Accueil › Forums › Forum général › Intégrale – Page 2
- Ce sujet contient 220 réponses, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par
I.G.Y, le il y a 5 jours et 12 heures.
-
AuteurMessages
-
-
Dr Xavier
InvitéOn poursuit ici pour le partage d’articles.
-
Dr Xavier
InvitéEt donc, pour Ostros, je ne trouve pas cette « préface », je ne trouve que cet article. François, c’était bien cette Foire ? Tu partagerais le texte de ton intervention ?
.
“L’amour, l’amour, l’amour” avec François Bégaudeau – La Libre Belgique – 03/04/2024
.
L’auteur français préface en notre compagnie le thème de cette 53e édition de la Foire du livre : “À nos amours”.
.
Entretien Jacques Besnard
.
Le thème choisi par la Foire du livre, cette année, c’est “À nos amours”. Vaste sujet. Un prétexte opportun pour parler avec François Bégaudeau, dont le livre L’amour a été publié aux éditions Verticales en août dernier. Ancien chanteur punk du groupe Zabriskie Point et professeur (on se souvient d’ Entre les murs ), critique littéraire et de cinéma, scénariste, essayiste et romancier, le Nantais raconte, dans un texte épuré, 50 ans d’un couple ordinaire.
.
Comment est née l’idée de raconter, dans un format court, 96 pages, la vie de ce couple sur cinq décennies ? Est-ce un moyen de rendre hommage aux amours d’un autre temps, celui de vos grands-parents, ou de vos parents ?
.
Depuis sa sortie, il a souvent été dit que ce livre rendait hommage à la façon dont les couples d’époques antérieures vivaient. C’est vrai qu’on restait plus longtemps à deux dans les années 60-70-80, mais je pense qu’il y a encore pas mal de gens qui passent beaucoup de temps ensemble. J’en connais autour de moi qui sont en couple depuis 50 ans. Je ne me suis pas simplement inspiré de grands-parents, de parents, d’oncles ou de tantes, je me suis aussi inspiré de couples qui ont à peu près mon âge, voire plus jeunes parfois.
.
Pourquoi avoir choisi d’intituler ce roman “L’amour” ?
.
Parce que la vie du couple que je racontais n’était peut-être pas aussi évidemment heureuse que d’autres couples, qui se manifestent beaucoup d’amour. Comme j’avais affaire à des gens assez pudiques, il fallait que j’écrive l’amour quelque part et donc j’ai choisi ce titre. D’habitude, je fais des titres énigmatiques ou en tout cas qui ne révèlent pas grand-chose. J’ai choisi l’excès inverse, un mot très imposant. C’est parce que le livre était très pudique et très prosaïque que je me suis permis cette sorte de poussée de lyrisme. Je trouvais intéressant de prendre ces gens très ordinaires et de les associer à ce mot. C’est ce montage-là qui m’intéresse.
.
Cette quasi-absence de rhétorique amoureuse, était-ce par peur aussi de tomber dans le mélo ?
.
J’avais l’impression d’avoir affaire à des personnages qui ne sont pas très coutumiers de ce genre de lexique, de registre de langue. Par pudeur, par le fait de l’habitude aussi. Un moment, quand on partage 20-30 ans ensemble, on ne passe plus sa vie à écrire des lettres d’amour enflammées. Ce qui m’intéressait, c’était la durée, je pense que les deux ne vont pas très bien ensemble. Et puis, moi, de manière générale, je ne suis pas très porté sur la surexpression des sentiments. Mon truc, c’est de faire passer les sentiments par des gestes, des objets, des effets narratifs. Dans le réel des choses plutôt que dans les mots.
.
Vous êtes né et avez passé vos étés en Vendée. Parler de ce couple vous permet aussi d’analyser sociologiquement la France des petites villes ?
.
C’est la France rurale. Ils habitent un petit bourg. Ce sont des gens des classes populaires, ce qui n’est pas évident, car il y a aussi des ruraux riches. Eux, ils vont prendre un petit ascenseur social, quand même, mais j’aime bien les classes populaires en général. Je me sens plutôt à l’aise quand je raconte des histoires de personnages issus de ces classes. J’aimais bien l’idée que, souvent, en amour, on fait ce qu’on peut, on se débrouille comme on peut avec ce qu’on a. Je pense que les classes populaires, c’est un peu ce qui les définit aussi. Elles font ce qu’elles peuvent avec ce qu’elles ont. Il y a un côté système D, de la débrouillardise, qu’on retrouvera dans la façon dont Jeanne et Jacques mènent leur amour.
.
Dans un précédent ouvrage, “En guerre”, vous aviez choisi de décrire une relation exogame et extraconjugale. Entre une femme en couple en CDD chez Amazon et un jeune haut-fonctionnaire célibataire. Quel était le but et qu’est-ce que cette liaison pouvait nous dire de l’époque ?
.
Ce n’était pas le même registre. Il y a une certaine fièvre entre les deux personnages. C’est sexuel, d’abord; amoureux, là, il faut voir. Moi je ne pense pas. Ils aiment se retrouver, ça leur fait du bien l’un à l’autre. Ce sont des amants, mais à aucun moment ils ne considèrent qu’ils pourraient aller au-delà tous les deux et aussi par empêchement sociologique… Romain ne peut jamais intérioriser le fait qu’il pourra passer plus de temps avec Louisa. Elle-même, peut-être, n’arrive pas à se projeter, comme on dit, à vivre sa vie avec un petit-bourgeois comme lui. Ils ont métabolisé les écarts de classe qui sont quand même très importants dans la vie amoureuse et sexuelle. Il y a plus de transversalité sociale dans l’acte sexuel qu’il y en a dans les couples au long cours. Le mariage devient pratiquement une affaire sociale. Dans le sexe, je pense que ça peut exister, mais il y a quand même un moment où la société reprend ses droits.
.
Car ils ne se rencontrent d’ailleurs finalement que par le biais d’un accident…
.
Cela me passionne toujours beaucoup d’incarner les classes sociales par le biais des trajectoires dans une ville. Il est très intéressant pour chacun de s’interroger sur ces trajectoires. Les rues qu’on occupe, celles par lesquelles on passe, les lieux qu’on fréquente, où habitent nos amis, où on sort ? Vous pouvez prendre une personne appartenant à une autre classe sociale que vous, elle habite la même ville, mais elle n’est jamais dans la même trajectoire. La probabilité statistique pour que Romain et Louisa se croisent est faible. Pour qu’ils se rencontrent, il faut qu’il y ait un accident, quelque chose qui déraille.
.
Dans “La blessure, la vraie”, vous avez évoqué les amours et les premiers émois adolescents le temps d’un été 86. Cela vous intéresserait-il de travailler sur le même sujet quasiment 40 ans après ?
.
Mon livre est inspiré de certains étés que j’ai pu passer quand j’étais ado en Vendée. On avait gardé un pied là-bas avec mes parents. Classiquement, c’était un roman d’adolescence avec une question obsessionnelle d’un jeune, celle de vite coucher avec des filles, sortir avec elles, se prouver qu’on est capable de le faire et puis résoudre cette espèce de problème qui pèse un peu : je suis puceau, ce n’est pas bien, allez, comme ça ce sera fait. Quant à savoir ce qu’il en est maintenant de la sexualité des jeunes et des ados, je n’en sais strictement rien. Je n’en croise pas tant que ça, je n’ai pas d’enfants, donc je n’ai pas d’éléments. J’ai un vague projet, un jour, d’aller regarder du côté des vingtenaires. Ils m’intéressent beaucoup et notamment les très sceptiques sur notre société organisée autour de la production, du profit, de la dévastation écologique. Il y a quelque chose qui est train d’émerger. C’est toujours intéressant pour quelqu’un de 50 ans d’aller du côté des vingtenaires. Il y a toujours quelque chose à en tirer. D’autant qu’ils se sont pris pas mal de traumatismes dans la figure en peu de temps, notamment le Covid. Ce genre d’événement déplace la pensée et là où se déplace la pensée, il se passe des choses intéressantes.-
Ostros
InvitéC’est gentil, merci à toi.
-
Sarah G
InvitéMerci beaucoup Dr Xavier
-
françois bégaudeau
Invitéentretien fait au téléphone et transcrit en bourrin
toutes les phrases m’écorchent les oreilles
-
-
-
Julien Barthe
InvitéVoici une recension d’un ouvrage sur Landauer paru en 2023 qui éclaire sur certains aspects de sa pensée.
https://acontretemps.org/spip.php?article1040&fbclid=IwAR0qBIH34gkpa-7tFdKH-QbJ-3ff2eIhVFuvftcfQGdov24AFwAclEMc-RY_aem_AbEnaxS_KHdzFEnSGCQt2MDLrkfP87S2DFmeQQHx_uiBlnmDKCyxPAl1dcoOxhSP1B22RDnGkfVwwNr_uftDg-
Claire N
Invité« Car « le passé n’est pas quelque chose de terminé, mais qui au contraire devient » ; il est trajet, il est futur, ce « passé toujours vivant » que la révolution trimballe comme une mémoire secrète et qui est l’exact contraire du « passé devenu image », ce passé antiquaire ou muséal. »
La révolution en tant que forme de vie ; c’est cela que j’en comprends – je suis plus imprécise sur topie et utopie mais ce serait son aspect concret si je comprends ?-
Julien Barthe
InvitéJe propose un exemple:
Les anarchistes conçoivent la mutualisation dans le syndicalisme révolutionnaire (utopie) qu’ils réalisent par des moments de conquête sociale(moments révolutionnaires). La mutualisation se pétrifie en Institution de sécurité sociale (topie).
Friot retrouve Landauer.-
Claire N
InvitéOui c’est un exemple qui m’éclaire, merci !
-
Claire N
InvitéEt si je voyais plus ça comme pas « pétrifié «
Une espèce de base vivante toujours en mouvement malgré sa forme plus tangible ? Comme Friot ? Ça fonctionne ?-
Julien Barthe
InvitéAprès c’est l’histoire du mec qui voit le communisme à moitié plein et l’autre qui voit le communisme à moitié vide.
-
Julien Barthe
InvitéOn pourrait trouver une lignée de penseurs qui choisit la dialectique du clos et de l’ouvert, du mort et du vivant, du dynamique et de l’immobile , de l’utopique et du topique pour penser le phénomène institutionnel et la révolution.
Elle passe par Bergson, Landauer, Castoriadis, Rancière et plus récemment Lordon.
Si je devais bosser en philosophie, je crois que c’est ce qui m’intéresserait.-
Bonnaventure
InvitéLe dernier nom de la lignée que tu proposes m’ apparaît problématique : le travail théorique de Lordon depuis Figures du communisme, évacue la question de l’utopie et ce qu’elle contient de la société à venir dans la société actuelle. Ses dernières apparitions au côté des dépositaires de la pensée liquidatrice de l’utopie (Révolution Permanente est toujours membre de la IVe Internationale) en attestent.
-
Julien Barthe
InvitéLe premier nom devrait aussi, alors. Le point commun ce n’est pas tant l’utopie que l’idée qu’un élan créateur, une poussée inédite dans le domaine du socio-historique se sédimente en institution persévérant ensuite dans son être (malheureusement).
Je parle des analyses serrées (il faudrait les retrouver ) sur la captation de la puissance du nombre décrites en termes de changement d’Etat de la matière (dialectique de la fusion et de la solidification chez lui).
Mon truc serait plutôt un sujet de mémoire, que je n’écrirai pas. Il est bien plus resserré que la perspective que tu adoptes.-
Julien Barthe
InvitéDis-moi, Bonnaventure. Tu serais pas un anarchiste orthodoxe qui pense que Lordon et Kazib se bidonnent en pensant à l’écrasement de la commune de Kronstadt ?
-
Bonnaventure
InvitéPour le premier nom, je peux pas dire j’ai jamais lu.
Lordon j’ai lu, et je vois. Je vois un meeting de Révolution Permanente avec portrait des maîtres : Mars, Lénine et Trotsky bien sûr. Je vois (et j’entends) la claque des jeunes gardes de RP en fond de salle. J’entends au coeur du meeting un cours de marxisme-léninisme. Ca se passe ici : https://www.youtube.com/watch?v=2N0LhoU3c64.
Pas besoin de se souvenir de Kronstadt pour ne pas apprécier le folklore trotskiste et ne pas être séduit par la constitution d’un grand parti de masse.-
Bonnaventure
InvitéQuant à Lordon et Kazib, non seulement je pense qu’ils se bidonnent, mais qu’en plus prennent deux fois des moules.
-
Bonnaventure
InvitéEt au fait, sans nous dévoiler ton mémoire à venir, tu pourrais en dire un peu plus sur cette idée commune (et surtout sur Bergson)? Si tu en as le temps et l’envie bien sûr.
-
Julien Barthe
InvitéTu dis toi-même qu’il s’agit de folklore. Ils sont quatre, nous sommes deux (même si je décèle une volonté de scission chez toi). Il faudra peut-être leur proposer notre aide à un moment. Et peut-être que nous sommes la persistance du travail historique de la Révolte de Kronstadt au sein de cette topie; est-ce que je surinterprète Landauer en disant que cette Révolte doit même travailler les trotskystes utopiquement ?
-
Julien Barthe
InvitéBerson, dans « Les Deux sources de la morale et de la religion » évoque, en gros, un mouvement dialectique à l’œuvre entre un élan créateur (celui des héros des saints et mystiques) qui fracasse des normes (morales, sociales, religieuses) et créent un appel, une ouverture dans ce qui est clos. Il y a une tendance à la clôture, à la conservation, à la reconnaissance, à la distinction avec l’autre groupe qui caractérise les groupes sociaux, les religions. Ainsi le message du Christ se clôt en dogme ecclésial.
-
Bonnaventure
InvitéScission? Je vois pas de quoi tu parles.
https://live.staticflickr.com/7808/32583901178_83ba9a95d4_b.jpg -
Julien Barthe
InvitéCe mème est un chef-d’œuvre .
-
Claire N
InvitéCependant, il résume bien l’impossibilité de s’en tenir à la dichotomie,
La vie par exemple ne peut etre considérée comme une possibilité reproductible mais une des occurrences des processus aboutissant à la singularité ? -
Julien Barthe
InvitéJe n’ai pas compris.
-
nefa
Invité« une des occurrences » : parmi les autres vies?
-
Claire N
InvitéPour préciser
Je trouve que la notion de topie dépasse les dichotomies vivant / pas vivant ; vide / pas vide
Son approche me semble la seule à appréhender
La complexité du déterminisme
Il n’est à mon sens pas « philosophe « mais historien
Il n’isole pas des concepts reproductibles , parce que peu être cela n’existe pas
Si l’on prend une analogie avec la « querelle « qui agite les astrophysiciens c’est peu être plus éclairant
Certains pensent que la vie existe ailleurs car l’univers est infini et donc reproductible par hasard
D’autres pensent que la vie sur terre c’est comme ma mamie : une occurrence qui ne se reproduira jamais
Ainsi renoncer à la reproductibilité en s’inscrivant dans le topos du déterminisme est à mon sens un dépassement -
Ludovic Bourgeois
InvitéAccrochez vous les frérots.
La prêtresse guérisseuse de Delphes : l’oracle a prit un peu trop de chanvre.
Suivez ces prédictions imagées. Chaque mot compte -
Claire N
InvitéNon pas de chanvre vraiment – peut etre que juste que parfois quand je ne comprends pas bien quelque chose je tente des trucs farfelues
Pas de quoi faire une secte commercialement viable -
Ema
Invité« Ainsi renoncer à la reproductibilité en s’inscrivant dans le topos du déterminisme est à mon sens un dépassement »
Pour une secte commercialement viable je sais pas mais en phrase d’accroche sur Tinder ça tue -
Ludovic Bourgeois
InvitéNan mais moi je comprends ton langage.
Mais y’a 5% de force de volonté.
Faites des gosses les gauchistes high IQ.. Le dysgénisme n’est pas une solution viable. Elle sert à quoi vote intelligence, votre culture sans transmission hin -
Claire N
InvitéOk – donc j’ai un plan – je match avec Emma sur Tinder et on repeuple l’univers – comme ça c’est bien et je peux projeter ma formidable intelligence sur un projet réaliste
-
Ludovic Bourgeois
InvitéVous pouvez essayer le ciseau ou le broute minou.
Pas certain que ça entraîne reproductibilité.
Vous pouvez peut être m’inviter -
Claire N
InvitéJ’ai trouvé cette conférence intéressante
En abordant l’histoire de l’apparition de la vie
Comme une singularité, sa tentative est également de nouer le contingent / le déterminisme des lois scientifiques ( sur ce plan il est encore instable) mais la perspective historique qu’il présente pour introduire une différence entre « la vie « comme entité reproductive / sa radicale unicité singulière m’a paru intéressante
-
nefa
InvitéTranquillement, la prise de conscience par l’opinion publique du phénomène des classes bondées fait son chemin ; y croire ou ne pas y croire n’en constituera pas le nœud. Par contre, un simple affect que l’on pourra traduire par une tension suffira à pointer la fragilité des conclusions établies par nos institutions en regard des lois induites par l’analyse des rapports entre ce qui est supérieur et ce qui est inférieur.
-
Claire N
InvitéOui » tout est dans tout «
-
nefa
Invitépas compris
-
Claire N
InvitéExcuse moi – je croyais que tu réagissais à la vidéo
Et faisait ressortir que chaque élève était considéré comme un individu pas comme une individualité ; que tu pointais que le nombre primais dans l’image
« celui de la classe surpeuplée « -
Claire N
InvitéMais je crois que ce que j’essaye d’aborder est très peu limpide encore pour moi – je vais donc laisser reposer et voir si mon cerveau gauche est capable d’en faire un truc exprimable un jour – après sinon je stresse
-
nefa
Invitét’inquiète, ce que tu dis ouvre déjà les fenêtres et ça en avait besoin
-
Claire N
InvitéTu sais j’ai une petite singularité, un genre d’hypermnésies qui fait que j’ai des souvenirs de bébé pre- langagiers
Associés à un etat d’angoisse assez indicible, j’ai appris très tôt à parler pour ne pas m’y noyer mais parfois cette sensation revient
Voilà -
nefa
InvitéHypermnésie (pas la même que la tienne), je connais.
Me souviens spécifiquement du moment où le liquide amniotique s’évacue de mes sinus,
pareil pour ma première inspiration
j’ai été séparé de ma mère en très bas-âge. Raison médicale. Incompatibilité facteur rhésus. Quelque chose comme la relation entre elle et moi qui devait fonctionner de façon continue dans le sens : « je ferais de toi un enfant du langage », a été rompue.
Comme dirait l’autre le cordon a été coupé assez tôt.
Ce qui a fait qu’avec le langage, le seul langage, ça s’est mis a entrer et à ressortir aussi sec. Pas de rapport privilégié avec lui en tant qu’il serait suffisant. Très peu sensible aux injonctions verbales et tout ce qui y a rapport.
Ma singularité à moi synesthète olfactif, hypermnésique, couplé à la nécessité de mettre en place un surmoi (vie en société) est peut-être lié à ça.
Et le vieux Mélenchon (ainsi que ses collaborateurs), avec son meeting en immersion, c’est un génie. -
Claire N
InvitéEffectivement la première inspiration je n’y ai pas accès – ça doit être très particulier –
Par contre je te rejoint quand tu parles de « synesthésie « effectivement c’est peut etre ce qui se rapproche le plus pour qualifier les empreintes les plus anciennes
Avec pour moi la sensation diffuse que mon corps « faisait ses gammes « en associant toutes les sensations de l’ » agréable en tout sens à l’insoutenable en tout sens « un peu comme quand on balaye un clavier de la droite vers la gauche – ca c’est que j’ai je crois de plus archaïque -
Claire N
InvitéAprès c’est des préoccupations / anecdotes de bébé
– ne pas être mangé par ce que j’ai su plus tard être la fenêtre et les rideaux et donc lui « parler gazouillis « tous les soirs pour l’apaiser
– crier le manque de ce que j’appellerai plus tard « maman « amalgame de pull en laine – odeur – chaleur – couleur
– les changements de position : vertical / couché biberon
Rien de bien foufou mais ça faisait mes petites journées -
Claire N
InvitéJe me dis que peut-être on commence tous par la poésie
-
nefa
InvitéJe précise:
« Et le vieux Mélenchon (ainsi que ses collaborateurs), avec son meeting en immersion, c’est un génie. » C’est pas ironique, je le pense vraiment. -
Claire N
InvitéOui je l’avais entendu comme cela – mais je n’ai pas assisté à ces meeting et me représente assez mal du coup ce que cela pouvait produire – j’inquiétai que ça « casse « l’idée militaire ? Ou tous pour un seul homme ?/ Que peut provoquer un meeting classique
-
-
-
-
Claire N
InvitéOui c’est passionnant
Mais là où il me semble singulier c’est en intégrant la mémoire « vivante « / figée sa saisie de la persistance est très fine-
Claire N
InvitéEt où je rejoins un peu Bonnaventure c’est que je vois que je suis nulle en planification –
-
Claire N
InvitéPar contre je comprends pas pourquoi ils on invité Bruce Willis au meeting RP?
-
-
nefa
Invitéà propos d’un tableau de Brueghel,
Dans un bourg, sur une place, en ce fort évidé, désertant rondement l’auvent, l’ordre et la tutelle, juste avant de mourir d’ennui, ils sont mille à jouer, mille à rire, à courir, à danser. Ils conduisent la fête et se sont décidés à la seconde même qui précéda l’autre. Celle du basculement. Plutôt que de s’entêter et d’attendre et de compter les feuilles. Ou tout autre chose d’ailleurs. Ils s’amusent. Telle cérémonie. Hommes et femmes jouent. Ils définissent leur corps en caressant la pierre. Ils éprouvent leurs chairs contre le sable. Ils dupent le hasard. Est-ce là un état de leur agilité ? Ici, dès l’âge de cinq ans, on travestit ses compétences. On parodie l’univers. La foule baguenaude. Et se révèlent mille naturelles, mille réalités singulières, épatantes et joyeuses. Le matin, plus petites qu’un œuf de merle. A dix heures, qui s’enrobent. Au souper, épanouies. L’après-midi, dilatées à l’extrême, qui pulvérisent l’enceinte grégarigène, telles mille cosmos qui succèdent à l’ordinaire pour qu’enfin le crépuscule soit leur. Je m’assois. Mais quel est ce garçon ? Le nouveau paraît-il. Que les joueurs invitent et préparent aux strates de leur transfiguration. Parmi eux, six comblent le vide inventé par son corps profane. La nécessaire absorption. Ils l’ont saisi. Ils le soulèvent. Ils le balancent. Six à faire manège. La méthode est sèche qui propulse le novice au feu de leur kermesse. Mais elle lui offre l’ivresse et l’illusion de savourer, d’abord, l’épaisseur molle de leurs doigts sur ses chevilles. D’apprécier ensuite, l’amplitude chaleureuse d’un va-et-vient soutenu. Mais surtout, elle lui permet d’éprouver ce trait corpusculaire, ce génie fondateur, cette impression mouvante, qui se prolonge par son dos jusque sur ses lèvres en un sourire rond. L’esprit d’une sensation. Que voilà ! La figure infaillible. La pelote éphémère. Aux veines incertaines. Et qui n’en garantit pas moins quelque mémoire fine.
-
Claire N
Invité« Et se révèlent mille naturelles, mille réalités singulières, épatantes et joyeuses. Le matin, plus petites qu’un œuf de merle. A dix heures, qui s’enrobent. Au souper, épanouies »
Ça me plaît bien – on troque le grand soir
Contre un matin de printemps,
-
-
-
-
-
-
-
-
-
Claire N
InvitéEt sinon j’ai une autre question : ça existe vraiment l’anarchie orthodoxe ?
-
françois bégaudeau
Invitédrole d’oxymore en effet
mais disons qu’on peut désigner par là le socle philosophico-politique de l’anarchisme, les textes fondateurs, etc
ce qui n’est d’ailleurs pas le plus intéressant dans l’anarchisme-
Julien Barthe
InvitéPas présent dans le texte, si je ne m’abuse.
-
Claire N
InvitéNon
Mais « Avant de se tourner vers l’anarchisme – le sien, clairement hétérodoxe » c’est dedans
Donc tu as raison-
Julien Barthe
InvitéPour moi, c’est un trait d’esprit qui désigne la distance prise avec le « socle » évoqué par François.
-
Claire N
InvitéCe trait d’esprit sert effectivement bien le propos qui distingue l’individu de l’individualité je trouve
-
-
-
-
-
-
PE
InvitéSalut, quelqu’un pourrait partager cette recension par Samoyault de L’ordinaire de la littérature ?
https://www.lemonde.fr/livres/article/2024/04/11/l-ordinaire-de-la-litterature-de-florent-coste-le-feuilleton-litteraire-de-tiphaine-samoyault_6227238_3260.html
Le bouquin a l’air assez passionnant, bien qu’un peu aride peut-être, quelqu’un l’a déjà lu ici ?-
Arnaud
InvitéLE MONDE DES LIVRES
« L’Ordinaire de la littérature », de Florent Coste : le feuilleton littéraire de Tiphaine Samoyault
CHRONIQUE
Tiphaine Samoyault
Ecrivaine et essayiste
Notre feuilletoniste a lu le stimulant nouvel essai d’un des chercheurs qui renouvellent la théorie littéraire.TOM HAUGOMAT
« L’Ordinaire de la littérature. Que peut (encore) la théorie littéraire ? », de Florent Coste, La Fabrique, 190 p., 14 €.
DÉFENSE DE LA THÉORIE
Après des années noires pour la théorie littéraire, durant lesquelles elle a été assimilée à une forme de « terrorisme » ou au dessèchement formaliste, faisant perdre de vue l’expérience concrète de la lecture et de l’écriture, se pourrait-il qu’elle retrouve vigueur et utilité ? C’est l’horizon proposé par le livre de Florent Coste, L’Ordinaire de la littérature, sous-titré Que peut (encore) la théorie littéraire ?. La prolifération récente de livres qui réfléchissent aux liens entre littérature et politique – La Littérature embarquée, de Justine Huppe (Amsterdam, 2023), l’ouvrage collectif Contre la littérature politique (La Fabrique), Défaire voir. Littérature et politique, de Sandra Lucbert (Amsterdam, 104 pages, 10 euros), etc. – semble le confirmer. Car la théorie littéraire a longtemps été indissociable de la politique et proche des avant-gardes, dont le mot d’ordre, selon les surréalistes, invitait la révolution à être à la fois politique, théorique et poétique.De façon très convaincante, L’Ordinaire de la littérature établit d’abord l’histoire de la liquidation qui, à partir du milieu des années 1980, a touché tout ce qui avait pu être subversif et vivant dans les deux décennies précédentes. La « fin des idéologies » emportait tout, y compris les avant-gardes et toute pensée un peu systématique et ambitieuse. On entrait dans le moment libéral de la théorie littéraire, qui renouait avec un humanisme dépolitisé, dont Le Démon de la théorie, d’Antoine Compagnon (Seuil, 1998), en opposant aux rigidités de la théorie la rationalité du sens commun, donnait les principes : abandon des cadres explicatifs (sociologie, psychanalyse, linguistique), promotion de l’éthique et de l’élargissement du champ existentiel des lectrices et des lecteurs, retour du sujet. Dans les années 2000, La Littérature en péril, de Tzvetan Todorov (Flammarion, 2007), entérinait la dépolitisation de la théorie littéraire, en appelant à renouer avec le monde de façon généreuse mais vague.
Depuis, et c’est encore une caractéristique de ce moment libéral de la pensée de la littérature, s’autoproclament politiques le « retour au réel » contre les errements du signe, le contact avec le vrai monde et les vraies gens, la création de nouveaux liens avec et par la littérature, la fameuse « transitivité » qui ferait que les œuvres parlent enfin du réel plutôt que d’elles-mêmes.
Cours du soir de littérature : cinq auteurs de renom pour explorer l’art de la nuance.
Réserver
La polarisation étant un trait du néolibéralisme, il n’est pas étonnant que s’accusent les clivages binaires entre les discours soupçonnés de tourner en rond sur eux-mêmes et ceux dont l’ouverture au monde serait saluée. Mais Roland Barthes, que l’on place souvent du côté du pôle autonome dans ce débat, reconnaissait qu’« aucun écrivain, à quelque temps qu’il appartienne, ne peut ignorer qu’il écrit toujours quelque chose » (dans « Ecrire, verbe intransitif ? », 1966, Œuvres complètes, tome II, Seuil, 1994).Sensible aux écritures collectives
La position théorique de Florent Coste consiste à sortir de la logique des camps, en détachant la littérature des principes d’autonomie et d’irréductibilité qui ont trop souvent prêté main-forte à la théorie littéraire. Il la sort, en outre, des contraintes de l’économie de marché dans laquelle elle se trouve engluée. La formation de médiéviste de Florent Coste – il enseigne la littérature du Moyen Age à l’université de Lorraine – lui permet de ne pas considérer comme des valeurs absolues les notions d’auteur, d’originalité et de singularité, mais d’être sensible aux écritures collectives et, aujourd’hui, à tous les anonymes qui sont derrière la production d’un livre. C’est là qu’entre en jeu la notion centrale qu’il propose : l’ordinaire.L’ordinaire est ici défini selon la philosophie pragmatique nord-américaine, c’est-à-dire selon une pensée « continuiste » qui ne sépare pas l’objet de l’expérience qu’on en fait, le langage poétique du langage ordinaire, l’expérience esthétique des expériences quotidiennes. Le pragmatisme ouvre ainsi la lecture littéraire à toutes sortes d’interactions avec le monde social, contribuant à la constitution d’une « forme de vie ». Florent Coste peut ainsi établir sa théorie au croisement de l’économie, de la sociologie et de la philosophie des expériences ordinaires. S’il reconnaît de la force à certaines propositions théoriques récentes – l’écologie de l’attention d’Yves Citton, la transitionnalité d’Hélène Merlin-Kajman, l’anthropologie du style de Marielle Macé –, il cherche à donner à la sienne une ouverture politique plus offensive, en confiant à la langue littéraire une tâche bien précise : sortir de « la tresse serrée de la langue, du marché et de l’idéologie ».
Pour ce faire, poètes et écrivains ont des ressources en matière de connaissances et de nouvelles manières de dire. Si le maître semble être, pour Florent Coste, Francis Ponge (1899-1988), il lit dans quantité d’expériences contemporaines de l’écriture des façons de remailler la langue : plurilinguisme, performances orales, recyclage ironique de la langue, montage d’archives inédites… Que l’on embrasse ou non tous les aspects de cette philosophie de la littérature, on est frappés par l’acuité des constats qui sont faits, par la façon brillante et engagée dont Florent Coste brosse une situation de la littérature en 2024, dans un des livres les plus stimulants lus sur le sujet depuis longtemps.
-
Anna H
Invité« L’Ordinaire de la littérature », de Florent Coste : le feuilleton littéraire de Tiphaine Samoyault
Notre feuilletoniste a lu le stimulant nouvel essai d’un des chercheurs qui renouvellent la théorie littéraire.
« L’Ordinaire de la littérature. Que peut (encore) la théorie littéraire ? », de Florent Coste, La Fabrique, 190 p., 14 €.Publié le 11 avril 2024 à 16h00 Temps de Lecture 3 min.
DÉFENSE DE LA THÉORIE
Après des années noires pour la théorie littéraire, durant lesquelles elle a été assimilée à une forme de « terrorisme » ou au dessèchement formaliste, faisant perdre de vue l’expérience concrète de la lecture et de l’écriture, se pourrait-il qu’elle retrouve vigueur et utilité ? C’est l’horizon proposé par le ¬livre de Florent Coste, L’Ordinaire de la littérature, sous-titré Que peut (encore) la théorie littéraire ?. La prolifération récente de livres qui réfléchissent aux liens entre littérature et politique – La Littérature embarquée, de Justine Huppe (Amsterdam, 2023), l’ouvrage collectif Contre la littérature politique (La Fabrique), Défaire voir. Littérature et politique, de Sandra Lucbert (Amsterdam, 104 pages, 10 euros), etc. – semble le confirmer. Car la théorie littéraire a longtemps été indissociable de la politique et proche des avant-gardes, dont le mot d’ordre, selon les surréalistes, invitait la révolution à être à la fois politique, théorique et poétique.
De façon très convaincante, L’Ordinaire de la littérature établit d’abord l’histoire de la liquidation qui, à partir du milieu des années 1980, a touché tout ce qui avait pu être subversif et vivant dans les deux décennies précédentes. La « fin des idéologies » emportait tout, y compris les avant-gardes et toute pensée un peu systématique et ambitieuse. On entrait dans le moment libéral de la théorie littéraire, qui renouait avec un humanisme dépolitisé, dont Le Démon de la théorie, d’Antoine Compagnon (Seuil, 1998), en opposant aux rigidités de la théorie la ratio¬nalité du sens commun, donnait les principes : abandon des cadres explicatifs (sociologie, psychanalyse, linguistique), promotion de l’éthique et de l’élargissement du champ existentiel des lectrices et des lecteurs, retour du sujet. Dans les années 2000, La Littérature en péril, de Tzvetan Todorov (Flammarion, 2007), entérinait la dépolitisation de la théorie littéraire, en appelant à renouer avec le monde de façon généreuse mais vague.
Depuis, et c’est encore une caractéristique de ce moment libéral de la pensée de la littérature, s’autoproclament politiques le « retour au réel » contre les errements du signe, le contact avec le vrai monde et les vraies gens, la création de nouveaux liens avec et par la littérature, la fameuse « transitivité » qui ferait que les œuvres parlent enfin du réel plutôt que d’elles-mêmes.
La polarisation étant un trait du néo¬libéralisme, il n’est pas étonnant que s’accusent les clivages binaires entre les discours soupçonnés de tourner en rond sur eux-mêmes et ceux dont l’ouverture au monde serait saluée. Mais Roland Barthes, que l’on place souvent du côté du pôle autonome dans ce débat, reconnaissait qu’« aucun écrivain, à quelque temps qu’il appartienne, ne peut ignorer qu’il écrit toujours quelque chose » (dans « Ecrire, verbe intransitif ? », 1966, Œuvres complètes, tome II, Seuil, 1994).Sensible aux écritures collectives
La position théorique de Florent Coste consiste à sortir de la logique des camps, en détachant la littérature des principes d’autonomie et d’irréductibilité qui ont trop souvent prêté main-forte à la théorie littéraire. Il la sort, en outre, des contraintes de l’économie de marché dans laquelle elle se trouve engluée. La formation de médiéviste de Florent Coste – il enseigne la littérature du Moyen Age à l’université de Lorraine – lui permet de ne pas considérer comme des valeurs absolues les notions d’auteur, d’originalité et de singularité, mais d’être sensible aux écritures collectives et, aujourd’hui, à tous les anonymes qui sont derrière la production d’un livre. C’est là qu’entre en jeu la notion centrale qu’il propose : l’ordinaire.
L’ordinaire est ici défini selon la philosophie pragmatique nord-américaine, c’est-à-dire selon une pensée « continuiste » qui ne sépare pas l’objet de l’expérience qu’on en fait, le langage poétique du langage ordinaire, l’expérience esthétique des expériences quotidiennes. Le pragmatisme ouvre ainsi la lecture littéraire à toutes sortes d’interactions avec le monde social, contribuant à la constitution d’une « forme de vie ». Florent Coste peut ainsi établir sa théorie au croisement de l’économie, de la sociologie et de la philosophie des expériences ordinaires. S’il reconnaît de la force à certaines propositions théoriques récentes – l’écologie de l’attention d’Yves Citton, la transitionnalité d’Hélène Merlin-Kajman, l’anthropologie du style de Marielle Macé –, il cherche à donner à la sienne une ouverture politique plus offensive, en confiant à la langue littéraire une tâche bien précise : sortir de « la tresse serrée de la langue, du marché et de l’idéologie ».
Pour ce faire, poètes et écrivains ont des ressources en matière de connaissances et de nouvelles manières de dire. Si le maître semble être, pour Florent Coste, Francis Ponge (1899-1988), il lit dans quantité d’expériences contemporaines de l’écriture des façons de remailler la langue : plurilinguisme, performances orales, recyclage ironique de la langue, montage d’archives inédites… Que l’on embrasse ou non tous les aspects de cette philosophie de la littérature, on est frappés par l’acuité des ¬constats qui sont faits, par la façon brillante et engagée dont Florent Coste brosse une situation de la littérature en 2024, dans un des livres les plus stimulants lus sur le sujet depuis longtemps.-
Anna H
InvitéDésolée pour le doublon
-
PE
InvitéMerci beaucoup tous les deux !
Ca a décidément l’air intéressant, autant la partie état des lieux que la partie plus personnelle et affirmative, sur l’ordinaire. Beau mot qu’ « ordinaire » d’ailleurs, et très beau titre que L’ordinaire de la littérature. Je vais lire ça. Ca devrait être un bon préambule à l’essai de François (qui a un titre, d’ailleurs ?)
