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Claire N, le il y a 8 mois et 3 semaines.
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Ostros
InvitéBien que chaque cas élucide un affect en situation, il n’y a pas qu’une seule situation par cas.
C’est ce qui m’a sauté aux yeux à la première lecture de Psychologies.
Chaque situation étudiée par l’auteur, déplie dans le corps des paragraphes d’autres situations, à la fois étrangères et connectées à la situation mère. Elles sont de format divers, détaillées ou juste croquées, jusqu’à la métaphore située.
Voulant recenser l’ensemble des situations décrites pour chaque cas, c’est toute la construction des textes qui m’est apparue.
Si les constantes de la psychopolitique sont :
– périodicité floue
– abstraction
– indistinction des agentsles psychopolitologues ont de quoi s’inspirer (et les aspirants essayistes, aussi) : Psychologies, c’est 25 recettes de façonnage d’un raisonnement servies sur un plateau.
Je vous livre ici le fruit de mon travail d’analyse textuelle et structurelle avec le cas
Sous la main
Situation initiale. Un constat est posé sous forme de question « poignante ». Qualification exagérée, drôle car exagérée, pas de côté, non adhésion-viscérale à la situation – contrairement à un psychopolitologue – détachement pour penser serein :
« pourquoi un nombre significatif de prolétaires sont de droite ? »
D’emblée « la gauche » est évoquée, d’emblée « la gauche » est mise en image. Personnification par l’incarnation en situations (pluriel) et en attitudes : « vexée comme une prétendante refoulée perd ses moyens, se rue sur les réponses faciles comme un sénior sur un buffet de kermesse ». Visualisation nette, rapide des affects du camp politique énoncé. Deux comparaisons drôles en elles-mêmes, montées en oppositions qui font jouer des contrastes, contrastes qui provoquent des tensions textuelles et notre amusement. Les images choisies ne sont pas celles, floues, vaporeuses, des psychopolitologues. Elles élucident en montrant, en deux situations précises, concises, matérielles : littéraires. Elles donnent à voir non pas un mais deux profils d’une même entité et par ce geste marquent encore une fois un détachement vis-à-vis du parti politique, de ce qui s’y joue. Notre auteur de gauche s’exprime depuis une zone extérieure au parti de la gauche. Il garde ses distances. La distance de l’écrivain.
Cette distance lui permet de se tenir plus proche de la vérité là où un psychopolitologue assènerait un sérieux et dramatique « la gauche dépassée », personnification à image unique et floue, situation inexistante, lignes irrévocables et obscures, ton sentencieux comme peuvent l’être « Les fractures françaises », « Une société malade de ses divisions », « Partout dans le monde on observe une montée de la haine », l’abstraite « fragmentation de la société ».
On écume tranquillement ce bain qui a tout pour appeler un plongeon théorique, abstrait, aux agents indistincts et à la périodicité floue. La situation mère étant posée, nous passons à notre première pierre de taille-raisonnement-argument, par une mise en image de l’appellation marxiste « fausse conscience », notre porte d’entrée en béton pour comprendre une attitude d’une classe sociale. L’aborder frontalement, en marxiste, donc selon un rapport matériel à la société.
Fausse conscience comme « un but contre son camp du FC Prolo ».
Immédiatement encore c’est une image qui est utilisée pour penser. L’usage de l’image dans cet essai : un réflexe. On n’écrit pas pour parler, on écrit pour donner à voir le réel et le penser dans le même geste. Le donner à voir et le penser en situations, par le truchement de mots précis, qui sont des choses. Nous n’avançons dans le raisonnement que grâce aux situations. Nous n’avançons dans le raisonnement qu’en littéraire. L’essayiste est un funambule et les situations sont le fil qui le maintient débout, les deux pieds au-dessus du vide théorique, qui lui permet d’avancer droit jusqu’à l’élucidation complète des affects qu’il étudie.Si l’auteur avait juste écrit « un but contre son camp » on serait restés dans le sérieux et l’idée aurait lue dans la continuité des autres, elle serait restée sur le même plan et sans doute ne serait pas restée en tête des lecteurices, voire elle aurait porté un poids négatif, transpiré un fin fumet de jugement. C’est la caractérisation du prolo en club de foot baptisé « FC Prolo » et l’humour par collage d’un nom de club historique concis avec l’expression argotique concise « prolo » de prolétaires, qui habille l’idée en un claquement de doigts et l’image frappe notre rétine, l’idée est allègre, colorée, vive. Dans le même temps on vulgarise une réflexion marxiste, qui peut être difficile à aborder, en la rendant ludique. La mise en couleurs et en sons couplée à l’humour, précise une idée et la rend saillante.
