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Accueil Forums Forum général Italo CALVINO, fratello per sempre

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    • #19622 Répondre
      Graindorge
      Invité

      Italo Calvino Marcovaldo ou Les saisons en ville Nouvelle traduction de l’italien par Martin Rueff
      Titre original : Marcovaldo ovvero le stagioni in città

      PRINTEMPS 1 Des champignons en ville
      Le vent, quand il vient de loin, apporte à la ville des présents insolites, dont seules quelques âmes sensibles peuvent s’apercevoir, comme ces enrhumés des foins que font éternuer les pollens de fleurs venues d’autres terres. Un jour, sur la plate-bande d’un boulevard, il arriva qu’un coup de vent d’on ne sait où apporta des spores qui firent germer des champignons. Nul ne s’en aperçut, si ce n’est le manœuvre Marcovaldo qui prenait justement le tram tous les matins à cet endroit précis. Ce Marcovaldo, il avait un œil peu adapté à la vie en ville : bien que les panneaux, feux rouges, vitrines, enseignes lumineuses, affiches eussent été étudiés pour attirer l’attention, rien de tout cela n’arrêtait son regard qui semblait courir sur les sables du désert. En revanche, jamais une feuille qui jaunissait sur une branche ou une plume accrochée à une tuile ne lui échappaient :
      il n’y avait nul taon sur le dos d’un cheval, trou fait par un ver dans une table, ou peau de figue écrasée sur le trottoir que Marcovaldo ne remarquât pour en faire l’objet de ses raisonnements et où il ne pût découvrir les changements de saisons, les désirs de son âme et les misères de son existence. C’est ainsi qu’un matin, alors qu’il attendait le tram qui le menait à la Sbav, où il était manutentionnaire, il remarqua quelque chose d’insolite près de l’arrêt du tram, dans la bande de terre stérile et encroûtée qui suit les arbres du boulevard : à certains endroits, à la base des arbres, on aurait dit que des bosses gonflaient et qu’elles s’ouvraient çà et là en laissant affleurer des corps souterrains de forme arrondie. Il se pencha pour nouer ses lacets et regarda mieux : c’étaient des champignons, de vrais champignons qui étaient en train de pousser en plein cœur de la ville ! Marcovaldo eut alors l’impression que le monde gris et miséreux qui l’entourait regorgeait tout à coup de richesses dissimulées, et qu’on pouvait encore attendre quelque chose de la vie, en plus de son salaire horaire syndical, des contingences, des allocations familiales et des aides de l’État. Au travail, il fut plus distrait qu’à l’accoutumée ; il se disait qu’alors qu’il était là en train
      de décharger des paquets et des caisses, les champignons silencieux et lents, connus de lui seul, mûrissaient leur pulpe poreuse dans l’obscurité de la terre, absorbaient des sucs souterrains, faisaient craquer la croûte des mottes de terre. « Il suffirait d’une nuit de pluie, se dit-il, et on pourrait déjà les cueillir. » Et il lui tardait de mettre sa femme et ses six enfants au courant de sa découverte. « Vous savez quoi ! annonça-t-il pendant le maigre dîner. D’ici la fin de la semaine, on va manger des champignons ! Une belle fricassée ! Je ne vous dis que ça ! » Et aux plus petits de ses enfants qui ne savaient pas ce qu’étaient des champignons, il expliqua avec ferveur la beauté de leurs nombreuses espèces, la délicatesse de leur goût, et la manière dont il fallait les cuisiner ; et il parvint ainsi à entraîner dans la conversation sa femme Domitilla qui s’était montrée jusque-là plutôt sceptique et distraite. « Et ils se trouvent où ces champignons ? demandèrent les enfants. Dis-nous où ils poussent ! » À cette question, l’enthousiasme de Marcovaldo fut freiné par un raisonnement soupçonneux : « Mettons que je leur explique l’endroit, ils vont aller les chercher avec leur bande copains, la rumeur va se répandre dans le quartier, et les champignons vont finir dans la casserole d’un autre ! » Et voilà que cette découverte qui avait commencé par lui remplir le cœur d’un amour universel déclenchait maintenant en lui la démangeaison de la possession et l’enveloppait d’une crainte jalouse et pleine de défiance. « Le coin des champignons, je le connais moi et moi seul, dit-il à ses enfants, et gare à vous si un seul mot vous échappe. » Le lendemain matin, alors qu’il approchait de l’arrêt du tram, Marcovaldo était plein d’appréhension. Il se pencha sur la plate-bande et vit avec soulagement que les champignons avaient un peu grandi mais pas trop, et qu’ils étaient encore presque entièrement enfouis sous terre. Il était ainsi penché quand il se rendit compte qu’il y avait quelqu’un derrière lui. Il se leva d’un bond et tenta de se donner un air indifférent. C’était un balayeur qui le regardait, appuyé sur son balai. Ce balayeur, sous la juridiction duquel se trouvaient les champignons, était un grand échalas à lunettes. Il s’appelait Amadigi, et il y avait bien longtemps que Marcovaldo ne l’aimait pas, peut-être à cause de ces lunettes qui scrutaient l’asphalte des rues à la recherche de la moindre trace de nature à effacer à coups de balai.
      On était samedi ; et Marcovaldo passa son après-midi à tourner dans les parages de la plate-bande en prenant un air dégagé ; de loin, il surveillait le balayeur et les champignons en calculant le temps qu’il faudrait pour qu’ils poussent. Cette nuit-là, il plut : et comme les paysans qui se réveillent après des mois de sécheresse et se mettent à danser de joie en entendant tomber les premières gouttes, ainsi Marcovaldo, seul dans toute la ville, se réveilla, s’assit dans son lit et appela les siens : « Ça y est, il pleut ! il pleut », et il se mit à humer l’odeur de poussière mouillée et de moisissure fraîche qui venait de l’extérieur. À l’aube – on était dimanche –, accompagné des enfants et avec un panier qu’il avait emprunté, il se précipita sans attendre vers la plate-bande. Les champignons étaient là, droits sur leur pied, leur chapeau bien haut sur la terre dégorgeant d’eau. « Hourra ! » et ils se précipitèrent pour les ramasser. « Papa ! Regarde le monsieur là-bas tout ce qu’il a pris ! » dit Michelino, et le père aperçut en levant la tête, debout à leur côté, Amadigi qui avait lui aussi un panier plein de champignons sous le bras. « Ah, vous aussi vous les ramassez ? fit le balayeur. Alors ils sont bons à manger ? Moi j’en ai pris un peu, mais je ne savais pas si je pouvais m’y fier… Plus loin sur le boulevard, il en a poussé de plus gros encore… Bon, maintenant que je le sais, je vais prévenir mes parents qui sont là-bas en train de se demander s’il vaut mieux les ramasser ou les laisser là… » et il s’éloigna à grandes enjambées. Marcovaldo resta bouche bée : des champignons encore plus gros, qu’il n’avait pas aperçus, lui, une récolte complètement inespérée, qu’on lui piquait comme ça, sous son nez. Il resta ainsi un moment presque pétrifié de colère, de rage, et puis, comme il arrive parfois, l’effondrement des passions individuelles se transforma en un élan de générosité. À cette heure-là, il y avait beaucoup de gens qui attendaient le tram, avec leur parapluie accroché au bras, parce que le temps restait humide et incertain. « Hé, vous là-bas ! Vous voulez vous faire une fricassée de champignons ce soir ? cria Marcovaldo à ceux qui se pressaient à l’arrêt du tram. Les champignons ont poussé ici sur le boulevard ! Venez avec moi ! Il y en a pour tout le monde », et il s’élança à la poursuite d’Amadigi, suivi par une petite troupe. Ils trouvèrent encore assez de champignons pour tout le monde, et ceux qui n’avaient pas de panier les mirent dans leurs parapluies ouverts.

