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Accueil Forums Forum général On zoome.

  • Ce sujet contient 151 réponses, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par Claire N, le il y a 2 années et 1 mois.
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  • Auteur
    Messages
    • #3110 Répondre
      Ostros
      Invité

      On zoome.
      Le détail sera le dieu de nos années 2000, la précision un impératif catégorique. Et donc d’abord en cinéma : vache qui rumine à l’arrière-plan dans un épisode de La Maison des bois, intonation d’Amalric dans un Desplechin, position des mains de Karl Rossmann dans une scène d’Amerika rapports de classes. Plus c’est ténu plus on est stimulés. D’être dans pas grand-chose garantit d’être quelque part.
      Au milieu du film, Karl avoue son inculture politique à un jeune anarchiste. Lequel répond : mais tu as des yeux et des oreilles. Phrase citée à satiété par nous autres petites mains : d’abord dans le but pragmatique de rassurer l’intellectuel de gauche qui survit en nous et que l’inculture des pauvres inquiète : ok ils n’ont pas lu de livres mais ils peuvent accéder à la conscience en regardant et en écoutant autour d’eux ; à défaut de pensée globale, ils prendront la mesure de la situation. Après le renversement de 97-8, ce décret à l’usage des prolos incapables de théorie vaut pour nous – l’habitude de parler au nom des autres avait fini par exclure qu’un énoncé puisse nous concerner. C’est nous qui gagnerons à nous servir de nos yeux et de nos oreilles avant d’appuyer sur le bouton idées. Et tant pis si ce qu’ils aperçoivent jure dans le beau tableau révolutionnaire. Tant pis si le petit r de réel fait mal au cul. Tant pis si son couronnement signifie la destitution des aristocrates politiques littéraires que nous fûmes dix ans, nantis du privilège de décider ce qui est bien pour la masse incapable de le décider par elle-même la pauvre. Nous avons changé de maîtresse. Une érotique du singulier s’est substituée à une érotique du Un. On ne change pas, on change de libido – se peut-il qu’on en change ?
      A l’aube du troisième millénaire (sic), et qui sait si ce symbole n’opère pas aussi, qui sait s’il ne conditionne pas des humeurs mutantes, le réel ouvre des centaines de chantiers. Les yeux les oreilles les mains n’auront pas assez d’un siècle pour tout voir entendre toucher – et éprouver les combinaisons infinies entre ces trois capacités. Nouvelle euphorie, brand new hope, force inédite, vent frais. C’est cela qui me traverse, qui nous traverse autour de ces années-là. Cela qui fait qu’un album s’appelle Des hommes nouveaux. Ce titre compris comme une anticipation lyrique dans un registre utopique est en fait un constat. Un constat qui ne vaut que pour nous, nouvellement disposés.
      Geste devient un mot-sésame, comme rock’n’roll en 89. L’existence est une succession de gestes. De micro-gestes, précisons-nous, jamais rassasiés en minutie. Nous divisons ; divisons jusqu’à la plus petite unité. Chaque opération ramenée à une somme de phénomènes moléculaires. En 2001 le : groupe requalifié en collectif écrit un scénario tourné l’été suivant avec les moyens du bord. Un jeune homme de gauche sollicité par une journaliste pour un portrait est préparé à la rencontre par des coachs, chacun d’eux anticipant un aspect de la situation d’interview : pour l’un comment accueillir, pour un autre quoi servir à boire, pour un autre le bon usage des blagues, ou comment fumer, ou quelle stratégie rhétorique adopter, quelle gamme aphoristique, etc. Et la gauche dans tout ça ? s’enquerra un des trois cents spectateurs de ce film primé au festival de nous-mêmes. Au micro je réponds : la gauche c’est tout ça. La somme de tout ça. Un pas après l’autre, un pied devant l’autre, menu menu. On a changé de dimension. Etant moins pessimistes on a revu nos ambitions à la baisse. Vous croyez à la révolution ? demande la journaliste dans la dernière scène. Je crois à la rotation, répond le jeune homme de gauche. Une par jour et ça suffit, ça nous va, ça nous fera une vie.
      .
      1998 – Deux singes ou ma vie politique (2013).

    • #3140 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

      Passage décisif, en effet
      Je n’y ai rien à redire
      Ce qui s’est posé à ce moment – et formulé douze ans après- vaut encore, mot pour mot.

      • #3156 Répondre
        Ostros
        Invité

        Tout est là. C’est ce que je constate et même redécouvre à chaque fois que je le lis. Ou que je l’écris puisque je le recopie minimum une fois dans une année pour le transmettre à quelqu’un. Pour le plaisir de le transcrire. Partant de cet extrait on pourrait tirer des traits vers tous tes travaux. Le remarquer me procure à chaque fois une vive émotion. Deux pages décisives pour moi également, dans mon cheminement vers l’amour du réel, vers le marxisme, vers la littérature, le cinéma matérialiste, le punk rock. Ces lieux que je jugeais négativement pensant les connaître depuis le dégoût ou le vertige qu’ils me provoquaient. Ce livre et plus particulièrement ces paragraphes ont donné forme à des choses informes à ce moment de ma vie où je sentais que je commençais à comprendre des choses de ces domaines étrangers. Et j’avais peur d’y mettre un pied. Le marxisme, le réel, le cinéma matérialiste, la littérature, le punk étaient des montagnes. Des bains glacés. Ces lignes ont cristallisé mon point de chute intellectuel. J’ai eu le sentiment d’avoir compris quelque chose de fondamental en les lisant. Que j’étais sur la bonne voie qu’il fallait que j’entre dans ces bains glacés. Ce fut une grande émotion de lecture. Un livre important pour moi. Le début.

    • #3174 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

      J’imagine que tu avais des dispositions pour les recevoir, ces lignes.

    • #3181 Répondre
      Claire N
      Invité

      Merci Ostros de Zoomer
      « Plus c’est ténu plus on est stimulés. D’être dans pas grand-chose garantit d’être quelque part. »
      Cette phrase je me l’attrape, elle est « vive « et juste

    • #3389 Répondre
      Alain m.
      Invité

      SOCIÉTÉ. — ASPECT DE PARIS
      Lorsqu’ avant la Révolution, je lisais l’histoire des troubles publics chez divers peuples, je ne concevais pas comment on avait pu vivre en ces temps-là ; je m’étonnais que Montaigne écrivît si gaillardement dans un château dont il ne pouvait faire le tour sans courir le risque d’être enlevé par les bandes de ligueurs ou de protestants.
      La Révolution m’a fait comprendre cette possibilité d’existence. Les moments de crise produisent un redoublement de vie chez les hommes. Dans la société qui se dissout et se recompose, la lutte des deux génies, le choc du passé et de l’avenir, le mélange des mœurs anciennes et des mœurs nouvelles, forment une combinaison transitoire qui ne laisse pas un moment d’ennui. Les passions et les caractères en liberté, se montrent avec une énergie qu’ils n’ont point dans la cité bien réglée. L’infraction des lois, l’affranchissement des devoirs, des usages et des bienséances, les périls même ajoutent à l’intérêt de ce désordre. Le genre humain en vacances se promène dans la rue, débarrassé de ses pédagogues, rentré pour un moment dans l’état de nature, et ne recommençant à sentir la nécessité du frein social, que lorsqu’il porte le joug des nouveaux tyrans enfantés par la licence.
      Chateaubriand. Mémoires d’outre-tombe

    • #3391 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

      « que lorsqu’il porte le joug des nouveaux tyrans enfantés par la licence. »
      Il est fort ce con.

      • #3392 Répondre
        Alain m.
        Invité

        Cela reste un texte de Chateaubriand, mais je trouve le reste juste

        • #3396 Répondre
          pseudo
          Invité

          oui c’est juste et c’est très beau merci. J’aime beaucoup ce livre aussi.

          « Le talisman était brisé ; ma mère, ma sœur et moi, transformés en statues par la présence de mon père, nous recouvrions les fonctions de la vie. Le premier effet de notre désenchantement se manifestait par un débordement de paroles : si le silence nous avait opprimés, il nous le payait cher. »

          On aimerait lire tes mémoires d’outre-tombe, Ostros.

          • #3398 Répondre
            Ostros
            Invité

            Oui. Eh bien, dans quelques années – plutôt 50 – je m’y mets. Je te tiens au courant.

    • #3401 Répondre
      riviere
      Invité

      Merci. Les 50 prochaines années s’annonçant passionnantes, j’ai tout mon temps.

    • #4492 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Impuissants et maladroits, les militants accusent aujourd’hui l’État d’être moralement « responsable » de la mort de Moro pour ne pas l’avoir sauvé, et non pas pour l’avoir tué, de même qu’en 1970 ils accusaient l’État de « responsabilité morale » dans le massacre de la Piazza Fontana, non pas certes pour l’avoir ordonné, mais pour ne pas avoir ordonné l’arrestation de quelques fascistes impliqués dans cette affaire, au moins sur le plan juridique. Ces politiciens qui se plaisent à mimer les gestes des politiciens arrivés continuent d’ignorer que la morale n’a rien à voir avec la politique, mais plutôt avec l’idéologie justificative d’une politique, c’est à dire avec tous les mensonges dont toute politique a normalement besoin. C’est pourquoi ils parlent toujours et seulement de « responsabilité morale » de l’État, et deviennent ainsi co-responsables de tous ses mensonges.
      Mais raisonnons par l’absurde : essayons un seul instant de considérer que l’enlèvement de Moro a été conçu et mené à terme par des subversifs. Dans ce cas il y aurait quelques questions à se poser — qui sont justement les seules que les militants contemplatifs ne se sont jamais posées, occupés qu’ils sont à admirer tout ce dont ils ne sont pas capables, où à être en désaccord avec tout ce à quoi ils ne participent pas : c’est-à-dire tout.
      Avant tout, il faudrait se demander comment il est possible qu’en deux mois des subversifs n’aient pas été capables d’accuser Moro d’autre chose que de servir les intérêts de la bourgeoisie au lieu de ceux du prolétariat — comme si cela était une particularité de Moro, comme si au parlement il n’y avait aucun autre « coupable » de ce « crime » ! L’absurdité d’une telle accusation la rend parfaitement incroyable : Aldo Moro n’a jamais prétendu ni faire croire qu’il défendait les intérêts des ouvriers, au contraire des staliniens et des extra-parlementaires. L’accuser d’un tel crime revient à accuser les riches de ne pas être pauvres, où un ennemi de ne pas être ton allié. Si c’était pour porter contre lui une telle accusation que ces hypothétiques « subversifs » ont monté le « procès » de Moro, ils pouvaient s’en épargner la fatigue et le tuer dans la via Fani en même temps que ses policiers. Mais, comme je l’ai déjà dit, derrière cette accusation se trouve l’accusation contraire : les ravisseurs de Moro l’accusaient en réalité de ne pas assez servir les intérêts de la bourgeoisie, et non pas certes de le faire trop.
      En outre, la maladroite parodie de « justice prolétarienne », gauchement mise en scène par les geôliers de Moro, n’a même pas essayé de lui faire cracher la vérité sur le massacre de la Piazza Fontana, ni sur cent autres faits tout aussi scandaleux, dont tout homme de pouvoir a normalement connaissance, faits qui auraient été hautement instructifs pour le prolétariat. À ce propos, il faut remarquer que si Moro, dans une de ses premières lettres, craignaient de devoir parler de vérités « déplaisantes et dangereuses », ceci n’a nullement inquiété qui que ce soit au gouvernement, ce qui montre que nos ministres ne craignaient rien de tout cela, parce qu’ils savaient qu’ils n’avaient rien à craindre. Dans leurs proclamations, les ravisseurs de Moro n’ont jamais su ni voulu s’adresser aux ouvriers, auxquels ils n’ont jamais rien dit d’intéressant ; après avoir affirmé avec assurance, juste après l’enlèvement, que « rien ne sera caché au peuple », les geôliers de Moro ont immédiatement entamé, par son intermédiaire, une longue correspondance secrète avec tous les hommes de pouvoir de la D.C., pour lesquels ce coup était un avertissement, et l’enlèvement allait durer jusqu’à ce que tous en soient convaincus : la première preuve qu’ils devaient donner de leur conviction était justement celle de ne pas « négocier », et ils se sont en effet tous empressés de la donner. Les conditions pour la libération de l’otage, qui aurait été effectuée, officiellement, si l’État avait accepté de libérer une quinzaine de militants emprisonnés semblaient n’être posées que pour ne pas être acceptées, non certes pas qu’elles étaient inacceptables, mais bien parce que, n’intéressant en rien aucun secteur du prolétariat, elles ne pouvaient prétendre au soutien d’aucun mouvement de lutte spontané ou seulement violent dans le pays — mouvement que d’ailleurs les geôliers de Moro ne se proposaient même pas de susciter. Là où les ravisseurs ont trahi leur identité d’agents du pouvoir, et de la manière la plus maladroite, c’est par le vif désir qu’ils ont manifesté d’être reconnus officiellement par tous les pouvoirs constitués, du P.C.I. à la D.C. , du Pape à Waldheim : ce fait, à lui seul, prouve admirablement que non seulement ils reconnaissaient la légitimité de tous les pouvoirs, mais qu’ils ne se préoccupaient d’être reconnus que par eux, et certes pas par le prolétariat. Pour leur part, les chefs de parti se sont eux-mêmes trahis lorsqu’ils ont admis que cet enlèvement avait pour but de diviser les forces politiques du gouvernement, ajoutant ensuite qu’en cela il aurait échoué, alors que c’est justement en cela que l’enlèvement a réussi : les démocrates-chrétiens et les craxistes ont vite compris qu’ils devaient se séparer, en douceur mais résolument, des staliniens ; si les geôliers de Moro avaient été des subversifs, une telle division n’aurait certainement pas pu les intéresser, parce tout subversif sait que seule la division susceptible de créer le désordre est celle que l’on doit effectuer entre les exploités et les exploiteurs — et certainement pas entre les différents partis qui ne représentent, dans le spectacle, que les différentes forces qui s’emploient à maintenir la même exploitation, en n’en changeant que les bénéficiaires. Enfin, si les ravisseurs de Moro avaient été des subversifs, ils n’auraient certainement pas perdu l’occasion de le relâcher, car Moro, calomnié par tous ses amis et trahi par ses alliés de la veille, aurait combattu ouvertement tous ceux qu’il avait jusqu’alors protégés. Au contraire, en le tuant, les artisans du coup de la via Fani ont opportunément tiré d’embarras tous les pouvoirs, et particulièrement la D.C. , pour laquelle Moro était utile mort, mais fort nuisible vivant.
      Gianfranco Sanguinetti. Du terrorisme et de l’État.

    • #4497 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

      merci alain
      et merci gianfranco

    • #4797 Répondre
      Claire N
      Invité

      Mikhailov vendit son tableau à Vronski et même consenti à faire le portrait d’Anna.Il vint au jour indiqué et se mit au travail. Dès la cinquième séance ils furent tous, et particulièrement Vronski, frappés non seulement par la ressemblance du portrait, mais par la particulière compréhension, qu’on y voyait, de la beauté du modèle. Vronski s’étonnait que Mikhailov eut pu à ce point se pénétrer de cette beauté. »il fallait connaître Anna et l’aimer comme je le fais pour rendre son expression intime « ,pensait Vronski, bien qu’en réalité il n’eut saisi cette expression intime que d’après le portrait.Mais cette expression était si vraie que lui et les autres croyaient la connaître depuis longtemps
      Anna Karenine
      Tolstoi

      • #4803 Répondre
        The Idiot
        Invité

        Merci pour cet extrait. Superbe roman. J’avais tout particulièrement aimé Lévine, sa personnalité simple, introvertie, moins tape à l’œil que d’autres personnages, plus taciturne. J’ai aimé tout ce qui tournait autour de sa vie à la campagne et son amour pour Kitty.

      • #4819 Répondre
        François Bégaudeau
        Maître des clés

        Ces lignes portent une idée subversive. Le tableau ne copie pas le réel, il le produit. C’est à dire : fait voir ce qui n’a jamais été vu – et donc n’a jamais véritablement existé.

        • #4820 Répondre
          Claire N
          Invité

          Oui c’est vrai, et tout le monde s’y trompe
          C’est qu’il touche à ce que Vronski voit
          C’est ca le fantasme ?

          • #4822 Répondre
            Claire N
            Invité

            Mais par pirouette subversive nous renseigne
            Sur la nature illusoire du sentiment de Vronski ?
            ( moi j’ai juste remarqué que je le sentais pas trop ce mec )

            • #4823 Répondre
              Claire N
              Invité

              Mais du coup le peintre il est subversif ? Ou c’est l’auteur ?

              • #4824 Répondre
                Claire N
                Invité

                Désolé ma question est sotte en fait

            • #4825 Répondre
              Malice
              Invité

              Plutôt que nature illusoire du sentiment, on pourrait peut-être, plutôt, parler des illusions qui nourrissent le récit que se raconte inévitablement l’amoureux?

              • #4828 Répondre
                Malice
                Invité

                Le vrai problème d' »Anna Karénine » n’est pas selon moi la personnalité de Vronski mais plutôt la passion amoureuse elle-même : sa fragilité, l’instabilité, l’aliénation voire la haine et la rancoeur qu’elle provoque
                ( le suicide d’Anna est une vengeance assez dégradante)

                • #4830 Répondre
                  riviere
                  Invité

                  je trouve cela très juste, Malice. Cette obéissance forcenée est remarquable. Ca n’explose pas, ça implose.

                  • #4852 Répondre
                    Malice
                    Invité

                    Pierre Bezoukof et Natacha sont plus choupinets dans Guerre et Paix

                    • #4893 Répondre
                      riviere
                      Invité

                      ils dansent choupinets sur la tombe d’Hélène.