« Une exception. C’est l’exception prolo. L’exception prolo de droite. Une malformation sociale ». Nous permet de saisir l’analyse de l’intellectuel marxiste que l’agencement des mots en figure de zoom rend. Et que l’emprunt tranchant à l’anatomie qui vient juste après pour clore, rend définitive.
Ayant posé et déplié la question, pour en voir nettement les contours, avec humour et jeu, avec style et en situations, nous pouvons commencer à développer la réponse, les deux pieds toujours solidement soutenus par le fil d’incarnations.
Nous abordons la réponse en entrant davantage en littérature, par les corps de Gilles et Fabien, sélectionnés spécifiquement car ils sont « le contraire de prolos de droite ». Intéressant. Nous nous apprêtions à élucider la question et répondre à l’analyse de la gauche face au prolo de droite, et l’auteur bifurque, nous met sur un chemin opposé à ce qui serait habituellement attendu, la dissection par le menu d’un prolo de droite. Surprise intellectuelle. Regain d’intérêt dans cette approche originale.
Une fois posés les traits qui mettent en chair et en articulations Gilles et Fabien, ces deux maîtres de conférences de gauche radicale, comme on le ferait pour créer un personnage de fiction, on constate qu’aucun prolo n’intervient dans cette histoire qui pourtant est censée résoudre la question qui le concerne au premier chef. On se dit sans bien comprendre qu’on ne va quand même pas élucider la question qu’à travers ces deux intellectuels de gauche radicale. On est curieux d’arriver au bout de l’histoire de Gilles et Fabien pour en saisir l’usage.
Gilles et Fabien se détestent alors qu’ils partagent pourtant un « gros socle existentiel commun ». Ou plutôt Gilles déteste Fabien. Comme on l’a vu, l’auteur découpe dans le bloc de pierre-situation des blocs plus petits qu’il retaille. De la même manière, une phrase est posée telle bloc puis affinée, jusqu’à être amenée à sa vérité. Et l’auteur, plutôt que de poser la pierre-vérité devant nos yeux qui n’y comprendraient rien, prend le soin de nous présenter les étapes de son travail de tailleur. Rend visible son geste, sa façon, comme on verrait un artisan faire d’un bloc brut une mosaïque. On entre en douceur dans le cœur de la chose étudiée. Donc Gilles et Fabien se détestent. Ou plutôt Gilles déteste Fabien. Puis Fabien va le lui rendre.
Le raisonnement s’articule désormais grâce au dessin de micro-situations, qui illustrent leurs quotidiens qui se fréquentent, les affects de Gilles, ce que ces affects produisent. Encore une fois on pose une base situationnelle (bloc d’origine) Gilles et Fabien maîtres de conférence de gauche radicale) et on découpe dedans des fragments qui sont des moments ciblés pour leur pertinence d’incarnation. La matière, les mots. Une littérature par découpes, collages, montage. En entonnoir. Donc on affine. Jusqu’à préciser, par une image simple qui est une formule visuellement frappante, la situation à l’origine de ces affects chez Gilles : un fauteuil deux postérieurs. Concurrence (qu’on s’attellera à creuser deux chapitres plus loin).
Partant de cette situation de concurrence élucidée, aux micro-situations posées, on oppose des micro-réflexions politiques (micro par la taille textuelle, trois lignes max), toujours illustrées/personnifiées (Rodolphe Saadé) et en lien avec elles :
Le postérieur de « Gilles ne brigue pas le fauteuil de Rodolphe Saadé à la tête de CMA-CGM numéro 2 mondial du transport maritime ».