      Quelqu’un lança : « Ce serait bien de faire un bon repas tous ensemble ! » En fait les gens prirent leurs champignons et chacun rentra chez soi. Mais ils se retrouvèrent bien vite, le soir même, dans la même salle d’hôpital, après le lavage d’estomac qui les avait tous sauvés de l’empoisonnement : rien de grave puisque la quantité de champignons que chacun avait mangée n’était pas importante. Marcovaldo et Amadigi étaient dans deux lits voisins et ils se regardaient en chiens de faïence.

    • #19623 Répondre
      Graindorge
      Invité
    • #19624 Répondre
      Graindorge
      Invité

      u vas commencer le nouveau roman d’Italo Calvino, Si par une nuit d’hiver un voyageur. Détends-toi. Concentre-toi. Écarte de toi toute autre pensée. Laisse le monde qui t’entoure s’estomper dans le vague. La porte, il vaut mieux la fermer : de l’autre côté, la télévision est toujours allumée. Dis-le tout de suite aux autres : « Non, je ne veux pas regarder la télévision ! » Parle plus fort s’ils ne t’entendent pas : « Je lis ! Je ne veux pas être dérangé. » Avec tout ce chahut, ils ne t’ont peut-être pas entendu : dis-le plus fort, crie : « Je commence le nouveau roman d’Italo Calvino ! » Ou, si tu préfères, ne dis rien ; espérons qu’ils te laisseront en paix.
      Prends la position la plus confortable : assis, étendu, pelotonné, couché. Couché sur le dos, sur un côté, sur le ventre. Dans un fauteuil, un sofa, un fauteuil à bascule, une chaise longue, un pouf. Ou dans un hamac, si tu en as un. Sur ton lit naturellement, ou dedans. Tu peux aussi te mettre la tête en bas, en position de yoga. En tenant le livre à l’envers, évidemment.
      Il n’est pas facile de trouver la position idéale pour lire, c’est vrai. Autrefois, on lisait debout devant un lutrin. Se tenir debout, c’était l’habitude. C’est ainsi qu’on se reposait quand on était fatigué d’aller à cheval. Personne n’a jamais eu l’idée de lire à cheval : et pourtant, lire bien droit sur ses étriers, le livre posé sur la crinière du cheval ou même fixé à ses oreilles par un harnachement spécial, l’idée te paraît plaisante. On devrait être très bien pour lire, les pieds dans des étriers ; avoir les pieds levés est la première condition pour jouir d’une lecture.
      Bien, qu’est-ce que tu attends ? Allonge les jambes, pose les pieds sur un coussin, sur deux coussins, sur les bras du canapé, sur les oreilles du fauteuil, sur la table à thé, sur le bureau, le piano, la mappemonde. Mais, d’abord, ôte tes chaussures si tu veux rester les pieds levés ; sinon, remets-les. Mais ne reste pas là, tes chaussures dans une main et le livre dans l’autre.
      Règle la lumière de façon à ne pas te fatiguer la vue. Fais-le tout de suite, car dès que tu seras plongé dans la lecture, il n’y aura plus moyen de te faire bouger. Arrange-toi pour que la page ne reste pas dans l’ombre : un amas de lettres noires sur fond gris, uniforme comme une armée de souris ; mais veille bien à ce qu’il ne tombe pas dessus une lumière trop forte qui, en se reflétant sur la blancheur crue du papier, y ronge l’ombre des caractères, comme sur une façade le soleil du sud, à midi. Essaie de prévoir dès maintenant tout ce qui peut t’éviter d’interrompre ta lecture. Si tu fumes : les cigarettes, le cendrier, à portée de main. Qu’est-ce qu’il y a encore ? Tu as envie de faire pipi ? À toi de voir.
      Ce n’est pas que tu attendes quelque chose de particulier de ce livre particulier. Tu es un homme qui, par principe, n’attend plus rien de rien. Il y a tant de gens, plus jeunes que toi ou moins jeunes, dont la vie se passe dans l’attente d’expériences extraordinaires. Avec les livres, les personnes, les voyages, les événements, tout ce que l’avenir garde en réserve. Toi, non. Tu sais que le mieux qu’on puisse espérer, c’est d’éviter le pire. C’est la conclusion à laquelle tu es arrivé dans ta vie privée comme pour les problèmes plus généraux, et même mondiaux. Et avec les livres ? Justement : comme tu y as renoncé dans tous les autres domaines, tu crois pouvoir te permettre le plaisir juvénile de l’expectative au moins dans un secteur bien circonscrit comme celui des livres. À tes risques et périls : la déconvenue n’est pas bien grave.
      Donc, tu as lu dans un journal que venait de paraître Si par une nuit d’hiver un voyageur, le nouveau livre d’Italo Calvino, qui n’avait rien publié depuis quelques années. Tu es passé dans une librairie, et tu as acheté le volume. Tu as bien fait.
      Source : Calvino (Italo), Si par une nuit d’hiver un voyageur, trad. par Danièle Sallenave et François Wahl, Paris, Seuil, coll. « Points Romans », 1995.

