un Français appartenant à une vieille famille du Nord, et d’une Belge dont les ascendants avaient été durant quelques siècles établis à Liège, puis s’étaient fixés dans le Hainaut. La maison où se passait cet événement, puisque toute naissance en est un pour le père et la mère et quelques personnes qui leur tiennent de près, se trouvait située au numéro 193 de l’avenue Louise, et a disparu il y a une quinzaine d’années, dévorée par un building.
      *
      Ayant ainsi consigné ces quelques faits qui ne signifient rien par eux-mêmes, et qui, cependant, et pour chacun de nous, mènent plus loin que notre propre histoire et même que l’histoire tout court, je m’arrête, prise de vertige devant l’inextricable enchevêtrement d’incidents et de circonstances qui plus ou moins nous déterminent tous. Cet enfant du sexe féminin, déjà pris dans les coordonnées de l’ère chrétienne et de l’Europe du XXe siècle, ce bout de chair rose pleurant dans un berceau bleu, m’oblige à me poser une série de questions d’autant plus redoutables qu’elles paraissent banales, et qu’un littérateur qui sait son métier se garde bien de formuler. Que cet enfant soit moi, je n’en puis douter sans douter de tout. Néanmoins, pour triompher en partie du sentiment d’irréalité que me donne cette identification, je suis forcée, tout comme je le serais pour un personnage historique que j’aurais tenté de recréer, de m’accrocher à des bribes de souvenirs reçus de seconde ou de dixième main, à des informations tirées de bouts de lettres ou de feuillets de calepins qu’on a négligé de jeter au panier, et que notre avidité de savoir pressure au-delà de ce qu’ils peuvent donner, ou d’aller compulser dans des mairies ou chez des notaires des pièces authentiques dont le jargon administratif et légal élimine tout contenu humain ».

      • #67474 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Juste doute, mais doute un peu bavard je trouve.

        • #67512 Répondre
          Emile Novis
          Invité

          Moi je sens une forme de lenteur dans son écriture. J’aime de plus en plus lire Yourcenar. Je trouve que son style dégage une certaine patience qui me plaît beaucoup.

    • #67484 Répondre
      lamartine
      Invité

      … Je crois que la route que je suis est ma route, et que je la suis comme il faut. Je garde l’habitude d’une vaste confiance qu’on appellerait de la foi, si elle était assermentée.

    • #67488 Répondre
      Barbara
      Invité

      « Non, dit Angelo, nous sommes tombés sur des braves gens qui ne craignent plus les gendarmes. C’est pire. Ils vous couperaient la tête avec un cure-oreille, quitte à s’y reprendre à cent fois. »
      Jean Giono – Le Hussard sur le toit

    • #67506 Répondre
      Miki
      Invité

      Amour viens sur ma bouche! Amour ouvre tes portes!
      Traverse les couloirs, descends, marche léger,
      Vole dans l’escalier, plus souple qu’un berger,
      Plus soutenu par l’air qu’un vol de feuilles mortes.

    • #67533 Répondre
      lamartine
      Invité

      « Ma solitude ne dépend pas de la présence ou de l’absence de personnes; au contraire, je déteste celui qui vole ma solitude sans, en échange, m’offrir une vraie compagnie. »

    • #67561 Répondre
      toto
      Invité

      L’alternance des marées est la preuve que Dieu n’était pas sûr de lui.

    • #68346 Répondre
      Barbara
      Invité

      « Vous êtes stupide, Christian, dit Cox avec une espèce de colère. Vous êtes un crétin. Je ne bougerais pas d’ici ou de n’importe quel endroit où je me trouverais, parce qu’il n’y a plus aucun endroit qui soit mieux qu’un autre, sauf les pays communistes qui sont encore pires. Il n’y a plus aucun endroit qui soit bien, vous ne comprenez pas ça ? Ah non, je ne bougerais même pas ! répéta-t-il avec force. Il n’y a nulle part où aller.
      – Je veux aller en Océanie, dit encore Terrier.
      – Vous irez dans la forêt de Tronçais, dit fermement M. Cox. »
      La position du tireur couché – Jean-Patrick Manchette

      • #70008 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        « Je ne bougerais pas d’ici ou de n’importe quel endroit où je me trouverais »
        Parfait
        (mais bougerais s’écrit bougerai, non? c’est important, ça fait mieux sonner le conditionnel de fin)

        • #70020 Répondre
          Barbara
          Invité

          C’est bien « bougerais » dans mon édition. Et je pense que cela s’explique par le début du dialogue que je n’ai pas retranscrit :
          « Les quinze jours d’attente, dit Terrier, je veux les passer en Océanie.
          – Mais pourquoi ? Demanda Cox, avec un étonnement sincère.
          – Parce que je ne vois rien de mieux. Où est-ce que vous irez, vous, à ma place ?
          – Je ne bougerais même pas.
          – Ça ne m’étonne pas.
          – Vous êtes stupide, Christian […] »

          • #70023 Répondre
            Barbara
            Invité

            *vous iriez

    • #68590 Répondre
      quiseressemble
      Invité

      Sur le boulevard de Grenelle
      Les ouvriers et les patrons
      Arbres de mai cette dentelle
      Ne fais donc pas le fanfaron
      Allons plus vite nom de Dieu
      Allons plus vite

    • #68675 Répondre
      lamartine
      Invité

      « Il y a sur cette terre des gens qui s’entretuent : c’est pas gai. Je sais. Il y a aussi des gens qui s’entrevivent. J’irai les rejoindre. »

    • #68830 Répondre
      Carpentier
      Invité

      …. Les manifestants n’avaient pas plus de trois jours de réserves d’eau. Quant aux saucisses, condamnées par la chaleur et par l’absence de tout dispositif frigorifique, elles ne tiendraient pas plus d’un jour ou deux.
      Jamais, pourtant, Argel n’avait vécu un tel face-à-face.
      Sébastien ne parvenait pas à dormir, malgré l’herbe qu’il fumait en grande quantité pour tenter de se détendre.
      Au terme d’une deuxième journée marquée par une tension extrême, on finit par voter l’expulsion d’un jongleur particulièrement agressif avec les gendarmes. La tension retomba. / …A Bellanger, l’aménagement du territoire, p.386 –
      À la relecture (au repassage) j’aurais supprimé ‘ et par l’absence de tout dispositif frigorifique ‘.
      C’est ampoulé, redondant, ça casse le rythme qui se serait calé sur la phrase précédente.
      L’expulsion du jongleur me fait rire car je le vois, jongler d’abord avec 3 bâtons puis en envoyer un direct vers un gendarme.

      • #68831 Répondre
        Carpentier
        Invité

        pareil pour
        – ‘ pour tenter de se détendre ‘
        – ‘ La tension retomba’.
        Aurélien, allons allons!

    • #70001 Répondre
      propater
      Invité

      La Judenrampe ne fait normalement pas partie de la visite. On y voit de simples rails à même le paysage, pas même un quai, encore moins une rampe et, juste en face, une maison jaune, un jardinet, un toboggan en plastique.
      .
      Sur la photo que j’ai prise, j’ai laissé la maison hors du champ et avec elle les traces de son occupation – le gazon ras, le toboggan. Ma photo est celle d’un « lieu de mémoire » quand le lieu, lui, était un collage étrange que par précipitation, par habitude, par négligence, je n’ai pas tenté de saisir dans son ensemble. J’ai pris la photo que je m’attendais à prendre, l’image que j’avais déjà en tête, reconstitué par omission un lieu qui n’existe plus, où imaginer un homme que je n’ai pas connu. J’ai tenté, peut-être, d’abolir quelque chose comme le temps ou l’oubli mais c’est le présent que j’ai négligé.
      .
      C’est pourtant de ça que je dispose, c’est pourtant ça qui reste, cette étrangeté de la maison jaune et de la voie ferrée devenue son jardin.
      .
      Une île, une forteresse – Hélène Gaudy

    • #70251 Répondre
      Emile Novis
      Invité

      Baudelaire, Fusées.
      .
      « L’imagination humaine peut concevoir, sans trop de peine, des républiques ou autres États communautaires, dignes de quelque gloire, s’ils sont dirigés par des hommes sacrés, par de certains aristocrates. Mais ce n’est pas particulièrement par des institutions politiques que se manifestera la ruine universelle, ou le progrès universel ; car peu m’importe le nom. Ce sera par l’avilissement des cœurs. Ai-je besoin de dire que le peu qui restera de politique se débattra péniblement dans les étreintes de l’animalité générale, et que les gouvernants seront forcés, pour se maintenir et pour créer un fantôme d’ordre, de recourir à des moyens qui feraient frissonner notre humanité actuelle, pourtant si endurcie ? — Alors, le fils fuira la famille, non pas à dix-huit ans, mais à douze, émancipé par sa précocité gloutonne ; il la fuira, non pas pour chercher des aventures héroïques, non pas pour délivrer une beauté prisonnière dans une tour, non pas pour immortaliser un galetas par de sublimes pensées, mais pour fonder un commerce, pour s’enrichir, et pour faire concurrence à son infâme papa, fondateur et actionnaire d’un journal qui répandra les lumières et qui ferait considérer le Siècle d’alors comme un suppôt de la superstition. — Alors, les errantes, les déclassées, celles qui ont eu quelques amants et qu’on appelle parfois des Anges, en raison et en remerciement de l’étourderie qui brille, lumière de hasard, dans leur existence logique comme le mal, — alors celles-là, dis-je, ne seront plus qu’impitoyable sagesse, sagesse qui condamnera tout, fors l’argent, tout, même les erreurs des sens ! Alors, ce qui ressemblera à la vertu, que dis-je, tout ce qui ne sera pas l’ardeur vers Plutus sera réputé un immense ridicule. La justice, si, à cette époque fortunée, il peut encore exister une justice, fera interdire les citoyens qui ne sauront pas faire fortune. Ton épouse, ô Bourgeois ! ta chaste moitié, dont la légitimité fait pour toi la poésie, introduisant désormais dans la légalité une infamie irréprochable, gardienne vigilante et amoureuse de ton coffre-fort, ne sera plus que l’idéal parfait de la femme entretenue. Ta fille, avec une nubilité enfantine, rêvera, dans son berceau, qu’elle se vend un million, et toi-même, ô Bourgeois, — moins poète encore que tu n’es aujourd’hui, — tu n’y trouveras rien à redire ; tu ne regretteras rien. Car il y a des choses, dans l’homme, qui se fortifient et prospèrent à mesure que d’autres se délicatisent et s’amoindrissent ; et, grâce au progrès de ces temps, il ne te restera de tes entrailles que des viscères ! — Ces temps sont peut-être bien proches ; qui sait même s’ils ne sont pas venus, et si l’épaississement de notre nature n’est pas le seul obstacle qui nous empêche d’apprécier le milieu dans lequel nous respirons ?
      *
      Quant à moi, qui sens quelquefois en moi le ridicule d’un prophète, je sais que je n’y trouverai jamais la charité d’un médecin. Perdu dans ce vilain monde, coudoyé par les foules, je suis comme un homme lassé dont l’œil ne voit en arrière, dans les années profondes, que désabusement et amertume, et, devant lui, qu’un orage où rien de neuf n’est contenu, ni enseignement ni douleur. Le soir où cet homme a volé à la destinée quelques heures de plaisir, bercé dans sa digestion, oublieux — autant que possible — du passé, content du présent et résigné à l’avenir, enivré de son sang-froid et de son dandysme, fier de n’être pas aussi bas que ceux qui passent, il se dit, en contemplant la fumée de son cigare : « Que m’importe où vont ces consciences ? »
      *
      Je crois que j’ai dérivé dans ce que les gens du métier appellent un hors-d’œuvre. Cependant, je laisserai ces pages, — parce que je veux dater ma colère. « 

    • #70317 Répondre
      Cocolastico
      Invité

      R. Martin du Gard, Notes sur André Gide,1951, p. 1414. (trouvé dans le formidable dico cnrtl.fr)

      On lui reproche d’être oublieux, versatile, ingrat; de brusquement cesser de voir ceux qu’il a, quelque temps, pris plaisir ou profit à fréquenter. Soyons justes : ce n’est pas par caprice qu’il est inconstant, ni par satiété ou négligence qu’il écarte certaines relations d’hier. Pas d’ami plus attentif, plus patient, plus dévoué, plus fidèle! Alors? Eh bien, il fait seulement ce que nous devrions tous faire, de temps à autre : Il révise ses traités d’alliance…

      • #70714 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        J’aime beaucoup
        Révise ses traités d’alliance.

    • #70496 Répondre
      Cyril
      Invité

      « Ne m’appelez jamais un self-made-man. Cela donne l’impression qu’on peut faire les choses tout seul. Personne ne le peut. Le self-made-man est un mythe. »
      Arnold Schwarzenegger

      • #70500 Répondre
        Florent
        Invité

        Citation qui aurait eu sa place dans le fil transfuge. Je serais très curieux de savoir dans quelles circonstances A.Schwarzenegger a pu faire cette déclaration.

        • #70870 Répondre
          Mélanie
          Invité

          Oui, tu as le contexte Cyril ?

          • #70872 Répondre
            Julien Barthe
            Invité

            Je crois que c’était à la Bourse du Travail pendant le mouvement contre la réforme des retraites.

            • #70873 Répondre
              Julien Barthe
              Invité

              Non c’est pas ça. Désolé. C’est parce que ça m’a rappelé un truc qu’a dit Lordon dans son discours d’intronisation au Hall of Fame de l’UFC en 2017.

            • #72737 Répondre
              Mélanie
              Invité

              Huhu

    • #70594 Répondre
      MA
      Invité

      « A quoi sert la littérature?
      A nous mettre dans les beaux draps de l’existence. »
      Grégoire Bouillier, Le dossier M

    • #70646 Répondre
      lamartine
      Invité

      La bêtise est souvent l’ornement de la beauté;
      c’est elle qui donne aux yeux cette limpidité morne des étangs noirâtres, et ce calme huileux des mers tropicales.

      • #70713 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Jean-Pierre Sebag disait des choses semblables
        Ou bien peut etre était ce Samia Philippon.
        Les actes du procès préciseront.

        • #70740 Répondre
          lamartine
          Invité

          Je ne savais pas qu’ils avaient contribués à l’oeuvre de Hugo.
          Je me rends compte que les gens souvent se servent sans même demander.
          Ça m’arrive souvent.

        • #70745 Répondre
          lamartine
          Invité

          Y pensant, je me dis qu’elle a bien fait de se servir.
          Elle a fait le travail pour Philippon. C’est, je crois, de bonne guerre.
          Si ça t’intéresse ? je peux te remettre des échantillons.

          • #70866 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            Je note qu’il est de bonne bonne guerre que la harceleuse se proclame harcelée.

            • #70906 Répondre
              lamartine
              Invité

              A l’écoute ce matin de ton message d’hier soir, je pensais que tu étais davantage prompt à dépasser le passer.

            • #70933 Répondre
              lamartine
              Invité

              Soudainement, je me dis que ta petite phrase pourrait être modifiée comme cela :
              Je note qu’il est de bonne guerre que le violeur se proclame violé.
              Ouais ça marche ça aussi.

    • #70722 Répondre
      lison
      Invité

      J’en ai parlé dans Avis littéraires, et j’insiste ici, plus j’avance dans sa lecture plus je trouve Au loin la liberté un livre magnifique.
      Jacques Rancière raconte très bien les situations des nouvelles ( ce qui rend le livre accessible même si on en a peu ou pas lues), fait des liens entre différents personnages et différentes histoires, pense et écrit très bien ce que cela signifie pour lui, sans quitter le texte et le propos de Tchekhov.
      Le livre tourne autour de la question de la « vie nouvelle », de sa possibilité, du fait de saisir ou (plutôt) non cette occasion, et c’est ce qui le rend aussi assez bouleversant.
      Un extrait :
      « Tchekhov n’a pas de porte parole. Il n’indique jamais lequel de ses personnages exprime sa pensée. C’est pour cela que ses collègues politisés l’accusent volontiers de ce qui est pour eux le pêché contre l’esprit, l’indifférentisme. A la vérité, il n’est aucunement indifférent. Il ne tient pas la balance égale entre les idées antagonistes. Simplement , il ne pèse pas les idées. Il leur donne un autre poids en les incorporant aux mouvements d’un corps, au ton d’une voix, à la couleur d’un spectacle, à la teneur d’un moment ». p27
      Un deuxième :
      Tout se passe donc comme si, par delà Missaïl, la fin du récit mettait en scène l’opposition entre deux femmes : celle qui a osé regarder son destin en face et celle qui n’a pas osé. Le récit n’ira pas plus loin. C’est cela aussi ne pas être dialecticien : ne pas dissoudre l’opposition en une figure nouvelle qui la synthétise et la dépasse , la maintenir vivante en son lieu et en son temps, celui du moment de choisir qui est aussi bien le choix d’un temps contre un autre : l ouverture portée par le moment contre le temps continu de la répétition. Cléopâtre et son amie Anna incarnent cette opposition entre deux manières de vivre une tranquille après midi à la campagne : comme un agréable passe temps ou comme le début d’une révolution de l’existence , celle qui la fait passer du « brouillon » à la « copie propre ».
      Et dans les pages 82 à 84, parmi les plus belles, ceci :  » Il sait ce que la littérature peut faire : parler à celles et ceux à qui la vie n’est donnée qu’une fois ; et d’abord prendre au sérieux cette phrase d’apparence banale. »

      • #70723 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        On va évidemment lire ça

        • #70726 Répondre
          essaisfragiles
          Invité

          Merci lison pour les extraits.

      • #70843 Répondre
        graindorge
        Invité

        encore merci Lison! Je partage un entretien avec Rancière sur son livre. Passionant.
        https://www.collateral.media/post/jacques-rancière-la-libération-ne-vient-pas-de-la-connaissance-de-sa-condition-mais-au-contraire

      • #70846 Répondre
        Tristan
        Invité

        Merci Lison. Je suis en train de lire, un peu fasciné, Les Bords de la fiction.
        (ton pseudo, j’y ajoute un S, moi, quand je tombe dessus)

        • #70851 Répondre
          lison
          Invité

          Fascinée, admirative je le suis aussi par ce Au loin la liberté, il y a quelque chose de profond et léger, d’ érudit et de totalement accessible, de sautillant et de bouleversant. Et sa manière de nous emmener dans sa lecture de Tchekhov, progressive et sûre, de prolonger/ d’approfondir dans sa chaque nouveau chapitre sa pensée, c’est assez merveilleux.
          Il y a des pages entières qu’on a envie de lire et relire et de garder prés de soi.

          • #70931 Répondre
            Tristan
            Invité

            Je n’ai lu de Tchekhov que quelques pièces connues, et encore il y a longtemps. Est-ce que ça a du sens de lire le dernier Rancière ? Ou vaut-il mieux se plonger dans les nouvelles de T avant ?

            • #70932 Répondre
              Tristan
              Invité

              (je viens de lire la réponse à ma question dans un autre thread … déso)

              • #70938 Répondre
                lamartine
                Invité

                t’avais pas un « t » minuscule avant. Tu n’es pas le tristan de jadis ? (Du temps de Anne-Laure, de urbaini etc)

                • #70942 Répondre
                  lison
                  Invité

                  Ce n’est pas parce qu’on a le même prénom qu’on est la même personne, l’inverse est vrai aussi.

                • #70953 Répondre
                  Tristan
                  Invité

                  (je ne suis pas le tristan de jadis, je n’ai pas connu Anne Laure et pas davantage Yseult ; mais au fond peu importe)

                  • #70970 Répondre
                    AnneLaure
                    Invité

                    Je suis là, mais j’ai du signer un pacte pour éviter qu’on me repère.
                    Bien le bonjour à toi.

      • #70962 Répondre
        Dds
        Invité

        La partie « du chant de la steppe au chant du butor » est très belle oui : « Tchekhov n’en est pas moins accusé du péché capital, l’indifférence à l’égard des misères et des souffrances du peuple. Il ne se prive certes pas de les décrire mais il omet d’appeler à les combattre . Et il en fond volontiers la peinture dans un tableau où se mêlent des effets de soleil levant ou couchant, des nuages aux formes fantastiques, des miroitements de lumière sur l’eau, des crissements de feuilles sous les pieds et des chants d’oiseaux dans les roseaux. Mais peut-être l’opposition entre le goût pour le paysage et l’intérêt pour les souffrances du peuple est-elle un peu simpliste. Peut-être la passion pour le premier nourrit-elle une autre manière de s’intéresser aux secondes. (…) «… Quel vacarme, on aurait dit que toutes ces bêtes criaient et chantaient à dessein pour que personne, ce soir de printemps, ne pût dormir, pour que tout, et même les grenouilles furieuses, appréciât chaque minute et la chérît, car la vie n’est donnée qu’une fois. »(…) Le narrateur sait ce que la littérature peut faire : parler à celles et ceux à qui la vie n’est donnée qu’une fois; et d’abord prendre au sérieux cette phrase, d’apparence banale. Tous les autres parlent de la vie comme si elle ne s’arrêtait jamais. La religion promet une vie heureuse à celles et ceux qui auront bien supporté les souffrances de celle-ci, et Lipa, qui est pieuse pourrait s’en contenter. Mais l’écrivain qui l’a inventée ne s’en contente pas pour elle. Les révolutionnaires promettent de changer la vie du peuple, mais la vie dont ils parlent est sans terme et leur peuple souffrant ne naît ni ne meurt. Tchekhov souhaite passionnément que ceux qui vivront dans cent ou deux cents ans mènent une autre vie. Mais la seule manière dont il pense pouvoir contribuer à cet avenir est de s’adresser à ceux qui vivent ici et maintenant, qui vivent mal mais pourraient déjà apprendre à vivre mieux, à chérir chaque minute de ce temps qui n’est donné qu’une fois. (…) Ce chant âpre et pourtant consolateur de l’oiseau invisible, ce chant de partout et de nulle part qui ne s’adresse à personne et s’adresse à tous, donne une image de « l’indifférence »littéraire un peu plus riche, un peu plus troublante aussi, que les clichés sur la tour d’ivoire de l’artiste et la distinction des esthètes. L’écrivain n’est pas le maître à penser délivrant des préceptes aux constructeurs de l’avenir. Mais il n’est pas non plus le solitaire qui grave ses phrases dans le marbre pour l’éternité. Il est celui qui accompagne de son chant devenu anonyme une vie présente qui doit se soucier à chaque instant de se rendre plus belle »

      • #73799 Répondre
        MA
        Invité
    • #70983 Répondre
      Emile Novis
      Invité

      Il n’y a dans un scrutin aucune vertu intrinsèque de légitimité

      Simone Weil,
      *
      « Légitimité du gouvernement provisoire », Écrits de New York et de Londres, 1942-1943.

    • #71005 Répondre
      Cyril
      Invité

      Citation d’un entretien avec Françoise Sagan (1979) :
      « Magazine Lire : Vous étiez devenue le symbole de la jeune fille libre des années 1950. Liberté qui n’avait rien à voir avec celle d’aujourd’hui.
      Françoise Sagan : C’est différent. À mon avis on a aussi peu de liberté maintenant qu’il y a vingt ans : faire l’amour était alors interdit aux jeunes filles ; maintenant, c’est devenu presque obligatoire. Les tabous sont les mêmes. Le faire était scandaleux, ne pas le faire aujourd’hui ridicule. De toute manière on est coincé, la société est inexorable. Je me demande même si ce n’est pas pis maintenant, parce que le côté péché, fruit défendu, n’allait pas sans charmes. Évidemment, la contraception a changé pas mal de choses. »
      .
      Cette idée que les interdits moraux sont à la source de l’excitation, on la retrouve souvent chez Sade.

    • #71973 Répondre
      Alex
      Invité

      « Je compris alors que sa lâcheté était irrémédiable. Je le priai gauchement de se soigner et pris congé. Cet homme apeuré me faisait honte comme si c’était moi le lâche et non Vincent Moon. Ce que fait un homme c’est comme si tous les hommes le faisaient. Il n’est donc pas injuste qu’une désobéissance dans un jardin ait pu contaminer l’humanité ; il n’est donc pas injuste que le crucifiement d’un seul juif ait suffi à la sauver. Schopenhauer a peut-être raison : je suis les autres, n’importe quel homme est tous les hommes. Shakespeare est en quelque sorte le misérable John Vincent Moon. »
      .
      Jorge Luis Borges, Fictions.

      • #72142 Répondre
        François Bégaudeau
        Maître des clés

        On aime Borgès pour ces vertiges là.

        • #72143 Répondre
          Claire N
          Invité

          « Shakespeare est en quelque sorte le misérable John Vincent Moon. » oui – l’orgueil déprit qui ne couve pas un homme – quelque chose de plus grand qui embrasse l’humanité

          • #72144 Répondre
            Claire N
            Invité

            Avec – en palindrome- la lecture de la divine humilité

        • #72229 Répondre
          Alex
          Invité

          Quand Borges a une idée, il la pousse, l’étire jusqu’à ses plus hautes conclusions. Et au bout il y a l’abime. Vertiges, c’est juste.

    • #72012 Répondre
      Kenyle
      Invité
    • #72127 Répondre
      lamartine
      Invité

      Puisses-tu longtemps encore, de tes mains
      Fanées au travail de tous les jours,
      Tracer de la pointe du couteau, sur le pain,
      Cette simple croix d’amour,
      Cette croix que tu fais au revers du malheur
      Avec le pain contre ton cœur.

    • #72164 Répondre
      ..Graindorge
      Invité
    • #72731 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Lu dans le Monde diplomatique de septembre
      une savoureuse nouvelle  » Raisons pour prendre la tangente » du  » poète et prosateur turc,
      Ercan Y Yilmaz.  »  » on a parlé à son propos d’humour beckettien » J’ai ri 4 ou 5 fois
      Je recommande. Si ici des personnes savent comment on fait pour partager cette bonne et réjouissante nouvelle, d’avance merci
      « Depuis l’automne 2023, Ercan Y Yilmaz est réfugié politique en Finlande »

    • #73110 Répondre
      Alex
      Invité

      Attendant patiemment que la mule traverse l’Atlantique, je me suis consolé cette semaine en lisant l’un des seuls romans de François que je n’avais pas lu. Ma cruauté (quel titre, déjà), je comprends maintenant pourquoi son auteur le classe dans le top 3 de ses meilleurs livres. S’il y a bien au monde un roman que l’on puisse dire nietzschéen, ce doit être celui-là. Les connaisseurs reconnaîtront. Peut-être ne lirais-je plus jamais une réflexion sur la vie aussi intense et juste (d’une intense justesse).
      Je laisse ici quelques-uns des nombreux passages qui m’ont marqué, espérant que ceux qui ne l’ont pas lu rectifient cette erreur. Le dernier passage est le dernier paragraphe du livre : François a écrit beaucoup de belles fins, mais alors là. Ma cruauté, c’est aussi ma bonté, et tout est dit.
      .
      « Seul dans ce cercle je peux saisir la nature de cet accès de rage d’un homme qui d’ordinaire, dominant par tous les pores, domine d’abord ses émotions. Rage que met le coupable dans l’affirmation de son innocence. Rage non feinte, Juliette, tu commences à le comprendre. Aussi peu feinte que l’étaient les pleurs de Daval à l’enterrement de la femme morte sous ses coups. Si feinte il y a, Jacques en est le premier abusé. Le harceleur est aussi peu ignorant de ses fautes que convaincu qu’on les lui impute à tort.
      D’un certain point de vue – le point de vue de deux miroirs qui se font face – le mensonge n’existe pas.
      Tout est vrai. »
      .
      « À défaut de m’ôter de la tête le navrant diagnostic de sottise, je cherchais avec lui des accommodements raisonnables. Je songeais à la réponse d’une amie dont je m’étonnais un jour qu’elle salive devant un acteur notoirement stupide. Justement, avait-t-elle lâché. Justement, avait-elle souri, et cet adverbe débonnaire ouvrait un monde. Justement était le bon raccord. Justement était le sas de conversion de la contradiction en logique, du malgré en parce que.
      Dans le justement tout était réconcilié. »
      .
      « Je giflais l’amour car il n’était pas juste ; il contrevenait à la justesse. L’amour était vrai mais il mentait par omission. Par omission du crime et des insectes, par omission des chants de bergers, des engelures, des fruits rouges, des maçons, des bureaux de poste, par omission de toute la création pas moins aimable que l’aimée et qu’il n’était pas juste de négliger pour elle. La tendresse était restrictive, le sentiment était un nihilisme. Les sentimentaux arrondissaient les angles du vivant, ou le débitaient en bouts de vie rassurants et sans saveur. Par une rupture sentimentale la solitude vous était rendue, et par la solitude vous étiez rendu au vivant. Si grand fût mon amour pour Amélie il était plus petit que la vie. »
      .
      « Un seigneur ne s’excuse pas. Un seigneur s’aime pleinement. »
      .
      « Une goutte aux lèvres d’un robinet me fera une heure. Sa quasi-transparence. Sa lutte statique. Son étirement dans le vide. La malédiction de son poids la condamne à la bonde, mais elle résiste, s’appuyant sur l’air elle diffère la chute fatale, elle s’accroche me dis-je, elle s’accroche à l’espoir qu’un doigt passe par là et la prenne sur soi, à moins qu’ouvrant la vanne il ne la précipite dans le trou ténébreux, et alors quelle descente aux enfers, quelle épique dégringolade, quelles tribulations dans les tuyaux les canaux les égouts jusqu’à l’océan et tiens voilà que dans mon champ de vision s’active une fourmi, elle remonte le mur, miracle de son adhérence, de son ardeur à la tâche, de son abnégation en quête de quoi ? Sans doute rien que se sentir adhérente. Se sentir ardente. Sentir ses pattes au travail, disciplinées, coordonnées accordées, aussi émouvantes que des doigts, mes doigts m’émeuvent, je les plie et déplie, les croise et décroise, et je son merci mon Dieu pour ce don, en attendant l’arthrose quelle grâce que cinq doigts agiles, flexibles, inventifs, insatiables, frottant ci, grattant ça, tripotant ci, pelotant ça, attrapant tout ce qui passe à portée de main, s’agitant à toute heure, s’agitant dans le vide ou sur un clavier pour écrire leur propre éloge, et la fourmi escalade l’index, vaillante, téméraire, et la voyant qui tourne en rond l’index s’accole au majeur pour lui faire une passerelle et que par la voie majeure elle atteigne une touche au milieu de quoi elle se fige, s’interrogeant, méditant, jaugeant, cette lettre convient-elle ou une autre irait-elle mieux, puis repart de bon train, titille un F, chatouille un B, quel festival, quel numéro, le donne-t-elle pour moi ou pour elle ? Pour elle j’espère. Pour elle indifférente à moi qui longuement la regarde, poreux à ses acrobaties, sensible à son art, épris de sa gratuité, disponible à son néant comme à cette tache en forme de pouce sur le mur et ce pouce c’est le tien, bientôt levé ou baissé pour décider de mon sort qui m’ira, funeste ou clément il m’ira, la prison les pompiers l’opprobre la paix une nef de fous tout destin m’ira et cette pleine acception permets Juliette que d’un trait licencieux et terminal je l’appelle ma bonté. »

      • #73138 Répondre
        essaisfragiles
        Invité

        @ Alex
        Merci pour ce partage
        Tout le livre est magnifique.
        Je le relis souvent depuis l’hiver dernier.
        CUM est aussi très nietzschéen, tu verras.
        Je ne te dis pas à quel propos, je te conseille juste de ne pas trop lire les discussions ici au sujet du livre, pour ne pas divulgâcher ton plaisir.
        Il y a aussi un fil à tirer, très logique, qui tend vers l’individu, entre Ta, Notre, et Ma.
        Amusant : entre la sortie de Notre joie et de Ma cruauté, avant donc la sortie de ce dernier et en laissant de côté Un enlèvement, je brûlais d’envie de demander à François si son prochain livre, ce serait Moi.
        Il n’y a pas triologie des essais, mais bien quatuor.
        Le livre sur Dieu est déjà écrit. Ça aurait pu être le prochain. À moins que ce soit le premier.

        • #73140 Répondre
          essaisfragiles
          Invité

          * trilogie, merde…

        • #73364 Répondre
          Alex
          Invité

          J’ai particulièrement hâte de lire ce livre.
          Je ne lis pas ou peu les discussions autour de lui, pas tant pour ne pas me divulgâcher, ce qui est bien le moindre de mes soucis, mais parce que je sais que dans tous les cas il sera bien meilleur que ce qu’on en dit.
          Intéressant ta théorie du quatuor, bien hâte de la vérifier.

          • #73366 Répondre
            essaisfragiles
            Invité

            Sinon tu peux sans plus attendre écouter Dany et Raz, c’est une bonne recension du livre.
            Dany surtout a beaucoup changé : ce n’est plus Caligula donneur de leçons, il a fini de racoler et d’être suffisant, médisant.
            Une vraie mue. On peut changer. Il ne dit plus tout le temps « il faut ».
            De base. Voilà quoi. Tu vois. En vrai. C’est un avis qui a du sens. C’est ce que je ressens.

      • #73316 Répondre
        Claire N
        Invité

        « et cette pleine acception permets Juliette que d’un trait licencieux et terminal je l’appelle ma bonté » 
        le rythme de cette phrase me fait
        la célérité d’une flèche à la cible
        Sa position ramasse en focale toute la puissance du passage précédant
        Faire sonner bonté comme cela, j’admire

        • #73365 Répondre
          Alex
          Invité

          On sait à quel point les derniers mots d’une phrase, et en particulier le dernier mot d’un livre, sont importants chez François.
          La dernière phrase de En guerre : « A priori il peut débarquer le reste tout seul, mais pour l’armoire-penderie ils devront unir leurs forces. »
          C’est force qu’on entend, qui résonne, qui nous colle à la peau. C’est de force dont on a terriblement besoin.
          Ce qui est touchant avec le mot final de Ma cruauté, c’est qu’on ne s’y attend pas. Bonté. On ne s’y attend pas, on ne comprend pas trop, on galérerait à l’expliquer mais qu’est-ce que c’est juste. Bonté échappe à mes concepts et j’en suis d’autant plus ému. Bonté résonne, bonté est ce rire qui tout embrasse. Bonté est notre quête.

          • #73367 Répondre
            essaisfragiles
            Invité

            Bonté résonne particulièrement avec cruauté.
            Et là on peut recommencer le livre.

            • #73680 Répondre
              François Bégaudeau
              Maître des clés

              Oui, c’est bien ce que j’escomptais
              Dans l’antimanuel en 2007 j’avais écrit : Rimbaud : grande cruauté, grande bonté.
              Puis l’ayant écrit, je me mis à essayer de le comprendre. Ca me fit dix ans.

    • #73128 Répondre
      MA
      Invité

      « C’est ça, le problème de cette île. Même si on ne connaît pas tout le monde, on connaît presque tout le monde, au sens où on connaît tous les types de personnes qu’on peut
      devenir en grandissant, ils ne sont pas si nombreux, ils sont tous là, et rien ne s’invente vraiment, chacun rejoue la partition d’un autre, chacune reprend le rôle d’une autre, tout était déjà là, on devient le grand d’un petit, le parent d’une enfant, comme si tout le monde se décalait d’une chaise vers la droite mais toujours autours de la même table.  »
      Frapper l’épopée. Alice Zeniter

      • #73681 Répondre
        François Bégaudeau
        Maître des clés

        J’ai suspendu ma lecture, ayant d’autres trucs sur le feu, je vais la reprendre, même si quelque chose me chagrine.

        • #73693 Répondre
          Tristan
          Invité

          Je l’ai suspendue ya dix jours, ma lecture de Frapper l’épopée, après m’être rendu compte que seule me tenait l’affection que je porte à des lieux traversés. Je suis littérairement consterné.

          • #73699 Répondre
            François Bégaudeau
            Maître des clés

            Bon, je dois dire que, sans etre consterné, je me suis vite lassé de ce style appliqué, trop appliqué

            • #73758 Répondre
              Tristan
              Invité

              Et là tu dirais pas « académique » ?

              • #73759 Répondre
                Tristan
                Invité

                Une amie à moi dont je prise d’ordinaire le gout sûr fait grand cas de L’Art de perdre : c’est moins appliqué ?

                • #73769 Répondre
                  François Bégaudeau
                  Maître des clés

                  J’ai souvenir que ça l’était moins.
                  Mais peut etre que mon souvenir me trompe.

                • #73771 Répondre
                  lison
                  Invité

                  Moi j’avais lâché L’Art de perdre après dix pages pour ce un côté appliqué ( je me suis vite ennuyée)..par contre lu et apprécié Un Empire dans un empire ( qui m’avait plutôt amusée), et son essai Toute une moitié du monde que j’ai trouvé intéressant et même assez stimulant.

                  • #73773 Répondre
                    Dr Xavier
                    Invité

                    Tout pareil, mais dans l’autre sens, je sauve L’Art de perdre pour l’histoire qui s’y déroule, L’empire m’est tombé des mains. Toute une moitié du monde ne m’a pas tant marqué que ça.
                    Il ne manquerait plus que tu dises que tu n’as pas du tout aimé Sombre dimanche – que j’ai beaucoup apprécié.

                    • #73808 Répondre
                      lison
                      Invité

                      Sombre dimanche je ne l’ai pas lu, mais si ça se trouve notre théorie Mona Chollet pourrait s’étendre, et si c’est le cas je peux dire que je n’ai pas trop aimé Sombre dimanche.

    • #73678 Répondre
      SHB
      Invité

      « Prisonnier de l’idéologie scolaire, l’être humain renonce a la responsabilité de sa propre croissance et par cette abdication, l’école le conduit a une sorte de suicide intellectuel ».

    • #74062 Répondre
      Emile Novis
      Invité

      Il y a des lectures qui s’entremêlent, avec des clins d’œil du hasard.
      .
      Julien Gracq, Nœuds de vie:
      .

      Révolution précontrainte n’appelle point le poète, mais l’ingénieur. Il y a là – ce n’est certes pas la seule – une des raisons de l’attitude impérialiste si remarquable qu’ont prises les sciences humaines vis-à-vis de la création artistique en général, et littéraire en particulier. Le militant, et plus encore le chef des militants, bien qu’il proclame sempiternellement le contraire, a moins besoin de la culture de la « créativité » que de celles des disciplines, mot admirable, par lequel le langage de l’Université vend la mèche. Qui sait non seulement où il veut aller, mais encore par quels chemins, veut approfondir ses moyens d’action sur l’homme, nullement libérer en lui l’explosion anarchique du désir. La même fatalité pour les religions et pour les révolutions à théologie, fait de la création libre un ennemi jamais ouvertement avoué, mais toujours fondamentalement ressenti comme irréductible, leur souffle les mêmes éternelles restrictions mentales, et les mêmes discours du type : « l’art, bien sûr! mais… »

      .

      • #74078 Répondre
        Claire N
        Invité

        Merci !
        Et pour croiser les sources
        « : l’art c’est bien mais pas d’en pleine gueule « 
        Ai je envie de souffler

        • #74091 Répondre
          François Bégaudeau
          Maître des clés

          Je ne connais pas du tout ce livre de Gracq
          merci
          la haine de l’art, il s’agit bien de ça

    • #74860 Répondre
      PeggySlam
      Invité

      Ça aurait pu être Marilyn Manson pour cette phrase
      L’art regarde la mort en face sans trembler

      Mais non c’est François Bégaudeau dans Comme Une Mule. Il y a des petites phrases comme ça que j’adore

      • #74865 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        « L’art regarde la mort en face sans trembler »
        Et pour l’art de regarder la mort sans trembler, l’art peut nous y aider

        • #74885 Répondre
          PeggySlam
          Invité

          Pour ma part non mais ça m’aide à y réfléchir

    • #74877 Répondre
      zazou
      Invité

      « Il prend la plume comme Breivik a pris les armes pour tirer soixante-dix-sept individus un par un, comme des lapins oui oui. Après la tuerie, dans l’île un silence d’ordre a régné. Au moins pour trois minutes le désordre était conjuré. »
      F Bégaudeau

      (il me plaît ce passage! l’ordre des mots, la résonnance d' »individus un par un », et celle d' »ordre » avec « désordre », le « désordre » qui revient évoqué dès la phrase suivante, moquant les « trois minutes » dérisoires de crime hautement ridicule, et tout ça dans une concision!)

    • #76248 Répondre
      Barbara
      Invité

       » « Je n’irai pas », pensa-t-il, et il regarda son carnet… Jeudi, il était libre. » Aurélien – Aragon

    • #76282 Répondre
      graindorge
      Invité

      « Quand on semble définitivement décidé à rester chez soi pour la soirée, quand on a mis un veston d´intérieur, quand on est assis après le dîner à la table éclairée, qu’on s’est proposé tel travail ou tel jeu qui précède habituellement le moment d’aller se coucher, quand il fait dehors un temps désagréable qui justifie tout naturellement le fait de rester chez soi, quand on est resté si longuement immobile à la table que partir maintenant provoquerait non seulement la colère paternelle, mais encore la stupéfaction générale, quand de plus l’escalier est déjà sombre et que la porte de la rue est fermée et quand, en dépit de tout cela, on se lève, mû par un malaise soudain, qu’on change de veste, qu’on apparaît sur-le-champ en costume de ville, qu’on déclare être obligé de sortir, qu’on croit laisser derrière soi une colère plus ou moins grande selon la vitesse avec laquelle on claque la porte de l’appartement pour couper court à une discussion générale sur votre départ, quand on se retrouve dans la rue avec des membres qui récompensent par une mobilité particulière cette liberté qu’on leur a procurée et qu’ils n’attendaient déjà plus, quand on sent s’éveiller en soi toutes les capacités de décision grâce à cette décision unique, quand on constate, en donnant à cela une portée plus grande que la portée ordinaire, que c’est moins le besoin que la force qui vous pousse à produire et à supporter facilement la plus rapide des transformations, que, laissé à soi-même, on se développe dans l’intelligence et le calme tout autant que dans le fait d’en jouir, alors, on est pour ce soir-là si entièrement sorti de sa famille qu’on ne le serait pas de manière plus convaincante par les voyages les plus lointains, et l’on a vécu une aventure qui, en raison de l’extrême solitude qu’elle représente pour l’Europe, ne peut être qualifiée que de russe. Tout cela est encore accru si, à cette heure tardive de la soirée, on va rendre visite à un ami pour voir comment il va. »

      Franz Kafka, Journal, 5 janvier 1912

    • #76376 Répondre
      Alain m
      Invité

      « Ce qui avait besoin de bouger, quelque feuillage de marronnier, bougeait. »
      Du côté de chez Swann.

    • #76699 Répondre
      Dr Xavier
      Invité

      Je déteste novembre. Novembre est veule, pourrissant, pesant, glissant, presque aveugle. Il n’est pas noir : il est sombre. Il est assombrissant. Aussi foncé, grisâtre, barbouillé, que le bec des freux. Il est aussi âpre que le cri qu’ils poussent dans les labours noirs. Il n’existe pas de mots assez sales pour nommer novembre. Chaque année je fais une dépression de novembre comme le jardin fait une dépression de novembre, comme le soleil fait une dépression de novembre, dans ce marécage de pénombre et de nuées, dans cette bave interminable de brume et d’averses sur les rives, ces morceaux de grésil et de lambeaux marron de neige accrochés aux buissons, aux auvents, aux gouttières, aux aulnes. Qu’on ne me demande pas de m’étendre sur des sujets aussi tristes que la fin de l’année, cette bassesse du ciel, ce rétrécissement obscur, informe, coagulant, ce froid tenace, cette humidité, ces os qui souffrent, ces mains qui ne parviennent même plus à glisser sur la touche du violoncelle, qui peinent même à tenir l’archet, à retenir l’anse du sac, ce reflux de la sève partout, ce défleurissement, ce dépérissement, cet étiolement des feuillages au bout des branchages, cette mort des branches au bout des ramures, toute cette ombre à leurs pieds, cet empâtement, ces feuilles noires, cette mort, la pluie qui tombe. Tout tombe. Tout est tombé. Plus rien n’est à attendre de l’année que la mort de l’année dans la nuit. C’est fini.
      Les heures heureuses

      • #76703 Répondre
        Mao
        Invité

        Bel extrait, condamné hélas à très mal vieillir.

        • #76724 Répondre
          Dr Xavier
          Invité

          J’adore novembre et son air printanier et sec, je peux enfin sortir mon chien. Quel répit entre les typhons d’octobre et la canicule de décembre.
          PQ junior

          • #76765 Répondre
            Claire N
            Invité

            C’est drôle – merci

          • #76766 Répondre
            Mao
            Invité

            Bien joué. C’est exactement où je voulais en venir.

