Accueil › Forums › Forum général › Jeu en groupe : Aphorismes sur l’amour et sur François
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Tony, le il y a 2 années et 5 mois.
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Franck
InvitéFrançois aime intuitionner. Virtuose en la matière, comme de juste, pur écrivain.
Savoir voir et savoir dire ce que l’on a vu sont les deux facultés essentielles. Savoir voir (c’est-à-dire savoir se représenter le réel en esprit par des idées et en imagination par des intuitions) et savoir dire ce que l’on a vu (c’est-à-dire savoir produire un miroir du réel – une représentation – dans une forme : romans, tableaux, etc.). Le génie est celui qui vise juste avec « l’œil » et avec la « main » : celui qui est juste dans la pensée et dans la forme (dans la mise en forme).
Intuitionnons l’intuitionneur. Condensons (si le jeu vous intéresse) des aphorismes sur l’idée qu’on se fait de l’amour (son roman) et de François par extension.
Même si je n’use pas des majuscules en règle générale, je les mets ici pour les titres d’aphorismes (car il n’y a pas d’italique).
AVIS DE LECTEUR. Votre livre m’a déplu car il m’a trop plu. Voyez donc l’état dans lequel vous m’avez mis…
POUR LE MEILLEUR ET POUR LE PIRE. Aimer un être, c’est aimer son possible. Le moi n’existe pas dit Pascal (car nulle propriété indétachable : ni dans le corps, ni dans l’esprit, ni dans le caractère ; car si vérole, si accès de folie, si conversion, etc.). Je corrige : Chaque homme a un cercle propre de possibilités indétachables. Mes possibles seront toujours mes possibles, et les miens seuls. Loi de la singularité. Nul le les aura ni ne les incarnera comme moi (chaque être a son infini de possibles « circonscrit ». Je peux être une infinité de choses, soit, mais je ne peux pas être tout ce qu’il est possible d’être). Conclusion : Le moi, c’est le style de tous les possibles. Il n’y a pas de plus grand amour que celui qui embrasse l’être et le néant de l’autre (l’être de ce qu’il est, le néant de ce qu’il peut être). Voilà le sens de la formule du mariage inconditionnel, sa démesure, sa vénérable folie…
FRANÇOIS MESSAGER D’AMOUR. Que dit François aux invisibles du monde ? Tu es beau, et digne d’être contemplé avec attention. Un Weil de l’Art… Si après cela vous n’avez pas la larme au coeur…
L’ESPRIT DE FRANÇOIS. François est de la race de ceux qui voient l’infini dans l’infinitésimal. Doublement, et parce que pour lui les « petites choses » déterminent les « grandes » et en sont les causes profondes (François dans ce renversement des proportions est héritier de Pascal et de Nietzsche, qui voient les micro-affects au travail et en lutte), et parce que pour lui les « petits de ce monde » (par opposition aux « grands de ce monde » que désigne la société) sont grands sous une foule de rapports.
(L’infini dans l’infinitésimal total est même la spécificité de François : car j’imagine mal François aimer Napoléon comme Nietzsche, tandis que Nietzsche aime ce que Napoléon dédage comme style et comme énergie. Voir notamment son aphorisme 362 du Gai Savoir. NOTRE FOI EN UNE VIRILISATION DE L’EUROPE.)
Nietzsche aime la masculinité ET la féminité, l’unité ET la multiplicité, l’ordre ET le chaos, la sévère discipline ET le débordement, la solennité ET la déconnade, l’auto-divination ET l’auto-dérision etc.)). Les uns ne voient que l’un (les nietzschéens de droite), les autres ne voient que l’autre (les nietzschéens de gauche). Il faut n’être ni de gauche ni de droite dans le corps pour comprendre Nietzsche — sans quoi on le déforme à son image…
FRANÇOIS CHRIST DES ARTS. Jésus dit aux « grands de ce monde » : « les publicains et les prostituées entreront dans le royaume des cieux avant vous » (Évangile selon Matthieu, 21:31). Bégaudeau surenchérit : « les prolos entreront dans le royaume du beau avant vous » (Brouillon selon Franck, 11h35, les yeux cernés par une courte nuit). Même si bien sûr François ne le dit pas dans ce ton « prophétique ». Comme tous les subtils, il aime à laisser conclure.
VITAMINE EXISTENTIELLE. François serait plus grand s’il était plus cruel, plus aristocratique, plus méchant… S’il avait LA RELIGION DE LA VIE (amour sans mélange de toutes ses manifestations). S’il en était l’image. Il serait plus séduisant aussi (ses airs diaboliques créeraient de sacrées passions).
AMEN À LA CRUAUTÉ DE LA VIE : MODE D’EMPLOI DU « TOUT EST GRÂCE » : « L’excessive « mélancolie » est symptôme de l’hostilité envers la vie (qui confine chez certains mais pas chez tous jusqu’à la haine de la vie, haine sécrétant bien des piques à l’égard de la vie, et ne se contentant pas de la fuir comme « la meilleure option »), hostilité elle-même symptôme de la conjonction de l’extrême sensibilité (impliquant extrême souffrance) et de l’incapacité à lui donner – c’est-à-dire à lui créer, à lui imposer- un sens. On en revient à la question du tempérament créateur et dominateur (qu’il faut cultiver quand on l’a ou se donner quand on ne l’a pas si on veut aimer la vie). Dire comme Schopenhauer et Bouddha « la vie est souffrance » est conclure de là que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue (ou penser mélancoliquement que la vie n’est que parfois divine et parfois parfaite) est une pensée qui n’est possible que pour un être qui n’est pas assez fort pour les perspectives selon lesquelles la souffrance, non seulement n’est pas nécessairement une objection contre la vie, mais peut même servir à sa justification et à sa bénédiction (pour bien des raisons : la souffrance est intéressante – l’amour de la connaissance suffisamment grand fonde l’amour de la vie – ; belle comme spectacle de même que toutes choses – l’amour de la beauté suffisamment grand fonde l’amour de la vie – ; moyen de devenir plus fort en créant des perspectives qui, maîtresses, en usent comme d’un moyen – l’amour de la force suffisamment grand fonde l’amour de la vie. De même pour l’injustice sociale, qui est intéressante, belle, etc. autant que la justice de Dieu ou de Marx si elles régnaient sur terre).
TROP À GAUCHE. Pour la vitalité et l’intelligence maximales (car la faiblesse diminue l’esprit), il faut n’être ni de gauche ni de droite, mais d’en haut.
AIMER BERNARD ARNAULT. Comment concevoir les méchants comme ses frères ? Comment les aimer ? Deux moyens : ou devenir chrétien total, ou devenir esprit total. Pour le premier chemin, être un déterministe conséquent (François a l’intelligence d’être déterministe : il faut que son corps en tire les conséquences : Bernard est aussi innocent que les meilleurs et que les pires). Frère, pardonne-leur, car ils sont déterminés… (Le Christ est déterministe dans sa formule « car ils ne savent pas ce qu’ils font »). Pour le deuxième chemin, bénir l’existence de Bernard comme tout en artiste et tout psychologue : cette machine froide aux yeux aciers est fascinante à regarder et à examiner comme n’importe quel tigre nuisible sur terre, comme n’importe quel vautour visible dans l’air, comme n’importe quel requin visible dans l’eau. Tout est grâce car tout est art, objet de contemplation.
« Et de même lorsque Shakespeare peint Iago ou Richard III, lorsque Racine peint Néron et Narcisse, la laideur morale interprétée par des esprits si clairs et si pénétrants devient un merveilleux thème de Beauté » dit Auguste Rodin. La laideur physique et la laideur morale sont justifiées par l’art (et par la connaissance, si – en plus d’avoir le tempérament esthète -, on le tempérament psychologue). Vivent les difformes et les méchants ! Bernard Arnault merveilleux thème de Beauté…
SINGE JUSQU’AU BOUT. Ne pas prendre au sérieux le bien et le mal, tout est jeu et détermination… Un corps lucide est un corps qui ne croit pas au bien et au mal (on peut le pratiquer : ce n’est pas la question, mais pas en croyant « être dans le vrai », ni en le sentant pour le corps). C’est la compassion de François qui le perd (du point de vue de la vitalité je veux dire : hypertrophie de la compassion non maîtrisée, non surplombée, excès de sérieux dans la morale, malgré son aptitude pour le rire en général). Les pleurs de « l’âme » brouillent la vue comme ceux du corps… Il faut rire de ses pleurs, rire de la morale, rire du malheur des pauvres, rire de l’indifférence des riches (rire de tout, si l’on veut l’amour de la vie à hauteur d’infini).
L’AFFIRMATION SUPRÊME. L’infini est dans l’infini est l’affirmation suprême : toutes choses sont bénies et approuvées dans leur être et leur devenir.
Que tout ce qui doit exister existe !
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François Bégaudeau
Maître des clésTrès beau travail mais auquel il manque bien des éléments de vie dudit François. Et d’abord, je crois, bien des lectures. Au premier chef, cruellement, le lecture de Ma cruauté, dont les paragraphes les plus critiques ci-dessous constitueraient un parfait commentaire.
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François Bégaudeau
Maître des clés« L’AFFIRMATION SUPRÊME. L’infini est dans l’infini est l’affirmation suprême : toutes choses sont bénies et approuvées dans leur être et leur devenir.
Que tout ce qui doit exister existe ! »C’est exactement la conclusion de Ma cruauté (Tout me va, tout m’ira), qui dans les 300 pages précédentes se sera appliqué à le faire et non à le dire.
Tout m’ira.La cruauté-bonté dont tu me vois manquer ne s’exerce que dans l’art.
Il faut donc considérer l’art pour la voir s’exercer. -
Franck
InvitéAbsolument pour les lectures qui manquent : il ne s’agit ici d’un exercice de pure intuition. Je ne connais pour l’heure que de brefs passages de l’amour (qui ont suffi à produire cet effet), et des interventions. Autrement dit, je n’ai encore que très peu de données, presque rien textuellement parlant. Je n’ignore pas qu’il faut lire en totalité un homme pour le connaître : ceci est donc, comme indiqué au troisième paragraphe, une simple « idée ». Ce que je flaire d’un corps en attendant de le lire (ce n’est ni tout ni rien que de disposer d’un visage, de mimiques, d’inflexions de voix, etc.). J’ai d’ailleurs envoyé récemment un message sur ce forum où j’indiquais que je ne connaissais pas du tout ton oeuvre, mais que le très peu que j’avais vu de toi (des extraits vidéos) m’intéressait hautement, et j’ai su convaincre le club de lecture du lycée de choisir l’un de tes livres. Je pourrai enfin te lire et t’intuitionner par la prose, et observer le style de ta vitalité et ton art (car je ne me contenterai pas d’extraits vidéos naturellement).
Il faut donc que tu aies bien changé depuis ton passage de KTOTV (il y a 3 ans au moins, pour la date de la vidéo), car c’est alors que tu exprimais cette idée d’une vitalité qui te manque parfois.
Par ailleurs, pour être un affirmateur suprême, il faut aimer la vie dans la vie (en totalité) et non seulement dans l’art, ou voir la vie comme art. Si un individu ne se sent en lien avec l’autre et en réconciliation que quand il lit ou écrit (tu disais un jour que tu te sens « chrétien » quand tu lis, écris, etc. dans l’art), il n’est pas encore un affirmateur total (s’il A des lieux d’affirmations où il entre, au lieu d’ÊTRE tout entier affirmation depuis l’intérieur).
L’affirmateur suprême n’a plus aucune répulsion. Je ne dis pas que tu manques d’affirmation (tu es un artiste, un affirmateur : peu de gens ont le tempérament esthétique, et psychologique : tu sais diviniser la vie par le côté beau et intéressant des choses), je dis qu’elle pourrait être plus étendue (s’il te reste des répulsion morales, des compassions non dominées, des dégoûts pour certains hommes ou du moins certains comportements et situations, etc.).
Je ne dis donc pas que tu manques de cruauté / bonté. Tu es un artiste capable de bénir le monde. Je pense qu’elle n’est pas totale, que tu as des accès d’affirmations ; que tu pourrais (si tu voulais être un plus entier affirmateur) cultiver davantage de cruauté et de légèreté ; que ton style (vital, je parle de l’organisation de tes pulsions, non de ton style littéraire) n’est pas le plus léger ni parmi tous les possibles, ni parmi tous TES possibles.
Au plaisir comme toujours.
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François Bégaudeau
Maître des clésEntre tout lire et rien, il y aurait un gros interstice où par exemple se situerait: lire un roman ou deux, et peut etre d’abord lire davantage que des bouts d’un livre de 90 pages.
Mais il te manque un autre matériau pour évaluer mon degré de cruauté. Matériau qui serait la vie même – en l’occurrence la mienne, le vivant que je suis à même la vie.
Par loyauté nietzschéenne aux apparences, à la surface, je ne nierai surement pas que les prestations télés, les conférences, les entretiens, la vie publique en général ne participent pas de cette existence, de cette vivance comme dirait Lopez. Oui c’est bien moi qui apparait là. Celui qui apparait là n’est pas moins moi que celui qui revient de chanter sous sa douche sur Uranium club. Mais enfin c’est une part très minoritaire, très limitée, de toutes mes apparitions, de toutes mes manifestations.
Limitée quantitativement – en temps cela équivaut un millième de ma vie. Limitée au sens aussi de contrainte. C’est extremement formalisé comme manifestation de vie. Et quoi qu’on dise on ne peut pas tout y dire. Par exemple le manque de vitalité dont je parle dans KTO n’est pas de l’ordre de celui dont tu parles. Un entretien à KTO a aussi sa propre logique, son propre lexique, qu’il faut donc, comme toute prestation sociale, relativiser.