« Saadé est un ennemi politique mais pas un concurrent. »
Ces réflexions politiques non seulement illustrent plus finement les affects de Gilles, mais posent pas à pas la réponse à la question initiale du prolo de droite. Cela sans aucun marqueur explicite et toujours dans le jeu.
Ayant zoomé sur les affects de Gilles, ayant découpé entre le personnel et le politique, partant de Saadé, à présent on dézoome, on revient à notre situation, on revient à Fabien :
« Dans le réel de Gilles Saadé est une créature théorique, une abstraction, un croquemitaine, un fétiche négatif, et Fabien une entité humaine de chair et d’os, concrète, encombrante, jalousable, détestable. »
Et l’argument peut affleurer :
« Fabien occupe l’esprit de Gilles davantage que le capitalisme. »
On peut utiliser le gros mot « capitalisme », habituellement servi sans contexte clair, rendant parfois le discours plus flou, car nous en avons justement précisément délimité les contours grâce à l’usage du profil professionnel donc économique de Rodolphe Saadé.
Le raisonnement n’aurait pu affleurer sans ces découpes, ces collages/mises en opposition. Ainsi nous pouvons voir concrètement, ligne après ligne, dans l’incarnation d’un paysage mental, que les affects/pensées de Gilles ont des angles morts.
Nos bases sont bien établies, solides, on peut dézoomer encore ou plutôt s’opère comme une variation dans le cœur du point de vue. Cette fois, dans le même environnement professionnel qui abrite les scènes de la vie quotidienne qui concernent la présence agaçante de Gilles, on intègre en les nommant, en les décrivant, les conséquences physiques, matérielles du capitalisme, « une emprise désincarnée, diffuse, indolore », qui étaient jusqu’alors invisibles (et pour cause). En restant greffés à tout ce qui a été déroulé en amont. On ne fait que, paragraphe après paragraphe, préciser les textes précédents, en restant dirigés vers l’élucidation complète de la zone affective analysée.
C’est un tissage de situations fleuries dans les champs lexicaux de la souffrance et de l’indolore voire de la douceur (les « étudiants désorientés », « le salaire au lance-pierre », « la défaite » / une « forme feutrée », « douce déprime », « sensation de », « n’est acide que le café du 3e »), qui rend bien l’aliénation subtile du capitalisme diffus, d’une grande violence objective. Ici les syntagmes de cette réelle violence sont habilement incrustés entre ceux de la souffrance atténuée, cotonneuse, pour rendre la logique des perceptions de Gilles, pour rendre que sa sensibilité place ces éléments sur le même plan. Une vapeur ou une distance qui font qu’il ne les perçoit pas pleine face comme son collègue de travail, comme le plan de restructuration chez Michelin Cholet qui lui arrive depuis l’écran de la télévision.
Comme lorsqu’il s’est agi d’affiner jusqu’à la situation-cellule un fauteuil deux postérieurs, on affine l’idée, qu’on illustre dans une courte et nette formule populaire enfantine : même pas mal. Qui tout de suite est illustrée d’une métaphore en situation : « telle la seringue dans la veine choisie avec soin par l’onctueuse infirmière ». Tout se tient. Chaque mot est pesé. La phrase comprimée frappe une empreinte visuelle nette sur la rétine. On vit-ressent l’idée. On te blesse, on te pompe ton sang et tout autour est si doux que tu ne réagis pas. Accolée, une image comprimée en formule vient serrer cette dernière : « De l’oppression en intraveineuse ».
Encore une fois l’auteur a procédé par strates, découpes, affinage, compression, jusqu’à rendre claire et nette l’idée qu’il exposait en amont. Au fil de la lecture nous sommes nourris par tous ces morceaux qui s’additionnent, se synthétisent en même temps qu’ils s’argumentent et s’abreuvent. C’est un procédé rhétorique solide comme du béton car toujours incarné, dans le souci de vérité. Et dont chaque phrase contient à la fois l’idée, l’argument de l’idée et le pas vers l’idée d’après, dans la mise en chair et en geste la plus pertinente. Des rouages fins comme ceux d’un mécanisme d’horlogerie.
