skip to Main Content

Accueil Forums Forum gĂ©nĂ©ral intĂ©gral đŸ’„

  • Ce sujet contient 361 réponses, 1 participant et a Ă©tĂ© mis Ă  jour pour la derniĂšre fois par Carpentier, le il y a 1 annĂ©e.
Vous lisez 109 fils de discussion
  • Auteur
    Messages
    • #7213 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #7283 RĂ©pondre
      Céline
      Invité

      A l’occasion du Festival du livre de Paris, les journalistes de LibĂ©ration cĂšdent la place Ă  des auteurs et autrices pour Ă©crire sur l’actualitĂ©. Pour cette 16e Ă©dition du LibĂ© des Ă©crivains depuis 1987, ils sont 50, avec Giuliano da Empoli, auteur du Mage du Kremlin (Gallimard), en tant que rĂ©dacteur en chef. Retrouvez tous les articles de cette Ă©dition dans notre dossier spĂ©cial.

      Au loin, sur le bas-cĂŽtĂ© de la route, un blaireau semble dormir, paisible et roulĂ© en boule. C’est seulement en arrivant Ă  sa hauteur qu’on aperçoit sa fourrure marbrĂ©e de sang rouge. Il a le crĂąne explosĂ©. Les deux mains sur le volant, en chemin pour Vendine en Haute-Garonne, je pense Ă  tous les morts de la route. Les hĂ©rissons, les chouettes et les sangliers qui percutent les carrosseries avant de finir la face contre le bitume. Enfant, j’aurais pensĂ© aux milliers d’insectes aplatis sur le pare-brise. DĂ©sormais, il n’y en a plus. C’est l’effondrement de la biodiversitĂ© dont tout le monde parle.

      Sur la gauche, dĂ©file une sĂ©rie de petits arbres tout en bourgeons. Ils devraient survivre encore un peu aux coupes nĂ©cessaires Ă  la construction de la nouvelle autoroute A69 reliant Toulouse et Castres. Atosca, la firme choisie par l’Etat pour porter le projet, l’affirme : si la rĂ©glementation interdit la coupe de bosquets Ă  partir du 31 mars, celle d’arbres isolĂ©s reste autorisĂ©e. C’est difficile Ă  suivre, ces expertises et contre-expertises qui dĂ©terminent la validitĂ© des existences non humaines. En suivant la N126, j’essaie de comprendre. Ecocide pour certains, infrastructure nĂ©cessaire pour d’autres. D’ici quelques jours, des milliers de personnes opposĂ©es au projet sont attendues sur le tracĂ© de cette future voie Ă  grande vitesse. Pour l’instant, rien Ă  signaler, le calme avant le bitume.

      «Adieu mon bel ami»

      A dĂ©couvert dans les champs d’avoine, un hĂ©ron garde-bƓufs avance sur ses longues pattes de dinosaure. Je roule, l’air est bon. Le printemps a un peu d’avance, c’est le bouleversement climatique dont tout le monde parle. Aux abords de Vendine, on trouve une tout autre espĂšce. Tentes en plastique turquoise aux pieds des arbres, baudriers et lits suspendus dans les branches, de drĂŽles d’«écureuils» ont fait leur nid.

      Quelques militants Ă©cologistes ne veulent plus quitter les deux rangĂ©es de platanes qu’ils ont rĂ©ussi Ă  sauver de la coupe rase, alors ils campent. Sur une souche, on peut lire : «ADIEU MON BEL AMI». Une femme pointe l’un des arbres encore debout. Le long d’un tronc, Ă©crit en orange fluo : «MÉSANGE». Avec une flĂšche, l’inscription dĂ©signe le trou oĂč un couple de passereaux a dĂ©jĂ  commencĂ© Ă  amonceler mousse et brindilles pour s’établir. Ils partagent le coin avec une colonie de chiroptĂšres. «Cette catastrophe annoncĂ©e a fait de moi une veilleuse. Je n’avais aucune idĂ©e de toutes les bestioles avec lesquelles je partageais ma vie avant ça.» Un chien somnole Ă  nos pieds. Je rĂȘve au dĂ©passement du spĂ©cisme.

      C’est sans compter les voix qui hantent les vallons occitans autour de nous. Celles de l’Office français de la biodiversitĂ©, du groupe Pierre Fabre, soutien invĂ©tĂ©rĂ© du projet, des prĂ©fectures du Tarn et de la Haute-Garonne et mĂȘme celle, enrouĂ©e d’avoir trop invectivĂ©, du ministre de l’IntĂ©rieur. Depuis qu’il s’est Ă©pris de cette histoire, le feuilleton s’envenime.

      Soudain, un clapotis

      Pourtant, les quelques habitants du champ restent calmes. Avec dĂ©termination, ils rĂ©pĂštent : «C’est notre bien commun qu’il faut sauver.» Alors je leur demande : c’est quoi Ă  la fin que ce bien commun ? Qu’avons-nous collectivement Ă  perdre Ă  laisser Atosca tracer ses six voies de bitume au travers des champs ? L’humanitĂ© est-elle vraiment Ă  400 hectares de verdure prĂšs ? Sourires en coin et regards entendus. On m’indique une adresse. LĂ -bas, je pourrai aisĂ©ment me faire une idĂ©e du trĂ©sor. «Il y a mĂȘme des Lepidurus. Des crustacĂ©s prĂ©historiques» me confient-ils, l’air de gamins qui auraient trouvĂ© une portĂ©e de chatons.

      N126 Ă  nouveau. AprĂšs Vendine, je passe par Puylaurens. Vingt minutes de route. Le temps pour la planĂšte de voir disparaĂźtre une espĂšce animale ou vĂ©gĂ©tale. La commune fut le berceau de la Marianne rĂ©publicaine. Ça prĂȘte Ă  sourire, en pleine crise de rĂ©gime.

      Un busard cendrĂ© flotte sous les gros cumulus. «A droite, Ă  gauche, longer la riviĂšre.» J’y suis. Un arbre immergĂ© s’avance au-dessus de l’eau qui frissonne et je m’y assois. Les aigrettes et les pies sont folles de colĂšre. Elles font un bruit infernal pour me faire partir, en vain. J’attends des heures. Dans les branches des peupliers, les palombes ont commencĂ© Ă  nicher. La nuit tombe tout en douceur, quelques nuĂ©es d’insectes s’activent au-dessus des graminĂ©es.

      Soudain, un clapotis. C’est une loutre d’Europe qui passe. Spectrale, elle trotte sur la rive. Brune sur la vase brune. La seconde d’aprĂšs, elle a glissĂ© dans l’eau. Elle emporte avec elle son odeur forte de miel et de thon en boĂźte.

      Je reste paralysé quelques minutes mais elle ne reviendra pas. Rarissime.

      En marchant vers la voiture, je vois la fin du coucher de soleil et quelques bĂ©cassines des marais qui plongent leurs becs incurvĂ©s dans les Ă©tendues inondĂ©es. L’autoroute devrait passer tout prĂšs d’ici. Sur la nationale plongĂ©e dans le noir, j’emporte avec moi une vision prĂ©cieuse de notre bien commun. Raccorder Castres et Toulouse avec l’A69 ferait gagner entre vingt et trente minutes de trajet aux usagers. Il m’aura fallu la journĂ©e. Je suis loin d’avoir perdu mon temps.

    • #7344 RĂ©pondre
      Graindorge
      Invité

      Nota bene: « Y’a bien des avocats dans la bande » je parlais bien sĂ»r de la bande de toutes les personnes qui sont sur place et ailleurs pour agir contre cette autoroute.

    • #7365 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      👋 j’aimerais bien lire cet article en intĂ©gral car s’il chatouille quelque peu cette saloperie française qu’est la pĂ©dagogie infinie, je crois que je vais aimer ça: je sais, it’s not cool to be unkind, Carpentier.
      https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/04/23/la-fresque-du-climat-invisibilise-les-racines-politiques-et-ideologiques-du-rechauffement_6170675_3232.html

      • #7367 RĂ©pondre
        Céline
        Invité

        DÉBATS
        « La Fresque du climat invisibilise les racines politiques et idéologiques du réchauffement »
        CHRONIQUE

        Stéphane Foucart

        Comme des centaines de milliers de Français, les journalistes du « Monde » ont suivi l’atelier de formation aux enjeux du dĂ©rĂšglement. En se focalisant sur ses aspects techniques, l’exercice minimise sa dimension politique, estime StĂ©phane Foucart dans sa chronique.

        Comme des centaines de milliers de Français, les journalistes du Monde ont commencĂ© Ă  suivre, ces derniĂšres semaines, la formation sur le changement climatique créée par CĂ©dric Ringenbach en 2015, la Fresque du climat. C’est un atelier ludique et pĂ©dagogique d’environ trois heures, au cours duquel le formateur (le « fresqueur ») guide les participants (les « fresquĂ©s ») dans un jeu de cartes dont l’objectif est de comprendre les causes et les consĂ©quences du dĂ©rĂšglement climatique. Chaque carte incarne un Ă©lĂ©ment du phĂ©nomĂšne et doit ĂȘtre placĂ©e aprĂšs les cartes reprĂ©sentant ce qui le cause, et avant celles figurant ses consĂ©quences.

        SchĂ©matiquement, la carte « combustion de ressources fossiles » est placĂ©e aprĂšs la carte « activitĂ©s humaines », mais avant la carte « émissions de gaz Ă  effet de serre ». C’est logique : les activitĂ©s humaines sont Ă  l’origine de la combustion du gaz, du pĂ©trole et du charbon, cette combustion Ă©tant elle-mĂȘme une cause des Ă©missions de carbone. En une quarantaine de cartes se compose ainsi un panorama du problĂšme climatique – une fresque, donc – qui se comprend facilement et s’embrasse d’un coup d’Ɠil.

        Du bilan radiatif de la Terre Ă  l’acidification des ocĂ©ans, des impacts du carbone atmosphĂ©rique sur la vie marine et les Ă©cosystĂšmes terrestres Ă  ceux sur l’agriculture, la Fresque du climat donne Ă  peu prĂšs tout Ă  comprendre de la question. Et, Ă  la fin de l’atelier, le « fresqueur » prĂ©sente aux participants des affichettes indiquant Ă  chacun l’empreinte carbone moyenne de ses activitĂ©s les plus fondamentales (transport, chauffage, alimentation
) et met ainsi chacun face Ă  ses responsabilitĂ©s.

        Une approche « neutre et objective »

        Alors qu’un sondage (Ipsos/EDF) publiĂ© fin 2022 sur le sujet suggĂšre que 37 % des Français demeurent climatosceptiques, nul ne saurait contester l’utilitĂ© de la Fresque. D’autant que celle-ci fonde sa crĂ©dibilitĂ© sur une approche « neutre et objective », appuyĂ©e sur le consensus scientifique le plus solide : une fois sorti de formation, on ne peut qu’ĂȘtre convaincu, et de la taille, et des causes humaines du problĂšme, comme du risque existentiel qu’il y aurait pour les sociĂ©tĂ©s humaines Ă  ne pas s’en prĂ©occuper.

