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belette hurlante, le il y a 1 semaine et 2 jours.
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belette hurlante
InvitéSalut François et les autres,
Dites-moi!
A l’occasion de sa panthéonisation le 23 juin : Que pensez-vous de cette préface de l’Etrange Défaite – ce « procès-verbal de l’année 1940 » – de Chapoutot, dans la collection Témoins Gallimard (22€) ?
« La malice de son regard et de son sourire ne trompe pas : c’est à n’en pas douter avec une incrédulité ironique et quelques questions préjudicielles que Marc Bloch aurait accueilli les honneurs posthumes qui entourent sa personne, ses travaux et le présent texte. Par métier et par disposition d’esprit, l’historien interroge, met en contexte et en relation et se trouve en général plus à son aise avec le relatif qu’avec l’absolu, ce qui, assurément, le place en délicatesse avec les dogmes et les credo, surtout politiques, et fussent-ils républicains. Non que Marc Bloch fût dépourvu de principes, bien au contraire – ils étaient fermes et structurants, dans son travail, dans l’ascèse de sa vie de labeur, dans l’exigence qui le définissait en propre aux yeux de ses étudiants comme de ses enfants. Bloch peut même apparaître marmoréen, une quasi-allégorie de la virtus romana, quand, rédigeant son testament, il rappelle qu’il souhaite des funérailles strictement civiles et que, si cela est possible, lecture soit donnée de ses cinq citations militaires – et d’elles seules. Un état de service pour seule oraison funèbre : la solennité de Bloch, à l’heure de l’ultime adieu, était d’une sobriété antique. Ce testament, comme le texte que l’on va lire, dit une vérité de l’homme et du savant, à l’ombre de la mort qui menace – et en cela, hélas, il ne devait pas se tromper. Mais on aurait tort de sculpter Bloch dans un marbre aussi uniment sévère. Dans ses deux principaux manuscrits de guerre, ceux qu’il rédige sans notes ni documentation entre 1940 et 1944, L’Étrange Défaite et l’Apologie pour l’histoire, l’historien parle en toute amitié et fraternité à son lecteur, avec une simplicité de ton et une clarté d’exposition qui ont toujours contribué à la qualité de ses écrits, d’une intelligibilité rare, mais plus encore dans ces deux textes où le professeur s’autorise à dire je. Textes limpides et pudiques, où l’auteur prend en compte l’existence de son lecteur – son fils dans l’Apologie, ses frères soldats et français, ses collègues universitaires et tout citoyen soucieux de son pays ici et, au-delà, de sa patrie, de l’universel qu’elle représente. Textes volontiers espiègles aussi : malgré le sérieux épistémologique du sujet (définir l’histoire et l’activité de l’historien), le tragique du moment et la gravité du propos (avancer une étiologie de la défaite), Bloch résume l’absurde des situations en préférant en sourire, comme lorsqu’il note que les Allemands ont eu la mauvaise grâce de ne pas respecter les règles fixées par l’École de guerre française, faisant de l’ennemi le « vrai trouble-fête de la stratégie » qui, sans cet irritant détail, eût été parfaite : « Tout le long de la campagne, les Allemands conservèrent la mauvaise habitude d’apparaître là où ils n’auraient pas dû être », écrit-il, en manière de péroraison ironique d’un récit qui, pour diligent et minutieux qu’il soit, n’en conserve pas moins quelque chose de picaresque. Ce n’est pas ici le picaresque d’un Céline qui, grinçant, devait railler « neuf mois de belote et six semaines de course à pied » pour résumer, dans un de ses pamphlets, la « drôle de guerre » et la campagne de France, car le capitaine de réserve Marc Bloch, réengagé volontaire en 1939 alors que tout, à commencer par son âge, le dispensait de la mobilisation, savait bien que l’on ne pouvait se gausser des 100 000 morts français, de ces hommes de troupe qui, orphelins de chefs, avaient fait payer un rude tribut à la Wehrmacht : 40 000 morts allemands n’étaient assurément pas une excursion printanière. Il fallait donc chercher les causes de l’absurde débâcle ailleurs : moins dans la culture de l’apéritif ou « l’esprit de jouissance » des masses, comme Pétain eut tôt fait de le dire, que dans l’impéritie des « élites » et la démission de ces gradés qui, dans un finale héroïcomique difficilement imaginable, passeraient le 14 juillet 1940, à Vichy, à multiplier les accolades, barrettes, cordons et « crachats » de la Légion d’honneur (c’est le terme), id à s’auto-congratuler et s’entre-décorer pour leurs éminents mérites. La défaillance des chefs, si éclatante dans le récit de Bloch