    • #76755 Répondre
      Machin
      Invité

      “La jeunesse, dit l’homme, c’est la joie. Et la jeunesse, ce n’est ni la force, ni la souplesse, ni même la jeunesse comme tu disais: c’est la passion pour l’inutile”
      Que ma joie demeure

    • #76960 Répondre
      Barbara
      Invité

       » On croit avoir vaincu, posséder. Tout le monde autour de vous en est persuadé, vous êtes le maître. Puis, soi, soi-même, on commence à sentir profondément qu’il n’y a ni victoire ni possession. L’ennemi, l’adversaire, qui n’est pas seulement ce personnage défini, cette société qui a pignon sur rue, mais une puissance philosophique, se réfugie au coeur même de sa défaite. Il se reforme dans ce qu’on croyait dominer. Posséder… Quelle illusion ! Les biens fondent aux mains qui les tiennent. »

      Aurélien – Aragon

      • #77103 Répondre
        Claire N
        Invité

        « sentir profondément qu’il n’y a ni victoire ni possession » merci Barbara

    • #77078 Répondre
      graindorge
      Invité

      Un jour de mars 1920, un lycéen de dix-sept ans qui écrit des vers est invité par son père à lui rendre visite au bureau qu’il occupe à l’Office d’Assurances Ouvrières contre les Accidents. Il veut le présenter à un employé du service juridique, un certain Dr Franz Kafka, ami d’un écrivain connu, Max Brod. Le Dr Kafka a lu ses vers, il pourra utilement le conseiller
      . Une première entrevue est suivie de beaucoup d’autres: au bureau du Dr Kafka, lors de promenades dans Prague après la journée de travail. Le jeune Janouch s’est attaché à cet homme étrange et bon qu’il admire. Il boit ses paroles. Il les note après chaque entrevue.
      C’est seulement trente ans plus tard, en 1951, alors que Kafka est devenu, après sa mort, l’un des plus grands écrivains de ce temps, que Gustav Janouch publie cet extraordinaire témoignage que constitue Conversations avec Kafka. Les familiers de l’écrivain, Max Brod, Dora Dymant (la compagne des derniers jours) sont frappés d’étonnement : c’est bien leur ami, tel qu’ils l’ont connu, tel qu’il était, dans ses propos, dans son attitude, dans ses conceptions de l’art, de la vie, de la politique, de la religion, qui revit sous leurs yeux.
      Cet étonnement croît quand ils apprennent que Gustav Janouch s’est refusé à lire les ouvrages posthumes de l’auteur du Verdict, s’en déclarant  » incapable « , ignorant du même coup l’essentiel de l’œuvre. Ce parti pris de Janouch, peu compréhensible, ajoute, s’il en était besoin, à l’exactitude du témoignage. Janouch ne construit pas un Kafka de son choix à partir de l’œuvre, du Journal, de la correspondance. Il se borne à rapporter, sans art et dans le désordre, les propos qu’il a entendus et notés à la façon d’un sténographe.
      C’est Kafka lui-même qui, à travers Janouch, nous parle, nous révèle ses sentiments et pensées intimes. La première édition de cet ouvrage comprenait moins de la moitié des notes rassemblées par Janouch et recopiées au hasard par une amie dactylographe.
      En 1968 il décide de les publier dans leur intégralité. Elles forment l’ouvrage que nous avons présenté pour la première fois en 1978, et qui a plus que doublé de volume. Salué par l’unanimité des critiques allemands, il constitue, selon son préfacier en français, Bernard Lortholary,  » un témoignage irremplaçable  » sur un homme dont l’œuvre s’est inscrite au cœur des préoccupations de notre époque.
      Gustav Janouch, Conversations avec Kafka paru aux Lettres Nouvelles/Maurice Nadeau en 1978 (texte français, introduction et notes de Bernard Lortholary).
      « La littérature est toujours une expédition vers la vérité. » (Kafka, cité par Janouch)
      À l’époque de mes premières visites à Kafka, je réagissais fréquemment à ses propos en lui demandant d’un air étonné : « Est-ce réellement vrai ? ». Dans les premiers temps, le Dr Kafka me répondait d’un bref signe de tête. Mais alors que je le connaissais depuis déjà longtemps et que je continuais à user de cette question stéréotypée pour exprimer mon étonnement et mon incrédulité, il me dit un jour : « Renoncez, je vous prie, à cette question. Cette seule phrase suffit, à chaque fois, pour me plonger dans l’embarras. Elle me fait constater mon impuissance. Le mensonge est en effet un art qui, comme tous les autres arts, exige toutes les énergies de l’homme. Il faut s’y consacrer totalement, il faut commencer par croire soi-même au mensonge, et ce n’est qu’ensuite qu’on peut s’en servir pour convaincre les autres. Le mensonge réclame l’ardeur de la passion. Mais ainsi il révèle plus qu’il ne dissimule. C’est ce que je ne puis pas me permettre. Aussi n’existe-t-il pour moi qu’une seule cachette : la vérité. »
      L’homme mûr qui publie en 1951 — 1968 pour l’édition augmentée — l’exceptionnel livre de souvenirs intitulé Conversations avec Kafka a été présenté à l’auteur du Château en 1920, à l’âge de dix-sept ans, et l’a fréquenté jusqu’en 1922.
      Son ouvrage donne à découvrir un Kafka plein de sollicitude et d’indulgence à l’égard du jeune homme maladroit et candide qu’il était. Au bureau de l’écrivain ou dans les rues de Prague, ils parlent politique, religion, philosophie, littérature — le plus librement du monde. Les formules de Kafka sont extraordinairement stimulantes, en particulier par ce que j’appellerais la précision de leur mystère .
      Est-ce réellement vrai ? Pauvre et redondante, l’interrogation produit un effet paradoxal. La maladresse tenace de Janouch amène son interlocuteur à expliciter le malaise qu’elle provoque en lui. Kafka avoue sa perplexité, sa faiblesse, l’enveloppant aussitôt d’une belle ironie : il est impuissant, nous dit-il, mais impuissant à mentir, c’est-à-dire à croire pleinement à sa propre fiction pour ensuite conduire les autres à y croire.
      C’est ici qu’intervient un nouveau retournement : l’intensité passionnelle du mensonge fait de celui-ci un révélateur de ce qu’il veut dissimuler. L’impuissance de Kafka est donc heureuse pour lui, qui cherche à se cacher. Se cacher, pour l’auteur de l’Amérique, ce sera dire — écrire, indéfiniment poursuivre — la vérité.1
      Cette vérité insaisissable, invraisemblable (comme dirait l’autre), Kafka la recherchera dans une large mesure par le détour — (dé)voilement — de la fiction littéraire, sa cachette privilégiée.
      En guise d’épilogue sidérant, notons un fait évoqué par Bernard Lortholary dans son introduction. Jamais Janouch ne lira l’œuvre posthume, autant dire l’essentiel de l’œuvre, de Kafka. Toujours il s’en tiendra à l’homme qu’il a connu. On comprend aisément à la lecture de ce formidable témoignage qu’il y avait là de quoi remplir une vie.

      • #77105 Répondre
        Claire N
        Invité

        C’est bien dommage de passer complètement finalement à côté de la puissance de ces livres en refusant de les lire
        Et élaborer une théorie de l’impuissance de l’auteur ensuite

        • #77107 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          @Claire
          C’est un choix que personnellement je ne juge pas.
          Pour l’impuissance Claire, si tu peux relire.
          Gustav Janouch n’élabore aucune théorie. Le mot « impuissance » sort de la bouche de Franz Kafka. Il lui dit au cours d’une de leurs conversations:
          « Renoncez, je vous prie, à cette question. Cette seule phrase suffit, à chaque fois, pour me plonger dans l’embarras. Elle me fait constater mon impuissance. Le mensonge est en effet un art qui, comme tous les autres arts, exige toutes les énergies de l’homme. Il faut s’y consacrer totalement, il faut commencer par croire soi-même au mensonge, et ce n’est qu’ensuite qu’on peut s’en servir pour convaincre les autres. Le mensonge réclame l’ardeur de la passion. Mais ainsi il révèle plus qu’il ne dissimule. C’est ce que je ne puis pas me permettre. Aussi n’existe-t-il pour moi qu’une seule cachette : la vérité. »

          • #77109 Répondre
            Claire N
            Invité

            Oui mais quand même Kafka lui dit que la littérature est une expédition vers la vérité et Janouch tout en restant à quai – en refusant de le lire – lui pose en boucle la même question

            • #77110 Répondre
              Claire N
              Invité

              Januch – bloqué en passif – agressif presque
              Fait éprouver à Kafka son impuissance à lui bouger le cul
              Voilà comment je le comprends en tout cas

            • #77111 Répondre
              ..Graindorge
              Invité

              l’époque de mes premières visites à Kafka, je réagissais fréquemment à ses propos en lui demandant d’un air étonné : « Est-ce réellement vrai ? ».
              Gustave a 17 ans. Lorsque quelque chose l’étonne il utilise cette question/ expression Aujourd’hui, en conversant, pour marquer surprise, étonnement, incrédulité on dirait: Noon! ou Ah oui? Ah ouais? C’est vrai? Ch’te crois pas! C’est pas possible! On ne met pas en doute la véracité de ce qu’on nous dit.
              Ces expressions se comprennent au quart de tour à l’oral. Au début, Franz prend en compte l’extrême jeunesse de Gustav et se contente du hochement de tête jusqu’à ce qu’il décide de lui dire d’arrêter de lui poser cette questionqui n’en est pas une et Gustav cessera de le faire.

    • #77085 Répondre
      Machin
      Invité

      “Le ciel vert pétillait d’alouettes”. Après un peu plus de 100 pages de “Que ma joie demeure” je suis déjà un peu épuisé par cette manière d’écrire la nature qui surjoue la naïveté paysanne. Les métaphores agricoles, j’ai du mal à prendre ça au sérieux voir à ne pas rigoler un peu. Du coup ça me fait aussi réfléchir à l’échec de le métaphore et de la comparaison comme procédés pour donner à voir ou à sentir ou à ressentir: moi, ça ne me fait pas grand chose. Je ne vois quasiment jamais ce que l’auteur veut dire. Je suis persuadé que ça a du sens pour lui, mais on a pas tous les mêmes références et constructions esthétiques, ce qui fonctionne pour toi ne me fait absolument rien, etc…

      • #77371 Répondre
        Carpentier
        Invité

        Le ciel vert pétillait d’alouettes.

        Depuis les pubs perrier, lire un ’ pétiller’ ou ’ pétillement ’ me rafraîchit assez souvent.
        Cependant, on peut recevoir cette phrase, oui, comme bien lourde.
        Peut-être à cause du ciel ’vert’?
        -> le ciel pétillait d’alouettes.
        Plus léger déjà, non?
        L’alouette qui pétille c’est parce qu’elle piaille ou parce qu’elle est en nombre et qu’il s’agit d’éviter le nuage et/ou la nuée d’alouettes?
        Au clavier, j’aurais peut-être tentée aussi, à sa place, à la relecture – si cette image m’était passée,dessus toutefois, un:

        Dans le ciel pétillaient les alouettes.

        N’hésite pas à partager d’autres métaphores reçues lourdes, Machin sinon et si tu veux.
        Je trouve ça marrant, moi, les lignes-images comme ça,

        • #77374 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          je tente
           » Un ciel pétillant d’alouettes »
          Les alouettes comme des bulles dans un grand verre bleu… ou vert

          • #77377 Répondre
            Carpentier
            Invité

            salut,
            la phrase de départ est autonome, un participe présent semble donc inapproprié.
            =>
            Étonné, je m’arrêtais net devant le ciel pétillant d’alouettes: lourd peut-être mais plus correct dans la formulation ( ce n’est qu’un exemple pour mieux dire)

          • #77378 Répondre
            Carpentier
            Invité

            l’idée-image, je crois qu’on l’a comprise, graindorge
            là, il s’agit d’en discuter la facture

            • #77386 Répondre
              ..Graindorge
              Invité

              Discuter?  » « en discuter la facture » en plus… j’ai pas une tête à  » discuter la facture » de quoi que ce soit…y’a du monde ici pour ça.
              Ça m’ennuie Carpentina, je voulais juste jouer et j’aime bien imaginer les alouettes comme des bulles dans un grand verre bleu…ou vert
              Très ras des pâquerettes comme j’aime « avant d’aller en découdre avec ce mercredi « 

              • #77393 Répondre
                Carpentier
                Invité

                tout comme moi qui évoquait les pubs Perrier.d’ailleurs …
                bon mercredi, graindorge
                (il n’empêche que c pas qu’inintéressant, quand on tente d’apprendre en s’amusant – pour le ‘ -ant ‘ si?
                je croyais que nous étions raccord, y compris pour cela

                • #77395 Répondre
                  Carpentier
                  Invité

                  … d’apprendre en s’amusant / …
                  c’est la vie un peu aussi, nan?

                  • #77405 Répondre
                    ..Graindorge
                    Invité

                    Carpentina
                    c’est toi qui m’a Inspiré ces bulles en parlant du perrier
                    j’adore apprendre en m’amusant et je m’amuse beaucoup tu sais! Mais je discuterai jamais
                    la facture de quoi que ce soit avec qui que ce soit. Ici je lis pas mal d’échanges et ce corps a reçu de bonnes choses. Je zappe aussi. Sans juger. Juste que c’est pas pour moi. Et si j’ai ici discuter la facture en faisant une proposition alors OK

              • #77400 Répondre
                Carpentier
                Invité

                en tentant/jouant/proposant le joli

                Un ciel pétillant d’alouettes

                c’est d’ailleurs et pourtant bien ‘ discuter la facture ‘ de la phrase postée au début ce que tu fais
                autant que moi, non?
                je ne comprends pas ton post réactif mais vraiment pas grave.
                Et non, il n’y a pas ici ceux qui parleraient/diraient bien
                et les autres,
                comme tu sais.
                re-bon mercredi,

    • #77367 Répondre
      Delphine
      Invité

      « Sa passion de regarder était celui de ses traits de caractère qui avait été le plus exacerbé par la maladie. » (Éric Reinhardt – « Sarah, Susanne et l’écrivain »)

      Cette phrase, souvent prononcée par des personnes qui ont connu l’épreuve d’une grave maladie et disent voir ou regarder la vie différemment, rejoint le « regardeur » du « Syndrome de l’Orangerie », pour l’observation en général, et la page 296 de « Comme une mule » pour « le changementde registre sensible » engendré par la maladie (« La maladie dérègle le système sensible. La hiérarchie entre les sens change. Dorénavant c’est la vue qui prime. Or la vue est le sens le plus calme, et pour ainsi dire le moins sensible. »).

      • #77397 Répondre
        Carpentier
        Invité

        j’aime bien te lire dans ce post, Delphine: merci.
        Il fait même écho à des échanges récent dans le sujet/topic ‘ gai savoir’
        on aime.

    • #77552 Répondre
      Alex
      Invité

      « Sauf dans les pages sévères de l’Histoire, les faits mémorables se passent de phrases mémorables. Un homme sur le point de mourir cherche à se rappeler une gravure entrevue dans son enfance : les soldats qui vont monter à l’assaut parlent de la boue ou du sergent. Notre situation était unique et, à vrai dire, nous n’y étions pas préparés. »
      .
      Borges – Le livre de sable

    • #77605 Répondre
      Sarah G
      Invité

      « par du chantage et du harcèlement, les capitalistes, quel que soit leur domaine d’exploitation, font en sorte que leurs salariés demeurent à leur disposition jour et nuit. Voilà pourquoi, du point de vue existentiel, il n’y a nulle différence entre travail et surtravail : une minute passée à bosser est une minute de trop. Une minute de moins à vivre.  »
      Frédéric Schiffter-Indispensable précis de détestation du travail (Le Dilettante, novembre 2024).

    • #77902 Répondre
      I.G.Y
      Invité

      J’ai repensé à Comme une Mule et m’est revenue une des innombrables tirades du politimane Settembrini dans La Montagne Magique de Thomas Mann, lu en début d’année.
      .
       » Eh bien, tope-là! Oui, je suis amateur de musique – ce qui ne veut pas dire que je l’estime particulièrement, comme j’estime et j’aime par exemple le verbe, le véhicule de l’esprit, l’instrument, le soc étincelant du progrès. La musique, elle, est l’informulé, l’équivoque, l’irresponsable, l’indifferent. […] L’art est moral dans la mesure où il éveille. Mais quoi, lorsqu’il fait le contraire ? Lorsqu’il engourdit, endort, contrebalance l’activité et le progrès ?[…] Il y a quelque chose d’inquiétant dans la musique, messieurs. Je maintiens qu’elle est d’une nature ambiguë. Je ne vais pas trop loin en la qualifiant de politiquement suspecte » (Ch. « Suspect! ». J’ai dû raccourcir, l’homme est très bavard)
      .
      Ce roman est l’illustration sur mille pages de l’idéalisme politimaniaque à tel point qu’il peut en devenir fatiguant, mais reste d’une méticulosité brillante.

    • #78168 Répondre
      Oscar
      Invité

       » Sacha soupira plusieurs fois et s’agita ; Lîkharév se leva et s’approcha d’elle.
      – Petite amie, lui demanda-t-il tendrement, ne
      veux-tu pas du thé ?
      – Bois-le toi-même, répondit grossièrement la
      fillette.
      Déconcerté, Lîkharév revint vers la table avec
      un air de faute.  »
      .
      Ma vie – A Tchekhov

      • #78203 Répondre
        Carpentier
        Invité

        salut O,
        Ce ‘grossièrement’ m’interpelle autant que l’extrait lu à voix haute en ce moment dans les pré-séances des mk2 (j’y retourne bientôt et serai plus précise) :

        Bois-le toi-même

        grossier? ça date l’écrit, j’aime bien, ça le date d’avant la connaissance des enfants/ados qui se construisent aussi contre l’adulte, d’où l’importance d’avoir des adultes qui tiennent, dit-on.

      • #78273 Répondre
        Oscar
        Invité

        Erreur, l’extrait précedent est de En voyage et non pas de Ma vie
        .
        « Pendant la semaine, je suis occupé du matin au soir ; mais les jours de fêtes, quand il fait beau, je prends sur mes bras ma minuscule nièce (ma sœur attendait un garçon et elle eut une fille), et je vais lentement jusqu’au cimetière. Là, je demeure longtemps à regarder la tombe qui m’est chère. Et je dis à la petite fille que sa mère est couchée là.
        Quelquefois, je rencontre près de la tombe Anioûta Blagovo. Nous nous disons bonjour et nous restons silencieux, ou bien nous parlons de Cléopâtra, de son enfance et de la tristesse qu’il y a à vivre sur cette terre. Puis, sortis du cimetière, nous marchons en silence et elle ralentit le pas, afin de rester plus longtemps avec moi. Joyeuse, clignant les yeux à la lumière vive du jour, la petite tend vers elle ses petites mains ; nous nous arrêtons, et nous la caressons ensemble.
        Quand nous rentrons dans la ville, Anioûta Blagovo, troublée et rougissante, me dit adieu et continue à marcher seule, sérieuse et sévère… Aucun de ceux qui la rencontrent ne peut penser qu’elle vient de marcher à côté de moi, et qu’elle a caressé l’enfant. »

    • #78205 Répondre
      Barbara
      Invité

      « Avec l’idée d’exterminer le diable, votre autre marotte est d’être aimés, aimés pour vous-même, s’entend. Un vrai prêtre n’est jamais aimé, retiens ça. Et veux-tu que je te dise ? L’Eglise s’en moque que vous soyez aimés, mon garçon. Soyez d’abord respectés, obéis. L’Eglise a besoin d’ordre. Faites de l’ordre à longueur du jour. Faites de l’ordre en pensant que le désordre va l’emporter encore le lendemain parce qu’il est justement dans l’ordre, hélas ! que la nuit fiche en l’air votre travail de la veille – la nuit appartient au diable. »
      Georges Bernanos – Journal d’un curé de campagne

    • #78207 Répondre
      Tristan
      Invité

      « Mon Dieu, murmura-t-il, est-ce possible ? Mes yeux ne me mentent pas. Seigneur! Je ne sais que faire : les tuer ou partir ? Il y a longtemps qu’ils vivent en forêt. J’ai raisonnablement toutes les raisons de croire que s’ils s’aimaient d’amour insensé, ils seraient nus. Et il n’y aurait pas cette épée entre eux. Ils se comporteraient autrement. Je voulais leur mort : je ne les toucherai pas et renonce à ma colère.
      .
      Ils n’ont souci de fol amour. Je ne les frapperai pas : ils dorment. Si je faisais le moindre geste brutal, je serais gravement coupable, et si j’éveille cet homme assoupi et que l’un de nous tue l’autre, ce sera bien triste rencontre. Je leur laisserai des indices pour qu’à leur réveil, ils sachent bien qu’on les a découverts alors qu’ils sommeillaient et qu’on a eu pitié d’eux : je ne veux pas qu’ils périssent ni de ma main ni par la faute d’un de mes hommes. Je vois au doigt de la reine une émeraude. C’est moi qui la lui ai donnée : elle est magnifique. J’ai moi-même une bague qui vient d’elle. Je vais lui retirer son anneau. Je prendrai aussi les gants de vair qu’elle m’apporta d’Irlande. Ils serviront d’écran au rayon qui flamboie sur son visage et qui l’indispose, et, au moment de partir, je déroberai l’épée qui les sépare et par laquelle le Morholt fut décapité. »

    • #78248 Répondre
      Emile Novis
      Invité

      Magnifique Yourcenar. Nouvelles orientales, « L’homme qui a aimé les Néréides » :
      _
      « Il était debout, pieds nus, dans la poussière, la chaleur et les relents du port, sous la maigre tente d’un petit café où quelques clients s’étaient affalés sur des chaises, dans le vain espoir de se protéger du soleil. Son vieux pantalon roux descendait à peine jusqu’aux chevilles, et l’osselet pointu, l’arête du talon, les longues plantes calleuses et tout excoriées, les doigts souples et tactiles appartenaient à cette race de pieds intelligents, accoutumés à tous les contacts de l’air et du sol, endurcis aux aspérités des pierres, qui gardent encore en pays méditerranéen à l’homme habillé un peu de la libre aisance de l’homme nu. Pieds agiles, si différents des supports gauches et lourds enfermés dans les souliers du Nord… Le bleu délavé de sa chemise s’harmonisait avec les tons du ciel déteint par la lumière de l’été ; ses épaules et ses omoplates perçaient par les déchirures de l’étoffe comme de maigres rochers ; ses oreilles un peu allongées encadraient obliquement son crâne à la façon des anses d’une amphore ; d’incontestables traces de beauté se voyaient encore sur son visage hâve et vacant, comme l’affleurement sous un terrain ingrat d’une statue antique brisée ».

      • #78284 Répondre
        stylobille
        Invité

        beaucoup d’adjectifs, comparaisons étranges, étrange aussi cet « incontestable », on aimerait le voir de nos yeux pour en avoir le coeur net

      • #78289 Répondre
        Carpentier
        Invité

        …. cette race de pieds intelligents, accoutumés à tous les contacts de l’air et du sol, endurcis aux aspérités des pierres, qui gardent encore en pays méditerranéen à l’homme habillé un peu de la libre aisance de l’homme nu. Pieds agiles, si différents des supports gauches et lourds enfermés dans les souliers du Nord…

        agiles, intelligents les pieds de l’homme nu ou quasi >< ceux des villes (?) – du nord – enfermés, eux, dans les pompes (les souliers): on comprend/ressent bien le truc, qu’on peut vivre aussi au retour des vacances (selon le moment des vacances et le lieu choisi pour évidemment) et le choix de cet adjectif est amusant; intelligent pour agile, agile pour s’ajuster de façon appropriée sur la matière, le matériau où il se pose, ok

    • #78318 Répondre
      Kenyle
      Invité

      « Car bien des années ont passé depuis Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, c’étaient les reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. C’est un autre genre de vie qu’on mène à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre genre de plaisir que je trouve à ne sortir qu’à la nuit, à suivre au clair de lune ces chemins où je jouais jadis au soleil ; et la chambre où je me serai endormi au lieu de m’habiller pour le dîner, de loin je l’aperçois, quand nous rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit. »
      Du côté de chez Swann | Première partie : Combray | Marcel Proust

    • #78471 Répondre
      stylobille
      Invité

      et j’avais accueilli une autre pensée : que j’avais toujours mieux réussi à penser nu-pieds que n’étant pas nu-pieds et à quoi tient-il que lorsque je suis nu-pieds tout peut-être pensé plus facilement mais aussi en même temps plus à fond que lorsque je ne le suis pas et ainsi c’était une habitude déjà presque perpétuelle de ma part d’ôter aussitôt mes chaussures dans des locaux où j’ai licence de le faire et de circuler pieds nus ; dans la maison Höller je n’avais tout d’abord pas ôté mes chaussures ; j’étais entré et j’avais vu aussitôt qu’ici, au moins les premiers instants, je ne pouvais pas ôter mes chaussures mais en haut, dans la mansarde Höller j’avais immédiatement ôté mes chaussures et j’avais marché en chaussettes, j’avais marché de long en large en chaussettes lorsque j’avais défait ma valise et que je m’étais assis et avais commencé une bonne fois à inspecter la mansarde Höller et, pour le repas du soir, j’avais alors remis mes chaussures parce qu’il m’avait paru impossible de descendre en chaussettes dans la salle de séjour Höller car les Höller avaient, eux aussi, tous leurs chaussures, vraisemblablement c’était à cause de moi qu’ils n’allaient pas nu-pieds comme c’était à cause d’eux que je n’étais pas allé nu-pieds ; ainsi tous n’étaient pas allés nu-pieds bien qu’il eût été conforme à nous tous, à Höller, comme à moi, d’aller nu-pieds mais immédiatement après le repas du soir, revenu dans la mansarde Höller, j’avais ôté mes souliers et aussi ôté mes chaussettes et j’avais marché pieds nus. Cette habitude d’aller nu-pieds je la tiens de ma jeunesse pendant laquelle je n’ai jamais marché que nu-pieds, à l’école aussi j’ai été nu-pieds, toute l’année sauf les mois les plus froids, tous ont été nu-pieds à l’école, seul Roithamer ne devait pas aller nu-pieds parce que jamais un enfant n’était descendu nu-pieds d’Altensam, il n’avait jamais rien désiré plus impatiemment que d’avoir la permission d’aller nu-pieds avec nous mais il n’y avait jamais été autorisé, ainsi était-il toujours le seul à l’école qui n’allât pas nu-pieds car j’avais toujours eu la permission d’aller nu-pieds, chose rare pour un fils de médecin. Si je marche nu-pieds, on ne m’entendra pas, avais-je pensé, et immédiatement, pour m’exercer dans cette marche nu-pueds dans la mansarde Höller, j’avais beaucoup marché de long en large lorsque j’avais pénétré dans la mansarde Höller mais si j’ai conscience de marcher plus doucement nu-pieds que lorsque je ne suis pas nu-pieds même si la marche nu-pieds fait du bruit, je ne dois pas avoir conscience de marcher nu-pieds, donc doucement, pensais-je.
      Bernhard, Corrections

      • #78557 Répondre
        François Bégaudeau
        Maître des clés

        Les répétitions drolatiques de Bernhard.

        • #78621 Répondre
          stylobille
          Invité

          Ressassement, rumination, obsession de la configuration optimale, rigueur et sérieux jusqu’à la crête, point de bascule où tout vire à l’absurde. Mouvement tragique dont on se retrouve à rire pourtant.
          « Celui qui ne sait pas rire ne doit pas être pris au sérieux »

    • #78516 Répondre
      Tchitchikov
      Invité

      Il y a le livre de chevet et il y a le livre de chiotte. Dans mon cabinet traîne Aurore en ce moment. Le fragment 99. En quoi nous sommes tous déraisonnables, contient presque toute la trame de Ma cruauté :  » Nous continuons toujours à tirer les conséquences de jugements que nous tenons pour faux, de doctrines auxquelles nous ne croyons plus, – par l’entremise de nos sentiments. » Comme le héros de ce roman je suis déjà fatigué par la le temps du Forum (deux jours = un an) et la péremption trop rapide des discussions. Et pourtant je suis né, comme ce même héros, à la fin du XXème. J’ai le cerveau lent, ça plane. On m’dira à juste titre que ce n’est pas une question d’âge. On dira aussi que j’cherche la merde. Ethos de cabinet d’aisance, le début du post l’indiquait.

    • #78524 Répondre
      Emile Novis
      Invité

      Magnifique Yourcenar (bis), Les Mémoires d’Hadrien.
      _

      Manger un fruit, c’est faire entrer en soi un bel objet vivant, étranger, nourri et favorisé comme nous par la terre; c’est consommer un sacrifice où nous nous préférons aux choses. Je n’ai jamais mordu dans la miche de pain des casernes sans m’émerveiller que cette concoction lourde et grossière sût se changer en sang, en chaleur, peut-être en courage. Ah, pourquoi mon esprit, dans ses meilleurs jours, ne possède-t-il jamais qu’une partie des pouvoirs assimilateurs d’un corps?

      • #78543 Répondre
        stylobille
        Invité

        jamais mordu dans la miche de pain des casernes sans m’émerveiller
        ?

      • #78592 Répondre
        Tof
        Invité

        Ça donne envie de le relire

    • #78555 Répondre
      stylobille
      Invité

      est-ce qu’elle est toujours comme ça, dans l’émerveillement, le grandiose ? (en ce sens magnifique lui va bien)

      • #78556 Répondre
        François Bégaudeau
        Maître des clés

         » sût se changer en sang, en chaleur, peut-être en courage »
        Ce courage qui vient là, inattendu total, est génial
        (et juste, bien sûr)

      • #78598 Répondre
        Emile Novis
        Invité

        @stylobille
        Non, je ne crois pas. Je la trouve « calme », patiente, mesurée, contenue. Merci pour ton texte sur les pieds plus haut, qui fait peut-être écho à ma citation de Yourcenar sur le pied de l’homme plus haut.
        @FB
        Oui, ce petit passage est très beau, et il y a régulièrement, chez elle, un élément inattendu dans certaines phrases.

        • #78623 Répondre
          stylobille
          Invité

          d’accord, j’irai la lire, et oui c’était un écho, j’aime bien les pieds ces oubliés

    • #78645 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Si par une nuit d’hiver un voyageur » d’Italo Calvino.
      « Dans la vitrine de la librairie, tu as aussitôt repéré la couverture et le titre que tu cherchais. Sur la trace de ce repère visuel, tu t’es aussitôt frayé un chemin dans la boutique, sous le tir de barrage nourri des livres-que-tu-n’as-pas-lus, qui sur les tables et les rayons, te jetaient des regards noirs pour t’intimider. Mais tu sais que tu ne dois pas te laisser impressionner. Que sur des hectares et des hectares s’étendent les livres-que-tu-peux-te-passer-de-lire, les livres-faits-pour-d’autres-usages-que-la-lecture-, les-livres-qu’on-a-déjà-lus-sans-avoir-besoin-de-les-ouvrir-parce-qu’ils-appartiennent-à-la-catégorie-du-déjà-lu-avant-même-d’avoir-été-écrits.
      Tu franchis donc la première rangée de murailles : mais voilà que te tombe dessus l’infanterie des livres-que-tu-lirais-volontiers-si-tu-avais-plusieurs-vies-à-vivre-mais-malheureusement-les-jours-qui-te-restent-à-vivre-sont-ceux-qu’ils-sont. Tu les escalades rapidement, et tu fends la phalange des livres-que-tu-as-l’intention-de-lire-mais-il-faudrait-d’abord-en-lire-d’autres, des-livres-trop-chers-que-tu-achèteras-quand-ils-seront-revendus-à-moitié-prix, des livres-idem-voir-ci-dessus-quand-ils-seront-repris-en-poche, des-livres-que-tu-pourrais-demander-à-quelqu’un-de-te-prêter, des-livres-que-tout-le-monde-a-lus-et-c’est-donc-comme-si-tu-les-avais-lus-toi-même. Sous les tours du fortin, face aux efforts d’interception des livres-que-depuis-longtemps-tu-as-l’intention-de-lire, des-livres-que-tu-as-cherchés-des-années-sans-les-trouver, des-livres-qui-concernent-justement-un-sujet-qui-t’intéresse-en-ce-moment, des-livres-que-tu-veux-avoir-à-ta-portée-en-toute-circonstance, des livres-que-tu-pourrais-mettre-de-côté-pour-les-lire-peut-être-cet-été, des-livres-dont-tu-as-besoin-pour-les-aligner-sur-un-rayonnage, des-livres-qui-t’inspirent-une-curiosité-soudaine-frénétique-et-peu-justifiable.
      Bon tu as au moins réussi à réduire l’effectif illimité des forces adverses à un ensemble considérable, certes, mais cependant calculable, d’éléments en nombre fini, même si ce relatif soulagement est mis en péril par les embuscades des livres-que-tu-as-lus-il-y-a-si-longtemps-qu’il-serait-temps-de-les-relire et des livres-que-tu-as-toujours-fait-semblant-d’avoir-lus-et-qu’il-faudrait-aujourd’hui-te-décider-à-lire-pour-de-bon.
      Tu te libères en quelques zigzags et pénètres d’un bond dans la citadelle des nouveautés-dont-l’auteur-ou-le-sujet-t’attire. Une fois dans la place, tu peux pratiquer des brèches entre les rangées de défenseurs. Tu les divises en nouveautés-d’auteurs-ou-de-sujets-déjà-connus (de toi ou dans l’absolu) et nouveautés-d’auteurs-ou-de-sujets-totalement-inconnus (pour toi du moins). Et tu répartis l’attraction qu’ils exercent sur toi selon le besoin, ou le désir que tu as de nouveauté ou de non-nouveauté (de nouveauté dans le non-nouveau- et de non-nouveau dans le nouveau).
      Tout cela pour dire qu’après avoir parcouru rapidement du regard les titres des livres exposés, tu as dirigé tes pas vers une pile de « Si par une nuit d’hiver un voyageur » tout frais sorti de chez l’imprimeur, tu as saisi un exemplaire, et tu l’as porté à la caisse pour qu’on établisse ton droit de propriété sur lui.
      En passant, tu as jeté aux livres alentour un regard douloureux (mieux : ce sont les livres qui te regardent de cet air douloureux qu’ont les chiens quand ils voient du fond des cages d’un chenil municipal l’un des leurs s’éloigner, tenu en laisse par son maître venu le reprendre). Et tu es sorti.

    • #79227 Répondre
      graindorge
      Invité

      Anton Tchekhov Ma vie Récit d’un provincial Traduit du russe par Denis Roche Extrait

      Mon père avait une haute opinion de lui-même et ne croyait qu’à ses propres arguments. Je savais d’ailleurs fort bien que le dédain avec lequel il parlait du travail manuel tenait moins à des considérations sur le feu sacré, qu’à la peur secrète de me voir devenir ouvrier et faire parler de moi dans toute la ville. Le principal était que mes amis, depuis longtemps sortis de l’Université, étaient en bonnes voies (le fils du directeur de la Banque d’État était déjà assesseur de collège), et moi, fils unique, je n’étais rien. Il était inutile et désagréable de poursuivre la conversation, mais je demeurais assis et répondais mollement, espérant qu’on me comprendrait enfin. Toute la question était claire et simple, et ne revenait qu’au moyen par lequel je me procurerais une bouchée de pain ; mais on n’apercevait pas cette simplicité-là ; et on me parlait, en arrondissant des phrases doucereuses, de Borodino, du feu sacré, de cet oncle, poète oublié, qui écrivait des vers faux et mauvais. On m’appelait grossièrement tête sans cervelle, et homme stupide… Et j’aurais tant voulu qu’on me comprît ! En dépit de tout, j’aime mon père et ma sœur ; et depuis mon enfance j’ai eu l’habitude de les consulter, – habitude dont je ne me déferai probablement jamais. – À tort ou à raison, je crains toujours de leur faire de la peine et je crains, quand je vois la nuque de mon père rougir d’émotion, qu’il ne soit frappé de congestion. – Rester dans une chambre mal aérée, lui disje, copier et recopier, faire concurrence à une machine à écrire, c’est honteux et mortifiant. Peut-il être question là-dedans de feu sacré ?
      – Quoi qu’il en soit, dit mon père, c’est un travail intellectuel. Mais, assez ! finissons-en avec cette conversation… En tout cas, je te préviens que si tu n’entres pas derechef dans une administration, et si tu suis tes méprisables inclinations, ma fille et moi, nous te priverons de notre amour. Je te déshériterai ; je le jure par le vrai Dieu ! Tout à fait sincèrement, pour lui montrer la pureté des principes que je voulais suivre, je lui dis : – La question d’héritage est pour moi sans importance ; je renonce à tout, d’avance. Je ne sais pourquoi, et sans que je m’y attendisse du tout, ces mots parurent injurieux à mon père ; il devint cramoisi. – N’ose pas me parler ainsi ! imbécile, cria-t-il d’une voix aiguë. Vaurien ! (Et rapidement, d’un geste adroit et coutumier, il me gifla sur les deux joues.) Tu commences à t’oublier ! Dans mon enfance, quand mon père me battait, je devais me tenir droit et le regarder en face. Maintenant aussi, tandis qu’il me battait, j’étais tout interdit ; et comme si j’étais toujours un enfant, je me tenais raide et tâchais de le regarder droit dans les yeux. Mon père était vieux et très maigre, mais ses muscles minces devaient être solides comme des courroies, parce qu’il faisait très mal quand il battait.
      Je reculai dans l’antichambre ; il prit alors un parapluie et m’en frappa à plusieurs reprises à la tête et aux épaules. À ce moment, ma sœur ouvrit la porte du salon pour savoir la cause du bruit ; mais elle se détourna tout de suite avec une expression de terreur et de pitié, sans prononcer un mot pour ma défense. Mon intention de ne plus retourner au bureau et de commencer une vie nouvelle était inébranlable. Il ne restait qu’à choisir un genre de travail, et cela ne semblait pas particulièrement difficile. Il me paraissait que j’étais très robuste, résistant et apte aux plus durs labeurs. Une vie monotone, une nourriture détestable, dans la puanteur et la rudesse de l’entourage, avec l’idée constante du gain et du morceau de pain, m’attendaient. Et qui sait ? En revenant de mon travail par la Bolchâïa Dvoriânnskaïa (la grande rue de la Noblesse), j’envierais peut-être souvent l’ingénieur Dôljikov qui vivait de travail intellectuel ? Mais en pensant à tous ces déboires futurs, j’étais gai. Naguère, j’avais rêvé d’une carrière
      libérale. Je m’imaginais maître d’école, médecin ou écrivain, mais ce ne furent là que des rêves. Le penchant aux distractions intellectuelles, – le théâtre, par exemple, et la lecture, – était développé en moi jusqu’à la passion ; mais je ne sais si j’avais de l’aptitude pour le travail de l’esprit. Au lycée, j’éprouvais une aversion si invincible pour la langue grecque que l’on dut me retirer de quatrième. Longtemps des professeurs vinrent me préparer pour la cinquième. À la fin, j’entrai dans diverses administrations, passant la majeure partie du temps à ne rien faire. Et l’on me disait que c’était là du travail intellectuel !… Mon application, tant dans la sphère de l’étude que dans celle du service administratif, n’exigeait ni tension d’esprit, ni talent, ni aptitudes personnelles, ni élévation créatrice de l’esprit ; cette application était toute machinale. Je place une semblable activité au-dessous du travail physique. Je la méprise et ne crois pas une minute qu’elle puisse servir d’excuse à une vie oisive, insoucieuse, puisqu’elle n’est elle-même qu’un leurre, un des aspects de l’oisiveté. Je n’ai probablement jamais connu le véritable travail intellectuel…

    • #79792 Répondre
      Tchitchikov
      Invité

      Quelques hommes (une quinzaine) de vingt-cinq à quarante ans, disséminés parmi les danseurs ou causant à l’entrée des portes, se distinguaient de la foule par un air de famille, quelles que fussent leur différence d’âge, de toilette ou de figure.
      Leurs habits, mieux faits, semblaient d’un drap plus souple, et leurs cheveux, ramenés en boucles vers les tempes, lustrés par des pommades plus fines. Ils avaient le teint de la richesse, ce teint blanc que rehaussent la pâleur des porcelaines, les moires du satin, le vernis des beaux meubles, et qu’entretient dans sa santé un régime discret de nourritures exquises. Leur cou tournait à l’aise sur des cravates basses ; leurs favoris longs tombaient sur des cols rabattus ; ils s’essuyaient les lèvres à des mouchoirs brodés d’un large chiffre, d’où sortait une odeur suave. Ceux qui commençaient à vieillir avaient l’air jeune, tandis que quelque chose de mûr s’étendait sur le visage des jeunes. Dans leurs regards indifférents flottait la quiétude des passions journellement assouvies ; et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles, dans lesquelles la force s’exerce et où la vanité s’amuse, le maniement des chevaux de race et la société des femmes perdues.

      Flaubert, Madame Bovary, mœurs de province, Ière partie, VIII, scène chez le marquis d’Andervilliers

      • #79836 Répondre
        Claire N
        Invité

        « et, à travers leurs manières douces, perçait cette brutalité particulière que communique la domination de choses à demi faciles » 
        Merci Tchitchikov
        Flaubert par sa distance dégage une hauteur de vue ( dans laquelle je pense il est capable d’une auto critique) l’envol est lui majestueux ; il les rends dérisoires et intéressants
        Cette façon d’embrasser les choses est géniale

    • #79819 Répondre
      graindorge
      Invité

      « Je refuse la guerre et tout ce qu’il y a dedans. Je ne la déplore pas moi… Je ne me résigne pas moi…Je la refuse tout net avec tous les hommes qu’elle contient, je ne veux rien avoir à faire avec eux, avec elle. Seraient ils 995 même et moi tout seul, c’est eux qui ont tort et c’est moi qui ai raison car je suis le seul à savoir ce que je veux : je ne veux plus mourir. »
      Voyage au bout de la nuit Louis-Ferdinand Céline

    • #80799 Répondre
      Dr Xavier
      Invité

      Je rêve vraiment de faire un truc sur la sensibilité philosophique. Les sensibilités, c’est comme cela que vous trouverez les auteurs que vous aimerez chacun. Je ne suis pas en train de vous dire : soyez spinozistes, parce que je m’en fous. Ce dont je ne me fous pas, c’est que vous trouviez ce qu’il vous faut, que chacun trouve les auteurs qu’il lui faut, c’est-à-dire les auteurs qui ont quelque chose à lui dire, et à qui il a quelque chose à dire. Ce qui me tourmente dans la philosophie, c’est ceci : de la même manière que l’on parle d’une sensibilité artistique, par exemple une sensibilité musicale, etc., eh bien, la sensibilité musicale n’est pas indifférenciée, Ça ne consiste pas seulement à dire : j’aime la musiqua Ça veut dire aussi : bizarrement, pour des choses que je ne comprends pas moi-même, j’ai affaire particulièrement avec un tel, un tel. En philosophie, c’est la même chose, il y a une sensibilité philosophique.
      .
      C’est une affaire de molécules, là aussi. Si on applique tout ce qu’on vient de dire tout à l’heure, il se trouve que les molécules de quelqu’un seront attirées, seront déjà, en quelque sorte, cartésiennes. Il y a des cartésiens, Je comprends : un cartésien, c’est quelqu’un qui a bien lu Descartes et qui écrit des livres sur Descartes, mais ce n’est pas très intéressant. Il y a quand même des cartésiens à un niveau meilleur. Ils considèrent que Descartes leur dit quelque chose à l’oreille, à eux, quelque chose de fondamental pour la vie, y compris la vie la plus moderne. Je prends mon exemple. Descartes, ça ne me dit rien, rien, rien. Ça me tombe des mains, ça me fait chier. Pourtant, c’est évident qu’il a du génie. D’accord, il a du génie, je n’ai rien à en faire pour mon compte. Il ne m’a jamais rien dit. Comment ça s’explique, ces affaires de sensibilité ? Qu’est-ce que ça veut dire ces rapports moléculaires ? Je plaide là pour des rapports moléculaires avec les auteurs que vous lisez. Trouvez ceux que vous aimez. Ne passez jamais une seconde à critiquer quelque chose ou quelqu’un. Ne critiquez jamais, jamais, jamais. Si on vous critique, vous dites : d’accord. Passez. Rien à faire.
      .
      Trouvez vos molécules. Si vous ne trouvez pas vos molécules, vous ne pouvez même pas lire. Lire, c’est trouver vos molécules à vous. Elles sont dans des livres, vos molécules cérébrales, et ces livres, il faut que vous les trouviez. Je trouve que rien n’est plus triste chez des jeunes gens doués en principe que, pour eux, vieillir sans avoir trouvé les livres qu’ils aimaient vraiment. Ne pas trouver les livres qu’on aime, ou n’en aimer aucun, finalement, et du coup, faire le savant sur tous les livres, généralement ça donne un tempérament… C’est un drôle de truc, on devient amer, vous savez, l’espèce d’amertume de l’intellectuel, qui se venge contre les auteurs de ne pas avoir su trouver ceux qu’il aimait, l’air de supériorité qu’il a, à force d’être débile. Tout ça, c’est très fâcheux, Il faut que vous n’ayez de rapport, à la limite, qu’avec ce que vous aimez.
      .
      Deleuze, Sur Spinoza, Cours du 6 janvier 1981 (on peut aussi l’entendre sur YT à partir de 1h25m33s)

      • #80809 Répondre
        Juliette B
        Invité

        Merci Dr Xavier. Je me souviens très bien de la première fois où j’ai entendu l’enregistrement de ce cours, de mon sourire et de ma joie l’écoutant en en courant dans un vieux parc pourri.
        Quelque part un livre existe pour toi, faut juste le trouver, c’est renversant.
        Et puis je ré-entends immédiatement en le lisant la puissance comique de la voix de Deleuze, sa gradation faussement désespérée au moment où il dit à propos de Descartes : ça me dit rien, rien, rien. Ca me tombe, ca des mains, ça me fait chier

        • #80856 Répondre
          Claire N
          Invité

          « sa gradation faussement désespérée » j’adore cette tournure
          @ merci D Xavier et IGY

          • #80857 Répondre
            I.G.Y
            Invité

            Je n’ai absolument rien fait, mais de rien! Je me joins à ces louanges générales. Autant il arrive que Deleuze me perde complètement — moments où j’en viens à valider le bougon Bouveresse à son sujet —, autant lorsqu’il est lumineux c’est quelque chose : ces cours sur Spinoza sont formidables, même mal enregistrés. Il disait dans l’Abécédaire, « Spinoza c’est dans mon coeur », eh bien grâce à lui c’est aussi dans le mien.