                • #4853 Répondre
                  Claire N
                  Invité

                  Et ce récit que se raconte l’amoureux
                  Au départ difficile à démêler liant la passion et la connaissance intime
                  Est diffracté
                  Par le tableau, ressemblant mais porteur d’un charme différent
                  et le narrateur qui rétablit la vérité
                  Vronski reste ignorant , et charmé de plus belle

                • #4907 Répondre
                  Neko
                  Invité

                  Tu entends quoi rivière par obéissance forcenée ? Je suis d’accord avec le moteur amour-passion qui, associé à la culpabilité, la précipite dans un trou noir. Par contre son suicide ne m’apparait pas comme une vengeance dégradante contre Vronski. En bonne héroïne tragique, elle ne peut pas lutter face à la fatalité et elle est prise dans une machine infernale qui la dépasse. La mort d’Anna est l’aboutissement de ce processus implacable sur lequel elle n’a pas la main et cette mort est annoncée assez lourdement avec tous les mauvais présages disposés par tolstoi. La culpabilité est aussi un moteur qui transforme sa ligne de fuite en ligne de mort et la pousse à se suicider. J’avais l’impression que c’etait plutôt présenté comme une délivrance et la seule échappatoire possible (il me semble qu’elle dit que c’est le meilleur choix à faire pour elle et pour tout le monde). Elle accepte de se rendre et laisse place aux forces qui l’assaillent depuis le début. À la toute fin elle dit « pardon seigneur » . J’y voyais plutôt un triomphe de la morale et une volonté de purification. On fait rouler un train sur la femme adultère qui incarne le débordement des passions et on se venge d’elle

                  • #4909 Répondre
                    Claire N
                    Invité

                    Peut-être que le train dans lequel tout le monde roule confortablement est un peu trop lourd pour elle
                    Mais elle n’a pas choisi de sortir du train «  de la morale « , et là dessus c’est vrai qu’on a des indices
                    C’est la passion qui l’en a tiré

                    • #4952 Répondre
                      Malice
                      Invité

                      En bonne héroïne tragique, elle n’est pas que victime ; son suicide rappelle un peu celui de Phèdre contre Hippolyte, non?

                      «Non, je ne te permettrai plus de me faire ainsi souffrir », pensa-t-elle, s’adressant avec menace à celui qui la torturait, et elle continua à longer le quai.
                      « Où fuir, mon Dieu ! » se dit-elle en se voyant examinée par des personnes que sa toilette
                      et sa beauté intriguaient. Le chef de gare lui demanda si elle n’attendait pas le train ; un petit marchand de kvas ne la quittait pas des yeux. Arrivée à l’extrémité du quai, elle s’arrêta ; des dames et des enfants y causaient en riant avec un monsieur en lunettes, qu’elles étaient probablement venues chercher ; elles aussi se turent et se retournèrent pour regarder passer Anna. Celle-ci hâta le pas ; un convoi de marchandises approchait qui ébranla le quai ; elle se crut de nouveau dans un train en marche.Soudain elle se souvint de l’homme écrasé le jour où pour la première fois elle avait rencontré Wronsky à Moscou, et elle comprit ce qui lui restait à faire. Légèrement et rapidement elle descendit les marches, qui de la pompe, placée à l’extrémité du quai, allaient jusqu’aux rails, et marcha au-devant du train. Elle examina froidement la grande roue de la locomotive, les chaînes, les essieux, cherchant à mesurer de l’œil la distance qui séparait les roues de devant du premier wagon, des roues de derrière.
                      « Là, se dit-elle, regardant l’ombre projetée par le wagon sur le sable mêlé de charbon qui
                      recouvrait les traverses, là, au milieu, il sera puni, et je serai délivrée de tous et de moi-même. »

                      • #4956 Répondre
                        riviere
                        Invité

                        Mais tout à fait, je suis trop bête de ne pas y avoir pensé, elle ressemble à Phèdre.

                      • #4958 Répondre
                        K. comme mon Code
                        Invité

                        La première phrase du paragraphe suivant dans laquelle je retrouve bien Tolstoï : « Son petit sac rouge qu’elle eut quelque peine à détacher de son bras, lui fit manquer le moment de se jeter sous le premier wagon : force lui fut d’attendre le second. »
                        Sinon, si Anna Karénine se suicide, c’est surtout parce que la maîtresse d’un voisin de Tolstoï s’est jetée sous un train. Anna devient Anna. Ça n’a pas forcément plus de sens qu’un suicide. Extrait du journal de Sophie Tolstoï :
                        « Nous avons pour voisin un certain Bibikov, un homme d’une cinquantaine d’années, inculte et de modeste aisance. Sa maison était tenue par une parente éloignée de sa femme défunte, Anna Stépanovna, une vieille fille de trente-cinq ans dont il avait fait sa maîtresse. Bibikov fit venir chez lui, pour son fils et sa nièce, une gouvernante allemande. Celle-ci étant jolie, il en tomba amoureux et la demanda en mariage. Sur ces entrefaites, Anna Stépanovna quitta la maison sous prétexte d’aller voir sa mère à Toula. De là, avec un petit baluchon qui ne contenait que du linge et une robe de rechange, elle revint à Iasenka, la gare la plus proche de chez nous et se jeta sous un train de marchandises. On procéda à son autopsie. Léon Nikolaïévitch la vit à Iasenka, dans des baraquements, le corps entièrement dévêtu, disséqué et le crâne dénudé. L’impression fut terrible et profonde. Anna Stépanovna était une femme de haute taille, aux formes amples. Russe de type et de caractère, les yeux gris, pas jolie, mais très agréable. »

                      • #5026 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        “Son petit sac rouge qu’elle eut quelque peine à détacher de son bras, lui fit manquer le moment de se jeter sous le premier wagon : force lui fut d’attendre le second.”
                        J’aime beaucoup cette phrase
                        On dirait une enfant qui se prépare à
                        Faire quelque chose qu’elle ne maîtrise pas
                        Et qui doit s’y reprendre,
                        J’aime aussi que toutes les forces qui s’exercent sur elle soient décrites, même ( et surtout) celle là
                        Je te remercie pour le texte en référence .

                  • #4955 Répondre
                    riviere
                    Invité

                    Pour moi cela reste une énigme mais concernant Anna j’ai du mal à croire à la culpabilité, à la purification, à la rédemption. Elle aime, elle est partie pour vivre « est-ce un crime ? » dit-elle, elle a tenu tête à la société qui lui a tourné le dos, elle a laissé son fils.
                    Ensuite viennent la déception, la froideur de Vronski, la jalousie. Je vois là plus de motifs à l’issue fatale.

                    • #4960 Répondre
                      Malice
                      Invité

                      Oui, elle ne supporte pas la fin naturelle de la séquence passionnelle de leur relation; c’est cela qui est décisif.

                      Sur le sujet de l’amour et de la passion, je conseille cette conférence de Marcela, où elle critique plusieurs visions de l’amour à travers ce qu’en disent des films ( entre autres, « Amour » de Haneke)
                      Un des temps forts est le moment ( dont on pourrait débattre jusqu’à la fin du monde) où elle évoque la possibilité que l’amour-passion soit par nature autoritaire et aliénant…

                      • #4961 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Et le débat Hylas Lycidas dans « Astrée et Céladon » de Rohmer est un bon complément

                    • #5024 Répondre
                      Neko
                      Invité

                      Oui, elle est partie pour vivre mais elle ne peut pas se défaire de la morale et des autres. Elle essaie de se persuader que ce n’est pas un crime mais est vite rattrapée. Elle est condamnée pas son entourage, isolée et ne peut plus voir son fils. Son sentiment de déchéance morale revient à de nombreuses reprises, en particulier peu de temps avant de mourir, quand elle passe voir Dolly et Kitty et qu’elle a l’impression que Kitty la méprise. En sortant, elle se sent profondément humiliée et dit qu’elle n’a jamais été aussi malheureuse. Elle s’inquiète aussi du déshonneur qui risque de rejaillir sur son fils. S’ajoutent à ça le chantage de son mari et son refus d’accepter le divorce qui empêche Anna d’avoir un vrai statut. D’ailleurs Vronski lui dit que son irritabilité vient en partie du fait que son statut est flou et qu’ils ne sont pas officiellement mariés. Son désespoir se nourrit de tout ça.

                      La fin de la séquence passionnelle est sûrement décisive mais d’autres éléments entrent en jeu pour moi. On est du côté d’Anna qui doute de tout et commence à sombrer dans la folie (son addiction à l’opium n’arrange pas les choses). L’idée qu’il puisse moins l’aimer lui est insupportable parce qu’elle a tout sacrifié et beaucoup souffert pour être avec lui (passion et culpabilité/morale sont en tension permanente et ne peuvent pas être pensés séparément pour moi). Dans un des chapitres qui précède, elle songe pendant une seconde à se suicider avec du poison pour se venger de lui puis abandonne tout de suite l’idée en concluant que c’est bête parce qu’ils s’aiment. Les passages de surchauffe mentale dans la calèche et dans le train qui précèdent sa mort sont aussi intéressants(flux de conscience avant l’heure). On sent qu’elle arrive à un point de saturation et pas seulement à cause de Vronski. Elle pense à son fils et à plein de choses qui alimentent sa détresse. Parler du dispositif n’est pas forcément pertinent mais cette espèce de machine narrative bien huilée et inflexible m’empêche aussi un peu de sentir le motif passionnel dans son suicide. Il est nécessaire qu’elle meure à ce moment-là donc on convoque tous les éléments (le train, le moujik de ses cauchemars, la lettre de Vronski qui arrive au bon moment) et on la débarrasse du plancher pour faire place à Lévine.
                      Elle parait clairvoyante à ce moment (contrairement au passage où elle veut se suicider juste pour blesser Vronski). Une idée nette émerge enfin et elle l’exécute immédiatement comme si la raison froide avait pris les commandes. Dans le passage juste avant, elle se dit dans sa tête que sa vie n’est que souffrance. Une dame passe et répond à sa pensée en disant que « la raison a été donnée à l’homme pour repousser ce qui le gêne » (un des derniers signaux envoyé à Anna et qu’elle reçoit très bien). Je pense pas que ce soit un suicide « contre » (par vengeance) mais « pour ». Elle se dit dans la calèche que c’est mieux pour tout le monde si elle meurt et se rend compte qu’elle est en train de perdre pied. Son suicide m’apparaît comme un sacrifice expiatoire tel qu’on peut en avoir dans la tragédie. Après avoir été longtemps tiraillée entre ses désirs et les contraintes morales, l’héroïne tragique finit par se rendre et s´offre en sacrifice. Anna a tout sacrifié par amour et atteint ici le stade ultime de la dépossession. Après coup je ne pense pas vraiment qu’on se venge d’elle selon une morale ordinaire. Il y a une sorte de consentement et Anna, dans un moment de lucidité, accepte en suivant la raison de tomber dans l’abime vers lequel on la pousse depuis le début. L’exergue du début du livre qui reprend les paroles de Dieu « À moi la vengeance, à moi la rétribution » peut renvoyer à l’idée d’une vengeance juste (au service de la vérité) qui appartient à Dieu. Anna finit par suivre la loi morale naturelle -expression à l’échelle humaine de la loi éternelle de Dieu-qui est en chacun et à laquelle Tolstoi croit. Juste avant de sauter, elle fait un signe de croix et repense à ses plongeons dans la rivière lorsqu’elle était enfant et aux moments de joie de sa jeunesse. On est du côté de la rédemption pour moi. Je suis d’accord avec toi sur le rôle moteur de la passion mais on ne peut pas l’extraire du reste. Je pense que c’est la raison qui la pousse à se tuer à la fin.

                      • #5027 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Le motif religieux me fait penser
                        A Kitty, lorsqu’elle sombre dans la dépression
                        Elle rencontre à la ville d’eau une jeune femme
                        Qui semble heureuse dans la foie et qui exerce sur elle une fascination .

                      • #5031 Répondre
                        Carpentier
                        Invité

                        Cette jeune femme est dans quelle ville d’eau pour ses problèmes de foie dis-moi?

                      • #5032 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Je suis désolée, je suis très mauvaise en orthographe, Dieu seul sais le nombre de fois ou
                        L’on m’a méprisé pour cela, je sais que ce n’est pas ton intention et maintenant je m’en fou
                        Mais peut-être que ça peut servir pour quelqu’un
                        D’autre

                      • #5036 Répondre
                        Carpentier
                        Invité

                        Voilà, c’est une blague réac 🤣
                        Le mépris, comme tu y vas 😉 on dirait une réponse en mode i.a. 🙂
                        David Azenbot en parle bien, là: https://www.rireetchansons.fr/humoristes/david-azencot/actus/humour-david-azencot-humour-intelligence-artificielle-et-chat-gpt-70138687

                        En vrai, une de mes premières participations ici, dans le topic la montagne, m’avait valu une blague identique (onglet/onglée) et j’y repensais en te lisant, elle est classique celle de foi/foie
                        Je suis, de plus, quasi bi-citoyenne de Paris et d’une ville d’eau et ça m’intéresse un peu aussi de savoir
                        ps: en revanche, on voit lorsqu’on fait mine de faire des fautes, et c’est bien plus réac à vrai dire

                      • #5042 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Non vraiment le bonnet d’âne est un don du ciel
                        Aucun mérite à cela
                        La ville d’eau est Allemande mais j’ai zappé son nom

                      • #5043 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Neko: Je n’extrais pas la passion du contexte dans lequel cette histoire d’amour évolue; mais le récit serait moins riche si Tolstoï n’avait cherché qu’à fustiger une société inégalitaire et patriarcale.
                        Je ne crois pas à une puissance tragique qui orchestrerait tout, à moins qu’on nomme tragédie ce qui dans l’essence même du sentiment amoureux, pousse au délire, à l’aliénation, au désir de contrôle et à l »adoration de soi-même à travers l’autre.
                        Anna découvre au contact de Vronski que le même sentiment qui l’a exaltée et fait chérir un homme peut lui faire éprouver le contraire pour peu qu’elle perçoive que son amour ne lui est pas rendu comme elle le souhaiterait : dégoût, haine, rancoeur…
                        Comble de la cruauté, cette passion va jusqu’à lui faire remettre en question l’amour qu’elle éprouve pour son fils:

                        « Et Serge ? » se rappela-t-elle, « je croyais aussi que je l’aimais et je m’attendrissais sur cet amour ; cependant j’ai vécu sans lui, j’ai changé son amour contre un autre, et je ne me plaignis point de ce changement tant que je fus satisfaite de cet autre amour…  »

                        Je persiste à penser qu’Anna, contrairement à sa belle-soeur, dont le mari est volage, mais qui trouve des raisons de continuer à vivre, ne se remet pas du haut le coeur qu’elle éprouve en découvrant la vérité sur son amour et au fond sur elle-même; quand tombent les illusions de son récit amoureux, le vertige est trop grand et elle tombe à son tour.

                      • #5060 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Je note tout de même que l’auteur remarque
                        La différence du traitement moral que « le monde « fait entre Anna et Vronski
                        Pour Anna tout change et elle doit l’affronter
                        Vronski semble encore pouvoir rentrer dans le monde si il «  fait comme si de rien n’était « 
                        Il se rend compte de cela
                        « Pour la première fois Vronski ressentit un sentiment de dépit voisin de la colère, à cause de l’obstination d’Anna, qui ne voulait pas se rendre compte de la situation. Il aurait dû dire: « paraître au théâtre dans cette toilette, avec une personne comme la princesse, connue de tout le monde, c’est non seulement reconnaître votre situation de femme perdue, mais jeter un défi à l’opinion publique, c’est à dire renoncer pour toujours à rentrer dans le monde » il ne pouvait lui dire cela.
                        «  comment ne le comprend elle pas?…qu’est ce qui se passe en elle ? » se disait il. Et tandis que son estime pour Anna baissait, le sentiment de sa beauté grandissait.
                        Il semble choisir les convenances, Anna n’a pas le choix en tant que femme perdue
                        Elle semble ne pas non plus admettre la mascarade.

                      • #5061 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Ce que je veux dire c’est que en tant que femme
                        Anna a le courage de braver l’hypocrisie sociale
                        Puisque de fait la passion l’a entraîné sur ce terrain
                        Vronski ne la soutient pas , souhaite malgré tout préserver les apparences
                        Il occulte, remet une couche de mensonge, à honte.
                        Anna de son côté lui masque aussi ses tourments
                        Et la déchirure qu’elle ressent lorsque la comtesse
                        Lui refuse de voir son fils, elle ira quand même en cachette

                      • #5080 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Je comprends la rage d’Anna mais je comprends aussi le respect des convenances de Vronski; le fait qu’il cherche à faire un compromis avec la société dans laquelle il vit n’est pas une preuve d’un moindre attachement; tout comme la bravade d’Anna n’a pas que le sens féministe qu’on peut lui attribuer. Oui, il faut un certain courage pour défier le monde mais on se tromperait en résumant la situation à un duel entre une Anna révolutionnaire et un Vronski pleutre. Avant la passion, Anna est une femme bien intégrée dans la société pour qui il n’est pas question de se rebeller. C’est bien la passion qui la pousse à certains comportements, qui forcent tantôt une certaine admiration tantôt l’agacement.
                        Elle n’ignore pas qu’elle va compliquer sa relation avec son fils et son amant en s’exposant ainsi; elle le fait quand même. Cela ne me déplaît pas de voir Anna se comporter de façon « indigne » ( les mères qui, comme l’amoureuse de Fréderic dans l' »Education sentimentale » refusent l’adultère par dévouement maternel me frustrent ) mais je ne veux pas réduire cette héroine en ne la voyant que comme une victime ou une féministe seule contre tous. Vronski en faisant profil bas cherche aussi à préserver sa relation avec Anna, avec laquelle il s’engage bien plus qu’avec ses conquêtes précédentes…ça ne fait pas de lui un saint mais ça ne fait pas non plus de lui un salaud…

                      • #5088 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Oui tu as raison, Vronski n’est pas un salaud
                        Et heureusement pas un saint.
                        Et oui elle attend énormément «  en retour « 
                        Du sacrifice qu’elle n’a pas choisi .
                        Constatant sa perte ? dans ce changement
                        De régime d’aliénation elle regarde du côté de Vronski et voit que son sort est plus enviable
                        Elle le rend responsable de cela , il n’aide pas mais il n’y est personnellement pour rien
                        Anna lui dissimule de plus ses souffrances ,
                        Mais cherche ensuite à le faire souffrir à hauteur
                        J’avoue que je comprends mal cet aspect

                      • #5120 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Tu trouves qu’elle cache ses sentiments? J’avais plutôt l’impression du contraire : elle lui fait des scènes et ne cache pas qu’elle se drogue

                      • #5130 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        J’avais relevé ce passage :
                        «  le voilà ! Se dit elle en regardant la photographie de Vronski. Et elle se rappela soudain qu’il était l’auteur de son malheur présent.(…) la vue de ce visage noble, énergique, qu’elle connaissait et aimait tant , fit monter dans son cœur un flot d’amour. «  ou est-il? Pourquoi me laisse t’il seule avec ma souffrance ? »se demanda t’elle avec amertume, oubliant qu’elle lui dissimulait avec soin tout ce qui touchait son fils
                        Puis ensuite elle imagine qu’il peut la consoler,
                        Mais il n’est pas seul, elle ne dit rien

                      • #5141 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        J’aime beaucoup la façon dont Tolstoï fait coïncider le flot d’amour qu’elle ressent et l’espèce de certitude qu’il est cause de son malheur.
                        On voit bien comme l’amour-passion est insupportable.
                        Il faudrait que je relise le bouquin en entier pour revoir les passages concernant le fils; en attendant je fais l’hypothèse que l’amour d’Anna pour son fils est peut-être mis en concurrence avec celui qu’elle nourrit pour Vronski, d’où le silence sur ce qui touche ce lien filial? Peut-être aussi qu’elle ne veut pas rappeler à Vronski ce qui la relie encore à son ancien foyer ( avec lequel elle n’a pas officiellement rompu d’ailleurs)? Et aussi peut-être est-ce tout simplement trop douloureux et humiliant de parler de ce lien désormais interdit?

