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  • Ce sujet contient 40 réponses, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par Clément, le il y a 10 mois.
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    • #109296 Répondre
      kenny
      Invité

      « Incurables », par François Bégaudeau
      Le 23 septembre 2016
      On sait que le sport de compétition est mauvais pour la santé. On sait moins qu’il menace aussi la santé mentale. Encore en exercice, le sportif de haut niveau parvient certes à donner le change. En courant, sautant, smashant, plaquant, il laisse penser que son corps sain abrite un esprit sain. Ce n’est qu’une fois le vélo raccroché, les crampons dévissés, que la pathologie éclate aux yeux de tous. Souvent le néo-retraité bondit de son canapé cuir, tourne en rond en soufflant comme un taureau, tire une clope du paquet de sa femme, la casse en deux de rage, puis immanquablement saute dans sa BM pour aller rôder autour d’un stade, d’un gymnase, d’un boulodrome, comme un chien retourne chaque jour au pied de l’arbre où, une fois, il a déterré un os.
      Privé de compétition, le patient doit fabriquer de l’adrénaline de substitution. Bientôt lui vient un besoin irrépressible de pénétrer dans le stade, le gymnase, le boulodrome. Pour ça, il est prêt à tout : s’improviser ­consultant, s’incruster dans un comité d’organisation de JO, s’encarter à l’UMP pour se faire nommer ministre. Et même devenir coach, harcelé par la presse et viré au mercato par l’actionnaire russe. C’est ça ou la dépression.
      Quand la carrière de chanteur de Noah décolla, on se dit qu’il était sauvé : les foules enthousiastes lui fourniraient à vie les shoots d’intensité après quoi les retraités du sport courent en vain.
      Parmi cette bande de dingues, Yannick Noah semblait, jusqu’à récemment, le mieux prémuni contre l’addiction. Ne fût-ce que parce que l’homme échappait à la morbide monomanie du champion : il avait une ­seconde passion, la musique. Quand sa carrière de chanteur décolla, on se dit qu’il était sauvé : les foules enthousiastes lui fourniraient à vie les shoots d’intensité après quoi les retraités du sport courent en vain.
      Sa prise de fonction comme capitaine de Coupe Davis fut une première alerte. Visiblement, la scène et le micro ne lui fournissaient pas sa dose. On se rassura comme on put : à l’époque, Noah venait à peine de poser la ­raquette, il était normal qu’il s’offre une phase de transition, même prolongée jusqu’en 1997, avant de se recentrer sereinement autour de sa musique, ses enfants, ses amis.
      Déni

      Et puis, l’hiver dernier, rechute. Après vingt ans sans toucher au tennis, il reprend la tête de l’équipe de France. Et très motivé, avec ça. Le challenge de ramener au pays un trophée dont tout le monde se fout a l’air de l’exciter autant qu’une chanson anti-FN. Yannick n’entend pas seulement recadrer une génération de trentenaires losers, il veut sauver la patrie.
      L’« état ­d’esprit » qui humecte les lèvres de leur capitaine providentiel toutes les deux phrases, les joueurs ne l’auront jamais.
      Six mois plus tard, ses poulains perdent sans gloire en Croatie. L’homme providentiel accuse le coup. L’entendant douter de l’authenticité de la blessure de Monfils, on songe qu’il va se rendre à l’évidence : au fond, il n’y a rien à faire avec des joueurs pour qui la Coupe Davis reste une corvée. L’« état ­d’esprit » qui humecte les lèvres de leur capitaine providentiel toutes les deux phrases, ils ne l’auront jamais.
      Mais le malade s’enfonce dans le déni. Il ne veut rien entendre. Il parle pour couvrir la vérité. Il dit que la team a vécu « une semaine incroyable » ; que cette année « on a fait un parcours tellement énorme ! » (victoires contre le Canada sans Raonic et contre les Tchèques sans Berdych) ; qu’ils reviendront plus forts, et avec un état d’esprit inégalé dans l’histoire de l’état d’esprit. Il a besoin d’y croire, donc il y croit. Laissons-le dire et quittons la chambre. Il a besoin de repos.

      Le droit de se taire, par François Bégaudeau
      Le 16 janvier 2014

      Dans une précédente chronique, nous appelions les sportifs à prendre exemple sur la sauteuse en hauteur qui s’était peinturluré les ongles contre les lois homophobes russes, lors des championnats du monde à Moscou en août 2013. Nous rêvions d’aires sportives détournées en tribunes politiques, de mêlées de rugby prétextes à des conciliabules séditieux, de javelots détournés vers l’œil du dictateur assoupi en tribune officielle. C’était il y a deux mois, et il faut reconnaître que cette recommandation, pourtant mondialement diffusée grâce à la force de frappe du présent journal, a été peu suivie.
      Un seul sportif a pris à la lettre nos consignes, n’écoutant que son courage et ses convictions. C’est Nicolas Anelka – qui d’autre ? A la première occasion, dès son premier but sous les couleurs de West Bromwich, ce fieffé rebelle s’est armé d’un bras pour dire ce qu’il avait à dire.
      Au fait, qu’avait-il à dire ? Tant qu’à prendre la parole, autant parler. Une explication de texte lui fut demandée, et, contrairement aux mous Teddy Riner et Tony Parker, quenelliens repentis, Nicolas maintint sa position. Niant qu’il fût antisémite – quelle idée –, il explicita le message, disant avoir commis là un « geste antisystème ». C’était net et précis comme un direct du droit dans la gueule du monde.
      Or, d’aucuns trouvèrent que ce n’était pas encore assez clair, et alors on entrevit la perfectibilité de notre appel à l’insurrection. Joie après un but ou saut en longueur, une séquence sportive demeure cruellement brève. Le compétiteur militant est obligé de dispenser une symbolique laconique, et par là même sujette à interprétations, voire malentendus. Nous devons donc lui offrir une plage complémentaire d’expression, et de préférence plus longue que les 140 signes d’un tweet.
      Ainsi servi, croyez bien que Nicolas nous aurait longuement exposé le fond de sa pensée. Le système ? Le capitalisme financier, tout simplement. L’adjectif étant de trop, car il entre dans la nature du capitalisme d’être financier. Ce qu’on présente comme un emballement marginal de la machine à créer de la plus-value est inscrit dans le programme de la mondialisation des flux, comme l’a bien décortiqué Marx dans le premier volet de son grand opus. La générale dérégulation des années 1980 était donc prévisible, ainsi que la précarisation méthodique des travailleurs afin de les rendre corvéables et jetables sans recours. A ce titre, nous, Nicolas Anelka, communiste libertaire, demandons l’immédiate institution d’un revenu de base universel d’au moins 2 000 euros.
      Dès lors, la quenelle anglaise ne montre pas seulement la voie aux sportifs trop timorés. Elle souffle aussi aux cadres des JO de Sotchi, si soucieux de faire de ces quinze jours une fête de l’émancipation, une précieuse suggestion logistique : en plus des stades de hockey et autres pistes de slalom, prévoir des lieux et des créneaux d’emploi du temps où les sportifs décoderont les happenings protestataires qu’ils auront glissés entre deux gestes de compétition. Ensuite, les utilise qui veut. Personne n’y est obligé. On est absolument libre de se taire. Ceux qui n’ont rien à dire ont même toujours raison de fermer leur gueule, c’est aussi ça que voulait nous montrer Nicolas.

      Soumission, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique du cahier Sport, l’écrivain explique que dans le football, l’exemplarité est une notion toute relative.
      Le 19 avril 2016
      Le sage Lloris a redit récemment ce qu’il avait dit en tant que capitaine des Bleus en 2008 : un joueur doit être « exemplaire sur et en dehors du terrain ». A vrai dire, le discipliné Lloris n’a fait là que reprendre les éléments de langage soufflés par les communicants en contrat avec la FFF. Un élément de langage n’a pas ­vocation à dire la réalité, mais à la dissoudre dans le gaz de l’enfumage. C’est ainsi qu’exemplaire « sur le terrain » ne désigne rien de réel. Un joueur qui marque des buts n’est pas exemplaire, il est performant. Un demi de mêlée qui couvre un arrière monté pour soutenir ses trois-quarts n’est pas exemplaire, il a du sens tactique. Et un tennisman a bien compris que se battre sur ­toutes les balles est plus efficace, pour ­supplanter ­l’adversaire, que jouer avec une paille dans la bouche. Ces sportifs ne font que tendre vers l’objectif constitutif de gagner.
      Employé du mois
      Si « exemplaire » signifie quelque chose, c’est seulement « en dehors du terrain » – en quoi l’élément de langage n’est qu’à moitié fumeux. C’est une notion morale et non sportive, et sa pénible vogue est à lier à ­l’emprise chaque année grandissante de la morale sur le sport. Emprise que le communiqué de la FFF pour officialiser l’éviction de ­Benzema a corroborée en rappelant que « la performance sportive est un critère important mais pas exclusif pour décider de la sélection en équipe de France ». Alors se dessine le profil de l’exemplaire, déjà amorcé par la « charte de bonne conduite » affichée dans les salles de classe de Clairefontaine, à côté de la mappemonde : il retire son casque à la sortie du bus, signe des autographes, n’insulte pas ses dirigeants sur Periscope, n’impose pas à ses partenaires un chantage à la « sextape », ne couche pas avec des call-girls, chante ou feint de chanter La Marseillaise, déclare aussi ­souvent que possible son attachement au maillot surtout s’il est national.
      En revanche, si un footballeur refusait de participer à la Coupe du monde au Qatar en mémoire des ouvriers sous-payés morts sur les chantiers des stades, sa fédération de ­tutelle lui rappellerait qu’en l’espèce donner l’exemple consiste à monter dans l’avion sans broncher. L’exemplarité ne regarde pas la ­morale universelle, mais le code fixé par ­l’employeur. En cela elle est rabattable sur une autre notion en vogue : le professionnalisme.
      Un joueur de Ligue 1 est interrogé sur sa motivation à rencontrer un club de CFA ? Il ­répond qu’il est un professionnel tenu de ne négliger aucun match et de « respecter l’adversaire ». L’exemplarité est, comme l’esprit ­corporate, le visage présentable de la soumission. Le joueur exemplaire, c’est un peu ­l’employé du mois. Sa glorification achève le processus de « managérisation » du sport, où la prestation de terrain n’est qu’un produit parmi l’éventail marketing proposé par la boîte ; où faire le job – autre gimmick de ­l’époque­ – signifie tout autant bien jouer que ­répondre platement aux questions des journalistes ; où l’entraîneur est un coach préposé surtout à la gestion du personnel ­ – n’est-ce pas, monsieur Blanc ? ; où un Cruyff, unanimement célébré le mois dernier, fumeur ­invétéré, individualiste farouche, tête de lard imbue de ses convictions, serait vite maté et remis aux normes.

      On roule sur la tête, par François Bégaudeau
      François Bégaudeau
      Dans sa chronique du cahier « Sport & Forme », l’écrivain dénonce les écarts de rémunération entre les cadors du Tour de France et le reste du peloton.
      Le 08 juillet 2015
      Saluons les organisateurs du Tour qui, à grand renfort de pavés, bordures et mur de Huy, se démènent pour animer la course en attendant la montagne et la grande bagarre entre les cadors. Qui n’aura pas lieu. Qui n’a jamais lieu. On ne dira jamais assez que le dopage n’est pas tant un problème moral que sportif. En forgeant des corps réglés comme des machines, le dopage (ou pour le moins l’entraînement informatisé) rationalise les performances et les hiérarchies. Très vite on vérifiera que Froome est plus fort que Contador qui est plus fort que Nibali qui est plus ou moins fort que Quintana, et le podium sera joué dès les Pyrénées. Restera à remonter mollement vers Paris, avec un crochet par les Alpes pour la beauté du paysage.
      Un contretemps dans ce programme scientifiquement réglé n’est certes pas à exclure, mais il y a fort à craindre que les chutes de leaders qui ont égayé l’édition précédente ne se reproduisent pas. Il va falloir trouver autre chose. La canicule, promesse de défaillances épiques ? Un attentat dans le virage 17 de l’Alpe-d’Huez ? Ne soyons pas cynique. Pour tromper l’ennui bercé par le ronron des motos télé, penchons-nous plutôt sur le système de rémunérations en vigueur au sein de cette entreprise multinationale.
      Nous découvrons ainsi que la meilleure façon de repartir la bourse pleine est de gagner le Tour  : 450 000 euros. Les places suivantes rapportent aussi, mais ça dégringole vite  : le dixième touche 3 800 euros. Même dégressivité en pente forte entre le vainqueur d’étape (8 000) et le dixième du jour (600). Lecteur des œuvres complètes de Gérard Holtz, on imaginait que le Tour de France était un havre de justice immanente dans un monde inique, mais non. Ici, comme partout ailleurs, on ne prête qu’aux riches. La société qui dirige le Tour trouve normal de compléter le gros salaire, les contrats de sponsors et la rente à vie assurés à un vainqueur de cette course mondialement suivie. Le 100e, lui, repartira bredouille. Il pourrait glaner le maillot à pois (20 000 euros), mais en général, et selon le même mécanisme de cumul des richesses, celui-ci revient à un bien classé. Restent les « primes ». La prime de la combativité, par exemple, gratifie le brave type lancé langue pendue dans une échappée de 100 bornes vouée à l’échec. La prime Henri-Desgrange revient à qui franchit le Galibier en premier. Sont à l’étude une prime Zavatta pour le plus beau poirier sur selle, et une prime Gargamel pour le coureur le plus ­schtroumpf. Des miettes pour les gueux.

      Ce schéma hyper-inégalitaire se justifiait au temps du cyclisme amateur, dont les héros prolos ne pouvaient compter que sur les gains de victoire. Disons qu’alors on pratiquait une méritocratie rationnelle. Mais une méritocratie quand même  : injuste par ­nature. Car après tout, pourquoi faudrait-il arroser les plus méritants ? Ne serait-il pas plus juste de rémunérer en priorité ceux qui suent pour rien, voire ceux qui n’en foutent pas lourd, les super-pas-méritants, ceux qui n’ont pas le don du mérite ? Les champions seraient quant à eux payés en gloire et en plaisir de monter des côtes à 12 % par 40 °C. On serait enfin disposé à les croire quand ils ­disent qu’ils font tout ça, non pour l’argent, surtout pas, mais pour l’amour du sport.

      Pauvres riches, par François Bégaudeau
      Chronique. L’écrivain revient sur la fameuse taxation des salaires de plus d’un million d’euros, qui secoue le monde du football français.
      Le 01 novembre 2013

      Le mois dernier, on rêvait ici même d’une communauté sportive follement politique, profitant de sa visibilité pour ouvrir sa gueule, repeignant les stades aux couleurs de causes nobles ou moins nobles. Nouvelle preuve de l’influence de cette chronique : à peine quelques semaines plus tard, des individus du monde du sport s’unissaient pour lancer un des plus beaux mouvements sociaux de l’histoire du social et du mouvement.
      La France des années 2010 est ce pays pittoresque où c’est Marine Le Pen qui se clame révolutionnaire et les patrons qui s’insurgent. Hier, les « pigeons », ces entrepreneurs spoliés par le pouvoir bolchevik ; aujourd’hui les patrons de Ligue 1, saignés par la taxe à 75 % sur les hauts revenus. Bon, il ne faut pas trop en demander à des gens habitués à maudire la France archaïque paralysée par les syndicats corporatistes : ils ne nomment pas grève mais « journée blanche » l’annulation des matchs du week-end du 20 novembre. Quand même : belle leçon de rébellion.
      Les 80 % de sondés ayant exprimé une opinion négative sur cette initiative seraient donc avisés d’en changer. S’ils pensent que c’est une protestation de riches, ils doivent se souvenir qu’en temps de crise nous sommes tous dans la même galère, chacun doit faire des sacrifices pour sauver le pays. Pas plus tard que la semaine dernière, les patrons de Peugeot ont sacrifié l’usine d’Aulnay. Jean-Pierre Louvel, président du syndicat des clubs, tient à le préciser : « Ce n’est pas un combat de riches pour les riches, mais un combat de gens au bord de l’agonie. » Cette mesure fiscale est d’autant plus injuste qu’elle va frapper des clubs déjà déficitaires. A cause de quoi ? A cause des taxes. En somme, l’Etat taxe des surtaxés. Et Michel Seydoux de citer Platon citant lui-même Kierkegaard : « Trop d’impôt tue l’impôt. »
      Evidemment, la plèbe alléguera que les clubs français sont déficitaires parce qu’ils sont gérés par des incompétents, et on aura peine à la contredire. Mais il y a une chose que la plèbe doit réaliser, à supposer qu’elle soit encore capable de commisération. Dans leur famille, à HEC, au club Entreprendre et piétiner, réuni chaque mois au Lutetia, ceux que le destin voue à devenir patrons sont éduqués dans les valeurs de la gagne. Le marché est un stade où triomphent les meilleurs, voilà ce qu’on leur inculque. Dès lors, comprenez que ça leur soit si difficile de perdre, a fortiori quand ils prennent à la lettre la métaphore en investissant dans le sport. Comprenez l’humiliation de se retrouver supplantés, ici comme en tous domaines, par des Allemands sans doute beaucoup moins taxés, oh oui beaucoup moins, mais surtout meilleurs gestionnaires et meilleurs connaisseurs du foot. Quel camouflet pour ces winners de naissance.
      Alors ils font ce qu’enfant on faisait lorsqu’une défaite à la belote se profilait : ils reportent la faute. C’est la faute à la forme des cartes. C’est la faute à pépé qui ronfle à côté. C’est la faute aux couettes de ma sœur. C’est la faute à l’Etat. C’est la faute aux impôts. Ces jours-là, on finissait par pleurer un bon coup, et après ça allait mieux. Le 30 novembre, les patrons de Ligue 1 pleureront un bon coup à cause que jamais les clubs d’Europe ils les laissent gagner, et après ça ira mieux.

      Euro 2016 : dans leur bulle, par François Bégaudeau
      L’inflation de commentaires pendant le tournoi déconnecte le verbe de son supposé référent. A la Bourse du foot, les fantasmes finissent par se substituer aux faits, les désirs à la réalité, raconte l’écrivain.
      Le 27 juin 2016
      Aussi vrai que les flux financiers se déconnectent progressivement de l’économie réelle, l’inflation de commentaires pendant un Euro déconnecte le verbe de son supposé référent. Comme les bulles immobilières depuis l’ère informatique, cette bulle spéculative a centuplé de volume depuis l’avènement des chaînes de sport ou d’info. Et comment voudrait-on que cinquante heures de débats sur un match d’une heure trente donnent autre chose que des phrases qui ne se rapportent qu’à des phrases, des échanges où l’on se paye de mots, où une hypothèse devient vraie à force d’être répétée — comme un actif prend de la valeur quand il est massivement acheté. A la Bourse du foot, les fantasmes finissent par se substituer aux faits, les désirs à la réalité.
      Ainsi la France, comme tout pays mal en point, a désiré un héros et, le désirant, s’en est trouvé un. Elle l’a désigné sans l’avoir vu jouer ou presque : ce sera ce grand Noir, là, avec les cheveux bizarres. Depuis le début de l’Euro, la cote de Pogba baisse ou monte selon que le désir est satisfait ou se venge de ne pas l’être. Un tir sur la barre contre la Suisse la fait remonter, un penalty causé contre l’Irlande la fait redescendre. Fluctuations en cours.
      Le CAC foot s’emballe
      De même, le CAC foot a d’abord décrété que l’Allemagne version 2016 était plus faible. Il avait fait pareil tout au long du dernier Mondial. Le Mannschaft n’a encaissé aucun but, propose le jeu le plus fluide, aligne quatre ou cinq joueurs au sommet de leur art, mais elle est moins bien, le CAC foot l’a décidé. Le CAC foot n’est jamais très bien disposé vis-à-vis de l’Allemagne. Désirant fort ne pas l’aimer, il finit par trouver objectivement qu’elle n’est pas aimable.
      Le CAC foot n’aime pas non plus Cristiano Ronaldo. Il y a sans doute de bonnes raisons à cela. Des raisons objectives, pour le coup. Le type est insupportable, et pas tant pour son narcissisme consubstantiel aux champions que pour ses attitudes martiales, ses muscles bandés, l’absence de relâchement, l’absence, sinon d’humour, du moins de cette divine désinvolture qui signale le génie. On lui en veut pour ça. On ne lui passera rien. Le CAC foot s’emploie à démonétiser ses performances. Ses trente tirs en phase de poules ne signalent pas une grande forme du Portugo-Madrilène mais son individualisme, ses deux buts contre la Hongrie tiennent du miracle plus que du talent, etc.
      Dès lors la Bourse s’emballe : la chute du titre Ronaldo entraîne une dévaluation de l’équipe tout entière. Ronaldo, entend-on partout, ne stimule pas ses partenaires comme Gareth Bale (cote en flèche), il les vampirise, les tétanise. Résultat : le CAC refuse de voir que le Portugal est une formation de très haut niveau technique et a largement dominé ses adversaires de poule. Lorsqu’il élimine la Croatie, qu’un emballement symétrique bombardait favorite de ce huitième de finale voire de la compétition, on préfère retenir la « purge » que fut le match plutôt que la démonstration tactique du vainqueur. Le CAC attendra que le Portugal se hisse en finale pour se rendre à l’évidence de sa force. Car parfois les bulles éclatent. Parfois le réel vous explose à la gueule et fait taire tout le monde.

      PSG : le triomphe amer, par François Bégaudeau

      Pour l’écrivain, le sacre du PSG rappelle que, contrairement à l’adage autopersuasif servi à longueur ­d’année, l’argent fait tout.
      Le 16 mars 2016
      Chacun a bien vu, dimanche dernier vers 16 heures, que la danse de ­Matuidi et Lucas pour fêter le titre du PSG était tout aussi professionnelle, artificielle, que leur présence en smoking trois jours plus tard à la soirée donnée pour les partenaires du club. Mais il y avait quelque chose de forcé aussi dans les louanges exclamatives des journalistes sur les plateaux des chaînes d’info. Les pauvres se rendaient bien compte que le caractère exceptionnel du ­parcours du champion 2016 l’invalide ; que ce sacre scellé sur un 9-0 d’opérette est l’épisode de trop d’une farce devenue amère.
      Même l’énumération des records déjà ­battus ou bientôt battus par le PSG cette ­année (précocité du titre, écarts de points avec le second, etc.) sonnait faux, ces records n’ayant pas plus de sens qu’une étude comparée des performances d’Armstrong et de Hinault dans les ascensions majeures du Tour. Non que Zlatan et consorts carburent à l’EPO ou à la transfusion intégrale. Ils sont juste dopés au gaz. Au gaz auquel le Qatar doit son PIB de conte de fées, et le PSG ses titres programmés, monotones, désespérants. On sait bien qu’en foot comme en économie toute compétition est déloyale, toute concurrence faussée, que l’égalité des chances est un mythe, et qu’un match entre le PSG 2016 et Troyes est aussi équitable qu’une négociation de prix entre Carrefour et un éleveur de charolaises  ; mais là ça commence à trop se voir. Il devient trop manifeste que, contrairement à l’adage autopersuasif servi à longueur ­d’année, l’argent fait tout.
      Le PSG, géré comme une marque
      Au départ, passant outre ses casseroles ­politiques, les mêmes ont accueilli à bras ouverts le nouveau propriétaire dispendieux. Une équipe française allait enfin rivaliser à l’échelle continentale, ravivant la fierté nationale, boostant les audiences et les ventes de L’Equipe. Une manne à partager, mais dont on n’avait pas bien mesuré le coût : la définitive démonétisation du championnat et des coupes nationaux. Pour six ou sept soirées européennes un peu excitantes, ­il fallait désormais feindre de s’intéresser à 50 matchs annuels joués d’avance et regardés en bâillant, y compris depuis les tribunes du Parc des Princes.
      La confrérie journalistique sent qu’elle ne tiendra pas une année de plus sous ce ­régime, à meubler le vide en montant en mayonnaise une vidéo Periscope ou en ­inventant des complots de vestiaires contre ­Cavani. Alors elle touche du bois pour que d’autres investisseurs pétroliers ou gaziers injectent dans deux ou trois clubs français de quoi rivaliser avec le monarque actuel et ranimer le cadavre de la Ligue 1. Ou pour que les grands clubs européens réalisent leur rêve d’une franchise annuelle, façon NBA, qui les regrouperait et multiplierait les affiches de gala, abandonnant l’espace national aux Lorient et autres Besançon.
      Mais comme ce n’est pas pour demain, il faudra encore longtemps se plier à l’esprit dans lequel est géré le PSG au gaz  : non comme un club, encore moins comme une équipe, mais comme une marque. Une marque pour laquelle un match n’est qu’un écran de pub parmi d’autres au sein d’une stratégie marketing visant la vente de maillots en Chine et de droits télé brésiliens. Il faudra en somme se faire à l’idée que le sport est le dernier des soucis de ses financiers.

      « Le boycott, c’est ringard », par François Bégaudeau
      Mais c’est surtout une erreur tactique. Puisque le sport est politique, aux sportifs de fabriquer les contre-messages pour afficher leur réprobation quant à certaines moeurs ou lois du pays d’accueil.
      Le 05 septembre 2013

      Marre des vieux clivages politiques, marre des affrontements d’idées et de classes ? Demandez aux intéressés de parler de sport. Interrogées par le Journal du dimanche sur le PSG, Anne Hidalgo et Nathalie Kosciusko-Morizet, les deux belligérantes de la campagne municipale parisienne, se sont mises par magie à parler d’une seule voix.
      Laurent Blanc ? Formidable. Le Parc des Princes ? On le gardera, bien sûr. Le propriétaire ? L’argent du Qatar est sale quand il finance des guérillas islamistes, pas quand il achète Cavani. Le sport est une zone de blanchiment. Une station d’épuration. Un havre d’harmonie. C’est en substance ce qui s’est dit après qu’une athlète suédoise eut arboré des ongles multicolores en signe de soutien aux homos russes lors des Mondiaux de Moscou au mois d’août. Initiative qu’on eût crue unanimement saluée, mais qui gêna, aux entournures, le choeur journalistique. Assurément, l’homophobie est scélérate, David Douillet le confirmerait, mais, voyez-vous, un stade est une enceinte sacrée, un sanctuaire que l’on doit préserver des vicissitudes du monde.
      LE BOYCOTT, C’EST RINGARD
      Sport et politique, rien à voir. Si les villes et pays se mettent à plat ventre pour obtenir l’organisation de Coupes du monde ou de Jeux olympiques, c’est juste pour célébrer la beauté du geste et la fraternité universelle. Vladimir Poutine n’a pas voulu que des Jeux d’hiver aient lieu dans sa ville de coeur pour en tirer des bénéfices réels et symboliques, mais par amour du bobsleigh, du patinage en couple, de l’esprit de Coubertin, de la flûte des neiges. D’ailleurs, les Jeux de Sotchi pourraient tout aussi bien s’organiser au Canada.
      Franchement, ça ne le gênerait pas, Vladimir. Pour cette raison, un boycott serait très mal venu. Une insulte à l’hospitalité, comme dirait une perchiste russe progressiste. Fort heureusement, il n’aura pas lieu. Un skieur aurait-il vaguement l’idée de ne pas aller à Sotchi que ses sponsors lui expliqueraient, Powerpoint à l’appui, que le sport est sacré. Gandhi n’a-t-il pas lui même prêché le non-boycott ?
      Merci à ces humanistes, car ils nous rendent un fier service. Le boycott, c’est ringard, c’est vintage, mais c’est surtout une erreur tactique. Puisque le sport est très politique (pardon aux lyriques et aux humanistes), puisque les grandes compétitions sont toujours, de près ou de loin, des instruments de propagande, fabriquons des contre-messages. Puisqu’il n’est pas anodin que les stades accueillent indifféremment des meetings d’athlétisme et du PS, que les sportifs y tiennent conférence à leur tour. Qu’ils profitent de leur sûre impunité pour afficher, par tel ou tel truc visuel, leur réprobation quant à certaines moeurs ou lois du pays d’accueil.
      Et surtout qu’ils ne se contentent pas de cibler les sempiternels cancres russes et chinois en BTS de droits de l’homme. Si un match a lieu en Allemagne, on veut sur les tee-shirts des slogans contre l’austérité ; s’il se joue à Paris, des goals grimés en bagnards pour alerter sur l’état de nos prisons. Tous les jours d’une grande compétition, entre deux sauts, deux tirs, chacun irait de son petit happening verbal ou gestuel. Même les conférences de presse seraient contaminées par le virus dialectique. D’un coup, une allocution de sportif cesserait d’être un abîme d’ennui.

      L’Euro qu’on mérite, par François Bégaudeau
      Une compétition médiocre, conclue par une finale poussive… Les raisons structurelles d’un flop analysées par l’écrivain.
      Le 11 juillet 2016
      L’heure n’est plus à déplorer la médiocrité de cet Euro conclu logiquement par une finale poussive, mais à l’expliquer. Le fait n’est pas contingent, il est structurel et se reproduira immanquablement si la structure perdure. La structure, c’est d’abord les 24 équipes. En l’espèce, le chroniqueur doit faire violence à son humilité pour rappeler qu’en bon lanceur d’alerte, il avait prévenu ses semblables et néanmoins inférieurs.
      Dans un texte que les manuels d’histoire dateront du 12 juin 2016, ce visionnaire disait que l’accès à la compétition d’équipes comme l’Albanie (respect) ou l’Irlande (respect) ferait baisser le niveau général. Mais un autre dommage collatéral d’une phase finale à 24 avait échappé à l’humble prophète. Faibles et se sachant telles, les équipes comme l’Ukraine (respect) ou la Roumanie (respect) ont conscience qu’elles n’inquiéteront les meilleures qu’en se tassant derrière.
      Une configuration pénible

      Une façon irénique de présenter la chose est de dire que les écarts se réduisent, que ces équipes progressent, que leur culture tactique s’est affûtée avec l’exportation de leurs joueurs dans des pays footballistiquement plus avancés, ce qui n’est pas faux. Mais tracer deux lignes de quatre devant la surface ne relève quand même pas du génie organisationnel. Et ça donne la configuration pénible observée pendant un mois : une muraille, et l’équipe supérieure qui s’y cogne.
      Il est vrai qu’un but marqué tôt résoudrait le problème. Si l’Allemagne marque à la vingtième minute contre la France, le bloc défensif est obligé de remonter et le match s’anime. Or ce scénario est rare, par le fait d’une seconde donnée structurelle : les équipes fortes ne le sont pas tant que ça. Sans parler du nombre stupéfiant d’absents pour blessure, la plupart de leurs soldats arrivent épuisés par des saisons longues. Pour un Griezmann ou un Kroos qui ont tenu leur rang, combien de stars hors de forme (Müller, Rooney) ou carbonisées après le premier tour (Iniesta, Modric, Lewandowski) ? Manquent les quelques watts qui permettraient de percer la muraille.
      Juste une « grande fête »
      Une solution serait de ménager un bon mois de récupération après la fin de l’année en club, mais pour ça, on peut se mettre au moins deux doigts dans l’œil. Propriétaires toujours plus possessifs du joueur, les clubs ne prêtent plus sa force de travail si longtemps. Ils le lâchent le plus tard possible, et ne le lâcheront plus du tout quand ils cesseront de croire qu’une bonne prestation en Mondial ou en Euro augmente sa valeur marchande. Quant à l’UEFA et au pays qui lui prête ses stades, la qualité sportive de leur business est le cadet de leurs soucis.
      Il suffit que les stades soient pleins, que les audiences télé atteignent des pics même pour un Galles-Irlande du Nord (respect), et qu’un parcours sécurisé donc long de l’équipe locale multiplie les gains. Que demande le peuple ? Pas grand-chose, hélas. Pas du grand foot en tout cas. Juste une « grande fête », et tant pis si en l’occurrence elle fut prématurée. Après tout, que représentent les 120 minutes de la finale à côté des dix heures de communion cocardière à suivre le bus des Bleus sur BFM-TV ? La prochaine fois, on pourrait presque se passer de matchs.

      « Cher Michel », par François Bégaudeau
      Dans sa chronique du cahier « Sport & Forme », l’écrivain adresse une lettre à Michel Platini. Sans concession.
      Le 29 décembre 2015

      Comme il est trop tard pour écrire au Père Noël, je t’écris à toi. Niveau légende, c’est équivalent. J’ai juste moins de chances d’avoir une réponse.
      Je n’écris pas pour t’accabler ou te soutenir. Je m’interdis d’avoir un avis sur ta culpabilité ou ton innocence. Comme chacun de nous, tu es à parts égales capable de l’une et de l’autre ; être Platini, doudou vintage des quadras, ne t’exclut d’aucun vice ni vertu. Je renonce aussi à mesurer ta part de bêtise ou de fourberie lorsque tu affirmes avoir cru dans la pureté d’une institution internationale de foot, comme je me suis toujours abstenu de rire quand tu prétendais introduire du fair-play dans les finances des clubs. Un président de la République avait bien prétendu moraliser le capitalisme. Tu t’es mis à parler comme un président, Michel. C’est pour ça que je t’écris. Parce que tu m’inquiètes.
      Michel Platini, un abandon et deux combats
      Je m’inquiète de la vie de con que tes fonctions, même investies en toute honnêteté, te font mener. Je ne sais pas si les 2 millions d’euros qui te valent toutes ces misères sont délictueux, mais je sais en quoi consistent les « travaux » effectués comme « conseiller de Blatter » par quoi tes avocats les légitiment. La plupart des dirigeants et des colonels à la retraite sont conseillers de quelque chose. D’un dictateur africain, d’un fonds d’investissement, d’une ONG. Et c’est toujours les mêmes déjeuners. Le conseil, ça se passe au déjeuner – au dessert. Depuis vingt ans, ton job consiste à manger avec des gens. Des ministres de ci, des délégués de ça, des émirs. Parfois, pour t’accueillir à l’aéroport, trois enfants dressés te chantent un truc dans la langue du cru, et alors en les écoutant tu as l’air aussi ridicule qu’un président.
      Alliénés
      Une fois je t’ai entendu dire que la prévisible longueur des voyages te faisait hésiter à te lancer dans la conquête de la présidence de la FIFA. Avec l’UEFA, ils étaient limités à l’Europe ; là, de Panama à Bali, de Pretoria à Moscou, tu te voyais passer ta vie en avion et ça te refroidissait. Je me suis dit : à mon Michel il reste un neurone de lucidité quant à l’indigence de cette existence hors sol, de ce tourisme gastronomique 340 jours par an, de ces quatre-étoiles où s’endormir avec un cachet après avoir zappé d’un œil entre trois chaînes info. Et puis évidemment tu es parti en campagne. Personne n’a cru Sarkozy quand il a annoncé qu’il quittait la politique. Vous ne guérirez jamais. Vous êtes des aliénés.
      Michel Platini, une ambition foudroyée
      Je ne suggérerai donc pas que tes huit ans de suspension sont une grâce et que la radiation eût été un tremplin inespéré vers des vieux jours tranquilles à lire Balzac ou photographier des oiseaux. Je sais trop bien qu’un ex-sportif a besoin de sa dose de compétition, comme l’ex-toxico de méthadone. Tu briguais des Coupes du monde, tu brigues des postes de pouvoir. Deux objectifs parfaitement vains, mais au moins le premier nous gratifiait de passes géniales et de coups francs dans la lucarne. Les moyens justifiaient la fin. Aujourd’hui le match se passe entre sexagénaires bedonnants autour d’un mi-cuit au chocolat enrobé de crème anglaise. La compétition s’affiche à nu, sans l’écrin du jeu, sans la parure de génie dont tu l’habillas jadis. On n’en voit plus que le cœur névrotique, le noyau pathétique.

      Coach de quoi ? par François Bégaudeau
      Dans sa chronique du cahier « Sport & Forme », l’écrivain s’interroge sur l’utilité des coachs.
      Le 26 août 2015

      Gaël Monfils venant de « mettre un terme à sa collaboration » avec Jan De Witt, il aborde l’US Open sans coach. Handicap ? Le bon sens estimera que oui. Depuis que le sport est sport, il y a des entraîneurs ; depuis que le sport est sport, on estime impossible de performer sans eux. Sauf qu’ayant abordé l’édition 2014 du même tournoi dans une situation similaire, Monfils n’y a été battu qu’en quarts par Federer après avoir eu deux balles de match. Même en admettant que « la Monf » soit un joueur atypique, ce fait réveille le joyeux soupçon qui vient parfois chatouiller le cerveau : qu’ils soient de drague, de self-esteem ou de tennis, il se pourrait bien que les coachs ne servent à rien.
      Toujours possible, alors, d’opposer à cette thèse des figures comme Lennart Bergelin, consacré pygmalion de Borg par la mémoire officielle. Mais on sait que la mémoire officielle est amnésique. Elle oublie au passage ce qu’une rétrospective d’été de ce journal rappelait, à savoir que c’est le joueur qui a ­imposé son revers à deux mains révolutionnaire à l’entraîneur perplexe, et non l’inverse.
      Toujours possible d’évoquer, plus proches de nous, les résurrections d’Andy Murray et surtout Serena Williams depuis qu’ils ­travaillent avec, respectivement, Amélie Mauresmo et Patrick Mouratoglou. Or la ­configuration mixte de ces deux attelages consolide le soupçon quant au réel apport d’un coach. Si talentueuse qu’elle ait été sur un court, Mauresmo ne saurait, en matière de tennis hommes, surpasser l’expertise de son poulain, qui le vit de l’intérieur depuis vingt-cinq ans ; et qu’a donc la cadette Williams à apprendre d’un type qui n’a ­jamais éprouvé le haut niveau, et a disputé peu de tournois féminins ?

      Les amoureux de la verticalité soutiendront que cet écart d’expérience donne justement la distance nécessaire pour évaluer les points perfectibles de son champion. Le coach est d’autant plus utile qu’il n’est pas aveuglé par une identification au joueur, son regard demeurant extérieur et donc lucide. En somme, n’importe qui peut endosser la ­fonction, du moment qu’il a des yeux et qu’il est aussi peu connaisseur que possible. Se confirme ce que nous savions : le meilleur maître est ignorant.
      Hélas, l’affaire se consomme en des termes beaucoup moins subversifs. A écouter les ­intéressés, l’apport du coach ne concerne pas le jeu, mais, on s’en doutait, la psychologie. « J’agis sur le mental dans l’op­tique d’être perfor­mant, déclare Mouratoglou à Gala, hebdomadaire de sport pointu. Je suis capable de mettre un joueur dans son état d’ex­cel­lence. » Où l’on voit que le coach, c’est son ­génie, conditionne son joueur à gagner et non à perdre, et qu’il vise habilement à le rendre meilleur plutôt que moins bon. Où il apparaît décidément qu’il n’a rien à offrir qu’une présence. Celle d’un papa, vers lequel le joueur se retourne pour savoir s’il a bien fait, comme un enfant prend ses parents à témoin, pour validation, du gribouillage qu’il vient de commettre. C’est un peu triste, mais comment en vouloir à des individus qui, pris en charge dès le plus jeune âge puis continûment conseillés, orientés, analysés, sermonnés, loués, récompensés, rétribués, n’ont jamais eu l’occasion de penser par ­eux-mêmes ?

