Accueil › Forums › Forum général › Un beau texte de Simone Weil sur le sens de l’existence
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Emile Novis
InvitéVoici un beau texte de Weil qui réactualise la discussion entre l’hédonisme et le stoïcisme sur la finalité de la vie. Il s’agit d’une lettre à Simone Gibert, une ancienne élève de Simone Weil. Je crois que ce texte, écrit en 1935, délivre le sens philosophique de son engagement et de sa vie.
Bonne lecture.
« Si vous persistez à avoir pour principal objectif de connaître toutes les sensations possibles – car, comme état d’esprit passager, c’est normal à votre âge – vous n’irez pas loin. J’aimais bien mieux quand vous disiez aspirer à prendre contact avec la vie réelle. Vous croyez peut-être que c’est la même chose ; en fait, c’est juste le contraire. Il y a des gens qui n’ont vécu que de sensations et pour les sensations ; André Gide en est un exemple. Ils sont en réalité les dupes de la vie, et, comme ils le sentent confusément, ils tombent toujours dans une profonde tristesse où il ne leur reste d’autre ressource que de s’étourdir en se mentant misérablement à eux-mêmes. Car la réalité de la vie, ce n’est pas la sensation, c’est l’activité – j’entends l’activité et dans la pensée et dans l’action. Ceux qui vivent de sensations ne sont, matériellement et moralement, que des parasites par rapport aux hommes travailleurs et créateurs, qui seuls sont des hommes. J’ajoute que ces derniers, qui ne recherchent pas les sensations, en reçoivent néanmoins de bien plus vives, plus profondes, moins artificielles et plus vraies que ceux qui les recherchent. Enfin la recherche de la sensation implique un égoïsme qui me fait horreur, en ce qui me concerne. Elle n’empêche évidemment pas d’aimer, mais elle amène à considérer les êtres aimés comme de simples occasions de jouir ou de souffrir, et à oublier complètement qu’ils existent par eux-mêmes. On vit au milieu des fantômes. On rêve au lieu de vivre ».
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deleatur
InvitéBeau texte, oui.
Mais on est quand même en plein spiritualisme, d’inspiration rationaliste, qui oppose la sensation (ou le sensualisme) et la pensée, la sensation comme confusion des sens (les sens ne peuvent être que confus et obscurs à eux-mêmes) et la pensée comme acte de l’intelligence (ou comme intelligence en acte), vraie vie de l’esprit.
On lit les mêmes choses, différemment exprimées, chez Alain : la sensation ne mène à rien, car elle est incapable en elle-même de produire aucune pensée, pensée qui elle-même ne peut se concevoir que dans le dépassement de la sensation, sa négation et son abstraction dans une sensation plus grande et de nature moins confuse, donc une vraie sensation, non trompeuse, non mélangée, pure.
Primat de la pensée sur la vie, spiritualisme anti-vitaliste : il n’y a de vie qu’au-delà de la vie. On en meurt.
Allez, roule, Simone !-
Ostros
InvitéMerci pour ton apport.
Je vois ce que tu veux dire
Je n’aime pas trop ce passage :
« Ceux qui vivent de sensations ne sont, matériellement et moralement, que des parasites par rapport aux hommes travailleurs et créateurs, qui seuls sont des hommes ». Le jugement ici. Les parasites le sont pour qui ? Je ne vois pas bien. Et dire les autres sont des hommes , eux. Ça me paraît abaisser la réflexion de la personne qui porte ce genre de propos de lire un truc pareil.
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» Enfin la recherche de la sensation implique un égoïsme qui me fait horreur, en ce qui me concerne. Elle n’empêche évidemment pas d’aimer, mais elle amène à considérer les êtres aimés comme de simples occasions de jouir ou de souffrir, et à oublier complètement qu’ils existent par eux-mêmes. On vit au milieu des fantômes. On rêve au lieu de vivre »
Mais le jouisseur qui prend du plaisir dans l’écriture par exemple n’est-on pas lui aussi égoïste ? Je ne trouve pas le mot égoïste péjoratif moi. Le créateur et le travailleur eux aussi éprouvent des sensations de plaisir qu’ils vont rechercher par leur ascèse dans le travail qu’ils exécutent. Donc comment les différencier de façon si nette ?
Utiliser les gens pour éprouver plaisir ou souffrance, comment arrive t elle à le savoir ?-
deleatur
InvitéCe sont des parasites pour le reste de l’humanité, bien sûr, ceux qui travaillent et n’ont pas le temps, la force, le désir de jouir des plaisirs de la vie. C’est cette idée de parasitisme qui m’a fait penser à la condamnation par l’Eglise du péché de l’oisiveté.
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Il n’y a pas, je pense à distinguer un bon et un mauvais égoïsme. Quand à l’ascèse de l’écriture, j’en parlerais volontiers en termes de solitude (une solitude remplie de vie et de vies, de sensations et de perceptions originales), comme une expérience particulière de la tension du corps vers l’expression, et certainement pas comme d’une privation narcissique qui conduirait à l’égotisme. Il me semble, au contraire, qu’on écrit toujours — je parle de l’écrivain, pas du communicant — pour sortir de soi-même, rentre compte d’une expérience qui vient de l’autre et qui ne se ramène à aucun ressenti qui nous centrerait sur nous-mêmes.
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Emile Novis
InvitéL’opposition principale du texte se situe plutôt entre la passivité et l’activité.
Par ailleurs, il ne s’agit pas de se retirer dans une pure vie de l’esprit, puisqu’il est question de l’action, et que la pensée de Simone Weil est une philosophie de la perception qui s’inscrit nécessairement dans le corps. Il n’y a pas, chez Simone Weil , d’opposition polémique entre l’esprit et la vie, puisqu’il s’agit, bien au contraire, de renouer le pacte originel entre l’esprit et l’univers matériel, à la manière de Spinoza : unir l’esprit avec la Nature. Il y a bien une dimension matérialiste dans la pensée de Simone Weil : elle pense même qu’il faut pousser le matérialisme le plus loin possible pour constater qu’il n’explique pas tout.Aussi, c’est moins la sensation en tant que telle qui est condamnée que le choix éthique de « vivre pour les sensations ».
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Ostros
InvitéD’accord merci pour ces redirections.
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Ostros
InvitéMais – pardon j’insiste, pour bien comprendre – quand j’écris, j’éprouve des sensations. Du plaisir. Et si je retourne à l’écriture c’est pour revenir à ce plaisir. Je vais pour ces sensations de plaisir, joie, confiance que me procure l’écriture.
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Donc la distinction quelle fait n’est elle pas celle faite entre vivre pour les sensations sans rien produire et vivre pour les sensations en produisant quelque chose ?-
Emile Novis
InvitéMais il me semble qu’écrire, je veux dire écrire sérieusement, suppose une discipline de fer et une rigueur impliquant l’activité.
La création produit de la joie, et Weil le dit : de l’activité procède des joies et des sensations bien plus vives que l’hédonisme grossier.
Je crois qu’elle serait d’accord avec vous : la sensation qui procède de l’activité est vraie et profonde, tandis que la sensation purement passive est impuissance superficielle.-
Ostros
InvitéJ’ajouterai qu’on a chez les grands écrivains de grands hédonistes.
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Ostros
InvitéAlors est-ce qu’il ne s’agit pas d’un type d’écrivain qui serait ceux qui tendent vers une vie frugale ? Des écrivains « chrétiens ». Est-ce que Flaubert pourrait être ce type d’écrivain ? (J’ignore s’il était hédoniste).
Sachant que cette ascèse rejoint l’idéalisme de SW à la fin de sa vie. Il y aurait à dire sur la perte de possibilités (de pouvoir) du corps qui y joue un rôle.
Mais ce qui m’embête, c’est que si on creuse et trouve des artistes pour les confronter à ces propos, ça tient pas. Pour les peintres, par exemple Van Gogh. Genie amateur de putes et d’absinthe (comme beaucoup à d’époque). Ou les poètes, tiens Rimbaud.
Van Gogh et Rimbaud ne méritent pas d’être appelés des hommes ? Pourtant qui mieux qu’eux ont exprimé ce qu’était être homme ici bas.-
Emile Novis
InvitéUn écrivain hédoniste est-il encore hédoniste au moment où il crée son chef d’œuvre?
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Ostros
InvitéEn tout cas c’est le même corps.
Mon post voulait surtout donner des exemples de créateurs à l’ « hédonisme grossier ». Une hybridation que le texte de SW ne traite pas.
Il s’agissait pour moi de demander (avec une légère provocation) dans laquelle des deux catégories se trouvent ces hybrident :
ce ne sont pas des hommes ou ce sont des hommes ?-
Ostros
InvitéCes hybrides*
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Emile Novis
InvitéCe sont des hommes, bien sûr. En ce qui me concerne, en lisant Weil, j’ai pris mon parti : ne pas me braquer sur des expressions brutales et sans doute discutables, mais comprendre le raisonnement.
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deleatur
InvitéOui, et cette opposition entre activité et passivité vient des Pères (et même avant eux des stoïciens dont ils s’inspireront).
C’est bien la passivité de la passion (vivre pour les sensations) qu’il s’agit de fuir. Et c’est bien le défaut d’activité de la passion qu’il s’agit de condamner.
Spinozisme sans désir, sans vitalisme.
Mais tu sembles mieux connaître Simone que moi, donc je suis prêt à reconnaître son matérialisme.-
Emile Novis
InvitéOù est-il question, dans ce texte, d’extinction du désir? Je ne vois pas.
Il s’agit plutôt, selon moi, de rediriger le désir vers le réel : c’est le contact avec le réel, synonyme, chez elle, de vérité. Cette modification de la trajectoire du désir implique, selon elle, un détachement des objets spontanés du désir, qui vont dans l’irréel en se perdant dans les illusions d’une imagination déréglées et passive.Et oui, je suis d’accord sur un point : la filiation est avant tout stoïcienne. Que des Pères de l’Eglise reprennent cette idée directrice n’invalide pas, selon moi, l’idée elle-même.