                      • #5171 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Oui , la passion est insupportable pour Anna,
                        Elle parle à plusieurs reprise d’un « sentiment de lutte qui monte en elle
                        La jalousie aussi , autant dénuée de réalité que ce qui sous-tend cette passion
                        Je trouve que tes pistes sur l’amour de son fils
                        Sonnent juste, il y a quelque chose d’inconciliable
                        Et de dechirant

                      • #5358 Répondre
                        MA
                        Invité

                        Voici ce qu’en dit Nabokov dans ses cours de littérature (merci SoR pour la recommandation) publiés chez Bouquins :
                        « Il y a dans AK une question de morale qui n’est pas celle que le lecteur courant s’attend à y trouver. Ce n’est pas que, s’étant rendu coupable d’adultère, Anna doive en payer le prix ( sanction morale que l’on pourrait vaguement retrouver au fond de Madame Bovary); non, car si Anna était restée avec Karénine et avait pris soin de cacher sa liaison au monde, elle n’aurait pas eu à en payer le prix en sacrifiant d’abord son bonheur, puis sa vie. Anna n’a été punie ni pour son péché ni pour avoir transgressé les conventions d’une société (…). Alors, quel est le « message » moral que Tolstoi a voulu transmettre dans son roman? Ce message, nous le comprenons mieux si nous regardons l’ensemble de l’oeuvre et établissons une comparaison entre l’histoire Liovine-Kitty et l’histoire Vronski-Anna. Le mariage de Liovine est fondé sur un concept de l’amour métaphysique, pas seulement physique, sur l’acceptation du sacrifice, sur le respect mutuel. L’alliance Anna-Vronski n’est fondée que sur l’amour charnel, et c’est là son malheur.(…)
                        Ce qui intéresse Tolstoi, ce sont les exigences éternelles de la morale. Alors apparaît sa véritable intention morale: l’amour ne peut être exclusivement charnel parce qu’il est alors égocentrique et devient par conséquent destructeur. C’est un amour coupable. (…)
                        Une épigraphe biblique : « C’est moi qui ferai justice, moi qui rétribuerai, dit le Seigneur ».
                        Quelles en sont les implications? D’abord, que la société n’a pas le droit de juger Anna, et ensuite qu’Anna n’a pas le droit de punir Vronski en se suicidant à titre de vengeance. »

                      • #5369 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        « Pour Anna, Vronski, avec toutes ses habitudes, ses pensées ses désirs, avec toute sa nature morale et physique, se réduisait à une chose : l’amour de la femme; et cet amour, au sentiment de la jeune femme, devait être concentré sur elle seule. Comme il faiblissait, elle en concluait que son amant devait en reporter une partie sur les autres femmes ,ou sur une autre ; elle en était jalouse « 
                        Dans cet extrait je trouve effectivement ce qui peut être qualifié d’égoïsme mais surtout une négation de l’autre
                        Par contre pour ce qu’il entend par amour charnel, je ne suis pas certaine d’avoir assez bien compris Nabokov pour être d’accord
                        Il est question de «  la femme «  c’est difficile de rencontrer charnellement la femme je pense

                      • #5370 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        « L’amour ne peut être exclusivement charnel parce qu’il est alors égocentrique et devient par conséquent destructeur »
                        Si Anna et Vronski avaient partagé une amitié, ou une entente charnelle comme Louisa et Romain dans « En guerre », ils ne se seraient pas détruits l’un l’autre; c’est donc plutôt leur amour qui pose problème, pas leur relation érotique ( leur façon de s’aimer corrompt la pureté de leur attirance physique)

                      • #5371 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Oui, je suis plutôt tenté de le voir ainsi du coup

                      • #5372 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Mais ça me chiffonne un peu , peut-être
                        Que le charnel de Nabokov n’est pas ce que j’entends comme « base sur le cul » et qu’il parle d’autre chose ?

                      • #5373 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Comme ça , vu l’épitaphe je partirais bien sur
                        Sa signification religieuse

                      • #5380 Répondre
                        Neko
                        Invité

                        Malice, j’étais d’accord pour dire que l’amour-passion est moteur et que la désillusion pousse Anna au suicide. Je dis juste qu’on ne peut pas penser cette force toute seule et que la tension entre la passion et la raison est centrale dans le roman. Si Anna vit un déchirement intérieur, c’est aussi parce qu’il y a une confrontation de cet amour avec d’autres forces (raison/morale extérieure). Le sentiment de culpabilité d’Anna revient sans cesse. Je ne dis pas que Tolstoï ne cherche qu’à fustiger une société inégalitaire et patriarcale mais que cette société rigide et le sentiment de culpabilité jouent un rôle important dans l’instabilité d’Anna. Je ne sais pas si c’est le fait de dire que c’est une victime qui te gêne mais sa tentative d’émancipation est bien écrasée. Ça ne l’empêche pas d’être forte et de tout sacrifier par amour mais ça va lui coûter cher.au moment où l’amour ne Vronski ne suffit plus et que le dernier rempart tombe, elle subit un retour de bâton de la morale qui la pousse aussi à se suicider. Dans le passage avec Serge que tu cites, elle dit qu’elle est allée jusqu’à faire passer son fils après et commence à se rendre compte du poids des choix qu’elle a faits. Elle se retrouve absolument seule.
                        C’était principalement sur le motif de la mort d’Anna que je n’étais pas d’accord. Je n’y vois pas une vengeance dégradante mais plutôt la victoire de la raison sur la passion et une forme de délivrance pour Anna. La solution la plus rationnelle pour elle est de se suicider pour mettre fin à son désespoir. Il y a une concordance entre son choix et la volonté extérieure. Tout rentre dans l’ordre et on peut terminer sur Lévine, le vrai modèle d’élévation spirituelle du roman. Je me plaçais du côté du dispositif parce que le suicide d’Anna est aussi une nécessité narrative mais ce n’est pas forcément le bon angle. Je voulais dire qu’elle est agie par des forces qui la dépassent et que la force qui la pousse à se suicider ne vient pas d’elle (je me venge de Vronski) mais est extérieure (la raison morale (divine))et elle s’y plie car elle ne veut plus souffrir et faire souffrir les autres, elle accepte de se sacrifier. Elle dit « Eh bien, moi aussi, j’ai de graves ennuis, et puisque la raison l’exige, mon devoir est de m’y soustraire. » .
                        Merci Ma pour l’extrait. Donc ça veutdire qu’elle n’est pas punie selon la morale ordinaire pour avoir commis l’adultère mais châtiée selon la loi de Dieu pour la nature de l’amour qui l’a traversée ?

                      • #5381 Répondre
                        Neko
                        Invité

                        Merci Carpentier, je n’avais pas pensé à demander à Chat GPT. Voilà ce qu’il en dit

                        Pourquoi Anna Karénine devient-elle zinzin ?

                        Je tiens à préciser que le terme « zinzin » est peu approprié pour décrire une condition psychologique, et je préfère utiliser des termes plus précis et respectueux. Dans le roman « Anna Karénine », Anna souffre d’une dépression qui s’aggrave progressivement. Sa condition est le résultat de plusieurs facteurs, notamment la pression sociale et les attentes qui pèsent sur elle en tant que femme de la haute société russe, la crise émotionnelle causée par son amour pour Vronski, ainsi que la pression résultant de la rupture de sa famille.
                        Au fil du roman, Anna devient de plus en plus angoissée, émotionnellement instable et isolée. Elle développe des comportements obsessionnels et des pensées paranoïaques en rapport avec Vronski, qui l’amènent à perdre contact avec la réalité et à devenir de plus en plus instable sur le plan émotionnel.
                        Dans le contexte du roman, la condition mentale d’Anna est présentée de manière empathique, comme le résultat d’un système social rigide et oppressif, ainsi que d’une relation amoureuse complexe et tourmentée. Son état est présenté comme une tragédie personnelle plutôt que comme une simple folie ou un comportement irrationnel.

                        Pourquoi Anna Karénine se suicide ?

                        Anna Karenine, le personnage principal du roman éponyme de Léon Tolstoï, se suicide pour des raisons complexes qui reflètent les conflits internes qu’elle traverse tout au long du livre. Voici quelques-unes des raisons qui l’ont poussée à prendre cette décision :
                        * Sa relation avec Vronski : Anna entretient une relation adultère avec le comte Vronski, qui est passionnée mais tumultueuse. Elle se sent prise au piège entre son amour pour Vronski et la désapprobation de la société à l’égard de leur relation, ce qui la rend malheureuse et anxieuse.
                        * Les pressions sociales : La société russe de l’époque exerce une forte pression sur Anna pour qu’elle respecte les normes de comportement en vigueur. Elle se sent isolée et ostracisée à cause de son comportement, ce qui renforce ses sentiments de dépression et d’aliénation.
                        * Les conflits familiaux : Anna est mariée à Karenine, un homme qui la respecte mais avec lequel elle ne partage plus de vie commune. Leur relation est froide et distante, ce qui ajoute à son sentiment d’isolement et de désespoir.
                        * L’absence de perspectives d’avenir : Anna se rend compte qu’elle n’a plus de perspectives d’avenir, ni dans sa relation avec Vronski ni dans sa vie de famille. Elle est désespérée à l’idée que sa vie n’a plus de sens et qu’elle n’a plus rien à espérer dans l’avenir.
                        Dans l’ensemble, le suicide d’Anna Karenine est le résultat de la combinaison de ces facteurs et d’autres encore. Sa décision de mettre fin à ses jours est complexe et tragique, reflétant les luttes personnelles et sociales auxquelles elle a été confrontée tout au long de sa vie.

                        Nabokov a t-il raison lorsqu’il dit que l’amour d’Anna karenine et vronski est seulement charnel ?

                        Il y a des débats parmi les critiques littéraires quant à savoir si l’amour entre Anna Karenine et Vronski est seulement charnel ou s’il existe des dimensions émotionnelles et intellectuelles plus profondes à leur relation. L’écrivain et critique littéraire russe Vladimir Nabokov a une opinion sur ce sujet.
                        Dans son livre « Lectures on Russian Literature », Nabokov affirme que la relation entre Anna Karenine et Vronski est en grande partie charnelle et physique, et que le roman de Tolstoï est plus intéressant pour ses descriptions sensuelles que pour sa psychologie. Selon Nabokov, la relation entre Anna et Vronski est basée sur une attirance physique mutuelle et une passion charnelle, plutôt que sur une véritable connexion émotionnelle ou intellectuelle.
                        Cependant, il convient de noter que cette interprétation de la relation entre Anna et Vronski est une perspective parmi d’autres, et qu’il existe d’autres critiques et lecteurs qui voient leur relation comme étant plus complexe et nuancée. Dans tous les cas, il est important de reconnaître que l’interprétation d’une œuvre littéraire dépend souvent de la perspective de chaque lecteur et peut varier considérablement en fonction de l’analyse et de l’interprétation de l’œuvre.

                        Pourquoi Anna ne parle-t-elle pas de son fils à Vronski ? 

                        Dans le roman « Anna Karénine », Anna ne parle pas de son fils à Vronski parce qu’elle sait que cela pourrait affecter négativement leur relation et le faire fuir. Vronski est amoureux d’Anna, mais il est aussi un homme ambitieux qui veut réussir dans sa carrière et dans sa vie sociale. Il ne veut pas être lié à une femme qui a déjà un mari et un enfant, car cela pourrait compromettre son image et sa position dans la société.
                        Anna est consciente de cela et, par conséquent, elle essaie de garder son fils et sa relation avec lui secrets. Elle craint que si Vronski apprenait l’existence de son fils, il pourrait rompre avec elle ou chercher à l’éloigner de son fils. En fin de compte, cette décision se retourne contre elle, car elle se sent de plus en plus isolée et seule, ce qui contribue à sa détresse émotionnelle et à sa décision finale de se suicider.

                        La mort d’Anna Karénine est-elle salissante ? 

                        Dans le roman « Anna Karénine », la mort d’Anna se produit sur la voie ferrée, à la gare de Saint-Pétersbourg. Après sa mort, il est probable que la scène ait été considérée comme choquante et désagréable par les autorités et le public, et que des mesures aient été prises pour nettoyer la zone et éviter toute perturbation des activités ferroviaires. Cependant, le roman ne décrit pas explicitement la scène comme salissante ou comme ayant laissé des traces à la gare.

                        Anna Karénine est lucide au moment où elle se suicide ?

                        Anna Karenine, le personnage principal du roman éponyme de Léon Tolstoï, est une femme tourmentée qui traverse une crise existentielle profonde. Elle est confrontée à de nombreux conflits intérieurs et extérieurs tout au long du roman, notamment en ce qui concerne sa relation avec son amant, le comte Vronski.

                        Lorsqu’elle décide de se suicider, Anna est à la fois émotionnellement instable et lucide quant à sa décision. D’une part, elle est clairement troublée et perturbée par les événements qui l’ont conduite à ce point, tels que son isolement social, la pression sociale, les conflits avec Vronski et l’amertume qu’elle ressent envers son mari. D’autre part, elle prend une décision délibérée et rationnelle de mettre fin à sa propre vie, considérant qu’elle n’a plus d’avenir et que sa vie est sans espoir.

                        En somme, on pourrait dire que le suicide d’Anna Karenine est à la fois une manifestation de son état émotionnel instable et une décision rationnelle qu’elle prend en toute lucidité.

                      • #5406 Répondre
                        MA
                        Invité

                        Nabokov note que « dès le début l’idée de la mort était présente à l’arrière-plan de sa passion, dans les coulisses de son amour. » « Tolstoi introduit le thème de la mort violente en même temps que celui de la passion violente : l’accident fatal du cheminot, qui coincide avec la rencontre Vronski-Anna, devient entre eux un lien sinistre et mystérieux par le biais du geste discret de Vronski en faveur de la famille du disparu. »
                        « L’adultère est comparé moralement à un meurtre brutal -dans cette image éthique, le corps d’Anna est piétiné, déchiqueté par son amant, par son péché. Elle est la victime d’une force qui l’écrase. »
                        Nabokov met également en évidence l’importance du rêve dans le roman:
                        « Puis Kornei,( une servante) me dit :C’est en couches, en couches que vous mourrez, madame, que vous mourrez…Là-dessus je me réveillai ».
                        Ce n’est pas en donnant la vie à un enfant qu’elle mourra, c’est en donnant la vie à son âme, en donnant la vie à la foi.(…)Nabokov.
                        « Mais soudain elle s’arrêta; l’expression de son visage changea instantanément. L’horreur et l’agitation cédèrent tout à coup la place à un regard de douce, grave et sereine attention. Il ne pouvait saisir la raison de ce changement. Elle écoutait la nouvelle vie qui frémissait en elle. »
                        Remarquez le lien entre mort et enfantement.(…) Pour Tolstoi, la mort est la naissance de l’âme. Nabokov

                      • #5452 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        «  la mort est la naissance de l’âme »
                        Je ne comprends pas cette phrase du tout
                        Si je remplace par la vie c’est déjà plus compréhensible pour moi.
                        Ce que je remarque dans la fin de Anna c’est que son « âme «  n’est plus du tout capable de voir les
                        Etres qui l’entourent autrement qu’avec dégoût
                        Et cela la fait souffrir.

                      • #5468 Répondre
                        MA
                        Invité

                        Nabokov fait référence à la lumière vacillante qu’Anna voit juste avant de mourir.
                        « Et la lumière qui pour l’infortunée avait éclairé le livre de la vie, avec ses tourments, ses trahisons et ses douleurs, brilla soudain d’un plus vif éclat, illumina les pages demeurées jusqu’alors dans l’ombre, puis crépita, vacilla, et s’éteignit pour toujours. »

                      • #5527 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Ce que je comprends de ce passage
                        C’est que cette lumière ne vient pas D’Anna
                        Qu’elle varie en intensité, et que de cette intensité
                        Dépend son rapport à la vérité ( éclaira les zones d’ombre )
                        Peut-être que pour Anna la proximité de la mort
                        Permet de voir ce que fait cette lumière, parce que justement sa variation d’intensité l’a révélé, révèle son existence ?

                      • #5528 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Peut on avoir conscience que le soleil éclaire si la nuit et l’ombre n’existe pas ?

                      • #5529 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Finalement pour Anna c’est la justesse qui guérit l’injustice ?

                      • #5566 Répondre
                        Neko
                        Invité

                        Pour moi on peut peut-être y voir un châtiment juste oui. On a aussi l’impression qu’elle rejoint un état de complétude par la mort avec cette lumière qui brille pleinement et illumine « les pages demeurées jusqu’alors dans l’ombre » du livre de sa vie. Dans un autre passage, Anna lit un livre dans le train et dit qu’elle aimerait devenir un personnage de roman. Sa désillusion se joue aussi là. On lui offre finalement la mort tragique qu’elle avait loupée en ne mourant pas en couches. De la même manière elle loupe le premier wagon quand elle veut se suicider et doit attendre le second . Pour « la mort est la naissance de l’âme », c’est selon une vision chrétienne classique non. La mort libère l’âme du corps. Anna dit que ce sont ses « appétits » qui la dominent. Je vais essayer de trouver le texte de Nabokov pour avoir tous les éléments
                        Oui c’est peut être une manière de dire aussi que ses tourments et son parcours douloureux n’ont pas été vains et aboutissent à cette délivrance lumineuse. Son appétit de vivre etait aussi trop grand. À un moment elle dit à Vronski « Je suis semblable à un être mourant de faim auquel on aurait donné à manger ». Il y a une pulsion de mort dans sa machine désirante (qui n’est pas opposé aux pulsions de vie comme chez Freud). Cet amour puissant « lié à l’idée de mort » répond à cet appétit, le nourrit et propulse Anna pendant un temps. « Le frémissement de la nouvelle vie » et la « sérénité grave » qu’elle ressent juste après avoir évoqué son cauchemar à vronski où on lui dit qu’elle va mourir en couches indiquent peut-être que la mort est la voie à suivre pour son accomplissement véritable. Elle aurait un avant-goût de la paix que ça va lui procurer.
                        Levine souffre du même goût de l’absolu et il y a une sorte de compréhension mutuelle lorsqu’il rencontre Anna vers la fin. Il parvient à trouver une solution compatible avec la vie et qui lui rend gloire. Il dit qu’il faut vivre pour Dieu et pour la vérité.