      Confession d’un bourrin, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique pour le cahier « Sport & Forme », l’écrivain explique pourquoi il n’a pas regardé les Jeux paralympiques.
      Le 14 mars 2014

      Comme à chaque manifestation semblable, les Jeux paralympiques de Sotchi ont suscité de nombreuses sorties éditoriales regrettant que les épreuves ne soient pas davantage suivies. C’est tout à fait regrettable, en effet. Comme il est regrettable que la guerre et le racisme existent. Mais les indignés de Stade 2 ou d’ailleurs feignent d’oublier les trois conditions nécessaires du plaisir d’un spectateur de sport.
      1/ J’admire un geste de sport si je peux évaluer la performance qu’il représente, et je ne peux l’évaluer qu’à l’aune de mes propres performances, réelles ou potentielles. Je juge magnifique ce coup droit le long de la ligne parce que je sens que, décoché par mon bras, il finirait dehors. Et cette comparaison n’est opératoire que si je perçois le corps du champion comme doté, à la base, des mêmes capacités que le mien. Or, à tort ou à raison, je me dis qu’un tennisman en fauteuil ne joue pas dans la même catégorie que moi. Par suite, je ne peux, dans les deux sens du terme (donner un prix, aimer), apprécier son jeu.
      2/ Une compétition est vécue intensément si elle porte des enjeux. Enjeux simplistes qui se synthétisent en une formule d’école primaire : qui c’est qu’est le plus fort ? Or le verdict est fiable si et seulement si la compétition est équitable. Les candidats doivent être égaux sur la ligne de départ, puis ils en découdront et nous saurons. C’est pourquoi je déteste qu’un joueur de foot ou de rugby soit expulsé : cela biaise le test de suprématie. C’est pourquoi mon intérêt pour la F1 sera toujours légèrement entaché par le sentiment que c’est la bagnole qui fait tout. Que dire alors de la confusion introduite par les différents adjuvants technologiques de nos champions paralympiques ? Au fond, personne n’admira vraiment Pistorius, tout soupçon d’homicide mis à part, lorsqu’il courut parmi les valides. Il y avait ce soupçon, juste ou non, que ses prothèses, plus que le remettre à égalité, lui donnaient un avantage.
      3/ En fusion de 2 et 3, disons que, pour jouir du sport, j’ai besoin que les termes du débat soient clairs. Sur le paralympique planent trop d’approximations. A partir de quel degré de handicap passe-t-on dans la dimension du para ? Est-il vraiment pertinent de faire s’affronter un aveugle et un paraplégique ? L’agénésie de l’avant-bras gauche de notre valeureuse médaillée d’or en descente, Marie Bochet, n’est-elle pas un peu moins handicapante que telle autre maladie de naissance ?
      Questions un peu grossières. Questions qui concerneraient tout autant le sport valide – il n’est pas équitable qu’Usain Bolt ait hérité d’une morphologie tellement plus favorable à l’athlétisme que la mienne. Mais questions que je me pose. Et qui me crispent. Et qui me gâchent le spectacle. Je ne prendrai jamais de réel plaisir devant une compétition paralympique. Si j’y jette un œil, ce sera par curiosité, ou par scrupule moral, lequel se doublera du scrupule de ne considérer un sportif invalide que par condescendance – il m’en voudrait. In fine, je reste impunément fidèle à ma ligne : content que les Jeux paralympiques existent, content que France Télévisions y consacre soixante heures d’antenne, mais bien résolu à ne pas en suivre une seule minute. Désolé.

      La fabrique de la star, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique pour le cahier « Sport&Forme », l’écrivain se demande pourquoi Franck Ribéry n’a pas encore accédé au rang de star.
      Le 04 octobre 2013
      De même que ce ne sont pas forcément les meilleurs acteurs qui accèdent au rang de star, un champion ne devient pas une star du sport sur la seule foi de ses compétences dans sa discipline. Le sportif star est une création collective fondée en grande partie sur des critères parasportifs, la plupart moraux.
      C’est ce qui plombe Ribéry, promis au statut de star à ses débuts, avant que ne survienne Zahia, puis Knysna, puis son supposé comportement de caïd chez les Bleus, puis son refus de jouer côté droit contre les intérêts de l’équipe, etc. A partir de là c’était foutu, et c’est avec une indifférence aigre que la France a regardé son ex-chouchou recevoir un titre de joueur UEFA de l’année qui eût dû la remplir de fierté.
      Désormais tout se retourne contre lui. Au lieu de l’absoudre, ses performances avec le grand Bayern sont mises en regard avec ses prestations moins convaincantes en sélection nationale, le parallèle faisant germer un soupçon d’irrespect pour le maillot bleu et d’ingratitude vis-à-vis de sa terre nourricière. Les deux buts sauveurs contre la Biélorussie n’y changeront rien. Rien n’y changera rien. Elu Ballon d’or ou meilleur footballeur du système solaire, Ribéry ne déridera pas une France campée sur ses principes.
      DES LIMITES AU PAYS DE L’UNIVERSEL
      Campée sur ses principes ? A voir. Pendant dix ans la France a quasiment ignoré qu’elle avait élevé en son sein l’un des meilleurs basketteurs du monde, l’un des plus grands sportifs français de tous les temps. Or, en l’occurrence, la butée n’était pas morale. Que reprocher à ce joueur qui, bien que parti tôt vers la NBA comme tant d’autres, donnait tous ses étés à l’équipe de France, s’y comportait en seigneur, investissait dans le club de Villeurbanne ? Deux choses, on lui reprochait : Tony et Parker. Ce champion-là sonnait trop yankee. Né en Belgique, mère hollandaise, père américain naturalisé, faut pas pousser. Nous constatons chaque année davantage que la France est le pays de l’universel dans certaines limites. Dans les limites d’une Europe qui ne comprendrait pas la Roumanie et ses persécutés qui migrent vers ici en BMW. En tout cas, nous en étions là jusqu’à ce que Parker batte l’Espagne tout seul, et permette aux siens de finir le boulot en finale des championnats d’Europe. Ça change tout. S’il voulait bien se rebaptiser Antoine Parquier, il entrerait dans les cinq premiers du sondage de popularité du Journal du dimanche.
      Il faut donc corriger le propos liminaire. Le critère sportif demeure prévalent dans la construction sociale de la star. En sport, le bavardage moral s’arrête là où commencent les résultats. Zidane pourra encore être entendu dix fois par les juges dans le cadre d’affaires italiennes de dopage, continuer à engranger des millions sur son image, être l’ambassadeur généreusement arrosé d’un Mondial au Qatar dont la farce est en train de tourner vinaigre (40 esclaves morts sur les chantiers de stades), il aura toujours pour lui, outre son immense talent, d’avoir mis deux buts un certain soir de juillet 1998. Ribéry sait ce qui lui reste à faire : en mettre deux à son tour pour crucifier le Brésil sur ses terres en finale du prochain Mondial. C’est bien ce qu’on disait : c’est foutu.

      La France Black-blanc, par François Bégaudeau
      L’écrivain se demande dans sa chronique si les non-sélections pour l’Euro des « beurs » Benzema et Ben Harfa reposent sur des seuls critères sportifs.
      Le 17 mai 2016

      A quelques jours de cet Euro indécis, une chose au moins est sûre : l’éventuelle victoire des Bleus ne pourra être rapportée à la gloire de la France black-blanc-beur. Au mieux pourra-t-on parler d’une victoire black-blanc. Pour les « beurs », on repassera, puisque aucun n’apparaît dans la liste des 23 sélectionnés [le Franco-marocain Adil Rami a été rappelé après la blessure de Raphaël Varane].
      Cela mérite-t-il d’être relevé, même dans une chronique spécialisée dans le coupage de cheveux en quatre ? A priori, non. Il n’est pas écrit que la sélection doive représenter les minorités. Ce qu’on lui demande, c’est de gagner, et tant pis si cela se fait avec un échantillon de joueurs non représentatif de la totalité de l’humanité.
      Mais justement les seuls critères sportifs auraient dû conduire Deschamps à retenir Benzema et Ben Arfa, les deux joueurs français les plus doués de leur génération, bien que le second n’ait pas fait preuve de l’exceptionnelle constance du premier, avant-centre titulaire du plus grand club du monde depuis six ans.
      D’autres paramètres ont prédominé. Ce n’est pas nous qui faisons une fixette sur le sujet, c’est eux. C’est Manuel Valls, qui, alors qu’on ne lui demandait rien, a fait savoir qu’il s’opposait à la participation de Benzema à la fête. C’est son impayable ministre des sports qui, entre une sortie sur les prières à la mi-temps dans les vestiaires de banlieue et une autre sur les footballeuses voilées, a jugé ­préférable que le néodélinquant madrilène restât à la maison en juin.
      Scissions contemporaines
      Les gouvernants en question ont-ils fait pression sur le sélectionneur, comme de Gaulle passait des coups de fil au directeur de l’ORTF ? Ça ne se passe plus comme ça. Ça ne passe plus par le pouvoir politique. L’équipe de France est moins une garde républicaine qu’une marque qu’il faut faire fructifier, et dont les communicants s’échinent à vendre l’image. Dans la continuité de l’irréversible ­diminution de la part du sport dans le sport, l’objectif est de former des équipes plus sympathiques que performantes.
      L’Euro français ne sera une réussite économique que si les Bleus bénéficient d’un gros capital sympathie au sein du peuple hôte. Or, le peuple hôte, les sondages le montrent, ne veut pas de Benzema. N’en a jamais voulu, et encore moins depuis qu’il embête le plus petit à la récré. Les manageurs de la marque bleue étaient donc fondés à craindre que la seule présence du joueur vaudrait à l’équipe entière une impopularité susceptible de la dévaluer sur le cours de l’image. On a préféré assurer.
      Depuis Knysna – où, au prix d’un amalgame éloquent, beaucoup sont convaincus que Benzema était présent –, on préfère virer les fautifs avant que la faute ne survienne, aussi vrai qu’on a condamné le prévenu avant son procès.
      Il est très révélateur des scissions contemporaines que cette stratégie de communication assume le risque de casser le lien entre les Bleus et la population maghrébine. A deux semaines de cet Euro indécis, une seconde chose est au moins sûre : en cas de victoire, il y aura aussi peu d’Arabes aux Champs-Elysées que place de la République le 11 janvier. Cela sera noté, comme un instituteur remplit le cahier d’absences. La communauté sera taxée de communautarisme. Une nouvelle fois, une communion nationale aura produit de la division.

      Deuil must go on, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique, l’écrivain s’amuse de l’indignation provoquée par la sanction contre Edinson Cavani après son hommage à l’équipe de foot brésilien décimée dans un crash aérien. Un geste calculé et sans grande conséquence.
      Le 09 décembre 2016
      Ce début d’hiver aura donc vu éclater un des plus grands scandales sportifs de l’histoire. On ne veut évidemment pas parler des Football Leaks, selon lesquels un vaste système d’évasion fiscale profiterait à des Ronaldo, Falcao, Mourinho et autres noms en O. Ce n’est pas d’hier qu’on sait que toute grande fortune cherche à se consolider en se soustrayant au fisc. Et comment en blâmer les fortunés ? L’Etat les harcèle, les sadise, les punit par des impôts confiscatoires. On n’aime pas les gagnants. On n’est jamais des milliers dans la rue à fêter les vainqueurs d’un championnat ou d’une présidentielle. On préfère faire des haies d’honneur aux SDF et à Philippe Poutou.
      Le scandale, le vrai, l’unique, c’est le carton jaune délivré à Cavani, la semaine dernière, après qu’il eut profité de la célébration de son penalty pour retirer son maillot, découvrant son tee-shirt noirci des lettres du mot « fuerza » et de l’acronyme du club brésilien de Chapecoense [ACE], décimé par un crash aérien. Aussitôt les grandes consciences éditoriales du foot s’insurgèrent. Quel manque de discernement de la part de l’arbitre ! Considérant la noblesse de ce geste de compassion, ne pouvait-il pas passer outre et se contenter d’une mise en garde amicale ?

      Un geste mûrement réfléchi
      Ainsi ces pères Fouettard, défenseurs coutumiers de la discipline et de la « dura lex sed lex », concédaient que la loi admet une marge interprétative. Ladite marge ouvrant au passage des abîmes d’approximations. Car, sur ces bases de souplesse, à partir de quel degré d’altruisme du message sur textile considérera-t-on qu’il dédouane le footballeur qui l’émet ? A partir de quel degré de malheur – rappelons-nous Zlatan usant du même genre de happening pour alerter le public sur la malnutrition ? A partir de quel nombre de morts ? Si un joueur honorait par ce biais son allégeance à Gandhi, que dirait-on ? On comprend que M. Schneider, l’arbitre, ait préféré couper court à ces spéculations.
      De toute façon, les belles âmes peuvent ravaler leur indignation. Tout s’est passé comme il fallait que cela se passât. Sur l’image c’est très net : l’inique décision arbitrale ne meurtrit pas Cavani, elle le comble. Cette sanction, il comptait bien dessus. Il fallait qu’elle tombe, pour que son show soit parfait.
      On imagine le valeureux Uruguayen soupesant le pour et le contre la veille dans son salon : balance droite, une hypothétique suspension pour un match de Ligue 1, du genre Paris-Caen ; balance gauche, une démonstration de fraternité qui, rehaussée de ténacité transgressive par le carton – pour mes idées je pourrais aller en prison –, assure au joueur un prestige moral qui le distingue parmi une gent footballistique plus souvent soupçonnée d’individualisme que de posséder des comptes offshore. Il paraît que l’homme n’a pas soupesé longtemps.

      Allons maillots de la patrie, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique pour le supplément « Sport&Forme », l’écrivain explique que la qualification des Bleus pour le Mondial au Brésil est l’occasion de célébrer non pas l’équipe de France mais la France.
      Le 05 décembre 2013 à 16h14
      Avant le match retour du barrage contre l’Ukraine, deux scénarios sociétaux étaient envisageables en cas de qualification. Soit la foule exultait et absolvait enfin cette équipe mal élevée ; soit ce miraculeux renversement l’indifférait, et on en restait au contentieux désormais structurel entre le bon peuple de France et les petites racailles qui squattent Clairefontaine depuis dix ans. Or il n’arriva ni vraiment l’un ni vraiment l’autre. Il arriva que les Français exultèrent et maintinrent néanmoins leur verdict sur les joueurs. Une semaine après la coutumière liesse sur les Champs, un sondage établissait que 79 % d’entre eux conservaient une opinion négative de l’équipe.

      Comment est-ce possible ? Comment peut-on célébrer une victoire et condamner les vainqueurs ? La réponse réside dans le patriotisme. Dans sa bêtise fondatrice, mise à
      Que fête-t-on le soir du 19 novembre ? On fête la présence de la France au Mondial brésilien. Nous en serons. Nous représenterons bien. En juin prochain, nous n’aurons pas honte d’être fiers d’être français. En somme cette affaire à prétexte footballistique ne concerne pas l’équipe de France, mais la France, et la haute opinion qu’on en a. Le général dit « de Gaulle » appelait ça une certaine idée de la France. Une idée, par définition, n’advient qu’au prix d’un dépassement du monde concret. Ainsi je peux me réjouir de l’idée de la qualification en occultant les corps qui se sont concrètement activés quatre-vingt-dix minutes pour l’arracher.
      CULTE FÉTICHISTE
      Ceux qui proclament leur haute idée de la France ont en général du mal à préciser son contenu. Pays des droits de l’homme ? Fille aînée de l’Eglise ? Terre des avancées sociales ? Aspects positifs de la colonisation ? Autant ne pas trop s’y attarder, la belle entente abstraite des patriotes risquerait de se fissurer. Tout comme « République » dans une bouche vallsienne, le mot France ne tient qu’à condition de s’en tenir à son existence incantatoire. Signe qui ne renvoie à aucun sens.
      C’est comme le drapeau : un symbole devant quoi s’incliner, sans interroger ce qu’il symbolise. Rouge comme Louise Michel, blanc comme le lys ? Le mieux est de retenir la troisième couleur. Nous dirons : les Bleus. Nous habillerons nos sportifs de bleu, en escomptant que cette teinte céleste recouvre entièrement les peaux noires, brunes, marron, café crème, beiges, scarifiées, écorchées, boueuses, prolétariennes, râpeuses des individus que leur talent bombarde représentants de la patrie.
      En sus, nous exigerons leur reconnaissance. A ces gosses oublieux nous demanderons d’aimer le maillot qui les escamote, les absente. Le maillot porte une mémoire, le maillot a une histoire, en cela il se respecte. Quelle mémoire ? Quelle histoire ? Peu importe. Selon ce culte fétichiste, seule compte l’étoffe en soi. Et l’abstraction républicaine rêve alors de son apothéose : une sélection nationale composée de onze maillots bleus se mouvant tout seuls sur le terrain, sans corps pour leur donner forme, sans individus singuliers pour les animer. La France enfin libérée des contingences impures de l’incarnation. L’idée de la France enfin débarrassée de son réel.

      Club célibataire cherche milliardaire, par François Bégaudeau
      L’écrivain revient sur les écarts financiers entre les clubs de football de Ligue 1.
      Le 01 août 2013 à 15h01
      Instituteurs, éducateurs, entraîneurs, ministres, policiers, gardes républicains : tous savent la grande vertu pédagogique du sport. Par exemple, un prof de psycho qui peinerait à expliquer le déni de grossesse n’aurait qu’à proposer une analogie avec les coureurs dopés qui ignorent ce qu’on leur met dans le ventre.
      Et si un prof de lettres rechigne au rebattu « soleil noir » pour illustrer la figure de style nommée oxymore, il pourra toujours convoquer le « fair-play financier » préconisé par Platini à l’échelle européenne. « Soleil noir », « fair-play financier » : oxymores. Attelages impossibles, alliages contradictoires. La finance n’est pas plus fair-play qu’un mouton ne rugit ou qu’un lion ne bêle.
      Certes, notre Michel national finira par pouvoir empêcher qu’un club puisse dépenser plus qu’il n’a. Mais on continuera à trouver normal qu’un club qui a beaucoup et dépense moins qu’il n’a puisse allègrement broyer la concurrence – « concurrence loyale » est un autre oxymore -, utopie dont le capitalisme aime se bercer.
      UN ÉCHELON POUR UNE VITRINE
      Nasser Al-Khelaïfi et Dmitry Rybolovlev, patrons respectifs du PSG et de Monaco, ne dépensent pas plus que ce qu’ils ont. Mais ils ont beaucoup. Beaucoup plus que leurs pairs de Ligue 1, qui du coup ne sont pas des pairs. Schématisé en départ de 100 m, le championnat qui commence le 9 août alignerait deux jeunes hommes vifs et musclés aux côtés de dix-huit octogénaires obèses et unijambistes. Voyant cela, tout le monde se récrierait : « C’est inéquitable, arrêtons cette sinistre comédie ! » Mais là, ça se voit sans se voir – comme l’EPO -, et chacun accepte le principe d’un championnat dont les deux premières places sont attribuées d’office.
      Quelques esprits lucides diront : « Ils ne jouent pas dans la même catégorie. » Allons plus loin : ils ne jouent pas dans la même compétition. Monaco et PSG ne disputent pas la Ligue 1, ils s’en servent d’échelon pour accéder à la compétition internationale qui seule leur importe : la Ligue des champions, elle-même ne valant que comme vitrine à l’attention des consommateurs de tous les pays. A ce titre, il serait temps que le merchandising de maillots devienne une discipline olympique.
      Aux octogénaires obèses, il reste à glaner la troisième place de ce challenge désuet nommé championnat de France, lot de consolation qui offre le droit de se prendre une tôle par un grand d’Europe l’année suivante. Ou alors il faut devenir soi-même un club sans plafond financier, par la grâce d’un propriétaire multimilliardaire. Telles les jeunes filles dans les bals de jadis, telle une prostituée africaine espérant qu’il vienne à un client occidental la lubie de l’épouser, on voit alors quelques clubs d’ici se déhancher en string pour attirer l’attention d’un émir, d’un oligarque ukrainien, d’un magnat chinois du textile.
      Plutôt que le suspense sportif, ce qui nous tient désormais en haleine, c’est le suspense économique. A qui le tour ? Quelle danseuse le prince charmant désignera-t-il du doigt ? Elles sont encore dix-huit et il n’y a qu’une place à prendre ! Tiens, un armateur de Hongkong semble apprécier la Rennaise. C’est qu’il adore la Bretagne. Le kouign-amann, le biniou, Nolwenn Leroy, il adore.

      L’Euro à 24, c’est pas la fête, par François Bégaudeau
      Le 12 juin 2016
      En une incantation qu’ils voudraient autoréalisatrice, les gouvernants et autres hommes en costume ne cessent d’évoquer la ferveur qui prend, prendra, devrait prendre la France pendant l’Euro (si les éboueurs anti-patriotes veulent bien se remettre au boulot). Rien que de très normal. Tant qu’il y aura des hommes en costume, ils incanteront. Mais en l’occurrence de quoi parlons-nous ?
      Nous parlons d’une compétition démonétisée. Jusqu’ici, le partage des forces était clair. Là où la Coupe du monde faisait souffler un vent de fraternité planétaire, l’Euro compensait son étroitesse territoriale par sa densité sportive. Un peu l’équivalent du championnat d’Europe de hand aujourd’hui, où la concentration des meilleures formations sur le Vieux Continent produit des affrontements de haut niveau dès la phase des poules. Comme on disait au comptoir : dans un Euro, il manque le Brésil et l’Argentine, mais au moins on n’a pas à se taper un Iran-Honduras.
      Réglement affecté dans un sens absurde
      Or les temps ont changé, et les temps ne changent pas toujours en bien. Côté Coupe du monde, les équipes africaines et asiatiques sont devenues très compétitives, raréfiant les matchs de seconde zone. Côté Euro, l’UEFA a eu la riche idée d’élargir à 24 le nombre de participants — élargir est une passion européenne —, provoquant une dévaluation du tournoi actée dès le premier week-end. Comme on disait hier au comptoir : il manque le Brésil et l’Argentine, et en plus on doit se taper un Galles-Slovaquie.
      Plus d’équipes signifie plus de matchs, plus de droits télé, plus d’occasions de faire banquer les sponsors, et plus de rentrées d’argent pour l’UEFA
      Sachant que, par une impérieuse loi arithmétique, ce nombre d’équipes a affecté le règlement dans un sens absurde déjà expérimenté au Mondial mexicain de 1986 : pour obtenir seize équipes en huitièmes de finale, il faut qualifier quatre troisièmes de poule. Dès lors, les 36 matchs du premier tour, soit deux tiers de la totalité, ne servent qu’à éliminer un tiers des équipes. Comme on dira bientôt au comptoir : non seulement il faut se taper un Suisse-Albanie, mais en plus le match n’a pas d’enjeu.
      Stratégie de croissance
      On sait en quels termes poignants le philanthrope Platini, qui, du temps où il pensait que Blatter était un chouette papy avec des bonnes joues, rêva d’un Euro organisé sur tout le continent, justifierait le passage à 24 voulu par lui : il est bon qu’un maximum de pays participent à la fête, car si tous les gars d’Europe se donnent la main – même à Marseille –, plus grande sera la ferveur, et nous entonnerons l’hymne à la joie.
      Maintenant que Platini a compris que Blatter n’était pas exactement un chouette papy avec des bonnes joues, on gage qu’il ne va plus tarder à comprendre la vraie raison pour laquelle il a voulu cette réforme : plus d’équipes signifie plus de matchs, donc plus de droits télé, plus d’occasions de faire banquer les sponsors, et plus de rentrées d’argent pour l’UEFA, puisque c’est elle qui gère tout. C’est une simple stratégie de croissance, comme l’ADN d’une entreprise la pousse à en adopter, au mépris de toute autre considération — par exemple les considérations sportives. Rien que de très normal. La seule bizarrerie étant donc que nos gouvernants et autres hommes en costume appellent un peuple à s’enjouer pour bénir d’enthousiasme national les manœuvres profitables d’une firme multinationale.

      JO 2016 : un (télé)spectateur olympique, par François Bégaudeau
      Le 11 août 2016
      Voici que je regarde un combat d’épée féminine. Qu’est-ce qui m’arrive ? Je ne regarde jamais d’escrime, ni masculine ni ­féminine. Eté comme hiver, si je tombe sur une retransmission de ce sport, je zappe sans autre forme de procès. Mais là, samedi 6 août, 22 heures, je reste devant mon écran. Je ne comprends rien à ce que je vois, pas plus qu’à « l’école ­hongroise d’escrime » évoquée par le ­consultant de France 2, mais je reste. Qu’est-ce qui m’arrive ?
      Il m’arrive les Jeux olympiques. Le contexte olympique dans quoi s’inscrit ce combat le relève, comme une sauce relève un plat. Non que la compétition soit plus relevée. Un championnat du monde réunit aussi les meilleurs d’une discipline. Simplement un 100 mètres de Mondial d’athlétisme, avec le même Usain Bolt nanti des mêmes jambes, est moins aguichant qu’un 100 mètres des JO. C’est comme ça. Vingt-cinq siècles après les Grecs, le signe olympique demeure une plus-value. Serait-ce, à travers lui, le vieux rêve de fraternité universelle qui insiste ?

      Redescendons. Si je regarde ce quart de ­finale d’épée féminine, c’est aussi et d’abord parce qu’une des deux pugilistes est « une Française ». C’est toujours ainsi que le chef d’orchestre de France Télévisions justifie le duplex suivant : y figure « une Française », ou « un Français ». Surtout ne manquez pas la ­finale du kayak à 2 h 45, y a un Français ­dedans. Et il pourrait bien « nous rapporter une médaille ». Nous en voulons quarante. En deçà, cette campagne du Brésil, comme il y en eut d’Italie ou d’Egypte, sera une bérézina.
      Patriotisme étroit
      Ainsi la grand-messe cosmopolite active le plus étroit des patriotismes. Jamais l’appartenance nationale des compétiteurs n’est autant mise en avant que pendant cette quinzaine vouée à l’humanité sans frontières. Et c’est électrisé par l’espoir de voir triompher « le Français » contre « le Roumain » que me voici aussi regardant un premier tour de tennis de table. Ou un concours de dressage. Ou du tir à l’arc. Je ne sais rien des protagonistes, je suis incapable de déceler lequel produit les gestes les plus admirables, mais ma prédilection est arrêtée. Et ce « mais » est incorrect. C’est parce que je ne connais rien à ces sports que je les appréhende par le critère de la préférence nationale, et je m’en tiendrai là aussi longtemps que je ne disposerai pas de critères plus consistants. Le patriotisme est corrélé à l’ignorance ; est le degré zéro de l’adhésion. Et la patrie une famille pour les nuls.
      Heureusement, par une ruse de la raison universelle, il arrive que, d’abord aimanté par le chauvinisme vers un sport qui me ­rebute, j’y prenne goût en soi. Que, dans l’élan du combat pour la médaille de bronze perdu par l’épéiste française, je regarde la ­finale et commence à mieux comprendre « la défense par l’arme » ou la « protection ­debout ». Que, comme cela s’est passé jadis en rugby ou en foot où je m’y entends mieux, j’en vienne progressivement à saisir que mes compatriotes méritent moins mon suffrage que leurs adversaires. Et que, fort de cette nouvelle expertise, je jette mon dévolu sur une épéiste chinoise. Dans quatre ans, c’est elle que je soutiendrai, même contre « la Française ». Je me serai hissé à la hauteur du rêve à cinq anneaux. Je serai devenu un spectateur olympique.

      Chronique
      François Bégaudeau
      Dans sa chronique, l’écrivain détourne le slogan de la candidature parisienne aux Jeux olympiques pour en montrer le caractère vide et antidémocratique.
      Le 10 mars 2017
      Les experts en lettres et en modération qui ont dit que le slogan « Made for sharing » pour la candidature de Paris aux Jeux olympiques (JO) 2024 est une « insulte à la langue française » et une « violation de la Constitution » se sont trompé de cible, ou plutôt de critère.
      Car, en anglais, en français ou en wolof, ce slogan est avant tout creux. La difficulté à le traduire – « fait pour partager » ? « fait pour être partagé » ? « venez partager » ? – vient précisément du fait qu’on ne saurait dire le sens de ce qui n’en a pas.
      Que ce slogan existe déjà pour une marque de pizzas à découper l’adosse à la langue publicitaire, programmatiquement vide, et par extension au marketing du sport, en général conçu pour ne rien dire. Mention spéciale au récent « Phénoménal handball » – rime en -al –, bricolé à grands frais par une boîte de com’ pour le Mondial en France.
      Le vernis moral ou humaniste dont on recouvre une opération ni morale ni humaniste s’appelle, en toute rigueur, l’idéologie. Si vous envahissez un pays pour garder le contrôle sur un oléoduc, tachez d’évoquer les droits de l’homme. Si vous organisez des JO profitables avant tout aux multinationales du bâtiment, dites : « Nous voulons partager la passion des Jeux. » Ça, c’est Tony Estanguet, coprésident du comité de candidature à l’organisation des JO de 2024, qui le dit. Superchampion, Tony. Et donc superlibéral.
      Une décision sans l’avis du peuple
      Dans les années 2000, l’homme est passé par l’Ecole supérieure des sciences économiques et commerciales (Essec), grande productrice de mots creux. C’est sans doute là-bas qu’il a puisé de quoi justifier le slogan anglais par un « donner un caractère universel au projet français ». C’est pendant son mastère « sport, management et stratégie d’entreprise » qu’il a appris à parler en termes de « projet ». Très important, le projet. Emmanuel Macron n’a pas de programme, il a un projet.
      « Made for sharing », 80 % de la population française s’en gausse. Et cela n’a aucune incidence sur la réussite du projet. Paris 2024 n’a pas besoin de l’adhésion des masses pour exister. Décidée en petit comité, la candidature se gère entre pouvoirs publics et grand capital, avec quelques sportifs placés en vitrine pour vendre du rêve – made for dreaming.
      A Budapest, une pétition contre l’organisation des JO a fait reculer le maire, un proche du premier ministre hongrois, Viktor Orban ; à Hambourg, c’est par référendum que la population a dit non ; à Rome et à Boston, les autorités locales ont renoncé, par sagesse économique et pour anticiper le probable mécontentement populaire.
      Et à Paris ? A Paris, Etienne Thobois, le directeur général du comité de candidature, issu quant à lui de l’Ecole supérieure de commerce de Paris, a refusé d’emblée le référendum réclamé par les opposants, au motif que ce genre de consultation a « toujours montré une mobilisation plus importante des opposants que des partisans ».
      Oui, l’embêtant dans une consultation populaire, c’est que parfois le peuple n’est pas sage. Le peuple ne pige pas le projet ; ne voit pas bien l’immense bénéfice qu’il lui apportera.
      Donc autant ne pas lui demander son avis. Venez partager, mais pas la décision. Et le peuple ne doit pas se plaindre, la parole on la lui laissera par ailleurs, il aura sa part de gâteau, sa part de pizza. Il aura les élections, il aura la présidentielle, made for nothing.

      Euro 2016 : possession, transition, patrie, par François Bégaudeau
      Dans sa chronqiue « Viril mais correct », l’écrivain analyse les différentes stratégies mises en place par les équipes d’Allemagne, d’Italie et de France.
      Le 04 juillet 2016
      Dans le foot comme dans tout domaine sévissent des modes verbales plus ou moins creuses. Un jour, Dieu sait comment, entre en usage une dénomination dont on se dit qu’elle serait apparue depuis longtemps si elle était vraiment utile. Ainsi on n’a jamais réussi à se convaincre que le « bloc-équipe », à son apogée il y a vingt ans et toujours assez vivace, fournissait un surcroît de sens par rapport au fameux « quadrillage du terrain », star lexicale des années 1980 aujourd’hui remisée dans un carton de chaussettes Burlington.
      Contrat rempli pour les Bleus
      Il arrive quand même que des mots émergents signifient quelque chose, et pallient les carences des mots existants. Ainsi l’antithèse possession-transition, que cet Euro propulse au premier rang de la parade linguistique, n’est pas un simple rhabillage frimeur de l’immémorial jeu offensif-jeu défensif. Elle le précise opportunément. De fait, la grande Espagne des années 2006-2012 ne pratiquait pas à proprement parler un jeu d’attaque. L’objectif premier de son jeu de possession était d’abord défensif, étant établi qu’un adversaire privé du ballon ne saurait marquer. Au fond, le jeu de possession relève moins d’un choix de pratiquer l’attaque que de l’exploitation optimale de la présence dans l’effectif de joueurs capables de tenir le ballon. Ce qu’on appelle, en termes indémodables, des joueurs techniques.
      Enjeu conceptuel décisif
      L’Allemagne de Löw s’est construite sur des bases pour le coup radicalement offensives. On se souvient, en 2008 et 2010, d’un onze insatiablement enclin à se porter vers le but en quelques passes dites verticales. Or, ces deux mêmes années, la Mannschaft juvénile est venue s’échouer sur… la Roja. La première fois en finale de l’Euro à Vienne, la suivante en demi-finales du Mondial sud-africain. Intelligent donc pragmatique, Löw a compris que la meilleure façon de détrôner l’Espagne était de l’imiter ; et donc de s’approprier le cuir. Depuis 2014, son équipe fait davantage tourner en attendant qu’une brèche s’ouvre dans la défense. Exactement le contraire de l’Italie, qui n’est certes pas la spécialiste du béton qu’on a toujours pointée (du doigt), mais qui en effet préfère « laisser le ballon à l’adversaire » pour « se projeter » à la récupération. Jeu de contre ? Le pédant « jeu de transition » est décidément plus juste, qui exprime bien la capacité d’un bloc en position défensive à se convertir en machine à marquer.
      Il n’a échappé à personne que le quart de samedi opposait les deux meilleures équipes du tournoi, mais il portait en sus un enjeu conceptuel décisif. Après avoir balayé l’Espagne, l’Italie allait-elle, achever de mettre fin au magistère de la possession désormais assumé par l’Allemagne ? Eh bien ce ne sera pas pour cette fois, et, même serré, le match passionnant tactiquement a montré qu’on gagne encore à posséder, du moins quand on compte dans ses rangs des joueurs habiles balle au pied comme Hummels, Kroos, Özil et à vrai dire tous les autres, goal compris. C’est donc à la France qu’il revient de démontrer au monde qu’une équipe moyenne techniquement peut dominer une formation aussi fluide, quoique affaiblie par l’absence de trois joueurs essentiels, que l’Allemagne. Si cela arrive, libre à chacun de s’en réjouir.

      Nous ne voulons pas le savoir, par François Bégaudeau
      L’écrivain François Bégaudeau formule l’ambivalence du renoncement de Lance Armstrong et des réactions qu’il suscite.
      Le 30 août 2012
      Lance Armstrong va être déchu de ses sept victoires dans le Tour de France après sa décision de ne plus contester les accusations à son encontre portées par l’Agence américaine antidopage. AP/BAS CZERWINSKI
      Que nous dit Armstrong en déposant les armes devant l’Agence antidopage américaine ? D’un côté : OK les gars, j’abandonne, je suis coupable. Et dans le même temps : OK les gars, j’abandonne, étant innocent, je n’ai même pas à répondre à vos attaques. Les tenants du principe d’identité se prennent une nouvelle gifle. Eux qui postulent qu’une chose exclut son contraire doivent constater qu’on peut formuler à la fois sa culpabilité et son innocence.
      Le plus fort, c’est qu’Armstrong ne se contente pas de parler double. Il pense double. Sur le dopage, on ne dispensera qu’une pauvre morale effarouchée si on ne saisit pas la fondamentale ambivalence (à ne pas confondre avec une contradiction) au coeur des pratiques. Que se passait-il dans sa tête pendant ses sept Tours triomphaux ? Mauvaise conscience du tricheur ? C’est plus compliqué, plus mélangé. Avec la pure mauvaise conscience, on ne tient pas longtemps. Donc, pour tenir, Lance se raconte une histoire. Ou finit par croire à celle qu’il raconte aux autres. Le cancer m’a rendu fort. Je suis un coureur d’exception. Les milliers de kilomètres d’entraînement, la souffrance en haut des cols, on ne me les enlèvera pas. Tout cela est très vrai. Tout cela en toute sincérité.
      Résultat : ambivalence. Lance est de mauvaise foi quand il nie les transfusions sanguines, et de bonne foi quand il se proclame propre. C’est possible. De même que Bjarne Riis était sincèrement en colère quand il soulevait une grève contre les intrusions de flics sur le Tour 1998, et sincèrement contrit quand il reconnut avoir pris de l’EPO sur son Tour vainqueur de 1996. Chaque coureur campe sur une position intenable et tenue : oui, je me dope et non, je ne me dope pas.
      C’est ainsi que le peloton a inventé un langage par-delà vrai et faux. Qu’a répondu un ancien champion de France consulté après l’annonce d’Armstrong vendredi dernier ? Ni : un malfaiteur est enfin pris ! Ni : honte à ceux qui salissent ce champion ! Mais : « Les faits remontent à plus de dix ans, c’est un peu tard. » Cela s’appelle noyer le poisson. Et esquiver la question : c’est vrai ou c’est pas vrai ?
      C’EST UNE FABLE MAIS QUAND MÊME J’Y CROIS
      On peut se moquer, mais ce rapport volontairement confus à la vérité est celui de nous autres spectateurs du Tour. Nous savons et faisons comme si nous ne savions pas. Depuis au moins 1998, le dopage universel nous est connu mais nous l’occultons : en saluant l’épopée solitaire d’un Voeckler, en admirant Armstrong malgré tout.
      C’est même toute notre vie de spectateur de sport qui se négocie sous le régime du fameux « je sais bien, mais quand même ». Je sais bien que tout cela est ludique, artificiel, spectaculaire, que les dieux du stade ne sont pas des vrais dieux, que ce combat à mort ne tuera personne, mais quand même, je décide de croire à la métaphore : oui ce combat est à mort, oui la rivalité entre Bolt et Blake est décisive pour l’humanité.
      Comme devant un film ou un roman : je sais bien que c’est une fable mais quand même, j’y crois. Les intellectuels peuvent toujours s’esquinter la plume à s’étonner que le grand nombre vibre pour la comédie du sport : ces amis du Vrai ne comprendront jamais qu’il y a chez l’Homo sportus, déclinaison majoritaire de l’Homo sapiens, une volonté de ne pas savoir.

