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- Ce sujet contient 25 réponses, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par
Seb H, le il y a 10 mois et 1 semaine.
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Trou
InvitéBonjour les sitistes,
N’habitant pas en France, je n’ai pu découvrir le dernier film de Bruno Dumont que tout récemment. J’ai profité de la sortie du film pour écrire un petit texte que je voulais partager avec vous. Suivant régulièrement ce qu’il se dit sur ce forum, je suis également curieux de savoir quel est votre retour sur le film après plusieurs mois car je trouve que les films de Dumont dans un premier temps déstabilisent mais ensuite continuent de travailler leur spectateur. Et souvent à mes yeux, ils se bonifient. Et pour vous?D’la viande!
L’Empire, Bruno DumontA la lecture du synopsis de L’Empire une évidence s’impose : ce n’est pas par là qu’il faudra chercher à aborder le nouveau film de Bruno Dumont tant son libellé loufoque nous renvoie, notamment, à l’enquête policière sans fin servant de prétexte à la série P’tit Quinquin. Dès lors, il convient non pas de s’intéresser à ce que raconte le cinéaste, mais à ce qu’il fait. C’est-à-dire utiliser son scénario pour ouvrir un espace dans lequel va se déployer un cinéma d’incarnation. L’ouverture du film confirme cette piste : on passe d’un plan de ciel bleu nuageux perforés par le soleil, accompagné d’une musique de Bach, à un plan large sur un fragment dumontien de la côte d’Opale – paysage de dunes avec végétation basse et éparse. Une sonnerie de téléphone (Bach encore mais remasterisé) nous révèle, au centre du plan, la présence de Line (Lyna Khoudri). Nue, elle répond à un appel vidéo en se vantant d’avoir trouver le « spot » pour bronzer tranquillement des « seins » et du « cul ». Les coordonnées du films sont posées, il naviguera entre l’immatériel et le matériel.
Comme souvent chez Dumont, on trouve au casting un mélange d’acteurs professionnels et de résidents du Nord amateurs. Plus que le jeu, Dumont travaille la cinégénie. C’est-à-dire, pour reprendre ses termes, la « transfiguration » de ce qu’il filme par la caméra. « Un champ de patate quand je le filme ce n’est plus un champ de patate. Ça devient autre chose…». C’est dans ce « devenir autre chose » que réside le coeur de son travail actuel. La cinégénie est cruelle, aristocratique. Filmés par la caméra, les corps et les choses prennent des ampleurs inégales. Et contrairement au cinéma français dit « du milieu », Dumont ne se contente pas de retenir les éléments les plus cinégéniques pour faire des films homogènes « plus beaux que la vie ». Il va puiser dans un spectre élargi et s’employer à un travail de composition. Les différents degrés de cinégénie deviennent comme des couleurs ou des notes que le réalisateur va s’appliquer à monter pour produire une forme cinématographique. Ainsi cohabitent des scènes jamais vues où les acteurs jouent maladroitement, butent sur leurs répliques, esquissent des débuts de fou rire inopportuns et des scènes où le jeu touche à la plus grande justesse. Plus vertigineux encore sont ces moments où, précisément, la grâce vient du maladroit – le « Je suis une bête Jane. Un démon. » me hante toujours – et le faux de la prouesse, je pense évidemment au jeu de Fabrice Lucchini et Lyna Khoudri qui, à plusieurs reprises, bascule volontairement dans le grotesque. Dans L’Empire, le jeu est régulièrement faux mais, presque par miracle, la note est juste.
C’est dans cet équilibre précaire que Dumont brille le plus fort et parvient à faire d’une scène anodine, la rencontre entre une habitante et la maire de son village filmée dans un simple champ contrechamp, un puissant moment de cinéma. Dans cette scène, la maire, incarnée par Camille Cottin, est interpellée par une passante âgée, Mme Deroo. Un dialogue s’installe à propos de la santé de Mme Deroo qui souffre de la jambe et malgré cela s’en va faire les courses. Elle poursuit en détaillant sa liste de commission. Camille Cottin, maire du village mais également reine d’un des empires interplanétaires, joue l’écoute charitable. Et puis le dialogue déraille. La maire en mission est pressée. Elle interrompt la liste de course et, pour avancer sur la route des politesses obligées, s’enquiert du mari de Mme Deroo. Cette dernière plus lente, est toujours dans les détails de sa liste. A « et votre mari? » elle répond « d’la viande! » avec un sourire. Elle nous livre ainsi une clé qui permet de mieux cerner le travail du cinéaste. Sous ses personnages, sous son récit métaphysique et en amont de toute philosophie, le cinéaste met en scène « d’la viande ».