    • #72670 Répondre
      ..Graindorge
      Invité
    • #72671 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Il y a aussi une vidéo: Entretiens ( À voix nue) d’une durée de 2h et quelques. Pas réussi à la partager mais je recommande. Un régal

    • #115207 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Italo Calvino et Georges Perec

      Italo Calvino aurait eu cent ans cette année. C’eût été le centenaire d’un résistant, d’un immense critique, mais c’eût été, davantage, l’anniversaire d’un auteur qui incarna l’apogée de l’écriture vécue comme un jeu. Membre de l’oulipo à la fin de sa vie, la parenté de son œuvre avec celle de Georges Perec a le bruit d’un éclat de rire et l’unisson d’une aveuglante gravité. Leur rapport commun à l’écriture concourut dans l’exercice d’invention. Fascinés par les espaces humains, les terrasses, les salons, les balcons, les blancs dans les textes, les écriteaux, les escaliers, les rebuts, les coins, les bancs, les rues, les tortillons, les appartements, les immeubles, et plus encore, les villes, les pays et les cartes, Calvino et Perec écrivaient comme on jalonne, pour donner à la géographie terrestre son équivalent dans un sourire du langage.
      En 39-45, Calvino avait résisté au fascisme en Italie tandis que Perec, au même moment, avait perdu père et mère. Enfant et juif, sa famille l’avait caché en “zone libre”. Leur œuvre succéda à la guerre et son abord ludique résonne comme la nécessité d’un attendrissement en lieu et place d’une histoire qui le leur refusait. Ce sont là deux crayons qui s’amusent, et qui s’amusent malgré ça, en écrivant, malgré tout. Les deux, pour ajouter à leur troublante capillarité, s’abandonnèrent tour à tour à l’imaginaire utopique, Calvino avec Les villes invisibles (1972), Perec avec W ou le souvenir d’enfance (1975). Textes qui n’ont de commun que leur obstétrique, à savoir l’espace utopique et ses tiroirs de merveilleux, ils devaient concilier la magie du jeu et le sérieux de la douleur.

      Perec y cherche à recomposer son enfance oubliée, comme un cercle chercherait son centre :

      « Mon enfance fait partie des choses dont je sais que je sais que je ne sais pas grand-chose. Elle est derrière moi, pourtant, elle est le sol sur lequel j’ai grandi, elle m’a appartenu, quelle que soit ma ténacité à affirmer qu’elle ne m’appartient plus […] Même si je n’ai pour étayer mes souvenirs improbables que le secours de photos jaunies, de témoignages rares et de documents dérisoires, je n’ai pas d’autre choix que d’évoquer ce que trop longtemps j’ai nommé l’irrévocable ; ce qui fut, sans doute, pour aujourd’hui ne plus être, mais ce qui fut aussi pour que je sois encore. »

      Calvino, lui, crée des villes, des villes énigmatiques ou monumentales, insensées ou inhabitables, dans une vaste topologie des paradis et des enfers, perdus ou retrouvés :

      « Dans Les Villes invisibles, aucune ville n’est reconnaissable. Toutes ces cités sont inventées ; je leur ai donné chacune un nom de femme. Le livre se compose de courts chapitres, chacun étant prétexte à une réflexion qui vaut pour toute ville ou pour la ville en général. »

      W ou le souvenir d’enfance est un double récit. Celui d’un homme entraîné dans une dictature de l’effort physique, miroir du fascisme, nommée W. Cette partie est écrite à la première personne, en italique, par un narrateur mystérieux, Gaspard Winckler. L’autre partie, enchâssée, écrite en corps de texte classique, est la narration, par Perec lui-même, de son enfance.
      Toutefois, cette narration autobiographique ne l’est pas en tant que telle : Perec ne raconte pas son enfance, il cherche, dans sa mémoire et quelques papiers, ce qui en est resté. Cette enquête tout en décortication confond réminiscence et douleur dans un requiem amoureux adressé aux parents qu’il ne connut jamais, et dont il se souvient, par bribes, brindilles, profils, obsolescences. Dans cet archivage par la lacune, le visage de la mère n’apparaît que sur cinq photographies, là où l’esprit de Perec ne saurait le reconstituer. Il se brouille, aussi, dans l’ultime souvenir :

      « Un jour elle m’accompagna à la gare. C’était en 1942. C’était la gare de Lyon. Elle m’acheta un illustré qui devait être un charlot. Je l’aperçus, il me semble, agitant un mouchoir blanc sur le quai cependant que le train se mettait en route. »

      Le visage du père, quant à lui, est enfoui, sur une photographie, nulle part. Et c’est le récit parallèle, le récit de cette dictature, qui permet l’explication de cet oubli contraint, de ce voyage de mort. Le narrateur de W dit :

      « Longtemps j’ai cherché les traces de mon histoire, consulté des cartes et des annuaires, des monceaux d’archives. Je n’ai rien trouvé et il me semblait parfois que j’avais rêvé, qu’il n’y avait eu qu’un inoubliable cauchemar. »

      Et l’on est tenté de l’assimiler à Perec, qui écrit, pour lui :

      « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance. »

      Pérec avait quatre ans en 1940. Calvino observait depuis quelque temps le fascisme juguler l’Italie. Il n’écrivait pas encore, étudiait l’agronomie, et, dans l’herbe verte de ses 17 ans, décida que ça n’était pas possible. En 1943, il résistait.
      Ce fut le pollen de ses premiers romans, ce fut l’idéal jusqu’à son dernier jour. En 1985, lorsque Calvino mourut, il était à Sienne. Ville qui, de haut, ressemble à un désert de parois jaunies, ocre des pieds à la tête, elle est peuplée de badauds venus au marché chercher des oranges, du fenouil, de l’origan, sous les cris baroques de maraîchers véhéments et soldeurs. Sienne est jaune, de ce jaune de sable qui rougit le soleil. Sienne ne s’élève que très peu, une cathédrale, des églises et une tour, qui font l’ombre de la cité barbouillée de blondeurs. Sienne est une ville en briques, stratifiée, une ville qui s’étage, qui peut vous regarder de haut et vous scruter d’en bas, selon votre altitude. Il faut imaginer Italo Calvino y marcher, s’arrêter devant un étal de poires, et repartir le fruit dans la main, le sable sous les chaussures.
      Sienne aurait pu être une ville invisible, la mort avait bien choisi. La passion qui animait Italo Calvino était ce mystère irrésolu dans la forme des villes. Paris et ses boulevards, Florence et ses guirlandes en fleurs, Babylone et ses jardins, Tokyo et ses lumières, Buenos Aires et ses tangos, Alger et ses toits, toutes ont hérité leurs légendes de leurs anfractuosités, des nippes dont l’homme et la terre les ont couverts. Pourquoi les porches portuègnes ont-ils un air de danse quand les pas de porte dublinois évoquent la dureté des plaines environnantes ? L’énigme d’une ville est l’énigme d’un passage secret à découvert. Italo Calvino, Les villes invisibles :

      « Il en est des villes comme des rêves : tout ce qui est imaginable peut être rêvé mais le rêve le plus surprenant est un rébus qui dissimule un désir, ou une peur, son contraire. Les villes comme les rêves sont faites de désirs et de peurs, même si le fil de leur discours est secret, leurs règles absurdes, leurs perspectives trompeuses ; et toute chose en cache une autre. »

      Les villes invisibles se passe de tout registre. Il se structure comme suit : Marco Polo, missionné à la cour de l’empereur tartare Kublai Khan, lui décrit les cités qui essaiment son empire. Les discussions entre les deux comparses sont inscrites en italique, les descriptions des villes en police classique. Toutes les villes ont été inventées par Calvino au cours d’un travail de sept ans, durant lequel, au hasard de sa pensée, il fomentait une ville imaginaire. Entreposées dans une chemise, ces vignettes furent regroupées dans un opuscule. Naissait Les villes invisibles, avec l’idée que :

      « Toute ville reçoit sa forme du désert auquel elle s’oppose. »

      Le livre de Calvino est une déclinaison des utopies architecturales, imaginées à l’aune de l’idée selon laquelle les espaces déterminent les comportements humains. On y voit Valdrade, ville conçue au-dessus d’un lac qui reflète tout ce qui s’y déroule, à l’extérieur comme à l’intérieur des habitations. Chaque habitant vit pour ce que lui renvoie son reflet. Dans cette cité gouvernée par l’image, l’esthétique du geste l’emporte sur son sens. Le criminel ne tue pas pour tuer, mais pour respecter l’art de l’assassinat. Les amants ne s’ébattent que pour le plaisir d’être harmonieux au travers du miroir lacustre. Dans une telle ville, le goût d’un plat importe moins que sa disposition et ses couleurs. On y vit seulement pour se mirer.

      Cette existence conçue selon l’expérience du visible trouve un écho dans le récit de Perec, un écho à rebours. Dans la part autobiographique, Perec ne voit plus rien, tout est tâtonnement, au point qu’il en corrige ses souvenirs. Là où tout est vécu à l’égard d’une image de soi à Valdrade, le souvenir de Perec mobilise l’absence d’images pour réorganiser la mémoire familiale : l’utopie infernale de Valdrade est une réflection totalisante du présent, celle de Perec un bonheur familial qui se cogne contre l’amnésie. Calvino :

      « Les habitants de Valdrade savent que tous leurs actes sont à la fois l’acte lui-même et son image spéculaire, laquelle possède la dignité particulière des images, et interdit leurs consciences de s’abandonner ne serait-ce qu’un instant au hasard ou à l’oubli. »

      Perec :

      « Mes deux premiers souvenirs ne sont pas entièrement invraisemblables, même s’il est évident que les nombreuses variantes que j’en ai faites les ont profondément altérés, sinon complètement dénaturés.
      Le premier souvenir aurait pour cadre l’arrière-boutique de ma grand-mère. J’ai trois ans. Je suis assis au centre de la pièce, au milieu des journaux yiddish éparpillés. Le cercle de la famille m’entoure complètement : cette sensation d’encerclement ne s’accompagne pour moi d’aucun sentiment d’écrasement ou de menace ; au contraire, elle est protection chaleureuse, amour : toute la famille, la totalité, l’intégralité de la famille est là, réunie autour de l’enfant qui vient de naître (n’ai-je pourtant pas dit il y a un instant que j’avais trois ans ?), comme un rempart infranchissable. »

      L’emploi du conditionnel et la fonction de la redite déciment le souvenir de celui qui ne se souvient pas. Ce salon, où chaque enfant tient son premier lieu, n’a que l’indécision pour régime de vérité. L’image qui ordonne le présent de Perec est celle d’un éparpillement – comme les journaux jetés par terre – au contraire des habitants de Valdrade, pour qui le souvenir s’incarne au devant et se diffuse à travers les rues. L’image parfaite en netteté que réfléchit Valdrade est en inconfort ce que l’image fragmentaire de Perec enfant est en regrets. L’une est évidente et regrettable, l’autre est regrettée et incertaine. Cette mémoire qui est moins qu’un souvenir, et que Perec conjure par l’acte d’écrire ; l’âme étrusque de cette chose si loin et si peu présente, l’auteur de W les synthétise dans un passage d’une beauté à nulle autre pareille :

