skip to Main Content

Accueil Forums Forum général La pensée sceptique : révolutionnaire ou conservatrice ?

  • Ce sujet contient 39 réponses, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par Carpentier, le il y a 1 année et 1 mois.
Vous lisez 5 fils de discussion
  • Auteur
    Messages
    • #101579 Répondre
      Un Sceptique Résolu
      Invité

      Je ne sais pas si c’est un sujet recevable, je découvre le forum.
      Comme mon pseudo le laisse deviner, je suis assez séduit par la pensée sceptique, que j’ai d’abord appréhendée (en dehors de toute érudition philosophique) par une sorte d’intuition de vitalité : il y a douter, ou se laisser mourir. Bien sûr, la formulation est excessive, mais le fond est là. Je voulais vivre où ma pensée se déviderait loin des aiguilles à tricoter l’opinion, loin des machines à coudre et des métiers à tisser ; qu’elle ne devienne jamais ni bonnet blanc ni blanc bonnet, mais qu’elle reste ce rien de puissance sans cesse renouvelé qui se tortille et qui louvoie. Je voulais vivre où la pensée ne serait plus une chose que l’on arrête pour s’en faire une identité ou un slogan de pancarte, où aucun « que » ne viendrait plus scléroser ce « je pense » qui, seul, me plaisait tant. Alors, j’ai cherché à bâtir cet espace, ce « où » qui par définition devait être un « nulle part » (leurs « ici » étaient le problème). Je devais faire naître le lieu du mouvement, l’espace de l’anti-sédentarité. Je devais délivrer ma pensée, lui donner vie sans lui donner corps. Je devais… écrire un livre. Écrivain : voilà qui n’est pas un métier à tisser.
      Bon, bon.
      Je ne sais pas trop pourquoi je me suis lancé dans des tournures si grossièrement littéraires, mais le mal est fait, alors je laisse ça là. Trois ans que j’essaie d’écrire ce roman. J’ai sans doute vu trop grand, mais peu importe ; je voudrais qu’il rende compte de la dynamique inhérente au doute, qu’il ne se contente pas de dire ce qu’il est, mais qu’il en soit le véhicule. Pour ça, j’explore différentes dialectiques que l’on peut développer sur le sujet, et il y en a une en particulier à laquelle j’aime revenir. Une question, donc : la pensée sceptique est-elle intrinsèquement révolutionnaire, ou conservatrice ? Pour donner une première impulsion, je vais évoquer quelques pistes en commentaire.

    • #101580 Répondre
      Un Sceptique Résolu
      Invité

      La tension qui habite le sujet est assez simple. D’un côté, le doute implique une remise en cause, la compréhension que ce qui était perçu comme “allant de soi” est en réalité ce qui emporte le “soi” dans une direction plutôt que dans une autre ; là où l’apparence suggère l’ordre, le doute dénonce l’arbitraire ; là où le dogme tranquillise et contente, le doute sème l’insatisfaction. Oui, mais. Dun autre côté, il faut concéder que le doute du sceptique, par son systématisme, tue dans l’œuf tout élan de revendication. (Ici, deux personnages qui marchent droit devant eux, l’un doute qu’il faille marcher dans cette direction « – Alors, faut-il tourner ici ? demande l’autre. – J’en doute. – Ici, peut-être ? – C’est égal : j’en doute. » Et ce disant, ils continuent de marcher droit.)
      À la fin, une sorte de synthèse se laisse formuler : le scepticisme serait révolutionnaire dans sa conception (1), mais conservateur dans sa pratique (2).
      (1) Ici, il suffit de s’en référer à la citation d’Alain : “Penser, c’est dire non.” Elle est souvent livrée telle quelle, mais j’aime surtout ce qui suit : “Remarquez que le signe du oui est d’un homme qui s’endort ; au contraire le réveil secoue la tête et dit non. Non à quoi ? Au monde, au tyran, au prêcheur ? Ce n’est que l’apparence. En tous ces cas-là, c’est à elle-même que la pensée dit non. Elle rompt l’heureux acquiescement. Elle se sépare d’elle-même. Elle combat contre elle-même. Il n’y a pas au monde d’autre combat. Ce qui fait que le monde me trompe par ses perspectives, ses brouillards, ses chocs détournés, c’est que je consens, c’est que je ne cherche pas autre chose. Et ce qui fait que le tyran est maître de moi, c’est que je respecte au lieu d’examiner. Même une doctrine vraie, elle tombe au faux par cette somnolence. C’est par croire que les hommes sont esclaves. Réfléchir, c’est nier ce que l’on croit.”
      À noter qu’Alain ne réfute pas l’existence de toute vérité. Bien sûr, si de deux hommes l’un dit “Dieu existe” et l’autre “Dieu n’existe pas”, l’un ou l’autre aura raison en fait, mais tous deux auront tort du point de vue de la pensée (cf Pascal : “le juste est de ne point parier).
      Dire non, c’est se révolter contre l’inadéquation de l’objet et de l’idée que l’on peut s’en faire. En cela, le doute sceptique est une révolution permanente (clin d’œil d’ironie appuyé ; l’appellation est antinomique par essence). Mais si “c’est par croire que les hommes sont esclaves”, alors douter conduit-il nécessairement à ne plus l’être ? Au-delà de la théorie, il y a ici une affaire de conditions matérielle d’existence.
      (2) Pour démontrer que la pensée sceptique tend, en pratique, à embrasser un certain conservatisme, il suffit encore de s’intéresser à ses différents points d’ancrage, c’est-à-dire non plus à la pensée, mais aux penseurs.
      Le scepticisme grec, d’abord, avec Pyrrhon (que j’adore). Loin d’être une doctrine de l’intranquillité, son enseignement prétend guider les hommes vers le bonheur de l’incompréhension, par la suspension de jugement (épochè) : “Le scepticisme est la faculté de mettre face à face les choses qui apparaissent aussi bien que celles qui sont pensées, de quelque manière que ce soit, capacité par laquelle, du fait de la force égale qu’il y a dans les objets et les raisonnements opposés, nous arriverons d’abord à la suspension de l’assentiment, et après cela à la tranquillité.” La chose nous conduit donc à une sorte d’indifférence heureuse (adiaphora). En somme, Pyrrhon n’était pas un révolutionnaire, mais un éternel résigné.
      Pour Hume, même chose ou presque. Son rapport au doute est différent, certes (notamment sur l’empirisme), mais la traduction en actes est assez similaire. Hume, c’est une sorte de pragmatique qui attend que les choses se fassent, mais entend qu’elles ne se fassent pas trop brutalement. En bon sceptique, il n’aime pas les utopies et les grandes idées abstraites. Si les choses doivent changer, elles changeront, mais pas grâce à lui. Un macroniste, finalement.
      Je ne vais pas trop parler des versions contemporaines du scepticisme, car elles n’ont, selon mois, pas grand-chose d’intéressant à dire, mais une chose est claire : les zététiciens ne sont pas de grands révolutionnaires.
      ———-
      Voilà, je précise que cette synthèse me laisse un peu sur ma faim. J’ai quelques autres idées que j’essaie de mettre en forme, mais j’aimerais créer de la discussion pour avancer. S’il y en a qui se sentent d’apporter de nouvelles perspectives, ou des contre-arguments, j’en serais ravi. Et si vous avez des auteurs ou des œuvres vers lesquels me diriger pour m’aider dans mon débroussaillement, je suis preneur.