Sinon, c’est secondaire dans l’article, mais je comprends pas bien ce que Samoyault veut dire par « la polarisation étant un trait du néo-libéralisme » : en quel sens vous comprenez ça ?
-
-
-
-
Ostros
InvitéVoilà c’est ici :
Svp un.e abonné.e à Libé peut iel partager l’article de Paul B. Preciado en entier ici ?
https://www.liberation.fr/idees-et-debats/opinions/pour-un-feminisme-antifasciste-ici-et-maintenant-par-paul-b-preciado-20240427_RXPS7KPYQBBHVNYQABM7OF4XCM/?utm_medium=Social&xtor=CS7-51-&utm_source=Twitter#Echobox=1714228058-1-
Mambo Shake
InvitéPour un féminisme antifasciste, ici et maintenant, par Paul B. Preciado
Chronique «Interzone»dossier
Face au féminisme anti-trans, le meilleur allié de l’extrême droite patriarcale, on doit se rassembler dans une composition révolutionnaire non identitaire.
par Paul B. Preciado, philosophe
publié le 27 avril 2024 à 10h58Depuis quelques mois, on assiste à une prolifération de textes qui, tout en se réclamant du féminisme, défendent l’exclusion des personnes trans, et en particulier des femmes trans, de la sphère démocratique au nom de la protection des soi-disant «vraies» femmes. Rassemblant des personnalités aussi disparates que Sylviane Agacinski, Elisabeth Badinter, Caroline Eliacheff, Céline Masson ou encore les rédactrices du pamphlet de transphobie facho-fémelliste-trash Transmania, ce féminisme anti-trans est devenu le meilleur allié de l’extrême droite patriarcale.
Dans Qui a peur du genre ? Judith Butler se demande comment et pourquoi les femmes trans, une minorité socialement vulnérable, sont devenues l’objet d’une campagne législative, politique et médiatique qui les présente comme une menace pour la sécurité nationale. Il n’y a pas de débat public possible avec les féministes anti-trans car elles nient l’existence même de leurs interlocutrices en tant que sujets de droit et de connaissance. Nous sommes plutôt confrontés à ce que Butler appelle, d’après Jean Laplanche, «une scénario fantasmatique» : une opération psychosociale qui trafique avec la peur pour la transformer en haine sociale.
Le scénario fantasmatique qui conduit à la diabolisation des femmes trans condense les peurs sociales et politiques de la société patriarcale et les projette précisément sur celles qui sont la cible de ce même régime patriarcal. Comme dans le cas de la fabrication de la honte pour les victimes de viol sur lesquelles retombait traditionnellement la faute de leur propre agression, la haine contre les femmes trans repose sur l’externalisation et l’inversion du préjudice. La violence et l’abus exercés par les normes de genre, par les hommes hétérosexuels, par la famille, par l’école, par l’église… sont externalisés et projetés sur leurs propres victimes (les femmes trans, les enfants trans, les personnes trans dans leur ensemble…) qui sont maintenant rendus responsables d’une panique sociale.
Description insultante des femmes trans
Il est symptomatique que les discours anti-trans se vantent de vouloir protéger les femmes non-trans face à une (fantasmatique) menace représentée par des «hommes se faisant passer pour femmes» – ceci est leur description insultante des femmes trans – pour mieux se glisser dans les espaces réservés aux «vraies» femmes afin de les violer ou de les assassiner. Il n’existe, néanmoins, aucun exemple sociologique de femmes non-trans assassinées par des femmes trans. Malheureusement, comme le rappelle Butler, dans le régime hétéropatriarcal, les hommes n’ont pas besoin de se déguiser en femme pour les attaquer : 100 % des féminicides de femmes trans et non trans sont le fait d’hommes hétérosexuels.Loin de protéger les femmes, l’extrême droite utilise les discours féministes anti-trans pour restaurer de nouvelles formes de suprématie blanche, masculiniste et patriarcale. L’exclusion des personnes trans et non-binaires de la sphère démocratique, de la protection juridique, de la santé et de la vie sociale, la restriction de leur capacité à décider de l’utilisation de leur propre corps, organes et cellules, anticipe une restriction future de tous les droits «somatopolitiques», y compris le droit à l’avortement, à la contraception et à la liberté sexuelle que le féminisme et les mouvements queer et trans émancipateurs ont lutté pour obtenir au cours des deux derniers siècles. Il faut agir maintenant.
Féministes, encore un effort pour l’émancipation somatopolitique de toustes ! Le féminisme n’est pas un héritage patriarcal à distribuer aux filles cis et hétérosexuelles bien élevées, ni un club de privilèges pour les mères de la nation. Le féminisme est un projet de transformation sociale et politique totale. Plus nous serons nombreus.es à nous émanciper, plus le projet féministe sera fort. Ceci est un appel aux dernières féministes de gauche. Vous devez nous rejoindre (personnes trans, personnes non-binaires, personnes queer, dissidents du régime patriarcal hétéronormatif) avant que les droits reproductifs, sexuels et institutionnels que vous avez acquis ne vous soient retirés au nom d’une nature féminine mythique dédiée uniquement à la reproduction nationale.
Corps politiques affectés
Face à un féminisme qui crée des hiérarchies politiques entre les femmes non-trans et les femmes trans, il n’est plus possible de construire une réponse efficace uniquement en termes de politique identitaire. Nous ne pouvons plus continuer à penser, argumenter et agir uniquement en tant que femmes, ou en tant qu’homosexuels, ou en tant que personnes trans – comme si ces notions étaient stables et comme si la définition de l’une n’affectait pas toutes les autres.Au contraire, nous devons et pouvons agir dans le cadre d’une composition révolutionnaire non identitaire, non pas en tant que femmes ou personnes trans, mais en tant que ce que nous sommes réellement : des corps politiques affectés par un ensemble de technologies sociales et politiques qui nous accordent ou nous refusent la capacité d’agir, registres administratifs par lesquels nous sommes classifiés et reconnus ; assignation du sexe et enregistrement de nom propre ; diagnostics cliniques par rapport auxquels nous apparaissons comme normaux ou pathologiques et qui déterminent l’accès aux institutions éducatives ou de santé ; techniques sociales, hormonales ou médicales qui contrôlent ou amplifient notre puissance vitale et reproductrice.
Face au projet de réforme patriarcale de l’extrême droite auquel participent les féminismes anti-trans, il est nécessaire de construire un projet féministe antifasciste capable d’agir en composition révolutionnaire avec tous les corps subalternes du régime patriarcal : femmes hétérosexuelles, personnes homosexuelles ou pansexuelles, personnes intersexes, personnes trans et non-binaires, personnes racisées, travailleuses du sexe, personnes précarisées…
La question centrale du féminisme antifasciste n’est pas de savoir qui sont les vraies femmes, mais qui a le droit d’utilisation de nos utérus, de nos hormones et de nos cellules reproductrices, qui a le droit de décider de notre expression sociale du genre et de jouir de la puissance sexuelle de nos corps, qui peut décider de nos noms et de nos désirs, qui peut raconter notre histoire. La question n’est pas la construction d’une identité dans une norme binaire (femme cis ou trans), mais la construction collective de pratiques de liberté.
C’est l’utopie qui fait la différence entre le féminisme et le fascisme. Le féminisme antifasciste n’est pas galvanisé par la peur et la haine, mais par le désir politique d’émancipation et de liberté, et ce désir inclut et déborde même ceux et celles qui cherchent à nous disqualifier.
-
Ostros
InvitéMerci Mambo Shake encore une fois ^^
-
Ostros
Invité« Le féminisme antifasciste n’est pas galvanisé par la peur et la haine, mais par le désir politique d’émancipation et de liberté, et ce désir inclut et déborde même ceux et celles qui cherchent à nous disqualifier. » Bonnes bases
-
-
JeanMonnaie
InvitéTexte complètement débile qui ne mérite pas d’être lu et commenter mais je ne peux résister :
« Il n’existe, néanmoins, aucun exemple sociologique de femmes non-trans assassinées par des femmes trans ». Outre l’affirmation grotesque, on se demande par quel miracle un homme qui change de sexe ne pourrait pas tuer une femme, sachant que des femmes tuent leur compagne.
https://www.francebleu.fr/infos/faits-divers-justice/femme-poignardee-a-dinan-sa-concubine-en-detention-provisoire-3922900
(elle a été mise en examen pour homicide volontaire par concubine et placée en détention provisoire. « Née en 1998 au Cameroun, elle n’a pas d’antécédent judiciaire »,) Etonnant
-
-
-
Carpentier
InvitéEn attendant que je me procure l’éventuel recueil de ses chroniques dans libé, si quelqu’un peut/veut partager, merci
-
Ema
Invitéhttps://www.lemonde.fr/idees/article/2024/06/13/aujourd-hui-les-milliardaires-ne-paient-quasiment-pas-d-impots-car-une-grande-partie-de-leurs-revenus-proviennent-du-capital_6239271_3232.html
Je suis intéressée par cet article si quelqu’un.e l’a en version intégrale et serait assez gentil.lle pour le rendre accessible ici je lui en serai très reconnaissante -
Dr Xavier
InvitéC’est court.
.
Certains montrent du doigt la mondialisation libérale des années 1990, qui poussa les Etats à s’abîmer dans la course au moins-disant fiscal. D’autres accusent le lobbying d’une poignée d’ultrariches, menaçant les dirigeants politiques de plier bagage s’ils augmentent la fiscalité les concernant. Le constat est atterrant : alors que les finances publiques de nombreux pays sont exsangues, alors que le désordre climatique exige des investissements colossaux pour préparer nos sociétés aux ravages qui vont l’accompagner, la plupart des gouvernements renoncent à imposer les ultrariches – qui jouissent donc de leur fortune sans verser une juste contribution aux pays et à leurs services publics dont, pourtant, ils profitent. Juste contribution, car on ne parle pas, ici, d’un impôt exceptionnel et vexatoire justifié par l’urgence de la situation, mais bien d’un impôt « normal », comme celui payé par l’ensemble des contribuables imposables.
.
Rappelons les chiffres : aujourd’hui, les milliardaires ne paient quasiment pas d’impôts, parce qu’une grande partie de leurs revenus provient du capital (comme les dividendes) et sont moins imposés, voire quasi pas, grâce aux diverses techniques d’optimisation qu’ils déploient. Le rapport sur l’évasion fiscale mondiale publié le 23 octobre 2023 par l’Observatoire européen de la fiscalité estime ainsi de 0 % à 0,5 % l’impôt sur le patrimoine qu’ils versent. Tous impôts confondus, ils sont donc moins imposés que les classes moyennes.
.
Les travaux de l’Observatoire montrent en outre que la richesse des plus aisés a augmenté de 6 % à 9 % par an à l’échelle mondiale depuis 1995, contre 3 % pour la richesse moyenne. Dit autrement, cette fiscalité injuste contribue au creusement des inégalités. Et alimente le ressentiment d’une partie des citoyens à l’égard des classes dirigeantes.
.
Le rapport publié le 5 juin par Capgemini ne dit pas autre chose. Il estime que le nombre de très fortunés dans le monde, soit ceux dont l’argent disponible (hors résidence principale) dépasse le million de dollars, s’est établi à 22,8 millions de personnes en 2023 (5,1 % de plus qu’en 2022). Leur fortune a elle aussi a progressé, avec un patrimoine total estimé de 86 800 milliards de dollars, en hausse de 4,7 % sur un an. Un record, alimenté par l’envolée des Bourses.
.
Pour attirer ces fortunés, les Etats se livrent, depuis quinze ans, à une concurrence fiscale rappelant celle à laquelle ils se sont longtemps adonnés pour séduire les entreprises : certains multiplient les régimes ultrafavorables pour attirer des particuliers aux hauts revenus. Il en existe aujourd’hui vingt-huit en Europe, contre cinq en 1995, et ils amputent d’autant les recettes budgétaires.
.
Par chance, de plus en plus de voix s’élèvent pour réclamer une plus juste taxation des ultrariches. Aujourd’hui à la tête du G20, le Brésil a ainsi repris la proposition de l’économiste Gabriel Zucman : instaurer un impôt minimum mondial de 2 % sur la fortune des 3 000 milliardaires de la planète. Cela rapporterait environ 250 milliards de dollars. Une série de pays, dont la France, l’Afrique du Sud, l’Espagne, la Belgique, soutiennent déjà la mesure. Les habituels Cassandre assurent qu’elle sera impossible à mettre en œuvre, pour des raisons tant techniques que pratiques – les ultrariches pourraient toujours fuir vers les pays n’appliquant pas un tel accord.
.
Certains sans doute, mais pas tous. D’autres seraient même ravis. « Je suis riche, taxez-moi ! Je veux payer autant d’impôts que les autres pour éviter que la société implose », déclarait au Monde, le 23 octobre 2023, le Britannique Phil White, 71 ans, qui a revendu sa société de consultants pour une poignée de millions il y a quelques années. Comme lui, de plus en plus de millionnaires se réunissent dans des collectifs (Patriotic Millionaires, Millionaires for Humanity, Ressources en mouvement, Tax Me Now…) afin de monter des actions, pétitions ou conférences, dans un même but : convaincre les gouvernements de les taxer plus. Si même eux le réclament…
.
Marie Charrel-
Ema
InvitéMerci doc
-
-
Ostros
InvitéSTP SITISTE ABONNÉ.E PEUX-TU POSTER L’INTEGRALITE DE L’ARTICLE DE FRANCOIS SUR LA SERIE LA FIEVRE, PARU DANS LE MONDE DIPLOMATIQUE DE JUILLET ?
.
https://www.monde-diplomatique.fr/2024/07/BEGAUDEAU/67161#tout-en-haut
.
Une fièvre d’ordre
Un footballeur noir insulte publiquement son entraîneur. Les réseaux sociaux s’enflamment, les antagonismes s’exacerbent, la France va au chaos. Heureusement, une professionnelle de la gestion de crise intervient pour soigner la fièvre et recadrer la nation. C’est une série télé à succès, subtile contribution du divertissement à la production de l’idéologie dominante.
C’est inédit dans l’histoire de l’art et du marketing : la semaine même de son lancement, en mars 2024, une série télé fait l’objet d’un livre collectif. Une sorte de produit dérivé, un mug Star Wars mais avec valeur symbolique ajoutée. Car cette « étude » est doublement sérieuse : d’une part, elle mobilise des intellectuels aussi éminents qu’ils sont journaliste (Anne Sinclair), conseiller en communication (Stéphane Fouks), ex-secrétaire général de la Confédération française démocratique du travail ou CFDT (Laurent Berger), mairesse (Johanna Rolland), ancien premier ministre (Jean-Marc Ayrault, qui nous fait l’honneur d’une postface). D’autre part, l’instigatrice du livre est la Fondation Jean-Jaurès, think tank du Parti socialiste (PS) dont les membres et collaborateurs se relaient sans discontinuer sur les plateaux télé, ce qui est un gage d’expertise.En toute logique, le scénariste Éric Benzekri a placé au cœur de La Fièvre une experte qui livre des études, « études quanti » et « études quali », menées pour le compte de son cabinet de gestion de crise, et dont cette Samuelle (Nina Meurisse) tire force réflexions, dispensées à longueur de monologues et d’épisodes — La Fièvre n’est pas une série, c’est un PowerPoint.
Qu’on ne se méprenne pas : augmenter le chiffre de la boîte et incidemment son salaire n’intéresse pas Samuelle, qu’en vain son boss exhorte à se concentrer sur les dossiers les plus lucratifs. Le souci de Samuelle, esprit désintéressé, conscience éclairée, lectrice de Stefan Zweig davantage que de Jacques Séguéla, ce n’est pas sa carrière, c’est la société. La société, Samuelle l’a dans la peau, au point de la somatiser.
Car la société est malade, littéralement malade. Elle ne souffre pas de la paupérisation des classes inférieures, de la maltraitance des travailleurs, de l’hégémonie financière, du mal-logement, du démantèlement des protections sociales, dossiers trop terrestres pour une fiction qui plane dans les hautes sphères de la philosophie sondagière. Appréhendée ici comme (…)
SUITE RÉSERVÉE AUX ABONNÉS -
Nox
Invité-
Ostros
InvitéAvec un lien propre et tout Merci !
-
-
Tof
InvitéQuelqu’un aurait-il l’amabilité de partager cet article ?
A quoi bon lire des classiques s’il n’en reste rien ? par Géraldine Mosna-Savoye-
Dr Xavier
InvitéQuand lire coûte, en temps et en attention, peut-on se permettre de prendre le risque d’une expérience comme celle de se relire un classique comme «le Rouge et le Noir», qui ne se révèle ni réjouissante ni agaçante, mais simplement vide ? s’interroge la journaliste.
.
Il y a des moments comme ça (et la rentrée en est un) où on se dit qu’il serait bon de se faire «un petit classique». Comme un reste de syndrome du bon élève, une bonne résolution qui, pour une fois, ne serait pas que physique et sportive, et aussi (et surtout) comme une posture, un pied-de-nez à la rentrée littéraire qui, avec ses 500 parutions, ne donne pas envie d’en lire une seule, mais génère bien plutôt l’effet inverse, j’avais décidé, en cette fin août-début septembre, de faire dans l’inactuel, dans du lourd. Bref, de taper dans la valeur sûre, et donc de me faire un «petit classique».
.
Et dans cette catégorie, force est de reconnaître que ce sont toujours les mêmes qui reviennent : Proust, Kafka, Joyce, Ernaux… Tous ceux qui, au fur et à mesure de nos années d’existence, ont formé dans nos esprits des atmosphères détachées des œuvres elles-mêmes, des musiques de fond faite de jargons («kafkaïen»), de concepts («venger sa race») ou de moments clés (la madeleine), dont on ne connaît pourtant pas les paroles. Des sortes de tubes qu’on chante en yaourt espérant montrer qu’on en est, que nous aussi, on a la réf.
.
Décidée, donc, à ne pas seulement avoir la réf, mais à me sentir légitime à l’avoir, je jetai mon dévolu sur un fameux «petit classique», un vrai. Le Rouge et le Noir. Stendhal. Facile. J’achetai le livre de poche (600 pages) et je commençai ma lecture, bien auto-satisfaite de moi-même, plus intéressée par ma propre histoire (celle d’une meuf qui s’achète un classique pour se dire qu’elle a lu un classique) que par celle de Julien Sorel. Quand, non pas tout à coup, mais insidieusement, j’eus un doute : l’épisode de Sorel maltraité par son père avait pour moi des airs de déjà-vu. Même chose quand il chafouine madame de Rênal. Avais-je déjà lu ce livre ? Je continuais, tout me semblait de plus en plus familier… jusqu’au déclic : oui, j’avais déjà lu ce livre. Oui, j’avais déjà décidé de me faire un petit classique. Comment avais-je pu oublier ?
.
Aucune émotion aucun souvenir
.
Comment ce que je voyais comme une œuvre à même de marquer ma vie, comme elle avait marqué l’histoire littéraire et l’existence de milliers de lecteurs, n’avait-elle rien laissé en moi ? Plus inquiétant encore était que si l’intrigue me revenait, aucune émotion, aucun souvenir n’y était associé. Et pire encore était que de cette expérience stendhalienne, il ne me restait même pas le goût du travail accompli, même pas celui d’avoir complété ma liste de «petits classiques» en y ajoutant le Rouge et le Noir.
.
A quoi bon lire s’il n’en reste rien ? Antoine Compagnon (1), dans La littérature, ça paye, entend défendre l’utilité, et même les compétences, qu’implique l’acte de lire. Si les écrivains sont mal payés, nous dit-il, les lecteurs, eux, peuvent en tirer quelque chose (compréhension du monde, logique des raisonnements, capacité à se raconter et à créer). Mais que dire alors de ces lectures, pourtant validées par les siècles, les critiques, dites universellement belles, de ces classiques donc, qui ne donnent rien, desquelles on ne tire rien, pas même un souvenir d’ennui ou de tâche fastidieuse à accomplir ?
.
Loin de moi l’idée de dire que la lecture ne sert à rien, ni d’entrer en conflit avec une personnalité de l’Académie française, mais la question se pose tout de même : quand lire coûte, en temps et en attention, peut-on se permettre de prendre le risque d’une expérience ni réjouissante ni agaçante, mais simplement vide ?
.
Le risque est, c’est vrai, le même pour les films, pour les chansons ou autres productions culturelles, et même, pour certaines productions naturelles. Pensez à ce paysage qui a ému votre pote en vacances et vous a laissé indifférent, obligé de mimer l’émotion quand vous ne pensiez qu’à une chose (rentrer et boire une bière)… Alors, qu’avons-nous manqué ? Est-ce d’ailleurs notre faute ?
.
Coller à une norme
..
David Hume (2), dans son essai sur la Norme du goût, avait déjà énoncé ce paradoxe : comment se fait-il que nous ayons tous des goûts différents et que, pourtant, certaines œuvres fassent l’unanimité et deviennent des normes de ce qu’il faut aimer ou pas ? La faute revenait déjà aux «goûteurs», pas assez formés, pas assez aiguisés, pour bien évaluer une œuvre… mais, et si la faute revenait plutôt à ces normes, pas aux œuvres en tant que telles, mais à ce qui les a érigées en «classiques» ou en «nommés du Goncourt» ?
.
Mon désir, si j’y pense bien, n’était pas de lire un livre, mais un classique, un titre validé et certifié. Mon idée n’était pas de prendre du plaisir, mais de coller à une norme, d’en être, d’avoir complètement la référence.
.
Je n’ai pas fini le Rouge et le Noir, mais je m’en souviendrai pour le coup toute ma vie, et Stendhal y sera associé éternellement : lire, d’accord, mais devoir le lire et, en plus, l’aimer parce que c’est un classique, ça, non.-
Dr Xavier
Invité(Mon avis que tu n’as pas demandé : super bof, j’aurais préféré qu’elle m’explique pourquoi elle n’a pas aimé ça aurait été autrement plus intéressant)
-
Tof
InvitéMerci pour le partage (et l’avis).
Je m’attendais un peu à ça, qui me touche car je pense être aussi souvent victime de ce « syndrome du bon élève ». Faute de temps – habile prétexte, j’ai tendance à chercher le « validé » (par le temps, par la critique) en matière d’experience culturelle.-
françois bégaudeau
InvitéCe texte pourrait me plaire par son honnêteté, mais au fond je le trouve ridicule. Si lisant Stendhal tu n’as rien à en dire, eh bien tais-toi.
-
françois bégaudeau
InvitéDans l’océan d’oeuvres, on a bien besoin de repères. Le problème n’est pas tant de chercher le validé que de choisir quel type de validation, quels valideurs
AInsi je ne n’ai jamais pris le Goncourt comme une validation. Mais si je lisais des pages de Deleuze sur Melville alors, je me disais : Melville, à lire.
Le valideur, la valideuse, peut aussi être un-e ami-e.-
essaisfragiles
InvitéOui, en matière d’art, et pour plein d’autres choses dans la vie, on a besoin de passeurs et d’une « initiation », même minimale : un grand frère, un ou une amoureuse, un prof aimé (ça arrive parfois).
Ce qui coince dans ce récit — je ne sais pas si je l’aurais vu aussi vite que François — c’est l’intention, la motivation (comme si la motivation naissait toujours de soi, « automotivation » toujours suspecte).
Ensuite, rien que l’appelation de « petit classique » ou de « classique » tout court dit quelque chose d’une motivation qui manque de consistance, de tenue, de retenue, sorte de rappel scolaire à faire ses devoirs. La déception ne concerne pas le livre, mais la motivation qui a été déçue. -
Tof
InvitéOui tout a fait, je vais voir presque systématiquement les films abordés dans la gêne, et tu m’as fait découvrir RAZ, entre autres.
Le syndrome du bon élève, c’est aussi la peur de mal faire en toute chose, et donc vouloir éviter les « mauvaises » oeuvres. L’économie encore, la « valeur ajoutée », l’optimisation…
-
-
-
Dr Xavier
Invité@Tof – tu as lu « Une société sans école » de Illich ? Ce bouquin qui m’a aidé à comprendre pourquoi j’ai arrêté de lire pendant de nombreuses années après ma scolarité : chaque fois que je prenais un livre mon cerveau se mettait immédiatement à identifier comment j’allais convertir ma lecture en capital (d’abord scolaire, en « monnaie de bonne note », puis social, notamment par le prestige de lire des « classiques »). J’ai mis beaucoup de temps à me défaire de ce réflexe, et même encore maintenant j’ai de bons relents.
.
« Dans tous les pays convertis à l’idéal scolaire, le savoir est considéré comme un bien de première nécessité, comme une affaire de survie et, également, comme une sorte de monnaie d’échange plus aisément convertible que les roubles ou les dollars. Quand nous parlons d’aliénation, nous sommes tellement habitués au vocabulaire marxiste que nous ne pensons le plus souvent qu’à celle du travailleur par rapport à son travail dans la perspective d’une société de classes ; il nous faudrait aujourd’hui en reconnaître une autre forme, celle de l’homme face au savoir lorsque ce dernier, transformé en produit
d’un service, fait de celui qui l’acquiert un consommateur. Plus un être humain « consomme » d’éducation, plus il fait fructifier son avoir et s’élève dans la hiérarchie des capitalistes de la connaissance. L’éducation définit une
nouvelle pyramide des classes, dans la mesure où les gros consommateurs de savoir – ces porteurs de bons du trésor de la connaissance – peuvent ensuite prétendre rendre des services d’une valeur plus éminente à leur société. Ils représentent les placements sûrs dans le portefeuille du capital humain d’une société et eux seuls ont bientôt accès aux outils les plus puissants ou les moins répandus de la production. » (voir bouquin en ligne)
.
Et aussi, je lis ça dans Ann d’Angleterre. Pour le contexte, la narratrice chercher une aide médicale pour sa mère (dont on apprend quelques pages plus tôt qu’elle a intégré Cleveland School, une prestigieuse institution privée en Angleterre).
.
« La médecin me donne les coordonnées d’une assistante sociale : il faut vite que je prenne rendez-vous. Je n’ai jamais eu affaire à une assistante sociale, mais je veux bien. Je veux bien tout du moment qu’on fait ce qu’il faut pour ma mère. Je crois encore que le mérite, comme il l’a fait entrer à Cleveland School en 1949, comme il m’a fait entrer au lycée Henri-IV quarante ans plus tard, reste une monnaie d’échange. »-
Tof
InvitéNon, pas encore lu, il n’était pas dispo quand je l’ai cherché récemment en librairie, je me suis rabattu sur le petit « chômage créatif » pour me faire une idée sur l’auteur. Ton lien tombe à pic, merci !
J’ai aussi des genres de « dialogues intérieurs automatiques » où je m’imagine expliquer ce que je suis en train de voir/lire à des proches.
Je me demande si cette marchandisation de la connaissance ne se nourrit pas d’un trait anthropologique fondamental, jadis savoir les baies comestibles et les coins à champignons, aujourd’hui pouvoir citer Bergson.
-
-
-
-
-
-
Foie gras
Invité-
Renaud Bigorre
InvitéVoici : we.tl/t-Fm14koYXSY
-
Foie gras
InvitéMerci beaucoup
-
Renaud Bigorre
Inviténietzschéen et bukowskien
Le côté »nIetzschéen » a sûrement à voir avec le « vitalisme ».
Qu’entendre par « bukowskien » ?-
François Bégaudeau
Maître des clésEst il vraiment opportun de se lancer dans la glose d’un texte aussi nul?
-
-
-
-
propater
InvitéPrendre position (politique) et prendre le temps (de regarder)
Par Georges Didi-HubermanPhilosophe, historien de l’art
.
Dans Révolution : une histoire culturelle (2022), Enzo Traverso regrette que l’exposition Soulèvements (2016) de Georges Didi-Huberman « privilégiait les aspects esthétiques des soulèvements au point d’en estomper la nature politique ». Le philosophe et historien de l’art lui objecte la nécessité de donner aux subjectivités toute leur place dans le processus des transformations sociales. Car nul ne saurait séparer la politique du désir.
.
Cher Enzo Traverso,
.
Je vous écris avec des sentiments divisés, d’amitié et de reconnaissance d’une part – un peu de désagrément, voire une certaine irritation de l’autre. Lorsque s’est ouverte au Jeu de Paume, à Paris, l’exposition Soulèvements en 2016, j’ai été l’objet de quelques critiques, ce qui était bien légitime pour un tel exercice (et pour une telle thématique). Je n’ai pas pensé qu’il me fallait répondre à celles qui manifestaient ce sectarisme dont le débat intellectuel français est si souvent le théâtre, celui des inutiles affrontements entre personnes qui devraient pourtant se situer du même côté, comme on dit, de la barricade.
.
Une critique venant de vous, c’est tout autre chose parce que votre travail, depuis longtemps, m’importe – par le biais, notamment, de penseurs que nous admirons tous deux, et cela va de Walter Benjamin à Daniel Bensaïd ou Michael Löwy –, m’aide et me semble donc, sur plusieurs plans, fraternel.
.
Je vous suis reconnaissant, tout d’abord, pour ce que votre dernier livre Révolution : une histoire culturelle[1],a décidé d’entreprendre. Voilà en effet un chantier qu’il fallait renouveler, et dont votre contribution va sans aucun doute marquer, par son ampleur, une étape significative. Il n’entre pas dans mon propos de faire une liste de tout ce qui pourrait légitimement m’y donner à réfléchir ou, plus spécifiquement, pourrait nous rapprocher à travers nos essais respectifs sur ce genre de questions.
.
Il me suffira de rappeler que le point de vue, nommé par vous « histoire culturelle », consonne tout à fait avec mes tentatives issues de la Kulturwissenschaft d’Aby Warburg : une discipline ou « transdiscipline » qui avait débouché sur le projet d’une « iconologie politique » et que le travail d’Horst Bredekamp, dont vous vous réclamez dès le deuxième paragraphe de votre livre, a su prolonger de façon remarquable.
.
Vous repartez ainsi de l’idée, exprimée récemment par Bredekamp, que « les images nous observent[2] », une idée qui me guide sans relâche, au moins depuis Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, en 1992, livre où je tentais justement d’articuler une phénoménologie de la visualité avec la notion benjaminienne des « images dialectiques ».
.
C’est avec une dialectique du « naufrage » et de l’« espoir » que vous introduisez, par ailleurs, tout votre développement, à travers Le Radeau de la Méduse de Géricault où vous voyez quelque chose comme « l’une des plus puissantes allégories du naufrage de la révolution » avant que d’y reconnaître une sorte de mouvement oscillatoire « entre accablement et espoir[3] ».
.
Vous opposez donc les révolutions aux soulèvements, comme la « nouveauté » s’oppose à la « tradition », l’espoir au désespoir, l’ennemi global à l’ennemi circonstanciel.
.
Le texte de Soulèvements – désormais repris et amplifié sous le titre Désirer désobéir – commençait de la même façon, à travers un montage qui articulait Le Radeau de Géricault avec, d’un côté La Liberté de Delacroix et, d’un autre côté, Le Cuirassé Potemkine d’Eisenstein, film que j’avais précédemment envisagé à travers cette même dialectique de l’accablement (les larmes versées) et du soulèvement (les armes brandies).
.
•
.
Il y a peut-être toujours, au fond des grandes notions politiques en débat, des conflits de sensibilités. Or de quelles sensibilités, ici, parlons-nous exactement ?
.
Vous faites, de façon classique, la distinction entre soulèvements, ou révoltes, et révolutions, en rappelant par exemple les termes par lesquels Arno J. Mayer posait le problème : « Les révoltes, explique-t-il, trouvent leur racine dans la “tradition”, le désespoir et la désillusion. Elles visent des ennemis concrets, tangibles, dont elles font des boucs émissaires. […] Ainsi leur horizon est-il limité et de courte durée : elles peuvent être endémiques, comme l’observe Mayer, mais sont toujours circonscrites sur le plan spatial. Les révolutions, au contraire, soulèvent des espoirs portés par des idéologies et des visions utopiques ; elles sont souvent charriées par des forces qui incarnent des projets politiques, comme les jacobins ou les bolcheviks. Elles aspirent consciemment à changer l’ordre social et politique[4]. »
.
« La distinction entre révolte et révolution demeure utile, même si elle est toujours difficile à tracer », dites-vous ensuite. Quitte à en réaffirmer le hiatus sur le plan de la sensibilité, justement : « Célébrer les rébellions revient à hypostasier leur moment lyrique, quand un peuple se dresse et passe à l’action ; interpréter les révolutions signifie inscrire leur surgissement dans un processus de destruction créative, lorsqu’un ordre est détruit et qu’un nouveau voit le jour[5]. »
.
On retrouve ainsi, dans votre vocabulaire même, une hiérarchie politique qui se révèle aussi comme une prise de parti sur le terrain très général des principes philosophiques. Vous opposez donc les révolutions aux soulèvements – selon un emploi strictement politique, et non anthropologique ou phénoménologique, de ce dernier terme – comme la « nouveauté » s’oppose à la « tradition », l’espoir au désespoir, l’ennemi global à l’ennemi circonstanciel, la longue durée à la crise éphémère, l’espace de tous à l’enclave insurrectionnelle, l’ordre nouveau au désordre brut, le « processus » structurel au simple « moment » phénoménal…
.
Façon d’opposer, pour finir, le projet politique porté par toute révolution authentique à quelque chose qui ne serait qu’une « vision limitée » dans le simple désir – le simple « désirer désobéir » – caractéristique des soulèvements ou des révoltes.
.
On voit immédiatement, dans votre texte, que cette distinction politique ne va pas sans une polarisation de la sensibilité. Vous employez ainsi le mot lyrisme pour le dire « hypostasié » dans la façon de « célébrer les rébellions ». Même si cela n’est pas plus longuement développé, on comprend que cette « hypostase » caractériserait une sensibilité de type anarchiste, par opposition au réalisme que porterait en lui le véritable « projet politique » de la révolution, que définit la sensibilité communiste.
.
Mais est-ce bien ainsi qu’il faut situer les sensibilités ? Qu’il faut, par la suite, les opposer ? Comme si l’une, la « lyrique », était fondée sur la simple émotion et l’autre, la « réaliste », sur la plus vaste raison ? N’est-ce pas là reconduire un très académique schéma philosophique, platonicien en son fond, c’est-à-dire idéaliste et, donc, exigeant d’être déconstruit ?
.
Qu’il suffise, à ce propos, de rappeler comment Hannah Arendt déplaçait ces lignes de fracture en affirmant que « l’absence d’émotion n’est pas à l’origine de la rationalité, et ne peut la renforcer. […] Pour réagir de façon raisonnable, il faut en premier lieu avoir été “touché par l’émotion” ; et ce qui s’oppose à l’“émotionnel”, ce n’est en aucune façon le “rationnel”, quel que soit le sens du terme, mais bien l’insensibilité[6] ».
.
C’est là que le mot « sensibilité » semble, au penseur politique, ne poser que des problèmes à résoudre ou des pièges à éviter (cela étant vrai jusque dans l’heureuse revendication, par Jacques Rancière, d’un « partage du sensible » où il me semble que la notion de « sensible » ne bénéficiait pas de la même clarification que celle, plus directement politique, du « partage[7] »).
.
D’un côté, le point de vue d’une « histoire culturelle » vous incite à reconnaître que « les révolutions engendrent souvent des tournants esthétiques[8] » ; d’un autre côté – et presque immédiatement après avoir écrit cette phrase – vous évoquez l’exposition Soulèvements qui, dites-vous, « quoique remarquable à bien des égards, privilégiait les aspects esthétiques des soulèvements au point d’en estomper la nature politique[9] ». Et c’est bien là que le mot « sensibilité », qui se dit en grec aïsthèsis, vous place dans l’embarras devant ces « aspects esthétiques » des soulèvements. Cela m’évoque un peu comment je me suis heurté, il y a plus de vingt ans, à ce même argument de l’esthétisation, non pas sous cette forme embarrassée mais sous une forme carrément violente, à propos des images de la Shoah.
.
•
.
Pour étayer votre suspicion quant à ces « aspects esthétiques », vous donnez un exemple. Exemple éclatant, et qui prend même valeur d’emblème dans la mesure où il s’agissait de l’image immédiatement visible sur la couverture du catalogue Soulèvements (et même visible, dans l’espace public parisien, sur les affiches de l’exposition). Je vous cite : « Saisir l’élégance d’un geste qui évoque la beauté d’une performance athlétique n’en éclaire pas la signification politique. Sur la couverture du catalogue de l’exposition, l’illustration montre un adolescent jetant une pierre.
.
Une histoire culturelle se doit d’être aussi précise comme histoire que sensible comme culturelle.
.
L’image le surprend au beau milieu de son élan, le corps tendu par l’effort. Une impression de légèreté et d’harmonie corporelle se dégage de cette photographie de Gilles Caron. Si l’on ne regarde les soulèvements que sous un angle esthétique, le fait que ce jeune homme soit un unioniste qui participe à une émeute anticatholique à Londonderry en 1969, comme l’explique la légende, devient un détail négligeable[10]. »
.