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deleatur
InvitéJe n’invalidais ni les Pères ni les stoïciens, mais j’essayais de les replacer à leur juste place, celle d’un spiritualisme qui cherche à distinguer de bons et de mauvais désirs, la passivité et l’activité, la réel et l’irréel.
S’il existe quelque chose comme le réel, il est tout cela à la fois : à la fois attachement à des objets spontanés du désir (François parlait ailleurs d’un ballon de basket) et aspiration à autre chose (apprendre à jouer, faire des efforts et devenir le meilleur joueur de sa génération).
C’est le nécessaire tiraillement entre les deux, que la partition entre bons et mauvais désirs implique, que je critique. Et la culpabilisation qu’elle entraîne et que ne manqueront pas de nourrir les Pères.
Le désir n’est pas bon ou mauvais, il n’y pas de bons ou de mauvais objets du désir, juste des désirs qui nous entraînent dans un déploiement plus ou moins long, plus ou moins enrichissant, plus ou moins construstif pour l’individu, selon les individus.-
Emile Novis
InvitéMais je me pose une question : lorsque vous dites qu’il n’y a pas de bons désirs et de mauvais désirs, est-ce à dire que le désir de violer une femme ou d’opprimer des millions d’individus par cupidité, quitte à bousiller la planète s’il le faut, n’est ni bon ou mauvais? Le désir déréglé n’est-il pas, en lui-même, mortifère et hostile à la vie? Le capitalisme en donne un exemple flagrant.
N’est-ce pas cela que dit Weil lorsqu’elle déclare que la vie toute entière dévouée aux sensations incline nécessairement l’individu à ne voir en autrui qu’un instrument de jouissance (ou un obstacle selon les cas)? Inverser les moyens et les fins, et notamment prendre une fin en soi (un être humain) simplement pour un moyen (une chose), voilà la violence qu’il n’est pas exagéré de nommer « le mal ».-
deleatur
InvitéLe désir est indifférent aux valeurs morales, comme aux règles de la société : il est hors contrat et hors norme. Ce qui ne signifie pas que tous les désirs se valent. Et il est vrai que le désir est ambivalent, selon les usages qu’on en fait, le déploiement qu’on lui donne.
Je pensais au départ à l’élan vital qui anime l’être humain comme être de désir : un désir pédophile n’est pas moins vital qu’un désir de bienveillance , même si le résultat du premier est désastreux (pour la victime, bien évidemment, et surtout pour elle, mais aussi pour celui qui l’éprouve et qui doit passer de mauvais moments avec un tel désir).
C’est ici qu’il faudrait faire la distinction entre désir et pulsion ; le capitalisme est pulsionnel, le pédophile est pulsionnel, car ils ne savent pas convertir leur pulsion en un désir de l’autre, mais en un désir de la négation et de la destruction de l’autre. Mais la pulsion au départ partage la même ambivalence que le désir : elle est là comme une poussée vitale, ce n’est pas une question d’intensité, mais de conversion ; dans un cas la pulsion se convertit en un désir de l’autre, et dans l’autre en pulsion de destruction ou de mort, ce qui n’est pas désirer. La violence et le mal sont effectivement dans cet écart entre le désir et la pulsion.-
Emile Novis
InvitéJe suis d’accord: le désir, considéré en tant que tel, est indifférent au bien et au mal : il affirme sa puissance d’agir.
Mais du point de vue de la vie et de la conscience, il y a de bons désirs et de mauvais désirs. C’est de cela que je parlais. Spinoza ne dirait pas autre chose (hormis la conscience) : il y a, relativement à la vie de l’individu, des désirs mauvais et des désirs qui sont bons. Le désir du tyran est mauvais, car il détruit des rapports et se déploie sur une ligne de tristesse morbide qui se retourne contre la vie.Là aussi, le critère de Weil est intéressant : il y a, chez tous les êtres humains, une attente inébranlable à ce qu’on lui fasse du bien, et une incompréhension enfantine qui ne disparaît jamais quand on lui fait du mal sans raison. On ne peut pas faire abstraction de ce point central en l’homme quand on parle du désir : toute action qui viole cette attente secrète et innée du bien chez quelqu’un est une action qui peut être qualifiée de mauvaise.
Quant à la distinction entre pulsion et désir que vous faites dans votre message, je ne comprends pas. Pouvez-vous donner une définition distincte de ces deux notions?
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deleatur
InvitéPour faire vite et terminer pour ce soir.
Entièrement d’accord pour cette attente d’un désir du bien chez l’être humain.
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La distinction entre pulsion et désir est plus difficile à établir dans l’absolu, mais disons que pour les besoins de la discussion j’avais besoin de cette notion de pulsion, au sens freudien du Trieb, pour parler de cette forme physico-psychique et inconsciente du désir (ou de la force vitale, de la poussée) ; et que j’avais besoin de parler du désir comme une conversion-construction dans une forme socialement acceptable ou inacceptable de la pulsion. La pulsion renvoie à l’individu, à son histoire pyschique, quand le désir est déjà une élaboration secondaire naît avec la socialisation.
Le désir et le pulsion sont bien deux noms de l’élan vital qui nous anime, mais le désir se heurte au principe de réalité (la conscience morale que la famille ou la société nous inculque) ou à la réalité elle-même, quand la pulsion s’en fiche pas mal. Le pulsionnel se fiche des effets de son action ; le désirant est capable de mesurer ses effets sur autrui. Le capitalisme destructeur (pléonasme) est pulsionnel. La personne qui cherche à vivre les sensations à fond, dans tous les sens et de manière désordonnée, est désirante. Mais on passe facilement du désir à la pulsion, plus difficilement de la pulsion au désir, car cela suppose une éducation, des efforts.
Il me semblait que Weil traitait comme une pulsion ce qui ressortit du désir.
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Ostros
InvitéOui d’accord j’avais pas encore intégre passivité et activité. C’est bon je suis dedans.
Juste alors n’est ce pas un peut trop penser en bloc que de dire ces choses là ?
La plupart des gens ne sont jamais d’un bloc « passivité » ou « activité ». Rare sont les créateurs dont elle parle qui s’en tienne parfaitement à cela.
Il me paraît se tenir hors du réel ce discours.
Et il porte trop l’expression de ses affects tels que le dégoût (bon c’est une lettre donc caractère privé, soit).
Au fait les personnes qu’elle décrit négativement qui ke sont selon elle pas des hommes (…) c’est le commun des mortels.-
Emile Novis
InvitéIl n’y a jamais, sans doute, de passivité pure ou d’activité pure, mais des degrés intermédiaires.
Je trouve ce propos très réel, au contraire : qui n’a jamais éprouvé qu’une joie créatrice qui procède d’une action réfléchie et maîtrisée est plus profonde et vraie qu’aller se prélasser dans un Jacuzzi?
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deleatur
InvitéMais il faut les deux, bon sang ! Se prélasser dans un jaccuzzi et lire Simone, si toutefois on a le luxe de pouvoir se payer et l’une et l’autre ; passer par tous les degrés intermédiaires et voir ce qui convient à chacun.
Si mon voisin préfère le jacuzzi et bien qu’il prenne son plaisir comme il peut. Et s’il n’aime pas lire grand bien lui fasse.-
Emile Novis
InvitéBien sûr. Mais, encore une fois, Weil ne condamne pas la sensation (cela a-t-il une signification?). Elle rejette un mode de vie entièrement fondé sur les sensations, ce qui est très différent.
Elle est la première à désirer du temps libre pour les ouvriers afin qu’ils puissent se délasser et se divertir sereinement, avec, sur le plan matériel, une maison et un jardin pour avoir un chez soi.
Elle dit simplement que les sensations qui procèdent de notre activité sont plus profondes que les sensations passives.-
deleatur
InvitéOui, oui, pour le début on est d’accord. C’est la partition que je contestais.
Vivre selon ses désirs ou ses sensations n’est pas une bonne règle de vie, une règle de vie saine.
Et pourquoi, après tout ? Répondre à cette question revient à distinguer des régimes de sensations, l’une trop sensible et encore engoncée dans la pesanteur du sensible, donc inauthentique, irréelle, et une autre, plus relevée, plus spirituelle, véritable. C’est bien ce double régime de la sensation que je critique, car il suppose un système d’opposition et un dualisme (profondeur / superficialité, action / passivité, bon / mauvais). C’est spiritualiste, pas matérialiste.
La condamner la sensation n’a sans doute pas beaucoup de signification, mais envisager un mode de vie entièrement fondé sur les sensations, non plus.-
Emile Novis
InvitéCe mode de vie existe, pourtant.
Pour le reste : il s’agit moins d’opposer le spirituel au sensible que de distinguer entre l’actif et le passif.
Je ne vois pas, par ailleurs, en quoi il faudrait condamner la distinction superficiel/profondeur, authentique/inauthentique, etc. Au fond, le rejet de ces distinctions est bien plus une manie de l’époque qu’autre chose (la fameuse déconstruction qui n’en finit plus de déconstruire, hormis sa propre déconstruction).
La question n’est pas de savoir si ces distinctions doivent être interdites ou déconstruites, mais de savoir si elles renvoient à quelque chose de réel ou pas.
Je pense qu’elles renvoient à quelque chose de réel.-
deleatur
InvitéJe ne prétendais nullement interdire ces distinctions, mais les signaler là où je pensais qu’elles se trouvaient dans le texte de Weil, que j’ai sans doute lu trop rapidement, je le reconnais.