Bref rien n’exclut que par ailleurs je ne sois pas l’aristocrate que tu aimerais trouver en moi. Tu n’en sais rien. Tu ne sais pas grand chose de l’existant que je suis.
Mais oui de fait je ne suis pas cet aristocrate. Et toi non plus. Personne. Nul humain. Je maintiens que la bonté-cruauté ne saurait s’exercer pleinement dans la vie courante. Elle est en grande partie intérieure – et donc à l’occasion livresque. Car il y a une fondamentale incompatibilité entre socialité et cruauté, et cela vaut pour toi, pour moi, pour tous. Et pour Nietzsche lui-même, en qui tous ceux qui l’ont croisé ont salué la politesse, la discrétion, l’extreme civilité.
Caudete, dit Spinoza. Préserve toi. N’affiche pas trop ta cruauté. Ta cruauté-bonté. Sinon dans le monde social qui est ton bain elle se retournera en son contraire, et te voilà bien diminué dans ta vitalité. -
Franck
InvitéEncore une fois : Je ne considère pas t’avoir lu, mais t’avoir vu.
Une enquête complète exige une lecture complète. Ceci n’est pas une enquête, mais une somme d’intuitions fondée sur des aperçus. Une enquête complète exige ce que Nietzsche appelle le « gris des documents », donc lire un maximum, ou au moins un minimum comme tu le dis (je ne l’ai pas fait, je l’ai dit d’avance, et si je ne l’ai pas fait, c’est que j’ai en ce moment d’autres projets voilà tout ; mais toute idée est bonne à prendre comme matière à penser d’abord ; ensuite pour réfléchir sur son flair : rien n’est plus intéressant que de comparer une approche à l’aveugle et une approche détaillée fondée sur une fréquentation assidue de l’homme et de l’œuvre, pour voir si l’on est confirmé ou infirmé dans son impression par l’enquête. Ceci n’est donc pas un portrait, n’est pas une analyse, mais une impression « jetée » (ou pour mieux dire offerte, car je la partage avec amour pour le plaisir de penser et de faire penser si le texte intéresse, et de me faire penser en retour, etc. Si je découvre que les aphorismes sont faux, je me dirai : fils indignes ! je vous déshérite, ou plutôt, car j’aurai l’humeur badine : « ô les cons ! » (en riant et en le racontant). Et si découvre qu’ils sont clairvoyants, je leur dis : fort bien).
De plus, je ne dis pas que je connais le détail de l’existant que tu es : je dis qu’il existe des manifestations impossibles à partir d’un certain degré d’affirmation. La mélancolie, la morale prise au sérieux (par le corps : l’esprit peut savoir que le bien et le mal n’existe pas sans que le corps le sache), le déterminisme non compris (par le corps), la compassion sans discipline, etc.
Certes la vie sociale est souvent masque ou posture (ou quelquefois lieux de manifestations relatives), mais même la façon de porter le masque est symptôme. Irene Adler dit joliment quelque chose comme « on a beau se cacher, un déguisement est toujours un autoportrait ».
De plus malgré le masque l’individu ressort. Les affects sont rois. Les micro-expressions nous « trahissent » (au sens de font ressortir momentanément ou partiellement dans sa nudité la pulsionnalité bridée par le « masque »).Il existe des détails révélateurs, ou des manifestations « suspectes » (sans jugement moral : au sens d’un détail qui semble indiquer un certain état du corps). S j’écrivais des portraits psychologiques que je voudrais avoir le plus de chances d’être vrais, il est évident que je te lirai énormément (et avec mon tempérament, je voudrais tout voir, j’éplucherais le moindre article, verrai les interventions en les datant, connaîtrais toutes les dates de toutes les manifestations, etc.).
Je vois tous ces aphorismes comme un acte utile pour l’observateur et pour l’observé (si la chose l’intéresse). « J’aime tous les miroirs de moi-même imparfaits » est l’une de mes devises. Si un type déboule et me dit : ô toi tu me fais l’impression de ceci et cela, et me pond des aphorismes,: à merveille ! vérifions ! me dirais-je. Des aphorismes sur soi, vrais ou faux, charmants.
Par ailleurs, il est bon de distinguer une chose sur l’affirmateur dont je parle : la politesse, la discrétion, l’extrême civilité ne sont pas des manifestations incompatibles avec l’extrême cruauté.
En outre, tout affirmateur n’est pas nécessairement nuisible aux autres dans son style d’affirmation. J’imagine aussi bien l’affirmateur suprême comme un sculpteur dans son atelier qui se réjouit solitairement de tout, que comme un artiste qui se livrerait à des pratiques extrêmes (il existe une vieille légende, peu importe si elle est vraie ou fausse, selon laquelle Michel-Ange crucifiait de jeunes hommes pour mieux peindre les détails de la crucifixion). L’homme affirmateur peut avoir tous les tempéraments (sauf ceux qui sont incompatibles avec la force. Comme je le décris, il peut être paisible dans son atelier, mais mettons qu’il sorte et parle en privé ou en public, il ne peut pas avoir des jugements moraux, des indignations, etc. Il en a fini avec la morale, et ne peut pas avoir de manifestations suspectes – ne peut pas au sens où « c’est en dessous de ces forces » comme j’aime à dire). Existentiellement, il existe des valeurs faibles ou plus exactement des valeurs qui ne maximisent pas la force, qui n’ont pas ce que j’appelle la religion de la vie. Mon impression est que tu pourrais être encore plus affirmateur avec d’autres valeurs, même si tu portes une force massive (grâce à l’art et la psychologie qui comme j’ai dit sont de grands justificateurs de l’existence. Même un physique devient intéressant. On observe comment on évolue avec elle, ce qu’elle nous fait. On continue son art et sa psychologie sur soi comme matériaux etc. Je t’imagine bien faire comme Nietzsche et t’examiner ainsi dans la maladie physique ou dans telles autres rudes circonstances).
Pour en revenir à la question de la cruauté, l’homme cruel (au sens subti) peut ne faire que « du bien » dans son existence (au sens de bienfaisance), si tel est son goût. Si en revanche il est un malfaisant, il doit se contrefaire s’il veut éviter les contraintes (prison, etc.). Les libertins de Sade par exemple sont souvent prêtres (donc crus bons par la foule naïve dans les livres) et recommandent l’hypocrisie. De même Dom Juan dans le magnifique acte V. Apparaître bon en étant mauvais. Mais la méchanceté (si elle n’est pas fondée sur le ressentiment), si elle est une cruauté à la Juliette de Sade est une affirmation parmi d’autres. Juliette aime la beauté, la psychologie, le rire, elle prospère dans la méchanceté, trouve de la beauté et de la vérité, et même de quoi rire dans ses meurtres, etc. Mais il n’est pas nécessaire d’avoir ce tempérament bien sûr pour être affirmateur (un religieux de la vie bienfaisant en règle générale est possible dans ma conception).
Dans ma conception de l’humanité, être aristocrate est humainement possible, de même que cultiver les pulsions et les valeurs qui maximisent cette disposition. Une ligne droite dans la religion de la vie, pour reprendre mon expression. De tout ce que j’ai vu et entendu pour l’heure, je vois un grand ami de la vie certes, mais pas un religieux de la vie : ni le plus haut des possibles, ni le plus haut de tes possibles. Mon impression (qui n’est qu’impression) persiste et signe. Peut-être un jour vérifierai-je avec le maximum de documents pour ma curiosité. Tout voir, tout lire dans la mesure du possible, etc.).
A ta guise bien entendu de penser que c’est impossible si telle est ta conception de la nature humaine. Mon but n’est pas de convaincre, et il est sain pour la vie de l’esprit qu’il y ait des avis qui divergents pour se contraindre à repenser sa pensée, mais « Soyons respectueux du possible, dont nul ne sait la limite » (Hugo). Tant de choses crues impossibles se sont réalisées.
Tout génie a le sens de la démesure et est pris pour un fou au départ.
Un génie de la vie est-il possible ? Sublime question.
Il vaut la peine de tenter cette folie, et de se réjouir si l’on y est, ou si l’on a le corps qui sent y être.
Avec mes meilleures salutations.
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François Bégaudeau
Maître des clésTu es très zélée pour épancher ta théorie de la cruauté, mais très expéditifs quand il s’agit de comprendre les pourtant peu nombreuses lignes que j’ai écrites.
Tu dis « Certes la vie sociale est souvent masque ou posture » Ce certes induit que c’est ce que j’ai prétendu. Une concession que tu me ferais. Mais je n’ai pas dit ça. J’ai dit que mes prestations publiques étaient vraies, aussi vraies que d’autres. Elles donnent juste une version partielle, située, contrainte, de moi. En somme je ne dis rien d’autre que « tout déguisement est un autoportrait », je vais même plus loin, je trouve à ce déguisement même une vérité en soi.
La question posée alors serait concrète – ce qui n’a pas l’air d’être ton fort. Crois tu que l’aristocrate que tu dis être – drole de décret- en aurait l’air s’il donnait un entretien à KTO ou ailleurs?
Je reconnais en toi le nietzschéen incantatoire qu’il m’arrivait d’être à 20 ans. Ensuite le réel s’est chargée de me réajuster.Par ailleurs tu reviens sur le fait que tu ne me lis pas, or ce n’est pas mon sujet. Mon sujet est que tu juges d’un existant sans le voir exister. Tu te minores ensuite en disant que ce ne sont là qu’intuitions. Mais je trouve tes intuitions bien assertives, bien définitives. Ce qui va bien avec le moment incantatoire du nietzschéisme. Le moment où on se fourvoie en « Tout génie a le sens de la démesure et est pris pour un fou au départ. » Tu reviendras de ce « tout ». Tu reviendras de l’aphorisme comme mode de langage. Nietzsche aura été minoritairement aphoristique, et s’il le fut c’est en tant qu’encore crotté de l’idéalisme qu’il voulait dépasser.
Ta langue sera plus juste. Plus vivante. Plus digne de la vie qu’elle se sera mise en demeure d’honorer.Je prends en effet très au séreux la morale. Le fait moral en moi, en chacun Ce que fit Nietzsche. Nietzsche qui fut un grand moraliste. Et qui proposa une morale de la vie. C’est dans cette boucle de la morale que je me situe : l’amoralisme est encore une morale – de la vie.
Mais j’imagine que toi tu n’as aucun scrupule à violenter une octogénaire. Tu es raskolnikoff au début mais sans sa fin. Un champion.» la politesse, la discrétion, l’extrême civilité ne sont pas des manifestations incompatibles avec l’extrême cruauté. » Tu me lis mal encore. Je dis exactement le contraire. C’est bien en tant que cruels que Nietzsche et Spinoza sont civils. Mais alors celui qui les croiserait ne saurait rien de leur for cruel. Qu’ils tiennent à l’abri. Qu’ils protègent – Pascal dit des choses semblables avec la « pensée de derrière ». Garde la vérité pour toi. Garde ta vérité pour toi, ils en feront mauvais usage. La monde social n’est pas, comme tu le dis banalement, un jeu de masques. Le monde social est faux du point de vue vital, mais a sa vérité. Il a authentiquement besoin d’évincer la vie. C’est pourquoi toi le premier tu ravales un peu de ta vitalité quand tu te socialises – ou alors tu dois être bien seul (ou bien insupportable)
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Jeanne
InvitéBonjour Franck,
Je n’ai pas lu Sade. Ça m’intrigue cette Juliette qui prospère dans la méchanceté et qui utilise le meurtre pour affirmer sa vitalité. C’est un peu ce que vous dîtes ? -
Franck
InvitéBonjour Jeanne, je dis que parmi tous les tempéraments affirmateurs possibles, le tempérament sadique en est un (à la stricte condition que ce soit un sadisme créateur et joyeux, et non un esprit de vengeance qui se décharge sur le premier venu pour se soulager). Juliette a ce tempérament, le sadisme de grand style. Elle bénit le monde, c’est-à-dire tout ce qu’elle est (d’où l’orgueil, sentiment catalyseur de vitalité) et tout ce qu’elle a (les autres et les choses : les événements). Elle justifie l’existence par la connaissance (éprise de philosophie / psychologie), par la jouissance (éprise de foutre, nymphomane de haut vol avec des goûts variés) et par la puissance (tout revers subi est l’occasion pour elle de devenir plus forte et plus intelligente). Une force de la nature que cette femme ! Dure et légère, elle devient tous les jours ce qu’elle est dans la force et la joie. Expérimentale, elle pratique tout ce qui la délecte et ne s’interdit rien. Elle est comme une enfant (mais avec une tête philosophique) qui veut tout voir et tout goûter. Sa passion favorite est de branler des buts (chose bien innocente selon la morale ordinaire), mais elle en a d’autres : lesbianisme, pédophilie, incendie, viol, scatophilie, meurtre, zoophilie, etc. Elle se livre à tout par ce que cela l’amuse, la fait jouir et en même temps la porte à explorer toujours plus loin la nature humaine. Elle est le plus libre de tous les personnages de Sade (capable de métamorphose et de curiosité, moins dogmatique et plus heureuse aussi. La vie est injuste et inégale dans tout et de même qu’il existe des maigres et des gros, des arbustes et des séquoias, il existe des surdoués du bonheur. Juliette en fait partie et cultivé ce tempérament – on a tous un point de départ et des potentialités différentes, mais on peut tous se choisir des valeurs qui nous augmentent dans la force, l’intelligence et la joie). Juliette a aussi la passion de la totalité : tout penser, tout jouir (elle dit qu’elle veut foutre comme Marie-Antoinette – dont les pamphlets révolutionnaires lui donnaient la réputation d’une luxurieuse hypertrophiée – et penser comme Hobbes – manière de dire qu’elle veut la vitalité de la tête et du corps. Ceci sans compter qu’elle est coriace et femme d’action comme les princes italiens de la Renaissance : César Borgia, etc.). Mais elle n’est pas aussi affirmatrice qu’il est humainement possible de l’être. Elle n’a pas fait la paix avec Dieu et la religion (les libertins haïssent tous Dieu et la religion). Même si elle s’en sert (car nulle joie de « faire le mal » ni de scandaliser sans gens qui croient au bien), mais elle serait incapable de lire les Évangiles avec ravissement par exemple… incapable de se laisser aller à la générosité quand elle vient. Elle justifie toute la vie, aime la vie et triomphe, mais pas au degré maximal. Le fort dont je parle, le religieux de la vie, est disposé à tous les affects, et n’a de griefs contre rien ni au ciel ni sur la terre, capable de rire des pauvres et les martyriser réellement le matin, et de pleurer devant Simone Weil en étant altruiste infatigable le soir… Il n’est pas nécessaire d’être malfaisant pour être affirmateur pur comme je l’entends, on peut se plaire à des choses et non à d’autres, mais il ne faut pas qu’il y ait un gramme de répulsion dans la décision existentielle. Juliette n’est pas mélancolique par exemple, elle n’est jamais épuisée par la vie, mais elle a ses indignations (non contre le mal, mais contre Dieu). Dans l’échelle de l’humanité réelle et fictionnelle, Juliette est une sainte, mais non le parfait représentant de la religion de la vie (ni par son corps – elle n’affirme pas tout – ni par ses valeurs – n’ayant pas la religion de la vie, elle ne vise pas l’affirmation suprême. Elle ne se dit pas c’est quand même con de se mettre en boule contre Dieu et de ne pas savoir planer de félicité en voyant ou faisant le bien, voyons comment réglée cela). Mais quelle femme tout de même malgré ce manque (que je ne lui reproche pas, ni ne déplore, j’aime la variété de l’être, et j’aime ce personnage comme il est).