Le « Alors que » après le brutal et vrai « De l’oppression en intraveineuse », résume lui aussi très bien le tempérament de Gilles, la hiérarchie de ses affects, comment s’agencent en lui les violences qui composent son quotidien (celles engendrées par le capital et celles engendrées par son collègue de travail). « Alors que » c’est le mécanisme psychique de Gilles traduit en littérature.
On retrouve le champ lexical de la douceur, qui tout à l’heure euphémisait la violence des conséquences du capitalisme dans les journées de Gilles les rendant invisibles à l’œil du jaloux, cette fois les mots sont accolés aux actes de Fabien, pour en dire toute la violence. Un agencement qui rend encore une fois, justement, toute l’ironie objective de la hiérarchie des affects de Gilles : « sa gentillesse intacte fait mal ».
C’est juste et c’est drôle. On reste dans une argumentation serrée. Où les outils-mots choisis finement permettent de jouer avec leurs assemblages pour recréer in texto la réalité d’affects si difficilement représentables, et un raisonnement par cette démonstration.
Le paragraphe suivant rompt littéralement avec le développement en cours. Voilà qu’on nous parle à présent de soldats, de viols et de mutilations de bébés pendant qu’ils commettent pendant une guerre. Et qu’on nous en donne la raison simple : ils le peuvent.
Partant un nouveau développement se déplie, curieux de prime abord, toujours concis, précis et dense. On explicite d’abord ce « ils le peuvent » : moralement.
Puis on dit autrement, tendant vers deux situations contraires, tout juste croquées : « à eux se présente l’occasion de. A moi non ».
On zoome. Ca veut dire, on entre dedans, on déplie dans un bouillon d’humour ce contexte nouvellement posé : « Serais-je pris de l’envie subite d’énucléer un prisonnier cet après-midi (…) ». Humour qui tient à la fois mise sur le même plan improbable entre des motifs de guerre « énucléer / prisonnier » et des éléments du quotidien de l’écrivain casanier « cet après-midi / appartement »; et à la fois du détachement (objectif, réaliste, vérité ingénue) vis-à-vis de l’horreur de l’acte « faute de prisonnier disponible ».
On voit d’ailleurs que c’est par la simple pose des mots que s’opère cette démonstration, la restitution d’un raisonnement, par la littérature qui juxtapose les mots pour rendre les choses. Et que c’est simplement cet agencement des mots qui restitue objectivement le réel, comme vu pour la première fois, que l’humour affleure spontanément.
Nous apprenons à écrire en lisant, par l’étude du style. La posture à adopter face à son propre raisonnement et la façon de le poser en mots. Toujours se tenir face aux choses vues-pensées-ressenties dans l’appréhension la plus simple, la plus vierge, pour la rendre le plus précisément, le plus clairement.
Puis on rattache ce raisonnement à notre situation de jalousie Gilles/Fabien. On accède là encore au façonnage intellectuel de l’auteur, servi sur un plateau – de la socio-logique. Comment les pas de côté son en fait des éléments de matière sélectionnés avec soin puis immédiatement mis en incarnation, parce qu’ils apportent au raisonnement en cours une nouvelle perspective que va le renforcer : si Gilles déteste Fabien c’est d’abord parce qu’il le peut. Leur champ commun le leur permet.
Les arguments étant clairement posés, la démonstration débouche sur une compréhension : lorsque le prisme des classes ne révèle rien dans l’appréhension d’un problème donné (cf. notre question de départ), l’auteur indique qu’il faut plutôt aller voir du côté des rivalités de champ. Qui sera notre dernière découpe :
Le champ coïncide pour partie avec la perception. Le rival est « à portée de haine ».
Ce que j’ai sous les yeux m’affecte davantage que l’invisible.
Objectivement Gilles reconnaît que des causes sont autrement plus urgentes que son combat contre Fabien
C’est plus fort que lui.