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Il ne s’agit pas dans la déconstruction de condamner et de se se passer de ces distinctions que de comprendre comme elles se forment et se déplacent, selon quels jeux de force et de pouvoir, elles se coupent et se recoupent, se rebattent, à la manière dont un redécoupage électoral redistribue ce qui existe déjà et ne cesse de se refaire. Donc oui, ces distinctions renvoient toujours à quelque chose de réel, ce qui ne veut pas dire que ces distinctions le soient, elles, réelles.
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« Le plus profond, c’est la peau », disait Valéry.
Et l’éloge de la paressse de Lafargue est une réponse à la condamnation morale de l’oisiveté comme péché.
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Quand au geste déconstructeur, il ne cesse de se déconstruire lui-même comme prétention explicative, comme affirmation positive, comme méthode, comme thèse.
La déconstruction a commencé par se déconstruire elle-même, en s’accusant des mêmes tares que les discours qu’elle déconstruisait, en s’accusant de redécouper, de reconstruire. C’est pour ça qu’il n’y a pas d’autre définition de la déconstruction que ces propositions ouvertes sur ce qui n’est pas, ou pas encore, sorte de théologie négative : « la déconstruction, c’est ce qui vient », ou « la déconstruction, c’est la différance ». -
Emile Novis
Invité« Il ne s’agit pas dans la déconstruction de condamner et de se se passer de ces distinctions que de comprendre comme elles se forment et se déplacent, selon quels jeux de force et de pouvoir, elles se coupent et se recoupent, se rebattent, à la manière dont un redécoupage électoral redistribue ce qui existe déjà et ne cesse de se refaire. »
Ce qui est intéressant, chez Weil, c’est que cette distinction authentique/inauthentique joue comme un contre-pouvoir, puisqu’elle se retourne en grande partie contre ceux qui dominent.
En partie d »accord avec vous pour la déconstruction : vous parlez de théologie négative, mais à la fin, je me demande toujours s’il s’agit d’un discours plein de quelque chose d’essentiel à dire, ou d’un discours qui se ferme sur lui-même et aboutit au silence de celui qui n’a plus rien à dire, ou ne peut plus rien dire. Autrement dit : il y a deux formes de silence, le silence fécond et le silence stérile. Pour la déconstruction, je doute. Qui comprend Derrida?
Merci également pour votre éclairage sur la distinction pulsion/désir. J’avais loupé votre message. Excusez-moi.
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Ostros
InvitéEh bien pour moi « la distinction superficiel/profondeur, authentique/inauthentique » ne renvoie à rien de concret. Qui peut dire qui est inauthentique ?
N’y a-t-il pas que de l’authenticité des êtres ? (Du vivant)
Qui peut dire qui est superficiel ?
C’est quoi la profondeur ? Tu la mesures avec quel outil – si ça renvoie à qqch de réel comme tu le dis ? Un mètre ? Ton doigt ?
Ce sont des mots qui ne signifient rien.
Comme deleatur je m’astreins à écrire et je sors avec mes potes dire un tas de conneries à des inconnus croisés dans les rues de Paris tard dans la nuit. Qui suis-je alors ? Faisant partie des hommes ou pas ? (C’est quand même pas permis ce genre de distinction). Et j’adore les jacuzzi et tout ce qui fait des bulles.
L’être qu’apprécie SW, celui qu’elle qualifie de seul pouvant être appelé un homme, semble ne pas exister. -
Ostros
InvitéEt – je me répète – le défaut de ce texte, je trouve, c’est qu’il semble trop avoir été écrit à chaud. Ne serait-il pas plus intéressant pour nous de la lire, à froid, dans un texte travaillé dans un livre à ce sujet-là ?
Dans quel livre elle reprend ces idées-là, qu’elle va mettre en situation, circonscrire svp ? -
françois bégaudeau
InvitéMerci pour la richesse de cet échange, qui aura bien saisi à la fois la grandeur de Simone et sa raideur. Son excessive raideur.
On sait par exemple qu’au fil concret des jours Simone ne supportait pas grand monde. Arrivé à un certain degré d’exigence vous finissez par perdre toute capacité concrète d’amour pour cette humanité que vous proclamez par ailleurs aimable. -
Emile Novis
InvitéSelon certains témoignage, Simone Weil elle-même était parfois insupportable aux yeux des autres. D’autres pensaient qu’elle était folle.
Oui, il y a une raideur et un excès, comme chez tous les individus qui se sont brûlés auprès de l’absolu. Ca fait partie du paquet, pour ainsi dire. -
Claire N
InvitéJe ne sais pas , penses tu qu’elle a accepté la grâce ? Que le noeud se soit raidi au moment d’accepter « le don « ?
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Claire N
InvitéQuand je parle de noeud je pense à celui qui noue la grandeur et l’humilité
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Emile Novis
InvitéJe ne sais pas si ce message s’adresse à moi, mais je dirais que je sais une chose : elle a refusé le baptême.
Quant à la grâce, je ne vois pas qui peut répondre à cette question. Qu’en pensez-vous?
Je dirais seulement que son œuvre témoigne d’une élévation évidente qui manifeste une expérience spirituelle extrêmement intense. Il est difficile de savoir si un être humain est capable de cela, mais il est clair qu’une telle expérience ne peut que s’exprimer par des excès et des contradictions : les textes mystiques, de toute façon, sont nécessairement excessifs, puisque, selon les mystiques eux-mêmes, ils essaient de dire quelque chose qui excède le langage, ce qui ne peut manquer de plonger le discours dans des contradictions et des dérèglements ponctuels parfois déroutants. -
Claire N
InvitéOui c’était à toi
Moi je me demande oui si d’une certaine manière
Elle ne s’est pas tenu volontairement à l’écart
C’est peut etre juste une intuition sans fondement
Mais j’y vois une piste dans la mise en tension qu’elle tient -
Emile Novis
InvitéToujours est-il que ta piste trouve un point d’appui dans sa pensée elle-même, puisqu’elle disait que le sommet de la pensée devait se contenter de poser les contradictions fondamentales impossibles à résoudre, et de se tenir devant, attentif, en les contemplant comme une image de la condition humaine, sans chercher un dépassement dialectique qui n’existe plus à ce niveau. L’ambiguïté que tu soulignes était peut-être, chez elle, très consciente. C’est possible.
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Claire N
Invité« poser les contradictions fondamentales impossibles à résoudre, et de se tenir devant, attentif » merci cette citation me tombe à genou
J’aime c’est immense -
Emile Novis
InvitéDe rien. Ce n’est pas une citation exacte, mais Simone Weil s’exprime un peu comme ça je ne sais plus où.
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Rocco
InvitéCMB.
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Emile Novis
InvitéOstros : quand vous écoutez Macron parler, vous ne sentez pas quelque chose de faux et de creux? C’est peut-être cela, l’inauthenticité.
Pour être plus sérieux, je dirais que authentique/inauthentique ne distingue pas des personnes, mais deux manières d’être qui concernent tout le monde. Il arrive à tout le monde d’être inauthentique, c’est-à-dire loin de soi-même, à côté du réel. Quand un mec de droite dit que « la valeur travail, c’est essentiel, et qu’il faut rembourser les dettes », c’est un discours qui n’a plus grand chose à voir avec le réel. Ce n’est pas simplement faux au sens courant, mais c’est surtout faux au sens où nous parlons d’un faux billet, au sens où nous disons « ça sonne faux ». Il existe des individus chez qui la négation du réel occupe une large partie de leur vie. Et nous sommes tous concernés.
Si on devait définir l’authenticité chez Weil, ce serait le contact avec le réel, synonyme de vérité. Comment sentir ce contact? La Nécessité. C’est quand on se confronte à la nécessité matérielle et sociale que nous savons que nous sommes en présence du réel, et c’est par l’action, la contemplation ou la création que nous pouvons l’atteindre. Le travail joue un rôle fondamental. Les travailleurs, et notamment ceux qui sont oppressés, sentent cette nécessité plus que tout autre. Les entrepreneurs, quant à eux, sont des rêveurs : ils parlent « vision », « leader », « conquête », « résilience », et ils manipulent des signes algébriques complètement coupés du réel : Bernard Arnault aurait 70 milliards dans les poches. Cela signifie-t-il quelque chose? Voilà une existence particulièrement inauthentique.
Pour la question sur l’existence d’un texte de Weil sur ce sujet qui serait « moins à chaud », je n’en vois pas. Mais ce texte ne se comprend qu’à partir de la notion de lecture chez Simone Weil, qui implique une réinterprétation de la caverne de Platon. Voici ce qu’elle écrit dans ses Cahiers (on le retrouve aussi dans La pesanteur et la grâce) :
« La nécessité est essentiellement étrangère à 1’imaginaire.
Ce qui est réel dans la perception et la distingue du rêve, ce n’est
pas les sensations, c’est la nécessité enveloppée dans ces sensations.
« Pourquoi ces choses et non pas d’autres ? »
« C’est ainsi. »
Dans la vie spirituelle, l’illusion et la vérité se distinguent de la
même manière.
Ce qui est réel dans la perception et la distingue du rêve, ce n’est
pas les sensations, c’est la nécessité.
Distinction entre ceux qui restent dans la caverne, ferment les yeux
et imaginent le voyage et ceux qui le font. Réel et imaginaire aussi
dans le spirituel, et là aussi la nécessité fait la différence.Un critérium du réel, c’est que c’est dur et rugueux. On y trouve des
joies, non de l’agrément. Ce qui est agréable est rêverie ».Pour Weil, la sensation passive est imprégné d’imaginaire, et nous colorons les choses de nos opinions et de nos valeurs sans nous en rendre compte. Nous nous noyons alors dans l’irréel, et les discours sonnent faux, comme la vie qui les accompagne.
Le pensée de Weil est une philosophie de la perception : il s’agit d’abord, pour elle, de méditer sur l’ambiguïté des limites entre le moi et le monde. L’homme dans la caverne croit voir le monde, mais ne voit en fait que ses propres opinions et valeurs projetées sur ses sensations. Il ne sort pas de lui-même.