      « J’écris : j’écris parce que nous avons vécu ensemble, parce que j’ai été un parmi eux, ombre au milieu de leurs ombres, corps près de leur corps ; j’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture : leur souvenir est mort à l’écriture ; l’écriture est le souvenir de leur mort et l’affirmation de ma vie. »

      À Foedora, Calvino a imaginé une ville où un palais s’érige. À l’intérieur se trouvent des boules dans lesquelles on peut regarder ce que la ville aurait pu être. Les habitants comme les voyageurs s’y rendent pour observer les possibles et les comparer à l’actuel. L’attrait de la ville ne réside pas dans ses murs, mais dans ses murs potentiels. L’imaginé y vaut mieux que le concret. Alors Foedora a le charme des formes qu’elle n’a pas et la matière de la beauté dont elle s’est expurgée :

      « À chaque époque il y eut quelqu’un pour, regardant Foedora comme elle était alors, imaginer comment en faire la ville idéale ; mais alors même qu’il en construisait en miniature la maquette, déjà Foedora n’était plus ce qu’elle était au début, et ce qui avait été, jusqu’à la veille, l’un de ses avenirs possibles, n’était plus désormais qu’un jouet dans une boule de verre. »

      Ce rapport au possible, chez Perec, s’observe, paradoxalement, au cœur même de la mélancolie. Ce n’est pas la beauté de ce qui aurait pu advenir qui importe, c’est l’absolue laideur de ce qui a été qu’il est temps d’amnistier. Écrire la vie de ce père mort à la guerre et de cette mère assassinée à Auschwitz n’augure aucune fiction qui supposerait un avenir. La rétrospective enfantée par le doute n’autorise à parler que de ce qui fut, et dont Perec n’est pas sûr. Le futur, même fictif, des deux parents, continue dans la nocturne que le fils entonne. Rien n’est à imaginer de ce qui, déjà, échappe à l’effort de reconstitution. Outre la lacune, reste le recueillement :

      « Elle pensait que son titre de veuve de guerre lui éviterait tout ennui. Elle fut prise dans une rafle avec sa sœur, ma tante. Elle fut internée à Drancy le 23 janvier 1943, puis déportée le 11 février suivant en direction d’Auschwitz. Elle revit son pays natal avant de mourir. Elle mourut sans avoir compris. »

      À Feodora, on comprend. On comprend que la ville aurait pu être gouvernée par des éléphants, que des places auraient pu être assiégées par des lilas et des cyprès enlacés, que les ateliers de tissage auraient pu ressembler à un château en coquillages. On comprend que ces boules qui révèlent le possible engagent le présent de la ville. Or, la mémoire de Perec abdique quant à l’avenir de ce dont il se souvient. Ce qui est muséal à Feodora est ruines pour l’orphelin. La mémoire du conditionnel exposée dans ce palais se transpose dans une larme d’irrémédiable dans la mémoire du fils. Et le fils n’a que le passé quand la ville a son futur, et le fils n’oublie pas ce qui ne sera jamais, quand la ville entrepose ce qui aurait pu être. Feodora consigne ses utopies, Perec se résout à leur disparition :

      « Jusqu’à ma douzième année à peu près, mon histoire tient en quelques lignes : j’ai perdu mon père à quatre ans, ma mère à six ; j’ai passé la guerre dans diverses pensions de Villard-de-Lans. En 1945, la sœur de mon père et son mari m’adoptèrent. »

      À W, sur cette île aux courtes dimensions, règne un despotisme de l’effort physique et des compétitions sportives. Quatre villages s’affrontent l’année durant au sein d’épreuves diverses, de plus ou moins d’importance. Les sportifs sont soumis à un agenda indexé à la performance et leur survie dépend de leurs résultats. À l’issue des compétitions, les perdants sont punis, parfois assassinés, tandis que les gagnants sont récompensés par des agapes :

      « Mais plus les compétitions deviennent importantes, plus l’enjeu prend de poids, pour les uns comme les autres : le triomphe réservé au vainqueur d’une Olympiade, et plus particulièrement à celui qui aura gagné la course des courses, c’est-à-dire le 100m, aura peut-être comme conséquence la mort de celui qui sera arrivé le dernier. »

      Cette échelle de la punition, qui va de simples huées jusqu’à la mort en passant par des humiliations et des châtiments corporels, correspond à la hiérarchie des sanctions au cœur des lieux concentrationnaires et aux habitus tortionnaires que les populations civiles intègrent. L’univers concentrationnaire comme abolition de la staticité est une composante transversale dans les récits mémoriels. Le supplicié est menacé à partir de critères comparatifs : sa vitesse, sa marche au pas, sa productivité, sa ponctualité. Le moindre désordre, la moindre “baisse de performance” dans ce cadre est sanctionnable.
      C’est, par ailleurs, un paradoxe souvent remarqué par les prisonniers. Le bourreau n’a pas à justifier sa violence et il produit toutefois un système de normes au sein duquel ‘la faiblesse’ des victimes dispense un droit à punir. À ce titre, les témoignages des déportées de Ravensbrück, que Germaine Tillion rapporte, sont parlants. Au petit matin, toutes se rappellent de la torture que représentait le temps d’immobilité contrainte sur la place d’appel, où le plus simple bruit, le plus informel des gestes, la plus insignifiante moue pouvaient engendrer une condamnation par les coups, l’enfermement, la faim, voire la mort.
      Outre une structure politique, Perec relate ici ce qu’il ne peut pas même recomposer sur la base d’archives, même fragmentaires : la mort de sa mère. La métaphore utopique intervient à l’endroit de l’atopie inexpugnable pour la mémoire de celui qui ne sait pas et ne saura jamais. Ce qui pouvait être recomposition partielle, conditionnelle, dans le souvenir d’enfance, n’est plus que parabole mortuaire pour le non-souvenir de mort. En imaginant l’imprononçable, Perec désinvestit le champ mémoriel pour occuper l’espace fictionnel : il n’y a plus de souvenirs d’enfance, il n’y a que cette vérité de la métaphore traversée par une mère qui “mourut sans savoir”. Et c’est ainsi que Perec narre sa dernière réminiscence, après-guerre, pour clôre la synthèse :