Négligence, évidemment, qui étoufferait dans le lyrisme esthétique le sens même de la position politique à tenir devant la question des soulèvements.
.
Permettez-moi, cher Enzo Traverso, de vous renvoyer l’argument : vous manifestez dans ce jugement une négligence « esthétique » qui égare votre position politique elle-même. Qui étouffe votre regard dans une négligence de lecture. Et qui, du coup, jette une ombre sur la méthode même de ce que vous entendez par « histoire culturelle ». Une histoire culturelle se doit d’être aussi précise comme histoire que sensible comme culturelle.
.
Pour conjuguer les deux, lorsqu’on parle d’images ou qu’on les fait servir d’arguments dans un livre où il est question de politique, il faut commencer en toute bonne méthode, dirai-je, par prendre le temps de les regarder, ces images. Vous écrivez que « ce jeune homme [est] un unioniste qui participe à une émeute anticatholique à Londonderry en 1969, comme l’explique la légende »… Pensez-vous donc qu’une légende « explique » quoi que ce soit ? Faut-il se contenter de la légende lorsqu’on se trouve en face d’une photographie de ce genre ? Évidemment pas. Alors, s’il vous plaît, prenez un peu le temps de regarder.
.
D’abord, là où vous parlez d’« un adolescent jetant une pierre », prenez le temps de constater qu’il y en a deux dans l’image de Gilles Caron. Ce n’est donc pas un individu isolé dans la « beauté d’une performance athlétique », comme vous dites. Le cadrage laisse imaginer – ce que la série des photographies permet de vérifier – qu’ils sont encore plus nombreux que cela. Nous sommes donc bien loin d’une simple volonté « esthétique » pour rendre visible et, même, pour isoler la « légèreté » ou l’« harmonie corporelle » dont vous faites état. Ce que l’on voit au premier plan de l’image n’est donc pas une figure esthétiquement isolée de tout, mais le membre d’un groupe agissant dans le contexte d’une histoire politique.
.
Quel est donc ce contexte ? Il faut, là encore, prendre le temps – quelques secondes suffisent – de regarder. Et pour cela il faut, contre la hiérarchie naïve de la figure et du fond qui ne porte attention qu’à la première au détriment du second, regarder dans quel espace ces deux figures se meuvent. Il y a d’abord le sol : constellé de pierres, de gravats, il indique un espace de violence, de destruction, de confrontation. Confrontation avec quoi, avec qui ? Eh bien, pour le comprendre en un instant, il suffit de regarder un peu plus loin, « au fond » de l’image : là-bas, dans un lointain de seulement quelques dizaines de mètres.
.
Comme souvent, les figures sont nettes à l’avant-plan et plus floues à l’arrière-plan. Mais il est possible de reconnaître, dans toutes les silhouettes semblables qui font face aux deux jeunes gens, un cordon de policiers en uniformes, revêtus de casques. Le contexte historique de la « manifestation anticatholique de Londonderry » – légende de la photographie sur laquelle vous appuyez votre identification du « jeune unioniste » – nous permet de comprendre qu’elle se trouve donc là-bas, au fond, protégée par les forces de l’ordre britanniques des pavés que jettent ces deux manifestants du premier plan : ces deux jeunes catholiques, donc.
.
Je suppose que vous n’auriez jamais dit, devant une photo de Robert Capa intitulée « Mouvements de troupes fascistes à Teruel », que le photographe se trouvait « avec » les troupes fascistes. Pourquoi imaginez-vous d’emblée que la légende « manifestation anticatholique » devrait signifier que Gilles Caron se trouvait du côté de cette manifestation ? Ne voit-on pas – à même l’image, pourrait-on dire – que le photographe se trouvait bien en face des forces légalistes ? C’est qu’il avait justement pris le risque, comme Capa avec les Républicains espagnols, de se tenir du côté des catholiques anti-unionistes. Serait-ce parce que les gestes captés par le photographe, qui ont en effet quelque chose de très chorégraphique, sont trop gracieux ou trop intemporels – anachroniques par conséquent – pour être révolutionnaires ?
.
•
.
Or voilà qui pose, justement, une question méthodologique à toute entreprise d’histoire culturelle. De même qu’une image doit être regardée dialectiquement – s’il y a une figure, cherchons les autres à qui elle s’adresse et qui lui répondent, allons voir le fond d’où elle sort, en ce double sens qu’elle en diffère et qu’elle en provient –, de même une histoire culturelle doit être temporalisée dialectiquement.
.
« Un compte rendu fidèle des batailles napoléoniennes, écrit Trotski, se doit d’aller au-delà de la géométrie des camps, de la rationalité et de l’efficacité des choix tactiques et stratégiques des états-majors. »
.
Au regard d’une telle histoire culturelle, la révolution comme « projet politique » ou « expression d’ambitions immenses, parfois universelles », ainsi que vous la définissez après Mayer[11], se révèle quelque peu insuffisante. Il devient alors nécessaire de problématiser deux dimensions de cette histoire culturelle en même temps : se demander comment nous faisons regard lorsque nous nous posons la question « quelle sensibilité ? » ; et se demander comment nous faisons histoire lorsque nous nous posons la question « quelle temporalité ? ».
.
Vous avez pleinement convenu de cette insuffisance, cher Enzo Traverso, puisque vous entendez situer votre travail dans le sillage de Walter Benjamin autant que dans la généalogie de Karl Marx.
.
Entre les deux vous placez Léon Trotski, dont l’Histoire de la révolution russe, qui osait citer Charles Dickens et même Marcel Proust, vous apparaît comme une œuvre exemplaire où l’histoire – comme savoir, comme récit – avait été capable de donner toute leur place aux subjectivités, donc aux sensibilités, dans le processus même des transformations politiques : « Pour comprendre le passé, il n’est pas nécessaire que l’historien le soumette à une investigation “anesthésique” qui neutraliserait les sentiments des protagonistes et leur ôterait toute émotion. […] Un compte rendu fidèle des batailles napoléoniennes, écrit Trotski, se doit d’aller au-delà de la géométrie des camps, de la rationalité et de l’efficacité des choix tactiques et stratégiques des états-majors. Cet examen ne peut ignorer les ordres mal compris, l’incapacité du général à lire une carte ou la panique, voire les coliques qui s’emparent des soldats et des officiers avant l’assaut. L’un des traits remarquables d’Histoire de la révolution russe réside dans sa force narrative, dans sa capacité à faire revivre des événements dans toute leur intensité, à restituer une vue d’ensemble mêlant aussi bien les actions individuelles des protagonistes que la force des sujets collectifs en mouvement[12]. »
.
Votre référence à Trotski comme historien des subjectivités révolutionnaires – avec leurs affects, leurs émotions, leurs désirs, leurs mémoires – est très juste. J’avais rencontré une même configuration semblable dans le domaine « esthétique » en étudiant comment le cinéaste « pathétique » par excellence, Sergueï Eisenstein, avait tenu à déplacer la première projection du Cuirassé Potemkine afin que Trotski puisse y assister.
.
Et cela parce que le grand carton introductif de son film était un long passage de l’Histoire de la révolution russe sur les événements de 1905, passage où le vocabulaire était, justement, très émotionnel et lyrique. À la suite de l’arrestation de Trotski – et jusque dans les versions « officielles » que l’on diffuse encore d’aujourd’hui –, ce carton introductif aura été remplacé par un texte bien plus normatif, stratégique et « froid » de Lénine[13].
.
Mais en amont de Trotski, vous convoquez Marx lui-même. Puis, en aval, vous en appelez à Benjamin : « La méthode dont s’inspire cet essai historique doit beaucoup à Karl Marx et à Walter Benjamin. Fidèle à leur tradition intellectuelle, il envisage la révolution comme une interruption soudaine – presque toujours violente – du continuum historique. […] Il s’éloigne cependant du marxisme classique, dans la mesure où il n’adopte pas une approche historiciste[14]. »
.
Fidèle, donc, à la critique benjaminienne de l’historicisme – y compris marxiste — et à son rejet de toute notion de progrès, vous en venez à cette affirmation : « Penser [que les révolutions] appartiennent au temps linéaire et cumulatif de la progression historique a été l’un des pires malentendus de la culture de gauche du XXe siècle, souvent aveuglée par l’héritage de l’évolutionnisme et l’idée de Progrès[15]. » Et c’est là que reviennent les figures – déjà convoquées dans un livre précédent – des « révolutions naufragées », du « travail de deuil » et de la « mélancolie de gauche[16] ».
.
Vous manifestez de la sorte une position d’entre-deux. Une position ambivalente – comme en attente de sa propre dialectisation – où dominent constamment les motifs négatifs de la perte, du deuil, du naufrage, de la mélancolie. Parlant des « nouveaux mouvements anticapitalistes », vous affirmez qu’ils « n’appartiennent à aucune des traditions de la gauche communiste » et que, par conséquent, « ils n’ont pas de généalogie ».
.
Voilà qui semble bien triste, en effet. Puis vous évoquez une oscillation dans laquelle se tiendraient ces mouvements contemporains : « C’est tout à la fois leur force – ils ne sont pas prisonniers des modèles du passé – et leur faiblesse – ils n’ont pas de mémoire. Ils sont nés d’une table rase et n’ont pas élaboré leur rapport au passé. Quoique créatifs, ils sont aussi fragiles car ils ne possèdent pas la force des mouvements qui, soucieux d’inscrire leur action dans une continuité historique, incarnaient une tradition politique. »
.
Comment, dès lors, faire qu’une « histoire culturelle » de la révolution soit autre chose qu’une œuvre de tristesse et de nostalgie ? Vous donnez une réponse dans les derniers mots de votre livre : « Extraire le noyau émancipateur du communisme de ce champ de ruines ne relève pas d’une opération abstraite ou purement intellectuelle : cela nécessitera de nouvelles batailles, de nouvelles pratiques et un long travail de deuil. Mais l’histoire n’est pas achevée. Les révolutions ne se laissent pas programmer, elles arrivent toujours inattendues[17]. »
.
•
.
Votre conclusion en appelle donc à l’indéterminé. Elle fait en cela retour à l’exergue – puisé chez Daniel Bensaïd – par quoi votre livre commençait : « La révolution sans image ni majuscule reste donc nécessaire en tant qu’idée indéterminée du changement[18]… » Mais qu’est-ce qu’une élaboration historique de l’indéterminé ? Qu’est-ce que l’histoire culturelle d’une « révolution sans image » ? Quel est, alors, le statut des images qui surgissent dans votre propre livre ? Je voudrais vous proposer, à titre d’incitations au dialogue, deux trajectoires d’hypothèses.
.
Première trajectoire : si l’on veut temporaliser dialectiquement, il faut peut-être faire un pas de côté dans ce que vous appelez la « généalogie » ou la « tradition politique ». La question est à formuler, bien sûr, à partir de Benjamin lui-même : d’où vient que le temps ne soit pas continu ? D’où vient qu’il faille renoncer au modèle du progrès ?
.
Pour penser cela, Benjamin a convoqué ensemble – pour en faire son « montage » personnel, son usage spécifique – un groupe apparemment très hétéroclite de références littéraires, philosophiques ou théologiques : cela va de Goethe à Baudelaire ou de Proust à Kafka, sans compter les références juives, messianiques ou prophétiques, suscitées par les lectures de Franz Rosenzweig ou les inlassables discussions avec Gershom Scholem. Tout cela permettait à Benjamin d’explorer toutes les voies possibles à ses yeux pour temporaliser l’émancipation des opprimés en dehors d’un simple modèle de progrès.
.
Mais je voudrais insister ici sur une autre référence, capitale pour Benjamin quoique rarement commentée pour elle-même tant elle paraît banale ou, pire, dépassée (ce qu’elle n’est pas, bien sûr) : c’est la référence à Freud. C’est elle qui permet de mieux penser ce que subjectivité veut dire et, partant, ce qu’il en est du désir, de la mémoire ou des affects – avec tout ce qui y fait obstacle ou répression – jusque dans le champ de la politique.
.
Qu’un geste politique se manifeste comme désir plutôt que comme projet, c’est aussi ce que Walter Benjamin admira tant chez les artistes et les poètes surréalistes.
.
Quand Benjamin commente le fétichisme de la marchandise chez Marx, par exemple, il n’hésite pas à faire le saut qui l’amène, depuis l’analyse économique du capitalisme, du côté d’une économie désirante selon Freud (à travers le fétichisme sexuel et le fameux « sex-appeal de l’inorganique »), mais aussi du côté d’une économie de l’image chez un artiste tel que Grandville[19] (ce surréaliste avant la lettre).
.
Il faut se souvenir que la métapsychologie freudienne ne fut jamais oubliée, non seulement par Benjamin lui-même, mais aussi par les penseurs politiques et les philosophes dont il fut proche, à commencer par Ernst Bloch d’un côté, Theodor Adorno de l’autre (mais il faudrait aussi compter avec Erich Fromm ou Herbert Marcuse, notamment). Aujourd’hui plus que jamais, on pourrait continuer d’en appeler à ce paradigme de pensée : « Révolutionnaires, encore un effort pour assumer la découverte freudienne ! » Cela pour ne pas en rester à l’opposition convenue entre un projet politique rationnel et un désir d’émancipation innervé d’affects. Toute la puissance de l’argument d’Ernst Bloch sur l’utopie consistait, justement, à ne pas séparer la politique et le désir.
.
À penser, surtout, l’articulation (théorisée par Freud) entre mémoire et désir pour y comprendre quelque chose de plus profond que la simple continuité des traditions acquises (côté mémoire), quelque chose de plus puissant que le simple projet volontariste (côté désir). Au moment où l’emprise du nazisme se faisait toujours plus irrépressible dans les années 1930, Ernst Bloch s’adressait à ses amis communistes en leur reprochant d’ignorer la dimension désirante des subjectivités et des sensibilités humaines : « Les nazis parlent une langue fallacieuse, mais à des hommes, les communistes parlent une langue totalement véridique, mais au sujet des choses[20]. »
.
Qu’un geste politique se manifeste comme désir plutôt que comme projet, voire comme « ivresse » plutôt que comme calcul, c’est aussi, vous le savez, ce que Walter Benjamin admira tant chez les artistes et les poètes surréalistes. Il retrouvait chez eux cette puissance de l’imagination que les premiers romantiques allemands avaient développée aux temps de la Révolution française.
.
La notion d’« image dialectique » n’est si cruciale chez Benjamin que parce qu’elle désigne le lieu même où se rencontrent des temporalités hétérogènes : là, donc, où mémoire et désir se réactivent mutuellement. C’est justement ce qu’on retrouve chez Kafka ou chez Joyce, mais aussi dans les romans de Döblin, dans les montages épiques de Brecht, dans les collages de John Heartfield ou dans la rythmique des films d’Eisenstein.
.
D’où ma seconde trajectoire, qui concerne nos façons de regarder dialectiquement. Il est une référence que les commentateurs de Benjamin négligent très souvent : je veux parler du rôle théorique joué par Aby Warburg en tant qu’iconologue et fondateur d’une toute nouvelle « science de la culture ». Ce n’est pas pour rien que Benjamin chercha, en 1928-1929, à intégrer l’équipe du savant de Hambourg. Pas pour rien non plus que l’entreprise de Warburg apparaît comme un repère, ici et là, tout au long de l’œuvre benjaminienne (depuis l’Origine du drame baroque allemand jusqu’au texte de 1935 sur Bachofen et les « prophéties scientifiques »).
.
Warburg a inventé une histoire culturelle – fondée, notamment, sur des concepts tels que les « migrations » (Wanderungen) ou la « survivance » (Nachleben) – capables de rendre compte des hiatus, des discontinuités de l’histoire culturelle : des refoulés comme des retours du refoulé. Des symptômes en tant que formations composites animées d’une double énergie de la mémoire et du désir. L’anachronie des survivances, chez Warburg, fut donc une alternative capitale – aux yeux mêmes de Benjamin – à la linéarité du temps historique et à la notion continuiste de tradition.
.
D’où une façon toujours dialectisée de regarder les productions culturelles en général et les images en particulier. D’où que le temps historique ait dû s’articuler, dans chaque image, avec le retour – quelquefois assumé comme tradition, mais aussi survenant comme impensé ou imprévu – d’une mémoire anthropologique.
.
Pour ne pas trop prendre votre temps, cher Enzo Traverso, je vous dirai brièvement, pour finir, les raisons qui m’ont amené à choisir cette image de Gilles Caron en couverture du catalogue de Soulèvements. Il y avait évidemment, chez ces jeunes catholiques irlandais luttant pour leur indépendance, un projet politique appelant à une action. Cette action est là, sous nos yeux, mais bien peu lisible dans ses tenants et ses aboutissants. Elle ne passe ici, dans la temporalité même de l’image – un « instantané », comme on dit –, que par un seul geste. Mais voilà qui constituait, pour moi, le motif principal de cette exposition : les gestes humains du soulèvement (ce qui permettait d’en faire une sorte d’atlas) plutôt que les actions révolutionnaires proprement dites (ce qui eût exigé un choix de formes monographiques plutôt que des montages).
.
Le pari était ainsi de réunir plusieurs époques, plusieurs cas, plusieurs géographies. Au risque, sans doute, de ne pas entrer dans les motifs intrinsèques à chaque lutte ou à chaque tradition politique. Ce que je perdais en récits spécifiques, je tentais donc de le gagner en gestes, en mouvements du corps. Ce que vous appelez, devant la photographie de Gilles Caron, « l’élégance » du geste, j’y voyais d’abord, à la façon de Warburg, la forme d’une intensité et, à la façon de Mauss, une technique du corps.
.
À travers ces deux optiques conjointes, la nature chorégraphique de l’image renvoyait pour moi à la façon dont les corps, exposés au danger, animés par un désir de lutte, déploient leur intensité tout à la fois solitaire et solidaire. Si j’ai exposé, sur toute une cimaise de Soulèvements, différentes images de Gilles Caron consacrées à ce même geste dans différentes occurrences historiques – jeter un pavé, un caillou, contre un cordon de policiers –, c’est qu’il y avait là, fût-ce partiellement bien sûr, quelque chose comme une généalogie impensée, non théorisée : une généalogie surgissant dans les corps en mouvement, manifestée (autant que manifestante) de façon imprévue.
.
Une généalogie des gestes d’émancipation. Il s’agissait donc, je le concède aisément, d’un essai d’anthropologie du désir politique attentif aux prises de positions gestuelles, plutôt que d’un traité d’histoire ou d’une théorie des prises de parti concernant l’action à mener. -
Carpentier
InvitéBonsoir ici,
Si quelqu’un peut/veut partager entier les lignes de Preciado sur le dernier Audiard, merci:
https://www.liberation.fr/idees-et-debats/opinions/sauver-emilia-par-paul-b-preciado-20241022_ZLWGRV6PBBBVZDUBXFKYLEG4IU/
Vu il y a un moment mais en lisant Preciado, ça devrait me revenir frais,-
Renaud Bigorre
InvitéVoici : we.tl/t-BcNJGxEBAT
-
Tony
InvitéMerci Renaud,
Comme souvent,très bon texte de Preciado,on avait déja des doutes en sortant de la salle,
‘Audiard répète ainsi l’une des figures rhétoriques du discours transphobe selon laquelle une femme trans est un loup déguisé en agneau. Emilia trompe ses enfants qui ne savent pas qu’ils s’adressent en réalité à leur «père» et trompe les citoyens qui voient en elle une sainte impliquée dans la découverte de victimes des cartels alors qu’elle est en réalité un ancien baron de la drogue. Une femme trans est un imposteur qui mérite le châtiment politique ultime. Le loup (et par la même occasion l’agneau) doit être exécuté. Le film accomplit ainsi une mise à mort rituelle politico-visuelle de la femme trans, représentée comme un escroc patriarcal, aux mains du patriarcat lui-même.’
‘Devenir femme va donc consister à transformer l’homme-bourreau-racisé en femme-victime-blanche. Puis, comme dans tous les récits normatifs sur la transition de genre, Audiard adopte une perspective ethnographique : la personne trans est représentée comme constitutivement étrangère et étrange, comme l’Autre, celui qui ne parle pas leur langue. Ce processus d’altérisation atteint son point culminant à travers le déplacement de l’histoire au Mexique et le tournage du film en espagnol.’
-
-
Carpentier
Invitémerci RB
de mon coté, je note aussi que Preciado ne se légitime pas pour parler cinéma, il se justifie presque de prendre la parole à propos d’emilia perez.
Bien étrange, -
Carpentier
Invité….. Mais nous avons une histoire, des histoires, qui n’ont pas été racontées et qui ne peuvent pas l’être par Audiard malgré son talent de cinéaste.
Arrêtez de nous exotiser. Arrêtez de nous consommer. Arrêtez de nous tuer par l’image et le récit. Arrêtez de faire de notre désir, de nos corps, de notre lutte pour survivre et de nos morts votre parcours d’attractions politico-sexuel. / …
mouais, Preciado est colère, burki & ses drags sont p’têt pas sa tasse de thé
à moins que jolly l’ait achevé cet été.
Dans ces lignes, entre autres, j’aime surtout (re-) voir son Orlando, dont il parle, entre les lignes, vs le film d’Audiard, je trouve.
Pas banal
-
-
Carpentier
Invité-
Renaud Bigorre
InvitéVoici : we.tl/t-GaBS6vn30b
-
Carpentier
InvitéDésolée RB, je viens de voir ton partage tout en apprenant qu’il a une validité restreinte, et je l’ai dépassée:
me viens un peu le même sentiment quand je retrouve un truc aimé à manger déjà bien périmé;
je garde du coup pour moi le lien par lequel j’allais formuler une nouvelle demande: quand on est pas vigilante à la générosité, on restreint ses exigences, Carpentier.
gloups, mettait encore jamais arrivé ça, il me semble
-
-
-
Renaud Bigorre
InvitéUne bonne âme qui aurait accès à cet article au complet pourrait-elle le partager ici ?
https://www.lamontagne.fr/clermont-ferrand-63000/loisirs/apres-un-proces-en-diffamation-francois-begaudeau-denonce-une-epoque-ou-il-faut-absolument-avoir-une-opinion-sur-tout_14590184/
D’avance merci.-
François Bégaudeau
Maître des clés« dénonce une époque »
soupir
-
-
Renaud Bigorre
InvitéSi jamais une bonne âme… (NB : je ne savais pas que j’avais un frère photographe !)
https://www.ledauphine.com/culture-loisirs/2024/11/12/francois-begaudeau-presente-son-dernier-ouvrage -
Carpentier
Invitéla fouine est de retour – choisir le registre animalier dit l’humour du rappeur, je trouve et pas noté/observé sérieusement encore si c’est courant dans le rap mais j’aime déjà ce geste; il n’empêche:
si une bonne âme veut partager l’article en entier, ce serait cool
https://www.liberation.fr/culture/musique/come-back-de-la-fouine-mon-objectif-est-de-me-refaire-ma-petite-place-dans-le-rap-francais-car-je-ne-compte-pas-repartir-tout-de-suite-20241128_U3CC32DKFZER7DGX4IXNGIKV2Y/-
Carpentier
Invitéet celui sur la fouine, nan?
-
-
Titouan R
Invité-
trou noir
InvitéComment plaider pour Dominique Pelicot ? Que dire en défense d’un homme qui reconnaît avoir violé et fait violer son épouse, après l’avoir droguée, environ 200 fois en dix ans ? Par quels mots Béatrice Zavarro pouvait-elle conclure, mercredi 27 novembre, devant la cour criminelle du Vaucluse, ce procès au cours duquel elle est « devenue, bien malgré [elle], l’avocat du diable » ?
Me Zavarro voulait, devait plaider la dernière – l’ordre des plaidoiries suit généralement celui des peines requises, de la plus basse à la plus élevée. La position de son client, clé de voûte du dossier, et l’opposition de ses confrères en défense, qui n’avaient aucune envie de lui laisser la parole en dernier, en ont décidé autrement. Ils seront 35 à se succéder jusqu’au 13 décembre, et Béatrice Zavarro a donc plaidé la première, le jour de l’anniversaire de Dominique Pelicot (72 ans), au côté duquel elle aura traversé l’audience dans une « extrême solitude ». « C’est vous et moi contre le monde entier », a-t-elle dit en préambule.
Comment plaider pour Dominique Pelicot ? Comment s’opposer aux vingt ans de réclusion criminelle requis l’avant-veille par le parquet général, auxquels il sait – il l’a dit lui-même – ne pas pouvoir échapper ? L’avocate s’y est à peine risquée : une phrase, une seule, suggérant que la cour, dans son verdict, pourrait « peut-être s’éloigner quelque peu de ce qu’a demandé le ministre public ». L’objectif n’était pas là.
Me Zavarro a souvent été la troisième lame à l’audience, derrière la partie civile et le parquet général, pour charger les coaccusés qui se défaussaient sur son client. Presque moins dans la défense du sien que dans l’accusation des autres – un confrère agacé a fini par lui donner du « madame l’avocate générale ».Mais pas de réquisitoire bis mercredi : quelques minutes, seulement, pour écarter les arguments entendus en boucle. Celui de la manipulation, pas nécessaire, selon elle, pour attirer tous ces hommes à Mazan : « Est-ce que la vérité, ça n’est pas : “je cherche un plan cul et je ne réfléchis pas ?” » Celui de l’emprise qu’aurait eue Dominique Pelicot sur les 50 autres : « Etait-il violent ? Non. Etait-il menaçant ? Non. La porte de la chambre était-elle fermée à clé ? Non. Etait-il responsable de l’état d’esprit de chacun ? Non. » L’objectif n’était pas là non plus.
Béatrice Zavarro s’est levée, mercredi, pour redonner à son client un peu d’humanité. « On ne naît pas pervers, on le devient », a-t-on entendu pendant ce procès. C’est donc qu’il y a eu « un premier Dominique », qu’elle s’est employée à faire revivre, ton calme, sans effet de manche, comme toujours. Réhumaniser sans dédouaner ni heurter : l’opération, acrobatique, a duré un peu plus d’une heure.On a revu le schéma familial si particulier dans lequel est né Dominique Pelicot, dont les demi-frères et sœurs sont aussi cousins et cousines – même mère, deux pères différents, qui sont frères ; le « climat délétère » instauré par un père « tyrannique » et « incestueux » – aux dépens d’une fille adoptive ; les « traumas » de son enfance : le viol subi à l’hôpital, alors qu’il avait 8 ans, celui auquel il a été contraint de participer par des camarades de chantier quand il en avait 14, les scènes de sexe, brutales et humiliantes pour sa mère, auxquelles il a assisté.
Se faire arrêter
« Notre cerveau est sculpté par notre milieu » : Me Zavarro a cité le neuropsychiatre Boris Cyrulnik. « Il n’y a pas de résilience chez Dominique Pelicot », dont l’existence était partie de travers. Elle a raconté le « coup de foudre » de 1971 avec Gisèle, qui l’a « fait devenir quelqu’un » ; le « couple idéal » décrit par les proches ; les « trois beaux enfants » qui en sont nés, lesquels ont tous évoqué un « bon père » à la barre. « Gardez en tête ce premier Dominique, oubliez celui pour qui j’ai plaidé. Gardez celui qui vous a choyés, dorlotés et, je le pense, profondément aimés. »Pendant une heure, Béatrice Zavarro a avancé sur un fil. Sur un fil lorsqu’elle a soutenu que Dominique Pelicot avait plongé à partir du moment où Gisèle s’était « consacrée davantage, et ce n’est pas un reproche, à son rôle de grand-mère que d’épouse ». Sur un fil lorsqu’elle a affirmé « du bout des lèvres » que Dominique Pelicot, dans son fantasme criminel, avait assuré « une forme de protection » de celle-ci en s’assurant de l’absence de gestes violents. Sur un fil lorsqu’elle a présenté son client comme victime d’un « engrenage » et qui aurait cherché à se faire arrêter en filmant sous les jupes des clientes du E.Leclerc de Carpentras – « Oui, je le dis, c’était une action volontaire de monsieur Pelicot. »
Sur un fil lorsque, pour conclure, elle a cité les poèmes que Dominique Pelicot compose dans sa cellule, des rimes maladroites dans la forme, dérangeantes sur le fond, dans lesquelles il prie son ex-femme et ses enfants, dont il a démoli l’existence, de ne garder que de bons souvenirs de lui. A cet instant, à l’instant où elle lisait ces mots, après tout ce que l’on avait vu et entendu depuis trois mois, Béatrice Zavarro semblait bel et bien seule avec Dominique Pelicot contre le monde entier.
-
Titouan R
InvitéMerci
-
-
-
Ostros
InvitéSVP quelqu’un.e pour poster l’article entier de François du Monde Diplo de décembre (p.15):
https://www.monde-diplomatique.fr/2024/12/BEGAUDEAU/67835
.
Corps prolétaire.
Ne rien méconnaître de la réalité sociale que décrit un film implique-t-il qu’il faille s’en détourner ? Sauf à ignorer le rôle politique de la mise en chair du savoir, non. Comme le suggère le visionnage de « L’Histoire de Souleymane ».
.
En première approche, le titre se lit comme un pléonasme. Si « histoire » est synonyme de « vie », Souleymane aurait suffi. Sauf qu’en l’occurrence L’Histoire de Souleymane n’est pas la vie de Souleymane, livreur guinéen que cette fiction suit sur deux jours, mais l’histoire qu’il invente pour un entretien avec une fonctionnaire de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Annoncé en préambule, ce face-à-face de plomb offre au film son climax. Nerveux, noué, poignant, Souleymane récite son parcours : arrêté dans une manifestation puis emprisonné en tant que cadre d’un parti d’opposition, il a dû fuir la Guinée-Conakry pour sauver sa peau. La jeune femme qui l’écoute et transcrit ne le croit pas. Ce récit jalonné de dates anormalement précises sonne faux. Un récit-type, comme il y a des lettres-types.
.
Perversité du monde social qui réprouve les filouteries auxquelles il vous accule. Perversité du recruteur qui en entretien d’embauche reproche au postulant ses réponses hypocrites et formatées. Perversité d’une garde à vue qui pousse à des aveux qui causeront votre perte. Perversité d’un directeur de casting qui vous enjoint d’être naturel. Si Souleymane dit la vérité pendant son entretien, cette sorte de casting, son dossier sera refusé et il devra quitter la France. Il n’obtiendra l’asile qu’au prix du mensonge, lui qui a promis à sa mère de ne jamais mentir. Le monde social est faux, le marché du travail est un marché de dupes.
.
Contre cette fausseté structurelle, le réalisateur Boris Lojkine fait in extremis le pari de la vérité. À l’invitation de son interlocutrice exaspérée, le sans-papiers délaisse l’histoire pipeau pour l’histoire vraie : sa mère tombée malade à la suite du départ du père, ou délaissée parce que malade, la nécessité de (…)
.
Taille de l’article complet : 977 mots -
plume c
Invitébonne lecture .
Corps prolétaire
Ne rien méconnaître de la réalité sociale que décrit un film implique-t-il qu’il faille s’en détourner ? Sauf à ignorer le rôle politique de la mise en chair du savoir, non. Comme le suggère le visionnage de « L’Histoire de Souleymane ».EN première approche, le titre se lit comme un pléonasme. Si « histoire » est synonyme de « vie », Souleymane aurait suffi. Sauf qu’en l’occurrence L’Histoire de Souleymane n’est pas la vie de Souleymane, livreur guinéen que cette fiction suit sur deux jours, mais l’histoire qu’il invente pour un entretien avec une fonctionnaire de l’Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra). Annoncé en préambule, ce face-à-face de plomb offre au film son climax. Nerveux, noué, poignant, Souleymane récite son parcours : arrêté dans une manifestation puis emprisonné en tant que cadre d’un parti d’opposition, il a dû fuir la Guinée-Conakry pour sauver sa peau. La jeune femme qui l’écoute et transcrit ne le croit pas. Ce récit jalonné de dates anormalement précises sonne faux. Un récit-type, comme il y a des lettres-types.
Perversité du monde social qui réprouve les filouteries auxquelles il vous accule. Perversité du recruteur qui en entretien d’embauche reproche au postulant ses réponses hypocrites et formatées. Perversité d’une garde à vue qui pousse à des aveux qui causeront votre perte. Perversité d’un directeur de casting qui vous enjoint d’être naturel. Si Souleymane dit la vérité pendant son entretien, cette sorte de casting, son dossier sera refusé et il devra quitter la France. Il n’obtiendra l’asile qu’au prix du mensonge, lui qui a promis à sa mère de ne jamais mentir. Le monde social est faux, le marché du travail est un marché de dupes.
Contre cette fausseté structurelle, le réalisateur Boris Lojkine fait in extremis le pari de la vérité. À l’invitation de son interlocutrice exaspérée, le sans-papiers délaisse l’histoire pipeau pour l’histoire vraie : sa mère tombée malade à la suite du départ du père, ou délaissée parce que malade, la nécessité de gagner davantage pour la soigner, la décision de traverser le Mali vers la Libye, où la violence subie le pousse vers la France via l’Italie.
La stratégie de la vérité sera-t-elle payante ? Le scénario ne livre pas le verdict administratif, reportant le poids de la décision sur le spectateur. Le pari sur la vérité est un pari sur la commune décence morale de l’audience. Qui resterait de marbre devant la chaîne de tuiles qui a jeté « Souleymane-de-Paris » dans l’enfer du travail à la tâche à quatre mille kilomètres de chez lui ? Qui, même mentalement, oserait décréter le renvoi au pays d’un individu sur lequel pèse déjà un emboîtement infini de pressions, qu’elles viennent de la plate-forme de livraison de repas qui le saigne, du roué Camerounais qui lui sous-loue son compte, de l’ombrageux mentor qui lui fournit et facture des faux papiers ?
Comptons tout de même sur un « spectateur de droite » pour retomber sur ses pattes. Celui-là trouvera bien le moyen de voir dans le mensonge de Souleymane non la pieuse manœuvre d’un homme acculé, mais l’illustration criante de l’exploitation abusive du statut de réfugié politique. Il pourra aussi brandir le principe de réalité : tout cela est bien triste, ce jeune Africain est absolument sympathique, et on souhaite un prompt rétablissement à sa maman, mais, voyez-vous, pas toute la misère du monde.
Sachant que la probabilité qu’existe un spectateur de droite de L’Histoire de Souleymane approche zéro. On connaît le profil du public agrégé par un film de cette catégorie : braves gens venus là sur la prescription d’un média de gauche, sur le conseil d’une copine intermittente du spectacle, sur la base d’une conversation en salle des profs ou salle de soins, et tout disposés à compatir au sort d’un travailleur nomade. Vase clos du film social : il ne touche que des déjà-touchés, ne prêche que des convertis.
Quel intérêt, alors ? Que peut donc apporter L’Histoire de Souleymane aux acquis à la cause ? Du corps. Pas seulement celui d’Abou Sangare, acteur amateur qui incarne ici un personnage très proche de lui. Aussi le corps de ce pan emblématique du marché numérisé. Le public prévisible du film, plutôt informé, connaît à peu près la situation des livreurs de plate-forme, mais, par la grâce d’une fiction en lisière du documentaire, son savoir se fait chair. Ce qu’il a lu quelque part ou aperçu dans un reportage, le déjà-convaincu est ici convié à l’éprouver. Le fait de l’esclavage moderne devient un fait sensible. On savait les risques pris pour accumuler les courses dérisoirement rémunérées, mais ainsi collé aux basques de Souleymane hors d’haleine, comme jadis la caméra subjective des Dardenne à celles de leur héroïne Rosetta, on les vit, on tremble d’un énième feu rouge grillé, on tord le cou pour éviter un camion. On fatigue.
Le tourbillon de la première heure donne surtout une mesure exacte de ce phénomène connu mais par trop abstrait : les marchands volent aux prolétaires leur force de travail, mais d’abord leur temps. Le temps nocturne voué à se recharger. Le temps diurne strictement minuté, balisé, tracé, jusqu’à l’horaire impérieux du bus de ramassage social. Littéralement : Souleymane n’a pas une minute à lui. Rivé à cet homme suspendu aux diktats de son téléphone, le bien nommé Histoire de Souleymane n’augmente pas notre savoir, à quelques détails près, mais notre sensibilité. Et une rieuse ironie nous souffle que nous n’avons pas perdu notre temps.
FRANÇOIS BÉGAUDEAU
Écrivain, auteur de Comme une mule, Stock, Paris, 2024.-
François Bégaudeau
Maître des clésJe suis pour le partage gratuit des contenus, mais je trouve que c’est un peu injuste pour les copains du diplo de mettre tout de suite ici ce texte à peine publié
-
essaisfragiles
Invitéputain c’est beau
-
Demi Habile
InvitéMoi ça me semble un peu hypocrite, en temps normal ça ne pose jamais problème tout ça.