comme elle le fut lorsque Pétain déposa les armes avant même d’avoir négocié, tintinnabulait dans les orphéons et les kiosques d’une ville d’eaux du Second Empire. Le capitaine Bloch voulut immédiatement répondre au ridicule et à l’infamie. Comme il était historien, il ne lui sembla pas illégitime de tenter le témoignage, lesté de méthode et de science. Le médiéviste s’aventurait dans l’histoire non pas seulement contemporaine, mais aussi, plus que du temps présent, immédiate. Il n’en était pas à son coup d’essai, car une précédente guerre mondiale l’avait conduit à formaliser un travail sur les rumeurs en temps de conflit, à l’exemple de ce qui circulait entre l’arrière et les tranchées pendant la Grande Guerre, où le jeune agrégé avait gagné ses galons de lieutenant, puis de capitaine. C’est, avant tout, pour comprendre ce qu’il vient de se passer que Marc Bloch, entre juillet et septembre 1940, couche sur le papier ce témoignage, sitôt démobilisé. Le texte, relu et mis au net à l’été 1942, sera ensuite confié au géographe Philippe Arbos, collègue très apprécié à Clermont-Ferrand, où s’est repliée l’université de Strasbourg, auprès de laquelle Bloch est mis à disposition fin octobre 1940. Caché par des résistants clermontois, un temps enterré dans une boîte de fer blanc, menaçant, toujours, d’être découvert par les Allemands, le manuscrit fut ensuite remis à la famille, puis publié en 1946 aux éditions Franc-Tireur, émanation du groupe résistant que Marc Bloch avait rejoint au printemps 1943. Témoignage est le premier titre, le seul titre original en réalité, de ce qui est alors appelé L’Étrange Défaite – titre plus curieux que paradoxal quand on lit ses pages, car cette défaite apparaît, dans l’analyse étiologique de Bloch, tout autre qu’étrange. Le texte est – comme toujours les vrais livres, mais plus encore en l’espèce, car les conditions de sa rédaction rendaient douteuse une éventuelle publication – une réflexion que Bloch rédige d’abord pour lui-même, pour décanter le trouble de la défaite, ordonner le chaos de la débâcle, se poser et se reposer après l’épreuve harassante d’une campagne catastrophique, et se resubstantialiser, après la dislocation générale – de l’armée, des institutions de l’État, du territoire lui-même -, après, également, le traumatisme personnel – le capitaine Bloch ne cache pas qu’il a eu peur, qu’il a été terrifié, même, par les conditions d’exercice de la guerre psychologique allemande, par le sifflement des stukas plus que par leurs mitrailleuses et leurs bombes d’ailleurs. Familier du rythme ternaire des dissertations et des mémoires, Marc Bloch structure son propos en trois temps : à la « présentation du témoin », narration, à hauteur d’homme, de sa guerre de 1939-1940, succède la « déposition d’un vaincu », réflexions à portée plus théorique sur la logistique, la tactique et la stratégie françaises, puis « l’examen de conscience d’un Français » qui interroge, après le court terme de l’effondrement, le moyen terme d’un lent affaissement national. Une montée en généralité progressive et très maîtrisée, qui propose à des contemporains ébranlés et, souvent au sens propre, égarés par la débâcle l’élucidation historienne de ce qu’un autre capitaine, d’active fois, André Beaufre, appelle « l’incroyable écroulement » de la France. C’est pour obvier à une possible réitération du désastre que le général Beaufre, quinze ans plus tard, devait être un des pères de la force de frappe et un des stratèges principaux de la dissuasion nucléaire. Avec ses armes, celles de la réflexion historienne et du porte-plume, Marc Bloch se remettait au travail, dès l’été 1940, pour penser le moment et la France à venir. On pourra à loisir énumérer les insuffisances et les angles morts – de la colonisation à la question, pendant l’occupation, des Juifs étrangers – dans les textes de guerre d’un homme qui, il était suffisamment historien pour le savoir, était de son temps et qui, redisons-le, travaillait sans documentation. Suffisamment historien aussi pour ne pas forcément goûter les statufications, voire les panthéonisations que le républicain en lui aurait cependant consenti à concéder à l’intérêt général. L’Étrange Défaite aura été panthéonisée bien avant son auteur. Le titre, qui n’est donc pas de lui, a séduit les amateurs d’introspection nationale plus ou moins sincère qui y trouvent le petit chic littéraire et la caution intellectuelle et morale bienvenue pour habiller leur dilection morose – celle de la lamentation décadentiste, de l’affliction égrotante ou de la furibonderie théâtrale. Cette captation