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thierry
InvitéJe suis en train de lire « Dialogues en public ». Une anthologie d’échanges entre pasolini et ses lecteurs dans le journal communiste Vie Nuove au début des années 60.
Ce texte m’a semblé pouvoir parler à certaines personnes traînant dans le coin. A un moi dans quelques moments de vie aussi peut être un peu.
Je prends alors quelques minutes de mes vacances pour vous le partager.Le fascisme comme drogue
Cher monsieur Pasolini, je voudrais éclaircir certains points de la lettre que je vous avais écrite précédemment?8.
Je voulais faire remarquer que Dieu, la Patrie et la Famille, que vous appelez des « tabous», sont des principes fondamentaux sur lesquels repose toute société humaine, y compris la société communiste. Il peut sans doute arriver que certains se servent de ces valeurs à leurs propres fins, mais ils possèdent une existence qui ne doit rien à la Fiat, à Pirelli, ou à je ne sais qui d’autre. Un fasciste qui est tombé en défendant son idéal n’est pas mort pour la Fiat, Montecatini? ou Pirelli, pas plus que je ne veux croire qu’un communiste russe mort pour la patrie n’est mort que pour servir les intérêts d’une clique dominante.
Il est en effet indubitable que les groupes qui dominent le Kremlin se sont servi des sentiments patriotiques, fa-miliaux, etc., qui sont enracinés dans le cœur du peuple russe pour défendre leur pouvoir, ni plus ni moins que les groupes monopolistes des pays occidentaux.
Si on raisonne de cette manière, on en arrive d’ailleurs à cette conclusion logique qu’il n’existe aucun idéal pour lequel il vaille la peine de donner sa vie, puisqu’il ne s’agit jamais que de «miroirs aux alouettes » inventés par une poignée d’hypocrites pour le malheur des innombrables nigauds qui croient en eux. Et il n’est pas impossible que cette interprétation soit assez proche de la vérité.
Paolo Castruccio, GênesCher Castruccio, une phrase de votre lettre vous rend sym-pathique: «Si on raisonne de cette façon, on en arrive à la conclusion logique qu’il n’existe aucun idéal pour lequel il vaille la peine de donner sa vie, puisqu’il ne s’agit jamais que de « miroirs aux alouettes » inventés par une poignée d’hypocrites pour le malheur des in nombrables nigauds qui croient en eux. Et il n’est pas impossible que cette interprétation soit assez proche de la vérité.»
Votre amertume, votre découragement, votre pessimisme lucide et révolté donnent à votre caractère – tel du moins qu’on l’entrevoit de loin à travers un simple échange de lettres – ce quelque chose de douloureusement noble qui ne peut pas être fasciste. Vous connaissez, mieux que moi sans doute, la «cénesthésie» des fascistes: la « fiasque de vin » toujours prête, l’arrogance, le culte stupide de la virilité, l’esprit de « camaraderie » qui empêche qu’on laisse quelqu’un se concentrer ou se tenir à l’écart (comme si c’étaient des attitudes efféminées), la haine, le simplisme, les objectifs élémentaires, l’apriorisme qui cache le conformisme sous un masque de violence « juvénile», etc.: en un mot, la vulgarité.
La souffrance, le doute ne sont jamais vulgaires. C’est en ce sens que je soutiens que vous n’êtes pas fasciste (sinon par obstination, par masochisme, par besoin ambigu de se raccrocher à quelque chose qui soit justement décidé et violent, ou même blasphématoire dans ses cultes traditionnels devenus de purs prétextes).
Vous voyez, le « traumatisme» de votre enfance et de votre adolescence dont j’avais eu l’intuition en lisant votre première lettre apparaît ici en pleine lumière: cet excès de sensibilité, ce besoin de croyance et donc cette prédisposition aux désillusions décourageantes…
L’expérience m’apprend que les traumatismes de ce type – il s’agit en général, en termes cliniques, de « névroses d’angoisse » – tendent à éloigner de la vie dans ce qu’elle a
de plus plein, c’est-à-dire à considérer la vie de façon pessimiste sub specie aeternitatis: tous les jeunes poètes voient la vie comme cela, ils se sentent « léopardiens ». Si une telle angoisse s’aggrave, elle se transforme alors en véritable névrose: le malade se détache définitivement de la vie, il est vaincu, désagrégé, rempli jusqu’à la nausée d’un sentiment d’«inutilité» absolu. Mais l’angoisse se transforme rarement en maladie proprement dite. Elle poursuit toute leur vie les personnes sensibles (qui sont très nombreuses).
C’est un mal subtil, qui fait continuellement souffrir, qui vous expose continuellement à la tentation d’abandonner, de vous rendre: d’anticiper sur la fatale clausule de la mort.