    • #101609 Répondre
      Claire N
      Invité

      Je rebondis juste sur quelque interrogations mais peut-être que je perçois mal ton propos
      – Je ne suis pas certaine que doute et croyance puisse être considérer comme contraire ?
      – quelle est la place de la confiance dans ton cheminement ?

      • #101613 Répondre
        Un Sceptique Résolu
        Invité

        Déjà merci d’avoir pris le temps de lire (j’ai clairement fait trop long). Pour te répondre :
        – Le doute sceptique tel que je me le figure est opposé à toute forme de croyance. Croire, c’est tenir pour vrai ; le doute suppose précisément de ne rien tenir, de ne rien maintenir près de soi, avec soi. Contrairement à un doute de type cartésien, le doute sceptique est l’aboutissement de la pensée, et non pas une étape.
        – Pour ce qui est de la confiance, c’est une question plus complexe, car la notion même de confiance me semble assez ambigüe. En marchant dans la rue, faut-il considérer que je fasse confiance aux automobilistes pour ne pas me foncer dessus, ou au trottoir pour ne pas se fendre sous mes pieds ? Si vivre comme on devrait raisonnablement vivre dans le cas où les choses devaient se passer de telle manière revient à avoir confiance en la propension des choses à se passer effectivement de cette manière, alors la confiance est indispensable à la vie. Or selon ma conception, le doute sceptique est inconciliable avec la croyance, mais pas avec la vie. En revanche, si on considère la confiance comme une sorte d’approbation donnée en tout conscience à une information, la question se pose. À quoi faudrait-il se fier ? À son jugement ? Assurément, non. À ses sens ? Je dirais : vivre par et pour eux, oui, mais sans les avoir en trop grande estime. Aux autres ? Pas plus qu’à soi-même. À la science ? Peut-être bien, encore que…

    • #101614 Répondre
      Caca
      Invité

      La pensée septique : vraie ou fosse ?

      • #101615 Répondre
        Un Sceptique Résolu
        Invité

        Comment se passe la vie ?

        • #101640 Répondre
          pifou
          Invité

          Connaissez-vous l’histoire du jockey qui entre dans la salle de bain ?

          • #101658 Répondre
            Un Sceptique Résolu
            Invité

            Oui, je la connais d’un ami aujourd’hui décédé. Je te la raconterai à l’occasion. (excellente vidéo)

    • #101620 Répondre
      Claire N
      Invité

      J’aime bien ton exemple du «  marché «  dans la rue au milieu des autres usagers de la vie
      J’avais pensé en l’espèce, et juste pour les sens
      Qui me semble t’il implique beaucoup notre personne à une expérience particulière
      – l’aura migraineuse me fait parfois voir des caleidoscopes lumineux et cela en toute conformité avec les lois naturelles de la migraine
      Bien entendu à ce moment là je me fie en confiance aux expériences visuelles de mes semblables plutôt qu’aux miennes ; j’adopte un usage circonstancié du «  doute «  en quelque sorte
      – pour ce qui est de la croyance je crois que j’en ai besoin pour être amoureuse par exemple , ainsi je ne la soumets pas au régime du scepticisme de la manière que tu décris – mais «  en le sachant « 

      • #101625 Répondre
        Claire N
        Invité

        D’une manière plus sensible
        Quand je te dis «  je crois «  il me semble
        Avancer dans un espace «  intersubjectif « 
        Sans imposer comme universelle ma propre intériorité
        Mais là où est le doute : le sens tu toi aussi ?

        • #101657 Répondre
          Un Sceptique Résolu
          Invité

          Je peux te rejoindre sur les sens. Du reste, se méfier de ses sens en toutes circonstances ne fait aucun sens pratique.
          —–
          Pour ce qui est du rapport du doute sceptique à l’amour, c’est un sujet à part entière. Ce qui en ressort de mon côté, c’est que je définis l’amour d’une manière assez anti-conceptuelle. Être amoureux, pour moi, c’est aller vers là où l’on se sent bien. Dans la vision que j’ai de la chose, un “je t’aime” ne renvoie pas à une idée abstraite de l’Amour qu’il faudrait faire sienne ; il ne dit pas “l’Amour existe et il ne peut être qu’ici”, mais plutôt : “à tes côtés je me sens bien, et cela me plaît”. Il y aurait alors toute une série d’arguments à produire sur ce que cette définition dit de l’amitié, da la passion ou même de l’amour-propre, mais c’est un autre sujet. J’aime me dire que l’amour ne demande pas de croire qu’il existe en tant que concept, mais simplement d’accepter qu’il est bon de vivre en reconnaissant à l’autre sa vertu de nous faire rire, rêver, et nous sentir apaisé.