du titre, comme il y a des captations d’héritages, a pris la forme dans l’espace public d’une soustraction frauduleuse et d’une adjonction frelatée à des propos qui n’ont généralement rien à voir avec celui de Marc Bloch, devenu bien malgré lui un fournisseur de citations éculées, voire, pire, d’éléments de langage : le sacre-de-Reims circulant çà et là à l’instar de telle phrase de Péguy (il-faut-voir.) ou de Camus (mal-nommer-les-choses…) chez les bâcleurs de copie ou les politiciens pressés. On a même entendu une droite dure et l’extrême droite se réclamer de Bloch, sans rien connaître de sa culture politique – en faveur du Front populaire et, comme le rappelle Peter Schottler, des républicains espagnols – et sans rien reconnaître de son engagement dans la résistance et de sa mort sous des balles nazies. Si l’on peut être ému au souvenir de Reims, présent dans le texte de Bloch comme une vignette de manuel scolaire, souvenir d’une enfance républicaine, on doit se souvenir de la fête de la Fédération de 1790, autre image d’Épinal qui ornait, comme évocation de la Révolution française, tout petit Lavisse qui se respectait. Or la nation française, pointe Bloch en historien du social, a été disloquée par l’égoïsme de l’héritage et l’isolement endogame d’une caste qui, elle, n’est pas émue par les images de l’histoire en train de se faire, incapable de partager l’« élan des masses » pendant le Front populaire. Bloch flétrit une « imperméabilité aux plus beaux jaillissements de l’enthousiasme collectif » qui « suffit à condamner » une bourgeoisie égoïste, en sécession active dès 1936, parachevée par une trahison en 1940, mais dont le processus de dissimilation remontait bien plus loin. Pour faire bonne mesure, l’historien des masses et des élites n’oublie pas de constater, ni de condamner, les petites oligarchies politiques et syndicales qui, à gauche, ont délaissé le tout pour la partie et opté pour les revendications sectorielles au détriment de l’intérêt général. En somme, c’est l’affalement dans le particulier (de caste et de classe), le renoncement à l’universel (de la République) que dénonce et condamne un homme pétri d’universalité – celle des énoncés scientifiques comme des normes juridiques et des principes politiques – et préoccupé, toujours, par le bien commun. Marc Bloch savait que l’anachronisme menace et que l’on sollicite souvent par trop des textes nimbés de prestige pour les mettre au service de causes qui n’en ont guère. Puisque les tentations bellicistes peuvent extraire ou exciper d’un écrit qui n’en peut mais, on sera bien avisé de ne pas hypostasier quelques phrases de Bloch sur la guerre : « assez bon historien » là encore, l’auteur ne s’offusquerait certes pas que l’on lise son texte en contexte et que l’on rappelle qu’il réagit là au faible consentement des sociétés européennes – allemande incluse – à la guerre, bien compréhensible au regard de l’épouvantable massacre de 14-18, ainsi qu’au défaitisme proprement ontologique d’un état-major cacochyme, complaisant à l’égard des régimes autoritaires, effrayé par le scénario de 1870-1871 et fort pressé de déposer les armes avant qu’une nouvelle défaite contre l’Allemagne n’accouche d’une seconde Commune de Paris. Ce défaitisme et cette obsession de l’ennemi intérieur sont propres à Weygand et Pétain, plus préoccupés par la présence fantasmée de Thorez à l’Elysée que par l’entrée de Guderian à Paris, une angoisse politique et sociale qui cristallise, dans le feu des armes allemandes, l’identité de « Vichy » : la trahison des réfugiés et des principes juridiques et moraux de la France (le fameux article 19 de la convention d’armistice, qui livre aux nazis ceux qui avaient cru en la protection de la patrie des droits de l’homme), le recroquevillement morbide sur la terre et les morts, l’injonction pénitentielle et la résignation navrante à la lâcheté et à la complicité avec le Reich jusqu’au bout de ses pires crimes. On aurait grand tort d’en induire une quelconque dilection pour la guerre. Quelques hypotyposes marquantes, comme celle du massacre des civils et des enfants par les frelons mécaniques de la Luftwaffe, sont bien suffisantes pour rappeler que l’on a affaire ici à un homme qui connaît trop la violence des armes pour nourrir la moindre fascination à leur égard, ou cultiver l’excitation infantile de ceux qui ne savent pas de quoi ils parlent et qui se complaisent dans l’incantation abstraite du « tragique de l’histoire » ou de tout autre affligeant cliché pour discours trop vite troussé. Marc Bloch considérait que les temporalités étaient