Bruno Dumont présente son film comme un préquel de son premier long-métrage, La Vie de Jésus. Freddy petit bout de chair blondinet est à la fois le Christ et le Diable. En renvoyant tous ses protagonistes à la « viande » qui les constitue le cinéaste parvient à une écriture cinématographique poétique, où, sans basculer dans l’abstraction, le sens se consume relayé par la musicalité besogneuse des corps, des paroles et des paysages. Le film devient musical et dans l’élan de ce déplacement qui n’est jamais complètement accompli, le matériel et l’immatériel communient. Le « C’est tout! » final prononcé par le Margat n’est pas la pirouette de l’artiste qui fanfaronne à la fin de son numéro mais bien plutôt la révérence de celui qui s’efface derrière le monde indivisé qu’il participe à construire. L’Empire est un grand film, radicalement chrétien, c’est-à-dire amoureusement révolutionnaire.
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françois bégaudeau
InvitéJe trouve cette critique très consistante. Elle a la force d’avoir une ligne et de ne pas la lâcher
Ca ne me réconcilie pas avec ce film, que je n’ai pas aimé – et que je trouve, par surcroit, idéologiquement douteux et philosophiquement pauvre. Mais peu importe. Il faudrait juste que tu détailles et étayes l’affirmation « Dans L’Empire, le jeu est régulièrement faux mais, presque par miracle, la note est juste. » En l’état ce n’est qu’une affirmation. Donc concrètement : où est la justesse dans ce film?-
Trou
InvitéMerci François pour ce retour encourageant. A propos de la phrase que tu cites je suis d’accord qu’elle manque de développement. Je crois que c’est quelque chose que je ressens mais que je n’arrive pas bien à cerner. Pour aller loin et pour répondre à la question sur la justesse, voilà les pistes que j’envisage :
1) Je trouve qu’il y a de la justesse dans le rapport aux acteurs/actrices. Bruno Dumont a un rapport documentaire avec ses comédiens. Dans leur jeu étrange, ils et elles livrent quelque chose d’eux-mêmes qu’on ne voit pas ailleurs. Leurs personnages ne les recouvrent pas. Exemplairement tous les plans du Margat. C’est le diable et c’est un enfant.
2) Je vois également de la justesse dans la mise en scène. Comment elle fait tenir ensemble des éléments très différents. Il y a un art du tissage qui fait que bien que ça parte dans tous les sens, une forme se forme. Et je pense que le déplacement musical du film fait beaucoup dans ce sens-là.Concernant l’idéologie douteuse du film, c’est drôle mais de mon côté je me surprends à rapprocher ce film des textes sur l’art communiste de Jacques Rancière dans les Voyages de l’art (auquel la conclusion du texte doit beaucoup).
Je vais creuser tout ça!
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françois bégaudeau
Invitétest
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Frederic
Invitébonjour !
J’ai été beaucoup touché par ce film, dont j’ai apprécié le côté « naïf », si on peut dire. J’y ai ressenti des réminiscences de la simplicité de l’enfance et de l’adolescence, loin du monde binaire, insensible, qu’on essaie de nous vendre un partout…Je l’ai vu simplement, comme une porte pour rêver un peu. Outre les quelques clichés usés par Dumont par son choix d’actrices et acteurs, j’y ai vu une sorte de fable où finallement on voit que la seule de se sortir de cet affreux mal (la mort de l’humain), c’est l’amour, les retrouvailles entre l’esprit, le corp, la beauté., l’animalité. De l’intelligence sensible.
Comme j’apprécie beaucoup ta pensée (j’ai lu certains de tes livres et suivi pas mal de podcasts, interviews, videos etc), jenpeine à saisir pourquoi tu écris que ce film est idéologiquement douteux. Peux-tu préciser ? Merci !