Ce qui nous mène par ce petit chemin pavé, solide, à la réponse à la problématique initialement posée : Gilles nous renvoie à nos propres affects et par le biais de son incarnation nous fait comprendre le prolo de gauche : « Gilles n’a donc qu’à sonder en lui pour comprendre le prolo de droite » s’adresse à nous.Là où le psychopolitologue use de la généralisation à outrance et dans des contextes volontairement flous dans le but d’atteindre massivement l’opinions des individus qui les lisent et les écoutent, ce qui a pour conséquence de produire de l’interprétation et de la confusion, une image située donne à se figurer l’affect dont il est question, et ce faisant a pour effet de permettre à un grand nombre de lecteurices de le saisir. Accéder au général par l’entremise du particulier : je vis cette situation en la lisant, elle me rappelle que j’ai déjà vécu une situation similaire, ou elle me donne à vivre une situation nouvelle que je décrypte par mes sens, par instinct et c’est le raisonnement qui passe lui-même par l’instinct. Un effet de la littérature.
L’Arabe est le Fabien du prolo : nous synthétisons-compressons le raccord établi un peu plus haut entre les deux contextes.
Dans son champ de vision, le prolo aussi ne perçoit pas le capitalisme : et nous pouvons à présent nous poser sur le cas du prolo de droite, en situation, incarné : égrener son quotidien tel qu’on l’a fait plus haut pour Gilles et son ennemi subjectif Fabien, au regard de la perception matérielle du capitalisme dans ses activités au jour le jour, qu’il soit tangible :
Il le fait se lever à 5h pour se rendre à l’entrepôt.
Sa santé est bousillée du fait de rendements intenables.
La mauvaise santé fait poindre la menace du chômage.Ou diffus, indolore.
Comme pour Gilles et pas pareil.
Cette mise en exergue de matière vécue par le prolo de droite détonne avec le quotidien de Gilles. Ils ont le même aveuglement. Le capitalisme arrive à leurs sens par des densités de perception similaires, mais on constate la différence de contexte, de champ. L’un plus valorisé que l’autre, l’un plus pénible que l’autre. Par cette sélection de ces situations s’éclaire en chair le problème de perception du capitalisme du prolo de droite qui serait peu ou prou celui de tout un chacun, et sa différence sociale majeure avec le commun qui est son statut de précaire au carré. On pense : parce qu’il le peut. C’est parce qu’il travaille dans un entrepôt, cadence, réveils, santé, chômage, qu’il fraye avec d’autres grands précaires que sont les immigrés, que ces immigrés deviennent par le piège du champ de vision son Fabien. Son concurrent. Son problème visible donc majeur.
On reprend le profil qui nous ont permis tout à l’heure de saisir la situation de Gilles : Rodolphe Saadé.
On rend sensible la présence du voisin chômeur noir, concurrent : « tabac à rouler », « moto », « immeuble » qu’on s’imagine HLM ou en périphérie (zone, cité), « des petites racailles basanées » qui « s’agrègent » et « ricanent ».On poursuit en décrivant son quotidien, l’argumentation ne lâche jamais la littérature qui l’alimente comme un sein gorgé de lait frais.
Et qui nous permet de récolter l’état socio-affectif du prolo de droite de Dordogne, qui n’ayant pas de petites racailles basanées dont les motos vrombissent en bas de chez lui les capte dans son champ de perception via des reportages sur les rodéos urbains qui passent sur les chaînes d’infos (reprise du motif « moto » et de la télé qui dans le cas de Gilles maintenait loin les ravages du capitalisme) : il soupire, il fulmine. Comme Gilles lorsque Fabien entre dans son champ de vision. La télévision est un motif-argument qui situe nos deux groupes sociaux (universitaire/prolo).Comme pour Gilles, aucune donnée chiffrée lui donnant à voir le réel décalage entre fraude fiscale et fraude sociale ne le fera en démordre. Nous refaisons le même circuit de causalité qu’avec Gilles, en marquant les différences de classe effectives, pour en venir à la même conclusion : fausse conscience (un but contre son camp du FC prolo), vraie rage. A la fois jeu de mots et vérité de l’affect.
Avoir ainsi découpé minutieusement dans la matière affective du prolo de droite, grâce à des imprégnations par des situations concernant d’autres profils sociaux, nous amène comme naturellement vers une ultime démonstration, qui va permettre d’accoucher sur la réponse, plus directe, à la question initiale : « pourquoi un nombre significatif de prolétaires sont de droite ? »
Toutes les situations développées en amont ayant été à la fois morceaux de réflexion à haute voix-arguments-premières pierres de la réponse.Pour répondre à la question, il fallait établir le constat, un non-pensé politique, qui est la distinction entre l’ennemi politique (objectif) et l’ennemi tout court (subjectif).