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Vic
InvitéJe trouve Juliette un peu limitée avec son surmoi dévorant. Même si tu dis qu’il y d’autres options possibles, ton idée du tempérament affirmatif semble se situer du côté de l’exces, d’untrop plein, de la Vie avec un V majuscule, d’une inflation pas ajustée au réel et qui s’en éloigne. Il y a aussi un côté un peu viriliste dans cette vision d’une affirmation de soi qui passe par une démonstration de force et une « compassion maîtrisée sans indiscipline » (« oiseaux plus vigoureux et plus durs, qui voleront plus haut. ») Deleuze dit qu’il ne faut pas bouger pour ne pas effrayer les devenirs. Dans Le froid et le cruel il fait aussi la distinction entre le sadisme du côté de la négation du moi, de l’accélération, de la condensation et le masochisme – dont l’univers glacé se situe quant à lui du côté de la lenteur et de la suspension. Le sadisme y est aussi associé à l’ironie (du côté des maîtres et du dénigrement du réel au nom de valeurs plus hautes). « Ce qui est en jeu dans l’œuvre de Sade, c’est la négation dans toute son étendue, dans toute sa profondeur. Mais on doit distinguer deux niveaux : le négatif comme processus partiel, et la négation pure comme Idée totalisante. Ces niveaux correspondent à la distinction sadiste des deux natures, dont Klossowski a montré l’importance. La nature seconde est une nature asservie à ses propres règles et à ses propres lois : le négatif y est partout, mais tout n’y est pas négation. Les destructions sont encore l’envers de créations ou de métamorphoses ; le désordre est un autre ordre, la putréfaction de la mort est aussi bien composition de la vie. Le négatif est donc partout, mais seulement comme processus partiel de mort et de destruction. D’où la déception du héros sadique, puisque cette nature semble lui montrer que le crime absolu est impossible : « Oui, j’abhorre la nature… » Il ne se consolera même pas en pensant que la douleur des autres lui fait plaisir : ce plaisir du Moi signifie encore que le négatif est seulement atteint comme l’envers d’une positivité. Et l’individuation, non moins que la conservation d’un règne ou d’une espèce témoignent des limites étroites de la nature seconde. À celle-ci s’oppose l’idée d’une nature première, porteuse de la négation pure, audessus des règnes et des lois, et qui serait libérée même du besoin de créer, de conserver et d’individuer : sans fond au-delà de tout fond, délire originel, chaos primordial fait uniquement de molécules furieuses et déchirantes. (…) Mais pratiquement le libertin se trouve réduit à illustrer sa démonstration totale par des processus inductifs partiels empruntés à cette nature seconde : il ne peut qu’accélérer et condenser les mouvements de la violence partielle. L’accélération se fait par multiplication des victimes et de leurs douleurs. Quant à la condensation, elle implique que la violence ne s’éparpille pas suivant des inspirations et des élans, qu’elle ne se laisse même pas diriger par des plaisirs qu’on en attendrait, et qui nous enchaîneraient toujours à la nature seconde, mais qu’elle soit menée de sang-froid, et condensée par cette froideur même – cette froideur de la pensée comme pensée démonstrative. Telle est la fameuse apathie du libertin, le sang-froid du pornologiste, que Sade oppose au déplorable « enthousiasme » du pornographe. Et sans doute, de cette apathie découle un plaisir intense ; mais à la limite, ce n’est plus le plaisir d’un Moi qui participe à la nature seconde (fût-ce un moi criminel participant à une nature criminelle), c’est au contraire le plaisir de nier la nature en moi et hors de moi, et de nier le Moi lui-même. En un mot, c’est un plaisir de démonstration. » / « Dans la projection masochiste sur la femme battante, il apparaît que le surmoi ne prend une forme extérieure que pour devenir encore plus dérisoire et servir aux fins d’un moi triomphant. Du sadique, on dirait presque le contraire : qu’il a un surmoi fort et écrasant, et qu’il n’a que cela. Le sadique a un surmoi si fort qu’il s’est identifié avec lui : il est son propre surmoi, et ne trouve plus de moi qu’à l’extérieur. » / « Il est certain que le thème paternel et patriarcal est dominant dans le sadisme. Les héroïnes sont nombreuses dans les romans de Sade ; mais toutes leurs actions, les plaisirs qu’elles prennent ensemble, les entreprises qu’elles conçoivent imitent l’homme, exigent le regard et la présidence de l’homme, et lui sont dédiés » / « Ce n’est pas du tout la même froideur. L’une, celle de l’apathie sadique, s’exerce essentiellement contre le sentiment. Tous les sentiments, même et surtout celui de mal faire, sont dénoncés comme entraînant un dangereux éparpillement, empêchant l’énergie de se condenser, de se précipiter dans l’élément pur d’une sensualité impersonnelle démonstrative. »
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Jeanne
InvitéMerci Franck
Ce « sadisme créateur et joyeux « , je ne parviens pas à le concevoir… Et parmi ce que cette Juliette ignore, parmi ce qu’elle ne saurait vivre, parmi les expériences auxquelles elle n’a pas accès il y a, me semble-t-il, ceci:
Le tragique
Et son sens
Le sens du tragique -
Fanny
InvitéSTRATOSPHÈRES. De la hauteur, l’aphoriste en prend, cela est certain. Mais qui a dit que je voulais quitter la terre ferme ?
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Fanny
InvitéPardonne-moi Franck, je suis moqueuse, pourtant j’ai aimé te lire. Dis-moi, comment réussis-tu les espaces entre paragraphes ?
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Franck
InvitéAucune idée pour les paragraphes. Je ne connais pas la technique du site. Peut-être en passant deux lignes ?
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Ostros
InvitéFanny, lorsque tu ouvres un thread l’espace blanc dans lequel tu postes autorise le saut de ligne.
Ils ne sont pas autorisés dans les commentaires (bulles grises).
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Fanny
InvitéAaaah. Déception. Merci quand même.
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Jeanne
InvitéFranck, j’espère n’avoir pas été abrupte. Je suis comme Fanny : j’ai bien aimé vous lire, et même si je ne suis pas entièrement convaincue je reconnais que convaincant vous l’êtes.
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Franck
InvitéAucun problème chère Jeanne et chère Fanny, je n’ai pas pris le moins du monde à mal vos remarques. Je n’ai aucun amour-propre, ou si j’en ai un, je ne veux surtout pas le ménager, mais l’habituer aux piques (à ce qu’il sentirait comme des piques) jusqu’à ce qu’il les change en fleurs. J’aime le franc-parler, à recevoir comme à émettre, et parce qu’il installe un climat d’amour, et parce que je trouve noble cette volonté de tout entendre. Ami du chambrage et de la déconnade autant que des livres et de la philosophie, je vous assure que vous pouvez me parler sans crainte de me blesser : où je ne le serais pas, ou si je l’étais je ne vous en voudrais surtout pas car c’est moi qui aurait tort (plus exactement, car déterministe je ne vois d’imputabilité en rien : car c’est moi qui aurait manqué de joie : un être joyeux ne se braque pas). J’aime toutes les perspectives, toutes les idées, toutes les formulations, en amant éperdu du possible. L’orgueil est un sentiment magnifique que je cultive (il donne une telle vitalité), mais je l’aime autant que je l’emmerde, car ma métaphysique est égalitaire : il ne faut pas confondre la pratique d’un sentiment utile avec une idée sur le monde. Je suis le contraire d’un perché. Nous sommes comme les pierres, les volcans, les fleuves, les plantes et les animaux. Nous sommes déterminés par des forces qui quand elles sont assez complexes pour être dans un vivant prennent le nom de pulsions. Je suis frère du caillou et du ver de terre autant que du soleil et des étoiles. Tout est un dans le monde. Nous sommes une manifestation d’énergie éphémère et multiple. Loin d’être celui qui pense tout savoir, une de mes devises est : tout apprendre de tous. Quand je dis que je veux vivre à hauteur d’infini, cela signifie que j’ai une passion du possible, que je ne veux pas limiter les possibilités de ma vie ni les possibilités de la vie. L’une des étapes de cet idéal est de tout entendre avec joie : j’aime autant les griffes que la délicatesse quand on me parle, j’aime autant la neutralité (quand une discussion purement théorétique et presque impersonnelle comme en science logique ou mathématiques). J’ai en vu tous les messages et vous réponds dès que possible. N’ayant pas d’ordinateur à la maison, ou j’écris avec le portable (mais il n’est pas aisé de se relire, de bien écrire, etc.) ou j’écris depuis l’établissement. Je suis absolument ravi de l’échange. Tel que je l’imagine car nous sommes des tendres, nous apprendrons à nous connaître par les idées car nous nous écoutrons, et si offrir du réel (de la « vérité », ou plus exactement une des perspectives exactes) est beau, la compréhension mutuelle est l’une de mes anamorphoses préférées (même si, en grand curieux que je suis, je ne veux fuir et désire toutes les expériences : il est merveilleux dans une vie d’avoir été sous-estimé par rapport à une chose qu’on était, surestimé par rapport à une chose qu’on n’était pas, estimé tel qu’on était – ou encore, car il est possible d’échanger avec autrui sans nulle question de valeur – il est merveilleux qu’il y ait une pure rencontre. Et cette chose est d’autant plus sublime que, dans mon idée de la perception, une rencontre est singulièrement rare. Mais tout est merveille : être vénéré, être méprisé, être anonyme, être compris, être aimé, être haï, être vu, être aperçu, être, etc. L’esprit de l’infini visite avec ardeur tous ses sentiments pour les vivre (expérience par la vie), les voir (contemplation par l’art et le souvenir), les comprendre (connaissance intuitive par l’art et discursive par toutes les sciences et la philosophie) et en tirer de la force (puissance par moi-même). Je radote. On m’a compris je pense. En tous les cas je vois ici un lieu de connaissance et d’amour, et mon esprit comme ma tendresse s’en trouvent d’autant plus dynamisés).
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Jeanne
InvitéTu poursuis ici, Franck, avec cette énergie toute aérienne qui semble te caractériser, le mode d’emploi du « Tout en grâce » que tu avais initié dans l’incipit de ce topic. Ce faisant tu fais plaisir à voir, je trouve.
De mon côté cette idée, ou cette déclaration, « Tout est grâce « , me semble à la fois super chouette, complètement dingue, et surtout parfaitement impossible. Je l’aime bien, hein, j’aime bien entendre « Tout est grâce « , ça m’enchante, ça me fait rire, mais je n’y associe aucune notion de vérité. Tout n’est pas grâce, non. Quand l’on est vivant, quand l’on a un corps qui a mal ou qui a eu mal ou qui pourrait avoir mal, quand l’on a une sensibilité, qui en plus de s’occuper de soi s’occupe des autres (une sensibilité, par exemple, qui a mal pour Gaza), tout n’est pas grâce.
Par contre il y a de la grâce. Et il y en a d’autant plus quand on l’observe (l’observer l’augmente, un peu comme en physique quantique). Et il y a des moyens d’un petit peu la conquérir, la grâce, par-ci par-là. Et pour ma part cela me va très bien comme ça, cela me suffit.