            « gradation faussement désespérée », c’est vrai, ça rend assez bien la part théâtrale de ses cours. Une voix râpeuse et pourtant si musicale, quel plaisir.

            • #80858 Répondre
              Claire N
              Invité

              Sapristi c’est une elusion
              -il y avait Mao et bousculade avec la discussion sur le tread «  Sartre «  que j’ai eue beaucoup de plaisir à suivre

      • #80811 Répondre
        Mao
        Invité

        @Dr Xavier, tu me prends par les sentiments et me donne envie à mon tour de partager ce passage où à la fin de la séance, un type l’interpelle pour lui dire, Spinoza ça ne me parle pas, je ne trouve pas ça très libérateur, ni concret, ni poétique. La réponse de Deleuze qui constitue pour moi l’un des plus grands passages de ses cours sur Spinoza, je vous laisse la découvrir. A partir d’1h33 jusqu’au bout.

      • #80845 Répondre
        Dr Xavier
        Invité

        Merci ! J’écouterai. La bonne nouvelle – qui n’était pas complètement explicite dans mon message – c’est que ses 15 cours viennent de sortir en bouquin (aux éditions de Minuit), la transcription est très bien faite et me fait vibrer mes molécules.

        • #80846 Répondre
          I.G.Y
          Invité

          Ô grande nouvelle, merci

    • #82502 Répondre
      Samuel Beckett, Embers
      Invité

      Vega in the Lyre very green.

    • #82707 Répondre
      essaisfragiles
      Invité

      « Dans ce qui m’a fait, me constitue, me désagrège, me spolie, me corrompt, m’augmente, m’accélère, me désaxe, me façonne, me déglingue, me chavire, il faut mentionner : les vents, les caresses du soleil, les caresses au chat (et me voici félin un peu), la viande mâchée (la mâchant je la deviens), l’âne enfourché, la mouche dans mon oreille un soir de juin, la pluie sur ma langue tirée pour la recevoir, les aliments, les bières chaudes, les bières fraîches, les bulles qui pétillent les bulles qu’on crève, la forme des villes qu’épousent mes pas, le trottoir sous mon talon, le mur à quoi je m’accule, les notes sons bruits silences, les émotions multiples variables furtives permanentes dont mon corps se souvient se soutient. Moi est le nom grossièrement synthétique d’un espace de transactions moléculaires multilatérales. Moi est un champ magnétique pontué d’une infinité de pôles d’intensité. » (François Bégaudeau, D’âne à zèbre)

      • #82708 Répondre
        essaisfragiles
        Invité

        Et je découvre que François aime mâcher, littéralement littérairement amoureusement.

    • #83385 Répondre
      Emile Novis
      Invité

      Alain, Les Idées et les âges, « La Nuit ».
      _
      « Cette paix des nuits n’est point naturelle. Au contraire, il y a lieu de penser que la nuit fut longtemps l’ennemie et même qu’elle l’est toujours, mais aussi que l’on a fait d’abord provision contre la nuit, plus anciennement que contre la faim. Le sommeil, faites-y attention, est bien plus tyrannique que la faim. On conçoit un état où l’homme se nourrirait sans peine, n’ayant qu’à cueillir. Mais rien ne le dispense de dormir ; rien n’abrégera le temps de dormir ; c’est le seul besoin peut-être auquel nos machines ne peuvent point pourvoir. Si fort, si audacieux, si ingénieux que soit l’homme, il sera sans perceptions, et par conséquent sans défense, pendant le tiers de sa vie. La société serait donc fille de peur, bien plutôt que de faim. Disons même que le premier effet de la faim est de disperser les hommes bien plutôt que de les rassembler, tous cherchant quelque lieu où l’homme n’ait point passé. D’où un désir de départ et de voyage que chaque matin réveille. Le matin donc, les hommes sentent la faim et agissent chacun selon sa propre loi ; mais le soir ils sentent la fatigue et la peur, disons même la peur de dormir, et ils aiment la loi commune.
      _
      Sans doute faudrait-il dire que nos institutions sont plutôt filles de nuit que filles de faim, de soif ou d’amour. Peut-être ceux qui ont voulu expliquer ce monde humain ont-ils ignoré l’ordre naturel de nos besoins quand ils ont décrit premièrement ce travail de cueillir, chasser, pêcher, semer, récolter, oubliant de nommer à son rang cet autre travail de veiller, de garder, de régler les tours de veille, les patrouilles, et enfin les fonctions de chacun, celles-là communes à tous, mais divisées selon le temps. Or, cette division de la vigilance n’est qu’utile pendant le jour ; mais pendant la nuit elle est de nécessité, dès que l’on veut supposer la moindre prévoyance. Si d’après cela on mettait la garde de nuit au premier rang des problèmes humains, on apercevrait que les premières institutions furent politiques, et, parmi les politiques, militaires, enfin, parmi les militaires, de défense et de surveillance. D’où l’on pourrait comprendre pourquoi le courage est plus estimé que l’économie, et la fidélité encore plus que le courage.
      _
      Toutefois, si l’on cherche quelle est la vertu de nuit, on ne trouvera point la fidélité d’abord, mais plutôt l’ordre. Car il n’est point de gardien qui puisse demeurer attentif sans dormir. Ainsi le héros de la fidélité ne peut se promettre de ne point dormir ; il le sait par l’expérience peut-être la plus humiliante. La fidélité doit donc s’assurer sur l’ordre ; entendez sur cette relève des gardes et sur ces tours de faction d’avance réglés, choses aussi anciennes que la société elle-même, et qui dessinent aussitôt le droit abstrait, et cette marque d’égalité qu’il porte toujours. De deux hommes faisant société, il est naturel que l’un soit chasseur et l’autre forgeron, ce qui crée des différences et un certain empire à chacun sur certaines choses et sur certains outils ; mais il ne se peut point que, de deux hommes, un seul soit toujours gardien du sommeil. C’est peu de dire qu’on aurait alors un gardien mécontent ; on aurait premièrement un gardien somnolent. Cette part de repos et de garde éveillée, la même pour tous, est sans doute la plus ancienne loi. Au surplus, il y a égalité pour la garde. Un enfant bien éveillé peut garder Hercule dormant ».

      • #83386 Répondre
        Emile Novis
        Invité

        ps : je trouve cette idée stimulante : l’Etat serait d’abord une institution militaire de surveillance qui vise à organiser la nuit, à sécuriser le sommeil, à produire de l’ordre quand les gens dorment. C’est parce que nous avons universellement besoin de dormir et que nous serions sans défense pendant tout ce temps qu’il faut organiser la nuit et surveiller le sommeil, surtout pour les puissants.

        • #83387 Répondre
          Emile Novis
          Invité

          *nous serons sans défense

          • #83395 Répondre
            Claire N
            Invité

            Super intéressant
            Quand moi j’étais plutôt partie sur le chemin inverse ( du fait de l’expérience impérieuse de dormir lors des gardes et surtout la journée d’après) j’entrevoyais l’injonction à «  tenir « comme l’injonction la plus dure à tenir de notre société
            Celle des jeunes parents étant très proches également

            • #83397 Répondre
              Claire N
              Invité

              Je précise, par chemin inverse :je voyais plutôt l’état absolument pas garant de notre sommeil, mais destructeur
              Ton texte permet peut etre de découpler institutions / capitalisme
              C’est plus fin

            • #83410 Répondre
              ..Graindorge
              Invité

              @Claire N
              Eh oui c’est vrai que tu fais des gardes, toi!
              Si et seulement si tu veux répondre : combien par semaine? Quel est le rythme? Une garde suivie de 2, 3 nuits libres? Combien de temps mets-tu à récupérer?

              • #83414 Répondre
                Claire N
                Invité

                Maintenant c’est plus cool
                Je suis d’astreinte
                1 a 4 par semaine
                On se déplace pas toujours en nuit profonde
                C’est sur appel
                Avant interne c’était 1 à 3 garde par semaine
                Il y avait peu d’internes dans ma spécialité pour «  tourner «  et même si on avait théoriquement droit aux repos de garde ; l’organisation faisait récupérer aux autres les «  lits «  des absents : donc il était moins difficile de continuer la garde jusqu’à finir de s’occuper des patients de son secteur que de récupérer au pied levé les patients des collègues

                • #83416 Répondre
                  Claire N
                  Invité

                  Pour la seconde question c’est difficile à dire
                  Je ne sais pas vraiment combien de temps je mets à récupérer
                  Avec l’âge c’est plus long c’est certain
                  Mais de l’internat j’ai gardé quelques séquelles cognitives je trouve que mes capacités de concentration ne sont plus les mêmes depuis
                  Mais c’est peu etre juste une impression
                  J’ai également une moins bonne mémoire
                  Pareil c’est pas vraiment mesurable

                  • #83418 Répondre
                    Claire N
                    Invité

                    Une amie réanimatrice a pu faire passer son cancer du sein en maladie professionnelle
                    Maintenant des choses tangibles étayent l’évidence de la nécessité vitale du sommeil…

                    • #83446 Répondre
                      ..Graindorge
                      Invité

                      On sait depuis longtemps que l’humain est un animal diurne. La nuit c’est pour dormir et se recharger les batteries mais voilà: les gardes et mêmes les astreintes c’est très très dur. Ce genre de métiers devraient être dans la catégorie des métiers difficiles, il devrait y avoir bien plus de personnel, 1 astreinte ou 1 garde tous les 15 jours et retraite à 45 ans!!!
                      Il y a 7 ou 8 ans je donnais des cours de français à un chirurgien vasculaire et à sa copine infirmière.
                      Dans les 35 ans. Ils caressaient l’espoir d’une vie meilleure en France. Lui me racontait qu’ils étaient à peine 4 chirurgiens vasculaires pour les 7 îles!! En Urgences, on venait le chercher en hélicoptère.
                      Pour chaque consultation: 7 minutes par patient. Si tu passais plus de temps, no problème, tu sortais plus tard. En garde externe, difficile de projeter d’aller à la plage. Il leur est arrivé de devoir faire demi-tour. Il avait des cernes jusque là. « Ce n’est pas une vie!
                      Je ne peux pas faire mon travail correctement et puis je suis chirurgien, la fatigue pourrait me faire faire des erreurs en bloc opératoire, je suis encore jeune ça n’est pas arrivé mais… »
                      Car en plus des déséquilibres dûs à la perte de rythme s’ajoute ce que tu connais: la surcharge de travail.
                      De tout cœur avec toi Claire! Ainsi qu’avec ton amie réanimatrice! Courage et merci

            • #83445 Répondre
              Emile Novis
              Invité

              @Claire
              Oui, je pense qu’on peut dissocier Etat et capitalisme dans l’histoire. Surveiller la nuit fut peut-être le premier impératif des gagnants du jour. Ce qui suppose des gens qui veillent et surveillent pour assurer l’ordre. Mais il est vrai que le capitalisme tend à vouloir rendre la nuit productive, et ton expérience du travail de nuit est intéressante. Pour autant, il me semble qu’il y a une finitude irréductible : le besoin de dormir sera plus fort.

              • #83461 Répondre
                Claire N
                Invité

                « Le matin donc, les hommes sentent la faim et agissent chacun selon sa propre loi ; mais le soir ils sentent la fatigue et la peur, disons même la peur de dormir, et ils aiment la loi commune »
                Oui le besoin de dormir sera plus fort
                Un des aspects intéressant de ce texte est de proposer quelque chose de complètement inouï
                Également dans notre rapport «  temporel «  aux institutions ; et à l’ordre
                Une séparation jour/ nuit servant de ligne de partage entre ordre/ désordre
                Si on pousse la réflexion sur cette ligne, ça déplace complètement la façon d’aborder l’exercice de la politique
                C’est fascinant

                • #83463 Répondre
                  Claire N
                  Invité

                  @graindorge
                  Merci ; effectivement 1 chir vasculaire
                  Pour plusieurs îles c’est peu
                  Mon collègue Algérien qui avait assisté au délitement du service public m’avait un jour dit
                  «  maintenant on se dit qu’il faut s’habituer à mourir d’un truc con »

                  • #83505 Répondre
                    ..Graindorge
                    Invité

                    @Claire
                    Non pas 1 chirurgien, je me suis relue: j’ai bien écrit 4 mais 4 c’est très peu pour les 7 îles. Très très peu. C’était il y a 7 ou 8 ans . Lui est parti avec sa copine, j’ignore aujourd’hui combien il y en a.
                    Il y a des listes d’attente pour tout ou presque et tristement parfois lorsque les gens sont prévenus, ils sont morts  » d’un truc con » comme le personnel soignant
                    Ton collègue dit  » s’habituer à mourir d’un truc con » Comment s’habituer?

                    • #83526 Répondre
                      Claire N
                      Invité

                      Crois moi il s’est battu
                      Il y a eu des grosses grèves des internes en Algérie ; et un de leurs collègues a fini avec un traumatisme crânien tellement grave qu’il a perdu les fonctions cognitives de bases
                      Ils ont été grandement intimidé par une police violente
                      Il y a eu noyautage du mouvement par des «  infiltrés « 
                      Ils ont perdu le service public en partie
                      Ce sont les médecins qui se cotisent parfois pour certains examens
                      Quand il dit s’habituer c’est pas comme tu l’entends, c’est la vie malgré ça

                      • #83540 Répondre
                        ..Graindorge
                        Invité

                        Je comprends bien mieux oui
                        C’est très dur. Les mots sont faibles
                        Remercie bien ton collègue pour
                        ce combat et son courage
                        On dit que  » c’est avant l’aurore que la nuit est la plus noire » Je prie pour son avènement

                • #83481 Répondre
                  Emile Novis
                  Invité

                  @Claire
                  Je partage le même sentiment. Ce texte apparemment léger me fait forte impression aussi. D’autant plus que je remarque que c’est un élément qui revient souvent chez lui. Ainsi, dans son livre qui s’exerce à définir des termes, on trouve ceci à l’entrée « Police » : « C’est la sûreté organisée par la division du travail, et principalement la protection du sommeil, ce qui suppose des tours de garde. La police est purement défensive. Son rôle principal est de voir et de prévoir ».
                  _
                  Et à l’entrée « Sommeil », on trouve ceci : « le sommeil est le premier besoin de l’homme, plus pressant même que la faim, et qui suppose société et veilleurs à tour de rôle, d’où toutes les institutions de police ».
                  _
                  Veiller, surveiller, voir, prévoir, etc, La police veut impérativement voir dans la nuit noire, nous voulons, par l’Etat et l’organisation sociale, conjurer ce moment où la plupart des hommes s’absentent un temps du monde en maintenant un ordre là où tout le monde est démuni, où tout est susceptible d’échapper au regard vigilant des citoyens. La nuit, et le besoin de dormir qui l’accompagne, serait une rupture tellement précaire pour l’ordre social et la vie individuelle que les institutions seraient d’abord « filles de nuit » pour cette raison – sans cela, l’ordre social pourrait se renverser à chaque nuit, se chambouler en permanence. La compétition du jour exige la paix commune la nuit afin de garder les acquis de la veille. L’agent économique un peu asocial du jour fait appel aux secours de la société la nuit pour assurer l’ordre et la préservation de la communauté. Les « valeurs républicaines » de nos politiques (solidarité, ordre, respect des institutions, etc.), qu’ils ne cessent de bafouer le jour, sont peut-être des manières de protéger leurs nuits.
                  _
                  La nuit, c’est aussi un moment où la plupart des hommes ne luttent plus pour leurs intérêts privés. Bref, ce texte me paraît très riche.

                  • #83497 Répondre
                    Claire N
                    Invité

                    Effectivement, le regard vigilant des citoyens / son relais nocturnes par la police
                    Qui semble «  confisquer «  également une certaine forme d’égalité dans les tours de garde
                    Et pérenniser la forme en la fixant en une institution
                    L’importance des «  couvres feux «  dans les mesures d’état d’urgence me revient aux oreilles en te lisant

                    • #83547 Répondre
                      Emile Novis
                      Invité

                      @Claire
                      Oui, ça permet un nouveau regard sur les couvre-feux, qui viennent généralement avec l’état d’urgence, et qui interviennent quand l’Etat ne se sent plus capable de tenir la nuit en ordre. Pour les révoltes urbaines de l’année dernière, c’était flagrant, et si le pillage nocturne a déclenché une telle angoisse dans la classe dominante, c’est peut-être aussi pour cette raison archaïque qui touche à la généalogie même des institutions de police décrite par Alain. On peut penser au covid aussi. On se demande parfois si l’Etat ne déclencherait pas l’état d’urgence pour imposer le couvre-feu. Les institutions de police naîtraient de la nuit et de sa domestication, mais la nuit demeurerait tout de même un point angoissant pour le pouvoir, un angle mort toujours préoccupant.

                      • #83568 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        « dès que l’on veut supposer la moindre prévoyance »
                        Oui et tu notes concrètement les efforts consacrés par la classe dominante à organiser les nuits selon leur propre notion de l’ordre
                        Empêcher les pillages c’est aussi permettre la continuité de l’accumulation de la propriété amassée durant le jour ; c’est prévoyant

                      • #83710 Répondre
                        François Bégaudeau
                        Maître des clés

                        Je dois bien avouer que j’avais peu réfléchi la question
                        Merci, ça ouvre.

                      • #83817 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Oui c’était chouette, merci Emile d’avoir flairé ce texte

      • #83389 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Une des tortures les plus cruelles est la privation de sommeil. On y ajoute de la lumière permanente et de la musique à fond

    • #83944 Répondre
      Dr Xavier
      Invité

      @Emile – Le texte d’Alain est très beau et poétique, merci.
      En revanche, et désolé d’avance de sonner un peu pisse-froid, je ne sais pas trop si ça se tient d’un point de vue scientifique (ethno- histo- psycho- n’importe-quoi-en -ique) cette idée d’une nuit si dangereuse et source d’angoisse permanente qui entraînerait « la peur de dormir. » J’ai en tête un bel article du Diplo qui s’appelle Le sommeil a une histoire qui raconte que pendant longtemps on dormait en sommeil biphasé (malheureusement article payant, si quelqu’un veut bien le ressortir). Je découvre que l’auteur dudit article, Roger Ekirch, a sorti un bouquin d’histoire sur le sujet : La grande transformation du sommeil. Je vais essayer de l’attraper.

      La Grande Transformation du sommeil

      • #83957 Répondre
        Emile Novis
        Invité

        @Dr Xavier
        Tu as raison : Alain ne prétend pas tenir ici un discours scientifique. Je pense qu’il s’inscrit plus dans une hypothèse de pensée qui s’efforce de rechercher les origines des institutions, à la manière des réflexions sur l’état de nature. Ce n’est donc pas un savoir positif qu’il présente, mais un récit qui teste nos hypothèses sur l’origine nécessaire des institutions (je le lis comme ça). L’origine des institutions ne serait pas à trouver dans une nature humaine agressive qu’il faudrait mater par une autorité, ou dans la rareté des ressources matérielles, mais dans le besoin irrépressible de dormir. Je crois que c’est moins la nuit noire en tant que telle qui est dangereuse ou source d’angoisse que le fait de dormir, c’est-à-dire le fait qu’une large majorité de la population, pendant un temps (sommeil biphasé ou pas, je pense que ça ne change pas le problème), doive s’absenter du monde et rester sans défense pendant plusieurs heures. Comment veiller sur nos biens et notre intégrité physique dans ces conditions? Comment assurer la continuité de la vie quand le sommeil introduit, individuellement et collectivement, une discontinuité aussi tranchée dans le contrôle de notre existence? De là naîtrait le besoin d’un ordre social commun, d’une loi commune, d’une veille instituée et organisée. Bref, une police.
        _
        J’ai l’impression que Ekrich (comment on prononce?) parle d’autre chose, mais comme toi, je serais intéressé par la lecture de l’article en entier. Il me semble qu’il décrit comment nos manières de dormir sont conditionnées socialement, mais le besoin de dormir demeure. J’ai d’ailleurs trouvé un article qui présente le livre dont tu parles et que je ne connaissais pas. En attendant, ça peut permettre de réfléchir au problème que tu soulèves :
        _
        https://laviedesidees.fr/Ekirch-La-grande-transformation-du-sommeil
        _
        Dans cet article, on trouve notamment ce passage (je souligne ce qui me paraît en partie en phase avec le propos d’Alain) :
        « Entre le XVe et le XVIe siècle, la nuit est un moment particulièrement angoissant où l’homme doit non seulement faire face à l’obscurité, mais aussi à la vulnérabilité. Pour contenir leurs craintes, les hommes pouvaient avoir recours à des pratiques très diverses. Pour prévenir les cambriolages et les incendies, les foyers les plus aisés ne se couchaient qu’après avoir barricadé la maison et soufflé les chandelles. Pour faciliter l’endormissement, il arrivait que l’on prenne un médicament à base d’opium, le laudanum. Dans les foyers les moins fortunés, on se contente d’alcool et on fait parfois appel à la magie : les potions de sommeil, les incantations protectrices et les amulettes anti-cauchemars faisaient partie du répertoire des pratiques réconfortantes alors en usage. La prière, bien sûr, était un autre moyen de trouver la sérénité. Malgré tous ces efforts, les nuits restent difficiles : la douleur physique, le froid, les intrusions, les cris d’enfants sont autant de facteurs susceptibles d’interrompre une nuit ».
        _
        La faiblesse des institutions de ces sociétés laisse place à une solution plus individualiste ou magique. La police aurait l’avantage de « rationaliser » un peu plus la chose, même si elle n’est pas omnipotente. C’est de cette crainte du sommeil que naît peut-être le désir d’un Etat et d’institutions répressives qui assurent l’ordre social – c’est une hypothèse, évidemment.

        • #84033 Répondre
          Dr Xavier
          Invité

          Effectivement au final Ekirch rejoint Alain, je me tais.

      • #84044 Répondre
        stephanie
        Invité

        Longtemps, les Européens se sont éveillés après minuit
        Le sommeil a une histoire
        Se coucher le soir, dormir d’une traite, se réveiller le matin : quoi de plus normal ? Cet enchaînement paraît si naturel que son interruption au beau milieu de la nuit est considérée comme un dérèglement. Il n’en a pas toujours été ainsi. Durant des millénaires, le sommeil humain fut coupé par une phase d’éveil nocturne. Un temps pour soi, embrumé de rêves, qui ouvrait une porte sur l’inconscient.
        par Roger Ekirch
        Aux premiers jours de l’automne 1878, Robert Louis Stevenson, alors âgé de 27 ans, passa douze jours à crapahuter dans les Cévennes. Son seul compagnon de voyage était une ânesse du nom de Modestine. Stevenson ne devait publier L’Île au trésor et connaître la célébrité littéraire que cinq ans plus tard. Au beau milieu de son expédition, il installa son campement dans une petite clairière entourée de pins. Après un souper roboratif, alors que le soleil venait de terminer sa course, il s’étendit dans son « sac de couchage », une casquette sur les yeux. Mais, plutôt que de dormir d’une traite jusqu’à l’aube, il s’éveilla peu après minuit, le temps de fumer nonchalamment une cigarette et de jouir d’une heure de contemplation. Jamais auparavant il n’avait savouré « une heure plus parfaite » — libéré, se réjouissait-il, de l’« embastillement de la civilisation ». « Par quelle suggestion informulée, par quel délicat contact de la nature, se demandait-il, tous ces dormeurs sont-ils rappelés, vers la même heure, à la vie ? » (1).
        Ce que Stevenson ignorait, c’est que ce dont il fit l’expérience en cette nuit d’automne évoque une forme de sommeil autrefois commune. Jusqu’à l’époque contemporaine, en effet, une heure ou plus d’éveil interrompait au milieu de la nuit le repos de la plupart des habitants de l’Europe occidentale, et pas seulement des bergers et des bûcherons réputés amateurs de siestes. Les membres de chaque foyer quittaient le lit pour uriner, fumer un peu de tabac ou encore rendre visite à leurs voisins. De nombreuses personnes restaient au lit et faisaient l’amour, priaient ou, plus important encore, méditaient sur le contenu des rêves qui précédaient ordinairement ce réveil au terme de leur « premier sommeil ».
        Constatant l’indifférence des historiens à la question du sommeil, nous avons recueilli à ce sujet des informations fragmentaires, en diverses langues, grâce à des sources qui vont des dépositions judiciaires aux journaux intimes et aux oeuvres de fiction. À partir de ces bribes, il est possible de reconstituer cette énigmatique façon de dormir (2). La première période était habituellement désignée par l’expression « first sleep », ou, plus rarement, « first nap » (« premier somme ») ou encore « dead sleep » (« sommeil profond »). En français, l’expression employée était « premier sommeil » ou « premier somme », en italien « primo sonno » ou « primo sono », et en latin « primo somno » ou « concubia nocte ». La période d’éveil intermédiaire — que Stevenson appelle avec poésie « résurrection nocturne » — portait l’appellation générique de « watch » ou « watching » (« veille »). Les gens se réveillaient après minuit, avant de se rendormir pour le reste de la nuit. Bien sûr, tout le monde n’avait pas les mêmes horaires de coucher et de lever, y compris parmi les personnes qui se couchaient suffisamment tôt pour connaître ces deux intervalles de sommeil. Et quand quelqu’un se couchait après minuit, il est probable qu’il ne se réveillait pas avant le lever du jour.
        Lessive, sexe ou braconnage
        De prime abord, il est tentant de considérer ce sommeil segmenté comme une relique culturelle des premiers temps de l’expérience chrétienne. Depuis que saint Benoît avait exigé, au VIe siècle, que les moines se lèvent après minuit pour réciter versets et psaumes, cette règle et d’autres de l’ordre des bénédictins s’étaient diffusées dans un nombre croissant de monastères allemands et francs. Cependant, non seulement des personnalités qui n’appartenaient pas à l’Église, telles que Pausanias le Périégète et Plutarque, évoquent cette pratique dans leurs écrits, mais c’est également le cas d’auteurs de l’époque classique, comme Tite-Live dans son Histoire romaine ou Virgile dans L’Énéide, l’une et l’autre composées au Ier siècle avant J.-C., ou encore dans L’Odyssée, d’Homère, écrite à la fin du VIIIe siècle ou au début du VIIe siècle avant J.-C. ! Par ailleurs, au XXe siècle, certaines cultures non occidentales et non chrétiennes présentent depuis longtemps un mode de sommeil segmenté étonnamment similaire à celui des Européens de l’époque moderne (de la fin du XVe siècle à la fin du XVIIIe).
        Contrairement à ce que présumait Stevenson, ce réveil nocturne n’a que peu à voir avec le fait de dormir au grand air, bien que bergers et chasseurs en aient retiré des bénéfices. Cette habitude était partagée par la grande majorité des gens à l’époque moderne. Comme le suggèrent les expérimentations menées dans les années 1990 au National Institute of Mental Health (NIMH) de Bethesda, dans le Maryland, l’explication réside probablement dans l’obscurité qui enveloppait la plupart des familles à l’époque préindustrielle. Alors qu’ils cherchaient à recréer les conditions du sommeil « préhistorique », le docteur Thomas Wehr et ses collègues découvrirent que les sujets humains, privés de lumière artificielle à la nuit tombée pendant une durée de plusieurs semaines, se mettaient finalement à adopter un mode de sommeil fragmenté — qui, étonnamment, était presque identique à celui des foyers du XVIe ou XVIIe siècle. Privés de lumière artificielle jusqu’à quatorze heures chaque nuit au total, les sujets de Wehr restaient d’abord étendus dans leur lit pendant deux heures ; puis ils dormaient pendant quatre heures ; au terme de cette première période, ils se réveillaient pour deux à trois heures d’un repos paisible et méditatif ; enfin, ils se rendormaient pour quatre heures supplémentaires, avant de se réveiller pour de bon. La période intermédiaire de « veille non anxieuse » possédait une « endocrinologie propre », avec un taux augmenté de prolactine, une hormone pituitaire bien connue pour permettre aux poules de couver leurs oeufs pendant de longues périodes sans s’agiter. Pour Wehr, on pouvait comparer ce moment de veille à un état de conscience modifié similaire à la méditation (3).
        Même si les personnes qui, à l’époque moderne, s’éveillaient après minuit se rendormaient bien avant le terme de la période d’éveil expérimentée par les sujets du NIMH, certaines quittaient le lit quand elles se réveillaient. Nombre d’entre elles, bien sûr, avaient simplement besoin de soulager leur vessie. D’autres profitaient de l’occasion pour s’enquérir de l’heure ou entretenir le feu. Pour d’autres encore, c’est le travail qui les attendait alors. Au XVIIe siècle, Henry Best of Elmswell, un fermier, ne manquait jamais de se lever « aux environs de minuit » pour empêcher la destruction de ses champs par le bétail en maraude. En plus de s’occuper de leurs enfants, les femmes quittaient le lit pour effectuer quantité de corvées — notamment la lessive — qui auraient dérangé les activités diurnes du foyer. « Souvent à minuit, de notre lit nous nous levons », déplorait Mary Collier dans The Woman’s Labour (« Le travail de la femme »), en 1739. Se lever au beau milieu de la nuit ouvrait aussi des possibilités d’un tout autre genre. Nulle autre heure n’était aussi propice à la petite délinquance sous toutes ses formes que ce moment où chacun était coupé du monde : faucher dans les boutiques, sur les chantiers navals et dans d’autres lieux de travail de l’espace urbain, ou, à la campagne, chaparder le bois de chauffage, braconner et piller les vergers.
        La plupart des gens, quand ils se réveillaient, ne quittaient probablement pas leur lit. En plus de prier, ils conversaient avec leur compagnon de lit ou s’enquéraient de la santé d’un enfant ou de leur conjoint. Les couples avaient bien souvent des rapports sexuels au moment du premier réveil. Au XVIe siècle, le médecin français Laurent Joubert affirmait qu’une étreinte matinale permettait aux laboureurs, aux artisans et aux autres travailleurs d’engendrer de nombreux enfants. Comme l’épuisement empêchait les travailleurs de copuler au moment du coucher, les rapports sexuels avaient lieu « après le premier sommeil », quand « ils ont plus de plaisir, le font mieux à leur aise et gaillardement ».
        Pour chaque esprit actif, il y en avait deux autres qui n’étaient dans l’immédiat ni endormis ni éveillés. À moins d’avoir été précédé par un rêve déconcertant, ce premier réveil était souvent caractérisé par deux aspects : des pensées confuses qui vont et viennent « comme bon leur semble », associées à un sentiment de profonde satisfaction. Dans la description évocatrice que l’on en trouve dans The Haunted Mind (« L’esprit hanté », 1835), Nathaniel Hawthorne insistait : « Si vous pouviez choisir une heure d’éveil, ce serait celle-ci (…). Vous avez trouvé un espace intermédiaire, où les affaires de la vie ne s’immiscent pas, où le moment qui passe persiste et devient véritablement le présent. » Les premières heures du matin pouvaient être un moment de grande souveraineté personnelle.
        Souvent, alors qu’ils s’éveillaient de leur « sommeil de minuit », les gens considéraient avec attention un kaléidoscope d’images partiellement cristallisées : les tableaux légèrement estompés, mais frappants, issus de leurs rêves. Comme aux périodes historiques précédentes, ces derniers jouaient à l’époque moderne un rôle très important dans la vie quotidienne. Selon l’opinion commune, ils révélaient tout autant l’avenir que le passé. Le grand public appréciait non seulement leur qualité oraculaire, mais aussi la compréhension plus profonde du corps et de l’âme qu’ils permettaient. Certains rêves reflétaient la santé du corps, comme Aristote et Hippocrate le soutenaient, alors que d’autres jetaient une lumière rare sur les tréfonds de l’âme. Bien avant les philosophes romantiques du XIXe siècle et Sigmund Freud, les Européens de l’époque moderne prisaient les rêves pour la connaissance approfondie de la personnalité qu’ils apportaient, et notamment pour ce qu’ils révélaient de la relation que chacun entretient avec Dieu. Pour les classes inférieures, les rêves constituaient non seulement un accès à la conscience de soi, mais aussi une manière d’échapper aux souffrances quotidiennes. Un personnage d’une des fables de Jean de La Fontaine affirmait ainsi : « La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie ;/ Je ne dormirai point sous de riches lambris ;/ mais voit-on que le somme en perde de son prix ?/ En est-il moins profond, et moins plein de délices ? »
        Ces visions avaient des répercussions si importantes que les frontières entre le monde éveillé et le monde invisible se brouillaient parfois. La confusion était assez commune chez ceux qui venaient tout juste de se réveiller. « S’agit-il donc d’un rêve, après mon premier sommeil ? », demande le personnage de Lovel dans The New Inn (« La nouvelle auberge »), de Ben Jonson. Dans les couches inférieures et moyennes de la société, le passe-temps apprécié que représentait l’écoute de contes et légendes ajoutait sans doute au trouble. En effet, l’une des techniques narratives couramment employées consistait à élaborer un « fatras » qui conférait aux contes un aspect décousu et leur donnait ainsi la texture familière d’un rêve, afin peut-être d’en accroître l’authenticité.
        Si les familles de l’époque préindustrielle avaient dormi d’une traite, nombre de ces visions se seraient probablement dissipées au lever — « s’envolant quand la lumière s’en revient », selon les mots du poète John Whaley. Il en allait tout autrement pour celles et ceux qui se réveillaient immédiatement après leur premier sommeil. Beaucoup étaient probablement plongés dans un
        rêve quelques instants encore auparavant, ce qui leur permettait de s’imprégner de visions nocturnes encore très vives, avant de sombrer à nouveau dans l’inconscience. Après s’être éveillé, on disposait probablement aussi de tout le temps nécessaire pour qu’un rêve puisse acquérir sa structure à partir du chaos initial d’images désordonnées.
        Éloignement des visions nocturnes
        Il en fut ainsi pendant des centaines, probablement des milliers d’années. À partir de la fin du XVIIIe siècle, le sommeil segmenté, avec son intervalle de veille, allait devenir chose plus rare, d’abord dans les classes les plus aisées, celles qui habitaient un environnement urbain mieux éclairé, puis, petit à petit, dans toutes les autres strates de la société, à l’exception des communautés les plus isolées. Mais sa disparition n’est pas survenue du jour au lendemain.
        L’érosion de l’obscurité ne se manifeste qu’à l’aube du XIXe siècle dans les localités les plus importantes d’Angleterre, avec l’industrialisation et l’accroissement continu de l’opulence et des loisirs des classes moyennes et supérieures urbaines. « La vie est en éveil à toute heure de la nuit », disait un observateur à Londres en 1801. La professionnalisation de la police, les activités commerciales nocturnes, le recours au travail de nuit et surtout l’amélioration de l’éclairage domestique et de l’illumination des voies publiques faisaient que la nuit était alors de moins en moins obscure. La luminosité d’un seul bec de gaz est douze fois supérieure à celle d’une chandelle ou d’une lampe à huile. La lumière produite par une unique ampoule électrique à la fin du XIXe siècle est quant à elle cent fois plus importante. Au sein de la communauté scientifique, il existe un large consensus concernant l’énorme impact physiologique de l’éclairage artificiel — ou, au contraire, de son absence. « Chaque fois que nous allumons une lampe, fait remarquer le chronobiologiste Charles A. Czeisler, nous prenons sans nous en rendre compte une drogue qui affecte notre sommeil » — et dont les conséquences les plus évidentes sont une variation du taux de mélatonine dans le cerveau et de la température corporelle.
        Cette découverte de la nuit segmentée par un épisode de veille implique que le sommeil d’un bloc que nous connaissons depuis deux siècles constitue en réalité un phénomène étonnamment récent, un produit de la culture contemporaine. Elle pourrait permettre une meilleure compréhension des troubles du sommeil les plus communs. D’un point de vue historique, il est de la plus grande importance de déterminer si, comme le suppose Wehr, « cet arrangement fournissait un canal de communication entre les rêves et la vie éveillée, canal qui a été progressivement coupé par la compression et la consolidation de leur sommeil par les humains ». À la différence de sociétés non occidentales qui ont institutionnalisé leurs rêves, l’intelligence que nous avons de nos visions nocturnes a progressivement décru et, avec elle, la compréhension de nos pulsions et émotions les plus intimes. Il y a quelque ironie à ce que la technologie contemporaine, en transformant la nuit en jour, ait contribué à obstruer une des plus anciennes voies d’accès au psychisme humain, et ce alors même qu’elle permet d’explorer les tréfonds du cerveau.
        Roger Ekirch
        Historien, auteur de l’ouvrage La Grande Transformation du sommeil. Comment la révolution industrielle a bouleversé nos nuits, Éditions Amsterdam, Paris, 2021. Ce texte s’inspire du premier chapitre.
        (1) Robert Louis Stevenson, Voyage avec un âne dans les Cévennes, Flammarion, coll. « GF », Paris, 2017.
        (2) Nous renvoyons à l’ouvrage pour les références des sources citées.
        (3) Thomas A. Wehr, « A “clock for all seasons” in the human brain », dans R. M. Buijs et al. (dir.), Hypothalamic Integration of Circadian Rhythms, Elsevier, Amsterdam, 1996.
        (2) Nou

        • #84046 Répondre
          stephanie
          Invité

          Le Monde Diplo avril 2021

        • #84088 Répondre
          Emile Novis
          Invité

          Merci beaucoup Stéphanie pour cet article.

          • #84132 Répondre
            Claire N
            Invité

            Oui
            Merci Stephanie, Emile et Xavier
            En lisant ces textes je ne peux m’empêcher de penser à ce que j’apprécie dans le confort
            D’une nuit paisible sans angoisse sans travail et sans froid
            Je mesure bien tout ce que cette sensibilité transforme en moi
            Et porte de possibilité irrésistible d’en bourgeoisement
            Souvent je pense au texte, Émile, que tu avais – de Simone- partagé ; celui qui évoquait la manière dont un lit «  dur » faisait l’homme incliné différemment
            Je pense aussi à l’âne du près voisin qui l’été comme moi est baigné par une journée de soleil
            À la différence qu’il supporte ce qui possiblement me la gâcherai : l’incessant agacement des mouches autour des yeux

    • #83954 Répondre
      ..Graindorge
      Invité
    • #84059 Répondre
      SHB
      Invité

      « La culture est une gloutonnerie qui rend l’esprit obèse et impuissant. La barbarie, une vitalité primitive qui permet l’écriture vraie, le geste pour, la poésie ».

    • #84558 Répondre
      Anna H
      Invité

      Séjour où des corps vont cherchant chacun son dépeupleur. Assez vaste pour permettre de chercher en vain. Assez restreint pour que toute fuite soit vaine. C’est l’intérieur d’un cylindre surbaissé ayant cinquante mètres de pourtour et seize de haut pour l’harmonie. Lumière. Sa faiblesse. Son jaune. Son omniprésence comme si les quelque quatre-vingt mille centimètres carrés de surface totale émettaient chacun sa lueur. Le halètement qui l’agite. Il s’arrête de loin en loin tel un souffle sur sa fin. Tous se figent alors. Leur séjour va peut-être finir. Au bout de quelques secondes tout reprend. Conséquences de cette lumière pour l’œil qui cherche. Conséquences pour l’œil qui ne cherchant plus fixe le sol ou se lève vers le lointain plafond où il ne peut y avoir personne. Température. Une respiration plus lente la fait osciller entre chaud et froid. Elle passe de l’un à l’autre extrême en quatre secondes environ. Elle a des moments de calme plus ou moins chaud ou froid. Ils coïncident avec ceux où la lumière se calme. Tous se figent alors. Tout va peut-être finir. Au bout de quelques secondes tout reprend. Conséquences pour les peaux de ce climat. Elles se parcheminent. Les corps se frôlent avec un bruit de feuilles sèches. Les muqueuses elles-mêmes s’en ressentent. Un baiser rend un son indescriptible. Ceux qui se mêlent encore de copuler n’y arrivent pas. Mais ils ne veulent pas l’admettre. Sol et mur sont en caoutchouc dur ou similaire. Heurtés avec violence du pied ou du poing ou de la tête ils sonnent à peine. C’est dire le silence des pas. Les seuls bruits dignes du nom proviennent du maniement des échelles et du choc des corps entre eux ou d’un seul avec soi-même comme lorsque soudain à toute volée il se frappe la poitrine. Ainsi subsistent chair et os.
      Le dépeupleur, Samuel Beckett (1968-70)

    • #84729 Répondre
      SHB
      Invité

      Je remet de topic a la première page

      • #84731 Répondre
        .
        Invité

        Je remets ce-le*

        • #84732 Répondre
          Carpentier
          Invité

          et tu veux une médaille?

    • #96157 Répondre
      graindorge
      Invité

      Qu’importe ma vie ! Je veux seulement qu’elle reste jusqu’au bout fidèle à l’enfant que je fus. Oui, ce que j’ai d’honneur et ce peu de courage, je le tiens de l’être aujourd’hui pour moi mystérieux qui trottait sous la pluie de septembre, à travers les pâturages ruisselants d’eau, le cœur plein de la rentrée prochaine, des préaux funèbres où l’accueillerait bientôt le noir hiver, des classes puantes, des réfectoires à la grasse haleine, des interminables grand-messes à fanfares où une petite âme harassée ne saurait rien partager avec Dieu que l’ennui — de l’enfant que je fus et qui est à présent pour moi comme un aïeul. (…) Oh ! je sais bien ce qu’a de vain ce retour vers le passé. Certes, ma vie est déjà pleine de morts. Mais le plus mort des morts est le petit garçon que je fus. Et pourtant, l’heure venue, c’est lui qui reprendra sa place à la tête de ma vie, rassemblera mes pauvres années jusqu’à la dernière, et comme un jeune chef ses vétérans, ralliant la troupe en désordre, entrera le premier dans la maison du père.

      Les grands cimetières sous la lune. Georges Bernanos

    • #96308 Répondre
      Alain m
      Invité

      Les candidats à l’émigration avaient en outre besoin d’un passeport. Au début, rien dans le document n’indiquait que le détenteur pouvait être juif, et personne apparemment ne songea à en faire mention sur les passeports anciennement ou nouvellement délivrés, jusqu’au jour où des fonctionnaires d’un autre pays s’avisèrent de poser le problème. Ce pays, c’était la Suisse. . . Après l’Anschluss et l’annexion de l’Autriche au Reich, de nombreux juifs avaient passé la frontière en profitant de l’accord germano-suisse qui supprimait l’obligation du visa. Le 24 juin 1938, Henri Rothmund, chef de la police fédérale helvétique, protesta auprès de la légation allemande à Berne contre ce qu’il appelait l’«inondation» (Überflutung) de son pays par les juifs viennois, dont, disait-il, la Suisse n’avait pas plus besoin que l’Allemagne.
      Le 10 août, le représentant de la Suisse à Berlin demanda audience au chef de la Division politique du ministère des Affaires étrangères allemand, pour l’informer que l’afflux des juifs en Suisse avait atteint des «proportions extraordinaires». Pas moins de quarante sept juifs avaient débarqué en une journée dans la seule ville de Bâle. Le gouvernement fédéral était résolument opposé à la «judaïsation» (Verjudung) du pays — position qu’assurément les Allemands étaient en mesure de comprendre. Dans ces circonstances, les Suisses envisageaient de rétablir l’obligation des visas ; Berne dénonça officiellement l’accord le 31 août. Cependant, trois jours plus tard, toujours en sa qualité de chef de la police fédérale, Rothmund informa le représentant de l’Allemagne à Berne qu’il était prêt à accepter un compromis : la Suisse limiterait l’exigence du visa aux juifs allemands, à condition que leurs passeports les identifient clairement comme tels. Après quelques marchandages sur la réciprocité (à savoir l’obligation du visa pour les juifs de Suisse, que la Confédération n’était guère disposée à accepter), le marché fut conclu.
      Raul Hilberg • La destruction des juifs d’Europe.

    • #96314 Répondre
      Claire N
      Invité

      Glaçant comme un accessoire administratif
      Une cible identifié – des «  tireurs « anonymisés par un corps d’état

      • #96341 Répondre
        Alain m
        Invité

        Je trouvais que les expressions mises entre guillemets à l’époque résonnaient bien pour le lecteur d’aujourd’hui.

        • #96356 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          Partagé ça dans le forum d’un obsédé antisémite, oh la la lala lala…

          • #96383 Répondre
            Alain m
            Invité

            antisémite j’ignorais.

            • #96393 Répondre
              ..Graindorge
              Invité

              Cé la déesse Marianne qui l’a dit

              • #97775 Répondre
                François Bégaudeau
                Maître des clés

                Comme il est peu indiqué d’etre crypté sur de tels sujets, je précise que Graindorge fait ici allusion à un titre diffamatoire de Marianne : Bouteldja et Bégaudeau, l’obsession antisémite.

                • #97795 Répondre
                  diegomaradona
                  Invité

                  • #97800 Répondre
                    Alain m
                    Invité

                    @François tu as raison de préciser par les temps qui courent… Quant à mon «antisémite j’ignorais» je précise que ce n’était que dérision bien que ne connaissant pas l’article de Marianne. Et si j’avais le moindre doute d’antisémitisme te concernant je ne participerai pas à ce forum, évidemment.