      « Plus tard, je suis allé avec ma tante voir une exposition sur les camps de concentration. Elle se tenait à côté de la Motte-Picquet-Grenelle (ce même jour, j’ai découvert qu’il existait des métros qui n’étaient pas souterrains mais aériens). Je me souviens de photos montrant les murs des fours lacérés par les ongles des gazés et d’un jeu d’échecs fabriqué avec des boulettes de pain. »

      On ne trouve, dans le livre de Calvino, aucune ville qui soit comparable à la métaphore de W, car leur vocation est d’imager un impossible qui n’a jamais eu lieu. Leur existence est au texte et elle demeure au texte, tandis que le pays créé par Perec indique les coordonnées d’un impossible qui a eu lieu, qui a des endroits, une odeur, des corps, des sanglots, que la fiction dépeint, restitue, cartographie, en rusant, en pleurant, en resquillant, en se remémorant.

      Mais que faire de cet endroit immolé de mémoire, de cette tombe au beau milieu des yeux, que faire de l’absence de souvenirs que cette enquête aura attestée, que faire des parents tombés ? C’est Calvino, par la bouche de Marco Polo, qui prononce le dernier mot :

      « L’enfer des vivants n’est pas chose à venir, s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir. La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels : chercher et savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place. »

      C’est un cancer des poumons qui emporta Georges Perec. Assis au jardin du Luxembourg, il fumait, blaguait copieusement avec les enfants, et cette fontaine ronde, devant laquelle piaillaient les mêmes enfants qui échappaient leur bateau, devait lui rappeler la forme régulière de l’utopie et le pandémonium qui parfois s’y noyait.
      Calvino mourut d’une attaque. Ils s’étaient rencontrés souvent, étaient amis. On ne sait guère de quoi ils conversèrent. Sûrement de ce qu’ils considéraient comme des chefs-d’œuvre. Sûrement avaient-ils une cigarette chacun entre les doigts. Sûrement l’éteignaient-t-ils pour en rallumer une autre. Ce qui demeure certain, c’est que les volutes formaient l’idée d’une ville ou le souvenir d’un visage, que ce visage se mêlait à la ville, et que se mouvaient des choses dans, selon la formule consacrée d’Apollinaire, cet ‘alphabet des fumées’. Devaient s’y trouver des vieillards ressassant sur un banc public, des amants à la parade timide au centre-ville d’une mégalopole où chaque maison avait été construite en briques vertes ; devaient s’y trouver un dictateur aveugle qui ne croyait qu’en ce qu’il voyait, une contrée peuplée exclusivement de mimosas et de violettes qui se faisaient la guerre ; devait s’y trouver un village construit en forme de fauteuil, où chaque classe sociale habitait une partie : les bourgeois sur le dossier, les pauvres sur l’endroit où on s’assoit, les nobles sur les accoudoirs. La fumée s’effaçait parfois, et au-dessus d’eux, l’épure finale, peut-être, était celle d’une mère qui emmenait son enfant au train, muette quant à la raison du voyage, et l’enfant la regardait dans les yeux, sans soupçonner qu’il n’aurait jamais plus connaissance de ce regard, et qu’il lui faudrait imaginer un monde pour le faire luire encore. Dans l’éclat de l’iris, l’enfant verrait plus tard une ville, un pays, et il n’écrirait qu’en y pensant.
      La fumée s’estompe, la mère se dissipe et rejoint sa ville invisible. Elle agite un mouchoir blanc. Le fils, haut comme six ans font haut, regarde par la fenêtre qu’il atteint à peine. Adieu mère, adieu villes invisibles, adieu, adieu, adieu, et je t’aime, maman. Jamais un roman ne sera autre chose que toi, maman. La fumée disparaît. L’enfant vieillit. Perec et Calvino rallument une cigarette. Cernée par la fumée, l’utopie recommence, dans le souvenir de leur mort et l’affirmation de la vie.

    • #121646 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Le Métier d’écrire. Correspondance 1940-1985 », d’Italo Calvino, traduit de l’italien par Christophe Mileschi et Martin Rueff, édité par Martin Rueff, Gallimard, « Du monde entier », 800 p., 30 €, numérique 22 €.

      Il est des écrivains dont la correspondance fait partie intégrante de l’œuvre. Tel est le cas de l’Italien Italo Calvino (1923-1985), l’un des romanciers les plus importants et les plus lus du XXe siècle. A l’occasion du centenaire de sa naissance, Calvino connaît une véritable renaissance, dont participe la publication du Métier d’écrire, une pièce maîtresse de son travail, qui paraît en français. Ce recueil contient plus de trois cents lettres rédigées tout au long de son existence, ­témoignage irremplaçable d’un homme du XXe siècle dont le regard balaye toute la littérature italienne de son temps, ­portant sur elle un regard empreint de passion critique.

      Personnalité pudique qui se refusa à ­tenir un journal, Calvino y confesse rarement des événements intimes. A peine apprend-on, en 1964, au détour d’une phrase, alors qu’il visite sa ville natale de Santiago de las Vegas (à Cuba, où ses parents avaient effectué une mission de ­botanique), l’existence d’une compagne, la traductrice argentine Esther Judith Singer (« Chichita », 1925-2018). Car l’intimité que confie l’auteur de Palomar (Seuil, 1985)à des amis qui ont pour nom Pier Paolo Pasolini, Elsa Morante, Natalia Ginzburg, Leonardo Sciascia, Michelangelo Antonioni, Norberto ­Bobbio − et autres figures de la vie publique italienne de l’après-guerre − ou encore Gore Vidal et Fernand Braudel, est d’une autre nature. Pour ce membre de l’Oulipo, elle se situe dans la proximité avec la littérature, la phrase, les mots.