        La Fresque a cependant les dĂ©fauts de ses qualitĂ©s. Pour pouvoir se targuer de neutralitĂ© et d’objectivitĂ©, elle n’aborde le rĂ©chauffement que sous son aspect technique. Elle en fait un problĂšme physico-chimique, une question de sciences naturelles. Elle invisibilise de ce fait ses racines politiques et idĂ©ologiques et prend ainsi le risque de diffuser, en creux, deux idĂ©es dangereuses.

        La premiĂšre est celle du caractĂšre performatif du savoir : produire et diffuser de la connaissance sur un problĂšme reviendrait Ă  le rĂ©soudre. Cette idĂ©e, trĂšs rĂ©pandue dans le monde savant, a notamment prĂ©sidĂ© Ă  la crĂ©ation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), en 1988. Or, on le voit, le cĂ©lĂšbre panel scientifique a permis de consolider, de synthĂ©tiser et de diffuser la connaissance sur le rĂ©chauffement auprĂšs des dĂ©cideurs, mais cette connaissance accumulĂ©e ne s’est pas traduite par une diminution des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre.

        Quant Ă  la seconde, elle fait accroire que, le rĂ©chauffement n’ayant pas de racines idĂ©ologiques bien identifiĂ©es, sa rĂ©solution ne tient qu’à une sĂ©rie de mesures techniques solubles dans tout projet politique. Il y aurait des solutions de droite, de gauche, des solutions libertariennes ou nĂ©olibĂ©rales, nĂ©ofascistes ou sociales-dĂ©mocrates.

        Dérive oligarchique du néolibéralisme

        Vouloir explorer les causes profondes du changement climatique, c’est au contraire accepter d’aller bien au-delĂ  des sciences naturelles. C’est accepter de se frotter Ă  des questions politiques, par exemple s’interroger sur les modalitĂ©s de la crĂ©ation monĂ©taire et du financement des Ă©conomies, sur la sacralisation du marchĂ© et de la croissance, sur la fĂ©tichisation de l’innovation technique, sur le mĂ©pris de la condition animale, sur le rapport Ă  l’oisivetĂ©, sur la dĂ©rive oligarchique du nĂ©olibĂ©ralisme, sur les effets environnementaux de la diffĂ©renciation sociale


        Les exemples rĂ©cents de dĂ©politisation de l’enjeu climatique ne manquent pas. Le 11 avril, Ă  l’AssemblĂ©e nationale, le ministre de la transition Ă©cologique, Christophe BĂ©chu, dĂ©clarait : « Le dĂ©rĂšglement [climatique] est une rĂ©alitĂ© qui n’est pas politique, mais qui est naturelle. Cessez d’en faire des objets de polĂ©mique ! » Deux jours plus tard, le journaliste et animateur Hugo ClĂ©ment, devenu une figure du mouvement environnementaliste en France, dĂ©battait avec Jordan Bardella (RN) Ă  l’invitation du magazine d’ultradroite Valeurs actuelles. Il s’est immĂ©diatement attirĂ© une tempĂȘte de critiques, lui objectant qu’il risquait de servir de caution verte Ă  un parti d’extrĂȘme droite dont le systĂšme de valeurs le rend ontologiquement incapable de rĂ©pondre Ă  la crise environnementale.

        A l’inverse, l’émergence du mouvement Scientifiques en rĂ©bellion montre qu’une part de la communautĂ© savante ne se satisfait plus du rĂŽle pĂ©dagogique auquel elle s’était assignĂ©e. Le temps n’est plus seulement Ă  expliquer la science du rĂ©chauffement – comme le fait la Fresque du climat –, mais Ă  la prise de position, voire Ă  l’action politique.

        MĂȘme la climatologue ValĂ©rie Masson-Delmotte, coprĂ©sidente du groupe 1 du GIEC, qui a toujours eu le souci d’ĂȘtre apolitique, factuelle, prudente et mesurĂ©e dans son expression publique, est intervenue, le 12 avril, Ă  la soirĂ©e de soutien aux SoulĂšvements de la Terre – mouvement dont le ministre de l’intĂ©rieur, GĂ©rald Darmanin, cherche la dissolution. Le temps est certainement venu, pour les concepteurs de la Fresque du climat, de rĂ©flĂ©chir Ă  un second volet de leur cĂ©lĂšbre atelier.

        • #7368 RĂ©pondre
          Céline
          Invité

          Il y a aussi l’article de Reporterre : Fresque du climat : le jeu qui plaüt au CAC 40.
          Mais je n’arrive pas à mettre le lien. Il est facile à trouver.

          • #7371 RĂ©pondre
            Carpentier
            Invité

            👌 💝
            + je file en mode 🧐 chez reporterre juste aprùs

          • #7401 RĂ©pondre
            Carpentier
            Invité

            Le voici:
            https://reporterre.net/Fresque-du-climat-le-jeu-qui-plait-au-Cac40
            Merci pour me l’avoir signalĂ©, les 2 articles illustrent parfaitement la devise irritante et faussement unifiante qu’a de plus en plus en bouche ma mĂšre, elle vieillit c’est un fait: benh, il y a du pour et du contre.
            Ma fille a eu l’occasion de l’utiliser (la fresque pas sa grand mĂšre), appareillĂ©e Ă  une session de prĂȘts de micro-capteurs pour mesurer la qualitĂ© de l’air; c’Ă©tait lors d’un atelier pro qu’elle animait dans une commune.
            Elle m’en avait parlĂ© comme d’un support adĂ©quat et plutĂŽt efficace pour capter l’intĂ©rĂȘt de personnes de tout Ăąge.
            Maintenant j’en sais plus, et je me laisserai volontiers fresquer si je croise ce jeu.

            • #7456 RĂ©pondre
              Céline
              Invité

              Se laisser fresquer par des fresqueurs auto entrepreneurs.
              Et individuellement on se demandera comment politiser tout ça


        • #7417 RĂ©pondre
          Jojojo
          Invité

          Formation obligatoire Ă  la fresque du climat faite dans mon entreprise.
          MĂȘme constat : trĂšs dĂ©taillĂ© et préçis sur les consĂ©quences, j’ai appris plein de choses; puis vient le moment de « maintenant qu’est qu’on fait quoi ? » (comme dirait Sophie) Et lĂ  c’est la dĂ©bandade, on nous demande de rĂ©flĂ©chir exclusivement Ă  l’Ă©chelle individuelle.

          • #7418 RĂ©pondre
            Carpentier
            Invité

            Une formation obligatoire? eh eh
            Nous c’Ă©tait en compĂ©tences psychosociales.
            Tu crois qu’ils nous ouvrent un casier si on refuse d’aller Ă  ces trucs et qu’on se perche en haut de l’obĂ©lisque?
            Tu travailles dans quel secteur?

            • #7458 RĂ©pondre
              Jojojo
              Invité

              Encore plus pernicieux, dans ma boĂźte c’est en premier lieu des employĂ©s qui ont poussĂ©s pour « jouer » Ă  la fresque sur base du volontariat entre 12 et 14. Puis comme ça marchait bien, et comme ça peut faire joli sur les rapports RSE et surtout de puisque que ça ne remet rien en cause sur notre modĂšle de dĂ©veloppement, a Ă©tĂ© dĂ©cidĂ© d’en faire une formation obligatoire.

              Cybersécurité et toi ?

              • #7483 RĂ©pondre
                Carpentier
                Invité

                En centre pénitentiaire.
                Enfin, presque, dans l’Éducation.
                Ouais, blague cynique, ça va, elle passe?
                Je me demande du coup si le personnel des prisons suit des formations CSP comme disent leurs préconisateurs.
                Dans nos deux cas, il s’agit de formation obligatoire trĂšs transversale et j’ai la faiblesse de les relier toutes deux Ă  une sorte de paternalisme au travail, de rĂ©-Ă©ducation des salariĂ©.es, faute qu’on en ait bĂ©nĂ©ficiĂ© en formation initiale.
                Enfin, dans l’esprit des commerciaux en formation.
                Quelle manne ce secteur aussi.
                Les contenus de nos deux formations en exemple ont leurs petits aujourd’hui dans les programmes scolaires, chaque ‘ problĂšme de sociĂ©tĂ© ‘ vient alourdir les obligations et quantitĂ©s de savoirs Ă  transmettre aux fameux apprenants, y compris dans le domaine pĂ©riscolaire, l’animation tout ça.
                Mais je suis peut-ĂȘtre confuse.
                Dans mon domaine pro, on manque plus simplement de candidats, d’Ă©nergie et de dĂ©sir pour les mĂ©tiers de l’Ă©ducation au sens large.
                Du coup, maintenant que te voilĂ  inform, tu manges moins de fraises aux fĂȘtes de fin d’annĂ©e et tu Ă©teins tes lumiĂšres en parodiant le c’est pas Versailles ici?

                • #7484 RĂ©pondre
                  Carpentier
                  Invité

                  CPS pardon, pour compétences psychosociales donc.

    • #7434 RĂ©pondre
      Graindorge
      Invité

      Bon. C’est super. Y’a plein de gens hautement plus intelligents et douĂ©s que moi dans ce Forum pour s’occuper de ce sujet d’autoroute donc je m’en retire. Ce matin j’avais quand mĂȘme laissĂ© un message audio Ă  la radio San Borondon pour leur expliquer et leur demander si ils avaient des documents sur les contrats espagnols d’otorgation d’autoroutes pour comparer avec les documents français que vous devez avoir. Si rĂ©ponse.s , je transmettrai et ça sera ma derniĂšre participation sur ce sujet. Et basta.

      • #7444 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        Je lirai cela avec plaisir ma petite Grainedamour đŸ€—
        Pour l’instant, est attendu surtout -pour quand il sera dĂ©grisĂ© – un texte de Julien Barthes, dans le topic ’ luttes ’.
        Pour l’article sur les textes proposĂ©s en Ă©criture Ă  des auteur.es plutĂŽt qu’aux journalistes de libĂ©, je trouve que ça fait mini rĂ©sidence en quelque sorte, un peu – en gros – comme le collectif Othon auquel appartient François et qui, jusqu’à aujourd’hui, Ă  commis un À Valenciennes et un À Arles.
        Et je serai curieuse de lire d’autres Ă©crivain.es. pour voir qui et comment il ou elle produit un texte plus Ă©conomique et/ou juridique peut- ĂȘtre, oui.
        On verra si les lignes de Julien Barthes contiennent un peu de ses donnĂ©es ou si elles s’orientent sur un seul thĂšme.
        C’était Ă©galement l’occasion d’ouvrir un topic dĂ©diĂ© aux demandes d’article en entier, quand on est abonnĂ© et qu’on veut bien/sait partager et/ou copier/coller.
        Quant Ă  chasser de l’intelligence Ă  Ă©valuer, bah, je vois pas vraiment pourquoi cette blague.
        J’aime bien otorgation, pas fait d’espagnol en formation initiale mais toujours aimĂ© en entendre avec les yeux ou les oreilles.
        Tu nous parleras de quoi ici aprĂšs alors?