          • #101662 Répondre
            Claire N
            Invité

            Oui
            Je n’abordais pas tout à fait l’amour comme abstrait ; plus dans sa version réciproque
            Dont effectivement je n’ai peu être pas besoin pour me sentir «  bien « 
            Mais de croire ou du moins de présupposer une sensibilité à l’autre , faire une certitude de son humanité sœur me semble un préalable à la découverte sincère de son altérité
            Cela est un pari il me semble

            • #101665 Répondre
              Claire N
              Invité

              En somme ne faut il pas delà croire en quelque chose pour parier ? Que le scepticisme intervienne ensuite sur le «  gain » je le concède
              Il m’apparaît donc un lien pas si contraire entre le doute et la croyance ?
              Mais peut être y a il la sophisme (c’est toujours un risque en philo pour ce qui me concerne )

              • #101677 Répondre
                Un Sceptique Résolu
                Invité

                Très juste sur “faire une certitude de son humanité sœur”, mais il faut préciser la nature de cette certitude, qui est avant tout une certitude de l’expérience. Ça me renvoie directement à l’épiphanie du visage de Lévinas, qui est une très belle idée. D’ailleurs, j’ai prévu de m’en servir dans mon projet d’écriture, en amenant une proposition (sans toutefois l’affirmer, scepticisme oblige) : dans la confusion absolue et l’incompréhension qui nous berce vis-à-vis de toute chose, il existerait une expérience fondamentale, une certitude vécue : celle de savoir trouver, dans l’observation d’un visage, le signe d’une altérité co-présente et inassimilable. L’amour s’inscrit certainement dans le sillage de cette expérience. Mais je distingue tout cela de la croyance ; je n’y vois pas un pari, mais un embrassement inconditionnel de son expérience sensorielle, non pour en faire une croyance, mais un principe d’existence. Peut-être n’est-ce qu’une question de définition, au fond.

                • #101731 Répondre
                  Claire N
                  Invité

                  « celle de savoir trouver, dans l’observation d’un visage, le signe d’une altérité co-présente et inassimilable » oui , on tombe sur du «  dur »
                  Ça sonne pas creux

              • #101679 Répondre
                I.G.Y
                Invité

                @Sceptique tu dis à ce propos plus haut : « Croire, c’est tenir pour vrai ». C’est peut-être comme souvent dans l’ambiguïté (ou plutôt dans la polysémie) du terme « croire » qu’est le problème. Car je ne pense pas non plus qu’il y ait opposition totale entre croyance et vérité.

                Sur un plan politique il me semble que c’est là qu’un certain nombre de « sceptiques » contemporains rabattent la croyance sur la vérité, oubliant qu’en dernière analyse (comme dirait l’autre) la croyance politique est affaire de jugement. Et qu’un jugement, comme au tribunal, n’est jamais séparable de questions de faits et de vérités mais ne peut s’y réduire : le problème du choix est irréductible. Ce triptyque choix-croyance-jugement n’est pas entièrement réductible à des questions de faits et de vérité.

                Quant aux sciences, la pratique du doute est au cœur de la méthode scientifique (et du système dit de « revue par les pairs », problèmes de corruptions locaux mais réels mis à part). Et puisqu’elle est aussi me semble-t-il au cœur de la pensée en général, ce que tu soulignes aussi, j’ai parfois un peu de mal à comprendre ce que certains autoproclamés « sceptiques » contemporains apportent de bien intéressant, si ce n’est une forme resucée de pragmatisme pseudo-apolitique et se réclamant des sciences. Resterait alors un scepticisme plus modeste et subtil qui consisterait surtout à prendre la « dynamique inhérente au doute » comme objet de pensée? Ce qui peut s’incarner très concrètement : qu’est-ce que ça fait à un corps de douter? Cette question se posera toujours même si l’on s’abstrait de la sempiternelle question du « manque d’informations » ou du « manque de connaissances » (sans développer, je pense par exemple au lien direct ne serait-ce qu’en mathématiques pures et en physique théorique entre déterminisme strict et imprédictibilité pour de très nombreux systèmes). Est-ce là le « doute comme aboutissement de la pensée » par opposition au doute comme « étape » (c’est-à-dire la pratique d’un « doute méthodique »)?

                Et pour en revenir aux sciences, on pourrait par exemple dire qu’il existe des croyances rationnelles (croire que l’on va tirer la dame de pique dans un jeu de cartes) et des doutes rationnels mais déraisonnables (même en maths pures : douter de la cohérence de l’arithmétique est rationnel — puisqu’on sait depuis le début XXè que c’est formellement improuvable —, mais totalement déraisonnable pour bien des raisons).
                .
                Pour ce qui est d’auteurs qui alimenteraient ta réflexion sur le sujet, m’est immédiatement venu le nom de J. Bouveresse, qui a beaucoup écrit et parlé sur le lien entre « besoin de croyance » et « besoin de vérité » : un long film/entretien du même nom ici, un livre chez Agone nommé « Peut-on ne pas croire ? », et un article du Diplo du mêm nom. Pas lus ni écoutés depuis très longtemps, je ne pourrais pas les synthétiser mais il y a là de la matière.

                Sous un angle logique-mathématique — vulgarisé, quoiqu’un peu dur à suivre même quand on a un peu l’habitude, à la fois du fait de la surpuissance de l’auteur mais aussi de sa personnalité excentrique —, un chapitre sur la certitude et le doute dans le livre de J-Y Girard, Le Fantôme de la Transparence (chez Allia).

                • #101694 Répondre
                  Un Sceptique Résolu
                  Invité