poreuses, que l’histoire n’était pas une addition de segments sécables ou d’atomes clos sur eux-mêmes et qu’un mouvement qui n’avait rien de métaphysique ni de mystique mais qui, au contraire, était bien concret – reliait les générations et les siècles – un mouvement tissé de mémoire, d’héritages et de questions qui pouvait bien être, pour l’historien, ce que Bergson nommait la durée. Difficile de lire Bloch et quelques-uns de ses collègues, difficile de comprendre la manière dont ils concevaient l’histoire et leur métier d’historien, sans prendre en compte les réflexions de grands contemporains, au tournant du siècle, sur la conception subjective du temps ou sur le temps comme catégorie propre à l’entendement du sujet. Sans remonter nécessairement à Kant, si présent pourtant dans la formation philosophique de ces jeunes universitaires volontiers accusés de « germanisme » ou de complaisance a l’égard de l’ennemi héréditaire en raison de leur intérêt pour la science allemande, on ne peut faire abstraction de Sigmund Freud, que Marc Bloch, à titre personnel, goûtait fort peu, ou de Bergson, l’homme de la pensée et du mouvant. Bloch, par une coquetterie suspecte, se défend souvent de vouloir faire œuvre de philosophe, mais il connaît Bergson au moins par son amitié et son travail commun, à Strasbourg, avec Maurice Halbwachs, qui, comme on le sait, a pris très au sérieux la question de la mémoire à l’échelle de l’individu mais aussi à celle des groupes sociaux. Irréprochable de scientificité technique et d’érudition dans son métier de médiéviste, Marc Bloch se voulait plus que cela, plus qu’un savant. Il se voulait historien, terme qui désigne moins une activité ou un statut socioprofessionnel qu’une manière d’être au temps, un rapport spécifique au monde, aux mots et aux morts, éclairé par l’intuition singulière, proprement métaphysique, de la finitude (on meurt, et on le sait) et des rémanences (il est, il reste, quelque chose – et bien plus qu’on ne le croit – de ce qui n’est plus). Dès lors, le regard ou la juridiction de l’historien, fût-il médiéviste, peut légitimement s’étendre au-delà de son domaine de spécialité stricte, pour peu qu’il soit aiguisé par une morale de la vérité (dilexit veritatem) et, corollaire logique et nécessaire, un exercice honnête des fondamentaux du métier, qu’on désignait, depuis les méthodistes du Grand Siècle, sous le terme de critique. Marc Bloch avait été à bonne école, avec Gustave, son père, celui dont, plus que le fils, il se dit « l’élève ». Cet agrégé des lettres (i. e., à l’époque, de lettres classiques), devenu le titulaire de la chaire d’histoire romaine en Sorbonne, était réputé pour son exigence et sa science mais aussi pour son ouverture intellectuelle à la dynamique des sciences sociales de son temps. Figure typique, et honnie à droite, de la « nouvelle Sorbonne », il lisait et soutenait son collègue Émile Durkheim et, comme lui, pensait que la science, si elle était pratiquée comme un simple et vain art pour l’art, comme un divertissement bourgeois ou une dilection aristocratique, ne valait pas une heure de peine. Sans doute avait-il puisé son intérêt pour les institutions et les conflits sociaux de la République romaine, le sujet d’une vie, celui de ses ouvrages et de ses cours, dans l’histoire de sa génération républicaine, celle qui avait vécu la fin de l’Empire, second du nom, la guerre de 1870-1871, la renaissance de la République et, dans son cas particulier, celui d’un jeune Alsacien, le choix, « l’option » pour la France démocratique plutôt que pour une Allemagne d’Ancien Régime. Au rebours de nombre de ses collègues, philologues scrupuleux à l’excès ou archéologues volontiers antiquaires, le « gros Bloch », comme on l’appelait affectueusement pour le distinguer du « petit Bloch », son fils médiéviste, était historien du social et du politique romain en respiration constante avec les questions et les préoccupations du présent. À l’entendre et à le lire, Marc Bloch aura sans doute compris avant à peu près tout le monde que toute histoire est contemporaine et qu’elle est moins science du passé que science de l’homme dans le temps. Comme Gustave, Marc sait regarder le présent bien en face, en historien qui compare pour comprendre, nommer, qualifier le phénomène qui se déploie ou le malheur qui frappe, pour se repérer dans l’existence, surtout par gros temps. C’est précisément le geste de son Témoignage de 1940 : se retrouver, se rasséréner, en redevenant pleinement historien, une fois posé le calot de la démobilisation. Le travail de la critique, nous le