Vous êtes évidemment dans cet état d’esprit. C’est la raison pour laquelle vous tenez si farouchement à quelque chose qui vous paraît vital: le fascisme comme drogue.
La conséquence de tout cela, c’est la tendance de l’« an-goissé» à abolir la notion d’histoire. Tout pessimisme est métahistorique. Le sentiment obsessionnel de la mort et de l’inutilité sape à la base non seulement l’aspect « vital» de la vie mais aussi son aspect «rationnel » (à plus forte raison !), c’est-à-dire la vie conçue comme histoire. Le berger nomade de l’Asie ne voit pas seulement la caducité des actes les plus quotidiens et les plus humbles, mais celle des plus orgueilleuses productions de l’esprit..
Et de ce sentiment de la mort, l’angoissé tire une vanité, comme s’il s’agissait d’un brevet de supériorité qui le distinguerait des autres hommes occupés à penser ou à agir, lui qui est si détaché de la pensée et de l’action…
Vous voyez donc ce que vous réserve votre « méta-historicisme» (orgueilleux): vous parlez dans votre lettre de «Patrie», de « Famille», de « Dieu», comme si c’étaient là des notions totalement étrangères à l’histoire, des catégories immuables et inaltérables. Nous ne pouvons done pas être d’accord: moi, lorsque je parlais de Patrie, de Famille, de Dieu, j’avais en tête des réalités strictement historiques; je ne parlais pas du duché de Parme ou du royaume de Naples, mais de l’Italie du début du XX* siècle, je ne parlais pas de la famille de type romain ou musulman, mais de la famille petite-bourgeoise de l’Europe du XXi siècle, je ne parlais pas du Dieu de saint Augustin ou de saint François, mais du Dieu de la contre-réforme. Ce sont ces réalités historiques qui sont des faux-semblants au service d’une classe. Excusez-moi, mais croyez-vous que la grande industrie ait besoin d’une patrie idéale ? La patrie qui l’intéresse est celle qui lui achète ses produits. C’est celle-là qu’elle idéalise! Excusez-moi, mais croyez-vous qu’un gros agrarien ait besoin du Dieu des mystiques ?
Le Dieu qui l’intéresse est un Dieu d’Église, conformiste, dogmatique, capable de l’aider à laisser en l’état les ins-titutions, les rapports entre maître et serviteur. C’est ce Dieu-là qu’il idéalise ! etc.
Ceci étant établi, il n’en demeure pas moins que tant que l’homme continuera d’être ce qu’il est (combien de temps le sera-t-il encore, cela ni vous ni moi ne pouvons le dire: la civilisation de masse est à nos portes), son père, sa mère, la terre où il est né, le mystère religieux auront droit de cité dans son horizon sentimental. Mais, me direz-vous, peut-on défendre ces entités d’un point de vue politique? Comment se fait-il que les Russes, communistes, aiment leur patrie, leur famille et (quand ils y croient) leur Dieu, plus que les Italiens ? A-t-on besoin du fascisme pour défendre ces données de l’action et de la pensée des hommes, conçues sous l’aspect éternel et sentimental que vous leur attribuez ?
Parce que sous leur aspect historique et institutionnel, ce sont évidemment des « tabous», je vous le répète. Et ne chaussez pas deux étriers à la fois, un pied dans l’histoire et l’autre dans la méta-histoire. Cette patrie, cette famille, ce Dieu sont des prétextes qui servent à perpétuer une société injuste: ce sont des hypocrisies criminelles. Attention: aucun d’entre nous n’est opposé à ce que vous appelez les principes de base qui préexistent à toute structure. Mais nous voulons une Patrie où il n’y ait plus d’exploiteurs ni d’exploités, où la classe dirigeante ne dirige plus au nom de l’hypocrisie et du cynisme, dans la plus totale corruption administrative; nous voulons une famille où les droits de l’homme et de la femme soient égaux, où la patria potestas ne soit plus qu’un souvenir d’une époque barbare, où le divorce donnerait la possibilité de résoudre des situations souvent inhumaines; nous voulons enfin un Dieu qui ne serve pas, par exemple, de justification à la censure d’un film comme Tu ne tuera points.
Et persuadez-vous que les fascistes qui sont tombés au combat sont morts – je le dis avec toute la compassion dont je suis capable – pour de faux idéaux, pour les faux-semblants du pouvoir, même s’ils avaient comme vous l’illusion de se battre pour la Patrie en soi, une Patrie absolue. C’est du reste cette illusion qui, dans la majorité des cas, les sauve et les purifie.
Or, quand vous parlez de la Russie, vous parlez de « cli-que» ou de « groupes dominants »: je ne crois pas que les «cliques» ou les « groupes dominants » aient jamais fondé leur pouvoir sur l’idée de patrie! Ce serait tout à fait inutile.