                  Je te rejoins sur le fait que la politique ne se réduit pas à des questions de vérité. Pour ma part, je dirais que la notion centrale de la politique est celle d’intérêt. Or quand ces intérêts apparaissent comme vitaux, ils n’ont besoin d’aucune autre justification que le chemin vers la vie, qui trace, me semble-t-il, la limite la plus infranchissable du doute. Pour ce qui est de la “théorie politique”, ça devient plus complexe. On pourrait défendre qu’elle est une tentative de mise en cohérence des intérêts, mais les limites deviennent assez floues. L’idéologie, bien que le terme soit largement galvaudé, désigne pour moi ce glissement de la pulsion de vie vers la croyance. Pour autant, il est évident qu’il n’existe pas de pragmatisme politique, ou bien dans de très rare cas.
                  Pour ce qui est des sciences, je n’ai pas une formation assez approfondie pour avoir une vision claire des choses (je sors tout juste d’école de commerce, hélas). Des bases en logique, mais je suis vite dépassé. Je vais me renseigner sur J-Y Girard, même si je ne suis pas sûr de m’y retrouver vu ce que tu en dis. Les notions de déterminisme et d’imprédictibilité que tu évoques sont très fécondes, surtout du point de vue de la physique quantique, mais j’en dirais à coup sûr n’importe quoi pour l’heure. Le fait que les dernières avancées scientifiques en la matière semblent nous orienter vers une sorte de compréhension de l’imprédictible (je parle sans m’y connaître, terrain glissant) est une belle idée de ce que pourrait être le doute comme « aboutissement de la pensée » du point de vue scientifique.
                  Principalement, je m’intéresse à une sublimation littéraire du doute. Une impression me vient en lisant Dostoïevski qu’il s’est approché de ce que je voudrais appeler une écriture sceptique, en cela que ses livres ne procèdent à aucune résolution argumentative ni aucune synthèse idéique. Dostoïevski était croyant (du moins, à sa façon), et pourtant la fable du Grand Inquisiteur incendie Les frères Karamazov sans qu’aucun contrefeu ne lui soit opposé. C’est sans doute ce qui lui vaut d’être considéré comme l’inventeur du roman polyphonique. À cet égard, la posture même du narrateur chez Dostoïevski est fascinante : il se dit présent, mais sa présence est impossible ; il est à la fois personnage et abstraction omnisciente, comme entre deux états, et saisit les choses avec une sorte de transparence absolue (un genre de système quantique, pour y revenir).
                  Dans tout ça, je cherche à tirer une essence, à faire du doute une matière littéraire. Ce qu’il y a de compliqué, c’est que le doute est essentiellement inopérant, et cesse d’être du doute dès qu’il est figé. Je ne veux pas que ce que j’écris soit un “mouvement vers”, car le doute ne doit mener qu’à lui-même.
                  —-
                  En tout cas, merci beaucoup pour tes recommandations, qui ont l’air passionnantes. Je vois que Bouveresse est influencé par Wittgenstein, qui me fascine un peu, mais que je désespère de comprendre un jour. L’entretien filmé me donne bien envie.

                  • #101697 Répondre
                    I.G.Y
                    Invité

                    « faire du doute une matière littéraire » où « le doute ne doit mener qu’à lui-même » : c’est un sacré projet. J’ai l’impression que cela revient à radicaliser ce qui est au cœur même de la littérature (« livres qui ne procèdent à aucune résolution argumentative ni aucune synthèse idéique »). Se confronter au vertige de ce que Lordon appelait la « condition anarchique », y plonger sans en sortir. Je laisserai d’autres que moi et bien plus calés en littérature en parler.

                    Je vois un écueil possible sur le plan littéraire de ce « doute [qui] ne doit mener qu’à lui-même ». Tu dis très justement que le doute bute sur la vie. Il se peut que donc qu’imposer un tel cadre à un roman le fasse irrépressiblement déboucher sur la mort (mais après tout pourquoi pas, et des littéraires érudits sauront peut-être dénicher de tels livres).

                    • #101717 Répondre
                      Un Sceptique Résolu
                      Invité

                      Intéressant, ce que tu dis me conforte plutôt dans mon idée. J’ai envisagé cette notion de mort en partant d’un postulat similaire au tiens. Puis-je vraiment en tirer quelque chose ? Je verrai bien…

                      • #101725 Répondre
                        I.G.Y
                        Invité

                        Comme dirait encore un autre, « en tout cas on te le souhaite ! »

                • #101730 Répondre
                  Claire N
                  Invité

                  Merci IGY
                  J’ai commencé à écouter l’intervention de Bouveresse que je ne connaissais pas, sa façon de positionner le faux à écarter comme «  moteur « me semble effectivement plus complexe que la méthode «  clef en main « que les zetetitiens en font

                  • #101734 Répondre
                    Claire N
                    Invité

                    J’aime bien aussi ( de ce que j’en comprends) sa critique de la radicalité de la recherche de vérité
                    Qui apparaît en creux être un des travers de la démarche philosophique pouvant aboutir au faux « droit dans le mur »
                    Et cette citation ( de tête )
                    Il apparaît que les négateurs cherchent moins à s’éloigner du monde partager qu’à partager un monde à l’écart