disions, est définitoire de l’acte historien, plus encore pour un homme formé par la génération des historiens positivistes et méthodistes, celle de son père, donc, et des Fustel de Coulanges, Lavisse et Seignobos qui, après la défaite de 1871 et « la crise allemande de la pensée française », présidèrent à la reconstruction de l’université française en République. Mais, le présent texte le montre nettement, tout n’est pas soluble dans la critique. Marc Bloch est habité et orienté, structuré par une transcendance, quelque chose qui le dépasse et lui donne sens et existence. On peut aisément voir, dans le labeur insatiable de l’historien, dans l’organisation presque rigide de son quotidien, dans le flot imposant de ses publications, l’expression d’un sujet pascalien au cœur duquel se loge la conscience d’être mortel, la compulsion, vitale, angoissée, à se pérenniser, sinon à s’éterniser, par le travail de l’œuvre : ars longa, vita brevis, comme le répétaient les maîtres à l’usage des classes, donc autant travailler avec acharnement pour parvenir à un juste emploi de son temps, compté, et parvenir à cette forme de satisfaction, d’apaisement, de l’œuvre bien faite, voire à cette béatitude intellectuelle et psychique d’avoir circonscrit et compris un sujet car, autre sentence scolaire bien connue, tirée de Lucrèce, heureux est celui qui a pénétré les causes du réel. Le sens, Marc Bloch le trouve dans la transcendance de la science : rationaliste, républicain, athée, professeur quintessentiel, à la faculté comme dans sa famille, avec ses disciples comme avec ses enfants, Bloch croit indubitablement à la science, au travail de la raison, comme propre de l’homme et comme facteur d’émancipation intellectuelle et sociale pour l’individu ainsi que pour les sociétés. À cet égard, il est le représentant plus que typique de ces générations républicaines qui ont bu, dès l’école primaire, la foi rationaliste avec le lait de la morale républicaine. La transcendance de la science se confond dès lors avec celle de la France, concrétisation et vecteur de la raison dans l’histoire. L’attachement de Marc Bloch à son pays n’est donc pas seulement charnel et sensible, il est également principiel : il vaut de défendre la France car elle défend elle-même la cause de l’humanité. Cette foi pourra bien être lue comme la laïcisation d’un appel de transcendance que les générations précédentes, dans sa famille, avaient exprimé autrement, par un attachement à Dieu et à des prophètes dont il n’a que faire, ou peu s’en faut. Mais, sur son origine juive comme sur le reste, pas question de céder un pouce à l’ennemi : Marc Bloch affirmera qu’il est né juif, face à tous les antisémites – ce qui n’est pas neutre quand ces derniers sont au pouvoir partout en Europe -, tout en démontrant, en historien et en citoyen de la République, l’inanité des préjugés et des slogans des judéophobes, sans doute bien en peine d’afficher des états de service comparables aux siens, à ceux de son père et de son grand-père. Il se pourrait donc, et c’est un enseignement de la guerre qu’il vient de vivre et du livre qu’il en tire, que l’histoire serve à quelque chose – personnellement et collectivement, existentiellement et politiquement. On cite souvent, pour contester qu’il existe des leçons de l’histoire, un ou deux extraits bien sentis du texte où Marc Bloch, comme ailleurs, répète que l’histoire est « science du changement », mais on oublie de préciser le contexte : celui de son « effarement » devant les topos de l’École de guerre, qui enseigne aux générations futures les dogmes induits de l’expérience des guerres passées – ainsi de Foch, dissertant en 1910 sur les batailles napoléoniennes. Cette histoire-là n’est certes pas de l’histoire, mais un naïf catéchisme, schématique et desséché, sans rapport avec une science humaine ou sociale attentive aux mutations de contexte, aux variations de paramètres et à la validité des énoncés. Cependant, qu’il soit licite de comparer, c’est l’évidence même pour Bloch, dont on connaît les textes qui traitent des comparaisons diachronique (de période à période) et synchronique (de zone à zone), et qui les prônent comme une opération intellectuelle fondamentale et un oxygène mental indispensable, comme une opération heuristique, aussi, qui permet de tester des hypothèses et de formuler des conclusions. Par ailleurs, s’il n’y avait pas, sinon de leçons, du moins des enseignements de l’histoire, on se demande bien pourquoi Marc Bloch aurait pris tant de soin à analyser la campagne de 1940 et à proposer son étiologie de la défaite. L’histoire