« La formation-fixation des opinions politiques est affective, socio-affective. La socio-logique est une psycho-socio-logique qui abordent les problématiques de champ en enrichissant de psychologie une stricte analyse classiste. » Ce qui permet de se tenir toujours dans la vérité grâce aux situations décrites car la psychologie est avant tout une affaire de situations, sociales, politiques.
La dernière réflexion répond à une question qu’on a pu se formuler en lisant. Si le prolo est exploité, et son quotidien, comme nous l’avons vu, particulièrement difficile par rapport à un universitaire comme Gilles, pourquoi ne s’en prend-il pas à un autre ennemi subjectif, plus direct : son boss. Beaucoup plus légitime que le voisin immigré à recevoir sa rage.
Réponse en deux points argumentés :– le tyran paie. Navrante gratitude
– le sentiment de destin communIl s’agit pour lui d’un apport positif malgré le mal. On pense à la seringue et à l’onctueuse infirmière.
Là où le voisin, concrètement, n’apporte rien au prolo et semble lui prendre de l’argent selon l’idée qu’il se fait des aides sociales. Et parfois son sommeil.
Ainsi, le tour de la psycho-socio-logie du prolo de droite est complet.
Le vote RN est un vote contre.
Contre l’immigré, ennemi subjectif. Contre l’intellectuel de gauche et ses discours déconnectés c’est-à-dire loin de la misère des entrepôts en intérim. « Loin des yeux loin du fiel » est une expression vraie. Aussi vraie que l’autre. Le cœur et le fiel partageant les mêmes nerfs qui triment quand on est plus pauvre que la moyenne. Et le prolo nous devient accessible, palpable, ouvert, par la compréhension de ses rouages internes.L’argumentation s’achève par la réponse claire et directe à la question initiale et à ses illustrations (« un but contre son camp du FC prolo », « une exception », « une malformation sociale ») : le prolo vote à droite pour son intérêt psychologique – qui ne recoupe pas son intérêt socio-économique.
Ce que l’intellectuel marxiste ne saurait percevoir.Un ultime argument clôt le cas en répondant à la question du pourquoi le racisme chez le prolo de droite : parce que c’est un « affect accessible » et « à usage simple » (termes drôles et imagés de promotion d’un robot ménager par un vendeur Darty / écho avec le capitalisme ?), contrairement à l’affect anticapitaliste dont les débouchés sont hasardeux. Son « efficacité » est « immédiate ».
Je vous laisse le plaisir de décrypter les 24 autres cas. C’est une véritable leçon de raisonnement et de style qui nous est offerte dans ce livre. Qui donne à lire plusieurs façons d’agencer son raisonnement, suivant la situation affective analysée. Raisonnement toujours tenu, et ancré de le réel, nourri uniquement de lui. Ou comment travaille François.
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BIOGRAPHIE
InvitéQuand ChatGPT me prend sur ce ton je lui demande d’arrêter de me boulotter les couilles.
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Ostros
InvitéCe jaloux.
C’est mignon.-
Ostros
InvitéBon, relisant après publication j’ai remarqué deux points où je suis imprécise et quelques coquilles pas retirées, ça m’embête…
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Ostros
InvitéObligée de corriger tous ces ratés.
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« Si l’auteur avait juste écrit « un but contre son camp » on serait restés dans le sérieux et l’idée aurait été* lue dans la continuité des autres »
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« Encore une fois on pose une base situationnelle (bloc d’origine) : Gilles et Fabien maîtres de conférence de gauche radicale et on découpe dedans des fragments, qui sont des moments ciblés pour leur pertinence d’incarnation »
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« Une vapeur ou une distance (comme le plan de restructuration chez Michelin Cholet qui lui arrive depuis l’écran de la télévision), qui font qu’il ne les perçoit pas pleine face comme son collègue de travail. »
Plus clair ainsi.