    • #101709 Répondre
      Emile Novis
      Invité

      Je trouve que c’est une question intéressante, qui me fait réfléchir sur le lien entre le mode de vie sceptique et la politique, mais aussi la création artistique et l’éthique. Cet exercice m’amuse.
      _
      Le sceptique que je connais le mieux est Sextus Empiricus. Mais il me semble que tout le scepticisme radical ( le « vrai » scepticisme, si j’ose dire) s’accorde pour dire que la raison ne peut pas connaître l’essence des phénomènes et leur mode de production, de même qu’elle ne peut pas connaître l’essence de ce qui est bien ou mal. Il y aurait une discordance radicale entre la pensée et le réel (l’expression « le réel » étant déjà problématique pour un sceptique, qui préfère parler de « phénomènes », de choses qui apparaissent). Le doute n’est absolument pas une fin en soi : le sceptique devient sceptique par hasard, suite à une déception. Il est revenu de la tristesse des querelles dogmatiques et de l’impossibilité d’atteindre un résultat satisfaisant et certain en matière de connaissance et de morale. « Notre mise en question ne porte pas sur le phénomène, mais sur ce qui est dit du phénomène ». Le sceptique est un dogmatique repenti.
      _
      C’est le discours-jugement qui est visé, c’est le « dire » qu’il s’agit de suspendre, pas le faire : la raison aurait pour seule tâche de réfléchir sur elle-même afin de comprendre pourquoi nous sommes malades de ne pas parvenir connaître pleinement les phénomènes (les 5 tropes de Sextus Empiricus sont impressionnants de modernité sur ce point). Car nous sommes malades pour le sceptique : ça, on peut le sentir, c’est une impression sensible. Le sceptique ne remet pas en question la sensation de la douleur, mais ceux qui cherchent des causes objectives à la douleur. D’ailleurs le sceptique ne devrait pas tenir un discours sur le scepticisme, dire ce qu’est le scepticisme, car il faudrait le raturer immédiatement. Il le fait parce qu’on le lui demande, en sachant qu’il ne le devrait pas.
      _
      Si un sceptique est vraiment un sceptique, il doit affirmer que la science elle-même est une démarche dogmatique : la science veut savoir, elle vise l’objectivité, alors que le mode de vie sceptique veut « faire sans opinion », il veut se libérer de la volonté de vérité. On peut d’ores et déjà éliminer les « zététiciens » scientistes qui pullulent partout depuis le covid, et qui ne sont rien d’autre que des dogmatiques rangés du côté du pouvoir (leur seule cible est le « complotiste » qui rôde sur le net, jamais l’obscurantiste du palais de l’Elysée qui se prend pour la science). La radicalité du mode de vie sceptique va jusque là : la science est une démarche dogmatique, elle est aussi une opinion; une opinion plus raffinée, certes, plus vigilante sur ses propres failles, et il n’est pas idiot d’entendre ce qu’elle a à dire, mais c’est un discours qui ne peut connaître les phénomènes. La pensée et la vie sont dissociées de la science.
      _
      Le sceptique n’accorde qu’une seule chose : le phénomène apparaît, mais il ne cherche pas à savoir si l’objet est tel qu’il apparaît. Il congédie la volonté de savoir et le désir de vérité : il jouit des apparences, il vit en suivant les apparences, il « fait sans opinion », suit plus ou moins les coutumes pour s’intégrer dans la société, mais toujours avec une « pensée de derrière », pour parler comme Pascal. Le scientifique, quant à lui, est triste, car il est malade de sa volonté de vérité, il ne se satisfait pas des apparences. Le zététicien moderne est triste aussi car il est dogmatique et se perd dans des « débunkages » infinis qui ne sont font rien d’autres que trahir, en creux, ses propres adhérences et ses propres opinions.
      _
      En morale, le sceptique est rigoureusement contre toute forme de moralisme. Exit la médecine philosophique qui prétend prescrire une thérapeutique du désir et une maîtrise rationnelle des affects : ce n’est qu’une répression du désir de plus. Le sage est triste, c’est un homme frustré à l’origine de ses propres troubles intérieurs. La seule répression du désir tolérée par le sceptique serait la coutume locale, car il faut bien vivre quelque part avec d’autres. Mais c’est toléré avec une pensée de derrière. Exit également le développement personnel et ses recettes techniques pour être heureux. Sextus Empiricus est formel : « l’art de vivre n’existe pas » (Contre les moralistes). Il n’y a pas de savoir du bonheur et de technique du bien-être. Il n’y a que des joies et des tristesses éprouvées ici et maintenant.
      _
      Une fois cela posé, je me pose la même question que toi. Qu’est-ce que ça donnerait, ce mode de vie sceptique aujourd’hui? En politique? En art? En morale?
      => Je crois qu’en art, c’est assez simple à trouver : un écrivain sceptique n’écrirait pas d’essais, pas de manuels de philosophie, pas de tribunes, pas de textes engagés, pas d’œuvres engagées. A mon avis, il écrirait des chroniques des apparences, il ferait lui même des apparences sans opinions (poèmes, roman, peinture, etc.), mais il ne dirait rien sur les phénomènes. Pas de textes à thèses, à peine un texte hypothétique Il se contenterait d’effleurer la surface des choses. Je vois bien une sorte de dandy revenu de tout se baladant dans les rues ou les chemins de campagne, un carnet à la main pour restituer ses impressions devant les phénomènes, sans jamais les juger d’une quelconque manière (épochè oblige, il faut suspendre le jugement). Une sorte de Julien Gracq dans les Carnets du grand chemin qui s’émerveille devant un arbre.
      => En morale, il enverrait chier les prêtres de toutes les chapelles, les maîtres de sagesse divers et variés, car il n’y a pas « d’art de vivre ». Il enverrait chier Foucault et son souci de soi, Spinoza et son Ethique dogmatique fondée sur la connaissance, Nietzsche et sa volonté de puissance, Freud et ses hypothèses obscures, etc. Il opposerait aux apôtres des valeurs un grand rire léger. Il ne se laisserait prescrire aucun mode de vie, car s’il n’y a pas de connaissances objectives du bien et du mal, personne n’a rien à lui dire qui vaille sur cette question. Il se contenterait de suivre certaines normes sociales nécessaires à la vie collective, mais sans y adhérer pour autant. Il ne ferait pas de psychologie des profondeurs, car la profondeur située en dessous de la surface des apparences est un nid à dogmatisme pour le sceptique. Il se contenterait d’observer les comportements en disant « c’est comme ça », « ça fait ça », sans voir dans le récit des gens sur eux-mêmes autre chose qu’une opinion sans fondement, et sans croire que son récit dit autre chose que ses opinions. Il ne jugerait pas les individus : de ce point de vue, le sceptique serait un peu christique dans sa manière d’être, un Christ sans foi, sans père, sans disciple, qui dessinerait sur le sable mais sans se lever pour prononcer un mot comme « péché ». Exit l’inconscient, les thérapeutes, les médecins de la vie et les docteurs de plateaux tv, les coachs personnels et impersonnels.
      => En politique, il se moquerait pas mal des experts, des savants, des scientifiques, des économistes, des virologues, des épidémiologistes, de Raoult et Delfraissy, de Barbier et Porcher, des éditocrates, de CNews et du Media, de Zemmour et de Mélenchon en passant par Macron, des débats qui stimulent le dogmatisme et les irritations gastriques qui procèdent du dogmatisme. Si le pouvoir est fondé sur une compétence, personne n’a le droit au pouvoir, puisque personne n’est véritablement compétent pour gouverner, la compétence supposant une connaissance objective qui n’existe pas. Les « études scientifiques » invoquées par les partisans du bien seraient gentiment prisent pour ce qu’elles sont : des opinions raffinées qui peuvent être contredites, des dépenses d’énergies colossales pour un résultat qui ne dépasse pas la doxa. Le système politique qui lui conviendrait le mieux serait peut-être l’anarchie au sens premier : l’absence de fondement, l’absence de principe de commandement. Pourquoi pas le tirage au sort, histoire de se moquer des prétendants au pouvoir en leur opposant la contingence du hasard. Mais les technocrates, les représentants du « peuple », les aristocrates, les leaders, les monarques, les révolutionnaires qui veulent imposer la justice au monde, les hallucinés du grand soir (le sceptique n’aimerait pas beaucoup Lordon) etc., tout cela serait sans aucune influence sur lui : un représentant ne peut rien représenter du tout, car cela supposerait la détention d’un savoir objectif sur ce que pensent et veulent les gens, et il n’existe rien de cela. Il n’y a pas de science politique, et l’école qui porte son nom est un lieu de dogmatiques sur un savoir et un art qui n’existe pas. Les Grandes écoles seraient un peu moquées, et l’école aussi, sans doute. Je pense qu’en politique, on peut imaginer le sceptique comme un anarchiste passif, un peu à la manière de Bartelby : le sceptique ne luttera sans doute pas une pancarte à la main pour imposer l’anarchie, il ne sera pas militant, tout au plus il refusera autant que possible de marcher dans la comédie du pouvoir, tout en objectant aux dogmatiques de droite et de gauche le caractère infondé de leurs valeurs et de leurs principes. La seule émancipation qui vaille pour lui, ce serait la libération du désir de vérité et du désir de prescription.
      _
      Bref, c’est un portrait possible du mode de vie sceptique.