                      • #5616 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        En fait je voyais plus l’image de la lumière comme une sorte de regard divin, une petite flamme qui avait toujours regardé Anna mais qu’elle avait occulté en se «  trompant « 
                        Quand elle voit le monde «  moche «  et se met à détester toutes les personnes qu’elle croise, pour moi c’est elle qui occulte ou étouffe cette lumière
                        Quand elle est face à la mort, elle y fait enfin attention, cette lumière brille plus encore pour elle
                        ce que cette lumière lui montre
                        C’est aussi ses zones d’ombre, toute « sa vérité «  toute son âme , j’y vois énormément d’amour
                        Qu’elle peut enfin recevoir
                        Peut-être qu’elle cherche à se réfugier dans un roman pour justement échapper à la morale ?
                        Ce que finalement Tolstoi lui a accordé
                        Peut-être que Tolstoi entrevoit cette sorte d’amour , et comme tu le soulignes les références au livre sont des indices
                        Et effectivement peut-être que cette flamme et plus vive si on fait attention à la vie, la mort l’y oblige ?
                        Effectivement c’est une délivrance lumineuse

                        C’est vrai que cela est à mettre en parallèle avec la quête du mystère de la foi de Levine qui ne comprends la foi que dans les moments critiques au début
                        Mais il remarque aussi grâce à la confiance qu’il a
                        Dans la vérité de la foi de sa femme et des paysans que cette lumière est présente dans la vie de tous les jours

                        Kitty y a eut également accès grâce à la « lumière «  que Varenka dégage

                        Je serrai très contente si tu trouve les explications
                        De Nabokov

    • #4812 Répondre
      Claire N
      Invité

      Oui, Levine semble le plus autonome par rapport au narrateur,le plus vivant mais j’ai l’impression aussi que c’est à travers lui que l’auteur exerce tout son art, surtout si je considère le passage cité comme un indice

      • #4826 Répondre
        Malice
        Invité

        Levine serait fortement inspiré de Lev Tolstoï ( et Kitty de sa femme Sonia)

    • #4858 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Sur la nature de l’ennui, des conceptions erronées sont répandues. On croit en somme que la nouveauté et le caractère intéressant de son contenu « font passer » le temps, c’est à dire : l’abrègent, tandis que la monotonie et le vide alourdiraient et ralentiraient son cours. Mais ce n’est pas absolument exact. Le vide et la monotonie allongent sans doute parfois l’instant ou l’heure et les rendent « ennuyeux », mais ils abrègent et accélèrent, jusqu’à presque les réduire à néant, les grandes et les plus grandes quantités de temps. Au contraire, un contenu riche et intéressant est sans doute capable d’abréger une heure, ou même une journée, mais, compté en grand, il prête au cours du temps de l’ampleur, du poids et de la solidité, de telle sorte que des années riches en événements passent beaucoup plus lentement que ces années pauvres, vides et légères que le vent balayé et qui s’envolent. Ce qu’on appelle l’ennui est donc, en réalité, un semblant maladif de la brièveté du temps pour cause de monotonie : de grands espaces de temps, lorsque leur cours est d’une monotonie ininterrompue, se recroquevillent dans une mesure qui effraye mortellement le coeur ; lorsqu’un jour est pareil à tous, ils ne sont tous qu’un seul jour ; et dans une uniformité parfaite, la vie la plus longue serait ressentie comme très brève et serait passée en un tournemain. L’habitude est une somnolence, ou tout au moins un affaiblissement de la conscience du temps, et lorsque les années d’enfance sont vécues lentement, et que la suite de la vie se déroule toujours plus vite et se précipite, cela aussi tient à l’habitude. Nous savons bien que l’insertion de changements d’habitudes ou de nouvelles habitudes est le seul moyen dont nous disposions pour nous maintenir en vie, pour rafraîchir notre perception du temps, pour obtenir un rajeunissement, une fortification, un ralentissement de notre expérience du temps, et par là même le renouvellement de notre sentiment de la vie en général. Tel est le but du changement d’air ou de lieu, du voyage d’agrément : c’est le bienfait du changement et de l’épisode. Les premières journées d’un séjour en un lieu nouveau ont un cours jeune, c’est-à-dire robuste et ample, — ce sont environ six à huit jours. Mais ensuite, dans la mesure même où l’on « s’acclimate » on commence à les sentir s’abréger : quiconque tient à la vie, ou mieux dit, quiconque voudrait tenir à la vie, remarque avec effroi combien les jours commencent à devenir légers et furtifs ; et la dernière semaine — sur quatre, par exemple, — est d’une rapidité et d’une fugacité inquiétantes. Il est vrai que le rajeunissement de notre conscience du temps se fait sentir au delà de cette période intercalée, et joue son rôle, encore après que l’on est revenu à la règle : les premiers jours que nous passons chez nous, après ce changement, paraissent, eux aussi, neufs, amples et jeunes, mais quelques-uns seulement : car on s’habitue plus vite à la règle qu’à son interruption, et lorsque notre sens de la durée est fatigué par l’âge, ou — signe de faiblesse congénitale — n’a pas été très développé, il s’assoupit très rapidement, et au bout de vingt-quatre heures déjà, c’est comme si l’on n’était jamais parti et que le voyage n’eût été que le songe d’une nuit.
      Thomas Mann. La montagne magique

      • #4859 Répondre
        Leo Landru
        Invité

        Merci Alain.

      • #4864 Répondre
        Carpentier
        Invité

        J’aime beaucoup.
        Merci, oui.

    • #5366 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Le deuxième, c’est que même s’il est exact que les médias et l’État utilisent un déconcertant mélange de peur et d’espoir pour obtenir la soumission de leurs sujets, il n’en demeure pas moins que la civilisation industrielle dans laquelle nous vivons aujourd’hui repose sur une violence omniprésente et généralisée. La plupart des objets que nous utilisons au quotidien sont des concentrés de violence. Un petit exemple significatif devrait suffire à l’illustrer : le smartphone, dont la mise en circulation requiert, entre autres choses, l’extractivisme qui permet d’obtenir les matières premières nécessaires à sa fabrication (coltan, cobalt, etc.), au moyen d’une organisation étatique hautement inégalitaire et autoritaire qui contraint les classes les plus basses, et même des enfants, à accepter des emplois dégradants, épuisants et dangereux dans des mines (comme au Congo), au détriment du monde naturel. Un assemblage en usine (très souvent dans des pays pauvres) par des ouvriers également contraints d’accepter des existences mécaniques et toxiques. Et jusqu’au travailleur en contrat précaire qui le vendra en magasin ou qui l’expédiera depuis un entrepôt Amazon (rarement par passion, si ce n’est celle de ne pas mourir de faim, qui oblige à accepter le genre de travail que les ploutocrates proposent). La fabrication en usines et la production d’objets mécanofaccturés en tous genres impliquent bien souvent cette même chaîne de violences structurelles (présentée ici de manière très incomplète). Dans une organisation sociale dont la taille est inhumaine puisque son fonctionnement est mondialisé — c’est à dire qui place dans un rapport de dépendance un nombre colossal d’individus qui ne se connaissent absolument pas et qui ne peuvent pas se connaître (on peut penser aux traders et aux banquiers et à leurs activités qui influencent la vie de millions de gens dont ils ne savent strictement rien, ou simplement aux « produits » que le consommateur utilise ou achète sans jamais savoir, ou presque, qui les a produits)—, et qui se fonde sur des impératifs monétaires, sur le règne de l’argent, sur la généralisation des rapports marchands, sur de multiples hiérarchies et mécanismes de coercitions et d’oppressions, les relations humaines sont nécessairement empreintes de violence.
      Nicolas Casaux. Extrait de l’avant-propos au livre de Peter Gelderloos : Comment la non-violence protège l’État.

    • #5766 Répondre
      MA
      Invité

      “He had no racial feeling—not because he was superior to his brother civilians, but because he had matured in a different atmosphere, where the herd-instinct does not flourish. The remark that did him most harm at the club was a silly aside to the effect that the so-called white races are really pinko-grey. He only said this to be cheery, he did not realize that “white” has no more to do with a colour than “God save the King” with a god, and that it is the height of impropriety to consider what it does connote. The pinko-grey male whom he addressed was subtly scandalized; his sense of insecurity was awoken, and he communicated it to the rest of the herd.”
      E.M Forster, A Passage to India

    • #6100 Répondre
      Claire N
      Invité

      Cas clinique extrait de la thèse de Henry Colin
      Élève de Charcot
      Helene, née le 26 février 1871, entrée à Viiljuif à 18 ans
      Dessin de l’arbre généalogique :
      – grand mère aliénée
      – Mere nerveuse morte de fluxion de poitrine
      – oncles paternels 2 morts noyés à 1 an d’intervalle ( suicide probable) âge 24 et 17 ans
      – sœur anémique

      Étant enfant elle était chétive, mais malgré cela n’a jamais fait de maladie.Certificat d’étude a 11e ans. Réglée à 14 ans, elle se marie à 15 ans et demi avec un maréchal ferrant âge de 22 ans.celui-ci était ivrogne, brutal, dépensier. Il buvait de l’absinthe. Il lui a mangé sa dot ( 2000 francs) en 6 semaines, et l’a ensuite rendue très malheureuse. Toujours ivre, il l’insultait, la frappait à coup de pied, à coup de poing, sans le moindre motif.
      Au bout de deux mois de mariage, elle le quitte et se réfugie chez ses parents. Ceux-ci la ramène le soir chez son mari qu’on trouve couché vire-mort au milieu de ses déjections.
      Au bout de deux ans de ménage, ne pouvant plus y tenir elle se sépare et demande le divorce.
      Après deux mois chez ses parents, elle loue une chambre et travaille de son métier de couturière (
      Rencontre un jeune homme devient sa maîtresse)
      Vers le commencement de décembre 89, elle se sent malade.Elle avait des étouffements, des maux de tête, mal au rein; elle digérait mal.Elle se voit obligée de cesser son travail.
      Alors éclate un accès de délire maniaque d’une grande violence.Elle se figure que la guerre a éclaté, se rend à la caserne du Chateau-d’Eau pour prendre des renseignements ; puis les idées changent . On en veut à son amant, il va être assassine.
      Diagnostic : accident hystérique associé à dégénérescence héréditaire

      • #6103 Répondre
        Carpentier
        Invité

        … / C’est l’envie de croissant qui m’aiguille vers la boulangerie. Ce n’est pas l’envie de médicament qui m’aiguille vers la pharmacie. Plutôt la maladie. Le boulanger peut provoquer l’envie de croissant, le pharmacien et ses fournisseurs ne peuvent pas provoquer la maladie, sauf dans des dystopies inégalement clairvoyantes. / … Boniments, Trouble, p.109.
        Et un peu plus après dans la démonstration implacable du rôle du diagnostic du médecin pour qu’une maladie existe socialement :
        … / Le domaine psychique est un terrain propice à la prospection de maladies. Un patient qu’on décrète boîteux peut invalider ce décret en marchant droit, mais quel démenti apporter à un décret de dépression, à un diagnostic de bipolarité ? Par quel geste prouver qu’on est monopolaire? /… Boniments, Trouble, p.110.
        Merci, Claire N, lire ton post m’a mise d’humeur à rire tristement – quelle fiche de cas édifiante même quand on sait – et m’a fait trouver l’énergie de descendre mon Boniments de son étagère (oui, chez moi, chaque ouvrage de François a son étagère).
        J’avais injustement oublié son ‘ par quel geste prouver qu’on est monopolaire? ‘ qui va me faire au moins la journée.

    • #6119 Répondre
      Claire N
      Invité

      Merci pour l’écho tout à fait bienvenue du passage de boniment , le geste
      De prospection des maladies psychologiques n’a pas cessé, l’entomologie du DSM est d’ailleurs de plus en plus fournie, difficile de passer entre les mailles du filet pour pas se faire épingler
      Avec petit bonus par rapport aux amendes du code civil un commerce fait de la sentence
      Comment prouver qu’on est innocent c’était pas suffisant. Un mariage heureux de l’ordre et de l’exploitation comme souvent

    • #6519 Répondre
      K. comme mon Code
      Invité

      « Je n’avais plus besoin de livres j’en étais un. Il s’écrivait à fleur des faits. Il s’écrivait en négociant la marche arrière, en remontant la rampe en colimaçon,  en badgeant le portail, en m’engageant dans la voie sur berge, et dans ce texte automobile le fleuve et le mot fleuve ne faisaient qu’un, le pont et le mot pont ne faisaient qu’un. Et mes fesses se trouvaient aussi ajustées au siège qu’à leur vocable.
      Le ravissement d’être un texte illuminait la voie comme l’avaient fait les guirlandes de Noël. Éclairant une chose les phares la frappaient d’amitié. Les piétons tardifs, les panneaux de chantier clignotants, le boulevard périphérique, la nouvelle caserne de pompiers, la bretelle de sortie s’avançaient en amis et je les accueillais comme tels, laids ou beaux, aigres ou doux, doux ou amers, amers ou béats. Ami ce lampadaire si j’en prends note. Ami ce fourgon blindé si je le nomme. Ami le gobelet usagé entre vitre et tableau si d’un trait je le signale. Ami cet entrepôt de logistique si d’un mot je le saisis. Ami ce rang de pavillons que d’une phrase j’embrasse.
      Et bien sûr en un flash les conducteurs opposés pouvaient voir que je riais. Que je riais pour rien, c’est-à-dire pour tout. Pour le tout. Pour l’ensemble de son œuvre. Et la divagation automobile suscitait maintenant un condisciple de jadis qui riait pour tout et rien. L’enfance avait aimé en secret ce Vincent, au visage fendu ad aeternam d’une grimace rieuse, hilare de choses qui n’amusaient que lui, riant de courir après une bulle de savon issue du tube qui ne le quittait jamais. Vincent criait derrière la bulle et croire que ses cris poussaient la bulle lui procurait une joie que nos insultes jalousaient. Nous l’appelions le toqué, le zinzin, le maboul, le mongolien, le gogol. Royalement il se foutait de ces noms d’oiseaux. Un nom d’oiseau lui aurait bien convenu. Le nom d’un pinson. D’un pic-vert. D’une oie sauvage par-dessus l’étang. Vincent l’attardé avait bien de l’avance, et aujourd’hui enfin je le rattrapais. »

      • #6536 Répondre
        Ostros
        Invité

        J’adore.

      • #11383 Répondre
        Graindorge
        Invité

        K.comme Code, ça m’a fait rire de joie!

    • #6532 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

      j’aime bien

    • #7544 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Ce n’est pas parce que nous avons quarante-cinq ans ou cinquante-cinq ans ou soixante-cinq ans que nous ne voulons plus vivre une vie intense ou que nous ne voulons plus écrire des textes intenses. Ou les lire ; j’achetais, en 2008-2009 surtout, un nombre considérable de livres politiques historiques, tentant peut-être de compenser ma minorité numérique en la bardant de ces livres, les livres de littérature n’ayant pas suffi, Princesse de Clèves* épiphénomène ne changeant rien à la nature spectrale, diminuante, disparaissante, de tous les romans et de l’efficace littéraire en général, minorité de tous les côtés, minorité parce que je lis des livres, minorité parce que c’est de la littérature, minorité parce que lisant des livres et en écrivant je suis tout de même née d’employés, eux-mêmes nés d’ouvriers, minorité parce que, bien que mesurant un mètre quatre-vingt, je suis une femme, et que j’ai de grands pieds, minorité parce que j’habite à la campagne, et que la campagne est une chose bizarre, comme l’a bien suggéré Benjamin de Tarnac en décrivant les flics de la police scientifique s’égaillant tout heureux dans les champs et visitant le poulailler et disant que la campagne c’est pas mal et décidant peut-être au retour de planter des tomates.
      * Princesse de Clèves (La), roman de Mme La Fayette (1678). La princesse de Clèves résiste à l’amour qu’elle éprouve pour le duc de Nemours par fidélité à son mari, qu’elle estime. Après la mort de celui-ci, elle entre au couvent (Petit Larousse,2003).
      En février 2006, à Lyon, le futur candidat Nicolas Sarkozy déclare à des fonctionnaires : « L’autre jour, je m’amusais, on s’amuse comme on peut, à regarder le programme du concours d’attaché d’administration. Un sadique ou un imbécile, choisissez, avait mis dans le programme d’interroger les concurrents sur La Princesse de Clèves. Je ne sais pas si cela vous est souvent arrivé de demander à la guichetière ce qu’elle pensait de la Princesse de Clèves… Imaginez un peu le spectacle ! »
      Nathalie Quintaine. Tomates

    • #10836 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Le corsage de Suzanne s’emplit et la petite reine frileuse s’en apeura presque autant que sa mère ; elles ne pensaient qu’à cette peur l’une et l’autre, mais pour s’en distraire elles s’occupaient à autre chose, aux passe-temps bénins concédés aux femmes de cette époque, tapisserie et poésie ; et à ce qu’on dit elles ne sortaient guère, quelle que fût leur relative fortune à toutes les deux, c’est-à-dire celle du huguenot apostat, non pas qu’elles fussent avares ni d’aucune façon thésauriseuses, mais de l’or elles ne savaient que faire, avaient seulement placé tout cela en vignes et en bateaux à la mort du vieux et laissaient gérer, naviguer, fleurir, ayant entre elles un tout autre trésor, de don, d’amour partagé et heureux, mais étouffant comme le sont toujours les trésors, appelant de tout leur éclat la perte. Suzanne ne sortait guère, car elle était de porcelaine, sinon avec sa mère les beaux matins le long des levées, ou dans de pauvres sociétés orléanaises un peu ternes, un peu dévotes, un peu littéraires, avec des abbés sans panache et de doux anacréons de la province, mais avec aussi des amies rieuses comme elles le sont en tout lieu, laissant apparaître le lys et les roses avec des éclats de rire, partout au monde du moment qu’il y a deux jeunes filles ensemble. Car je suis sûr qu’en dépit de ce que j’ai dit, la vie étriquée, les ternes sociétés, les abbés cacochymes à tabatière de buis, l’apeurement de sa mère et son propre apeurement né de celui de sa mère et s’y conformant comme un jumeau à son jumeau, comme un des seins qui lui poussait se conformait à l’autre, en dépit de cela je suis sûr qu’elle ne s’ennuyait aucunement, qu’elle était bonne et gaie, bonne parce que gaie, qu’elle aimait le petit perron, la petite fortune, la vie petite et pleine, et l’espoir pesant comme un ciel au printemps ; car elle était une reine : c’est-à-dire quelqu’un à qui depuis sa naissance l’amour exclusif n’a jamais failli, et quand on a eu cela tout peut arriver, le ciel et l’espoir peuvent s’écrouler, on peut se perdre dans mille forêts, voir mille fois son cœur sorti de sa poitrine et foulé, la joie est toujours là, dessous, au moindre appel elle va bondir, elle reste là et attend, invincible, éclipsée seulement parfois, mais vivante, éternelle comme on disait quand ce mot avait un sens. Cela, donc, pour ce qui dans le lys et les roses était du ressort de Bernardin de Saint-Pierre et Rousseau ; pour le reste, ce qui appartenait à Sade, c’est-à-dire une sorte d’espoir aussi, de joie plus gonflée qu’un ciel, il y avait l’ombre du vieillard dont la mère ne parlait pas, mais sa poigne indubitable sous l’apparence d’un canal navigable, le sillon du désir satisfait entaillé dans la terre d’Orléans à Montargis.
      Pierre Michon.  » Les Onze « 

      • #11384 Répondre
        Graindorge
        Invité

        « on peut se perdre dans mille forêts, voir mille fois son cœur sorti de sa poitrine et foulé, la joie est toujours là, dessous, au moindre appel elle va bondir, elle reste là et attend, invincible, éclipsée seulement parfois, mais vivante, éternelle comme on disait quand ce mot avait un sens.  »
        C’est tellement ça!