Il faut donc lire la nécessité derrière les sensations, et lire l’ordre (équilibre et proportion) derrière la nécessité, et le Bien derrière l’ordre (à la fin, elle dira Dieu à la place du Bien).
Le travail est pour elle une voie de sortie de la caverne qui permet de lire la nécessité derrière les sensations, et donc de retrouver le réel perdu :« Changer le rapport entre soi et le monde comme, par l’apprentissage, l’ouvrier change le rapport entre soi et l’outil. Blessure : c’est le
métier qui rentre dans le corps. Que toute souffrance fasse rentrer
l’univers dans le corps.
Habitude, habileté : transport de la conscience dans un objet autre
que le corps propre.
Que cet objet soit l’univers, les saisons, le soleil, les étoiles.
Le rapport entre le corps et l’outil change dans l’apprentissage. Il
faut changer le rapport entre le corps et le monde.
On ne se détache pas, on change d’attachement. S’attacher à tout.
À travers chaque sensation, sentir l’univers. Qu’importe alors que
ce soit plaisir ou douleur ? Si on a la main serrée par un être aimé, revu après longtemps, qu’importe qu’il serre fort et fasse mal? ».A ses yeux, seule l’action méthodique de la pensée et du corps permet d’établir un équilibre entre l’homme et l’univers. Cet équilibre donne une joie active que la sensation passive ne peut donner. Le marin qui, sur son petit bateau, déjoue les pièges de la mer agitée, est comme un levier qui contrebalance les forces de l’océan par son action méthodique. Lui se sent intensément exister.
Il n’est pas certain que Bruno Le Maire, qui vit pour les sensations, se sente exister avec autant d’intensité lorsque qu’il écrit sa Fugue américaine…Sinon, je vous rassure : tout le monde à le droit de se détendre et de barboter dans sa baignoire : chacun fait ce qu’il veut, comme on dit.
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JeanMonnaie
InvitéTu diras à l’Argentine que rembourser la dette n’a plus grand chose à voir avec le réel.
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Ostros
InvitéTes gentil l’immonde mais ce message s’adresse à moi.
Emile Novis j’ai prévu de lire et de répondre dans la soirée ou demain.
Si tu ne veux pas voir ton texte et même ton thread être saccagé mon conseil serait de ne pas alimenter jeanvomi. Mais tu fais comme tu le sens. -
JeanMonnaie
InvitéOui je suis un salaud de rappeler que le réel de la dette. Sinon si tu ne veux pas être parasité dans un forum, tu prends le mail et le numéro de Emile directement.
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Emile Novis
InvitéCe n’est pas la dette qui va écraser les argentins, mais un taré qui, sous prétexte de réduction de la dette, va se servir de la police pour écraser toute forme de résistance afin d’approfondir un peu plus le pouvoir des oligarques sur la population.
Ce qui est terrible, quand des malades sont au pouvoir, c’est qu’ils ont les moyens matériels d’embarquer tout le monde dans leurs délires imaginaires, avec des conséquences bien réelles sur la vie des millions d’innocents qui auront à subir cela.
La dette, ici, n’est qu’une entité imaginaire permettant d’habiller de moraline la force réelle du capital. Si la dette n’avait pas existée, ils l’auraient inventé, ou auraient pris un autre prétexte. -
JeanMonnaie
InvitéJustement en 2001, l’Argentine a fait défaut sur sa dette extérieure. Cette dette la poursuit encore aujourd’hui. Le réel, c’est de composer avec le réel. On peut estimer que la dette soit illégitime et qu’elle mérite de ne pas être payée, mais à quel prix ? Cela se finira toujours mal pour le peuple.
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Emile Novis
InvitéJe ne suis pas spécialiste en économie, mais je crois savoir (certains me corrigeront peut-être) que la dette des Etats n’est pas autre chose qu’un jeu de signes. Je ne voudrai pas être lourd avec Simone, mais cette dernière relevait le renversement qui « consiste dans le fait que les signes, mots et formules algébriques dans le domaine de la connaissance, monnaie et symboles de crédit dans la vie économique, font fonction de réalités dont les choses réelles ne constitueraient que les ombres, exactement comme dans le conte d’Andersen où le savant et son ombre intervertissaient leurs rôles ; c’est que les signes sont la matière des rapports sociaux, au lieu que la perception de la réalité est chose individuelle. La dépossession de l’individu au profit de la collectivité n’est au reste pas totale, et elle ne peut l’être ; mais on conçoit mal comment elle pourrait aller beaucoup plus loin qu’aujourd’hui ».
Les signes monétaires sont des idoles collectifs qui se substituent au réel et font croire qu’ils sont plus réel que le réel lui-même. Ce sont pourtant les ombres de la caverne, des projections de l’imagination traversé par des passions sociales peu désirables à mon goût. Il faut en sortir et remettre le monde à l’endroit, sinon, les individus argentins vont se faire écraser par une ombre. Dans un monde normal qui n’est pas gagné par la folie du capital et de ses signes vides de contenu, la souffrance d’un misérable qui crève de froid a plus de réalité qu’un signe monétaire.
Mais je m’arrête sur la question de la dette : ce n’est pas vraiment le sujet.
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Emile Novis
InvitéLa citation provient de ses Réflexions sur les causes de la liberté et de l’oppression sociale.
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Emile Novis
InvitéEt je m’excuse pour les fautes. Difficile de se relire sur un écran de mauvaise qualité.
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JeanMonnaie
InvitéOui les dettes ne sont que des jeux de signes et le taux de la dette est justement la pour couvrir les prêteurs en cas de défauts. La France à répudié 8 fois sa dette. Elle virait les juifs du royaume de France. De nos jours, la situation est plus complexe ; même Bernie Sanders a admis qu’au pouvoir, il ne pourrait pas défier les banques. La crise du Covid-19, qui a aggravé notre dette, résulte des demandes de la population pour une sécurité sanitaire sans en supporter le coût. Cela ne fonctionne pas ainsi. Il faut payer.
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La bile
InvitéJeanMonnaie: Mais ce n’est pas le sujet bordel de merde.
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JeanMonnaie
InvitéC’est le sujet.
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Emile Novis
InvitéJ’oubliais : en plus de ‘action méthodique, le malheur et la joie mettent en présence du réel. C’est là le sens, à mon avis, de son analogie, dans le second texte, entre le pénible apprentissage d’un métier et la présence du réel dans le malheur (oppression et finitude) ou la joie (expérience de la beauté).
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Claire N
InvitéJe me permets de copier ici le post de Melanie qui
Me semble à moi bien à propos en écho de ce texte
« faire du fromage, ou apprendre à s’occuper d’un bébé, ou d’un mourant, etc la liste est longue des choses qu’on n’apprend pas à l’école
Fidèle Jean, je crois que tu méconnais le désir.
Pour moi, « hyperconsommation » s’aligne, comme tu le dis, avec une « poursuite incessante de gratification immédiate », et cette poursuite n’est pas le désir, qui est autre chose.
Tu parles de pics de plaisirs compensatoires, et oui, peu durables, peu « significatifs », voire nous menant à l’envers de nos intérêts. Pics qu’on poursuit quand on est, déjà, plus ou moins en panne de désir, de vie. Nous ici, justement, on aimerait bien au contraire être en pleine forme, ne pas se faire éteindre par l’école et le travail, et je pense qu’alors, en moyenne, on courrait moins après des satisfactions médiocres comme celle de consommer n’importe quoi »-
Emile Novis
InvitéIl y a des échos, en effet.
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diegomaradona
InvitéTexte rempli de suffisance, d’acrimonie, d’admonestations et d’affirmations gratuites. Cette Simone semble bien aigrie.
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Claire N
InvitéJe trouve le style cruel et donc bien en adéquation avec l’enjeu du propos; il faut certainement beaucoup aimer une personne pour lui parler d’elle ainsi
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deleatur
Invité« Connaître toutes les sensations possibles », « ceux qui vivent de sensations » — tout cela assimilé à « état d’esprit passager », à un « âge » de la vie puéril, donc amené à être dépassé et opposé à « ceux qui ne recherchent pas les sensations » –, ce n’est pas un discours d’amour, mais de vieux sages (ou de vieille sagesse) qui prône l’ascèse et la mortification du corps, avec un vieux relent de condamnation morale du désir comme porteur de mort (l’excès du désir, c’est la mort du désir).
Il ne s’agit plus de distinguer entre de véritables désirs et des satisfactions vaines parce que temporaires, comme le laisse entendre Mélanie dans un autre contexte, mais bien de se priver des plaisirs de la vie à 20 ans, en jeune conne s’il le faut, mais vivre comme on vit à 20 ans, dans l’expérience des sens et la profusion des découvertes.
Il n’est plus question de grâce mais de disgrâce, il n’est plus question de charité mais d’ascétisme condescendant.
Et pourtant, je l’aime, Simone !-
deleatur
Invité« Ceux qui vivent de sensations ne sont, matériellement et moralement, que des parasites par rapport aux hommes travailleurs et créateurs, qui seuls sont des hommes. J’ajoute que ces derniers, qui ne recherchent pas les sensations, en reçoivent néanmoins de bien plus vives, plus profondes, moins artificielles et plus vraies que ceux qui les recherchent. »
Elle est quand même gonflée là, la Simone ! C’est la même condamnation que les Pères de l’Eglise de l’oisiveté et du corps en général.