      Le ministère de l’impondérable, par François Bégaudeau
      L’écrivain François Bégaudeau fait l’état des lieux du monde sportif à l’heure où une nouvelle ministre des sports vient d’être nommée par le fraîchement élu François Hollande.
      Le 17 mai 2012
      Si Montpellier est sacré champion de France ce week-end, ce ne sera qu’un sursis avant que nous tirions nos années de réclusion. De réclusion dans l’attendu. « Du PSG, on va en bouffer pendant sept ans », a dit dans ces colonnes le président Nicollin, hélas aussi digne de foi en l’occurrence que lorsqu’il promet une « branlette espagnole » pour fêter le titre.
      L’avenir proche de la Ligue 1 est désespérément prévisible. Carburant au pétrole, le PSG sera champion plusieurs fois et donc systématiquement qualifié pour la Champions League qu’il finira par remporter le 23 mai 2018. Ce jour-là, les rues de Paris seront pleines de klaxons. Les supporteurs auront ce qu’ils savaient qu’ils auraient.
      L’argent, dans le sport comme ailleurs, c’est le parti de l’ordre : il sécurise les compétitions, assure qu’elles se déroulent dans le respect des hiérarchies établies par… l’argent. En achetant les meilleurs joueurs ou l’arbitre, les écuries les plus riches s’emploient à abolir la glorieuse incertitude qui, dit-on, appartient à l’essence du sport. En somme, ils le dénaturent.
      Généralisation de la terre battue bleue à tous les sports
      Puisqu’il est resté sourd à notre suggestion (voir la chronique du 27 avril) de supprimer le ministère des sports, le pouvoir de gauche, a priori du côté des plus faibles, pourrait au moins le requalifier en ministère de la promotion de l’impondérable, dont le projet, applicable sine die, tient en quelques points :
      – Inscription dans la Constitution, par réunion du Parlement, de l’interdiction de l’arbitrage vidéo. L’erreur d’arbitrage est parfois la chance du petit – c’est bien pourquoi le gros est un si constant militant de la vidéo.
      – Dans le même esprit, suppression des formations d’arbitres au profit du recrutement par tirage au sort, une statistique providentielle assurant qu’un désigné sur dix est alcoolique.
      – Réduction des effectifs à deux fois le nécessaire pour composer une équipe (foot : 22, hand : 14, etc.). Ainsi les blessures, que les bancs milliardaires parviennent à pallier par des effectifs pléthoriques, redeviendront des impondérables vraiment fâcheux.
      – Interdiction des terrains couverts ou synthétiques, la météo étant parfois la meilleure amie du pauvre. Un terrain boueux et impraticable, quelle meilleure façon d’embêter une équipe pétrolière ?
      – Considérant la réjouissante hécatombe qu’elle a provoquée chez les meilleurs au tournoi de Madrid, généralisons la terre battue bleue à tous les sports. Les nageurs réfractaires à plonger dans la terre battue bleue seront invités à mettre fin à leur carrière.
      – Suppression des postes de techniciens. Un cycliste favori crève ou déraille au 3e kilomètre ? La course est terminée pour lui. Dix favoris crèvent ou déraillent ? Kévin Bernot, de l’équipe Minitel, a une chance de remporter Paris-Roubaix. Qu’on ne s’inquiète pas pour les personnels acculés au chômage technique : il leur sera immédiatement offert un diplôme d’arbitre dans un sport de leur choix, en corollaire de notre mesure no 2. On voit que notre politique de l’impondérable est cohérente, pensée, systémique. Il ne tient qu’à toi, François.

      « Il est grand temps que l’équipe de France de handball perde », par François Bégaudeau
      Dans sa chronique pour « Monde », l’écrivain François Bégaudeau exhorte le sélectionneur Claude Onesta à « tout bazarder » pour redevenir le « citoyen » qu’il a tant aimé.
      Le 27 janvier 2015
      On a aimé l’équipe de France de hand. On aime encore, passionnément, ce mélange inédit de rigueur et de folie, de béton et de grâce ; du hand total, a-t-il semblé au spectateur intermittent de ce sport. Mais là, on s’est dit : ça suffit. C’est le moment de mettre fin à cette suprématie dingue, suffocante, historique. Voyant l’ogre bleu avaler sa dose réglementaire d’adversaires aux championnats du monde de Doha, on s’est dit qu’un nouveau triomphe provoquerait une nausée de la gagne. Le verre de trop.
      Pourquoi maintenant ? Pourquoi pas dès l’an dernier aux championnats d’Europe, ou seulement l’an prochain aux Jeux ? Peut-être le contexte. Peut-être que les salles vides de Doha insinuent en nous un sentiment d’opérette, de prolongement farcesque d’un règne vénérable. Comme un patineur atterri à Holiday on ice.
      Mais le trouble vient surtout des réponses d’Onesta, interrogé sur les implications politiques dudit contexte : « On va faire notre métier, de la manière la plus consciencieuse possible, dans un pays où la compétition sera organisée de manière tout à fait performante. (…) Il y a les questions que le citoyen peut se poser. Mais là, ce n’est pas le citoyen qui parle, c’est l’entraîneur. » Réponses irréprochables. N’importe quel professionnel aurait répondu ainsi, et c’est bien cela qui, tout Qatar mis à part, a fini par nous lasser.
      « Performance » à toutes les sauces
      Ce professionnalisme constamment brandi. Cette habitude pénible de mettre la « performance » à toutes les sauces. Cette manie d’ajouter à la victoire le prosélytisme de la victoire. Cette façon assez sèche de destituer Jérôme Fernandez au nom du rajeunissement. Ou de se séparer de son adjoint, dont le « style prof de gym », a-t-on pu lire, ne correspond plus aux exigences du hand moderne. Ou de demander au staff la promesse solennelle de « tout sacrifier » en vue des Jeux de Rio. C’est, en somme, cette rhétorique de caporal-chef, ou de chef d’équipe chez Orange.
      On s’inquiète quand même de le voir passer son temps dans des séminaires d’entreprise, à donner des conférences sur des thèmes comme « La gestion d’équipe, le leadership et la performance.
      On a aimé Claude Onesta. On l’aime encore pour son charisme, pour son calme dans les tempêtes, et pour ce qu’on sait de lui, descendant de communistes, admirateur de Che Guevara et de Jaurès, au point de nous inspirer des analogies rêveuses entre l’autonomie laissée aux joueurs au sein des Experts et la grande idée autogestionnaire. Pour un peu, on se reprendrait à croire que le sport et ses vainqueurs ne sont pas voués à être de droite.
      Sans prétendre qu’Onesta ait remisé ce foncier politique – il se contente par exemple d’un salaire très en deçà de ce qu’il pourrait exiger –, on s’inquiète quand même de le voir passer son temps dans des séminaires d’entreprise, à donner des conférences sur des thèmes comme « La gestion d’équipe, le leadership et la performance ». Voilà l’autonomie anarchiste dévoyée en technique d’optimisation des rendements. L’intéressé dirait à bon droit qu’il dissocie le professionnel et le « citoyen », mais à trop étouffer l’un sous l’autre, on finit par le tuer. C’est pour cette raison, Claude, qu’il est grand temps de tout bazarder. Juste avant de devenir un pur compagnon de route de l’idéologie managériale. Voici le deal : je t’autorise un dernier titre olympique à Rio, tu m’offres une bière pour reparler du Che.

      Des ploucs, par François Bégaudeau
      A-t-on connu plus large unanimité depuis la Libération ? Les patrons de Canal, les piliers de comptoir, les footeux cultureux, tous vomissent une Ligue 1 tristoune.
      Le 03 mars 2008
      A-t-on connu plus large unanimité depuis la Libération ? Les patrons de Canal, les piliers de comptoir, les footeux cultureux, tous vomissent une Ligue 1 tristoune.
      Mais de quelle expérience – au sens scientifique – s’autorisent-ils ? On dit qu’un Lorient-Metz est une affiche peu glamour, c’en est devenu un gag aux « Guignols ». Mais qui regarde Lorient-Metz sur le câble ? Des Lorientais et des Messins. Les autres crachent sans savoir sur un spectacle peut-être éblouissant. Peut-être.
      Seuls les journalistes peuvent jeter un oeil sur trois ou quatre matches d’une même journée. En réalité, ce sont eux qui colportent la mauvaise nouvelle d’un championnat national bas de gamme. Faut-il les croire ?
      Certes les statistiques des buts marqués chaque samedi et la suprématie durable d’un Lyon pas si souverain en Ligue des champions viennent à l’appui de leur complainte. Il y a deux semaines, devant le numéro 1 anglais, notre empereur six fois reconduit sur le trône a par moments eu l’air d’un Petit Poucet de Coupe de France devant… Lyon. Dos rond en attendant que l’orage passe.
      Mais les journalistes colporteurs habitent quelque part, et c’est souvent à Paris. Quelque nostalgie qu’ils ressentent pour la province reculée d’où ils viennent parfois, ils soutiennent le club de la capitale – ou du moins y prêtent en priorité attention. Cela explique tout. En daubant sur la Ligue 1, les journalistes, par un tour psychologique si subtil qu’inconscient, se vengent d’une compétition où le PSG persiste admirablement à ne pas briller. Je comprends. En 1986, un quart d’heure après l’élimination de la France, tout me semblait nase dans cette Coupe du monde mexicaine qui m’était un full time job depuis trois semaines.
      A L’OREILLE
      Si ce n’est Paris, c’est son frère ennemi l’OM, soit qu’on y ait vécu, soit qu’on fantasme sur cette terre exotique incrustée sur le sol national. Et c’est là qu’on en vient à la clé du problème. Le malaise avec le championnat de France, ce n’est pas le championnat, c’est la France. La France arriérée, rurale, archaïque. La France à bicyclette dans un monde de téléportation généralisée.
      Nancy a eu beau produire du jeu et chatouiller l’empereur pendant cinq mois, tout le monde s’en est foutu. Parce que c’est Nancy. Pire : l’AS Nancy-Lorraine. En dernière extrémité, c’est une affaire de mots, je dirais même de signifiant. A ma gauche, les Reds de Liverpool et les Gunners d’Arsenal ; à ma droite, Bordeaux et Caen. En écoute à la Fnac, vous achetez quoi ? Les deux clubs les plus prisés ici sont ceux dont le sigle efface le nom de la ville. Dans la prononciation idolâtre de PSG et OM s’oublie subtilement l’enracinement local et donc français des équipes soutenues.
      Discréditer la Ligue 1, c’est crier au monde : je ne suis pas un provincial. A la rigueur, rien à redire, il est même sain de trouver plus verte l’herbe étrangère. Moi j’ai toujours fait pareil avec le rock (Sex Pistols ou Les Porte-Mentaux ?). Il faut juste en être conscient et arrêter de se raconter des histoires sur le championnat ceci, cela.

      La France est éternelle, par François Bégaudeau
      Il y a deux mois, nous ouvrions les festivités de la présente chronique par une analyse succincte, trop succincte, d’un nouvel avatar de la haine de soi française : la consciencieuse dépréciation du championnat français.
      Le 05 mai 2008
      Il y a deux mois, nous ouvrions les festivités de la présente chronique par une analyse succincte, trop succincte, d’un nouvel avatar de la haine de soi française : la consciencieuse dépréciation du championnat français. Aujourd’hui, retournement d’opinion, de veste, de situation, net regain d’intérêt pour la chose hexagonale, au point qu’un Manchester-Barça et un Chelsea-Liverpool de haut vol se trouvent occultés par les affaires intérieures. Que se passe-t-il ? Le populaire de Gaulle aurait-il pris les rênes de la LNF ? Le peuple de Gaule tiendrait-il à se refaire une santé patriotique avant la campagne de Suisse-Autriche dans un mois et demi ?
      La raison en est plus simple, plus classique, moins glorieuse. Il y a tout simplement de nouveau un peu de suspense dans la course au titre. L’impayable président Jean-Michel Aulas n’a pas tout à fait raison quand un prurit parano le laisse penser que tout le monde, Chinois compris, souhaite voir Lyon tomber. En réalité chacun tient surtout à la possibilité de voir Lyon tomber, histoire qu’on vibre un peu.
      Sinon, quoi de neuf ? Rien que de l’ancien. Rien que du déjà formulé, par exemple ici même. Si la fin du championnat intéresse davantage que son début, c’est que les gros en ont réinvesti les places de choix. On dira ce qu’on voudra, pontifiait Léon en recommandant une Suze, Lyon, Bordeaux et Marseille, c’est autre chose que Nancy et Le Mans, coupables d’un crime de lèse-majesté à l’automne. Indéfectible légitimisme d’un peuple régicide et monarchiste : si grande est l’estime qu’il porte au trône que celui-ci s’en trouve dévalué lorsque vient à l’occuper une entité ou une personne d’en bas.
      Le bouquet de ce bouquet final : même la lutte pour éviter la descente implique un « gros » – où l’on comprend que « gros » est une étiquette toute symbolique et affective, ayant peu à voir avec les budgets, et rien à voir avec les résultats. Depuis que son dénouement dramatique est devenu crédible, le feuilleton d’un PSG relégable est suivi quotidiennement par les fans et contre-fans.
      Contre-fan ? Expliquons. Le contre-fan élit une équipe entre toutes celles qu’il adore détester. En ce moment, les contre-fans du PSG se lèvent très tôt le matin pour souhaiter que leur équipe descende en L2. Ou plutôt, ils se délectent de la possibilité de sa chute tout en craignant qu’elle devienne effective. En fait, le scénario idéal serait que le PSG soit en L2 jusqu’à la 92e minute de la dernière journée, et se sauve sur un penalty douteux, ce qui permettrait de pester contre ses prérogatives de club de la capitale, tout en se réjouissant de continuer à le détester au moins une année de plus. Indéfectible anarcho-monarchisme français, qui adore moquer ses rois et ne pourrait s’en passer. Qui adore se donner un Père pour le tenir en joue. Le PSG, c’est comme le PS à gauche : jamais vraiment comme on voudrait, jamais à la hauteur de la stature qu’on lui prête, social- ou football-traître ; mais sur qui déverser son fiel gouailleur quand il n’est plus là ?

      L’équipe mystère, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique pour « Le Monde » l’écrivain s’interroge sur les choix tactiques d’une équipe de France assez désorganisée.
      Le 20 juin 2016
      Dans la foire aux spéculations qui a précédé l’Euro, il s’est dit que l’équipe de France était favorite. Spéculation oiseuse à double titre : d’abord les Bleus n’avaient rien montré qui justifie un tel statut, et surtout ce groupe nominal, « équipe de France », ne recouvrait alors aucune réalité. Quelques blessures et une « sexatpe » ayant dissous l’entité à peu près collective qui avait évolué deux ans autour d’un axe ­Varane-Cabaye-Benzema ou ­Varane-Diarra-Benzema, et avec Valbuena en meneur, au fond personne n’avait jamais vu jouer le onze qui allait officier en juin et juillet sous le nom d’équipe de France.
      Trois matchs plus tard, on n’en sait guère plus. Qui est la star de cette formation inédite ? Assurément aucune des deux annoncées, mises sur le banc contre ­l’Albanie. Quel en est le style ? Cette notion n’a pas cours en son sein. Quelle en est l’organisation ? Un 4-3-3 si sûr de ses assises qu’à la moindre contrariété il s’est remodelé en 4-2-3-1. Si d’aventure certains persistent à voir en la France une favorite, ce qui est sûr c’est qu’elle-même, frêle embarcation naviguant à vue, ne se vit pas comme telle.
      Certitude négative
      Dans la foire aux spéculations qui a précédé l’Euro, il s’est aussi dit que le milieu de terrain des Bleus était le meilleur de la compétition. Pour le coup, notre perplexité d’il y a trois semaines s’est muée en certitude négative. Meilleur, admettons, mais milieu de terrain sûrement pas. Les trois individus qui le composent ont des qualités, et on gage que Kanté va bientôt prendre une importance au moins aussi considérable que celle d’un Makelele dans les années 2005-2006, mais en aucun cas ils ne forment ce que l’on appelle un milieu de terrain.
      Si on veut avoir quelque idée de ce que cela signifie, on jettera un œil sur ceux de la Croatie, de ­l’Espagne, de l’Allemagne : trois joueurs qui s’adressent des passes dans les intervalles entre les deux premiers rideaux, afin de créer des décalages et de servir attaquants et joueurs de couloir dans le mouvement. Les trois nôtres, postés très bas à la relance, jouent entre eux pour temporiser, avant de déléguer le déclenchement de l’action à Payet ou à un latéral – qui en général y échoue.
      Il faut dire qu’au poste où évoluent des joueurs comme Kroos, Modric ou Iniesta, l’équipe mystère s’offre les services de ­Matuidi, que le ballon embarrasse et qui doit sa stature internationale à ses quatre poumons. Comme, manifestement, sa saison épuisante avec le PSG ne lui en a laissé que deux, on serait fondé à lui substituer, et pas seulement lors d’un match sans grand enjeu comme celui contre la Suisse, un joueur plus frais et accessoirement plus technique.
      Mais l’hypothèse tient du vœu pieux. Depuis l’ère Jacquet, qui fut surtout une ère Deschamps, depuis vingt ans, donc, et à rebours de la mutation générale du foot, la présence de deux joueurs défensifs au milieu est en France un dogme indéboulonnable, qui explique en partie l’ère poussive en cours, dont la première mi-temps contre l’Albanie fut une sorte de sommet. A ce titre, une éventuelle victoire finale des Bleus (on sait jamais, sur un malentendu ça peut marcher, disait Jean-Claude Dusse) sera une bonne nouvelle pour le pays, et une bien mauvaise nouvelle pour le foot. Choisis ton camp, camarade.

      Le pronos-tic, par François Bégaudeau
      A l’approche de l’Euro, tout le monde y va de son pronostic.
      Le 06 juin 2008
      Arrive l’Euro et l’occasion pour le Français d’épanouir sa passion première : le verbe sans savoir et sans conséquence. En politique, cela donne les infinies conjectures sur une poignée de mains à moitié molle entre le président et son premier ministre ; en foot, cela donne le tic du pronostic. Et nos spécialistes de se payer chacun une minute de majesté oraculaire, qui inspirant par le nez pour finalement lâcher qu’il voit l’Allemagne, qui laissant passer dix secondes mystiques avant de confier qu’il voit l’Espagne.
      Tant de grimaces pour sortir le nom d’une des cinq grosses nations, de même qu’un Mondial ne commence pas sans que nos pythies locales aient l’immense audace de prévoir un bon parcours du Brésil ou de l’Argentine. Parfois c’est la Grèce qui gagne, et alors tout le monde devrait avoir l’air con, sauf que personne ne se souvient de qui a dit quoi dans la cacophonie spéculative d’avant-compétition. La prochaine fois on recommencera sans plus d’embarras.
      Puisque la prochaine fois est aujourd’hui, qu’on me permette de substituer à l’expertise du pronostic un jeu beaucoup plus sain, car frontalement subjectif. Le jeu s’appelle : qui soutiendrai-je ? Non plus mon favori au sens boule de cristal, mais au sens chouchou. Pour la plupart des Européens directement impliqués, la question est vite réglée. Le douanier suisse soutient la Suisse, le plombier polonais soutient la Pologne, Jean-Luc Mélenchon soutient la France. Or, ayant rompu avec le chauvinisme après un baroud d’honneur à Mexico en 1986, et refusant de céder pour autant à la bêtise de l’anti-chauvin affectant de crier sa joie à chaque but adverse dans le café où il assiste au match rien que pour ces moments d’orgasme fielleux (qu’il ne vienne pas se plaindre si on lui casse la gueule), je propose d’instituer un patriotisme sous conditions, propre à fournir un modèle à un nouveau contrat citoyen. De même que le héros américain ne respecte la loi que si elle respecte les idéaux fondateurs de la nation, je soutiendrai l’équipe de France :
      – si elle refuse à Nicolas Sarkozy une seconde visite (condition non respectée par notre Quinze il y a six mois, d’où notre franc soutien à l’Argentine en match d’ouverture) ;
      – si Domenech consent à rompre avec le terne système de jeu basé sur la paire de récupérateurs qui, depuis qu’il nous a fait rois en 1998, est le viatique des sélections successives. C’est le moment : l’équipe de France n’a jamais compté dans ses rangs autant d’attaquants de classe mondiale.
      A vrai dire, on n’y croit qu’à moitié. Parce que Sarkozy adore être sur la photo avec les sportifs. Parce que Domenech joueur puis sélectionneur n’a jamais développé un goût immodéré pour l’animation offensive. Avouons-le : poser ce double préalable impossible est une ruse pour légitimer notre irréductible soutien à la Squadra Azzura. Pour des raisons affectives autant que pragmatiques, puisqu’il va sans dire que l’Italie va gagner, c’est mon pronostic.

      Pour un arbitre démocrate, par François Bégaudeau
      Le 18 mai 2009
      Loin de nous l’idée de sermonner Drogba pour son pathétique numéro de héros bafoué à la fin du match contre la Barça – que le footeux qui n’a jamais pété les plombs jette le premier short. Simplement, pour avoir bousculé l’arbitre et interpellé la caméra façon gangsta rap, le génial avant-centre des Blues doit être dûment sanctionné. Lésé ou non.
      Ici, point d’adhésion soudaine à l’idéologie répressive. L’ordre ne passe toujours pas avant la justice, car en l’occurrence l’ordre est juste, comme disait l’autre. Il revient à défendre le faible. L’arbitre est le faible de la dramaturgie foot. Seul contre une grappe de Valenciennois insultants mercredi 13 mai, seul tous les samedis contre des cohortes de supporteurs au bord de descendre sur le terrain si accessible lui en coller une. En cela il s’apparente au prof, confronté à trente loulous pas toujours amènes. Objectivement inférieur. Objectivement celui qui se prend dans la gueule le négatif d’une situation, celui d’un match, celui d’une société. Prolétaire, dans un des sens que Marx donne à ce mot. Dans les hebdomadaires et indignes mises en cause de l’arbitrage par des dirigeants ou des joueurs mille fois mieux payés que lui, il entre l’agacement de se voir dicter sa loi par plus petit que soi. Celui ressenti par le parent d’élève chirurgien-dentiste qui décidément ne se fait pas à l’idée de confier ses enfants à la baguette d’un petit fonctionnaire.
      La comparaison s’arrêterait là s’il ne s’agissait que de renforcer l’autorité. Projet qui n’est pas du tout contradictoire avec la fonction arbitrale, laquelle après tout consiste uniquement à faire respecter la règle, mais l’est avec celle du prof, qui nierait son objectif émancipateur en entretenant avec l’élève un rapport de pur flicage.
      La comparaison retrouverait de sa pertinence si l’on évoquait des réformes qui, ne se limitant pas à rehausser l’arbitre sur son piédestal par un rappel strict de la loi, proposent pour le sauver de le faire descendre parmi les mortels. De même que des pédagogues militent depuis des lustres pour des binômes de profs dans la classe, l’ex-arbitre Bruno Derrien se prononce dans son livre pour un arbitrage à cinq individus pesant à parts égales dans les décisions. Concomitamment, il encourage ses anciens pairs à s’exprimer dans les médias, quitte à se déjuger. Option très mal vue par une hiérarchie arbitrale jouant, dans un baroud réactionnaire désespéré, la carte de l’infaillibilité et qui ne comprend pas qu’en intégrant la sphère de l’opinion, où tout peut se discuter, l’arbitre se donne d’autant plus de chances d’être indiscutable et indiscuté une fois de retour sur le terrain.
      Troisième proposition : que des anciens joueurs pro deviennent arbitres. Evidemment c’est pas gagné, vu qu’un demi-dieu ne va pas spontanément déchoir dans une activité terrestre voire bas de gamme. Pourtant on y gagnerait, de même qu’un bon prof est celui qui se souvient de l’élève qu’il fut. Sans parler du respect qu’imposeraient des stars, au moins les premiers mois. Maradona arbitre, personne ne moufte soyons-en sûrs. Et ça permettra de marquer de la main.

      Michel et Karim, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique du cahier « Sport & Forme », l’écrivain revient sur la différence de traitement entre les affaires Platini et Benzema.
      Le 11 novembre 2015
      Le petit cirque verbal recommence à chaque début d’affaire judiciaire à fort potentiel médiatique : j’ignore tout des faits mais j’en parle quand même. En l’état, nous ne savons rien de ce qui s’est dit entre Benzema et Valbuena à Clairefontaine, mais nous en débattrons pendant une heure sur i-Télé, RMC, Infosport. Benzema est présumé innocent mais il serait coupable que ça ne nous étonnerait pas. Et s’il s’avère innocent, on ne nous ôtera pas de l’idée qu’il aurait pu être coupable. Même chose avec Platini, mais dans l’autre sens : s’il s’avère coupable, on ne nous ôtera pas de l’idée que, etc. Nous flairons même que Michel n’est coupable que d’avoir été innocent. D’avoir été un candide au milieu d’une mare aux crocodiles de dimension planétaire.
      Nous, Français, sommes ainsi : village irréductible dans l’Empire de la corruption. C’est notre panache. Notre pureté. Au fond, les procureurs à micro ne sont pas si répréhensibles de juger avant les juges. Car le procès Benzema et le procès Platini ont déjà eu lieu, et depuis longtemps. Depuis les années 2000 où l’un émergea ; depuis les années 1980 où l’autre émerveilla.
      Dans les deux cas, le verdict fut sans appel. Benzema : vraiment désolé mais non. ­Platini : oui bien sûr, tout ce que tu veux. Pas exactement parce que l’un est moins métèque que l’autre. Le classement JDD des Français préférés plébiscite Zidane ­depuis quinze ans. Ce qui coince avec Benzema, c’est moins l’Arabe que la banlieue. La connotation racaille, le parfum bling-bling. Benzema, c’est le Maghrébin tendance ­Zahia. Affaire qui a débouché sur un non-lieu, mais on ne nous ôtera pas de l’idée qu’elle lui correspondait bien. C’était bien dans son style vulgaire.
      Alors que les partouzes de l’équipe de France de 1998 étaient d’un autre standing. On y jouait collectif. Chacun s’y disciplinait pour ne pas nuire à l’harmonie du groupe. Benzema, lui, fait ses trucs dans son coin. Oh il n’embête personne : jusqu’ici aucune quenelle, ni doigt d’honneur à un journaliste, ni ode à la gloire de Daech. Mais on dirait qu’il n’a pas envie de nous parler, encore moins de nous séduire. L’ingrat préfère ses copains du quartier aux âmes charitables, nous autres, qui lui avons offert un maillot bleu.
      Sans doute sera-t-il bientôt établi que ­Michel et Karim sont globalement propres dans les magouilles qui aujourd’hui salissent leur nom. Sans doute n’ont-ils péché que par mauvaises fréquentations. Michel s’est accointé pendant vingt ans avec Blatter, ça ne laisse pas intact. Karim a gardé contact avec ses potes d’enfance, ça expose à des petits services à rendre. Et alors on pourrait trouver moralement plus condamnable de lier son destin à un gros caïd de la mafia suisse que de conserver sa loyauté à des ­petites frappes de la banlieue lyonnaise.
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      Mais non. Car Michel : tout ce que tu veux. Et Karim : vraiment désolé mais non. Entre toi et nous, la France, ça ne matchera jamais. A moins que tu en mettes neuf à l’Euro de juin prochain, dont deux en finale contre ­l’Allemagne. Là, oui, on voudra bien commencer à reconsidérer ton dossier. C’est ­vraiment dommage que cette affaire risque de te priver de la compétition. Dommage que cette affaire pas jugée – et donc gardons-nous d’en parler – le soit déjà.

      Qu’ils s’en aillent tous ! par François Bégaudeau
      L’écrivain revient sur la supposée fuite des footballeurs que provoquerait l’application de la fameuse taxe à 75 % aux joueurs du championnat de France.
      Le 18 avril 2013
      Le footballeur professionnel est un triple veinard. Primo, un don lui est échu, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Deuzio, ce don est monnayable socialement, ce qui n’est pas le cas de tous les dons – mon cousin Thierry n’a jamais pu faire métier de son excellence en belote. Tertio, le sport où la nature a voulu qu’il excelle génère une activité économique telle qu’elle assure à ses meilleurs praticiens des subsides confortables – quand les génies du hockey sur gazon n’ont plus qu’à obtenir un master en communication pour manger.
      En ces temps de salaire médian à 1 500 euros, le footballeur professionnel français peut donc triplement remercier le destin.
      Sauf qu’au coeur de sa gratitude affleure un embarras. En ces temps de salaire médian à 1 500 euros, son niveau de vie le gêne aux entournures, agite ses nuits. Il a beau s’amender en offrant une maison à sa mère et à sa soeur la direction d’un institut esthétique, il a beau se dire qu’après tout il a travaillé dur et mérite son patrimoine, ça ne trompe personne et surtout pas lui-même. Un don ne se mérite pas, et la capacité de travail est aussi un don. Ses insomnies empirent.
      C’est alors que sur son chemin de croix surgissent trois héros : François, Jean-Marc, Pierre. On dirait des prénoms d’apôtres. On dirait des saints et ils le sont. En toute gratuité, ils font à l’infortuné millionnaire la grâce d’une taxe sur les très hauts revenus. Le footballeur professionnel français pourra en toute impunité se délester de 75 % de son salaire en le livrant au fisc.
      François et ses acolytes opposent d’avance une paume magnanime aux remerciements frénétiques du miraculé. Ne dis rien. Notre commisération n’est que bon sens. Nous ne pouvions laisser tes louables scrupules dévorer ton âme. Non, nous t’en prions, ne t’agenouille pas.
      L’INFORTUNÉ MILLIONNAIRE
      Or l’infortuné millionnaire ne s’agenouille pas du tout. Il semble même très fâché soudain. Pour un peu il collerait une baffe par apôtre. C’est du vol ! vocifère-t-il. C’est confiscatoire ! Ici en France on n’aime pas les riches, on n’aime pas les gens qui réussissent ! Le voyant virer aphone, des éditorialistes multimédias accourent en renfort idéologique, pour rappeler que la carrière d’un footballeur ne dure que dix ans, d’où nécessité de beaucoup engranger. Mais le footballeur n’est pas content de ses troupes : argument nul ! Faut pas prendre les gens pour des cons. Ils savent bien que, même gagnés sur une période brève, nos millions investis dans sept entreprises et douze comptes (dont trois offshore) nous assurent une rente à vie.
      Il ne lui reste qu’à appeler son meilleur soldat, Jean-Louis Triaud, président des Girondins et juppéiste notoire. Aussitôt, il dégaine l’argument massue, l’argument menhir récemment balancé par un célèbre acteur gaulois : avec une taxe pareille, les meilleurs footballeurs nationaux iront jouer à l’étranger !
      D’abord transis d’effroi à la perspective d’une Ligue 1 ainsi désertée, François se ressaisit, et Jean-Marc aussi, et Pierre a fortiori. Vient de les illuminer la vision d’un championnat débarrassé de ses innombrables connards. D’un championnat plus faible sur le plan sportif mais que seuls animeraient des joueurs restés ici par loyauté redistributive. D’un championnat réservé aux douze footballeurs de gauche. Oh oui, quel bel horizon ! Surtout qu’on ne retienne pas les autres. Qu’ils s’en aillent. Tous.

      Sauvons l’adolescence, par François Bégaudeau
      Quand, en février dernier, Platini exprime au Parlement européen son souhait de voir interdire les transferts des joueurs de moins de 18 ans, spontanément on applaudit.
      Le 04 mai 2009
      Quand, en février dernier, Platini exprime au Parlement européen son souhait de voir interdire les transferts des joueurs de moins de 18 ans, spontanément on applaudit. Parce que c’est Platini, monsieur Platini, qui a tant fait rêver nos 10 ans, et qu’on deviendrait illico végétarien s’il déclarait toute viande immangeable. Mais aussi parce que son combat a la gueule d’une cause juste.

      Quand, un mois plus tard, le président de la Lazio, Claudio Lotito, reproche à Manchester de lui avoir volé Macheda, 17 ans, l’identité du plaignant aurait tendance à desservir sa cause, mais le réflexe est le même, spontané comme le bon sens : oui, y’en a marre de ces prépubères que les clubs riches débauchent en arrosant leur famille d’appartements et de voitures avec clim.
      Or, le bon sens se plante une fois sur deux, c’est statistique. Il faut donc prendre le temps d’étayer d’arguments l’adhésion spontanée.
      Elle tient d’abord du réflexe humaniste, voire humanitaire, d’autant que Platini a mentionné au premier chef les joueurs sud-américains et africains, puis établi une analogie avec le trafic d’enfants. Notons quand même que, dans cette affaire, le volé est d’abord un voleur. Il faudrait voir par exemple à quel petit club de la banlieue de Rome Macheda a d’abord été arraché par le justicier Lotito. A vrai dire, sitôt repéré, le petit génie du ballon devient une matière corvéable à merci. Et si Lotito parle d’un transfert qui n’a rien à voir « avec le fruit de leur travail », suggérant qu’il est logique qu’un joueur rétribue en performances la formation qu’on lui a offerte, en dirait-il de même pour les petits qu’il a lui-même aimantés ? Si, du côté de Nantes, on s’attristait jadis de voir partir à 23 ans des joueurs formés au club, du moins n’oubliait-on pas qu’ils avaient été eux-mêmes précocement déracinés de leur terre vendéenne (Bossis) ou basque (Deschamps).
      Plus opportunes seraient des considérations directement sportives. En récoltant dès le semis les génies en herbe, on ne laisse pas le temps aux formateurs de mettre au point des identités de jeu qui, à terme, donneront une couleur et une cohésion à l’équipe professionnelle. Argument qui cependant peut se retourner en faveur du pillage précoce : plus tôt le staff de Manchester recrute, plus il se donne le temps de « RedDeviliser » ses recrues.
      Au fond, seule valide solidement notre platinisme une autre réflexion. En s’expatriant dès son premier poil au menton, le jeune joueur s’expose à une vie encore plus con et décérébrante que celle du footballeur ordinaire. Loin de ses potes, immédiatement reclus dans des quartiers huppés, plus encadré qu’il ne l’aurait été en grandissant dans sa ville d’origine, il doit renoncer totalement à sa jeunesse. On dit que, dans les sociétés modernes, l’adolescence s’étire, et finit par embrasser la période 13-35 ans. Celle du footballeur rétrécit à vue d’oeil depuis deux décennies. Il faut donc protéger les jeunes pousses, mais pas parce qu’elles sont cueillies dans leur jeunesse. Plutôt pour qu’elles n’en soient pas privées.

      Le moment du rachat, par François Bégaudeau
      Les Bleus sont à l’Euro pour battre l’Angleterre, puis la Suède, puis d’autres équipes, mais la vraie mission se formule ainsi : faire oublier Knysna.
      Le 08 juin 2012
      Avec l’Euro qui commence, un grand combat recommence. Celui qui électrifie l’atmosphère nationale depuis dix ans et connaît des pics d’intensité à chaque phase finale de foot.
      Les opposants ? Côté tribune Ouest : une bande de quinquas forts en gueule, issus pour la plupart des classes populaires et moyennes blanches dont ils se sont émancipés par le sport avant de se reconvertir comme consultant sur Canal, chroniqueur à RMC, journaliste à France Football. Côté tribune Sud : une bande de « vingtenaires » taiseux issus pour la plupart des classes populaires d’origine nord-africaine ou subsaharienne dont ils se sont émancipés par le foot pro. Les premiers n’aiment pas les seconds. Ne se reconnaissent pas en eux. Ne partagent pas leurs valeurs, leur absence de valeurs. N’aiment pas leurs coupes de cheveux excentriques ni la musique que leurs casques étouffent – ils n’aiment pas leurs casques non plus.
      Tu espères te mettre à l’abri du verbiage des législatives en t’absorbant dans les matchs de poule ? Détrompe-toi. Quand le choeur journalistique commente la prestation d’un Bleu, on dirait un propos de foot mais c’est une sortie politique. Pas plus tard que la semaine dernière : « Il va falloir qu’il crée du lien social avant de créer du lien technique », a-t-on entendu sur L’Equipe TV à propos de Nasri. Car Nasri est individualiste. Comme ses comparses. Ce vice englobe la totalité des reproches adressés à ces mercenaires cupides que l’amour du maillot national n’effleure pas, et c’est pourquoi il faut constamment leur faire la leçon, leur imposer des exercices de rééducation : une Marseillaise matin, midi et soir, vingt pages des Mémoires de De Gaulle au coucher – le sélectionneur veille, on l’a mis là pour ça, son nom est Blanc.
      En Ukraine, les éducateurs de l’Ouest auront plus que jamais à l’oeil les délinquants du Sud. Ce qu’ils attendent ? Qu’ils battent l’Angleterre, bien sûr, puis la Suède, puis d’autres équipes. Mais la vraie mission se formule ainsi : faire oublier Knysna. Variante : se racheter de Knysna.
      Dans l’imaginaire collectif, Knysna est le nom d’un bus, et ce bus le nom d’une fronde des mercenaires cupides. S’en racheter signifie : bien jouer sans la ramener. Quand Evra, capitaine en 2010 et donc meneur de la fronde, se présente à une conférence de presse la veille de France-Islande, on n’écoute pas ce qu’il dit sur ses automatismes avec la charnière centrale ou sa forme actuelle, on surveille s’il est bien poli avec le monsieur. Même chose pour Ribéry, son complice d’alors. En revanche, Lloris a le droit de parler du jeu. Le bus, il n’y était pour rien. Et puis on se sent plus proche de lui, allez savoir pourquoi.
      Dans un imaginaire plus personnel, Knysna serait à l’inverse le nom d’une offensive idéologique dont les thèmes et les termes ne diffèrent pas sensiblement de ceux mis en avant par certain parti très courtisé entre les deux tours. Dans un imaginaire plus personnel, c’est de ce concert cryptoraciste qu’il serait opportun de se racheter pendant la compétition qui s’ouvre aujourd’hui. C’est là-dessus qu’on aura à l’oeil nos amis commentateurs de l’événement. On y croit. On les sait capables de tomber la blouse de l’instituteur IIIe République et de vêtir, enfin, le costume de journaliste sportif.