Fred-
François Bégaudeau
Maître des clésje ne ne l’ai plus assez en tete pour etre précis
vague souvenir qu’il s’agissait d’une charge « anti-woke », c’est à dire en fait une charge anti-féministe
dumont s’amusait même à foutre à poil dès qu’il pouvait son actrice principale (dès le premier plan) ; je n’ai rien contre mais je voyais là une sorte de petit doigt d’honneur ricanant
dumont est de plus en plus idéologue et c’est bien dommage-
Malice
Invité@François Je me demande pour ma part ce qui a fait que Dumont, pour la première fois de sa carrière, a eu envie de filmer des scènes de cul qui donnent envie. Je me souviens de Quinquin emmenant une fille derrière un tas de fumier et du couple principal de la vie de Jésus, dont les chairs se rencontrent en faisant un bruit presque comique. Est-ce que tu dirais qu’il est motivé par la charge anti-woke dont tu fais l’hypothèse?
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François Bégaudeau
Maître des clésJe ne sais pas bien
Mais dans ce film ci je sentais un volontarisme idéologique : regardez comme les féministes ne m’empêcheront pas de foutre une minijupe à mon héroïne
Cela dit, j’ai plutôt un bon souvenir de la scène de cul qui a lieu dans un champ-
Malice
Invité@François pareil mais effectivement si le prix a payer est un clin d’oeil aux anti-wokes…
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Tchitchikov
InvitéD’accord avec François sur la charge idéologique de plus en plus présente de Dumont. Ceci dit il faudrait se demander où l’on ressent cette charge ? Dans ses interview peut-être. Y en a-t-il trace dans ses films ? On perd peut-être de vue la distinction que tu fais souvent François entre ce qu’un film dit qu’il fait et ce qu’il fait concrètement. De ce point de vue je me suis senti mal à l’aise parfois en voyant comment, dans l’Empire, Dumont traite ses personnages féminins. « Douteux » dis-tu. Mais ne l’a-t-il pas toujours été avec les filles dans ses films ? Contrairement à ce que dit Malice ce n’est pas du tout la première fois que Dumont filme des scènes de sexe. Dans Hors Satan on a une scène très crue de coït de « délivrance » ; dans Flandres plusieurs scènes où le personnage de femme est « prise » puis la scène insoutenable de viol dans une Algérie fantasmée etc. ; dans Hadewijch le désir de sexe est retenu entre le péché et le plaisir. Personnellement le rapport très cru au sexe dans ses films m’a toujours intrigué. Un mélange d’excitation et de dégoût. Et je trouve que c’est une des singularités de ses films. Personne ne m’a fait ressentir le sexe ainsi. Peut-être est-ce plus prégnant dans l’Empire. Malgré la crudité il y a toujours une certaine beauté puisque ces scènes sont contrebalancées par la grande musique classique ou une lumière « opalienne » mystique. Le religieux dans ses films est un mélange de crasseux et de christique.
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Malice
InvitéContrairement à ce que dit Malice ce n’est pas du tout la première fois que Dumont filme des scènes de sexe.
j’ai écrit : des scènes de sexe qui donnent envie
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Malice
InvitéDes scènes où je ressens une complète approbation de l’acte
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Tchitchikov
InvitéAh pardon, lu trop vite. Au temps pour moi.
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Malice
Invitéy a pas de mal
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Carpentier
Invitéputain, Carpentier s’en souvient pas un pete:
zutalor-
Carpentier
Invitéc’était entre quels persos et quels persos ?
Soeur et frère ? Humain/animal
sinon, en vraie chtie, ça m’intéresse pas, comme on sait
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trouduc
Invité@Malice, quand ça parle de cul, tu réponds toujours présent.
J’espère que tu arrives à contenir tout ça.
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Frederic
InvitéMerci pour ta réponse. Je n’ai rien trouvé d’anti quoi que ce soit dans son film, plutôt un dépassement de toutes ces histoires de « camps » où chacunes chacun dans son coin carressant sa petite « vitre » pour reprendre Damasio, se croit obligé-e de prendre partie. Je me trompe peut-être par exces de naïveté. Après tout je ne sais ce que Dumont avait en tête avec cette histoire…
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Frederic
InvitéJe crois comprendre ce que tu veux dire par le volontarisme idéologique de Dumont (les « uns » contre les « zéros » et la « happy end où le monde se réconcilie). Pour être honnête je suis allé le voir (à la Berlinale, sur très grand écran, mais pas à la première avec Dumont) sans aucunes idée de quoi que ce soit, content d’aller au cinéma. J’y vais malheureusement assez peu, (les joies du home cinéma …). Je connais assez peu Dumont, et c’est seulement après avoir vu (et aimé) ce film que je me suis rendu compte qu’il y avait pas mal de critiques dures sur le film (l’histoire avec Adèle Haennel, la « cancel culture, wokisme etc). Je suis tombé un peu de haut, joie rabattue quoi. Comme j’aime bien ce que tu écris, je me suis juste demandé ce que tu trouvais de douteux. Peux-tu me recommander un de ses films alors, « free » idéologiquement ? bien à toi.