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« Le paragraphe suivant rompt littéralement avec le développement en cours. Voilà qu’on nous parle à présent de soldats, de viols et de mutilations de bébés qu’ils commettent* pendant une guerre »
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« Humour dû au fait de mettre* sur le même plan improbable des motifs de guerre « énucléer / prisonnier » et des éléments du quotidien de l’écrivain casanier « cet après-midi / appartement »; et au* détachement (objectif, réaliste, vérité ingénue) vis-à-vis de l’horreur de l’acte « faute de prisonnier disponible »
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« Et que c’est simplement par* cet agencement des mots qui restitue objectivement le réel, comme vu pour la première fois, que l’humour affleure spontanément »
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« On reprend le profil qui nous a* permis tout à l’heure de saisir la situation de Gilles : Rodolphe Saadé. »
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« Nous refaisons le même circuit de causalité qu’avec Gilles, en marquant les différences de classe effectives, pour en venir à la même conclusion : fausse conscience (un but contre son camp du FC prolo), vraie rage. A la fois jeu de mots et vérité de l’affect. »
j’ajoute que cette formule permet de répondre à l’intellectuel marxiste : tu dis fausse conscience mais tu oublies la rage que tu n’as pas pris la peine de prendre en considération.
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BIOGRAPHIE
InvitéOk Macron.
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Claire N
InvitéMerci Ostros
La levé de la variable prolo pour faire apparaître le conflit de champ
Puis l’application au référentiel prolo
En second
Effectivement c’est très bien mené
On etait finalement dans une question à deux inconnues ; pour en lever une il fallait utiliser ce genre d’outil
->Les fils de trame
Le fait que tu colle au texte
Et replace le sensible / l’indolore dans la chair
-> les fils de chaîne
L’aspect de solide travail de tisserand et tailleur
Je vois
Merci Ostros-
Ostros
InvitéCe que je trouve très bien foutu c’est le choix des situations qui sont beaucoup plus que des illustrations. Elles sont liées les unes aux autres par un jeu d’écho, de reprise inversée des motifs, de contrastes ou d’opposition. Et elles servent d’argument dans le même temps. Comme des preuves. Car prises dans le réel. Et le tout tourné avec humour. Ça c’est un esprit très affûté. Ce n’est pas tout le monde qui peut composer comme ça.
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Ostros
InvitéEt le fait qu’on atteigne le général en partant d’une situation particulière, ça aussi c’est très fort.
Là dessus les psychopolitologues ont beaucoup à apprendre.
J’avais commencé l’analyse d’agacement, qui va butiner aussi d’autres situations dès qu’un nouvel élément de la réflexion est posé et je trouve le gros et son sachet de chips très bien trouvé. La situation est simple et elle vient nous chercher tout de suite. Et on se dit que tout le monde a déjà jugé un gros à la plage qui se goinfre, donc tout le monde a saisi l’argument qui vient d’être posé et illustré par cette scène.
J’aurais aimé avoir plus de temps, je me le serais bien fait ce cas là, à la suite de sous la main.
C’était très instructif d’être allée regarder sous le capot. Je conseille à tout le monde. -
Claire N
Invité« Et elles servent d’argument dans le même temps. Comme des preuves. Car prises dans le réel » oui, et effectivement comme tu le notes
Dans ton exemple « csc Fc prolo » dans la manière de silencier l’écho moral des phrases
On a les yeux nets pour mettre porter l’attention-
François Bégaudeau
Maître des clésJe ne peux que remercier pour ce travail. C’est ce qui s’appelle lire.
Il est notamment très bien vu de commencer par s’appuyer négativement sur la psychopolitique, qui a cette fonction-repoussoir dans le livre. Ainsi le point méthodologique que je propose (interlude) est un point par la négative : la méthode en situation se construit par opposition à l’abstraction psychopolitique.