      Risque zéro, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique du cahier « Sport & forme », l’écrivain démontre que le sport subit de plein fouet la loi du capitalisme forcené qui habite toutes les grandes multinationales.
      Le 10 septembre 2014
      On fera toujours bien de rappeler aux prêtres républicains que le sport moderne, dont ils vantent à l’envi les valeurs, est né dans les universités anglaises, pépinières de compétiteurs sculptés pour conquérir le marché du coton et de l’aviron. Mais alors il faudra aussi rappeler ce qui, dans le sport, déroge au noble esprit du capitalisme.
      Il y a d’abord l’aléatoire. La glorieuse et proverbiale incertitude du sport. Contrairement à ce qu’il prétend pour se faire mousser, le capitaliste investisseur n’aime le risque que lorsqu’il est nul. L’incertitude, ça l’angoisse. Que la petite bête puisse bouffer la grosse, comme cela n’arrive jamais dans les affaires, l’angoisse. D’où les manœuvres incessantes du capital pour réduire à néant les impondérables du sport. C’est, par exemple, l’éradication vidéo des erreurs d’arbitrage. Ce sont les stades couverts pour figer les rapports de forces parfois inversés par la météo, cette anarchiste. C’est encore, en foot, l’ouverture du marché des transferts toute l’année, afin de se prémunir contre l’imprévisible blessure d’une star de l’équipe. A l’unisson du salarié flexible amené à faire des « missions » de trois jours chez Bouygues, tel joueur sera convié à une « pige » de deux mois dans tel ou tel club.
      Mais ce qui contrarie plus que tout le marchand de bestiaux débarqué dans le sport, c’est de s’y voir imposer son achalandage. Là, vraiment, ça dépasse son entendement de commerçant. Dans le monde parfait du business, le vendeur choisit le produit à vendre, en fonction de ses compétences et de la demande supposée. Or, en sport, vous avez beau dépenser des millions pour monter un club qui défie le Barça ou les Harlequins, certaines structures désuètes vous imposent d’affronter, et parfois dans votre propre magasin nappé de pelouse, des équipes bassement régionales. Adoptant la sèche frontalité d’un Patrick Le Lay parlant de vente de « temps de cerveau disponible », Leonardo, alors manager du PSG, a dit l’an dernier en substance ce que les argentiers du sport pensent tout bas : une multinationale n’a pas vocation à partager le magot avec Evian-Thonon-Gaillard.
      Ça ne saurait durer. Ça ne saurait durer. Ça ne va pas durer. La parade est déjà prête, déjà en cours : façonner les compétitions de telle sorte qu’elles ne comprennent plus de matchs mineurs. Toujours plus de luxe à forte valeur ajoutée, de moins en moins de bas de gamme à somme nulle.
      Les Etats-Unis ont montré la voie, en inventant la franchise NBA. Qui a suivi ? Le rugby, riche de valeurs, de terroir plein de bon sens, de fraternité de pack – et d’implacable pragmatisme anglo-saxon. Pionnière en matière de vidéo, la vaillante ovalie travaille à virer les petits clubs des premières divisions nationales (d’où la réduction à 14 équipes par chez nous), et vient de fermer les portes de sa Coupe d’Europe aux équipes écossaises et italiennes, pas assez attractives, pas assez lucratives. Observant cette mutation, les propriétaires du PSG, de Chelsea, du Bayern, du Real bavent d’envie et se prennent à rêver de la disparition des championnats nationaux. Oh oui, que des matchs entre géants, ce serait parfait ! Patience, les gars, on y vient. On y va. C’est le sens de l’Histoire.

      Revoir Iniesta, par François Bégaudeau
      L’équipe de France manque de grands défenseurs ? Pas de panique, on les a trouvés mercredi dernier.
      Le 11 mai 2009
      L’équipe de France manque de grands défenseurs ? Pas de panique, on les a trouvés mercredi dernier. L’un s’appelle Malouda, l’autre Anelka. Et si la Mannschaft cherche un bon ratisseur colmateur de brèches, elle peut compter sur un certain Michael Ballack, joueur discret mais valeureux. Depuis la tribune de presse de ce Chelsea-Barcelone, Jean-Michel Larqué remarqua fort justement que son commentaire et celui du compère Christian Jean-Pierre mentionnaient très peu les noms de Ballack et Lampard, du fait qu’ils étaient cantonnés à un travail obscur. On en est là. Avec leurs petites économies de fourmis, les dirigeants de Chelsea achètent des artistes et en font des tâcherons. Ils transforment des Ballack en Boghossian, est-ce cela que nous voulons ?
      A vrai dire ce fut, ce soir-là, la seule analyse judicieuse de notre commentateur-roi. Comme souvent, Larqué se fit en cinq minutes un avis, et la suite ne fut que torsion des faits pour l’étayer. En l’occurrence, et selon une sorte de psychologie paradoxale auquel il nous a habitués en commentant l’équipe de France : soutien fiévreux à Barcelone converti, parce que contrarié par une prestation moins flamboyante que d’ordinaire, en affirmations répétées et dogmatiques que non, décidément, les Catalans n’y sont pas. La retransmission tourna ainsi à la démonstration de cinéma moderne, au sens où Godard en serait l’emblème, l’image et le son défilant comme deux bandes déconnectées.
      L’IMAGE ET LE SON
      Image : un Barcelone qui, sans certes se créer d’occasions, monopolise le ballon et ne renoncera jamais à s’approcher du but. Son : ils ne sont pas dans un grand soir, trop d’absents, trop de blessés, bla-bla. Image : un Dani Alvès certes souvent approximatif mais occupant son couloir avec une présence et des accélérations impressionnantes. Son : comment peut-on rater un match à ce point ? Image : des Blues qui font ce qu’un Deschamps appela jadis la muraille de Chine. Son : un magnifique positionnement, quadrillage, bloc-équipe, et autres doux vocables souvent utilisés pour euphémiser des stratégies de pure et simple destruction du jeu adverse. Image : des inserts sur les supporteurs de Chelsea pâles d’inquiétude de voir leur équipe privée de ballon, et le Barça ne jamais lâcher, même à dix, un match que pourtant le son français avait plié dès le but spatial d’Essien.
      Et puis le son français recolla à l’image et dut bien reconnaître que des Catalans complètement vannés et complètement merveilleux d’abnégation venaient d’égaliser d’un tir tout en finesse de l’immense Iniesta. Et c’est très exactement cela que nous voulions : une entorse à la domination européenne du Big Four, un ajournement miraculeux du moment fatal où il n’y en aura plus que pour eux, une finale romaine qui ressemble à autre chose qu’un dénouement de Cup et oppose les vraies deux meilleures équipes du monde. Et la possibilité, une dernière fois avant trois mois de bières en terrasse, de revoir jouer Iniesta.

      François Bégaudeau : « Pédagogie de la bêtise »
      L’écrivain questionne le patriotisme, voire le chauvinisme qui se renforce durant un événement tel que les Jeux olympiques.
      Le 28 juillet 2012
      Qu’est-ce qu’être français ? Débat vain, et accessoirement sinistre. Une question plus pertinente serait : quand l’est-on ? Quand se sent-on français ?
      Ainsi questionnés, beaucoup de citoyens de l’Hexagone répondraient : quand je voyage à l’étranger. Normal. C’est au-delà de nos frontières que la spécificité de nos moeurs nous apparaît. Une preuve de plus qu’il n’y a d’identité que par la négative, et décidément pas de quoi en faire tout un fromage, s’appellerait-il Camembert.
      Il y a un autre événement qui remet le Camembert au centre. Ça a lieu tous les quatre ans et ça s’appelle les Jeux olympiques. A Londres, nous Français n’aurons d’yeux, à Usain Bolt près, que pour les performances de nos athlètes. Nous dirons : nos athlètes. Ceux envoyés au front pour défendre nos couleurs. Nous dirons : nos couleurs. Nous serons transfigurés, méconnaissables. Nous qui moquions l’injonction à chanter La Marseillaise adressée aux incorrigibles sélectionnés de l’équipe nationale de foot, nous serons noués d’émotion à l’unisson d’une escrimeuse française en larmes devant la bannière tricolore hissée vers le firmament. Nos lèvres frémiront d’envie d’articuler les paroles. Pour un peu nous formerions nos bataillons et marcherions, marcherions, afin qu’un sang impur abreuve nos sillons.
      Pendant la quinzaine olympique, tous appliqueront sans scrupules la préférence nationale. Même les anti-FN. Même les journalistes de BFM, d’ordinaire intarissables sur le provincialisme français et l’urgence à renoncer à notre exception – archaïsme ! Comme tous leurs confrères, ils se livreront à la comptabilité heure par heure des médailles obtenues par nos athlètes qui défendent nos couleurs.
      Toi l’escrimeuse qui pleures de joie sur la plus haute marche, je ne te connais pas mais tu es française, tu a grandi à Limoges, ce lieu est bien de chez nous, ta victoire est la mienne. Il y a deux jours j’ignorais ton nom, dans deux jours je l’aurai oublié, mais pour l’heure je te célèbre car tu as ajouté un bâton dans notre colonne « médailles d’or ».
      Je ne connaissais rien non plus du sport où tu excelles. Mais là, apprenant par BFM qu' »une Française a une chance de médaille », je t’ai regardée t’escrimer contre la fleurettiste italienne. Du coup j’ai appris la différence entre le fleuret et l’épée. Ainsi que le système des touches. A un moment il y a eu un litige, tu as retiré ton masque pour protester contre les juges et j’ai découvert que tu étais blonde. Quand le consultant de France 3 a expliqué la pomme de discorde, j’ai tendu l’oreille car je voulais être sûr que j’avais raison de crier spontanément à l’injustice avec ma favorite, ma compatriote. Résultat, j’en sais davantage sur l’escrime. De la même façon que j’ai appris les règles de disqualification des marcheurs en suivant le 50 km des JO de Pékin dont Yohann Diniz était un des favoris.
      Aux Jeux de 2012, il semble qu’il y ait des prétendantes françaises pour la victoire en pentathlon moderne. Rendez-vous est pris devant ma télé pour les encourager. Ce jour-là je vais vibrer, et apprendre au passage en quoi consiste cette épreuve au nom bizarre. Le patriotisme permet ça. C’est une des plus fines ruses de l’intelligence que de tirer avantage de la bêtise.

      L’éradication des 10, par François Bégaudeau
      Le samedi 29 mars, on aurait bien fait de détourner les yeux de la banderole progressiste qui rayait le kop parisien, vers le match qui se déroulait quinze mètres en contrebas.
      Le 07 avril 2008
      Le samedi 29 mars, on aurait bien fait de détourner les yeux de la banderole progressiste qui rayait le kop parisien, vers le match qui se déroulait quinze mètres en contrebas. Lourd d’enjeux, le match. Une finale entre le 17e et le 18e du championnat, on allait voir si le foot hexagonal est aussi mal en point qu’il se dit.
      Or que vit-on ? Un PSG alerte en début de match, un lob superbe de Pauleta (qu’un inexplicable buzz journalistique affuble désormais de ses prénoms Pedro et Miguel), un Lens multi-créatif en seconde mi-temps. De la technique et de l’intensité malgré l’enjeu. Les supposés baltringues jouaient comme des seigneurs.
      Une chose frappa quand même. Les défenseurs français, a fortiori centraux, sont des quiches en relance. Coulibaly d’un côté, Sakho de l’autre : grandes balles devant ou passes au goal. Au mieux : courte transmission au latéral. Jamais une passe qui se prétende le premier maillon d’une attaque. Depuis Laurent Blanc, le déficit technique et créatif de la charnière est une tendance lourde, pour ne pas dire un dogme de la formation à la française dont la paire Gallas-Thuram est un emblème superlatif et parfaitement assumé. En France, on attend des durs qui te nettoient les dix-huit mètres, des chiens qui gardent la niche, un Sakho qui dans l’élan d’une martiale intervention défensive se retrouve en position de dernier passeur de la contre-attaque… puis laisse le ballon à un milieu pas du tout dans le mouvement.
      Tout cela s’inscrit assurément dans une tendance plus générale, et à vrai dire plus mondiale, à l’hyper division du travail, sur un modèle qu’on dirait volontiers libéral et post-tayloriste (celui du foot américain) si le rugby, anglo-saxon en diable, n’adoptait le chemin inverse. Les défenseurs défendent, les joueurs de couloir prennent le couloir. Professionnels, limités à une spécialité et s’y tenant.
      Dans cette histoire, le numéro 10 a presque disparu parce que c’est un non-poste, un blanc-seing accordé aux hommes totaux, un passe donnant accès à toutes les zones où il sied à l’artiste d’oeuvrer. Ceux qui pourraient assumer ce non-rôle décrochent d’un cran façon Pirlo, ou alors on les colle sur l’aile façon Ribery.
      Le samedi 29 mars, un 10 joua sa dernière partition, gambadant d’un coin de terrain à l’autre, créant partout, dirigeant la manoeuvre du but lensois et le finalisant. Quand un plan de coupe fit voir ses larmes au terme du match, on les crut d’abord liées à une défaite d’autant plus amère que teintée d’injustice. Mais Eric Carrière pleurait la probable disparition, avec lui, de la race des 10. Quand par la suite il demanda qu’on n’épilogue pas sur la banderole, c’était pour hiérarchiser entre les problèmes. Que des rassemblements de mecs, club de supporters ou concours de tuning, produisent mécaniquement un retour du refoulé virilo-fasciste, cela durera tant que la fonte des glaciers n’aura pas submergé l’humanité. Mais l’éradication des 10, voilà un fléau appelant réforme, une question politique vraiment.

      La magie des Jeux, par François Bégaudeau
      L’écrivain raconte comment le tout-puissant Vladimir Poutine a réussi à faire organiser des JO d’hiver dans sa station préférée en bravant tous les obstacles naturels.
      Le 14 février 2014
      A l’heure où les Jeux de Sotchi dispensent leur féerie enneigée au monde entier, il faut revenir au commencement de l’aventure. Nous sommes en 2007. Le Comité international olympique (CIO) est gagné par une soudaine lucidité quant à l’avenir de son business. Comment une manifestation à la gloire de la fraternité entre les nations survivrait-elle à leur dilution dans le village global ? Autour de la table ovale, on s’accorde sur l’unique remède à ce prévisible déclin : pousser le rêve plus haut, plus fort, plus loin.
      Or au même moment, Vladimir Poutine, élu président de la Russie par son oncle, s’active pour que son chalet personnel accueille les JO d’hiver 2014. Quelle heureuse coïncidence. C’est exactement ce qu’il fallait au CIO : un défi impossible. La transformation d’un village en parc olympique propre à accueillir des dizaines d’épreuves, des milliers de sportifs et de journalistes, des centaines de milliers de spectateurs, voilà le pitch du conte de fées qui réveillera la flamme olympique. On fait donc aussitôt comprendre au fougueux candidat que les pots-de-vin qu’il propose sont inutiles : c’est oui, c’est pour vous Vladimir, vive les JO de Sotchi !
      SUPERPOUVOIRS
      Sept ans plus tard, Jean-Claude Killy, champion de ski devenu inspecteur des travaux finis pour le CIO, s’exclame : « Toutes les promesses faites en 2007 ont été tenues de manière spectaculaire ! » « Spectaculaire » fait écho au genre de lexique utilisé jadis pour saluer les performances de Lance Armstrong : « un extraterrestre », « un exploit surnaturel ». Pas étonnant. A Sotchi, comme sur le Tour de France, l’impossible n’a été possible que par l’intervention d’un individu doté de superpouvoirs.

      Comme l’attestèrent, en 2011, les deux amphores du XVe siècle découvertes par lui lors d’une virée en plongée devant les caméras, Super-Vlad appartient à cette race surhumaine. Les 37 milliards requis pour finir les travaux à temps, il vous les trouve en un coup de fil au Trésor russe, comparable sans forcer à un coup de baguette magique. Dans la foulée, chaque difficulté insurmontable est surmontée. Comment assurer l’acheminement des spectateurs ? En construisant une autoroute. Comment convaincre les gens qui habitent sur le tracé de dégager ? En les expropriant sans attendre qu’ils soient convaincus ; en ne s’embarrassant pas du problème de leur relogement qui, si on s’en embarrassait, deviendrait un problème.
      Quant à la pénurie de neige sous ces cieux méridionaux, elle est vite réglée. Les travaux monumentaux produisent des montagnes de déchets, qui, couvertes de neige importée, donnent des pistes tout à fait praticables. Ensuite il n’y a qu’à faire disparaître les saloperies résiduelles dans la rivière locale, comme Garcimore engloutissait un lapin dans son chapeau. Puis offrir un autre tour de passe-passe : alors que, l’an passé, la population s’immergeait joyeusement dans la Mzymta, cette année plus personne n’y risque un orteil de crainte qu’il devienne tout vert.
      Cette chaîne de miracles aboutit au plus surprenant de ceux perpétrés par Super-Vlad, au plus incroyable, au plus à même de redonner une consistance littérale à l’expression « magie des Jeux » : nous asseoir deux heures devant du biathlon.

      Injonction à l’ouvrir, par François Bégaudeau
      Les sportifs sont des professionnels, des gens sérieux, en général ils ont très tôt une famille à nourrir car la famille les équilibre et assure des performances stables.
      Le 24 mars 2008
      Samedi 15 mars, Lens-Marseille. Ayant ouvert le score du plat du pied, Samir Nasri court vers nulle part en resserrant quatre doigts sur le pouce pour figurer une bouche qui se ferme. Camembert, comme disait le Papin des Guignols d’il y a quinze ans. Camembert, Pape Diouf, qui visait le jeune meneur de jeu de l’OM en incriminant, trois jours plus tôt, les « nababs et les vizirs » rechignant à se bouger les fesses sur la pelouse glacée de Saint-Pétersbourg.
      Alternant avec le moins guerrier et plus chambreur index à l’oreille rendu célèbre par Wiltord après son égalisation en finale de l’Euro 2000 (« Tiens, j’entends plus personne »), le clouage de bec est, depuis quelques années, devenu un quasi-automatisme de buteurs. Au point que, contrairement aux deux cas mentionnés, le destinataire en est presque toujours non identifiable.
      A moins que cette pure injonction à se taire concerne tout le monde, et au premier chef son exécutant. Là-dessus, rien à dire, le résultat est éclatant. Dans le foot, c’est bien simple, personne ne l’ouvre. Surtout pas Nasri, poli comme tout et qui trouve tellement chouette d’habiter encore chez papa et maman parce que, confiait-il l’autre jour à l’interviewer José Touré, c’est plus pratique pour le linge. Surtout pas cet autre joueur qui, fraîchement appelé en équipe de France à l’occasion de la liste des 39 pour les matchs de A et A'(ne le nommons pas), s’exclame au micro « c’est que du bonheur ! », puis s’en va appeler sa mère « parce qu’elle est pas encore au courant ».Dans cet océan de langue bridée, contrôlée, maternée, dans ce désastre de non-verbe, on aimerait entendre une dissonance. Une qui ne soit pas non plus du genre vague-à-l’âme familial, si émouvantes qu’aient été les confidences de Thierry Henry séparé de sa petite fille. Une parole qui ait du chien. Par exemple, le même nouvel international clamant que non vraiment cette sélection ça lui fait ni chaud ni froid, encore le Brésil ou l’Argentine je dis pas, mais la France laisse tomber.
      Evidemment, peu de risques – de chances – que cela arrive. Les sportifs sont des professionnels, des gens sérieux, en général ils ont très tôt une famille à nourrir car la famille les équilibre et assure des performances stables. Hors de question de compromettre une carrière internationale, même si on saluerait chapeau bas un sélectionneur qui gratifierait le sale caractère – un temps on put croire que Domenech serait celui-là.
      Certes on eut Cantona. Cantona traita de « sac à merde » Henri Michel alors à la tête de l’équipe de France, et qui n’eut pas la suprême élégance de lui en savoir gré. Mais « sac à merde » va trop loin. Nous sommes passés d’un extrême à l’autre, comme nous sommes passés de la réserve compassée de Mitterrand et Chirac à l’invective de comptoir sarkozienne.
      N’y a-t-il pas, en politique comme en foot, un juste milieu possible entre la langue de bois chochotte et les démonstrations de virilité ne produisant que le spectacle de son absence ? N’y a-t-il pas la place pour une parole savamment coupante, délicatement sèche ? Une parole virile et correcte, virile donc correcte.

      Est-ce cela que nous voulons ?, par François Bégaudeau
      Vu de loin (les matches résumés), le foot anglais offre des canevas scénaristiques incroyables. Vu de près, c’est quatre équipes et derrière un désert.
      Le 20 avril 2009
      Le mercredi 15 avril, on se réveilla à 8 h 11 avec un chroniqueur sport postillonnant d’enthousiasme. Ça disait : grand spectacle. Ça disait : match d’anthologie. Il était question du Chelsea-Liverpool de la veille, et pour un peu on se serait dit : décidément quel football que l’anglais ; alors que nous, rengaine vieille de dix ans mise en musique par les Guignols : Nancy-Sochaux, 0-1, pelouse en état moyen.
      Or, on ne se dit pas du tout cela, pour la raison simple qu’on avait vu le match. Vu se battre sous nos yeux le record d’interceptions et donc de passes ratées, vu la balle passer mille fois d’une équipe à l’autre sans cohérence, et des dégagements de goal vers Pluton comme il ne s’en fait plus depuis les minimes. Vu 75 % des huit buts marqués sur penalty, coup franc ou boulette réglementaire des goals évoluant outre-Manche, surtout s’ils sont italien ou tchèque, histoire de montrer qu’ils sont disposés à intégrer les coutumes locales, comme un Chinois récemment arrivé en France émaillerait de calembours sa conversation.
      Vu de loin (les matches résumés), le foot anglais offre des canevas scénaristiques incroyables. Vu de près, c’est quatre équipes et derrière un désert. Le Big Four, ça s’appelle, en écho au Big Five regroupant les cinq animaux majeurs de la savane, immuable savane où les grosses bêtes mangent invariablement les petites sur des scores comme 7-2. Les petites bêtes ont aussi des noms mais personne ne les connaît. Parfois elles se chamaillent entre elles, ça donne des matches comme Middlesbrough-West Bromwich, affiche qui en français se traduit par Nancy-Sochaux. Ces petites bêtes anonymes aimeraient devenir grosses, mais pour rester les rois de la savane, les lions doivent s’arroger la totalité de la dépouille de la gazelle, rafler à peu près tout ce que l’Europe compte de grands joueurs, et composer des équipes cosmopolites dirigées par des Espagnols ou des Hollandais ou des Français, en faisant appel à des Saoudiens ou des Américains pour (mal) boucher les gouffres financiers ainsi creusés. Parfois le sauveur vient de Saint-Pétersbourg et il s’appelle Roman Abramovic. Il ne s’amuse pas beaucoup dans la vie, et encore moins devant les matches d’anthologie de son équipe, tout sombre et tout seul derrière le Plexiglas de sa loge, visage terni par la mélancolique gravité du joueur de poker qui, quoi qu’il gagne, ne gagnera jamais assez.
      Est-ce cela que nous voulons, en France ? Payerons-nous de ce prix la remise à niveau de nos clubs ? La question ne se posera pas longtemps. Une fois retombés les doigts accusateurs et impuissants qui aujourd’hui pointent la spéculation bestiale, nous y viendrons. Un Grand Quatre se constituera, dont l’un des membres gagnera à terme la Ligue des champions. Il y aura du spectacle, il y aura de l’anthologie, il y aura des 6-5 involontairement arrangés entre Marseille et Bordeaux, ou Lyon et PSG. Une pluie debuts et de billets de banque, et sous elle nous serons mélancoliques comme un oligarque russe.

      Des vrais mômes, par François Bégaudeau
      Chakhtior Donetsk-Werder Brême, ça ne suscite pas un irrépressible désir de se caler deux heures devant M6.
      Le 25 mai 2009
      L’omerta n’a que trop duré, il n’est que temps de sortir l’info, fidèle à la réputation que s’est forgé le présent journal en matière d’investigation. Au milieu de la semaine dernière, coincée entre deux journées de championnat décisives, entre douze rumeurs de transferts et autant de démentis instantanés, Istanbul a accueilli la finale de la Coupe de l’UEFA. Il se dit même que le vainqueur l’a emporté 2-1 après prolongation. Le match aurait été annoncé en page 5 de L’Equipe et narré le lendemain en page 7 du même journal. A vérifier.
      L’affiche de cette année explique en partie cette presque confidentialité. Chakhtior Donetsk-Werder Brême, avec tout le respect qu’on doit à ces pays merveilleux et vraiment formidables et en outre superbes que sont l’Allemagne et surtout l’Ukraine, ça ne suscite pas un irrépressible désir de se caler deux heures devant M6. Mais on aurait tort de se planquer derrière cette contingence, tort de croire qu’il suffirait que des équipes plus attractives se hissent en finale, tort de se contenter de déplorer que les équipes françaises en lice aient plus ou moins sacrifié cette compétition au profit du championnat. Il en sera toujours ainsi, le mal est structurel. Et l’on ne parle pas de la structure de la compétition, que la réforme concomitante au relookage verbal en « Ligue Europa » s’évertuera à reconfigurer l’an prochain. On parle d’une structuration récente autant que durable du champ footballistique européen.
      Si jadis la « C3 » proposait régulièrement une finale au moins aussi alléchante que celle de la Coupe d’Europe des clubs champions, c’est parce qu’y concouraient les deuxième et troisième de chaque championnat, qui souvent se trouvaient être les clubs les plus en forme de l’année.
      Du jour où les grands d’Europe sont devenus des ogres qui, pour satisfaire une faim grandissant à proportion de leur obésité exponentielle, se sont offert une compétition dotée d’un mode de qualification qui leur garantisse de se rencontrer les uns les autres deux ou trois fois l’an, la Coupe de l’UEFA a été vidée de ses possibles trésors, devenant une consolante où les rebuts italiens de la Ligue des champions ferraillent contre de valeureux clubs suisses.
      Ceux qui rêvent devant des Liverpool-Real et ricanent devant des Fiorentina-FC Sion doivent savoir que le second est la condition du premier, qu’il en est l’arrière-fond honteux, de même que chez Brecht la petite marchande du Se-Tchouan n’arrive a gérer vertueusement son échoppe qu’en se prostituant la nuit. D’ailleurs ils le savent. Mais sitôt qu’arrive le printemps et que fleurissent à gogo les matchs en or de la Ligue des champions, le spectateur distancié et critique redevient un môme bouche bée et tête levée vers des acrobates à combinaison argentée. Mercredi soir entre 21 heures et 23 heures, nous serons ce môme. Oublieux volontaires de ce qu’un Manchester-Barcelone probablement magnifique et de toute façon captivant implique de stratégies économiques brutalement inégalitaires, oublieux du pillage qui en est le prix.

      La comédie du salaire, par François Bégaudeau
      Qu’elle concerne les footballeurs ou les acteurs français, l’accusation « trop payés » semble, a fortiori en temps de crise, très à propos. Et très hors de propos.
      Le 18 janvier 2013
      Qu’elle concerne les footballeurs ou les acteurs français (lire la tribune de Vincent Maraval dans Le Monde du 29 décembre 2012), l’accusation « trop payés » semble, a fortiori en temps de crise, très à propos. Et très hors de propos.
      Trop payés par rapport à quoi ? Par rapport à leur mérite ? Mais depuis quand une société indexe-t-elle les salaires au mérite ? Une assistante sociale à La Courneuve est-elle vingt fois moins méritante qu’un chirurgien à Neuilly ? Rires en boîte. Scène suivante.
      Le mérite est une comédie dont un des gags récurrents voit le peuple juger excessif le salaire d’un footballeur – ou d’un acteur. Pas plus tard que l’année dernière : après plusieurs prestations moyennes de Pastore, la vox footballi a commencé à penser que la star argentine « ne valait pas 43 millions ». C’est donc qu’un joueur meilleur les vaudrait ? C’est donc qu’il est possible de valoir 50 millions ? Ou davantage, quand on s’appelle Ibrahimovic ? Si Lucas Moura joue à la hauteur de sa réputation, on jugera qu’il mérite les 40 millions de transaction entre Sao Paulo et le PSG. S’il s’avère durablement incapable d’éviter à son équipe des défaites contre Ajaccio, sa valeur-mérite sera revue à la baisse.
      Valeur marchande approximative
      Certains diront : dans tous les cas c’est trop. Aucun homme ne vaut ça. Mais ce serait encore se situer dans un cadre de pensée dans lequel on envisage qu’un salaire ait du sens. Au fond, loin d’être la marque d’un esprit frondeur et libertaire, le refrain du « trop payés » entérine la morale dominante, s’inscrit dans son système de valeurs. « Trop payés » laisse entendre qu’on peut être rémunéré dans une juste mesure, qu’un salaire moralement correct peut exister dans le foot, dans le cinéma, partout. Alors que dans toutes les sphères de l’économie – relire Marx fera du bien à tout le monde -, les salaires sont fixés en fonction non du mérite, inquantifiable, mais de la valeur d’échange. Dany Boon demande 500 000 euros pour une apparition dans Astérix parce qu’il peut démontrer que sa présence dans le film attire les investisseurs, les spectateurs puis les téléspectateurs. Quand Cristiano Ronaldo demandera 80 millions au PSG, ce sera au nom d’une évaluation virtuelle de sa valeur ajoutée, obtenue en additionnant les bénéfices réalisés par le club avec sa venue (merchandising, sponsors, public, droits télé).
      Il se trouve que cette valeur d’échange est elle-même très approximative, et donc souvent perdante. Un plan parfait et Pastore rapporteront beaucoup moins que ce qu’ils ont coûté. Pas grave : les gros producteurs français et la famille princière du Qatar peuvent, du haut de leur fortune, se permettre des investissements à perte. C’est cette inconséquence-là que devrait blâmer la vox populi. L’inconséquence de gens par ailleurs intarissables sur l’exigence de compétitivité dans un contexte de concurrence mondiale (sic) ; intarissables sur les planqués de fonctionnaires que l’emploi à vie exempte de la juste sanction du marché – tu te plantes, tu dégages. Comme d’habitude, le foot offre un point de vue idoine sur le monde comme il va. En l’occurrence, il fait voir que le très riche est celui qui s’autorise un nombre illimité de dérogations à l’obligation de résultats qu’il impose à ses subordonnés.

      Trouble zèle, par François Bégaudeau
      Si l’on excepte Alain Chabat et Maurice Pialat, sur les cinquante dernières années, il n’est rien arrivé de plus réjouissant à la France que Franck Ribéry.
      Le 06 avril 2009
      Si l’on excepte Alain Chabat et Maurice Pialat, sur les cinquante dernières années, il n’est rien arrivé de plus réjouissant à la France que Franck Ribéry. Nous reviendrons un jour en détail sur tout ça : Astérix et Cléopâtre, Sous le soleil de Satan, et la facétieuse vitalité du ch’ti musulman. Pour l’heure, autre chose mérite examen, et c’est l’étrange zèle de nombre d’observateurs à décréter que Ribéry est devenu le « vrai patron » des Bleus.
      Evidemment, des faits incontestables soutiennent ce mouvement d’opinion : mille accélérations et trois buts décisifs en trois matches de qualification. Ce qui est trouble, c’est le zèle ; ce couronnement spontané alors qu’aucun rituel monarchique n’est à l’ordre du jour. Comme si l’adhésion ostensible voulait désigner en creux une désapprobation.
      L’objet de la désapprobation s’appelle Thierry Henry. Si Ribéry est le « vrai patron », c’est que l’officiel ne mérite pas de l’être, qui passe pour prétentieux et davantage requis par lui-même que par l’intérêt général. La réputation est-elle méritée ? A vrai dire, nul n’en sait rien. Nul ne sait qui parle le plus dans les vestiaires, du légitime ou de l’illégitime. C’est une sorte de délit de sale gueule, une glose physio-psychologique de la calme frime de boxeur invariablement arborée par Henry quand il marque.
      Il y aussi que le plébiscite doublé d’un coup de guillotine a été largement initié par le lobby des vainqueurs de la Coupe du monde 1998. Depuis qu’il l’a adoubé en 2006, Zidane n’a cessé de dire le bien qu’il pensait de Ribéry. On reconnaît là la générosité, la connaissance parfaite de son sport et les intérêts du sponsor de notre héros national. Mais quel zèle, encore une fois. Et quelle abnégation dans le ressentiment vis-à-vis de Henry, à qui pendant huit ans notre gloire hexagonale n’a adressé de passes que lorsqu’il aurait dû se couper un bras pour faire autrement.
      Se reconnaît là une sorte d’invariant structurel des enjeux de pouvoir : notre sauveur local craignait pour son trône, et ses faveurs ont, pour l’étouffer, sauté la génération juste au-dessous. Et objecter que notre éminence phénoménale n’a plus lieu de persister dans cette voie depuis qu’elle est partie à la retraite sur un coup de tête serait méconnaître un autre invariant : les anciens élus ne supportent jamais ceux qui les remplacent, quand bien même la passation se serait faite sans putsch.
      C’est l’une des nombreuses raisons pour lesquelles Lizarazu, lieutenant de Zizou dans les limites et hors du terrain, ne tarit pas d’éloges sur Ribéry et de critiques à l’endroit de Domenech. Cela n’exclut pas sa pertinence sur certains points, notamment lorsqu’il reproche au sélectionneur de faire le malin en disant qu’il compte onze récupérateurs lorsqu’il est interrogé sur la présence, de plus en plus exotique en Europe, de deux défensifs au milieu. Liza oublie juste que Domenech ne fait là que perpétuer une doxa gravée dans le marbre depuis la victoire en Coupe du monde de l’équipe de France la plus bétonneuse de l’histoire – laquelle pourrait maintenant consentir à ce que, à tous égards, on passe à autre chose.

      L’heure des clubs, par François Bégaudeau
      Depuis mardi 11 mars, on sait que la moitié des équipes présentes en quarts de finale de la Ligue des champions seront anglaises, et depuis vendredi que deux d’entre elles se rencontreront.
      Le 17 mars 2008
      Depuis mardi 11 mars, on sait que la moitié des équipes présentes en quarts de finale de la Ligue des champions seront anglaises, et depuis vendredi que deux d’entre elles se rencontreront. Mais ce qui frappe ou devrait frapper, c’est moins l’identité nationale que l’identité tout court de cette bande des quatre : Manchester United, Chelsea, Arsenal, Liverpool.

      « Ben quoi ? Qu’est-ce que tu nous gonfles avec ça ? C’est normal.
      – Normal à l’aune de l’époque, mon petit. Mais au regard de l’Histoire, il y a là quelque chose de très remarquable. Oui, mon petit, de l’Histoire. »
      Jusqu’à la sanction post-Heysel, c’en était presque un jeu annuel. On se demandait quel club anglais, venu de quelle Cornouaille profonde, de quelle région minière du Nord, allait nous tomber dessus. En satellite de Liverpool, qui tenait les murs, c’était tantôt Leeds, tantôt Aston Villa, tantôt Ipswich Town – mon préféré. En général, ces clubs-minute raflaient un titre qui leur valait une tournée en Europe, chopaient une coupe continentale, et de préférence des champions, frôlaient ou réalisaient le triplé, puis retournaient s’enfouir dans leur mine profonde ou leur Cornouaille du Nord. Sait-on ce qu’est devenu la comète Nottingham Forest, venue voler deux titres européens à l’aube des eighties ? Sans doute repartie dans la forêt pour les redistribuer aux pauvres. Cependant qu’Ipswich Town – mon préféré – est devenu un club de bowling ou un groupe d’électro-pop français.
      Dans les années 1990, on voit bien des Blackburn et autres Newcastle pointer leur nez, mais le casting des rôles principaux se fige tranquillement, sûrement, capitalistiquement. Manchester et Liverpool, depuis leur retour aux grosses affaires au milieu des années 1990, Arsenal, depuis l’arrivée de Wenger, Chelsea, depuis celle d’Abramovich, ont squatté comme des sénateurs à vie le haut de tableau de la League.
      A quoi tient pareille constance ? Aux joueurs ? Sur une décennie, les effectifs ont eu le temps de changer trois fois. A l’entraîneur ? Les permanents Ferguson et Wenger pourraient accréditer cette hypothèse, qu’invalide néanmoins le petit turnover à la tête de Liverpool, et surtout la relative stabilité de Chelsea après le départ de Mourinho, qu’on avait pu croire magicien des Blues.
      En réalité, nous assistons à la révocation de l’unité « équipe » au profit de l’unité « club ». Un club est une entreprise qui ne connaît pas la crise, ne tolère pas les coups de mou, et s’arrange pour être toujours en croissance. Les joueurs peuvent changer, l’entraîneur aussi, le club est là qui tient son rang – économique. Voyez Lyon : quatre entraîneurs en sept ans, un effectif très modulable, et toujours à peu près les mêmes résultats. Nommez Alain Chabat ou son chien Didier capitaine des Gones, l’OL sera champion et stoppé en quarts ou en huitièmes de la Ligue des champions. On déduit de son sextuplé la faiblesse de notre championnat, mais c’est juste qu’Aulas a mis son club à l’heure de l’Europe, à l’heure des clubs. Tandis qu’à Lorient Gourcuff persiste à bâtir une équipe, ce paysan.A la rigueur, on ne voit, en France, que le PSG qui se soit également mis à l’heure de la stabilité entrepreneuriale. Même avec le prodige Landreau dans les buts et le génie Ronaldinho en 10, le club parvient toujours à tenir son rang.

      Enthousiasme conditionnel, par François Bégaudeau
      C’est avec un certain courage que Patrice Evra a dit sa tristesse que l’équipe de France ne soit pas systématiquement encouragée par son peuple, promouvant à l’inverse comme modèle l’Angleterre, où on soutient son équipe coûte que coûte.
      Le 30 mars 2009
      Un marronnier introspectif pousse au milieu de la maison France à chaque élimination de Lyon en huitièmes de finales de la Ligue des champions. Pourquoi sommes-nous si nuls ? s’interroge-t-on en redemandant un Kleenex au voisin de table.
      Cette année, c’est M. Aulas en personne, qui, dès 22 h 52, le soir de la défaite au Camp Nou, a sauté sur l’occasion pour reconduire un catastrophisme tactique très usité parmi les néolibéraux (nous sommes en faillite, DONC il faut réduire le nombre de fonctionnaires, ce genre de raisonnement), parlant des archaïsmes français et des terrifiantes taxes qui « sadisent » nos entrepreneurs. Quand Aulas se blesse en tapant sur un clou, c’est à cause des charges. C’est à cause des charges que les bons marteaux français partent jouer aux côtés des marteaux anglais beaucoup mieux payés par le chef d’atelier.
      Notons que l’argument n’a jamais été aussi peu pertinent, puisque cela fait dix ans qu’il n’y avait pas eu, parmi les vingt-trois sélectionnés pour les deux rencontres contre la Lituanie, autant de joueurs évoluant en France. Mais quand bien même l’ensemble des Bleus jouerait en Angleterre, ledit argument procéderait encore de la courte vue de courtier.
      Interrogé là-dessus, Reynald Denoueix, qui décidément ne dit pas que des conneries et connaît bien le foot espagnol, a rappelé ce que le méritant président de l’OL feint d’ignorer : la lacune française est moins fiscale que culturelle. C’est parce que le foot crée, en Espagne, en Italie, en Angleterre et même en Allemagne, un engouement particulier, qu’il finit par y brasser beaucoup d’argent et permet que la masse salariale soit trois ou quatre fois supérieure à celle de la France.
      Par chez nous, on a vu jadis qu’il n’y avait pas la place pour deux grands quotidiens sportifs, et cela vient de se confirmer avec le passage en hebdomadaire de 10 Sport, qui, depuis six mois qu’il entendait rivaliser avec l’Equipe, n’a touché que 30 000 lecteurs alors que 80 000 étaient nécessaires pour l’équilibre financier.
      Nous ne sommes pas un pays de sport, nous ne sommes pas un pays de football. Et ce n’est pas forcément une honte. Sans doute ne gagnerons-nous pas de Ligue des champions avant 2054, mais du moins nous tenons-nous à l’écart d’une ferveur qui, aussi sympathique soit-elle, a tout simplement à voir avec le fanatisme.
      C’est avec un certain courage que Patrice Evra a dit sa tristesse que l’équipe de France ne soit pas systématiquement encouragée par son peuple, promouvant à l’inverse comme modèle l’Angleterre, où on soutient son équipe coûte que coûte. Mais désolé Patrice : cette adhésion au maillot indépendante de la qualité de jeu et des performances de ceux qui le portent est une belle métaphore du fascisme. Notre enthousiasme à nous sera donc conditionnel. Un enthousiasme sous condition. Nous soutiendrons l’équipe de France si et seulement si elle est racée comme Gourcuff, folle comme Ribéry, vive sur ses appuis comme Diarra. C’est pas trop mal parti.