-
-
-
-
plume c
Invitéqui sait si le MD n’augmentera pas demain le nombre de ses futurs abonnés,
prolongement de la durée des portes ouvertes en accès-libre
si besoin il est possible aussi d’offrir un article : je me propose d’envoyer une contre-partie au MD au prorata du nombre des sitistes qui circulent sur ton site-
plume c
Invitécontrepartie
-
essaisfragiles
InvitéFrançois est drôle ce matin : comme si les lecteurs du MD ne l’achetaient que pour lire François et qu’ils n’achèteront pas le prochain numéro maintenant que le texte de François est disponible gratuitement ailleurs.
Bref, je crois que c’était pas très sérieux.
Moi, j’aime tellement François ici que je n’achète même plus ses livres. -
..Graindorge
Invitéje vais bientôt recevoir dans la boîte aux lettres le Monde Diplomatique. Mais merci pour le partage plume c. Et que le journal se rassure: un partage gratuit et ponctuel d’un article c’est aussi de la publicité gratuite. A condition de faire l’effort surhumain d’écrire le nom du journal en toutes lettres
LE MONDE DIPLOMATIQUE!
LIS, LISONS, LISEZ LE MONDE DIPLOMATIQUE!-
Prout
InvitéPfff, pour dire de telles conneries, tu peux t’abstenir je pense.
-
Carpentier
Invité🤡 🐶
-
Carpentier
Invitépas vu Souleymane encore.
Combien l’ont vu ici?Corps prolétaire.
Ne rien méconnaître de la réalité sociale que décrit un film implique-t-il qu’il faille s’en détourner ? Sauf à ignorer le rôle politique de la mise en chair du savoir, non. Comme le suggère le visionnage de « L’Histoire de Souleymane ».d’Isabelle l’infirmière*, François Bégaudeau disait/pensait déjà bien cela, dans sa chair, lui qui l’avait suivie dans ses journées, ses pas à travers les différences services d’un hôpital.
Vais regarder ou passe encore Souleymane y compris et parce qu’FB dit bien :Quel intérêt, alors ? Que peut donc apporter L’Histoire de Souleymane aux acquis à la cause ? Du corps. Pas seulement celui d’Abou Sangare, acteur amateur qui incarne ici un personnage très proche de lui. Aussi le corps de ce pan emblématique du marché numérisé. Le public prévisible du film, plutôt informé, connaît à peu près la situation des livreurs de plate-forme, mais, par la grâce d’une fiction en lisière du documentaire, son savoir se fait chair. Ce qu’il a lu quelque part ou aperçu dans un reportage, le déjà-convaincu est ici convié à l’éprouver. Le fait de l’esclavage moderne devient un fait sensible. / …
*et si on connaît pas on s’renseigne? bieeeeen, on progresse, super.-
Carpentier
Invité*différents* services d’un hopital
-
Carpentier
Invitéok
*et si on connaît pas on s’renseigne? bieeeeen, on progresse, super.
– parc’que je suis bonne comme la biscotte
et que je veux surtout exploser le compteur de mes participations ici (seul objectif de ce projet de présence autour de ce que produit ce François Bégaudeau, comme on sait bien) –
je vais partager le lien vers la collection ‘ raconter la vie ‘ initiée par Pierre Rosanvallon et la page dédiée à certaine Isabelle, l’infirmière (mais vous êtes quand même bien des putains d’assisté.es, les timides.)
Franchement?
En vrai?
Au boulot!-
Carpentier
InvitéD’Isabelle l’infirmière*, François Bégaudeau disait/pensait déjà bien cela, dans sa chair, lui qui l’avait suivie dans ses journées, ses pas à travers les différents services d’un hôpital.
Pour les timides, voici donc:
– en guise de premier petit cadeau du calendrier de l’avent:
(ça, tout le monde voit ce que c’est ou bien?)
sinon ça va être putain de long la communication non codée, long mais loooooooooooooong, trop même, non?https://www.seuil.com/ouvrage/le-moindre-mal-francois-begaudeau/9782370210043
-
-
-
-
-
-
-
-
Dr Xavier
InvitéArticle The Economist en question, traduit par un outil automatique par votre serviteur.
.
De plus en plus de parents à travers le monde préfèrent les filles aux garçons
.
Les préjugés en faveur des garçons diminuent dans les pays en développement, alors même qu’une préférence pour les filles se dessine dans les pays riches
.
Un couple américain organise une fête pour commémorer le moment où ils découvrent le sexe de leur enfant à naître. « C’est un garçon ! », lâchent-ils, dans une vidéo TikTok qui est depuis devenue virale. Mais la future maman ne peut pas feindre l’excitation longtemps. En quelques secondes, elle serre son partenaire dans ses bras et sanglote. Il la rassure en lui disant qu’ils auront une fille à un moment donné, avant qu’ils ne quittent la pièce, trop contrariés pour rester avec leurs invités.Les soirées de « révélation du sexe » peuvent être élaborées, avec des nouvelles sur le sexe du bébé d’un futur couple qui sera livré par des canons à confettis ou des bombes fumigènes, qui explosent en rose ou en bleu révélateurs. Il y a des hashtags haletants : #boyorgirl et #TractorsOrTiaras. Mais les festivités qui se terminent par une déception pour les #boymom sans méfiance et la pitié des personnes présentes ont donné naissance à un tout nouveau genre sur les médias sociaux, les vidéos de « déception sexuelle », dont certaines attirent des millions de vues. D’innombrables messages montrent ou décrivent « se sentir triste de ne pas avoir de petite fille ».
Autrefois, les parents du monde entier avaient une préférence prononcée pour les garçons. Dans de nombreuses cultures, les garçons héritent traditionnellement à la fois du nom de la famille et de sa richesse. En effet, les garçons étaient considérés comme tellement plus désirables que les filles que de nombreux parents choisissaient d’avorter des petites filles, laissant des cohortes entières d’enfants avec beaucoup plus de garçons que de filles en Chine et en Inde, entre autres. Mais depuis quelques années, cette préférence pour les garçons a considérablement diminué dans les pays en développement — et des signes de distorsion en faveur des filles apparaissent dans les pays riches. Pour la première fois peut-être dans la longue histoire de l’humanité, dans de nombreuses régions du monde, ce sont les garçons qui sont de plus en plus considérés comme un fardeau et les filles qui sont une aubaine.
Dans le cours normal des choses, il y a environ 105 naissances d’hommes pour 100 naissances de femmes, ce qui semble être une réponse évolutive à une mortalité masculine plus élevée. Le taux fluctue quelque peu, pour des raisons que les scientifiques ne comprennent pas entièrement. Les naissances de garçons ont tendance à augmenter immédiatement après les guerres, par exemple. Mais jusque dans les années 1980, lorsque l’échographie est devenue suffisamment bon marché pour permettre à la plupart des futurs parents d’apprendre le sexe d’un fœtus, il y avait peu de moyens d’agir sur une préférence pour les garçons au-delà d’avoir beaucoup d’enfants et de dorloter les garçons. Et comme les familles avaient tendance à être nombreuses, la plupart des parents se retrouvaient de toute façon avec un mélange de garçons et de filles.
Au cours des dernières décennies, cependant, alors que les parents dans une grande partie du monde ont commencé à avoir moins d’enfants, ils ne pouvaient plus supposer qu’au moins un de leurs enfants serait un garçon. L’échographie a donné aux parents un moyen de choisir. Le résultat a été un massacre de fœtus femelles. Environ 50 millions de filles de moins sont nées depuis 1980 que ce à quoi on pourrait s’attendre, selon les calculs de The Economist. Au cours de la pire année, 2000, il y a eu environ 1,7 million de naissances masculines de plus qu’il n’aurait dû y en avoir. Pas plus tard qu’en 2015, le nombre de naissances masculines excédentaires était encore supérieur à 1 million, ce qui suggère qu’un nombre similaire de filles à naître a dû être supprimé.
Pourtant, cette année, The Economist estime que ce chiffre tombera à environ 200 000. La chute abrupte du déséquilibre entre les sexes équivaut à environ 7 millions de filles épargnées depuis 2001 et ce n’est pas fini. La préférence mondiale pour les garçons a presque disparu, et avec elle les hordes de filles disparues.
Les pays où le sex-ratio à la naissance est le plus déséquilibré en faveur des garçons ont connu un retour vers le taux naturel. En Corée du Sud, près de 116 garçons sont nés pour 100 filles en 1990. Le déséquilibre était encore plus prononcé dans les familles nombreuses. Parmi les troisièmes naissances, on compte plus de 200 garçons pour 100 filles. Chez les quatrièmes enfants, le ratio avoisinait les 250 garçons pour 100 filles. Pourtant, aujourd’hui, la Corée du Sud a une répartition presque égale entre les sexes.
Il est important de noter que le désir d’avoir des fils a également diminué rapidement en Chine et en Inde, bien que le rapport de masculinité à la naissance reste biaisé dans les deux pays. En Chine, il est passé d’un pic de 117 pendant la majeure partie des années 2000 à 111 en 2023. En Inde, le taux était de 107 cette année-là, contre 109 en 2010.
Les sondages confirment ce changement. Dans de nombreux pays en développement, dans la mesure où les gens expriment une préférence quant au sexe de leurs enfants, ils semblent maintenant vouloir un mélange de garçons et de filles. Les Bangladaises qui n’ont pas encore eu d’enfants, par exemple, déclarent un désir presque identique pour les garçons et les filles. Parmi ceux qui ont un ou deux enfants, le fait d’avoir un garçon augmente le désir d’avoir des filles et le fait d’avoir une fille augmente le désir d’avoir des garçons. Les chercheurs ont également observé un yen pour l’équilibre similaire dans la majeure partie de l’Afrique subsaharienne.
À long terme, la diminution de la préférence pour les garçons devrait ramener les pays dont la population est la plus déséquilibrée à quelque chose qui se rapproche d’une répartition normale par sexe. Cela signifie la délivrance d’une foule de problèmes sociaux associés à un déficit de filles, de l’augmentation de la criminalité à la traite des êtres humains des épouses étrangères – même s’il faudra des décennies pour que l’héritage des préjugés passés disparaisse.
Dans les pays riches, on constate de plus en plus souvent une préférence croissante pour les filles. Entre 1985 et 2003, la proportion de femmes sud-coréennes qui estimaient qu’il était « nécessaire » d’avoir un fils a chuté de 48 % à 6 %, selon l’agence sud-coréenne des statistiques. Près de la moitié d’entre elles veulent maintenant avoir des filles. De même, au Japon, les sondages suggèrent une nette préférence pour les filles. L’enquête nationale japonaise sur la fécondité, un sondage réalisé tous les cinq ans, montre qu’en 1982, 48,5 % des couples mariés qui ne voulaient qu’un seul enfant ont déclaré préférer une fille. En 2002, ils étaient 75 %. Un changement similaire existait pour les parents qui voulaient deux ou trois enfants.
Dans une poignée d’endroits, les statistiques globales de natalité semblent indiquer une préférence pour les filles par rapport aux garçons. Le rapport de masculinité à la naissance est légèrement inférieur à la norme dans certaines parties des Caraïbes et en Afrique subsaharienne, par exemple. Quelques pays de ces régions ont des ratios aussi bas que 100 ou 101. Plus d’un ménage sur trois dans les Caraïbes est dirigé par une femme, et la proportion de femmes des Caraïbes qui disent préférer avoir des filles est plus élevée que la proportion de celles qui préfèrent avoir des garçons. En Afrique subsaharienne, l’obligation traditionnelle pour un homme de payer un important « prix de la fiancée » à la famille de la femme qu’il épouse a peut-être contribué à rendre les filles plus désirables.
Mais dans la plupart des pays, la préférence pour les filles exprimée dans les sondages n’est pas suffisamment forte pour transparaître dans le rapport global de masculinité à la naissance. En d’autres termes, la plupart des futurs parents semblent rechigner à l’avortement sélectif en fonction du sexe. Néanmoins, un préjugé en faveur des filles est visible dans les cas où il est plus facile d’agir, comme lors de la recherche d’enfants par adoption ou par un traitement de fertilité. L’indicateur séculaire de la préférence – selon que les parents continuent à procréer en fonction du sexe de leurs enfants – suggère une nostalgie pour les filles.
En Amérique, les parents qui n’avaient que des filles étaient autrefois plus susceptibles que les parents qui n’avaient que des fils de continuer à avoir des enfants, probablement d’essayer d’avoir un garçon. C’est la thèse exposée dans une étude publiée en 2008 par Gordon Dahl de l’Université de Californie à San Diego et Enrico Moretti de l’Université de Californie à Berkeley. Le rapport, qui a analysé les données de recensement de 1960 à 2000, a conclu que les parents américains préféraient les fils.
Cette préférence s’est toutefois inversée depuis. Une étude menée en 2017 par Francine Blau, économiste à l’Université Cornell, a révélé que le fait d’avoir une fille en premier est désormais associé à des taux de fécondité plus faibles en Amérique. L’étude, qui utilise des données de 2008 à 2013, suggère une préférence pour les filles parmi les couples mariés.
D’autres pays riches suivent un schéma similaire. Un parti pris en faveur des filles a été détecté dans toute la Scandinavie. Dans ces pays, les parents d’un garçon et d’une fille ont moins d’enfants ; Ceux qui ont deux fils ont des taux de natalité nettement plus élevés que ceux qui ont deux filles. Les Finlandais dont le premier enfant est une fille ont tendance à avoir un peu moins d’enfants. Des études indiquent également une préférence pour les filles en République tchèque, en Lituanie, aux Pays-Bas et au Portugal.
Le traitement de la fertilité est une preuve supplémentaire d’un parti pris en faveur des filles. À New York City IVF, une clinique située dans le centre de Manhattan, les parents paient jusqu’à 20 000 dollars pour sélectionner le sexe des bébés conçus par fécondation in vitro (FIV). Les familles fortunées viennent de pays comme la Grande-Bretagne, où la pratique est interdite. « Avant, c’était une affaire de garçons », explique Alyaa Elassar, qui dirige le cabinet. Mais de plus en plus, les parents optent pour les petites filles.
Les parents adoptifs, eux aussi, ont tendance à vouloir des filles. Les Américains étaient prêts à payer jusqu’à 16 000 dollars pour avoir une fille, selon une étude publiée en 2010. En 2009, Abbie Goldberg, de l’Université Clark, a demandé à plus de 200 couples américains qui espéraient adopter s’ils voulaient un garçon ou une fille. Bien que beaucoup d’entre eux aient dit que cela ne les dérangeait pas, les hommes et les femmes hétérosexuels et les lesbiennes penchaient tous en moyenne vers les filles ; Seuls les hommes gays préféraient les garçons. En Corée du Sud, les filles représentent une nette majorité des adoptions. Bien que l’intérêt accru pour l’adoption de filles n’ait aucun effet sur le rapport de masculinité à la naissance, il donne une bonne indication des préférences des parents.
Les raisons de la préférence croissante pour les filles et de la dévalorisation relative des garçons ne sont pas du tout claires. Il pourrait y avoir de nombreux facteurs contributifs. Dans l’étude de Mme Goldberg, qui a trié les parents en fonction de leur orientation sexuelle, différents groupes ont donné des raisons différentes pour leurs penchants. Les hommes hétérosexuels, par exemple, estimaient que les filles seraient « plus faciles à élever », plus « intéressantes » et « complexes » ainsi que « moins difficiles physiquement » que les garçons. Les lesbiennes s’inquiétaient de savoir si elles seraient en mesure de socialiser les garçons, etc.
Dans les pays qui souffraient auparavant d’un grave préjugé en faveur des garçons, ce changement peut simplement traduire le désir d’éviter les problèmes qui découlent d’un déséquilibre entre les sexes. En Chine, où les hommes sont si prépondérants que beaucoup d’entre eux se sont retrouvés dans des « branches nues » célibataires et sans enfants, les parents cherchent peut-être à éviter une vie solitaire pour leurs enfants. Il est également coûteux d’avoir des garçons, dans la mesure où les hommes urbains de la classe moyenne sont généralement censés posséder un appartement avant de pouvoir se marier. Les parents des garçons se plaignent souvent des dépenses ruineuses qu’entraînent l’achat d’une maison.
Une autre possibilité est qu’une préférence pour les filles n’est pas nécessairement un signe d’émancipation, mais le reflet de rôles sexospécifiques durables. L’hypothèse selon laquelle les filles seront plus nourricières tandis que les fils s’éloigneront est enracinée même dans les sociétés les plus égalitaires. Au Danemark, en Norvège et en Suède, où les femmes sont relativement bien représentées dans les affaires et dans la politique, les couples accordent néanmoins plus d’importance à avoir au moins une fille qu’à avoir au moins un fils. Certains sociologues avancent que cela est dû au fait que les filles sont beaucoup plus susceptibles que les fils de s’occuper de parents âgés vivant seuls.
Le désir croissant d’avoir des filles peut également refléter les maux sociaux qui affligent les hommes dans une grande partie du monde riche. Les hommes dominent toujours les affaires et la politique et gagnent plus pour le même travail presque partout, mais ils sont aussi plus susceptibles de dérailler. Dans de nombreux pays riches, les adolescents sont plus susceptibles d’être à la fois auteurs et victimes de crimes violents. Ils sont également plus susceptibles de se suicider. Les garçons sont à la traîne des filles à tous les niveaux de l’éducation et sont beaucoup plus fréquemment expulsés de l’école. Elles ont moins de chances que les femmes d’aller à l’université. L’écart entre les sexes dans les universités américaines est plus grand aujourd’hui qu’en 1972, lorsque des lois interdisant la discrimination sexuelle dans l’éducation ont été promulguées. Mais ce ne sont plus les femmes qui sont sous-représentées.
Les parents compétitifs peuvent considérer que les filles ont une meilleure image d’eux que les garçons. Après tout, les garçons développent la motricité fine plus tard que les filles. Ils sont également pires pour rester assis. Ce sont des inconvénients dans un monde de leçons de musique et de cours d’art pour les tout-petits. « Nous n’avons plus d’épouses trophées », déclare Richard Reeves, président de l’American Institute for Boys and Men, qui cherche à remédier aux problèmes sociaux masculins. « Nous avons des enfants trophées. »
La fracture entre les sexes se poursuit à l’âge adulte. Alors que les jeunes femmes très performantes quittent le domicile familial, les jeunes hommes sont moins susceptibles de le quitter. Un exemple est le Japon, avec son nombre stupéfiant de jeunes reclus connus sous le nom de hikikomori, dont la plupart sont des hommes. Les jeunes hommes américains sont également plus susceptibles de rester au foyer de leurs parents que les filles. Environ un Américain sur cinq âgé de 25 à 34 ans vit avec ses parents, contre un peu plus d’une femme sur dix du même âge.
Une prise de conscience culturelle de la misogynie pourrait également être un facteur. Dans un livre intitulé « BoyMom : Reimagining Boyhood in the Age of Impossible Masculinity », Ruth Whippman observe que le monde a récemment été exposé à un torrent de nouvelles sur le mauvais comportement des hommes. Le mouvement #MeToo a révélé la prédation masculine d’abord à Hollywood, puis dans une série d’autres industries et pays. Des hommes tels que Harvey Weinstein, Jeffrey Epstein et Andrew Tate sont tous devenus des noms familiers après avoir été accusés de multiples chefs d’accusation de diverses formes d’abus sur les femmes (et dans le cas d’Epstein, sur les filles).
Plus récemment, l’histoire de Gisèle Pelicot, une Française qui a été droguée et violée à plusieurs reprises par son mari et 50 autres hommes, a suscité l’indignation du public. « Adolescence », un drame Netflix sur un garçon britannique de 13 ans arrêté pour meurtre, a déclenché une conversation mondiale sur le comportement misogyne chez les garçons. C’est une période difficile pour élever des garçons, selon Mme Whippman. La liste des peurs est longue, écrit-elle dans « Boymom » : « Violeur, tireur d’école, incel, homme-enfant, interrupteur, mansplainer, fumeur de joints, abstinent, non-essuie-glace des comptoirs de cuisine. »
Un signe révélateur de l’inquiétude générale à l’égard des garçons dans les pays riches est l’intérêt que les politiciens ont commencé à porter au sujet. L’année dernière, le Parlement britannique a ouvert une enquête sur les mauvais résultats scolaires des garçons. La Norvège est allée encore plus loin en créant une Commission pour l’égalité des hommes en 2022. Son rapport final de 2024 a conclu que la « prochaine étape » vers l’égalité des sexes serait de relever les défis auxquels sont confrontés les garçons et les hommes.
Les législateurs de tout le spectre politique américain font des bruits similaires. Le gouverneur de l’Utah, Spencer Cox, un républicain, a créé un groupe de travail sur le bien-être des hommes ; Le gouverneur du Maryland, Wes Moore, un démocrate, s’est engagé à « trouver des solutions ciblées pour élever nos hommes et nos garçons » ; La gouverneure du Michigan, Gretchen Whitmer, une femme (et démocrate), veut que plus de jeunes hommes entrent dans les collèges et les cours professionnels du Michigan.
Il est important de relativiser la morosité qui entoure les garçons dans les pays riches. « Il y a peu de preuves que le désir d’avoir des filles se traduit par un comportement discriminatoire à l’égard des garçons – ou des filles », déclare Lisa Eklund de l’Université de Lund en Suède. Avec 100 000 avortements sélectifs par sexe de fœtus féminins encore pratiqués chaque année en Chine, l’éradication des préjugés à l’égard des filles devrait rester une priorité.
Mais la technologie pourrait bientôt changer la donne, tout comme les ultrasons bon marché l’ont fait il y a 50 ans. Si l’on dispose d’un moyen facile d’agir sur leur préférence pour les filles, les parents des pays riches pourraient commencer à le faire en plus grand nombre. De nouvelles méthodes de test permettent aux parents de connaître le sexe de leur enfant à naître beaucoup plus tôt dans sa gestation. Certains kits peuvent être achetés en ligne ou dans le commerce, ne nécessitent que quelques gouttes de sang de la mère et fonctionnent dès six semaines. À ce stade, les amis et la famille peuvent ne pas savoir que la mère est enceinte et n’ont donc pas besoin de savoir si elle met fin à la grossesse.
La FIV et d’autres traitements de fertilité deviennent également moins chers, plus efficaces et donc plus courants. Aux États-Unis, où la FIV sélective selon le sexe est légale, environ un quart de toutes les tentatives de FIV conduisent désormais à des naissances vivantes, contre 14 % dans les années 1990. Environ 90 % des couples qui utilisent une technique appelée tri des spermatozoïdes pour sélectionner le sexe de leur enfant ont déclaré qu’ils souhaitaient un équilibre entre les fils et les filles. Malgré cela, dans la pratique, 80 % d’entre eux ont opté pour les filles. Si ce déséquilibre persiste alors même que de telles méthodes se répandent, les rapports de masculinité aux États-Unis commenceront bientôt à fausser.
Et même si les rapports de masculinité à la naissance restent au niveau naturel, la préférence pour les filles reste importante. Tout comme les avortements sélectifs en fonction du sexe dans les pays en développement sont le reflet de disparités et de préjugés sous-jacents, les préjugés naissants à l’égard des filles dans les pays riches révèlent vraisemblablement quelque chose sur le fonctionnement des sociétés. Il serait souhaitable d’atténuer les pressions sociales qui poussent les parents à préférer les filles aux garçons, indépendamment des dernières statistiques sur le rapport de masculinité à la naissance.
-
Graindorge
Invitéc’est peut-être pas le fil idoine mais c’est pas grave
Extrait de: 1910, La Divine Comédie – traduit par Félicité Robert de Lamennais, (Flammarion)
Dante Alighieri
Poèmes épiqueGloire à Celui qui meut tout, qui pénètre l’univers, et resplendit plus en une partie, et ailleurs moins.
Dans le ciel qui le plus reçoit de sa lumière, je fus, et je vis des choses que ne peut redire celui qui descend de là-haut: parce qu’en s’approchant de l’objet de son désir, tant s’y enfonce notre intelligence, que la mémoire ne peut en arrière retourner si loin. Cependant tout ce qu’en moi j’ai pu thésauriser de souvenirs du royaume saint, sera maintenant le sujet de mon chant.
O bon Apollon, fais, en ce dernier travail, que de ta vertu je sois rempli, autant que tu le demandes pour donner le laurier aimé de toi. Jusqu’ici ce me fut assez d’un sommet du Parnasse; mais des deux j’ai besoin pour entrer dans la nouvelle carrière. Viens dans ma poitrine, souffle en elle, comme lorsque tu tiras Marsyas de la gaîne de ses membres. O divine vertu, si tant tu te donnes à moi, que je reproduise au dehors l’ombre du bienheureux royaume empreinte en mon esprit, tu me verras alors venir à ton arbre aimé, et me couronner de ces feuilles dont le sujet et toi me rendrez digne. Si rarement, Père, on en cueille, pour le triomphe ou d’un César ou d’un poète (faute et honte des humains désirs), qu’à joie devrait être à la radieuse Déité Delphique, le feuillage de Pénée, lorsqu’il rend de soi quelqu’un avide.
Petite étincelle allume une grande flamme: peut-être qu’après moi, d’une voix meilleure, on priera Cirra de répondre.
Par des passages divers surgit pour les mortels la lampe du monde; mais par celui qui avec trois croix joint quatre cercles, il sort, d’un cours plus bienfaisant, en conjonction avec une étoile plus propice, et de la manière qui mieux convient, amollit et empreint la cire terrestre.
Un tel lever avait fait là le matin, et ici comme le soir, et là était blanc tout cet hémisphère, et l’autre noir, lorsque je vis Béatrice, tournée vers la gauche, regarder le soleil: jamais aigle si fixement ne le regarda. Et comme un second rayon sort du premier, et rejaillit en haut, tel qu’un voyageur qui veut s’en retourner; ainsi son acte, infus par les yeux dans mon imaginative, devint le mien, et sur le Soleil je fixai les yeux plus qu’il n’est de notre usage.
Beaucoup de choses peut là, que ne peut ici notre force, grâce au lieu fait pour être la demeure propre de l’humaine espèce.
Je ne le supportai pas longtemps, non cependant si peu que je ne le visse étinceler tout autour, comme le fer qui du feu sort bouillant. Et tout à coup un nouveau jour parut être ajouté au jour, comme si Celui qui peut, d’un autre Soleil avait orné le ciel. Béatrice, debout, tenait ses yeux fixés sur les Cercles éternels; et moi, d’en bas éloignant les miens, je les fixai sur elle, et si avant je pénétrai, que dans son aspect je me fis tel que se fit Glaucus [13], qui en goûtant de l’herbe, devint dans la mer le compagnon des autres Dieux.
Cette surhumaine transformation par des paroles ne saurait se décrire: que l’exemple donc suffise à celui à qui la grâce en réserve l’expérience. Si là était de moi cela seul que tu avais nouvellement créé [14], Amour qui gouvernes le ciel, tu le sais, toi qui m’élevas par ta lumière.
Lorsque la roue [15] qu’éternellement tu meus, ô désiré, à soi m’eut rendu attentif, par l’harmonie que tu règles et que tu distribues, me parut embrasée de la flamme du soleil une telle étendue du ciel, que ni pluie ni fleuve ne firent jamais un si vaste lac.
La nouveauté du son et l’éclat de la lumière allumèrent en moi un désir d’en connaître la cause, plus vif qu’aucun autre que j’eusse jamais senti. D’où elle, qui me voyait comme moi-même, afin de calmer mon âme agitée, avant que pour demander j’eusse ouvert la bouche, ouvrit la sienne, et commença: « Tu épaissis toi-même ta vue par une fausse imagination, tellement que tu ne vois pas ce que tu verrais si tu l’avais secouée. Tu n’es point sur la terre, comme tu le crois; mais de son séjour propre la foudre descend moins vite que tu n’y montes. »
Si ces brèves paroles, enveloppées d’un sourire, me délivrèrent du premier doute, dans un autre je fus encore plus enlacé; et je dis: — Satisfait désormais suis-je, et soulagé d’un grand étonnement; mais à présent je m’étonne comment je m’élève au-dessus de ces corps légers. — Sur quoi, après un pieux soupir, elle tourna vers moi les yeux, telle de visage qu’une mère qui regarde son fils en délire. Et commença: « Toutes choses sont ordonnées entre elles, et cet ordre est la forme qui rend l’univers semblable à Dieu. Ici les hautes créatures [16] contemplent la trace de l’éternelle Puissance, qui est la fin de ce qu’ainsi elle a réglé. Dans l’ordre dont je parle, toutes les natures ont leur inclination, plus ou moins, selon leurs genres divers, rapprochées de leur principe: d’où vient qu’elles voguent vers divers ports à travers la grande mer de l’Etre, emportées chacune par l’instinct qu’elle a reçu: celui-ci emporte le feu vers la lune; celui-ci meut les cœurs mortels; celui-ci condense et unit en une masse la terre. Et les flèches de cet arc n’atteignent pas seulement les créatures privées d’intelligence, mais celles aussi douées d’intelligence et d’amour. La Providence ordonnatrice de ce vaste tout, par l’effusion de sa lumière maintient perpétuellement en paix le ciel où tourne le Cercle le plus rapide [17]; et là maintenant nous porte, comme au séjour prédestiné, la puissance de cette corde, qui dirige ce qu’elle décoche vers un heureux but. Il est vrai que, comme souvent la forme ne s’accorde point avec l’intention de l’art, parce que la matière refuse de s’y prêter, ainsi de cette direction s’écarte parfois la créature, qui, poussée de la sorte, a le pouvoir de se ployer d’autre part, et (comme on peut voir le feu tomber de la nue) tombe, si vers la terre l’impulsion première est détournée par un faux plaisir. Tu ne dois donc pas, si bien je juge, plus t’étonner de monter, que de ce qu’un ruisseau descend du haut d’un mont. Même merveille serait-ce, si, dégagé de tout empêchement, tu fusses en bas demeuré, que si un feu libre restait en repos à terre. » Puis vers le ciel elle reporta ses regards.
s
-
BIOGRAPHIE
Invitéhttps://www.nouvelobs.com/societe/20250613.OBS104904/parlons-de-tous-les-malades-pour-que-la-grande-cause-nationale-de-la-sante-mentale-ne-soit-pas-que-du-fake.html?fbclid=IwY2xjawK7y2FleHRuA2FlbQIxMQBicmlkETFPajFwTTVRNWU4NjZ6ZVJuAR5jEfK0T5n03u9d8f22aXv2nWm3lKwcHuyhVBC09Ir-AaAmE-JUnLreOctCFw_aem_BgWbYyFtafYZYhgSZooQoA
.
Je peux offrir une photo à celui, ou celle, je suis pas sexiste, qui m’offrira la possibilité de lire l’article et une photo c’est pas rien, c’est 10 petites images qui demandent 10 bons points donc ça fait 100 bons points. -
kenny
Invitémonde diplomatique
L’étrange plume de ChatGPTIdentifier un texte généré par ChatGPT ou tout programme équivalent : enseignants, éditeurs et journalistes se posent quotidiennement le problème. Une solution consiste à détecter les formes linguistiques récurrentes utilisées par ces outils. Des structures dont l’omniprésence risque d’altérer la diversité du langage.
par Frédéric KaplanUne rythmicité singulière s’impose, de manière discrète mais généralisée, dans de nombreux textes produits et diffusés dans l’univers numérique. Elle se retrouve sur les réseaux sociaux, les billets de blog, et parfois même dans des articles de presse, en anglais, en français et dans bien d’autres langues.
Cette « signature » nouvelle repose sur l’usage récurrent de deux figures de style élémentaires. La première consiste à enchaîner deux syntagmes de sens contrastés, selon une structure du type : « Ce n’est pas ceci, c’est plutôt cela », ou encore « Ce n’est pas seulement…, mais c’est aussi… ». L’une installe une attente, une hypothèse ou une croyance ; l’autre la renverse. Appelons cette figure un « diptyque pivot ».
La deuxième structure repose sur un rythme ternaire : une séquence de trois propositions qui s’amplifient ou se complètent. Il peut s’agir de trois verbes, de trois phrases brèves ou d’une montée progressive en trois temps vers une idée plus dense : « C’est un système qui contraint, qui renforce, qui verrouille. » Nommons-la simplement « triptyque rythmique ».
Voici, par exemple, une séquence composée de deux diptyques pivots : « Des figures telles que Sam Altman, Elon Musk ou Peter Thiel ne se contentent pas de diriger des entreprises technologiques ; elles façonnent activement les politiques publiques et les visions du futur. Leur pouvoir ne réside pas seulement dans leur richesse, mais dans leur capacité à définir ce qui est perçu comme inévitable ou souhaitable. » Cet extrait provient d’un texte généré par le modèle de langage GPT-4o utilisé par ChatGPT, en réponse à l’instruction suivante : « Écris un billet de blog à partir du contenu d’un article d’Evgeny Morozov dont voici le lien (1). » Ces phrases ne figurent bien sûr pas dans le texte original, qui ne contient aucun diptyque pivot.
Si l’on réitère la demande, le nouvel écrit généré par GPT comporte dès la première phrase un diptyque pivot et quelques lignes plus loin un triptyque rythmique : « Ils ne se contentent plus de financer l’innovation. Ils veulent écrire l’histoire. Et pas n’importe laquelle : la leur. Dans la Silicon Valley, une nouvelle espèce d’acteurs s’impose dans le débat intellectuel global — les intellectuels-oligarques. Leur ambition ? Redéfinir ce que signifie vivre, travailler, penser… à l’ère de l’intelligence artificielle. » Une troisième version du billet inclut quant à elle un diptyque pivot comportant lui-même un triptyque rythmique : « Il ne s’agit pas de rejeter en bloc toute idée née dans la tech. Mais de réintroduire du pluralisme, du débat, du dissensus. » Chacun peut facilement répéter cette expérience simple et constater par lui-même la présence constante de ces deux figures stylistiques dans la plupart des textes générés.
Ces structures paraissent sans doute familières — comme des suites d’accords écoutés depuis l’enfance. Elles résonnent à la manière d’un slogan et s’impriment dans la mémoire. « Ce n’est pas la destination qui compte, c’est le chemin », « Je suis venu, j’ai vu, j’ai vaincu ».
Leurs origines remontent au moins à la rhétorique latine. Cicéron, par exemple, traite de l’usage des structures compactes et symétriques alternant des oppositions thèse/antithèse et des énumérations ternaires appelées « tricolons ». Diptyque pivot et triptyque rythmique constituent déjà dans l’Antiquité une grammaire stylistique minimale, capable d’organiser des discours courts et percutants. L’un crée une bascule narrative ; l’autre met en œuvre une élévation d’intensité.
Homogénéisation formelleSur les plates-formes numériques, certains textes sont presque entièrement construits à partir de ces deux schèmes. Comme s’ils provenaient d’une procédure combinatoire reposant sur un ensemble restreint d’opérations : une introduction en rythme ternaire, suivie d’un diptyque pivot, lui-même enchaîné à un second diptyque dont la chute intègre un nouveau triptyque, et ainsi de suite. Cette systématicité mécanique constitue un indice fiable de génération algorithmique. Car une telle homogénéisation formelle découle du processus même d’apprentissage des modèles de langage, fondé sur la compression statistique de vastes corpus textuels afin d’optimiser la prédiction des séquences suivantes. Cette technique tend à produire des formes linguistiques récurrentes — appelées « attracteurs » — vers lesquelles la machine revient spontanément.
À ce stade de notre compréhension, il demeure mystérieux que la compression et le traitement statistiques des masses textuelles utilisées pour l’apprentissage fassent réémerger ces formes de rhétorique — comme si l’influence de l’art oratoire latin avait été redécouverte par le modèle dans des milliards d’extraits, structure sous-jacente, invisible mais fondamentale dans l’ordre du discours, aujourd’hui utilisable comme un gabarit afin de générer des textes calibrés pour intéresser le lecteur.
L’absence de ces figures ne garantit évidemment pas l’origine humaine d’un texte. On peut tout à fait contraindre un modèle linguistique à éviter les attracteurs les plus visibles, en lui interdisant, par exemple, l’usage de diptyques pivots ou de rythmes ternaires. Mais on ne fait alors que déplacer le problème : la séquence produite retombe spontanément dans d’autres attracteurs, simplement moins fréquents. Aucun texte passé par un modèle de langage n’échappe à l’influence des paysages statistiques.
Cette régularisation de la langue était prévisible. Elle résulte de la logique économique d’accumulation, de modélisation et de médiation propre au capitalisme linguistique (2). Le fait qu’on puisse identifier à l’œil nu ces deux figures, certes anecdotiques en elles-mêmes, témoigne peut-être d’un processus de recomposition textuelle de grande ampleur.
Le phénomène apparaît d’autant plus préoccupant que les textes générés servent désormais à l’entraînement des futurs modèles de langage. Ces derniers ne seront bientôt plus alimentés majoritairement par des ressources primaires produites par des humains, mais intégreront une proportion croissante de textes « pollués » par l’intervention d’autres modèles. Cette boucle amplifiera ainsi des formes et des rythmes spécifiques, orientant itération après itération l’évolution des langues vers une destinée profondément incertaine.