        • #7445 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          * et voilà que ma tablette s’engouffre dans le petit bout de pouvoir qu’elle peut prendre et aligne mon premier a sur les 2 autres avec un accent 😅
          * a commis un À V et un à A, non mais.

        • #7451 RĂ©pondre
          Graindorge
          Invité

          Ce « grainedamour » n’est pas sincĂšre mais c’est mignon.
          Faut juste enlever « ma » et  » petite »

          • #7455 RĂ©pondre
            Carpentier
            Invité

            J’aime sincĂšrement beaucoup l’orge de printemps dont on fait la biĂšre.
            Et on dira que c’est en souvenir de l’amoureusement saluant les notes du Prince, Grainedamour đŸ€—
            Quant Ă  la sincĂ©ritĂ©, elle est dans beaucoup de ce que je fais, y compris quand j’embrouille, en revanche elle peut ĂȘtre de courte durĂ©e au profit d’un nouveau sentiment selon la situation, ce qu’on me dit, ce qu’on fait.
            Puisqu’on est ici, je me dis par exemple sincĂšrement tout de suite que c’est peut-ĂȘtre pas une si bonne idĂ©e ce topic.
            Peut-ĂȘtre que demander un article dans le topic en lien avec ce dont il parle Ă  priori est prĂ©fĂ©rable ?
            Sauf qu’on ne peut anticiper sur son contenu et qu’on ne peut ouvrir autant de topic qu’il n’y a d’article qu’on voudrait lire.
            Bref, me voilĂ  sincĂšrement perdu dans un questionnement stĂ©rile maintenant qu’il est ouvert.
            Ton post avec hautement plus intelligents m’a sincĂšrement dĂ©viĂ© du mood avec lequel je venais lire ce que tu voulais bien apporter ici.
            Bon, fermeture de ce ban en ce qui me concerne.
            đŸ»

    • #7537 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      TronquĂ©, ceci m’intĂ©resse dĂ©jĂ  beaucoup, j’aimerais vĂ©rifier si ce qui est cachĂ© est au niveau 🙏:
      https://www.liberation.fr/idees-et-debats/biodiversite-les-naturalistes-entrent-en-lutte-20230423_CN5INTFDQJEBNB6MMNRGU2LDYQ/

    • #7555 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      bis –
      Elle est gourmande, Carpentier, va falloir faire une cagnotte Leetchi pour un abo, putain
      https://www.liberation.fr/environnement/climat/plutot-que-travailler-plus-il-faut-travailler-autrement-a-laune-du-dereglement-climatique-20230425_I62C2MW7VNGYJNX5LUP4U5FUGM/
      👋 Crois bien qu’ils vont nous faire tous bosser de nuit, ces cons 😚

      • #7561 RĂ©pondre
        Maud
        Invité

        Je suis dĂ©solĂ©e Carpentier j’ai annoncĂ© en grande pompe avoir gagnĂ© un abonnement d’un mois la semaine derniĂšre mais c’est un abonnement Ă  la version papier en numĂ©rique (?!), comme via PrĂ©au… Bref le truc impartageable si ce n’est par photo.

        • #7564 RĂ©pondre
          Sarah G
          Invité

          Tu ne peux pas partager via le site? car normalement quand on est abonné numérique, on peut lire le journal papier en version numérique mais on a accÚs aussi au site internet.

        • #7566 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          pas grave, merci 🙂 pas vital non plus, je vais chercher sur d’autres espaces d’infos

    • #7567 RĂ©pondre
      Maud
      Invité

      SĂ»re et certaine. Autant dire que leur version illisible, je l’ai parcourue deux fois et basta.

    • #7571 RĂ©pondre
      Céline
      Invité

      Interview
      «PlutĂŽt que travailler plus, il faut travailler autrement Ă  l’aune du dĂ©rĂšglement climatique»

      Le Conseil Ă©conomique, social et environnemental recommande, dans un avis consultĂ© en exclusivitĂ© par «LibĂ©ration», d’adapter l’organisation des entreprises aux canicules pour protĂ©ger la santĂ© physique et psychique des travailleurs, aujourd’hui un «angle mort». Il prĂŽne notamment un arrĂȘt des chantiers en cas de forte chaleur dĂšs cet Ă©tĂ©.

      ProblĂšmes d’attention, malaises, coups de chaleur mortels, exposition Ă  davantage de pollution
 Travailler sous des chaleurs caniculaires multiplie les risques pour les salariĂ©s. Les secteurs du bĂątiment, des travaux publics, de l’agriculture, des transports, des secours et de la sĂ©curitĂ© civile sont en premiĂšre ligne. Mais l’ensemble des travailleurs est concernĂ©, avec parfois des consĂ©quences peu connues, avertit le Conseil Ă©conomique, social et environnemental (Cese), ce mardi 25 avril, dans un avis (1) qui votĂ© Ă  l’unanimitĂ© dans l’aprĂšs-midi. Jean-François Naton, rapporteur du texte et reprĂ©sentant CGT, et Sophie ThiĂ©ry, prĂ©sidente de la commission travail-emploi et reprĂ©sentante CFDT, invitent les entreprises et le secteur public Ă  se saisir du problĂšme et Ă  adapter l’organisation du travail pour y faire face.

      Lier santé au travail et changement climatique, est-ce encore un impensé en France ?

      Jean-François Naton : Le Cese a voulu anticiper sur ce sujet avant qu’il ne devienne majeur. Nos travaux vont participer Ă  la prise conscience de l’inĂ©luctabilitĂ© du dĂ©rĂšglement climatique et donc de la nĂ©cessitĂ© absolue de rĂ©interroger le travail, les situations de travail, et d’inventer des maniĂšres de travailler autrement.

      Sophie ThiĂ©ry : L’actualitĂ© de 2022, marquĂ©e par plusieurs canicules, a montrĂ© que les conditions de travail sont directement touchĂ©es par le changement climatique. Cela concerne tous les travailleurs. Il y a des mĂ©tiers plus affectĂ©s, ceux qui se pratiquent Ă  l’extĂ©rieur, mais le problĂšme se pose aussi dans les bureaux, les hĂŽpitaux, les entrepĂŽts
 La plupart des risques, prĂ©existants, sont accentuĂ©s, vont gagner de l’ampleur avec le changement climatique. Nous avons fait le choix de prendre les canicules comme fil rouge. On entend beaucoup parler de transition Ă©cologique, mais cela reste gĂ©nĂ©ral, nous voulions Ă©tudier un cas pratique. Au dĂ©but de notre rapport, nous publions d’ailleurs un tableau simplifiĂ© des risques identifiĂ©s par l’Anses. C’est un outil pour inciter les acteurs Ă  prendre ce sujet-lĂ  en main. Nous sommes dans une volontĂ© de passage Ă  l’action, concrĂšte et rapide.

      A quel point le changement climatique complique-t-il les choses pour les travailleurs ?

      S.T. : La tempĂ©rature excessive peut entraĂźner des malaises, des coups de chaleur parfois mortels, mais aussi favoriser la prolifĂ©ration d’insectes vecteurs de maladie. Pour les travailleurs du secteur forestier, c’est dĂ©jĂ  un vrai problĂšme avec les tiques : les Ă©quipements protĂšgent des insectes ou de la chaleur, mais pas des deux. Par ailleurs, les nuits chaudes Ă  rĂ©pĂ©tition, pendant les canicules, ne permettent pas de bien dormir, cela crĂ©e des tensions fortes au sein des Ă©quipes et dans les liens avec le public, patients ou clients. Il y a une augmentation du risque de conflictualitĂ©. Nous avons menĂ© une Ă©tude en fĂ©vrier et avons Ă©tĂ© effarĂ©s de la quantitĂ© de retours sur la maniĂšre dont le travail est affectĂ©. Les jardiniers, par exemple, travaillent sous une chaleur incroyable avec des produits dont la volatilitĂ© est plus importante en cas de forte chaleur. Certains enseignants donnent des cours dans des classes sans rideaux aux fenĂȘtres pour les protĂ©ger du soleil. Beaucoup de gens se retrouvent dans des situations assez extrĂȘmes et il n’y a pas de dispositifs pensĂ©s pour gĂ©rer ce genre de problĂšmes dans les administrations ou les entreprises.

      J.-F. N. Nos travaux ont rĂ©vĂ©lĂ© que, pour la plupart des produits chimiques (solvants, peintures
), la rĂ©action aux chaleurs extrĂȘmes n’avait pas Ă©tĂ© analysĂ©e. Nous prĂ©conisons donc de mettre des moyens supplĂ©mentaires dans la recherche car on n’a pas, ou trĂšs peu, de connaissance sur les modifications molĂ©culaires et les effets cocktails auxquels les travailleurs sont exposĂ©s lorsqu’ils utilisent des produits sous 45 °C voire plus. Autre chose importante : la chaleur rĂ©vĂšle aussi l’individu. Une chaleur Ă  35 °C peut ĂȘtre supportable pour certains mais intenable pour d’autres. Il faut s’adapter Ă  chacun. L’ñge joue aussi, on est moins rĂ©sistant Ă  64 ans qu’à 24 ans. C’est pourquoi nous ne prĂ©conisons pas de seuil limite de tempĂ©rature Ă  partir duquel il faudrait arrĂȘter de travailler. Cela dĂ©pend de la personne, ce qui impose du dialogue social, des nĂ©gociations dans chaque branche, entreprise, et de prendre en compte des situations particuliĂšres de travail. Une lĂ©gislation globale n’est peut-ĂȘtre pas la meilleure solution. Par ailleurs, les travailleurs ont beaucoup fait remonter leurs difficultĂ©s Ă  rĂ©cupĂ©rer aprĂšs un Ă©pisode de chaleur. Il va falloir repenser l’organisation du travail. Cela aurait pu ĂȘtre le dĂ©bat d’une vraie rĂ©forme des retraites : plutĂŽt que travailler plus, il faut travailler autrement Ă  l’aune du dĂ©rĂšglement climatique.

      Est-ce qu’on observe dĂ©jĂ  plus de mortalitĂ© au travail Ă  cause du changement climatique en France ?

      J.-F. N. En 2020, pendant la canicule, il y a eu sept dĂ©cĂšs attribuĂ©s Ă  la chaleur, mais il n’y a pas eu de remontĂ©es d’informations exhaustives des malaises, morts au travail. Selon tous les experts que nous avons auditionnĂ©s, c’est beaucoup plus. Il faut une meilleure comptabilitĂ©, dĂšs cet Ă©tĂ©, des effets sur la santĂ© en termes de surmortalitĂ©.