Voilà, j’ai toujours achopé, moi, devant le mystère, et la dinguerie, de cette assertion: « Tout est grâce « .-
Franck
InvitéTu écrivais que tu ne parvenais pas à concevoir le « sadisme créateur et joyeux ». Si par concevoir tu entends « te mettre à la place de ce point de vue », voici des exemples issus des romans de Sade pour que tu disposes de situations concrètes : pour que tu entres dans leurs têtes et voies le monde depuis leurs points de vue, pour autant qu’il est possible de raconter un point de vue. Je les présente succinctement :
1) Le sadique aime à extorquer la jouissance de sa victime, c’est-à-dire à contraindre sa victime à jouir pendant le viol. Esthétique de l’humiliation où le corps domine la tête. Le sadique aime doublement le spectacle de ce combat (le sadique est curieux comme un enfant devant tous les phénomènes de la nature) et la cruauté de la coexistence de la jouissance et de la souffrance dans l’autre. Exemple : « Mademoiselle Rodin emporte Justine, en larmes, sur un canapé ; et, pendant qu’elle la pollue avec tout l’art possible, Rodin, agenouillé devant les fesses de cette belle fille, que sa sœur avait soin de lui présenter, accablait ce beau cul des plus ardent baisers. Rombeau, placé devant le couple, excroquait des suçons à Justine, pendant que Marthe périssait le cul de son maître, qui, de l’une de ses mains, traitait assez brutalement celui de sa fille. Célestine triomphe ; la gueuse y met tant d’adresse et tant d’énergie, que le plaisir l’emporte sur la douleur, et que notre innocente décharge… La putain a donné du foutre, dit Rombeau ; je m’en suis aperçu au resserrement de son anus ; je le léchais pendant ce temps-là… Oui, il y a du foutre, dit mademoiselle Rodin, j’en ai les doigts mouillés ; et la garce les suce, en baisant Justine sur la bouche. Mon enfant, dit Rodin à cette charmante fille, je suis fort content de ce que vous venez de faire ; croyez-moi, continuez d’être de la plus extrême complaisance avec nous ; peut-être regagnerez-vous, par ce procédé, ce que vous ont fait perdre vos sottises. Ah ! triple Dieu ! comme elle est belle dans ce mélange de plaisir et de douleur ! » (Sade, La Nouvelle Justine).
2) Le sadique aime non seulement contraindre sa victime à jouir, mais il aime qu’elle se contraigne d’elle-même, c’est-à-dire qu’elle se soumette, qu’elle obéisse. Quand la personne jouit involontairement, il s’agit d’un acte mécanique : la chair submerge l’individu comme un vent violent qui nous fait décoller dans une tempête. Ici c’est différent, le sadique aime que la victime soit complaisante, c’est-à-dire qu’elle se fasse « chose » : matière à manier. Qu’elle soit activement passive. Sartre parle de « l’épanouissement de la chair » dans L’Être et le Néant. Le sadique veut que la victime initie des actes dans un contexte où elle aurait encore pu faire autre chose (se battre, fuir, ne pas faire le geste, etc.). Les libertins sont déterministes. Ils ne croient pas au libre-arbitre, mais ils veulent voir la décision d’une conscience qui fait quelque chose qu’elle ne voudrait pas faire, par docilité, par résignation. Ils n’emploient pas que la force, et aiment habituer leurs victimes à se plier. Exemple : « Pour moi dit le chevalier que cet arrangement laissait tête-à-tête avec Justine, j’avoue que je ne bande point encore assez pour avoir besoin de perdre du foutre. N’importe, approchez mon enfant, mettez-vous à genoux et suçez-moi, mais avancez, je vous prie, les choses de manière à ce que je voie infiniment plus de cul que de con : bien, bien, dit-il en voyant Justine accoutumée à toutes ces turpitudes, saisir, on ne saurait mieux, quoi qu’à regret, l’esprit de celle-ci… Oui, c’est cela, et le chevalier, singulièrement bien suçé, allait peut-être s’abandonner mollement aux douces et moëlleuses sensations d’une décharge ainsi provoquée, lorsque, etc. » (Sade, Histoire de Juliette).
3) Le sadique, joueur, aime créer des situations ambiguës pour questionner la responsabilité et la complicité. Vois comme le comte de Bressac tue sa mère « avec » Justine : « Allons, dit Bressac, ramenons ces dindes ; il faut achever l’une, et déterminer le sort de l’autre. On ramène madame de Bressac dans son appartement ; on la jette sur son lit ; et son indigne fils voyant qu’elle vit encore, arme d’un poignard la main de Justine, lui saisit le bras qui tient le fer, le conduit, en dépit de toutes les résistances de cette malheureuse, dans le cœur de la triste Bressac, qui expire, en demandant à Dieu la grâce de son fils. Tu vois le meurtre que tu viens de commettre, dit le barbare Bressac à Justine, presque sans connaissance, et mouillée du sang de sa maitresse ; tu le vois, peut-il exister au monde une plus effrayante action ? Tu en seras punie… il le faut… tu seras rouée vive, tu seras brûlée » (La Nouvelle Justine).
4) Dans cette logique, le sadique aime aussi créer des dilemmes, comme par exemple demander à un père de baiser sa fille devant sa femme sans quoi il tue cette dernière. Ces exemples, loin d’être des délires de romans, sont des crimes de guerre bien connus. Cf. la bataille de Nankin par exemple.
5) Le sadique aime à pervertir les choses. Par exemple, utiliser la confession comme aphrodisiaque. Ce que fait Clémentine. Elle raconte à Léonore : « ne sais-tu donc pas qu’il est essentiel de connaître à fond toute la force du délit, pour en être plus délicieusement chatouillée, quand j’étais à Madrid, dévote en apparence, comme toutes les femmes de mon pays, je n’allais à confesse que pour cela ; je me faisais bien expliquer toutes les gradations du mal… Je m’en faisais dire tous les dangers… Ô Léonore ! si tu savais au retour le plaisir qu’il me donnait à commettre !… Scélérate, m’écriai-je, tu seras mangée par l’empereur… Marchons, marchons, car tu me pervertis. » (Sade, Aline et Valcour). Le sadique ne croit pas au bien et au mal, mais est ravi de l’existence des gens qui y croient, et pour le plaisir d’avoir la sensation de faire le mal, et pour le plaisir de scandaliser, et pour certains pour la petite délectation de vanité de se sentir plus intelligents et plus forts que les autres (car le manque de lucidité a sa racine aussi dans la faiblesse, et non seulement dans le manque de facultés intellectuelles. Il existe des vérités indigérables à certains corps). La fin mémorable de la philosophie dans le boudoir : « Voilà une bonne journée ; je ne mange jamais mieux, Je ne dors jamais plus en paix, que quand je me suis suffisamment souillé dans le jour de ce que les sots appellent des crimes ». Juliette de même est orgueilleuse, et se montre capable de fascination pour elle-même et de dédain et de rire supérieur envers ceux qu’elles méprisent. Il n’en reste pas moins qu’elle est curieuse comme une enfant. Son orgueil n’est pas fatuité. C’est un orgueil qui apprend.
6) Le sadique aime à corrompre les individus (créer des sadiques), à la fois de vive-voix et par livres. Ravir des âmes à Dieu et à la Société pour ainsi dire, pour qu’ils ne croient plus au bien. Ils appellent cela le « meurtre moral » (changer les valeurs de l’autre en somme). Pour la corruption de vive-voix, l’éducation d’Eugénie par Dolmancé et Mme de Saint-Ange dans le boudoir est un exemple. Pour la corruption par livres dans l’éternité, ou du moins la posthumité : « il est sur cela comme ces écrivains pervers, dont la corruption est si dangereuse, si active, qu’ils n’ont pour but, en imprimant leurs affreux systèmes, que d’étendre au-delà de leur vie la somme de leurs crimes ; ils n’en peuvent plus faire, mais leurs maudits écrits en feront commettre, et cette douce idée qu’ils emportent au tombeau les console de l’obligation où les met la mort de renoncer au mal. » (Sade, Justine ou les malheurs de la vertu).
7) Non seulement le sadique aime faire du mal aux autres, mais il aime savoir qu’on a fait du mal aux autres (schadenfreude). Exemple : « — Eh bien ! dit Saint-Florent à son ami, ne t’avais-je pas dit qu’elle avait un beau cul !— Oui, parbleu ! son derrière est sublime, dit le robin qui le baisait pour lors : j’ai fort peu vu de reins moulés comme ceux-là ; c’est que c’est dur, c’est que c’est frais !… comment cela s’arrange-t-il avec une vie si débordée ? — Mais c’est qu’elle ne s’est jamais livrée d’elle-même ; je te l’ai dit, rien de plaisant comme les aventures de cette fille ! On ne l’a jamais eue qu’en la violant » (Justine ou les malheurs de la vertu).
8) Le sadique est même sadique symboliquement, aimant profaner les cadavres et humilier les morts après les avoir humilié dans la vie. (Justine violée toute sa vie est morte frappée par la foudre. Juliette sa sœur et ses amis violent le cadavre, dont ce cul « qui fit couler tant de foutre ». Exemple : « il est encore beau ce sublime derrière, qui fit couler autant de foutre ; est-ce qu’il ne te tente pas, Chabert ! et le méchant abbé répond, en s’introduisant, jusqu’aux couilles, dans cette masse inanimée, L’exemple est bientôt suivi ; tous les quatre, l’un après l’autre, insultent aux cendres de cette chère fille ; l’exécrable Juliette se branle, en les voyant faire ; ils se retirent, la laissent, et lui refusent jusqu’aux derniers devoirs. Triste et malheureuse créature ; il était écrit dans le ciel, que le repos même de la mort ne te garantirait pas des atrocités du crime, et de la perversité des hommes. » (Histoire de Juliette).
9) Le sadique est sadique par excès, non seulement pour la souffrance de l’autre, mais par extension par amour de l’art pour créer la beauté. « quand Michel-Ange voulut rendre un Christ au naturel, se fit-il un cas de conscience de crucifier un jeune homme, et de le copier dans les angoisses ? La sublime Madelaine en pleurs du Guide fut prise sur une belle fille que les élèves de ce grand homme avaient flagellée à outrance ; tout le monde sait qu’elle en mourut » (La Nouvelle Justine). Que cette légende soit vraie ou fausse, Sade dit dans ses Voyages d’Italie (où il écrit en première personne) qu’il approuve la démarche, et qu’il n’y a que des préjugés moraux qui peuvent faire se scandaliser du procédé de Michel-Ange. « Certaines choses peuvent exister dans la réalité, et certaines autres dans la vie : c’est un pauvre idiot celui qui ne sait pas faire la différence » dit le personnage Madeleine à Sade (dans le film Quills). Madeleine se trompe. Ce n’est pas une question d’intelligence, mais de pulsion d’amour. Celui qui aime les autres voudra que certaines choses n’aient pas lieu dans la réalité, mais dans la fiction seulement. Celui qui aime la vie inconditionnellement (dans tous ses possibles) aimera la vie dans toutes ses formes, sans être scandalisé d’aucune : La tendresse dans la réalité et dans la fiction, la cruauté dans la réalité et dans la fiction. Une personne souffre, excellent ! une personne est consolée, excellent ! On n’a ni raison ni tort d’être ce qu’on est comme croit Madeleine. On est ce qu’on est.
10) Le sadique aime forcer le « bien » à faire le « mal ». Justine innocente, n’ayant commis aucun crime je veux dire, est condamnée à mort pour des crimes commis par des libertins. Vois comme elle sort de la prison : « Justine finissait à peine ces tristes réflexions, lorsque le geôlier vint lui parler avec le plus grand mystère. Écoutez-moi, lui dit-il, avec attention ; vous m’avez inspiré de l’intérêt, et si vous pouvez réussir à ce que je vais vous proposer, je vous sauve la vie. — Oh ! monsieur, de quoi s’agit-il ? — Vous voyez là-bas ce gros homme, abîmé dans sa douleur, et qui, comme vous, n’attend que l’heure de son supplice ; il est possesseur d’un portefeuille, dans lequel est une somme considérable… en voyez-vous dépasser le bout dans sa poche ? — Eh bien, monsieur ? — Eh bien ! je sais qu’il n’est occupé, dans ce moment-ci, que des moyens de faire passer ce trésor à sa famille ; dérobez-le-lui, apportez-le-moi, et vous êtes libre ; mais du silence, soit que vous acceptiez, soit que vous refusiez, n’ouvrez jamais la bouche de ce que je vous révèle ici… allons, décidez-vous… Oh, Dieu ! s’écria Justine, toujours entre le vice et la vertu, faut-il donc que la route du bonheur ne s’ouvre jamais pour moi qu’en me livrant à des infamies !… Oui, monsieur, oui, je vais vous obéir ; vous me proposez un crime… je vais m’y livrer… oui, je vais le commettre, pour en épargner un bien plus atroce aux scélérats qui me font périr. » (La Nouvelle Justine).
11) Etc. Etc. Ceci ne sont que des exemples parmi d’autres. Le sadique a bien d’autres goûts typiques. Certains se contentent d’une manie. D’autres, comme Juliette, aiment varier, pour l’expérience, la connaissance et la jouissance. Elle emprunte les pratiques des autres sadiques, quelquefois les garde, et en apprend toujours quelque chose, et rit souvent des goûts de chacun (non au sens de s’en moquer, mais parce qu’il est drôle de savoir que l’un aime faire ceci, l’autre cela, l’autre cela avec ceci, etc.). Passion des « détails » (le mot revient extrêmement souvent chez Sade).
Mais les sadiques créateurs et joyeux ne font pas « que cela dans la vie ». D’abord ils sont capables de baiser tendrement. L’Histoire de Juliette le montre. Par ailleurs certains sadiques sont capables de tendresse intersubjective. Juliette et Durand, voleuses, violeuses, meurtrières, incendiaires, etc. se disent avec amour à la fin du livre : « Je suis donc accourue vers toi, mon ange, poursuivit la Durand ; je te rends heureuse, et me voilà contente, ris maintenant de la fatalité du sort qui m’a fait échapper deux fois à la corde ; assurément je ne dois plus maintenant craindre cette fin ; je ne sais quelle sera celle que me destine la main du sort. Ah ! qu’il ne me frappe que dans le sein ma chère Juliette, je ne me plaindrai jamais de ses coups ; et les deux amies, se rejetant dans le sein l’une de l’autre, ne cessent un quart-d’heure entier de se prodiguer les protestations sincères d’amitié, de confiance et d’attachement que le vice goûte, ainsi que la vertu, quoiqu’en puissent dire les froids sectateurs de cette fastidieuse divinité » (Histoire de Juliette).