                    • #97806 Répondre
                      ..Graindorge
                      Invité

                      Ces gens dans Marianne ont fait preuve de malhonnêteté et ont écrit des mensonges. Ils ne croient pas une seconde à l’antisémitisme des personnes calomniées alors pourquoi descendent-ils aussi bas? Pourquoi vendent-ils leur âme? Leur honneur? Leur a t-on donné de l’argent?
                      Et ma camarade Dominique Salomon qui dénonce le génocide des Palestiniens est-elle antisémite? Elle qui a perdu presque toute sa famille dans les camps d’extermination.
                      Même la loi invite à dénoncer les crimes contre l’humanité. Partout où ils se perpétuent. Alors, quoi? Plus jamais ça sauf pour qui??
                      Honte à tous ces gens de Marianne et d’ailleurs!

                      • #98071 Répondre
                        François Bégaudeau
                        Maître des clés

                        Comment en arrivent-ils là? Un mix entre la crétinerie galopante des juifs de droite français et les impératifs boutiquiers (un titre putaclic, ca fait des clics)

                      • #98082 Répondre
                        Ludovic
                        Invité

                        Malheureusement
                        La créature des juifs
                        La créature marron
                        A osé se retourner
                        Contre son créateur.
                        Ça change rien pour nous
                        Mais c’est marrant

                      • #98086 Répondre
                        lumen cor
                        Invité

                        Si le Golem est marron, d’ou viens les plantes pour le fabriquez ludovic ?

                      • #98087 Répondre
                        lumen cor
                        Invité

                        L’argile (pas les plantes)

                      • #98156 Répondre
                        Ludovic
                        Invité

                        Personne n’est innocent
                        Et il n’y a pas de solution

                      • #98159 Répondre
                        Ludovic
                        Invité

                        On vit sous dictature-occupation
                        Et selon les règles de l’occupant
                        En Occident mais En France c’est encore plus hardcore

                      • #98164 Répondre
                        Ludovic
                        Invité

                        Dans les autres pays les états
                        Sont moins puissants
                        Moins administratifs
                        Moins de mixage forcé
                        La France est le top de la dictature

                      • #98088 Répondre
                        ..Graindorge
                        Invité

                        J’ai vu et entendu la journaliste qui a écrit. R.A.S: J’en fait très très vite le très petit tour. Mais presque envie de la remercier: pour le rire aux éclats. J’ai dit « presque ». C’est comme pour le bégaiement ponctuel de mon collègue, le rire le fait disparaître,
                        là c’est l’envie de vomir que ce corps contrecarre avec du rire parce que ce serait pas une vie de vomir souvent.
                         » Elle va crever de rire
                        Le cœur au coup fatal
                        explosera
                        Ils diront « elle est morte »
                        avec des yeux tout ronds
                        « elle est morte de rire »
                        Quelqu’un qui était là
                        racontera l’histoire
                        et ils riront aussi » Svetlana Varovsky

                      • #98105 Répondre
                        propater
                        Invité

                        Je suis tombé par hasard sur ceci: https://www.youtube.com/watch?v=05Njlo59eBU (8/8 – L’antisémitisme aujourd’hui en France au prisme des sciences sociales – Table ronde 4)
                        .
                        Etranges personnages, étranges discours, étranges idées… assez fascinant en tout cas. (J’aime beaucoup le petit encart « Jonas Pardo: boussole antiraciste »)
                        .
                        Pas encore écouté le reste.

                  • #98069 Répondre
                    François Bégaudeau
                    Maître des clés

                    de mieux en mieux diego
                    un extrait de radio J
                    on savait que tu était un imbécile gorgé de ressentiment, on te découvre de plus en plus de droite
                    en même temps ça varie les plaisirs, donc merci

                    • #98107 Répondre
                      note
                      Invité

                      François Bégaudeau propose un bref échange intitulé « de mieux en mieux diego ». Il présente un fragment d’une émission de Radio J. L’extrait révèle une critique acerbe envers Diego, le qualifiant d’imbécile rempli de ressentiment et de plus en plus à droite. L’auteur suggère que ce changement offre une certaine variété, exprimant une forme de gratitude ironique.

                      • #98137 Répondre
                        François Bégaudeau
                        Maître des clés

                        gratitude, oui
                        ironique, à peine

                      • #98147 Répondre
                        diegomaradona
                        Invité

                        @françois,
                        manifestement tu deviens incapable de faire un seul post sans m’insulter, à cette aune t’entendre parler d’un soi-disant ressentiment des autres ne peut que prêter à rire. De même pour le qualificatif de droite, de la part d’un type qui fraude l’impôt et doit compter sur l’héritage paternel pour lui sauver la mise, on se bidonne. D’autant plus que le type en question se retrouve au tribunal pour des propos sexistes et misogynes, ce qui amène logiquement beaucoup d’individus de son propre camp politique à ne même plus vouloir en entendre parler et à le considère comme un boulet réactionnaire. On te savait tartuffe, mais à ce point cela vire à la bêtise. En même temps ça varie les plaisirs, donc merci

                      • #98150 Répondre
                        note de note
                        Invité

                        C’est pas lui dans l’histoire qui squat ton forum diego

                      • #98158 Répondre
                        diegomaradona
                        Invité

                        « C’est pas lui dans l’histoire qui squat ton forum diego »
                        Je ne squatte rien du tout, ce forum est un lieu public. Et indépendamment de cela, cela ne l’autorise pas à insulter les gens avec qui il n’est pas d’accord.

                      • #98160 Répondre
                        note de note
                        Invité

                        Je note étant la note de note que:
                        -Ça fait un bon moment que tu est ici
                        -Tu n’est la que pour faire chier et tu te plains de françois et de sa réflexion routinièrement ( François qui est, ça ne t’aura pas échapper, le gérant du forum)
                        Donc question de noteur:
                        Pourquoi rester ?

                      • #98162 Répondre
                        diegomaradona
                        Invité

                        « Je note étant la note de note que: »
                        Je note que tu notes mal puisque je ne suis là pour faire chier personne, comme je l’ai déjà expliqué à de nombreuses reprises, et je ne me plains aucunement de François ou de sa réflexion, je me contente simplement de soulever des incohérences dans ses positions. Mais peut-être est-ce déjà trop à vos yeux ? que c’est un crime de lèse-majesté insupportable ?

    • #97742 Répondre
      Alain m
      Invité

      Les élections sont organisées dans le chef-lieu de canton le dimanche de Pâques, le 23 avril 1848 : 83% des électeurs en moyenne y participent, en général à la sortie de la messe pascale, la seule suivie massivement par les paysans. Certains notables, maires, curés ou instituteurs conseillent les électeurs et leur préparent même parfois les bulletins. Les républicains modérés sont majoritaires sur les 900 «représentants du peuple» de cette Assemblée constituante, une majorité bourgeoise, conservatrice mais républicaine. L’échec est patent pour les «républicains avancés», ceux des clubs et des corporations, même si certains ouvriers sont aussi élus tels le portefaix Louis Astouin à Marseille ou le ferblantier Renaud en Isère. Les nouveaux députés se réunissent le 4 mai et proclament la république, indiquant clairement par ce geste symbolique où était le pouvoir : dans les urnes et non dans la rue.
      À la fin de l’année 1848, au Havre, le « journal de l’arrondissement » se félicite que les craintes de subversion associées au suffrage universel aient été démenties par les faits :
      « Pour quiconque ne veut pas s’en tenir aux apparences, le suffrage universel, loin de limiter l’influence de la bourgeoisie, l’étend et l’affermit au contraire. L’expérience, les lumières, les connaissances pratiques de la bourgeoisie, lui assurent pour longtemps encore la prépondérance et une influence décisive dans les affaires, dans le gouvernement du pays, en usant de son influence dans l’intérêt de tous, en se faisant le guide et l’initiatrice des classes populaires.»
      L’estampe de Louis Marie Bosredon représentant un insurgé qui abandonne son fusil pour un bulletin est emblématique du sens volontariste donné à ce premier vote au «suffrage universel» : déclarer la violence illégitime, sauf pour défendre la patrie. La campagne et les dépouillements ont pourtant été marqués par de nombreux incidents électoraux, la plupart du temps passés sous silence. Le bilan est impressionnant : quarante neuf morts, 237 blessés et 981 arrestations.
      Michelle Zancarini-Fournel • Les luttes et les rêves.

      • #97751 Répondre
        Claire N
        Invité

        « suffrage universel : déclarer la violence illégitime, sauf pour défendre la patrie »  merci Alain
        Cela précise effectivement un angle de la séquence patriotique

        • #97774 Répondre
          François Bégaudeau
          Maître des clés

          Parfaite captation du pouvoir intensément normatif du dispositif même de l’élection.

      • #97792 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Le fait est que je n’ai pas de fusil. Peut-être quelques cailloux. Je n’irai pas bien loin avec: en prison ou dans un hôpital psychiatrique euthanasiée sans mon consentement éclairé. Ils ne sont pas là pour m’éclairer les qui on sait.
        Alors il y a des gens et pas tous d’origine bourgeoise qui ont un programme. Imparfait. J’irai le voter avec mon petit bout de papier. Au quotidien, j’agis.

        • #97794 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          * pas tous d’origine bourgeoise, et quand bien même

    • #97762 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      ce n’est pas une citation de livre mais un entretien avec un faiseur de livres  » je fais des livres » dit Jean Echenoz. Il a fait Bristol.

      https://www.collateral.media/post/jean-echenoz-il-me-semble-que-le-style-n-est-que-la-soumission-de-la-forme-au-propos-bristol

    • #98027 Répondre
      .
      Invité

      Mais quoi qu’il arrive, dans la lutte actuelle, je ferai mon possible pour le triomphe de ceux qui se disent républicains : car les autres, les nobles et les jésuites nous ramèneraient certainement quatre ou cinq siècles en arrière, au bon vieux temps où les paysans et les ouvriers étaient considérés et estimés à dix-sept degrés au-dessous des bêtes de somme et des chiens ; la lutte était commencée. Le gouvernement avait choisi le scrutin d’arrondissement ; par ce moyen il espérait un triomphe plus facile et plus complet de ses candidats, choisis dans chaque arrondissement parmi les plus notables, les plus connus, les plus riches et les plus influents du parti jésuitico-clérico-monarchiste. Celui qu’on avait choisi dans notre arrondissement était un gros industriel, plusieurs fois millionnaire, clérical et monarchiste jusqu’au bout des doigts, ayant pour l’appuyer toute l’administration, les nobles, les curés et confrères. L’autre, le concurrent républicain n’était qu’un pauvre avocat ayant, il est vrai, pour l’appuyer, quelques vieux monarchiste millionnaires, mais anticléricaux.
      Les amis et protecteurs du candidat officiel avaient fait distribuer des brochures en français et en breton dans lesquelles la République et les républicains étaient flétris et maudits sur tous les tons. Le pauvre candidat républicain y était traité et caricaturisé de toutes les façons : en diable, en loup, en renard et en âne. Les jésuites et cléricaux, quoique sûrs du triomphe, avaient cependant jugé à propos d’attirer à eux les paysans et les ouvriers par tous les moyens. Ils mettaient leurs agents en campagne avec des pièces de cens sous plein leurs poches, qui distribuaient partout des discours et des boniments appris par cœur, des brochures, des journaux, des cigares et du gwin ardent. Les châtelains réunissaient chez eux leurs fermiers et leurs ouvriers, auxquels ils donnaient, comme on disait alors, des rastels pleins, c’est-à-dire, à boire et à manger à volonté. Notre châtelain avait aussi convoqué les siens, le soir, la veille du vote. Après le rastel, il leur avait dit de se trouver le lendemain matin à une auberge près du bourg où il y auraient encore distribution de gwin ardent et des bulletins et le maître les conduirait ensuite en rangs serrés au scrutin. Mais la plupart de ceux qui avaient été se restaurer au château passèrent par chez moi après, pour me demander des bulletins au nom du candidat républicain. Je leur en avais donné, en leur recommandant de les bien ployer et les cacher dans leur gilet ou leurs manches, car le sire Malherbe pourrait bien les fouiller avant de leur donner les bulletins blancs, le lendemain.
      Le lendemain, j’étais de bonne heure au bourg, à l’auberge désignée par notre sire Malherbe. Je trouvai la plupart de ceux qui avaient passé chez moi la veille, ayant déjà bu à la santé du seigneur. Tous ils me disaient :
      « Laisse faire, va, Jean Marie, nous faisons danser les pièces de cent sous du seigneur noble qui ne dansent pas souvent, mais nous ferons aussi danser ses bulletins tout à l’heure.
      – Il ne faut pas trop crier, leur dis-je, ce soir on verra ».
      Quand je vis arriver la voiture du sire, je m’éloignai pour qu’il ne me vit pas avec sa bande. Il descendit de voiture, offrit encore à boire à ceux qui en voulaient, ensuite il les mit en rang sur la route et leur donna chacun un bulletin bien ployé dans la main. Il ne les fouilla pas. La distribution [terminée], il commanda par le flanc droit et les conduisit ainsi jusqu’à la salle du vote, marchant derrière eux pour les empêcher de prendre d’autres bulletins. Tous les autres nobles châtelains arrivaient ainsi avec des bandes de cinquante à soixante. Je trouvai cependant plusieurs électeurs qui avaient tenu à conserver leur indépendance comme moi. C’étaient des nouveaux républicains, convertis depuis qu’ils vu les agissements de ce bon gouvernement dit de l’Ordre moral. Ceux-là disaient bien comme moi que ces nobles, jésuites et compagnie auraient bien des mécomptes à la fin de la journée, eux qui comptaient sur presque l’humanité des électeurs de notre commune. En effet, l’ancien maire bonapartiste de la commune, le principal agent des cléricaux monarchistes, ne quittant la porte de la mairie un seul instant, disait à ces seigneurs, à mesure qu’ils arrivaient avec leurs troupeaux, qu’ils pouvaient être tranquilles car tout le monde votait comme un seul homme pour le candidat officiel, et les seigneurs lui serraient la main en souriant. Moi qui me tenais aussi vers l’entrée de la mairie, je souriais aussi car je voyais la plupart des électeurs en sortant du scrutin derrière leur conducteur pour aller encore à l’auberge boire, manger, toujours au compte de monsieur le comte, me faire du doigt et des yeux des gestes significatifs qui voulaient dire : « le vieux est roulé, allez ».
      Un de la bande de mon seigneur, que je savais être un espion et un traître, était venu me chercher pour aller à l’auberge pour boire et manger à la santé du seigneur, qui était très content de tout son monde, disait-il. Mais je refusai. Ce seigneur m’avait déjà offert plus qu’à boire et à manger depuis longtemps, et voyant que ces promesses ne produisaient rien sur moi, il en était arrivé aux menaces, mais les menaces ne firent pas plus que les promesses. Aussi voyant cela, je ne fus pas convoqué au rastel du samedi soir, ni au rendez-vous du dimanche matin. Il voyait que tout était inutile avec moi. […]
      Enfin, un moment avant l’ouverture de l’urne, arrivait en voiture de Quimper le plus notable de la commune qui y possédait plusieurs propriétés, un vieux célibataire et millionnaire qui s’était fait républicain parce qu’il n’aimait pas les curés. C’était celui-là même qui poussait et stimulait, par son influence personnelle et par l’influence de son or, les paysans et les ouvriers à voter pour le candidat républicain. En descendant de voiture, il vint à moi, sachant qu’il avait affaire au premier républicain du pays. Il me demanda comment la journée s’était passée. Je lui répondis assez fortement et d’une voix ironique pour que l’ancien maire m’entendit : « Ma foi, monsieur Eugène, d’après ce que dit notre ancien maire, la journée a été très mauvaise pour nous, si mauvaise qu’elle nous vaudra d’être expédiés à Cayenne dans quelques jours, vous et moi surtout. Du reste, lui dis-je en riant, nous allons nous en assurer à l’instant ».

      L’heure du dépouillement allait sonner. Nous entrâmes dans la salle qui était pleine d’électeurs excités et anxieux. Monsieur Eugène Le Bastard de Kerguelen fut chargé d’extraire les bulletins de la boîte. Aussitôt, de toutes les parties de la salle des cris de « Vive la République ! » retentirent qui épouvantèrent l’ancien maire et faillirent le faire tomber, car ce n’était pas ces cris qu’il attendait ; les bedeaux qui se trouvaient à côté de lui devinrent tout cramoisis. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Mais monsieur Eugène d’une [voix] forte et autoritaire commanda le silence et le moment fut réellement solennel. Cependant les premiers bulletins qui sortirent étaient au nom du candidat clérical et les figures des cléricaux se rassérénèrent. Mais ensuite il n’en sortait plus que des bulletins républicains et les cris de « Vive la République ! » recommencèrent, associés de quelques cris : « À bas la calotte ! ». Mais le scrutin ne fut pas long, ne portant que sur deux noms et sur cinq cents électeurs. Quand les bulletins furent tous extraits et comptés, il se trouvait qu’il y avait 450 pour le candidat républicain et seulement 34 pour le candidat clérical. Ce fit alors des cris et des trépignements indescriptibles. L’ancien maire ne pouvait croire ses yeux, malgré l’évidence, car monsieur Eugène avait eu soin de lui mettre sous les yeux tous les bulletins à mesure qu’il les déployait. Les bedeaux se sauvèrent en pleurant comme des veaux, disant que tout était perdu pour eux. Ces malheureux, qui avaient couru toute la commune en distribuant des brochures, des journaux et des bulletins réactionnaires, et disant aux électeurs que tous les républicains seraient bientôt expédiés à Cayenne, pensaient que les républicains vainqueurs agiraient de même envers leurs adversaires. Mais il leur restait encore un espoir, les autres n’avaient sans doute pas voté comme en Ergué-Armel. Le démon Déguignet à qui ils attribuèrent cette incroyable défaite n’avait pas été dans toutes les communes. Et c’était bien ce que je pensais aussi moi-même. Aussi quand tout fut terminé chez nous, je voulus aller voir à Quimper.
      Un des riches propriétaires de la commune, presque mon voisin, qui se disait républicain aussi maintenant, vint avec moi. En arrivant près de la préfecture, où tous les électeurs de Quimper se trouvaient attendant les dépêches nous acclamaient par des cris de « Vive la République ! », « Vive la commune d’Ergué-Armel ! », « Vive Hémon ! » ; nous apprîmes en effet que Hémon, notre candidat, avait remporté d’une grande majorité sur son concurrent clérical. Et avant de quitter Quimper où nous restâmes assez tard, retenus que nous étions par des amis, nous pûmes apprendre que tous les candidats républicains du département moins deux, étaient passés au premier tour. Alors je pensai que nous pouvions être tranquilles pour le reste de la France, puisque les républicains avaient remporté une telle victoire dans un département breton, le plus catholique du monde et où la pression administrative et cléricale avait tant agi sur les électeurs. Cependant le lendemain nous assistâmes à Toulven à un terrible épilogue de la grande journée. Les ouvriers du château travaillaient dans un jardin à côté de chez nous. Ils virent me demander des nouvelles de la fin du scrutin, et aussi demander du cidre à boire, le gosier étant encore en feu depuis la veille où ils avaient tant absorbé aux frais du seigneur Malherbe.
      Quand le leur eus dit le résultats, ils parurent stupéfaits. Le traître, celui que tous les autres étaient certains qu’il avait voté avec le bulletin que le seigneur lui avait donné, après avoir avalé une écuelle de cidre, courut au château annoncer la nouvelle, mais soit qu’il avait mal compris, soit qu’il fit avec intention, il dit tout le contraire : 34 voix pour les républicains et 450 pour les nobles et cléricaux. C’était bien du reste ce résultat là qu’attendaient les châtelains, encore ils s’étonnaient comment il y eut 34 gredins assez hardis pour voter pour la gueuse, pour « Marianne Frilous » ainsi qi’ils appelèrent la République. Mais le cocher ne manqua pas de lui donner le résultat vrai, qui fit tressauter la noble dame, elle ne pouvait pas croire cela, ce n’était pas possible. Mais le facteur arriva juste en ce moment et qui avait avec lui les résultats de tout le département. Dix minutes après, la noble dame, moitié vêtue, dévalait dans le jardin où travaillaient les journaliers, comme une furie infernale. Elle ne parlait pas, elle hurlait, glapissait comme une hyène en furie. De chez moi, je la voyais, elle avait réellement tous les traits d’une harpie. Des mots étranglés lui sortaient pêle-mêle du gosier de : « Coquins, voleurs, lâches et traîtres » et autres mots encore, elle lançait des coups aux pauvres journaliers ahuris et tremblants ; ceux-ci essayaient bien de protester, mais c’était inutile, leurs vaines protestations augmentaient encore la fureur de la furie. Ils durent se sauver; Tous furent impitoyablement chassés, excepté mon ami Jean et le cocher dont on ne pouvait se passer.
      Les malheureux chassés furent du reste rappelés quelques jours après, excepté le traître, celui-là seul qui avait voté pour eux. Mais c’était moi que cette noble dame aurait voulu chasser, mais pour le moment elle ne pouvait rien contre moi, seulement j’étais condamné dès ce jour et, lorsque mon bail serait terminé, on ne m’oublierait pas. Mais j’avais cinq ans à courir, d’ici là, les choses changeraient peut-être. Enfin les monarchistes, cléricaux et jésuites ayant été battus, alors même qu’ils tenaient tous les pouvoirs, furent obligés de se soumettre, pour l’instant du moins, à la volonté du peuple.
      Et Mac-Mahon, leur chef et président de la République, et qui avait promis d’aller jusqu’au bout, fut obligé de faire la culbute. Les 363 qu’il avait chassés de la chambre y revinrent avec d’autres encore et dirent au fuyard de Froeschviller et de Sedan qu’il devait se soumettre ou se démettre ; le vainqueur de Paris se démit. Il fut remplacé par Jules Grévy et la République fut alors réellement proclamée, même la République démocratique disait-on partout. Mais le malheur était que parmi les représentants de cette république démocratique, il n’y avait pas un seul démocrate. Démocratie veut dire : gouvernement du peuple par le peuple : Civitas in qua populi potestas summa est, et dans notre république démocratique, le peuple, le vrai peuple n’avait aucun vrai représentant. En revanche, il y avait parmi ces représentants de beaux parleurs, des sophistes, des phraseurs qui savaient endormir le peuple avec de la poudre de rhétorique…
      Jean-Marie Déguinet, Mémoires d’un Paysan Bas-Breton

    • #98060 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

      On se demandait ce qu’est un style académique, en voici un.
      Caractéristique principale : zero ellipse.
      Mais ce qui est raconté est intéressant

    • #98068 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      « A voté » extrait d’une petite nouvelle
      d’Isaac Asimov J’irai voir demain si elle est à la bibliothèque
      J’aime beaucoup le titre

      https://mobile.payot.ch/Detail/9782369352297

    • #98166 Répondre
      graindorge
      Invité

      Ces pages furent écrites par Bernanos dans un cahier de notes, en 1948, quelques mois avant qu’apparaissent les premiers symptômes de la maladie qui allait l’emporter. Jamais l’écrivain n’avait à ce point paru chanceler sous le poids d’une espèce de fatalité dont prétendaient s’accommoder beaucoup de ses contemporains mais qui pour lui mettait en péril toute l’Humanité.

      Si ce cri douloureux avait été le dernier de sa vie, on aurait pu craindre que ce soit, non pas un cri de désespoir – impossible avec Bernanos – mais un constat d’échec. Ce ne fut qu’une halte, après quoi il reprit son combat pour la dignité, l’honneur et la liberté de l’homme, cette fois, jusqu’à son dernier souffle.

      « Chacun de mes livres est une trappe où je suis tombé et d’où je ne suis même pas sûr d’être remonté, car je ne me suis jamais tout à fait délivré d’un livre, ou aucun de mes livres ne m’a jamais délivré, les deux termes sont équivalents. Le souvenir de ce que j’ai souffert reste en moi si douloureux que je n’ose pas les relire et d’ailleurs le plus souvent — c’est le cas encore aujourd’hui — je n’ai pas d’exemplaire chez moi. Je ne les relis pas, il m’arrive seulement de les entrouvrir, je n’y entre que de biais, j’y avance pas à pas, avec prudence, hanté par la pensée d’entendre le déclic fatal, de me voir de nouveau enfermé là-dedans, d’y retrouver les images dessinées jadis par moi sur le mur et l’odeur de mes insomnies.

      Un désespoir inflexible qui n’est peut-être que l’inflexible refus de désespérer.

      Je viens d’écrire ce mot de désespoir par défi. Je sais parfaitement qu’il ne signifie plus rien pour moi. Autre chose est souffrir l’agonie du désespoir, autre chose le désespoir lui-même. C’est là une vérité que je dois à certains garçons peu réfléchis disposés à se tromper non moins grossièrement sur l’espérance que sur l’amour. Je voudrais les mettre en garde contre les charlatans dont le faux espoir n’est qu’un lâche prétexte à ne pas courir le risque de la véritable espérance. Car l’espérance est une victoire, et il n’y a pas de victoire sans risque. Celui qui espère réellement, qui se repose dans l’espérance, est un homme revenu de loin, de très loin, revenu sain et sauf d’une grande aventure spirituelle, où il aurait dû mille fois périr. »

    • #98755 Répondre
      graindorge
      Invité

      Entretiens sur la poésie

      (avec Abdo Wazen et Abbas Beydoun)

      Les cinq entretiens avec Abdo Wazen ont été publiés dans le quotidien arabes de Londres Al-Hayât, en décembre 2005.
      Celui avec Abbad Beydoun a paru
      dans le quotidien de Beyrouth As-Safir, le 21 novembre 203

      Avec l’accord de l’auteur, de très légères modifications ont été apportées au texte pour le rendre plus accessibles aux lecteurs français

      Traduits de l’arabe (Palestine) par Farouk Mardam-Bey

      Actes Sud, Collection « Mondes Arabes », octobre 2006

      Présentation de l’éditeur :

      Dans ces cinq entretiens avec le poète libanais Abdo Wazen, Mahmoud Darwich apporte de précieuses informations sur sa vie et son œuvre, et notamment sur ses derniers recueils marqués à la fois par un renouvellement thématique et par une grande exigence formelle. Prolongeant son précédent livre d’entretiens, La Palestine comme métaphore, il précise ses positions sur l’engagement politique de l’écrivain, rend hommage à quelques grands poètes européens du XXe siècle, aborde sa production poétique arabe depuis le début des années 1950 jusqu’à nos jours et, surtout, explique comment naît un poème, à partir d’une idée, d’une sensation, d’une image ou d’une cadence. L’ensemble est sous-tendu par sa lancinante réflexion sur la frontière ténue entre la poésie et la prose.

      L’entretien avec Abbas Beydoun complète ses propos sur le métier de poète et sur les débats qui agitent la scène poétique arabe.

      – – – – – – – – –

      Extraits –

      Abdo Wazen – Comment réagissez-vous quand on vous considère comme le poète d’une cause, « le poète de la résistance », ou « le poète de la Palestine » ?

      Mahmoud Darwich – Je n’y peux rien, sinon dire et répéter que je refuse d’être enfermé dans cette appellation. Certains, qui me qualifient de la sorte, le font innocemment : ils sont solidaires du peuple palestinien et croient honorer ma poésie en l’identifiant avec la cause de ce peuple. En revanche, il existe des critiques littéraires pervers qui cherchent à dépouiller le poète palestinien de se attributs poétiques et à la réduire à un simple témoin.
      C’est un fait : je suis Palestinien, un poète palestinien, mais je n’accepte pas d’être défini uniquement comme le poète de la cause palestinienne, je refuse qu’on ne parle de ma poésie que dans ce contexte, comme si j’étais l’historien, en vers, de la Palestine.

      Abdo Wazen – Mais vous êtes un poète-symbole, que vous le vouliez ou non !

      Mahmoud Darwich – Tous les poètes voudraient que leur voix exprime des préoccupations collectives, mais peu parviennent à ce que leur poésie se transforme, aux yeux du public, en symbole. Je n’ai pas cherché cela. Je dois mon statut particulier aux circonstances, à la chance.
      Je n’ai donc nullement cherché à devenir, ou à rester, un symbole de quoi que ce soit. J’aimerais, au contraire, qu’on me libère de cette charge très lourde. Certes, je me sens honoré par le fait que ma voix se multiplie, que mon « moi » poétique dépasse ma personne pour incarner un être collectif. Quel poète ne souhaiterait pas que se poésie connaisse une large diffusion ? Je ne crois pas les poètes qui mesurent la qualité d’une poésie à l’aune de son « splendide isolement ». La diffusion, grande ou petite, d’une poésie n’a rien à voir avec sa qualité littéraire.
      L’idéal serait de réunir qualité littéraire et grande diffusion. Sinon, à quoi servent les lectures publiques ? Et pourquoi publier des livres si l’on peut se passes des lecteurs ?

      Abdo Wazen – Vous avez dépassé la soixantaine, mais vous ne cessez de rajeunir sur le plan poétique ?

      Mahmoud Darwich – Mon secret n’est pas si compliqué.

      Abdo Wazen – Il n’est pas simple non plus !

      Mahmoud Darwich – Je ne dis pas qu’il est simple d’un point de vue littéraire, mais il l’est dans ma manière d’en parler.
      D’abord, je ne me satisfais jamais de ce que j’écris et je suis perpétuellement en quête d’un nouveau langage qui permette à ma poésie de devenir … plus poétique, si je puis dire. J’essaie sans relâche d’alléger la pression qu’exerce le moment historique sur mon écriture poétique sans pour autant ignorer ce moment.
      Ensuite, je ne crois pas aux applaudissements. Je sais qu’ils sont passagers, trompeurs, et qu’ils peuvent détourner le poète de la poésie. Je suis en fait hanté par cette idée parce que je n’ai pas encore écrit ce que je voudrais écrire. Vous me demanderez : « Et que voulez-vous écrire ? » Et je vous répondrai : « Je n’en sais rien ! » Je me meus dans une contrée inconnue, à la recherche d’un poème qui soit capable de dépasser ses conditions historiques, de vivre dans un autre temps. Voilà ce que je cherche, mais comment parvenir à l’expliciter ?
      Il n’y a pas de réponse théorique à cette question. La réponse se situe forcément dans la création poétique elle-même. Tout ce qu’on dit à propos de la poésie n’a de sens que s’il est réalisé effectivement, dans l’écriture poétique. Je suis toujours inquiet, insatisfait de ce que je fais, et c’est là mon secret.
      Je vous dis en toute sincérité : je ne lis jamais ma poésie, je ne la relis pas, si bien que je l’oublie. Cependant, avant de la publier, je ne cesse de la réécrire et de la polir. Une fois le recueil édité, je considère qu’il ne m’appartient plus, qu’il appartient désormais aux lecteurs et aux critiques.
      La questions la plus difficile que je me pose alors est la suivante : que faire maintenant ? Je me sens totalement démuni, habité d’une inquiétude existentielle. Serai-je capable d’écrire de nouveau ? Chaque fois que je publie un livre, j’ai l’impression que c’est le dernier.

      (…)

      – – – – – – – – –

      Abbas Beydoun – Selon Char, la perte du sens est inacceptable, non seulement au plan poétique, mais aussi au plan moral. Il est inacceptable de parler avec l’intention de ne rien dire qui ait un sens, en visant le non-sens. Malgré cela, je me demande si le problème est celui de l’existence du sens ou de la possibilité de l’accueillir.

      Mahmoud Darwich – Dans notre vie contemporaine, le sens se meurt et disparaît, c’est pourquoi la poésie cherche à opposer son propos non-sens au non-sens extérieur. J’ai aujourd’hui plus tendance qu’auparavant à proclamer notre droit à l’absurde et au ludique. C’est peut-être la réponse esthétique la plus adéquate au désordre ambiant, bien plus que la recherche du non-sens. Donner à la vie un sens absurde est une option philosophique, être nihiliste est un choix qu’on peut respecter ou non, mais là n’est pas la question. Le sens est-il possible ? La poésie doit faire comme si cette possibilité existait réellement. L’être humain doit y croire, sinon nous sombrons dans un nihilisme absolu. S’il pense que le sens est impossible, cela signifie ma mort de la volonté, l’anéantissement physique et peut-être métaphysique.

      Abbas Beydoun – Que pensez-vous de la définition de la poésie comme « parole en images » ? A quel point est-ce exact si l’on compare la poésie … à l’astronomie ?

      Mahmoud Darwich – Depuis les premiers textes poétiques oraux jusqu’à nos jours, nous ne connaissons pas de définition de la poésie qui soit valable pour tous les temps et tous les lieux. On dit que la poésie se définit par son contraire. Mais quel est le contraire de la poésie ? On répond que c’est la prose et on ajoute que la différence entre poésie et prose est que la première se fonde sur la métaphore. Mais la prose, elle aussi, peut recourir à la métaphore. La différence réside-t-elle alors dans l’imaginaire ou dans le rythme ? La prose n’en est pas exempte. En fait, on ne définit pas de la sorte la poème mais le poétique. La vraie question est de savoir comment le poétique se réalise dans le poème. Je pense que les images sont une condition nécessaire mais non suffisante. Le poétique ne se réalise que par l’architecture du poème et son système rythmique – et chaque poète a évidemment les siens propres. Quand je lis un recueil de poèmes, je tente d’abord de bien les comprendre.
      Dans le monde arabe, les poètes de la période intermédiaire qui a suivi celle des « pionniers » avaient tendance à surcharger les poèmes d’images, y compris d’images gratuites qui n’avaient aucune fonction esthétique et ne relevaient d’aucune logique structurelle. Ce genre d’images épuise le poème et rebute le lecteur.

      Abbas Beydoun – On a négligé autre chose encore dans le poème arabe moderne, et qu’il faut remettre à l’ordre du jour : le thème. Il y a des poètes qui pensent que le poème ne doit pas en avoir, ce qui fait qu’il devient son seul et unique thème. Il dit qu’il est poème, ou dit la langue et se redit …

      Mahmoud Darwich – Cela est lié à l’absence du sens dont nous avons parlé précédemment. A vrai dire, le thème du poème ne m’importe pas mais la manière de l’aborder. Le thème est le corps du poème, et celui-ci, lorsqu’il en est dénué, ne fait que se contempler.

      Abbas Beydoun – Est-ce donc la qualité des images qui crée le thème ?

      Mahmoud Darwich – Non, mais leur qualité. Nous disons parfois d’une poésie qu’elle est belle tout en constatant qu’elle n’a pas de thème. Ses subtilités esthétiques et ses rythmes le remplacent dans notre esprit comme c’est le cas en musique.

      (…)

    • #99031 Répondre
      graindorge
      Invité

      Bernanos a le chic pour me remonter le moral, pour me faire rire aussi. J’oublie parfois qu’il n’est plus et l’envie me prend de lui dire  » Shuuuuteu! Parlez plus bas camarade, frère, ami! »

       » Entre vous et moi il n’y a vraiment rien que ce cahier de deux sous. On ne confie pas de mensonges à un cahier de deux sous. Pour ce prix-là je ne peux vous donner que la vérité. Puissions-nous toujours ensemble, moi et mes livres, être à la merci des passants !  » Georges BERNANOS

      « J’ai juré de vous émouvoir — d’amitié ou de colère, qu’importe ? » Ainsi débute la Grande Peur des bien-pensants.  » J’ai juré de vous émouvoir »
      Ça me fait rire, ça m’épate, ça m’émeut d’amitié

      « L’élite ouvrière française est la seule aristocratie qui nous reste, la seule que la bourgeoisie du XIX et du XX n’ait pas encore réussi à avilir »

      Du prestige il a dit : « De tous les biens de ce monde, dont la plupart sont d’ailleurs heureusement hors de ma portée, le prestige est assurément celui auquel je tiens le moins. On ne peut à la fois  » être  » et  » paraître « , il faut choisir, et mon choix est fait depuis longtemps. Pourquoi irais-je prendre des airs d’augure pour m’entretenir avec mes amis d’événements qui nous touchent de si près, qui nous prennent au cœur et aux entrailles, comme s’il s’agissait de faits historiques datant de vingt siècles ? Je crois, au contraire, qu’il est absolument indispensable qu’un certain nombre d’écrivains fassent le petit sacrifice d’en finir une bonne fois avec des banalités qui n’ont d’autre but que de flatter la vanité des imbéciles, au jugement desquels le comble de la distinction est de parler pour ne rien dire. (…) »
      « Imbéciles » mot définitivement bernanosien.

      La Grande Peur des bien-pensants de Georges Bernanos
      Je suis resté longtemps étonnamment naïf ou même gobeur, et, au fond, peu curieux, aimant la contemplation plus que la fatigante investigation. Aussi ai-je toujours trouvé admirable un mot de saint Thomas d’Aquin. Il était à son travail lorsqu’un jeune frère vint lui dire : « Regardez donc ! Un bœuf qui vole en l’air ! » Le saint se met à la fenêtre, l’autre éclate de rire : « Comment avez-vous pu croire cela ? — Il me semblait bien plus naturel d’admettre qu’un bœuf volât en l’air que de supposer qu’un religieux pût mentir

    • #99219 Répondre
      pifou
      Invité

      Le début du roman Méridien de sang
      .
      Voici l’enfant. Il est pâle et maigre, sa chemise de toile est mince et en lambeaux. Il tisonne le feu près de la souillarde. Dehors s’étendent des terres sombres retournées piquées de lambeaux de neige et plus sombres au loin des bois où s’abritent encore les derniers loups. Sa famille ce sont des tâcherons, fendeurs de bois et puiseurs d’eau, mais en vérité son père a été maître d’école. Il ne dessoûle jamais, il cite des poètes dont les noms sont maintenant oubliés. Le petit est accroupi devant le feu et l’observe.
      .
      L’année de ta naissance. Trente-trois. On les appelait les Léonides. Mon Dieu toutes ces étoiles qui tom baient. Je cherchais du noir, des trous dans les nuées. La Grande Ourse sombrait.
      .
      La mère morte depuis quatorze ans a nourri dans son sein la créature qui allait l’emporter. Jamais le père ne prononce son nom, l’enfant ne le connaît pas. Il a en ce monde une sœur qu’il ne reverra pas. Il observe, pâle et pas lavé. Il ne sait ni lire ni écrire et déjà couve en lui un appétit de violence aveugle. Toute l’histoire présente en ce visage, l’enfant père de l’homme.
      .
      À quatorze ans il s’enfuit. Il ne reverra plus la cabane avec la cuisine glaciale dans l’obscurité d’avant l’aube. Le bois de feu, les lessiveuses. Il part à l’aventure loin vers l’ouest jusqu’à Memphis, migrant solitaire sur ce paysage plat et pastoral. Des Noirs dans les champs, hâves et voûtés, leurs doigts d’araignée parmi les coques des cotonniers. Une souffrance d’ombres dans le jardin. Découpées sur le déclin du soleil des silhouettes qui se meuvent dans le crépuscule plus lent à travers un horizon qu’on croirait de papier. Un journalier solitaire, forme sombre poursuivant une mule et une herse vers la nuit sur les basses terres délavées.
      .
      Un an plus tard il est à Saint Louis. Il trouve un pas sage pour La Nouvelle-Orléans à bord d’un bateau plat. Quarante-deux jours sur le fleuve. La nuit les bateaux à vapeur les dépassent en sifflant et en labourant les eaux noires, tout illuminés comme des villes à la dérive. On démonte le radeau et on vend le bois et le voilà qui marche dans les rues et il entend des langues qu’il n’a encore jamais entendues. Il loge dans une chambre au-dessus d’une cour derrière une taverne et il descend la nuit comme les bêtes des fables pour se battre avec des matelots. Il n’est pas grand, mais il a de gros poignets, de grosses mains. Il a les épaules rentrées. Le visage d’enfant est curieusement intact derrière les cicatrices, les yeux étrangement innocents. On se bat aux poings, à coups de pied, avec des bouteilles ou au couteau. Toutes les races, toutes les engeances. Des hommes dont le parler ressemble au grognement des singes. Des hommes venus de pays si lointains et bizarres que les voyant à terre à ses pieds perdre leur sang dans la boue c’est le genre humain lui-même qu’il imagine vengé.

    • #99732 Répondre
      Dr Xavier
      Invité

      Simone de Beauvoir, La force des choses, Tome 2, Epilogue. Tiens tiens tiens, on est en terrain familier avec cette réflexivité.
      .
      Économiquement je suis une privilégiée. Depuis 54, mes livres me rapportent beaucoup d’argent ; je me suis acheté une auto en 52 et en 55 un appartement. Je ne sors pas, je ne reçois pas ; fidèle aux répugnances de mes vingt ans, je n’aime pas les endroits de luxe ; je m’habille sans faste, je mange quelquefois très bien, d’ordinaire très peu ; mais de tout cela, seul mon caprice décide, je ne me prive de rien. Certains censeurs me reprochent cette aisance : des gens de droite, bien entendu ; jamais à gauche on ne fait grief de sa fortune à un homme de gauche, fût-il milliardaire ; on lui sait gré d’être de gauche. L’idéologie marxiste n’a rien à voir avec la morale évangélique, elle ne réclame à l’individu ni ascèse, ni dénuement : à vrai dire, elle se fout de sa vie privée. (…)
      .
      Cela ne signifie pas que je m’arrange allègrement de ma situation. La gêne que j’en éprouvai vers 1946 ne s’est pas dissipée. Je sais que je suis une profiteuse, et d’abord par la culture que j’ai reçue et les possibilités qu’elle m’a fournies. Je n’exploite directement personne ; mais les gens qui achètent mes livres sont tous les bénéficiaires d’une économie fondée sur l’exploitation. Je suis complice des privilégiés et compromise par eux : c’est pourquoi j’ai vécu la guerre d’Algérie comme un drame personnel. Quand on habite un monde injuste, inutile d’espérer, par aucun procédé, se purifier de l’injustice ; ce qu’il faudrait, c’est changer le monde et je n’en ai pas le pouvoir. Souffrir de ces contradictions, ça ne sert à rien ; les oublier, c’est se mentir. Sur ce point aussi, faute de solution, je me laisse aller à mes humeurs. Mais la conséquence de mon attitude, c’est un assez grand isolement ; ma condition objective me coupe du prolétariat, et la manière dont je la vis subjectivement m’oppose à la bourgeoisie. Cette relative retraite me convient car je suis toujours à court de temps ; mais elle me prive d’une certaine chaleur — que j’ai retrouvée avec tant de joie, ces dernières années, dans les manifestations — et, ce qui est plus grave pour moi, elle limite mon expérience.
      (suivent de belles et tristes pages sur la vieillesse)

      • #99740 Répondre
        Titouan R
        Invité

        Merci Doc. Très grande justesse de Simone – « de tout cela, seul mon caprice décide, je ne me prive de rien »

        • #99744 Répondre
          François Bégaudeau
          Maître des clés

          Pareil
          Et j’aime beaucoup qu’elle finisse par « et, ce qui est plus grave pour moi, elle limite mon expérience. » C’est à dire qu’à la fin c’est de la vie en moins.

          • #99956 Répondre
            Carpentier
            Invité

            et ainsi, dans le Neige Sinno on peut lire:
            …. Cette phrase prononcée par l’historien des guerres mondiales qui m’a hantée pendant des années – Ils violent parce qu’ils le peuvent – j’ai envie de la détourner à mon compte, comme si elle était toujours la réponse valable à la question ‘ pourquoi ‘ .
            Pourquoi est-ce que j’écris ce livre?
            Parce que je peux. Et, comme dans le cas des soldats. cette réponse se disperse en une série infinie de fractales qui mènent à la mélancolie mais aussi à la fureur et à la joie. / …
            266, Triste Tigre, P.O.L
            .. mais aussi à la fureur et à la joie.

            • #99959 Répondre
              Carpentier
              Invité

              et aussi (avant de le rendre à la bibli:)
              … Vous l’aurez compris si vous êtes arrivés jusqu’ici dans la lecture, le héros de ce livre n’est donc pas le violeur./ … et

              … Mais ici, le véritable héros, l’héroïne, c’est encore moi, moi et les miens, des héros sans grande pompe, peut-être même des anti-héros, qui défendent leur petit espace vital, ce qui leur reste de dignité. / …

              267,
              de dignité, de fureur et de joie.

              – Sur ce, avant de repartir À Brest, je me fais la session de gêne o. littéraire consacrée au Sinno.