    • #121653 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      ajoutant d’autres discours convergents ou divergents. Si le livre se présente maintenant comme une construction élaborée et aboutie, cette construction n’est venue qu’en dernier lieu, sur la base du matériel que j’avais accumulé. C’est vrai même des classifications des villes : certaines (mémoire, désir) étaient claires dès le départ, parce qu’elles m’étaient venues comme ça d’emblée, d’autres ont été décidées ensuite, après bien des oscillations, autour de noyaux thématiques aux contours pas vraiment définis. Je n’interdis donc pas qu’on lise les chapitres séparément, un par un : je pense qu’il faut les lire un par un parce que c’est ainsi qu’ils sont nés, et puis chacun dans les différentes séries que le livre suggère. Mais ce que le livre doit transmettre, c’est ce sentiment de densité et d’amoncellement que tu décris si bien.

      (…)

      Je te remercie, avec toute mon amitié

      Bien à toi, Italo Calvino

    • #121664 Répondre
      graindorge
      Invité

      Voilà la lettre intégrale. Depuis mon portable, ça n’a pas été possible

      À Claudio Varese Florence
      Paris, 20 janvier 1973

      Cher Varese,

      ta lettre est très belle et c’est vraiment de cette façon que j’aime à être lu. Oui, je crois que ce livre [Les villes invisibles] ne se détache pas, dans son esprit, de mes autres textes et qu’il reste fidèle à une idée de la littérature comme instrument de connaissance. C’est précisément pourquoi j’ignore si je parviendrai à écrire une lettre de discussion ou qui en tout cas puisse ajouter quelque chose à ce que tu as déjà écrit. Et puis j’ai la sensation d’avoir écrit un livre déjà très – peut-être trop – sentencieux, et je ne voudrais pas allonger encore la liste en prononçant des sentences sur mes sentences. Je constate que tous les critiques s’arrêtent sur la phrase finale (pour ta part, tu le fais très bien) comme si c’était la conclusion – bien évidemment, en la mettant à la fin, je l’ai moi-même privilégiée par rapport aux autres conclusions que le livre propose de proche en proche – mais je pense qu’on peut aussi s’attarder sur d’autres phrases qui sont soulignées d’une façon semblable. Des conclusions, le dernier passage en italique en a d’ailleurs deux, du même ordre d’importance : l’une sur la ville idéale (qui est vue comme discontinue et immanente, et aucun critique ne s’est encore arrêté là-dessus) et l’autre sur la ville infernale.

      Le livre est né un morceau après l’autre, par juxtaposition successive de pièces isolées, et je ne savais pas moi-même où j’allais, j’éprouvais juste le besoin de continuer tant que je n’aurais pas épuisé ce que j’avais à dire, autrement dit je ne pouvais dépasser la partialité de chacun des discours auxquels je m’essayais qu’en ajoutant d’autres discours convergents ou divergents. Si le livre se présente maintenant comme une construction élaborée et aboutie, cette construction n’est venue qu’en dernier lieu, sur la base du matériel que j’avais accumulé. C’est vrai même des classifications des villes : certaines (mémoire, désir) étaient claires dès le départ, parce qu’elles m’étaient venues comme ça d’emblée, d’autres ont été décidées ensuite, après bien des oscillations, autour de noyaux thématiques aux contours pas vraiment définis. Je n’interdis donc pas qu’on lise les chapitres séparément, un par un : je pense qu’il faut les lire un par un parce que c’est ainsi qu’ils sont nés, et puis chacun dans les différentes séries que le livre suggère. Mais ce que le livre doit transmettre, c’est ce sentiment de densité et d’amoncellement que tu décris si bien.

      (…)

      Je te remercie, avec toute mon amitié

      Bien à toi, Italo Calvino

    • #121702 Répondre
      Alexandre
      Invité

      Hello Graindorge
      Merci pour ce grand partage qui me crée des désirs de lecture.
      Juste un questionnement : je n’ai pas compris quelle était l’origine du gros corps de texte central sur Perec et Calvino.

    • #121726 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Salut Alexandre. Trouvé ça:
      « L’enchâssement des énigmes : Les villes invisibles d’Italie Calvino dans La vie mode d’emploi de Georges Perec

      ********

      Au pays des contraintes, l’énigme est reine. La position que les Oulipiens occupent par rapport à la dissimulation ou au dévoilement des contraintes, question fort débattue au sein du groupe, varie d’un auteur à l’autre. Certains propagent l’invisibilité totale des contraintes (Queneau, Mathews). D’autres tels que Perec et Calvino les énoncent explicitement ou bien se contentent d’en livrer certaines clés.

      Si la contrainte est motivée par l’autobiographie comme dans le cas de Perec, l’auteur a tout intérêt à ne pas la révéler. Mais il existe d’autres raisons pour ne pas expliciter les contraintes utilisées. Le texte à contraintes se heurte encore fréquemment de la part des lecteurs à un rejet à priori. Le recours à l’énigme qui naît de la dissimulation ou du dévoilement partiels des contraintes, à l’intérieur ou à l’extérieur des textes, est alors une stratégie permettant à la fois de négocier l’acceptation du texte et de décourager une lecture réductionniste. Le lecteur essaiera de découvrir la grille de lecture adéquate à partir des quelques indices qui lui ont été fournis.