Une course contre la montre s’engage : identifier au plus vite la signature de ces textes afin de les exclure des futurs jeux de données d’entraînement, un exercice auquel les modèles de langage eux-mêmes peuvent contribuer. Et, au-delà, découvrir d’autres motifs plus discrets mais tout aussi structurants qui sous-tendent les textes générés. Comme l’écrirait GPT : ce n’est pas seulement une question de rhétorique, c’est un enjeu pour la diversité, le langage, la pensée.
-
Dr Xavier
InvitéTrès intéressant. « Elle résulte de la logique économique d’accumulation, de modélisation et de médiation (…). » –> peut-être que c’est un petit clin d’œil inséré, mais même pas sûr.
Je me demande comment l’entraînement des modèles sur des textes anglais influent sur les textes produits en français (ou autres). Est-ce que ces structures sont plus présentes en anglais ?-
Claire N
InvitéMerci Xavier
J’ai ete saisi du même frisson paranoïaque
-
-
I.G.Y
InvitéMerci pour le signalement, je serais passé à côté. Très intéressant petit texte (et très dure question de Dr Xavier à laquelle je n’ai pas vraiment de réponse si ce n’est celle du test : en lui faisant écrire en anglais avec le même prompt et à partir du même article, les figures de style en question sont de fait présentes à gogo).
.
Kaplan fait très bien de glisser au passage qu’il n’y a pas là qu’une affaire de tournures statistiquement dominantes mais une affaire de paramétrage, donc de choix humain — et l’on sait à quel point les « pré-prompt » des LLM en libre accès ainsi que le paramétrage de leurs modèles sont ultra-confidentiels.En jouant avec des LLM directement via du code dans des formations au boulot, auxquelles je suis inscrit d’office même si ça n’est pas mon métier, j’ai pu faire en cachette quelques expériences complètement hors-sujet. Certains paramètres assez basiques permettent d’autoriser le LLM à davantage de « fantaisie statistique », c’est-à-dire l’autorisent à user de mots un peu/beaucoup moins probables au sein de la suite qu’il génère par incréments. En lui demandant d’imiter des styles d’écrivains, j’ai constaté que le résultat était particulièrement atroce (on a manifestement très peu donné à bouffer à gpt-4o ou llama les Folio de Modiano : la seule chose qu’ils en retiennent est qu’il aime Paris et les souvenirs du passé — perche tendue aux anti-Modiano éventuels…). Mais en l’autorisant à dévier davantage de la statistique la plus lisse (du top X% le plus probable), certaines tournures plutôt belles et inattendues apparaissaient, c’était net. Evidemment les LLM connus sont bridés là-dessus (sans quoi ils seraient à la fois plus intéressants et plus délirants).
.
Je serais très intéressé de voir les représentations statistiques de corpus de textes de grands écrivains au sens LLM, ça me paraît évident qu’on y verrait une structure beaucoup plus complexe et diffuse que sur le gros de la base d’entraînement de Chat GPT ou autre. -
Toni Erdmann
InvitéC’est passionnant. Merci !
-
-
..Graindorge
InvitéSi quelqu’un.e ici veut bien partager un article très intéressant du Monde Diplomatique de juillet:
» Mesurer la gloutonnerie numérique »
» L’industrie de l’intelligence artificielle dévore toujours plus d’énergie. Pourtant, quantifier son empreinte carbone s’avère difficile : la Silicon Valley ne communique pas les données. Au demeurant, l’accent mis sur le chiffrage d’un danger ne favorise pas toujours l’action collective pour le combattre.
Faut-il plaider pour la transparence des activités néfastes ou pour leur interdiction? »
Sébastien Broca
Dans l’article il écrit aussi » l’idée consistant à mettre sur le marché des produits ou des services toxiques ou dangereux puis à inciter les clients à ne les utiliser qu’avec modération suppose un partage des rôles dont l’inefficacité n’est aujourd’hui plus à démontrer : aux entreprises et aux investisseurs, la liberté ; aux clients, la responsabilité. »-
I.G.Y
InvitéRaison parmi d’autres pour laquelle je suis un peu dépité de voir le nombre de personnes qui ont littéralement remplacé leur utilisation de Google par celle de chat GPT.
Mesurer la gloutonnerie numérique (Diplo 07/2025) :
.
Une requête ChatGPT consommerait 2,9 wattheures, soit l’équivalent d’un four à micro-ondes allumé pendant douze secondes. Ce serait dix fois plus d’électricité qu’une recherche Google. Ces données ont été abondamment reprises par les médias. Mais on a également pu lire que la consommation de ChatGPT serait seulement six fois (1) ou quatre fois (2) supérieure à celle de Google, voire plus ou moins comparable (3). Quels sont donc les bons chiffres ?On serait tenté de répondre qu’ils sont aussi vrais — ou aussi faux — les uns que les autres. Une chose pourtant ne fait aucun doute : ChatGPT consomme beaucoup d’énergie. Pour répondre aux requêtes, le service recombine des éléments piochés dans de gigantesques bases de données, moyennant l’usage d’importantes infrastructures de calcul. Cependant, quantifier avec précision l’empreinte énergétique de chaque utilisation relève de la gageure. L’électricité consommée pour satisfaire une requête particulière dépend d’une foule de variables : le modèle d’intelligence artificielle (IA) utilisé, la complexité de la demande, le centre de données vers lequel elle est dirigée. Quant aux émissions de dioxyde de carbone (CO2) occasionnées, elles fluctuent en fonction de la source d’électricité, qui varie d’un endroit à l’autre, mais aussi d’un moment de la journée à l’autre. Pour corser le tout, nombre de ces éléments sont impossibles à connaître. OpenAI ne révèle ni le nombre de paramètres de ses modèles les plus récents, ni les centres de données où il traite les demandes de ses utilisateurs, ni les sources d’énergie employées pour alimenter ses infrastructures (4). L’empreinte énergétique d’une requête ChatGPT s’apparente à une énigme conçue de manière à ce que personne ne puisse la résoudre.
Le mystère qui entoure OpenAI n’est pas un phénomène isolé. Tous les principaux acteurs de l’IA se retranchent aujourd’hui derrière l’argument du secret industriel pour livrer le moins d’informations possible sur l’impact énergétique (et, plus largement, environnemental) de leurs technologies. En 2022, Google pouvait encore publier un article soulignant que l’« apprentissage machine » avait représenté entre 10 et 15 % de sa consommation énergétique globale entre 2019 et 2021 (5). Après l’irruption de ChatGPT en décembre de la même année, les entreprises du secteur ont drastiquement réduit les informations communiquées au public et aux chercheurs indépendants. Le géant des semi-conducteurs Nvidia n’est pas plus disert. Impossible de connaître l’empreinte carbone de ses processeurs graphiques (GPU) et leur taux de renouvellement, alors même qu’ils se comptent par milliers dans les grands centres de données qui accélèrent l’essor de l’IA.
Autant que la SuisseLes géants de la tech ont tout de même été obligés d’admettre qu’ils ne pourraient probablement pas tenir leurs objectifs annoncés en matière climatique. Selon le dernier rapport environnemental de Microsoft, ses émissions de gaz à effet de serre « réelles » — c’est-à-dire occasionnées par l’ensemble de ses activités, sans tenir compte des mécanismes de compensation — ont plus que doublé entre 2020 et 2024 (6) ! De fait, l’industrie numérique ne peut aujourd’hui se passer de sources d’énergie fortement carbonées, comme le charbon et le gaz naturel. Aux États-Unis, de nombreux centres de données sont installés en Virginie, en Virginie-Occidentale et en Pennsylvanie, des États où les énergies renouvelables sont peu développées. Les investissements récents des entreprises technologiques dans le nucléaire — depuis la réouverture de la vieille centrale de Three Mile Island jusqu’aux projets hautement spéculatifs autour de la fusion — ne laissent par ailleurs planer aucun doute quant à la croissance à venir de leurs besoins énergétiques.
Au flou entretenu concernant l’empreinte environnementale de leurs technologies, les géants du secteur ajoutent une deuxième stratégie. Des dirigeants comme MM. Sam Altman (OpenAI), Dario Amodei (Anthropic) ou Eric Schmidt (ancien président de Google) prétendent que l’IA résoudra, à terme, les problèmes liés au réchauffement climatique (7). En somme, les émissions de gaz à effet de serre engendrées par les développements actuels seraient une bonne affaire pour la planète ! En réalité, les formes d’intelligence artificielle qui peuvent apporter certains bénéfices en matière environnementale (pour modéliser l’évolution du climat ou optimiser certains processus) diffèrent de celles dont l’essor entraîne l’explosion de la consommation énergétique du secteur. Prétendre qu’un outil généraliste d’IA générative, comme ChatGPT, aide à lutter contre le réchauffement climatique tient davantage du canular que du propos scientifique.
Afin de dissiper ces écrans de fumée, différents acteurs s’emploient à mesurer l’empreinte énergétique de l’IA. Universitaires, collectifs militants et « outsiders » de l’industrie publient des chiffres, convaincus que « ce qui ne peut pas être mesuré ne peut pas être amélioré » — conformément à l’adage attribué au physicien Lord Kelvin (1824-1907). Pour réduire la consommation énergétique de l’IA, il faudrait commencer par la quantifier. Le jeune chercheur néerlandais Alex de Vries anime ainsi le site Digiconomist, créé en 2014 afin de documenter les effets environnementaux du Bitcoin. On lui doit l’estimation selon laquelle ChatGPT consommerait dix fois plus d’électricité que le moteur de recherche de Google (8), un chiffre repris depuis sa publication en 2023 par l’Agence internationale de l’énergie (AIE) (9). Dans un article plus récent, Vries estime que l’IA nécessite déjà autant d’électricité qu’un pays comme la Suisse et qu’elle représentera bientôt 50 % de la consommation électrique des centres de données au niveau mondial (10). En France, le cercle de réflexion The Shift Project, créé à l’initiative de l’ingénieur Jean-Marc Jancovici, avance des chiffres comparables. Les data centers pourraient d’ici à quelques années être responsables de 2 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre, dont près de 1 % pour l’IA uniquement (11).
Sur ces questions, la chercheuse canadienne Sasha Luccioni excelle. Chargée de la question du climat au sein de l’entreprise franco-américaine Hugging Face (qui promeut l’IA open source contre les modèles fermés des grands acteurs du secteur), elle a montré dès 2023 que l’empreinte carbone de l’IA était deux fois plus importante qu’estimé, si l’on prenait en compte toutes les étapes de la construction du modèle, depuis la fabrication des équipements jusqu’aux usages finaux (12). Classée en 2024 par le magazine Time parmi les « cent personnalités les plus influentes en matière d’IA », elle utilise aujourd’hui sa notoriété pour dénoncer le manque de transparence des grandes entreprises technologiques et défendre le développement de modèles d’IA plus frugaux.
Si le travail de mesure effectué par Digiconomist, The Shift Project, Hugging Face et d’autres offre un contrepoids aux discours trompeurs de l’industrie, il incite également à conduire une réflexion critique sur ce que produit cette avalanche de chiffres parfois contradictoires et scientifiquement fragiles. Du point de vue méthodologique, quantifier la consommation énergétique et l’empreinte carbone de l’IA se révèle d’autant plus ardu que le périmètre même de ce qu’on doit mesurer suscite le débat : où commence et où s’arrête l’IA ? Faut-il prendre en compte les répercussions de la fabrication des puces GPU ? Celles de la construction des bâtiments qui abritent les centres de données ? Celles des activités nocives pour le climat, comme l’exploration pétrolière, dont l’IA renforce l’efficacité ? En outre, l’opacité de l’industrie contraint les chercheurs à des approximations et à des suppositions que les lobbyistes du secteur montent ensuite en épingle pour dénoncer le manque de fiabilité des résultats présentés. Enfin, la focalisation sur l’empreinte carbone relègue souvent au second plan d’autres enjeux environnementaux cruciaux liés à l’IA : la consommation d’eau, l’emprise foncière, l’extractivisme, les déchets produits.
Mais l’effort de quantification pose une question plus fondamentale encore, qu’affrontent depuis des décennies les militants altermondialistes, écologistes, féministes, antiracistes : celle de l’efficacité politique des chiffres pour faire prendre conscience au public de la gravité d’un problème. Les partisans de cette forme de mobilisation adhèrent de manière plus ou moins consciente au présupposé selon lequel l’information produirait des transformations sociales positives. Comme un lointain écho à l’esprit des Lumières, ils se montrent convaincus que le savoir, exprimé dans les chiffres, objective la menace et transforme les pratiques. Une fois instruits sur la consommation électrique de l’IA, les utilisateurs renonceraient à des usages inutilement énergivores, les entreprises privilégieraient des solutions informatiques plus sobres et adaptées à leurs besoins, les régulateurs agiraient de manière plus éclairée.
Luccioni fonde son engagement sur cette conviction : si le public savait combien d’énergie consomme chaque requête, estime-t-elle, il se montrerait « plus réticent à utiliser l’IA pour des tâches superflues comme la recherche de la capitale d’un pays » (13). Dans cette perspective, l’idée a germé de créer un « éco-score » de l’IA, suivant le modèle de l’étiquette-énergie attribuée aux produits électroménagers, du Nutri-Score figurant sur l’emballage des produits alimentaires ou des données sur la consommation de carburant des véhicules. Cela permettrait, croit-on, d’orienter les consommateurs vers des usages plus soutenables.
Mais l’histoire contemporaine de la mobilisation par les chiffres est jalonnée d’échecs. Un consensus scientifique solidement établi et chiffré, celui formé autour du réchauffement climatique et de ses conséquences, n’a pas empêché l’affaiblissement ces trois dernières années de la préoccupation environnementale. Un Nutri-Score alarmiste n’a pas dissuadé les Français d’augmenter leur consommation de chips de 42 % en dix ans. Quant au fait de savoir qu’un SUV consomme en moyenne 15 % de carburant de plus qu’une voiture standard, cela ne semble pas en avoir détourné les ménages de ce type de véhicule. Quinze ans plus tôt, la profusion de statistiques documentant l’accaparement du monde par les 0,1 % de personnes les plus riches n’avait allumé que des feux de paille. Plus récemment, les chiffres concernant les violences sexistes et sexuelles et les aléas de leur prise en charge judiciaire ont paru moins efficaces que la multiplication de récits d’expériences concrètes à l’origine du mouvement #MeToo.
Chez les partisans de la quantification de l’empreinte environnementale de l’IA, l’espoir de verdir les pratiques grâce aux données chiffrées s’accompagne souvent de la croyance dans les vertus de l’autorégulation marchande, pour peu que toutes les parties prenantes disposent de l’information adéquate. Or, en matière de réchauffement climatique ou de réduction des pollutions chimiques, la régulation par l’information du marché a échoué. On ne voit pas pourquoi il en irait différemment s’agissant de l’IA, un domaine où l’évolution des usages dépend moins des demandes éclairées des utilisateurs que des acteurs de la tech, qui poussent à l’intégration de leurs solutions dans l’ensemble des secteurs économiques et des tâches de la vie quotidienne. L’idée consistant à mettre sur le marché des produits ou des services toxiques ou dangereux puis à inciter les clients à ne les utiliser qu’avec modération suppose un partage des rôles dont l’inefficacité n’est aujourd’hui plus à démontrer : aux entreprises et aux investisseurs, la liberté ; aux clients, la responsabilité.
Contraindre l’industrieCar l’enjeu est avant tout réglementaire. En matière environnementale, le droit européen exige des acteurs économiques qu’ils publient des données à propos des conséquences de leurs activités. La directive européenne relative à l’efficacité énergétique (DEE) impose par exemple aux grands centres de données de se doter de systèmes d’évaluation et de suivi, afin de renseigner leur consommation énergétique au sein d’une base de données commune. Cette évolution, qui semble marquer un pas dans la bonne direction, illustre une transformation de la fonction du droit. Celui-ci n’a plus vocation à contraindre les acteurs économiques (en imposant par exemple des plafonds à leur consommation énergétique) mais à améliorer l’information du marché (14) : plutôt que d’interdire des pratiques néfastes, l’Union européenne exige qu’elles soient transparentes !
Quantifier l’empreinte énergétique de l’IA est donc une entreprise périlleuse du point de vue scientifique et dont le bénéfice environnemental demeure incertain. Ce n’est pas une raison pour y renoncer, plutôt une incitation à en percevoir les limites. Dans le combat à mener contre le pouvoir de la Big Tech, les chiffres ne sont qu’un outil parmi d’autres.
Sébastien Broca
Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication à l’université Paris-VIII. Auteur de Pris dans la toile. De l’utopie d’Internet au capitalisme numérique, Seuil, Paris, 2025-
..Graindorge
InvitéGrand merci I.G.Y
Les marchands fabriquent un monde sans nous demander notre avis! Un monde paré de beaux habits
au design contemporain fleurant bon le progrès en se gardant bien de nous montrer les coulisses… Le marketing, le packaging, et autres » ing » sont très bien pensés et surtout très vite pour que des gens s’empressent d’y plonger la tête la première, sans prendre le temps de réfléchir . C’est là: du jour au lendemain, à portée de main, en quelques clics.
notre intelligence non artificielle peut-elle créer un monde autre?
-
-
-
Toto
InvitéJe ne sais pas trop à qui pensait le chat en écrivant ceci :
.
« Ils ne se contentent plus de financer l’innovation. Ils veulent écrire l’histoire. Et pas n’importe laquelle : la leur. Dans la Silicon Valley, une nouvelle espèce d’acteurs s’impose dans le débat intellectuel global — les intellectuels-oligarques. Leur ambition ? Redéfinir ce que signifie vivre, travailler, penser… à l’ère de l’intelligence artificielle. »
.
mais le développement de l’ia ne donne pas l’impression d’une réflexion globale sur l’avenir de la société.
Les entreprises veulent profiter de l’ia pour remplacer les salariés autant qu’elles le peuvent, microsoft en tête.https://emploi.developpez.com/actu/373664/Microsoft-annonce-avoir-realise-500-millions-de-dollars-d-economies-grace-a-l-IA-Un-miroir-aux-alouettes-masquant-des-licenciements-massifs-15-000-postes-ont-ete-supprimes-en-trois-mois/
.
Ce qui les intéresse est s enrichir encore plus, pas philosopher sur un modèle de société.-
Toto
InvitéAvec la petite touche de sadisme :
-
..Graindorge
InvitéMerci Toto
Et en cliquant sur le rédacteur Mathis Lucas , on trouve d’autres articles dont celui-ci
12/07/2025 : « Je ne peux pas boire l’eau » : comment l’essor des centres de données pour l’IA pollue les nappes phréatiques~? rend l’eau impropre à la consommation et met à rude épreuve les réseaux électriques
-
-
-
Charles
Invité-
Dr Xavier
InvitéSon nom est sans cesse revenu dans les débats qui ont précédé le renvoi en commission mixte paritaire de la proposition de loi visant à « lever les contraintes à l’exercice du métier d’agriculteur » lundi 26 mai. L’acétamipride, un pesticide néonicotinoïde banni en France depuis 2020, comme tous les produits de cette famille, en raison de leur impact délétère sur les insectes pollinisateurs, devrait être à nouveau autorisé pour plusieurs cultures (betterave à sucre, noisette…).
.
Les élus favorables au texte, du bloc central jusqu’à l’extrême droite, n’ont eu de cesse de relativiser l’impact d’une telle mesure, au motif que la substance a été réautorisée en 2018 en Europe jusqu’en 2033. Les connaissances disponibles sur les effets de ce neurotoxique suggèrent cependant que certains risques posés par la substance ont été ignorés par le processus réglementaire.
.
Mais, ironie de la situation, c’est la France elle-même qui a soumis à la Commission européenne, à deux reprises (en 2020 et 2022), de nouvelles données justifiant, selon elle, l’interdiction de cette substance. A chaque fois, l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) a été saisie par Bruxelles pour les évaluer. Dans son dernier rapport, publié en mai 2024, l’agence européenne ne change pas fondamentalement sa dernière évaluation, qui a conduit à l’autorisation du produit, mais elle reconnaît « des incertitudes majeures dans l’éventail des preuves de toxicité neurodéveloppementale [toxicité pour la construction du cerveau] de l’acétamipride ».
.
Parmi les données soumises par la France figuraient des travaux suisses de 2022 indiquant que de l’acétamipride (ou son principal produit de dégradation) était retrouvé dans le liquide céphalorachidien (qui baigne le cerveau et la moelle épinière) de 13 enfants suisses, sur un échantillon de 14.
.
« La présence d’un tel produit [neurotoxique] dans le liquide céphalorachidien, ce n’est pas du tout anodin, selon le biologiste Alexandre Aebi (université de Neuchâtel), coauteur de ces travaux. D’autant moins que, jusqu’à la publication de nos résultats, on nous disait que les néonicotinoïdes ne pouvaient pas traverser la barrière hématoencéphalique. »
.
Ces mesures ont été reproduites sur d’autres populations. Des chercheurs chinois ont ainsi montré que, sur plus de 300 volontaires de tous âges recrutés pour leur étude, plus de 85 % portaient des traces détectables du principal métabolite de l’acétamipride dans leur liquide céphalorachidien. L’EFSA a également estimé que les limites maximales de résidus en vigueur dans les fruits et légumes représentaient un risque pour le consommateur. L’agence installée à Parme (Italie) recommandait ainsi de diviser ces seuils par cinq, ce que la Commission européenne a mis en œuvre en septembre 2024.
.
Depuis, d’autres travaux académiques ont été publiés, renforçant ces motifs de préoccupation. En février, des chercheurs japonais ont ainsi montré que des rongeurs de laboratoire exposés in utero à de faibles doses d’acétamipride voyaient la structure de leur cervelet altérée et, à plus hautes doses, souffraient de troubles moteurs.
.
De nouvelles études paraissent chaque mois ou presque. Des travaux chinois, publiés le 10 mai, ont examiné 144 adultes souffrant de troubles neurologiques et ont comparé leur exposition aux néonicotinoïdes à celle de 30 individus sains. Les auteurs indiquent que l’exposition à ces neurotoxiques et à leurs métabolites est associée à des marqueurs d’inflammation et que le principal métabolite de l’acétamipride est, de toutes les molécules recherchées, le plus présent dans les échantillons. Ils montrent surtout que les taux urinaires moyens d’acétamipride sont de six à sept fois plus élevés chez les malades que chez les autres.
.
Le rapport de l’EFSA indiquait également que l’exposition au néonicotinoïde était associée à une baisse des niveaux de testostérone – un résultat obtenu sur des souris de laboratoire, mais également sur toutes les catégories d’un échantillon représentatif de la population américaine. Ces résultats suggèrent des propriétés de perturbateur endocrinien – propriétés qui « devraient être évaluées », écrit l’EFSA, selon les canons réglementaires adoptés en 2018. Ce qui n’a pas été fait. La Commission européenne et les Etats membres autorisent très fréquemment les pesticides en dépit de telles lacunes signalées par l’agence.
.
Les données sur les pollinisateurs, elles aussi, sont lacunaires. La toxicité aiguë de l’acétamipride pour l’abeille domestique (Apis mellifera) est, certes, de l’ordre de mille fois inférieure à celle de la plupart des autres néonicotinoïdes. Mais, comme le rappelle l’EFSA, les études fournies par les industriels pour tester le produit en conditions réelles ont soulevé « des inquiétudes quant à leur robustesse et leur fiabilité, en raison de graves lacunes ».
.
« Ces études ne peuvent pas être utilisées pour tirer des conclusions définitives sur le risque pour les abeilles, en particulier afin d’exclure tout effet chronique potentiel ou tout effet sur le développement du couvain », précise l’EFSA. En outre, l’abeille domestique est la seule espèce sur laquelle une tentative d’évaluation du risque a été menée, alors que les autres pollinisateurs, note l’EFSA, peuvent être « considérablement plus sensibles » aux néonicotinoïdes.
.
En mars, deux nouvelles études ont confirmé les réserves de l’agence. Des chercheurs chinois ont montré que l’abeille domestique était attirée par les plantes contaminées par l’acétamipride : en conditions réelles, les butineuses pourraient être plus exposées à cette substance que nous l’avions estimé, augmentant ainsi les risques.
.
Des scientifiques allemands ont, de leur côté, montré que l’épandage d’acétamipride sur une prairie, à des concentrations faibles, proches de celles rencontrées en bordure des champs traités, conduisait en seulement deux jours à un effondrement de 92 % des populations des trois espèces d’insectes les plus abondantes dans ces milieux. Soit une sensibilité à l’acétamipride plus de 11 000 fois supérieure à celle de l’abeille domestique.
.
Les études disponibles indiquent que les populations d’insectes volants d’Europe se sont effondrées de plus de 80 % au cours des trois dernières décennies et que le rythme de ce déclin ne ralentit pas.-
Charles
InvitéMerci !
-
..Graindorge
InvitéMerci Dr Xavier!
-
-
-
kenny
InvitéQuatre millions de spectateurs devant la première série quotidienne française
Un si grand sommeilC’est un feuilleton, sur France Télévisions, au titre prometteur : « Un si grand soleil ». Un programme bien fait pour nous reposer des difficultés de la vie sociale et, plus encore, des envahissements de la politique. Mais est-ce si sûr ? Que fait une série très regardée à ceux qui la regardent — y compris politiquement ? À plus forte raison quand elle est convaincue de ne rien avoir de « politique ».
par Frédéric LordonTout va bien. Il est bon de le rappeler, aussi souvent que possible d’ailleurs, car le spectacle du monde pourrait conduire des esprits négatifs à en douter. À tort, bien sûr. Non pas, pour être honnête, que, rigoureusement parlant, tout aille au mieux, mais pour l’essentiel tout de même, oui. La « création » — précisons : la création vendue aux institutions — est d’ailleurs là pour nous en assurer. Ainsi, Leïla Slimani, au Festival de Cannes en conférence de presse du jury. Gardienne de l’essentiel. Un journaliste a eu le mauvais goût d’interroger le sens politique du Festival alors même qu’on massacre à Gaza, au point qu’une tribune de Grandes Consciences un peu brutalement réveillées s’en émeuve. Sur l’estrade, on regarde la pointe de ses souliers. Leïla Slimani se porte heureusement volontaire pour rattraper ce léger début de naufrage. L’essentiel, cette bouée de sauvetage : « Nous avons à continuer de défendre la beauté, la poésie et l’envie de vivre — l’envie de vivre (bis). » Il est bien certain que dans les conditions de fortune qui sont les siennes, défendre l’« envie de vivre » de Leïla Slimani ne nécessite pas d’efforts excessifs. Mais les autres, à qui l’essentiel n’apparaît pas avec autant de clarté ? Comment le leur faire apercevoir à nouveau ?
Heureusement, comme tous les autres secteurs capitalistes, l’industrie « artistique » pratique le sain principe de la division du travail. Le Festival de Cannes parle aux festivaliers, le service public de l’audiovisuel se charge de la masse. Tous les soirs, à l’heure adéquate, c’est-à-dire après le journal télévisé (JT) qui pourrait conduire à faire douter, la série Un si grand soleil réadministre une petite dose d’« essentiel », bien sûr dans une formule redescendue des hauteurs slimanesques, néanmoins ramenée à son principe fondamental, très concentré : tout va bien. Le titre même de la série n’est-il pas en soi comme un prospectus : à la fois des charmes incontestables de la vie à Montpellier, puisque toute la série y a élu domicile, et, plus philosophiquement, du bien-fondé des attitudes positives à l’égard de l’existence.
L’anti-« The Wire »Ici l’effort à déployer, comparé à celui de Leïla Slimani parlant aux festivaliers, est autrement exigeant. C’est qu’il s’agit de parler à une tranche de population dont la vie ignore l’ensoleillement de principe — et doit activement être ramenée à cette manière d’envisager les choses. L’effort est considérable, il est méthodique également. Impossible en effet de tourner autour du pot : il faut prendre de front la vie sociale puisque c’est l’élément même de la vie des spectateurs, qu’ils la connaissent de première main et qu’elle est le lieu de leur doute quant à la présence bienfaisante du soleil. Pénétrante intuition des scénaristes : saisir la vie sociale par les institutions. Ici Un si grand soleil rejoint Sur écoute (The Wire) — sur le mode de l’inversion grotesque. The Wire, souvent désignée, à raison, comme « la meilleure série du monde », déployait une impitoyable enquête sur les institutions, police, syndicat, mairie, médias, école. De même Un si grand soleil. À ceci près qu’en lieu et place de l’enquête, il s’agit d’une célébration : comme dans la série HBO, il y a des institutions, mais, dans ces institutions, c’est la félicité. Étonnamment, la vie sociale est un hexagone institutionnel, c’est beau comme la France : l’école, le média, l’hôpital, l’entreprise, la police, la justice. Et, dans chaque côté de l’hexagone, c’est formidable : puisque tout va bien. Un si grand soleil ou The Wire à la française — c’est-à-dire l’anti-The Wire.
Au Midi libre — autant y aller carrément, pourquoi se donner la peine d’inventer un titre quand on a pareil joyau sous la main ? —, au Midi libre, donc, on est entièrement dévoué au bien public, notamment à l’éducation des citoyens, à qui il arrive, c’est sans doute l’effet pernicieux des réseaux sociaux, de verser dans le complotisme. Mais on veille aussi à l’information intransigeante, celle qui porte la plume dans la plaie — il y a des scandales, il faut les dénoncer —, autant qu’à la dignité des chiens écrasés. On aide la police en couvrant ses enquêtes, parfois un peu maladroitement, mais toujours animé d’un sentiment citoyen. On houspille la justice qui ne se saisit pas assez vite des grandes affaires — le trafic de drogue, ce fléau.
À Montpellier, il y a aussi le lycée Gustave-Flaubert — mais lui semble imaginaire. Peu importe : il est surtout prétexte à afficher le logo de la région Occitanie — qui a tout de même versé 1,2 million d’euros de subvention à la production depuis 2018, et attend de légitimes retours symboliques. Au lycée Gustave-Flaubert, comme au Midi libre, tout est pour le mieux. Les locaux sont splendides, les classes ne connaissent aucune surcharge. Les élèves sont bien élevés, sans doute ont-ils leur langage à eux, se montrent parfois un peu turbulents, ou perturbés, mais, dame, ce sont des adolescents. La proviseure est d’une parfaite humanité, la « communauté éducative » resplendissante.
Comme la « communauté soignante » — de l’hôpital public. Les chambres individuelles sont claires et spacieuses, le personnel, tout de dévouement, reste sans compter son temps auprès des patients. Le souci d’être en prise avec la réalité est néanmoins vif : la directrice, homologue en bienveillance de la proviseure, se dit préoccupée de la réduction des moyens, le personnel soignant est préoccupé à son tour, mais ça reste très « intérieur » et, somme toute, abstrait : pas de tri aux urgences, à peine quelques plaintes des aides-soignantes. Si, quand même : une bien vilaine affaire de harcèlement moral — ça existe parfois, hélas —, avec une interne arrogante, puis une chirurgienne un peu cassante — mais on se parlera, c’était un malentendu, et tout rentrera dans l’ordre.
Vient l’entreprise — et un cran de bonheur est franchi. La vie laborieuse y est représentée par un unique plan, décliné à l’infini, d’un salarié d’entrepôt bordereau en main vérifiant l’expédition des colis. La vraie vie est à l’étage : dans les bureaux. La pédégère est une sorte d’aimable harpie qui tient son monde d’une main de fer, mais en définitive s’exploite elle-même bien plus qu’elle n’exploite les autres. Qu’on n’aille cependant pas dire que la réalité du monde du travail est ignorée : il y a un syndicaliste dans cette entreprise. Et même : des conflits salariaux. On a d’ailleurs frôlé la grève. Heureusement la raison a parlé : les augmentations revendiquées n’étaient pas raisonnables — le syndicaliste a fini par l’admettre. Et les craintes de licenciements au moment d’une fusion — c’est la vie naturelle des affaires —, si elles ont été vives, ont été dissipées : la direction générale n’a qu’une parole.
Les sommets dans l’ensoleillement cependant sont atteints au commissariat. La vocation au bien public y est de rigueur. Le commissaire est un peu pète-sec, mais tellement sympathique. On n’a pas besoin de prononcer une seule fois le mot « républicain » pour être certain que ses policiers sont les meilleurs des hommes. Et des femmes : le commissariat ne compte-t-il pas une OPJ lesbienne (point diversité), aux idées humanistes bien ancrées ? Les auxiliaires de police conduisent les menottés avec des expressions de compassion désolée, qui disent qu’il y a parfois bien du malheur dans la société mais que sed lex.
Les scénaristes cependant ne se voilent pas la face : on sait qu’il y a parfois des « problèmes » dans la police, on ne feindra pas de regarder ailleurs. Comme on ne veut pas non plus s’étendre, on a confié à un personnage unique le soin de les incarner tous : il est raciste, sexiste, homophobe — mais dans le fond pas mauvais bougre. Pas d’inquiétude en tout cas : rien de systémique.
Une critique aussi abrasive des institutions s’appuie nécessairement sur un socle philosophique de première qualité. En un mot : la vie (sociale) est aimable et mérite notre modération. La survenue des différends — il peut même y avoir jusqu’à des conflits — est bien normale, néanmoins : raison garder. Au travail, on l’a vu, où l’on se préviendra des folies salariales. Mais aussi quand il s’agit de l’engagement dans les grandes causes — auxquelles les scénaristes, concernés et à l’écoute de la société, font entièrement droit. La chasse par exemple. Ou les atteintes environnementales de projets immobiliers peu précautionneux, l’agriculture excessivement chimique également. Une grande leçon cependant : trop de radicalité est toujours dommageable. Pourquoi donc aller à de regrettables confrontations, ou risquer des manifestations non autorisées que même la jeunesse des activistes ne peut justifier ? Il s’ensuivra d’inévitables dérapages, de la violence même. En toutes choses donc, conserver le goût du compromis — et le courage de la nuance. De la politique si l’on veut, ma non troppo, et pourvu qu’elle soit citoyenne.
Sirop incapacitantPour nous en convaincre, le scénario disperse astucieusement une multitude d’indices subtils, bien faits pour nous assurer que la vie est bonne et ne vaut pas qu’on la chahute. On vit couramment dans des maisons de trois cents mètres carrés avec piscine. Tout le monde ou presque roule en véhicule électrique VW ID.4 (de 41 500 euros à 50 990 euros TTC, renseigne le site), heureuse coïncidence des choix automobiles en tout cas. Chez la pédégère, le branding ne fait même plus semblant d’être discret : les employées de maison s’empressent en tablier Shiva — l’exploiteur qui a réussi cette performance symbolique de transfigurer la domesticité à coups de photos « studio Harcourt ». La continuité en humanité entre Ingrid Bergman et les femmes de ménage n’est-elle pas évidente ?
On commence à avoir compris l’idée générale : il fait bon vivre dans notre ordre social en général, et en Occitanie en particulier. Par conséquent, il vaut mieux que tout le monde se tienne tranquille. La série a d’ailleurs pour invariant narratif de tenir ensemble une amourette, un fait sociétal et le commissariat, assurant donc à la police une présence en chaque épisode. Manière de nous signaler où se tient l’épine dorsale.
C’est une ligne à laquelle la présidente de région, Carole Delga (Parti socialiste), ne pouvait qu’être sensible. De là sans doute qu’après les sommes rondelettes lâchées à la production, il ne restait plus rien pour subventionner le colloque 2025 de l’Association française de sociologie réunissant mille chercheurs — il était certes possible que les questions sociales y fussent évoquées d’une manière un peu moins ensoleillée. Pendant ce temps au moins, on ne parlera pas de l’A69 (raison garder), des interdictions de manifestations en faveur de la Palestine, ou de ce que l’université Paul-Valéry, plus réelle que le lycée Gustave-Flaubert, s’engage dans des directions, disons, étranges, à base de master en « Quantique du leadership capacitant et vibratoire » (1), ou de « Semaine pour la qualité de vie et conditions de travail » (sic) où l’on apprend à « se relaxer au son du kigonki » (2). D’autres effets du soleil probablement.
On se trompe quand on cherche le travail de l’hégémonie dans les « appareils idéologiques d’État » comme disait Louis Althusser. Quand bien même, dans une définition révisée, on y inclurait les médias du capital. La propagande à gros sabots est visible de tous — ça n’est pas un hasard qu’année après année les médias s’enfoncent dans le classement des institutions les plus discréditées. En réalité, l’idéologie a ses cheminements autrement pernicieux, et autrement efficaces, ceux-là mêmes où nul n’aurait à l’idée d’y voir une entreprise de malaxer les esprits. Et c’est vrai : d’entreprise, au sens délibéré du terme, il n’y en a pas. Les scénaristes lèveraient les bras au ciel s’ils s’entendaient qualifier d’idéologues. Le fait est : ils n’ont aucun agenda, aucun double fond. Il leur suffit de se laisser aller à leurs lignes de plus grande pente, les lignes de leur position sociale pour, comme Leïla Slimani, s’émerveiller de la vie bonne qui est la leur, la supposer universellement partagée, tenir à leur désir de n’y surtout rien changer, et proposer une image de la vie sociale à ce point fantasmagorique.