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François Bégaudeau
Maître des clésil faut que je précise que j’aime beaucoup les films de Dumont, surtout les premiers – je reprends le ciné club l’an prochain et l’un de ceux là (L’humanité? Flandres? Haidewicz?) sera assurément au programme.
je trouve que l’idéologie commence à infuser ses films depuis France
dans une Gene occasionnée élogieuse consacrée à ce film, je fais un petit topo sur ses soubassements idéologiques, en revenant par exemple sur son titre ; je t’y renvoie-
Frederic
Invitémerci !
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Carpentier
Invitéj’ai apprécié le côté « naïf », si on peut dire. J’y ai ressenti des réminiscences de la simplicité de l’enfance et de l’adolescence, loin du monde binaire, insensible, qu’on essaie de nous vendre un partout…
relisant plus tranquille ces lignes, survolées vite fait ce matin, j’éprouve le même petit questionnement étonné: le monde binaire ne serait pas enfantin et/ou adolescent?
bon, quoiqu’il en soit, souvenir d’un visionnage bien plus pénible du Dumont-L’empire que du Dumont-Quinquin alors que je n’étais pas du tout familière , à l’époque, du cinéma de Dumont.
Je réfléchirai à cette clef de la binarité, tiens
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Frederic
Invitépar binaire je ressens peut-être le côté militaire de notre monde occidental polarisé en partie par la cybernétique, ein zwei ! clique oui clique non, pour ou contre etc…Je suis musicien. Dans ce qu’on écoute il y a de la couleur, de la densité, et du rythme (binaire certe mais aussi ternaire), de la polyrythmie, et plein d’autres choses qu’on ne nommera pas techniquement, mais qu’on retrouvera sensitivement à l’écoute ou mieux en allant à des concerts de free-jazz, de rock’n’roll, de musiques bruitistes, brutes. Comme (faire, écouter) la musique, la vie est une expérience qui n’a de sens que si elle nous rend « joyeux » (là je fais réfèrence à Vaneigem), loin des calculettes à 0 et 1…
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Seb H
InvitéUn champ de patate quand je le filme ce n’est plus un champ de patate. Ça devient autre chose…
J’imagine qu’il pense à la scène dans france quand il dit ça… c’est vrai que c’était très mystérieux cette sortie d’émotion du champs de patate. J’avais jamais vu ça avant.
Mais ce qui me questionne quand à l’empire c’est pourquoi il met en scène le bien et le mal et en parle tout le temps comme un vrai truc quand tout ce qu’il montre formellement c’est leur absence et leur dissolution dans le bien banal et le mal banal… Et en vrai on ne voit pas tant de bien que ça. Ses films contre son chef c’est plutôt la nature, ils sont surtout violents et absurdes…@Frederic tiens c’est bien que tu parles de jazz.. C’est vrai que quand on regarde les jeux d’acteur entre pro et non pro, y’a un jeu de dissonances, et comme Dumont a une certaine assurance dans le montage, ça choque pas, c’est répété assez de fois pour que ça sonne pas faux, il y a un contexte… tu trouves pas? Le cinéma jazzy, le jazz cinéma, le cinéjazz, le jazzographe? Des jeux d’acteurs épicés on dirait… Cinéma polyphonique
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Malice
Invité« tout ce qu’il montre formellement c’est leur absence et leur dissolution dans le bien banal et le mal banal »
Le bien et le mal ne se dissolvent pas, précisément, puisque des situations les font exister, que ce soit en sourdine ou de manière plus sensible. Tu veux peut-être plutôt dire que bien et mal se diluent ou s’incorporent dans la banalité, au point de devenir insaisissables?
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Seb H
InvitéBah tu dis insaisissables, c’est pas la même chose que dissout?
Dans la vie de jésus le type est un méchant qui tue quelqu’un dans le commentaire mais dans la forme on le comprend et on le sent de manière assez neutre et amorale… On le sent même pas comme un antihéros ou quoi, c’est assez neutre. (Mais pas insipide, c’est très sipide) pour moi ce que dit Dumont de ses films, du point de vue du bien et du mal je le retrouve pas… Du reste tout ce qu’il dit a du sens sauf ça…
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