      ST : Il y a beaucoup de malaises et de risques pour la santĂ© mentale en temps de canicule, mais ces situations ne sont pas assez dĂ©clarĂ©es. Il y a un vrai enjeu d’identification, de classification des origines des pathologies. Aujourd’hui le sujet environnemental est un peu un angle mort. Par ailleurs, on parle de chaleur mais de maniĂšre gĂ©nĂ©rale les Ă©vĂ©nements extrĂȘmes provoquent des risques supplĂ©mentaires, dans l’agriculture, l’industrie, le BTP


      Votre rapport donne quelles pistes pour s’adapter (amĂ©nagement du temps de travail, recours au tĂ©lĂ©travail, rĂ©volution du bĂąti
) et avertit sur l’usage de la climatisation


      J.-F. N. C’est le grand dĂ©fi que nous devons relever : l’adaptation ne doit pas rajouter de la crise Ă  la crise. Il faut que les solutions mises en Ɠuvre attĂ©nuent le dĂ©rĂšglement climatique. Or la climatisation, trĂšs consommatrice d’énergie, rajoute des Ă©missions de gaz Ă  effet de serre. Est-ce qu’elle doit ĂȘtre la solution Ă  tout ? Cela demande de la recherche, des lieux de rencontre entre la science, les partenaires sociaux, les dirigeants, pour transformer les situations de travail. Sinon, on aura tout faux.

      Le manque de sommeil, Ă  cause de la chaleur ou d’horaires de nuit pour adapter le travail Ă  l’extĂ©rieur, peut aussi peser sur les travailleurs, il faudra accepter d’ĂȘtre moins productifs ?

      J.-F. N. Du moins, le dĂ©bat sur le ralentissement du travail monte. Mais cela ne signifie pas forcĂ©ment que la productivitĂ© sera moins bonne. Il y a la question de reprendre le temps de bien faire son travail, c’est un dĂ©fi d’organisation.

      Vous recommandez d’intĂ©grer le risque canicule dans les intempĂ©ries pour le BTP, ce n’est pas dĂ©jĂ  le cas ?

      J.-F. N. Non, pas pour le moment. En hiver, en cas de neige, gel, grand vent, les travaux peuvent ĂȘtre arrĂȘtĂ©s. Nous prĂ©conisons que cela soit mis en place pour les canicules dĂšs cet Ă©tĂ©. C’est une forme radicale de dire : «LĂ , ça n’est plus possible, on met en danger la santĂ© des travailleurs». LĂ  aussi, les tempĂ©ratures limites devront ĂȘtre dĂ©finies au cas par cas.

      On peut améliorer la stratégie de prévention ?

      ST : Oui. Aujourd’hui, il existe plusieurs principes de prĂ©vention, dont l’identification de tous les risques et le fait de veiller au respect des consignes par les travailleurs
 Mais dans cette politique, les travailleurs ne sont pas consultĂ©s sur la façon dont ils vivent leur travail. Nous proposons donc un nouveau principe «d’écoute des salariĂ©s» pour mieux maĂźtriser les risques. Il faut qu’on les entende dire si les conditions de travail sont bonnes, si le rythme est trop rapide ou pas assez, quelle est l’influence de l’environnement etc. Il faut aussi des formations, que les partenaires sociaux se saisissent de ces sujets-lĂ  dans les entreprises, et une vraie ambition des dirigeants, des chefs de service, autant dans le secteur public que privĂ©.

      Vous parlez aussi des risques pour la santĂ© mentale : l’écoanxiĂ©tĂ© s’invite au travail ?

      ST : Oui. A notre grande surprise, dans les Ă©tudes, un tiers des travailleurs disent Ă©prouver de l’écoanxiĂ©tĂ©. Ils sont bouleversĂ©s par le dĂ©rĂšglement climatique mais ont l’impression qu’ils ne peuvent pas agir contre. Le travail peut renforcer ce sentiment Ă  cause du dĂ©calage entre les promesses de l’employeur et les actions rĂ©elles, il faut plus de cohĂ©rence. Les entreprises peuvent permettre aux travailleurs d’agir pour l’environnement, cela peut aider Ă  rĂ©duire l’écoanxiĂ©tĂ©, avec des formations telles que les fresques pour le climat, des programmes d’intĂ©rĂȘt public et une application des valeurs environnementales jusque dans le cƓur de leur activitĂ©. Depuis la loi climat, les entreprises doivent informer le CSE sur leur impact environnemental. Mais cette obligation pourrait ĂȘtre Ă©tendue : elles pourraient le consulter sur les consĂ©quences environnementales des orientations stratĂ©giques.

      J.-F. N. L’entreprise et le secteur public sont des lieux de socialisation. Si le travail est la cause de ce que nous subissons, il doit aussi ĂȘtre la solution.

      (1) «Travail et santé-environnement : quels défis à relever face aux dérÚglements climatiques ?»

      • #7602 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        👌
        j’ai d’abord pensĂ© t’accuser rĂ©ception avec un gif (mais non pas une gifle, non) mais je n’ai pas trouvĂ© comment insĂ©rer ce contenu-image animĂ©e dans le champ rĂ©servĂ© au post.

        On retrouve entre autres, dans cet article, l’outil fresque sur le climat, qu’on va manger par tous les bouts comme l’explique bien jojojo.
        En vrai, la lĂ©gislation dans le code du travail est Ă  jour sur le plan des situations de fortes chaleurs et canicules mais, comme toujours, elle doit ensuite ĂȘtre affinĂ©e dans ses applications, mĂ©tier par mĂ©tier, et cela ne peut se faire que si les concernĂ©s racontent, demandent, expliquent et lachent pas l’affaire.
        LĂ  encore, les frĂšres et sƓurs qui vivent sur des territoires oĂč ils cuisent peuvent nous inspirer dans la pratique et en Ă©change, on filtre avec des articles d’applications des lois: changement d’horaires de travail, rĂ©partition plus sĂ©quencĂ©es du temps de travail en le partageant plus, rythmes de forme et dĂ©sirs individuels Ă  Ă©couter ( quand certains prĂ©ferent bosser de nuit, par exemple).
        Puis-je tout de mĂȘme formuler un vĂ©to pour que l’utilisation des outils btp noisy soit, si possible, privilĂ©giĂ©e en journĂ©e? 😅
        Au moins jusqu’à ce que Ju Ba et ses copains fassent jurisprudence et qu’on arrĂȘte de trouer et couler du bitume bien au delĂ  d’une surface de 53 kms.

    • #8181 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
      • #8186 RĂ©pondre
        Dr Xavier
        Invité

        J’ai essayĂ© plusieurs fois de poster le lien mais ça ne passe pas, tu trouveras la tribune sur le site de La Fabrique directement.

    • #8189 RĂ©pondre
      Dr Xavier
      Invité

      Vraiment bizarre ce lien refusĂ©…
      Faut taper lafabrique POINT fr SLASH tribune_auteurs

    • #8343 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
      • #8344 RĂ©pondre
        Dr Xavier
        Invité

        Chez les militants écologistes, la tentation du sabotage
        Face Ă  l’essoufflement des pĂ©titions ou des marches pour le climat, des dĂ©fenseurs de l’environnement font le choix de dĂ©truire ou de dĂ©grader des biens matĂ©riels au nom de l’urgence climatique.

        La menace, lancĂ©e il y a maintenant plus d’un mois, n’a toujours pas Ă©tĂ© mise Ă  exĂ©cution. Le 28 mars, trois jours aprĂšs les affrontements violents, lors du rassemblement antibassine de Sainte-Soline (Deux-SĂšvres), le ministre de l’intĂ©rieur, GĂ©rald Darmanin, avait annoncĂ© sa volontĂ© de dissoudre Les SoulĂšvements de la Terre, mouvement Ă©cologiste co-organisateur de la manifestation, invoquant des « violences contre les forces de l’ordre », mais aussi des « destructions de biens » ou encore des « appels Ă  l’insurrection ».

        La dĂ©cision devait ĂȘtre prise par dĂ©cret, en conseil des ministres, Ă  la mi-avril. Mercredi 3 mai, celle-ci n’avait pourtant toujours pas Ă©tĂ© annoncĂ©e. Un dĂ©lai nĂ©cessaire, explique-t-on au ministĂšre de l’intĂ©rieur, pour avoir un « dossier incontestable » et ne pas risquer l’invalidation de cette dissolution par le Conseil d’Etat. Au-delĂ  des enjeux politiques et juridiques soulevĂ©s par cette procĂ©dure, l’annonce de la Place Beauvau a donnĂ© un coup de projecteur tant au mouvement – qui voit depuis se multiplier les crĂ©ations de collectifs –, qu’aux techniques de sabotage qu’il revendique.

        Si les militants n’ont pas pu accĂ©der Ă  la mĂ©gabassine de Sainte-Soline, le 25 mars, ils avaient dĂ©jĂ  dĂ©truit des pompes et tuyaux de rĂ©servoirs d’eau, lors de prĂ©cĂ©dentes mobilisations. Ailleurs en France, d’autres militants Ă©cologistes multiplient ces actions directes depuis des mois, qu’il s’agisse de pneus de SUV dĂ©gonflĂ©s, de trous de golf bouchĂ©s au bĂ©ton, de cimenteries dĂ©gradĂ©es. Si elle continue Ă  faire dĂ©bat, la destruction ou la dĂ©gradation de biens matĂ©riels au nom de l’urgence environnementale est dĂ©sormais pratiquĂ©e par de nombreux militants, alors que les marches pour le climat et les pĂ©titions s’essoufflent.

        A mesure que la crise climatique s’aggrave, et face Ă  ce qu’ils considĂšrent comme une « inaction », voire une « action climaticide » du pouvoir, beaucoup ciblent directement ceux qu’ils estiment responsables du dĂ©sastre Ă©cologique : les industries polluantes et les citoyens les plus riches. « Il est lĂ©gitime de tenter de mettre hors service un systĂšme qui nous met en danger, revendique LĂ©a (qui prĂ©fĂšre taire son nom de famille), documentaliste parisienne et membre d’Extinction Rebellion. On se rĂ©approprie le droit de se dĂ©fendre, car l’Etat ne le fait pas ou, pire, encourage ce systĂšme. »

        Une « prévention de la mort »
        « Les superyachts, jets privĂ©s, SUV, centrales au charbon ou gazoducs tuent des gens », en Ă©mettant de grandes quantitĂ©s de gaz Ă  effet de serre, responsables du rĂ©chauffement climatique, argumente Andreas Malm, professeur associĂ© Ă  l’universitĂ© de Lund (SuĂšde), qui Ă©tait prĂ©sent Ă  Sainte-Soline. « C’est donc une forme de rĂ©duction des dommages et de prĂ©vention de la mort que de les dĂ©truire », dit l’auteur de Comment saboter un pipeline (La Fabrique Ed., 2020), un ouvrage de rĂ©fĂ©rence chez les militants.