Elle sont à l’image de Sade, ayant commis et décrit des actes extrêmement violents, mais ayant aussi commis et décrit des actes extrêmement tendres (ce que sa réputation dit peu en général. Il a des personnages d’une générosité magnifique, comme Zamé, Dom Gaspard, ou encore la troupe de théâtre et la troupe de bandits dans Aline et Valcour). Sade n’a pas fait tout ce que ses personnages ont fait, mais il prévient : « Je respecte les goûts, les fantaisies. Quelques baroques qu’elles soient, je les trouve toutes respectables, et parce qu’on n’en est pas le maître, et parce que la plus singulière et la plus bizarre de toutes, bien analysée, remonte toujours à un principe de délicatesse. Je me charge de le prouver quand on voudra : vous savez que personne n’analyse les choses comme moi. » (Lettre de Sade à sa femme). Dans ce mot « goût » il faut entendre n’importe quelle chose que fait faire une pulsion de désir, y compris les plus « atroces » selon la morale, la société ou la religion (les morales, les sociétés, les religions). Sade est en paix avec le bien et le mal, mieux (pour son bonheur), il en est curieux. Même s’il pourrait considérer Dieu avec moins de haine et plus d’amusement. Son autoportrait : « Le plus honnête, le plus franc et le plus délicat des hommes, le plus compatissant, le plus bienfaisant, idolâtre de mes enfants, pour le bonheur desquels je me mettrais au feu […] Voilà mes vertus. Pour quant à mes vices : impérieux, colère, emporté, extrême en tout, d’un dérèglement d’imagination sur les mœurs qui de la vie n’a eu son pareil, athée jusqu’au fanatisme, en deux mots me voilà, et encore un coup, ou tuez-moi ou prenez-moi comme cela ; car je ne changerai pas ». Ses personnages d’ailleurs ont aussi cette haine de Dieu. Juliette prospère à mille égards, triomphe, rit, est heureuse, mais hait Dieu quand elle y pense. Cela confine quelquefois à l’absurde et devient drôle : « Si j’eusse aimé les églises, j’aurais eu sans doute de belles descriptions à vous faire ; mais mon horreur pour tout ce qui tient à la religion, est si forte, que je ne me permets même pas d’entrer dans aucun de ses temples. Il n’en fut pas ainsi de la superbe galerie du Grand Duc ; je fus la voir dès le lendemain de mon arrivée » (Histoire de Juliette). Tu as le droit de te détendre Juju ! Mais je le redis, quelle femme que cette Juliette ! (malgré son « sérieux » pour les questions religieuses qui est une marque de manque d’intelligence pour cette question, elle-même marque de manque d’énergie). Il est bon pour un collectionneur d’âmes que toutes les humanités existent, donc qu’il y ait des libertins avec un brin de sérieux comme Juliette, ou d’autres qui en ont énormément (des personnages kantiens inversés, qui s’obligent à faire le mal plutôt qu’à suivre leurs pulsions, et qui obligent les autres : Dolmancé par exemple, « sodomite par principe » dans le boudoir reproche à son ami d’aimer les cons au lieu d’aimer les culs. Mais quel sérieux ! Quelle courte vue ! Quelle niaiserie que celle de l’universalisation ! Juliette, bien plus déconnante, bien plus ouverte, bien plus curieuse, a son talon d’Achille de la déconnade pour ce qui concerne Dieu et la religion. Mais j’embrasse son talon comme le reste, puisqu’elle est non malgré cela mais avec cela l’un de mes personnages de romans favoris.
Sur le tout est grâce enfin : une foule de corps, d’organisations pulsionnelles sont possibles tu as raison. De même qu’il y a des gens qui font 2m30 et d’autres 80cm, de même il y a des gens pour qui sincèrement tout est grâce, d’autres pour qui tout est souffrance (Bouddha, Schopenhauer, qui préfèrent le non-être), d’autres pour qui tout est un peu des deux (pour qui la vie est belle parfois, laide parfois). Pour reprendre tes exemples, il y en a pour qui les drames à Gaza sont horribles. Il y en a qui y sont bourgeoisement indifférents. Il y en a que cela fait rire de savoir que des gens souffrent pendant qu’eux ne souffrent pas. Il y en a que cela excite d’y penser pendant qu’ils baisent. Il y en a que cela sert comme sujet d’études sur la nature humaine. Il y en a que cela sert comme gagne-pain pour vendre plus de journaux. Etc. Tant de variétés dans les corps. De même que certains dans l’amour aiment manger la merde et boire la pisse, de même certains dans la vie aiment le monde comme il est, et en redemandent allègrement. Aucun mérite ni démérite à cela. Nous sommes intégralement déterminés. Même les choix que nous faisons pour sauvegarder ou accentuer ou diminuer ou créer ou éteindre une pulsion sont déterminés. Mais cette vérité (cette vision du monde déterministe que je crois vraie) ne me fait pas oublier qu’on peut jouer avec tous les sentiments comme je disais. On n’est pas contraint de se sentir ver de terre, de tout rapetisser, parce qu’on est comme les vers de terre. Cela serait le sérieux de la vérité. Chacun peut expérimenter les sentiments qui lui rendent la vie meilleure. Si l’auto-vénération ou la vénération de quelques-uns fait du bien et ne rend pas imbécile, nulle raison de s’en priver par exemple, « si cela chante ». Fils de vitalité et de lucidité, on peut vivre et se sentir avec une couronne sur la tête, sans oublier de lui chier dessus, comme de juste.
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amour
InvitéJe m’immisce, simplement pour te dire que ton écriture est très belle sur sa forme et le fond est terriblement juste.
Voilà, je repars. Merci. -
Jeanne
InvitéOh la la tout cet imaginaire sadien m’épouvante et m’ennuie. (Désolée).
J’aurais tendance à penser que à un moment quand même un crime est un crime. Comme un chat un chat. Non?
(Je crois que ta réponse est : Non).
Tu vois, je ne suis pas bonne cliente de cet auteur.-
Franck
InvitéAucun problème chère Jeanne, ceci n’était que pour exposer des exemples concrets et répondre le mieux possible à la question, tout en donnant des détails aux curieux qui passeraient par là. Sade a une réponse parfaite et pleine d’amour pour ceux qui ne sont pas clients de ses ouvrages et/ou de son imaginaire. Il écrit (et donc t’écrit) : « Lecteur, joie, salut et santé, disaient autrefois nos bons aïeux après avoir fini leur conte. Pourquoi craindre d’imiter leur politesse et leur franchise ? Je dirai donc comme eux : lecteur, salut, richesse et plaisir ; si mes bavardages t’en ont donné, place-moi dans un joli coin de ton cabinet ; si je t’ai ennuyé, reçois mes excuses et jette-moi au feu. » Voilà qui est magnifique (à la rigueur, il pourrait dire « donne mon livre à un autre », ou « relis-le un peu plus tard ; car on peut trouver déplaisant ou absurde un jour ce qu’on trouvera utile ou agréable un autre » ; mais j’aime la noblesse et la tendresse de sa réponse).
Et pour ceux qui n’aiment qu’une ou deux choses de ses ouvrages et sont dégoûtés par toutes par les autres, il a un grand mot également : « C’est maintenant, ami lecteur, qu’il faut disposer ton cœur et ton esprit au récit le plus impur qui ait jamais été fait depuis que le monde existe, le pareil livre ne se rencontrant ni chez les anciens ni chez les modernes. Imagine-toi que toute jouissance honnête ou prescrite par cette bête dont tu parles sans cesse sans la connaître et que tu appelles nature, que ces jouissances, dis-je, seront expressément exclues de ce recueil et que lorsque tu les rencontreras par aventure, ce ne sera jamais qu’autant qu’elles seront accompagnées de quelque crime ou colorées de quelque infamie. Sans doute, beaucoup de tous les écarts que tu vas voir peints te déplairont, on le sait, mais il s’en trouvera quelques-uns qui t’échaufferont au point de te coûter du foutre, et voilà tout ce qu’il nous faut. Si nous n’avions pas tout dit, tout analysé, comment voudrais-tu que nous eussions pu deviner ce qui te convient. C’est à toi à les prendre et à laisser le reste ; un autre en fera autant ; et petit à petit tout aura trouvé sa place. C’est ici l’histoire d’un magnifique repas où six cents plats divers s’offrent à ton appétit. Les manges-tu tous ? Non, sans doute, mais ce nombre prodigieux étend les bornes de ton choix, et, ravi de cette augmentation de facultés, tu ne t’avises pas de gronder l’amphitryon qui te régale. Fais de même ici : choisis et laisse le reste, sans déclamer contre ce reste, uniquement parce qu’il n’a pas le talent de te plaire. Songe qu’il plaira à d’autres, et sois philosophe ».
J’aime ce rapport à la vie et aux idées. La vie est banquet. Le monde de la pensée également. Diderot disait : « mes idées, ce sont mes catins ». On peut dire tout aussi voluptueusement : « mes idées, ce sont mes petits fours ». J’aime toutes les métaphores qui lient la vie et la pensée au plaisir dans la légèreté. Rien n’est moins contraignant que la vie et la philosophie conçues comme banquet (et il existe tant de contraintes: religion, morale, « société », etc. sans compter les contraintes que les individus s’infligent eux-mêmes). Vierges de la honte et du remords, souverainement ravis d’être soi, chacun peut cueillir expérience, connaissance et jouissance de soi-même, des autres et des événements. Voilà l’enfance retrouvée, mais avec une tête philosophique et une énergie sévère, qui ne se laissera plus prendre à devenir le bourreau de soi-même par de fausses idées (car si les personnages de Sade violent – hormis les personnages tendres, car il en a quelques-uns -, la grande leçon de Sade derrière tout cela est que mille instances nous « violent » en nous introduisant non dans le corps mais dans la tête une foule d’idées qui nous affaibliront et nous rendront malheureux. Morale, religion, société, éducation, école, etc.). En même temps que le banquet de Sade régale (ou peut régaler certains), il invite à une grande remise en cause ; qui peut apporter à son lecteur connaissance, jouissance et puissance. Mais il n’est pas nécessaire de passer par lui bien sûr. L’existence est un long chemin de soi vers soi dont chaque élément peut être un escalier pour soi.-
Claire N
InvitéDonc si je comprends bien, Sade serrais dans l’optique de dresser un recensement de tous le fantasmes humains possible afin de témoigner de leur existence ; et si je suis bien cela serait une réaction saine à une chape morale qui les nierais
Un témoignage du réel d’une certaine manière ?un peu comme une « réserve naturelle « face au rouleau compresseur de la vertue de cette époque ?-
Claire N
InvitéEt peut-être effectivement que « décongeler « la force souterraine de ça est un acte émancipateur.
En tout cas s’y intéresser et partager donne à penser-
Jeanne
InvitéJe complète Claire:
Recensement des fantasmes plus ou moins dégueulasses (parfois pas dégueulasses) + machine à fabriquer de l’excitation sexuelle (film porno de l’époque).
Eh bien vue comme ça, cette œuvre me va.
Surtout si personne n’exige, sous peine de disqualification de ma sensibilité littéraire et de ma puissance de vie, que je l’aime.
Là on est bien.-
Claire N
InvitéEt c’est la qu’on va prendre le café chez Nox ( super édito)
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Claire N
InvitéAprès je comprends, dans un livre , où il y a moyen de ce marrer , un genre de « bah ouai les fantasmes degeu ça existe juste à côté de toi et t’as l’air maligne avec ton pince nez « si il se moque de moi je veux bien rire avec lui
Mais en vrai et chair et os je me carapate -
Franck
InvitéEn effet Claire et Jeanne, Sade a une passion de la totalité. A la fin de l’Histoire de Juliette, Juliette dit que : « La philosophie doit tout dire ». Sans être exhaustif dans ma liste, tout dire implique pour Sade :
1) De raconter tous les fantasmes en détail (ou plus exactement le maximum, car il sent que la liste est probablement infinie). Il y en a même de non-violents et presque absurdes. Dans une soirée libertine, un individu raconte de petits mensonges sans conséquence parce qu’il « bande à la calomnie ». Sade a un aspect rationnel et démonstratif, mais il sait que le vécu ne peut se raconter qu’en première personne. Ses romans allient donc démonstrations objectives et narrations subjectives. Un personnage raconte ses fantasmes, ou un autre les rapporte, ou le narrateur lui-même.
2) D’exposer tous les portraits psychologiques. Sade est un psychologue extrêmement raffiné. Tant de profils dans son œuvre, tant de voix qu’il sut prendre. Il est comme Mozart. Tant de personnages : Du plus frivole au plus grave, du plus étourdi au plus calculateur, du plus misogyne à la plus misandre, du plus tendre au plus impitoyable, du plus anarchiste au plus despotique, du plus impuissant au plus jean-foutre, de la plus froide à la plus Messaline, etc. du plus sanguin au plus flegmatique, sans oublier les singularités aux tempéraments mêlés ; sans oublier les évolutions. Sade présente une immense variété de corps, d’esprits, et de caractères ; et leurs évolutions (libertins qui cessent de l’être ; chrétiennes qui deviennent libertines ; ou conversations qui décalent légèrement un point de vue ; ou refus ou impossibilité de modifier sa position, etc.).
3) De défendre toutes les idées. Les romans de Sade ne contiennent pas que des scènes libertines, mais aussi des démonstrations qui s’affrontent. Tel personnage démontre que Dieu existe, tel autre que nom. Tel personnage démontre que l’altruisme est possible, tel autre que nom (que tout est volonté de se faire plaisir ou d’éviter une douleur jusqu’à la morale). Tel personnage démontre que les femmes valent autant (ou plus) que les hommes. Tel autre que non. Tel personnage croit que le bonheur est possible dans la religion et la morale. Tel autre que non, etc. Sade, biberonné aux Lumières, agite des débats merveilleux sur des milliers de pages.