              • #100121 Répondre
                Carpentier
                Invité

                Voici ce qu’en dirait David Foster Wallace:
                S’il y a bien quelque chose qui n’a pas changé, c’est la raison pour laquelle écrivent les écrivains qui ne le font pas pour l’argent: ils le font parce que c’est de l’art, et que l’art c’est du sens, et que le sens c’est du pouvoir. / …
                266, Triste tigre, Neige Sinno –

    • #99775 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      «Il est des livres qu’on préfèrerait ne pas écrire. Mais la misère de ce temps est telle que je me sens obligée de ne pas continuer à me taire, surtout quand on cherche trop à nous convaincre de l’absence de toute révolte.
      Avec le naturel des saisons qui reviennent, chaque matin des enfants se glissent entre leurs rêves. La réalité qui les attend, ils savent encore la replier comme un mouchoir. Rien ne leur est moins lointain que le ciel dans les flaques d’eau. Alors, pourquoi n’y aurait-il plus d’adolescents assez sauvages pour refuser d’instinct le sinistre avenir qu’on leur prépare ? Pourquoi n’y aurait-il plus de jeunes gens assez passionnés pour déserter les perspectives balisées qu’on veut leur faire prendre pour la vie ? Pourquoi n’y aurait-il plus d’être assez déterminés pour s’opposer par tous les moyens au système de crétinisation dans lequel l’époque puise sa force consensuelle ? Autant de questions qui me sont une raison de ne pas garder le silence.»
      Annie Le Brun.  » Du trop de réalité  »

    • #100110 Répondre
      graindorge
      Invité

      Devenue écrivain par nécessité, Colette a tenté de faire revivre les expériences et les sensations de son enfance. [Journal à rebours]

      Dans ma jeunesse, je n’ai jamais, jamais désiré écrire. Non, je ne me suis pas levée la nuit en cachette pour écrire des vers au crayon sur le couvercle d’une boîte à chaussures! Non, je n’ai pas jeté au vent d’Ouest et au clair de lune des paroles inspirées! Non, je n’ai pas eu 19 ou 20 pour un devoir de style, entre douze et quinze ans! Car je sentais, chaque jour mieux, je sentais que j’étais justement faite pour ne pas écrire. […] Quelle douceur j’ai pu goûter à une telle absence de vocation littéraire! Mon enfance, ma libre et solitaire adolescence, toutes deux préservées du souci de m’exprimer, furent toutes deux occupées uniquement de diriger leurs subtiles antennes vers ce qui se contemple, s’écoute, se palpe et se respire. Déserts limités, et sans périls; empreintes, sur la neige, de l’oiseau et du lièvre; étangs couverts de glace, ou voilés de chaude brume d’été; assurément vous me donnâtes autant de joies que j’en pouvais contenir. Dois-je nommer mon école une école? Non, mais une sorte de rude paradis où des anges ébouriffés cassaient du bois, le matin, pour allumer le poêle, et mangeaient, en guise de manne céleste, d’épaisses tartines de haricots rouges, cuits dans la sauce au vin, étalés sur le pain gris que pétrissaient les fermières… Point de chemin de fer dans mon pays natal, point d’électricité, point de collège proche, ni de grande ville. Dans ma famille, point d’argent, mais des livres. Point de cadeaux, mais de la tendresse. Point de confort, mais la liberté. Aucune voix n’emprunta le son du vent pour me glisser avec un petit souffle froid, dans l’oreille, le conseil d’écrire, et d’écrire encore, de ternir, en écrivant, ma bondissante ou tranquille perception de l’univers vivant… […] Pourtant, ma vie s’est écoulée à écrire… Née d’une famille sans fortune, je n’avais appris aucun métier. Je savais grimper, siffler, courir, mais personne n’est venu me proposer une carrière d’écureuil, d’oiseau ou de biche. Le jour où la nécessité me mit une plume en main, et qu’en échange des pages que j’avais écrites on me donna un peu d’argent, je compris qu’il me faudrait chaque jour, lentement, docilement écrire, patiemment concilier le son et le nombre, me lever tôt par préférence, me coucher tard par devoir. Un jeune lecteur, une jeune lectrice n’ont pas besoin d’en savoir davantage sur un écrivain caché, casanier et sage, derrière son roman voluptueux.

      • #100119 Répondre
        Carpentier
        Invité

        Je savais grimper, siffler, courir, mais personne n’est venu me proposer une carrière d’écureuil, d’oiseau ou de biche. / ….

        Cette phrase notamment me la rend immédiatement sympathique.
        Merci pour ce chouette partage qui me remet agréablement en tête qu’il faut que je la lise.

    • #100123 Répondre
      Mathieu
      Invité

      Salut François,
      Je cherche une très courte citation de toi qui doit être dans Deux Singes mais j’ai la flemme de le relire. Tu expliques en gros que tu ne veux pas trop te fatiguer dans ton boulot alimentaire de prof donc, à l’époque, pour garder de l’énergie le soir dans ton activité d’écrivain.
      La phrase c’est une formule un peu frappée, avec un parallélisme, un truc du style: Je voulais lambiner au turbin pour turbiner et j’ai pas la fin
      Si jamais ça te dit quelque-chose…

      • #100396 Répondre
        Mathieu
        Invité

        Je fais remonter ma question au cas où, vu que j’ai toujours pas retrouver le passage et que ça m’énerve de pas retrouver cette formule bien frappée

        • #100457 Répondre
          Carpentier
          Invité

          et moi, je quémande de l’aide pour une citation, phrase ou un passage de Kundera Milan qui dirait l’importance de l’oeil, du regard, de l’attention à la peinture plutôt qu’à la littérature pour oser l’aventure de l’écriture, truc comme ça.
          Merki,

        • #100474 Répondre
          L’autre
          Invité

          La page est dans Google, tu verras. Merci pour la découverte. À placer peut-être dans le sujet ; l’école à quoi bon.

          • #100482 Répondre
            Ostros
            Invité

            Trouvé sur babelio : Je voulais lambiner au turbin pour turbiner du cerveau. Je voulais m’acheter des heures d’esprit libre, libre de calculs de valorisation de ma force de travail.
            Le lecteur cite Histoire de ta bêtise.

            • #100484 Répondre
              Ostros
              Invité

              Je mets le paragraphe en entier car je l’aime beaucoup :
              J’ai volontiers laissé mon corps conditionné s’orienter d’instinct vers la fonction publique. J’avais besoin de la sécurité de l’emploi et d’une rémunération constante découplée de mes performances. Tu nous soupçonnes de paresse, tu as raison et tort : nous sommes des employés traîne-savates et des bosseurs fous. Je voulais lambiner au turbin pour turbiner du cerveau. Je voulais m’acheter des heures d’esprit libre, libre de calculs de valorisation de ma force de travail. Je voulais ménager, dans mon quotidien, des espaces de disponibilité non lucrative à l’art. Et à la pensée.

              • #100486 Répondre
                Ostros
                Invité

                Histoire de ta bêtise, p.150.

                • #100492 Répondre
                  Carpentier
                  Invité

                  Ah cool.
                  Et, n’oublions pas également, par les Zab, en charriage-hommage sympathique inversé:

                  – et pour le Kundera quémandé un peu plus haut, non? personne?
                  Me dites pas qu’va falloir que j’appelle directement Aurélie Casse ou David Foenkinos pour retrouver, si?
                  (phrase citée par Casse à Foenkinos dans le C l’hebdo de samedi dernier)

      • #100475 Répondre
        François Bégaudeau
        Maître des clés

        Je me souviens pas. Mais je me reconnais bien dans l’idée.
        La citation doit se trouver dans le dernier chapitre, où j’envisage une société sans travail.

        • #100495 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          À toutes fins inutiles, je signale que hier j’allais copier/coller la question de Mathieu dans A Brest où FB est plus souvent car je sais ce que c’est que de chercher une aiguille dans une meule de foin mais je me suis abstenue. J’ai bien fait.
          Pour toi Carpentina, trouvé du Kundera parlant de Francis Bacon mais ça coïncide pas avec ce que tu cherches

    • #100131 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Colette encore

      « Croyez-moi ! Cela viendra, je ne sais quand. Une journée douce de printemps, ou bien un matin mouillé d’automne, peut-être une nuit de lune, vous sentirez en votre coeur une chose inexprimable et vivante s’étirer voluptueusement, – une couleuvre, heureuse qui se fait longue, longue, – une chenille de velours déroulée, – un desserrement, une déchirure soyeuse et bienfaisante comme celle de l’iris qui éclôt… Sans savoir pourquoi, à cette minute, vous nouerez vos mains derrière votre tête, avec un inexplicable sourire… Vous décourvrirez, avec une naïveté reconquise, que la lumière est rose à travers la dentelle des rideaux, et doux le tapis aux pieds nus, – que l’odeur des fleurs et celle des fruits mûrs exaltent au lieu d’accabler… Vous goûterez un craintif bonheur, pur de toute convoitise, délicat, un peu honteux, égoïste et soigneux de lui-même… »

      • #100144 Répondre
        Carpentier
        Invité

        Ces autres lignes de Colette m’amènent direct au merveilleux Le Pont des pies d’Art Mengo et Patrice Guirao, tu me diras peut-être si tu vois en quoi.
        Et dès demain, je me procure cet incroyable Journal à rebours.

        Quel magique dimanche.

        • #100157 Répondre
          graindorge
          Invité

          non, je ne vois pas mais je suis contente que ces partages t’aient donné envie
          En ce magique dimanche, je vais de ce pas prendre quelques légumes avant qu’il pleuve

          • #100158 Répondre
            Carpentier
            Invité

            benh si, son

            .. vous goûterez un craintif bonheur / …

            si bien illustré aussi dans ce joli pont des pies avec la belle au bois toute craintive; ce n’est pas un adjectif que j’emploie et entend souvent, mis à part peut-être, le plus souvent, pour un animal, un petit animal, oui.
            Bon, allez, je me la ré-écoute, tiens, et puis hop: tous à Brest!
            en attendant La dernière de la bandanova.

    • #100409 Répondre
      Claire N
      Invité

      « selon le système de l’exaspération, rien n’est meilleur que de se gratter. C’est choisir son mal; c’est se venger de soi sur soi. L’enfant essaie cette méthode d’abord. Il crie de crier; il s’irrite d’être en colère et se console en jurant de ne pas se consoler, ce qui est bouder. Faire peine à ceux qu’on aime et redoubler pour se punir. Les punir pour se punir. Par honte d’être ignorant, faire serment de ne plus rien lire. S’obstiner à être obstiné. « Alain, Propos,1921, p. 347 

      Ce que je note : se console en jurant de ne pas
      Se consoler, il me semble que cela éclaire un des mécanismes du ressentiment ?

      Nb ce post recouvre une question de Mathieu
      À laquelle je n’ai pas de réponse

    • #100423 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Les enfants sauvages, j’en suis. Ad vitam aeternam

      Colette âgée reçoit au Palais-Royal la visite de son frère Léo [Sido – Les Sauvages]

      Certain crépuscule ruisselant, à grandes draperies d’eau et d’ombre sous chaque arcade du Palais-Royal, me l’amena. Je ne l’avais pas vu depuis des mois. Il s’assit, mouillé, à mon feu, prit distraitement sa singulière subsistance – des bonbons fondants, des gâteaux très sucrés, du sirop – ouvrit ma montre, puis mon réveil, les écouta longuement, et ne dit rien.
      Je ne regardais qu’à la dérobée, dans sa longue figure, sa moustache quasi blanche, l’œil bleu de mon père, le nez, grossi, de « Sido » – traits survivants, assemblés par des plans d’os, des muscles inconnus et sans origine lisible… Une longue figure douce, éclairée par le feu, douce et désemparée… Mais les us et coutumes de l’enfance, – réserve, discrétion, liberté, – sont encore si vigoureux entre nous que je ne posai à mon frère aucune question.
      Quand il eut assez séché les ailes tristes, alourdies de pluie, qu’il appelle son manteau, il fuma, l’œil cligné, et frotta ses mains sèches, rouges d’ignorer en toute saison l’eau chaude et les gants, et parla.
      – Dis donc?
      – Oui…
      – J’ai été là-bas, tu sais?
      – Non? Quand ça?
      – J’en arrive.
      – Ah !… dis-je avec admiration. Tu es allé à Saint-Sauveur? Comment?
      Il me fit un petit œil fat.
      – C’est Charles Faroux qui m’a emmené en auto.
      – Mon vieux !… C’est joli, en cette saison?
      – Pas mal, dit-il brièvement.
      Il enfla les narines, redevint sombre et se tut. Je me remis à écrire.
      – Dis donc?
      – Oui…
      – Là-bas, j’ai été aux Roches, tu sais? Un chemin montueux de sable jaune se dressa dans ma mémoire comme un serpent le long d’une vitre…
      – Oh !… comment est-ce? Et le bois, en haut? Et le petit pavillon? Les digitales… les bruyères…
      Mon frère siffla.
      – Fini. Coupé. Plus rien. Rasé. On voit la terre. On voit…
      Il faucha l’air du tranchant de la main, et rit des épaules, en regardant le feu. Je respectai ce rire, et ne l’imitai pas. Mais le vieux sylphe, frémissant et lésé, ne pouvait plus se taire. Il profita du clair-obscur, du feu rougeoyant.
      – Ce n’est pas tout, chuchota-t-il. Je suis allé aussi à la Cour du Pâté…
      Nom naïf d’une chaude terrasse, au flanc du château ruiné, arceaux de rosiers maigris par l’âge, ombre, odeur de lierre fleuri versées par la tour sarrazine, battants revêches et rougeâtres de la grille qui ferme la Cour du Pâté, accourez…
      – Et alors, vieux, et alors ?
      Mon frère se ramassa sur lui-même.
      – Une minute, commanda-t-il. Commençons par le commencement. J’arrive au château. Il est toujours asile de vieillards, puisque Victor Gandrille l’a voulu. Bon. Je n’ai rien à objecter. J’entre dans le parc, par l’entrée du bas, celle qui est près de Mme Billette…
      – Comment, Mme Billette? Mais elle doit être morte depuis quarante ans au moins!
      – Peut-être, dit mon frère avec insouciance. Oui… C’est donc ça qu’on m’a dit un autre nom… un nom impossible… S’ils croient que je vais retenir des noms que je ne connais pas !… Enfin j’entre par l’entrée du bas, je monte l’allée des tilleuls… Tiens, les chiens n’ont pas aboyé quand j’ai poussé la porte… fit-il avec irritation.
      – Ecoute, vieux, ça ne pourrait pas être les mêmes chiens… Songe donc…
      – Bon, bon… Détail sans importance… Je te passe sous silence les pommes de terre qu’ils ont plantées à la place des cœurs-de-jeannette et des pavots… Je passe même, poursuivit-il d’une voix intolérante, sur les fils de fer des pelouses, un quadrillage de fils de fer… on se demande ce qu’on voit… il paraît que c’est pour les vaches… Les vaches ! Il berça un de ses genoux entre ses deux mains nouées, et sifflota d’un air artiste qui lui allait comme un chapeau haut de forme.
      – C’est tout, vieux ?
      – Minute ! répéta-t-il férocement. Je monte donc vers le canal, — si j’ose, dit-il avec une recherche incisive, appeler canal cette mare infecte, cette soupe de moustiques et de bouse… Passons. Je m’en vais donc à la Cour du Pâté, et…
      – Et?…
      Il tourna vers moi, sans me voir, un sourire vindicatif.
      – J’avoue que je n’ai d’abord pas aimé particulièrement qu’ils fassent de la première cour, – devant la grille, derrière les écuries aux chevaux – une espèce de préau à sécher la lessive… Qui, j’avoue !… Mais je n’y ai pas trop fait attention, parce que j’attendais le « moment de la grille ».
      – Quel moment de la grille?
      Il claqua des doigts, impatienté.
      – Voyons… Tu vois le loquet de la grille ?
      Comme si j’allais le saisir, – de fer noir, poli et fondu – je le vis en effet…
      – Bon. Depuis toujours, quand on le tourne comme ça, – il mimait – et qu’on laisse aller la grille, alors elle s’ouvre par son propre poids, et en tournant elle dit…
      – « I-î-îan… » chantâmes-nous d’une seule voix, sur quatre notes.
      – Oui, dit mon frère en faisant danser fébrilement son genou gauche. J’ai tourné… J’ai laissé aller la grille… J’ai écouté… Tu sais ce qu’ils ont fait?
      – Non…
      – Ils ont huilé la grille, dit-il froidement.
      Il partit presque aussitôt. Il n’avait pas autre chose à me dire. Il recroisa les membranes humides de son grand vêtement, et s’en alla, dépossédé de quatre notes, son oreille musicienne tendue en vain, désormais, vers la plus délicate offrande, composée par un huis ancien, un grain de sable, une trace de rouille, et dédiée au seul enfant sauvage qui en fût digne.

      • #100646 Répondre
        Carpentier
        Invité

        c’est magnifique, merci
        Je ne me remets pas de son

        prit distraitement sa singulière subsistance / …

        quelqu’un est là
        puis plus
        c’est exactement cela: prendre subsistance
        – plus ou moins discrètement, en revanche, il est vrai (rire)
        selon situation, moment, personne, interaction…
        L’arrivée de Léo chez Colette est grandiose, chargée comme elle dit bien … des us et coutumes de l’enfance / …
        il est sans doute son aîné (?)
        Merci pour ces partages, graindorge.

        • #100647 Répondre
          Carpentier
          Invité

          mais j’ai peut-être lu (entendu) consistance
          il n’empêche

    • #100641 Répondre
      Malice
      Invité

       » Car la vérité existe, n’en déplaise aux hérauts de la nuance, aux champions de l’ambivalence, aux tenants de la fiction universelle. A un moment, dans le champ de la vie, quelque chose est vrai ou faux, fait ou fable. Cela ne dure peut-être qu’un moment, mais c’est un moment de vérité. Or, tout le monde a peur de la vérité. On traîne les pieds, on y va à reculons, on tergiverse. On ne veut pas la vérité, on veut la paix. Non, pas la paix. La tranquillité. La vérité est une aventure, or on veut être tranquille, peu importe le prix. Mais un roman ne doit pas sacrifier la vérité, il perdrait sa raison d’être, qui consiste à s’y risquer, quelle qu’elle soit. Si vous n’écrivez pas pour la chercher, n’écrivez pas. Et si vous ne lisez pas pour l’approcher, à quoi bon? C’est pourquoi je commence toujours par écrire la fin. Pour me donner le courage de suivre le chemin. Pour être sûre d’aller jusqu’au bout sans lâcheté (…)
      « Qui cherche la vérité doit être prêt à l’innattendu, car elle est difficile à trouver, et quand on la rencontre, déconcertante. »
      (…)
      Déconcertante, la vérité? Elle est monstrueuse. Elle est meurtrière. Comment ne pas comprendre que le bonheur veuille s’en protéger? »

      TA PROMESSE, Camille Laurens
      (Merci aux sitistes qui ont recommandé ce livre)

    • #100644 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

       » » Car la vérité existe, n’en déplaise aux hérauts de la nuance, aux champions de l’ambivalence, aux tenants de la fiction universelle. A un moment, dans le champ de la vie, quelque chose est vrai ou faux, fait ou fable.  »
      J’aime bien
      Mais hélas elle confond vérité et factualité.
      Je dirais donc : Car les faits existent, n’en déplaise aux hérauts de la nuance, aux champions de l’ambivalence, aux tenants de la fiction universelle.
      Et aux hérauts de la fiction universelle je pourrais dire :
      « Du reste si tout est illusion, rien ne l’est, cela en revient au même et nous voici revenus au fait. Il n’a pas bougé. Pétri de sainte patience il attendait à son piquet qu’on le considère.
      Le fait est un âne. »

      • #100648 Répondre
        Carpentier
        Invité

        oui, si tu n’avais pas redit sur vérité/fait
        qqn, peut-être moi, l’aurait fait
        c’est pas mal ainsi.

        • #100654 Répondre
          Oscar
          Invité

          Un roman où se détaillent pourtant avec finesse ces différentes notions.

          • #100658 Répondre
            Carpentier
            Invité

            En dehors de son CUM donc, oui – et que j’ai donc bien lu – ( même si, comme on sait, un âne n’est pas une mule)
            – que veux-tu signifier?
            je ne suis pas certaine de bien saisir ton
            .. Un roman où se détaillent

            pourtant

            avec finesse ces différentes notions.

            Est-ce pour dire à propos du Laurens, partagé en extrait par Malice, qu’en revanche je n’ai pas lu?
            Dans son Ta promesse on trouverait, d’après toi, ces différentes notions détaillées avec finesse?
            Auquel cas, tu relèverais la limite annoncée d’un extrait partagé de quelques lignes d’un roman ?
            En ce qui me concerne, et j’aurais peut-être pu, c’est vrai, m’abstenir, j’avais en tête quasi ce que l’auteur de Comme une mule à poster en réponse aux lignes de Camille Laurens ce matin.
            Sauf que moi j’aurais eu à piocher, je crois bien, avec son livre à la main.

            • #100659 Répondre
              Carpentier
              Invité

              * a posté

            • #100661 Répondre
              Oscar
              Invité

              Je faisais juste référence au roman de C.L, en réponse à la phrase de F.B « Mais hélas elle confond vérité et factualité ».

              • #100662 Répondre
                Carpentier
                Invité

                ok,
                n’hésite pas me dire combien je te dois pour ces quelques secondes perdues avec cette inutile intervention/interpellation

                • #100663 Répondre
                  Oscar
                  Invité

                  Une traduction du dernier post de Claire N serait formidable !

                  • #100677 Répondre
                    Carpentier
                    Invité

                    Ton prix est trop élevé pour moi
                    – si toutefois tu t’interroges bien sur les lignes de Claire N. dans le récent et redondant thread – laissé passer comme une fleur par l’inspection de l’ouverture de topics – dédié au
                    Comme une mule – avis -extraits
                    où, avec des nous , des lignes sur un esprit- secte et d’autres pensées/essais d’analyses elle m’envoie, à mon tour, goûter une perplexité que j’ai la faiblesse de trouver légitime.
                    D’où mon évitement à paraître dans ces échanges d’ailleurs, où tout de beaucoup me rend mégaperplex.

                  • #100717 Répondre
                    Claire N
                    Invité

                    Oui – j’ai certainement ce »défaut « là
                    De pas toujours déplier ma pensée
                    J’essaye si on me le demande
                    Peut etre que ce n’est pas que un défaut ?
                    Mais ce n’est pas un manque de sincérité
                    En tout cas

              • #100718 Répondre
                François Bégaudeau
                Maître des clés

                Je ne commentais que les lignes ici reportées. Je n’ai pas lu le roman
                Dans les lignes ici reportées, CL amalgame clairement fait et vérité, ce qui je crois est une erreur
                Si elle découple les deux ailleurs dans son livre, je serais ravi, Oscar, que tu cites le ou les passages où elle le fait
                Mais en l’état ta remarque est inappropriée.

                • #100720 Répondre
                  Oscar
                  Invité

                  Le livre entier est construit autour de ces intersubjectivités, donc isoler quelques phrases – parce que tu le demandes – me paraîtrait -pareillement- inapproprié.

                  • #100721 Répondre
                    François Bégaudeau
                    Maître des clés

                    Le passage ici reporté établit une fusion claire entre fait et vérité. Je le commente comme tel. Si ce commentaire te parait injuste, c’est sans doute au nom d’un autre passage où le fait est tout aussi clairement dissocié de la vérité, que tu serais bien aimable de citer, sauf à sembler vouloir m’emmerder pour le principe.
                    Mais il est vrai que ta dernière phrase induit qu’il soit toujours inapproprié de citer, et encore plus de commenter une citation. Moyennant quoi je ne sais pas bien pourquoi tu t’égares dans un topic qui s’appelle citations de livres.

                    • #100729 Répondre
                      Malice
                      Invité

                      Le passage que j’ai cité est dit par un personnage du roman, Claire, celle qui a vécu des abus semble-t-il ( je ne sais pas encore lesquels précisément ); un autre, son amie Carole, a ces paroles, au tribunal, au sujet de la quête de vérité revendiquée par Claire :
                       » Elle oubliait. C’est un truc fou, chez Claire : elle n’a aucune rancune. Vous connaissez ce mythe où quand on boit l’eau du fleuve Léthé, on oublie tout? Eh bien Claire a dû tomber dedans, petite. On croit qu’elle pardonne, c’est faux: ça s’efface. Ou bien ça se digère, je ne sais pas. ça se métabolise. ça se fond dans l’idée plus haute qu’elle se fait des relations humaines. Mais la vérité qu’elle cherche tant, c’est le contraire :  » alètheia », en grec, le dévoilement de la vérité, signifie littéralement  » sans oubli ». Pour avancer dans la vérité de son histoire, il faudrait qu’elle se souvienne de tout. »

                      Un peu plus loin, interrogée par une avocate, Claire dit :
                       » Est-ce qu’il y a eu des signes? Oui, si vous y tenez, et même dès le début, mais des signes de quoi? Les signes sont rarement lus, le plus souvent on les relit. Pour déchiffrer, il faut savoir que c’est chiffré. »

                      • #100730 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Erreur de ma part : dans la première citation, ce n’est pas Claire qui parle mais bien Laurens; mais par la suite, on découvre que Claire, son personnage, tient visiblement le même discours qu’elle, dont Carole, amie de Claire fait la critique.
                        On dirait que Laurens se dévoile tout en se regardant à distance et se critiquant à travers le personnage de Claire.

                      • #100731 Répondre
                        François Bégaudeau
                        Maître des clés

                        merci Malice de pallier la pénible défection d’Oscar

      • #100665 Répondre
        Malice
        Invité

        Laurens utilise peut-être vérité parce-que le mot  » fait » est trop calme; quelqu’un qui a souffert d’un mensonge aura peut-être tendance, quand il écrit, à vouloir porter « vérité » comme une arme ou une armure.
        Dans ce texte mon passage préféré est celui où elle écrit que la vérité est une aventure. L’élucidation serait un jeu douloureux, mais un jeu tout de même.

    • #100686 Répondre
      Carpentier
      Invité

      Paris 2024, Jade Lindgaard, ed. divergences

      … En vingt ans, plus de deux millions de personnes dans le monde ont perdu leur domicile à cause des Jeux olympiques, estimait en 2007 un rapport de l’organisation de défense de droits humains COHRE, une ONG suisse qui a fermé ses portes en 2014.
      L’immense majorité d’entre elles a été déplacée lors des Jeux de Beijing en 2008 – près de 1,5 million d’individus selon ces expert.es, un record absolu. Ce fut les J.O. les plus bâtisseurs d’infrastructures / … p.20
      …. En France, où les infrastructures utiles aux Jeux de 2024 étaient déjà construites à 95%, rien de cela n’aurait dû arriver. /

      …. p.21

      … /.Si les J.O. ne sont pas la cause exclusive du déplacement de ces 1500 habitantes et habitants de Seine-Saint-Denis*, ils en sont le moyen indéniable et sans doute irréversible. / … / Car le réaménagement urbain constitue le socle de l’héritage promis au 93 par l’organisation des Jeux / … Le compte à rebours de la préparation de l’événement accélère et bouleverse le temps de l’aménagement. Il brusque le processus si sensible et si délicat du déménagement subi. Le temps olympique n’est ni celui des villes ni celui du coeur des mortels. De cette expérience in vivo naît le choc de la dépossession. / …

      p.31

      * foyer ADEF de Saint Ouen, squat Unibéton, cité Marcel-Paul

    • #100815 Répondre
      Ostros
      Invité

      Go where you feel most alive.
      Wise advice from Britney Spears.

    • #100868 Répondre
      .
      Invité

      Une tradition philosophique vénérable voudrait, chers lecteurs, que le monde que vous tenez pour réel ne soit qu’apparence. C’est seulement en prêtant attention aux propos de l’auteur sur la perception, la pensée, le cerveau, le langage, la culture, les nouvelles méthodologies ou les nouvelles forces sociales que vous saurez lever le voile. Certes, ce point de vue donne le beau rôle à celui qui écrit et à ses écrits, et il a quelque chose de pathétique. (Quel meilleur argument pour un livre que d’annoncer qu’il va modifier ce que le lecteur tient pour réel ?) Cette tradition est à l’œuvre dans certaines théories de psychologie sociale et dans la fameuse formule de W.I. Thomas selon laquelle, « si les situations sont définies comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences ». Cette affirmation, littéralement juste, est pourtant fausse dans son interprétation courante. Il est évident que le fait de définir des situations comme réelles a des conséquences, mais celles-ci peuvent n’avoir que peu d’incidence sur le cours des choses. Il arrive qu’une définition inadéquate de la situation n’ait d’autre effet que de laisser planer un léger embarras chez ceux qui s ‘y sont risqués. Le monde ne se réduit pas à une scène, et le théâtre non plus. Que vous construisiez un théâtre ou une usine aéronautique, il vous faudra prévoir un espace pour garer votre voiture et un autre pour déposer votre manteau, et il vaut mieux que ces espaces soient réels et soient réellement garantis contre le vol. Si toute situation demande à être définie, en règle générale cette définition n’est pas inventée par ceux qui y sont impliqués, même si l’on crédite la société à laquelle ils appartiennent d’un tel pouvoir ; le plus souvent, nous nous contentons de confirmer correctement ce que nous attendons de la situation et nous agissons en conséquence. S’il est vrai que nous nous engageons personnellement pour négocier tel ou tel aspect de l’ordre dans lequel nous vivons, il n’en demeure pas moins que, une fois que nous y sommes parvenus, nos activités se déroulent mécaniquement, comme si cet ordre avait toujours existé. Par ailleurs, il arrive que nous soyons obligés d’attendre qu’une affaire s’achève pour découvrir ce qui s’est passé et il arrive aussi que nous soyons engagés dans une activité et que nous retardions le plus possible le moment de nous prononcer sur sa nature exacte. Et ce ne sont pas là sans doute les seuls principes d’organisation de la vie sociale. En somme, celle-ci est bien assez équivoque et risible pour qu’on ne cherche pas à la plonger dans l’irréalité.
      Goffman, Les cadres de l’expérience

    • #101176 Répondre
      toto
      Invité

      « Et si quelques hommes, plus riches, accaparent le droit à la chasse, s’ils défendent leur droit avec l’appui des lois, des gardes qu’ils paient et qu’ils arment, des gendarmes en uniforme, des policiers habiles à se grimer, est-ce qu’il n’est pas d’autres lois plus anciennes, qu’on chercherait en vain dans les codes, mais que les gars de Sologne connaissent bien puisqu’ils les sentent vivre en eux-mêmes dès que le poil leur pousse sous le nez, dès qu’ils éprouvent la chaleur de leur sang ? »

      Maurice Genevoix, Raboliot

    • #101516 Répondre
      Graindorge
      Invité

      Enfance, Nathalie Sarraute, 1983
      « – Alors, tu vas vraiment faire ça ? « Evoquer tes souvenirs d’enfance »… Comme ces mots te gênent, tu ne les aimes pas. Mais reconnais que ce sont les seuls mots qui conviennent. Tu veux « évoquer tes souvenirs »…il n’y a pas à tortiller, c’est bien ça. – Oui, je n’y peux rien, ça me tente, je ne sais pas pourquoi… – C’est peut-être…est-ce que ce ne serait pas… on ne s’en rend parfois pas compte…c’est peut-être que tes forces déclinent… – Non, je ne crois pas…du moins je ne le sens pas… – Et pourtant ce que tu veux faire… « évoquer tes souvenirs »… est-ce que ce ne serait pas… – Oh, je t’en prie… – Si, il faut se le demander : est-ce que ce ne serait pas prendre ta retraite ? te ranger ? quitter ton élément, où jusqu’ici, tant bien que mal…
      Oui, comme tu dis, tant bien que mal… – Peut-être, mais c’est le seul où tu aies jamais pu vivre… celui… – Oh, à quoi bon ? je le connais.
      Est-ce vrai ? Tu n’as vraiment pas oublié comment c’était là-bas ? comme là-bas tout fluctue, se transforme, s’échappe… tu avances à tâtons, toujours cherchant, te tendant… vers quoi ? qu’est-ce que c’est ? ça ne ressemble à rien…personne n’en parle…ça se dérobe, tu l’agrippes comme tu peux, tu le pousses…où ? n’importe où, pourvu que ça trouve un milieu propice où ça se développe, où ça parvienne peut-être à vivre… Tiens, rien que d’y penser… – Oui, ça te rend grandiloquent. Je dirai même outrecuidant. Je me demande si ce n’est pas toujours cette même crainte…Souviens-toi comme elle revient chaque fois que quelque chose d’encore informe se propose… Ce qui nous est resté des anciennes tentatives nous paraît toujours avoir l’avantage sur ce qui tremblote quelque part dans les limbes1 … – Mais justement, ce que je crains, cette fois, c’est que ça ne tremble pas…pas assez…que ce soit fixé une fois pour toutes, du « tout cuit »

    • #101687 Répondre
      essaisfragiles
      Invité

      Quelques passages du livre d’un écrivain que j’ai beaucoup lu jusqu’en 2011 : Philippe Vilain, Mauvais élève, Robert Laffont, 2024
      .
      « Annie Ernaux me faisait changer de monde, rencontrer toutes sortes d’individus qui occupent des places importantes dans la hiérarchie sociale ou dans les milieux culturels, des politiques, des ambassadeurs, des consuls, des maires, des directeurs de musée, des éditeurs, des écrivains, des universitaires, des acteurs de cinéma. (…) De toutes les expériences sociales que j’ai connues, la fréquentation du monde fut pour moi la plus instructive en même temps que la plus violente. (…) Tout cela cependant me divertissait, et je savais, grâce à un discernement exercé, saisir la personnalité de chacun, identifier leur appartenance sociale, à leur diction, façon de s’exprimer, posture, manière de se coiffer, de se vêtir, de s’approprier certaines marques ; je pouvais rapidement distinguer les aristocrates, les nobles, les bourgeois, les petits-bougeois, démasquer les imposteurs, remarquer ceux qui n’appartenaient pas à ces cercles, les opportunistes qui n’y avaient pas grandi mais qui y étaient tolérés, les parvenus qui l’avaient conquis par des relations, mais qu’une assurance surjouée trahissait, tous ceux-là jusqu’aux belles provinciales séductrices mais désargentées qui me souriaient, auxquelles j’avais envie de lancer la réplique d’Alain Delon dans Mélodie en sous-sol : « Te fatigue pas, Totoche, on est du même monde ! » Ce monde me donnait l’impression de traverser un pays étranger dont je ne voulais apprendre ni la langue ni les règles.  » (p. 154-160)
      .
      « Néanmoins, s’il arrivait que leur comportement m’embarrassât, la honte jamais ne s’y mêlait, sans doute parce que la seule que j’ai véritablement éprouvée était relative à l’alcoolisme de mon père, non à mes origines populaires, et si je m’effrayais parfois de m’éloigner de mes parents, de ne plus rien partager avec eux, si, même, pourquoi ne pas le dire, je m’ennuyais par moments en leur compagnie, si je ne les avais pas pris comme modèles et si je n’employais plus depuis longtemps leur langage, dont j’avais gommé la plupart des incorrections, je continuais de me reconnaître dans leur monde ; par ailleurs, je constatais que l’acquisition de la culture, si elle ne manquait pas de creuser une distance de classe entre mon ancien monde et celui que je découvrais, n’affectait pas foncièrement ma manière d’être, mes habitudes, mes goûts, ni ne me faisait éprouver ce sentiment de trahison que les transfuges de classe connaissent à l’égard des personnes du monde dont ils sont issus. Quelque chose d’irréductible me liait à mon milieu, qui tenait sans doute au fait que j’avais été tardivement doué pour les études et que je savais, au fond de moi, ce qu’était souffrir d’une certaine inculture, être méprisé. Car, je l’avais remarqué, nombre de ceux qui ressentaient ce sentiment de trahison avaient pour trait commun d’avoir été tôt de brillants élèves, de sorte qu’en acquérant précocement une érudition, ils développaient peut-être, en même temps, un goût de la domination. Ce sentiment-là, j’avais eu de la chance de ne jamais l’éprouver, parce que, tout en évoluant vers un monde intellectuellement et socialement supérieur, je n’avais cessé de fréquenter le mien. La culture ne me servait donc pas d’instrument de jugement, d’évaluation ou de distinction, mais de moyen de compréhension de mon propre monde, qui m’aidait à expliquer mon mode de vie, à le considérer comme à le justifier. C’est pourquoi je ne diabolisais pas mes parents, je ne les trouvais pas « ploucs », je voyais plutôt de pauvres gens, courageux, marqués par la violence sociale, et qui n’avaient pas eu la chance de bénéficier d’une véritable éducation. De sorte que les sentiments d’illégitimité, de déloyauté et de trahison, qui submergent bien souvent les transfuges de classe — je m’apprêtais à en devenir un — au moment de s’éloigner de leur famille, de s’écarter de la voie qui leur était promise dès la naissance, ne m’effleuraient pas, puisque je ne cherchais pas à fuir les miens, seulement à me sauver. » (p. 170-171)
      .
      « La conscience aiguë de la justice, qui ne m’a jamais quitté, a toujours cependant exclu, en moi, ce désir de vengeance sociale propre aux transfuges, un souci rageur de revanche qui me paraissait improductif pour fonder une pensée mais surtout pour me reconstruire. Se venger ne saurait que nourrir une haine stérile, un ressentiment aussi infini que triste et dépressif. Sans doute parce que je voyais dans la mise en spectacle de cette vengeance, à travers les protestations médiatisées et les manifestations d’indignation collective, une posture insincère, démagogique, politicienne plus que foncièrement politique. Tel sentiment que je pouvais concevoir chez des individus en situation d’échec, me paraissait incompatible chez ceux qui étaient en position de réussite sociale, économique et professionnelle, tirant satisfaction et profit d’une position sociale avantageuse, voire nantie. Il ne m’était pas difficile de deviner combien, sous ses prétentions vertueuses et collectives, ce sentiment de vengeance prend habituellement soin de ne jamais penser contre les intérêts de ceux qui prétendent l’éprouver, de ne jamais critiquer non plus les personnes puissantes, influentes, de leur milieur d’arrivée. » (p. 172-173)

    • #101771 Répondre
      Graindorge
      Invité

      Encore Colette??? Oui. Notre essaisfragiles, c’est à l’étage au-dessus.

      LE POISSON AU COUP DE PIED À LA COLETTE. Récit de S.G COLETTE
      dans la revue « Vogue » de 1929
      Naturellement, vous aimez la Provence. Mais quelle Provence ? Il y en a plusieurs. Une est toute nue, à peine voilée d’un maillot de bain à dessins cubistes, et noire d’un hâle étudié. Elle trône sur un  » planking  » entre deux ou trois palaces et casinos. Celle-là, je la salue à peine quand je la rencontre. Une autre perche sur de petits monts aérés, secs, où tout est d’azur, le ciel, le silex pailleté, l’arbuste bleuâtre. Il y a des morceaux de Provence gras, herbus, baignés de sources, de petites Provences italiennes, même espagnoles; une Provence – peut-être est-elle ma préférée – maritime, pays de calanques d’un bleu qui n’est point suave mais féroce, de petits ports huileux qu’on ne déchiffre qu’à travers une grille de mâts et de cordages… Une Provence forestière resserre, sous la longue ombre des pins parallèles, les parfums de la résine, et sous les chênes lièges crépus, écorchés vifs, erre un assez septentrional arôme de fougère, de lichen ras, une fallacieuse annonce de truffe… La multitude des touristes désole, chaque année, toutes les Provences. Optimiste, le touriste habite une villa, dix mètres de sable et cent brasses de mer, et ne bouge guère. Il se rôtit et mijote au bain-marie, alternativement. Pessimiste, il roule en auto, et s’arrête pour boire, transpire, reroule et reboit. Il dit :  » Ce pays serait ravissant si on n’y avait pas si chaud et si la nourriture était possible.  » Partout il réclame son bifteck aux pommes, tendre à point, ses œufs au bacon, ses épinards en branche et son café  » spécial « . Il fait observer que son estomac ne digère pas l’ail et que son médecin lui interdit la cuisine à l’huile. Ce n’est certes pas pour la seule édification de ce Viking, de cet Anglais, de ce Parigot, de ce Brandebourgeois, de ce citoyen d’Amérique, de ce Genevois, de ce Balkanique, que je prônerai l’excellence de quelque vieux plat provençal, les vertus de l’ail, la transcendance de l’huile d’olive, et ma fidélité aux trois légumes inséparables, vernissés, hauts en couleur comme en goût : l’aubergine, la tomate et le poivron doux. En forêt du Dom, il est une auberge… Son renom se fait si vite qu’il n’est pas besoin de la désigner plus clairement. Le lieu est beau, en pleine forêt profonde, et la route romantique tourne à souhait pour l’attaque des diligences… Les soirs d’été, deux, trois tables rudimentaires, égaillées sous les acacias, attendent les amateurs de gibier, et les friands du poisson que j’appelle  » le poisson au coup de pied « . Est-ce une recette ? Non. Un accommodement culinaire primitif, vieux comme l’olivier, comme la pêche au trident. jamais cuisson n’a demandé moins d’apprêts – il n’y faut que la manière. Ayez seulement… une forêt provençale, tout au moins méridionale. Fournissez-vous-y de bois choisi : bûches cornues d’olivier, fagots de ciste, racines et branches de laurier, rondins de pin pleurant la résine d’or, menue broussaille de térébinthe, d’amandier, n’oubliez pas le sarment de vigne. A même la terre, entre quatre gros éclats de granit, bâtissez, allumez le bûcher. Pendant qu’il flambe, rouge, blanc, cerise, léché d’or et de bleu, il n’y a rien à faire que le regarder. Le ciel vert du crépuscule provençal au-dessus de lui, tourne au bleu de lac. Les flammes baissent, se couchent; vous avez sous la main, n’est-ce pas, une ou plusieurs belles pièces dé poisson méditerranéen, tout vidé ? Vous avez acquis à Saint-Tropez une rascasse monstrueuse, à gueule de dragon, ou vous avez apporté de Toulon les malins mulets à dos noirs, et vous n’avez pas omis, vidant ceux-ci ou celle-là, de glisser, tout le long de leur ventre creux, un fuseau de lard ? Bon. Apprêtez votre balai, j’appelle ainsi ce bouquet odorant de laurier, de menthe, de pebredaï, de thym, de romarin, de sauge, que vous avez noué avant d’allumer votre feu. Apprêtez donc le balai, c’est-à-dire qu’il trempe dans un pot empli de la meilleure huile d’olive mêlée de vinaigre de vin – ici nous n’admettons que le vinaigre rose et doux. L’ail – vous pensiez naïvement qu’on pouvait se passer de lui ? – pilé, jusqu’à consistance de crème, rehausse le mélange comme il convient. Du sel, peu, du poivre, assez. Attention. Votre feu n’est plus que braise bientôt. Un lit épais de braise qui chante bas, des tisons qui flambent encore un peu; une fumée translucide, légère, porte à vos narines l’âme consumée de la forêt… C’est le moment de donner le magistral coup de pied qui envoie, au loin, bûches, brandons et fumerolles, qui découvre et nivelle le charbon ardent d’un rose égal, met à nu le coeur pur du feu sur lequel halète un petit spectre igné, bleuâtre, plus brûlant encore que lui. Un vieux gril, à trois pieds hauts, salamandre tordue au service de la flamme, reçoit le poisson bénit de sauce, et le tout se plante d’aplomb, en plein enfer. Là !… Vous n’en êtes pas encore à la maîtrise de l’homme du Dom, l’homme de qui l’on ne voit que l’ombre sur le feu. Le bras noir armé du balai aromatique, le bras noir sans cesse humectant, aspergeant, retournant le poisson sur le gril, pendant… Pendant combien de temps ? L’homme noir le sait. Il ne mesure rien, il ne consulte pas de montre, il ne. goûte pas, il sait. C’est affaire d’expérience, de divination. Si vous n’êtes pas capable d’un peu de sorcellerie, ce n’est pas la peine de vous mêler de cuisine. Le  » poisson au coup de pied  » saute de son vieux gril dans votre assiette. Vous verrez qu’il est roide, vêtu d’une peau qui craque, s’exfolie et bâille sur une chair blanche, ferme, dont la saveur se souvient de la mer et des baumes sylvestres. La nuit résineuse descend, une lampe faible, sur la table, dénonce la couleur de grenat du vin qui emplit votre verre… Marquez, d’une libation reconnaissante, cet instant heureux.

    • #103944 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

       » Il n’avait pas de chagrin. Il respirait doucement, en soufflant, sans bruit. Il était considéré comme saint et modeste, tenant les yeux toujours baissés. Il n’aimait guère contempler l’idole suspendue au mur, qui lui évoquait la mort, et comprenait mal qu’un peuple qui se vantait d’être libre eût choisi un esclave supplicié et souffrant comme image de la toute-puissance et du bonheur. Il allait dans la cour s’accroupir aux dos des arbres et tenait alors les yeux ouverts dans leur ombre.
      On voyait parfois ses lèvres remuer. »
      Pascal Quignard  » les ombres errantes » p.187

    • #104729 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      L’Idiot » de Dostoïevski [extrait] – vivre pour de bon

      « … Mais il vaut mieux que je vous raconte ce que m’a dit un autre homme que j’ai rencontré l’année dernière. Il y avait là une circonstance très étrange, étrange en ce que, finalement, ce genre de cas est rarissime. Cet homme avait déjà été traîné, avec d’autres, sur l’échafaud, et on lui avait lu sa sentence de mort : fusillé, pour crime politique. Une vingtaine de minutes plus tard, on lui a lu sa grâce, sa peine de mort venait d’être commuée ; et néanmoins, tout l’intervalle entre ces deux verdicts, ces vingt minutes, disons, à tout le moins, ce quart d’heure, il l’a vécu avec la conviction inébranlable que, d’ici quelques minutes, il allait brusquement mourir. J’avais une envie terrible d’écouter quand il se ressouvenait, parfois, de ces impressions de ce moment-là, et, plusieurs fois, j’ai recommencé à lui poser des questions. Il se souvenait de tout avec une clarté extraordinaire et il disait qu’il n’oublierait jamais rien de ces minutes. A une vingtaine de pas de l’échafaud au pied duquel s’étaient massés le peuple et les soldats, trois poteaux avaient été plantés dans le sol, parce que les criminels étaient plusieurs. Les trois premiers ont été amenés jusqu’aux poteaux, on leur a mis leur costume mortuaire (une longue chemise blanche), on leur a enfoncé sur les yeux des bonnets blancs, pour qu’ils ne voient pas les fusils ; et puis un certain nombre de soldats se sont mis en ligne devant chaque poteau. Mon ami était le huitième sur la liste, il devait donc, visiblement, marcher jusqu’aux poteaux avec le troisième groupe. Un prêtre, avec sa croix, est passé parmi eux. Il s’avérait donc qu’il ne lui restait à vivre qu’à peu près cinq minutes, pas plus. Il disait que ces cinq minutes lui paraissaient un délai infini, une richesse incroyable ; il lui semblait que, pendant toutes ces cinq minutes, il pourrait vivre tant de vies qu’il n’y avait encore aucune raison de penser à son dernier instant, au point qu’il a pris différentes dispositions : il a calculé le temps qu’il lui faudrait pour faire ses adieux à ses camarades, il s’est donné pour cela quelque chose comme deux minutes, ensuite il s’est donné deux autres minutes pour réfléchir une dernière fois sur lui-même, et puis pour regarder autour de lui. Il se souvenait très bien d’avoir pris ces trois dispositions précises, et d’avoir bien calculé ainsi. Il mourait à vingt-sept ans, en pleine santé, en pleine force ; en faisant ses adieux à ses camarades, il se souvenait qu’à l’un d’entre eux il a posé une question même assez indifférente, et qu’il s’est beaucoup intéressé à la réponse. Après, quand il a eu fini de faire ses adieux à ses camarades, ont commencé les deux minutes qu’il s’était calculées pour penser à soi-même ; il savait d’avance à quoi il allait réfléchir : il cherchait tout le temps à s’imaginer, le plus vite et le plus clairement possible, cela – comment cela se faisait-il donc : là, en ce moment, il existe et il vit, et, d’ici trois minutes, déjà, il sera autre chose, quelqu’un, ou quelque chose – mais qui donc ? où donc ? Tout cela, il pensait le résoudre pendant ces deux minutes ! Non loin de là, il y avait une église, et le sommet de la coupole, avec son dôme doré, luisait sous un soleil brillant. Il se souvenait que c’était avec une terrible obstination qu’il regardait cette coupole et ces rayons : il lui semblait que ces rayons étaient sa nouvelle nature, que, d’ici trois minutes, d’une façon ou d’une autre, il se fondrait en eux… L’incertitude et la répulsion qu’il éprouvait à ce nouveau qui allait être et qui surviendrait là, maintenant, étaient terribles ; mais il disait que rien ne lui était plus dur à cet instant que cette pensée continuelle : « Et s’il ne fallait pas mourir ? Et si l’on ramenait la vie – quel infini ! et tout cela serait à moi ! Alors, je transformerais chaque minute en un siècle, je ne perdrais plus rien, je garderais le compte de chaque minute, cette fois, je ne gaspillerais plus rien ! » Il disait que cette pensée avait fini par se transformer en une vraie rage, et qu’il voulait déjà qu’on le fusille, et le plus vite possible.