      Georges Perec et Italo Calvino ont, dans de nombreux textes, marqué leur communauté d’intérêts et d’approches. Ainsi, Calvino a donné une analyse de La vie mode d’emploi (1984), a consacré la cinquième de ses Leçons américaines, intitulée « Multiplicité», au roman comme encyclopédie, leçon qui se termine sur un retour à Perec, à Queneau et à l’Oulipo. La sixième leçon, restée inachevée par la mort, devait être consacrée à Bartleby. De son côté, Perec ouvre la douzième section d’Espèces d’Espaces par une longue citation de Cosmicomics de Calvino. Calvino figure également parmi les auteurs de la deuxième liste « Citations » du Cahier des Charges. Dominique Bertelli (1998) a relevé douze impli-citations de Calvino dans La vie mode d’emploi. La proximité de ces deux figures tutélaires de l’Oulipo a été étudiée à plusieurs reprises et de plusieurs points de vue (Bertelli, Krysinski, Nannicini). Mon article est centré sur les rapports entre Les villes invisibles (1972) et La vie mode d’emploi (1978) : parmi les textes de Calvino que Perec a mis à contribution pour ses impli-citations dans La Vie mode d’emploi, Les villes invisibles occupent en effet une place proéminente.

      Si Calvino a été en général moins réticent que Perec à énoncer les contraintes dont il s’est servi, Les villes invisibles (1972) reste un texte mystérieux. La table des matières montre nettement au lecteur qu’il s’agit d’un texte à contrainte (onze séries de ‘types’ de villes qui réapparaissent cinq fois chacune dans le texte). Mais il a fallu attendre le décryptage ingénieux de Carlo Ossola (voir Daros, Italo Calvino, 1994) pour trouver la clé de l’énigme : une forme géométrique cachée, sous-jacente au texte, un parallélogramme décomposé en quatre triangles symétriques et équivalents, incluant cinq villes sur chacun de leurs côtés. Et précisément au cœur de cette figure, au centre du texte, Baucis, la ville invisible : « Celui qui va à Baucis n’arrive pas à la voir ».

      De même que Les villes invisibles, La vie mode d’emploi compte parmi les textes dont les échafaudages n’ont été révélés que (très) partiellement par leur auteur. Et si le Cahier des charges apprend au lecteur quels sont les fragments que Perec a empruntés aux Villes invisibles de Calvino, il ne dit rien sur ce qui a déterminé son choix. Mon analyse porte sur la sélection que Perec a effectuée parmi les onze séries de ‘types’ de villes dans le texte de Calvino. L’étude de la répartition de ces emprunts sur les chapitres de La Vie mode d’emploi, et du contexte dans lequel ils figurent, permet de montrer comment Perec exploite les contraintes qui structurent Les Villes invisibles, en les imbriquant dans celles qui régissent La Vie mode d’emploi.

      *****

      Pour citer cet article: Manet van Montfrans, L’enchâssement des énigmes : Les villes invisibles d’Italo Calvino dans La Vie mode d’emploi de Georges Perec .In B. Magné, & C. Reggiani (Eds.), Ecrire l’énigme. (pp. 115-127). Paris: Presses de l’Université de Paris-Sorbonne (PUPS), 2007.

    • #138574 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Un ami. Un Maître pour Italo Calvino.

      ******
      Cesare Pavese Le métier de vivre
      26 novembre 1937 – page 105
       » mais cela n’empêche pas que la croix de celui qui a été déçu, de celui qui a échoué, du vaincu – de moi – soit atroce à porter. Après tout, le plus fameux crucifié était un dieu, il n’a pas été déçu, il n’a pas échoué, il n’a pas vaincu. Et pourtant, malgré toute sa puissance il a crié: * »Eli! » (* « Eli Eli lamma sabacthani ? […] mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
      Matthieu XXVII, 46.
      Mais ensuite il s’est repris, et il a triomphé, et il le savait avant. À ce prix, qui ne voudrait être crucifié ?
      Il y en a tant qui sont morts désespérés. Et ceux-là ont souffert plus que le Christ.
      Mais la grande, la terrible vérité, c’est celle-ci :
      souffrir ne sert à rien. »

    • #138579 Répondre
      Samuel_Belkekett
      Invité

      C’est pas mal ton truc mais ça manque un peu d’action. Ils sont où les flingues, les bazookas et les mini-uzis fabrication israéliennes ? Quand est-ce qu’elles interviennent les « forces spéciales » surentraînées ? C’est qui le surmâle ? C’est qui le redresseur de tort ? C’est Pavese ? C’est Calvino Verde ou Calvino Blanco ? Lequel des 2 est le bon et qui est le méchant ?
      C’est un peu flou tout ça. Je te fais confiance pour redresser le barre parce que c’est un peu mou. Revoie la série des Rambo si nécessaire. Bien à toi.

    • #138598 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Graindorge
      Un ami. Un Maître pour Italo Calvino.

      ******
      Cesare Pavese Le métier de vivre
      26 novembre 1937 – page 105
      » mais cela n’empêche pas que la croix de celui qui a été déçu, de celui qui a échoué, du vaincu – de moi – soit atroce à porter. Après tout, le plus fameux crucifié était un dieu, il n’a pas été déçu, il n’a pas échoué, il n’a pas vaincu. Et pourtant, malgré toute sa puissance il a crié: * »Eli! » (* « Eli Eli lamma sabacthani ? […] mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? »
      Matthieu XXVII, 46.
      Mais ensuite il s’est repris, et il a triomphé, et il le savait avant. À ce prix, qui ne voudrait être crucifié ?
      Il y en a tant qui sont morts désespérés. Et ceux-là ont souffert plus que le Christ.
      Mais la grande, la terrible vérité, c’est celle-ci :
      souffrir ne sert à rien. »

    • #138644 Répondre
      Samuel_Belkekett
      Invité

      Quelle belle leçon de vie.
      Sauf que « souffrir ne sert à rien » est une façon de faire souffrir encore plus.
      Savons nous pourquoi nous souffrons ?
      La souffrance est comme la passion… Une douleur indéfinissable.
      La sensibilité nous donne-t-elle le choix de la souffrance ?
      Petit exemple, la souffrance de l’adolescence. C’est très simple, celui qui ne l’a pas connue est tout simplement un sous Homme, en clair un sous humain.

      PS Attention aux usurpations de pseudo, mais un Samuel B qui insulte n’est tout simplement pas Samuel B. Surtout toi je m’en voudrais de t’en vouloir.

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