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CLÉMENT D’ALEXANDRIE (Père de l’Église, vers 150 – vers 220)
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Pédagogue , livre deuxième, chapitre IX, « Du sommeil, et de la manière de s’y livrer et d’en jouir » (trad. M. de Genoude, Paris, 1843, livre numérisé par Google)
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« Le repas fini […], nous nous préparerons au sommeil par la raison, en ayant soin de bannir de nos lits une vaine magnificence. […] Car, outre que cette volupté molle et excitante est aussi honteuse que blâmable, il est nuisible à la santé de dormir dans une plume moelleuse où le corps, entraîné par son poids, s’enfonce tout entier, et pour ainsi dire, s’ensevelit. La vive chaleur de cette plume, qui s’élève comme une montagne de chaque côté du corps, arrête la digestion, brûle, et corrompt les aliments. Les lits fermes et tout unis, qui sont comme le gymnase naturel du sommeil, facilitent la digestion, la rendent plus saine et moins incommode, et nous donnent la force, la souplesse et l’agilité dont nous avons besoin pour les actions du lendemain. […] Un lit mou et efféminé ne convient pas à la noble virilité de l’homme ; le sommeil ne doit point être une pleine dissolution, mais un relâchement des forces vitales. Il ne s’y faut point livrer par amour d’une lâche paresse, mais pour se préparer, par le repos, au mouvement et aux affaires. Il faut donc dormir de manière à se réveiller facilement. » -
Claire N
InvitéOui on peut le voir comme ça et peut-être que je dénature un peu ses propos, mais il me plaît plus de les tirer vers la cruauté vers même la crudité
Peut-être effectivement que j’ai plus les crocs qu’elle ( ou pas si je lui prête cette force) et je choisis un peu de ( mauvaise foi) un appétit supérieur pour elle-
deleatur
InvitéNon, il est possible que ta lecture soit la bonne, j’aimerais le penser, car je suis lecteur de la grande Simone, et j’aime qu’on me dise que je me trompe, surtout quand je lis mal — et je lis souvent mal.
Mais parfois, elle a le chic de m’énerver. Et mon énervement n’est jamais trompeur. C’est sont côté Jésuite de carton qui me gêne surtout, son côté volontariste, jusque dans la mort — la volonté vaincra la mort. Sauf que quand on est mort, on est mort, et que mourir à 20 ans ou 25 ans, c’est pas une vie !
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Emile Novis
InvitéCeux qui mortifient la chair, pour Simone Weil, ce sont les capitalistes qui traitent les hommes comme des choses en les parquant dans des usines inhumaines pour les écraser toute la journée sous le poids de la cadence infernale des machines.
Et ceux qui « vivent de sensations », toujours selon Weil, ce sont des individus qui peuvent se le permettre : c’est-à-dire des gens riches qui ne peuvent jouir que parce que d’autres triment pour eux.
La République de Salo que notre clique macronienne incarne de plus en plus de nos jours correspond bien à ce type d’homme : ils se gavent, s’échangent leur place, bouffent comme des porcs et se graissent la gueule à Versailles au moment où ils imposent deux ans de triques en plus aux travailleurs. Alors oui, il se mentent à eux-mêmes pour justifier cette existence de parasite, tout en écrivant des livres pornographiques où il est question de vivre pour les sensations et de s’en vanter juste après avoir demandé à la populace de se serrer un peu plus la ceinture pour rembourser les dettes. Vous l’aurez compris, cette dernière phrase fait allusion aux « renflements bruns » très « dilatés » de Bruno Le Maire, personnage pour lequel ce texte semble destiné.-
deleatur
Invité« Ceux qui mortifient la chair, pour Simone Weil, ce sont les capitalistes qui traitent les hommes comme des choses en les parquant dans des usines inhumaines pour les écraser toute la journée sous le poids de la cadence infernale des machines.
Et ceux qui « vivent de sensations », toujours selon Weil, ce sont des individus qui peuvent se le permettre : c’est-à-dire des gens riches qui ne peuvent jouir que parce que d’autres triment pour eux. »
Oui, on est d’accord sur ce point. Mais il y a aussi ce mimétisme chez elle qui m’horripile. Je ne dis pas qu’il faut vivre et penser comme des porcs, mais cette vieille accusation contre l’épicurisme, elle vaut quand on est un porc, pas quand on aspire à vivre des expériences à 20 ans.
Si Weil a écrit ce texte en 35, elle avait 26 ans, donc s’adressait à une ancienne élève qui en avait 23 tout au plus. Moralisme déplacé.-
Emile Novis
InvitéJe pense que ce n’est pas l’épicurisme qui est visé, mais l’hédonisme grossier (l’hédonisme anacréontique, pour parler comme Jean Salem, celui qui dit « Mangeons, buvons, car demain nous mourrons! », c’est-à-dire la négation de l’épicurisme).
La raison est du côté de la vie et suppose une activité : voilà ce que ne comprend pas l’hédonisme qui veut connaître toutes les sensations et n’en connaîtra aucune de consistante faute d’avoir misé sur l’activité. C’est très spinoziste.-
deleatur
InvitéOui, la critique du cyrénaïsme, déjà présente dans la distinction épicurienne entre hédonisme et eudémonisme, j’ai employé épicurisme par facilité, pour ne pas rentrer dans les détails.
Spinoza ne condamne pas le désir, mais les passions tristes.-
Emile Novis
InvitéMais Weil ne condamne pas non plus le désir, mais les désirs morbides qui se retournent contre la vie.
Textes mystiques mis à part, qui nécessitent un autre régime de lecture.-
deleatur
InvitéOn est d’accord sur l’essentiel, sauf sur le terme de désir. C’est pour cela que j’ai cru utile de l’appeler pulsion quand il tend à des formes de destruction et de morbidité ; même s’il existe aussi les pulsion de vie, et les pulsions sexuelles.
Chez Freud, la pulsion de mort est déjà un au-delà de la pulsion.
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diegomaradona
InvitéAu contraire, il faut surtout avoir envie qu’elle change sa façon de penser pour se soumettre à la vision des choses qu’il lui est présentée sans preuve aucune, seulement en vertu d’affirmations gratuites. Ce texte suinte l’autoritarisme et la volonté de domination.
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deleatur
InvitéC’est plus complexe, diegomaradona, l’autoritarisme n’est pas ici celui d’une personne, fût-elle douce ou cruelle à certains moments, que celui d’un système de pensée qu’elle reproduit à l’envi, et qui condamne le désir sensible, l’expérience sensorielle comme indigne de la personne humaine.
Au moins Simone de Beauvoir couchera avec ses élèves, filles et garçons, les dévergondera, les ouvrira à l’âge des possibles. Weil veut entraîner les gens à sa suite, mais c’est la mort qu’elle préconise, pas la vie.
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Emile Novis
InvitéN’y a-t-il pas, dans votre texte, une contradiction performative?
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Ostros
Invité(Je m’excuse pour le hs. Je vais faire bref. Parenthèse adressée à l’auteur.ice du thread : tu n’es pas plutôt censé t’appeler Emile NoWis ?)
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Emile Novis
InvitéBien vu, mais c’est tout de même Emile Novis. Ce nom était un des pseudonymes de Simone Weil lorsqu’elle écrivait des textes durant son engagement syndical. Mais je suis d’accord avec vous : on se demande bien pourquoi elle n’a pas mis un W à la place du V. Peut-être pour ne pas trop attirer l’attention sur sa véritable identité.
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deleatur
InvitéEn bonne élève de son maître Alain, elle ne pouvait que vouloir se faire appeler Émile.
Quand à novice, elle l’était. -
Ostros
InvitéOk merci.
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La bile
Invité« quand vous écoutez Macron parler, vous ne sentez pas quelque chose de faux et de creux? C’est peut-être cela, l’inauthenticité.
Pour être plus sérieux (…) »
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Pourquoi ce ne serait pas sérieux de prendre Manu comme exemple? Parce que même si je ne la connais pas la Simone j’ai quand même le sentiment que c’est l’oisiveté du capitaliste qu’elle condamne et pas le prolo qui prend un peu de temps pour lui entre deux journées de travail.-
Emile Novis
InvitéTout à fait d’accord avec vous : Weil ne critique pas du tout, dans ce texte, la possibilité pour une personne lambda de se reposer et de jouir du loisir: elle est même la première à demander du temps libre et de la détente pour tous. Elle critique la légèreté et l’oisiveté des capitalistes ou des bourgeois qui vivent pour les sensations, font profession de jouir du monde et en écrivent des livres, sans comprendre que leur mode de vie ne peut reposer que sur une oppression matérielle très dure qui nécessite de transformer le plus grand nombre en instrument de leur jouissance. Or, la violence, selon elle, revient toujours à transformer autrui en chose, quelle que soit la manière.
Un bourgeois gidien pourra écrire un poème sur la jouissance de la dégustation du poisson dans son assiette, et faire profession de jouir toute la journée de cette manière en vivant pour les sensations, mais nous n’oublierons pas, nous, que le poisson dans son assiette vient d’un pêcheur qui trime dans le froid en pleine nuit, qu’il a été transporté par un routier intérimaire précarisé qui se pète le dos et s’encrasse les poumons pour s’occuper dans sa cabine, que l’entrepôt qui réceptionne la marchandise est composé de sans-papiers exploités, etc.
Au fond, Weil ne dit rien d’original ici : elle retrouve les grecs, et notamment Platon : celui qui met le bien et le bonheur dans la recherche illimitée des plaisirs et des sensations de jouissance, c’est le tyran au désir dérèglé. Peut-on satisfaire tous ses désirs sans être injuste envers autrui? Peut-on vivre uniquement pour les sensations sans transformer autrui en chose instrumentale? Weil, avec Platon, répond non.Macron à Versailles pendant la réforme des retraites représente aussi cela, en effet. Weil dit que cette vie est inauthentique.