      Le prince se tut soudain ; tout le monde attendait qu’il continue, et tire une conclusion.

      – Vous avez fini ? demanda Aglaïa.

      – Quoi ? Oui, dit le prince, sortant d’une rêverie de quelques instants.

      – Et pourquoi nous avez-vous raconté tout cela ?

      – Comme ça… j’y ai repensé… ça s’est trouvé…

      – Vous êtes très abrupt, remarqua Alexandra, prince, vous vouliez sans doute prouver qu’il n’y avait pas d’instants qui puissent valoir un sou, et que cinq minutes sont parfois plus précieuses qu’un trésor. Tout cela est louable, mais, permettez, pourtant – et votre ami qui vous racontait toutes ces passions, sa peine, n’est-ce pas, a été commuée, donc on lui a offert cette « vie infinie ». Eh bien, après, qu’a-t-il donc fait de cette richesse ? Il a « tenu compte » de chaque minute ?

      – Oh non, il me l’a dit lui-même – c’est une question que je lui ai posée –, ce n’est pas du tout comme ça qu’il a vécu, il a perdu beaucoup, beaucoup de minutes.

      – Eh bien, voilà une expérience, et donc, c’est impossible de vivre, pour de bon, n’est-ce pas, en « tenant compte ». On ne sait pas pourquoi, mais c’est impossible.

      – Non, on ne sait pas pourquoi, mais c’est impossible…, répéta le prince. Je me le disais bien moi-même… Et pourtant je ne sais pas, on ne peut pas y croire…

      – Vous pensez, c’est-à-dire, que vous vivrez plus intelligemment que les autres ? dit Aglaïa.

      – Oui, ça aussi, je l’ai pensé parfois.

      – Et vous le pensez encore ?

      – Oui… encore, répondit le prince, qui continuait de regarder Aglaïa avec son sourire tranquille et même doux ; mais il se remit tout de suite une nouvelle fois à rire, et la regarda d’un air joyeux.

      – Voilà qui est modeste ! dit Aglaïa, presque agacée.

      – Quand même, comme vous êtes courageuses, vous riez, là, mais moi, tout m’a tellement bouleversé dans son récit, après, j’en ai rêvé la nuit, j’ai rêvé justement de ces cinq minutes…

      Et, une fois encore, il fit passer un regard grave et scrutateur sur ses auditrices.

      – Vous ne seriez pas en train de m’en vouloir ? demanda-t-il soudain, comme saisi d’un trouble, mais regardant pourtant tout le monde droit dans les yeux.

      – Pourquoi ça ? s’écrièrent les trois filles étonnées.

      – Eh bien, j’ai toujours l’air de faire des sermons…

      Tout le monde se mit à rire.

      – Si vous m’en voulez, ne m’en veuillez pas, dit-il, je sais bien moi-même que j’ai vécu moins que les autres, et que je suis celui qui comprend le moins la vie. Parfois, peut-être, je parle d’une façon très étrange…

      Et il se troubla complètement.

      • #104736 Répondre
        Claire N
        Invité

        « on leur a enfoncé sur les yeux des bonnets blancs, pour qu’ils ne voient pas les fusils » 
        Au sein de ce texte prend une pesanteur presque métaphysique
        J’aime infiniment
        «  son sourire tranquille et même doux »
        Et l’insaisissable du «  et il se troubla complètement « 

      • #104744 Répondre
        kenny
        Invité

        Quoi qu’il en soit, la Commission conclut à la culpabilité de vingt et un prévenus. Elle signale que Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski qui, à la différence de la majorité de ses camarades, ayant reconnu les faits, s’est efforcé de les justifier au lieu de les renier, doit être considéré comme « un des plus dangereux » des conjurés. En septembre 1849, le ministre de la Guerre nomme un tribunal militaire. Le 16 novembre, celui-ci transmet le dossier au parquet. Le 19 décembre, les accusés sont condamnés à être passés par les armes. Nicolas Ier commue cette sentence en peines de prison tout en exigeant, conformément à l’article 73 du code de procédure pénale, que cette décision ne soit communiquée aux condamnés qu’après un simulacre d’exécution.
        Le 22 décembre 1849 à sept heures du matin, par moins vingt degrés, ils sont conduits dans plusieurs fourgons à la place d’armes Semenovski, où quelque trois mille curieux, selon les rapports de police, attendent l’exécution. Le régiment est disposé en face des trois poteaux plantés dans la terre gelée et recouverte de neige fraîche. Les condamnés se voient pour la première fois depuis leur arrestation. Ils s’embrassent. En présence du gouverneur général de Saint-Pétersbourg, du chef de la police, des officiers qui commandent les unités de la garde et des aides de camp du tsar, le procureur lit l’arrêt de mort. On enlève aux condamnés leurs manteaux pour leur passer de grosses chemises qui leur descendent jusqu’aux chevilles. Les manches longues permettent au bourreau de les attacher au poteau avant de leur couvrir le visage avec la cagoule qui remplace le bandeau. Petrachevski agite les mains avec un mouvement clownesque et éclate de rire.
        Ils seront exécutés par groupe de trois.
        Dostoïevski, qui fait partie du deuxième groupe, embrasse Plechtcheïev et Dourov, qui se trouvent à côté de lui, et glisse en français à l’oreille de Spechnev : « Nous serons avec le Christ. – Nous serons poussière », répond celui-ci. Un prêtre prononce un dernier sermon et donne aux détenus une croix à baiser. Petrachevski, Mombelli et Grigoriev sont attachés aux poteaux. On descend leurs cagoules. Roulement de tambour. Les soldats mettent en joue.
        Un courrier à cheval traverse la place. Remet une enveloppe au général Soumarokov qui commande l’exécution. Sur son ordre, les détenus sont détachés, réalignés à côté des autres. On leur lit l’ordre du tsar qui commue leur sentence de mort. Dostoïevski est condamné à quatre années de travaux forcés et à servir ensuite comme simple soldat.

        • #104746 Répondre
          Claire N
          Invité

          Les tsars ont de curieuses façons de se faire jouir
          Merci Kenny

          • #104747 Répondre
            Claire N
            Invité

            j’ai envie et l’intuition qu’un personnage idiot lés désempare

    • #104738 Répondre
      pifou
      Invité

      « La vieille sourit, vaquant à ses pensées. Ranek n’osait pas se lever. Je me souviens. Il restait assis, immobile, seules ses mains bougeaient doucement. Elles vous caressaient les cheveux, Deborah. Toujours et encore, elles vous caressaient les cheveux. Je n’aurais jamais cru ce salopard capable de tant de tendresse. Et je me disais : Deborah a de la chance. J’étais passablement étonnée, vous savez. Et puis finalement je me suis dit : Même chez nous, le bonheur existe. Le bonheur de celui qui grelotte et trouve une couverture. Le bonheur de celui qui a faim et trouve un peu de pain. Et le bonheur de celui qui est seul et trouve un peu d’amour. »

      Nuit
      Edgar Hilsenrath

    • #104802 Répondre
      Emile Novis
      Invité

      En écoutant CNEWS sur la mort du pape et le christianisme, j’ai pensé à la critique des « honnêtes gens » de Péguy:

      « On a toujours un poids. On n’est pas toujours mouillable. Οu si l’on veut tout a un poids, mais tout n’est pas mouillable. On est toujours pondérable, on n’est pas toujours humectable. On est toujours pesable. On n’est pas toujours pénétrable. De là viennent tant de manques, (car les manques eux-mêmes sont causés et viennent), de là viennent tant de manques que nous constatons dans l’efficacité de la grâce, et que remportant des victoires inespérées dans l’âme des plus grands pécheurs elle reste souvent inopérante auprès des plus honnêtes gens, sur les plus honnêtes gens. C’est que précisément les plus honnêtes gens, ou simplement les honnêtes gens, οu enfin ceux qu’on nomme tels, et qui aiment à se nommer tels, n’ont point de défauts eux-mêmes dans l’armure. Ils ne sont pas blessés. Leur peau de morale constamment intacte leur fait un cuir et une cuirasse sans faute. Ils ne présentent point cette ouverture que fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal joint, une mortelle inquiétude, une invisible arrière anxiété, une amertume secrète, un effondrement perpétuellement masqué, une cicatrice éternellement mal fermée. Ils ne présentent point cette entrée à la grâce qu’est essentiellement le péché. Pare qu’ils ne sont pas blessés, ils ne sont plus vulnérables. Parce qu’ils ne manquent de rien on ne leur apporte rien. Parce qu’ils ne manquent de rien, on ne leur apporte pas ce qui est tout. La charité même de Dieu ne panse point celui qui n’a pas des plaies. C’est parce qu’un homme était par terre que le Samaritain le ramassa. C’est parce que la face de Jésus était sale que Véronique l’essuya d’un mouchoir. Or celui qui n’est pas tombé ne sera jamais ramassé ; et celui qui n’est pas sale ne sera pas essuyé.
      Les « honnêtes gens » ne mouillent pas à la grâce.
      C’est une question de physique moléculaire et globulaire. Ce qu’on nomme la morale est un enduit qui rend l’homme imperméable à la grâce. De là vient que la grâce agit dans les plus grands criminels et relève les plus misérables pécheurs. C’est qu’elle a commencé par les pénétrer, par pouvoir les pénétrer. Et de là vient que les êtres qui nous sont les plus chers, s’ils sont malheureusement enduits de morale, sont inattaquables à la grâce, inentamables. C’est qu’elle commence par ne pas pouvoir les pénétrer à l’épiderme.
      Ils sont impénétrables, en tout, absolument, parce qu’ils sont enduits, parce qu’ils ne mouillent pas à l’épiderme, parce qu’ils sont impénétrables à l’origine de mouillature, à la surface de mouillature qui est l’origine et la surface de pénétration. »

      _
      Péguy, Note conjointe sur M. Descartes, 1914.

      • #104818 Répondre
        Malice
        Invité

        « Leur peau de morale constamment intacte leur fait un cuir et une cuirasse sans faute. Ils ne présentent point cette ouverture que fait une affreuse blessure, une inoubliable détresse, un regret invincible, un point de suture éternellement mal joint, une mortelle inquiétude, une invisible arrière anxiété, une amertume secrète, un effondrement perpétuellement masqué, une cicatrice éternellement mal fermée. Ils ne présentent point cette entrée à la grâce qu’est essentiellement le péché.  »
        J’ai l’impression qu’il y a quelque chose de vrai là-dedans

        • #104880 Répondre
          Emile Novis
          Invité

          @Malice
          Oui, comme toi. Et la formule « effondrement perpétuellement masqué » m’interpelle. Qu’un effondrement puisse rester masqué, c’est étrange, et en même temps, on sent que c’est vrai.

          • #104940 Répondre
            Malice
            Invité

            @Emile
            Tu as lu d’autres textes de Péguy? Je ne connais pas du tout – enfin, seulement l’adaptation de Jeanne par Bruno Dumont.

            • #105065 Répondre
              Emile Novis
              Invité

              @Malice
              Ses écrits de jeunesse, écrits très socialistes (Marcel ou de la cité harmonieuse; De la grippe; etc.). Ses notes sur Descartes et Bergson, l’Argent, Clio, quelques pages des cahiers de la quinzaine (notamment sur « le parti intellectuel »). Sa poésie, qui est parfois superbe (Eve, par exemple, et ses poèmes sur ses marches dans la plaine de la Beauce avec la cathédrale de Chartres en ligne de mire).
              Le problème de cette œuvre est qu’elle est très éclatée. Difficile de rentrer dedans. Le style, parfois, peut rebuter, puis il émerveille. Il y a des torsions de langue qu’on ne trouve que chez lui. Quand on ouvre une page de Péguy, on sait immédiatement qu’on est chez Péguy, et ça me plaît.

              • #105084 Répondre
                Malice
                Invité

                J’ai commencé à lire « Eve »
                J’aime bien cette phrase : « Le bonheur écrasait l’homme de toute part »
                C’est intéressant qu’il utilise autant la répétition. Je ressens une sorte d’hypnose à la lecture, comme à l’écoute du « Soulier de satin » de Claudel : ces immenses discours des personnages auraient pu me barber ( j’en avais peur) mais j’ai sincèrement goûté le texte.

                • #105085 Répondre
                  Malice
                  Invité

                  J’aime ce passage aussi:
                  « Et les dépassements du bouc et du chevreuil
                  Mêlant et démêlant leur course audacieuse
                  Et dressés tout à coup sur quelque immense seuil
                  Afin de saluer la terre spacieuse.

                  Et tous ces filateurs et toutes ces fileuses
                  Mêlant et démêlant l’écheveau de leur course,
                  Et dans le sable d’or des vagues nébuleuses
                  Sept clous articulés découpaient la Grande Ourse.

                  Et tous ces inventeurs et toutes ces brodeuses
                  Du lacis de leurs pas découpaient des dentelles.
                  Et ces beaux arpenteurs parmi ces ravaudeuses
                  Dessinaient des glacis devant des citadelles. « 

                • #105137 Répondre
                  Emile Novis
                  Invité

                  @Malice
                  Merci pour ces extraits, très beaux en effet.
                  _
                  « C’est intéressant qu’il utilise autant la répétition. Je ressens une sorte d’hypnose ».
                  _
                  C’est exactement ce que je ressens en le lisant: une hypnose. Un rythme qui embarque et qui, de temps en temps, produit des écarts aux phrases longuement répétées, et tout est dans cet écart dans lequel on sent le poids d’un mot. C’est assez unique à ma connaissance.
                  Cette forme d’hypnose est presque une méthode chez lui, qui en vient à suspendre un temps la pensée pour ne faire sentir que la matière de la phrase (les sons, le rythme). C’est aussi pour cette raison qu’il est très difficile d’en tirer un extrait, car cela revient à l’arracher du reste du texte depuis lequel l’extrait tire sa vie et sa consistance. Il se joue quelque chose d’infra rationnel dans ses textes qui me plaît beaucoup.

                  • #105159 Répondre
                    Claire N
                    Invité

                    « Du lacis de leurs pas découpaient des dentelles.
                    Et ces beaux arpenteurs parmi ces ravaudeuses
                    Dessinaient des glacis devant des citadelles »
                    Merci Malice et Emile
                    Effectivement je ressens aussi a partir de Lacis
                    Toute une déclinaison dans le texte de ce mouvement
                    – les champs sémantiques de la couture, du dessin, du chemin jusqu’à un promontoire
                    – sur les sonorités aussi, étrange mais le «  sss »
                    Semble faire virage en courbe tellement lacis est imprimé dans la suite du texte
                    Le «  poid d’un mot «  effectivement c’est saisissant

                    • #105163 Répondre
                      Oscar
                      Invité

                      Plaisir aussi quand les mots s’affranchissent du .poid. qu’on leur donne…

                      • #105171 Répondre
                        François Bégaudeau
                        Maître des clés

                        On ne demandera pas à Oscar de préciser, on sait bien que préciser n’appartient pas à son vocabulaire.
                        En attendant, je note dans le texte de Peggy, le premier posté, l’idée d’une perception aiguë du mal comme postulat à la grâce. Évidemment si on sous-estime le mal, alors nul besoin de grâce, et ce mot paraît bien déplacé aux oreilles des tièdes

                      • #105186 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Connaître le mal c’est s’y frotter et salir un peu; c’est le reconnaître en soi; je ne suis pas étonnée que certaines personnes préfèrent rester purs à leurs propres yeux en le niant, comme des enfants qui ont peur qu’on leur reproche des vêtements sales ou des idées malsaines.
                        ( ps je note le lapsus « peguyslam », on n’oublie pas la copine)

                      • #105198 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Oui
                        Et cette porosité me semble exactement à l’inverse de l’idée de carapace que véhicule la tiède résilience

                      • #105203 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        et de  » se reconstruire »

                      • #105208 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Oui tu as raison
                        Ce terme «  reconstruction «  boucher les fissures
                        Et effectivement à la lumière du texte ci après poste par netfou
                        Une certaine forme de l’habitude, s’habituer, d’anesthésier aux douleurs et aux miracles

      • #105183 Répondre
        netflou
        Invité

        Je viens de remettre la main sur ce texte que Latour consacre à la répétition chez Péguy. Je pense que ça peut te plaire, Émile.

        Cliquer pour accéder à 01-PEGUY-FR.pdf

        Je ne suis pas grand connaisseur de Péguy, donc une grande partie du propos m’échappe. Il reste néanmoins deux ou trois choses très intéressantes :

        Latour a une approche matérialiste du style : « ce détail de forme est le fond même de sa pensée. »

        Plus loin, la répétition permet d’éprouver un autre rapport au temps dans la matérialité du texte :
        « Le lecteur attendait une “histoire”, aux péripéties habilement nouées et dénouées qui se suivraient comme horizontalement. Et voilà qu’on lui “fait des histoires”, qu’on l’arrête à une seule péripétie, laquelle, bien loin de se dénouer, se creuse chaque instant davantage et comme verticalement. »
        « Malheur aux clercs s’ils confondent la logique du temps qui passe, et celle, verticale, du temps qui se creuse. »

        La répétition s’oppose à la linéarité transitive du temps — celle de la science et du capitalisme : progrès et accumulation.
        Et répéter, c’est, dans la matière du texte, déclarer la guerre au  » PROGRÈS, œuvre de l’argent, qui accroît irréversiblement le capital et qui gagne sans jamais perdre ».

        Plus loin, Latour lie la répétition au christianisme incongru de Péguy :
        Répéter, c’est ne pas s’habituer à la fracture que représente l’apparition de Jésus dans l’histoire ; c’est ressaisir et reprendre toujours, pour garder intacte la stupeur de l’Évangile.
        « Il (Péguy) appelle “Jésus” le rythme même d’effectuation du temps, et le mouvement de déshabitude, et l’irrésistible ouverture de l’histoire. »

        • #105187 Répondre
          Malice
          Invité

          « Et voilà qu’on lui “fait des histoires”, qu’on l’arrête à une seule péripétie, laquelle, bien loin de se dénouer, se creuse chaque instant davantage et comme verticalement. »
          « Malheur aux clercs s’ils confondent la logique du temps qui passe, et celle, verticale, du temps qui se creuse. »

          Je suis d’accord avec ça; je pensais aussi à la répétition dans le cadre des cérémonies religieuses ( la litanie)

        • #105188 Répondre
          netflou
          Invité

          « Ce qu’on nomme la morale est un enduit qui rend l’homme imperméable à la grâce. De là vient que la grâce agit dans les plus grands criminels et relève les plus misérables pécheurs. C’est qu’elle a commencé par les pénétrer, par pouvoir les pénétrer.  »
          C’est puissant
          Tu conseillerais quel texte, Émile, pour entrer chez Péguy ?

        • #105195 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          Je n’arrive pas à accéder au lien partagé par netflou

          • #105368 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            Ça y est: j’accède au lien. Merci netflou!
            Je lirai ça demain

            • #105451 Répondre
              ..Graindorge
              Invité

              Trouvé ça. Plus accessible et plus clair pour mon niveau

              https://books.openedition.org/pub/5402

              • #105452 Répondre
                ..Graindorge
                Invité

                Par exemple cet extrait du paragraphe 8
                du lien du post #105451  » jaillissement et répétition dans la prose de Peguy »
                « Bien loin que le temporel subisse quelque dévalorisation en face de l’éternel, il en reçoit au contraire une promotion infinie. Le temporel n’est pas du temporaire, du provisoire, de l’accessoire, de l’apparence qui aurait à s’humilier devant les seules réalités qui seraient les réalités éternelles. Du temporaire qui n’aurait qu’à patienter en attendant. Ce qui est de l’ordre de l’événement acquiert au contraire une valeur infinie du fait même que l’événement est unique, éternellement unique, et que ce qui est joué ne peut être rejoué. On ne peut pas « recommencer l’irréversible » (III, 719 »

              • #105464 Répondre
                Emile Novis
                Invité

                Merci Graindorge. J’ai mis ça dans mes favoris. A lire pour plus tard.
                J’ai déjà lu chez Péguy le mot « internel ». Je ne me souviens plus exactement la définition, mais je crois que c’était pour signifier l’articulation du temporel et de l’éternel, l’évènement. C’est peut-être cette stupeur devant l’évènement unique et irréversible qui produit la répétition chez lui, comme un surcroît de vitalité qui doit s’approfondir. L’affaire Dreyfus pour Péguy.

        • #105218 Répondre
          Emile Novis
          Invité

          @netflou
          Merci pour le partage. Ce texte de Latour est très intéressant, et il me semble qu’il prend Péguy par le bon bout : le temps. Péguy est un disciple de Bergson.
          _
          Je ne suis qu’un lecteur amateur de Péguy. Ce n’est pas vraiment un conseil, mais moi j’ai commencé par ses premiers écrits socialistes, notamment Marcel ou de la cité harmonieuse, texte d’une grande intensité déjà, qui rêve une cité socialiste libre pour tous, y compris les animaux, ces « âmes adolescentes » (on regrettera certains passages sur les femmes et le rapport au travail). Je crois que c’est le point toujours oublié par les lectures réactionnaires de Péguy, qui ne comprennent pas que pour cet auteur, l’affaire Dreyfus n’était pas une affaire politique, mais le point de surgissement d’un monde socialiste possible que Péguy a désiré toute sa jeunesse (et qu’il ne reniera pas par la suite, à la fin de sa vie). Mais c’est le monde moderne qui l’a emporté, c’est-à-dire le monde bourgeois et capitaliste qui consacre l’argent comme unique valeur. D’une certaine manière, Péguy ne s’est peut-être jamais remis de ce monde socialiste mort-né, de cet « appel de sève » de l’évènement Dreyfus enterré par le capitalisme, ce monde sans mystique où tout est négociable.
          _
          J’avais trouvé aussi une anthologie de textes de Péguy : Péguy tel qu’on l’ignore, par Jean Bastiaire (en livre d’occasion). C’est intéressant pour se balader dans l’œuvre. J’ai aussi été marqué par ses Notes conjointes et Cilo.
          _
          @Malice
          Oui, je crois qu’il y a des liens entre la répétition chez Péguy et la litanie dont tu parles. Ma première rencontre avec Péguy était d’ailleurs entravée par un vague préjugé psychologique sur la répétition, que j’assimilais un peu à un trouble pathologique, une sorte de névrose pas réglée, comme le fait par exemple la psychanalyse avec la compulsion de répétition, les TOC, etc. La volonté de domestiquer le temps, ou de conjurer une culpabilité passée. Je trouve que le texte de Latour, à l’inverse, a bien raison de différencier la répétition du rabâchage, de la ritournelle, du ressassement un peu ruminant et surtout stérile. En lisant Péguy de temps en temps, j’ai plutôt vécu un retournement : ce n’est pas lui qui est malade à répéter, c’est nous qui sommes impuissants à nous tenir dans le présent, ou dans la présence du présent. C’est tout le sens de la métaphore de la caisse d’épargne comme point secret de la maladie bourgeoise chez Péguy : le temps linéaire, c’est la temporalité capitaliste et bourgeoise de l’accumulation, temporalité dans laquelle le présent est thésaurisé, capitalisé, « mis de côté » pour plus tard, comme on dit. Ainsi le temps présent n’est jamais vécu, et Péguy demande toujours en échange de quoi nous troquons le présent quand nous épargnons et capitalisons pour l’avenir. Pour lui, c’est en échange de la vie, ni plus ni moins! Et le monde bourgeois en a fait des vertus : être économe, être modéré dans la dépense, c’est la vertu du monde de l’argent, mais cela revient à troquer sa vie contre la caisse d’épargne. La répétition viserait à rompre, dans la forme même du texte, la linéarité temporelle du monde capitaliste. Je trouve que cette manière de faire est géniale : l’idée qu’un style littéraire soit en lui-même une émancipation de la forme de vie bourgeoise.
          _
          @Claire
          Se déshabituer, oui, je crois que là, Péguy touche un point essentiel. J’ai l’impression qu’il était terrifié à l’idée de devenir une machine de routine stérile. Il y a un peu une angoisse, chez lui, du moins je le crois.
          _
          @FB
          Et pour aller dans ce sens, j’aime bien la redéfinition du « péché » par le mot de « blessure ». C’est cette blessure que Péguy semble connaître de manière très sensible. La blessure qu’on impose aux autres mais qu’on se fait aussi à soi-même – LB serait la première victime de sa démarche, et peut-être parce qu’elle portait déjà une blessure en elle avant tout ça, pour faire un lien avec CUM.

          • #105219 Répondre
            Emile Novis
            Invité

            Ps : @Oscar.
            Je n’ai pas compris ce que tu voulais dire, mais peut-être que le mot « poids » était mal choisi (le texte de Péguy m’a lancé sur cette piste). Toujours est-il que je ne veux pas de querelle avec quelqu’un qui aime la peinture!

            • #105248 Répondre
              Oscar
              Invité

              Emile : Le mot « poids » était très bien choisi donc une sorte de questionnement sur le mot comme intégrité – matière – ou comme va.leurre (en l’espèce).
              Ps : J’étais très contente de trouver Cris et Chuchotements dans un des excellents liens ciné ! Je penserai à toi au Vallotton et au blanc sur rouge.

              • #105386 Répondre
                Emile Novis
                Invité

                Bon visionnage de Cris et chuchotements, c’est un beau film.

                • #105418 Répondre
                  Oscar
                  Invité

                  Douloureux et beau. Douloureusement beau ? Pictural.

                  • #105465 Répondre
                    Emile Novis
                    Invité

                    @Oscar
                    Tu l’as vu?
                    Picutral, oui à mon sens. Il y a des tableaux dans ce film.
                    Douloureusement beau? Oui, ça arrive souvent je crois. L beauté ne va pas sans démangeaison bien souvent. D’autant que l’histoire n’est pas gaie dans ce film.

                    • #105513 Répondre
                      Oscar
                      Invité

                      Oui, samedi. Depuis je cherche un tableau, ou oeuvre plastique, en lien. Je pense à Louise Bourgeois.

                      • #105562 Répondre
                        Emile Novis
                        Invité

                        Je ne connais pas Louise bourgeois.
                        J’ai l’impression que n’est pas si courant que ça, le contraste blanc/rouge dans les intérieurs en peinture.
                        Une recherche au hasard sur le net m’a amenée vers ce tableau de Ludovic Mariault, inconnu au bataillon :
                        blanc rouge

                      • #105563 Répondre
                        Emile Novis
                        Invité

                        ps: bon, ce n’est pas vraiment un « intérieur »…

                      • #105588 Répondre
                        Oscar
                        Invité

                        Oui ce contraste ce n’est pas si courant.
                        En attendant de trouver une oeuvre de L.B. à partager – Elle a largement exploré le corps, notamment dans ses rapports familiaux et domestiques ( en voyant le film on peut penser à Red room, Femme maison, son blanc en sculptures et totems, son rouge organique ) – la voici !

                        Louise Bourgeois

                      • #106596 Répondre
                        Emile Novis
                        Invité

                        Pour continuer le pont entre Cris et chuchotements de Bergman et la peinture, voici un intérieur rouge. Matisse, L’atelier rouge.

                        Matisse

                      • #106597 Répondre
                        Emile Novis
                        Invité

                        Et un autre, toujours de Matisse :
                        _
                        Rouge

                      • #106623 Répondre
                        Oscar
                        Invité

                        Du rouge de toutes les couleurs !
                        Je cherche en intérieur une forme d’austérité ou de nostalgie dans le rapport rouge-blanc et j’ai beaucoup de mal.
                        Il y a aussi chez Matisse, comme une déclinaison formelle, une « Jeune femme en blanc fond rouge ».

                        Ici, en extérieur, Jeune fille au jardin de Mary Cassat
                        MC

                      • #106634 Répondre
                        François Bégaudeau
                        Maître des clés

                        un Matisse précoce

                      • #106804 Répondre
                        Oscar
                        Invité

                        Dans quel sens ?

                      • #106806 Répondre
                        François Bégaudeau
                        Maître des clés

                        Il me semble que Matisse n’aurait pu peindre une jeune fille de cette manière que dans sa vingtaine –non pas la jeune fille, mais lui.

                      • #106808 Répondre
                        Oscar
                        Invité

                        Ah je m’étais demandé si c’était ça mais je trouvais le geste de Cassat trop éloigné de celui de Matisse.
                        Matisse jeune donc. Question de technique ou de regard sur la femme, ou sur le modèle… ? À voir.

                      • #106864 Répondre
                        Oscar
                        Invité

                        Ou d’avant Marguerite ?
                        M

                      • #107331 Répondre
                        Oscar
                        Invité

                        lb
                        Le grand lit – Louise Bourgeois

                      • #107335 Répondre
                        Emile Novis
                        Invité

                        @Oscar
                        Merci. On s’approche de la sobriété attendue.

                      • #107419 Répondre
                        Oscar
                        Invité

                        Avec plaisir. Et dans cette sobriété se trouve aussi le baroque du contre point symbolique.
                        Je mets des sculptures de Henri Laurens dans l’autre fil, qui m’évoquent les corps libres (ou libérés) et oisifs, dont tu parles souvent.

                      • #107426 Répondre
                        ..Graindorge
                        Invité

                        Merci Oscar!
                        Ces sculptures, j’aime bien. Avant que notre Émile n’arrive, si tu veux, tu pourrais les partager dans le fil sculpture ouvert par Carpentier afin qu’il les trouve tout de suite car tu les as a mises dans le fil La couleur jaune, plutôt consacré à la peinture.
                        Sinon, pas grave. En lisant ça, il saura

          • #105229 Répondre
            Malice
            Invité

            Dans son abécédaire je crois que Deleuze parlait des gens routiniers comme de grands contemplatifs;
            mon amour Raymond Queneau adorait la répétition lui aussi ( « la plus odoriférante fleur de la réthorique »).
            Dans les romans j’adore que les écrivains décrivent les routines des personnages; Cidrolin dans « Les fleurs bleues » est un personnage routinier par exemple – tous les jours il fait quasiment les mêmes choses, à quelques variantes près : siester, repeindre sa palissade, s’inquièter de/déplorer la composition de son repas – et ce qui est marrant, c’est que son double, le duc D’auge, fait avancer le temps et les Grands évènements de l’histoire à toute vitesse.

          • #105230 Répondre
            Claire N
            Invité

            « Il y a un peu une angoisse, chez lui, du moins je le crois »
            Oui peut-être, ce qui ne serait pas sans rappeler
            Le texte de préface de journal d’un curé de campagne

            • #105237 Répondre
              Emile Novis
              Invité

              @Claire
              Il faudrait que je lise cette préface.
              @Malice
              Oui, mais la routine répétitive n’est peut-être pas le ressassement stérile. Je suis d’accord pour dire que la routine nous libère un peu pour autre chose (la contemplation comme tu le dis). Mais il me semble que Péguy vise autre chose : les âmes habituées.  » Il y a quelque chose de pire que d’avoir une âme même perverse. C’est d’avoir une âme habituée. » Péguy, Note conjointe.

              Deleuze aimait Péguy, paraît-il. Différence et répétition serait en partie inspiré d’une réflexion sur Péguy, si je ne me trompe pas.

              • #105272 Répondre
                Malice
                Invité

                J’ai trouvé ce podcast sur la répétition de Deleuze ( j’aurais voulu Deleuze lui-même mais je ne l’ai pas trouvé sur la page youtube de ses cours)
                https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-chemins-de-la-philosophie/deleuze-difference-et-repetition-2761132

                • #105387 Répondre
                  Emile Novis
                  Invité

                  Merci Malice. Je vais écouter ce podcast dès que possible. Je vois d’ailleurs qu’un texte de Péguy est cité.

                  • #105449 Répondre
                    Malice
                    Invité

                    De rien, j’ai aussi trouvé ces cours, mais je ne sais pas si Gilles y fait allusion à Différence et répétition :

                • #109315 Répondre
                  ,
                  Invité

                  « et puis tout d’un coup il n’y a rien eu »
                  merci

                  • #109359 Répondre
                    Claire N
                    Invité

                    Me reviens en tête une expérience qu’on m’avait narré , dont je ne retrouve plus la source écrite
                    Il faudra donc excuser mes imprécisions quand au protocole expérimental :
                    Des neurophysiologistes avaient eut l’idée assez géniale suivante
                    Afin de tenter une communication avec des patients en coma profond
                    Ils avaient adressé au cerveau des signaux dont le rythme répété donnait à prévoir : une prévisibilité
                    Après cela ils induisaient une irrégularité
                    Le cerveau réagissait spécifiquement
                    Ils avaient ensuite dans mes souvenirs utilisé cela pour «  fabriquer «  une façon d’entrer contact avec le patient
                    Un genre de proto oui/ non
                    Mais la je ne me souviens plus

                    • #109378 Répondre
                      François Bégaudeau
                      Maître des clés

                      c’est à dire, si j’ai bien compris, que c’est la différence qui créait l’attention
                      la différance : le fait même de différer
                      ce qui ravivait le cerveau c’était de reconnaitre de la vie dans cette différance même
                      car la vie ne cesse de différer
                      (er c’est pourquoi l’identité n’a aucune consistance ontologique)

                      • #109385 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        « c’est à dire, si j’ai bien compris, que c’est la différence qui créait l’attention
                        la différance : le fait même de différer »
                        Oui une toile de fond de répétition
                        Permet l’accident / la differance ( j’aime bien)
                        C’est une capacité spécifique du cerveau
                        Utilisé et mise en l’évidence en l’espèce
                        Pour «  sonder «  la conscience dans des confins peu explorés

                      • #109410 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Pour préciser
                        Le travail initial avait pour question :
                        Comment savoir si un coma a des chances de récupérer, développer un outil pronostic
                        Il existe des comas en lien avec une «  dysfonction de la réticulée « : en plus concret c’est l’alimentation en éveil, le bouton «  on / off «  qui deconne , mais l’ordinateur ; le cortex est encore capable de fonctionner et de connecter localement dans son «  bocal »
                        C’est important car si on parvient à «  rallumer « 
                        Ça fonctionne
                        On utilise des pattern de 5 sons identiques / un son nouveau au sein de 5 / 5 sons différents
                        Il ressort donc des séries rares ( du nouveau dans la série et du nouveau entre les séries)
                        La reconnaissance de la différence etait considérée comme un marqueur global d’information consciente
                        Et effectivement une plutôt bonne nouvelle
                        Et effectivement si l’on recherche une forme de vie il semble assez vertigineux qu’on utiliserait pas une carte d’identité mais plutôt ce genre de sensibilité à la différence ( en extrapolant) mais ça donne effectivement à penser dans le sens que tu dis

                      • #109418 Répondre
                        nefa
                        Invité

                        @Claire N
                        « En physique la notion de symétrie, appelée aussi invariance, renvoie à la possibilité de considérer un même système physique selon plusieurs points de vues distincts en termes de description mais équivalents quant aux prédictions effectuées sur son évolution. »
                        .
                        L’expérience dont tu parles observe sur le cerveau l’effet d’une brisure de symétrie, une sensibilité profonde.
                        .
                        Ensuite, mais pour prendre part au vertige, je digresse par rapport au sujet initial c’est à dire le coma.
                        .
                        Lordon et Lucbert abordent modus dans le ventre de sa mère selon la symétrie d’une situation (bouffe à volonté), symétrie à affect maître, unique et par là hautement prévisible appelé félicité.
                        La naissance vient briser cette symétrie.
                        .
                        J’imagine qu’on peut envisager d’autres situations.
                        Ce qui donne brisure de symétrie (dispositif) applicable en dehors de cette situation (bouffe à volonté) spécifique et ça à l’échelle de la psyché fœtale (à minima de façon pré-réfléchi = conscience pré-réfléchie).
                        .
                        Donc ça veut dire – j’adore cette magie – que le fœtus est déjà sensible à un monde où s’enchaînent les brisures, aux environs des brisures, on pourrait dire dialectisant, où s’articulent les propositions.
                        .
                        Ainsi entre nous et fœtussement le contact est possible.
                        Cela relève de la bête intersubjectivité.
                        .
                        Et à le prouver scientifiquement en 2025, n’étant pas encore mengele, je me contente du possible.

                      • #109427 Répondre
                        ,
                        Invité

                        Claire tu dis 5 sons identiques. Pour pinailler je dirais 5 sons qui nous paraissent identiques, puisqu’il s’agit de sons physiques, situés dans l’espace et le temps, et donc impossiblement identiques. Le 6e dépasserait un certain seuil en deçà duquel la différance n’est plus perceptible à l’oreille, ou au cerveau. Prise en elle même, nos organes sensibles mis à part, l’identicité pourrait par ailleurs se situer non pas dans le signal mais dans le rythme, ce serait là que résiderait la permanence, le fond de mêmeté ?
                        J’aime bien l’idée que la répétition n’est pas identicité mais différance. Et qu’il y aurait matière à changement moins dans le tout à coup que dans les presques insensibles variations du répété.

                      • #109432 Répondre
                        François Bégaudeau
                        Maître des clés

                        « Donc ça veut dire – j’adore cette magie – que le fœtus est déjà sensible à un monde où s’enchaînent les brisures, aux environs des brisures, on pourrait dire dialectisant, où s’articulent les propositions. »
                        J’aime bien aussi.

                      • #109437 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Oui
                        Vos réflexions ne rendent joyeuses
                        Vos réflexions tendent à porter musique
                        Je détourne la parole d’un psychanalyste ( Lacan je crois) « parler d’amour c’est le faire »
                        Au profit du fleuve mère «  parler musique c’est la faire « 
                        Merci

                      • #109438 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Et en passant par là
                        Je crois que vous m’avez aidé à élucider mon contentieux avec la philosophie : il n’est pour moi de philosophie aimable que celle qui s’arroge cet objet d’étude : la musique

          • #105258 Répondre
            François Bégaudeau
            Maître des clés

            « et peut-être parce qu’elle portait déjà une blessure en elle avant tout ça »
            nul ne saurait nier cette évidence
            J’imagine dans le livre quelques blessures possibles

          • #105294 Répondre
            netflou
            Invité

            @ Emile
            Merci pour ta réponse. Tu as augmenté ma compréhension du texte de Latour. Et puis merci aussi pour toutes les fois où, avec patience, curiosité, grande ouverture, tu as pris le temps d’aplanir les difficultés que l’on peut rencontrer avec des textes philosophiques
            —-
            Est-ce que vous voyez des cinéastes dont la forme « creuse chaque instant davantage et comme verticalement » ?
            Il y a bien Lynch, qui semble produire quelque chose de cet ordre, mais après ?

            • #105364 Répondre
              Malice
              Invité

              Je pense à Rohmer, surtout dans « Conte d’hiver », « Le rayon vert » et « Conte d’été » où les personnages principaux sont pris dans des situations répétitives, des tentatives de rapprochements, de rencontres.
              Dans « 36 fillette » de Breillat je retrouve ça aussi; la quête de l’héroïne passe par plusieurs têtes à têtes qui forment un motif répétitif.
              Dans « Dazed and confused » et  » Everybody wants some » de Linklater des motifs semblables se répètent : se joindre à un groupe, s’en extraire, s’incruster dans un autre

      • #105289 Répondre
        ,
        Invité

        Vous y croyez aux honnêtes gens ? Aux sans défaut dans l’armure ? Aux qui ne manquent de rien ? J’ai du mal à me le figurer. Il y a des gens qui semblent sans relief mais je me dis toujours que c’est mon regard qui me trompe. Qu’on puisse être réellement si plat, c’est un grand mystère. Ça me fait bizarre aussi de voir l’humanité divisée en deux, entre les vulnérables et les imperméables. Peut-être que je ne comprends pas bien la grâce.

        • #105291 Répondre
          ,
          Invité

          (par rapport au texte de Péguy plus haut)

        • #105309 Répondre
          Claire N
          Invité

          Vous y croyez aux honnêtes gens ? Aux sans défaut dans l’armure ?
          Effectivement non, même ceux là parfois acceptent un moment d’être fou
          Ça les panique de si peu pratiquer l’exercice je crois
          Mais il me semble tout de même que la façon de considérer cette porosité par Peggy relève de l’intuition de différents « modes «  qui peuvent même peut être s’exprimer alternativement chez un individu ?

          • #105326 Répondre
            Malice
            Invité

            Deleuze – encore lui – parle des gens que « la vie traverse »; peut-être que le monde se divise plutôt entre ceux qui sont traversés et ceux qui n’osent/ne peuvent pas?

            • #105334 Répondre
              Claire N
              Invité

              Ça me plaît bien oui!
              Et merci pour ce podcast passionnant
              Cette façon d’envisager la répétition comme l’étoffe d’une forme de vie

    • #104819 Répondre
      Alex
      Invité

      « Et à chacune de ses évasions il n’avait pu s’empêcher d’être stupéfait face à la beauté de cette terre qui n’était pas à lui. Il se cachait en son sein, palpait son terreau pour dénicher sa pitance, s’accrochait à ses flancs pour laper de l’eau, et il s’efforçait de ne pas l’aimer. Les nuits où le ciel était proche, qu’il flanchait sous le poids de ses propres étoiles, il se forçait à ne pas l’aimer. Ses cimetières et ses rivières basses. Ou juste une maison – solitaire sous un lilas de Perse ; peut-être un mule attachée, et la lumière tombant sur sa robe, juste comme ça. Un rien savait l’atteindre et désespérément il s’efforçait de ne pas l’aimer. »
      .
      Toni Morrison, Beloved

    • #104823 Répondre
      pifou
      Invité

      Le plus mauvais roman de tous les temps :

      ARMELITA. Je ne me souviens plus trop ni de son visage ni de son rire éclatant, car en réalité je ne l’ai vraiment connue que durant ces quelques semaines.

      Qu’en aurais-je fait ? M’eût-elle accompagné ? J’ai même dû lui écrire une fois ou deux, d’ici ou là… Warizistan peut-être ? Cherchant la poste centrale au beau milieu de nulle part pour envoyer une carte… Savait-elle lire ? On la lui montrerait avec les précautions d’usage, cette missive étrangère. Elle devait être encore vers la calle 26, en contrebas de son épicerie-guinguette. J’ai dû téléphoner, au tout début… laissant ensuite de façon définitive cette Colombie dont je me souvenais comme l’un des plus étranges pays qui soient. Ce sont ses ciels… c’est sa population très secrètement fervente. On s’y sent près d’un tout. Jusqu’à la projection d’un film : La Vierge des tueurs. Paris, la pluie sur les boulevards et moi rêveur, continuant à marcher une bonne partie de la nuit. Dans un pareil récit, il s’agissait d’hommes et de garçons mais cela semblait très proche, très admirable, tel que chacun l’aurait voulu ; construire sa trame ainsi : déchu et révolu, vieilli puis réapparaissant sur les lieux mêmes… une ville terrible et bonne… quelques cadavres… un mort à chaque carrefour.

      Et elle ? On le lui aurait dit en la hélant : ¡ El Francés !… Ou bien elle saisirait la mince enveloppe et la décachetterait : d’Indonésie ou de Silésie ? D’une région limitrophe; la Moldavie, la Transistrie peut-être ? Elle renverrait bien vite celui qui avait pu garder pour elle quelques billets et s’installerait à lire ces quelques lignes au coin de la portion de table où nous nous étions vus durant très exactement vingt-deux jours ?