      • #101716 Répondre
        Un Sceptique Résolu
        Invité

        Ha ha, pas mal comme portrait. J’avoue me reconnaître dans un certain nombre de points. Cette formulation “il jouit des apparences, il vit en suivant les apparences, il « fait sans opinion »” est particulièrement juste. C’est amusant, parce qu’en te lisant je ne saurais pas dire dans quelle mesure l’idée de l’existence d’un tel individu produit sur toi un affect favorable, ou défavorable.
        Quelques points quand même, qui me font me questionner :
        – Sans parler “d’art de vivre” sceptique, je dirais que le systématisme de la suspension de jugement est à minima une méthode. C’est particulièrement vrai si l’on prend le cas du scepticisme de Pyrrhon, qui est censé mener à l’ataraxie, et donc à une tranquillité qui, souvent, est le but des techniques de développement personnel.
        – Sur la morale, tes points me semblent justes si l’on se cantonne à une acception classique du terme. Le sceptique dira qu’il n’est pas de morale divine, non plus que de pureté morale, et que la justice n’est pas une affaire humaine (et donc, jusqu’à preuve du contraire, pas une affaire tout court). En revanche, je dirais qu’un sceptique moderne pourrait très bien se tourner vers une doctrine morale se rapprochant de l’utilitarisme.
        – Sur l’étude de la psychologie, je te rejoins pour dire que le sceptique sera très méfiant vis-à-vis de toute élaboration scientifique sur le sujet. En revanche, il pourrait être un observateur curieux et attentif des manifestations de certains phénomènes psychologiques. Et ça rejoint le dernier point dont je voulais parler, sans doute celui sur lequel j’irai le plus contre ton toi : l’art.
        – Comme je l’ai dit plus haut, j’aime penser qu’un écrivain peut traiter son sujet d’une manière sceptique, sans pour autant que le livre qui en découle soit creux. J’ai évoqué le cas de Dostoïevski, et je précise que je parle de Dostoïevski en tant qu’écrivain, pas en tant que… citoyen russe, disons (pour sûr, il avait ses opinions). Le but est pour l’écrivain « sceptique » serait donc de faire exister des “idées-voix” (c’est la grande idée de Bakhtine sur les romans polyphoniques). En tout cas, je ne verrais pas nécessairement là un dandy.

        • #101723 Répondre
          Claire N
          Invité

          « C’est amusant, parce qu’en te lisant je ne saurais pas dire dans quelle mesure l’idée de l’existence d’un tel individu produit sur toi un affect favorable, ou défavorable »
          Rire c’est vrai qu’Emile a particulièrement bien joué sur le thème proposé