Le pire étant — et c’est bien à cela qu’on mesure la puissance d’une hégémonie — que cette image, pourtant adressée à ceux dont la vie n’est qu’épreuves, est bien faite pour leur entrer dans la tête à la fois comme le rêve de la vie qu’ils voudraient, suffisant à faire oublier la vie qu’ils ont, et comme sirop incapacitant. Tout, dans Un si grand soleil, est agencé en vue de la sédation, depuis les faux suspenses qui ne doivent donner lieu à aucune angoisse de spectateur — il en a déjà assez comme ça — jusqu’à l’évacuation totale de toute conflictualité réelle, avec sa pénible perspective de désordre. De la même manière qu’il n’y a pas plus idéologique qu’un journaliste prétendant « ne pas faire d’idéologie », il n’y a pas plus politique qu’une série persuadée de ne pas faire de politique, combinaison paradoxale d’une politique procédant par dénégation de la politique. C’est que l’essentiel est que rien ne se voie — pour que tout opère. La politique visible étant absentée, c’est la politique invisible qui fait son travail et qui, comme de juste, le fait avec d’autant plus d’efficacité qu’elle est invisible. C’est pourquoi Un si grand soleil est un agent de l’hégémonie infiniment plus efficace que BFM ou le JT de France 2 qui la précède. Tous les soirs, les esprits sont politiquement travaillés, avec une profondeur qui le dispute à l’inconscience générale, celle des scénaristes tout autant que celle des spectateurs. Travaillés à adhérer sans réserve à l’ordre social qui pourtant les maltraite, et ceci par les voies imperceptibles et débilitantes du « naturel », par les pouvoirs anesthésiques des reconnaissances immédiates, et immédiatement acritiques, où il s’agit de les enfoncer encore un peu plus — un si grand sommeil.
Frédéric Lordon
Philosophe.(1) Elian Barascud, « Montpellier : après le “master quantique”, l’université Paul-Valéry n’en a pas fini avec l’ésotérisme », 17 février 2025.
(2) Elian Barascud, « Le développement personnel New Age, nouvelle méthode de management à l’université Paul-Valéry ? », 18 juin 2025.
-
toni Erdmann
InvitéUne bonne âme pour nous partager ceci :
-
noir extatique
Invité“Kechiche a une boulimie d’images” : les monteurs de “Mektoub my love : Canto due” racontent
Projeté en compétition officielle ce samedi 9 août, le dernier volet de la trilogie d’Abdellatif Kechiche est l’événement du Festival de Locarno. “Plus de mille heures d’images” avaient été tournées… Récit d’un travail au long cours.« Mektoub my love : Canto Due », avec Shaïn Boumedine et Ophélie Bau. Locarno Film Festival
Par Marie Sauvion
Réservé aux abonnés
Publié le 09 août 2025 à 14h02
«
Frénésie, excitation, ivresse. Depuis longtemps, on n’avait vu à l’écran un tel tourbillon des sens », jurait Télérama en 2018, à la sortie de Mektoub my love : Canto uno. Cinq ans après La Vie d’Adèle, chapitres 1 & 2, Palme d’or à Cannes, Abdellatif Kechiche y chroniquait un été sétois gorgé de soleil, de tchatche, de drague, de noubas, de baignades, étirant des scènes plus ou moins improvisées autour de trois fois rien, plaisir et marivaudage, bouches gourmandes et popotins charnus, invitant la vie — jusqu’à la naissance d’agneaux — à se laisser dévorer des yeux dans chaque plan de ses deux heures et cinquante-cinq minutes. On se pâmait ou on se barbait, mais c’était quelque chose.Et puis, il y eut (et, cependant, il n’y eut pas vraiment, puisque le film demeure inédit en salles) Mektoub my love : Intermezzo, moins une suite qu’un interlude, trois heures et demie de rebelote et de boumboumtchak en boîte de nuit et en compétition à Cannes 2019, des culs partout et un cunni dans les W.-C., expérience limite, ruineuse même, entre polémiques et droits musicaux impossibles à financer.
Depuis, rideau ou quasi, à peine une brève réapparition du cinéaste et, pour ses admirateurs, la longue attente du troisième et dernier volet de la trilogie. C’est dire si la présentation officielle de cette arlésienne qu’est Mektoub my love : Canto due au Festival de Locarno, samedi 9 août, constitue, quoi que l’on pense de Kechiche, de son œuvre ou de ses méthodes, l’événement cinéphile de l’été. L’auteur, frappé par un AVC au printemps, n’a pas fait le déplacement en Suisse, contrairement à ses acteurs, dont Ophélie Bau et Shaïn Boumedine. Revendiqué comme « différent », le second chant emboîte le pas au premier et s’ouvre à la fin de l’été, en septembre 1994, avec l’irruption d’une actrice américaine (incarnée par la nouvelle venue Jessica Pennington) et de son producteur hollywoodien de mari dans la ronde des Sétois.
Pour en parler, on a rencontré, à Paris, un tandem qui s’est retrouvé, mieux qu’aux premières loges, les mains dans le cambouis deux ans durant : Luc Seugé, 30 ans, et Alexis Goyard, 33 ans, les principaux monteurs de ce nouveau Mektoub au destin chahuté.
L’annonce de cette sélection à Locarno, en juillet, a surpris tout le monde : c’est le film qu’on n’attendait plus !
Luc Seugé : Nous, on l’attendait, même si pas forcément à Locarno. Le montage s’est étalé entre 2022 et fin 2024, pour arriver à un film qui, contrairement à Intermezzo, rentre beaucoup plus dans les canons de la distribution, donc on savait qu’il allait trouver sa voie, que c’était juste une question de temps.Vous comptiez déjà parmi les monteurs d’Intermezzo, en 2019. Que s’est-il passé durant ces trois ans d’interruption ?
L.S. : D’abord, après Cannes, on a remonté Intermezzo dans une version qui dure à peu près deux heures et quart, et qui est magnifique. Après, il ne s’est pas passé grand-chose. La boîte de production d’Abdellatif Kechiche, Quat’Sous Films, a déposé le bilan. Je sais qu’il n’a jamais cessé, lui, de regarder les rushes, de se poser des questions — ce qui nous a servi quand on s’est remis au travail.On s’est retrouvés avec plus de mille heures de rushes ! Visionner l’ensemble, à raison de cinq heures par jour, prend déjà huit mois.
Le monteur Luc Seugé
Entre Canto uno et Canto due, Abdellatif Kechiche a-t-il changé de méthode ?
L.S. : Il a tourné le premier à trois caméras ou plus, ce qui lui permettait de saisir une multitude de points de vue et de filmer les jeunes gens comme jamais auparavant. Fort de cette réussite, il est monté pour le deuxième à dix, douze et même dix-huit caméras, regardant toutes des axes différents, parfois depuis des pièces ou des étages différents, pour conserver l’énergie du groupe mais aussi la particularité de son cinéma : les gros plans, la capacité à saisir ce qui se passe sur les visages. C’est un dispositif énorme, avec des prises qui s’étirent souvent sur plus d’une heure, dans lesquelles l’improvisation vient pénétrer le scénario. C’est pour ça que le montage est aussi long : on s’est retrouvés avec plus de mille heures de rushes ! Un seul visionnage de l’ensemble, à raison de cinq heures par jour, prend déjà huit mois.Mais comment se débrouiller d’une matière aussi profuse ?
L.S. : On y va scène par scène, on essaie de garder des segments entiers, sans couper, et après on rabote, on rabote, pour trouver le rythme global. La quête d’efficacité, ici, vient d’une volonté d’Abdellatif d’épouser les codes plus classiques du cinéma américain, qui est le sujet indirect du film. Il y a un récit plus clair, plus assumé que dans Canto uno, une forme de polar, de tragédie aussi, qui l’intéressait pour faire quelque chose de totalement différent. J’adore Canto uno, et l’objectif, c’était de ne pas rejouer un chef-d’œuvre.
Alexis Goyard : L’enjeu consistait à trouver où placer le curseur du naturalisme, les moments où le conserver et où l’abandonner. Canto due a un côté métacinéma, à travers l’actrice et le producteur américains, mais il ne fallait pas non plus que ce soit didactique, c’est-à-dire qu’il fallait incarner ces personnages.Je me souviens qu’Abdellatif disait en blaguant : “Je suis un très bon assistant monteur !” C’est lui qui fait le tri, ce qui conditionne le montage tout en nous laissant une liberté.
Le monteur Alexis Goyard
Deux ans de montage avec Kechiche, ça donne quoi au quotidien ? Il vous donnait quelles directives ?
L.S. : Il communique par quelque chose d’à la fois cryptique et simple : les rushes. Par exemple, on réduit une scène de vingt heures à sept heures, et on la lui donne. Lui, sur son logiciel de montage, taille la scène à trois heures et nous la renvoie, on comprend ainsi ce qu’il a aimé ou non, on recoupe à une heure et demie, et ainsi de suite…
A.G. : Je me souviens qu’Abdellatif disait en blaguant : « Je suis un très bon assistant monteur ! » C’est lui qui fait le tri, ce qui conditionne le montage tout en nous laissant une liberté. Dans la scène, il y a souvent un secret à déchiffrer. Une fois qu’on l’a trouvé, on a trouvé le sens.Ça peut être quoi, ce secret ?
A.G. : Au début du film, dans une séquence de restaurant, je me suis beaucoup concentré sur Jessica, l’Américaine : il fallait à la fois aimer la détester et la rendre sympathique. Abdellatif était obsédé par elle, il voulait tout le temps la montrer et, à force de scruter ses gros plans, se révélait de fait quelque chose de touchant… Je me souviens qu’il m’avait conseillé de regarder Faces, de John Cassavetes [1968], et, quand je l’ai vu, j’ai compris qu’il y avait une continuité.
L.S. : Souvent, le secret est dans l’intime, le visage. Dans cette scène de restaurant, il y a ce basculement dont tu parles, et puis quelque chose de passionnant quand elle est agacée par le repas qui tarde à arriver. On a faim avec elle !
A.G. : Abdellatif aussi a une boulimie, mais d’images. Il en veut toujours plus, il passait des nuits entières à les regarder, une par une, et il nous a appris à les apprécier. Il voulait toujours recadrer davantage, tout remplir, qu’il n’y ait pas de vide et qu’on puisse se délecter de la beauté.
L.S. : Il n’y a quasiment jamais un plan sans un visage de face !Ce projet tellement énorme a transformé toutes les personnes qui y ont participé, Abdellatif compris. Quelque chose s’est apaisé.
Le monteur Luc Seugé
Dans Canto Uno et, évidemment, dans Intermezzo, sa poétique portait plutôt sur les courbes et les fesses des jeunes femmes. Est-ce qu’il y a eu une autocensure post-#MeToo dans Canto Due ?
L.S. : Je pense que le rapport au cinéma américain d’Abdellatif Kechiche révèle les intentions du film, sa volonté de jouer avec des codes qui supposent un autre rapport au corps et qui laissent plus de place aux dialogues et aux visages. Là, si quelqu’un veut s’amuser à compter les fesses, comme certains l’ont fait pour Intermezzo, il verra des fesses d’homme dans un plan qu’Abdellatif a trouvé comique.Que retiendrez-vous de cette aventure hors norme ?
A.G. : Une forme d’humilité. Souvent, Abdellatif disait qu’un film possède sa propre voix et qu’il faut l’entendre.
L.S. : Ce projet tellement énorme a transformé toutes les personnes qui y ont participé, Abdellatif compris. Quelque chose s’est apaisé. On en sort riches d’un apprentissage sur le cinéma, le montage, mais aussi humain, de patience et de résilience.-
Toni Erdmann
InvitéMerci !
-
begaudeau
Invité« à dix, douze et même dix-huit caméras »
bon
-
-
propater
InvitéArticle intéressant sur AOC de Claude Askolovitch sur sa rupture avec Le Point:
.
La ligne du Point
.
Par Claude Askolovitch
Journaliste et essayiste
.
Un tweet fight autour de la présence de Franz-Olivier Giesbert, ancien directeur du Point, dans une émission consacrée aux 120 ans de la loi sur la laïcité nous fait revenir sur le récit d’une expérience individuelle et professionnelle d’un journaliste écarté de l’hebdomadaire, après avoir exprimé son désaccord sur la couverture médiatique de l’islam.
.
Quand j’ai pris mes fonctions à la revue de presse de France Inter, à l’été 2017, une de mes inquiétudes se nommait « Le Point ». Comment traiterais-je un magazine que j’avais dû quitter cinq ans plus tôt, poussé dehors par sa direction après un désaccord éditorial et humain sur la couverture de l’islam en France ? Ce fut d’une facilité déconcertante. Le premier jeudi de ma nouvelle vie, le 31 août, Le Point publiait deux entretiens au long cours, l’un avec l’essayiste Yuval Harari, qui après Sapiens nous contait l’homme devenu Dieu, l’autre avec Emmanuel Macron, tout frais président. C’était de la bonne came et les auditeurs le surent. J’eus en huit saisons d’autres occasions de leur en parler.
.
Le Point a d’autres atouts que l’art de l’interview et la passion des sciences, un positivisme souvent roboratif. Il a aussi des défauts. C’est son goût du présent qui me le fit ré-aimer. Si l’on n’est pas épris de la presse, inutile de la lire, encore moins d’en faire revue. Nos journaux – mes confrères – méritent tout sauf la tiédeur.
.
J’écris cela pour éclairer un paradoxe. Le Point est un très bon journal et un journal précieux dans mes paysages ; et en même temps un journal dont je fus écarté. Deux choses peuvent être aussi vraies en même temps. Cette contradiction s’est imposée à moi.
.
Il y a quelques jours, bêtement peut-être je twittai ceci : « En 2012, Giesbert me sortait du Point, parce que je n’avais pas écrit l’article demandé sur l’envahissement de la France par la viande halal – polémique lancée par Marine Le Pen. Je le retrouve expert en laïcité d’une soirée du service public. Cela fait sens. »
.
Ce n’était pas Le Point que visait ce post, ni même Giesbert personnellement, mais l’étrangeté (selon moi) du casting d’un plateau de France 2 consacré aux 120 ans de la laïcité. Inviter Franz-Olivier Giesbert en expert ou en témoin était une erreur, sauf à vouloir caricaturer le débat. Vous me direz que ça les regarde. Mais mon expérience plaidait.
.
En février 2012, pendant la campagne présidentielle, Marine Le Pen avait posé dans le débat le fantasme d’une viande halal en passe de devenir hégémonique dans nos abattoirs. Je travaillais au Point depuis quelques mois. J’avais été chargé d’une enquête dont le titre était déjà choisi, « L’islam sans gêne », et qui devait recenser les abus musulmans dans les hôpitaux et autres lieux. La feuille de route m’avait été donnée assez précisément. J’étais embarrassé. Me promenant dans mon enquête, je voyais plus les compromis et les contradictions fécondes de musulmans de France, croyants ou orthodoxes, orthopraxes, entre l’intégration – mot banal, pardon – et la fidélité à leur foi, y compris dans sa lecture la plus stricte. Je trouvais cela intéressant et en même temps compliqué : je n’allais pas dans la direction qu’on m’avait assignée, et cette insubordination de fait, forcément, allait me retrouver.
.
Il y eut des sourires en conférence de rédaction quand on me demanda un article sur l’affaire du halal. Il y eut des cris et des engueulades rudes quand le papier fut publié. J’étais pourtant satisfait d’avoir déminé la polémique, et content d’avoir interrogé un vieux copain, Malek Chebel, aujourd’hui décédé, qui était l’avocat d’un islam de la joie et des lumières aux antipodes de l’intégrisme, mais que la prévention envers la barbaque halal, et envers l’islam en général, finissait par fatiguer.
.
Mes patrons étaient moins contents que moi.
.
Dans une longue conversation entre inégaux, puisqu’il était celui dont mon gagne-pain dépendait, Giesbert – chef suprême du journal – me fit un double reproche. Idéologique, puisque je refusais d’aborder la question du halal comme un problème, sans doute disait-il, pas à tort, en raison de ma tendresse pour la viande cachère ; et journalistique, puisqu’il était patent que le halal nous envahissait, et je ne l’avais pas établi.
.
Ce furent des moments peu sympathiques. On me retira le dossier, je m’insurgeai, on me dit qu’il valait mieux se séparer. En mai, j’étais parti. J’ai bien vécu depuis, mais plus jamais en CDI.
.
Malgré les apparences, je n’en fais pas – je n’en fais plus ? – une affaire personnelle. Mais politiquement, qu’une divergence sur le halal ait pu conduire au chômage un journaliste d’un hebdo libéral dit quelque chose de l’idéologie française. Retrouver Giesbert en position d’expertise sur la laïcité, même treize ans plus tard, me fit donc réagir.
.
C’est court, un tweet. Celui-ci fut trop lu. Il existe tout seul et a été mécompris.
.
Le directeur du Point, Étienne Gernelle me répondit que j’avais été sorti du journal, en 2012, parce que je ne fichais pas grand-chose. S’installa un tweet fight à coups retenus, que je conclus en saluant la qualité de trois papiers du Point qui venaient de paraître ; c’était habile et vrai. Gernelle m’en remercia. Je ne le crois pas insincère. Cet homme rude et talentueux que j’ai connu jeune est un soldat de son entreprise, et, de Giesbert qui l’installa, un fidèle. C’est aussi estimable que l’exactitude : c’est même au fond une autre exactitude.
.
L’échange n’est pas infécond. Il faut reconnaître les raisons des autres et ce que nous leur devons. C’est une très bonne chose qu’on m’ait sorti du Point.
.
Un journal a besoin de cohérence et un journaliste de liberté. Si elles ne coïncident pas, mieux vaut trancher que s’affaiblir ou se perdre.
.
Étais-je à ma place dans ce journal ? Non. Valait-il mieux que je m’en aille ? Oui. Pour Le Point et pour moi. Était-ce brutal ? Sans aucun doute. Mais la chirurgie est ainsi faite. Les temps étaient déjà compliqués pour la presse. Le Point se vivait comme une famille et je n’en étais pas. Mon regard sur la société française, mes envies, mon travail, ma recherche, ce que je ressentais, étaient à l’opposé de ce que pensait et désirait la direction du journal, et singulièrement sur un sujet, la subversion islamique, qu’elle jugeait essentiel. Aurais-je été spécialiste des sciences ou de cinéma, il n’y aurait pas eu de problème. Mais j’étais censé raconter des bouts de cette France qui, disait-on, se disloquait. Je n’étais pas au bon endroit. Un corps étranger culturellement, trop construit peut-être pour se refaire, ou se renier, ou s’adapter. Ce qu’on me demandait parfois me heurtait. Je n’y comprenais rien. Sidéré, fus-je pris pour négligent.
.
Je fis quand même au Point, soyons juste, sur Marseille, sur le champion olympique suicidé Pierre Quinon, sur des altermondialistes venus d’Espagne, sur un champion d’échecs, sur des émeutes à Mayotte, des papiers que je ne regrette pas. Un autre papier aussi, sur les bidonvilles roms, dont je suis triste et fier – de pauvres gosses que tenaillait parfois la peur de sentir mauvais. Je me souviens que Giesbert, sur ce sujet, avait regretté que je ne raconte pas l’histoire du roi des gitans, qui depuis la Roumanie dirigeait les rapines (je cite de mémoire, mais c’était l’idée). Ce n’était pas encore méchant, mais j’aurais dû comprendre.
.
Je quittai le Point, non pas licencié, viré de fait, mais proprement : nanti d’indemnités honnêtes et négociées. Cela se signale.
.
Je ne prétends pas que ce fut agréable, ni que mes sentiments envers Franz-Olivier Giesbert sont aimables. Mais à l’arrivée, me retrouver en danger matériel – ce n’était pas une blague – m’a rendu au réel : la condition de chômeur, et conséquemment celle de pigiste quinquagénaire et de mauvaise réputation (un emmerdeur, pour faire simple), vous remet à votre place et, quand la lumière revient, vous rappelle que la surface sociale est un hasard et vous rappelle à l’empathie pour les éclopés. Je me préfère aujourd’hui. Je dois cela à Giesbert et au Point.
.
Un an plus tard, en 2013 je publiai un livre intitulé Nos mal-aimés (Grasset), qui voulait décrire – je n’en démords pas –, la souffrance que s’inflige la France en n’acceptant pas sa part musulmane. Il me valut quelques saluts et des détestations. Le Point, lui, avait commandé à une autre journaliste une cover story qui s’intitula « Cet islam sans gêne ». Mon ancien journal comme moi étions dans nos couloirs de nage.
.
Je ne nous mets pas à égalité : j’ai assez mis en jeu dans cette histoire pour ne pas la brader. Mais j’admets que Le Point et moi vivions mieux éloignés l’un de l’autre. Un journal a besoin de cohérence et un journaliste de liberté. Si elles ne coïncident pas, mieux vaut trancher que s’affaiblir ou se perdre.
.
Tous les médias ne pratiquent pas ainsi. Certains acceptent mieux que d’autres les dissidences internes. Le Nouvel Obs ne me vira pas, en 2007, après un livre commis contre Ségolène Royal avec le transfuge Éric Besson. Mais cette échappée brisa quelque chose. Je partis de moi-même, ayant abîmé notre histoire. En ai-je créé, des problèmes ? Mais j’étais de L’Obs, je ne fus du Point que le temps d’un passage.
.
En 2015, dans la France endeuillée de l’après Charlie, Le Point m’avait demandé une tribune sur notre part musulmane. Ce fut Gernelle qui me le demanda. Il avait joué dans mon éviction un rôle non négligeable, mais sans y mettre d’idéologie. Nous avions renoué. Je crois cet homme darwinien : puisque j’avais survécu après qu’il m’ait tué, c’est que je méritais de vivre. Le journal voulait conjurer les fractures de l’attentat. Je trouvai flatteur et réparateur qu’on me demande ce texte. Je l’écrivis donc.
.
Orgueilleux, je crus peut-être avoir convaincu. La lecture du journal ces temps-ci vous le confirmera : ce fut sans lendemain. Cela n’est pas si grave, à notre échelle s’entend.
.
Claude Askolovitch
.
Journaliste et essayiste, Journaliste à France Inter-
begaudeau
InvitéL’écriture d’Asko est toujours tenue, et c’est à la fois la cause et l’effet de sa tenue sur des sujets où beaucoup ne savent pas se tenir
-
Charles
InvitéJe le trouve quant à moi plein de circonvolutions, d’hésitations, de surcommentaires vaniteux, de façon de ménager la chèvre et le choux. Le Point est un hebdomadaire conservateur islamophobe, xénophobe qui n’a cessé de deriver vers l’extrême-droite et n’attend que la fin de la mue libérale du RN pour l’embrasser tout à fait. Alors il existe sans doute encore quelques papiers lisibles dans chaque numéro, la sociologie du journalisme étant ce qu’elle est. Asko raconte un peu ça mais à moitié, le relativise et comme d’habitude parle en définitive surtout de lui.
-
begaudeau
Invitéje crois que tu confonds modération et ruse rhétorique
et qu’il parle de lui ne me gene pas-
Charles
InvitéJ’y vois surtout une stratégie professionnelle consistant à ne pas franchir la limite de l’acceptable dans son milieu. Pour moi Asko est une version light et decompatible dans le mainstream journalistiue de Schneiderman, ce que ce dernier serait devenu si on ne l’avait pas viréde France télé et du Monde.
-
begaudeau
Invitédiable
quelle radicalité, Charles
quelle gauchiste intransigeance-
Charles
InvitéAucune intransigeance là-dedans, c’est simplement que je ne perçois pas bien l’intérêt de ses interventions le cul entre deux chaises, entre Thomas Legrand et Daniel Schneidermann. N’étant pas la personne la plus prompte à se faire mousser sur sa pseudo-radicalité, je pense qu’on peut m’accorder un minimum de crédit quand j’évoque son cas.
-
begaudeau
InvitéTout sarcasme amical mis à part, peut etre qu’on devrait ici partir prendre son cas comme matière propre à explorer une question importante : que faut il à un bourgeois pour ne pas complètement coller à l’idéologie ou aux moeurs de sa caste ? Eh bien peut etre faut il toujours qu’il en ait été relativement exclu. Sachant qu’il en a peut etre aussi été exclu parce qu’il n’y collait pas tout à fait. Cela mérite au moins étude.
Dans tous les cas de figure, on serait quand même bien sévère de reprocher à un bourgeois, d’une part la relativité de sa sécession, d’autre part la fatale impureté de sa fatalement relative sécession.
-
-
-
Charles
Invitésoluble dans ou compatible avec*
-
-
-
-
-
-
Kevin
InvitéQuelqu’un aurait cet article ?
Je sais il faut être abonné à Marianne, dur dur…
-
kenny
Invitéle gourou centriste a encore frappé:
.
.
Cinquante nuances de nuance
par Nicolas VieillescazesL’air est vicié. On étouffe. Sur les réseaux sociaux, les esprits s’échauffent, les invectives fusent. On n’y échange plus des arguments, on se crispe sur des positions hermétiques. On ne s’entend plus penser. Inquiet de la « twitterisation du débat intellectuel », Jean Birnbaum, thérapeute en chef au Monde des livres depuis quinze ans, a conçu une méthode révolutionnaire, à base d’« exercice[s] simple[s] ». Par exemple, « quand vous êtes en désaccord, même violent, avec quelqu’un, essayez de considérer que l’autre, même s’il paraît être un troll absurde, pourrait avoir un point de vue valable ». Refusez de « voir le monde en noir et blanc ». Ou essayez l’« humour », l’« autodérision ». Ainsi, vous acquerrez le « courage de la nuance ».
Ces profonds exercices spirituels, chacun peut les pratiquer chez soi le samedi matin, muni du livre ainsi intitulé (1), tout en sirotant un matcha réparateur. Si cela ne suffit pas, leur inventeur les décline aussi sous la forme de conférences (payantes) et de podcasts (payants). Il y élabore une « constellation de sensibilité et de vigilance » composée d’auteurs animés du même « refus d’être assignés à résidence » : l’immarcescible Albert Camus, antidote à Sartre-le-dogmatique, Raymond Aron et son « intraitable éthique du doute », Georges Bernanos, dont la « foudroyante lucidité » l’a conduit à rompre avec le camp monarchiste, Hannah Arendt, « extrêmement chaleureuse avec les étrangers » dès l’âge de 3 ans, Roland Barthes, privé de « la plus modérée des érections » pendant son séjour en Chine maoïste… Ces auteurs ont « payé cher » leur rébellion. Depuis cinquante ans, elle leur vaut d’être cités à tout bout de champ par des cohortes d’éditorialistes et d’intellectuels médiatiques à qui ils n’avaient rien demandé.
Si, comme l’écrivait Léonard de Vinci, « tout peintre se peint », c’est un peu de lui que dévoile le docteur Birnbaum dans cette enfilade de vignettes : à l’instar de ses maîtres à penser, le directeur du plus prestigieux des suppléments du Monde éprouve constamment sa « solitude » et sa « marginalité ». On a beau être invité partout à présenter ses livres, on n’est jamais si seul que lorsqu’on est entouré. Par bonheur, « le livre, l’ancienne et fragile tradition du livre, constitue pour la nuance le plus sûr des refuges ». Notre homme a ses blessures secrètes, dont l’étalage est depuis vingt ans sa marque de fabrique. À la fin de l’adolescence, raconte-t-il dans son ouvrage le plus récent, La Force d’être juste, il a milité au sein de l’organisation trotskiste Lutte ouvrière (2). Il l’a quittée par « peur de l’asphyxie », à cause de la « discipline ascétique qu’[elle] impose à ses membres », tout en conservant « cette croyance dans les vertus de la transmission ». Transmission de quoi ? Au premier chef, de la mémoire du « siècle totalitaire », point sur lequel la génération de ses parents a failli.
Pour nous éviter de « recommencer les mêmes erreurs, les mêmes horreurs », il a fait de l’hebdomadaire littéraire du « quotidien de référence » l’avant-poste du combat contre les tyrannies d’hier et d’aujourd’hui. On ne pourra plus dire qu’on ne savait pas, ni plus rien ignorer des crimes nazis, du goulag, du terrorisme islamiste, de l’agression russe de l’Ukraine. C’est vrai, on en parle trop peu. Parfois, s’autorisant des échappées belles, il nous régale de ses considérations sur l’amour, l’enfance, l’Europe, dont l’« héritage critique [est] plus précieux que jamais face à la terreur djihadiste, au despotisme poutinien ou aux délires trumpistes » (Le Monde des livres, 6 septembre 2017).
Dans des sermons bien sentis, il met aussi la gauche en garde contre le « périlleux confusionnisme qui conduit à occulter la différence [entre la démocratie et] les régimes autoritaires » (Le Monde des livres, 31 janvier 2019). À « l’époque de la guerre froide, la dramaturgie relativiste aboutissait, entre autres, à tirer un trait d’égalité entre l’Amérique libérale et la Russie soviétique ». Néanmoins, il défend la « nécessaire critique » des démocraties, de « leurs contradictions, leurs failles, leurs injustices révoltantes, leurs pulsions brutales » (Le Monde, 22 avril 2022). « Il y a mille raisons de se révolter », s’emporte-t-il. Par quelque pudeur qui, chez lui, ne s’applique qu’aux États occidentaux, il s’abstient de les détailler.
Expression d’un désarroi collectif face au présent, quête d’un « refuge » dans les grandes œuvres qui aident à vivre, rhétorique emphatique enveloppant un grand flou sémantique : Birnbaum a quelque chose d’un intellectuel d’ambiance (3). « Rien de plus radical que la nuance », martèle-t-il sur les plateaux où on l’invite, tout fier de son oxymore. Nous avons besoin d’une « insurrection », d’un « soulèvement du regard ». Comme chez les ambianceurs, la lutte politique vire au développement personnel. « La lucidité est la sœur de la liberté », et « le juste (…) le frère du vrai », lequel est le cousin par alliance du beau, lui-même oncle du bien. Quelle famille… Il s’agit d’avoir le « courage de voir ce qu’il y a à voir », de mettre enfin sur la table la question de la « nuance au sens où celle-ci implique une conversion du regard, la décision d’envisager le réel dans la diversité de ses couleurs, dans ses contradictions aussi ».
Pourtant, le réel de Birnbaum se révèle monochrome. Miradors, barbelés, enfermement des opposants, meurtres de masse, c’est tout un imaginaire occidental de guerre froide qu’il convoque, jusqu’à la caricature. Il semble revenu, le temps des « nouveaux philosophes » et de la critique de la Révolution française par François Furet, à qui il consacre des pages élogieuses. L’obsession des crimes du stalinisme — « la société totalitaire que 1984 dépeint, ce n’est pas l’Italie fasciste ou l’Espagne franquiste, mais la Russie soviétique » — se drape des oripeaux de la gauche, au nom de laquelle les antitotalitaires de la génération précédente prônèrent les guerres « humanitaires », l’atlantisme, le néolibéralisme puis le combat contre le « nazislamisme » (4).
Certes, Birnbaum est beaucoup moins idéologue que ne l’étaient jadis Bernard-Henri Lévy ou André Glucksmann — et que ne l’est aujourd’hui l’équipe de Franc-Tireur. Si les convictions, la vision du monde qu’il affiche dans ses articles comme dans ses livres l’assimilent aux intellectuels qu’il côtoie au quotidien, son magistère au Monde des livres lui interdit tout excès de langage : d’où la stratégie de la nuance. D’autre part, la généralité de son propos, fondé sur des idées vagues ou consensuelles — ne pas reproduire les erreurs du passé, défendre la démocratie —, présente l’immense avantage de ne le fâcher avec personne. Du moins pas avec les figures légitimes du monde de la culture, « grands écrivains » ou membres de l’Académie française, si réactionnaires soient-ils. Par amour de la littérature sans doute, Birnbaum ne manque jamais une occasion de s’entretenir avec Alain Finkielkraut et Michel Houellebecq.
Birnbaum est d’autant plus crédible quand il promeut la pensée dominante qu’il se prévaut d’un passé militant et de références révolutionnaires (Walter Benjamin, Victor Serge, Daniel Bensaïd…). Grâce à cette synthèse idéale, il peut prétendre couvrir l’ensemble des positions.
Néanmoins, malgré son indéniable « talent à ne pas nommer les choses (5) », l’artiste de la « corde raide », l’arpenteur de la « ligne de crête » penche toujours vers la droite quand il doit donner son opinion sur les affaires de notre temps. Quand un journaliste de France Info l’interroge sur la réélection de M. Donald Trump, il pointe la responsabilité de la gauche, qui, sur les campus américains, n’a pas voulu affronter les « problèmes de rapport à la vérité qu’il pouvait y avoir dans [son] propre camp » (6 décembre 2025).
Après tout, on n’est jamais aussi sévère qu’avec les siens. Il en fait encore la preuve dans son nouveau livre, où il n’hésite pas à diagnostiquer « un triomphe posthume du stalinisme, sous la forme d’un stalinisme zombie : un esprit sectaire dont le centre est partout et la périphérie nulle part, puisqu’il n’a même plus besoin d’organisations de masse pour régner sur les consciences ». Le révérend père Birnbaum ne répète pas seulement là des poncifs médiatiques, il embrasse la fonction disciplinaire de l’éditocratie. Voyant disputé son monopole de la parole, elle s’imagine assiégée par un ennemi diffus. Tel est le sens des anathèmes contre les réseaux sociaux et la gauche radicale. Aussi, quand Birnbaum explique qu’avoir le courage de la nuance, c’est « se tenir bien », on doit entendre l’éternel message de la bourgeoisie à la populace : une exhortation à bien se tenir. Heureusement qu’il lui reste « un petit surmoi bolchevique pour [le] surveiller et [l]’accabler de soupçons : écrire dans Le Monde, n’est-ce pas la preuve [qu’il a] rallié le camp de l’ordre établi ? Et publier ce livre, n’est-ce pas devenir l’allié objectif de la réaction ? ».
Petit surmoi, grande question.
Nicolas Vieillescazes
Traducteur et directeur des Éditions Amsterdam.(1) Jean Birnbaum, Le Courage de la nuance, Seuil, Paris, 2021.
(2) Jean Birnbaum, La Force d’être juste. Changer le monde sans refaire les mêmes erreurs, Flammarion, Paris, 2025.
(3) Cf. « Qu’est-ce qu’un intellectuel d’ambiance ? », Lundimatin, 29 avril 2019.
(4) Perry Anderson, La Pensée tiède. Un regard critique sur la culture française, Seuil, Paris, 2005 ; Michael Christofferson, Les Intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981), Agone, Marseille, 2009.
(5) Pauline Perrenot, « Renaud Camus et Finkielkraut : les dissonances cognitives du Monde », 15 novembre 2019, Acrimed.
-
begaudeau
InvitéParfait
Ce monsieur, qui occupe un poste clé dans le dispositif néo-conservateur, passe trop inaperçu.
-
-
Claire N
InvitéMerci Kenny
J’aime beaucoup ce Nicolas ; son style me plaît
Et par ailleurs je me prends à rêver d’un titre
Aussi drôle que
– le courage de la nuance
-la force d’être juste
Pour compléter cette formidable Biblio
J’avoue compter sur l’intelligence collective d’ici
Pour me faire rire-
Claire N
Invité– l’honneur de la statique me parait pas mal
Mais je perçois un potentiel qui me dépasse -
begaudeau
Invitél’élégance d’avoir raison
la beauté d’etre beau-
Claire N
InvitéHihi. Je savais que je serai pas pas déçue
-
kenny
Invitépour le tome 3 ce devrait être l’audace de la complexité ou la radicalité du compromis
-
Claire N
InvitéLa radicalité du compromis – je met 10 points !
-
-
-
-
nefa
InvitéFenêtre !
Les bourgeons de sa poignée-
Claire N
InvitéRires – ben non ça marche pas
Nefa les pouces verts
T’as planté une gerbe de poésie
Vraiment tu cèdes rien
La révolution surréaliste-
begaudeau
Invitéencore une excellente livraison de Pacome
émission notamment très juste avec Breton (je veux dire : qui sait trouver la bonne mesure du monsieur)-
Claire N
InvitéOui – c’est bien difficile à saisir pourtant
Je débute donc la lecture de Nadja – on verra bien ce qui arrive
Nefa j’ai récupéré un peu ton fil et je regarderai ingrao, pour comprendre cette notion de paroxysme
-
-
nefa
Invitéavec « Magritte » et « Magritte », cette voix dans ma tête, ce moment
à trois jours près on peut même encore considérer ça comme un signe
(date du postage de la vidéo)-
begaudeau
Invitéun hasard objectif, aurait dit André
-
nefa
Invitéoui, ça lâche du plomb
-
-
-
-
-
-
toni Erdmann
Invité« Le pétrole n’est pas une sorte de trésor souterrain que l’on peut “prendre” »
C’est une illusion de croire que la sécurité économique des Etats-Unis puisse découler de la conquête territoriale du Venezuela, analyse Jean-Baptiste Fressoz dans sa chronique, en s’appuyant sur le livre « Oilcraft », de l’Américain Robert Vitalis.