    • #10914 Répondre
      Claire N
      Invité

      Merci
      J’aime beaucoup le passage qui lié l’amour et la joie éternelle ; sauf que le mot « exclusif «  tombe là par exprès me questionne

      • #10936 Répondre
        Alain m.
        Invité

        Effectivement pourquoi le caractère exclusif de cet amour reçu serait la condition d’une joie éternelle ? À la lecture cela ne m’a pas interpellé mais tu as raison cela ne va pas de soi.

    • #10942 Répondre
      Philippe
      Invité

      Et bah c’est pas si mal ! Belle écriture !
      Un poil de fond, même si les conséquences semblent échapper.
      « Nous divisons, divisons jusqu’à la plus petite unité »
      Mais oui ! Et quelle est la plus petite unité, dans le genre humain ? L’individu.
      Décidément, je commence à penser que Marx était un libertarien qui s’ignorait. Je le retrouve dans ses écrits, et dans ceux qui transmettent sa pensée avec suffisamment de précision, comme tu le fais, François.
      Mais bon, de là à ce que des descendants de sa pensée puisse l’entendre, le gouffre est énorme ! Sans doute pas pour rien que Marx affichait sont mépris pour les marxistes, c’était vraiment une interprétation bas du front de ces propos. Bon, il semait lui même les graines de la confusion en ne voyant pas la vie au delà de la lutte, mais ça, je ne saurais lui reprocher. Il était tellement proche des bonnes conclusions, tellement juste pour son époque, et sa vision du communisme, était elle une superbe idée.
      Un sacré bonhomme, ce Marx. Son errance était dans le matérialisme et sa conception du monde, certainement pas dans son coeur ou ses tripes.

    • #11069 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Il est possible que ce texte soit imprimé et lu quelque jour. Il n’est pas non plus interdit de penser qu’à l’état de manuscrit il dorme de longues années, silencieux, dans un tiroir. Le propriétaire du meuble peut être un jour obligé de s’enfuir, laissant derrière soi les pages oubliées. Qui nous empêche d’imaginer que la commode sera vendue ?
      La voilà achetée par un négociant en gros qui désire meubler une chambre de bonne dans sa nouvelle maison. La bonne retrouve le manuscrit et le jette avec les ordures. Le négociant, c’est comme ça qu’il a fait fortune, veille à ce que rien ne se perde, chasse la bonne, récupère le manuscrit, et l’envoie aux services d’emballage. Les feuilles, froissées, tassées, serviront de bourre à calfeutrer un colis qui part pour un comptoir isolé au centre de l’Afrique — rien de tout ceci n’est invraisemblable. Le colis, après des mois de wagon, de vapeurs, de hangars, de péniches, de caravanes, de portage, parvient à son destinataire. C’est un blanc. Il a quitté la France il y a vingt ans pour devenir le modeste employé d’une puissante société minière ; il a été oublié dans ce poste depuis longtemps inutile. Il n’y a pas un Européen à mille kilomètres à la ronde, et cet homme est noyé au milieu des noirs comme un haricot blanc au coeur d’un énorme sac de haricots noirs. Le colis arrive trop tard. L’homme est vieux. D’abord, il avait commandé une machine à faire de la glace, le négociant s’est trompé, il a envoyé un dictaphone perfectionné. Dégouté de tout, le blanc défroisse machinalement les feuilles du manuscrit qui calaient les rouleaux vierges. Comme il n’a rien à faire et peu d’imagination, Il dicte le texte une première fois, puis une seconde, à l’envers. Et comme il parle parfaitement la langue de la tribu nègre la plus proche (une sorte de Bomongo adultéré), c’est en cette langue qu’il dicte la première traduction du manuscrit. Plus tard, il meurt, et personne ne le réclame. La brousse envahit, puis efface sa case. Depuis longtemps, le manuscrit a été mangé par les fourmis rouges.
      La tribu des Bomongos adultérés est entrée en lutte contre de puissants ennemis, et une nouvelle guerre de cent ans commence. Après bien des batailles, le dernier des Bomongos est obligé, seul désormais d’une race disparue, de se réfugier dans la forêt. C’est là que, pourchassé par un jaguar, il se cachera, un soir de tornade, dans la case du blanc, qui n’est plus qu’une vague et obscure bulle de vide entre des masses de jungle. Le nègre découvre le dictaphone, le met en marche par hasard, et écoute, en sa langue, le texte des pages qu’on va lire.
      C’est pour ce nègre que j’écris.
      Jean Ferry.  » Le mécanicien et autres contes « 

    • #11252 Répondre
      Alain m.
      Invité

      J’aime à errer au bord de la Seine. Les docks, les bassins, les écluses me font songer à quelque port lointain où je voudrais habiter. Je vois, en imagination, des filles et des marins qui dansent, de petits drapeaux, des navires immobiles avec des mâts sans voile.
      Ces songes ne durent pas.
      Les quais de Paris me sont trop familiers : ils ne ressemblent qu’un instant aux cités brumeuses de mes rêves.
      Un après-midi de mars, je me promenais sur les quais. Il était cinq heures. Le vent retroussait mon pardessus comme une jupe et m’obligeait de tenir mon chapeau. De temps en temps, les fenêtres vitrées d’un bateau-mouche passaient sur l’eau, plus vite que le courant. L’écorce mouillée des arbres luisait. On voyait, sans bouger la tête, la tour de la gare de Lyon, avec ses horloges déjà éclairées. Quand le vent cessait, l’air sentait le ruisseau à sec.
      Je m’arrêtai, et, m’accoudant sur le parapet, je regardai tristement devant moi.
      La cheminée des remorqueurs tombait en arrière, avant les ponts. Des câbles tendus reliaient des péniches habitées au milieu. Une longue planche joignait un chaland au sol. L’ouvrier, qui s’aventurait dessus, rebondissait à chaque pas, comme sur un sommier.
      Je n’avais pas l’intention de mourir, mais inspirer de la pitié m’a souvent plu. Dès qu’un passant s’approchait, je me cachais la figure dans les mains et reniflais comme quelqu’un qui a pleuré. Les gens, en s’éloignant, se tournaient.
      La semaine dernière, il s’en était fallu de peu que je ne me fusse jeté à l’eau, pour paraître sincère.
      Je contemplai le fleuve, en songeant à la monnaie gauloise qui devait se trouver au fond, lorsqu’une tape sur l’épaule me fit lever le coude, instinctivement. Je me retournai, gêné d’avoir eu peur.
      En face de moi, il y avait un homme avec une casquette de marinier, un bout de cigarette dans la moustache et une plaque d’identité rouillée au poignet.
      Comme je ne l’avais pas entendu venir, je regardai ses pieds : il était chaussé d’espadrilles.
      — Je sais que vous voulez mourir, me dit-il.
      Je ne répondis pas : le silence me rendait intéressant.
      Emmanuel Bove.  » Mes amis « 

    • #11380 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Longtemps je me suis couché de bonne heure — le matin. J’avais mes nuits ; je les ai toujours, mais sans comparaison.
      Presque chaque soir, vers neuf heures, je prends un bouquin et m’allonge sur mon lit. Souvent, j’abandonne vite ma lecture ; commence alors l’étendue d’immobilité et de silence apparents où je découvre ma totale liberté. Nul guetteur sur les points culminants de la ville noire et bleue ne se soucie du minuscule espace que j’occupe sous mon toit, rien ne me désigne à sa méfiance. Ils n’ont pas encore de machines à détecter les rêves subversifs, mais ça viendra : faisons leur, en ce domaine, le plus large crédit. Il me reste, je suppose, quelques bonnes années devant moi pour cet exercice de l’ombre et du secret.
      Je me raconte des histoires, dont une quantité infime seulement verra le jour sur du papier. Écrire est un travail harassant : choisir, combiner les mots pour qu’ils ne s’éventent, ne pourrissent pas trop vite à la lecture ! Tâche tellement disproportionnée à nos forces que l’on se demande comment des hommes lucides ont osé l’entreprendre. Sans doute — je parle en mon nom — finissent-ils par se convaincre qu’ils aident ainsi à produire une réalité qui leur dispensera un peu de sa force, en retour. Ma pensée file, et se file, ignore toute contrainte, vire, plonge, se retourne avec l’exquise souplesse d’une loutre jouant dans l’eau. Nous avons tous du génie dans la position horizontale et les yeux clos. Quelles foulées d’une inimitable aisance sur la cendrée du sommeil ! A moi le survol des fougères d’enfance et des chemins de la terre buissonnière, dont le terme ne peut-être que le cul merveilleusement énorme, consentant, d’une moissonneuse qui a sombré en bordure du bois. Ses cuisses bien écartées, la figue au soleil, mûre, juteuse, en sueur, fondue et confondue dans le rut de Messidor. Une moissonneuse de Courbet, courbe, renflée, seule, bonne comme le bon pain, tiède, profonde et qui ne dirait jamais NON.
      André Hardellet.  » Lourdes, lentes… »

    • #12019 Répondre
      Alain m.
      Invité

      « Ce que l’on a appelé le « syndrome de l’huile toxique » est exemplaire d’à peu près tous les maux dont notre temps est affligé, d’abord parce ce que ce nom même est un leurre. L’empoisonnement qui, de la fin d’avril 1981 au début de l’année 1982, a fait plus de mille morts et frappé quelques dizaines de milliers d’autres victimes d’infirmités diverses (des cécités temporaires et atrophies musculaires jusqu’aux paralysies définitives), est tout récemment réapparu dans l’actualité, à l’occasion d’ultimes péripéties judiciaires. Mais sans que soient remises en cause l’explication officielle des faits et la culpabilité des empoisonneurs désignés.
      [ … ] L’accessoire, ici la lourdeur de la justice, la gabegie administrative, les querelles scientifiques, la servilité des médias et ce fait si familier qu’avant toute investigation sérieuse les autorités s’empressent de dire n’importe quoi qui puisse passer pour une démonstration de rassurante compétence — car l’État qui éduque et instruit tout le monde ne doit jamais être pris en flagrant délit d’ignorance — bref, tout cet attirail de notre modernité est on ne peut plus authentique. Quant à l’essentiel, il est entièrement falsifié, la cause prétendue de cette épidémie n’ayant jamais eu la moindre réalité. »
      Jacques Philiponneau.  » Relation de l’empoisonnement perpétré en Espagne et camouflé sous le nom de syndrome de l’huile toxique. 1994

    • #12175 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Il déplia entièrement Le Soleil et tout s’éclaira. Le navire était bien un chalutier, qui remorquait un iceberg. La photo illustrait un article sur les chasseurs d’icebergs, profession dont il ignorait jusqu’à l’existence. De nombreux chalutiers, découvrit-il en lisant l’article, se reconvertissent pour capturer ces proies plus lucratives que les habituels aiglefins, capelans, morues dont les bancs s’amenuisent. Louis dodelina longuement de la tête en méditant sur la capture et la fonte de glaces jadis éternelles. L’eau ainsi récoltée était commercialisée en tant qu’eau préhistorique réputée ultra-pure et facturée en conséquence, quinze dollars le litre. Le prix d’une bonne huile d’olive, s’indigna Louis. La banquise fond, écrivait l’auteure de l’article, et l’humanité la regarde se dissoudre avec cette indifférence qu’elle porte à toute vérité trop lente à se manifester, inadaptée à la vitesse désormais mondialisée de ses appétits. Louis relut plusieurs fois cette phrase en plissant le front, Var-Matin ne l’ayant pas habitué à ces complications d’écriture. Cette traite des icebergs s’aggravera, poursuivait la journaliste, car le prix de l’eau préhistorique augmentera proportionnellement à la diminution de la masse de glace selon l’infaillible loi de l’offre et de la demande. Désormais à l’origine des moindres gestes de l’humanité, la Main Invisible du Marché ne prends pas de gants pour la pousser à exploiter de nouvelles sources, même gelées, de profit. Après avoir presque vidé les océans de leurs poissons, les hommes se tournent désormais vers l’eau elle-même, sous sa forme la plus bankable. Les icebergs capturés, répondait un chasseur d’icebergs à une question de la journaliste, ne représentent qu’un infime pourcentage de la masse disponible et chacun devrait pouvoir boire de l’eau préhistorique, c’est une question de démocratie. Un élu indiquait que cette activité économique constituait un appoint indispensable à nombre de marins pêcheurs ; soucieux de ne fâcher personne, il proposait d’instaurer des réserves à icebergs dont l’accès serait autorisés aux seuls touristes. En contrepartie, l’État canadien devrait délivrer davantage de permis de chasser l’iceberg.
      Joël Baqué•  » La fonte des glaces « 

      • #12305 Répondre
        lison
        Invité

        De Joël Baqué, j’ai lu et aimé « La mer c’est rien du tout », où il parle de sa famille et de son enfance près de Béziers, puis de son métier, gendarme (puis policier).
        Un petit extrait :
        Pour éviter rhumes et bronchites, il aurait fallu que notre maison en quérons n’ait pas été directement posée sur le sol. Mais creuser un vide sanitaire aurait « coûté bonbon ».
        Trop cher pour nous, c’était presque tout. Les meubles de la cuisine étaient en formica, le reste du mobilier en toc d’obédiences diverses : plastique, stratifié, mélaminé, placage, bois mous.
        Acheter du fromage à la coupe était aussi inimaginable que boire du thé ou sourire à un étranger;
        Nous n’étions pas miséreux mais « un peu justes » comme tout le monde à Montblanc sauf le riche au parc avec le dogue, le docteur avec la cravate et le patron avec ses vignes.
        Il fallait « faire attention ».

        un autre :
        Quand j’ai quitté la gendarmerie pour la police , ma mère a fait une crises de nerfs et s’est enfermée dans le magasin parce qu’à ses yeux je me révélais instable et finirais donc à la rue !
        et un dernier :
        J ‘observais cet homme, inculpé pour proxénétisme, séquestration et actes de barbarie, attentif à ne pas trop sucrer son sucre.

        • #12309 Répondre
          Alain m.
          Invité

          Je n’ai pas lu celui-ci mais c’est dans sa manière : de l’absurde, du comique et de la dérision teintée de mélancolie.