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Zyrma
InvitéJe n’ai pas lu les échanges mais je signale le plus récent numéro (n°78) de la Revue française d’histoire des idées politiques dont le dossier est « la philosophie politique de Simone Weil ». Il n’est pas encore disponible sur Cairn https://www.cairn.info/revue-francaise-d-histoire-des-idees-politiques1.htm?ora.z_ref=cairnSearchAutocomplete
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Graindorge
InvitéSimone Weil
Lettres à Albertine Thèvenon
(…) Imagine-moi devant un grand four, qui crache au-dehors des flammes et des souffles embrasés que je reçois en plein visage. Le feu sort de cinq ou six trous qui sont dans le bas du four. Je me mets en plein devant pour enfourner une trentaine de grosses bobines de cuivre qu’une ouvrière italienne, au visage courageux et ouvert, fabrique à côté de moi ; c’est pour les trams et les métros, ces bobines. Je dois faire bien attention qu’aucune des bobines ne tombe dans un des trous, car elle y fondrait; et pour ça, il faut que je me mette en plein en face du four, et que jamais la douleur des souffles enflammés sur mon visage et du feu sur mes bras (j’en porte encore la marque) ne me fasse faire un faux mouvement Je baisse le tablier du four ; j’attends quelques minutes ; je relève le tablier et avec un crochet je retire les bobines passées au rouge, en les attirant à moi très vite (sans quoi les dernières retirées commenceraient à fondre), et en faisant bien plus attention encore qu’à aucun moment un faux mouvement n’en envoie une dans un des trous. Et puis ça recommence. En face de moi un soudeur, assis, avec des lunettes bleues et un visage grave travaille minutieusement; chaque fois que la douleur me contracte le visage, il m’envoie un sourire triste, plein de sympathie fraternelle, qui me fait un bien indicible. De l’autre côté, une équipe de chaudronniers travaille autour de grandes tables ; travail accompli en équipe, fraternellement, avec soin et sans hâte ; travail très qualifié, où il faut savoir calculer, lire des dessins très compliqués, appliquer des notions de géométrie descriptive. Plus loin, un gars costaud frappe avec une masse sur des barres de fer en faisant un bruit à fendre le crâne. Tout ça, dans un coin tout au bout de l’atelier, où on se sent chez soi, où le chef d’équipe et le chef d’atelier ne viennent pour ainsi dire jamais. J’ai passé là 2 ou 5 heures à 4 reprises (je m’y faisais de 7 à 8 fr. l’heure – et ça compte, ça, tu sais !). La première fois, au bout d’1 heure 1/2, la chaleur, la fatigue, la douleur m’ont fait perdre le contrôle de mes mouvements; je ne pouvais plus descendre
le tablier du four. Voyant ça, tout de suite un des chaudronniers (tous de chics types) s’est précipité pour le faire à ma place. J’y retournerais tout de suite, dans ce petit coin d’atelier, si je pouvais (ou du moins dès que j’aurais retrouvé des forces). Ces soirs-là, je sentais la joie de manger un pain qu’on a gagné.
Mais ça a été unique dans mon expérience de la vie d’usine. Pour moi, moi personnellement, voici ce que ça a voulu dire, travailler en usine. Ça a voulu dire que toutes les raisons extérieures (je les avais crues intérieures, auparavant) sur lesquelles s’appuyaient pour moi le sentiment de ma dignité, le respect de moi-même ont été en deux ou trois semaines radicalement brisées sous le coup d’une contrainte brutale et quotidienne. Et ne crois pas qu’il en soit résulté en moi des mouvements de révolte. Non, mais au contraire la chose au monde que j’attendais le moins de moi-même – la docilité. Une docilité de bête de somme résignée. 11 me semblait que j’étais née pour attendre, pour recevoir, pour exécuter des ordres – que je n’avais jamais fait que ça – que je ne ferais jamais que ça. Je ne suis pas fière d’avouer ça. C’est le genre de souffrances dont aucun ouvrier ne parle : ça fait trop mal même d’y penser. Quand la maladie m’a contrainte a m’arrêter, j’ai pris pleinement conscience de l’abaissement où je tombais, je me suis juré de subir cette existence jusqu’au jour où je parviendrais, en dépit d’elle, à me ressaisir. Je me suis tenu parole. Lentement, dans la souffrance, j’ai reconquis à travers l’esclavage le sentiment de ma dignité d’être humain, un sentiment qui ne s’appuyait sur rien d’extérieur cette fois, et toujours accompagné de la conscience que je n’avais aucun droit à rien, que chaque instant libre de souffrances et d’humiliations devait être reçu comme une grâce, comme le simple effet de hasards favorables.
I1 y a deux facteurs, dans cet esclavage: la vitesse et les ordres. La vitesse : pour “y arriver” il faut répéter mouvement après mouvement à une cadence qui, étant plus rapide que la pensée, interdit de laisser cours non seulement a la réflexion, mais même à la rêverie. Il faut, en se mettant devant sa machine, tuer son âme pour 8 heures par jour, sa pensée, ses sentiments, tout. Est-on irrité, triste ou dégoûté, il faut ravaler, refouler tout au fond de soi irritation, tristesse ou dégoût: ils ralentiraient la cadence. Et la joie de même. Les ordres : depuis qu’on pointe en entrant jusqu’à ce qu’on pointe en sortant, on peut à chaque moment recevoir n’importe quel ordre. Et toujours il faut se taire et obéir. L’ordre peut être pénible ou dangereux à exécuter, ou même inexécutable ; ou bien deux chefs donner des ordres contradictoires ; ça ne fait rien : se taire et plier. Adresser la parole à un chef – même pour une chose indispensable – c’est toujours, même si c’est un brave type (même les braves types ont des moments d’humeur) s’exposer à se faire rabrouer; et quand ça arrive, il faut encore se taire.
Quant a ses propres accès d’énervement et de mauvaise humeur, il faut les ravaler ; ils ne peuvent se traduire ni en paroles ni en gestes, car les gestes sont à chaque instant déterminés par le travail. Cette situation fait que la pensée se recroqueville, se rétracte, comme la chair se rétracte devant un bistouri. On ne peut pas être “conscient”.
Tout ça, c’est pour le travail non qualifié, bien entendu. (Surtout celui des femmes.)
Et à travers tout ça un sourire, une parole de bonté, un instant de contact humain ont plus de valeur que les amitiés les plus dévouées parmi les privilégiés grands ou petits. Là seulement on sait ce que c’est que la fraternité humaine. Mais il y en a peu, très peu. Le plus souvent, les rapports même entre camarades reflètent la dureté qui domine tout là-dedans.
Allons, assez bavardé. J’écrirais des volumes sur tout ça.
L’expérience du monde du travail
(…) L’usine pourrait combler l’âme par le puissant sentiment de vie collective – on pourrait dire unanime – que donne la participation au travail d’une grande usine. Tous les bruits ont un sens, tous sont rythmés, ils se fondent dans une espèce de grande respiration du travail en commun à laquelle il est enivrant d’avoir part. C’est d’autant plus enivrant que le sentiment de solitude n’en est pas altéré. Il n’y a que des bruits métalliques, des roues qui tournent, des morsures sur le métal ; des bruits qui ne parlent pas de nature ni de vie, mais de l’activité sérieuse, soutenue, ininterrompue de l’homme sur les choses. On est perdu dans cette grande rumeur, mais en même temps on la domine, parce que sur cette basse soutenue, permanente et toujours changeante, ce qui ressort, tout en s’y fondant, c’est le bruit de la machine qu’on manie soi-même. On ne se sent pas petit comme dans une foule, on se sent indispensable. Les courroies de transmission, là où il y en a, permettent de boire par les yeux cette unité de rythme que tout le corps ressent par les bruits et par la légère vibration de toutes choses.
Aux heures sombres des matinées et des soirées d’hiver, quand ne brille que la lumière électrique, tous les sens participent à un univers où rien ne rappelle la nature, où rien n’est gratuit, où tout est heurt, heurt dur et en même temps conquérant, de l’homme avec la matière. Les lampes, les courroies, les bruits, la dure et froide ferraille, tout concourt à la transmutation de l’homme en ouvrier.
Si c’était cela, la vie d’usine, ce serait trop beau. Mais ce n’est pas cela. Ces joies sont des joies d’hommes libres; ceux qui peuplent les usines ne les sentent pas, sinon en de courts et rares instants, parce qu’ils ne sont pas des hommes libres. Ils ne peuvent les sentir que lorsqu’ils oublient qu’ils ne sont pas libres ; mais ils peuvent rarement l’oublier, car l’étau de la subordination leur est rendu sensible à travers les sens, le corps, les mille petits détails qui remplissent les minutes dont est constituée une vie.
Le premier détail qui, dans la journée, rend la servitude sensible, c’est la pendule de pointage. Le chemin de chez soi à l’usine est dominé par le fait qu’il faut être arrivé avant une seconde mécaniquement déterminée. On a beau être de cinq ou dix minutes en avance, l’écoulement du temps apparaît de ce fait comme quelque chose d’impitoyable, qui ne laisse aucun jeu au hasard. C’est, dans une journée d’ouvrier, la première atteinte d’une règle dont la brutalité domine toute la partie de la vie passée parmi les machines ; le hasard n’a pas droit de cité à l’usine. Il y existe, bien entendu comme partout ailleurs, mais il n’y est pas reconnu. Ce qui est admis souvent au grand détriment de la production, c’est le principe de la caserne – “Je ne veux pas le savoir.” Les fictions sont très puissantes à l’usine. II y a des règles qui ne sont jamais observées, mais qui sont perpétuellement en vigueur. Les ordres contradictoires ne le sont pas selon la logique de l’usine. A travers tout cela il faut que le travail se fasse. À l’ouvrier de se débrouiller, sous peine de renvoi. Et il se débrouille.
Les grandes et petites misères continuellement imposées dans l’usine à l’organisme humain, ou comme dit Jules Romains, “cet assortiment de menues détresses physiques que la besogne n’exige pas et dont elle est loin de bénéficier”, ne contribuent pas moins à rendre la servitude sensible.