      Le bon coaching, par François Bégaudeau
      Un virus a depuis cinq-six ans contaminé la confrérie des commentateurs de foot : le bon coaching.
      Le 21 avril 2008
      Un virus a depuis cinq-six ans contaminé la confrérie des commentateurs de foot : le bon coaching. Un remplaçant entre et marque, ce n’est pas un but, ce n’est pas un remplaçant qui marque, c’est un bon coaching. Complimenté – pour une fois – parce qu’il avait fait entrer en jeu Amara Diané, auteur du but victorieux contre Strasbourg (le 2 avril) Paul Le Guen, l’entraîneur du PSG, a eu l’immense élégance de répondre qu’à l’inverse on pourrait dire qu’il n’a pas commencé avec la meilleure équipe. Le même renversement peut être opéré à propos du quart de finale de Coupe de France, et la bonne initiative de lancer Pauleta en deuxième mi-temps se retourner en belle boulette de ne pas l’avoir titularisé pour qu’il casse plus tôt l’enthousiasme de Carquefou.
      Parce qu’il est plus frais, et parce qu’on fait souvent entrer des attaquants, un remplaçant a statistiquement plus de chances de marquer, le génie du coach n’a rien à voir là-dedans. En réalité, la promotion de cette expression a la fonction inconsciente de pallier le vide absolu de la pensée sur l’entraîneur et le corrélatif manque de critères fiables pour évaluer son importance. Quelle part du résultat lui revient ? Grande question. La seule, pour qui s’intéresse au foot comme ballet orchestré.
      Question en amont : y a-t-il de grands entraîneurs ? Certains émergent, mais qu’on voit échouer parfois (Fabio Capello au Real, deuxième passage), ou remplacés par d’autres sans perte de résultats (José Mourinho), et dont on se dit alors qu’ils sont juste tombés auparavant sur des très bonnes équipes. Un doute nous vient, semblable à celui qui entoure les performances d’un pilote de F1, éveillant le rêve d’un grand prix où tous auraient la même machine.
      Il y aurait pourtant un indicateur. Prenez un joueur, et voyez sa marge de progression – ou de régression – une fois qu’il est passé entre les mains d’un entraîneur. Là-dessus, pas de doute, le meilleur du monde officie à Arsenal depuis dix ans. Pour ne parler que des Français, il a bonifié Emmanuel Petit, anonyme avant d’endosser le maillot rouge et blanc, Thierry Henry, qui revenait de polir le banc à la Juve, Patrick Vieira, après un tour de shopping au Milan AC, Mathieu Flamini aujourd’hui. Dernier bénéficiaire de cette plus-value Wenger, Emmanuel Adebayor, qui sortait de deux ans de doute. A son arrivée, il raconte que le coach lui a dit : « Moi j’ai confiance, tu deviendras un autre joueur. »
      Les dieux ont donné à Wenger un prénom grotesque et la bonté de la justesse. Au nouveau venu, Arsène dit : deviens le joueur que tu es, ne te rétracte pas, ne t’économise pas, fais ce que tu sais. Arsène n’est pas un philanthrope, ses sèches positions libérales sur les sélections nationales l’ont assez montré. Arsène est un pragmatique spinozien qui pense qu’on gagne toujours à épouser les lois de l’être, qu’un joueur gagne toujours à ne pas insulter le jeu. En ce moment Arsène et Arsenal ne gagnent plus, mais c’est que les jambes lourdes du printemps sonnent l’heure des matches sécurisés. En août ça recommence, le jeu ça recommence toujours.

      Nous, on veut de la vie, par François Bégaudeau
      Richard Gasquet ne gagnera pas l’Euro de juin, ni la coupe de la Ligue 2009, ni même le tournoi de sixte de La Chapelle-Saint-Mauges, le dimanche 25 mai, inscription 5 euros par joueur.
      Le 12 mai 2008
      Richard Gasquet ne gagnera pas l’Euro de juin, ni la coupe de la Ligue 2009, ni même le tournoi de sixte de La Chapelle-Saint-Mauges, le dimanche 25 mai, inscription 5 euros par joueur. A cela trois raisons. Gasquet ne figure pas dans la liste des 40 que Domenech pourrait appeler en sélection ; il ne sait pas où se trouve La Chapelle-Saint-Mauges ; il est tennisman professionnel. Ce type n’a donc rien à faire dans une chronique foot qui pourtant s’en va de ce pas lui rendre hommage.
      Selon une enquête récente, à la question « Accepterez-vous le recours à des produits dopants s’ils vous garantissent la victoire et une mort prématurée ? », l’écrasante majorité des jeunes sportifs interrogés répond oui sans hésiter. Réaction numéro 1 : normal, insouciance juvénile, un cancer à 50 ans paraît tellement plus lointain que les compétitions de la décennie à venir. Réaction numéro 2 : c’est tellement beau, tellement noble, tellement Grèce antique, plutôt une existence héroïque et courte que longue et morne. Réaction numéro 3 : mais au fait est-ce qu’elle est si héroïque cette existence ?
      Un trophée, fût-il mondial, vaut-il vingt ans d’hygiène draconienne, d’austère diététique, de footings dans l’aube glaciale, vingt ans à imposer au corps des torsions et contorsions qui le rendent statutairement douloureux – le subtil Vikash Dhorasoo raconte qu’il lui arrivait de consulter le médecin du club parce qu’il n’avait mal nulle part. Et surtout, impardonnable crime de lèse-vie : vingt ans sans adolescence. Pour tous les contemporains, l’adolescence se prolonge indéfiniment, pour les sportifs c’est le contraire. Repérés au berceau, recrutés avant leur premier concert rock, titularisés en équipe A avant d’être invités à leur première boum. Puis mariés tôt, pères à 23 ans, plus casanier tu meurs, et parfois, entre deux sessions de PlayStation, un docu-fiction sur la Grèce antique sur France 3. Mourir à 50 ans pour ça ?
      Il y a quelques mois, le petit pantin savant Gasquet s’est réveillé en plein cauchemar mécanique, s’est animé, s’est dit : c’est quoi cette vie, là ? Soudain envie de penser à sa gueule, d’envoyer des Texto perso pendant les matches de ses compagnons de Coupe Davis, de sortir avec des filles ou des garçons comme son génie précoce lui a interdit de le faire en temps et en heure.
      Confrontés à cette héroïque crise (d’adolescence), les journalistes de la conférence de presse de lundi dernier suggèrent un changement d’entraîneur. Gasquet a un sourire amer : « Mon salut ne passera pas par là. » Ce qui veut dire : sortez un peu, les gars, y’a pas que le sport, y’a aussi la vie, la vie vous voyez ou pas ?
      On préfère un Gasquet lamentablement éliminé au tournoi de Rome et enfin vivant qu’une machine à gagner des matches et à perdre la vie. On se réjouit qu’un Ronaldhino ne renonce pas aux discothèques au nom de sa carrière, quitte à la foutre en l’air. On aime un Cristiano Ronaldo génial dans la lumière diurne d’Old Trafford, puis hilare au milieu de filles en string quand vient la nuit.

      Le génie régulier, par François Bégaudeau
      Les meilleurs joueurs du monde sont-ils les joueurs les plus utiles du monde ? Bien sûr les Cristiano Ronaldo, Kaka, Ibrahimovic sont décisifs.
      Le 02 mars 2009
      Les meilleurs joueurs du monde sont-ils les joueurs les plus utiles du monde ? Bien sûr les Cristiano Ronaldo, Kaka, Ibrahimovic sont décisifs. Ils brillent dans la zone de vérité, comme on dit ; font basculer des matches à eux tout seuls, comme on dit. Mais sur la durée, sur une année par exemple, est-ce de ceux-là dont ne voudrait surtout pas se priver un entraîneur ? Demandez à Parreira, sélectionneur du Brésil, champion du monde en 1994, s’il aurait préféré une blessure de Dunga, la tortue méthodique du milieu, ou de Bebeto, l’inarrêtable feu follet de devant.
      Généralisé à ses confrères, un tel sondage consacrerait assurément ces n° 6 petits ou grands qui sont la moelle épinière d’une équipe depuis que la quasi-suppression des n° 10 classiques a reporté sur eux l’organisation du jeu. C’est moins à Zidane qu’on doit l’accession en finale en 2006 qu’au binôme Makelele-Vieira dont le premier membre a offert des titres à tous ses employeurs depuis quinze ans (bientôt le PSG ?).
      Il y a une vingtaine d’années, « Téléfoot » avait proposé un système d’évaluation informatique des performances des joueurs de première division. Etaient pris en compte les buts et les passes décisives, mais aussi les récupérations, les tacles réussis ou ratés, les transmissions intermédiaires, etc. Une numérisation du jeu avant l’heure dont le verdict fut livré aux spectateurs quelques dimanches, et puis plus. Pourquoi ? Parce qu’elle promouvait des joueurs réguliers mais sans coup d’éclat. On revint donc aux hiérarchies spectaculaires indexées aux gestes exceptionnels ou à ces actions exceptionnelles qu’on nomme buts.
      Il y aurait ainsi des génies solubles dans le résumé de match type « Téléfoot » et des génies discrets que la seule continuité d’une partie rend visibles. Dans l’équipe du Barça vue à Lyon, Yaya Touré appartient à la seconde catégorie, et Henry à la première, qui, à peu près inexistant pendant une heure et demie, a juste pointé le nez et son crâne chauve pour assommer les Lyonnais. Or ce Barça est l’équipe la plus à même de perturber cette injuste comptabilisation des mérites. Parce que le collectif y prévaut ? Plus précisément parce que chacun y croit si fort à l’efficacité du jeu court et univoquement offensif que même les stars consentent à travailler dans le hors-champ, convaincues que cela paiera.
      Inexistant, Henry ? Pas exactement. Des appels de balle incessants, et surtout la belle discipline de « manger la chaux » sur son flanc gauche afin de préserver l’amplitude proverbiale de la toile catalane. Tant pis si les ballons ne lui arrivent qu’une fois sur dix, il sait qu’ainsi configurée l’équipe assoit son génie à la régulière, et créera de plus en plus de situations dangereuses dont une peut-être lui profitera – mardi dernier ce fut exactement cela. Quand l’ombre et la lumière fusionnent ainsi, quand le travail de l’une est promesse de l’autre, quand la discipline collective entraîne à coup sûr des gratifications individuelles, je m’excuse mais ça s’appelle une leçon démocratique.

      Puddings et bobbies, par François Bégaudeau
      De l’existence même de l’Angleterre, perfide, arrogante, insulaire, nous eûmes la confirmation à travers les commentaires de cour qui accompagnèrent la visite du couple présidentiel à Buckingham.
      Le 31 mars 2008
      De l’existence même de l’Angleterre, perfide, arrogante, insulaire, nous eûmes la confirmation à travers les commentaires de cour qui accompagnèrent la visite du couple présidentiel à Buckingham. L’Angleterre existait puisqu’elle avait une reine, et que cette reine ne rigolait pas avec le protocole, et que le très tactile Nicolas Sarkozy n’avait pas intérêt, ne serait-ce qu’à l’effleurer, et que la révérence n’était pas obligatoire pour Carla, mais que tout de même l’hôte royale s’en trouverait bien aise. Le soir venu, on pensa donc trouver des Anglais dans l’enceinte du Stade de France, où Sa Majesté avait dépêché ses plus vaillants vassaux pour affronter une armada gauloise sans doute moustachue et gavée de sangliers. De fait, on en aperçut quelques-uns : ils avaient le cheveu blond et ras, un pénis entre les jambes, chantaient God Save the Queen et refusaient de relayer la ola lancée par les autochtones, qui en retour les sifflaient dûment. Mais sur le terrain ? Pouvait-on affirmer à coup sûr que Beckham de Los Angeles fût plus anglais qu’Anelka, tôt exilé outre-Manche pour grandir sous la tutelle… d’Arsène Wenger, lequel recevait le lendemain, sur la pelouse même des Gunners, Gordon Brown et… Nicolas Sarkozy.
      Bref, c’était le bordel. La Manche avait été aspirée d’un slurp par un Dieu mondialiste.
      Alors, on fit confiance aux commentateurs télé pour réactiver des clichés nationaux, comme avait si bien su le faire Thierry Roland pendant trente ans, comme ne le fit jamais l’ami Gilardi. Mais même de ce côté-là, rien de très concluant. C’est que Wenger, donc le mieux placé pour savoir à quel point le foot se fout des frontières, était au micro. Quand Christian Jean-Pierre prophétisa que Crouch, entré en deuxième mi-temps, allait dévier de la tête les ballons balancés par ses arrières, à l’anglaise quoi, l’entraîneur glissa avec un flegme tout britannique que cet avant-centre monté sur échasses n’était pas un très bon joueur de tête.rep
      Quand même, la seconde mi-temps vit le onze rouge produire un spectacle beaucoup plus british. Mais c’était que les titulaires incontournables, Rooney, Gerrard et Cole, étaient sortis à la mi-temps (leurs clubs ayant obtenu qu’on les ménage avant le quart de Champions League) après avoir produit un jeu court et vif plus redoutable que ne le laissait supposer l’avance des Bleus au score. En gros, les Anglais sont devenus poussifs quand ils ont commencé à jouer à l’anglaise. Le foot de là-bas ne doit sa récente suprématie qu’à une progressive mise aux normes européennes de ses bases tactiques.
      Reste un truc : n’accomplissant qu’une moitié de match, le trio de stars n’a pas joué à moitié. Chacun aurait pu se faire porter pâle ou se la couler douce sur le terrain, mais non : bien présents et suractifs. Ça, c’est très anglais : la dépense sans compter, qui les fait jouer 342 matches dans l’année et arriver minables aux Euros et Mondiaux, qu’ils ne gagnent jamais. D’ailleurs, je parie trois puddings et deux bobbies que l’Angleterre ne sera pas championne d’Europe en juin prochain.

      Où sont les Arabes ?, par François Bégaudeau
      Il y a une équipe de France et des gens, pas si rares et pas toujours aussi barrés qu’un Georges Frêche, pour déplorer sa forte proportion de Noirs, alors qu’il serait au moins aussi malin de s’étonner qu’y évoluent si peu de Maghrébins.
      Le 13 avril 2009
      Il y a les faits et l’angle sous lequel on les appréhende. Il y a une équipe de France et des gens, pas si rares et pas toujours aussi barrés qu’un Georges Frêche, pour déplorer sa forte proportion de Noirs, alors qu’il serait au moins aussi malin de s’étonner qu’y évoluent si peu de Maghrébins. Pour qui a été maintes fois baladé, unité vaillante d’une équipe de profs du Lycée Branly à Dreux, par une équipe d’élèves essentiellement composée de jeunes issus de l’immigration maghrébine, un Zidane hier ou un Benzema aujourd’hui semblent, oui, être des Arabes qui cachent la forêt.
      A cette anomalie, des raisons sociales ou socioethniques existent : l’éternel hiatus entre la République une et indivisible et blanche et sa minorité majoritaire. Mais les fieffés malins de So foot, où le chroniqueur viril mais correct sévit parfois, suggèrent, dans leur dossier du mois consacré à la question raciale, une explication footballo-idéologique liée aux options qui prévalent du côté de la direction technique nationale (DTN) et déteignent sur les centres de formation français.
      Spéculant sur un irréversible glissement athlétique du jeu, les techniciens recrutent plus volontiers un jeune originaire d’Afrique noire, prisonniers d’une représentation a priori qu’invaliderait, par exemple, la petite morphologie des joueurs formés par la fameuse académie Guillou d’Abidjan, mais qu’entérine la puberté en moyenne précoce des Noirs, qui les rend plus tôt conformes aux canons en vigueur.
      Il suffirait de changer d’analyse et de privilégier la vivacité et la technique plutôt que la sacro-sainte « explosivité » (un ratio puissance-vitesse) pour que, selon une représentation a priori tout aussi sujette à caution, on se résolve à puiser dans le riche vivier de petits génies qui tripotent la balle sur des terrains bosselés de banlieue.
      Et puisque le triomphe européen de l’équipe d’Espagne, emmenée par les farfadets Iniesta et Xavi, n’a pas suffi à convaincre nos dirigeants de changer de cap, il faut souhaiter celui, consubstantiel, du Barça de Messi en Ligue des champions ; ou celui des Gunners de Wenger, dont la philosophie de management pourrait en dernière instance se caractériser par le recrutement des créateurs de petite taille, qu’ils s’appellent Rosicky, Nasri, Walcott ou dernièrement Archavin, qu’Arsène ne pouvait certes pas laisser passer (cette joyeuse bande de nains quand même relevée d’un Adebayor qu’on ne se risquera pas à métaphoriser en Blanche-Neige) ; ou la victoire en UEFA de Marseille, où brillent, avec une régularité variable, Valbuena, Kone et Ziani, et bien sûr Ben Arfa.
      Ben Arfa pour qui le pire est encore possible : le coup du génie jamais vraiment éclos. Ben Arfa pas toujours titularisé par Gerets, oublié pour l’heure par Domenech. Ben Arfa marginalisé peut-être par ses lectures philosophiques, une marque parmi d’autres de sa prétendue asocialité. Pourtant Ribéry est à peu près aussi étrange, mais il est vrai qu’il n’est que musulman, et qu’en plus on prend bien soin de ne jamais le signaler. Ça changerait trop de représentations a priori.

      Pauvres petits, par François Bégaudeau
      L’annuel Petit Poucet de la coupe de France est d’abord une mythologie rurale.
      Le 02 février 2009
      Osera-t-on écrire, ici, qu’une trouble satisfaction a ponctué en nous le 8-0 infligé par Toulouse au FC Etoile Schirrhein-Schirrhoffen ? Oui, on osera. Car c’est bête et méchant mais justifié.
      Justifié par la pénible littérature que produisent les oppositions David-Goliath de la Coupe de France. Concernant l’équipe alsacienne que six niveaux séparaient de son adversaire, L’Équipe parla d’une « bande de doux dingues » dont le principal souci avant le match était de savoir si « Yolande avait préparé assez de frites et de spätzsle pour accompagner le civet de marcassin ». En France dans sa version profonde, tout commence et finit par des banquets. Suite : « Ils sont fous ces villageois, un peu comme les Gaulois d’Astérix, ripailleurs quand s’avance l’envahisseur toulousain. » Dès le titre de une, c’était clair : « la fête au village ».
      L’annuel Petit Poucet de la coupe de France est d’abord une mythologie rurale. Le héros de Perrault habite dans les bois une maison où sa maman (nommée Yolande ?) prépare un civet de marcassins. Mais dans « Petit Poucet » comme dans « petit village gaulois » c’est l’adjectif augural qui compte. Le Journal du Dimanche nomme tendrement « p’tits gars » les joueurs de Schirrhein et un autre titre de L’Equipe salue d’un « le Petit Poucet se met au ch’ti » le club de Grande-Synthe, pressenti pour endosser le costume avant sa défaite contre Grenoble. Nous ne sommes plus dans le Bas-Rhin mais dans la banlieue de Dunkerque. On a perdu la campagne, il reste l’essentiel : la beauté du petit en tant que petit. Le pouvoir d’attraction du film de Danny Boon tient à ce que, par une heureuse caractéristique du patois nordiste, son titre nomme une identité locale populaire en même temps que la chatoyante condescendance avec laquelle on la considère. Car le pauvre est d’autant plus aimable qu’il est petit.
      Pour demeurer aimable, le petit doit se limiter à l’espace bien circonscrit de la parcelle où il est enraciné. Voyez le film : on désespère d’aller vivre auprès des ch’tis, puis on apprend à les connaître, puis on ne veut plus les quitter. Mais il ne saurait être question, à l’inverse, d’un ch’ti qui, plongé dans le onzième arrondissement de Paris, trouverait super revivifiant de passer ses nuits dans les cafés de la rue Oberkampf. Ou d’un p’tit gars de Schirrhein qui se nourrirait de nems au gingembre.
      Quand le petit pauvre refuse de se laisser assigner à sa terre, c’est la fessée. Souvenons-nous de ce qui arriva à Ladislaz Lozano après qu’il eut hissé Calais en finale en 1999. Très sollicité par les médias, l’entraîneur sortit de ses petits souliers pour ouvrir sa grande gueule. Il se prétendit tacticien, brigua un poste chez les professionnels. On commença à le détester puis le zappa. L’homme avait oublié que, dans le code condescendant, le petit ne gagne pas avec sa subtilité tactique, mais avec son coeur et ses tripes à la mode de Caen. Cela s’appelle un déni d’intelligence, et dans fête au village il faut bien sûr entendre fête à neuneu.

      C’est tous les jours marché, par François Bégaudeau
      Le football se rêve totalement dérégulé, il y va, il y vient, il y est.
      Le 12 janvier 2009
      « Qu’est le mercato devenu ? », se demandait en des termes approchants un grand quotidien sportif, cette semaine. C’est bien la peine, en effet, d’ouvrir le marché des joueurs vingt jours pour qu’au bout du compte ça permette à Lille de prêter Jérémy Taravel à Zulte-Waregem, club certes majeur de Flandre occidentale mais bon.
      Pour élucider une disparition, il faut reconstituer le parcours du disparu. Revenir d’abord à ce temps si proche et si lointain (les années 1970-1980) où les transferts ont lieu en juin, où les effectifs sont fixés pour l’année, ce qui facilite peut-être la mise en place d’un jeu collectif et à coup sûr le remplissage des albums Panini. Puis le capitalisme plan-plan du foot se rêve plus flexible. Il s’accorde à lui-même l’autorisation de vendre et acheter des joueurs à mi-parcours. A cette fin, il balise une période en décembre qu’il baptise le mercato, du nom sans doute d’un révolutionnaire chilien qui aimait faire son petit marché en bas de chez lui quand bon lui semblait.

      Le concept fonctionne si bien qu’au printemps 2008, hégémonie de l’imaginaire sportif oblige, il est récupéré par les journalistes généralistes pour rendre compte des mouvements interchaînes. PPDA viré du poste d’avant-centre de TF1, Julien Courbet réclamé comme meneur de jeu de l’ASSPSC, association sportive du service public sans pub.
      Or le foot lui ne dit plus mercato, ou alors en le flanquant d’un génitif : d’hiver. C’est que, toujours à l’avant-garde des mutations libérales, le foot est déjà passé à l’étape d’après. On dit mercato d’hiver, parce qu’il y a un mercato du printemps, d’automne et bien sûr d’été. Si tout le monde avait la grippe en permanence, le mot grippe disparaîtrait. Si le mercato n’existe plus et qu’il n’y a plus qu’à le pleurer comme fait L’Equipe cette semaine, c’est qu’il est permanent. Un peu comme les soldes dans cinq ans, quand la crise sera la norme et que donc le mot crise aura disparu.
      Le football se rêve totalement dérégulé, il y va, il y vient, il y est. Avec le statut salarial corrélatif. Avant un joueur était acheté ; puis on se donna la possibilité qu’il fût prêté pour un an ; maintenant ce peut être pour quelques mois et ça s’appelle une pige (le journalisme offre un bout de son lexique, comme ça, il est quitte pour le mercato). A l’instar de Dan Carter à Perpignan en rugby, David Beckham fait une pige au Milan AC – avec la question de savoir si ça emmerde un peu ou beaucoup Carlo Ancelotti, son entraîneur, de devoir traduire footballistiquement cette opération marketing.
      Quant à Luis Fernandez, le voilà parti en mission à Reims. Mission au sens impossible, au sens héroïque, mais aussi au sens où l’intérimaire s’en voit confier une de quelques heures (s’occuper du rayon caleçons pendant les 3J des Galeries Lafayette) avant de retourner au pays du chômage. La pige et la mission, c’est le stade de développement ultime d’un Monde à Durée Déterminée, d’un monde où c’est tous les jours marché.

      Un peu de swing, les enfants, par François Bégaudeau
      Sans attendre le verdict du procès prévu pour mars, réjouissons-nous des déboires judiciaires de Steven Gerrard, qui comparaissait vendredi pour faits de baston.
      Publié le 26 janvier 2009
      Sans attendre le verdict du procès prévu pour mars, réjouissons-nous des déboires judiciaires de Steven Gerrard, qui comparaissait vendredi pour faits de baston. Non par ressentiment plébéien (plaisir de voir un seigneur en piteuse posture) ou pulsion répressive (plaisir de voir la force revenir à la loi, comme disait le regretté Charles Pasqua). Le contraire. Plaisir du désordre. Plaisir d’imaginer Gerrard débarquer en boîte le 29 décembre 2008, régaler tout le monde pour fêter la branlée foutue à Newcastle l’après-midi même, demander au DJ de passer Two Become One des Spice girls (on invente mais on adore l’idée), rigoler jaune d’un refus dudit, puis s’assombrir soudain pour lui sauter à la gorge au-dessus du comptoir, bientôt retenu par ses deux compagnons de bière soucieux de corriger eux-mêmes le type qui n’a pas l’heur d’aimer les Spice Girls.
      Plaisir de se voir confirmer qu’un grand joueur n’est pas un gendre idéal, que le talent d’exception est amoral. Zidane est une teigne, Maradona un castriste cocaïné, Ronaldinho est réputé chaud lapin. Ce n’est pas bien de boire comme un trou, ce n’est pas bien de taper sur un DJ ou sur un Materazzi, ce n’est pas bien de sniffer avec Fidel, mais cela ajoute une nuance piquante au tableau que compose la somme des apparitions d’un footballeur. Qu’en décembre un Govou se fasse arrêter au volant avec 2,8 grammes, qu’un Diego essuie une mésaventure semblable du côté de Brême, voilà qui attriste légitimement leurs parents respectifs mais réjouit, oui oui, le spectateur las de l’hygiénisme qui sévit dans le sport.
      Depuis le village olympique de Pékin, Christine Arron s’étonnait de voir les sprinters américains se gaver quotidiennement de junk food à base de hamburgers et de potatoes. Beaucoup plus équilibrée et bien moins performante, la pauvre ne savait plus à quel saint de la médecine du sport se vouer. Car de deux choses l’une : ou bien ces sprinters dominent malgré leur bouffe contre-indiquée, et alors l’infériorité de Christine s’en trouve redoublée et encore plus humiliante ; ou bien leurs performances prouvent que la rigueur diététique c’est de la connerie, et alors Christine doit pleurer à la fois son échec et les sacrifices inutiles consentis pour un si pauvre dénouement. Si elle avait su, elle aurait englouti des tombereaux de McChicken.
      Allons plus loin. Et si les sprinters américains étaient performants, non pas malgré mais grâce à leur désinvolture alimentaire ? On n’ira pas jusqu’à affirmer qu’une hygiène de vie irréprochable nuit à la santé, mais disons qu’elle vous communique une sorte de rigide droiture qui vous déshabitue au relâchement propice à l’exécution du geste sportif, à sa splendeur cool, à son swing. Les footballeurs anglais baignent dans le rock, la bière, et arrivent au stade une heure avant le match en sifflant de l’Oasis. C’est une condition socioculturelle, qui est la condition de leur génie. Celui d’un Gascoigne ou d’un Gerrard.

      Armstrong, le post-humain, par François Bégaudeau
      L’écrivain revient sur la chute du cycliste américain, sept fois vainqueur du Tour de France et déchu de ses titres par l’UCI.
      Publié le 02 novembre 2012

      Balancé par ses sbires, confondu par l’Usada, lâché par l’UCI, abandonné par ses sponsors, maudit par le monde entier moins Jalabert et Indurain, que reste-t-il à Lance Armstrong ? Il lui reste à s’exfiltrer du monde réel pour intégrer la sphère esthétique. A devenir une créature d’art, et l’on parierait que des scénaristes américains planchent déjà sur le biopic de l’ex-sextuple vainqueur du Tour de France. Mais pour quel genre de film ? Pardon à ma copine Patricia Mazuy de marcher sur ses plates-bandes, mais la tentation est trop grande de l’imaginer.
      Spontanément se profile un film de mafia. On y verra Armstrong, sacré parrain par la médiévale confrérie cycliste (la force fait loi), imposer sa loi (sa force) au peloton, bannir les vertueux comme Bassons, punir les braves comme Simeoni, imposer le dopage à ses coéquipiers, rabrouer les sceptiques, ostraciser les journalistes curieux. S’il le souhaite, le réalisateur aura tous les éléments nécessaires pour ériger l’oeuvre au rang de brûlot politique, où des rendez-vous avec le docteur Ferrari dans des parkings souterrains alterneront avec des coups de fil protégés entre les responsables de France 2, de la Société du Tour et de l’UCI. Ce serait une belle leçon brechtienne : le système mafieux comme modèle organisationnel de toute institution à débouchés financiers.
      Inconvénient de cette option narrative, elle néglige le pan psychologique de l’affaire, et esquive l’essentielle question posée par cette fascinante aventure : où Armstrong a-t-il puisé l’énergie d’être aussi continûment détestable pendant quinze ans ? Deux réponses possibles – deux récits.
      Le premier est susceptible de racheter le personnage et donc d’attirer plus de monde dans les salles. Une fois guéri, Lance se transforme en soldat de la lutte contre le cancer. Au nom de cette Raison dernière, les tricheries sportives lui semblent dérisoires, et le dopage, un péché véniel au regard du Mal absolu qu’il s’agit de combattre.
      UNE MACHINE TRAFICABLE PAR LA MÉDICATION
      Le second est moins rassembleur, plus osé, plus nietzschéen. Pendant les deux ans passés à se soigner, Armstrong découvre ce qu’est un corps : une machine indéfiniment traficable par la médication. Soumis à des centaines d’injections de produits multiples, son corps entrevoit à quel degré supérieur de puissance il est capable de se hisser en s’abandonnant à la chimie. La maladie et son traitement lui font concevoir les dessins d’une santé post-humaine. De retour à la compétition, les pentes du Tour ne lui sont plus qu’un terrain d’expérimentation de cette plénitude inédite. Peu lui importent les victoires, les remises de bouquet sur des podiums ringards, le monde humain où règne la morale comptable. Il est passé de l’autre côté. En 2014, on perd sa trace.
      Trois ans plus tard, un journaliste opiniâtre le retrouve directeur et cobaye d’une ville-laboratoire nichée dans le sol subglaciaire du Groenland. Méconnaissable, il a la grâce d’un félin, la cruauté d’une hyène, la sécheresse d’une lame de sabre. Il ne comprend pas de quoi le journaliste lui parle. Le mérite, la vertu, la honte, ça ne lui dit plus rien. Il évoque juste les extases de son corps-machine. Le générique de fin le voit se propulser dans l’espace en une flexion-extension. De l’avis unanime, c’est le meilleur Cronenberg.
      François Bégaudeau

      La vie après la mort, par François Bégaudeau
      Toutes les équipes du « groupe de la mort » ont été éliminées, et l’on regarde désormais avec envie les démonstrations techniques des Russes sur le terrain.
      Publié le 24 juin 2008
      Le chroniqueur viril mais correct se flagellera d’avoir annoncé le sacre de l’Italie si et seulement si l’imitent ceux qui la voyaient en finale contre la France (rires) malgré l’impossibilité réglementaire de ce schéma (re-rires), et ceux, nombreux, voire unanimes, qui appelaient « groupe de la mort » une poule C aujourd’hui totalement décimée. A moins qu’il ait fallu prendre cette coutumière expression dans son sens strict : groupe de morts, vitrine de figurines de cire dans le musée du foot ancien. Roumanie ressuscitée de 1994, où une heure et quart de non-jeu et trois accélérations de Hagi suffisaient à vous propulser en quarts ; France et Italie encore convaincues que la neutralisation de l’adversaire entraîne mécaniquement la victoire, avec pénos s’il le faut.
      Et les Pays-Bas ? A priori, les Pays-Bas ne méritent pas nos sarcasmes. Les Pays-Bas sont à l’image de cette compétition : offensifs, rapides, techniques. C’est assez vrai. Disons que ça l’a été pendant une semaine, au fil des matches de poule de la mort contre les trois susdites équipes de baltringues. Et puis les Pays-Bas ont rencontré la Russie, et on s’est dit qu’eux-mêmes avaient une compétition de retard. On s’est aussi dit qu’on n’avait pas autant aimé une équipe depuis le FC Nantes de 1983 et l’URSS de 1986-88, mais ne laissons pas le lyrisme déborder sur sa gauche la rigoureuse rationalité de cette chronique.
      Les Pays-Bas s’assurent la possession, font le siège de l’équipe adverse, se passent et repassent la balle en attendant la brèche. Parfois la brèche s’ouvre, cela s’appelle une occasion. Parfois l’occasion aboutit, cela s’appelle un but. On dira que les Pays-Bas sont structurellement offensifs. Ce qui n’est pas le cas des Russes, configurés samedi en un 4-4-1-1 dans lequel un Roumain quadragénaire s’éclaterait. L’élément inédit, la bonne nouvelle portée par les Russes, c’est que, comme le disait récemment un observateur, le jeu prime l’organisation. Disposez-vous comme ça vous chante, l’important réside dans ce qui se passe au moment où vous récupérez le ballon.
      Quand un Russe récupère le ballon, vous voyez cinq papillons blancs batifoler autour de lui pour le soulager de cette balle qui va tellement plus vite quand on ne la porte pas, puis s’en soulager les uns les autres en avançant vers le but, et comme ça jusqu’au bout, jusqu’à se refiler le cuir à deux mètres de la ligne de but, ajournant un geste conclusif presque superflu. Pour jouer de la sorte, il faut bien sûr une grande fraîcheur physique et une grande habileté technique. Les esprits chagrins n’ont peut-être pas tort d’émettre des soupçons sur l’origine de la première de ces qualités. Mais alors il faudra aussi admettre que la technique ne se dope pas, et rendre hommage à l’école russe de persister à former des petits virtuoses plutôt que des grands bourrins, comme ici chez les morts.

      Diego, pas fait pour ça, par François Bégaudeau
      Maradona brillera-t-il comme sélectionneur national ? Depuis quatre mois qu’il a pris ses fonctions, les résultats obtenus dans les éliminatoires sud-américains sont bons, mais la systématique qualification de l’Argentine pour le Mondial les rend insuffisamment probants.
      Publié le 09 février 2009
      Maradona brillera-t-il comme sélectionneur national ? Depuis quatre mois qu’il a pris ses fonctions, les résultats obtenus dans les éliminatoires sud-américains sont bons, mais la systématique qualification de l’Argentine pour le Mondial les rend insuffisamment probants. Pour spéculer sur la réussite future d’El Pibe, autant s’appuyer sur les statistiques historiques et voir si en général les sélectionneurs ayant reniflé des saladiers de cocaïne, frayé avec la mafia napolitaine et marqué des buts de la main s’en sortent mieux que les autres. On parviendra, ce faisant, à des conclusions étonnantes et incontestablement scientifiques.
      On peut aussi examiner si les grands joueurs deviennent de grands entraîneurs. Là, bilan contradictoire. D’un côté, on ne sache pas que Pelé ait particulièrement brillé dans ce domaine. De l’autre il y a le Cruyff de Barcelone, le Beckenbauer du mondial 1990. Au milieu, le cas Platini, plutôt efficace pendant quatre ans à la tête de l’équipe de France, puis démuni à l’Euro 92. Découvrant peut-être, contrarié dans la structurelle volonté de puissance du numéro 10, que le roi sélectionneur est nu.
      Dans l’autre sens, les meilleurs coachs de la dernière décennie, Mourinho, Scolari, Wenger, furent des joueurs moyens ; quant à nos récentes pointures hexagonales, Perrin d’abord prof de maths et Houllier d’abord prof d’anglais, elles démontrent implacablement que les clubs gagneraient à recruter leurs entraîneurs parmi le riche vivier des enseignants reconvertis experts en foot (fbegaudeau@free.fr).
      Or les actuelles réussites de Blanc et Guardiola laissent accroire que d’avoir été grand joueur plutôt que prof de français en collège n’empêche pas de bien diriger un onze. S’il y a un début de vérité en ce domaine, le voici : la grande majorité des entraîneurs performants furent des joueurs dont le sens du placement et l’inclination à ajuster leur art à celui de l’équipe dénotaient une capacité pré-coacheuse à comprendre les tenants tactiques d’un match.
      Parmi eux, beaucoup de 10 ou de meneurs reculés (Guardiola, donc), de 6 occupant le centre névralgique du jeu (Ancelotti, Puel), et bien sûr de libéros (si l’expression « patron de sa défense » a un sens, c’est Gerets qui l’accrédita au Standard de Liège puis au PSV).
      Diego n’est pas de cette famille. On ne se souvient pas de lui tendant le bras pour replacer un partenaire, tel un Deschamps depuis le rond central puis le banc. Diego est un anarchiste tendance individualiste, un aventuriste comme on dit à l’extrême gauche. Il prend le ballon comme un mercenaire prend les armes, et vous révolutionne un match en quelques dribbles bien persos. A-t-il jamais réfléchi à ce jeu en termes de système ? Il est permis d’en douter.
      Sa réussite – on la souhaite – sera la preuve qu’un sélectionneur vaut moins pour son génie tactique que pour son charisme. Son échec – on ne le souhaite que pour tout ce qu’il promet de moments romanesques – sera la preuve qu’un irrespectueux peine toujours à devenir respectable. Pas plus mal.