      En transit pour la Chine, bien des années après, j’étais repassé par Bogotá, et puis la ville de Pereira. Une unique nuit dans le seul hôtel au beau milieu de la place. Le Tequendama, je crois. De très beaux arbres l’entourent; leur tronc, sur plus de deux mètres est peint d’une couleur blanche phosphorescente, ainsi, dès qu’il fait nuit, tous les phares les éclairent, les rendent fantomatiques. J’ai hésité. Serait-elle toujours dans cette même rue ? Je m’y suis rendu tout de même. Il faisait doux… comme dans ce film, justement, qui n’existerait qu’une bonne vingtaine d’années plus tard et dont l’auteur n’avait encore probablement écrit aucune des lignes de ce qu’il adapterait de son mystérieux suicide en forme de fable : attendre de voir surgir une balle sortant d’un flingue; les gamins tueurs…

      J’ai avancé, serein, me remettant entre les mains d’une Vierge indifférente à cela, à nous… à ceux, désemparés, qui circulaient dans de telles bourgades, allant par ces rues sombres où pouvait arriver n’importe quoi. Aux environs de neuf heures je fus chez elle : mêmes néons, mêmes odeurs, mêmes sons lointains de salsa, et j’ai frappé au rezdechaussée qu’on m’indiquait. C’est qu’entre-temps des édifices avaient été construits. Une salle de sport… Jusqu’à un cagibi empli de lumière face au puesto de seguridaddans lequel une poignée de flics était encore à converser, tard au cœur de la nuit.

      Une femme est venue m’ouvrir, m’a désigné un escalier de dix marches qui s’engageait sur le côté, la porte du haut. Elle s’y trouvait, Armelita, et elle m’a reçu, souriante dans une nuée de moustiques. Je n’ai su quoi dire. On s’est assis comme ça, se faisant face dans les deux canapés d’une pièce aux murs bleu ciel. Sous la lumière d’une seule ampoule pendant au bout de son fil, je la devinais très peu, dans la pénombre, visage plus empâté et le petit ventre glorieux des filles de l’Amérique latine. Enceinte ? Très difficile de masquer ça… et par le fait décevant pour ceux qui s’en souvenaient, l’ayant connue gracile, et la retrouvaient ainsi.

      Je l’observais maintenant en train de fumer sa cigarette, jambes nues, fripée dans un collant de cycliste enfilé à la hâte. Il était tard, elle n’attendait personne. Je lui ai demandé ce qu’il était advenu de la masse inerte qu’elle m’avait fait connaître ce fameux soir, quelques années plus tôt. Je la revoyais monter cet escalier… celui de la douloureuse tanière. Elle s’était rangée de ça, de ces choses comme toutes le font. De la découvrir ainsi, resurgissait la chambre où s’étalait alors la vague paillasse que surplombait l’étroite lucarne en œil-de-bœuf… Un peu de lumière, la lune… et cette penderie de toile plastifiée comme on en trouve dans de tels endroits ; un morceau de robe en dépassait…

      Là, elle s’était relevée et proposait très gentiment de me faire bouillir de l’eau. Puis elle alla chercher sa petite enfant de deux ans, la réveillant afin de me la montrer, la recouchant tendrement avant de revenir s’asseoir.

      Elle reparla, disant qu’elle préférait que la chose restât secrète, l’apparition fantomatique. Je l’écoutais, me brûlant les doigts, soufflant sur le breuvage qu’elle venait de me servir. Elle a détaillé le sol, les dalles d’un vert crémeux. Préférait-elle se taire, comme si rien de cette espèce ne s’était trouvé un soir à l’aplomb de cette lucarne ?

      J’étais très loin du centre, il n’y avait pas de transport… un taxi m’attendait, dont j’avais craint qu’il ne patientât pas. J’ai dû ne pas insister, presque m’enfuir…

      Une réactivation ? Comme un feu sous la cendre ?

      J’aurais pu oublier, chasser ces choses de ma mémoire, mais non, mais au contraire, comme on le fait sans savoir dans les moments d’extrême disponibilité, étonné du sursis, ces petites entailles dans le colt d’une destinée qui eût alors pu être tout à fait autre, normale, très anodine.

    • #105150 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      De la raison (1901) Charles Peguy
      « Dans la société présente, où le jeu de la spécialisation s’est outré automatiquement, les fonctions intellectuelles et les fonctions manuelles ne sont presque jamais attribuées aux mêmes ouvriers ; les ouvriers intellectuels délaissent presque tout le travail des mains ; les ouvriers manuels délaissent presque tout travail de l’esprit, presque tout exercice de la raison. Dans la cité harmonieuse dont nous préparons la naissance et la vie, les fonctions intellectuelles et les fonctions manuelles se partageront harmonieusement les mêmes hommes. Et la relation de l’intellectuel au manuel, au lieu de s’établir péniblement d’un individu à l’autre, s’établira librement au cœur du même homme. Le problème sera transposé. Car nous n’avons jamais dit que nous supprimerions les problèmes humains. Nous voulons seulement, et nous espérons les transporter du terrain bourgeois, où ils ne peuvent recevoir que des solutions ingrates, sur le terrain humain, libre enfin des servitudes économiques. Nous laissons les miracles aux praticiens des anciennes et des nouvelles Eglises. Nous ne promettons pas un Paradis. Nous préparons une humanité libérée. »

      (Ed. Gallimard, coll. La Pléiade, Œuvres en prose complètes, tome I, pp. 838-839)

      • #105172 Répondre
        François Bégaudeau
        Maître des clés

        « car nous n’avons jamais dit que nous supprimerions les problèmes humains. Nous voulons seulement, et nous espérons les transporter du terrain bourgeois, où ils ne peuvent recevoir que des solutions ingrates, sur le terrain humain »
        Intéressant
        Quel dommage qu’un esprit si fin se soit tant alourdi en se lestant du mot patrie – qui d’ailleurs précocement le tua

        • #105231 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          et mort si jeune, 41 ans!
          C’est bien le même Peguy qui a écrit:
          « Les patries sont toujours défendues par les gueux, livrées par les riches »
          « L’homme n’est QUE contradictions » m’a dit un jour mon copain Marc

          • #105236 Répondre
            Emile Novis
            Invité

            Je crois qu’il y a chez Péguy un mouvement assez violent vers l’absolu. Quand il est génial, il est absolument génial. Quand il se plante, il se plante absolument.

    • #105246 Répondre
      Claire N
      Invité

      Je suis en train de lire «  si c’est un homme « 
      De primo Levi
      Et j’aimerais votre avis sur cette très curieuse observation qu’il a pu faire au sujet du pain gris distribué dans le camp
      «  …. ( le ) sacro-saint petit cube gris, qui semble énorme dans la main du voisin, et petit à pleurer dans la vôtre. C’est une hallucination quotidienne à laquelle on finit par s’habituer, mais les premiers temps elle est si irrésistible que beaucoup d’entre nous, après de long palabres à deux sur la malchance manifeste et constante de l’un et la chance insolente de l’autre , finissent par échanger leur rations, pour voir l’illusion se recréer aussitôt en sens inverse, nous laissant frustré et mécontents « 
      Cela paraît «  anodin «  cependant j’y vois quelque chose d’absolument inédit dans la captation d’un processus si , si il est bien dans la nature des hommes, ouvre beaucoup dans l’élucidation

      • #105264 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Le manque de nutriments, conséquence de la faim, créé des hallucinations

    • #105293 Répondre
      Claire N
      Invité

      Non
      Je ne pense pas qu’il s’agisse d’un processus aussi mono synaptique que cela
      La faim y joue son rôle, la privation extrême aussi
      Mais quel est cette distorsion de la perception qui pousse à estimer l’autre mieux lotti que soi de cette manière , j’entends par là un phénomène du dessous qui s’impose à la perception

      • #105320 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Ce qui me vient: peut-être l’envie, la jalousie irrationnelle exacerbée par la faim nous fait voir/ croire à ce qui n’est pas.

        • #105336 Répondre
          Claire N
          Invité

          Et bien oui peut etre qu’on tient une des racine de ses choses humaines
          Même si je t’avoue que l’illusion décrite prend aussi des allures de maléfices, l’auteur cite plusieurs fois dante et je comprends pourquoi

    • #105408 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      L’Ami Georges
      Déjà partagé. Je re.

      W OU LE SOUVENIR D’ENFANCE

      VI

      Je suis né le samedi 7 mars 1936, vers neuf heures du soir, dans une maternité sise 19, rue de l’Atlas, 19e arrondissement. C’est mon père, je crois, qui alla me déclarer à la mairie. Il me donna un unique prénom ― Georges ― et déclara que j’étais français. Lui-même et sa mère étaient polonais. Mon père n’avait pas tout à fait vingt-sept ans, ma mère n’en avait pas vingt-trois. Ils étaient mariés depuis un an et demi. En dehors du fait qu’ils habitaient à quelques mètres l’un de l’autre, je ne sais pas exactement dans quelles circonstances ils s’étaient rencontrés. J’étais leur premier enfant. Ils en eurent un second, en 1938 ou 1939, une petite fille qu’ils prénommèrent Irène, mais qui ne vécut que quelques jours.

      Longtemps j’ai cru que c’était le 7 mars 1936 qu’Hitler était entré en Pologne. Je me trompais, de date ou de pays, mais au fond ça n’avait pas une grande importance. Hitler était déjà au pouvoir et les camps fonctionnaient très bien. Ce n’était pas dans Varsovie qu’Hitler entrait, mais ça aurait très bien pu l’être, ou bien dans le couloir de Dantzig, ou bien en Autriche, ou en Sarre, ou en Tchécoslovaquie. Ce qui était sûr, c’est qu’avait déjà commencé une histoire, qui pour moi et tous les miens, allait bientôt devenir vitale, c’est-à-dire, le plus souvent, mortelle.

      1. En fait, cette déclaration, répondant aux dispositions de l’article 3 de la loi du 10 août 1927, fut souscrite par mon père quelques mois plus tard, très exactement le 17 août 1936, devant le juge de paix du 20e arrondissement. Je possède une copie certifiée conforme de cette déclaration, dactylographiée en violet sur une carte de correspondance datée du 23 septembre 1942 et expédiée le lendemain par ma mère à sa belle-sœur Esther, et qui constitue l’ultime témoignage que j’aie de l’existence de ma mère.

      2. Selon ma tante Esther, qui est à ma connaissance la seule personne se souvenant aujourd’hui de l’existence de cette seule nièce qu’elle ait eue ― son frère Léon a eu trois garçons ―, Irène serait née en 1937 et serait morte au bout de quelques semaines, atteinte d’une malformation de l’estomac.

      3. Par acquit de conscience, j’ai regardé dans des journaux de l’époque (principalement des numéros du Temps des 7 et 8 mars 1936) ce qui s’était précisément passé ce jour-là :

      Coup de théâtre à Berlin ! Le pacte de Locarno est dénoncé par le Reich ! Les troupes allemandes entrent dans la zone rhénane démilitarisée.
      Dans un journal américain, Staline dénonce l’Allemagne comme foyer belliqueux.
      Grève des employés d’immeubles new-yorkais.
      Conflit italo-éthiopien. Ouverture éventuelle de négociations pour la cessation des hostilités.
      Crise au Japon.
      Réforme électorale en France.
      Négociations germano-lituaniennes.
      Procès en Bulgarie à la suite de séditions dans l’armée.
      Carlos Prestès arrêté au Brésil ; il aurait été dénoncé par un communiste américain qui s’est suicidé.
      Avance des troupes communistes au nord de la Chine.
      Bombardement d’ambulances par les Italiens en Éthiopie.
      En Pologne, interdiction de l’abattage des bêtes selon le rite talmudique.
      En Autriche, condamnation de nazis accusés de préparer des attentats.
      Attentat contre le président du Conseil yougoslave : le député Arnaoutovitch tire sans l’atteindre sur le président Stojadinovitch.
      Incidents à la faculté de droit de Paris. Le cours de M. Jèze est interrompu à l’aide de boules puantes.
      Contre-manifestation de l’Union fédérale des Etudiants et des Etudiants neutralistes.
      Renault fabrique la Nerva grand sport.
      Intégrale de Tristan und Isolde à l’Opéra.
      Election de Florent Schmitt à l’Institut.
      Commémoration du centenaire d’Ampère.
      La demi-finale de la Coupe de France du foot-ball opposera Charleville au Red Star, d’une part, et les vainqueurs des matches Sochaux-Fives et Racing-Lille, d’autre part.
      Projet de Maison de la Radio.
      Gibbs recommande, pour les peaux grasses, la crème de savon Gibbs ; pour les épidermes secs, la crème rapide sans savon Gibbs.
      Scarface aux Ursulines.
      Tchapaïev au Paramount.
      Samson au Panthéon.
      La Guerre de Troie n’aura pas lieu à l’Athénée.
      Anne-Marie, de Raymond Bernard, scénario d’Antoine de Saint-Exupéry, avec Annabella et Pierre-Richard Wilm, à la Madeleine *. On annonce pour le vendredi 13 mars la première des Temps modernes, de Charlie Chaplin.

      Georges Perec, W ou le souvenir d’enfance, Éditions Denoël, 1975, pp. 31-32-33-34.

      * NOTE d’AP : à ma connaissance, au théâtre de la Madeleine, le 7 mars 1936, eut lieu la première de Beaucoup de bruit pour rien, de Willliam Shakespeare, dans une adaptation de Jean Sarment et une mise en scène de Jacques Copeau. Musique de Reynaldo Hahn. Ce même mois de mars 1936 sortait en librairie Voyage en Grande Garabagne d’Henri Michaux (dont Francis Ponge avait fait le prière d’insérer dans le n° 270 [1er mars 1936] de la NRF) et Journal d’un curé de campagne de Georges Bernanos. Mais cela pouvait-il constituer un événement dans le journal Le Temps ?

      → 3 mars 1982 | Mort de Georges Perec

    • #105732 Répondre
      pifou
      Invité

      J’avais passé ma journée à faire la tournée des Mâts de sacrifices, quand j’ai appris que mon frère s’était échappé. En fait, je savais depuis longtemps que quelque chose allait arriver ; le Sanctuaire m’avait prévenu.
      À l’extrémité septentrionale de l’île, près des ruines délabrées de la cale de halage dont le treuil rouillé grince encore quand le vent souffle à l’est, j’avais deux mâts, plantés sur le flanc de la dune la plus éloignée. À l’un d’eux étaient attachées une tête de rat et deux libellules, à l’autre, une mouette et deux souris. J’étais en train de rattacher une souris, quand des oiseaux s’élevèrent en cercle au-dessus du chemin qui serpentait entre les dunes, et longeait ainsi leurs nids. Je m’assurai que la bête tenait bien, puis me hissai au sommet de la dune pour observer ce qui se passait avec mes jumelles.
      C’était Diggs, le policier du village, qui dévalait le sentier à vélo, le front baissé, pédalant avec vigueur tandis que ses roues traçaient un profond sillon dans le sable. Arrivé au pont, il descendit de sa bicyclette et la posa contre les tirants. Puis, il s’avança jusqu’au milieu de la frêle construction et s’arrêta devant la barrière. Je le vis appuyer sur le bouton de l’interphone. Il demeura un instant immobile, les yeux fixés sur les dunes où les oiseaux allaient se reposer. Il ne m’aperçut pas ; j’étais trop bien caché. Enfin, mon père dut répondre, car Diggs se pencha en avant pour parler vers la grille près du bouton d’appel. Ensuite, il poussa le portail, traversa le pont et pénétra dans l’île en empruntant le chemin qui menait à la maison. Je restai assis un long moment après qu’il eut disparu, à me gratter entre les jambes, laissant le vent jouer dans mes cheveux tandis que les oiseaux se reposaient sur leurs nids.
      Je pris le lance-pierres passé dans ma ceinture, choisis une bille d’acier de belle taille, visai posément et envoyai le projectile sur l’autre rive, par-dessus les poteaux téléphoniques et le petit pont suspendu. Il frappa la pancarte « Propriété privée – défense d’entrer » avec un son mat que j’entendis de là où j’étais. Je souris : voilà qui était de bon augure. Le Sanctuaire avait été évasif (comme d’habitude), mais j’avais la certitude qu’il m’avait annoncé quelque chose d’important et de terrible. J’avais bien fait d’aller inspecter mes Mâts. Tout était en ordre, les choses étaient encore de mon côté.

    • #105745 Répondre
      Graindorge
      Invité

      Extrait du livre « Les enfants humiliés » de Georges Bernanos

      LES journaux brésiliens annoncent la formation d’une Légion des Volontaires de la Mort, dont M. Jacques Péricard serait le chef. C’est tellement bête que ce doit être vrai. Vrai ou faux, il n’y a pas de quoi rire. Je pense tout à coup que les morts d’hier et ceux de demain ont le même âge, que les deux générations n’en font qu’une seule, dont nous sommes exclus. Des enfants, voilà ce qu’ils sont, et le pauvre gentil dormant de l’Arc de Triomphe, qui m’a si souvent horripilé, est un enfant aussi, tout pareil à ceux de la ligne Maginot, un enfant qui avait encore dans sa poche, le jour de sa mort, la dernière lettre de Maman « mon cher tout petit, prends garde de ne pas te refroidir, tu sais que tu t’enrhumes facilement. » Au fond, ces Volontaires de la Mort sont des volontaires de l’Enfance, mais ils auront beau faire l’Enfance refuse leur engagement. Rien n’empêchera de se joindre, au-dessus d’une brèche de vingt misérables années, les deux jeunesses complices. Nous aurons tout perdu, même les copains. Je sais bien qu’une telle plainte est vaine, mais pourquoi nous taire, puisque nous ne risquons plus, grâce à Dieu, d’éveiller la pitié de personne ? La pitié a vraiment mieux à faire que s’occuper de nous, elle a du travail plus pressé. En somme, nos fils n’ont jamais pris très au sérieux notre guerre, dont nous ne leur parlions d’ailleurs exception faite de quelques maniaques impudiques qu’avec presque autant de réserve que de nos pauvres vieilles amours. Il est probable que leurs prochaines expériences ne les rapprocheront pas de nous sur ce point. On a motorisé la guerre. Ils ne connaîtront pas nos cloîtres boueux, ils n’appartiendront jamais à nos Ordres contemplatifs, ils ne sauront jamais à quel point, à quelle profondeur, à quelle profondeur de l’âme, était descendue notre patience, ainsi qu’au cours des siècles une pierre dans l’argile. Autre chose est de voir tomber un ami, autre chose de le regarder pourrir en un lieu peu accessible, au-delà des barbelés, de retrouver chaque matin, à l’aube, en bourrant sa pipe, ce tas familier, crevé par les gaz et les rats, cette charogne. Nos fils seront plus héroïques que nous, mais ils ne le seront pas de la même manière, du moins je le souhaite, ils prendront leur guerre, puis la quitteront, en camarades, sans gratitude et sans rancune, au lieu que la nôtre est entrée en nous, elle a eu le temps, lorsque nos godillots poussaient des racines dans la bouillasse, elle colle encore à nos os. Nous ne nous débarrasserons jamais tout à fait d’elle, nous ne nous libérerons pas de son esprit. Nous l’avons faite sous le signe de l’expiation, elle a été une guerre d’expiation, de rédemption, d’expiation et de rédemption réciproques, chacun des partis rendant ce service à l’autre, comme les moines échangent des coups de discipline. Des deux côtés du fil de fer, sous la même pluie, mangés par les mêmes poux et plus généralement bousillés par nos propres artilleurs, nous nous efforcions d’encaisser, selon notre mot fameux, de bien encaisser, d’encaisser une fois pour toutes, dans l’illusion naïve que le métier de rédempteur est à la portée du premier venu rédime qui veut. Je me hâte d’écrire ces choses, parce qu’elles sont encore ridicules, elles ne révoltent personne; il ne faut pas attendre, pour les dire, que les nouveaux charniers soient pleins. Nous avons consciencieusement, religieusement, fait la guerre, précisément parce que ce n’était pas notre métier de la faire, qu’on n’acquiert pas du premier coup l’aplomb des professionnels. N’ayant aucune haine des Allemands dont nous répétions sans cesse, pour éclaircir le débat, par amour des idées claires, qu’ils étaient « des hommes comme nous, comme les autres» ( la seule réussite des propagandistes du Derrière fut de nous persuader que nos ennemis sentaient plus mauvais que nous, qu’ils urinaient par la peau, selon l’affirmation d’un urologue célèbre, membre de l’Académie de Médecine -) nous n’aurions jamais cru qu’un nombre, même énorme, de ces peaux pût nous payer de notre travail. Il nous semblait beaucoup plus simple de penser que nous faisions les frais d’une injustice qui devait être poussée jusqu’au bout, jusqu’à l’absurde, se résoudre par l’absurde, en sorte que notre guerre serait la dernière, que nous dégoûterions de la guerre les générations à venir, comme un syphilitique altruiste léguerait son cadavre à un Musée Anatomique, dans le dessein d’inspirer aux jeunes gens la terreur de la vérole. Hé bien, nous n’avons certainement pas raté la guerre, on ne rate jamais la guerre

    • #105746 Répondre
      Graindorge
      Invité

      texte écrit en 1940 provenant du Journal de Bernanos.

      « L’espérance, voilà le mot que je voulais écrire. Le reste du monde désire, convoite, revendique, exige, et il appelle tout cela espérer, parce qu’il n’a ni patience, ni honneur : il ne veut que jouir et la jouissance ne saurait attendre, au sens propre du mot. L’attente de la jouissance ne peut s’appeler une espérance, ce serait plutôt un délire, une agonie. D’ailleurs, le monde vit beaucoup trop vite, le monde n’a plus le temps d’espérer. La vie intérieure de l’homme moderne a un rythme trop rapide pour que s’y forme et mûrisse un sentiment si ardent et si tendre. Il hausse les épaules à l’idée de ces chastes fiançailles avec l’avenir […].

      L’espérance est une nourriture trop douce pour l’ambitieux, elle risquerait d’attendrir son cœur. Le monde moderne n’a pas le temps d’espérer, ni d’aimer, ni de rêver. Ce sont les pauvres gens qui espèrent à sa place, exactement comme les saints aiment et expient pour nous. Croyez-vous que puisse être perdu à jamais le travail de ces diligentes, de ces silencieuses abeilles, avec le miel qui déborde de leurs ruches ? Oh ! Bien sûr, personne ne se pose la question parce que la terre est encore aux brutes polytechniques, mais le jour viendra — ce jour n’est-il pas venu déjà ? Ne sentez-vous pas sur votre front, sur vos mains, la première fraîcheur de l’aube ? —, le jour viendra où ceux qui courent aujourd’hui, hallucinés, derrière des maîtres impitoyables, les maîtres féroces qui prodiguent la vie humaine comme une matière de nul prix, bourrent de vie humaine leurs forges et leurs fourneaux, s’arrêteront épuisés, sur la route qui ne mène nulle part.

      Hé bien, alors — mais pourquoi le dire ? — la parole de Dieu sera peut-être accomplie, les doux posséderont la terre simplement parce qu’ils n’auront pas perdu l’habitude de l’espérance dans un monde de désespérés. Ils posséderont la terre, pas pour longtemps ; ils l’auront possédée et ne s’en seront peut-être pas même aperçu, leur masse innocente aura fait pencher la balance, renversé l’équilibre du monde. Vous trouvez ces mots trop grands ? Écoutez-moi bien, ils ne le sont pas encore assez. Vous vous croyez les maîtres de l’opinion universelle, et vous n’en avez exploré que la part la plus accessible, vous êtes les maîtres de l’opinion universelle comme Christophe Colomb débarquant aux Bahamas se croyait maître des Indes. Et d’ailleurs, permettez-moi de vous le dire, votre colossale machine publicitaire, dans les premières années de sa mise en marche, n’a fait que remuer l’opinion, l’agiter, la brasser. Vous avez appelé les peuples au profit.

      Mais, à présent, il vous faut agir. Vous avez promis la liquidation d’une société dont vous dissipiez d’ailleurs effrontément les réserves, et les imbéciles continuent à calculer les profits d’une telle opération, alors que vous savez déjà qu’elle ne laissera qu’un passif immense. Alors, il vous faudra créer. Nous vous avons vus fiers d’une philosophie : celle qui n’accorde à l’homme, à ce bipède, qu’un mobile : l’intérêt ; qu’un Dieu : le bonheur ; et qu’une mystique, celle de l’instinct. L’expérience va nous dire ce qu’elle vaut. Vous avez pu jeter bas une société, mais vous n’en reconstruirez pas une autre avec cette espèce d’hommes. Ce que vous aurez abattu, elle le relèvera derrière vous, une fois, dix fois, cent fois, elle ramassera inlassablement tout ce que vous aurez laissé tomber, elle vous le remettra dans la main en souriant. L’image que vous vous faites de la vie est devenue si grossière à votre insu, que vous croyez avoir trouvé dans la violence le dernier secret de la domination, alors que l’expérience démontre chaque jour que l’humble patience de l’homme a constamment mis en échec, depuis des millénaires sans nombre, les forces hagardes de la nature. Vous ne triompherez pas de la patience du pauvre. »

      • #105757 Répondre
        François Bégaudeau
        Maître des clés

        « Vous ne triompherez pas de la patience du pauvre. »
        il est bien possible que depuis les marchands se sont dotés d’outils propres à vaincre la patience du pauvre

        • #105772 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          « …mais le jour viendra — ce jour n’est-il pas venu déjà ? Ne sentez-vous pas sur votre front, sur vos mains, la première fraîcheur de l’aube ? « 

    • #105750 Répondre
      Younès
      Invité

      Pour ma part, découverte enflammée de Molloy, Samuel Beckett (1951), alors voilà :

      « J’écoute et m’entends dicter un monde figé en perte d’équilibre, sous un jour faible et calme sans plus, suffisant pour y voir, vous comprenez, et figé lui aussi. Et j’entends murmurer que tout fléchit et ploie, comme sous des faix, mais ici il n’y a pas de faix, et le sol aussi, peu propre à porter, et le jour aussi, vers une fin qui ne semble devoir jamais être. Car quelle fin à ces solitudes où la vrai clarté ne fut jamais, ni l’aplomb, ni la simple assise, mais toujours ces choses penchées glissant dans un éboulement sans fin, sous un ciel sans mémoire de matin ni espoir de soir. Ces choses, quelles choses, d’où venues, de quoi faîtes ? Et il paraît qu’ici rien ne bouge, ni n’a jamais bougé, ni ne bougera jamais, sauf moi, qui ne bouge pas non plus, quand j’y suis, mais regarde et me fais voir. Oui, c’est un monde fini, malgré les apparences, c’est sa fin qui le suscita, c’est en finissant qu’il commença, est-ce assez clair ? Et moi aussi je suis fini, quand j’y suis, mes yeux se ferment, mes souffrances cessent et je finis, ployé comme ne le peuvent les vivants. Et j’écouterais encore ce souffle lointain, depuis longtemps tu et que j’entends enfin, que j’apprendrais d’autres choses encore, à ce sujet. »

      Éditions de Minuit, collection « Double », p. 50.

      La parole comme égarement, creusant les abîmes ; la littérature comme recherche de la vérité et de soi ; une écriture tourmentée, tourbillonnante qui nous plonge dans le cercle de l’Enfer. Brillant.

    • #105755 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

      « Car quelle fin à ces solitudes où la vrai clarté ne fut jamais, ni l’aplomb, ni la simple assise, mais toujours ces choses penchées glissant dans un éboulement sans fin’
      sans commentaire

      • #105803 Répondre
        Younès
        Invité

        Cette phrase montre le caractère anarchique de la littérature (celle qui m’importe le plus). Elle est géniale.

    • #105762 Répondre
      pifou
      Invité

      Je ne sais pas quel âge il peut avoir, environ 18… Il a un caractère parfait pour ce que je lui proposerais de faire. Il s’occuperait bien sûr de tous les travaux dans l’arrière-cuisine et du nettoyage des sols, de porter le charbon, de couper le bois, d’allumer le feu dans la cuisine à l’heure où tu le désires, de faire la lessive… Il apprendrait à apporter les plats et servir à table… les chaussures, les couteaux, les eaux sales, les cendres et le chauffage de la serre seraient son domaine… il porterait ce qu’il y a à porter – c’est un coolie dont le travail est de porter ; et si tu voulais qu’un paquet de 30 kilos te soit rapporté de la gare, tu n’aurais qu’à l’y envoyer… il nous permettrait d’économiser le taxi en portant les bagages à la gare… il se nourrit principalement de farine et d’eau, de riz, parfois de viande, et le beurre et le thé sont ses seules friandises… il pourrait habiter dans une partie de la cave ou dehors dans la remise à charbon, et on mettrait le charbon à la cave… serait-il apprécié des autres domestiques ? eh bien, c’est un animal propre et, s’ils le trouveraient peut-être un peu curieux au début, ils ne pourraient pas ne pas l’aimer. Il n’a pas la peau très foncée des hommes de la plaine.

      • #105777 Répondre
        Oscar
        Invité

        On trouve Wade Davis – je ne connaissais pas.
        « Avant de mourir, l’anthropologue Margaret Mead a exprimé la crainte qu’en glissant vers un monde plus homogène, nous ne soyons en train de jeter les bases d’une culture moderne générique et informe, qui n ‘aurait pas de concurrente. Elle redoutait que toute l’imagination humaine ne soit contenue à l’intérieur des limites d’une unique modalité intellectuelle et spirituelle. Son pire cauchemar, c’était que nous nous réveillions un jour sans même nous souvenir de ce que nous avons perdu. »

    • #105790 Répondre
      Bonnaventure
      Invité

       » Mon père, sa nouvelle Audi, et son gros ventre, ne peuvent pas comprendre ce que c’est, une femme dans un bus.  » Izza Amar, La vie d’Abdèle.
      Ca commence fort Cause perdue éditions. Au passage, vous avez bien fait de pas prendre le maquettiste des éditions Delga.

      • #105794 Répondre
        François Bégaudeau
        Maître des clés

        on ne s’entoure que des meilleurs
        comme guardiola

      • #105925 Répondre
        netflou
        Invité

        Qu’une Audi et un gros ventre agissent sur le père, au point qu’ils agissent ensemble, c’est certain. C’est d’une finesse sociologique extrême.
        J’adore cette phrase. Par-ici Izza Amar.

    • #105922 Répondre
      Seb H
      Invité

      bonjour je suis nouveau en lisant ça je me disais qu’on serait pas choqué si ça avait été écrit par l’éponyme actionnaire majoritaire de ce forum (s’il avait transmuté les points en virgule):
      « quelles sont les règles de l’art d’écrire le roman ? nous devons, ce me semble, répondre à la perpétuelle objection de quelques esprits atrabilaires, qui, pour se donner le vernis d’une morale, dont souvent leur cœur est bien loin, ne cessent de vous dire, à quoi servent les romans ? A quoi ils servent, hommes hypocrites et pervers ? car vous seuls faites cette ridicule question ; ils servent à vous peindre tels que vous êtes, orgueilleux individus qui voulez vous soustraire au pinceau, parce que vous en redoutez les effets : le roman étant, s’il est possible de s’exprimer ainsi, le tableau des mœurs séculaires, est aussi essentiel que l’histoire, au philosophe qui veut connaître l’homme ; car le burin de l’une ne le peint que lorsqu’il se fait voir, et alors ce n’est plus lui ; l’ambition, l’orgueil couvrent son front d’un masque qui ne nous représente que ces deux passions, et non l’homme ; le pinceau du roman, au contraire, le saisit dans son intérieur… le prend quand il quitte ce masque, et l’esquisse, bien plus intéressante, est en même temps bien plus vraie, voilà l’utilité des romans ; froids censeurs qui ne les aimez pas, vous ressemblez à ce cul-de-jatte qui disait aussi, et pourquoi fait-on des portraits ? »

      • #105923 Répondre
        François Bégaudeau
        Maître des clés

        On dirait aussi du Diderot, mais Diderot ne met pas lui-même les romans ou en tout cas cachait ceux qu’il écrivait. Et par ailleurs une telle prise de position me semble plutôt ancrée dans le XIXe siècle, ou le roman était roi. Donc je sèche.

        • #105927 Répondre
          Claire N
          Invité

          Hum j’ai appris atrabilaire de Balzac
          Je met un jeton

      • #105926 Répondre
        Cat
        Invité

        C’est peut-être trop simple mais le premier auquel je pense est Sade.

        • #105928 Répondre
          Claire N
          Invité

          Et pourquoi pas oui
          Et pourquoi pas musset
          « l’ambition, l’orgueil couvrent son front d’un masque qui ne nous représente que ces deux passions, et non l’homme » et la je pense à lorenzatio…

          • #105929 Répondre
            Claire N
            Invité

            Viens Cat on triche à la bourgeois :Si on mise sur les rouges les noirs et le zéro
            On n’insulte pas l’avenir d’une bonne réponse

        • #105945 Répondre
          Ostros
          Invité

          Google et moi pensons à Sade aussi, en premier.

          • #105949 Répondre
            Malice
            Invité

            C’est bien Donatien
            https://fr.wikisource.org/wiki/Les_Crimes_de_l%E2%80%99amour/Id%C3%A9e_sur_les_Romans :
            « S’il est donc vrai que le roman soit utile, ne craignons point de tracer ici quelques-uns des principes que nous croyons nécessaires à porter ce genre à sa perfection ; je sens bien qu’il est difficile de remplir cette tâche sans donner des armes contre moi ; ne deviens-je pas doublement coupable de n’avoir pas bien fait, si je prouve que je sais ce qu’il faut pour faire bien. Ah ! laissons ces vaines considérations, qu’elles s’immolent à l’amour de l’art.

            La connaissance la plus essentielle qu’il exige est bien certainement celle du cœur de l’homme. Or, cette connaissance importante, tous les bons esprits nous approuveront sans doute en affirmant qu’on ne l’acquiert que par des malheurs et par des voyages ; il faut avoir vu des hommes de toutes les nations pour les bien connaître, et il faut avoir été leur victime pour savoir les apprécier ; la main de l’infortune, en exaltant le caractère de celui qu’elle écrase, le met à la juste distance où il faut qu’il soit pour étudier les hommes ; il les voit de là, comme le passager aperçoit les flots en fureur se briser contre l’écueil sur lequel l’a jeté la tempête ; mais dans quelque situation que l’ait placé la nature ou le sort, s’il veut connaître les hommes, qu’il parle peu quand il est avec eux ; on n’apprend rien quand on parle, on ne s’instruit qu’en écoutant ; et voilà pourquoi les bavards ne sont communément que des sots.

            Ô toi qui veux parcourir cette épineuse carrière ! ne perds pas de vue que le romancier est l’homme de la nature, elle l’a créé pour être son peintre ; s’il ne devient pas l’amant de sa mère dès que celle-ci l’a mis au monde, qu’il n’écrive jamais, nous ne le lirons point ; mais s’il éprouve cette soif ardente de tout peindre, s’il entr’ouvre avec frémissement le sein de la nature, pour y chercher son art et pour y puiser des modèles, s’il a la fièvre du talent et l’enthousiasme du génie, qu’il suive la main qui le conduit, il a deviné l’homme, il le peindra ; maîtrisé par son imagination qu’il y cède, qu’il embellisse ce qu’il voit : le sot cueille une rose et l’effeuille, l’homme de génie la respire et la peint : voilà celui que nous lirons.

            • #105975 Répondre
              Claire N
              Invité

              Merci Malice
              Je suis contente que notre équipe avec Ostros ai gagné ce quiz

      • #105941 Répondre
        Alphonse
        Invité

        Stylistiquement, je mettrais une pièce sur la langue du XVIIIe. Sur le fond, ce pourrait être ce que je connais de Zola (« le pinceau du roman », le roman qui peint les hommes tels qu’ils sont …), mais c’est des mots de moralistes (orgueil, hypocrites, atrabilaires, tableau des moeurs …). Par ailleurs, je pense pas qu’au XIXe on se questionne sur « les règles de l’art d’écrire le roman » … Alors, un romancier du XVIIIe, qui fait des romans à l’époque où il faut les défendre. C’est qui ?

    • #106009 Répondre
      pifou
      Invité

      « Mé jsui Bascule la Crapule, C kom sa kon mapel ! 1 gamin enkor & C ma tout premièr vi, jluidi di an rian ; Bascule le Rakontör zéro, C moi ; inia pa de I ou de II ou de VII ou de tout C annri aprè le non 2 votr servitör ; C kom si jétè imortel, an fèt & franchman, si on pö pa fèr un pö le fou kant on nè jamè mor ne serès kunn foi, alor kan le fra ton ? »

    • #106023 Répondre
      Ostros
      Invité

      Qui a dit :
      Découvrir le pouvoir des livres et du simple fait d’avoir un crayon et du papier, ça peut-être le début de la liberté. Personne ne peut vous enlever ça. Même si quelqu’un est en prison, il peut écrire et s’exprimer.
      .
      Indice n°1 : c’est une célèbre philosophe.

      • #106050 Répondre
        Claire N
        Invité

        Pouvoir- liberté
        Et cette phrase
        « Personne ne peut vous enlever ça. Même si quelqu’un est en prison, il peut écrire et s’exprimer »
        Qui tout de même me semble de mauvaise foi
        Très proche du quand on veut on peut
        J’ai envie de tricher maintenant

        • #106056 Répondre
          Ostros
          Invité

          C’est plus sympa de chercher ^^

          • #106058 Répondre
            Claire N
            Invité

            Rire , on va dire ça car j’ai échoué

      • #106097 Répondre
        Kenyle – job dateur professional
        Invité

        Isabelle Balkany

    • #106030 Répondre
      Dr Xavier
      Invité

      Ça paraît gnangnan (le pouvoir des livres, le début de la liberté). Badinter ?

      • #106031 Répondre
        Ostros
        Invité

        Dr Xavier : perdu.
        P.s : un indice est caché à la fin du post.

        • #106032 Répondre
          Ostros
          Invité

          Ah tu proposais Élisabeth, au temps pour moi je suis à la ramasse.
          Eh bien…. perdu.
          Indice n°2 : il ne s’agit pas d’Hannah Arendt.

    • #106033 Répondre
      Emile Novis
      Invité

      J’ai triché, alors je me tais. Mais c’est une vraie perle. Quand on découvre qui a écrit cette phrase, il faudrait ajouter « dorée » à prison (ça fera un « indice 3 »).

      • #106043 Répondre
        Dr Xavier
        Invité

        Julia de Funès dirait bien un truc pareil mais elle est injustement méconnue, difficile de dire qu’elle est célèbre.
        Adèle VR ? Ca marche pour les indices 1 et 3, et le rapport avec le 2 ce serait « La Crise de France Culture »

        • #106055 Répondre
          Ostros
          Invité

          Dr, tu approches de la vérité.
          .
          Indice n°4 : Michel Sardou.

          • #106059 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            Michel Onfrey? Ça rassemble à sa musique

            • #106064 Répondre
              Emile Novis
              Invité

              @Dr Xavier
              Rire (pour la blague France culture).
              @Graindorge
              Michel Onfray n’est pas une femme. Ou alors on nous aurait menti (je ne suis pas allé vérifier).
              _
              Je vais laisser Ostros diffuser les indices (j’avoue ne pas avoir compris le dernier, ce qui pourrait faire un indice bis à son indice 4).

          • #106060 Répondre
            Juliette B
            Invité

            Indice 5 : elle est l’une des 12 femmes puissantes élues par Léa Salamé

            • #106063 Répondre
              Ostros
              Invité

              On ne peut faire plus puissante je crois.

              • #106068 Répondre
                Claire N
                Invité

                C’est quand même pas Marie Antoinette ?

              • #106092 Répondre
                Carpentier
                Invité

                On ne peut faire plus puissante je crois.

                Catherine Gui … de la RATP (ça existe pu cet intitulé si?)
                je lis puissance, énergie comme titre d’émission dédiée ..
                bon, vais aller me doucher
                vous laisse tranquille

                • #106094 Répondre
                  Carpentier
                  Invité

                  sinon ia ma mère
                  mais comme elle avait envoyé bouler Salamé, léa, rancunière, l’a retirée de son tome 2

    • #106065 Répondre
      tartempion
      Invité

      Cynthia Fleury – Le guide du détenu arrivant.

      • #106066 Répondre
        Ostros
        Invité

        Bien tenté, mais non.

        • #106071 Répondre
          tartempion
          Invité

          Audrey Chenu

          • #106083 Répondre
            Ostros
            Invité

            Hm… non.

            • #106086 Répondre
              ..Graindorge
              Invité

              Gloupss!
              Leïla Slimani?

              • #106088 Répondre
                ,
                Invité

                Moi en 3emeB devant ma copie double grands carrreaux du DNB blanc

                • #106100 Répondre
                  Ostros
                  Invité

                  C’est ce que je me suis dit, découvrant cette phrase. Que dis-je, cette pensée.
                  Et même plutôt la 6e, non ?

                  • #106156 Répondre
                    ,
                    Invité

                    Mais non voyons en 6e y avait pas de DNB blanc

                    • #106177 Répondre
                      Ostros
                      Invité

                      Je parlais du fait qu’en 6e on avait clairement cette hauteur-là dans les raisonnements. Un raisonnement enfantin.

                      • #106211 Répondre
                        ,
                        Invité

                        6e des fois plus futée que la 3e, à cause du DNB blanc

              • #106096 Répondre
                Ostros
                Invité

                Ce n’est point elle.

              • #106098 Répondre
                Alphonse
                Invité

                Laure Adler ? Tant d’idéalisme naïf, ça pourrait lui convenir.

                • #106102 Répondre
                  Ostros
                  Invité

                  Non ce n’est pas Laure.
                  Je donne un nouvel indice très bientôt.

            • #106087 Répondre
              Carpentier
              Invité

              je méconnais la liste des femmes puissantes de celle qui, comme tout le monde, s’appelle léa
              mais j’ai envie, avant consultation. de proposer Mazarine Pingeot
              (jamais lue mais je sais pas, parcourant les indices, même si elle n’est pas philosophe enfin, je crois pas – j’arrive à MP)

            • #106101 Répondre
              ..Graindorge
              Invité

              Delphine Hontfleur? Rabbine donc un peu philosophe non?
              Brigitte Macron? Très philosophe et elle aime Michel Sardou

    • #106091 Répondre
      etalors
      Invité

      Adèle VR ou sa cousine.

    • #106099 Répondre
      Pierre
      Invité

      Louis sarkozy

    • #106103 Répondre
      Ostros
      Invité

      @Kenyle, Carpentier, Graindorge, etalors, Pierre : non.
      .
      Indice n°6 : « ce rose, c’est vraiment magnifique « 

      • #106104 Répondre
        Claire N
        Invité

        Son prenom commence par O?

        • #106108 Répondre
          Ostros
          Invité

          Non pas O.
          .
          Indice n° 7 : Hitchcock

          • #106131 Répondre
            etalors
            Invité

            Béatrice queDalle

      • #106105 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        L’historienne Michelle Perrot?

      • #106106 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Aurélia Gaillard? Elle a parlé du rose

        • #106111 Répondre
          Ostros
          Invité

          Non.
          Notre philosophe parle français mais n’est pas française.

          • #106113 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            Assia Djebar?

      • #106107 Répondre
        Kenyle – job dateur professional
        Invité

        Si

        • #106109 Répondre
          Ostros
          Invité

          D’accord.

          • #106110 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            C’est Aurélia Gaillard?

    • #106116 Répondre
      Ostros
      Invité

      Rappel des indices :
      .
      Indice n°1 : c’est une célèbre philosophe.
      Indice n°2 : il ne s’agit pas d’Hannah Arendt.
      Indice n°3 : il faudrait ajouter « dorée » à prison.
      Indice n°4 : Michel Sardou.
      Indice n° 5 : elle est l’une des 12 femmes puissantes élues par Léa Salamé.
      Indice n°6 : « ce rose, c’est vraiment magnifique »
      Indice n° 7 : Hitchcock.
      Indice n° 8 : notre philosophe parle français mais n’est pas française.
      Et indice n°9, c’est cadeau : Coco.
      .
      Avec tout ça vous allez forcément trouver.

      • #106120 Répondre
        Kenyle – job dateur professional
        Invité

        « Indice : coco »
        Wejdene

        • #106126 Répondre
          Ostros
          Invité

          Il faut prendre en compte les 9 indices ensemble et normalement vous l’avez.
          Si vraiment vous galérez je donnerai un ultime indice dans la journée. L’indice qui débloquera tout.

          • #106130 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            Pas Rosa Luxembourg donc
            Attendons

          • #106134 Répondre
            Juliette B
            Invité

            Ce rose magnifique me fait encore rire quelques années après…
            Indice 10 : son prénom decliné en chanson me trotte désormais dans la tête

            • #106136 Répondre
              ..Graindorge
              Invité

              Marie Ndiaye? A tout hasard…

            • #106137 Répondre
              ..Graindorge
              Invité

              Deborah Cook

            • #106185 Répondre
              Claire N
              Invité

              Là j’ai un prenom qui commence par c et une paillarde qui tourne si c’est une monégasque Juliette m’a malencontreusement donné le meilleur indice

          • #106200 Répondre
            Kenyle – job dateur professional
            Invité

            C’est trop dur. J’attends l’indice ultime.

      • #106121 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Marcela Iacoub?
        Mona Ozouf?

      • #106123 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Rosa Luxembourg?

      • #106149 Répondre
        I.G.Y
        Invité

        J’ai triché et je pense qu’il faut supprimer l’indice décisif numéro 5, sinon personne ne trouvera jamais (j’ai bien regardé la liste des femmes puissantes Tome 1 et Tome 2, car oui il y a un tome 2, je découvre). A moins que cet indice ne relève de l’humour ou d’une blague qui m’a échappé, auquel cas j’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions, en me retirant de la vie [humoristique].