Non pas les souffrances liées aux nécessités du travail; celles-là, on peut être fier de les supporter; mais celles qui sont inutiles. Elles blessent l’âme parce que généralement on ne songe pas à aller s’en plaindre ; et on sait qu on n y songe pas. On est certain d’avance qu’on serait rabroué et qu’on encaisserait sans mot dire. Parler serait chercher une humiliation. Souvent, s’il y a quelque chose qu’un ouvrier ne puisse supporter, il aimera mieux se taire et demander son compte. De telles souffrances sont souvent par elles-mêmes très légères ; si elles sont amères, c’est que toutes les fois qu’on les ressent, et on les ressent sans cesse, le fait qu’on voudrait tant oublier le fait qu’on n’est pas chez soi à l’usine, qu’on n’y a pas droit de cité, qu’on y est un étranger admis comme simple intermédiaire entre les machines et les pièces usinées, ce fait vient atteindre le corps et l’âme ; sous cette atteinte, la chair et la pensée se rétractent. Comme si quelqu’un répétait à l’oreille de minute en minute, sans qu’on puisse rien répondre- “Tu n’es rien ici. Tu ne comptes pas. Tu es là pour plier, tout subir et te taire ”. Une telle répétition est presque irrésistible. On en arrive à admettre, au plus profond de soi, qu’on compte pour rien. Tous les ouvriers d’usine ou presque, et même les plus indépendants d’allure, ont quelque chose de presque imperceptible dans les mouvements, dans le regard, et surtout au pli des lèvres, qui exprime qu’on les a contraints de se compter pour rien.
Ce qui les y contraint surtout, c’est la manière dont ils subissent les ordres. On nie souvent que les ouvriers souffrent de la monotonie du travail parce qu’on a remarqué que souvent un changement de fabrication est pour eux une contrariété. Pourtant le dégoût envahit l’âme, au cours d’une longue période de travail monotone. Le changement produit du soulagement et de la contrariété à la fois; contrariété vive parfois dans le cas du travail aux pièces, à cause de la diminution de gain, et parce que c’est une habitude et presque une convention d’attacher plus d’importance à l’argent, chose claire et mesurable, qu’aux sentiments obscurs, insaisissables, inexprimables qui s’emparent de l’âme pendant le travail. Mais même si le travail est payé à l’heure, il y a contrariété, irritation, à cause de la manière dont le changement est ordonné. Le travail nouveau est imposé tout d’un coup, sans préparation, sous la forme d’un ordre auquel il faut obéir immédiatement et sans réplique. Celui qui obéit ainsi ressent alors brutalement que son temps est sans cesse à la disposition d’autrui. Le petit artisan qui possède un atelier de mécanique, et qui sait qu’il devra fournir dans une quinzaine tant de vilebrequins, tant de robinets, tant de bielles, ne dispose pas non plus arbitrairement de son temps; mais du moins, la commande une fois admise, c’est lui qui détermine d’avance l’emploi de ses heures et de ses journées. Si même le chef disait à l’ouvrier, une semaine ou deux à l’avance : pendant deux jours vous me ferez des bielles, puis des vilebrequins, et ainsi de suite, il faudrait obéir, mais il serait possible d’embrasser par la pensée l’avenir prochain, de le dessiner d’avance, de le posséder. Il n’en est pas ainsi dans l’usine. Depuis le moment où on pointe pour entrer jusqu’à celui où on pointe pour sortir, on est à chaque instant dans le cas de subir un ordre.
Comme un objet inerte que chacun peut à tout moment changer de place. Si on travaille sur une pièce qui doit prendre encore deux heures, on ne peut pas penser à ce qu’on fera dans trois heures sans que la pensée ait à faire un détour qui la contraint de passer par le chef, sans qu’on soit forcé de se redire qu’on est soumis à des ordres ; si on fait dix pièces par minute, il en est déjà de même pour les cinq minutes suivantes. Si l’on suppose que peut-être aucun ordre ne surviendra, comme les ordres sont le seul facteur de variété, les éliminer par la pensée, c’est se condamner à imaginer une répétition ininterrompue de pièces toujours identiques, des régions mornes et désertiques que la pensée ne peut pas parcourir. En fait, il est vrai, mille menus incidents peupleront ce désert, mais, s’ils comptent dans l’heure qui s’écoule, ils n’entrent pas en ligne de compte quand on se représente l’avenir. Si la pensée veut éviter cette monotonie, imaginer du changement, donc un ordre soudain, elle ne peut pas voyager du moment présent à un moment à venir sans passer par une humiliation. Ainsi la pensée se rétracte. Ce repliement sur le présent produit une sorte de stupeur. Le seul avenir supportable pour la pensée, et au-delà duquel elle n’a pas la force de s’étendre, c’est celui qui, lorsqu’on est en plein travail, sépare l’instant où on se trouve de l’achèvement de la pièce en cours, si l’on a la chance qu’elle soit un peu longue à achever. À certains moments, le travail est assez absorbant pour que la pensée se maintienne d’elle-même dans ces limites. Alors on ne souffre pas. Mais le soir, une fois sorti, et surtout le matin, quand on se dirige vers le lieu du travail et la pendule de pointage, il est dur de penser à la journée qu’il faudra parcourir. Et le dimanche soir, quand ce qui se présente à l’esprit, ce n’est pas une journée, mais toute une semaine, l’avenir est quelque chose de trop morne, de trop accablant, sous quoi la pensée plie.
La monotonie d’une journée à l’usine, même si aucun changement de travail ne vient la rompre, est mélangée de mille petits incidents qui peuplent chaque journée et en font une histoire neuve ; mais, comme pour le changement de travail, ces incidents blessent plus souvent qu’ils ne réconfortent. Ils correspondent toujours à une diminution de salaire dans le cas du travail aux pièces, de sorte qu’on ne peut les souhaiter. Mais souvent ils blessent aussi par eux-mêmes. L’angoisse répandue diffuse sur tous les moments du travail s’y concentre, l’angoisse de ne pas aller assez vite, et quand, comme c’est souvent le cas, on a besoin d’autrui pour pouvoir continuer, d’un contremaître, d’un magasinier, d’un régleur, le sentiment de la dépendance, de l’impuissance, et de compter pour rien aux yeux de qui on dépend, peut devenir douloureux au point d’arracher des larmes aux hommes comme aux femmes. La possibilité continuelle de tels incidents, machine arrêtée, caisse introuvable, et ainsi de suite, loin de diminuer le poids de la monotonie, lui ôte le remède qu’en général elle porte en elle-même, le pouvoir d’assoupir et de bercer les pensées de manière à cesser, dans une certaine mesure, d’être sensible; une légère angoisse empêche cet effet d’assoupissement et force à avoir conscience de la monotonie, bien qu’il soit intolérable d’en avoir conscience. Rien n’est pire que le mélange de la monotonie et du hasard; ils s’aggravent l’un l’autre, du moins quand le hasard est angoissant. Il est angoissant dans l’usine, du fait qu’il n’est pas reconnu ; théoriquement, bien que tout le monde sache qu’il n’en est rien, les caisses où mettre les pièces usinées ne manquent jamais, les régleurs ne font jamais attendre, et tout ralentissement dans la production est une faute de l’ouvrier. La pensée doit constamment être prête à la fois à suivre le cours monotone de gestes indéfiniment répétés et à trouver en elle-même des ressources pour remédier à l’imprévu. Obligation contradictoire, impossible, épuisante. Le corps est parfois épuisé, le soir, au sortir de l’usine, mais la pensée l’est toujours, et elle l’est davantage. Quiconque a éprouvé cet épuisement et ne l’a pas oublié peut le lire dans les yeux de presque tous les ouvriers qui défilent le soir hors d’une usine. Combien on aimerait pouvoir déposer son âme, en entrant, avec sa carte de pointage, et la reprendre intacte à la sortie ! Mais le contraire se produit. On l’emporte avec soi dans l’usine, où elle souffre ; le soir, cet épuisement l’a comme anéantie, et les heures de loisir sont vaines.
Certains incidents, au cours du travail, procurent, il est vrai de la joie même s’ils diminuent le salaire. D’abord les cas, qui sont rares, où on reçoit d’un autre à cette occasion un précieux témoignage de camaraderie ; puis tous ceux où l’on peut se tirer d’affaire soi-même. Pendant qu’on s’ingénie, qu’on fait effort, qu’on ruse avec l’obstacle, l’âme est occupée d’un avenir qui ne dépend que de soi-même.
Plus un travail est susceptible d’amener de pareilles difficultés, plus il élève le cœur. Mais cette joie est incomplète par le défaut d’hommes, de camarades ou chefs, qui jugent et apprécient la valeur de ce qu’on a réussi. Presque toujours aussi bien les chefs que les camarades chargés d’autres opérations sur les mêmes pièces se préoccupent exclusivement des pièces et non des difficultés vaincues. Cette indifférence prive de la chaleur humaine dont on a toujours un peu besoin. Même l’homme le moins désireux de satisfactions d’amour-propre se sent trop seul dans un endroit où il est entendu qu’on s’intéresse exclusivement à ce qu’il a fait, jamais à la manière dont il s’y est pris pour le faire ; par là les joies du travail se trouvent reléguées au rang des impressions informulées, fugitives, disparues aussitôt que nées ; la camaraderie des travailleurs, ne parvenant pas à se nouer, reste une velléité informe, et les chefs ne sont pas des hommes qui guident et surveillent d’autres hommes, mais les organes d’une subordination impersonnelle, brutale et froide comme le fer. Il est vrai dans ce rapport de subordination, la personne du chef intervient, mais c’est par le caprice; la brutalité impersonnelle et le caprice, loin de se tempérer s’aggravent réciproquement, comme la monotonie et le hasard.