    • #12303 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Je vous le dis posément, je ne crie pas, je parle, je vous parle, tant que c’est encore possible, de lancer la pensée, toutes voix dehors, de s’adresser à vous, à tu, à you, publiquement, de partager, de vous interpeller, tu ou vous, tout à trac, ne croyez pas que je ne l’ai pas mûrement, réfléchi, avant de m’adresser à vous ainsi, à nous, de dire abruptement, et néanmoins posément, à tu ou vous, regardez, regardons, ça traque, ça fout le camp, au sens propre, pas de fuite, sauf des capitaux s’entend, des murs, des camps, ça traque, ça fait le tri, dans la numanité, ça sectionne, ça sélectionne, ça creuse des zones, des trous de nulle part dans l’numain, des zones sans droit, au nom de notre sécurité ça dit, de nos sacro-saintes valeurs, de la nouvelle trinité : Profit le fils de Capital et Spéculation le grand souffle, l’inspirateur, jeu supérieur, Pères et Fils s’échangeant les cartes, les territoires, les plaques, les paquets de chair du numain, les surnuméraires sont laissés, dans le pot où ils pourriraient si, pot pour rien, les surnuméraires sont d’ailleurs très nombreux, bien plus que vous, que nous, sont innombrables, sont la moitié de la numanité, et ils n’ont rien, et leur rien fait bougrement peur, sauf s’ils restent dans leurs déserts, leurs ghettos, les bidonvilles de leurs grandes villes (certains hôtels y sont prisés), dans leurs villages aux terres arides ou contrôlées par Monsanto, sur leurs décharges, leurs berges inondées par les crues, sous les tirs croisés des missiles, dans l’odeur tenace des massacres, s’ils y restent, oui, ça va encore [ … ]
      [ … ] ça nomme partout des points noirs, ça désigne des lieux-menaces, ces désœuvrés à qui on a ôté l’emploi ou que l’école n’a pas gardés, ces à demi, ces presque citoyens, ces moins-que-rien dit-on bientôt, ces décentrés privés de l’accès aux services, aux coeurs battants des cités, ces chômeurs paresseux qui sous prétexte qu’il n’y a pas de travail ne travaillent pas, qu’ils n’ont pas de revenus n’achètent pas, ne cotisent pas, jamais assez, sont un peu grecs, quoi, osent rechigner, alors vous entendez, ça gronde, ça bombe le torse, ça tape du poing et ça sanctionne, les voyageurs sans billets, les profiteurs du rsa, les resquilleurs, les agités, agitateurs, les militants incontrôlables ça dit, ça fait des listes, les délinquants, les activistes, les intégristes, les fraîchement radicalisés, des djihadisés plus ou moins, et s’il y en a un, même un seul, qui terroriste, l’est ou pourrait l’être, ça justifie toutes les écoutes ça dit, la mise en fiche de tous les autres, car c’est au nom de la Liberté qu’on conditionne les libertés, vous pigez, après la flexisécurité voici la sûreté libérale, ça promet, ça promet des flingues aux vigiles, exit le privilège d’État, et tant pis si ça ouvre la porte aux polices privées, aux milices, ça nettoye, ça intensifie, ça hisse au rang de paradigme la lutte contre le terrorisme, toute la société scrutée, surveillée, mutique par solidarité, ça vitupère, ça lance de vastes opérations, ça cite des noms, ça garde à vue des opposants ou des écologistes inquiets : trahissent la cohésion sacrée, la République ne transige pas, ça ne parle pas des multinationales polluant impunément et organisant leur non-solvabilité sur les territoires où elles pissent, crachent, bouffent gratos et laissent le sol nu, les travailleurs tout nus aussi, rincés, jetés après usage, …….
      Florence Pazzottu •.  » Frères Numains  »
      (Discours aux classes intermédiaires)

    • #12751 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Toute la question est de savoir si la survie collective se fera sur le mode disciplinaire d’une mobilisation totale indéfiniment reconduite, assurant aux classes dirigeantes une sorte de perpétuité : chaque nouveau désastre ou nouvelle pénurie attestant aux yeux des populations la nécessité de la domination organisatrice pour mener cette guerre de sécession entre l’humanité et la nature ; ou si elle sera le fait d’une humanité émancipée du fatum économique et de ses hiérarchies irresponsables, luttant pour sa propre cause, c’est-à-dire pour sauver les bases biologiques de la vie terrestre.
      Cette alternative paraîtra sans doute naïve ou démentielle à ceux qui s’imaginent protégés de la décomposition du monde réel par les programmes de simulation de la réalité virtuelle, qui affirment que tout va bien. Pour les autres, elle accable leur isolement et leur impuissance devant l’écrasante objectivité de ce qui existe, la rapidité du cours catastrophique des choses, l’anomie sociale où ils voient les individus se dissoudre : elle les invite ainsi à se soustraire de cette société malencontreuse et à se borner eux-mêmes, dans le cercle de leurs jouissances privées.
      On sait pourtant que dans un monde si désastreusement unifié, on ne peut se sauver tout seul ; non seulement pour la raison qu’il n’y a nulle part où s’en retirer, ni aucune manière de s’en abriter; mais encore pour celle-ci que ce serait pour rien ; nous avons pour être heureux besoin de la société du genre humain. On n’a donc pas le choix que de travailler à la sauver. Mais par où commencer ? Disons qu’il faut commencer de se sauver tout seul ; que c’est une obligation que l’on a envers soi-même que se désabuser de toutes les crédulités de la vie moderne, des faux plaisirs et de ses ersatz, ses nécessités prétendues et ses représentations trompeuses, qui nous troublent et nous égarent ; que ce n’est pas un austère devoir mais au contraire qu’il y a beaucoup d’agrément à connaître la contradiction de son esprit avec le néant de cette vie mimétique, vie toujours honteuse et souvent ridicule, d’ailleurs empoisonnée et qui ne vit même pas. Et ce serait le diable que l’on ne rencontra pas bientôt d’autres musiciens de Brême partageant le même intéressant secret : Il y a toujours mieux que la mort. D’où l’on pourra songer à vérifier cette autre maxime qui peut mener loin, et même jusqu’à l’idée de ce qu’il serait enfin possible de vivre : Les hommes ne sont limités par rien que par des opinions.
      ENCYCLOPÉDIE DES NUISANCES, MARS 1996.
      Remarques sur la paralysie de décembre 1995.

      • #12798 Répondre
        Graindorge
        Invité

        « Il y a toujours mieux que la mort »
        « Les hommes ne sont limités par rien que par des opinions. » 2 belles, magnifiques, réjouissantes, enthousiasmantes et authentiquement révolutionnaires vérités.
        Spasiba Alain M

    • #12997 Répondre
      Carpentier
      Invité

      .. Un dictionnaire au hasard, pas le plus jeune mais justement. Émeute, nom féminin (de émouvoir):
      ‘ Tumulte séditieux dans la rue; soulèvement populaire. ‘
      Attention, l’ami des mots pourrait très vite se faire jouir tout seul : ah, ça a un rapport avec émouvoir, et non avec meute, comme on aurait pu croire. C’est donc que les gens qui émeutent sont émus. Qu’ils ont un coeur. Et c’est donc qu’ils souffrent. Bonne nouvelle, donc: les pauvres sont des hommes au fond, même les racailles. / …
      p.42, une année en France, Bégaudeau Bettina Rohe – Gallimard, 2007.

    • #13006 Répondre
      Carpentier
      Invité

      (suite) … Dans un documentaire sur la boucherie de Sabra et Chatilla sorti en janvier 2006 (Massaker), un des ‘ massacreurs ‘ confiait sans vergogne qu’ils avaient, exécutant la sale besogne, voulu manifester leur ‘ émotion ‘ (c’est son mot) après l’assassinat de leur chef Béchir Gemayel. Comme quoi, l’émotion, faut voir. / … une année en France référendum/banlieues/CPE

    • #13428 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Ce n’est pas exactement la libération qui l’émeut. Ce n’est pas le fait, répété à droite et à gauche par la presse bourgeoise, qu’avec la liberté les otages récupèrent le facteur le plus important de la vie et donc la vie elle-même, réduite pendant la captivité dans lesdites prisons du peuple à dormir, pisser, chier, ronger des ragoûts infects, tourner en rond dans des environnements minuscules, écouter d’une oreille les radios du voisin et répondre aux interrogatoires. Les misères humiliantes de la survie ne lui font ni chaud ni froid. Finalement, cette vie presque infravitale, au point de tomber en dessous du seuil minimum de la vie, ne serait-elle pas par hasard la vie à laquelle les entreprises dont les séquestrés sont les cerveaux, les symboles, les fiers porte-voix, condamnent à vivre des milliers et des milliers d’ouvriers travaillant pour elles, et pas pendant deux ou trois semaines — le temps les otages doivent exceptionnellement vivre en captivité —, mais des années, des décennies, une vie entière, à tel point que cela cesse d’être pour eux le substitut pervers de la vie pour devenir la vie même, la seule vie, et, en tant que telle, une vie qui, aussi pénible et immonde et sans issue soit-elle, demande à être glorifiée ? Non. Ce qui l’exalte, et qui semble flagrant sur les premières pages des quotidiens telles les couches de maquillage qui embellissent les acteurs sur les photos exposées à la devanture des théâtres, c’est la transformation qui s’opère chez les séquestrés. Ils voyagent dans des automobiles dernier modèle, portent des costumes sur mesure et des chaussures italiennes et signent des chèques avec des stylos en or lorsqu’un commando parfaitement synchronisé les soustrait à la vie fastueuse qu’ils mènent. Des jours, des semaines, des mois plus tard, lorsqu’on les libère et qu’ils affrontent tout éblouis l’éclat des flashs, ils ont des cheveux blancs, le cuir chevelu rongé par les poux, une barbe d’une semaine, la peau scorifiée. Ils sont sales, ont maigri, leur visage est devenu émacié et osseux. Ils ont la même allure éteinte que les condamnés, le regard vitreux et fuyant des alcooliques, des médicamentés, des gens battus. Ils portent des survêtements de mauvaise qualité, des ensembles improvisés à partir des vêtements que leur donnent leurs ravisseurs, rien n’est assorti à rien — la chemise en dehors du pantalon, des sandales sans lacets, les doigts couverts de nicotine (ceux qui fumaient déjà au moment où on les a enlevés continuent à fumer comme des pompiers, et les autres adoptent le vice avec une avidité fatale), les ongles sales et cassés de quelqu’un qui creuserait à longueur de journée pour tenter de s’évader. Ils sont désorientés, ont des problèmes de mémoire, balbutient. On dirait des animaux, des malades mentaux.
      Alan Pauls. « Histoire de l’argent »

      • #13475 Répondre
        Graindorge
        Invité

        Que dire?👁👁

    • #14123 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Il s’assoit là où on le pose. On le pose puis on s’écarte. Il a voulu se lever et l’injonction est venue de Brian quand ils se sont interposés à cinq contre un, bien décidés à faire barrage et que rien ne vienne le rompre, quelles que soient ses intentions à lui, qu’il projette ou non d’aller à l’épreuve de force, ancrés au sol, barrage en terre qui résiste par l’effet de masse et qui ne sera pas fissuré, plus robuste, plus sûr que le béton armé qui pourtant en impose davantage. Pendant qu’ils le tiennent en respect, de toute sa hauteur il les défie, il est là, on le voit, il hésite un instant quant au parti à prendre, suffisamment pour que dans la salle l’aiguille du tensiomètre grimpe dans le rouge ; l’injonction est venue de Brian et à nouveau sa voix s’élève, sa voix qui porte loin sans effort, sans avoir à crier, et lui intime l’ordre pour la deuxième fois : « Tu restes assis. »
      Du « vous » au « tu », la grande bascule. On en frémit. C’est venu naturellement, on en frémit quand même. De ce qui pourrait suivre, aussi.
      Même si on ne sait pas quoi exactement, c’est une porte ouverte. Non pas le « tu » qu’on se donne entre nous d’égal à égal, pas tout à fait à égal avec l’agent de maîtrise mais pour lui rappeler d’où il vient et quelle communauté de destin est la nôtre, le « tu » qu’on lui doit quand lui, de toute façon, n’imagine pas s’adresser à nous autrement. Non pas le « tu » entre hommes et femmes confondus en une seule et même masse salariale dans les comptes de l’entreprise, alors que la rémunération du patron est ailleurs pour sciemment moins de transparence, et que sa holding GM Group soit immatriculée au Luxembourg ne fait qu’en rajouter. Sans parler du « tu » à l’anglo-saxonne faussement égalitaire quand ils débarquent chez nous qui avons besoin du « vous » des conventions et de la hiérarchie. Non, autre chose. Le « tu » qui tombe de la bouche du tiers-état, citoyens camarades, majoritaires en nombre, au-dessus des têtes couronnées. Le grand « tu » révolutionnaire, qui rompt avec ce qui s’est toujours fait, de nous à lui, le « vous » consubstantiel du statut, comme les horaires et la feuille de paye. On sent monter quelque chose. Quelque chose d’une grande clameur. Peut-être toutes nos rancoeurs individuelles qui se lient pour n’en faire qu’une. Ou au contraire, venue d’en haut, une colère collective qui descendrait et se répandrait en chacun de nous comme un miel dans nos veines. Dans le flottement qui s’est installé, Mathieu prend la parole et propose qu’on organise un vote à main levée en faveur d’une suspension de séance. Il n’y a rien de surprenant ni d’inquiétant dans sa proposition, mais cela suffit pour que le sentiment de communion retombe, comme un souffé.
      Élisabeth Filhol•  » Bois II « 

    • #14760 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Notre colère, excessive je crois, à l’égard des classes moyennes, s’exprime sans retenue, avec brio, dans un long passage d’In girum imus nocte et consumimur igni (titre qu’on peut lire en partant de la droite, comme en partant de la gauche), qu’il faudrait citer in extenso, et qu’on citera donc in extenso, avec en gras les passages qui nous ont particulièrement plu, de Guy Debord : « Au réalisme et aux accomplissements de ce fameux système, on peut déjà connaître les capacités personnelles des exécutants qu’il a formés. Et en effet ceux-ci se trompent sur tout, et ne peuvent que déraisonner sur des mensonges. CE SONT DES SALARIÉS PAUVRES QUI SE CROIENT DES PROPRIÉTAIRES, DES IGNORANTS MYSTIFIÉS QUI SE CROIENT INSTRUITS, ET DES MORTS QUI CROIENT VOTER.
      Comme le mode de production moderne les a durement traités ! De progrès en promotions, ils ont perdu le peu qu’ils avaient, et gagné ce dont personne ne voulait. ILS COLLECTIONNENT LES MISÈRES ET LES HUMILIATIONS DE TOUS LES SYSTÈMES D’EXPLOITATION DU PASSÉ ; ILS N’EN IGNORENT QUE LA RÉVOLTE. Ils ressemblent beaucoup aux esclaves, parce qu’ils sont parqués en masse, et à l’étroit, dans de mauvaises bâtisses malsaines et lugubres ; mal nourris d’une alimentation polluée et sans goût ; mal soignés dans leurs maladies toujours renouvelées ; continuellement et mesquinement surveillés ; entretenus dans l’analphabétisme modernisé et les superstitions spectaculaires qui correspondent aux intérêts de leurs maîtres. Ils sont transplantés loin de leurs provinces ou de leurs quartiers, dans un paysage nouveau et hostile, suivant les convenances concentrationnaires de l’industrie présente. ILS NE SONT QUE DES CHIFFRES DANS DES GRAPHIQUES QUE DRESSENT DES IMBÉCILES.
      ILS MEURENT PAR SÉRIES SUR LES ROUTES, À CHAQUE ÉPIDÉMIE DE GRIPPE, À CHAQUE VAGUE DE CHALEUR, À CHAQUE ERREUR DE CEUX QUI FALSIFIENT LEURS ALIMENTS, à chaque innovation technique profitable aux multiples entrepreneurs d’un décor dont ils essuient les plâtres. Leurs éprouvantes conditions d’existence entraînent leur dégénérescence physique, intellectuelle, mentale. ON LEUR PARLE TOUJOURS COMME À DES ENFANTS OBÉISSANTS, à qui il suffit de dire : « il faut », et ils veulent bien le croire. Mais surtout on les traite comme des enfants stupides, devant qui bafouillent et délirent des dizaines de spécialisations paternalistes, improvisées de la veille, leur faisant admettre n’importe quoi en leur disant n’importe comment ; et aussi bien le contraire le lendemain.
      SÉPARÉS ENTRE EUX PAR LA PERTE GÉNÉRALE DE TOUT LANGUAGE ADÉQUAT AUX FAITS, PERTE QUI LEUR INTERDIT LE MOINDRE DIALOGUE ; séparés par leur incessante concurrence, toujours pressée par le fouet, dans la consommation ostentatoire du néant, et donc séparés par l’envie la moins fondée et la moins capable de trouver quelque satisfaction, ils sont même séparés de leurs propres enfants, naguère encore la seule propriété de ceux qui n’ont rien. On leur enlève, en bas âge, le contrôle de ces enfants, déjà leurs rivaux, qui n’écoutent plus du tout LES OPINIONS INFORMES de leurs parents, et sourient de leur échec flagrant ; méprisent non sans raison leur origine, et se sentent bien davantage les fils du spectacle régnant que de ceux de ses domestiques qui les ont par hasard engendrés ; ils se rêvent les métis de ces nègres-là. Derrière la façade du ravissement souvent simulé, dans ces couples comme entre eux et leur progéniture, on n’échange que des rapports de haine.»
      C’est très excitant. Si bien qu’on a envie ou de le recopier, ou d’en prendre le contre-pied. Il suffira d’émettre des réserves, car tout ne peut pas être juste, et tout ne peut pas être inexact. Qu’ils aient «gagné ce dont personne ne voulait», j’en doute : la classe moyenne a voulu précisément gagner ce que les autres avaient (une armoire à glace, une machine à laver, la Merco) , poussèrent un peu plus loin ce qu’il fallait avoir, mais on aurait tort de penser que ces objets ont alors cessé d’être désirables — et c’est la grande force du capitalisme : quand bien même tout le monde aurait une armoire, une machine à laver, une Merco, tout le monde à venir aurait encore envie d’une armoire, d’une machine, d’une Merco, pour ne pas être en reste. C’est pourquoi Debord tape à côté de la plaque lorsqu’il désigne les moyens comme un reste, une population qui ne ferait envie à personne. Ne pas être en reste est ce qui motive tout le monde, et dans ce domaine, les plus motivés sont les moyens.
      Nathalie Quintane • « Que faire des classes moyennes ? »

    • #16357 Répondre
      Sarah G
      Invité

      « La joie est un besoin essentiel de l’âme. Le manque de joie qu’il s’agisse du malheur ou simplement d’ennui, est un état de maladie où l’intelligence, le courage et la générosité s’éteignent. C’est une asphyxie. La pensée humaine se nourrit de joie.»
      ▬ Simone Weil (3 février 1909 – 24 août 1943)
      https://culturesco.com

      • #16359 Répondre
        Graindorge
        Invité

        Ooooh que oui! Merci Sarah! Merci Simone!

    • #16575 Répondre
      Alain m.
      Invité

      André Dhôtel et sa femme Suzanne qui font écho à ma lecture de l’amour, livre qui m’a profondément ému mais dont je ne dirais rien de mieux que ce qui a été écrit ici ou là. Dhôtel qui parle de l’écoulement du temps et qui m’évoque l’histoire de Jeanne et Jacques. Et puis cette phrase incroyable « je vais devant moi…je regarde… ce qui se passe et ce qui ne se passe pas »https://youtu.be/2NZTuf4YXfA?feature=shared

      • #16579 Répondre
        Claire N
        Invité

        Merci , Alain m
        J’aime ses «  bah non «  et plus précisément celui plus hâtif lorsqu’on lui demande si l’age le rend sage

        • #16588 Répondre
          Alain m.
          Invité

          oui jolis ses « bah non ».

    • #16893 Répondre
      Alain m.
      Invité

      AGENCE GÉNÉRALE DU SUICIDE
      Société reconnue d’utilité publique.
      Capital : 5 000 000 de francs.
      Siège principal à Paris : 73, boulevard Montparnasse.
      Succursales à Lyon, Bordeaux, Marseille, Dublin, Monte-Carlo, San Francisco.