vaut, aurait pu dire Durkheim, qu’il admirait, son « heure de peine » car, atteignant « les raisons des choses et des mutations », elle identifie nettement « certaines répétitions » et la similitude des « conditions majeures », de telle sorte qu’elle n’est « pas incapable » – et c’est un historien qui parle ! – de « pénétrer l’avenir ». On est une fois encore ici bien loin de la « science du passé » et plus proche de cette « science de l’homme dans le temps », résolument attentive à la vie, au présent et à ce qui vient, que théorisent et pratiquent Bloch et certains historiens majeurs de sa génération. Cette histoire-là n’est pas l’édifiante répétition mollement pratiquée par de vieux galonnés qui ressassent leurs souvenirs de jeunesse ou de catatoniques mandarins tout occupés à louer la France d’hier, les neiges d’antan ou le mos maiorum. Elle est une discipline exaltante et sérieuse, stimulante, vivante et précise qui requiert, d’abord et avant tout, ce dont les cadres de l’armée, en 1940, étaient dépourvus : l’esprit de recherche, la curiosité critique, l’interrogation inquiète et, sinon permanente, du moins assez constante pour maintenir un sain niveau d’insatisfaction et une activité cérébrale passable. Au lieu de cela, constate Bloch, sclérose, dogme et foi de la part d’individus qui auraient pu être intelligents, mais qui ont préféré se payer de mots au prix, in fine, des morts. Ces pages sont célèbres, à juste titre, mais souvent citées à mauvais escient par des observateurs ou décideurs contemporains qui se gaussent des vieilles ganaches à la Gamelin, se gargarisent d’« innovation » et n’ont pas compris que c’est d’eux que Bloch parle. Car si l’armée a su lire L’Étrange Défaite et en concevoir son aggiornamento en formant ses élites aux sciences humaines, il n’en va pas de même des autres pouponnières à leaders économiques, médiatiques et politiques qui ont prospéré sur le conformisme : quand on se paye de mots, on peut paradoxalement cultiver une sclérose du changement ou une routine de la transformation sans trop savoir de quoi l’on parle ni sans en être conscient, et gloser sur la société, note Bloch, dans « une candide ignorance de l’analyse sociale véritable ». Peu lestés de culture, ils sont propres à être les esclaves du moment. Aucune rigueur, aucun ascétisme ni athlétisme chez ces purs sophistes sans consistance qui, « courant de droite et de gauche », se donnent « l’illusion de l’activité », incapables de se ménager « les moments de réflexion posée dont eût pu naître le salut », abandonnés à « une atmosphère de perpétuel dérangement ». Décidément, Marc Bloch reste pertinent, qui flétrit ceux qui se targuent de « réalisme » sans avoir la moindre idée du réel ni des catégories ou procédures idoines pour y accéder et le formuler, ces esprits faibles qui sont prisonniers de « schémas verbaux », ces « phrases de manuel » que l’on appellerait sans doute aujourd’hui, redisons-le, des éléments de langage. Étrange défaite de bien des lecteurs, donc, qui ne comprennent pas que le témoignage de l’historien ne se prête pas à l’effeuillage citationnel, mais qu’il se médite, longuement, comme tout vrai livre signé par un véritable auteur – un homme qui s’inscrit dans le temps long de la pensée et du travail et qui, face à la violence et à l’hubris des agresseurs, face à la haine et à la dévastation du nazisme, nous offre la réflexion historique comme seconde patrie quand la première est frappée, et l’histoire comme lieu naturel d’une subjectivité inquiète, aux prises avec les deuils et les drames, toute cette litanie d’épreuves et de malheurs qui n’auront pas eu raison du sourire de l’historien. »
Johann
P.S : « Marc Bloch était mon grand-père. Un homme exceptionnel, un savant, un républicain et un patriote acharné dont l’engagement contre le nazisme lui coûta la vie. Historien majeur du XXe siècle, il révolutionna l’histoire en l’ouvrant aux sciences sociales, en brisant les cloisons entre les disciplines et en mettant fin aux récits purement chronologiques. En 1929, il fonda avec Lucien Febvre la revue des Annales, encore vivante aujourd’hui. Soldat des deux guerres, héros de la Résistance, persécuté par les lois anti-juives, arrêté à Lyon, emprisonné et torturé à la prison de Montluc, il fut exécuté par la gestapo, le 16 juin 1944, avec 29 de ses camarades. »
Suzette Bloch (Tallandier se diversifie en BD)
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belette hurlante
Invitémarmoréen = Qui a l’apparence (blancheur, éclat, froideur) du marbre.
uniment = Avec régularité, simplicité, sans détour.