4) D’exposer tous les sentiments. Les romans de Sade ont aussi des dispositions non « pornographiques ». Aline et Valcour est un roman sans violence explicite, d’une délicatesse digne de La Nouvelle Héloïse que Sade vénère. Dans ce roman, un père empêche ses enfants de se marier pour son profit, tandis que la mère travaille au bonheur de tous. Dans le boudoir en revanche, c’est la mère qui est nuisible au bonheur de la fille et dont le sort sera infernal. Sade est comme la nature. Chaque fois qu’on le croit ceci (violent, misogyne, monarchiste, etc.), il montre qu’il est cela.
5) D’exposer tous les degrés d’intelligences. Il y a dans ses personnages des vertueux naïfs, des vertueux solidement charpentés ; des vicieux naïfs, des vicieux rusés comme Richard III ; des gens par-delà bien et mal, joyeusement frivoles, etc. En ce sens, ses romans sont un manuel d’auto-défense. On en apprend plus sur les autres, sur les politiques même, en le lisant. Il a quelque chose de Machiavel qui dénude les fonctionnements.
6) D’exposer la nature humaine dans sa variété et dans son unité. Sade aime à rappeler à ceux qui pensent leurs valeurs vraies ou leurs coutumes évidentes que dans l’espace et/ou dans le temps on a pensé fort différemment avec la même certitude. Sade emploie de nombreux exemples de continents différents et emmène également dans Aline et Valcour ses personnages dans des contrées lointaines. Mais il aime aussi à pointer que somme toute, les Européens n’ont pas à se prévaloir d’une supériorité qu’ils n’ont pas sur les autres peuples de la terre. Tous capables de penser. Tous agités par des pulsions : tantôt bienfaisantes, tantôt malfaisantes, tantôt les deux. Il est singulier que Sade fasse parler un philosophe noir que Léonore (un personnage central) respecte et considère, et avec qui elle échange naturellement. Il est singulier que Sade montre (un peu comme Montaigne) qu’entre les cannibales qui aiment la guerre et mangent leurs morts et les inquisiteurs qui trahissent, empoisonnent et torturent les vivants, la différence est maigre. Sade montre que les Espagnols, les Français, les Italiens, sont aussi lubriques, aussi cruels (et aussi capables de bonté) que les peuples asiatiques, africains, océaniens, etc. Eadem sed aliter (la même chose, autrement).
7) De manier tous les styles. Sade fait du théâtre, des nouvelles, des poèmes, des romans, des descriptions de voyages, sans compter sa longue et magnifique correspondance avec notamment sa femme qui l’adore etc. Comme dans la nature il y en a peut-être pour tous les goûts chez Sade. La somme d’extraits que j’ai données n’est pas représentative de son œuvre, et d’autant moins que Sade demande une expérience de lecture : il met dans l’ambiance. Ces passages n’arrivent pas crûment, directement. Sade dispose soigneusement ses scènes, pour qu’elles produisent le plus d’effets. Ses brouillons montrent à quel point il est vigilant : crescendo, ne pas peindre ce goût tout de suite, etc.
8) De rendre heureux, fort et intelligent le lecteur et la lectrice (qu’il n’oublie jamais dans ses préfaces ni dans ses notes de bas de page) : « voluptueux de tous les âges et de tous les sexes, c’est à vous seuls que j’offre cet ouvrage ; nourrissez-vous de ses principes, ils favorisent vos passions, et ces passions, dont de froids et plats moralistes vous effrayent, ne sont que les moyens que la nature emploie pour faire parvenir l’homme aux vues qu’elles a sur lui ; n’écoutez que ces passions délicieuses, leur organe est le seul qui doive vous conduire au bonheur. Femmes lubriques, que la voluptueuse Saint-Ange soit votre modèle ; méprisez, à son exemple, tout ce qui contrarie les lois divines du plaisir qui l’enchaînèrent toute sa vie. Jeunes filles trop longtemps contenues dans les liens absurdes et dangereux d’une vertu fantastique et d’une religion dégoûtante, imitez l’ardente Eugénie, détruisez, foulez aux pieds, avec autant de rapidité qu’elle, tous les préceptes ridicules, inculqués par d’imbéciles parents. Et vous, aimables débauchés, vous qui, depuis votre jeunesse, n’avez plus d’autres freins que vos désirs et d’autres lois que vos caprices, que le cynique Dolmancé vous serve d’exemple ; allez aussi loin que lui, si, comme lui, vous voulez parcourir toutes les routes de fleurs que la lubricité vous prépare ; convainquez-vous à son école que ce n’est qu’en étendant la sphère de ses goûts et de ses fantaisies, que ce n’est qu’en sacrifiant tout à la volupté, que le malheureux individu connu sous le nom d’homme, et jeté malgré lui sur ce triste univers, peut réussir à semer quelques roses sur les épines de la vie » (Dédicace de La Philosophie dans le boudoir).
9) Enfin, puisque la déconnade peut avoir le dernier mot, il ne faut pas oublier que Sade écrit pour se marrer et faire marrer comme disait Claire N. Flaubert disait de Sade : « Ah ! Duplan, comme je t’aime, mon bon, pour comprendre ainsi le grand Homme [Sade]. Tu es le seul mortel de la création qui le sente comme moi. Cet « affreux livre, cet abominable ouvrage », etc., a été le plus grand élément de grotesque dans ma vie. J’ai maintes fois cuydé en crever de rire ! […] Moi, je pense, parfois, que l’existence de ce pauvre vieux a été uniquement faite pour me divertir. Quelles créations ! quels types ! et quelle observation des mœurs ! Comme c’est vrai ! Quelle élévation de caractères (dans les vits !), que de lyrisme et quelles bonnes intentions ! » (Lettre à Jules Duplan, vers le 20 octobre 1857).Voir Sade comme la Nature est le meilleur moyen de voir toutes ses facettes. Il a des lions, mais peut-être a-t-il des oiseaux ? ; il a des volcans, mais peut-être a-t-il des campagnes ? Il a des requins, mais peut-être a-t-il des dauphins ? etc. Et je puis dire après lecture qu’il en a, et qu’il peut servir aussi bien la puissance que la jouissance et la connaissance, même si naturellement on est libre de ne le lire que pour l’une de ces trois raisons. Tels le lisent pour rire, d’autres pour s’exciter (hommes comme femmes), d’autres pour se cultiver, d’autres pour se donner du courage, d’autres pour oser être soi et braver la honte et l’infamie comme les personnages, d’autres encore pour se découvrir (car quand on lit les critiques on voit que plus d’un lecteur a tenté le truc sans conviction pour découvrir que finalement à ces trois points de vue… car Sade est un bon tentateur. Ne fût-ce que pour contrer sa séduction et le réfuter par la raison si on le pense réfutable, il peut être intéressant de lire Sade. On peut lire Sade en « chrétien », en individu moral. Sade est comme une voix suave qui demande : Tes fantasmes sont-ils si décents que tu le crois ? crois-tu que ce que ta morale craint le plus n’est pas un aliment possible à ta lubricité ? ne fus-tu pas bridé toute ta vie à tous égards ? n’est-il pas douteux que tu penses exactement comme ton temps ? Ne veux-tu pas te chercher dans la nature plutôt que de piocher ton moi dans les autres ? Il a quelque chose du Diable qui tente Job. Et si tu étais dans cette situation, demeurerais-tu aussi juste, ou bien ? Justine, Madame de Blamont, Valcour etc. tous sont tous mis à l’épreuve. Et les libertins sadiques aussi. Autant certains sont victorieux et durs (comme Juliette qui s’est endurcie avec le temps, car le roman commence où elle à quinze ans), autant d’autres se flattent devant les victimes d’être athées ; et dès qu’un chat fait éteindre une bougie, ils tremblent en croyant que Dieu vient les châtier. Sade est un homme absolument loyal avec tout. De « gauche » en cela. Tout le monde mis sur la table, lui compris. Métaphysique égalitaire. Tous déterminés par nos pulsions. Voyez pour finir cette scène de la bougie éteinte dans l’orgie, où la plus courageuse est une femme :
« Ducroz l’enfile le premier, nous étions spectatrices, et notre unique emploi pendant cette scène lugubre, était de la baiser, de lui branler le clitoris, et de nous prêter à ses attouchements. Delbène, dans le délire, se repaissait d’horreurs, lorsqu’un sifflement affreux se fait entendre, toutes les lumières s’éteignent à la fois. Oh ciel ! qu’est-ceci, s’écrie l’intrépide abbesse, la seule de nous qui conserve son courage au milieu du bouleversement dans lequel nous sommes, Juliette… Volmar… Flavie… Mais tout est sourd, tout est interdit, personne ne répond ; et sans les détails que je reçus de notre supérieure le lendemain, évanouie moi-même, j’ignorerais peut-être encore l’origine de tout ce fracas. Un chat-huant caché dans ce caveau, en était la seule cause ; effrayé des lumières auxquelles ses yeux n’étaient pas accoutumés, il avait pris son vol, et l’air agité de ses ailes avait éteint ce qui l’affectait. Quand je repris l’usage de mes sens, je me retrouvai dans mon lit, et Delbène qui vint m’y voir, dès qu’elle sut que j’étais mieux, m’apprit, qu’après avoir rassuré les deux hommes presqu’aussi effrayés que nous, c’était avec leur aide qu’elle nous avait fait porter dans nos chambres, et que tout s’était éclairci. Je ne crois point aux événemens surnaturels, me dit Delbène, il n’y a jamais de causes sans effets, et le premier de mes soins, quand un effet me surprend, est de remonter sur-le-champ à la cause ; j’ai promptement trouvé celle de notre aventure d’hier, et les lumières rallumées, les hommes et moi nous avons promptement mis ordre à tout » (Histoire de Juliette). -
Jeanne
InvitéEt à part ça, Franck, Sade avait une maladie mentale ou pas?
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Jeanne
InvitéJe précise- si besoin- qu’à mes yeux cela n’enleverait évidemment rien à son œuvre…
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Franck
InvitéTel que je le conçois, Sade appartient à la race de ce ceux qui « ne cèdent pas sur leur désir », comme on dit en psychanalyse. La question est ensuite de savoir si l’on veut appeler cette attitude une attitude malade ou non. Mais si l’on s’en tient aux faits dont on dispose, on voit un individu qui fait énergiquement ce qu’il veut faire depuis l’enfance : « ou tuez-moi, ou prenez-moi comme cela ; car je ne changerai pas » dit-il. Tout est question de rapports de forces, comme en physique des matériaux. Je schématise (car tout est fonction des domaines pour les individus) : Certains êtres sont plastiques et se déforment quand on leur impose une contrainte (de même que la cuillère tordue ne retrouve plus sa forme initiale, certains enfants / adultes délaissent des parties d’eux-mêmes pour se conformer aux autres. Des cimetières de désirs, de passions, de rencontres : à cause de la morale, de la religion, de l’éducation, de l’école, des fausses idées sur soi, etc.). D’autres sont élastiques, se déforment réversiblement devant la contrainte (quelqu’un qui n’ose pas danser devant les autres tandis qu’il le voudrait, mais ose danser seul pour prendre un exemple aisé). Et d’autres enfin sont durs (c’est-à-dire ne plient pas face aux contraintes). Sade est né avec une grande vitalité, avec un désir impérieux qui ne s’accommode pas aux autorités extérieures, de quelque nature qu’elles soient. Il est comme un enfant inéducable (inéducable dans le sens énergique du terme : qui ne croit que ce qu’il sent vrai ; qui ne fait que ce qu’il sent juste, etc. qui ne sera jamais réceptacle docile et passif). Casanova a aussi cette espèce de rapport enfantin au monde (enfant qui est à la fois celui qui rit, celui qui gambade, celui qui câline, mais aussi celui qui brise son jouer et arrache les ailes du papillon par curiosité). Casanova montre par sa conception de l’inceste qu’il n’a pas ou peu été imprégné dans son corps de l’éducation qu’il a reçue : « Nous restâmes immobiles en nous regardant sans changer de posture, tous les deux sérieux et muets, en proie à la réflexion, étonnés, comme nous nous le dîmes après, de ne nous sentir ni coupables, ni victimes d’un remords. Nous nous arrangeâmes, et ma fille, assise près de moi, m’appela son mari en même temps que je l’ai appelée ma femme. Nous confirmâmes par de doux baisers ce que nous venions défaire, et un ange même qui serait alors venu nous dire que nous avions monstrueusement outragé la nature nous aurait fait rire » (Casanova, Histoire de ma vie).
Sade est donc un enfant avec un caractère ferme et une tête d’adulte : un philosophe qui justifie l’enfance. Le film le plus représentatif de la personnalité que je lui imagine (parmi ceux que j’ai vus) est Quills, la plume est le sang.
Ce film est délicieux, car il présente des attitudes typiques face à Sade. Une espèce de dialectique, où chaque spectateur/lecteur se retrouve plus ou moins :
1) Sade lui-même, qui agit selon ses désirs, quels qu’ils soient (y compris les désirs bienfaisants). Enfant inéducable.
2) Madeleine, qui, morale, répartit ce qui a droit d’exister sur le papier et ce qui a droit d’exister dans la vie. Elle n’ignore pas qu’elle porte des pulsions sombres, et, plutôt que de les nier ou de vouloir les éteindre, elle en joue pour jouir mentalement d’une part, et au service de sa moralité d’autre part. Elle avoue lire Sade à son confesseur : « Je m’imagine moi-même dans ses histoires. J’interprète des personnages : Je suis tantôt une putain, tantôt une meurtrière ». Le prêtre effondré susurre : « Oh ! Madelaine… ». Elle réplique avec hauteur, car elle sent sa démarche infiniment plus profonde et plus morale que la sienne : « Si je n’étais pas une aussi mauvaise femme dans ces pages que je lis, je ne serais sans doute pas une femme aussi honnête dans la vie ».