      Vers la fin du sport, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique pour le cahier Sport & Forme, l’écrivain analyse une mutation profonde : la recherche du spectacle vide le sport de son essence.
      Publié le 14 octobre 2014
      Dans le récent numéro d’un hebdomadaire, Mohed Altrad, président du Montpellier Hérault Rugby, s’est présenté comme un « marchand de rêves ». Et d’ajouter : « Notre seul produit, c’est un spectacle (…). Pour que des sponsors et des spectateurs l’achètent, il doit être de la meilleure qualité possible. » Rien de très nouveau sous le soleil du sport et du marketing. Mais l’inhabituelle frontalité de ces propos fait réaliser que nous y sommes. Un changement de paradigme, comme on dit dans les séminaires de management. Schématisons.
      Jusqu’ici un club de foot, de rugby, de basket œuvrait pour gagner. Pour la beauté de la victoire et des millions qu’elle rapportait. Désormais, il s’agit de proposer un « spectacle »« de qualité ». La nuance paraîtra dérisoire, elle est décisive.
      Car s’il est vrai que le spectacle est plus beau s’il s’agrémente d’une victoire de l’équipe qui reçoit, il apparaît que celle-ci n’est plus l’objectif principal. Qu’elle n’est plus la condition nécessaire et suffisante pour satisfaire le public, mais seulement une des composantes d’un kit nommé spectacle, au même titre que l’ambiance, le confort, la musique à la mi-temps, la qualité du jeu et la beauté des gestes.
      Le supporteur, on n’en veut plus
      On connaît, à l’intersaison, les matchs de démonstration, auxquels les stars des grands clubs européens se soumettent de bon cœur et de bon chèque pour ouvrir des marchés dans des pays asiatiques. A terme, les matchs de compétition seront eux-mêmes des matchs de démonstration. Par une ruse libérale de l’Histoire, voici le vœu de Coubertin accompli : l’important sera de participer ; que le match ait juste lieu, et que le client reparte avec le sentiment d’en avoir eu pour son argent.
      L’entrepreneur de spectacle ne cible tout simplement plus le même consommateur. La victoire, la lutte à mort pour elle, parfois au mépris de la morale et du beau jeu, ça intéresse un public partisan, dont le supporteur est la branche radicale. Or, le supporteur, on n’en veut plus. Parce qu’il est incontrôlable, parce qu’il donne parfois une mauvaise image, et surtout parce que, issu des classes populaires, il dépense peu.
      Les places debout pas chères derrière les buts, les marchands de rêves aimeraient les remplacer par des places assises chères, cirées par les douces fesses d’un public sympa, familial, souriant, riche, aussi féminin que possible – celui, figuré par les multiples et pénibles plans de coupe des retransmissions du dernier Mondial, qui assiste à un Allemagne-Algérie comme à un concert de Beyoncé. Tout lui est bon, tant qu’il s’amuse.
      Le supporteur, lui, n’est pas là pour s’amuser. Une affaire bien plus importante, crispante, potentiellement douloureuse, l’occupe : que l’équipe dont il s’est badigeonné les couleurs piétine celle d’en face, en cassant des tibias s’il le faut. Le spectacle, ce sera pour une autre fois.
      Le supporteur n’est pas sympa. Il est en guerre. Ça le rend parfois très bête, mais sans cet aspect, le sport n’est pas complètement le sport. En soustrayant le foot ou le rugby à cette trouble rage de vaincre, en les purgeant de leur part obscure, conflictuelle, populaire, l’entrepreneur en spectacle invente, comme d’aucuns la bière sans alcool, le sport sans sport.

      Des stades, pour quoi faire ?, par François Bégaudeau
      Contrairement à ce qu’une rumeur assez invraisemblable – eu égard au vachard voisinage entre les deux pays – laissait croire, c’est chacune dans son coin que la France et l’Italie se portent candidates pour l’organisation de l’Euro 2016 de football.
      Publié le 09 mars 2009
      Contrairement à ce qu’une rumeur assez invraisemblable – eu égard au vachard voisinage entre les deux pays – laissait croire, c’est chacune dans son coin que la France et l’Italie se portent candidates pour l’organisation de l’Euro 2016 de football. L’intérêt de la manoeuvre est connu : outre qu’elles sont devenues très rentables, ces macro-manifestations légitiment la sollicitation des pouvoirs publics pour investir dans la rénovation ou la construction d’infrastructures. Si cette manne nous échoit, il restera juste à savoir ce que nous ferons, à long terme, des stades de format international érigés pour l’occasion. Nous qui peinons tant à remplir les moyennes enceintes vouées à ombrager des matches de Ligue 1 déjà passablement ombrageux.
      C’est un fait : le sport no 1 en France ne fait pas se déplacer grand monde. De cela certains s’étonnent ; or c’est l’inverse qui devrait étonner. Au fond, quel intérêt y a-t-il à aller au stade ? Pour les supporters, OK : désir de manifester son amour à l’équipe soutenue ; de se fondre dans un kop plus ou moins chaleureux et grégaire ; de joindre sa voix à des chants sublimes ou paillards ; d’extravertir deux ou trois pulsions viriles ; d’expectorer quelques cris de singe agrémentés de saluts tristement romains. Mais pour les autres, ceux qui ne sont pas l’enfant de neuf ans à qui un doux père a offert cette sortie pour ses neuf ans – souvenir presque douloureux de la pelouse vert fluo sous les projecteurs de Marcel-Saupin ? En fait, d’un point de vue strictement footballistique, on ne voit pas. Les tribunes font ressentir le drôle de paradoxe de se trouver très près de l’événement, plus près qu’on ne l’a jamais été au point d’entendre ces coutumiers muets que sont les joueurs s’exclamer contre une décision arbitrale, tout en se sentant complètement à l’écart de l’action, orphelin des plans serrés et des ralentis étoffés de commentaires parfois éclaircissants. L’impression est alors très aiguë de regarder un film parlant avec le son coupé, et au bout du compte de ne pas piger grand-chose à ce qui se passe, en attendant de vérifier à la télé la validité d’un but suspect de hors-jeu, une fois rentrés au chaud.
      S’il y a un intérêt, il ne concerne vraiment que les spectateurs placés haut et de préférence pas derrière les buts. C’est la possibilité du plan large. Celui que persistent à nous dérober, sauf par trop brefs inserts, les retransmissions télévisées. Celui qui englobe les vingt-deux joueurs et permet d’apprécier le déplacement plus ou moins cohérent des deux blocs-équipes. Bonheur, alors, de cette chorégraphie aussi réglée qu’aléatoire. Jouissance du moment jamais vraiment consommé où le très réel vire à l’abstraction. Plaisir d’esthète peut-être, plaisir inodore, sans merguez ni frites ni transes chauvines. Plaisir un peu obscène et pour le moins embarrassant au milieu de la foule. Une manière de jeu perso, et c’est aussi pour ça qu’on n’y va plus très souvent, au stade.

      L’inestimable possibilité de perdre, par François Bégaudeau
      Si l’une des meilleures équipes nationales de tous les temps n’a pas attiré la foule lors de sa descente des Champs-Elysées en car, c’est bien sûr parce que le hand-ball demeure un sport minoritaire, mais aussi parce que ces Bleus ressemblent de plus en plus, favoris et vainqueurs des JO puis des mondiaux, à une machine à gagner dont chaque membre serait un rouage infaillible
      Publié le 27 avril 2009
      Au-dessus de la bonne ville de Lyon tournent des charognards pleins de sollicitude qui attendent la sortie des vestiaires pour piquer sur les futurs cadavres et leur demander, sans malice bien sûr, si par hasard ils ne seraient pas en train de perdre leur couronne. A Puel, après le nul à domicile contre le PSG, le championnat est-il définitivement envolé ? Et l’entraîneur étonnamment répond que non, désolé, je ne suis pas encore mort.
      Cette unanime impatience de voir le souverain chuter tient à une légitime aspiration à plus d’indécision en Ligue 1, autant qu’à un rejet psychologique dont le code scientifique s’énonce en deux prénoms et un nom : Jean, Michel, et Aulas. Mais il y a une troisième raison, et, comme pour tout ce qui concerne l’OL, il faut pour l’élucider passer par Laurence Ferrari.
      En effet, récemment, une huile de TF1, invitée à justifier le peu d’insolence de sa présentatrice vedette devant les politiques, a répondu qu’elle était une grande professionnelle. On s’est d’abord dit que la formule langue de bois n’avait aucun rapport avec la question, mais en fait si : l’une est l’explication de l’autre. Le professionnalisme exclut l’insolence. Le professionnalisme est une sorte d’admirable rigueur qui fait que tout se passe dans les règles, et que rien ne se passe.
      En journalisme, ce peut être un atout, qui pour le moins vous immunise contre un Timisoara. En sport, du point de vue de la plèbe, ça ne pardonne pas. Grand professionnel, vous collectionnez les titres mais pas les suffrages. Grand professionnel, vous ne faites pas rêver grand monde.
      Si l’une des meilleures équipes nationales de tous les temps n’a pas attiré la foule lors de sa descente des Champs-Elysées en car, c’est bien sûr parce que le hand-ball demeure un sport minoritaire, mais aussi parce que ces Bleus ressemblent de plus en plus, favoris et vainqueurs des JO puis des mondiaux, à une machine à gagner dont chaque membre serait un rouage infaillible. Les joueurs n’ont pas désiré s’appeler les Experts, pressentant ce qu’il leur en coûterait, mais cette trouvaille journalistique n’était pas si injuste. Cette équipe monumentale respire l’expertise, forme extrême du professionnalisme.
      On dit que les Français adorent les perdants (un ami appelle ça le syndrome Poulidor-Saint-Etienne-Séville). Plus justement dirait-on d’eux, comme sans doute de tous les amateurs de sport télé, que les victoires sûres les indiffèrent. La victoire est belle si elle est arrachée à la possibilité réelle de la défaite, dans un contexte où tout ne semble pas réglé au millimètre. À Lyon en ce moment, tout tremble, et à côté des charognards se pressent des gens sensibles à quelque chose qui n’est pas exactement la beauté d’un Federer peu à peu abandonné par sa splendeur. Sensibles à l’odeur, après sept titres dont six grandement professionnels, d’un sacre devenu plus improbable que son contraire. S’ils décrochent le championnat cette année, les Lyonnais seront sincères en disant que c’est le plus beau des huit. Et nous les aimerons enfin autant qu’ils le méritent.

      Que célèbre Gignac en suçant son pouce?, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique pour le cahier « Sport & Forme », l’écrivain révèle l’enfant qui sommeille en chacun des buteurs.
      Publié le 17 décembre 2014
      Dans sa chronique pour le cahier « Sport & Forme », l’écrivain François Bégaudeau révèle l’enfant qui sommeille en chacun des buteurs.
      Puisque Noël apaise les cœurs et réconcilie les âmes, l’envie vient, à son approche, de jouer pour une fois sur la corde tendre en honorant le foncier enfantin du sport. Ce pour quoi il n’est pas de meilleur moyen que de s’arrêter deux minutes sur le buteur suçant son pouce.
      L’exultation outrancière du footballeur est communément moquée ou méprisée. Mais les gens bien éduqués, toujours prompts à saluer l’humilité du rugbyman qui se replace tête basse après un essai, devraient au moins reconnaître qu’en matière de joie, les cancres du foot montrent une inventivité infinie. Il y a les classiques : course éperdue, shoot dans le panneau de pub, glissade sur le ventre, danse plus ou moins exotique, salto arrière ou avant, maillot relevé pour découvrir un message sur le tee-shirt – Maman je t’aime.
      Il y a les inspirations plus individuelles : l’index négateur de Wiltord, en finale de l’euro 2000, pour signifier aux tifosi qu’il n’est pas encore l’heure d’entonner l’hymne italien ; la pose frimeuse de Henry le long du poteau de corner ; le Z comme Zorro tracé dans l’air par un joueur dont le nom, Zerka, restera dans l’histoire pour cette initiative esthétique davantage que pour ses performances. Et puis donc, le suçage de pouce.
      Sous les cieux gaulois, cette figure de style évoque immédiatement Gignac, qui en a fait sa signature. Mais c’est à Totti, l’inoxydable Romain, que revient, jusqu’à étude historique plus fouillée, la paternité du geste. Et paternité est bien le mot, puisque, glissant ainsi leur plus gros doigt entre les lèvres après un but, Francesco et André-Pierre entendent honorer, au prix d’une subtile association d’idées entre bébé et pouce sucé, l’un sa fille, l’autre ses deux fils.
      On ne saurait pourtant se contenter de cette explication officielle. Que le Brésilien Bebeto ait sincèrement songé à son enfant né la veille en secouant un berceau imaginaire pendant un match du Mondial 94, c’est d’autant plus crédible qu’il n’a par la suite jamais reproduit ce mime. Mais comment croire qu’à chacun de leurs buts – et Dieu sait s’ils en marquent – Totti et Gignac pensent vraiment à leurs enfants respectifs ?
      La récente initiative manuelle de l’international espoir Layvin Kurzawa après son but contre la Suède entérinera la suspicion et élucidera l’affaire. Initiative unanimement condamnée car jugée humiliante. De fait, en mettant une main en visière à l’adresse des joueurs suédois abattus par son but, Kurzawa comptait bien chambrer ses adversaires – qui lui rendirent la pareille au centuple, après leur but qualificateur dix minutes plus tard, rappelant que la catégorie Espoirs regroupe en fait les moins de 7 ans. Mais les exubérances post-but ne sont-elles pas toutes de ce ressort ? Explosant après un tir victorieux, le footeux n’est-il pas instantanément replongé dans la cour de récré, où les petits d’homme se testent, où une victoire aux billes vous élève sur l’échelle de la virilité ? Via la visière de Kurzawa, nous comprenons que dans l’euphorie débridée du buteur rejaillit le rêve seminal d’être le plus fort du monde ; qu’en suçant leur pouce, Totti et Gignac fêtent, plutôt que leur enfant, leur enfance.

      Choisis ton camp, camarade, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique du cahier « Sport & Forme », l’écrivain évoque le malaise du bon supporter, partagé entre l’envie de voir les matchs de la compétition et la révolte face aux injustices sociales
      Publié le 09 juin 2014
      Qu’avons-nous pensé, ce dernier mois, en entendant les idoles Platini puis Pelé inviter le peuple brésilien à reporter sa colère sociale à l’après-Coupe du monde ? Nous avons pensé qu’avant de corrompre (laissons le Qatar pour l’instant), le pouvoir est toujours du côté de l’ordre, est par essence conservateur, et qu’à ce titre un progressiste ne devrait jamais l’occuper ni même le briguer.
      Hors de question, pourtant, de se dédouaner de ces propos accablants. Si la sortie du président de l’UEFA a tant fait parler, c’est qu’elle exposait le fond de la pensée de tout haut responsable, mais aussi de tout un chacun. Du moins de tous ceux qui conjuguent en eux deux lubies : celle d’aimer le foot, et celle d’être de gauche.
      Nous, footeux de gauche, sommes des footeux contrariés. On sait bien pourquoi : laboratoire de l’ultralibéralisme, financiarisation, opium des pauvres de tous les pays, paternalisme disciplinaire, et tant d’autres immenses qualités dont chacune suffirait à rebuter un gauchiste conséquent. Or on connaît peu de gauchistes conséquents qui aient renoncé à s’accorder ce havre d’inconséquence. Peu de footeux de gauche qui n’aient continué à suivre le sport maudit. Pour s’arranger avec sa conscience, on parie que l’un n’empêche pas l’autre ; qu’on peut jouir du spectacle sans en être dupe ; qu’on peut vibrer pour le Real et par ailleurs trouver scandaleux ses privilèges fiscaux dans un pays en crise. Tout est dans le « par ailleurs ». Dans la capacité à séparer : d’un côté le jeu, euphorisant, bouleversant, de l’autre le business du jeu, délictueux, mafieux.
      Mais voilà que la situation brésilienne installe une incompatibilité entre les deux branches. Au pied du mur, Platini choisit le foot contre ses « valeurs » de fils d’immigré italien de la classe ouvrière. Ce faisant, et notre gêne vient aussi de là, il somme de choisir ceux qui affectaient de ne pas choisir, se faisant croire qu’on peut soutenir les classes populaires brésiliennes tout en festoyant pendant un mois avec la FIFA.
      Projetons-nous. Projetons-nous, à une demi-heure du coup d’envoi de France-Honduras. A la prise d’antenne, on découvre la pelouse envahie par 10 000 manifestants remontés. Bien joué, les gars. Ce n’est qu’un début. Le combat continuera. Hasta la victoria. Mais si vous restez sur cette pelouse, le match n’aura pas lieu.
      A cette heure, l’incertitude demeure, les rumeurs sont contradictoires, jouera, jouera pas, nul ne sait. Et moi, sur mon canapé, j’espère quoi ? Moi qui salivais à l’approche de cette entrée des Bleus dans la compétition (l’antipatriote conséquent s’accorde aussi, avec le foot, un havre de cocardisme), je désire l’évacuation ou la révolution ?
      Si l’on trouve difficile de se projeter, il n’y a qu’à se rétroprojeter. A 20 h 30 aussi, mais le 29 mai 1985. Au moment où nous commençons à comprendre que le bilan de la bousculade du Heysel se chiffre en dizaines de morts. Et pourtant nous voulons le match. Nous voulons ce Liverpool-Juventus. Nous nous réjouirons qu’il soit maintenu. Nous le suivrons avec fougue, oubliant les morts, oubliant tout. Veux pas le savoir. Place au jeu. Platini a raison, qui ce soir-là jubila de son pénalty vainqueur : le social, ce sera pour plus tard.

      Le Tour est éternel, par François Bégaudeau
      Chronique. Le plus fanatique des suiveurs l’admettra : le Tour 2012 ne laissera aucun souvenir. Et il reviendra l’an prochain.
      Publié le 21 juillet 2012
      Le plus fanatique des suiveurs l’admettra : le Tour 2012 ne laissera aucun souvenir. Ni Alpes ni Pyrénées n’ont pu remettre en cause la victoire de Wiggins pliée dès la première semaine. Chaque jour on a pesté contre la timidité de ses adversaires directs, chaque jour constaté avec dépit que les Sky verrouillaient la course au point de compter dans leurs rangs, et donc de neutraliser, le seul coureur (Froome) capable de battre le vainqueur annoncé.
      Le problème c’est que, si dans le paragraphe précédent vous remplacez Wiggins par Indurain, Armstrong, ou Contador, puis Sky par Banesto ou US Postal, vous aurez un compte-rendu de tous les Tours depuis vingt ans, à l’exception négligeable de l’édition 2011, où une conjonction de facteurs a rouvert les possibles. Vingt ans que ça dure. Vingt ans d’ennui, et les audiences ne baissent pas. Voire progressent.
      UNE MANIFESTATION AUSSI SUIVIE QU’INDIGENTE
      A propos de la plus grande course du monde, l’urgence n’est plus de se demander comment elle a pu survivre à ce qu’un savoureux euphémisme de commentateur France 2 appelle  » les soupçons de dopage », mais bien de comprendre le phénomène d’une manifestation aussi suivie qu’indigente. Ce faisant, le présent chroniqueur se livrera à un auto-examen, s’étant vu cent fois assis devant une étape dont il savait pourtant bien qu’elle n’offrirait pas la grande bagarre sempiternellement annoncée.
      Comme à toutes les questions fondamentales, on a trouvé la réponse dans Le Monde. Par la bouche de Cyril Guimard, interviewé dans ces colonnes la semaine dernière. Si jamais le Tour avait lieu l’hiver, disait-il en gros, plus personne ne le regarderait. On tenait la clé. La clé, c’est l’été. C’est les congés payés. C’est la disponibilité estivale.
      LE TOUR NE FINIRA JAMAIS
      Regardons-nous faire. Il est 15h. Le soleil tape, on se réfugie dans l’ombre fraiche d’un salon aux volets tirés. On est bien. On pourrait rester là à boire une eau gazeuse en attendant la douceur vespérale, mais un fidèle compagnon offre ses services pour tuer ce temps intermédiaire sans effort ni angoisse du vide. Offre, comme la plage, comme la pêche à la ligne, un compromis entre faire et ne rien faire ; une aubaine pour ne rien faire tout en se donnant l’air de faire. Ce compagnon, cet animal domestique, ce poisson rouge, entre dans la pièce par la petite lucarne qu’il suffit d’allumer. Le voici parmi nous, c’est le Tour de France.
      Immédiatement s’impose un son familier : cris d’encouragements filtrés, ronronnement de moto-caméra, commentaire sporadique. On se cale dans le fauteuil, se ressert une eau gazeuse. Comme si quelque chose allait avoir lieu. Pourtant l’échappée compte 9 minutes d’avance sur un peloton emmené par l’équipe du maillot jaune qui laisse filer tout en contrôlant. Rien n’aura lieu. On reste quand même.
      Parfois un plan d’hélicoptère montre une abbaye dont « Paulo-la-science » précise le siècle. La vue aérienne fait planer. Une torpeur nous gagne. Le ronron des motos devient le notre. On résiste sans zèle à l’assoupissement. Bientôt on va consentir au sommeil. L’étape se finira sans nous mais la télé sera restée allumée, et comptera pour un dans le calcul d’audimat. Le Tour aura encore été beaucoup suivi, il reviendra l’an prochain, puis l’année d’après. Il ne finira jamais. Cheminant en somnambule dans son éternité molle.

      Supporteur PSG cherche club, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique pour le cahier Sport&Forme, l »écrivain se demande s’il reste encore quelqu’un pour soutenir le club, devenu vitrine mondiale du Qatar aux mains de mercenaires internationaux.

      Publié le 23 mai 2013
      Tout se passait bien. Tout se déroulait comme écrit dans le scénario publié au printemps 2011. Synopsis : en quête d’une vitrine mondiale, le Qatar choisit le foot. Il achète une Coupe du monde puis convoite une équipe. Comme les clubs prestigieux sont tous pris, il se rabat sur un petit club français dont la structurelle médiocrité sera compensée par le capital glamour de la ville qu’il représente. Le budget illimité soutient la fabrication rapide d’une équipe internationale qui décroche en marchant le titre de champion de France. Pour fêter ça, le Parc des Princes s’impose, mais le Parc des Princes n’est connu que des Français. Or le Qatar ne communique pas avec les Français, il communique avec le monde. Il veut les Champs-Elysées. Au pire, le Trocadéro. Avec la tour Eiffel en arrière-plan, s’il vous plaît. Voilà, comme ça, c’est parfait. Non, Zlatan, pas d’oreilles de lapin à Jérémy. Cheese. Tout se passe bien.
      Et puis c’est l’incident de plateau. L’imprévu de tournage. Le coup de feu sur la Croisette. A l’instar des cinéastes américains, que seuls intéressent les quartiers muséaux et dépeuplés de Paris, les scénaristes du Qatar avaient oublié que la ville était habitée par des gens. Des gens pourvus de jambes et même de bras, qui leur servent parfois à balancer un fumigène ou à piller un car de touristes. Fâcheuse contrariété.
      Une nouvelle équipe de scénaristes prend le relais. La story qu’ils racontent rehausse le supporteur d’en bas qui, en perturbant la fête, s’est rappelé au bon souvenir du propriétaire étranger qui l’a injustement interdit de stade. Bon, ce scénario ne fonctionne pas très bien non plus. Il y a quelques éléments qui ne collent pas. Supporteurs d’en bas ? Le lanceur de fumigène est surtout un crâne rasé convaincu de la suprématie de sa race ; le pilleur descend de banlieue pour profiter du bordel occasionné par une victoire sportive, une manif lycéenne, un réveillon. Mais c’est justement là qu’une cohérence globale se reconstruit. Au fond, le scénario 1 et le scénario 2 campent des personnages qui n’ont rien à foutre du foot en général et du PSG en particulier. Emirs et ultras et cailleras, même combat. Même tonneau.
      NE PLEURE PLUS, MON PETIT
      Ce club est-il soutenu par quelqu’un ? Y a-t-il un supporteur du PSG dans la salle ? Il semblerait. On l’a localisé mardi soir dans son studio de Levallois, la tête entre les mains, excédé, désespéré. Deux ans qu’il avale toutes les couleuvres : le rachat pétrolier, l’éviction de Kombouaré, les joueurs qui lâchent les matchs hexagonaux jugés indignes d’eux, la farce Beckham, le coup d’épaule de Leonardo, et maintenant le titre gâché.
      Ne pleure plus, mon petit. Tu rêves de joueurs qui ne prennent pas leur passage ici pour une pige à défaut d’Angleterre ? D’un entraîneur qui ne soit pas un mercenaire à peine arrivé que déjà parti chez plus offrant ? D’une inscription dans la durée qui permette l’élaboration d’un style de jeu ? Choisis-toi une autre équipe. Saint-Etienne, par exemple. Lorient. Tiens regarde, le FC Nantes remonte en Ligue 1. Sache que là-bas on est très « open », pas regardant sur l’origine, pas sectaire. On t’accueillera avec joie dans le kop. TGV : deux heures. Plage à 60 kilomètres.

      Inversons les genres, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique du cahier « Sport & forme », l’écrivain se demande pourquoi les équipes nationales féminines sont toujours entraînées par des hommes
      Publié le 12 mai 2014
      On constate souvent, pour la regretter, la moindre audience du sport féminin. Saine vigilance. Il est toujours bon que les mœurs soient remises en cause et éventuellement réformées. Mais un fait social tout aussi contestable n’est jamais noté : la proportion très élevée, dans le domaine féminin, d’entraîneurs hommes.
      Sans revenir sur les sinistres affaires de coachs de tennis attoucheurs, prenons les équipes nationales de foot, basket et hand. Les retransmissions télé étant pour le coup très suivies depuis une décennie – en matière de sexe comme de race, la performance abolit les discriminations —, nous avons vu briller les Louisa Necib, Céline Dumerc, Allison Pineau. Et s’agiter sur le banc des entraîneurs aux prénoms sans équivoque sur leur genre : Bruno (Bini), Pierre (Vincent), Olivier (Krumbholz).
      Pour qui pense que les inégalités hommes-femmes perdureront tant que perdurera le paternalisme, le spectacle d’un homme, fut-il compétent et estimable, distillant la bonne parole à un aréopage de femmes est assez insupportable. Or, c’est très rarement relevé. Pas plus que ne fut relevé, a contrario, la nomination d’une femme pour succéder à Pierre Vincent – alors que bien sûr ce sont des hommes qui, à l’automne dernier, ont succédé à Bini et Krumbholz. Puisqu’il va de soi qu’un mâle dirige des filles, l’exception ne fait que confirmer la règle. Ce schéma est si familier qu’il n’est plus questionné. Comme pour le mariage hétéro ou l’accomplissement de la femme dans la maternité, la donnée culturelle tient lieu de nature.
      Répartition admise des tâches
      Mais quelle est la nécessité de ce schéma ? Faut-il croire que, douée pour pratiquer un sport collectif, une femme n’est pas capable de le penser ? Que la fonction d’entraîneur est trop rationnelle pour elle, pauvre petite créature d’instinct ? De nombreux contre-exemples, dans des pays invariablement plus progressistes que la France sur ces sujets, liquéfient l’hypothèse.
      La vérité, c’est que l’opinion majoritaire estime qu’une expertise acquise dans la pratique masculine d’un sport collectif profitera à sa version féminine, étant entendu que l’un est infiniment supérieur à l’autre. Un homme qui dirige un cinq féminin de basket, c’est un peu comme un pro qui gratifie de son expérience un amateur, ou, pire, un adulte qui éduque un enfant. Voilà le présupposé implicite de la répartition admise des tâches.
      Présupposé qu’il sera possible de retourner en faveur de l’émancipation. Si vraiment le sport co féminin est inférieur, il constitue un domaine spécifique dont seules les praticiennes peuvent prendre la mesure. Une femme sera toujours mieux informée, mieux avisée, et donc plus compétente, pour animer une équipe féminine.
      Et si, inversement, on allègue qu’il s’agit bien du même sport, et qu’une expertise acquise côté hommes peut se transmettre aux femmes, alors il faudra admettre que la porosité marche dans les deux sens, et nommer sans tarder des femmes à la tête des sélections nationales masculines. Marinette Pichon pour diriger le onze bleu au prochain Euro de football en France, ça aurait de la gueule, et ça nous changerait des récurrentes incompatibilités entre coachs et joueurs. A cette proposition citoyenne, nous attendons une réponse claire des instances dirigeantes.

      Capri, c’est jamais fini, par François Bégaudeau
      Les Bleus conservent sans contestation leur titre d’équipe la plus poussive de la phase de poules.
      Publié le 13 juin 2008
      Ayant perdu toute crédibilité footballistique en annonçant une victoire finale italienne largement compromise par la raclée de la Squadra devant les Pays-Bas, je m’engage à ne plus toucher un mot de l’Euro, et encore moins de l’Italie, fût-ce au prétexte des ordures ou des pizze napolitaines.
      Parlons d’autre chose. Parlons des Guignols de Canal+. Belle émission, toujours pointue et drôle, mais qui depuis une semaine se fourvoie gravement. Le running gag du moment voit en effet la marionnette de Thierry Roland glousser de plaisir que son licencieur d’il y a quatre ans, TF1, ait laissé échapper à M6 deux matches de poule de l’équipe de France. Or, c’est bien M6 qui s’est fait avoir dans l’histoire. Il n’y a qu’une chaîne néophyte en matière de sport pour ignorer que les Bleus offrent, en compétition internationale, des premiers matches lamentables. TF1 est bien placée pour le savoir, qui a dû habiller d’euphorie cocardière un France-Suisse mortel en 2006, un France-Angleterre bordé de nouilles en 2004, un France-Sénégal calamiteux en 2002.
      Après le match terminal contre la Roumanie, et dans le négatif de la vigueur unanime des autres grosses écuries, les Bleus conservent sans contestation leur titre d’équipe la plus poussive de la phase de poules. Comment expliquer cette longévité au sommet ? Simple. Selon la Table des lois gravée dans le marbre par le Saint Patron Jacquet en 1996, la France est une casseuse plutôt qu’une inventeuse de jeu. Les premiers tours la confrontant à des équipes plus faibles qui lui laissent l’initiative, elle se retrouve assignée à un rôle qu’elle ne sait pas endosser, obligée de pratiquer ce qu’on appelle l’attaque placée, qui avec elle tourne mécaniquement à l’attaque arrêtée. Pour contourner ou transpercer une muraille, il faut une ruse. Cette ruse sort de l’esprit d’un créateur. Pour ça, les Allemands ont Ballack, les Portugais Deco, les Espagnols Xavi, et nous personne. Le modèle ne se fabrique plus dans les usines à joueurs de l’Hexagone. Ribéry ? Ribéry est un accélérateur, nuance. Ribéry ne revient pas chercher ses ballons pour les remonter en donnant le tempo.
      Heureusement, la suite de la compétition offre en général au mammouth français une équipe de niveau égal qui veut bien diriger le jeu à sa place et se laisser détruire. Parfois c’est même un collectif virtuose (Espagne, 2006) et alors là nos stakhanovistes du « six de derrière » se font une joie de calmer celle de l’adversaire.
      Cette année, chance immense, une pareille formation s’est présentée dès le deuxième match. Elle s’appelle Pays-Bas et, encore sur le petit nuage de sa flamboyante première victoire, elle accapare le ballon plus encore que de coutume. La France possède donc une grande chance de racheter sa première défaite. Surtout que son adversaire orange a déjà épuisé son capital chance avec ce premier but scandaleusement hors-jeu contre l’Italie, qui était très bien entrée dans le match, déroulant pendant quinze minutes un football qui la mènerait, la mènera à la victoire finale.

      Tout pro tout propre, par François Bégaudeau
      Professionnel. Dans le foot, le mot a commencé à percer dans les années 1980, évidemment.
      Publié le 10 mars 2008
      Novembre dernier, peut-être octobre, peut-être avant. Le caporal Claude Puel rassemble ses soldats au milieu du terrain d’entraînement et, d’une voix embarrassée, leur annonce qu’ils recevront Lyon au Stade de France. C’est le président qu’a dit. C’est le business qu’a dit. Les soldats n’en reviennent pas, c’est déjà assez dur comme ça, merde, on se traîne avec les prérelégables depuis le début de la saison, on va pas en plus gâcher un match à domicile et trois points possibles même si c’est Lyon ! Ça grogne, ça crache, ça va se révolter c’est sûr, le capitaine se détacher du rang et dire : coach, cette fois c’est trop, on n’ira pas au Stade de France.
      Et puis en fait non. Ils y sont allés, au Stade de France, le samedi 1er mars, comme prévu. Ils y sont allés et ils ont perdu 1-0, comme prévu aussi. Après ils n’ont pas geint, ont pris leur douche bien gentiment, se sont peignés devant une glace, et Kevin Mirallas a parlé pour tout le monde : « Je suis professionnel, je joue où on me dit de jouer, voilà. »
      Voilà. Professionnel. Dans le foot, le mot a commencé à percer dans les années 1980, évidemment. Par glissement, ce qui était un statut est devenu une qualité concomitante à ce statut. Un gros de L1 rencontre une bourgade de bas de tableau de N2 en coupe : « On est des professionnels », pontifie l’équipe favorite. Traduction : on va se crotter dans un match où on a tout à perdre contre des guignols surmotivés, mais hors de question de regimber, on va prendre ça très au sérieux et faire respecter la logique. Professionnel veut dire le sport pas de gaieté de coeur, le sport parce qu’il faut bien, parce qu’on est payé pour ça et qu’une paie ça s’honore.
      Les employés disent professionnel quand leurs intérêts ne leur apparaissent plus contradictoires avec ceux des employeurs (lutte des classes) ; quand l’entreprise, et non plus l’usine, est vue comme un tout indivisible où chacun gagnera à faire corps (ma boîte). Au bout du processus et du rouleau : le fatalisme soumis de Mirallas.
      Fatalisme appelé aussi par la triste mécanique des résultats inhérente au professionnalisme. Au matin de la rencontre délocalisée du 1er mars, Michel Seydoux, président du LOSC : « Si les joueurs lillois ne sont pas au top pour ce match, c’est une faute professionnelle. » Le professionnel a fait le job, comme dirait volontiers Christine Lagarde, s’il a optimisé son potentiel. Le professionnalisme se mesure au ratio capacité/prestation. Donc si tout le monde est pro, il n’y a pas de surprises. Mardi dernier, au nord d’un pays où on dit beaucoup top et job, d’un pays vers lequel, dit-on, s’exilent nos entrepreneurs les plus dynamiques, a eu lieu un match très professionnel. Tout le monde a joué au top, tout le monde a fait le job, mais comme le top of the job des Mancuniens est supérieur à celui des Lyonnais, ça a donné 1-0 et l’impression tenace qu’il ne pouvait pas en être autrement. Devant la télé, on s’est un peu ennuyé. Les joueurs aussi. Ce commentaire d’un journaliste télé au terme de son résumé du match : « Cristiano Ronaldo rentre au vestiaire comme on rentre du boulot. » C’est bien cela.

      Douceur du sport, par François Bégaudeau
      Chronique
      Dans sa chronique du cahier « Sport & Forme », l’écrivain pointe du doigt la répartition sexiste des ministères.
      Publié le 05 mai 2014
      Il y aurait une apparente compensation à l’absence presque totale de femmes à la tête des sélections nationales féminines : c’est leur surreprésentation dans la liste des ministres des sports de ces vingt dernières années. Or ces deux données a priori contradictoires participent du même paternalisme.
      C’est que la promesse paritaire tenue par l’actuel gouvernement produit un spectacle dérogatoire au féminisme qui la sous-tend : celui d’un partage des tâches indexé à d’ancestrales hiérarchies. Pendant que ces messieurs discutent de choses sérieuses au salon, madame dispose verres et cacahuètes sur le plateau d’apéritif. Pendant que messieurs Fabius et Montebourg œuvreront respectivement à la grandeur et à la prospérité de la nation, mesdames Vallaud-Belkacem et Langevin s’occuperont respectivement des sports et de l’outre-mer.
      Ce partage étant presque aussi vieux que la Ve République, on a pris l’habitude de le justifier d’une façon plus feutrée, quoique tout aussi archaïque. Aux hommes, les ministères bâton, aux femmes les ministères caresse. M. Cazeneuve enverra les délinquants en prison, Mme Taubira trouvera des peines de substitution ; M. Sapin gèlera les salaires, Mme Touraine renouvellera les aides aux familles en difficulté. C’est ainsi, c’est la nature. Au sein de l’espèce humaine, le mâle naît avec un sabre dans les mains, la femelle avec un tube de pommade adoucissante.
      Par association d’idées, il apparaît que, dans l’esprit de nos gouvernants, le sport est frais et tendre. Ce qu’achève de démontrer son présent compagnonnage avec les droits des femmes, et son traditionnel couplage avec la jeunesse. Et alors quelle personne plus indiquée que Najat, fraîche et tendre, jeune et femme, pour perpétuer l’idée que le sport est le meilleur vecteur éducatif, tout imprégné qu’il est de valeurs de solidarité, d’honnêteté, de citoyenneté, d’équilibre, de lait de soja.
      A peine nommée, NVB s’en alla vérifier l’idée dans la tribune VIP du Parc des Princes. A quel titre assistait-elle à un match, PSG-Chelsea, qui n’offrait même pas l’heureux prétexte d’impliquer, ou alors lointainement, la patrie dont elle est une représentante ? Nul ne le comprit. Mais l’important n’était pas là. L’important était de pouvoir discuter de citoyenneté avec Nasser Al-Khelaïfi, propriétaire qatarien du club dit de la capitale, et d’honnêteté avec Nicolas Sarkozy qui dut interrompre la conversation pour prendre Patrick Balkany au téléphone. Gérard Depardieu, également présent dans la tribune, en profita pour inviter la ministre à assister, le mois prochain, à un match de l’équipe russe de hockey aux côtés de son ami Vladimir. On échangea des numéros de portable.
      Sur le coup, Najat était optimiste quant à sa capacité à se libérer à cette date. Elle ne mesurait pas encore le temps que lui sucerait son portefeuille. Ni qu’elle tournerait dépressive en découvrant le dopage structurel, les bastons sur les stades amateurs, les paris truqués, les bananes lancées aux footballeurs noirs, les argentiers racistes de la NBA, les financements mafieux. Ni qu’elle finirait par déléguer la gestion de cette saloperie de sport au secrétaire d’Etat, un homme, prévu à cet effet.