étiologie = Biologie / Médecine : Étude des causes des maladies. Par extension : Ensemble des causes d’une maladie.
impéritie = Manque d’aptitude, d’habileté.
tintinnabulait = Se dit d’une clochette, d’un grelot qui sonne, et par extension de ce qui tinte.
orphéons = Orphéon désigne soit une chorale d’hommes, soit un instrument de musique
obvier = empêcher, éviter, faire obstacle à ; pallier, prévenir ; remédier à. Obvier à un danger, à des difficultés, à un état de choses, à un inconvénient ; obvier en partie/largement à quelque chose.
ganache = personne incapable, sans intelligence.
égrotante = Souffreteux, maladif.
exciper = Invoquer un fait pour en tirer une exception ; se prévaloir d’une, alléguer une excuse.
hypostasier = Considérer (un concept, une idée) comme une substance ; prendre pour un fait une réalité.
hypotyposes = Figure de style consistant en une description réaliste, animée et frappante de la scène dont on veut donner une représentation imagée et comme vécue à l’instant de son expression.
cacochyme = D’une constitution faible, d’une santé déficiente. Fragile / Débile
dilection = Religion / Littéraire : Amour pur et spirituel.
statufication = Rendre quelqu’un ou quelque chose immobile, immuable, silencieux à la manière d’une statue. Figer, stupéfier, pétrifier.
rasséréner = Ramener au calme, à la sérénité.
aggiornamento = Didactique : Adaptation de la tradition de l’Eglise à la réalité contemporaine. Par extenion : Adaptation au monde contemporain.
heuristique = Partie de la science qui a pour objet les procédures de recherche et de découverte (qui sert à la).
catatoniques = idées délirantes à thématiques mélancoliques de ruine, de négation d’organes, une culpabilité pathologique ; des hallucinations peuvent également être présentes.
mos maiorum = littéralement « mœurs des anciens » ou « coutume des ancêtres » ce qui signifie qu’il respecte les anciens c’est-à-dire les personnes mortes ou les sages
virtus romana = qualité romaine essentielle représentant la bravoure, le courage, et l’intégrité morale.
dilexit veritatem = Il aimait / vénérait / chérissait la vérité. -
François Bégaudeau
Maître des clés» dans l’incantation abstraite du « tragique de l’histoire » ou de tout autre affligeant cliché pour discours trop vite troussé. »
Oui il faudrait voir ce que ce refrain droitier sur le « tragique de l’histoire » ou le « retour du tragique » veut vraiment signifier
J’ai mon idée. -
belette hurlante
InvitéLa formulerais-tu en ces termes :
Dernières pages des Lumières sombres – « Le fantasme d’un monde postpolitique » – d’Arnaud Miranda (NRF Gallimard, 18€)
« Cette remise en cause radicale de la démocratie peut paraître choquante, mais il ne s’agit là que du point de départ du projet néoréactionnaire. La plupart des auteurs voient la néoréaction comme un vecteur d’accélération du technocapitalisme. Derrière ce désir se cache le fantasme d’un monde postpolitique qui verrait l’émergence d’une humanité nouvelle. Ce fantasme vient d’abord d’une certaine haine libertarienne du politique, conçu comme un espace inefficace et superfétatoire de l’organisation des rapports sociaux. Cette vision est à la racine de la théorie formaliste de Yarvin. Selon lui, tout débat normatif est par essence inutile. Le rôle de l’État repose sur la reconnaissance et la protection de la propriété individuelle, ainsi que la gestion technique des conditions de la prospérité. Cette réduction du politique à l’économique est corrélée à une vision transactionnelle et mercantiliste sur le plan international. Yarvin rêve d’un monde débarrassé de toute politique lorsqu’il présente Singapour comme un précurseur de son modèle néocaméraliste : « Singapour travaille activement, et notoirement, à supprimer la politique et la liberté politique. Si je comprends bien – peut-être que quelqu’un pourra me corriger – la quasi-totalité des gens à Singapour n’éprouvent aucun intérêt à militer contre le gouverne-ment, les gens étant vraiment heureux de simplement se concentrer sur leur propre vie. Pour un Singapourien, militer contre le gouvernement revient à peu près à militer en faveur du racisme, ou de toute autre