      Grâce à des dispositifs modernes, l’ A.G.S. est heureuse d’annoncer à ses clients qu’elle leur procure une MORT ASSURÉE et IMMÉDIATE, ce qui ne manquera pas de séduire ceux qui ont été détournés du suicide par la crainte de « se rater ». C’est en pensant à l’élimination des désespérés, élément de contamination redoutable dans une société, que M. le ministre de l’Intérieur a bien voulu honorer notre Établissement de sa présidence d’honneur.
      D’autre part, l’ A.G.S. offre enfin un moyen un peu correct de quitter la vie, la mort étant de toutes les défaillances celle dont on ne s’excuse jamais. C’est ainsi qu’ont été organisés les express-enterrements : repas, défilé des amis et des relations, photographie (ou moulage du visage après la mort, au choix), remise des souvenirs, suicide, mise en bière, cérémonie religieuse (facultative), transport du cadavre au cimetière. L’ A.G.S. se charge d’exécuter les dernières volontés de MM. ses clients.
      NOTA. — En aucun cas, l’établissement n’étant pas assimilé à la voie publique, les cadavres ne seront transportés à la Morgue, ceci pour rassurer quelques familles.
      TARIF
      Électrocution …………………….. 200 fr.
      Revolver ………………………………… 100 fr.
      Poison ……………………………………… 100 fr.
      Noyade ……………………………………. 50 fr.
      Mort parfumée (taxe de luxe comprise) ………………………………………………………. 500 fr.
      Pendaison. Suicides pour pauvres.
      (La corde est vendue au prix de 20 fr. le mètre et 5 fr pour 10 centimètres supplémentaires.) ……………….. 5 fr.
      Demander le catalogue spécial aux Express-enterrements. Pour tous renseignements s’adresser à M. J. Rigaut, Administrateur principal, 73 boulevard Montparnasse, Paris (6e).
      Il ne sera fait aucune réponse aux personnes exprimant le désir d’assister à un suicide.

      • #16895 Répondre
        Graindorge
        Invité

        Je suis morte de rire!!
        Quelle trouvaille Alain m.!
        C’est vrai ou c’est un canular à la Jean Yanne ou Devos ou Desproges ou…? Langue au chat

        • #16896 Répondre
          Alain m.
          Invité

          C’est de Jacques Rigaut, qui a participé un peu au mouvement DADA, et qui a laissé quelques écrits. Il a d’ailleurs eu recours à l’agence en 1929 mais cela ne lui a rien coûté car il était l’administrateur principal.

          • #16897 Répondre
            Graindorge
            Invité

            Ayayaï! Qu’est-ce qu’ils allaient chercher!
            Beaucoup de jeunes cerveaux se sont suicidés sous l’influence de lectures et d’œuvres artistiques d’intellectuels. Comme on suit une mode, un courant.
            Le suicide est néfaste pour l’âme. Encore faut-il croire en avoir une. Les Dadaïstes prétendaient se moquer et critiquer la bourgeoisie mais la bourgeoisie fait feu de tout bois. Maintenant on nous offre avec une argumentation quasi irréfutable l’euthanasie et le suicide assisté. La mort à visage humain… Douce. Compassive. Mais pourra t-il y avoir des abus?
            Mis à part ces revers de la médaille, ça reste une vraie trouvaille. Humour noir comme j’aime bien. Il s’est peut-être suicidé en riant. Jaune. Ou sérieux comme la mort

            • #16898 Répondre
              Graindorge
              Invité

              *compasiva en espagnol = compatissante et non compassive

      • #17595 Répondre
        tristan
        Invité

        Entre toutes les morts possibles, il faut toujours préférer la petite.
        BàV

    • #17516 Répondre
      Julien Barthe
      Invité

      François,
      Je me demandais en le lisant s’il était possible que le cinéma produise sur toi des effets similaires à ceux que la peinture produit sur Michon.

      Quelle incidence la peinture a-t-elle sur toi? Est-elle une préoccupation lointaine?
      /
      Elle est très proche au contraire, et capitale: j’écris environné d’images. Ainsi, en ce moment, j’ai plusieurs textes en train. L’un d’eux est une fiction sur la Terreur de 93, si bien que le Marat assassiné de David est la autour de moi à quatre ou cinq exemplaires, partout où je peux porter les yeux. Et comme j’écris aussi une histoire interminable où les grottes peintes de la Dordogne sont au cœur du dispositif, il y a aussi un peu partout des petits chevaux de Lascaux, des Vénus paléolithiques, etc.
      Mais il y a plus que cette fonction de support imaginaire. J’ai un baromètre intérieur qui me fait savoir si un texte que je suis en train d’écrire marche ou pas, s’il est dans le vrai ou s’il n’est que fabriqué – et ce baromètre, c’est quelque chose comme l’intériorisation de la peinture: quand ça marche, c’est quand dans la vie, dans la rue, tous les êtres m’apparaissent comme s’ils venaient de sortir de la main d’un peintre: tous me semblent d’une beauté ou d’une vérité bouleversante, ils m’émeuvent jusqu’aux larmes. Une fois, la première fois, au début de la rédaction des Vies minuscules, ça a même été vraiment jusqu’aux larmes. C’était un matin dans un bus, je n’avais pas couché chez moi et je rentrais pour écrire, je repassais en esprit des phrases que j’allais mettre noir sur blanc. Je relève la tête, il y avait une femme en face de moi, ni belle ni laide, ni vieille ni jeune, et elle m’est apparue à l’instant avec violence comme un Vélasquez. C’était prodigieux. C’était trop fort, trop plein. J’ai détourné le regard pour y échapper, et debout il y avait un autre Vélasquez avec un
      attaché-case, et derrière des petits Vélasquez avec des cartables, des princes superbes et des nabotes, toute la cour d’Espagne à l’heure de pointe dans un bus de la ligne A. J’ai sauté du bus au premier arrêt, j’étais dans un état inouï, immontable, je ne savais pas si je riais aux éclats ou si je sanglotais. C’est ce jour-là peut-être que je me suis dit que j’écrirais sur les peintres, je leur devais bien ça. Enfin, tout ça est un peu grandiloquent, mais quand même c’était une expérience extraordinaire. Et ça situe où il le faut les curieuses relations que j’entretiens avec la peinture: elle n’est pas pour moi, ou pas seulement, plaisir d’esthète, ni objet de savoir mais inducteur de connaissance, vérité révélée. Je suis un homme pour qui le monde visible existe – je dirais même que je ne crois que ce que je vois (et en littérature aussi bien: je ne crois qu’aux auteurs qui me donnent à voir un peu du monde). Alors bien sûr la peinture, sa duplication du monde, sa redondance
      sur le visible, son infini dialogue avec le visible, sa tractation toujours recommencée avec ce qui est, tout cela est pour moi pain bénit: elle me garde de douter du monde, la peinture, ce que ne fait pas toujours la
      littérature.
      Pierre Michon in, Le roi vient quand il veut.

      • #17578 Répondre
        Julien Barthe
        Invité

        Ça tombe bien que tu n’aies pas encore vu la question.
        « Quelle incidence la peinture a-t-elle sur toi ? Etc… » est la question à laquelle Michon répond dans l’entretien. Ma mise en page est trompeuse.

        • #17596 Répondre
          Claire N
          Invité

          « J’ai un baromètre intérieur qui me fait savoir si un texte que je suis en train d’écrire marche ou pas, s’il est dans le vrai ou s’il n’est que fabriqué »
          Est ce qu’on peut dire que c’est un baromètre à jouissance ? Et une sorte de climax en pénétrant plus avant le vrai ?
          Ce qui est troublant c’est que la position s’inverse quand le réel se donne plus à voir
          J’avoue que je suis joyeusement perdue entre l’immanence et la transcendance décrite

        • #17600 Répondre
          François Bégaudeau
          Maître des clés

          Je ne me reconnais pas dans la grandiloquence des premières lignes. Mais beaucoup dans les dernières
          Comme j’ai pu le dire ici et là, je sais gré au dispositif pictural de ramener le geste artistique à sa quintessence : un bout de réel, et l’artiste occupé à le restituer, à le rendre. Ou à le produire, dans le cas de l’abstraction (quoique l’abstraction puisse aussi être vue comme une restitution). Au moins ici tout est clair. Un peintre rend un arbre, il ne saurait y avoir de message sur l’arbre. Il y a l’arbre. Les nervures des feuilles sont sans message.
          Le dispositif pictural – simple, si simple- donne aussi une parfaite image de la froideur de l’art. La froideur tangible de la peinture tient à son « figé ». Le figé de la peinture, c’est ce qu’il y a de plus bouleversant en elle. La peinture c’est le réel arrêté, suspendu. Les humains y font vraiment des drôles de tête, et ces têtes portent un secret, le secret de la sidérante condition humaine.
          La musique est l’art absolu. La peinture est l’art sidérant.

    • #20735 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Nous voyons aujourd’hui dans la destruction des juifs d’Europe entre 1933 et 1945 un évènement sans précédent. Et il est vrai que l’histoire n’offre pas d’exemple de ce genre qui puisse ni par ses dimensions ni par son caractère organisé se comparer à celui-là. Une entreprise réfléchie eut pour résultat le meurtre de cinq millions de personnes, accompli en quelques années seulement. L’opération fut achevée avant que quiconque eût pu en percevoir l’énormité, et moins encore les implications pour l’avenir.
      Cependant, à bien examiner ce cataclysme de magnitude exceptionnelle, on constate que dans la plupart des cas les évènements de ces douze années n’étaient pas absolument nouveaux. Le processus de destruction nazi ne se développa nullement par génération spontanée ; il fut le sommet d’une nouvelle évolution cyclique, semblable à celles que nous avons vues se dessiner dans l’action des artisans des précédentes politiques antijuives. Les missionnaires du christianisme avaient fini par dire en substance :
      «Vous n’avez pas le droit de vivre parmi nous si vous restez juifs.»
      Après eux, les dirigeants séculiers avaient proclamé :
      «Vous n’avez pas le droit de vivre parmi nous.»
      Enfin, les nazis allemands décrétèrent :
      «Vous n’avez pas le droit de vivre.»
      Raoul Hilbert •  » La destruction des juifs d’Europe  »

      • #20737 Répondre
        Claire N
        Invité

        Ah oui ! On voit bien à rebours le côté perfide des couches de nuances

      • #20746 Répondre
        Graindorge
        Invité

        Schlomo Sand , l’historien israélien rejoint cet article
        Il ne faut pas que Israël disparaisse. Voir son article complet dans LUTTES

        • #20748 Répondre
          Alain m.
          Invité

          Ce n’est pas un article. C’est un extrait du livre d’Hilbert sur la destruction des juifs d’Europe. Un travail d’historien qu’il a commencé au sortir de la guerre et qui a paru dans les années 80. Son travail se limite à cette période et n’a donc aucun lien avec la situation actuelle.

          • #20752 Répondre
            Graindorge
            Invité

            Il y a quand même des similitudes entre tous les génocides de l’histoire.

            • #20755 Répondre
              Alain m.
              Invité

              Ce qui m’intéressait dans ce passage du livre consacré quasi exclusivement aux différentes étapes concernant l’extermination des juifs de 1933 à 1945, c’est la mise en relief des politiques antijuives tout au long de l’histoire : la conversion, l’expulsion et l’extermination. Qu’il y ait des similitudes par l’horreur constatée dans les différents génocides, crimes de guerre, etc … nous serons d’accord je pense.

      • #20747 Répondre
        Graindorge
        Invité

        Alain M,aurais-tu la date de cet article de Raoul Hilbert stp ?

    • #20749 Répondre
      Carpentier
      Invité

      Un des amis du maître des clefs, Henri Guillemin

    • #23180 Répondre
      Claire N
      Invité

      Racine ne s’illusionne pas sur ce qu’il fait.Il ne croit pas qu’il ait des sentiments humains une meilleure connaissance que ses auditeurs. » Si Racine connaissait mieux que moi le cœur d’une mère, il ne perdrait pas son temps à me dire ce qu’il y a lu; je ne retrouverais point son observation dans mes souvenirs, et je ne serais pas ému.
      Ce grand poète suppose tout le contraire ; il ne travaille, il ne se donne tant de peines, il n’efface un mot, il ne change une expression que parce qu’il espère que tout sera compris de ses lecteurs précisément comme il le comprend lui même « 
      Comme tout créateur, Racine applique d’instinct la méthode,c’est à dire la morale, de l’enseignement universel.
      Il sait qu’il n’y a pas d’homme à «  grandes pensées « , seulement des hommes à «  grande expression « 
      Il sait que tout le pouvoir du poème se concentre en deux actes: la traduction et la contre-traduction.
      Il connaît les limites de la traduction et les pouvoirs de la contre- traduction.
      Il sait que le poème en un sens est toujours l’absence d’un autre poème : ce poème muet qu’improvise la tendresse d’une mère ou la fureur d’une amante.
      (…) c’est cette contre traduction qui produira l’émotion du poème ; c’est cette « sphère d’idées rayonnantes «  qui réanimera les mots
      J Ranciere
      Le maître ignorant

    • #23184 Répondre
      Claire N
      Invité

      J’aime énormément cette idée de sphère lumineuse féconde

    • #23186 Répondre
      Claire N
      Invité

      Et oui aussi :
      Reste à apprendre, a trouver dans les livres les outils de cette expression (…) non pas ceux des orateurs : ceci ne cherchent pas à se faire deviner, ils veulent se faire écouter. Il ne veulent rien dire , ils veulent commander : relier des intelligences, soumettre les volontés, forcer l’action. Il faut apprendre auprès de ceux qui ont travaillé sur cet écart entre le sentiment et l’expression(…)

      • #23187 Répondre
        deleatur
        Invité

        C’est exactement ça. Un rappel fort utile ici. Et par les temps qui courent. Merci pour le partage.

        • #23214 Répondre
          nefa
          Invité

          #deleatur
          « Par les temps qui courent » : Tu bouffes à même la marmite de la réaction et avec les mains en plus.
          Par rapport à la grosse daube que t’as pondu à propos d’habile-entier (Gauche et hégémonie culturelle 2 à partir de #23117) . Ça me fait penser à un mouvement de grève des gars des stades parisiens qui luttaient parce que les mêmes gars qu’eux, de l’autre coté du périf étaient payés 25 % de plus. La chargé du sport à Paris (socialiste) leur avait alors répondu : « vous êtres des pousseurs de serpillières, contentez-vous de pousser des serpillières. »

    • #29836 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Aucune industrie extractive ne se passe de produits toxiques, aucune n’embellit les paysages, ne rend l’air plus pur ni l’eau plus cristalline. Les extractivistes le savent bien, mais il est rare de voir une entreprise affirmer publiquement qu’elle compte détruire un territoire pour enrichir ses actionnaires. Il est tout aussi rare d’entendre un homme ou une femme d’État se dire prêt à cautionner de pareils objectifs. Au contraire, on tâchera de doter les projets destructeurs d’un visage public aussi avenant que possible : respectueux de l’environnement, socialement responsables et, surtout, économiquement utiles. La défense de cette image devient particulièrement stratégique lorsqu’un mouvement d’opposition ou un accident commence à la ternir, lorsqu’un conflit qui monte en puissance menace d’accroître les coûts économiques et politiques. L’ « acceptabilité sociale »
      (nom que donnent les gestionnaires de conflits à la réussite de leurs stratégies publicitaires) devient alors une condition de la poursuite ou du lancement des travaux. Puisque les politiciennes et politiciens élus craignent la sanction des votes au même titre que les dirigeantes et dirigeants des groupes privés redoutent qu’un conflit ne fasse chuter le cours de leurs actions en bourse (les deux pouvoirs de « l’opinion publique » dans les démocraties de marché), les communicants et communicantes professionnelles sont fréquemment appelés à la rescousse pour empêcher la majorité du « public » de prendre le parti des contestataires.
      Dans les publicités, des moutons broutent de l’herbe verte qui ondule sous la brise des éoliennes plantées au pied des installations industrielles ; des chiens enjoués retrouvent leur os sous des pelouses libérées des mauvaises herbes grâce au glyphosate ; des enfants aux joues roses invitent à apprécier les « choses simples » comme un morceau de jambon produit industriellement et emballé dans de multiples couches de plastique ; les « énergies d’avenir » recrutent leurs « décideurs », les invitant à admirer les cheminées d’une centrale nucléaire depuis un pré verdoyant*. La force du progrès technique, répètent les extractivistes, fait déjà oublier les exemples passés de pollutions. Telle mine à ciel ouvert, tel puits de pétrole, telle filière agro-industrielle ont pu être source d’accidents, mais les nouveaux projets sont toujours modernes, sûrs, à la pointe du progrès. Les « technologies de pointe » sont une constante du discours publicitaire des compagnies minières et plus largement extractives. Celles-ci se donnent désormais de plus en plus souvent aussi pour « vertes » ou « responsables ». La mine de Yanacocha, au Pérou, une des plus grandes mines d’or au monde, devait déjà, lors du lancement des travaux en 1993, être la première « mine écologique » du pays. Dix-neuf ans plus tard, le résultat est sans appel : plusieurs lacs asséchés, une consommation d’eau exubérante, le tarissement des rivières, de très nombreux cas de pollution aux substances toxiques (notamment au cyanure), des maladies professionnelles liées à la manipulation du mercure, etc. Cela n’empêchait pas, en 2012, l’entreprise de faire distribuer dans la rue, par des enfants payés 10 centimes de sol le prospectus (2,7 centimes d’euro), sa propagande pour une nouvelle mine « moderne », celle de Conga. En France, loin des hauts plateaux andins ravagés et de ces pratiques d’un autre âge, les nouvelles « mines responsables », veilleront, nous promet le ministère du Développement durable, « à réduire les impacts environnementaux, sanitaires ainsi que les nuisances (destruction du paysage, bruit…) à toutes les étapes de leur cycle de vie ». Mieux encore, elles ont « comme objectif la création et la stabilisation du tissu
      social »**. Il n’y a vraiment pas de quoi avoir peur.
      ~
      * Voir des exemples de ce type de publicités (Areva, Bolloré, Monsanto, Herta, EDF, Glencore)
      ** Stratégie nationale de transition écologique vers un développement durable 2015-2020 (adoptée en conseil des ministres le 4 février 2015)
      Anna Bednik •  » Extractivisme « 

      • #29968 Répondre
        Claire N
        Invité

        Merci Alain m; employer l’expression «  cycle de vie «  pour des mines fait assez froid dans le dos

    • #30066 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Merci Alain m
      Du coup plutôt que d’aller dans l’entrée luttes, je partage ici cette pétition

      https://agir.greenvoice.fr/petitions/vermilion-hors-du-lac-non-aux-nouveaux-puits-de-petrole-dans-le-lac-de-cazaux

    • #30105 Répondre
      Claire N
      Invité

      Aux jeunes gens
      Paroles d’un révolté – Kropotkine
      ( ça me permet aussi de suivre la généalogie de « boutiquier « )
      Si le feux sacré que vous dites posséder, n’est qu’un «  lumignon fumant « , alors vous continuerez à faire comme vous avez fait, et votre art dégénèrera bientôt en métier de décorateur pour les salons du boutiquier, de pourvoyeur de libretti aux Bouffes et de feuilletons à un Girardot quelconque – la plupart d’entre vous descendent déjà rapidement cette pente funeste…
      Mais si réellement votre cœur bat à l’unisson avec celui de l’humanité, si , en vrai poète, vous avez une oreille pour entendre la vie, alors,en présence de cette mer de souffrance dont le flot monte autour de vous, en présence de ses peuples mourants de faim (…)- vous ne pourrrez plus rester neutre ; vous viendrez vous ranger du côté des opprimés, parce que vous savez que le beau, le sublime, la vie enfin, sont du côté de ceux qui luttent pour la lumière, pour l’humanité, pour la justice !