        • #101738 Répondre
          Emile Novis
          Invité

          @Sceptique Résolu
          C’était un amusement plus qu’autre chose, comme le souligne le rire de Claire. Disons que je n’ai pas d’affect spécialement négatif envers ce portrait. Il y aurait même une forme de sympathie pour ce mode de vie très distant qui envoie valser tout ce qui fonde la comédie humaine. Pour autant, je préfère garder le mystère : après tout, le sceptique ne prend pas trop au sérieux ce qu’il dit.
          _
          => Pour le développement personnel, je crois que ce n’est pas comparable avec le scepticisme d’un Sextus Empiricus. Je comprends cette philosophie comme une méthode, en effet, mais une méthode qui procède d’un pur hasard : l’individu sceptique a découvert sans le vouloir que renoncer au désir de vérité et au désir du Bien avait permis de décrisper son existence. Il en a éprouvé intérieurement un grand soulagement, une forme de nouvelle naissance bien malgré lui, et il veut persévérer dans cette sérénité. Pour cela il applique une méthode consistant en une critique de la raison par elle-même, sans plus. C’est une analyse des facultés subjectives qui prétendent fonder notre discours sur le monde, pas un discours sur le réel et la vie. Cela n’a rien à voir avec les recettes du développement personnel, qui recyclent la connaissance de soi, la croyance dans des techniques objectives du bonheur. Bref : la croyance en un « art de vivre ». Le développement personnel repose tout entier sur la possibilité, pour la pensée, de dire quelque chose de relativement objectif sur le réel et sur la vie. C’est la racine même du dogmatisme pour un sceptique, et donc aussi de la tristesse – de sa tristesse.
          => Je ne pense pas non plus que le scepticisme radical soit compatible avec l’utilitarisme, du moins si on entend par ce mot son sens philosophique. L’utilitarisme de Bentham? Mais le sceptique ne peut pas accepter l’arithmétique des plaisirs de ce dernier, car cela suppose un discours objectif sur le plaisir, une norme rationnelle du désir fondé sur la connaissance et sur le calcul, une science du désir, c’est-à-dire la croyance dogmatique dans le fait que la raison peut dire quelque chose d’objectif sur la vie et le désir. C’est la racine de toute forme d’autoritarisme et de toute volonté de prescription. D’ailleurs Bentham n’hésite pas à faire de sa morale un principe politique de gouvernement du collectif. L’utilitarisme de Mill? Impossible pour le sceptique : la dignité, la hiérarchie des plaisirs, etc., tout cela renvoie à la croyance en une connaissance objective du Bien et du juste, c’est-à-dire au dogmatisme qui rend triste et autoritaire, ce que ne veut pas le sceptique pour lui-même (les autres font ce qu’ils veulent).
          => En fait, je crois que la phrase de Sextus Empiricus selon laquelle « l’art de vivre n’existe pas » est d’une très grande radicalité (et je trouve que les reprises modernes du scepticisme tendent toujours à dissoudre la radicalité du courant dont ils se réclament) : il n’y a pas de technique du bonheur, pas de méthodes objectives fondée sur une connaissance de l’objet à transformer. La morale, l’éthique, la sagesse, les chefs politiques, veulent toujours changer l’homme sur la base d’une connaissance plus ou moins objective de celui-ci. Il n’y a pas de savoir-faire en matière de gouvernement de la vie pour un sceptique, il y a seulement des gens qui font – et ils font ce qu’ils peuvent. Le mode de vie sceptique ne peut être que purement individualiste, purement singulier, au plus près des sensations et des impressions vécues par l’individu, sans volonté d’universaliser, de généraliser, de communiquer une quelconque forme de vie, à commencer par la sienne – car toute morale cherche à se communiquer, tout art de vivre cherche à généraliser ses techniques prescriptives pour persuader autrui de vivre comme il « faudrait » vivre. Toute morale décrète notre maladie pour nous délivrer une ordonnance médicale fondée sur un savoir. L’économiste qui applique ses méthodes pour atteindre la prospérité a déjà décrété que le fait de ne pas être prospère était une maladie à corriger, et le sceptique l’emmerde. Avec le mode de vie sceptique, à l’inverse, on serait à mon avis beaucoup plus proche de l’idiot au sens de Dostoïevski : une sorte d’idiotie pragmatique, sans aucune prétention de connaissance et de généralisation au-delà de l’individu qui vit comme il veut vivre. Mais si les autres veulent des ordonnances et refusent la réflexion sceptique, ils font ce qu’ils veulent : ils seront dogmatiques et peut-être tristes, mais ce n’est pas un problème. De toute façon, pour Sextus, les gens viennent au scepticisme par pur hasard : c’est un évènement totalement contingent, pas une ordonnance médicale. Le mode de vie sceptique accepte que le monde ne soit pas sceptique, et personne n’y peut rien : les gens font ce qu’ils peuvent, et personne ne sait quoi faire. Donc personne n’est compétent pour me prescrire un art de vivre.
          => Pour l’art, je pense en effet que le mode de vie sceptique pourrait se prêter au jeu des hypothèses. Ce ne serait qu’un jeu, un jeu pas sérieux consistant à jongler avec les différentes perspectives. Une sorte de coup de dés indéfiniment rejoué. Mais pour quoi? Pour rien. En tout cas pas pour savoir quelque chose du monde et de la vie, ou alors ce n’est plus du scepticisme. Ce n’est pas incompatible avec une chronique des apparences, un recueil des impressions. Ce serait un art qui ne cherche pas à dire, mais seulement à décrire la vie, à faire advenir dans une forme matérielle des impressions ou des hypothèses. Car « notre mise en question ne porte pas sur le phénomène, mais sur ce qui est dit du phénomène ». Pas loin de CUM sur ce point : il ne s’agit pas d’attaquer ce qui apparaît, mais le discours sur ce qui apparaît. C’est pourquoi le roman à hypothèses me semble plus glissant dans ce cadre : le risque est de succomber à la tentation de vouloir dire quelque chose sur les phénomènes, de vouloir charger la mule. A mes yeux, le poème sceptique par excellence, ce serait Enfance de Rimbaud :
          _
          Au bois il y a un oiseau, son chant vous arrête et vous fait rougir.
          Il y a une horloge qui ne sonne pas.
          Il y a une fondrière avec un nid de bêtes blanches.
          Il y a une cathédrale qui descend et un lac qui monte.
          Il y a une petite voiture abandonnée dans le taillis, ou qui descend le sentier en courant, enrubannée.
          Il y a une troupe de petits comédiens en costumes, aperçus sur la route à travers la lisière du bois.
          Il y a enfin, quand l’on a faim et soif, quelqu’un qui vous chasse.

          _
          Il y a, et puis c’est tout. Une recueil des phénomènes, pas plus.
          _
          Mais le comique de cette discussion, ce serait que des sceptiques se chamaillent pour savoir ce qu’est le scepticisme! Ce serait perdre le beurre et l’argent du beurre (et autre chose)…

          • #101739 Répondre
            Emile Novis
            Invité

            Ps : Autrement dit, c’est par la grâce du hasard que le sceptique est devenu sceptique. Dans ce cadre, un écrit sceptique est un témoignage de sa vie, sans plus. Il n’y a aucun mérite, car le hasard n’est pas volontaire. C’est pourquoi Sextus précise clairement que vouloir dire ce qu’est le mode de vie sceptique est déjà une contradiction. Le sceptique est un témoin de ce qu’il voit et de ce qu’il vit, pas un prescripteur. Son écrit ne sera pas autre chose qu’un recueil de son expérience, et rien de plus.

            • #101743 Répondre
              Carpentier
              Invité

              le sceptique comme parangon de l’autofiction en quelque sorte?

              • #101746 Répondre
                Emile Novis
                Invité

                Peut-être oui, c’est du moins ainsi qu’on peut le comprendre. C’est une possibilité, mais je connais très mal l’autofiction.

                • #101859 Répondre
                  Carpentier
                  Invité

                  et bien, c’est en mettant, novice, le nez dans les affaires du Maître des clefs d’ici il y a quelques années, qje j’ai découvert ce terme, notamment parce que lui-même l’évoquait souvent:
                  L’autofiction était, à ce moment-là, la tendance visée par la critique littéraire, en gros, à propos de Christine Angot par exemple, Entre les murs pouvait être dit roman du genre aussi, et là-dedans, François Begaudeau entreprenait tendrement de faire le tri.

                  • #101885 Répondre
                    Emile Novis
                    Invité

                    @Carpentier
                    Mais en quoi l’autofiction serait un style possible pour le mode de vie sceptique tel que proposé ici? C’est ça qui m’intéresse: qu’est-ce que donnerait une autofiction sceptique?