La Patrie, pour le combattant russe, coïncidait désormais avec la Patrie idéale: il s’agissait de sa société vue sous un aspect sentimental et esthétique… Je préfère vous faire remarquer quelle terminologie vous employez. Pour l’Italie vous parlez de « classe », pour la Russie de « cliques » et de « groupes»… C’est une différence énorme, incommensu-rable. En face de laquelle même votre pessimisme, votre sentiment d’inutilité ne me laissent qu’une seule possibilité de raisonnement… La classe est une réalité sociale qui a tous les caractères « fatals» de l’hérédité, de l’inéluctabi-lité: le seul instrument qui puisse permettre de la changer, c’est la révolution. La «classe» est une espèce de maladie héréditaire, infectieuse, que seule une difficile opération peut guérir en transformant substantiellement l’individu malade. La «clique» ou le « groupe dominant» ne possèdent aucune des caractéristiques de la classe: ce sont des maux qui font partie de ceux, plus ou moins graves, que la société a le pouvoir de contrôler et de guérir – même si c’est après en avoir beaucoup souffert. Le stalinisme est de ceux-là. L’histoire sera toujours un long combat, contradictoire et difficile, pour l’homme. Une fois les classes sociales abolies, il est clair que d’autres problèmes se poseront, que de nouveaux besoins se feront jour: jamais la société ne sera une collectivité de fourmis… Il est ridicule, sous prétexte qu’on redoute un « groupe dominant», de laisser prospérer la « classe» et l’état d’injustice qu’elle entraîne.
Vous ne croyez pas ?
(Et songez que je suis un antistalinien de la première heure, sous bénéfice d’inventaire si vous le souhaitez.)
(Et songez aussi que j’aime énormément mon pays: si vous avez la patience de lire mes livres de poèmes, depuis mon premier, paru en 1942, jusqu’à mon dernier, qui date de 1961, vous sentirez cet amour s’exprimer dans chaque page.)
Pier Paolo Pasolini,
Vie Nuove n° 48, 16° année, 7 décembre 1961 -
Ludovic
InvitéMerci. C’est exactement ça.
Une sale drogue d’idéal et d’esthétisme
D’idéal intemporel illusoire et d’esthétisme fantasmé
Pour illustrer
Quand j’allais étudiant dans un bar identitaire, y’avait 2 maximes accrochées dans la petite salle de conf’
« Nous ne sommes d’une corde tendue entre le passé le plus éloigné et le futur le plus lointain possible »
Et
« La beauté sauvera le monde »
Pi après on retourne dans la vie normale quotidienne
Et on est des merdes dominées -
I.G.Y
InvitéMerci pour ce partage.
« croyez-vous que la grande industrie ait besoin d’une patrie idéale ? La patrie qui l’intéresse est celle qui lui achète ses produits ».
Pas mieux — comme on dit ici
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Ludovic
InvitéPodcast calme bilan et prospectif de l’ed en france
https://smartlink.ausha.co/retour-au-reel/politique-
françois bégaudeau
InvitéGrand texte
Et leçon de matérialisme historique. Le point est là.
Idéalistes, les fascistes font de la « métapolitique » (c’est eux qu’ils le disent – voir l’école de Marion Maréchal) et de la métahistoire.-
françois bégaudeau
InvitéEt la fin est si juste : personne n’aura aimé l’Italie, la chair de l’Italie, le concret de l’Italie, comme Pasolini.
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Emile Novis
InvitéMerci Thierry pour ce texte.
Il m’est toujours difficile de rentrer dans un texte de Pasolini, et j’ai toujours besoin de le relire plusieurs fois.
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J’ai beaucoup aimé la généalogie affective et clinique qu’il observe dans une certaine manière d’adhérer au fascisme : une sorte d’éloignement de la vie pleine et concrète, un pessimisme qui voit la mort partout et qui finit par devenir un culte de la mort et une croyance en des entités mythiques (« métahistoriques ») séparées de la vie réelle.
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On peut peut-être comprendre le célèbre cri fasciste « Vive la mort! » à partir de cette analyse. -
Mao
InvitéBeau et puissant comme du Simone Weil.
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lamartine
InvitéQuelle écriture fine. Quel rythme. Quelle justesse.
« Excusez-moi, mais croyez-vous que la grande industrie ait besoin d’une patrie idéale ? La patrie qui l’intéresse est celle qui lui achète ses produits. »-
françois bégaudeau
Invité… et j’aoute que la bourgeoisie industrielle n’est patriote que lorsque la patrie qui lui rapporte se trouve coincider avec la sienne
C’est en ce sens que Dassault est patriote.-
Lamartine
InvitéCette correspondance montre combien Pasolini était calme et avertit des conséquences du fascisme.
La classe, une espèce de maladie héréditaire…
Jamais la société ne sera une collectivité de fourmis
Oui Bien d’autres s’ajoute à la liste de Marcel.
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