      Système, tactique et café au lait, par François Bégaudeau
      A l’heure où notre belle langue française subit les assauts d’Internet et des strings, ne soyons pas avares de clarifications lexicales.
      Publié le 16 mars 2009
      A l’heure où notre belle langue française subit les assauts d’Internet et des strings, ne soyons pas avares de clarifications lexicales. Dans le vocable footeux, les mots système et tactique sont souvent utilisés indifféremment. Alors que le premier inclut l’autre. Le système est la structure pérenne, la tactique désigne les variables au sein de la structure. Le système coïncide avec le code chiffré de la disposition des joueurs (3-5-2, ce genre de choses), la tactique avec les ajustements pratiqués en fonction de données liées à telle rencontre (blessure de machin, couloir gauche de l’équipe adverse à bloquer), voire à ce qu’on appelle les circonstances de match.
      Les historiens du foot autrement plus érudits que le chroniqueur viril mais correct mais inculte sauraient dire qui inventa tel système, qui eut l’idée de réduire le nombre d’avants à deux puis un. Il n’empêche : aujourd’hui que tout a été essayé, comme disaient les Anciens aux Modernes, un entraîneur n’impose plus sa marque par son système. Ce n’est sûrement pas le 4-3-3 qui fit la suprématie impressionnante du Barça mercredi, vu que les Lyonnais étaient disposés tout pareil.
      A système égal, la différence serait donc d’ordre tactique. Et par exemple elle tiendrait à la vocation radicalement offensive de deux des trois milieux catalans. Quand Juninho et Jean II Makoun s’usent dans le pressing et se portent vers l’avant une fois sur cinq, Xavi et Iniesta ne cessent de prendre les intervalles pour jouer en petites passes redoublées avec leurs attaquants.
      Mais, dira-t-on, les deux champions d’Europe sont tout simplement de meilleurs techniciens et de meilleurs créateurs. On entrevoit alors que la tactique et le système s’infèrent essentiellement des capacités des joueurs. Carlo Ancelotti, l’entraîneur du Milan AC, explique dans le magazine So foot qu’il a imaginé son « sapin » (4-3-2-1) parce qu’il voulait ne se passer d’aucun des deux « neuf et demi » de classe mondiale à sa disposition, Rivaldo et Rui Costa. Bon entraîneur, donc, celui qui optimise le potentiel objectif de son effectif. Et moins bon, peut-être, celui qui, arc-bouté sur ses options défensives, persiste à cantonner Toulalan, bon dribbleur et passeur, dans un rôle de ratisseur.
      Mais, en déclarant dans le même mensuel que Milan « est le seul club qui pourra permettre à Ronaldinho de retrouver son niveau », Ancelotti suggère qu’en amont de la tactique, du système, des individualités, il y a la structure dans laquelle évolue l’équipe. Son ambiance. Son professionnalisme. Ses salaires. Le sourire de la gardienne quand elle vous sert un café au lait le lendemain d’une défaite, ajoutait un jour Reynald Denoueix. Autant de choses qu’on regroupe parfois sous le terme d’environnement, et à quoi il faudrait ajouter la personnalité du président, qui parfois se trouve présider aussi aux destinées de l’Italie. D’ailleurs Ancelotti se dit politiquement d’accord sur tout avec Berlusconi, et là d’un seul coup il nous prend l’envie de parler de terrain, rien que de terrain.

      Le XV de France, castrateur de jouissance, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique, l’écrivain estime que l’équipe de France, opposé à l’Irlande dimanche, propose « le jeu le plus restrictif de l’histoire du rugby national ».
      Publié le 07 octobre 2015
      La jouissance du spectateur de sport a deux points G. Deux modes d’intensification des sensations. Point 1 : le soutien d’un des compétiteurs. On sait qu’un match de tennis fait dix fois plus vibrer si un joueur a notre faveur, chaque échange s’épaississant d’un enjeu. Appelons ça l’intensité partisane. Point 2 : la beauté du sport en tant que tel. Beauté du geste, des corps, de la performance, des cœurs à l’ouvrage. Appelons ça l’intensité esthétique. Souvent les deux intensités s’additionnent, se multiplient l’une par l’autre. Quand par exemple le tir à trois points victorieux de mon équipe favorite conclut par surcroît une action magnifique. Pour reconduire à l’infini cet orgasme par cumul, le spectateur s’attachera à ceux qui, parmi les champions, sont de grands pourvoyeurs de beautés. Supporter Roger Federer, le Barça, Usain Bolt, les All Blacks est un bon calcul de ¬jouissance.
      Or il arrive qu’une subdivision fâcheuse de l’intensité partisane, connue sous le nom de chauvinisme, vous impose votre favori, au nom de critères sottement territoriaux. Parfois le hasard fait bien les choses : vous vous trouvez habiter Nantes à une époque où l’équipe locale pratique le plus beau foot d’Europe. Parfois il les fait mal : vous êtes Français pendant l’édition 2015 de la Coupe du monde de rugby.
      Le jeu le plus restrictif de l’histoire du rugby national
      Vous voilà condamné à sacrifier l’esthétique à la proximité géographique. Si jamais vous évitez la douleur amère d’une défaite contre l’Irlande suivie d’une branlée contre les Blacks, si par miracle la France va au bout (tout arrive), vous serez encore sommé d’assumer le triomphe du jeu le plus restrictif de l’histoire du rugby national, et la démonstration, mortifère pour ce sport possiblement sublime, qu’on peut y gagner sur la seule ¬mêlée, en limitant son registre offensif aux mauls d’après-touche. Les yeux dans les yeux, il vous faudra expliquer à vos enfants, à vos amis, au Saint-Esprit, que vous avez soutenu une équipe qui, triste comme la pluie, a apporté un démenti à celles qui, telles l’Argentine, l’Australie, l’Angleterre, et à vrai dire toutes les nations du huit majeur sauf elle, ont parié sur un jeu ambitieux.
      Il n’y a certes pas à s’inquiéter pour le ¬chauvin. Une victoire même poussive lui est toujours belle, du moment qu’elle va au plus proche. On l’a même vu soutenir les Bleus en 1998. Pourtant il est encore temps de le sortir de cette indigence. Encore temps de lui proposer de changer de point G. C’est possible. On l’a éprouvé pendant le France-Espagne de l’Euro de basket : parti pour soutenir Parker et sa bande, on a au fil du match réalisé que l’adversité ibérique était plus raffinée, plus racée, plus habitée. Alors les pôles de jouissance se sont inversés, et ce fut une libération, une renaissance. D’empêcheur de jouir, Pau Gasol devenait fournisseur de joie. L’intensité contrariée du partisan patriote avait laissé le champ à l’intensité réconciliée du partisan esthète.
      Petit chauvin qui bêtement a ligoté ton plaisir au sort du XV tricolore, ce dimanche est l’occasion d’amorcer ta mutation libidinale : soutiens l’Irlande. Laisse-toi pénétrer par le génie du bien nommé Sexton. Tu ¬verras, c’est le pied.

      Le foot-chat et le foot-prêtre, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique pour « Le Monde », l’écrivain rend hommage au jeu de l’équipe d’Allemagne et à cet instinct qui la guide depuis le début de la Coupe du monde.
      Publié le 10 juillet 2014
      Si on définit l’événement comme ce qui fait rupture pour imposer un présent inédit, le Tour de France usurpe le nom d’événement sportif. Il y a bien longtemps que les commentateurs et organisateurs s’emploient à compenser le faible intérêt de la course en mettant en avant son foncier : invariable caravane, immuable château du XIIe siècle, inoubliable duel Fignon-LeMond, indécrottable foule au sommet des cols. Le Tour de France n’est pas un événement, c’est un fait patrimonial. Il ne se vit pas, il se visite – comme une église par des non-croyants.
      Inversement, la Coupe du Monde au Brésil n’a cessé de produire de l’inédit : par un niveau technique moyen jamais atteint, par la profusion de buts, par l’émergence de nouvelles figures (la longue passe diagonale), nations (Chili, Mexique, Colombie), joueurs hors pair (Herrera, James Rodriguez, Kroos), rapports de forces (l’Italie ne sait plus défendre, l’Espagne n’est plus).
      Or il est tout à fait possible de passer à côté de cette nouvelle donne. Il suffit de la badigeonner de commentaires patrimoniaux. D’étouffer le présent sous l’Histoire. Un Allemagne-Algérie se profile ? On ressort le vieux dossier de 82, match truqué, Algériens bafoués, vengeance souhaitée. Un Allemagne-France approche ? Voici, en boucle, les images de Battiston martyrisé, Hidalgo éploré, vengeance souhaitée.
      Rigueur et improvisation
      Déclinant l’invitation au musée, les Allemands sont restés concentrés sur le jeu, rien que le jeu. Tirant enseignement de leurs échecs précédents en demi-finale, les hommes de Löw n’ont pas pensé à 86, 82, 54, et pourquoi pas 33 tant qu’on y est ? Ils ont pensé tout court. Ils ont pensé qu’il fallait gagner en possession de balle pour ménager leurs efforts et arriver frais sur les matchs décisifs. Ils ont pensé que le milieu de terrain français, habile à se projeter, ne serait neutralisé qu’en ralentissant le jeu. Ils ont pensé juste. Et atomisé des Brésiliens qui ont pris la compétition complètement à l’inverse, complètement à l’envers. Gavée de légendes, croulant sous le poids des traumatismes à effacer (Uruguay 50) et des mythes à honorer (Brésil 70), la bande à Neymar a tout simplement oublié de se donner des principes de jeu. Tactique perdante, comme on a pu voir.
      Nous ne sommes pas en train de reconduire l’antithèse patrimoniale entre des Allemands froidement pragmatiques et des Brésiliens chaudement superstitieux. Entre la raison européenne et la spiritualité tropicale. Ce qui anime l’équipe d’Allemagne, ce qui anime tout grand sportif, c’est, à équidistance de la raison et de la superstition, l’instinct. L’instinct est ce subtil mélange d’analyse et de ressenti, de rigueur et d’improvisation. L’instinct est le raisonnement éclair d’une tête qui esquive un uppercut ; est l’intelligence du chat. La victoire de l’Allemagne contre le Brésil est celle du chat contre le prêtre (si les Brésiliens avaient orchestré autant d’actions de jeu que de prières collectives, ils seraient en finale). C’est l’instinct qui indique à Müller les interstices où s’engouffrer, l’instinct qui décide Khedira à orienter le jeu ici ou là. L’instinct qui, depuis le début de la compétition, souffle à cette admirable Mannschaft que son heure est venue.

      François Bégaudeau : les footballeurs français ont-ils raison d’être paresseux ?
      Veut-on cautionner le crime contre l’émancipation par la flemme que représente le quotidien de labeur des compétiteurs ?
      Publié le 15 mars 2013
      Trois ans après nous est enfin offerte la clé de l’affaire Knysna. Si, ce jour-là, Patrice Evra et ses camarades ne sont pas descendus du bus, ce n’est pas tant pour défendre Anelka, traquer la taupe, obtenir une prime ou une livraison de cocaïne que par flemme de s’entraîner. Pas envie. Fait frisquet en plus. Un petit poker tiens plutôt.
      Cette révélation, on la doit à des observateurs étrangers de la Ligue 1 tels que Joey Barton ou Leonardo, tous d’accord pour constater que les footballeurs français n’en foutent pas lourd à l’entraînement, comparés à leurs voisins européens. On les disait indisciplinés, bling-bling, individualistes, décérébrés, il faut désormais ajouter la paresse à ce gentil portrait de groupe.
      Apprenant cela, le premier réflexe patriotique est la honte. Alors qu’il faut être fier. D’abord parce que nos joueurs montrent là une prédilection pour la technique, à rebours de ces bourrins d’Anglais, davantage portés sur le physique – nous sommes d’indécrottables esthètes. Ensuite parce que, dans un monde pathologiquement imprégné de la valeur travail, le comble de la subversion réside dans la capacité à préférer le hamac au turbin – nous sommes d’indécrottables rebelles.
      UNE VIE DE CON
      Bien que la grève du zèle n’ait pas cette vocation universelle, elle a au moins pour résultat de perturber le cours régulier d’une vie de con. Tous les jours en survêtement pour des slaloms de plots, deux heures de fonte, un footing pluvieux, six kilomètres d’aviron, c’est une vie de con. Une vie de sportif.
      Yannick Agnel aime, paraît-il, Dostoïevski et Baudelaire. C’est bien. Il faudrait juste lui signaler qu’en soustrayant de ses journées les huit heures de bassin il pourrait aussi lire tout Faulkner, se familiariser avec la filmographie de Bresson, devenir un expert en pâtisserie à base de caramel, expérimenter l’échangisme, apprendre le tambourin. Appelons ça la vie. Une vie pas de sportif.
      Mais sans les huit heures de bassin, Agnel ne serait pas devenu champion olympique, objecteront les manageurs, les gagneurs, les optimiseurs. Halilhodzic, cet amoureux de la joie, renchérira dans le JDD : « Tu ne gagnes pas un match en faisant une promenade. » Voilà, c’est le prix à payer. Le prix de la gloire. Les deux minutes d’extase du jour J se payent de milliers d’heures mornes. Il faut savoir ce qu’on veut.
      Et justement, que veut-on ? On veut cautionner le crime contre l’émancipation que représente le quotidien des compétiteurs ? Balle dans notre camp. Il ne tient qu’à nous de dédaigner nos champions si leurs trophées couronnent des mois de labeur ingrat, comme il ne tient qu’à nous de cesser de manger du poulet élevé en batterie. Mais se privera-t-on volontiers des émotions paroxystiques procurées par le spectacle du sport ?
      C’est comme avec la trapéziste du Cirque de Pékin. On sait ce que sa grâce lui a coûté de souffrances, de baffes, d’humiliations. Alors, on en pense quoi ? On trouve que cette grâce en vaut la peine, vaut toute cette peine, ou on se dit qu’on s’en passerait bien au nom du droit de chacun à disposer de son corps, pour l’allonger s’il le désire ? Un référendum suisse s’impose.

      Tous libéraux, par Fançois Bégaudeau
      Dans sa chronique du cahier Sport, l’écrivain évoque la collusion économique entre les acteurs du sport, notamment le football et les journalistes sportifs.
      Publié le 04 novembre 2016
      On sait que les politiques ont besoin des journalistes politiques pour exister, mais la réciproque est vraie. Quiconque chronique la politique a un besoin vital que la politique alimente la chronique. Qu’elle lui donne des meetings, des visites d’usine casqué, des conférences dites de presse, et sa dose quotidienne de clashs. Dans ce cadre, les primaires sont une telle aubaine pour les chroniqueurs de cour qu’on les soupçonnerait presque d’avoir œuvré en première main pour leur systématisation. 2016 était une année creuse, une année sans élection, en voici trois d’un coup. A deux tours, comme les grandes. Et qui donnent des meetings, des visites d’usine casqué, des conférences dites de presse, et des clashs quotidiens.
      Ravaler ses réserves
      Reposant sur les mêmes convergences d’intérêts, la collusion économique entre acteurs du sport et journalistes sportifs est plus asymétrique. Les seconds ont davantage besoin des premiers que l’inverse. Il leur faut du sport pour remplir les journaux et justifier leur prix. Partant de là, les gens de presse ne peuvent qu’applaudir la pente inflationniste du capitalisme sportif : ¬toujours plus de compétitions, et des effectifs toujours plus fournis pour assumer les nouvelles cadences laborieuses. Applaudir aussi à l’ouverture totale du marché des joueurs, notamment en foot et en rugby. Il y a ¬encore vingt ans, la presse devait faire ¬pâture de cinq ou six pauvres transferts coincés entre juin et juillet. Maintenant des mouvements sont autorisés sur neuf mois de l’année, les trois restants étant consacrés à titrer sur les rumeurs de transferts à venir.
      Conformément à cette évidence que des compétitions moins aguichantes font moins vendre, les journalistes sont surtout concernés par l’aspect qualitatif de l’offre sportive qui les nourrit. D’où l’agacement durable des éditocrates du foot devant le piètre niveau de la Ligue 1 ; et leur enthousiasme unanime, toute neutralité bue, ¬lorsqu’un milliardaire met 50 millions dans un club français scandaleusement grevé par notre système de redistribution ¬« presque communiste » (Daniel Riolo, RMC).
      Article réservé à nos abonnés Le foot français séduit les investisseurs étrangers
      Aux réfractaires, on demande alors, comme aux opposants à l’exploitation du gaz de schiste, de ravaler leurs réserves. Peu importe que le sauveur soit un oligarque russe, ou un pétromonarque soupçonné de financer le terrorisme ; peu importe s’il connaît à peine les règles du foot, a jusqu’ici sévi dans l’immobilier et le base-ball, et se sert du club acheté pour développer les intérêts européens du « McCourt Group » qui fleure bon la Canebière.
      Les leçons de patriotisme, c’est pour les joueurs qui ne chantent pas l’hymne national et écoutent au casque du rap américain ; l’actionnaire, lui, peut n’avoir pour drapeau que le sigle de sa firme, du moment qu’il ressuscite l’homme, augmente l’offre de matchs de Ligue des champions, et occasionne des « unes » sur des clasicos un peu moins bidons que ceux servis depuis quinze ans. C’est ainsi que nos amis journalistes sportifs, qu’ils soient de gauche ou de droite, qu’ils soient slip ou caleçon, sont, en tant que journalistes, des soutiens objectifs de la dérégulation néolibérale.

      OL (Gro)Land, une stratégie à la papa, par François Bégaudeau
      Il n’a échappé à personne que le PSG engrange ses meilleurs résultats en championnat depuis quinze ans au moment même où le club vit une crise administrative majeure et pas vraiment résolue à ce jour.
      Publié le 23 février
      Il n’a échappé à personne que le PSG engrange ses meilleurs résultats en championnat depuis quinze ans au moment même où le club vit une crise administrative majeure et pas vraiment résolue à ce jour. De deux choses l’une : soit l’équipe gagne malgré cette vacance du pouvoir, soit elle gagne grâce à cette situation, trouvant dans l’adversité du chaos une source de motivation – ou conformément à la belle hypothèse autogestionnaire qu’un patron ça sert à rien, bien au contraire.
      Soit rien de tout ça. Entre le haut et le bas, rien à voir. Aucun lien entre la vie proprement économique d’un club et la dramaturgie du terrain. Un titre de notre page préférée dans l’édition du 16 février de notre quotidien préféré accréditait cette intuition : « L’OL retrouvela forme sur le terrain mais pas en Bourse. » Et l’article d’expliquer que la cotation du club, invariablement champion depuis sept ans, série en cours, était en chute libre.
      Observée également en Angleterre, cette déconnexion entre performances sportives et financières est sans doute un nouvel avatar du décalage entre l’économie boursière et ce que nous nous sommes tous mis à appeler l’économie réelle en novembre dernier. Mais il y a une raison plus spécifique. C’est que le sport est insupportable au capitalisme footballistique. Les soldats du libéralisme adorent, paraît-il, la compétition, et, à ce titre, le sport est un gros fournisseur de métaphores pour les traités de management. Mais ils ne l’adorent que quand elle est sûre de leur profiter. Or ce qui est pénible avec un match de foot ou de basket, c’est qu’il est indécis. On ne peut vraiment pas compter sur lui.
      L’obsession alors : minorer la part du sport dans les investissements financiers. Un expert le disait dans ce même article de notre page préférée de notre quotidien préféré : « Il est indispensable de disposer d’une base de revenus solide et récurrente, qui ne provienne pas majoritairement des droits télé eux-mêmes gagés sur les résultats sportifs de l’équipe. » D’où un bon vieux réflexe de paysan : investir dans la pierre. Ce que l’expert appelle le « modèle foncier ». La construction du stade de 60 000 places s’inscrit dans cette stratégie à la papa. Le néo-management est ainsi fait qu’une extrême contemporanéité y coïncide avec les pratiques et les affects les plus archaïques.
      Equivoque que cristallise superbement le nom de la plaine commerciale dont le futur stade de Lyon sera l’épicentre : OL Land. C’est complètement anglo-saxon – genre arrachons-nous au vieux provincialisme français – et complètement ringard. Ne serait-ce que parce que, depuis quinze ans, sévissent les divins potaches de Groland sur Canal, ou parce qu’un humour tout quotidien a fait de « land » un suffixe accrochable à n’importe quel lexème : « Mais, dis donc, c’est odeurland ici », dira une mère en entrant dans la chambre de son fils.
      Héraut infatigable de LA réforme en foot, Jean-Michel Aulas ignore assurément que c’est dans ce contexte linguistique qu’il promeut son OL Land, dont le balourd vouloir-moderne accuse la plouquitude.

      Los rigolos, grand classique du championnat, par François Bégaudeau
      Chaque OM-PSG est l’occasion de gros titres, d’invectives entre joueurs par presse interposée, de bastons entre supporteurs au pied du stade et d’un match aussi rugueux que techniquement affligeant.
      Publié le 23 mars 2009
      Comme il arrive qu’un film soit décrété culte avant sa sortie, il arriva qu’un match entre deux clubs qu’aucune histoire commune n’unissait, l’un ayant été fondé à l’époque ou l’autre commençait à décliner (le milieu des années 1970), soit décrété classique. L’histoire est connue : au début des années 1990, les gens de Canal et ceux de Bernard Tapie s’entendent pour faire mousser les rencontres au moins deux fois l’an entre leurs troupes. A partir de ce deal, chaque OM-PSG est l’occasion de gros titres, d’invectives entre joueurs par presse interposée, de bastons entre supporteurs au pied du stade et d’un match aussi rugueux que techniquement affligeant. Encore, à l’époque, le niveau des deux équipes concernées pallie en partie l’absence de fondement historique d’une appellation que seule l’épreuve du temps légitime – façon Citizen Kane, quoi. Mais, par la suite, le label classique résista aussi à la médiocrité de leurs performances (pas un titre d’un côté ni de l’autre depuis 1994), faisant rire du côté de Monaco, Auxerre, Nantes, Lens et Bordeaux, dont les titres de champions furent des doigts d’honneur adressés aux géants aux crampons d’argile, avant que Lyon n’en remette sept couches.
      La semaine dernière, on put rire en entendant Sylvain Armand déclarer que « OM-PSG, avant, c’était une affiche du passé ». Rire, puisque précisément cette « affiche » a souffert de s’être érigée sur une absence de passé. Cependant, le latéral parisien exprimait là le sincère soulagement des joueurs de ne plus subir, grâce à leur présente position en haut du classement, l’humiliation d’un « grand classique de la Ligue 1 » (entendu sur Infosport) confrontant le 16e et le 14e.
      Or, à peine s’est-on amendé d’un numéro de claquettes qu’on est reparti pour un tour de piste en appelant cette rencontre « clasico », sur le modèle des Barça-Real. Qui a lancé cette manie verbale ? Mystère. Pas plus qu’on ne saura ce qui a pris soudain l’ensemble des journalistes chroniquant le récent Angleterre-France à Twinckenham de reprendre à son compte sa pourtant vieille désignation d’outre-Manche (« the crunch »). Toujours est-il que, déjà lesté par la honte de son indigence sportive, la Ligue 1 s’impose celle d’assumer à perte la comparaison avec un sommet espagnol vieux comme Franco et dont les protagonistes ont depuis lors occupé sans discontinuer les premières places de leur championnat. Un duo de clowns mégalos n’aurait pas mieux orchestré sa débandade burlesque.
      Mais il y a quelque chose de sympathique dans cette propension de nos journalistes à importer leurs références. Fidèle à l’idée deleuzienne selon laquelle l’homme de gauche préfère le lointain au proche, le chroniqueur viril mais correct ne peut pas pester contre certains relents ruralos-pétainistes de la rhétorique footeuse comme il a pu le faire, et ne pas se réjouir de cette soudaine xénophilie sémantique.

      Rugby : Novès et l’honneur du peuple de France, par François Bégaudeau
      CHRONIQUE. Le sélectionneur du XV de France tient un discours aux accents républicains, qui colle à l’air du temps.
      Publié le 02 février 2016
      Il évoque « l’honneur de représenter le peuple de France ». Il annonce qu’il ¬faudra mener un « combat collectif avec le soutien de la nation ». De qui s’agit-il ? Manuel Valls ? Jean-Yves Le Drian ? Un pilote d’élite, juste avant de s’envoler répandre nos valeurs sur les terres de Syrie ? On y est presque. Celui qui parle ainsi est Guy Novès, nouveau sélectionneur du XV de France.
      S’asseyant pour la conférence de presse donnée par l’ancien entraîneur de Toulouse la semaine dernière, certains étourdis s’attendaient à l’entendre livrer son sentiment sur le vivier de joueurs disponibles, ou prodiguer quelques analyses sur la structurelle –faiblesse de la sélection nationale, ou parler tactique, du moins celle prévue pour battre l’Italie ce samedi. Or on entendit bien mieux. On entendit de la poésie. Les trente sélectionnés furent nommés des « élus », et ¬investis de la « mission de représenter le ¬peuple de France ».
      Ne changeons rien
      Novès n’est certes pas l’auteur unique de ce poème épique national. Comme l’Odyssée, c’est une œuvre collective, tous les commentateurs et sélectionneurs y ont apporté leur tribut depuis un siècle. La dernière fois, c’était à la mi-octobre 2015. Avant leur quart de finale de Coupe du monde, les Bleus étaient donnés perdants face à des Blacks ¬statutairement impressionnants. Sur les seuls paramètres sportifs, ils n’avaient aucune chance. Mais on connaît la France : c’est quand elle est au pied du mur qu’elle donne le meilleur. Le barde Novès le disait au JDD récemment : « Quand on le défie, le Français se surpasse. On est quand même le peuple qui a fait la Révolution  ! »
      Ainsi, chacun, cette semaine-là, promit qu’un sursaut d’orgueil, et non de rugby, nous sauverait. Et ça ne fit pas un pli : ce XV de sans-culottes, sans ¬talent mais transcendé par sa rage comme les soldats de Valmy par le clairon, a atomisé la Nouvelle-Zélande, ridiculisé l’Afrique du Sud en demie, expédié en six essais la formalité de battre l’Australie en finale. Quand on les défie, les Français deviennent le Français. Ils ne font qu’un, comme les trois mousquetaires et les Pieds nickelés.
      Surtout ne changeons pas une méthode qui gagne. Ne changeons rien à un peuple aussi vaillant. Ne nous demandons pas pourquoi aucun grand joueur de rugby n’est sorti des écoles du cru depuis les années 1980, ni pourquoi le XV est la seule sélection nationale de sport collectif qui ne brille pas. Donnons-nous plutôt pour objectif principal de « respecter le maillot » – dixit Novès. Parce qu’un maillot qu’on ne respecte pas ¬finit par ne pas vous respecter. Et alors, qu’arrive-t-il ? Il arrive qu’il n’y a plus de -respect du tout.
      Novès se dit de droite tendance Bruno Le Maire, mais républicain lui irait mieux. Pas le parti, l’esprit. Pas le parti, la patrie. « Si je n’avais pas eu le rugby, j’aurais aimé faire partie du GIGN », confie-t-il aussi à l’hebdomadaire déjà cité. En cela, il colle parfaitement à nos temps où l’état d’urgence est ¬devenu l’état normal, et il faut saluer le sens de ¬l’à-propos des instances qui l’ont désigné : il est assurément le sélectionneur de rugby qu’il fallait à la France. Pour l’heure on ignore juste s’il est le sélectionneur de la France qu’il fallait au rugby.

      Le bon chef ne fait pas son chef, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique pour le cahier « Brésil 2014 »,l’écrivain estime que c’est l’absence de Franck Ribéry au Mondial qui a libéré le collectif des Bleus.
      Publié le 25 juin 2014
      On ne saura jamais les causes exactes de l’étrange forfait de Ribéry. Ce qu’on sait, ce qu’on a bien vu, c’est qu’il fut, consciemment ou non, un soulagement pour le sélectionneur. La science de Deschamps ne pouvait pas ignorer qu’une seule donnée était susceptible de perturber l’équilibre établi depuis la victoire en barrage : que Ribéry soit de la partie brésilienne.
      Est-ce une affaire de niveau ? Evidemment pas. Ribéry est l’un des meilleurs attaquants du monde. Le problème est d’un autre d’ordre. Le problème est qu’il s’est arrogé la place de leader laissée libre par le départ têtu de Zidane en 2006, et qu’il n’est pas un bon leader.
      On ne parle pas de son rôle dans les vestiaires, ni de la grève de Knysna, dont il aurait été un des initiateurs sans l’assumer, ni des brimades jamais avérées que ce caïd aurait fait subir au pauvre petit Gourcuff. On ne parle pas du meneur mais du meneur de jeu.
      Qu’est-ce qu’un bon meneur de jeu ? Celui qui fait jouer les autres. Celui qui donne du talent à ses partenaires – qui actualise leur puissance, aurait dit Spinoza, grand supporteur de l’Ajax. Ribéry a toujours donné l’impression contraire : celle de vouloir tout faire tout seul, de tout prendre en charge, et par suite de brimer plus qu’épanouir les dix autres. Une certaine bienveillance mettait ça sur le compte de sa « générosité », mais la vérité est plus sèche : pendant huit ans, la présence de Ribéry aura bouffé l’énergie de cette équipe, énergie que son départ a indéniablement libérée. C’est physique, c’est scientifique.
      On dit que le Brésil est une équipe moyenne malgré les performances de Neymar. On marche sur la tête. Le Brésil est une équipe moyenne parce que Neymar est au top. A côté de ce monstre qui brille par ses percées solitaires plus que par ses passes, et qui aimante tous les ballons, un Oscar, omniprésent à Chelsea, n’existe plus. Ni un Hulk, ni un Fred, ni personne. On devrait donc plutôt se demander si le Brésil parviendra à gagner son Mondial malgré Neymar.
      Cette équation énergétique vaut aussi pour un Cristiano Ronaldo ou un Messi en sélection nationale : ils ne font pas exister les autres, les autres existent pour eux. Ou plutôt meurent pour eux. Se sacrifient, comme on dit d’un équipier qui mène le train pour son leader dans les premiers lacets d’un col du Tour. En cycliste, sport individuel, ca marche à tous les coups. Mais le foot, quoi qu’on dise, demeure un jeu collectif. Si vous étouffez le collectif sous le boisseau d’un seul homme, le jeu se venge.
      Tout le monde ne serait pas forcément d’accord pour dire qu’Iniesta fut le meneur de jeu de la grande Roja aujourd’hui déchue. C’est bon signe. C’est la preuve que l’homme fit jouer plus qu’il ne joua, qu’il se fondit dans le onze espagnol pour, de l’intérieur, l’irriguer de son génie. Que son ego se satisfit de créer une beauté sans ego, une beauté des égaux. Il n’en demandait pas plus. Pressenti pour le Ballon d’or en 2012, Iniesta ne chiala pas de ne pas l’avoir, contrairement à certains gars du Nord, dont la lombalgie est peut-être une somatisation de cet échec. Il faut croire que Ribéry a des comptes à régler, des choses à prouver. Or, le bon chef, sûr de sa force, n’a rien à prouver. De même que le pouvoir politique serait mieux exercé s’il était par des gens qui ne l’ont pas voulu, le bon chef est celui qui n’aspire pas à l’être.

      XV de France cherche 15 (bons) joueurs, par François Bégaudeau
      Dans sa chronique du cahier « Sport & Forme », l’écrivain pointe les multiples failles de l’équipe de Philippe Saint-André.
      Publié le 11 mars 2015
      C’est le fait tactique marquant de cette édition du Tournoi des six nations : pour tromper les défenses hermétiques, on préfère de plus en plus souvent le contournement par coup de pied au passage en force. On tape très haut, on court, on tâche de récupérer à la retombée. Dans cette phase de jeu devenue cardinale, que l’oralité capricieuse a cessé d’appeler up and under, l’équipe de France a été dominée par deux des trois équipes rencontrées pour l’instant. Statistique honorable. La raison de cette incurie est simple : un jeu de chandelle concluant nécessite un ouvreur précis au pied et deux ou trois excellents récepteurs. Le XV tricolore n’a ni l’un ni les autres. Et surtout pas l’un.
      C’est que les Français ne se sont pas contentés d’entrer dans le Guinness des records pour le plus grand nombre de charnières essayées en un temps donné. Ils peuvent aussi s’honorer de n’avoir pas fait émerger un seul demi d’ouverture vraiment convaincant depuis… trente ans ? Quarante ? On sera bien en peine, en tout cas, de sortir un nom qui, parmi les très nombreux qui ont officié à ce poste sur cette période, ait autant marqué les esprits que ceux de Wilkinson, Larkham, O’Gara, Carter, bientôt Sexton.
      Le problème c’est que le constat vaudrait pour tous les postes-clés. Un arrière français marquant de ces trois dernières décennies ? Allez, Sadourny. Un troisième-ligne complet, plaqueur implacable et grand joueur de main ? Qu’aucun nom ne vienne tout de suite est une forme de réponse.
      Le problème, c’est que le constat vaudrait pour tous les postes. Qu’on en juge par l’absence de joueurs sélectionnés pendant toute leur carrière, façon O’Driscoll. L’absence parmi nos troupes de ces types qu’on appelle indiscutables. On peut bien moquer Saint-André pour les 81 joueurs utilisés depuis sa prise de fonctions  : il en aurait utilisé beaucoup moins s’il avait à sa disposition des indiscutables. C’est la vraie cause de son récent coup de gueule. On lui demande de faire un gâteau au chocolat et il n’a pas de chocolat. Forcément ça l’énerve.
      Il arrive qu’entre deux générations une sélection nationale connaisse un petit creux, le temps de reconstituer un vivier. Voir l’équipe de France de foot entre 1986 et 1994. Las, le creux dure depuis la génération Sella-Blanco. Trente ans déjà. Jeunesse perdue. Vieillesse ennemie.
      D’aucuns avancent, comme explication, l’invasion du Top 14 par les joueurs étrangers. C’est confondre la cause et l’effet. Intérêts marketing mis à part, nos clubs seraient ravis de s’assurer les services de jeunes virtuoses issus des écoles de rugby nationales. S’il en sortait.
      Sauf à s’embourber dans l’hypothèse d’un déficit de la race française en gènes du rugby, une seule question se pose  : on y fait quoi, au juste, dans ces écoles  ? On y parle de valeurs ou de jeu  ? On y apprend la cuisine du terroir ou à doser un coup de pied de renvoi  ? – autre domaine où la France pèche avec une constance admirable. C’est qu’on a parfois l’intuition que nos techniciens de rugby, hyperprofessionnels, équipés de casques, férus de logiciels d’analyse du jeu, sont un peu à l’ouest. Ne le prenez pas mal, hein. On ne demande qu’à se tromper. On est venu en ami. La preuve, on n’a même pas parlé de dopage.

      « Où sont les petits génies arabes en Ligue 1 ? », par François Bégaudeau
      Dans sa chronique pour le cahier « Sport&Forme », l’écrivain revient sur les propos de Sagnol sur « le joueur typique africain ».
      Publié le 11 novembre 2014
      La meilleure manière de ne pas entendre une parole est de l’enserrer dans la morale, soit pour l’excuser, soit pour l’accabler. Willy Sagnol ayant parlé, les uns clament que ses phrases ont dépassé sa pensée (« maladresse »), les autres qu’elles la trahissent, et tous admettent qu’un communiqué contrit et contraint de l’intéressé, doublé d’une accolade de soutien des joueurs bordelais, classe l’affaire. On a encore perdu une occasion de penser.
      Dommage, parce qu’en dressant son portrait du « joueur typique africain », l’entraîneur des Girondins a dit un truc. Un truc dont il n’a pas le monopole, et qui à ce titre mérite d’être entendu – c’est-à-dire compris et non jugé.
      Encore faudrait-il prendre sa sortie pour ce qu’elle est. Non pas une allocution politique, mais une sortie sur le foot, émanant d’un technicien du foot. Qu’elle en passe ou non par des dichotomies clicheteuses entre l’intelligence de l’homme blanc et la puissance de l’homme noir, son opinion est avant tout technique. Son opinion est que la formation et le recrutement français accordent aux performances physiques une place aussi démesurée que celle des maths à l’école. Ce qui donne, entre autres dégâts : un championnat bétonneur, la rareté des créateurs et dribbleurs dans l’élite locale, une équipe nationale à la traîne dans la générale mutation du jeu vers plus de vivacité et d’aisance balle au pied.
      Nasri ? Tête à claques nationale
      Sur ce point, on s’associe. Voire on applaudit. Voire on se fera plus royaliste que le roi en radicalisant sa thèse. Cher Willy, si tu tiens vraiment à ethniciser ta volonté de voir émerger des joueurs fins et techniques, que ne t’étonnes-tu plutôt de la stupéfiante rareté des joueurs maghrébins en Ligue 1 ? Que ne réclames-tu, toutes affaires cessantes, des mesures qui empêchent que les petits génies arabes de banlieue soient refoulés des centres de détection pour cause d’insuffisance athlétique ? Ce vivier-là est tout de même beaucoup plus accessible, et plus foisonnant, que celui de tes chers joueurs nordiques. Alors, qu’est-ce qu’il se passe ?
      Il se passe qu’il y a comme un souci. Il se passe que, à une notable exception près, le compagnonnage entre le foot français et les Maghrébins est, au mieux, inexistant, au pire, orageux. Surtout depuis une décennie. Nasri ? Tête à claques nationale. Ben Arfa ? Personne n’a voulu y croire. Benzema ? Privé de Mondial en 2010 alors que, titulaire au Real, et longtemps contesté avant que l’évidence de son talent ne fasse, provisoirement sans doute, taire les contempteurs.
      Les deux premiers nommés ont certes méticuleusement œuvré à se rendre indésirables, et on salue au passage la douce épouse de Samir. Mais quand même. Quelque chose se dit là, qui est peut-être le fond du fond, opaque à leur auteur, des propos de Willy. Un sentiment, un ressenti, une sourde rêverie qui irriguent maints discours contemporains. D’Eric Zemmour, nostalgique des braves Bleus de 1982, au journaliste Daniel Riolo, déplorant la « racaillisation » du foot, en passant par les vannes sur les cheveux de Pogba ou la complainte de l’essayiste Jean-Claude Michéa sur la disparition du football paysan plein de bon sens, court l’idée, pas raciste, pas méchante, juste un peu étriquée, un peu bourrue, un peu auvergnate comme Willy, qu’on se sentirait quand même mieux avec des footballeurs issus du petit peuple blanc.

      « Le sport n’est pas sympa, c’est aussi pour ça qu’on l’aime »
      François Bégaudeau
      Chronique. L’écrivain François Bégaudeau estime qu’avec l’affaire de Montpellier, on a « perdu une nouvelle occasion de réaliser que le sport pur, ça n’existe pas ».
      Publié le 04 octobre 2012
      « Il y aura un avant et un après-30 septembre », a dit l’entraîneur du Montpellier Agglomération Handball. Cette date aurait-elle vu s’écrouler deux tours jumelles dominant l’Hérault ? Non, bien plus inattendu : des handballeurs émérites en garde à vue. Il y aura un avant et un après.
      Avant, tout était clair. Le monde était divisé en deux blocs identifiables. Il y avait d’un côté le sport pur, recommandable, exemplaire, celui qui assurait santé et épanouissement à ses praticiens honnêtes, et de l’autre le sport dévoyé, corrompu, oublieux de ses bases. Il y avait la petite reine, honorée par de braves coureurs élevés au lait de ferme, et le cyclisme mondialisé où des docteur Mabuse soufflaient un pacte diabolique dans l’oreille d’Américains fragilisés par un cancer des testicules. Il y avait le rugby, sport de gentlemen pétri de valeurs, et le foot, sport de voyous infesté de racailles. S’il arrivait, en ce temps-là, que onze Bleus fassent honte à la France lors d’un Euro en Pologne et en Ukraine, aussitôt après les Jeux olympiques offraient à la nation une pluie purificatrice de judokas combatifs, de kayakistes chômeurs, de nageurs férus de Baudelaire, bref de vrai sport, de sport tel qu’en lui-même, de sport sympa.
      IDÉE FOIREUSE
      Or voilà que des joueurs de hand, dont certains ont contribué à régénérer le pays cet été, sont mouillés dans une affaire délictueuse. Voilà que tout se mélange. Le pur se révèle impur. Séisme. Ciel sur la tête. On ne peut donc se reposer sur personne ?
      Heureusement, les amis du binaire ont de quoi préserver l’ordre du monde. Le vice qui a pénétré le hand lui est exogène. Une tumeur, due à l’injection malencontreuse d’argent et de célébrité dans ce sport qui ne demandait rien. C’est le succès et les primes publicitaires qui ont tourné la tête des gentils handballeurs. Il suffira donc qu’on interdise les paris et les gros gains pour que ce sport reste immaculé, moyennant des excuses publiques des égarés.
      On aura ainsi perdu une nouvelle occasion de réaliser que le sport pur, ça n’existe pas. Que, bien avant les contrats juteux et l’EPO, dès le vestiaire des minimes de Chaillé-les-Marais, il est une activité trouble. Pourquoi ? Parce que le sport est un sous-ensemble du jeu. Parce qu’on le pratique essentiellement pour l’excitation du jeu, radicalisée en esprit de compétition. Aussi insatiable et prête à tout qu’une addiction au sexe, cette excitation est amorale.
      On imagine bien le truc : repus de titres depuis dix ans, déjà sacrés champions à trois matchs de la fin, quelques handballeurs de Montpellier ont envie de secouer cette routine en retrouvant la saveur du risque, du combat, de l’incertitude – du jeu. Envie de relancer les dés. Il leur vient alors cette idée foireuse, ce plan de gentil hold-up de polar des années 1970, avec nanas complices et simulations à deux balles. Et elle leur vient, cette idée, dans la continuité de leur adrénaline sportive.