        Le recours aux dĂ©gradations matĂ©rielles a pourtant longtemps divisĂ© le mouvement. En 2018, au lancement des grĂšves pour le climat, beaucoup de militants y Ă©taient rĂ©ticents, par crainte de s’aliĂ©ner une partie de l’opinion publique. L’enjeu principal Ă©tait alors de recruter le plus de participants possible. La tolĂ©rance envers cette forme de violence s’est ensuite accrue, « alors que le mouvement s’est recentrĂ© sur son pĂŽle plus radical et face Ă  l’incapacitĂ© des marches Ă  produire des changements politiques importants », explique Maxime Gaborit, doctorant Ă  Sciences Po, spĂ©cialiste des mouvements sociaux.

        Des divergences demeurent sur l’usage du sabotage et surtout sur sa dĂ©finition et son pĂ©rimĂštre. « C’est une pratique Ă©volutive et fluctuante selon les Ă©poques, les acteurs. Elle est prise dans des conflits pour la dĂ©finir », explique François Jarrige, historien et maĂźtre de confĂ©rences Ă  l’universitĂ© de Bourgogne.

        Cette pratique – dont l’étymologie renvoie aux sabots qui mettaient les machines hors service – s’inscrit dans une longue histoire, qui dĂ©bute au XVIIIe siĂšcle. « Les travailleurs s’en prenaient aux outils de production, mĂ©tiers Ă  tisser ou machines, pour appuyer leurs revendications sociales face aux patrons », relate l’historien. Le mot « sabotage » fait ensuite rĂ©fĂ©rence aux actes des rĂ©sistants pour s’opposer aux nazis pendant la seconde guerre mondiale, avant de connaĂźtre un nouvel essor, dans les annĂ©es 1970, lors des luttes antinuclĂ©aires, puis dans les annĂ©es 2000 avec les « faucheurs volontaires » d’OGM.

        DĂ©sormais, cette action est dĂ©finie dans le code pĂ©nal par « le fait de dĂ©truire, dĂ©tĂ©riorer ou dĂ©tourner tout document, matĂ©riel, Ă©quipement (
) de nature Ă  porter atteinte aux intĂ©rĂȘts fondamentaux de la nation » et est sanctionnĂ©e jusqu’à quinze ans de prison et 225 000 euros d’amende.

        Mais la jurisprudence pourrait Ă©voluer, selon plusieurs juristes. « Au dĂ©but des dĂ©crochages du portrait d’Emmanuel Macron dans les mairies, les juges estimaient que ces “vols” constituaient une infraction grave, rappelle Alexandre Faro, avocat de Greenpeace. Cela a Ă©voluĂ©, certains tribunaux reconnaissant ensuite l’état de nĂ©cessitĂ© ou invoquant la libertĂ© d’expression. »

        En se basant sur la dĂ©finition du code pĂ©nal, les militants de XR considĂšrent qu’asperger de peinture la Fondation Louis Vuitton, comme ils l’ont fait le 1er mai, ne constitue pas un sabotage. Les dĂ©gradations matĂ©rielles, Ă  condition d’ĂȘtre « lĂ©gĂšres et nĂ©cessaires », prennent davantage de place dans le rĂ©pertoire d’actions, reconnaĂźt LĂ©a, citant par exemple les distributeurs de billets « mis hors d’usage » en fĂ©vrier.

        « Fauchage » et « démontage »
        Nombre de militants prĂ©fĂšrent dĂ©sormais le terme « dĂ©sarmement », utilisĂ© par Les SoulĂšvements de la Terre. « Il y a un renversement de la responsabilité : avec le “dĂ©sarmement”, ce ne sont plus les auteurs de sabotage qui sont hors la loi, mais l’Etat, les industriels ou les tenants de l’agriculture intensive qu’il faut empĂȘcher de dĂ©truire le vivant », analyse Manuel Cervera-Marzal, chercheur Ă  l’universitĂ© de LiĂšge (Belgique).

        VĂ©ronique Marchesseau, secrĂ©taire gĂ©nĂ©rale de la ConfĂ©dĂ©ration paysanne, coorganisatrice de la manifestation Ă  Sainte-Soline, n’emploie pas non plus le mot « sabotage », qui « n’appartient pas au vocabulaire paysan ». « Quand nous fauchons des champs d’OGM, on parle de “fauchage”, et quand nous dĂ©montons des McDo, des salles de traite ou des pompes parce que leur fonctionnement met en pĂ©ril l’existence de l’agriculture paysanne, nous disons simplement “dĂ©montage” », prĂ©cise-t-elle.

        « A Greenpeace, on a dĂ©jĂ  rĂ©alisĂ© de tels gestes, comme en 2010-2011, quand on avait dĂ©montĂ© des rails pour empĂȘcher des trains de matiĂšres radioactives de circuler, explique Jean-François Julliard, le directeur gĂ©nĂ©ral de Greenpeace France. On est en train d’essayer de redĂ©finir cette notion de mise hors d’usage, de dĂ©montage, car les actions de destruction sont devenues plus acceptables pour une grande partie des gens. » Cette question traverse toutes les associations, et a fait l’objet d’une rĂ©union en avril avec Greenpeace, Les Amis de la Terre, Alternatiba, Attac ou encore Oxfam.

        En revanche, pour les organisations qui, comme France Nature Environnement (FNE), refusent d’employer tout mode d’action illĂ©gal, la question ne se pose pas. « Nous n’encourageons pas Ă  participer Ă  ces initiatives de mise hors d’usage, car nous sommes pacifistes et lĂ©galistes. Mais on peut comprendre que des manifestants s’en prennent Ă  des installations qui, pour beaucoup, ont Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©es illĂ©gales par la justice, analyse Arnaud Schwartz, prĂ©sident de la FNE. Du sabotage, il y en a toujours eu, il y en aura toujours, et mĂȘme de plus en plus. Et que le gouvernement ne respecte pas ses lois ne peut qu’exacerber les conflits. »

        Pour toutes les organisations, la non-violence Ă  l’égard des personnes reste la ligne de conduite partagĂ©e. Mais, sur le terrain, cette rĂšgle est difficile Ă  respecter quand les forces de l’ordre s’interposent entre la « cible » et les manifestants, et qu’une partie d’entre eux a prĂ©parĂ© l’affrontement. « Quand on appelle Ă  dĂ©monter une bassine, ce n’est pas dĂ©monter la police. On essaie d’éviter les affrontements avec elle, mais on ne veut pas se dĂ©solidariser de ceux qui ripostent Ă  la police », assure LĂ©na Lazare, l’une des porte-parole des SoulĂšvements de la Terre. D’autres considĂšrent qu’il faut savoir renoncer Ă  un objectif s’il risque d’entraĂźner des violences aux personnes, comme M. Julliard, pour qui « la ligne rouge reste l’affrontement ».

        • #8450 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          Ça m’a bien posĂ© les choses de lire ces lignes, vraiment contente.
          Retourner la langue de l’ennemi, garder la main sur ce qu’on fait en le contre-nommant, c’est une des clefs, en effet: le faire et le dire, leur redire.
          + veiller Ă  se garder de l’Ă©nergie pour faire car l’ennemi n’est pas la prioritĂ©.

    • #8460 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #8475 RĂ©pondre
      Dr Xavier
      Invité

      ENQUÊTE La manifestation de Sainte-Soline marque le tournant activiste de la pensĂ©e du vivant et de l’anthropologie de la nature. Soutenu par des intellectuels de renom comme Philippe Descola et Baptiste Morizot, le mouvement des SoulĂšvements de la Terre, menacĂ© de dissolution, fait entrer l’écologie dans un nouvel Ăąge politique.

      Une guerre des mondes. C’est l’impression ressentie par ceux qui ont observĂ©, Ă  Sainte-Soline, le 25 mars, dans les Deux-SĂšvres, l’un des plus importants conflits de l’écologie. Sans doute a-t-on assistĂ© Ă  « la premiĂšre lutte en Europe contre un projet d’adaptation au changement climatique », analyse le thĂ©oricien et activiste suĂ©dois Andreas Malm. En effet, il ne s’agissait pas de s’opposer Ă  la construction d’un aĂ©roport ou de contester la rĂ©ouverture d’une mine de charbon, mais d’exprimer un diffĂ©rend sur la maniĂšre de s’adapter au rĂ©chauffement. Car les guerres du climat ne se dĂ©roulent plus uniquement sur les champs de bataille de lointaines nations assĂ©chĂ©es ou dans les mers des archipels submergĂ©s, elles fracturent dĂ©sormais le cƓur mĂȘme de nos sociĂ©tĂ©s.

      Deux univers s’opposent. D’un cĂŽtĂ©, le monde de l’agriculture intensive qui creuse des bassines gĂ©antes afin de capter l’eau nĂ©cessaire Ă  la production de cĂ©rĂ©ales destinĂ©es Ă  l’industrie agroalimentaire. De l’autre, des partisans d’une agriculture paysanne, qu’elle soit d’élevage ou maraĂźchĂšre. D’un cĂŽtĂ©, le productivisme et les grandes cultures. De l’autre, la sobriĂ©tĂ© et l’agroĂ©cologie. Non pas l’opposition entre les bons et les mĂ©chants. Ni mĂȘme celle entre les Anciens et les Modernes. Mais un conflit entre deux rapports au monde.

      D’un cĂŽtĂ©, « un modĂšle portĂ© par un petit groupe de producteurs qui refusent d’envisager les consĂ©quences de l’agriculture industrielle, notamment le coĂ»t Ă©cologique encouru par le pompage indiscriminĂ© dans les nappes phrĂ©atiques », rĂ©sume Philippe Descola, anthropologue, professeur Ă©mĂ©rite au CollĂšge de France et soutien actif des SoulĂšvements de la Terre. De l’autre, « un modĂšle plus respectueux des cycles du vivant et conscient de ce que le rĂ©chauffement climatique impose de changer les façons culturales et la nature des produits cultivĂ©s pour diminuer leur impact sur les milieux de vie ».

      Articuler la théorie et la pratique
      La nouvelle pensĂ©e du vivant, portĂ©e par le philosophe Baptiste Morizot, et l’anthropologie de la nature, forgĂ©e par Philippe Descola, tout comme la pensĂ©e terrestre Ă  laquelle contribue l’historien Christophe Bonneuil sur le site de la revue Terrestres qu’il a cofondĂ©e – et que l’on peut lire Ă©galement dans le magazine Socialter ou sur le mĂ©dia en ligne Reporterre –, se sont logiquement retrouvĂ©es en phase avec les SoulĂšvements de la Terre. Un ensemble qui rĂ©unit des collectifs territoriaux, des associations de dĂ©fense de l’environnement, des paysans, des groupes de naturalistes amateurs, des syndicalistes, des mouvements d’éducation populaire, des chercheurs.

      En un mot, constate Philippe Descola, un mouvement qui fĂ©dĂšre « des citoyens de tous Ăąges et de toutes conditions qui sont rĂ©voltĂ©s par la dĂ©vastation de nos milieux de vie, l’accaparement des terres et des ressources, notamment en eau, et par les obstacles de toutes sortes apportĂ©s par les autoritĂ©s et les intĂ©rĂȘts Ă©conomiques des grandes firmes Ă  un usage non destructeur des terres ».