—
Lorsque Donald Trump affirme que Nicolas Maduro a été enlevé, le 3 janvier, afin de « prendre le pétrole » du Venezuela, on peut avoir le sentiment que, enfin, un voile se déchire. Enfin, la réalité du pouvoir apparaîtrait au grand jour. Fini les fictions diplomatiques et les discours émollients sur la démocratie, la stabilité régionale et les droits humains. Donald Trump dirait tout haut ce que d’autres présidents américains pratiquaient en douce : les interventions, la géopolitique, c’est d’abord une affaire d’accès aux ressources et, au premier chef, à la ressource pétrolière.
—
Cette impression de lucidité pourrait être trompeuse. C’est au moins ce qu’invite à penser la lecture du formidable Oilcraft. The Myths of Scarcity and Security that Haunt US Energy Policy (« Oilcraft, les mythes de la rareté et de la sécurité qui hantent la politique énergétique américaine », Stanford University Press, 2020, non traduit), du professeur en science politique américain Robert Vitalis.
—
Le livre s’ouvre sur une scène révélatrice. En 2017, rendant visite au siège de la CIA, Donald Trump déclare que les Etats-Unis auraient dû « prendre le pétrole » irakien après l’invasion de 2003, ajoutant qu’« il y aurait peut-être une seconde chance ». Ce genre de déclaration relève de ce que Vitalis appelle « l’oilcraft ». Le terme n’est pas facile à traduire. Par analogie avec statecraft, l’art de gouverner, il désigne un ensemble de récits qui font du pétrole une source quasi magique de puissance politique. Contrôler physiquement des gisements permettrait de sécuriser les approvisionnements, voire de contrôler l’économie mondiale. Cette idée a été répétée tant et tant qu’elle a fini par être qualifiée de « réalisme ».
—
Ce pseudo-réalisme est pourtant réfuté par les experts de l’économie des matières premières depuis bien longtemps. Prenons par exemple la seconde guerre en Irak, en 2003. Vantée et surtout dénoncée comme le cas paradigmatique d’une « guerre pour le pétrole », l’invasion n’a pourtant produit aucun des effets que le réalisme pétrolier laissait attendre. Les Etats-Unis n’ont ni pris possession du pétrole irakien, ni exercé un contrôle durable sur sa production, ni été en mesure d’en fixer les prix ou d’en orienter les flux à leur avantage stratégique.
–
Investissements peu attractifs
–
Pendant plus d’une décennie, les compagnies américaines ont hésité à s’installer en Irak. Les contrats proposés après les appels d’offres de 2009 rendaient les investissements trop peu attractifs. Malgré une occupation militaire prolongée, le pétrole irakien est demeuré une marchandise échangée sur le marché mondial, soumise à des logiques commerciales. Il est resté accessible, y compris, et même surtout, à des puissances rivales de Washington, comme la Chine… Même dans des conditions d’occupation militaire, la promesse centrale de l’oilcraft s’est révélée illusoire. C’est cette leçon que Donald Trump refuse de tirer lorsqu’il affirme que les Etats-Unis auraient dû « prendre le pétrole » irakien – et qu’ils vont se rattraper sur celui du Venezuela.
–
Appliquée au Venezuela, cette croyance apparaît encore plus fragile. A l’inverse de celui de l’Irak, le pétrole y est lourd, visqueux, coûteux à extraire et à raffiner. Le pays dispose d’immenses réserves, mais celles-ci restent théoriques, tant que les cours du pétrole n’atteindront pas un niveau élevé (on parle de 80 dollars le baril) durant une période suffisamment longue, tant que le pays n’a pas rebâti les infrastructures nécessaires à son exploitation, tant que le « risque pays » ne dissuade pas les entreprises d’y investir, etc.
–
Le pétrole n’est pas une sorte de trésor souterrain que l’on peut « prendre » : il n’a de valeur que par l’investissement, par l’absence de substitut, par l’expertise des entreprises et des travailleurs qui savent l’extraire, par la stabilité et l’intégration aux marchés – tout ce qui fait aujourd’hui défaut au Venezuela. En proclamant vouloir « prendre le pétrole », Donald Trump ne déchire pas le voile des illusions, il n’est pas un démystificateur brutal, il est un croyant naïf. Le problème est qu’en matière de politique internationale, une mauvaise histoire dans un cerveau mégalomaniaque peut engendrer d’immenses désastres.-
François Bégaudeau
Maître des clésmerci toni, merci JB
-
..Graindorge
Invité« C’est une illusion de croire que la sécurité économique des Etats-Unis puisse découler de la conquête territoriale du Venezuela, analyse Jean-Baptiste Fressoz dans sa chronique »
Pas que du Venezuela, de toute l’Amérique Latine et puis…aux suivants. Trump pousse déjà les laboratoires pharmaceutiques à augmenter les prix des médicaments en Europe pour baisser ceux des États-Unis .
-
-
Ostros
InvitéNouveau texte de François dans le monde diplo
Si quelqu’un.e est abonné.e et peut nous le partager ici SVP
.
https://www.monde-diplomatique.fr/2026/02/BEGAUDEAU/69289Misère de la fiction
.
Début du texte :
Avec quelques années de retard, le cinéma français s’est saisi du mouvement des « gilets jaunes ». Que faire d’un soulèvement — politique, populaire, et déjà diffracté en milliers d’images proliférantes — longtemps après qu’il est retombé ? Scénaristes et réalisateurs se sont posé la question. Pris dans les routines de l’œil et de la pensée, ils n’ont, hélas, pas trouvé la réponse. Pas encore.
.
Un événement survient. Il a son nom — mouvement des « gilets jaunes », tôt raccourci en « les gilets jaunes » —, son déclencheur — une taxe —, sa revendication fétiche — le référendum d’initiative citoyenne (RIC) —, ses faits d’armes mémorables, ses pics d’espoir et de drame ; il s’étire sur des mois, fatalement s’épuise, ne sera pas de sitôt oublié. Que peut faire le cinéma d’un pareil segment de l’histoire sociale ? Qu’a fait le cinéma, art dit populaire, de ce mouvement éminemment populaire ?
.
Le département « documentaire » du septième art a été très vite sur le coup. La pauvreté des moyens qui le plombe est aussi gage de légèreté, de réactivité. Dès décembre 2018, Gilles Perret et François Ruffin sillonnent la France insurgée, montent le film dans la foulée, le sortent au printemps 2019 alors que le feu n’est pas encore éteint. Et J’veux du soleil ! sera suivi de près par des réalisations assez robustes pour sortir en salles (parfois avec succès, comme Un pays qui se tient sage, de David Dufresne, en 2020), mais aussi par une myriade de films bricolés in situ, promenés dans le réseau des festivals — cette ZAD du cinéma —, mis en ligne gratuitement à destination de qui veut.
.
Lestée par son poids économique, la fiction aura été beaucoup plus lente à l’allumage. Une fiction, il faut l’écrire, puis que cet écrit nommé scénario complaise à un financier nommé producteur, lequel part alors en quête d’associés publics ou privés aux côtés desquels démarcher des chaînes de télé et autres Canal Plus, lesquelles exigeront sans faute des retouches qui généreront maintes versions dont la seizième dûment nommée V16 sera validée, puis tournée des années après la première ligne écrite. C’est ainsi qu’à la fiction française il a fallu au mieux trois ans (La Fracture, de Catherine Corsini, en 2021) et plus sûrement sept (Les Braises, de Thomas Kruithof, et Dossier 137, de Dominik Moll, sortis en novembre dernier) pour (…)
.
Taille de l’article complet : 2 691 mots-
Ostros
InvitéLe lien Misere de la fiction, qui a bugué :
https://www.monde-diplomatique.fr/2026/02/BEGAUDEAU/69289
-
-
graindorge
InvitéCINEMA ET « GILETS JAUNES »
Misère de la fiction
Avec quelques années de retard, le cinéma français s’est saisi du mouvement des « gilets jaunes ». Que faire d’un soulèvement — politique, populaire, et déjà diffracté en milliers d’images proliférantes — longtemps après qu’il est retombé ? Scénaristes et réalisateurs se sont posé la question. Pris dans les routines de l’œil et de la pensée, ils n’ont, hélas, pas trouvé la réponse. Pas encore.
PAR FRANÇOIS BEGAUDEAUUN événement survient. Il a son nom — mouvement des « gilets jaunes », tôt raccourci en « les gilets jaunes » —, son déclencheur — une taxe —, sa revendication fétiche — le référendum d’initiative citoyenne (RIC) —, ses faits d’armes mémorables, ses pics d’espoir et de drame ; il s’étire sur des mois, fatalement s’épuise, ne sera pas de sitôt oublié. Que peut faire le cinéma d’un pareil segment de l’histoire sociale ? Qu’a fait le cinéma, art dit populaire, de ce mouvement éminemment populaire ?
Le département « documentaire » du septième art a été très vite sur le coup. La pauvreté des moyens qui le plombe est aussi gage de légèreté, de réactivité. Dès décembre 2018, Gilles Perret et François Ruffin sillonnent la France insurgée, montent le film dans la foulée, le sortent au printemps 2019 alors que le feu n’est pas encore éteint. Et J’veux du soleil ! sera suivi de près par des réalisations assez robustes pour sortir en salles (parfois avec succès, comme Un pays qui se tient sage, de David Dufresne, en 2020), mais aussi par une myriade de films bricolés in situ, promenés dans le réseau des festivals — cette ZAD (1) du cinéma —, mis en ligne gratuitement à destination de qui veut.
Lestée par son poids économique, la fiction aura été beaucoup plus lente à l’allumage. Une fiction, il faut l’écrire, puis que cet écrit nommé scénario complaise à un financier nommé producteur, lequel part alors en quête d’associés publics ou privés aux côtés desquels démarcher des chaînes de télé et autres Canal Plus, lesquelles exigeront sans faute des retouches qui généreront maintes versions dont la seizième dûment nommée V16 sera validée, puis tournée des années après la première ligne écrite. C’est ainsi qu’à la fiction française il a fallu au mieux trois ans (La Fracture, de Catherine Corsini, en 2021) et plus sûrement sept (Les Braises, de Thomas Kruithof, et Dossier 137, de Dominik Moll, sortis en novembre dernier) pour assimiler les « gilets jaunes ».
Mais la fiction diesel sait se faire pardonner ce structurel retard. Arrivant à la bourre à un repas d’anniversaire, elle ne vient pas les mains vides. Elle a un cadeau de taille, un gros truc en plus : des acteurs, des actrices. Des comédiens et comédiennes sinon aimés du moins connus, produits d’appel mis en lumière sur l’affiche. C’est d’ailleurs à eux, condition non suffisante mais nécessaire d’une viabilité financière, qu’on doit la longueur du processus de production : ce sont eux qu’il a fallu convaincre de signer à renfort de déjeuners onéreux, c’est pour eux qu’il a fallu reformater la V18 puis reporter le tournage en attendant qu’ils finissent une série. Mais cette patience paye : à la sortie de l’usine audiovisuelle, nous avons l’heur de trouver Valeria Bruni Tedeschi et Pio Marmaï au centre de La Fracture, Virginie Efira et Arieh Worthalter au cœur des Braises, Léa Drucker à l’œuvre dans Dossier 137. Du beau linge. Le peuple apprécie. Le peuple aime qu’on le considère en envoyant jusqu’à lui des stars resplendissantes et bankables.
Le peuple n’apprécie pas forcément, en fait. Voyant arriver Les Braises, une partie du peuple est même plutôt perplexe quant à la légitimité d’Efira, actrice riche et mainstream, pour incarner Karine, ouvrière provinciale et révoltée. À supposer que ce préjugé aussi discutable que restrictif — seul un prolo peut jouer un prolo, en gros — ait quelque pertinence, le cinéma riche est voué à s’empêtrer dans un syllogisme en forme de quadrature du cercle : il lui faut des acteurs qui en tant que tels sont bourgeois, or les « gilets jaunes » émanent des classes inférieures, donc une fiction crédible sur le mouvement est impossible.
Le visionnage des Braises laisse apparaître que pour cette fois le peuple avait tort de se méfier. Il n’y avait aucunement à craindre qu’Efira échoue à se glisser dans la peau d’une ouvrière « gilet jaune », puisqu’elle n’y incarne pas vraiment une ouvrière — sauf trois brèves pastilles à l’usine, avec combi anti-froid et charlotte sur la tête —, ni vraiment une « gilet jaune » — sauf quelques micro-moments sous la tente plantée au milieu du proverbial rond-point, cigarette roulée au bec et canette à la main. Elle y joue avant tout une mère, comme souvent dans sa filmographie, et avant tout une compagne, comme souvent dans sa filmographie. Karine est moins soufflée par une crise sociale que chahutée par une crise de couple subséquente à son implication chronophage dans le mouvement. L’actrice y remonte, avec la vaillance et le talent qu’on lui connaît, le parcours fléché du drame sentimental à la française : un préambule harmonieux, les premières craquelures dans le tableau bientôt élargies en crevasses résorbées en scènes d’engueulade avec claquement de porte, jusqu’à la séparation — « je vais habiter chez une copine » —, suivie d’une immanquable réconciliation au terme d’un climax où on a craint le pire. Le pire étant non pas une rafle générale de manifestants « jaunes » sous les ordres d’une gouvernance fascisée, mais la rupture définitive entre les deux protagonistes, c’est-à-dire en l’espèce le divorce, puisque la famille demeure l’horizon indépassable de ce cinéma-là.
On ne saurait donc reprocher à l’actrice de n’être pas à sa place dans un tel rôle. Elle est au contraire parfaitement chez elle dans le vase clos du cinéma du centre, parfaitement dans ses pantoufles au sein de la maison protégée des secousses de l’époque que la fiction majoritaire a bâtie au fil des décennies.
À la fin, c’est même plutôt les camarades « gilets jaunes » de Karine, incarnés par des comédiens de second rang ou par de purs amateurs, qui paraissent déplacés. Paraissent des pièces rapportées. Des faire-valoir, enfoncerait-on le clou, si l’on était aussi cruel que le sort à eux réservé par Kruithof, précédemment réalisateur d’un long-métrage avec Isabelle Huppert (Les Promesses, 2022). Le couple central est déstabilisé par un mouvement social comme il l’est, dans d’autres récits standards, par une liaison adultère, un attentat en plein Paris, une maladie incurable, un père toxique. N’importe quoi fait l’affaire.
À l’orée des Braises, un montage-séquence raconte en accéléré la plongée de Karine dans le bain insurrectionnel : le premier rassemblement dans la petite ville où elle habite et travaille, la formation de la communauté du rond-point, les automobilistes qui klaxonnent leur soutien, les prises de parole au mégaphone, etc. Ce passage en revue augural a la même fonction que les plans larges de montagne qui ouvrent un marivaudage bourgeois à Courchevel, où une scène de séduction devant un vin chaud précédera un baiser sur télésiège. Il s’agit de planter le décor.
Le mouvement des « gilets jaunes » est alors une toile de fond. Une variation atmosphérique sur une trame invariable. Un cachet ? Car il y a un cachet « gilets jaunes », métonymique d’un cachet « France des territoires » très en vogue dans le cinéma français contemporain — ainsi, en 2024, de La Pampa d’Antoine Chevrollier, Vingt Dieux de Louise Courvoisier ou Leurs enfants après eux de Ludovic et Zoran Boukherma —, comme pour sceller à l’écran l’alliance politique en cours entre bourgeoisie citadine de droite et pays profond conservateur.
En somme, les dix premières minutes des Braises nous gratifient d’un diaporama des situations emblématiques de la séquence « jaune », l’actrice principale ayant été glissée dans chacune comme on parachuterait un ange au centre d’une friche industrielle. S’opère là une passation de récit comme il y en a de pouvoir : le temps de l’agent collectif de l’histoire est passé, place maintenant à la fiction individuelle, qui arrive toujours après le vif du combat, et c’est ainsi qu’elle semble un ballet de spectres.
Sans doute plus conscient des empêchements intrinsèques de la fiction, Moll radicalise le procédé. Le diaporama qui ouvre Dossier 137 est littéral : succession de photos vraies prises lors de l’historique manif parisienne du 1er décembre 2018, pendant laquelle survint l’authentique crime policier que le film s’en va disséquer. Les choses sont claires : le récit fictionnel ne fleurit qu’une fois le mouvement figé pour l’éternité dans les clichés de sa geste.
Mais c’est une difficulté encore supérieure que Moll semble tout aussi conscient de devoir résoudre. Avant même que le cinéma documentaire ne prolonge leur effort insurrectionnel, les « gilets jaunes », outillés des technologies disponibles, ont assuré en live leur propre documentation. Et c’est en temps réel aussi que médias en ligne et chaînes d’info ont restitué les grandes journées de manifestation, pressés que d’inexorables affrontements les ponctuent. La fiction arrive non seulement après la bataille, mais fabrique sur le tard des images à destination d’un public déjà assailli d’images, dont certaines indépassables.
On sait que l’ère numérique pose au cinéma une question existentielle : comment rivaliser avec la foison de documents visuels accolés désormais à tout fait d’actualité dans le temps même de sa survenue ? Quelle scène de film peut rivaliser avec celle, offerte au monde par un filmeur lambda, de la neutralisation d’un terroriste à Sydney par un héros non moins lambda ?
Comme d’autres, Moll sait que le cinéma, plutôt que de lutter contre cette concurrence déloyale, sera bien avisé de lui emboîter le pas. D’où une première moitié de Dossier 137 cousue de vidéos authentiques glanées sur les réseaux sociaux, ou de plans tournés par Moll mais singeant le cadrage du smartphone. Depuis le van où ils chantent en chœur du Joe Dassin jusqu’à la rue du 8e arrondissement où un tir de lanceur de balles de défense (LBD) abat l’un d’eux, en passant par la liesse collective de l’après-midi, la virée parisienne de la famille fictionnelle de « gilets jaunes » partie de Saint-Dizier se raconte en stories postées par l’un ou l’autre de ses membres. Et c’est encore dans le téléphone d’une femme de ménage de l’hôtel Prince de Galles que les scénaristes ont imaginé que l’inspection générale de la police nationale (IGPN) dénicherait l’image permettant d’identifier les fous du Flash-Ball.
Un autre récit est possible
Ce bricolage de rattrapage n’est pas seulement artificiel, il est insuffisant. Si habilement couturée soit-elle, la toile de vraies-fausses vidéos amateurs n’aura jamais ni la qualité de présence ni le grain des originales. Les effets de live ne sont pas le live.
La fiction de cinéma a systématiquement échoué à restituer la vibration spécifique d’un événement sportif — l’Invictus de Clint Eastwood (2009) occupant une place de choix dans la liste de ces ratages. Le sport ne se vit intensément qu’en direct, et la fiction est en différé. Aussi bien, l’événement politique tire sa force d’écrire l’histoire au présent, quand la fiction ne se conjugue qu’au passé. L’événement politique a lieu, la fiction est l’archive de ce qui a eu lieu (et d’abord sur le tournage). Prétendant capter le premier, la seconde n’arrivera qu’à en servir une version réchauffée. C’est ainsi que les films qui s’obstinent à reconstituer l’ébullition du joli mois de mai 1968 ont tous l’air d’une visite de musée.
La fiction gagne plutôt à assumer sa nature rétrospective ; à retourner en force son retard. Il ne s’agit pas de faire revivre le drame, mais de le laisser refroidir pour en saisir la vérité. À défaut de rivaliser avec le pouvoir de fascination des images à chaud de violences policières accessibles en deux clics, Moll s’arrête posément sur les dix secondes fatidiques attrapées par le téléphone anonyme. Renonçant aux braises du présent, son film, c’est écrit dessus, aura la froideur scientifique d’un dossier. Aux côtés de l’enquêtrice de l’IGPN, il se rivera longuement aux images du drame pour les faire parler. La fiction reprend la main ; à son tour de combler la lacune fondamentale de l’image brute, qui a la puissance mais aussi l’idiotie de la sidération ; qui semble parler d’elle-même et au fond ne dit rien.
Mais, problème : des dix secondes, l’enquête ne tire que des conclusions attendues, ou un peu courtes. Oui, ce fameux 1er décembre, le pouvoir aux abois a dépêché au cœur du chaos des unités de police absolument pas formées au maintien de l’ordre. Oui, des flics de la brigade de recherche et d’intervention (BRI) qui n’avaient rien à faire là ont joué aux cow-boys. Oui, le tir de LBD qui a handicapé à vie le jeune homme inoffensif qui traînait au mauvais endroit au mauvais moment est injustifiable. Oui, il est proprement scandaleux que les fautifs démasqués aient été disculpés par leur hiérarchie : il faudrait une IGPN véritablement indépendante ; il faudrait purger la police de ses brebis galeuses ; détester la police est compréhensible mais injuste pour les policiers-qui-font-bien-leur-boulot ; il n’y a pas de violence structurelle, il n’y a que des bavures.
D’un point de vue policier autant que politique, le sympathique centrisme de Moll a vite fait le tour de son dossier. À mi-film, tout est déjà joué. Il ne reste plus qu’à meubler les quarante-cinq minutes restantes avec les bonnes recettes de la fiction à la papa : vie privée de l’enquêtrice — divorce, fils anxieux —, parents de l’enquêtrice, enquêtrice grandie, ô coïncidence, dans la même ville de Haute-Marne que la victime du tir, conflit de loyauté entre la corporation de l’enquêtrice et ses valeurs de justice, visage tiraillé de l’enquêtrice, gros plans sur le visage tiraillé de l’enquêtrice, focus sur la gamme émotionnelle de l’actrice qui incarne l’enquêtrice. Au bout d’un temps, le film n’a plus que Drucker à montrer.
Pourtant, une autre fiction était possible. Un autre récit serait possible. Il pousserait l’enquête jusqu’à l’exploration généalogique. Avançant à reculons comme la fiction sait si bien le faire, l’investigation, remontant le fil beaucoup plus loin que Dossier 137, restituerait l’ensemble du processus social, économique, culturel, psychologique, qui produit une tragédie pareille. Forte du temps long où elle est à son meilleur, la fiction mettrait au jour les structures qui fabriquent un flic, fabriquent un flic de la BRI, fabriquent un flic de la BRI avide de casser du manifestant et qui, non content d’en avoir allumé un sans autre raison que sa rage, lui assène un dernier coup de pied avant de le laisser agoniser au milieu d’une rue indifférente. Ce film reste à faire. Avis aux amateurs.
FRANÇOIS BEGAUDEAU
Écrivain. Auteur de Désertion, Verticales, Paris, 2026.-
Ostros
InvitéMerci !
-
François Bégaudeau
Maître des clésce texte est à peine paru
-
Tchitchikov
InvitéOui c’est clair. Je ne veux pas faire de pub mais abonnez-vous au Diplo, ils en ont bien besoin. Lire Éloge du papier paru dans le numéro de janvier.
-
-
-
-
..Graindorge
InvitéJe suis abonnée au Monde Diplomatique papier et j’ai répondu à la demande de Ostros. Dans ce forum, de temps en temps et pas frequemment des sitistes ont partagé des articles de ce journal. S’il faut arrêter, le dire.
-
Carpentier
Invitésalut,
je me mêle mais c’est plutôt qu’il est convenu (par qui? avec qui? de quoi? je te sors pas le copain affreux qu’est ‘ le bon sens ‘ ?) de plutôt laisser un peu de temps de vie aux ‘ papiers ‘ qui viennent de sortir, pour encore tenter de valoriser un peu (à mon avis c’est un peu vain mais essayons, tête et coeur tendres, d’y croire encore)
ainsi, les abonné.es trouvent encore que payer, vaut un peu l’investissement et les autres sont parfois assez frustré.es* pour faire comme toi, c’est à dire s’abonner.
Perso, je peux attendre.
Mais malheureusement, comme on sait, tout le monde n’est pas moi : )ps: * on s’emballe pas, ici je ne te cible pas, chacun ses frustrations ; )
-
Ostros
InvitéEntendu.
-
-
stephanie
InvitéS’il faut arrêter, le dire.
Qui décide ?
J’ai déjà envoyé des articles à la demande de certain.es ici.
J’ai aussi eu accès à des articles où je ne suis pas abonnée, c’est super je trouve.
Mes abonnements sont très ciblés , le monde diplo, le Mouais en papier.-
..Graindorge
InvitéQui décide?
Personne Stéphanie. FB soulignait juste que le journal venait de sortir et qu’il valait mieux attendre un peu avant de partager. Carpentier dit la même chose.
Peut-être attendre une dizaine de jours: le journal papier est dans les kiosques, ça donne le temps de l’acheter et ensuite on peut partager.
J’adorerais pouvoir m’abonner à plusieurs sources d’informations. On fait des choix dictés aussi par don Dinero.La frustration n’a jamais été ma tasse de romarin: ici on a aussi des bibliothèques où il y a plein de revues et journaux.-
François Bégaudeau
Maître des cléssoyons clair sur la « règle »
1 ici on s’échange gratuitement des trucs payants, j’aime
2 ici je ne cesse de reporter des articles de moi, ou de proposer d’envoyer des PDF de romans à qui veut.
3 il me semble juste que reporter un article de moi sur un forum qui porte mon nom alors que cet article n’est même pas encore en vente, on peut éviter. On peut attendre par exemple deux ou trois semaines, juste par respect pour l’employeur ami qui me fait aussi écrire parce qu’il entend attirer de nouveaux lecteurs assortis de nouveaux deniers, et c’est de bonne guerre.-
..Graindorge
InvitéOk pour moi pour 3 semaines d’attente
« 2 ici je ne cesse de reporter des articles de moi, ou de proposer d’envoyer des PDF de romans à qui veut. »
À qui veut? D’accord: j’accepte d’être l’exception qui confirme cette règle. Pas de souci camarade FB-
Carpentier
Invitésurtout que ces papiers-là, leur auteur, la plupart du temps, le.s partage, quand il le juge opportun, sur sa page facebook et parfois, en plus, ici même
-Qqn.e d’un tant soit peu observateur.rice l’a forcément remarqué.
À mon tour, pour une fois, de ne rien piger à cette relative incompréhension collective-
..Graindorge
InvitéÀ mon tour, pour une fois,
de ne rien piger à cette relative incompréhension collective »
Tout va bien je crois. Tout le monde a compris: attendre 2 ou 3 semaines avant de partager des articles du Monde Diplomatique. Et j’ai dit: pour moi c’est d’accord pour 3 semaines.
Je clarifiais le point 2 de la règle: envoi à qui veut des pdfs de livres de l’auteur. « À qui veut, non. » Depuis que je suis ici, je n’ai jamais demandé à FB ni article ni pdf de livres. Il y a peu, une sitiste a demandé un ou deux livres en pdf. Elle a donné une adresse mail et il a dit OK. J’ai pour la première fois fait la même demande: 0 réponse. Je lui avais même spécifié qu’il pouvait créer un email provisoire au lieu de son véritable email. Dont acte. Pas de souci.
J’accepte donc d’être l’exception qui confirme cette affirmation de FB: « A qui veut » Ça va pas chercher plus loin. Lorsque j’irai à Nice, je me les achèterai.
J’ai même refusé le livre Bien vouloir patienter que m’avait proposé très gentiment Oscar, afin de soutenir et un nouvel auteur et une jeune maison d’édition. Alors lorsque j’ai dit que j’ aimerais recevoir aussi 2 de ses livres qui ont fait leur chemin disons, et aucune réponse. Voilà le pourquoi de A qui veut, non.-
Carpentier
Invitéce n’est pas un coin où je traine, même occasionnellement, Nice
sinon, comme tu sais, je t’aurais volontiers passé les ouvrages que tu aimerais lire, sans les commander;
bonne fin d’après m’
ps: dans le sujet consacré au Désertion, il y a un prétendu instit qui me casse l’humeur, pourrait-on le signifier quelque part ou à qqn.e qui saurait, peut-être, comment lui faire comprendre d’aller faire ce qu’il faut, ailleurs que dans mes pattes, pour se comporter différemment?
meaouw-
..Graindorge
InvitéAh oui ma chère Carpentina ! Je me souviens de tes propositions généreuses et pas qu’à moi et ça fait plaisir. J’ai cité Oscar pour les circonstances de sa proposition et la raison de mon refus.
L’instit, ignore le donc sinon c’est sans fin
-
-
-
-
-
-
-
-
..Graindorge
InvitéLu éloge du papier. Avant le Monde Diplomatique Graindorge a fait l’éloge du papier dans ce forum et dans les actes, n’achète jamais de livres ebouk etc bien que moins chers et n’ayant pas beaucoup d’argent. J’ai donné des arguments en plus du soutien aux librairies, kiosques, imprimeries, fait des propositions concrètes et argumenté que la lecture sur écran était néfaste à moyen terme pour les yeux et bénéfique aux vendeurs de lunettes et ophtalmos. Je lis parfois des pdfs d’infos qu’on m’envoie.
-
-
Charles
Invitéhttps://www.lemonde.fr/culture/article/2026/01/31/michel-franco-realisateur-de-dreams-aux-etats-unis-la-realite-a-depasse-le-film-et-personne-ne-proteste-assez_6664897_3246.html
Quelqu’un peut copier-coller cette interview de Franco ici svp?-
..Graindorge
InvitéEn attendant une réponse d’un camarade, je m’associe à la demande
-
-
..Graindorge
InvitéNotre souhait exaucé! Pour Michel Franco, je remue ciel et terre
********
Le cinéaste mexicain Michel Franco s’est beaucoup intéressé aux racines et aux conséquences de la violence qui secoue son pays. Avec son nouveau film, Dreams, récit d’une passion toxique entre Jennifer McCarthy (Jessica Chastain), une riche mécène des arts américaine, et Fernando (Isaac Hernandez), un jeune danseur mexicain, il explore par l’intime la relation perverse qui unit le Mexique aux Etats-Unis. Un lien qui s’est encore dégradé avec le second mandat de Donald Trump à la Maison Blanche.
********
Comment l’idée du film est-elle venue ?
Depuis que je suis enfant, je suis troublé par la façon dont les Mexicains sont traités aux Etats-Unis. Une partie de la main-d’œuvre est composée d’immigrants et plusieurs millions de ces travailleurs sont des Mexicains. J’ai toujours eu beaucoup d’empathie pour eux. Le film montre comment ils sont traités comme des personnes de second ordre. Je suis aussi préoccupé par la façon dont les Etats-Unis contrôlent la politique mexicaine. Au moment d’écrire Dreams, j’étais obsédé par le fait que Donald Trump puisse être réélu à la tête du pays. Puis j’adore les films sur les relations toxiques, comme Tous les autres s’appellent Ali [1974], de Rainer Werner Fassbinder.******
Pourquoi avoir fait de Fernando un artiste ?
Dans la première version du scénario, il devait être l’employé d’une entreprise que Jennifer possède au Mexique. Mais j’ai trouvé que le résultat était ennuyeux sur le papier. J’ai pensé qu’il serait plus cinématographique d’en faire un danseur. J’aime aussi le fait que parce qu’elle est une mécène des arts, Jennifer pense qu’elle est une meilleure personne. Elle pense que l’argent lui donne des droits sur son amant. Elle veut acheter non seulement des biens, mais aussi des gens et leur conscience. C’est aussi ce que font les Etats-Unis avec le Mexique. Et, à cause de la corruption, il est impossible de lutter.*******
Pourquoi, dans vos films, représenter la violence de manière aussi frontale ?
J’évite de la montrer autant que possible, mais je pense qu’elle fait partie de notre réalité. Nous ne savons pas de quoi nous sommes capables tant que nous ne sommes pas poussés à bout. Le rejet constant que subit Fernando dans le film est très violent. Je pense que les gens devraient réagir davantage à certains comportements comme la xénophobie. Elle est tellement normalisée et acceptée que, quand elle débouche sur une réaction violente, les gens ne comprennent pas pourquoi celle-ci s’est produite.*******
Etait-il important de montrer que le Mexique participe lui-même de cette violence que subissent les migrants ?
Je suis content que vous évoquiez cette scène, parce qu’elle est basée sur des événements qui se sont produits il y a trois ans à Ciudad Juarez. Des immigrants, principalement des Vénézuéliens, s’étaient rebellés dans un centre de rétention où le feu a pris. Les gardiens ont verrouillé les accès et les ont laissés brûler vifs sans que personne n’ait à en payer les conséquences. Je ne peux pas faire un film en disant simplement que les Américains sont les méchants et les Mexicains les victimes. Cela n’a pas seulement à voir avec une question de nationalité, mais avec cette façon primitive que l’homme a de marcher sur l’autre et de l’exclure. Les immigrants au Mexique sont très mal traités, et les médias en parlent peu. Des dizaines de personnes sont mortes ce jour-là et personne ne s’en soucie vraiment.*******
Comment réagissez-vous à ce qui se passe aujourd’hui aux Etats-Unis ?
Malheureusement, je ne suis pas surpris. Les Etats-Unis devraient être reconnaissants envers les Mexicains, mais ils sont présentés comme un problème. Quand les gens lisaient mon scénario, ils me disaient que les Américains ne détenaient pas de personnes comme Fernando, que j’exagérais. J’ai suivi mon instinct et maintenant la réalité a dépassé le film. C’est arrivé très vite. Et personne ne proteste assez. De toute façon, le gouvernement américain continuera à faire ce qu’il veut. Ça a toujours été comme ça. Il y a toujours eu de la xénophobie et des expulsions, mais ce n’était pas célébré comme aujourd’hui. La situation aux Etats-Unis me rappelle l’Europe des années 1930 et 1940, avec la montée du fascisme.**********
A quels rêves le titre du film renvoie-t-il ?
Les deux personnages, qui ont chacun leurs propres aspirations, vivent en dehors de la réalité. Et, bien sûr, cela nous rappelle le rêve américain. On peut se demander s’il existe toujours ou s’il n’est pas devenu trop naïf d’y croire encore. Maintenant, c’est plutôt un cauchemar. Il y a également eu un programme intitulé « The Dreamers » qui a été annulé, destiné à aider les enfants d’immigrés nés aux Etats-Unis. Là encore, cet idéal a perdu de son éclat.*********
Pourquoi, contrairement à beaucoup de vos compatriotes, comme Guillermo del Toro ou Alfonso Cuaron, n’avez-vous jamais cherché à faire carrière à Hollywood ?
Tant que je peux garder le contrôle total de ce que je fais, sans trop avoir à me justifier, cela ne me dérange pas de travailler à Hollywood ou ailleurs. Mais je pense qu’il serait naïf de penser que je pourrais aller voir un grand studio et qu’il me donnerait beaucoup d’argent et de liberté pour faire les films que je fais. Je travaille beaucoup à détourner les conventions d’Hollywood. Les films que j’ai tournés aux Etats-Unis ont été financés principalement avec de l’argent mexicain. C’est très bien ainsi. Aller là-bas me permet surtout de travailler avec de grands acteurs, comme Jessica Chastain, qui me facilitent la vie. Elle est intelligente et comprend très vite le langage du film. Elle prend un million de notes sur le scénario, pose des petits papiers autocollants partout. C’est elle qui a apporté la garde-robe et les bijoux du personnage. Une fois qu’on s’est mis d’accord sur un script, elle le défendra jusqu’au bout. -
..Graindorge
InvitéBien cher François:
sincèrement désolée: j’ai reçu l’article d’un camarade n’étant pas abonnée au Monde et je me suis précipitée pour le partager sans avoir regardé la date de sortie de l’article: 31 janvier 2026!!! Et en plus je l’ai mis aussi dans le fil « Michel Franco »
Certes ce n’est pas le Monde Diplomatique mais tu avais proposé d’attendre deux ou trois semaines et je suppose que c’est valable aussi pour le Monde puisqu’il s’agit de défendre les journaux papier, les kiosquiers, etc…
Ma passion pour Franco a joué. Déjà que je dois attendre le DVD à cause de cette horreur de doublage, l’aubaine de lire un entretien m’a fait
manquer à ma parole d’attendre trois semaines.
Ça ne se reproduira plus -
Ostros
InvitéS’il vous plaît les abonné.e.s du monde, j’aimerais beaucoup lire cet article :
https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/01/28/pres-de-quatre-ans-apres-le-debut-de-la-guerre-en-ukraine-le-commerce-d-uranium-entre-la-france-et-la-russie-se-poursuit_6664394_3234.html-
..Graindorge
InvitéOn m’a dit que la suggestion d’attendre 2 ou 3 semaines avant de partager vaut pour le Monde Diplomatique, un mensuel et comme le Monde est un quotidien, les journaux papier du 26 ou du 31 janvier ont été largement vendus dans les kiosques donk…
Youpiii… Aucun remord d’avoir partagé l’article de Michel Franco -
propater
InvitéLe commerce d’uranium entre la France et la Russie se poursuit, près de quatre ans après l’invasion de l’Ukraine
L’uranium étant toujours épargné par les sanctions de la Commission européenne contre la Russie, l’ONG antinucléaire Greenpeace rappelle que la France reste liée au groupe russe Rosatom.