Par ailleurs il est assez fréquent qu’on m’ait demandé de parler de Gilles et Fabien sans mentionner le cadre réfléxif dans lequel je fictionne Gilles et Fabien. Voilà cette approximation rectifiée. Tu rappelles bien que Gilles et Fabien n’adviennent au texte que pour résoudre l’éternelle question du prolo de droite – que des millions de gauche continueront à se poser en ignorant, les pauvres, qu’un texte quasi inaperçu l’a résolue.-
Claire N
Invité« Par ailleurs il est assez fréquent qu’on m’ait demandé de parler de Gilles et Fabien sans mentionner le cadre réfléxif dans lequel je fictionne Gilles et Fabien »
Ça c’est particulièrement intéressant
Aussi -
BIOGRAPHIE
InvitéFrançois: « résoudre l’éternelle question du prolo de droite – que des millions de gauche continueront à se poser en ignorant, les pauvres, qu’un texte quasi inaperçu l’a résolue. »
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Le pire c’est que t’y crois.
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Claire N
Invité« composer comme ça. »
Effectivement, et tu le note
En analysant la chair du texte
Il est possible d’y revenir encore et encore
, creuser sans tomber sur du vide
La densité du texte n’en fait pas une « pellicule «
Un jardin est bien plus autonome qu’un fruit à l’étalage – il y a oui une autonomie propre
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..Graindorge
InvitéMerci Ostros : trop intello pour moi. Heureusement Psychologies n’est pas accessible qu’aux intellos et j’ai tout compris, c’est l’essentiel
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François Bégaudeau
Maître des clésje trouve toujours très con cette qualification d’intello, mais là on atteint des sommets
éternelle violence passive de Graindorge-
..Graindorge
InvitéJ’aime beaucoup Ostros et je l’ai remerciée car elle nous offre un sacré travail. Un travail d’intellectuel, oui. Et?
c’ est juste un fait. Je t’ai toujours dit que la plupart
de mes amis et je dis bien » amis » sont des intellectuels: ma meilleure amie, Marc, Simon, Isidro, Pablo, Colette, mon collègue et d’autres SONT des intellectuels: études universitaires longues, pas mon bac + 9 ( mois) et ce sont mes amis! Je les aime et ils m’aiment. Tout comme je ne m’ennorgueuillis pas de mon niveau. C’est comme ça point.
Ça ne nous empêche pas de communiquer. Comme ça ne m’empêche pas de lire et de savoir lire.
Donc » éternelle violence passive de Graindorge »?
Non. Pas du tout
Je ne suis donc pas responsable de ton agressivité matinale
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I.G.Y
InvitéJe ne sais pas si ça a déjà été souligné et même si c’est anecdotique (mais l’humour n’est pas anecdotique) : ce qui rend la formule « Le but contre son camp du FC Prolo » si bonne est aussi la consonance quasi parfaite avec FC Porto. Consonance qui je présume n’a pas échappé à l’auteur — je parle sous son contrôle.
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Le texte d’Ostros et l’omniprésence qui y règne du champ lexical du raisonnement montre encore à quel point ce livre hybride entretient un rapport intime à la théorie, ou plutôt au « théorique ». Rapport loin d’être une simple incarnation descendante d’une théorie politique ou psychologique (qui donnerait une littérature idéologique), mais qui par l’alliance même du raisonnement et de l’incarnation fait bouger leurs catégories et s’en distancie dès le départ — distance non pas de théoricien mais « distance de l’écrivain ». Une certaine alliance de la situation vivante et du « mécanisme d’horlogerie ». Il y a encore quelques années je n’envisageais même pas cette puissance là de la littérature, et l’aurais réservée connement à l' »essai ».-
François Bégaudeau
Maître des clés« . Il y a encore quelques années je n’envisageais même pas cette puissance là de la littérature, et l’aurais réservée connement à l’ »essai ». »
Moi pareil
Et puis en écrivant des possibilités sont apparues
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Claire N
Invité« Humour dû au fait de mettre* sur le même plan improbable des motifs de guerre « énucléer / prisonnier » et des éléments du quotidien de l’écrivain casanier « cet après-midi / appartement »; et au* détachement (objectif, réaliste, vérité ingénue) vis-à-vis de l’horreur de l’acte « faute de prisonnier disponible »
J’y repense , et je confirme
le geste de se texte effondre délicatement toute velléités de surplomb moral, de jugement sans l’écueil en gigogne de prescrire moralement l’absence de jugement
Cette forme est parfaite pour effectuer le pardon sans s’en glorifier
Désarmer l’orgueil sans mortifier
C’est l’humilité au sens chrétien du terme peut etre
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