      Depuis leur essor, les humanitĂ©s environnementales ne cessent d’articuler la thĂ©orie et la pratique. Le dĂ©passement de l’opposition entre nature et culture, la mise au jour de nos interdĂ©pendances avec les « non-humains » se sont dĂ©ployĂ©s en consonance avec la crĂ©ation d’oasis Ă©copolitiques, des habitats partagĂ©s aux contre-sociĂ©tĂ©s – dont les zones Ă  dĂ©fendre (ZAD) constituent la part Ă©mergĂ©e – sans oublier le regain pour les pratiques naturalistes, l’agroforesterie et la permaculture.

      La matrice : les nouvelles cosmologies, la sensibilitĂ© au vivant et la pensĂ©e terrestre. La mĂ©thode : l’enquĂȘte destinĂ©e Ă  faire l’histoire des pollutions (algues vertes ou amiante, par exemple), des arraisonnements (comme le remembrement), des dĂ©possessions (les enclosures), des enfouissements (dĂ©chets nuclĂ©aires) et des accaparements (les mĂ©gabassines) ou des choix Ă©nergĂ©tiques (le fossile contre l’hydraulique, le nuclĂ©aire plutĂŽt que l’éolien, etc.). Une approche destinĂ©e Ă  Ă©tablir les possibilitĂ©s de contestation, mais aussi Ă  saisir les conditions d’une bifurcation pour changer de modĂšle de sociĂ©tĂ©. La tactique : le retournement sĂ©mantique, qui consiste Ă  parler de « dĂ©sarmement » pour montrer que les actions sont portĂ©es contre des infrastructures qui constituent des « armes » Ă  l’égard des milieux de vie. La stratĂ©gie : l’installation, l’occupation et la reprise de terres. L’horizon : une Terre habitable, une vie accordĂ©e, loin des rapports marchands, en concordance avec le vivant.

      Une « territorialisation de la contestation »

      « Trouver un lieu vivant Ă  aimer personnellement et Ă  dĂ©fendre collectivement » : la maxime que Baptiste Morizot formule dans son nouveau livre, L’InexplorĂ© (Wild Project, 432 pages, 26 euros), dessine sans doute l’un des chemins de cette Ă©cologie sensible et radicale qui mobilise autant les affects que les concepts. « Il s’agit de partir du terrain, des enjeux locaux, de la terre dont on vit, pour y dĂ©fendre ce qui permet Ă  la vie de s’épanouir, comme le partage de l’eau, les terres agricoles, contre des grands projets inutiles et imposĂ©s, dĂ©clare-t-il. Cette territorialisation de la contestation est dĂ©cisive car elle nous libĂšre des impuissances vĂ©cues Ă  manifester pour des abstractions, comme le rĂ©chauffement global, et qu’elle permet de se nouer avec des choses qui sont dĂ©jĂ  lĂ , qui sont bien de ce monde, dont on a enfin compris qu’elles Ă©taient prĂ©cieuses : un bout de forĂȘt, une ferme, une terre irradiant de vie, des mĂ©tiers, des usages. Ce n’est plus d’abord une idĂ©e qu’on dĂ©fend, c’est un petit pan de monde dont on a rĂ©appris Ă  voir la beautĂ© et l’importance, alors mĂȘme qu’on hĂ©rite d’une culture politique hors sol. »

      C’est pourquoi les SoulĂšvements de la Terre dĂ©cident stratĂ©giquement d’« entrer dans la question Ă©cologique par la question de la terre : celle de sa marchandisation, de son accaparement et de sa bĂ©tonnisation galopante », prĂ©cise le philosophe Antoine Chopot, membre du comitĂ© de rĂ©daction de Terrestres. Qui possĂšde la terre aujourd’hui ? Comment reprendre les terres au vu du grand nombre de dĂ©parts Ă  la retraite des agriculteurs (la moitiĂ© dans les dix prochaines annĂ©es) ? Comment s’installer en agriculture paysanne sans ĂȘtre issu du milieu agricole ? Comment changer les rĂšgles du partage des terres ? Quel modĂšle agricole faut-il financer ? En rĂ©sumĂ©, dit-il, il s’agit de « proposer un ancrage terrestre au “mouvement pour le climat” encore un peu trop Ă©tranger aux enjeux du foncier, de la paysannerie, du partage de l’eau ou mĂȘme de la foresterie ».

      De nombreux intellectuels ont rejoint cette mouvance, Ă  l’image des Ă©crivains Corinne Morel Darleux et Alain Damasio. La prĂ©sence de la climatologue ValĂ©rie Masson-Delmotte Ă  la soirĂ©e de soutien aux SoulĂšvements de la Terre, organisĂ©e le 12 avril, Ă  Paris, face Ă  la menace de leur dissolution, est particuliĂšrement significative. En raison de la « gravité » provoquĂ©e par le fait que « la transition Ă©cologique n’est pas amorcĂ©e en France », comme l’écrit l’AutoritĂ© environnementale, rappelle-t-elle. En raison de « l’aggravation des consĂ©quences du changement climatique » et d’une « escalade de risques qui vont frapper de plein fouet les Ă©cosystĂšmes et les personnes les plus vulnĂ©rables ».

      Ainsi « la menace la plus grave » ne serait peut-ĂȘtre pas celle que l’on croit. Elle ne rĂ©siderait pas dans « cette contestation qui dĂ©range face Ă  l’inertie » mais dans « l’inadĂ©quation des rĂ©ponses institutionnelles et politiques », s’interroge ValĂ©rie Masson-Delmotte, qui est intervenue lors du sĂ©minaire gouvernemental sur les consĂ©quences du rĂ©chauffement climatique, le 31 aoĂ»t 2022, et dont le « soutien » aux SoulĂšvements de la Terre « porte uniquement sur les formes non violentes de contestation et sur la libertĂ© d’expression », prĂ©cise-t-elle. En un mot, le problĂšme, ce n’est pas la contestation, mais l’inaction. Car ce n’est pas l’écologie qui est radicale, mais la rĂ©alitĂ©.

      « Force de transformation de l’Etat »
      Le soutien de Philippe Descola, hĂ©ritier de l’anthropologie structurale portĂ©e par Claude LĂ©vi-Strauss au CollĂšge de France, est le signe d’un engagement politique de la recherche face Ă  l’urgence Ă©cologique. Aussi Ă  l’aise Ă  l’universitĂ© de Berkeley (Californie) qu’à Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), le professeur avait dĂ©jĂ  esquissĂ© une Ethnographie des mondes Ă  venir (Seuil, 2022), avec le dessinateur Alessandro Pignocchi. « L’une des hypothĂšses que nous dĂ©fendons, dĂ©clare le bĂ©dĂ©iste, est que l’occupation de terre sous toutes ces formes, lĂ©gale ou illĂ©gale, doit devenir un outil fondamental des luttes sociales et Ă©cologiques – une distinction qui se dissout dans la lutte territoriale. En construisant des formes d’autonomie matĂ©rielle et politique, on aspire non seulement Ă  bĂątir des institutions alternatives, mais aussi Ă  devenir une force de transformation de l’Etat. »

      Comme le rĂ©sume l’un des membres des SoulĂšvements de la Terre, « ça fait quelque chose d’avoir LĂ©vi-Strauss dans la ZAD ! » En effet, indique le philosophe Antoine Chopot, « les SoulĂšvements de la Terre sont tout d’abord issus des luttes et des imaginaires zadistes : on occupe collectivement un territoire contre un projet destructeur, et c’est tout un milieu de vie humain et non humain solidaire qui s’y installe et s’y dĂ©ploie de maniĂšre autonome. Il y a donc Ă  la base une sorte d’éthique collective du territoire : on ne dĂ©fend bien que ce que l’on habite bien ».

      Philippe Descola le confirme, le mouvement des SoulĂšvements de la Terre s’est constituĂ© Ă  l’initiative d’habitants de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, mise en place dans les annĂ©es 2010, qui est elle-mĂȘme « une expĂ©rience sociale d’une portĂ©e exceptionnelle ». Ainsi, poursuit-il, « la ZAD, ce n’est pas le dĂ©sordre et la confusion, comme des membres du gouvernement l’ont rĂ©pĂ©tĂ© ces derniers jours, c’est au contraire un laboratoire inĂ©dit de dĂ©mocratie participative et de respect mutuel qui prĂ©figure des formes de coactivitĂ© civique plus Ă©galitaires et plus joyeuses que celles prĂŽnĂ©es par l’idĂ©ologie nĂ©olibĂ©rale du management des citoyens ». Mais les SoulĂšvements de la Terre « vont bien plus loin » que les ZAD, relĂšve Antoine Chopot. En se focalisant sur des points de tension Ă©cologiques au-delĂ  de leur territoire, « ils rĂ©pondent en cela aux critiques qui voyaient dans les ZAD le risque d’un repli sur le local au dĂ©triment des questions institutionnelles ou portant sur une grande Ă©chelle ».

      VĂ©ritable altersociĂ©tĂ©, la ZAD a, en outre, montrĂ© son efficacitĂ© politique, mĂȘme si certaines d’entre elles ont Ă©tĂ© dĂ©mantelĂ©es : ces derniĂšres annĂ©es, les victoires sociales n’ont pas eu lieu contre les lois censĂ©es rĂ©former le travail ou les retraites, mais contre des projets d’amĂ©nagement du territoire, comme celui de l’aĂ©roport de Notre-Dame-des-Landes, abandonnĂ© en 2018. D’autres mobilisations Ă©copolitiques ont stoppĂ© la construction du site gĂ©ant de loisirs et de commerces d’Europacity (Val-d’Oise) ou des projets extractivistes, comme Montagne d’or, exploitation miniĂšre d’une concession aurifĂšre de l’ouest de la Guyane, ou une scierie gĂ©ante Ă  Lannemezan (Hautes-PyrĂ©nĂ©es). En rĂ©sumĂ©, l’occupation semble plus efficiente que la manifestation.

      Propager un autre monde

      Ainsi la hantise du pouvoir Ă  l’égard de la ZAD – dont le nom mĂȘme est devenu un repoussoir – n’est pas seulement celle d’une « ultragauche » hypertrophiĂ©e depuis « l’affaire de Tarnac » (oĂč des militants anticapitalistes avaient Ă©tĂ© accusĂ©s d’avoir sabotĂ© la catĂ©naire d’une ligne TGV en 2008), mais bien celle de la multiplication des occupations. La crainte rĂ©side Ă©galement dans le fait que ces lieux alternatifs ne puissent propager un autre monde, inciter des populations Ă  emprunter d’autres voies.