Par Perrine Mouterde et Adrien Pécout
.
Publié le 28 janvier 2026 à 06h00, modifié le 28 janvier 2026 à 12h05
.
Des cylindres d’uranium en provenance de Russie sont déchargés dans le port de Dunkerque (Nord), le 20 mars 2023. SAMEER AL-DOUMY/AFP
Charbon, pétrole, gaz… Depuis février 2022 et le déclenchement de la guerre en Ukraine, les livraisons du secteur énergétique russe ont été largement visées par les 19 trains de sanctions européennes. Mais une filière continue de faire exception : celle de l’atome, jusqu’à présent totalement épargnée.
.
A Bruxelles, les discussions sur d’éventuelles sanctions, prévues initialement pour juin 2025, ont été reportées. A l’heure où la France est décrite comme l’un des principaux pays opposés à une interdiction complète des livraisons nucléaires russes, un rapport, publié mercredi 28 janvier par l’ONG antinucléaire Greenpeace, rappelle une nouvelle fois que le commerce d’uranium – le combustible des centrales nucléaires – se poursuit entre Paris et Moscou, dans une grande opacité.
.
Les liens sur le sujet entre la France et la Russie, documentés ces dernières années, sont multiples. Régulièrement, des cargos en provenance de Saint-Pétersbourg ou d’Oust-Louga (oblast de Léningrad) continuent d’accoster dans le port de Dunkerque (Nord), avec, dans leurs conteneurs, de l’uranium, sous différentes formes. Si la France n’importe pas d’uranium naturel extrait sur le territoire russe, les derniers relevés douaniers analysés par Greenpeace montrent que, entre 2022 et septembre 2025, près de la moitié des importations de cette matière première provenaient du Kazakhstan et de l’Ouzbékistan, deux anciennes républiques soviétiques.
.
Or Greenpeace rappelle que, début 2026, le mastodonte russe Rosatom « reste le principal acteur étranger dans l’extraction minière au Kazakstan », via sa filiale canadienne Uranium One. Orano, groupe public français, opère aussi dans ce pays, mais sa production est quasi entièrement destinée à des clients chinois.
.
Après avoir été extrait, l’uranium naturel doit être ensuite converti et enrichi pour pouvoir être utilisé dans des assemblages de combustibles. La France est l’un des rares pays européens à disposer de telles capacités dans des installations d’Orano (ex-Areva), qui a lancé, fin 2024, un chantier d’extension de capacités de l’usine d’enrichissement Georges-Besse II, sur le site du Tricastin (Drôme). Mais elle fait aussi appel aux services de Rosatom, le premier enrichisseur mondial.
.
Importations pas totalement à l’arrêt
Selon les registres douaniers, la part de l’uranium enrichi russe dans les importations totales d’uranium enrichi de la France a fortement diminué, passant de 67 % en 2022 à 24 % en 2024. Mais elles ne sont pas totalement à l’arrêt : en 2025, les données font état d’au moins une importation entre janvier et septembre, et Greenpeace a documenté, photographies à l’appui, une autre arrivée en octobre, dans le port de Dunkerque, de fûts d’uranium enrichi.
.
Plus surprenant encore : la France a repris, en novembre 2025, ses exportations d’uranium de retraitement. Pour être réutilisé, cet uranium issu des combustibles utilisés dans les réacteurs français ne peut être « recyclé » que dans une seule usine dans le monde, à Seversk, en Sibérie. Sans un tel recyclage, il serait susceptible d’être requalifié en déchet et devrait donc être géré comme tel. En 2022, selon Greenpeace, le gouvernement avait demandé à l’électricien national EDF de suspendre ses exportations vers Seversk. Ni EDF ni le cabinet du ministre de l’économie, Roland Lescure, n’ont répondu aux questions du Monde sur ces exportations. L’entreprise détenue par l’Etat français déclare être toujours « en cours de discussions avec plusieurs fournisseurs afin de développer une usine de conversion d’uranium de retraitement en Europe de l’Ouest ».
.
Ces dernières années, la filière nucléaire française et le gouvernement ont affirmé à plusieurs reprises que le pays n’était pas dépendant de la Russie pour faire fonctionner son parc. « Si Rosatom est la seule [grande entreprise énergétique russe] à avoir échappé aux sanctions, c’est bien en raison de cette dépendance extrêmement difficile à contourner, répond Pauline Boyer, chargée de campagne pour Greenpeace. Même si, au niveau économique, l’impact de sanctions ne serait pas du tout le même que pour le gaz et le pétrole, les enjeux sont aussi géopolitiques et éthiques. »
.
Violences envers les employés
En 2024, l’uranium a représenté un peu plus de 700 millions d’euros sur un total de 22 milliards d’euros d’importations énergétiques de l’Union européenne (UE) en provenance de Russie, selon l’Institut Bruegel. Le géant Rosatom occupe par ailleurs, depuis 2022, la centrale de Zaporijia, en Ukraine, où des cas de violences à l’encontre des employés ont été documentés.
.
A Bruxelles, la Commission européenne confirme au Monde que son objectif est bien de remplacer, dans la mesure du possible, le combustible nucléaire russe, « la dernière source d’énergie russe encore importée dans l’UE », par du combustible d’origine européenne. « Nous présenterons une proposition en ce sens, mais nous ne sommes pas encore en mesure de confirmer un calendrier », ajoute-t-elle.
.
Lundi 26 janvier, les Etats membres de l’UE ont définitivement validé l’interdiction définitive des importations de gaz russe d’ici à fin 2027. A cette occasion, la France a fait intégrer au règlement REPowerEU une déclaration, relevée par le média en ligne Contexte, dans laquelle elle affirme que le règlement sur l’interdiction du gaz russe a « constitué une exception » justifiée par « des circonstances très spécifiques » et qui « doit rester exceptionnelle ». « La France sera donc particulièrement vigilante à l’égard de toute future mesure d’interdiction pouvant être assimilée à des sanctions, notamment dans le secteur de l’énergie », insiste-t-elle.
.
Orano, qui rappelle que le déploiement de nouvelles capacités d’enrichissement ou de conversion nécessite des investissements et ne peut se faire que sur le temps long, demande l’instauration par Bruxelles de « quotas dégressifs » d’importations, pour permettre aux industriels de s’adapter.
.
Au Monde, le cabinet de Roland Lescure assure seulement que le gouvernement est « déterminé à réduire la dépendance à la Russie dans tous les domaines, y compris le nucléaire », et qu’il « discute activement des modalités pour accroître les capacités industrielles souveraines » en matière de conversion et d’enrichissement d’uranium.-
Ostros
InvitéMerci beaucoup !
-
-
-
..Graindorge
InvitéLe Liban dénonce une attaque israélienne au glyphosate dans le sud du pays
Selon Beyrouth, du glyphosate à haute concentration a été largué par l’armée israélienne près de la ligne de démarcation entre le pays du Cèdre et l’Etat hébreu. L’épandage de cet herbicide, menaçant la fertilité des sols, pourrait empêcher le retour de la population dans cette zon—————————Vous pouvez partager un article en cliquant sur les icônes de partage en haut à droite de celui-ci.
La reproduction totale ou partielle d’un article, sans l’autorisation écrite et préalable du Monde, est strictement interdite.
Pour plus d’informations, consultez nos conditions générales de vente.
Pour toute demande d’autorisation, contactez syndication@lemonde.fr.
En tant qu’abonné, vous pouvez offrir jusqu’à cinq articles par mois à l’un de vos proches grâce à la fonctionnalité « Offrir un article ».Les analyses réalisées par Beyrouth sont formelles : l’armée israélienne a largué par avion du glyphosate à très haute concentration en territoire libanais, près de la ligne de démarcation entre l’Etat hébreu et le pays du Cèdre, dimanche 1er février. Le Liban dénonce une attaque environnementale et prépare une plainte contre Israël auprès du Conseil de sécurité des Nations unies. Les autorités s’inquiètent d’une nouvelle pollution des sols du Liban sud, une région qui reste sous le feu israélien, en violation de l’accord de cessez-le-feu annoncé à la fin de l’année 2024.
L’opération n’a rien eu d’un accident. L’armée israélienne avait informé en amont la force des Nations unies déployée dans le sud du Liban (Finul) de son intention de pulvériser une « substance chimique non toxique » dans des zones proches de la frontière. Les contingents de la force internationale ont dû s’abriter et interrompre leurs activités pendant plus de neuf heures sur une vaste bande de leur terrain d’action.
Des prélèvements ont ensuite été réalisés par l’armée libanaise et la Finul dans les zones touchées, et examinés par un laboratoire privé et un autre relevant du Conseil national de la recherche scientifique au Liban (CNRS-Liban). Les résultats, rendus publics mercredi 4 février, indiquent que certains échantillons recelaient une concentration de glyphosate, herbicide puissant, « entre 20 et 30 fois supérieure aux niveaux habituellement admis », selon un communiqué conjoint du ministère de l’environnement et de celui de l’agriculture. Les deux institutions s’alarment des risques pour la fertilité des sols et la production agricole.
« Crime environnemental et sanitaire »
Il ne s’agit que d’un début d’analyse. L’étendue de la superficie contaminée n’est pas encore connue, et des équipes doivent se rendre sur le terrain prochainement pour déterminer jusqu’où et à quel degré le largage aérien a fait des dégâts. Mais le taux élevé de glyphosate concerne au moins deux villages frontaliers, Ras Naqoura et Aïta El-Chaab, distants d’une vingtaine de kilomètres. « Selon des habitants, la couverture verte a déjà jauni sous le coup du glyphosate », explique au Monde Tamara El-Zein, ministre de l’environnement.Lire aussi | Au Liban, l’ONU fait état de tirs israéliens à proximité des casques bleus de la Finul
Le président, Joseph Aoun, a dénoncé, mercredi, une « violation flagrante de la souveraineté libanaise » et un « crime environnemental et sanitaire ». Le Liban a déjà porté plainte à plusieurs reprises contre Israël auprès des Nations unies pour avoir mené des attaques au phosphore blanc contre son territoire, depuis octobre 2023. A cette date, en signe de solidarité avec le Hamas à Gaza, le Hezbollah avait commencé à tirer des roquettes sur l’Etat hébreu. Ce conflit de basse intensité avait dégénéré en une guerre totale le 23 septembre 2024, à l’initiative d’Israël. Un cessez-le-feu a ensuite été décrété, le 27 novembre 2024, mais l’Etat hébreu a poursuivi les hostilités.
Newsletter abonnés
« International »
L’essentiel de l’actualité internationale de la semaine
S’inscrire
La pulvérisation de glyphosate de dimanche est « une violation des lois internationales » et « vise à supprimer la couverture végétale sous des prétextes sécuritaires, et, vu la concentration en glyphosate, à interdire aux habitants du Sud de cultiver leurs terres pendant au moins les six prochains mois », accuse la ministre Tamara El-Zein. La zone frontalière est déjà sinistrée, en raison de la destruction massive des villages et de mesures d’intimidations quotidiennes (drones, bombes assourdissantes, tirs…).Le ministère de l’environnement et le CNRS-Liban s’apprêtent à publier un rapport qui met en lumière les atteintes aux sols et à l’écosystème engendrées par les frappes israéliennes au Liban. Outre les effets du recours au phosphore blanc, celui-ci souligne la saturation de sols par des métaux lourds causée par les bombardements. Le média en ligne Mégaphone évoque un « écocide » et estime que l’Etat hébreu cherche à déplacer les agriculteurs et à créer des « zones stériles » près de la frontière pour mieux les surveiller.
« Contraire à la résolution 1701 »
L’épandage en territoire libanais de dimanche n’est pas le premier : au début de l’année 2025, des avions de l’armée israélienne avaient « largué des substances dans les mêmes zones [que celles atteintes le 1er février] », selon Kandice Ardiel, porte-parole de la Finul. Les militaires israéliens avaient alors indiqué aux casques bleus qu’il s’agissait d’un « défoliant ».Lire aussi | Article réservé à nos abonnés « Qui a donné aux Israéliens le droit de nous surveiller constamment ? » : les drones israéliens empoisonnent la vie des habitants du sud du Liban
La Finul a condamné le largage comme « inacceptable et contraire à la résolution 1701 », texte onusien qui avait mis fin au précédent conflit de 2006 entre Israël et le Hezbollah. Elle s’est notamment alarmée de l’impact de cette mesure « sur le retour à long terme des civils et sur leurs moyens de subsistance ».
La reprise d’une vie normale reste impossible pour les habitants du Liban sud, où Israël continue sa guerre, en disant viser le Hezbollah. Selon le Haut-Commissariat des droits de l’homme des Nations unies, au moins 130 civils ont été tués au Liban depuis le prétendu cessez-le-feu. L’ONG Norwegian Refugee Council a dénoncé, jeudi, une « augmentation » des attaques aériennes israéliennes, qui « créent une atmosphère de peur et d’incertitude pour les civils ».
Laure Stephan (Beyrouth, correspondance)
-
MA
Invité -
Dr Xavier
InvitéExtraits de Dialogues de Gilles Deleuze, coécrits avec Claire Parnet, concernant la ligne de fuite, la trahison, la tricherie, l’écrivain, j’ai vraiment pas tout compris mais il y a du souffle ! (sur suggestion de Mao). Dire qu’Achab a un devenir-baleine parce qu’il pourchasse Moby Dick d’une passion vengeresse, pourquoi pas.
.
Fitzgerald dit encore mieux : « J’en vins à l’idée que ceux qui avaient survécu avaient accompli une vraie rupture. Rupture veut beaucoup dire et n’a rien à voir avec rupture de chaîne où l’on est généralement destiné à trouver une autre chaîne ou à reprendre l’ancienne. La célèbre Evasion est une excursion dans un piège même si le piège comprend les mers du Sud, qui ne sont faites que pour ceux qui veulent y naviguer ou les peindre.Une vraie rupture est quelque chose sur quoi on ne peut pas revenir, qui est irrémissible parce qu’elle fait que le passé cesse d’exister. »
.
Mais même quand on distingue la fuite et le voyage, la fuite reste encore une opération ambiguë. Qu’est-ce qui nous dit que, sur une ligne de fuite, nous n’allons pas retrouver tout ce que nous fuyons ? Fuyant l’éternel père-mère, n’allons-nous pas retrouver toutes les formations œdipiennes sur la ligne de fuite ? Fuyant le fascisme, nous retrouvons des concrétions fascistes sur la ligne de fuite. Fuyant tout, comment ne pas reconstituer et notre pays natal, et nos formations de pouvoir, nos alcools, nos psychanalyses et nos papas-mamans ? Comment faire pour que la ligne de fuite ne se confonde pas avec un pur et simple mouvement d’autodestruction, alcoolisme de Fitzgerald, découragement de Lawrence, suicide de Virginia Woolf, triste fin de Kérouac. La littérature anglaise et américaine est bien traversée d’un sombre processus de démolition, qui emporte l’écrivain. Une mort heureuse ? Mais c’est justement ça qu’on ne peut apprendre que sur la ligne, en même temps qu’on la trace : les dangers qu’on y court, la patience et les précautions qu’il faut y mettre, les rectifications qu’il faut faire tout le temps, pour la dégager des sables et des trous noirs. On ne peut pas prévoir. Une vraie rupture peut s’étaler dans le temps, elle est autre chose qu’une coupure trop signifiante, elle doit sans cesse être protégée non seulement contre ses faux semblants, mais aussi contre elle-même, et contre les re-territorialisations qui la guettent. C’est pourquoi d’un écrivain à l’autre, elle saute comme ce qui doit être recommencé. Les Anglais, les Américains n’ont pas la même manière de recommencer que les Français. Le recommencement français, c’est la table rase, la recherche d’une première certitude comme d’un point d’origine, toujours le point ferme. L’autre manière de recommencer, au contraire, c’est reprendre la ligne interrompue, ajouter un segment à la ligne brisée, la faire passer entre deux rochers, dans un étroit défilé, ou par-dessus le vide, là où elle s’était arrêtée. Ce n’est jamais le début ni la fin qui sont intéressants, le début et la fin sont des points. L’intéressant, c’est le milieu. Le zéro anglais est toujours au milieu. Les étranglements sont toujours au milieu. On est au milieu d’une ligne, et c’est la situation la plus inconfortable. On recommence par le milieu. Les Français pensent trop en termes d’arbre: l’arbre du savoir, les points d’arborescence, l’alpha et l’oméga, les racines et le sommet. C’est le contraire de l’herbe. Non seulement l’herbe pousse au milieu des choses, mais elle pousse ellemême par le milieu. C’est le problème anglais, ou américain. L’herbe a sa ligne de fuite, et pas d’enracinement. On a de l’herbe dans la tête, et pas un arbre : ce que signifie penser, ce qu’est le cerveau, « un certain nervous system », de l’herbe.
.
Cas exemplaire de Thomas Hardy : les personnages chez lui ne sont pas des personnes ou des sujets, ce sont des collections de sensations intensives, chacun est une telle collection, un paquet, un bloc de sensations variables. Il y a un curieux respect de l’individu, un respect extraordinaire : non pas parce qu’il se saisirait lui-même comme une personne, et serait reconnu comme une personne, à la française, mais au contraire, justement, parce qu’il se vit et parce qu’il vit les autres comme autant de « chances uniques » – la chance unique que telle ou telle combinaison ait été tirée. Individuation sans sujet. Et ces paquets de sensations à vif, ces collections ou combinaisons, filent sur des lignes de chance, ou de malchance, là où se font leurs rencontres, au besoin leurs mauvaises rencontres qui vont jusqu’à la mort, jusqu’au meurtre. Hardy invoque une sorte de destin grec pour ce monde expérimental empiriste. Des paquets de sensations, individus, filent sur la lande comme ligne de fuite, ou ligne de déterritorialisation de la terre. Une fuite est une espèce de délire. Délirer, c’est exactement sortir du sillon (comme « déconner », etc.). Il y a quelque chose de démoniaque, ou de démonique, dans une ligne de fuite. Les démons se distinguent des dieux, parce que les dieux ont des attributs, des propriétés et des fonctions fixes, des territoires et des codes : ils ont affaire aux sillons, aux bornes et aux cadastres. Le propre des démons, c’est de sauter les intervalles, et d’un intervalle à l’autre. « Quel démon a sauté du plus long saut? », demande Œdipe.
.
Il y a toujours de la trahison dans une ligne de fuite. Pas tricher à la manière d’un homme d’ordre qui ménage son avenir, mais trahir à la façon d’un homme simple qui n’a plus de passé ni de futur. On trahit les puissances fixes qui veulent nous retenir, les puissances établies de la terre. Le mouvement de la trahison a été défini par le double détournement : l’homme détourne son visage de Dieu, qui ne détourne pas moins son visage de l’homme. C’est dans ce double détournement, dans l’écart des visages, que se trace la ligne de fuite, c’est-à-dire la déterritorialisation de l’homme. La trahison, c’est comme le vol, elle est toujours double. On a fait d’Œdipe à Colone, avec sa longue errance, le cas exemplaire du double détournement. Mais Œdipe est la seule tragédie sémite des Grecs. Dieu qui se détourne de l’homme, qui se détourne de Dieu, c’est d’abord le sujet de l’Ancien Testament. C’est l’histoire de Caïn, la ligne de fuite de Caïn. C’est l’histoire de Jonas : le prophète se reconnaît à ceci, qu’il prend la direction opposée à celle que Dieu lui ordonne, et par là réalise le commandement de Dieu mieux que s’il avait obéi. Traître, il a pris le mal sur soi. L’Ancien Testament ne cesse d’être parcouru par ces lignes de fuite, ligne de séparation de la terre et des eaux. « Que les éléments cessent de s’étreindre et se tournent le dos. Que l’homme de la mer se détourne de sa femme humaine et de ses enfants… Traverse les mers, traverse les mers, conseille le cœur. Délaisse l’amour et le foyer. » Dans les « grandes découvertes », les grandes expéditions, il n’y a pas seulement incertitude de ce qu’on va découvrir, et conquête d’un inconnu, mais l’invention d’une ligne de fuite, et la puissance de la trahison : être le seul traître, et traître à tous – Aguirre ou la colère de Dieu.
.
L’Ancien Testament n’est pas une épopée ni une tragédie, c’est le premier roman, et c’est ainsi que les Anglais le comprennent, comme fondation du roman. Le traître est le personnage essentiel du roman, le héros. Traître au monde des significations dominantes et de l’ordre établi. C’est très différent du tricheur : le tricheur, lui, prétend s’emparer de propriétés fixes, ou conquérir un territoire, ou même instaurer un nouvel ordre. Le tricheur a beaucoup d’avenir, mais pas du tout de devenir. Le prêtre, le devin, est un tricheur, mais l’expérimentateur un traître. L’homme d’Etat, ou l’homme de cour, est un tricheur, mais l’homme de guerre (pas maréchal ou général) un traître. Le roman français présente beaucoup de tricheurs, et nos romanciers sont souvent eux-mêmes des tricheurs. Ils n’ont pas de rapport spécial avec l’Ancien Testament. Shakespeare a mis en scène beaucoup de rois tricheurs, qui accédaient au pouvoir par tricherie, et qui se révélaient en fin de compte de bons rois. Mais quand il rencontre Richard III, il s’élève à la plus romanesque des tragédies. Car Richard III ne veut pas simplement le pouvoir, il veut la trahison. Il ne veut pas la conquête de l’Etat, mais l’agencement d’une machine de guerre : comment être le seul traître, et tout trahir en même temps ? Le dialogue avec lady Anne, que des commentateurs ont jugé « peu vraisemblable et outré », montre les deux visages qui se détournent, et Anne qui pressent, déjà consentante et fascinée, la ligne tortueuse que Richard est en train de tracer. Et rien ne révèle mieux la trahison que le choix d’objet. Non pas parce que c’est un choix d’objet, mauvaise notion, mais parce que c’est un devenir, c’est l’élément démonique par excellence. Dans son choix d’Anne, il y a un devenir-femme de Richard III.
.
De quoi le capitaine Achab est-il coupable, dans Melville? D’avoir choisi Moby Dick, la baleine blanche, au lieu d’obéir à la loi de groupe des pêcheurs, qui veut que toute baleine soit bonne à chasser. C’est ça l’élément démonique d’Achab, sa trahison, son rapport avec Léviathan, ce choix d’objet qui l’engage lui-même dans un devenir-baleine.
.
Le même thème apparaît dans la Penthésilée de Kleist : le péché de Penthésilée, avoir choisi Achille, tandis que la loi des Amazones ordonne de ne pas choisir l’ennemi ; l’élément démonique de Penthésilée l’entraîne dans un devenir-chienne.
.
Il faudrait définir une fonction spéciale, qui ne se confond ni avec la santé ni avec la maladie : la fonction de l’Anomal. L’Anomal est toujours à la frontière, sur la bordure d’une bande ou d’une multiplicité ; il en fait partie, mais la fait déjà passer dans une autre multiplicité, il la fait devenir, il trace une ligne-entre. C’est aussi l’ « outsider » : Moby Dick, ou bien la Chose, l’Entité de Lovecraft, terreur.
.
Il se peut qu’écrire soit dans un rapport essentiel avec les lignes de fuite. Ecrire, c’est tracer des lignes de fuite, qui ne sont pas imaginaires, et qu’on est bien forcé de suivre, parce que l’écriture nous y engage, nous y embarque en réalité. Ecrire, c’est devenir, mais ce n’est pas du tout devenir écrivain. C’est devenir autre chose. Un écrivain de profession peut se juger d’après son passé ou d’après son avenir, d’après son avenir personnel ou d’après la postérité ( « je serai compris dans deux ans, dans cent ans », etc.). Tout autres sont les devenirs contenus dans l’écriture quand elle n’épouse pas des mots d’ordre établis, mais trace elle-même des lignes de fuite. On dirait que l’écriture par elle-même, quand elle n’est pas officielle, rejoint forcément des « minorités », qui n’écrivent pas forcément pour leur compte, sur lesquelles non plus on n’écrit pas, au sens où on les prendrait pour objet, mais en revanche dans lesquelles on est pris, bon gré mal gré, du fait qu’on écrit. Une minorité n’existe jamais toute faite, elle ne se constitue que sur des lignes de fuite qui sont aussi bien sa manière d’avancer et d’attaquer. (…)
.
Il y a des devenirs-animaux dans l’écriture, qui ne consistent pas à imiter l’animal, à « faire » l’animal, pas plus que la musique de Mozart n’imite les oiseaux, bien qu’elle soit pénétrée d’un devenir-oiseau. Le capitaine Achab a un devenir-baleine qui n’est pas d’imitation. Lawrence et le devenir-tortue, dans ses admirables poèmes. Il y a des devenirs-animaux dans l’écriture, qui ne consistent pas à parler de son chien ou de son chat. C’est plutôt une rencontre entre deux règnes, un courtcircuitage, une capture de code où chacun se déterritorialise. En écrivant on donne toujours de l’écriture à ceux qui n’en ont pas, mais ceux-ci donnent à l’écriture un devenir sans lequel elle ne serait pas, sans lequel elle serait pure redondance au service des puissances établies. Que l’écrivain soit minoritaire ne signifie pas qu’il y a moins de gens qui écrivent qu’il n’y a de lecteurs ; ce ne serait même plus vrai aujourd’hui : cela signifie que l’écriture rencontre toujours une minorité qui n’écrit pas, et elle ne se charge pas d’écrire pour cette minorité, à sa place ni à son propos, mais il y a rencontre où chacun pousse l’autre, l’entraîne dans sa ligne de fuite, dans une déterritorialisation conjuguée. L’écriture se conjugue toujours avec autre chose qui est son propre devenir. Il n’existe pas d’agencement fonctionnant sur un seul flux. Ce n’est pas affaire d’imitation, mais de conjonction. L’écrivain est pénétré du plus profond, d’un devenir-non-écrivain. Hofmannsthal (qui se donne alors un pseudonyme anglais) ne peut plus écrire quand il voit l’agonie d’une meute de rats, parce qu’il sent que c’est en lui que l’âme de l’animal montre les dents. Un beau film anglais, Willard, présentait l’irrésistible devenir-rat du héros, qui se raccrochait pourtant à chaque occasion d’humanité, mais se trouvait entraîné dans cette conjugaison fatale. Tant de silences et tant de suicides d’écrivains doivent s’expliquer par ces noces contre nature, ces participations contre nature. Etre traître à son propre règne, être traître à son sexe, à sa classe, à sa majorité – quelle autre raison d’écrire ?-
Zorglub
Invité« … quelle autre raison d’écrire ? »
Ré-sis-ter!Gilles Deleuze : l’art et les sociétés de contrôle
-
Samuel_Belkekett
InvitéSuper !! Je ne connaissais pas cet enregistrement du père Deleuze.
Cependant,
Le problème est : si on ramène la pensée décoloniale à PDH et Louisa Yousfi, on risque fort de passer à côté de bien d’autres choses. Par exemple est-ce que Amer Meziane est décolonial, quoi que soit la réponse il est impératif de lire « Des empires sous la terre » peut-être l’avez vous lu ? Si ce n’est pas le cas alors plutôt que vous précipitez sur la grande méthode vous devriez plutôt vous intéressez à ce livre. Je suis plus dubitatif sur son second mais ça vaut le coup aussi. Aussi, la représentante du décolonial latino américain en France est une péruvienne du nom de Lissell Quiroz. Bref Bien d’autres noms à découvrir.-
François Bégaudeau
Maître des clésC’est exactement le texte qu’il nous fallait, à ce stade
« On trahit les puissances fixes qui veulent nous retenir, les puissances établies de la terre ». Oui c’est bien l’opposé strict de ce que trame La grande méthode. On peut dire, littéralement : diamétralement opposé. Ou : à front renversé.
Bientot la pensée de Deleuze, la pensée de la philosophie française de ces années là, sera définitvement inaudible. Puisque nous vivons, à gauche comme à droite, des temps de générale reterritorialisation.
-
-
-
I.G.Y
InvitéIl y a toujours des moments chez Deleuze où je suis largué, mais toute la première partie c’est quand même quelque chose. Très abstrait mais si imagé que c’en devient concret. Ça dessine — les lignes. Et ça chante.
Pas certain de pleinement saisir la différence tricheur-traître. Le tricheur est un « homme d’ordre », or s’il triche c’est qu’il rompt cet ordre, du moins le viole — tricher, c’est ne pas jouer selon les règles. Si le tricheur reste un « homme d’ordre », c’est qu’il n’inscrit pas moins sa vie dans les « sillons » de systèmes réglés, fût-ce jusqu’à tracer un « nouvel ordre ». Il n’en reste pas moins que le tricheur, à sa manière, se joue aussi des « puissances fixes qui veulent nous retenir » que sont… les règles établies à un instant donné. C’est donc comme si la spécificité de la trahison pour Deleuze était géographique : la règle avec laquelle on triche est fixe mais abstraite, formelle, déterritorialisée, alors que la règle que l’on trahit est fixe mais territorialisée : « les puissances établies de la terre » — je retombe sur ce que dit Mao (?). La trahison met en jeu un déplacement physique, un trajet (« traversée »).
D’autres passages iraient moins dans ce sens puisque « traître à sa classe » ou « traître à son sexe » (à la fin), c’est à première vue moins physique — quoique : les frontières de classe sont aussi géographiques, les frontières de sexe très physiques. Ça pourrait en rester à une traversée symbolique, mais toujours d’une sorte de frontière. Ce serait par ce biais là que viendrait le lien avec le texte de Yousfi? La frontière? (mais pour ce qui est du reste, la « trahison » chez LY ne semble pas du tout deleuzienne, beaucoup plus « classique », et comme je n’ai pas lu donc je me tais aussitôt). Mais j’imagine que je me heurte ici aux termes de territorialisation-déterritorialisation, qui je m’en doute (et on le voit) sont chez Deleuze « géographiques » en un sens large et particulier, que je ne maîtrise pas. « Territorialisé » serait un ancrage non-formel, qui se voudrait concret au sens d’enraciné (avec une origine) : le sol, le sang, voire la famille (exemple d’hyper-territorialisation : l’ordre concret chez Schmitt? Rien que l’agencement lexical m’y fait penser; pas difficile de voir en Schmitt un grand ennemi de la ligne de fuite; Schmitt ne poussait pas par le milieu comme l’herbe). Le texte m’évoque ça.
.
Et en même temps il y a souvent chez Deleuze, par endroits, ce genre de phrases dont je ne sais pas quoi faire : « Le roman français présente beaucoup de tricheurs, et nos romanciers sont souvent eux-mêmes des tricheurs. Ils n’ont pas de rapport spécial avec l’Ancien Testament. ». Si ce n’est répondre, comme dans un dialogue des frères Coen : « OK ».-
Rémi
Invité« Il y a toujours des moments chez Deleuze où je suis largué »
J’ai testé « qu’est ce que la philosophie » j’ai tenu 10 pages-
François Bégaudeau
Maître des clés« Et en même temps il y a souvent chez Deleuze, par endroits, ce genre de phrases dont je ne sais pas quoi faire : « Le roman français présente beaucoup de tricheurs, et nos romanciers sont souvent eux-mêmes des tricheurs. Ils n’ont pas de rapport spécial avec l’Ancien Testament. ». Si ce n’est répondre, comme dans un dialogue des frères Coen : « OK ».
Eclat de rire
Mais chez Deleuze, la pense s’affiche pour ce qu’elle devrait toujours etre : littéraire. C’est à dire : des propositions. Des énoncés. Des énoncés qu’il ne s’agirait pas de comprendre, mais de rever. Des phrases comme ça de Deleuze, j’en ai des dizaines qui m’ont accompagné, qui ont travaillé en moi, qui ont VECU en moi.-
Samuel_Belkekett
Invité« Mais chez Deleuze, la pense s’affiche pour ce qu’elle devrait toujours etre : littéraire. C’est à dire : des propositions. Des énoncés. Des énoncés qu’il ne s’agirait pas de comprendre, mais de rever. »
Là c’est un peu facile.
Et très antagoniste avec ce qu’il appelait la philosophie comme manufacture de concepts. Prends ce qu’il appelait « Le corps sans organe » oui ça fait littéraire, mais c’est conceptuel aussi. Le pli pareil, le devenir… animal ou autre est très conceptuel dans une perception littéraire c’est vrai, rien ne tient du système chez lui.
Toutefois, concernant sa « manufacture de concepts » j’ai fini par prendre mes distances. -
I.G.Y
InvitéRemi : j’ai souvenir de pas mal d’obscurité dans celui là mais aussi de lumière. Celui dont j’ai vraiment un mauvais souvenir (j’ai dû laisser tomber) c’est Logique du sens.
François : ce qui me fait un peu penser à Deleuze quand il disait dans un de ses cours que sans cesse, en les préparant, il avait le sentiment de devoir travailler et de tout « reprendre à zéro » sauf pour Spinoza : « parce que Spinoza est dans mon cœur. Alors lui je n’oublie pas. C’est mon cœur, c’est pas ma tête »
-
-
-
Claire N
Invité« Les démons se distinguent des dieux, parce que les dieux ont des attributs, des propriétés et des fonctions fixes, des territoires et des codes : ils ont affaire aux sillons, aux bornes et aux cadastres. Le propre des démons, c’est de sauter les intervalles, et d’un intervalle à l’autre. « Quel démon a sauté du plus long saut? »
Sur l’ancien testament je me fais quand même des noeud au cerveau
Puisqu’a la lecture m’est apparue LE passage du nouveau testament qui évoque la tentation du saut faite par le diable à Jesus : en substance si tu saute tu pourras révéler l’ordre de ton royaume
Mais il s’agit alors d’une trahison ?
Cette référence à l’incarnation me l’a fait apparaître comme un chausse trape moral
Cette distinction fuite / trahison m’apparaît effectivement un outil de critique tout a fait adapté à la piété et à la foi-
Claire N
InvitéMais de toute façon c’est bientôt la Pâques
Et l’aporie s’y lève pour qui a lu l’histoire
L’ignorance y est rendue-
François Bégaudeau
Maître des clés‘l’ignorance y est rendue »
Voilà un énoncé-
Claire N
InvitéRires- j’en suis juste la greffière
-
-
-
Malice
InvitéLe démon du texte de Deleuze me rappelle celui du Banquet ( si je me souviens bien ) : pour définir l’amour un personnage le décrit comme un « daïmon » ( et non un dieu ) qui circule sans cesse ( entre les dieux et les hommes? ); j’avais aimé cette image
-
nefa
Invitétiré du livre de Belin
.
« La Figure. Elle est si vraie et comme elle m’épouse si impeccablement qu’on ne saurait me distinguer d’elle, j’entends trancher. Exposer le distinguo. Autant trancher de l’eau probablement. »
.
« Sans la Figure, qui sait si la messe ne serait pas dite. À elle la faim, la satiété, le froid, la maladie, déboires et aubaines connus du chien, à moi la malchance, l’espérance, la joie et l’amour, par quoi je suis plus qu’une amibe. À nous deux la vie, à nous deux la mort. »
.
« Juste la montrer, une fois, la faire apparaître, solennellement. Comme à la foule un drap maculé au lendemain des noces. Contraint, au nom d’un rituel infâme, à trancher le cou d’un volatile innocent dans le lavabo de la chambre nuptiale, je vais jouer le jeu et l’exhiber avant de refermer sur elle volets et fenêtres. »
-
-
-
-
Malice
InvitéJe vais encadrer ça dans ma chambre
« On recommence par le milieu. Les Français pensent trop en termes d’arbre: l’arbre du savoir, les points d’arborescence, l’alpha et l’oméga, les racines et le sommet. C’est le contraire de l’herbe. Non seulement l’herbe pousse au milieu des choses, mais elle pousse ellemême par le milieu. C’est le problème anglais, ou américain. L’herbe a sa ligne de fuite, et pas d’enracinement. « -
Malice
InvitéCe qu’il dit de Thomas Hardy est très bien vu, et ça me fait comprendre pourquoi j’ai autant aimé lire » Loin de la foule déchaînée »
-
MA
InvitéEt Jude l’obscur ainsi que Tess
-
Malice
Invité@MA je n’ai pas lus ceux-là, je crois que j’ai eu longtemps peur de trop souffrir pour les personnages – il me semble que le parcours de Tess est une sorte de chemin de croix – mais je vais m’y remettre, j’avais passé de si bons moments avec Bethsabée les garçons et le chien
-
MA
InvitéJe n’ai pas encore lu pour ma part Loin de la foule déchaînée, seulement vu le film de Vinterberg. Les deux autres en revanche lu et vu.
-
-
-
-
-
AuteurMessages