        • #106152 Répondre
          Emile Novis
          Invité

          @IGY
          « j’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions, en me retirant de la vie [humoristique] »
          _
          Tu vas donc aller boire un Monaco sur la côte d’azur pour ta retraite?

          • #106162 Répondre
            I.G.Y
            Invité

            L’alcoolisme galopant, ce fléau !

            • #106170 Répondre
              Ostros
              Invité

              Et un atout dans la composition de l’imagerie de l’écrivain écorché.

              • #106183 Répondre
                Carpentier
                Invité

                le romantisme de l’artiste

                • #106215 Répondre
                  I.G.Y
                  Invité

                  Ma remarque #106162 était surtout un nouvel indice déguisé, qui j’espère n’est pas passé inaperçu. Mais je rappelle que j’ai triché

                  • #106217 Répondre
                    Ostros
                    Invité

                    T’inquiète j’avais capté l’indice. Ma réponse était aussi un indice déguisé, en rebondissement à ton indice déguisé.

    • #106196 Répondre
      nefa
      Invité

      C comme baignoire et carcasse lardée ?

    • #106201 Répondre
      Ostros
      Invité

      Comme tout le monde a plus ou moins trouvé, et certain.e.s sans tricher, je dévoile la réponse en partageant ce que la musique, que dis-je la vie, a fait de plus pur et de plus beau (l’un n’allant jamais sans l’autre) depuis le son délicat du ruisseau qui caresse la roche tendre de la forêt. Laissons-nous bercer par les voix des nymphes les plus chics et cool qui existent ici bas :

      • #106206 Répondre
        Emile Novis
        Invité

        Voilà le résultat de l’oisiveté monégasque.

    • #106207 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Alors c’est qui ?

      • #106209 Répondre
        Ostros
        Invité

        Charlotte Casiraghi.
        .
        C’est vrai que Juliette avait donné un excellent indice

        • #106212 Répondre
          Kenyle – job dateur professional
          Invité

          Connais pas

          • #106221 Répondre
            Ostros
            Invité

            Va falloir s’y mettre.

          • #106223 Répondre
            Carpentier
            Invité

            voir deux posts plus bas

        • #106219 Répondre
          Carpentier
          Invité

          … Ce matin, la rumeur d’une liaison entre Charlotte Casiraghi et Nicolas Mathieu m’a rempli de joie. / …

          première phrase de l’entrée Concurrence de Psychologies, p.39, ed. Amsterdam.

          • #106224 Répondre
            Kenyle – job dateur professional
            Invité

            Lu. Pas retenue le nom.

        • #106268 Répondre
          Juliette B
          Invité

          Le plus drôle c’est que je ne pensais ni à cette personne, ni à cette chanson. A tort donc. Mon honnêteté me perdra

          • #106274 Répondre
            Claire N
            Invité

            Non c’est drôle, on perd vraiment rien avec ce talent

    • #106222 Répondre
      Carpentier
      Invité

      1) Joie communicative de l’amour?
      2) Joie qu’advienne un couple de haut vol, lui écrivain confirmé, elle princesse diplômée en philosophie?
      3) Euphorie de témoin de mariage?
      4) Pari gagné contre Nicolas qui m’avait juré, un soir de beuverie, tout ce qu’on veut sauf avec une Charlotte?
      (chercher l’intrus)

      • #106242 Répondre
        Carpentier
        Invité

        @Kenyle-jdp:
        et tu retrouverais l’intrus parmi les 4 propales qui explicitent pourquoi cette rumeur

        [l’]’a rempli de joie. / …

        ?

        `

      • #106248 Répondre
        Kenyle – job dateur professional
        Invité

        Réponse 4

        • #106251 Répondre
          Carpentier
          Invité

          vrai que t trop un pro dis donc

          • #106278 Répondre
            Kenyle – job dateur professional
            Invité

            Oui

    • #106233 Répondre
      Malice
      Invité

      « Monotoniser la vie, pour qu’elle ne soit jamais monotone. Rendre anodin le quotidien, pour que la plus petite chose nous devienne une distraction. Au beau milieu de mon travail journalier- toujours semblable à lui-même, terne et inutile- je vois surgir brusquement l’évasion : vestiges rêvés d’îles lointaines, fêtes dans des parcs des anciens temps, d’autres paysages, d’autres sentiments, un autre moi. Mais je reconnais, entre deux écritures portées sur mon registre, que si j’avais tout cela, rien de tout cela ne m’appartiendrait. Mieux vaut, en définitive, le patron Vasquès que les Rois de songe; mieux vaut, tout compte fait, le bureau de la rue des Douradores que de longues allées au fond de parcs impossibles. Disposant du patron Vasquès, je peux savourer le songe des Rois de songe; disposant du bureau de la rue des Douradores, je peux savourer la vision intérieure de paysages qui n’existent pas. « 

      • #106252 Répondre
        Claire N
        Invité

        Merci Malice
        Le rêveur insaisissable qui paradoxalement s’ancre dans sa propre routine, c’est une façon fine d’analyser ce tempérament et ses nécessités – sans ménagement pour lui même

    • #106236 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Pffff! Une philosophe célèbre! Et moi qui décarcassais Google en long en large et en travers

    • #106241 Répondre
      etalors
      Invité

      Je n’ai pas fait les liens entre Salamé et je ne savais pas qu’elle est philosophe du cheval.

    • #106254 Répondre
      Graindorge
      Invité

      eh oui, Monaco, Gràce, etc mais je suis restée sur « femme philosophe célèbre » et vu le haut niveau de ce forum je m’attendais pas à la Charlotte de Monaco . Vous auriez pu préciser 3ème degré mais c’était marrant

    • #106375 Répondre
      Seb H
      Invité

      du Ramuz:

      Les femmes parlent bas, entrent dans l’allée, c’est le petit pour lequel on chauffait des draps page 41 qui est mort ; encore un ! Il a été tant qu’il a pu. Et puis, il n’a plus pu. Il a serré ses poings encore une fois contre ses joues. Il rentre au ventre de la terre dans la position qu’il avait quand il est sorti de cet autre ventre, et ce ventre-ci gémit.

      Les entrailles mêmes qui crient, d’où la peine que le cri a à venir dehors ; il pousse comme l’abcès qui voudrait crever, rompt l’enveloppe, puis de nouveau est empêché, il faut qu’il rompe à nouveau ; non pas comme quand c’est la bouche qui déplore, ni même quand c’est le cœur, parce que la bouche et le cœur ont le passage plus facile ; ici c’est l’obscure poussée des racines ; alors il n’y a pas de mots, il n’y a pas d’explications, le son même est étouffé.

    • #106493 Répondre
      Carpentier
      Invité

      ….. Anna pensa ‘ waouh ‘, mais personne ne disait ‘ waouh ‘ tout fort.
      On commentait rarement le spectaculaire dans cette bande.
      Cette bande, sa bande à lui. Ils avaient l’impression de mériter leur place, d’être là où il étaient parce qu’ils étaient doués. Cette philosophie était étrangère à Anna et, comme souvent avec les choses étrangères, séduisante au début, avant que la raison ou l’instinct ne prenne le pas, ne nous fasse revenir à nous-mêmes. / …
      – Léa Carpenter, rouge blanc bleu, p.96, ed Gallmeister 2020 –

    • #107546 Répondre
      Carpentier
      Invité

      Post-Scriptum 3: La place
      Prenez la peine de vous asseoir. Jambes légèrement écartées. Dos bien droit, comme lorsque vous vous positionnez en tailleur au début de votre séance de yoga. Muscles des épaules relâchés sous votre tee-shirt cousu main en fibre réfrigérante.
      Mettez-vous bien.
      Sous vous yeux, la Seine Olympique. Sous vos pieds, le gradin artisanalement sculpté en fibre de papier posé comme une caresse sur le vieux pont napoléonien de l’Alma. Sous vos fesses, un siège à 9500 euros. Hors taxe. Une petite folie. Vous avez craquez pour le package 360, catégorie A, rang Gold. ‘ Or ‘ la couleur vous plaît. C’est la même que les athlètes d’exception, mais sans avoir à vous entraîner huit heures par jour tous les jours depuis que vous avez six ans. Cette fois-ci, c’est votre tour. C’est votre moment. C’est le forfait ‘ hospitality ‘ de Paris 2024. Les J.O. made in France. Un évènement unique dans votre vie. Le soleil caresse votre épaule. / …
      (….)

      • #108412 Répondre
        Carpentier
        Invité

        post-scriptum 4: 15 mars 2023
        (…)
        …. Ce matin-là, une centaine de personnes ont bloqué pendant quelque heures l’accès au chantier de la mégapiscine. Une action organisée en convergence contre la réforme des retraites et contre la tenue des J.O. en Seine-Saint-Denis par des collectifs, dont Saccage 2024, et des syndicats. Je m’y suis rendue au petit matin.
        Une banderole tenue par des militant.es proclame: ‘ La terre brûle. Fini de jouer! ‘ Une autre dit: ‘ ni départ à 64 ni Paris 2024 ‘.
        Empêché d’entrer sur son chantier, un chef s’énerve: ‘ Le droit de grève hein! Les trois-quart de ces gens ne travaillent pas. C’est des anti-tout: anti-flics, anti-J.O. … ‘ / …
        – Paris 2024, Une ville face à la violence olympique, Jade Lindgaard, p.95 –

        • #108445 Répondre
          Carpentier
          Invité

          …… Avec un léger effort, on pourrait même oublier que le ’ village olympique ’ , le centre aquatique olympique, le Stade de France, les olym-pistes cyclables le long du canal Saint-Denis se situent tout près de là où des émeutes ont éclaté en juin 2023 pour protester contre la mort de Nahel, tué à 17 ans par la police. Il s’en est fallu de peu pour que la piscine olympique d’Aubervilliers ne parte en fumée pendant la nuit du 29 au 30 juin 2023. Lors d’une échauffourée entre police et jeunes, un gigantesque incendie a détruit douze bus dans un dépôt de la Ratp, à quelques mètres seulement du chantier olympique. Ce soir-là, on pouvait entendre un ado rigoler: ’ C’est fini! Annulés les Jeux olympiques! ’ / … 94,

    • #107664 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      DIDIER WAMPAS PUNK OUVRIER
      Préface Par Christian Eudeline
      J’ai découvert les Wampas en première partie des Meteors, le 6 mars 1987. C’était au Rex Club, à Paris, aux soirées Human Fly.Lorsque je vérifie aujourd’hui le millésime du premier album du groupe, Tutti Frutti, il est précisé 1986. Pourtant je ne crois pas qu’il était déjà disponible. Quelques jours plus tôt, nous avions écouté le test pressing et non le déf’ chez mon ami d’en-fance, Domino, co-organisateur de ces soirées-concerts. La basse claquante était mixée très en avant, et la voix plutôt caverneuse de Didier s’inspirait beaucoup de celle des Meteors justement.Du concert en lui-même, je n’ai que quelques images qui me reviennent, dont celle d’une salle prête à exploser avec des looks comme on n’en croise plus, Perfectos peints et bananes ultra stylisées, Levi’s noirs déjà de rigueur et Dr. Martens à profusion.Didier était tout maigre et portait une casquette. Les Wampas devaient chauffer la salle pour les Anglais qui n’avaient pas joué à Paris depuis un moment, et tout le monde était survolté. C’est sans doute pour cela que je n’ai pas l’impression de morceaux lents comme on peut les écouter sur l’album, mais plutôt de rythmes toujours enlevés. La salle était chaude, pas réellement sale, mais méchante à souhait, il fallait la satisfaire, lui donner envie de bouger en cadence.Alain était encore à la contrebasse, ils jouaient du rockabilly, prétexte à un pogo quasi général auquel il était toujours un peu risqué de se mêler.Je me rappelle une brève bagarre à un moment, c’était alors encore très courant, mais celle-ci concernait surtout la forma-tion de P. Paul Fenech. Au moment de partir, des skins – on 7HCR_PUNKOUVRIER_INT.indd 7HCR_PUNKOUVRIER_INT.indd 717/09/2024 08:07:0617/09/2024 08:07:06
      les reconnaissait à leurs cheveux ras, leurs blousons bombers et leurs déplacements en meute – s’étaient installés sur mon Vespa, j’avais demandé au videur de m’accompagner pour être sûr de le récupérer.J’ai revu les Wampas au Zénith le 4 octobre 1988 pour la centième du Fahrenheit avec tous les groupes que nous allions habituellement écouter à Issy-les-Moulineaux : Mano Negra, Parabellum, Los Carayos, Chihuahua. Je n’ai pas d’autre souvenir précédant la claque que fut la sortie de leur troisième album, Les Wampas vous aiment. J’avoue que c’est ce disque qui m’a définiti-vement convaincu de leur importance et de leur immense talent. Je l’écouterais en boucle.La formule était choc, elle pouvait sembler simple, du twist sous amphètes avec un son de guitare impeccable et racé, et pourtant, elle était imparable. Je venais d’acquérir l’album des Trashmen au magasin des frères Police, rue du Cherche-Midi, et tout cela faisait sens. La formule « Les Wampas ont inventé le rock’n’roll »n’était pas encore née, pourtant, avec cet album, ils l’auraient déjà méritée.Dans la foulée, il y a eu ce concert au New Moon le 4 mars 1991 où tout le monde voulait être. Il y avait bien trop de monde, on étouffait, et lorsque ça a commencé à remuer, j’ai eu l’impression qu’on allait tous y passer, que le plancher allait craquer, et je me revois me rapprocher du mur. J’étais sur le côté : si le sol lâchait, d’après mes calculs, je ne pouvais atterrir qu’au milieu de la salle, et je m’imaginais en sortir indemne. On a de drôle d’idées quand on absorbe n’importe quoi, parfois…C’en était fini du rockabilly, le contrebassiste avait laissé la place à un bassiste, Ben Sam, et en seconde guitare, il y avait Vincent Palmer, l’ex Bijou. Il me semble bien qu’il voulait en découdre avec le maître du jeu, Marc Police. Cela ressemblait à un duel intense et furieux mais pas démonstratif, plutôt sec.

        étaient incisifs. C’était l’un de ces moments qui font la légende parce que rares et de haute volée.Après ces quelques dates, j’en ai rajouté une bonne dizaine, toujours à Paris – Olympia, Cigale, Bataclan (où il faisait une chaleur à crever), Zénith, Casino, Maroquinerie, Alhambra, Elysée Montmartre. Aujourd’hui encore, lorsque les Wampas sont en ville c’est devenu une madeleine de Proust que je prends toujours plaisir à savourer.Si, avant ce livre, je n’avais interviewé Didier Wampas que deux ou trois fois, en revanche je l’avais croisé souvent, et nous avons de nombreux amis en commun. C’est d’ailleurs la première chose que je lui ai dite lorsque je l’ai appelé pour le convaincre de me raconter : « J’aimerais bien en profiter pour évoquer, outre bien évidemment l’histoire du groupe, tous ceux que l’on a croisés et qui ne sont plus là. » Ceux dont l’histoire se mélange avec celle des Wampas : Marc Police, Renan Omnes, Rackam, Parabellum, François Hadji-Lazaro… Sans oublier Tai-Luc dont nous apprendrons la disparition pendant la rédaction de cet ouvrage. Parler d’un temps que les moins de cinquante ans n’ont pas connu, ça me paraissait un bon sujet.Bien sûr, tous ne sont pas morts, mais beaucoup sont passés à autre chose, et malgré les disques et les images, tout s’efface rapidement. Garder une trace nous a semblé être une bonne idée. Je crois que c’est ça qui l’a convaincu de se livrer, car Didier n’avait pas envie de donner dans l’autocongratulation. Ce n’est pas son genre.N’ayant jamais imaginé que jouer dans un groupe soit possible, il n’avait rien préparé, et s’est retrouvé propulsé derrière le micro par défaut. Puis, il a profité du mieux possible du moment présent. La grande aventure a continué, sa carrière s’est construite ainsi, sans plan préétabli, sans envie de conquête. Et désormais, il a au
        compteur quarante ans de bons et loyaux services, une dizaine d’albums et pas loin d’un millier de concerts.Didier est aujourd’hui le dernier membre d’origine, et d’une certaine façon le gardien du temple, le seul maître à bord. L’un de ses grands talents est d’avoir toujours très bien su s’entourer, de guitaristes entre autres, un élément essentiel dans le rock, mais pas que.Il est resté fan, de son groupe d’abord, mais aussi de plein d’autres. Ses mémoires (il faut bien les appeler comme ça) sont riches en rencontres et en situations inattendues. C’est l’histoire d’un enfant du rock qui s’est retrouvé sur le devant de la scène et qui a dû improviser. Amateur, il n’a jamais voulu être professionnel. Pourtant, forcément, il l’est devenu : il y a en lui, désormais, une grande maîtrise de la scène et également du studio. Il est l’auto-didacte qui inlassablement remet sur le métier son ouvrage, et est parvenu instinctivement à en maîtriser le façonnage. Je ne peux m’empêcher de penser au facteur Cheval ou à Jean Dubuffet car il y a ce côté art brut chez lui. Tous ces artisans sont animés par une envie et une volonté à toute épreuve, une force invisible même qui les pousse à se dépasser sans se soucier d’éventuels codes. Didier compose à la guitare alors qu’il ne sait pas – et ne veut surtout pas apprendre à – en jouer. C’est comme entrer en religion ou tomber amoureux : la voix intérieure fait office de seul guide.Les Coronados m’ont raconté que lorsqu’ils croisaient Didier dans la rue, ce dernier s’agenouillait devant Calvez, le bassiste du groupe, pour lui rendre hommage. La chose exaspérait beaucoup Lina, sa moitié. La même Lina, je peux le dire maintenant, qui avait les larmes aux yeux le soir du 11 mai 2006 lorsque les Wampas ont été programmés au Zénith. Elle était fière qu’un groupe de sa « bande » parvienne à remplir cette salle synonyme de succès, car c’était d’une façon aussi un peu le sien, celui du pote qu’elle connaissait depuis toujours et qui avait réussi
        Dans les années 1980, tous les groupes mentionnés ici, partageaient les mêmes salles, les mêmes galères surtout, la même ignorance de la part du grand public. C’était un monde presque souterrain et complètement parallèle, il n’y avait pas de structure indépendante, juste un réseau officieux qu’il était presque impos-sible d’approcher, encore moins d’envahir.Et puis soudain, tout a changé. On a commencé à les entendre à la radio et à la télé via le single « Manu Chao ». Les Wampas n’étaient pas le premier groupe de rock à surgir de nulle part : avant eux, les Bérurier Noir et la Mano Negra avaient ouvert la voie. Oui, le rock’n’roll (terme générique) a eu son heure de gloire au pays de Jul et Slimane, grâce aux fanzines et aux radios pirates, aux associations et salles de concerts qui se créaient, au public aussi (et surtout) qui rêvait d’autre chose… C’était plus de vingt ans après une première éclosion portée par Johnny Hallyday et les Chaussettes Noires, mouvement presque immédiatement absorbé par le système.Comme dans les des années 1960, beaucoup se sont pris au sérieux et se sont retrouvés avalés, Didier jamais. Indifférent au succès, il n’a pas eu à faire de compromis, mais cette apparente nonchalance ne l’empêchait nullement de faire les choses sérieu-sement.Il n’y a jamais eu dans sa musique un quelconque intérêt financier. Il n’a, par exemple, jamais été intermittent. Tout cela, il ne le faisait que pour s’amuser.Avec une écriture un brin surréaliste, il a développé un style très personnel et a tracé son chemin. Elles sont rares, les plumes à ce point originales et concises, touchantes mais jamais gratuites. Dans ses textes, les fulgurances sont nombreuses et les moments de grâce aussi. S’il ne fallait retenir que deux exemples d’albums à écouter pour illustrer ce propos, je choisirais sans hésiter Les Wampas vous aiment et Sauvre le monde, deux sommets discographiques.
        Pour écrire ce livre, j’ai d’ailleurs voulu que l’on se penche sur tous les textes, car si Didier reste discret sur sa vie privée, on apprend beaucoup de lui en l’écoutant. Sa double vie, par exemple, non pas une femme cachée – sa compagne l’accompagne dans un groupe –, mais ce métier à la RATP qu’il a conservé toute sa vie et qui lui a permis d’appréhender les choses différemment.Tranche de rock’n’roll parisien, tel aurait pu être le titre de ce livre, mais celui choisi par Didier, Punk Ouvrier, était une évidence. Il a du style, je vous ai dit !
        Les Bottes rouges Je viens d’avoir cinq ansAujourd’hui je suis grandMais j’me pose des questions…Mon premier souvenir, c’est celui que je décris dans « Les Bottes rouges » : est-ce que ce sont les chevaux blancs ou les chevaux noirs qui courent plus vite ? Je suis en maternelle, j’ai quatre-cinq ans, et il y a une grosse discussion dans la cour de récréation à ce propos.Une fois rentré en classe, je me souviens avoir posé la ques-tion à l’institutrice parce que je suis encore en train d’y réfléchir. J’ai beau être môme, j’ai envie de comprendre. Mon plus vieux souvenir est devenu chanson. Je puise souvent dans ma réalité, j’ai toujours besoin d’un morceau de réel pour écrire des paroles, ce n’est jamais de la fiction pure.J’aurais pu raconter un autre événement qui m’était arrivé quelques années plus tôt, mais j’ai plus l’impression que ce sont mes parents qui me l’ont révélé qu’autre chose. On a eu un accident de voiture, je suis passé par le pare-brise et j’en ai gardé une cicatrice, j’avais deux ans. C’est mon père qui conduit, ma mère est devant, et bien sûr il n’y a ni ceinture de sécurité ni siège enfant à l’arrière. On est en 1964, on habite à Colombes encore.Je n’ai aucun souvenir de l’accident, ni de l’hôpital, ni de quoi que ce soit d’autre, je sais juste que, quelques semaines après, ma mère me demande ce que je veux pour m’aider à oublier. Et comme j’aime déjà bien la musique, elle m’achète deux disques, deux 45-tours : un Claude François sur lequel il y a « Laisse-moi tenir ta main », la reprise de « I Want to Hold You Hand » des Beatles, et un autre, avec « Telstar » par Charlie Level1. Je suis tout petit à cette époque, mais ça m’a marqué parce que « Telstar », c’est presque ce que je préfère encore aujourd’hui. C’est une reprise moins connue que celle de Colette Deréal du morceau des Tornados, mais c’est la même version. Enfin les mêmes paroles, car l’original, c’est un instrumental.J’ai un petit frère, Olivier, né en 1964. Il n’est pas du tout dans la musique, lui. Enfant, il était sportif, il jouait au rugby et avait plein de copains, un peu tout le contraire de moi. J’étais vachement renfermé, je préférais rester chez moi à lire, tout seul. Moi, le sport, je n’aime pas trop ça à part le vélo, je préfère bouquiner dans ma chambre. J’ai commencé à lire Oui-Oui dans la Bibliothèque Rose, après je suis passé au Club des Cinq2 dans la Bibliothèque Verte, puis aux Bob Morane d’Henri Vernes que j’ai tous lus. Si chaque semaine, quand j’étais gamin, j’ai dévoré le magazine Pif Gadget, les aventures de Tintin, d’Astérix ou de Gaston Lagaffe, j’ai arrêté d’en lire ado. Je préférais la SF. Il y 1. La version originale anglaise de Joe Meek est sortie en 1962, en France, Jacques Plante lui offre un texte et un sous-titre « Une Étoile en plein jour » ; Charlie Level est célèbre pour avoir écrit « La Bonne du curé » pour Annie Cordy en 1974.2. Oui-Oui et le Club des Cinq (The Famous Five en anglais) ont tous deux été imaginés par la romancière anglaise Enid Blyton.14HCR_PUNKOUVRIER_INT.indd 14HCR_PUNKOUVRIER_INT.indd 1417/09/2024

      • #107747 Répondre
        François Bégaudeau
        Maître des clés

        « Je n’ai pas d’autre souvenir précédant la claque que fut la sortie de leur troisième album, Les Wampas vous aiment. J’avoue que c’est ce disque qui m’a définitivement convaincu de leur importance et de leur immense talent. Je l’écouterais en boucle. La formule était choc, elle pouvait sembler simple, du twist sous amphètes avec un son de guitare impeccable et racé, et pourtant, elle était imparable. »
        j’aurais pu écrire ces lignes

    • #107701 Répondre
      Seb H
      Invité

      Vraiment une découverte incroyable ce Ramuz, ayant vécu en suisse, il peint super bien les montagnes, la lumière, c’est très touchant, son style joue super bien sur la surprise, sur le voyage du lecteur dans l’image, c’est plein de vie, il met les larmes aux yeux. On pourrait citer chaque page:

      On voyait
      les grandes montagnes qui commençaient à briller dans les
      hauteurs de l’air rendues à leur limpidité. Puis tout à coup il
      a fait sombre, il a fait froid, il fait obscur et triste, comme si
      on avait sauté en avant de trois mois dans l’année.
      C’est ce coup de sabre qui a été donné tout au travers de
      la montagne ; et la coupure est tellement profonde que le soleil n’y entre que pour quelques minutes, au moment où il
      passe juste au-dessus.

      pouf, j’y suis…

      Il a peut être un défaut, c’est la maladie du comme, comme freeze corleone

    • #107837 Répondre
      Ostros
      Invité

      Qui a dit :
       » Pour moi, rentrer dans une librairie c’est comme un magasin de bonbons. Je veux tout acheter, prendre le plus de livres possible, les empiler. Et je n’arrive jamais à me décider sur quel livre je vais lire. Donc je cumule, je cumule. Et sans aucune culpabilité, parce que je me dis que ce n’est pas si grave que d’être accro aux livres. Du coup, je lis beaucoup de livres en même temps. Finalement, même les livres que je n’arrive pas à terminer, l’intention, déjà, dans le livre, est là. C’est-à-dire que pour moi, le livre, il ouvre un monde même si on ne l’ouvre pas : il y a une intention dans le fait de l’avoir déjà acheté. Donc j’ai plein d’intentions. Et donc beaucoup, beaucoup de livres autour de moi.  »
      .
      Indice n°1 : cette personne est à l’origine d’un prestigieux événement littéraire.

      • #107843 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Augustin Traquenard, pardon: Trapenard.

        • #107845 Répondre
          Ostros
          Invité

          Nope, mais bien vu, on n’est pas loin.

          • #107848 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            Zut! J’ai couru pour rien🥵

          • #107865 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            François Bégaudeau: événement littéraire : Cause Perdue

            • #107870 Répondre
              Ostros
              Invité

              Tu trouves que François pourrait dire les mots que j’ai rapportés ??

              • #107871 Répondre
                ..Graindorge
                Invité

                Non.
                « C’est-à-dire que pour moi, le livre, il ouvre un monde même si on ne l’ouvre pas : il y a une intention dans le fait de l’avoir déjà acheté. » Une des pires
                Et lui c’est pas les bonbons mais les chocolats
                C’était ma page PUB

                • #107876 Répondre
                  Ostros
                  Invité

                  Oui je trouve que c’est la pire phrase aussi. D’une citation où toutes les phrases sont déjà aberrantes.

      • #107873 Répondre
        Delphine
        Invité

        « Pas loin de Trapenard » me fait penser à François Busnel (l’ancien présentateur de « La grande librairie »), et « prestigieux événement littéraire » à Bernard Pivot (pour le prix Goncourt).

        • #107877 Répondre
          Ostros
          Invité

          La personne citée est plus proche de Trapenard.
          Très éloignée des deux autres, Busnel et Pivot.

      • #107880 Répondre
        Seb H
        Invité

        Ia phrase suinte le canal+ mais à part Trapenard je connais personne de cet endroit… Pas envie non plus d’infamer l’autrice à qui ça m’a fait penser

        • #107882 Répondre
          Ostros
          Invité

          Tente, ça peut peut-être apporter quelque chose.

      • #107886 Répondre
        Delphine
        Invité

        La citation peut donner l’impression d’avoir été écrite plutôt par une femme qu’un homme, et peut faire penser à une autrice de livres « populaires » ou « feel good books » (aspect un peu « bonbon rose », édulcoré, de la citation).

        • #107890 Répondre
          Ostros
          Invité

          Il s’agit bien d’une femme. Autrice elle l’a été une fois, dans un autre registre que le roman. Bien vu pour l’aspect édulcoré, bonbon rose (rose), qui caractérise bien son état d’esprit. Et son milieu. D’ailleurs l’association entre les livres et le magasin de bonbons qu’elle fait elle-même donne un indice sur sa façon de vivre (de consommer). Voilà pas mal d’indices qui permettent de resserrer un peu.

          • #107897 Répondre
            Seb H
            Invité

            c’est pas léna situations quand même

            • #107900 Répondre
              Ostros
              Invité

              Ce n’est point Léna

    • #107881 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Philippe POUTOU
      « prestigieux »: candidat à la présidentielle
      L’événement littéraire: la création d’une librairie  » les 400 coups »

      • #107883 Répondre
        Ostros
        Invité

        On est très très loin, là

        • #107885 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          Bon. J’attends le 2ème indice

    • #107891 Répondre
      stephanie
      Invité

      Leila Slimani

      • #107892 Répondre
        Ostros
        Invité

        Ce n’est pas Leila Slimani

    • #107899 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Une tête à manger des bonbons:
      Susie Morgenstern

      • #107901 Répondre
        Ostros
        Invité

        Ce n’est point Susie

        • #107902 Répondre
          Ostros
          Invité

          Indice n°3 : petits fours et Formule 1.

    • #107904 Répondre
      stephanie
      Invité

      Barbara Cartland ( barbe à papa : rose)

    • #107905 Répondre
      stephanie
      Invité

      Charlotte Casiraghi

      • #107906 Répondre
        Ostros
        Invité

        Bravo stephanie ! Tu gagnes 1 an d’abonnement à Paris Match

        • #107909 Répondre
          Ostros
          Invité

          Je suis en train de devenir une grande fan de Charlotte. Plus je l’écoute, plus je la lis et plus je lui trouve du génie du vide. Vraiment il y a des perles. Et sa manière de parler littérature et philosophie tout en regards piqués au ciel et mouvements de cheveux Kerastase. Entre BHL et une enfant.

          • #107911 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            C’est pas du jeu ça! 2 fois Charlotte! J’allais le dire mais non, impossible me suis-je dis dondaine!
            « tout en regards piqués au ciel et mouvements de cheveux Kerastase. Entre BHL et une enfant. »
            Je pouffe!
            « Je veux tout acheter, prendre le plus de livres possible, les empiler. »
            Elle joue encore aux legos, quoi

    • #107913 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Jamais deux sans trois: la voilà

      • #107928 Répondre
        Ostros
        Invité

        Question : Un auteur qui a été un choc quand vous l’avez lu pour la première fois ?
        .
        Réponse : Lettres à un jeune poète de Rilke.
        .
        C’est presque une parodie tant c’est cliché.

    • #107937 Répondre
      Stéphanie
      Invité

      Reponse : Nicolas Mathieu
      Aussi un peu cliché .
      Bonne soirée.

    • #108804 Répondre
      MA
      Invité

      Après Charlotte, il y a aussi Catherine Van Offelen, qui est aussi un cas, dans le genre vide :https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/l-invite/l-invite-du-grand-face-a-face-du-samedi-31-mai-2025-9194499. Remarque elle a de qui tenir, quand on voit qui elle fréquente. Ce qui expliquerait pourquoi on l’invite.
      Et ce qu’elle dit de sa naturalisation française. Un vrai bijou

    • #108820 Répondre
      Carpentier
      Invité

      …. Dans le cas des quartiers olympiques de Paris 2024, quatre phénomènes peuvent caractériser une forme d’extractivisme. En premier lieu, l’écart entre le total de ce qui est dépensé et le bénéfice direct qu’en retirent les habitant.es. Il y a 44 fois plus d’argent dépensé par personne pour le ‘ village ‘ olympique que pour la rénovation des quartiers populaires.
      À cela s’ajoute le fait que 15% seulement de TPE et PME du 93 bénéficient des chantiers olympiques.
      Et qu’on ne trouve qu’un nombre infinitésimal de résident.es en insertion sur les chantiers. /…
      – 118, Extractivisme, Paris 2024, une ville face à la violence olympique – janv 2024, éd. divergences –

      • #108897 Répondre
        Carpentier
        Invité

        …. Ensuite, le brutalisme:
        énormément d’argent dépensé d’un coup dans un endroit qui en manquait cruellement, à un rythme effréné et dans une visée transformatrice de rupture.
        S’ajoute une logique non démocratique, accentuée par les délais très contraignants et non négociables de l’événement: ne pas permettre aux habitant.es de codécider des aménagements à venir, ne pas tenir compte de leurs contre-projets, ne pas partir de leurs besoins exprimés, ne pas soumettre la candidature olympique à l’accord de la population, etc. / … 118,

    • #109103 Répondre
      Oscar
      Invité

      « Son père collectionnait les fers à repasser anciens. Sa passion pressophile était née peu après la fermeture de son pressing. Un ami lui avait offert un fer à braises du xixe siècle joliment décoré. À partir de là il s’était mis à acheter des vieux fers dans des brocantes et chez les antiquaires. En fonte, en céramique, à vapeur ou électrique, des lourds et des légers, des fers de tailleurs er des fers de couturiers du xviiie siècle.
      Maïa admira sa nouvelle pièce. Elle n’aurait jamais pensé se moquer. Son père aimait vraiment ces bouts de ferraille – qu’importe où se loge la tendresse. »
      .
      Fantastique histoire d’amour – Sophie Divry

      • #109105 Répondre
        Claire N
        Invité

        « qu’importe où se loge la tendresse »
        J’aime bien – merci

        • #109110 Répondre
          Oscar
          Invité

          Oui, maintenant que tu le dis…

          • #109114 Répondre
            Claire N
            Invité

            A la réflexion, qu’importe n’est pas précisément exact
            J’essaie de croiser
            Avec le fait que «  ça se dépose là « 
            Dans l’ » amour «  c’est sensible, cette facture simple
            Dans «  avec le temps « 
            «  les mots des pauvres gens qui vont s disaient tout bas- ne rentre pas trop tard – surtout ne prends pas froid « 
            Le «  ne prends pas froid «  monte les larmes
            Y a du pas exprès, du gratuit direct du cœur

            • #109152 Répondre
              timour
              Invité

              dans la même veine du gratuit ténu et puissant j’ai ressenti pareil dans le « ça les vaut » qui clôture Comme une mule. énoncé de l’auteur et du lecteur unanimes. qui pousse aux larmes et à tout embrasser. dommage que les grands débats sur le contenu théorique du livre négligent ces trois derniers petits mots qui le surpassent en puissance le surplombent et en transforment radicalement la tonalité (à mon sens)

              • #109153 Répondre
                timour
                Invité

                ça n’a pas de rapport direct avec l’extrait partagé mais j’en profite pour dire qu’à mon sens les dernières pages de Comme une mule sont les meilleures du livre. mais c’est peut-être parce que la théorie me désespère et que retrouver l’oeil du narrateur et les petits poissons dans la flaque d’eau a soulagé cette peine

                • #109225 Répondre
                  Claire N
                  Invité

                  J’aime aussi ces dernières pages
                  Mais d’emblée tout de même
                  Le front cru, têtu, farouche et vif du fait
                  J’ai fondu – comment ne pas ?

      • #109238 Répondre
        Alphonse
        Invité

        J’aime vraiment beaucoup deux livres de Sophie Divry, mais il ne me semble pas que ce soit une grande faiseuse de phrase. Et je trouve dans cet extrait (d’un roman que j’ai pas lu), une volonté d’expliquer, de rendre compte, qui est parfois pesante (Maïa admira sa nouvelle pièce. Elle n’aurait jamais pensé se moquer), lourde. Ici, c’est l’imparfait / plus que parfait / conditionnel passé, qui lisse tout, fige tout.
        J’ai lu deux fois La Condition pavillonnaire : ému et impressionné la première, je fus vite lassé deux ans plus tard, le reprenant – pour des raisons similaires à celles qui me font peu gouter l’extrait que tu proposes.

    • #109257 Répondre
      luc
      Invité

      2 jolis livres de Yannick Haennel : « Solitude Caravage » et « Tiens ferme ta couronne » lus il y a plusieurs années.
      Le premier autour du tableau ‘Judith et Holopherne’ de Caravage donc, le second autour de ‘the deer hunter/Voyage au bout de l’enfer’ de Cimino.

      « Mais au fond, un échec, ça veut dire quoi? Je ne croyais pas en l’échec. Celui de Melville était proportionnel à l’exigence qui l’animait:il indiquait une gloire secrète. La société qualifie d’échec ce qui ne répond pas à sa demande ; elle exclut de la réussite ce qui déborde de ses critères. Je n’étais pas tellement imprésionné par l’idée que la société se fait de la littérature: qu’est-ce qu’elle y connaît? Rien. Et moi, ce matin-là, avec mes vingt euros, mon vertige, ma gentille cuite et mon envie irrépressible de voir Apocalypse Now, ce matin-là et tous les matins de ma bienheureuse et approximative existence, tous les soirs et toutes les nuits, non seulement il me semblait que je savais ce qu’était la littérature, mais qu’en un sens la littérature, c’était moi. Oui, j’étais ce héros saugrenu qui, doutant de tout, croyait en son étoile. J’étais ce bras d’honneur souriant. J’étais cette lumière qui scintille entre une hirondelle, une rangée de papyrus et un lit célibataire. J’étais cette nuit blanche où viennent s’inscrire, aussi obscures que comiques, ce qu’il faut bien appeler des révélations ».

      Lignes qui me rappellent un peu les dernières de Notre joie.

      • #109258 Répondre
        Oscar
        Invité

        Tiens ferme ta couronne m’avait marquée. Je ne saurais plus dire à quel niveau exactement. Rapport à Paris, à la ville je crois…
        Sur l’extrait plus haut, j’aime surtout qu’on parle du rapport – sentimental – aux objets.

        • #109412 Répondre
          Luc
          Invité

          Je ne sais pas si cet extrait est représentatif mais j ai aussi été plutôt marqué par le style d Haennel 🙂

          • #109413 Répondre
            François Bégaudeau
            Maître des clés

            écrivain mystique, c’est assez rare pour être signalé

          • #109436 Répondre
            Oscar
            Invité

            Ça m’a donné envie de le re lire. J’ai commencé Le Trésorier-payeur. Et puisqu’on trouve un extrait en ligne, pages 10 à 12 très beau miroir sur « l’objet ».

      • #109272 Répondre
        Malice
        Invité

        j’adore « bras d’honneur souriant »

    • #122973 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      « ..et peut-être fallait-il voir là, plutôt qu’une phrase en l’air, plutôt que le constat précis d’une altération dans l’ordre des choses, la revendication de ce toucher infiniment subtil qui nous lie à l’établissement du vent, à la pesanteur insensiblement accrue de l’air, et en l’absence de toute preuve matérielle nous avertit en effet sans hésitation possible d’un « changement de temps ».

      *****

      Le rivage des Syrthes de Julien Gracq
      Extrait
      ****
      « Aldobrandi avait maintenant ses coudées franches, régnait un préjugé nouveau, dont il couvrait d’ailleurs ses agissements avec un cynisme consommé : le moindre blâme porté contre le comportement de ses bandes eût passé pour la marque du plus mauvais goût, d’un esprit incurablement « retardataire », condamnation sans appel à un moment où l’opinion à la mode était que maintenant « les temps avaient changé ». Pourquoi ils avaient changé, c’est ce que personne n’eût pu dire au juste, et peut-être fallait-il voir là, plutôt qu’une phrase en l’air, plutôt que le constat précis d’une altération dans l’ordre des choses, la revendication de ce toucher infiniment subtil qui nous lie à l’établissement du vent, à la pesanteur insensiblement accrue de l’air, et en l’absence de toute preuve matérielle nous avertit en effet sans hésitation possible d’un « changement de temps ». Et ce n’était pas seulement cette couleur imperceptiblement plus orageuse — venue assombrir pour chacun son paysage mental comme s’il eût lu l’avenir à travers des verres fumés qui l’enfiévraient — qui paraissait nouvelle : apparemment le rythme même du temps à Orsenna avait changé. »

    • #123032 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Une petite tasse de Colette en ce dimanche de pluie et de soleil
      « L’automne en Puisaye, au pays de Colette…

      « Le frôlement du bonheur… caresse impalpable qui creuse le long de mon dos un sillon velouté, comme le bout d’une aile creuse l’onde… Frisson mystérieux prêt à se fondre en larmes, angoisse légère que je cherche et qui m’atteint devant un cher paysage argenté de brouillard, devant un ciel où fleurit l’aube, sous le bois où l’automne souffle une haleine mûre et musquée… Tristesse voluptueuse des fins de jour, bondissement sans cause d’un cœur plus mobile que celui du chevreuil, tu es le frôlement même du bonheur… » (Colette, Les Vrilles de la vigne, 1908)

    • #123865 Répondre
      Carpentier
      Invité

      …..
      Antoine – à 15 heures, c’est la 3e fois qu’ils nous gazent.
      Annabelle – Je tousse, je me vois tousser et là je sens monter en moi – Nous sommes venus dire au secours ! Notre hôpital brûle !
      ils nous gazent
      Antoine – Je reprends mon souffle
      Annabelle – Je vois des cailloux, j’en prends
      Antoine – Et sur leurs rangs serrés de boucliers
      Annabelle – Je jette de toutes mes forces un caillou
      Ils chargent, je tombe, me recroqueville, leurs gants saisissent mes cheveux, ils me traînent puis, un genou sur la nuque , ils me plaquent je me dis ils vont m’étouffer.
      Je suis asthmatique, on peut discuter ?
      Antoine et Annabelle – (imitant le policier) Fallait y penser avant.
      Annabelle – Là ma tête se sépare de mon corps
      Antoine – Ils nous embarquent j’ai
      Annabelle – Une poignée de cheveux dans la main
      – Assis-toi!
      – On ne me tutoie pas!
      Je lui demande de ne pas me tutoyer, ça sort direct.
      Antoine – À 16 heures: au milieu du commissariat des policiers nous menottent à un banc.
      Annabelle – à 23 heures: ils nous mettent dans une cellule
      Annabelle et Antoine – à 7 heures: mon mari / mon copain vient me chercher.
      Annabelle – Ce matin, je suis allée au commissariat avec les petits retirer ma convocation. Risques encourus: six mois d’emprisonnement ferme, 7500 euros d’amende pour ‘ résistance violente ‘ et ‘ outrage ‘; 1000 euros d’amende pour ‘ doigts d’honneur ‘ et ‘ violences n’ayant pas entraîné d’incapacité temporaire de travail ‘ ; 100 et 200 euros de dommages et intérêts à deux policiers pour le préjudice moral subi.
      J’ai jeté un caillou.
      Coupe
      Réduction
      Réduite
      Un caillou
      [Un bip retentit. Un second bip retentit. Elles sortent.] / ….
      – Entre ses mains, Julie Rossello Rochet, 44 – 45, 2023 – éditions Théâtrales.

      @ Claire N et les autres,

      • #123876 Répondre
        Claire N
        Invité

        Effectivement ça fait du fric
        Le jeté de cailloux finalement changé en argent facile – on croirait des alchimistes

      • #123894 Répondre
        Carpentier
        Invité

        L’écriture de la pièce ‘ Entre ses mains ‘ est
        … née d’une commande de la Compagnie Le Grand Nulle Part ‘ , dirigée par Julie Guichard.
        Composée entre octobre 2020 et mai 2023 / …. / temps d’immersion dans le milieu hospitalier, grâce au programme Culture et Santé de la Région Auvergne-Rhone-Alpes; / …. première du spectacle le 4 octobre 2022

        j’adorerais voir l’adaptation de cette pièce, recueil d’entretiens, si jamais …..

    • #123895 Répondre
      Cynthia Lennon
      Invité

      J’ai vu cette pièce avec 2 comédiens que j’aime beaucoup, Nelly Pullicani et Côme Thieulin qui jouait dans Contagion. C’est une mise en scène qui montre ka violence imposée aux corps des soignants. On peut la rapprocher de l’Adieu au visage. D’ailleurs en déplorant que David Deneufgermain ne traite pas davantage cette violence qui s’applique à lui. J’espère qu’il le fera plus dans un prochain livre.

      • #123899 Répondre
        Carpentier
        Invité

        Chanceuse, tu es.
        Lire le passage où directrice des ressources humaines et dir. adjoint assénent des éléments de langage ponctués par les
        ’ elle dit – elles disent ’ est peut-être mon passage préféré ( p.27, partie 2 : Médecine interne, pavillon principal, 2e étage)
        Je ramène ce texte à la mediatheque des Halles aujourd’hui (Paris 1er) si jamais ….

    • #124241 Répondre
      Carpentier
      Invité

      …. / Durcir l’épreuve.
      L’évolution de la plus grande manifestation sportive française du temps conforte Albert Londres dans cette idée: dénicher et dénoncer le bagne là où les journaux, L’Auto, et son tout puissant double-patron, de presse et d’épreuve, Henri Desgrange, vendent du mythe à coups de mots sublimes et de geste héroïque. / …

      – p.12, Les forçats de la route, 1924, reportages dans Le petit parisien, A Londres –
      Miam, je sens que je vais me régaler; ma mère n’a pas retrouvé le Camus, introuvable de plus aussi dans les biblis parisiennes actuellement (les films qui adaptent des textes en reboostent la lecture, la preuve)
      Du coup, je mets enfin le nez dans le petit bouquin qu’on sait – et qui m’avait valu l’opprobre qu’on sait lorsque j’en rapportais l’achat en même temps que celui du CUM.
      Bah, un traumatismounet de plus, faut bien vivre,
      et en société

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