      Car mĂȘme les « camps climat » qui se forment Ă  l’occasion d’une mobilisation ne sont pas que des campements sommaires, mais aussi des maniĂšres d’expĂ©rimenter des vies plus solidaires, avec des cantines Ă  prix libres, des mĂ©decins volontaires (« mĂ©dics ») et des formes de sĂ©curitĂ© sociale alimentaire. « On est pour, avant d’ĂȘtre contre, et on est contre quelque chose par amour pour un monde vivant rĂ©el qu’on dĂ©fend, prolonge Baptiste Morizot, et c’est pourquoi cette approche s’engage aussi Ă  proposer des alternatives pour traiter les milieux de vie et les humains qui les habitent avec des Ă©gards plus ajustĂ©s. »

      Tournant activiste de la philosophie terrestre, de l’anthropologie de la nature et des pensĂ©es du vivant, les SoulĂšvements de la Terre sont un « alliage fĂ©cond et inĂ©dit » entre « un anticapitalisme concret, vĂ©cu, collectif, offensif » et « une Ă©cologie sensible Ă  nos interdĂ©pendances multiples avec les vivants, explique Antoine Chopot. ThĂ©oriquement, c’est une sorte d’hybride entre l’appel Ă  l’action directe d’un Andreas Malm et l’appel Ă  la composition des mondes humains et non humains d’un Philippe Descola ».

      Auteur de Comment saboter un pipeline (La Fabrique, 2020), Andreas Malm ne masque pas sa visĂ©e subversive : « Nous devons faire de la crise du rĂ©chauffement climatique l’occasion d’une rĂ©volution », affirme ce thĂ©oricien d’un « lĂ©ninisme Ă©cologique », partisan du blocage et du sabotage des infrastructures du « capitalisme fossile ». A l’image de Total, « l’une des sociĂ©tĂ©s les plus agressives du monde, en particulier dans le sud de l’Afrique », qu’il suggĂšre de « nationaliser ».

      DĂ©gonflage des pneus de SUV, intrusion dans le luxueux terminal de jets privĂ©s de l’aĂ©roport d’Amsterdam-Schiphol ou dans une cimenterie du groupe Lafarge, en France
 l’activiste loue toutes ces actions directes, dont certaines font sortir l’écologisme du pacifisme. Avec une prĂ©cision de taille : « Le mouvement climat ne doit pas cibler les gens, notamment en essayant de s’en prendre physiquement aux individus qui sont derriĂšre les entreprises de combustibles fossiles. Toute la discussion autour du sabotage dans le mouvement porte exclusivement sur le ciblage de biens, de choses, d’objets inanimĂ©s. » Toutefois, reconnaĂźt-il, « en engageant une confrontation avec la police », mais seulement dans certaines circonstances, indique-t-il, « vous engagez un rapport de force, et le sujet est mis Ă  l’agenda politique ». Une certitude demeure : « La tournure que prend la crise climatique est telle qu’il ne reste plus que des options extrĂȘmes. »

      Une rĂ©alitĂ© radicale elle-mĂȘme
      Sans doute est-ce « un peu caricatural » de rĂ©sumer la matrice conceptuelle des SoulĂšvements de la Terre Ă  cet alliage entre Malm et Descola, tempĂšre Antoine Chopot, « car il y a aussi, et c’est moins connu, une revendication d’un hĂ©ritage des luttes paysannes historiques, avec notamment le syndicat des Paysans travailleurs menĂ© par Bernard Lambert, les luttes contre le remembrement du bocage, celles contre les “cumulards” ou le Mouvement des sans-terre ».

      Mais beaucoup de membres et sympathisants du mouvement sont plus pragmatiques qu’idĂ©ologues. Ce sont des faiseurs et non des raisonneurs : « Le dĂ©bat entre le lĂ©ninisme vert et le communalisme Ă©cologique est intĂ©ressant, mais ce n’est pas notre affaire, relĂšve l’un des membres des SoulĂšvements de la Terre, qui a choisi de se faire appeler “Basile” afin “d’éviter la personnification”. Sans compter qu’il y a parfois beaucoup de postures et de distinction en la matiĂšre. Nous nous opposons aux projets qui accentuent la catastrophe en cours et c’est une bonne raison de se rassembler. » Les critiques sur les choix tactiques pourtant se font jour. Certains s’interrogent sur la nĂ©cessitĂ© d’une opposition aussi frontale qu’à Sainte-Soline, mettant davantage en avant le soin, l’autonomie, le contournement et la crĂ©ativitĂ©, comme le relaie un article de la revue Terrestres. « Il est indispensable de dĂ©noncer les inqualifiables violences policiĂšres que la doctrine française du maintien de l’ordre a malheureusement rendu familiĂšres, dĂ©clare Philippe Descola. Mais il faut aussi prendre acte de la volontĂ© de la puissance publique de ne reculer devant aucun moyen pour interdire les manifestations de mĂ©contentement et imaginer d’autres modes d’action, peut-ĂȘtre plus symboliques, qui ne mettrait pas en pĂ©ril la vie des citoyens qui protestent. »

      Mais ce qui frappe, c’est aussi le soutien de l’arriĂšre aux premiĂšres lignes, l’assentiment des sympathisants qui dĂ©passe largement le cercle des militants. Car si les Claude LĂ©vi-Strauss d’aujourd’hui conversent avec les zadistes et soutiennent la Terre qui se soulĂšve, c’est parce que la rĂ©alitĂ© a pris la forme de la radicalitĂ©. Elle oblige, comme y invite l’étymologie d’origine latine et la pensĂ©e critique, Ă  « saisir les choses Ă  la racine ». Ainsi enracinĂ©, l’activisme Ă©cologique se propage, du mouvement Ende GelĂ€nde en Allemagne aux SoulĂšvements de la Terre en France. C’est pourquoi nous assistons peut-ĂȘtre Ă  la naissance d’une internationale terrestre dont les actions radicales sont autant de manifestes.

      • #8488 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        Ah benh lĂ  ia Ă  manger au p’tit dej 😃
        Merci.

        • #8491 RĂ©pondre
          Sarah G
          Invité

          Oui, merci Dr Xavier.
          TrÚs intéressant
          Pour info, Samedi 13 mai, Greenfaith et Extinction Rebellion Spi organise un forum gratuit sur la désobéissance civile.

          • #8492 RĂ©pondre
            Sarah G
            Invité

            Organisé à Paris

      • #8495 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        Bonjour Dr Xavier 🙂
        Je t’annonce que tu seras soulagĂ© du partage des articles entiers du Monde des 7/8 et 9 mai 2023 qui pourraient m’intĂ©resser car je viens de me payer le numĂ©ro double d’aujourd’hui 😅 avec un double expresso et une voisine qui m’encourage Ă  aller jusqu’au grand vide grenier du parc du soleil:
        ‘ paraĂźt qu’ils ont mis les parasols et tout, c’est pas loin, s’il pleut pas trop faut y aller si vous aimez ça, ils annoncent 200 exposants.’
        Comment cette dame qui ressemble Ă  Mary Poppins quelque peu fripĂ©e et empĂątĂ©e a-t-elle compris que: oui, j’aime ça.
        Toute chapeautĂ©e-bottĂ©e caoutchouc et armĂ©e d’un parapluie qu’elle est, elle a, c’est vrai, une vraie longueur d’avance cĂŽtĂ© orga cette bourbonnaise; d’ailleurs elle me sourit tandis que ça crĂ©pite dru sur l’asphalte devant le cafĂ© des arts.
        Et moi, certes peu coiffĂ©e et encapuchĂ©e en cirĂ© Guy Cotten, j’ai dĂ©jĂ  ma salopette en jean et mes adidas pas neufs trempĂ©s.
        Moi qui, ainsi, transpire justement la richesse, que ne me conseille-t-elle pas plutĂŽt le musĂ©e de l’opĂ©ra par exemple ?
        Ce doit ĂȘtre ma demande Ă  peine gĂȘnĂ©e de me rendre la monnaie en piĂšce d’un ou deux euros, de prĂ©fĂ©rence et si cela ne vous fera pas dĂ©faut, qui a dĂ» l’orienter.
        De toutes façons, mĂȘme si j’ai perdu min accent chti il paraĂźt, sachez que chez nous, Madame, on ne fait pas de vide grenier, chez nous, c’est des braderies qu’on fait sous la pluie.

        • #8497 RĂ©pondre
          Sarah G
          Invité

          Et en Pays de Loire, c’est Braderies, et vide-grenier.
          Brocantes quand organisé par des antiquaires ou Brocanteurs

    • #8496 RĂ©pondre
      Sarah G
      Invité

      Chez les Picards,c’est les Rederies

    • #8644 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #9780 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      đŸ’ȘđŸŠ„đŸ»đŸ’„â›žïžhttps://www.liberation.fr/checknews/que-sait-on-de-la-fermeture-dun-bar-feministe-et-queer-apres-un-controle-antifraude-a-paris-20230526_KLAC5VTX25FNXFZN4REOTYQLYY/

      • #9812 RĂ©pondre
        Céline
        Invité

        Brassards orange, gilets pare-balles et blouses blanches
 Il est environ 20 heures, mercredi 24 mai, lorsqu’une vingtaine de fonctionnaires entrent au Bonjour Madame, pour contrĂŽler ce bar queer et fĂ©ministe de l’Est parisien. Moins d’une heure plus tard, les gĂ©rantes de l’établissement sont contraintes de demander aux clients encore prĂ©sents de partir. «Une honte. Une compagnie de 25 flics en gilet pare-balles, blouse blanche qui fouillent le Bonjour Madame pour trouver “la” petite bĂȘte. Au final c’est quinze jours de fermeture administrative pour un nom manquant sur un papier. Ça s’appelle de l’intimidation», s’indigne dans la foulĂ©e Morgann, une cliente du bar qui a filmĂ© la scĂšne.

        Plus tard dans la soirĂ©e, le compte Twitter de l’activiste fĂ©ministe Minute Simone rapporte un rĂ©cit similaire. PrĂ©sente au moment des faits, l’autrice du tweet Ă©crit : «Je suis trĂšs en colĂšre parce que je n’y connais pas grand-chose mais un contrĂŽle hygiĂšne ou Urssaf ça m’étonnerait bien qu’on ait besoin de tout un tas de types en gilet pare-balles qui se mettent en ligne les bras croisĂ©s et l’air renfrognĂ© pour intimider les clients.» La vidĂ©o de l’intervention, largement relayĂ©e par la communautĂ© queer et fĂ©ministe sur Twitter, est aussi reprise par des Ă©lus, comme RaphaĂ«lle RĂ©my-Leleu, conseillĂšre de Paris EE-LV, qui a rĂ©agi jeudi jugeant les images du contrĂŽle «choquantes».