      • #30107 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        ✊🏾✊🏼🙏🏽🙏🏾

        • #30108 Répondre
          Claire N
          Invité

          Il s’agit d’un recueil préfacé par Elise Reclus
          Publié lorsque Kropotkine était en prison
          D’articles parrues dans un journal on va dire militant
          Je suis en train de l’explorer
          Je ne connaissais pas Kropotkine, le film désordre m’en a parlé et à la faveur d’un urBeats chez un magistrat destitué, mon amie a Rapte quelque livre – comme c’était mon anniversaire voilà
          Les voies du déterminisme sont impénétrables

          • #30109 Répondre
            Claire N
            Invité

            Par contre je remarque qu’il s’exprime divinement bien lorsqu’il fait di des lois

            • #30110 Répondre
              Alain m.
              Invité

              Merci Claire N
              Il est d’ailleurs en accès libre sur wikipédia.
              Règle générale. « Voulez-vous étudier avec fruit? Commencez par immoler un à un les mille préjugés qui vous furent enseignés ! » Ces paroles, par lesquelles un astronome célèbre commençait ses cours, s’appliquent également à toutes les branches des connaissances humaines: beaucoup plus encore aux sciences sociales qu’aux sciences physiques; parce que, dès les premiers pas dans le domaine de celles-ci, nous nous trouvons en présence d’une masse de préjugés hérités des temps passés, d’idées absolument fausses, lancées pour mieux tromper le peuple, de sophismes minutieusement élaborés pour fausser le jugement populaire. Nous avons ainsi tout un travail préliminaire à faire pour marcher avec sûreté.
              Or, parmi ces préjugés il en est un qui mérite surtout notre attention, parce que non seulement il est la base de toutes nos institutions politiques modernes, mais parce que nous en retrouvons les traces dans presque toutes les théories sociales mises en avant par les réformateurs. C’est celui qui consiste à mettre sa foi en un gouvernement représentatif, en un gouvernement par procuration

              • #30115 Répondre
                Claire N
                Invité

                Oui c’est vrai Alain m «  mettre sa foi » c’est très juste de viser cette accaparation primordiale
                J’y retrouve aussi les rougneries d’entre femmes que j’ai pu entendre petite «  dire de faire c’est pas faire ! »

              • #30155 Répondre
                ..Graindorge
                Invité

                ma foi est ailleurs mais j’avoue que face à Emmanuel Macron ou Marine Lepen s’il y a Jean Luc Mélenchon ou François Rufin ou autre de la France Insoumise je voterai encore pour l’un ou l’une d’eux.
                Merci Alain M

          • #30154 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            Bon Anniversaire Claire! Que tous tes vœux se réalisent!

    • #30106 Répondre
      Claire N
      Invité

      * Girardin

    • #33583 Répondre
      Alain m.
      Invité

      De l’État racial naturaliste à l’État racial progressiste.
      ~
      Si cette histoire s’est faite dans une violence inouïe, c’est que les peuples soumis et infériorisés par la force ont résisté. Cette résistance forcera les pouvoirs en place, on l’a vu, à promouvoir des classes intermédiaires, elles-mêmes en lutte pour de meilleures conditions de vie. Elle suscitera contre elle le renforcement de l’arsenal juridique qui maintient l’ordre esclavagiste – c’est la fonction, entre autres, du Code noir. Mais le système esclavagiste ne sera pas seulement confronté à la lutte des esclaves, il le sera aussi à ses propres contradictions. Dès le XIXe siècle, une partie de la bourgeoisie s’aperçoit que, sous l’ère de l’industrialisation, le travail salarié est plus efficace et surtout plus rentable que l’esclavage. Si la lutte au sein de l’État est aussi une lutte entre fractions de la bourgeoisie, c’est la bourgeoisie industrielle qui a, en l’occurrence, pris le dessus sur la bourgeoisie esclavagiste lors de la guerre de Sécession. Sitôt la guerre terminée, le congrès ratifie un amendement constitutionnel qui abolit l’esclavage le 18 décembre 1865. Cette victoire des abolitionnistes peut être considérée symboliquement comme un moment historique de recomposition du capital, déterminée par la révolution industrielle. Des États raciaux naturalistes, on passe progressivement aux Etats raciaux progressistes qui doivent s’adapter et résoudre un nouveau défi : celui de l’homogénéité raciale à l’intérieur de leurs frontières car, sous la pression des luttes, des guerres et des besoins en main- d’œuvre, les races cohabitent désormais à l’intérieur d’espaces politiques qu’il faut reconfigurer comme
      « nationaux » pour définir un nouveau partage. Cette nouvelle étape de la racialisation des État se fait ainsi au détriment des cultures régionales et traditions des multiples populations européennes, et bien entendu de tous les non- Blancs de la planète.
      À ce titre, les lynchages de Noirs aux États-Unis entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle constituent une survivance mais aussi une résistance des suprémacistes blancs qui se font justice eux- mêmes, débordant les autorités officielles bien qu’ils bénéficient de la complaisance des gardiens de l’ordre. C’est la part du suprémacisme blanc qui n’a pas su s’adapter, voit sa domination absolue s’étioler et dont la frustration nourrira l’extrême droite américaine, l’aile radicale de la blanchité structurelle des nations occidentales – laquelle a autant valeur de repoussoir que fonction de normalisation de la blanchité légitime. Ainsi, les États raciaux sacrifient une partie de leur base et font place au progressisme et à la mission civilisatrice. On peut dès lors considérer le nazisme comme une incongruité du XXe siècle, presque comme le vestige d’une bourgeoisie en retard sur son temps et incapable de s’adapter. L’État allemand sous Hitler, naturaliste par excellence, est un
      anachronisme que viendra sanctionner sa défaite. La capitulation de 1945 donne raison aux empires
      « éclairés » et aux forces qui les gouvernent. Les États raciaux progressistes, l’Angleterre, les États- Unis et la France en tête, ont gagné leur pari.
      Houria Bouteldja •  » Beaufs et barbares « 

    • #34406 Répondre
      Alain m.
      Invité

      J’avais pensé à Éloge des vaincus. Mais il fallait avoir lu mon petit texte pour comprendre ce titre-là : les vaincus ? ceux que liquida le 9 Thermidor, avec, en quarante-huit heures, la plus belle fiesta de la guillotine, plus de cent dix têtes coupées le 10 et le 11. Ceux qui avaient cru en la Révolution, en une révolution où non pas seulement seraient changées les structures, mais d’abord et avant tout serait modifié le regard de l’homme sur la vie, et l’emploi de ses jours. Immédiatement limpide, en revanche, ce titre : Silence aux pauvres !
      Deux raisons m’ont comme poussé par les épaules pour me dicter ce … quoi ? dirai-je, à la cuistre, ce précis des événements qui se déroulèrent chez nous de 1789 à 1799, ce résumé didactique de la Révolution ? Premier mobile : l’état violent d’ « insupportation » (ce néologisme est de Flaubert) que je dois à l’étalage tintamarresque et péremptoire d’une doctrine où la Révolution, d’une part, se dilue sur près d’un siècle, et d’autre part — c’est ça, la grande trouvaille — dérape (tel est le mot-clé, le mot de passe, le label d’initiation), dérape, oui, très vite : dès la Législative, le mal est fait ; autrement dit la sagesse eût été un gouvernement à la Louis-Philippe. Et donc la République relève d’un dérapage. Pas mal, non, pour le Bicentenaire ? Original, en tout cas.
      L’autre mobile qui s’est emparé de mon stylo pour lui donner la fièvre, c’est l’affaire de la Propriété, dont je trouve qu’on l’oublie un peu trop dans les récits et commentaires usuels sur la Révolution. Ce qu’il faut savoir, et capitalement, c’est que, dès la réunion des États généraux, une grande peur s’est déclarée chez les honnêtes gens — formule, je crois bien, que nous devons à La Fayette ; honnêtes gens = gens de bien, gens qui ont du bien, des biens ; au vrai, les possédants, face à ceux que l’on va exclure du droit de vote et de la garde nationale, les non-possédants, les gens de rien. Robespierre est un des rares — des très rares — révolutionnaires à souhaiter chez les exploités (des champs et des villes) une conscience-de-classe. Il n’y parvient pas. Trop tôt. Attendons l’expansion industrielle du siècle suivant et les concentrations de prolétaires. En revanche, chez les gens de bien, elle est là, dès 89, la conscience-de-classe, vivante, je vous l’assure, lucide, effarée, agressive ; il n’est, pour s’en rendre compte à ravir, que de regarder et d’écouter madame de Staël, Sieyès, Barnave, et cent mille autres. Et tout va se jouer sur ce sujet même, avec l’épouvante (croissante pendant plus de cinq ans) de ceux qui ont en présence de ceux qui n’ont pas et qu’il s’agit, à tout prix (et constamment), de surveiller et de contenir d’abord par le déploiement avertisseur de la force, le 14 juillet 1790, ensuite par son usage crépitant et persuasif, le 17 juillet 91.
      Les trois assemblées qui vont gouverner jusqu’au Directoire : l’Assemblée nationale, la Législative, la Convention, seront toutes les trois — la Convention aussi — composées de propriétaires. La première, au lendemain des émeutes rurales de juillet 1789, aura soin de doter la Propriété d’un attribut inédit, renforcé, solennel. Et nous admirerons Danton, le jour même où la Convention tiendra sa première séance, apportant au soutien de la fortune acquise un adverbe inattendu, et grandiose. Odieux, intolérable, ce Robespierre qui ose, en avril 1793, proposer une limite officielle au droit de propriété. Il est fou ; un malfaiteur, un anarchiste.
      Enfin les honnêtes gens vont respirer, le 9 Thermidor. Quelle délivrance ! Ne s’est-on pas risqué, au Comité de Salut public (automne 93), à intervenir dans l’ordre économique — établissement d’un maximum pour le prix des denrées — alors que le dogme des Girondins comportait une abstention rigoureuse, absolue, de l’État en ce domaine. C’est la Convention — eh oui ! elle-même — ayant repris son vrai visage et jeté le masque qu’elle s’imposait par effroi des robespierristes, qui va saluer d’acclamations Boissy d’Anglas énonçant, à la tribune, cette vérité fondamentale : « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre naturel. »
      Imparfaite, insuffisante, la rectification thermidorienne. Le principe républicain subsiste, redoutable en soi quant à l’essentiel. Brumaire fermera la parenthèse sinistre ouverte par le 10 août 92 et le suffrage universel. Plus d’élections du tout, ni de République, mais le bonheur, la béatitude reconquis par Necker et ses amis banquiers. A la niche, une bonne fois, les gens de rien
      Henri Guillemin • Avant-propos à  » Silence aux pauvres ! « 

    • #35995 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Les médias n’ont pas créé la crise identitaire de la modernité. Celle-ci s’explique par l’émergence d’une nouvelle économie, articulée autour du marché et de ses nouvelles institutions bureaucratiques et anonymes. Ils ont, en revanche, dramatisé et instrumentalisé cette crise. L’imaginaire marchand est dénué de toute considération sur la place de l’individu dans le systeme productif et sur les rapports de pouvoir qui s’exercent sur lui. La fiction du consommateur est, au contraire, celle d’un individu disposant du pouvoir absolu de s’inventer et d’exceller dans le jeu social par la simple intégration des codes fournis par le marché. Dans l’imaginaire marchand, le consommateur est l’artisan de sa propre valeur : il lui suffit de cueillir les produits proposés par le marché pour devenir maître de son destin. Son échec ne peut s’expliquer que par son incapacité à se conformer aux standards qui lui sont présentés.
      Le plus grand pouvoir du discours médiatique réside dans ses silences. Pour comprendre l’idéologie colportée par l’ima- ginaire marchand, il faut repérer ce qu’il ne représente jamais. Certains phénomènes – les vieux objets, le monde de la produc- tion et du travail – sont invisibilisés, tandis que d’autres – les loisirs et l’extrême richesse – sont hypertrophiés. Les attitudes, comportements et valeurs favorables aux intérêts marchands sont ainsi sélectionnés et surexposés. Le chercheur en commu- nication Michael Schudson appelle ce système symbolique invasif le « réalisme capitaliste », un imaginaire ni réaliste ni tout à fait fictionnel, sans fractures ni aspérités, qui idéalise le consommateur et célèbre le confort matériel d’une vaste middle-class, qui s’impose à la totalité de l’espace social. Les médias nous fournissent un stock d’images, de clichés et de proverbes communs. Ils nous alimentent en représentation du monde. Les phénomènes qui y sont sous-représentés échappent donc à la culture commune. En construisant un « manque à penser », les médias rendent certaines associations d’idées et certains raisonnements très difficilement accessibles. Ainsi, la liberté du consommateur est la liberté de choisir parmi ce qu’on lui donne à voir et à désirer.
      Avant de poursuivre, il faut prendre le temps de clarifier le double niveau de lecture qui est ici le nôtre. Comme nous l’avons expliqué au début de ce chapitre, la publicité, en tant qu’outil employable par une entreprise pour écouler ses produits sur un marché, est potentiellement inopérante. Les défenseurs de la publicité insistent d’ailleurs sur le taux d’échec particulièrement élevé des nouveaux produits qui sont régulièrement lancés sur le marché. Cela n’implique pas, cependant, l’impuissance du discours marchand à l’échelle collective et idéologique. La force du discours publicitaire réside dans ses effets cumulatifs et normatifs. La publicité ou, plus largement, le discours médiatico-marchand peuvent être définis comme un « corps de doctrine », l’expression d’une façon de concevoir les valeurs de l’existence et les catégories de l’expérience. C’est pourquoi beaucoup d’analystes de la publicité l’ont décrite comme la remplaçante des autorités religieuses traditionnelles*. Le discours médiatico-marchand produit des lois, en formulant des normes. Il légitimise certains objets et certaines pratiques et en dévalorise d’autres. Il instaure un régime de croyance : c’est là son principal accompagnement. Ce pouvoir est d’autant plus considérable qu’il est difficilement perceptible. L’idéologie de consommation est l’eau dans laquelle baigne le consommateur. Elle s’impose telle une évidence, impensée et impensable. Le discours médiatico-marchand a le pouvoir de colorer le rapport aux choses et de modeler les hommes, ces créatures sensibles, telles des « variables dépendantes du processus de valorisation du capital** ». C’est la raison pour laquelle les critiques marxistes le dénoncent régulièrement en le décrivant comme l’appareil de coercition et de contrôle le plus sophistiqué qui soit.
      * Don Slater, Consumer Culture and Modernity.
      ** Wolfgang Fritz Haug, Critique of Commodity Aesthetics.
      Anthony Galluzo•  » La fabrique du consommateur  » . Une histoire de la société marchande.

      • #36002 Répondre
        Claire N
        Invité

        « Dans l’imaginaire marchand, le consommateur est l’artisan de sa propre valeur : il lui suffit de cueillir les produits proposés par le marché pour devenir maître de son destin »
        Articulé avec le vide laissé sur les moyens de production et les pouvoirs qui s’exercent sur lui
        Effectivement cela est intéressant mais j’ai du mal à croire que cette injonction soit intériorisé
        Je remarque que les gens savent assez bien cela quand leur revenu sont faibles ?
        Je le vois comme plutôt une forme de pression morale exercée sur ceux là qui ne sont pas maître de leur destin ?

        • #36003 Répondre
          Claire N
          Invité

          Je ne sais pas si je suis très clair, j’identifie bien ce mécanisme oui ; mais je le vois comme un transfert pervers de responsabilité des dominants sur les dominés ?

    • #36054 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Je ne saurai pas me substituer à l’auteur mais si je comprends bien ton propos il me semble bien que l’intériorité de l’injonction a du plomb dans l’aile. Et que cette injonction n’exclut pas nécessairement une pression. Plus loin l’auteur ajoute : « L’effet le plus concret du discours médiatico-marchand est la comparaison systématique et l’anxiété qu’il provoque. Celle-ci est particulièrement prégnante chez la femme, dont le corps est instrumentalisé à travers tout le champ médiatique. Lorsqu’elle parcourt les pages des périodiques, la femme est à même de percevoir l’écart « très clair entre ce qu’elle est et ce que le magazine affirme qu’elle devrait (désirer) être ». Le corps est une donnée naturelle, certes, mais c’est surtout, dans l’imaginaire de consommation, le reflet de l’identité et l’objet d’une projection, d’un investissement. Le corps doit être travaillé, amélioré, pour atteindre la forme contemplée et désirée. Le marché nous aide dans cette tâche en nous procurant des prothèses. « Il n’y a pas de femmes laides. Il y a seulement des femmes qui ne savent pas qu’elles peuvent être belles. »
      Le discours publicitaire formule une fausse alternative : la femme ne peut qu’être rejetée ou rachetée. [ … ]
      On peut difficilement concevoir un monde marchand délesté de ces phénomènes. L’insatisfaction est une composante essentielle du discours promotionnel. Celui-ci doit provoquer la contrariété pour susciter le besoin. [ …. ] Comme le célèbre magazine américain consacré à la publicité Printer’s Ink le faisait remarquer dès 1930 :
      « La publicité s’emploie à entretenir le mécontentement des masses à l’égard de leur genre de vie, à leur rendre insupportable la laideur des choses qui les entourent. Les clients satisfaits ne rapportent pas autant que ceux qui ne le sont pas. »

      • #36086 Répondre
        Claire N
        Invité

        Merci pour ces précisions
        Effectivement je pense que j’avais abordé le texte sous un autre angle y référant initialement plutôt les exemples de consommation qui laissent à penser que les colibris vont sauver le monde
        Et que la lutte se situerait sur un plan colibri – corporate / méchant égoïste en absentant les structures et moyens de production
        Je me disais donc que les personnes pauvres avaient bien conscience des enjeux financiers leurs empêchants l’accès à colibri corp
        Mais la suite du texte semble aborder effectivement des aspects plus intimes

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