                    • #101891 Répondre
                      Carpentier
                      Invité

                      euh, tu blagues?
                      car, si j’ai bien lu :

                      Dans ce cadre, un écrit sceptique est un témoignage de sa vie, sans plus.

                      et si on reprend l’échange, JE T’EN posais justement question : D
                      .. sceptique comme parangon de l’autofiction en quelque sorte? ‘
                      puis toi:
                      .. C’est une possibilité, mais je connais très mal l’autofiction. /…
                      je t’en proposais une contextualisation et 2 exemples
                      mais passons plutôt, merci
                      pas fan fan de corrida

                      • #101893 Répondre
                        Emile Novis
                        Invité

                        Ok. Bon dimanche.

                      • #101939 Répondre
                        Carpentier
                        Invité

                        en revanche j’adore le jeu de go

          • #101748 Répondre
            Un Sceptique Résolu
            Invité

            À la réflexion, tu as sans doute raison sur l’utilitarisme, en tant qu’il prétend ériger un système. Une morale sceptique, si tant est qu’elle puisse exister, se réduirait au sens moral du sceptique lui-même, c’est-à-dire l’état moral dans lequel il sera mis par les circonstances. Il n’y prêtera aucune valeur universelle, mais le suivra instinctivement, tout en le questionnant.
            —-
            Marrant que tu proposes un « poème sceptique ». Le mien serait Le Bureau de tabac de Pessoa.
            —-
            Fenêtres de ma chambre,
            de ma chambre dans la fourmilière humaine unité ignorée
            (et si l’on savait ce qu’elle est, que saurait-on de plus ?),
            vous donnez sur le mystère d’une rue au va-et-vient continuel,
            sur une rue inaccessible à toutes les pensées,
            réelle, impossiblement réelle, précise, inconnaissablement précise,
            avec le mystère des choses enfoui sous les pierres et les êtres,
            avec la mort qui parsème les murs de moisissure et de cheveux blancs les humains,
            avec le destin qui conduit la guimbarde de tout sur la route de rien.
            —-
            (Mange des chocolats, fillette ;
            mange des chocolats !
            Dis-toi bien qu’il n’est d’autre métaphysique que les chocolats,
            dis-toi bien que les religions toutes ensembles n’en apprennent
            pas plus que la confiserie.
            Mange, petite malpropre, mange !
            Puissé-je manger des chocolats avec une égale authenticité !
            Mais je pense, moi, et quand je retire le papier d’argent, qui d’ailleurs est d’étain,
            je flanque tout par terre, comme j’y ai flanqué la vie.)
            —-
            J’ai vécu, aimé – que dis-je ? j’ai eu la foi,
            et aujourd’hui il n’est de mendiant que je n’envie pour le seul fait qu’il n’est pas moi.
            En chacun je regarde la guenille, les plaies et le mensonge
            et je pense : « peut-être n’as-tu jamais vécu ni étudié, ni aimé, ni eu la foi »

            • #101749 Répondre
              Emile Novis
              Invité

              @LeSceptique Résolu
              C’est vraiment un très beau poème. Je ne connaissais pas. Oui, ça me semble léger comme un sceptique, à sa manière.
              _
              C’est une libre interprétation de Sextus que je propose. La moindre des choses, c’est de ne pas lui être fidèle, puisque si l’art de vivre n’existe pas, il n’y a rien à enseigner, mais juste à vivre (« manger des chocolats »). Il n’y a pas des enseignants et des enseignés s’il n’y a pas de savoir et de technique. Mieux que « méthode », on trouve le terme de « voie » chez Sextus (il faudrait que je relise ces textes). Il y a une voie personnelle dont Sextus témoigne et que chacun suit s’il le veut, tout étant confié au dieu du hasard en dernier lieu. Le seul prescripteur toléré étant la morale sociale, ou plutôt ce que font les gens dans la vie quotidienne. Il faudra bien, de fait, agir parfois comme un dogmatique, mais sans l’être intérieurement, car il n’y a pas de norme éthique objective, de normalité morale universelle – ou alors il y en a une, mais nous sommes incapables de la connaître, et c’est pourquoi la seule répression du désir tolérée de fait est celle, pratique et nécessaire, de la coutume locale. C’est pourquoi la pensée de derrière de Pascal me paraît être une pratique sceptique très éclairante pour comprendre Sextus et dresser un portrait du mode de vie sceptique. Le sceptique joue la vie quotidienne contre la sagesse, les gens contre les maîtres, l’expérience vécue contre le savoir objectif. En ce sens, on pourrait y voir un geste de gauche, d’une certaine manière.
              _
              Il n’y aurait pas de connaissance de soi. Nous nous ignorons nous-mêmes et on se débrouille. Sextus propose une voie qu’il expose sans la proposer comme une thèse – c’est toute la contradiction de sa démarche, et il en est conscient. C’est tout au plus une invitation sur la base d’une expérience vécue, pas une prescription (n’en déplaise à certains commentateurs de Sextus qui chargent la mule et semblent refuser le brulot déstabilisant de ces textes très étranges).

              • #101750 Répondre
                Emile Novis
                Invité

                ps: « Une morale sceptique, si tant est qu’elle puisse exister, se réduirait au sens moral du sceptique lui-même, c’est-à-dire l’état moral dans lequel il sera mis par les circonstances. »
                _
                Oui, je crois qu’on pourrait dire ça. Ajoutons « peut-être »!

                • #101766 Répondre
                  François Bégaudeau
                  Maître des clés

                  Génie de Pessoa
                  « Mange, petite malpropre, mange !
                  Puissé-je manger des chocolats avec une égale authenticité !
                  Mais je pense, moi, et quand je retire le papier d’argent, qui d’ailleurs est d’étain,
                  je flanque tout par terre, comme j’y ai flanqué la vie.) »

                  • #101767 Répondre
                    François Bégaudeau
                    Maître des clés

                    « et aujourd’hui il n’est de mendiant que je n’envie pour le seul fait qu’il n’est pas moi. »

                    • #101775 Répondre
                      Malice
                      Invité

                      « la fourmilière humaine unité ignorée
                      (et si l’on savait ce qu’elle est, que saurait-on de plus ?) »

                      ça c’est pas mal non plus

Vous lisez 5 fils de discussion
Répondre à : Répondre #101725 dans La pensée sceptique : révolutionnaire ou conservatrice ?
Vos informations :




Annuler
Back To Top