      Plutôt que de s’étrangler à chaque scandale (il y en aura d’autres), observons une bonne fois pour toutes que, si tricherie il y a eu, ces sportifs l’ont commise en tant que sportifs, animés des mêmes pulsions qui les animent lorsqu’ils disputent une finale olympique. Le sport n’est pas sympa, c’est une des raisons pour lesquelles on l’aime.

      Delanoë ne veut pas payer le short d’Ibrahimovic, et alors ?
      Dans sa chronique, l’écrivain François Bégaudeau revient sur la décision du maire de Paris de réduire sa subvention au PSG.
      Publié le 13 décembre 2012
      Dommage que l’annonce par Bertrand Delanoë de la réduction des subventions allouées au PSG soit passée comme une lettre à la poste – comme papa dans maman, aurait dit le regretté Thierry Roland. Dommage, parce qu’un débat bien musclé aurait fait émerger une problématique dont les termes excèdent le contexte parisien.
      C’est du reste ce contexte qui a tué dans l’œuf le débat. A tous il apparaît normal que la Mairie de Paris révise à la baisse une aide qui, dans le budget illimité du club, servirait à peine à payer le short d’Ibrahimovic. Mais est-ce à dire que des clubs moins fortunés, moins qatariens, ne seraient pas concernés par cette reconsidération de la question ? Après tout, à Lille autant qu’à Bordeaux ou même Ajaccio, il s’agit toujours de deniers publics versés dans des besaces privées, ce qui ne va pas de soi.
      Le foot n’a certes pas le monopole de ce genre de transactions. Aux pouvoirs publics il revient de soutenir l’activité économique privée, afin de créer une dynamique susceptible de rejaillir sur la ville, la région, la nation. Mais, de même qu’une perplexité de gauche amène parfois à douter que le développement des entreprises aidées profite à tous et non pas seulement à leurs patrons, évasion fiscale ou pas, on est fondé à se demander s’il y a, en football, un retour sur investissement pour la ville, la région, la nation.
      En somme on voudrait des chiffres. On voudrait que soit clairement quantifié le profit que tire une ville du club qu’elle subventionne. Mais en la matière on n’obtient que des réponses floues. Passant vite sur les éventuels gains directs (un peu d’emploi, un peu d’hôtellerie, un peu de restauration, sous-traitants divers), les intéressés en viennent à convoquer la vieille baudruche de l’image. Un grand club, disent-ils, contribue à l’image positive de la ville dont il porte le nom.
      Or il n’est pas établi que l’image positive d’une ville lui rapporte de l’argent, et encore moins établi qu’il y ait transfert de sympathie du club à la ville. Fan du Real depuis trente ans, le suis-je devenu de Madrid ? M’est-il venu, admirant les exploits de la bande à Butragueño, le désir d’aller y dépenser mon fric en cervezas et tapas ? Absolument pas. Le constat vaut pour toutes les équipes qui, hors du périmètre chauvin, jouissent du grand privilège d’avoir ma préférence (Arsenal, la Juve, le Stade Toulousain en rugby) vaut a fortiori pour des clubs dirigés par des gens qui se sont posés là sans réelle considération pour la ville hôte.
      Qui peut croire que le quartier de Chelsea a connu un regain de visites ou de célébrité depuis que le club de Chelsea, possédé par un milliardaire russe, a gagné la Champions League ? Qui peut croire que la ville de Paris ramasserait les dividendes d’une victoire semblable de l’équipe d’Ancelotti, où brille un Suédois rémunéré par des princes du Moyen-Orient ?
      Nul protectionnisme crypto-xénophobe là-dedans : juste l’évidence que la babélisation des montages financiers frappe définitivement de désuétude la croyance dans un écosystème local. A ce titre, on s’étonne que les municipalités liées aux vingt clubs de Ligue 1 n’en aient pas déjà retiré leurs billes pour les consacrer à la construction de logements sociaux. Gageons que cette chronique mondialement lue lancera le mouvement.

      La victoire de la pensée
      Pour François Bégaudeau, l’Espagne est devenue une équipe de légende, à la hauteur de la Hongrie de 1954, du Brésil de 1970 ou des Pays-Bas de 1974.
      Publié le 12 juillet 2010
      Ceux qui sont nés au foot dans les années 1980 ont grandi dans le souvenir hérité et sans images d’équipes légendaires à qui la mémoire collective accole une année : la Hongrie de 1954, le Brésil de 1970, les Pays-Bas de 1974. Puis les compétitions se sont succédé sans que ces tard-venus voient émerger une sélection nationale digne de la glorieuse estampille calendaire. Aujourd’hui, c’est fait. Quand bien même la stratégie bouchère des Néerlandais aurait payé, quand bien même la finale n’aurait pas vu le plus beau joueur du monde donner la victoire aux siens – joie de la justice, justice de la joie –, il y aurait désormais l’Espagne de 2010.
      Certains préféreront dire: l’Espagne de 2008. Mais peu importe. Une équipe marque par son identité de jeu, et le jeu est une longue histoire. Celui produit par l’Espagne depuis deux ou trois ans vient des années 1970 et d’un pays dont les représentants contemporains portent si bas les couleurs orange. Puis il s’exile à Barcelone, où Cruyff perpétue et affûte, comme entraîneur, l’art de la passe jadis inventé à l’Ajax. Les champions du monde d’aujourd’hui sont pour la plupart issus de la politique de formation impulsée dans ce contexte.
      Entre-temps, il aura fallu que les dirigeants espagnols tranchent la rivalité entre les internationaux du Barça et du Real. A cela, une défaite a beaucoup aidé: celle contre la France (1-3) en huitièmes de finale du Mondial 2006. Dans une interview donnée avant le début de la compétition, Torrès racontait que ce traumatisme avait déclenché au sein de la Roja une profonde réflexion. A l’époque, Barcelone raflait tout: c’est ce style qu’on adopta.
      Une grande équipe se construit en pensant, et la grande pensée s’alimente d’observations. Au lendemain de la défaite allemande de 2008 contre l’Espagne, Joachim Löw regarda son bourreau pour comprendre les tenants de sa suprématie, et en adopta certains avec le bonheur qu’on sait. Comme un écrivain est d’abord un lecteur, un grand entraîneur est d’abord un très bon lecteur des matchs des autres.
      A l’heure de la reconstruction nationale, les acteurs du foot français feraient bien d’observer les équipes qui ont actuellement douzelongueurs d’avance. Au lieu de quoi: le casque. Laurent Blanc n’a rien voulu dire pendant sa conférence de presse, si ce n’est qu’il interdira le casque sur les oreilles, comme Rama Yade l’avait préconisé. En 2004, Domenech avait marqué son arrivée en imposant les protège-tibias à l’entraînement. Aujourd’hui, l’outil principal de la reconstruction est à nouveau le fouet.
      Une logique de guerre civile rédemptrice, quand il faudrait s’ouvrir sur le grand large d’un foot dont l’étape sud-africaine a confirmé la dimension mondiale. Les mêmes causes produiront les mêmes effets, et la France demeurera une nation de foot de seconde zone. Pas grave. Laissant les compatriotes se marcher dessus, on regardera Xavi et Iniesta se faire des passes. Et quand ils se retireront, il nous restera leur souvenir durable, éternel.

      Génie pas divin
      Un joueur médiocre qui se bat sur tous les points, on l’admire. Inversement, un champion niaqueux énerve, comme énerve un premier de la classe, estime François Bégaudeau.
      Publié le 05 juillet 2013
      Un week-end heureux commence. Un week-end de finale de Grand Chelem sans Rafael Nadal. Il est temps de crier ce que nous murmurons depuis dix ans : nous n’aimons pas Nadal. Je, tu, il, nous n’aimons pas Nadal. Cinquante-sept fans parmi les millions d’amateurs de tennis, ça fait peu. Ça fait un coefficient de sympathie très inférieur à celui d’un immense champion, de l’immense champion qu’il est.
      Il y en a des moyens que la foule adore (Virenque), des moyens que la foule déteste (Nasri), des champions que la foule adore (Bolt), et des champions que la foule ne s’interdirait plus de carrément détester s’ils cessaient d’être brillantissimes : Cristiano Ronaldo, Nadal.
      Pourquoi ? Pourquoi tant de non-amour ? Nadal est un sale type ? Un tricheur ? Allume ses adversaires au filet ? Gifle les ramasseuses de balles ? A bénéficié d’un arbitrage de complaisance pour clore ses bisbilles avec le Crédit lyonnais ? Rien de tout ça. Très correct, au contraire. Rendant facilement un point litigieux. Jamais un mot de trop en conférence de presse. Gentil garçon. Bourrin sur le court ? Peut-être à ses débuts, mais aujourd’hui Rafa, comme l’appelle l’entre-soi des gentlemen commentateurs, possède tous les coups du tennis, et un toucher de balle au moins aussi admirable que d’autres, réputés plus techniques. Quant à sa tactique de base, elle n’est pas singulièrement défensive. Nadal est, comme tous les membres du Top 10, un frappeur de fond de court.
      UN MORDANT QUI DÉRANGE
      En réalité, le ressort de ce suffrage négatif a peu à voir avec le sport en soi. Le phénomène est infratennistique. Le phénomène est physique. Notons d’abord que l’homme n’est pas d’une beauté fatale. En sport où tout est surface, ça joue. Mais il y a surtout son attitude. On ne parle pas de cette catastrophique manie, dûment parodiée par Djokovic, de se décoller le caleçon de la raie du cul. On parle de son répétitif « Vamos ! », soutenu par un poing serré. « Vamos ! » tout court. Même pas « a la playa ». « Vamos ! » ne va nulle part qu’à soi. Autostimulation. Quand on est de bonne humeur, on appelle ça la niaque, saluant un Rafa qui « se bat sur tous les points ». Et c’est justement là que le bât blesse.
      Un joueur médiocre qui se bat sur tous les points, on l’admire, comme on admire, avec un zeste de condescendance, un collégien limité qui sue sur ses devoirs. Inversement, un champion niaqueux énerve, comme énerve un premier de la classe qu’on voit supertendu avant une épreuve du bac où il obtiendra 18 à coup sûr. Nécessairement combatif et gagneur, le champion doit parfois sembler ne rien forcer, pour mettre à nu son génie pur. Le génie n’est tel que s’il coule de source. Le génie est divin : il tombe du ciel. La facilité est sa politesse, tant qu’elle ne s’excède pas en arrogance, elle est son excuse auprès de nous autres médiocres, en même temps qu’une explicite reconnaissance de dette aux capacités qui lui sont échues sans mérite. Nadal n’est pas un bourrin mais il produit le spectacle d’un gars qui passe en force – comme Cristiano Ronaldo. « Il ne lâche rien », dit-on admiratif, et c’est une critique larvée. Parce que le génie lâche. Le génie est relâché. Federer ? Ben oui. Catégorie Bolt. Catégorie Messi. Catégorie qu’on aime.

      Ligue des champions : trop gros pour perdre
      Dans sa chronique hebdomadaire, François Bégaudeau déplore le manque de suspense d’un tournoi trusté par des clubs richissimes parmi lesquels le Barça, qui fait figure de favori pour le titre.
      Publié le 26 mai 2015
      Nous fûmes quelques-uns, la semaine dernière au café, à nous réjouir du maintien du Barça au sommet après le départ de Guardiola. Nous eûmes tort. Si intense soit notre amitié pour les Blaugrana, cette constance est un symptôme aussi inquiétant que la triste invariabilité du casting de la Ligue des champions : neuf vainqueurs sur les vingt dernières années, chiffre dérisoire en proportion du nombre de clubs en lice. Et l’exception de l’intrusion en finale de l’Atletico hier, de la Juve aujourd’hui, consolide la règle qui veut que six gros en squattent les places depuis dix ans.
      De cette donnée, l’explication générale vaut pour bien d’autres domaines : les riches de plus en plus riches, les pauvres pas moins pauvres, l’écart entre eux devenu un gouffre, un canyon. Entre le Real et le Celtic Glasgow, le Bayern et le Steaua Bucarest, Manchester United et Anderlecht, il y a désormais un gouffre, un canyon. Les uns mettent deux branlées par an aux autres, avant de s’amuser entre eux en avril et mai.
      Il est pourtant arrivé que la croissance des mastodontes se heurte à des limites législatives. On ne parle pas du pathétique fair-play financier qui n’aura que renforcé la souveraineté des gros, mais par exemple de cette règle qui, en des temps néandertaliens, interdisait d’aligner plus de deux puis trois étrangers sur la pelouse. Avant que survienne l’arrêt Bosman, moment zéro du foot moderne.
      En ces temps prébosmaniens, deux ou trois étrangers ne suffisant pas à assurer les résultats, un club même richissime était dépendant d’un bon vivier de joueurs sur le territoire national. Dépendant de l’existence de ce qu’on appelait une bonne génération. Corollairement, il existait des cycles. Le Milan AC brillait puis s’éteignait avant de rejaillir somptueux vingt ans plus tard puis de s’éteindre à nouveau avec les départs d’Albertini, Baresi, Maldini. Et nous ne parlons pas de l’ère carrément glaciaire où des générations spontanées, sorties de nulle part et vouées à y retourner après une brève parade triomphale, offraient une notoriété de rockstar prématurément disparue à des créatures exotiques comme le Ipswich Town FC. En ce temps-là, ma bonne dame, les clubs avaient des périodes. On disait : l’Ajax des années 1970. On disait : la Juve des années 1980. Ou le Dortmund des années 1990. Ou, variante métonymique, le Milan de Sacchi.
      Qu’il soit de Cruyff, de Guardiola, ou de ma sœur, rien ne peut plus arriver au Barça. Jadis, le déclin des maîtres à jouer Xavi et Iniesta aurait ouvert une décennie de moindre performance, le temps de se refaire un effectif. Là, non. Parce que Messi demeure, mais aussi parce que ses dirigeants illimités ont les moyens de lui adjoindre deux autres des trois meilleurs attaquants du monde. Le club est garanti, comme en 2008 furent garanties, par les Etats, ces banques qu’on dit too big to fail. N’oublions jamais que les capitalistes n’aiment la compétition que s’ils sont sûrs de la gagner. N’aiment la concurrence que faussée.
      On ne se refait pas : au café, samedi soir, chacun des amis paiera sa tournée si le Barça remporte la Ligue des champions. Alors qu’au fond il n’y a vraiment pas de quoi trinquer.

    • #109297 Répondre
      luc
      Invité

      Merci pour cette compilation! beau boulot, comment as-tu fait?

      +1 pour « on roule sur la tête »

      • #109298 Répondre
        kenny
        Invité

        j’ai mis à profit un réveil trop matinal en passant 3h a faire des copier-coller
        il manque 3 ou 4 chroniques, le site du monde m’ayant détecté et interdit

        • #109355 Répondre
          mathieu
          Invité

          Merci Kenny !

          • #109358 Répondre
            Claire N
            Invité

            Merci Kenny
            J’espère toutefois que tes insomnies matinales
            Malgré le grand bien qu’elles nous font , tendront à s’estomper

    • #109306 Répondre
      Ostros
      Invité

      MERCI !
      (En vrai je savais que tu répondais à cette demande ^^)
      2027 je vote pour toi

    • #109313 Répondre
      Ostros
      Invité

      Kenny,
      Est-ce que tu peux me transmettre ce rouleau d’articles par mail sous Word, stp ?
      Je n’arrive pas à tout copier coller. Au fait ça ne copie pas.
      J’ai même essayé de demander à chatgpt de copier coller pour moi, mais le site le considère comme un spam et lui bloque l’accès.
      J’aimerais les vendre au marché noir.
      Si tu peux le faire, voici mon mail : madmrspi@gmail.com 🙏

      • #109314 Répondre
        kenny
        Invité

        envoyé le fichier word
        il faudrait quelqu’un pour générer un pdf avec chapitrage, table des matières en liens hypertextes et glossaire
        avec une version payante d’IA ça doit pouvoir se faire rapidement

        • #109316 Répondre
          Ostros
          Invité

          C’est super merci !
          Oui, on attend un généreux qui a un abonnement chez une IA.
          Après c’est déjà un grand kiff de les avoir (presque) toutes.

          • #109327 Répondre
            François Bégaudeau
            Maître des clés

            merci kenny d’avoir fait ce boulot à ma place
            maintenant je les ai
            je te dois au moins 2 bières

            • #109339 Répondre
              Graindorge
              Invité

              Sacré boulot! Merci kenny! Géo Trouvetout!
              @ François
               » au moins 2 bières » dans un bon restau j’espère »

              • #109379 Répondre
                kenny
                Invité

                2 pintes minimum pour un prochain gros match de paris
                c’est noté

    • #109342 Répondre
      Seb H
      Invité

      M’étonne que tout du haut de son truc de vitalisme et nietzschéisme, M Bégaudeau ne questionne pas les règles du sport. Il dit que le sport tend vers gagner, il le questionne pas. C’est quoi gagner un sport? ça a tout l’air d’être le fait d’avoir suivi les règles le mieux et de s’être vu donner un bon point.
      Les saltimbanques du cirque du soleil ne sont pas des sportifs, alors qu’ils sont aussi physiquement aptes que les gymnastes des JO. Pareil pour la danse etc.
      Dans l’article en question on parle de soumission, de l’employé du mois. Mais être sportif c’est déjà une soumission en soi, là ou l’art c’est vivant, le sport se soustrait à la vie, ça devient une société.
      Pourquoi on aurait pas le droit de prendre la balle dans les mains? Quand le joueur éponyme du casse couille du forum le fait, tout le monde est émerveillé, il devient artiste, et donc il dépasse le sport.

    • #109346 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

      Je crois comprendre que cette bouillie verbale a pour présupposé idiot que le vitalisme, ou le nietzschéisme, ou l’anarchisme, seraient opposées à l’idée de règles.

      • #109352 Répondre
        Seb H
        Invité

        ça pique, désolé je ferais mieux la prochaine fois.
        Professeur ça devait être une vocation, j’ai la même sensation que quand j’ai eu mon 5/20 en physique chimie

        • #109354 Répondre
          François Bégaudeau
          Maître des clés

          Oui oui professeur tout ça, mais restons sur le point : tu me présupposes stupidement une stupide réticence aux règles en soi.

          • #109371 Répondre
            V.
            Invité

            Et comme si la performance sportive ne consistait pas parfois à se jouer des règles du jeu. Tout comme dans l’art – mais le parallèle s’arrête ici.

            • #109375 Répondre
              François Bégaudeau
              Maître des clés

              tout à fait
              mais gare à ne pas dire des choses trop raisonnées et justes, on va t’appeler prof

            • #109388 Répondre
              Seb H
              Invité

              Bah je suis désolé mais si je reconnais que j’ai écrit n’importe comment, le sport de haut niveau -celui que tout le monde commente- finit toujours par devenir une histoire de millimètres, de grammes, de petits bouts de gènes par ci par là. Parce que les règles deviennent tellement strictes que tout le monde étant devenu égal par son travail, sa technique et sa ruse; que c’est plus qu’à celui qui a le plus de chance. ça devient comme le speedrun de jeu vidéo, ça devient un travail de polissage.
              La tendance de tout les gros sports c’est de resserrer les règles, les histoires de carburant solide en formule 1 c’est terminé, et maintenant les seules petites triches c’est à la marge.
              Et donc si ton rêve c’est de devenir le roi du basket ou de la boxe, si t’as pas été entraîné à tes 5 ans et si tu as pas une malformation qui te rend super fort tu peux déjà abandonner, parce que tu n’auras pas le droit de tirer ton compte là où t’es bon. Donc résignes toi à trier les lentilles parce que c’est là ou tu as le talent le plus naturel. Deviens ce que tu es!
              Le sport de haut niveau c’est juste un travail de sélection de qui remplit le plus le cahier des charges, avec un spectacle à la fin.
              Là j’ai vidé mon truc de tout présupposé et je suis sûr d’avoir raison.
              si on me dit que j’ai tort, je me suicide. Vous avez une grande responsabilité.

              • #109403 Répondre
                François Bégaudeau
                Maître des clés

                au moins c’est un peu plus clair comme ça
                mais je crains que Lamine Yamal ne soit pas le produit d’un travail acharné ou d’une standardisation optimisante

                • #109421 Répondre
                  Seb H
                  Invité

                  Le type fait du foot comme un robot depuis qu’il sort de la poussette, inscrit par son père…

                  • #109422 Répondre
                    Seb H
                    Invité

                    J’abandonne… En fait c’est le cas de tout le monde mozart etc…
                    On se résigne. En tout cas pour moi c’est la mort de la surprise

                    • #109431 Répondre
                      François Bégaudeau
                      Maître des clés

                      le pointu de Yamal sur le but 5 c’est programmé?

                      • #109456 Répondre
                        Seb H
                        Invité

                        Oui, nostradamus le prédisait:
                        « Le lion jeune le vieux surmontera; – En champ bellique par singulier duel, – Dans cage d’or ses yeux lui crèvera »

    • #109380 Répondre
      kenny
      Invité

      Le jeu gagnant
      Le jeu, la tactique, la technique. Le regard de François Bégaudeau sur ce qui fait les grandes équipes.
      Publié le 29 juin 2010
      Au commencement, il y eut Espagne-Suisse et l’on eut peur. Peur qu’un certain Barça-Inter du mois dernier ait donné le la de ce Mondial, en convainquant les trente-deux sélectionneurs qu’un double rideau de fer pouvait désarmer les meilleures armadas offensives. Peur que les premiers matches de la compétition en aient fixé la scénographie dominante : religion du repli défensif, obsession de la récupération, coups francs sur la ligne médiane déclarés occasions de but par Christian Jeanpierre sur TF1. Et puis non. L’équipe la plus constante de cette première moitié de tournoi est joueuse. Pied de nez au cliché, elle est allemande.
      Jouer ne veut pas dire attaquer à tout va. Jouer n’implique pas qu’on se dispose en 2-3-5. Jouer n’est pas affaire de système. Jouer est une disposition d’esprit, une foi, une croyance dans le fait que je gagne à assumer le ballon, qu’il me veut du bien, qu’il me donnera beaucoup si je ne le contrarie pas en l’abandonnant à l’adversaire. Jouer commence bas, par une relance propre de défenseur, par une belle transmission oblique d’un récupérateur à un ailier, etc. Jouer est une façon de sucer le jeu jusqu’à la moelle, d’y être totalement.
      L’Allemagne y est, et là où elle est, le jeu se déplie. Des deux côtés. Même les lourdauds Anglais ont un temps retrouvé un peu de légèreté, par contamination. Soudain la pelouse semble moins sèche, et libère un potentiel de passes franches, appels dans l’espace, redoublements, et autres figures englobées par la notion de mouvement.
      La France et l’Italie n’y étaient pas, et donc n’y sont plus. Elles ne croient pas dans le jeu, elles disparaissent. Sanction immédiate. Dans une interview récente, Julien Escudé racontait que les entraînements de Domenech proposaient beaucoup de tactique et peu de jeu. La tactique, c’est le placement, notamment sur les phases statiques ; le jeu c’est quand les pions s’animent. La tactique est la science des laborieux, le jeu nécessite des techniciens et nous n’en formons pas. On aura beau parler, encore des mois, d’enfants gâtés milliardaires et de 4-3-3, l’affaire est beaucoup plus élémentaire : les deux ou trois meilleurs Italiens ou Français arrivent à peine au niveau technique d’un défenseur hollandais.
      Quand la rentrée de Pirlo ranima son équipe baladée jusque-là par la Slovaquie, on comprit rétroactivement ce qui avait manqué aux Italiens et à leurs cousins transalpins : un grand technicien qui irrigue l’équipe, la fait advenir à elle-même. Ce qu’on appelle un meneur de jeu. Les équipes fortes en ont, pas les deux tristes losers de cette Coupe du monde. Des accélérateurs (Malouda, Ribéry, Di Natale), de bons technico-tacticiens qui, en Espagne, joueraient relanceurs devant la défense (Gourcuff, Montolivo), mais personne de la trempe d’un Ozil ou d’un Xavi pour rythmer la danse. Et pour cause : de danse, il n’est pas question. Si la France veut devenir le pays de foot qu’elle n’a jamais vraiment été, elle n’a qu’à se mettre à y jouer.

      Kevin et Prince
      La chronique « Viril mais correct » de François Bégaudeau.
      Publié le 09 juillet 2010
      Un des rares constats unanimes lors de ce Mondial : les stars sont passées au travers. Cristiano Ronaldo inexistant, Eto’o en sous-régime, Rooney et Messi très actifs mais muets. Pour expliquer ce phénomène pas si inédit, d’aucuns rappellent que les stars évoluent, par définition, dans des grands clubs qui vont loin dans toutes les compétitions et les laissent exsangues au mois de juin. Mais dans ce cas, pourquoi trouvait-on autant de joueurs du Bayern et du Barça dans le dernier carré ?
      D’autres plus idéologues et toujours bloqués sur l’humiliation nationale avancent que ce Mondial consacre les valeurs collectives et punit les individualistes, a fortiori s’ils se prénomment Nicolas ou Patrice – et je veux plus vous voir ici !, gronde le surveillant général Thuram. Ce n’est pas le chroniqueur viril mais correct qui se plaindra qu’on salue le collectif, mais, outre que cette position n’est pas irréprochable – après tout les régimes totalitaires ne jurent que par lui -, elle procède, comme souvent dans l’agora footeuse, du wishful thinking plutôt que de l’observation. Car les équipes brillantes de ce Mondial le doivent sans doute à leur sens du sacrifice pour la gloire de la nation, mais aussi à des grands joueurs. Qui, simplement, ne sont pas ceux qu’on croit. Alors que la saison régulière, suivie à travers des résumés proposés par tous les « téléfoots » du monde, distingue les buteurs, les matchs en intégralité d’une phase finale font apparaître les éléments vraiment indispensables, ceux qu’un entraîneur n’échangerait contre personne.
      On débarque donc en Afrique du Sud en croyant s’extasier devant les acrobaties de Van Persie et Robben, et c’est Van Bommel et De Jong qu’on voit porter leur formation en finale. Au passage, se trouve là entérinée une tendance vieille d’une décennie : la responsabilité du jeu incombe à des milieux qu’en d’autres temps on aurait appelé défensifs : un Annan avec le Ghana, un Schweinsteiger en Allemagne, quelques autres. Aussi physiques que techniques, capables d’emporter trois jambes dans un tacle autant que de déborder en feinte de corps (le troisième but du second nommé contre l’Argentine), ils forment une nouvelle race de grands joueurs par qui tout passe et qui savent tout faire.
      Dans le cas d’un Kevin-Prince Boateng, baraque tatouée chez qui on n’aurait d’autant moins supposé une telle finesse de toucher qu’il est né médiatiquement avec son tacle meurtrier sur Michael Ballack, l’expression « nouvelle race » prend un tour littéral. L’homme aurait pu choisir la sélection allemande comme son demi-frère, et a finalement rejoint le Ghana où sa peau caramel détonne dans l’autre sens. Le trouble identitaire est, cette fois, total : Africain blanc, Européen noir ? Bourrin virtuose, technicien catcheur ? A la fois Kevin et Prince, l' »homo footus » moderne lui ressemble et ne ressemble à rien de ce que l’on connaissait. Une invitation de plus, après l’invention de l’oxymore « allemand sympa « , à remettre à jour nos représentations.

      Le théorème du chauvin
      François Bégaudeau
      Le Monde
      Publié le 25 juin 2010
      Sans adhérer au fascisme, le chauvin en épouse au moins un théorème. De même que Le Pen promettait de soutenir sa fille contre sa nièce, sa nièce contre sa voisine, et ainsi de suite, le chauvin vibre avec les Bleus contre les Rouges, vibrerait avec l’équipe d’Europe contre l’équipe d’Asie, et avec le Football Club terrien contre le Bayern Pluton. A rebours de ce que le philosophe Gilles Deleuze proposait comme définition de la gauche, le chauvin préfère a priori le proche au lointain, indépendamment de la qualité effective de l’un et de l’autre.
      Il arrive tout de même que, devant l’indigence du spectacle proposé par le proche, le chauvin s’en désolidarise. On attendrait alors qu’il bascule à gauche et soutienne positivement une entité lointaine. Au lieu de quoi, il consacre toute son énergie à insulter ce qu’il adorait – colère, consternation, honte. C’est que le chauvin le demeure. Il ne s’est pas départi du sentiment d’appartenance à la patrie qui sous-tend sa position. Au contraire, c’est en son nom qu’il fulmine. C’est en tant que membre de plein droit (du sang) de cette famille postulée qu’il se permet d’en exclure ceux qu’il juge l’avoir trahie. Non pas : puisque mon pays ressemble à ça, j’en soutiendrai un autre ou j’élirai des communautés transfrontalières (la cinéphilie, le surf des neiges). Mais : les joueurs censés représenter mon pays n’en sont pas dignes. Plutôt que de partir en voyage, le chauvin envoie (se) balader le joueur dont il met en doute l’amour du maillot. Le chauvin ne l’est jamais autant que lorsqu’il accable d’anathèmes son équipe favorite gangrenée par le parti de l’étranger. Il n’est jamais aussi fier d’être français que lorsqu’il se dit honteux de l’être.
      Le non-chauvin observe avec perplexité cette réversibilité infinie de l’amour et de la haine. Il ne comprend pas qu’on demande à un joueur d’aimer son maillot ; se souvient du Kanak Karembeu que sa lecture critique de la République française rendait réfractaire à chanter La Marseillaise mais jamais à se défoncer sur le terrain ; ne croit pas que les performances d’Anelka aient à voir avec le degré d’estime qu’il porte à son pays ; se dit qu’à l’avenir les dirigeants du pays et du foot n’auront qu’à prendre au pied de la lettre leurs incantations cocardières en exigeant des sélectionnés qu’ils prêtent allégeance à la France et à son histoire, de Clovis à Mitterrand en passant par Thiers et Pétain.
      Les joueurs qui ne le sentent pas auront toute latitude de refuser une sélection. On ne pourra leur en vouloir. Nul n’est tenu d’aimer sa patrie. Le non-chauvin a cessé de supporter aveuglément la France depuis que la découverte des Stones lui a fait traverser la Manche en esprit, et cette année il n’a pas attendu l’élimination des Bleus pour se rendre accessible à la beauté des autres. C’est ainsi qu’il jouit pleinement du jeu nommé football (trop sérieux, le chauvin n’est pas joueur) et jouira de l’échantillon offert par les quinze jours à venir. A l’écart des éructations d’affaire d’Etat, il chantera sa gratitude.

      Football Leaks, « une affaire qui n’en est pas une », par François Bégaudeau
      Plus rien ne nous étonne, surtout pas le fait que des Cristiano Ronaldo riches à millions soustraient leurs revenus au fisc. Pourquoi ? Simplement parce que nous le savions déjà.
      Publié le 03 février 2017
      Chacun pourra reproduire l’expérience à laquelle le chroniqueur s’est courageusement livré la semaine dernière : taper « Foot Leaks » dans la barre de recherche de Google. Pour constater que les articles ouverts par les liens de la première page datent tous du mois de décembre, et jamais d’au-delà. Et donc voir son intuition confirmée : l’affaire dite des « Foot Leaks », sortie par 60 journalistes de 12 pays, l’affaire que ¬Mediapart présentait comme « la plus grande fuite d’informations de l’histoire du sport », l’affaire dont les 18 millions de documents promettaient de défrayer la chronique jusqu’en 2022 n’a pas passé l’hiver.
      Pour expliquer cela, on peut toujours avancer les raisons contingentes, parfaites empêcheuses de penser. On peut dire qu’une actualité en a chassé une autre, qu’ainsi va l’information 2.0, un scandale financier est balayé par un attentat à Berlin, à son tour balayé par le fourrage d’une dinde, à son tour balayé par des emplois sarthois et néanmoins fictifs.
      On peut aussi supputer que l’oligarchie mondialiste a, pour faire diversion, organisé l’attentat de Berlin et brusquement inventé Noël. Mais, même ainsi manipulé, chacun est libre de suivre les révélations délivrées en feuilleton par les supports concernés. Or nous ne le faisons pas. Très vite, nous autres citoyens avons lâché l’affaire.
      Les sociétés écrans font écran
      La principale raison en est que cette affaire n’en est pas une. Que ces révélations n’en sont pas. Car nous savions déjà. Nous n’avions pas les chiffres ni les noms, mais nous savions qu’à partir d’un seuil de richesse pas si élevé le premier réflexe est de se soustraire au fisc, et qu’il existe des milliers de conseillers et de banques pour sécuriser l’évasion. Un riche qui ne fraude pas le fisc est la risée de ses pairs, qu’il s’appelle Pogba ou Mourinho n’ajoute rien à cette certitude structurelle. C’est comme ça. D’où la seconde raison de notre précoce indifférence : l’intériorisation de notre impuissance politique devant l’étendue des phénomènes mis au jour. Côté Ronaldo, on parle de 150 millions d’euros, somme très bonne pour justifier une manchette dans la presse, et très mauvaise pour susciter une révolte. Trop de millions tuent les millions, comme trop de leaks tuent le scoop.
      Sans parler de la complexité savante des montages incriminés : ces histoires de droits à l’image accaparés par des agents brésiliens qui montent des sociétés luxembourgeoises destinées à masquer la fuite des revenus vers les îles Vierges britanniques sont propres à égarer tant les juges que les spectateurs. Nous savons, mais nous n’y comprenons rien. Nous voyons bien le genre d’embrouilles, et nous ne voyons rien. C’est le point crucial : les sociétés écrans font écran. Les flux financiers, c’est connu, n’ont pas la visibilité mobilisatrice qu’aurait, par exemple, la mort d’épuisement d’un enfant singapourien dans une usine Apple. De la délinquance bancaire avérée, nous n’avons aucune marque tangible.
      Parallèlement à quoi, chaque week-end nous offre la grâce concrète, physique, visible, spectaculaire, et pour tout ça rédemptrice, des gestes de foot. Chaque week-end, 18 millions de documents sont consumés par un seul passement de jambes de Ronaldo, élu Ballon d’or 2016 deux semaines après avoir été cité dans cette non-affaire.

    • #109381 Répondre
      kenny
      Invité

      je crois qu’on est bon

      • #109387 Répondre
        Ostros
        Invité

        Impec, j’ai pu copier sans problème !
        Pendant que je te tiens, Kenny, y aurait moyen que tu nous trouves les films Othon suivants, stp ? :
        – le fleuve, la tuffe et l’architecte
        – la santé
        – le film inédit que seul la revue débordements a pu voir, ainsi que le public de leur soirée spéciale (injustice !)
        .
        Ils sont hébergés sur un serveur yougoslave surveillé par le KGB, mais je pense que c’est dans tes cordes

        • #109391 Répondre
          Ostros
          Invité

          Le film inédit que seule la revue débordements a pu voir, ainsi que le public de leur soirée spéciale s’intitule
          – Réunion

          • #109394 Répondre
            Ostros
            Invité

            Il y a aussi le court métrage
            – Louisa
            Stp

            • #109395 Répondre
              Ostros
              Invité

              Et si tu as dans l’idée de récupérer ses critiques des cahiers du cinéma, surtout sens toi libre d’exprimer ton talent.

    • #109404 Répondre
      kenny
      Invité

      pour les films ça dépasse largement mes compétences, peut-être leur demander directement?
      pour les cahiers, l’abonnement numérique ne donne pas accès aux archives, et les numéros des années 2000-2010s ne sont pas sur les sites de téléchargement, pas que je sache
      reste la solution artisanale: s’armer de courage, d’un bon appareil photo et aller à la médiathèque des halles qui possède normalement tous les numéros
      un jour peut-être, après le remplacement décennal de mon tel portable

      • #109409 Répondre
        Ostros
        Invité

        Ou avec un scanner de poche.
        A deux ça ira plus vite.
        A l’occasion on s’organise ça.
        Quand j’aurai un scanner de poche (et toi un nouveau tel).

    • #109928 Répondre
      Clément
      Invité

      Bonjour,
      Ca a été évoqué dans la discussion –
      j’ai pris un peu de temps pour mettre en forme le gros paquet de texte – pour la communauté 🙂
      Pas d’IA, mais du Latex (éditeur de texte utilisé en science); ca demande pas mal de clics quand meme.

      Ca fait ~100 pages !
      Normallement c’est accessible et éditable ici: https://www.overleaf.com/8669342555nkfvtdspjkrx#1f46a2
      (C’est un éditeur Latex en ligne gratuit, mais il faut quand meme s’identifier)

      Et sinon, je peux envoyer les fichiers par mail.

      • #109952 Répondre
        Ostros
        Invité

        Merci Clément ! C’est très bien fait, propre, aéré.
        Super équipe que celle des sitistes

        • #109955 Répondre
          Ostros
          Invité

          Je l’ai téléchargé c’est encore plus beau. 108 pages. Sommaire. Pagination. Titres en gras. Tout est joli.

          • #109964 Répondre
            François Bégaudeau
            Maître des clés

            merci beaucoup
            quand elles seront publiées, je t’offrirai un tee-shirt Cause perdue

          • #109990 Répondre
            Clément
            Invité

            cool, merci du retour, content que ça plaise.
            (Et faut pas hésiter à faire des modifs sur le site et recompiler)

          • #110062 Répondre
            Clément
            Invité

            Et si ca intéresse: je viens de corriger le problème d’espace avec les guillemets (ça faisait mal aux yeux).
            Nouvelle version toujours via le lien overleaf

      • #110074 Répondre
        Graindorge
        Invité

        @ Clément
        si et seulement si ça te fait pas trop de boulot et quand tu peux, je veux bien les fichiers: donaram85@gmail.com

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