De nos jours, ce n’est pas seulement dans les magasins, les marchés les échanges, que les produits du travail entrent seuls en ligne de compte et non les travaux qui les ont suscités. Dans les usines modernes il en est de même, du moins au niveau de l’ouvrier. La coopération, la compréhension, 1’appréciation mutuelle dans le travail v sont le monopole des sphères supérieures. Au niveau de l’ouvrier, les rapports établis entre les différents postes, les différentes fonctions, sont des rapports entre les choses et non entre les hommes. Les pièces circulent avec leurs fiches, l’indication du nom, de la forme, de la matière première; on pourrait presque croire que ce sont elles qui sont les personnes, et les ouvriers qui sont des pièces interchangeables. Elles ont un état civil; et quand il faut, comme c’est le cas dans quelques grandes usines, montrer en entrant une carte d’identité où 1’on se trouve photographié avec un numéro sur la poitrine, comme un forçat, le contraste est un symbole poignant et qui fait mal.
Les choses jouent le rôle des hommes, les hommes jouent le rôle des choses ; c’est la racine du mal. Il y a beaucoup de situations différentes dans une usine, l’ajusteur qui, dans un atelier d’outillage, fabrique par exemple, des matrices de presses, merveilles d’ingéniosité, longues à façonner, toujours différentes, celui-là ne perd rien en entrant dans l’usine ; mais ce cas est rare. Nombreux au contraire dans les grandes usines et même dans beaucoup de petites sont ceux ou celles qui exécutent à toute allure, par ordre, cinq ou six gestes simples indéfiniment répétés, un par seconde environ, sans autre répit que quelques courses anxieuses pour chercher une caisse, un régleur, d’autres pièces, jusqu’à la seconde précise ou un chef vient en quelque sorte les prendre comme des objets pour les mettre devant une autre machine; ils y resteront jusqu’à ce qu’on les mette ailleurs. Ceux-là sont des choses autant qu’un être humain peut 1’être, mais des choses qui n’ont pas licence de prendre conscience, puisqu’il fait toujours faire face à l’imprévu. La succession de leurs gestes n’est pas désignée, dans le langage de l’usine, par le mot de rythme, mais par celui de cadence, et c’est juste, car cette succession est le contraire d’un rythme. Toutes les suites de mouvements qui participent au beau et s’accomplissent sans dégrader enferment des instants d’arrêts, brefs comme l’éclair, qui constituent le secret du rythme et donnent au spectateur, à travers même l’extrême rapidité, l’impression de la lenteur. Le coureur a pied, au moment qu’il dépasse un record mondial, semble glisser lentement tandis qu’on voit les coureurs médiocres se hâter loin derrière lui ; plus un paysan fauche vite et bien, plus ceux qui le regardent sentent que, comme on dit si justement, il prend tout son temps. Au contraire, le spectacle de manœuvres sur machines est presque toujours celui d’une précipitation misérable d’où toute grâce et toute dignité sont absentes. Il est naturel à l’homme et il lui convient de s’arrêter quand il a fait quelque chose, fut-ce l’espace d’un éclair, pour en prendre conscience, comme Dieu dans la Genèse ; cet éclair de pensée, d’immobilité et d’équilibre, c’est ce qu il faut apprendre à supprimer entièrement dans l’usine, quand on y travaille. Les manœuvres sur machines n’atteignent la cadence exigée que si les gestes d’une seconde se succèdent d’une manière ininterrompue et presque comme le tic-tac d’une horloge, sans rien qui marque jamais que quelque chose est fini et qu’autre chose commence. Ce tic-tac dont on ne peut supporter d’écouter longtemps la morne monotonie, eux doivent presque le reproduire avec leur corps. Cet enchaînement ininterrompu tend à plonger dans une espèce de sommeil, mais il faut le supporter sans dormir. Ce n’est pas seulement un supplice ; s’il n’en résultait que de la souffrance, le mal serait moindre qu’il n’est. Toute action humaine exige un mobile qui fournisse l’énergie nécessaire pour l’accomplir, et elle est bonne ou mauvaise selon que le mobile est élevé ou bas. Pour se plier à la passivité épuisante qu’exige l’usine, il faut chercher des mobiles en soi-même, car il n’y a pas de fouets, pas de chaînes ; des fouets, des chaînes rendraient peut-être la transformation plus facile. Les conditions mêmes du travail empêchent que puissent intervenir d’autres mobiles que la crainte des réprimandes et du renvoi, le désir avide d’accumuler des sous, et, dans une certaine mesure le goût des records de vitesse. Tout concourt pour rappeler ces mobiles à la pensée et les transformer en obsessions ; il n’est jamais fait appel à rien de plus élevé ; d’ailleurs ils doivent devenir obsédants pour être assez efficaces. En même temps que ces mobiles occupent l’âme, la pensée se rétracte sur un point du temps pour éviter la souffrance, et la conscience s’éteint autant que les nécessités du travail le permettent. Une force presque irrésistible, comparable à la pesanteur, empêche alors de sentir la |présence d’autres êtres humains qui peinent eux aussi tout près; il est presque impossible de ne pas devenir indifférent et brutal comme le système dans lequel on est pris ; et réciproquement la brutalité du système est reflétée et rendue sensible par les gestes, les regards, les paroles de ceux qu’on a autour de soi. Après une journée ainsi passée, un ouvrier n’a qu’une plainte, plainte qui ne parvient pas aux oreilles des hommes étrangers à cette condition et ne leur dirait rien si elle y parvenait ; il a trouvé le temps long.
Le temps lui a été long et il a vécu dans l’exil. Il a passé sa journée dans un lieu où il n’était pas chez lui ; les machines et les pièces à usiner y sont chez elles, et il n’y est admis que pour approcher les pièces des machines. On ne s’occupe que d’elles, pas de lui ; d’autres fois on s’occupe trop de lui et pas assez d’elles, car il n’est pas rare de voir un atelier où les chefs sont occupés à harceler ouvriers et ouvrières, veillant à ce qu’ils ne lèvent pas la tête même le temps d’échanger un regard, pendant que des monceaux de ferraille sont livrés à la rouille dans la cour. Rien n’est plus amer. Mais que l’usine se défende bien ou mal contre le coulage, en tout cas l’ouvrier sent qu’il n’y est pas chez lui. Il y reste étranger. Rien n’est si puissant chez l’homme que le besoin de s’approprier, non pas juridiquement, mais par la pensée, les lieux et les objets parmi lesquels il passe sa vie et dépense la vie qu’il a en lui; une cuisinière dit “ma cuisine”, un jardinier dit “ma pelouse”, et c’est bien ainsi. La propriété juridique n’est qu’un des moyens qui procurent un tel sentiment, et l’organisation sociale parfaite serait celle qui par l’usage de ce moyen et des autres moyens donnerait ce sentiment à tous les êtres humains. Un ouvrier, sauf quelques cas trop rares, ne peut rien s’approprier par la pensée dans l’usine. Les machines ne sont pas à lui ; il sert l’une ou l’autre selon qu’il en reçoit l’ordre. Il les sert, il ne s’en sert pas; elles ne sont pas pour lui un moyen d’amener un morceau de métal à prendre une certaine forme, il est pour elles un moyen de leur amener des pièces en vue d’une opération dont il ignore le rapport avec celles qui précèdent et celles qui suivent.
Les pièces ont leur histoire ; elles passent d’un stade de fabrication à un autre ; lui n’est pour rien dans cette histoire, il n’y laisse pas sa marque, il n’en connaît rien. S’il était curieux, sa curiosité ne serait pas encouragée, et d’ailleurs la même douleur sourde et permanente qui empêche la pensée de voyager dans le temps l’empêche aussi de voyager à travers l’usine et la cloue en un point de l’espace, comme au moment présent. L’ouvrier ne sait pas ce qu’il produit, et par suite il n’a pas le sentiment d’avoir produit mais de s’être épuisé à vide. Il dépense à l’usine, parfois jusqu’à 1’extrême limite, ce qu’il a de meilleur en lui, sa faculté de penser, de sentir, de| se mouvoir; il les dépense, puisqu’il en est vidé quand il sort; et pourtant il n’a rien mis de lui-même dans son travail, ni pensée, ni sentiment, ni même sinon dans une faible mesure, mouvements déterminés par lui, ordonnés par lui en vue d’une fin. Sa vie même sort de lui sans laisser aucune marque autour de lui. L’usine crée des objets utiles, mais non pas lui, et la paie qu’on attend chaque quinzaine par files, comme un troupeau, paie impossible à calculer d’avance, dans le cas du travail aux pièces, par suite de l’arbitraire et de la complication des comptes, semble plutôt une aumône que le prix d’un effort. L’ouvrier, quoique indispensable à la fabrication n’y compte presque pour rien, et c’est pourquoi chaque souffrance physique inutilement imposée, chaque manque d’égard, chaque brutalité, chaque humiliation même légère semble un rappel qu’on ne compte pas et qu’on n’est pas chez soi. On peut voir des femmes attendre dix minutes devant une usine sous des torrents de pluie, en face d’une porte ouverte par où passent des chefs, tant que l’heure n’a pas sonné ; ce sont des ouvrières ; cette porte leur est plus étrangère que celle de n’importe quelle maison inconnue où elles entreraient tout naturellement pour se réfugier. Aucune intimité ne lie les ouvriers aux lieux et aux objets parmi lesquels leur vie s’épuise, et l’usine fait d’eux, dans leur propre pays, des étrangers, des exilés, des déracinés. Les revendications ont eu moins de part dans l’occupation des usines que le besoin de s’y sentir au moins une fois chez soi. Il faut que la vie sociale soit corrompue jusqu’en son centre lorsque les ouvriers se sentent chez eux dans l’usine quand ils font grève, étrangers quand ils travaillent. Le contraire devrait être vrai. Les ouvriers ne se sentiront vraiment chez eux dans leur pays, membres responsables du pays, que lorsqu’ils se sentiront chez eux dans l’usine pendant qu’ils y travaillent.
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Graindorge
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