3) Le prêtre, moral, qui surréagit, et lit de façon réductrice. Ayant eu accès à un livre entier : « ce n’est rien d’autre qu’une encyclopédie de toutes les perversions » dit-il à Sade, qui répond avec sa théâtralité et sa bonne humeur coutumière : « Je parle des grandes vérités éternelles qui rapprochent et unissent l’humanité entière à travers tout l’univers : nous mangeons, nous chions, nous baisons, nous tuons, et nous mourons ». Le prêtre répond alors : « Mais il nous arrive aussi de tomber amoureux, de construire des grandes villes, de composer des symphonies, d’endurer des épreuves, pourquoi n’en parlez-vous pas dans vos livres ? ». Or le prêtre se trompe. Car Aline et Valcour, l’un de « ses livres », est une histoire d’amour, où les triomphes de la vertu sur le vice (et vice versa) sont peints, où les virtuosités de la bonté sont loyalement exposées (le personnage de Dom Gaspard ou le personnage de Zamé par exemple). Tandis que Madeleine s’aime, se connaît et se maîtrise grâce à son exploration d’elle-même et sa gestion (elle se décharge de sa noirceur dans l’art), le prêtre vit dans un déni doublé d’un effroi pudibond tels que ses désirs le submergent : remords, cauchemars, pertes de contrôle, etc.
4) Il resterait au moins une quatrième attitude de lecteur / spectateur non présentée dans le film (non incarnée par un personnage) vis-à-vis de l’œuvre. Ne pas l’aimer ni la haïr ni la juger. Simplement passer son chemin.Ce film est le plus véritable de ceux que j’ai vus sur Sade disais-je. Il le présente dans sa complexité : Un roi punk, orgueilleux et altier, tout en étant lucidement anarchiste et égalitaire ; et dont la folie est sagesse d’enfant.
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Jeanne
InvitéMerci Franck.
(Tu as ajouté un sombre personnage, Casanova incestueux et qui, en plus, ne voit pas le problème, bon). -
Franck
InvitéEt de ton côté, quels sont les écrivains et les vies d’écrivains (car je suis extrêmement friand des détails de manières d’être et de manières d’agir) dont ta tête et ton coeur sont particulièrement clients, c’est-à-dire ceux qui t’ont procuré à haut degré ou plaisir ou beauté ou connaissance ? Je le demande à la fois pour te connaître et pour me réjouir pour toi, et simultanément pour étendre mon jardin spirituel s’il est possible ; ou sinon, sourire du fait que ce qui parle splendidement à l’une ne parle pas toujours à l’autre (car on peut n’avoir pas le corps, ou l’esprit, ou le caractère disposé – ou pas encore – à la rencontre d’un ouvrage ou d’une chose, et une expérience perceptive « ratée » peut être aussi intéressante qu’une expérience féconde quand on y pense. On se dit : « je vois que je ne vois pas ». Mais pourquoi donc ? Et l’on peut en rire et en apprendre, et l’on peut aussi mieux comprendre ceux qui ne voient pas ce que nous voyons avec acuité, dans le cadre de nos propres expériences fécondes où nous sommes cette fois parfaitement disposés). Et quand on y songe, devant l’infinité du nombre de merveilles de la nature et des bibliothèques, il est pour ainsi dire sans tragédie qu’on n’ait ni le temps de tout lire, ni le temps de tout voir. La vie humaine étant si courte, ce serait un joli supplice de Tantale d’un autre genre. Non plus « Le fruit recule à mesure que tu t’approches », mais « Tout est à toi dans ce jardin de la vie dirait ce châtiment, simplement tu n’auras le temps de presque rien » (avec la petite cruauté de ce « presque »). Mais à la vérité on peut se réconcilier avec la finitude comme avec tout, on n’est pas condamné à en arriver là (cette perspective ne serait pas nécessairement « supplice »), car l’on peut continuer de souhaiter que tous les phénomènes et tous les ouvrages soient des merveilles, par amour du hasard et du mystère sans-fond de la vie d’une part, et pour expérimenter la « mudita » d’autre part (joie en imaginant la joie de l’autre, en l’occurrence face à la merveille de nature ou de papier à l’autre bout du monde ou du temps). Pour l’anecdote théologique enfin, plaisir, beauté et connaissance (car ma question sur ton expérience de lectrice porte sur ces trois sphères) sont les trois grandes valeurs de la « première » femme, si philosophe déjà : « La femme vit que le fruit de l’arbre était bon à manger, agréable à la vue, et précieux pour ouvrir l’intelligence » (Genèse 3:6). Bon à manger (Plaisir). Agréable à la vue (Beauté). Précieux pour ouvrir l’intelligence (Connaissance). Clefs du corps, de l’intuition, et de la raison. Le compte est bon. Trois espèces de clefs qui ouvrent les portes de la vie. Je te souhaite le trousseau bien rempli.
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Graindorge
InvitéÀ vous aussi, cher Franck, je vous souhaite le trousseau de clefs bien rempli. Vous n’avez pas répondu à ma question mais c’est sans importance. Je ne suis passée ici que pour échanger brièvement avec 2 chères camarades sur la grâce
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Franck
InvitéJe n’avais pas vu la question ce matin et y réponds maintenant que je la découvre chère Graindorge. J’ai proposé ce titre parce que le jeu initial était (pour ceux qui le désirent bien entendu) d’écrire des aphorismes sur votre idée de François en général ou sur son roman l’amour en particulier, comme j’ai fait dans mon premier message tout en haut (mais avec votre propre style et votre propre idée de l’écrivain bien entendu). D’où ce titre. Je vous souhaite le trousseau de clefs de la vie bien rempli également, comme à toutes et à tous vos camarades.
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Franck
InvitéEt puisque j’ai découvert la question « en retard » (même si l’on est sans délais je sais), un petit grain de rire en partage chère Graindorge.
Dans notre métaphore, « trousseau » signifie trousseau de clefs de la vie (trousseau de plaisirs, de beautés et de vérités). Mais je me souviens maintenant d’un tout autre sens de ce coquin de Flaubert. Dans Madame Bovary, Emma doit attendre la fin du deuil de Charles pour se marier avec lui.
Voici la scène : « Le lendemain, dès neuf heures, il était à la ferme. Emma rougit quand il entra, tout en s’efforçant de rire un peu, par contenance. Le père Rouault embrassa son futur gendre. On remit à causer des arrangements d’intérêt ; on avait,d’ailleurs, du temps devant soi, puisque le mariage ne pouvait décemment avoir lieu avant la fin du deuil de Charles, c’est-à-dire vers le printemps de l’année prochaine. L’hiver se passa dans cette attente, Mademoiselle Rouault s’occupa de son trousseau. Une partie en fut commandée à Rouen, et elle se confectionna des chemises et des bonnets de nuit,d’après des dessins de modes qu’elle emprunta » (avant-dernier paragraphe du chapitre III).
Analysons. Lexicalement, Trousseau signifie en un sens : « ensemble de vêtements dont on pourvoit une personne qui quitte sa famille ou se marie ». Emma prépare ses affaires car va se marier, rien de surprenant. Et dans un deuxième sens, on peut imaginer que « trousseau » signifie petit trou (comme on dit « souriceau » pour dire petite souris, « arbrisseau » pour dire petit arbre, etc.). Résumons. Emma s’occupe de son petit trou pendant l’hiver, en attendant le mariage. Ce coquin de Flaubert, génie de la suggestion, nous décrit sans vergogne une masturbation compensatrice.
Voilà un détail « lascif », qui, à ma connaissance, n’a pas été mentionné au procès intenté contre Flaubert le malicieux.
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Tony
InvitéJe comprends mieux le trousseau bien rempli de ton message précédent.
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Jeanne
InvitéCe serait long de détailler les œuvres que j’aime. Une de mes premières passions littéraires, ça a été Jean Anouilh. Dans nombre de ses pièces il met en scène une jeune femme sensible, éprise de justice, et en même temps batailleuse, intraitable. A chaque fois que je lisais une nouvelle pièce de lui je cherchais sous quel nom j’allais retrouver cette même figure, qu’à presque tous les coups je décelais effectivement. Cette fille je l’aimais, et bien sûr je m’identifiais à elle.
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Graindorge
InvitéLorsque les prédicateurs de l’après-guerre lançaient en chaire : « comme l’a écrit le grand écrivain catholique Bernanos : “Tout est grâce” », celui-ci rétorquait : « Les imbéciles, c’est pas de moi : c’est de Thérèse ! »
« Histoire d’une âme » de Thérèse de Lisieux-
Jeanne
InvitéMerci Graindorge de rendre à Thérèse ce qui est à Thérèse.
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Graindorge
InvitéOui Jeanne. Et je ne comprends pas cette phrase « Tout est grâce » et je sais que je ne la comprendrais pas même si je lisais le livre de Thérèse. Elle ne m’est pas accessible? J’y accéderai à sa compréhension? « Tout est grâce » Tu vas à Gaza et devant les corps d’enfants déchiquetés tu te dis « tout est grâce »? Non. A des familles qui ont perdus des amours de leur sang ou pas ou qui espèrent des nouvelles d’amours en otages Tout est grâce? Non.
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Claire N
InvitéPeut-être que c’est la seule chose qui reste pour lutter , peut-être c’est ça une prière , il faut tellement grand quand on a tellement mal, peut-être
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Claire N
InvitéPeut-être que la prière « délivre nous du mal « à une réponse, je ne sais pas, si elle en a une possible j’imagine que c’est la grâce
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Graindorge
InvitéDélivre nous du mal. Oui
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Jeanne
InvitéOui Graindorge, cela rejoint ce que je disais à un autre endroit.
Et Claire je comprends aussi ce que tu dis. Face aux maux, à leur vastitude, il faut parfois des grandes phrases, des incantations.
Des prières.
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Claire N
InvitéMoi j’aime bien que tu parles de flair , parfois quand j’observe mon chien joyeux de cela je me dis qu’il a accès à ce qu’il y a de plus indiscutable sur la subjectivité
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François Bégaudeau
Maître des clésC’est Nietzsche qui parle de flair.
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nefa
InvitéLe flair tel qu’évoqué souvent, or il manque la fragrance, l’objet charnel, la forme éprouvée. Demeure l’impression, l’affect couplé à son récit (le déjà vu par exemple), récit se substituant à l’odeur.
J’aime bien quand Claire N (en passant avec son chien) l’actualise (cette matière olfactive) – quand les mimiques ne font plus office de substance à exciter le flair.-
Claire N
InvitéMerci Nefa
Et puis j’ai noté aussi un truc à la con: les reflets n’ont pas d’odeur
Et mon chien ne sait pas se reconnaître dans un miroir
Je ne sais pas trop bien quoi faire de cette information pour le moment mais je suis toute contente de l’avoir dans un coin de la tête
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Franck
InvitéNietzsche n’est ni le premier ni le dernier à parler de flair. Platon emploie déjà la métaphore déjà dans plusieurs dialogues en ce sens.
C’est donc nous tous, amis de la vérité et des intuitions audacieuses, qui parlons de flair.
Platon n’est pas un « idéaliste » d’ailleurs (malgré son mot « Idée » trompeur si on n’en comprend pas le sens), Platon est fin. Il sent et devine combien les affects déterminent les hommes, et le dit. Il n’est ainsi pas étonnant qu’il parle de flair. Nietzsche qui l’a relu et bien lu cette fois l’a reconnu : « Je suis toujours plus figé de surprise À QUEL POINT je connais PEU Platon et à À QUEL POINT Zarathoustra platonise » (Lettre de Nietzsche à Overbeck de 1883. Les majuscules sont les italiques de Nietzsche).
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François Bégaudeau
Maître des clésBien sûr que Platon n’est pas aussi univoque. Bien sur qu’il y a de tout chez Platon.
Mais je flaire que cette mention du remords de Nietzsche quant à Platon t’est surtout utile à faire droit à ton idéalisme à toi. Oui Zarathoustra, que j’aime peu lire, platonise, mais pas au sens où Platon serait finalement un nietzschéen avant l’heure. Ou sens où de l’idéalisme platonicien persisterait en Nietzsche. Comme il persite en toi, grand promoteur de la Vie qui se garde bien d’éprouver cette promotion à la vie – sans majuscule. Je dirais que tu es au stade livresque du nietzschéisme. Te lisant sur Sade je crois m’entendre lors de mon moment livresque (méticuleusement déconstruit dans Deux singes ou ma vie politique, à ton in-su)-
Franck
InvitéCe ne sont pas des restes d’idéalisme platonicien que Nietzsche découvre en lui quand il dit que Zarathoustra ressemble à Platon.
Nietzsche dit qu’il se rend compte qu’il connaît peu Platon parce qu’il découvre que derrière sa pensée en apparence rationalisante Platon a une intuition des pulsions (Platon voit les affects qui nous déterminent) et une volonté d’agir sur la vie dans la vie (mais pas pour la vie). Mais au moins il n’est pas qu’un théoricien, et cela qu’il découvre avec joie.
Dès 1870, Nietzsche est clair : « Ma philosophie est un platonisme inversé » : plus on s’éloigne de l’être vrai, plus cela est purement beau et meilleur. Le but, c’est : la vie dans l’apparence. » Je sais que Platon est un nietzschéen avant l’heure.
Ce que Nietzsche découvre toutefois dans ses relectures, c’est que Platon comme lui veut créer un type d’homme élevé :
« Ce n’est pas une question oiseuse de se demander si Platon, resté libre du charme socratique, n’aurait pas trouvé un type plus élevé encore d’homme philosophique, perdu pour nous à jamais ».