forme d’extrémisme, pour un Américain. C’est au moins un faux pas, au pire cela peut vous coûter votre emploi. » Idéalement, les citoyens devraient se désintéresser du gouvernement, laissé dans les mains d’une élite technocratique. Cette volonté de destruction du politique passe par la dissolution de toute liberté politique. Les citoyens doivent in fine renoncer à leur statut de citoyens pour devenir clients des services de l’État. Telle est l’interprétation que Land fait du formalisme de Yarvin : « L’Etat-entreprise s’efforcerait de rendre le pays efficace, attractif, vital, propre et sécurisé, capable de séduire les clients. No voice, free exit. Ce type d’État garantit une haute qualité de service pour ses citoyens, sans aucune démocratie. Ils ont une faible criminalité, et un haut niveau de liberté personnelle et économique. Ils tendent vers la prospérité. Ils sont très mauvais en termes de liberté politique mais, par définition, la liberté politique n’est pas importante lorsque le gouvernement est stable et efficace. » No voice, free exit. Si vous n’êtes pas contents, allez voir ailleurs. C’est du reste ce que recommandait déjà Patri Friedman en affirmant que le droit au free exit était le « seul droit humain universel ». Cette vision antipolitique issue du libertarianisme laisse entrevoir le fantasme d’un monde composé d’ une multitude d’Etats-entreprises, constituant un marché des territoires souverains. L’historien canadien Quinn Slobodian repère dans ces fantasmes les prémices d’une mutation géopolitique d’ampleur, celle de l’avènement d’un « capitalisme de la fragmentation » (crack-up capitalism). Le chercheur Arnaud Orain, spécialiste de l’histoire économique, y voit quant à lui le retour au modèle des compagnies-États du XVIIe siècle, caractéristique d’un « capitalisme de la finitude ». Si l’on creuse encore un peu, le fantasme postpolitique va plus loin que cet héritage paléolibertarien. Sur le plan prospectif, Yarvin est sans nul doute le plus timide des néoréactionnaires. La branche accélérationniste se plaît à imaginer un futur transhumain qui évacue toute trace de politique. Pour Land, le politique est même précisément ce qui ralentit l’accélération technocapitaliste : il est essentiellement néguentropique, c’est-à-dire un frein à l’entropie. Le « réalisme néoréactionnaire » suppose une antipolitique fataliste qui peut prendre trois formes : « providence, hérédité ou catallaxie ». Il considère qu’il est essentiel de diluer le politique dans quelque chose qui le dépasse et l’annule par son déterminisme – qu’il s’agisse d’une explication religieuse, biologique ou économique. Ce fantasme de dissolution du politique est double. Il s’agit d’abord de considérer que le déterminisme hiérarchique rend caduque toute forme d’espace de discussion normative, mais aussi d’endosser un fatalisme historique quant au destin de l’humanité. C’est peut-être là le point le plus important. Les néoréactionnaires considèrent que la démocratie – et toute politique au sens large – est condamnée par l’accélération technocapitaliste. Ils ne voient donc aucun intérêt à militer dans l’espace politique pour défendre le transhumanisme : celui-ci adviendra nécessairement. Il produira une élite nouvelle dont la supériorité sur la masse sera sans commune mesure, ce n’est qu’une question de temps. D’où le message que Land adresse aux démocrates, et qu’on peut lire comme la véritable antipolitique néoréactionnaire : « Que faire ? » n’est pas une question neutre. Elle suppose déjà de croire à un quelconque progrès. Cela nous suffit à suggérer une réponse horrifique : Rien. Ne fais rien. Ta « praxis » progressiste n’aboutira de toute façon à rien. Désespère. Abandonne-toi à l’horreur. Tu peux te prévaloir de con opposition avec « nous », mais la réalité est ton seul véritable – et fatal – ennemi. Nous n’avons aucun intérêt à te crier dessus. Nous chuchotons, doucement, à ton oreille : « Désespère » (L’horreur). »
merci de tes services il est vrai peu cher payés
merci vraiment de ton raffinement
dans l’horreur -
belette hurlante
Invitéton pas con
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