Platon évidemment n’est pas nietzschéen : Platon veut sa cité réglée et tout le tintouin. Mais Nietzsche découvre que comme lui, Platon est un penseur pratique qui veut produire des effets dans le corps, et non seulement rendre intelligible des représentations par concepts. Platon n’est pas du camp de la vie bien sûr, mais il est du camp des sculpteurs d’hommes et de soi, comme Zarathoustra.
Ce que Nietzsche découvre et loue également chez Platon, c’est le mépris de Platon pour la pitié. Zarathoustra ne cesse de mettre en garde contre la pitié (évidemment, Nietzsche a besoin de la repousser à cause de son corps. Il n’est pas un affirmateur suprême et ne sait pas digérer la pitié). Or dans le livre X de la République, Socrate dit clairement qu’on n’admettra pas la compassion dans la cité qu’il imagine, qu’on ne la cultivera pas et qu’on l’éteindra chaque fois qu’elle survient. Dans le livre III de La République ce fou de Platon (et j’adore Platon autant que Nietzsche, je dis « fou » avec amour et par amusement sans volonté d’interner qui que ce soit ou réparer qui que ce soit), ce fou de Platon veut même censurer Homère : Pas question de montrer Achille pleurant Patrocle dit Platon : un homme ferme doit supporter le malheur avec fermeté. Platon est si obsédé du contrôle qu’il interdit aussi la représentation des scènes où l’on rit, où l’on l’on est passionné, etc. etc. Sacré Platon (il est amusant qu’un être humain ait pu penser cela).
Ce que Nietzsche aime encore en Platon et en quoi il se reconnaît, c’est le sens de la démesure. Sculpter l’être humain à fond (même si évidemment pour Nietzsche le but de Platon est plat : une société en trois classes où les artisans obéissent aux gardiens qui obéissent aux gouvernants ; et où tout le monde est un être monotâche). En revanche si Platon est déplorable pour Nietzsche dans les fins il est magnifique dans les moyens (dans certains moyens). Platon parle déjà dans La République de la morale sécrétée par la faiblesse (un personnage, mais pas Socrate / Platon, le dit). Socrate n’y croit pas. Platon croit au bien absolu. Mais au moins Platon conçoit cette idée (ce qui est déjà admirable, même s’il serait plus admirable encore d’en tirer les ultimes conséquences : de comprendre que le Bien de Platon n’est qu’une idée de son corps relatif, et non une vérité universelle. Platon n’a pas su diagnostiquer son propre corps jusqu’au bout). Mais au point dans bien des passages La République, Platon intuitionne : il parle de types d’hommes et les décrit par des affects, progressivement et avec subtilité. Platon parle de : l’homme démocratique, l’homme tyrannique, l’homme timocratique, l’homme royal, etc.
Nietzsche loue la démarche intellectuelle. Car Nietzsche aussi aime à condenser des intuitions. Dans les considérations inactuelles, il parle de l’homme de Goethe, l’homme de Schopenhauer, l’homme de Rousseau, « Il y a trois images de l’homme que notre temps moderne a dressées successivement et dont le spectacle enlèvera encore longtemps aux mortels toute velléité de glorifier leur propre vie: celle de l’homme de Rousseau, celle de l’homme de Goethe et enfin celle de l’homme de Schopenhauer. » » (Considérations inactuelles, Schopenhauer éducateur). Savoir penser par « types » est essentiel (sans oublier bien sûr la singularité, et le fait également qu’il existe des types mêlés, des combinaisons pleines variations, ce que Platon dit et que découvre Nietzsche).
Platon plaît à Nietzsche comme penseur pulsionnel et comme créateur de valeurs (même s’il ne s’affranchit pas suffisamment de la morale. Il crée quand même quelque chose qui n’a jamais exister pour l’incarner dans le monde. Le Bien de Platon est en partie nouveau, en partie ancien). Nietzsche découvre que Platon correspond à sa nouvelle et personnelle définition du philosophe dans Par-dem) bien et mal « créateur de valeurs ». Nietzsche renverse le concept de philosophe chercheur de vérité seulement, et découvre que Platon n’en est pas un.
Et des v aleurs qui pour Nietzsche doivent sans cesse grandir pour porter toujours plus haut la vie. « D’autres oiseaux voleront plus loin que nous » dit-il encore. Qui est libre à dépasser la triste volonté d’être le premier, qui n’est pas dogmatique ne limite pas l’idée de l’homme. Qui sait jusqu’où l’homme peut aller ? Je laisse la vie me surprendre sans lui fixer de bornes. Et je continue de penser, et mon corps continue de sentir et vivre – ce qui est le plus important – un aristocrate possible.Enfin, Je ne suis pas nietzschéen (au sens de fan) ni nietzschéologue, non plus que toi. Ni historien d’un philosophe, ni historien de la philosophie. Ces questions de précision ne sont pas les plus importantes. Nous serons d’accord. Ce ne sont pas les plus vitales (ce sont des questions pour aiguiser son sens de la précision, et pour satisfaire une curiosité si on l’a, pour ceux qui trouvent de la joie dans le détail de la question en question, comme un banquet où tel plat plaît à l’un) Je ne lis pas Nietzsche en philosophe de cabinet (comme certains universitaires), ni même sur ma table de chevet. Cela fait assez longtemps que je ne l’ai pas lu d’ailleurs. Mes dernières lectures sont autres. Et maintenant je découvre Shakespeare.
J’ai vu la grandeur de Nietzsche. J’en ai vu des faiblesses également (je ne suis d’aucune école : je peux aimer les livres qu’il n’aime pas, la musique qu’il condamne. Rien n’est plus absurde que les « fans » qui ont les « goûts » de Nietzsche qu’ils lui supposent). Je suis pour la vie vers la vie dans la vie. Je veux vivre à hauteur d’infini, pour ne pas faire de l’existence un néant entre deux néants.
Les nietzschéens livresques, et ni toi ni moi n’en sommes, sont ceux qui ne pourraient comprendre la valeur de cette phrase : « Livres. — Qu’importe un livre qui ne sait même pas nous transporter au-delà de tous les livres ? » (Gai savoir, 248).
Ceux-là n’ont rien saisi à la démarche de Nietzsche, et pourraient encore moins être de ces oiseaux plus vigoureux et plus durs, qui voleront plus haut.-
Claire N
Invité« Je veux vivre à hauteur d’infini »
Franck , je ne comprends pas , ou alors je ne comprends pas pourquoi l’énoncer comme un but
Ayant naïvement l’impression que « cela nous est donné « ?-
Claire N
InvitéPour être plus précise, et comme le soulignait Fanny ( a qui tu n’as pas répondu) peut-être qu’´y a qu’à se baisser ?
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Jeanne
InvitéClaire l’infini lui est donné. Trop bien.
Moi je veux vivre aussi à hauteur d’infini mais je pense que l’infini n’est pas forcément en hauteur parce que si c’était le cas il serait coupé du bas et donc ce serait pas l’infini.
(Euh, c’est juste pour m’amuser avec les mots).
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Franck
Invité* coquille à mon message d’il y a une minute : j’ai mal écrit et voulais écrire : « je sais que Platon n’est pas un nietzschéen avant l’heure ». La suite de mon raisonnement le fait comprendre, où je les compare dans leurs ressemblances et leurs différences le fait comprendre aisément.
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Franck
InvitéCe n’est pas un remords que je pointe chez lui tu te trompes massivement, je loue son esprit aristocratique qui n’hésite pas à dire qu’il a tort. Je loue son esprit qui ne vit pas l’erreur comme un déchirement, pas plus que moi. Se tromper est drôle. Je l’ai dit. Quand je me trompe, je dis à mes idées tendrement : ô les cons ! Nietzsche s’en fout de s’être trompé sur Platon. Il n’a pas de remords. Il est content de savoir que cet homme est encore plus extraordinaire qu’il l’imaginait. RECONNAITRE quelque chose ne signifie pas nécessairement le vivre comme un remords. Reconnaître signifie aussi constater NEUTREMENT qu’on a eu tort, ou mieux encore constater JOYEUSEMENT qu’on a eu tort). Voilà mon sens affirmateur de la reconnaissance, que je pratique dans la vie, en tant qu’affirmateur.
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François Bégaudeau
Maître des clésDécidément tu me lis mal. Dans la phrase J’ai assassiné mon frère hier à 15h, tu retiens 15h et non le verbe ni le COD. Tu t’attaches à remords, qui était un mot vite torché. L’important est ailleurs. L’important est la Vie et la vie. Que corrobore ton abus, tout nietzschéen-livresque, des majuscules. Oui je reconnais bien là aussi l’individu actuellement plongé dans Nietzsche, pétri de Nietzsche, dégoulinant de Nietzsche, et qui bientot ira voir du coté de la vie si elle est aussi PRATICABLE que la Vie.
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Franck
InvitéJe ne suis pas dégoulinant de Nietzsche (l’intuition n’est pas juste si c’en est une), puisque je ne veux pas avoir les valeurs qu’il a et vois plus loin. Nietzsche n’est un affirmateur suprême à mes yeux (son corps ne propose pas les valeurs les plus hautes pour un être humain). Voici la preuve que je pense ainsi :
Nietzsche n’est pas un affirmateur suprême est son degré d’affirmation est humainement dépassable.
Son talon d’Achille est la compassion (également appelée pitié). Il s’écarte de la compassion non parce qu’il la pense bête et faible (ce qui serait un affect aristocratique : un aristocrate refuse ce qu’il méprise comme tel), mais parce qu’il la craint (ce qui est une raison de faiblesse : Nietzsche panique).
Nietzsche ne cesse de comparer l’esprit à un estomac. Nietzsche ne sait pas digérer la pitié. Voilà « là où ça coince » pour lui en termes de force (tu emploies dans tes interventions cette belle expression, peut-être aussi à l’écrit).
Les œuvres de Nietzsche sont (entres autres, pas que cela bien sûr) pour lui un moyen de défense contre la compassion, contre le moment où elle le dominera tellement qu’il en succombera. Je rappelle que sa plus grande crise fut déclenchée à Turin par la vision d’un cheval fouetté… Il s’effondre. Forme la plus extrême (il y a des degrés) de compassion non disciplinée. Cette faiblesse de Nietzsche se perçoit partout :
Dans une lettre à son ami Malvida Nietzsche écrit par exemple : « Il faut faire davantage confiance à ses instincts, même aux instincts d’aversion. Mais la « compassion schopenhauerienne » a toujours causé les principaux désordres dans ma vie jusqu’à présent » (lettre de Nietzsche d’août 1883).
Son œuvre ne cesse de présenter la pitié comme un danger à fuir (qui est en danger sans pouvoir assimiler est faible par rapport à cette réalité).
En 1881 dans Aurore : « Regarder et percevoir les expériences des autres comme si elles étaient les nôtres – l’exigence d’une philosophie du compatir –, cela nous mènerait à notre perte, et en très peu de temps ». (Aphorisme 137).
En 1882 dans le Gai Savoir : « Où logent tes plus grands dangers ? – Dans le compatir » (aphorisme 271).
Même ses brouillons : « la pitié, quand elle est forte, est une sensation infernale ».
Nietzsche ne sait pas jouer avec la pitié. Il n’a pas le corps assez fort pour. Mais d’autres le peuvent. Une dureté napoléonienne ou une compassion maîtrisée sans indiscipline ni mélancolie ni dégoût ni moraline ni crise etc. est possible (pour certains corps). On peut jouer avec la pitié plus aristocratiquement que Nietzsche. C’est ce que je fais. J’adore Nietzsche (par reconnaissance) mais je ne le vois pas du tout comme un horizon.
On peut avoir un corps bien plus fort (même si pour le style, c’est autrement plus difficile bien sûr, car bordel quelle superbe main il a !).
Je ne ni dégoulinant de Nietzsche ni dégoulinant de Sade (qui est mon auteur favori, je l’ai dit un jour sur ce forum, et non Nietzsche). Je suis à la fois avec et contre Nietzsche, avec en tant qu’il est pour la vie, « contre » en tant que ses valeurs ne maximisent pas la vie. Trahison fidèle pour le dire joliment. Nietzsche et je l’approuve sur ce point dit quelque part qu’il est bon d’à la fois vénérer et mépriser les génies qui nous ont tant appris, pour les aimer et les dépasser.
Ce n’est pas pour être tatillon que j’ai précisé qu’il n’était pas question de remords. Nietzsche dit qu’il est « figé de surprise ». Être figé de surprise est un affect joyeux. C’est le sentiment O putain ! (sentiment délicieux à vivre). Et l’une des raisons pour lesquelles j’aime ce forum est qu’on y offre les idées dans l’amour. On peut tenter des trucs follement tout en étant précis comme tu aimes êtres et comme j’aime être, le tout sans intention d’attaquer l’autre : en lui offrant une part de réel, et en espérant en avoir une en retour. Voilà qui est noble et beau. C’est dans cet esprit que je suis.
Un affirmateur est nécessairement aussi un tendre (puisqu’il est apte à tous les affects qui vitalisent, et l’amour en est un, donc est en lui).
(Sur les italiques enfin : s’il y avait des italiques je les mettrais je l’ai dit. Simplement quand un texte a des italiques je les mets par respect pour le texte. Et quand je veux mettre quelque chose en italique, je mets la majuscule. Mais si elles dérangent ou s’il est préférable de diminuer le nombre, aucun problème, cela ne me coûte rien de les retirer. Même visuellement j’y pense maintenant, c’est mieux d’indiquer italique entre parenthèse, ou d’annoncer par un sigle *).
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Graindorge
Invité« Jeu de groupe: Aphorismes sur l’amour et sur François
Pourquoi ce titre cher Franck?
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