        «Une licence IV au nom de l’ancien gĂ©rant»

        Que s’est-il passĂ© ? «La police est entrĂ©e directement sans s’annoncer ce qui a jetĂ© un certain froid. Une quinzaine d’agents d’un coup puis une dizaine au compte-gouttes, beaucoup de brassards “douane”. Ils ont bloquĂ© les toilettes puis le bar, en effectuant des tests en blouses blanches derriĂšre celui-ci. L’ambiance Ă©tait trĂšs Ă©trange, le bar – qui Ă©tait plein – est devenu silencieux. On m’a dit de ne pas filmer l’intervention de police en cours. A part ça nous n’avons eu aucune information sur ce qu’il se passait jusqu’à ce que la police parte et que la personne derriĂšre le bar annonce la fermeture du lieu et que nous avions trente minutes pour partir», raconte Morgann.

        Contrairement Ă  ce qu’on a pu lire sur les rĂ©seaux sociaux, «ce n’est pas une fermeture administrative», prĂ©cise Karen, l’une des trois gĂ©rantes du lieu : «On a la licence IV [dĂ©bit de boissons], mais elle est encore au nom de l’ancien gĂ©rant. C’est un dĂ©tail administratif auquel on n’avait pas pensĂ©, on ne savait pas du tout qu’il fallait faire cette modification.» HĂ©lĂšne, autre gĂ©rante, poursuit : «Vu qu’on Ă©tait en infraction, ils nous ont mis la pression pour qu’on ferme hier soir, on a fait un petit discours et on a demandĂ© aux gens de partir.»

        «Notre travail militant tombe Ă  l’eau»

        ContactĂ©e, la prĂ©fecture explique qu’il s’agissait d’une opĂ©ration du comitĂ© opĂ©rationnel dĂ©partemental anti-fraude, «rĂ©unissant le service des douanes, la direction des transports et de la protection du public de la prĂ©fecture de police, et I’Urssaf». «Au regard des diverses infractions relevĂ©es dans cet Ă©tablissement [dĂ©faut de licence IV, consommation d’alcool sur la voie publique malgrĂ© un arrĂȘtĂ© prĂ©fectoral l’interdisant, ndlr], celui-ci a fait l’objet d’une fermeture immĂ©diate. La vente d’alcool sans autorisation constitue un dĂ©lit qui entraĂźne, de facto, l’arrĂȘt immĂ©diat d’activitĂ© jusqu’à rĂ©gularisation.»

        Selon les gĂ©rantes, qui s’étonnent de n’avoir reçu aucun document officiel explicitant l’intervention Ă  l’issue du contrĂŽle, l’établissement pourrait rouvrir, Ă  condition de «ne pas servir de boissons alcoolisĂ©es» : «Mais on a dĂ©cidĂ© de fermer parce que c’est dĂ©ficitaire pour nous d’ouvrir si on ne peut pas servir d’alcool, on perd une grosse partie de la carte comme on ne fait pas de restauration. On ne peut pas tourner en vendant trois jus de pomme par jour», explique HĂ©lĂšne, avant d’évoquer la potentielle mise en place d’une cagnotte pour soutenir le bar.

        Au-delĂ  de l’aspect financier, les consĂ©quences du contrĂŽle leur semblent «disproportionnĂ©es». «C’était une opĂ©ration théùtre. Il y avait la volontĂ© de faire peur et de trouver quelque chose», commente Esther, troisiĂšme gĂ©rante. DĂšs le lendemain, les trois gĂ©rantes se sont attelĂ©es Ă  la mise Ă  jour de leur licence, mais «la prĂ©fecture nous a dit qu’il y avait un dĂ©lai d’étude de notre dossier d’au moins deux semaines», indique Karen, regrettant le timing des Ă©vĂ©nements. En plus de l’aspect financier, la fermeture met aussi Ă  mal la programmation militante et culturelle du lieu, alors que de nombreux Ă©vĂ©nements sont prĂ©vus Ă  l’approche du mois des fiertĂ©s : «Tout est annulĂ©, notre travail militant tombe Ă  l’eau», soupire HĂ©lĂšne.

        «Continuum de représailles»

        Pour l’adjoint Ă  la maire de Paris chargĂ© de la vie nocturne, FrĂ©dĂ©ric Hocquard, c’est la nĂ©cessitĂ© de faire fermer le bar en plein service qui interroge : «Ça ne me choque pas qu’il y ait plusieurs contrĂŽles en mĂȘme temps, mais il n’y avait pas de dangerositĂ© grave Ă  ce moment, il y a quand mĂȘme une licence IV Ă  cet endroit». Et de poursuivre : «Elles [ont fait] leur demande de mutation, j’espĂšre que ça va se rĂ©soudre rapidement. Ce serait quand mĂȘme dommage que, pour des raisons administratives, on ferme sur une longue durĂ©e l’un des rares bars lesbiens de Paris.» Ce dernier souligne ainsi l’importance de «la diversitĂ© dans la vie nocturne et des offres de bars pour la communautĂ© LGBT+ Ă  Paris», en particulier Ă  l’approche de la marche des fiertĂ©s prĂ©vue le 24 juin. Et affirme qu’il sera demandĂ© Ă  la prĂ©fecture de «rĂ©gler ces questions administratives le plus rapidement possible».

        Pour Karen, ce contrĂŽle «rentre dans un continuum de reprĂ©sailles» de la part des forces de l’ordre. Les gĂ©rantes relatent trois visites policiĂšres en moins d’une semaine : «Mercredi [17 mai], on Ă©tait en train de fermer le bar, les gens prenaient leurs manteaux, appelaient leur Uber. Les policiers sont arrivĂ©s Ă  2h10, ils sont rentrĂ©s comme des cow-boys en disant “C’est un peu trop la fĂȘte ici ça tize”, alors qu’il y avait Ă  peine quatre personnes qui ramassaient leurs affaires. Ils ont dit qu’il fallait qu’on ferme, que c’était un avertissement mais qu’ils allaient revenir. C’était juste des gens qui ramassaient leurs affaires et attendaient leur Uber, on prĂ©fĂ©rait qu’ils attendent Ă  l’intĂ©rieur plutĂŽt que dehors», raconte HĂ©lĂšne.

        Deux jours plus tard, le vendredi 19 mai, les agents «repassent pour contrĂŽler la terrasse». «On a eu une contravention de 135 € parce que la terrasse dĂ©passait un peu. Venir deux fois en trois jours, c’est ça qui nous fait dire que c’est ciblĂ©, il n’y a pas que nous qui avons une terrasse qui dĂ©passe de 15 cm», estime-t-elle. Enfin, le samedi 20 mai, la gĂ©rante explique qu’une voiture de police est passĂ©e quatre fois devant le bar : «Ils roulaient trĂšs doucement en regardant mais ils ne sont pas descendus.»

        A noter que deux mois plus tĂŽt, le 28 mars, deux personnes avaient Ă©tĂ© interpellĂ©es devant le bar pour «outrages et violences sur personnes dĂ©positaires de l’autoritĂ© publique», aprĂšs une manifestation contre la rĂ©forme des retraites. «Il n’y avait rien avant les interpellations, observe Karen. On n’a pas de preuves mais on ne peut pas s’empĂȘcher de faire le lien.» InterrogĂ©e sur une Ă©ventuelle mise sous surveillance du bar en lien avec cet Ă©pisode, la prĂ©fecture n’a pas rĂ©pondu.

        Dans le passĂ©, des tensions entre bars et forces de l’ordre ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© observĂ©es Ă  Paris, selon FrĂ©dĂ©ric Hocquard : «Il y a sept ou huit ans, un contrĂŽle au Rosa Bonheur [bar du XIXe arrondissement] avait fini dans un Ă©tat de tension et, ensuite, il y avait eu un acharnement avec des contrĂŽles de police tous les soirs. Ils contrĂŽlaient tous les clients qui sortaient pour souffler dans le ballon.» Autre exemple : «Il y a quelques annĂ©es, il y a eu de fortes tensions entre le commissariat du XXe et le Saint-Sauveur [un bar antifasciste parisien]. On avait dĂ» rĂ©unir les parties prenantes pour trouver des solutions, explique l’adjoint Ă  la maire. J’espĂšre qu’on n’en est pas lĂ .»

        • #9828 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          Thanks Sister ✊

          • #9830 RĂ©pondre
            Sarah G
            Invité

            Merci beaucoup CĂ©line ✊👍

    • #9835 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
      • #9871 RĂ©pondre
        Céline
        Invité

        «Ding, ding, ding.» Il est 8h40 quand on monte dans la cabine du mĂ©tro de CĂ©dric (1), Ă  la station Nation. C’est un jeudi de mai et c’est encore l’heure de pointe. Une petite foule se presse sur le quai de la ligne 6, qui relie l’est de Paris Ă  l’ouest en passant par la rive gauche. AprĂšs «une vingtaine d’annĂ©es Ă  conduire des mĂ©tros», CĂ©dric est un peu ici comme Ă  la maison. Sourires, poignĂ©e de mains
 Ses collĂšgues saluĂ©s, le quinquagĂ©naire nous invite Ă  bord de la rame qui stationne depuis quelques minutes et nous dĂ©signe le petit strapontin qui accueillera nos fesses pour la prochaine heure et quart : le temps qu’il faut Ă  son mĂ©tro, un vieux modĂšle MP73, pour boucler un aller-retour entre les deux terminus de la ligne.

        Pour CĂ©dric, c’est le quatriĂšme trajet d’une journĂ©e qui en comptera huit ce jour-lĂ . Etoile-Nation ; Nation-Etoile. Ces allers-retours, il les fait quotidiennement depuis cinq ans. Une routine qui le fait rire jaune : «On est comme les hamsters dans leur roue.» Ce matin, il a pris son poste Ă  6h30 et finira sa journĂ©e vers 13 heures. Des journĂ©es de 6h30 de travail en quasi continu et pas plus, question de sĂ©curitĂ©. «C’est ce qu’il faut pour ne pas perdre en vigilance» et ne pas faire d’erreurs.

        Le sujet est particuliÚrement sensible ces jours-ci. Le 22 avril, une passagÚre est morte à la station Bel-Air, happée par une rame de la ligne 6 alors que sa veste était restée coincée dans les portes. Le drame a entraßné la mise en examen pour «homicide involontaire» du conducteur en question et déclenché un débrayage de ses homologues pour protester contre le traitement judiciaire de leur collÚgue. Cinq jours aprÚs cet accident, ce sont deux autres personnes descendues sur les voies qui ont trouvé la mort à la station Gaßté, sur la ligne 13. Ces événements «choquants» ont convaincu Cédric de nous accueillir à bord, pour «montrer, en situation, la dégradation des conditions de travail» subie par ses camarades.

        A l’avant du quai, deux horloges numĂ©riques rouges – aprĂšs la sĂ©curitĂ©, la rĂ©gularitĂ© est le deuxiĂšme mot d’ordre pour les conducteurs. La premiĂšre indique l’heure, la deuxiĂšme prĂ©cise Ă  la seconde prĂšs le moment oĂč le train doit s’ébranler pour respecter les intervalles prĂ©vus entre les rames. Au moment fatidique, une alerte retentit dans la station. CĂ©dric doit alors contrĂŽler les miroirs ou les Ă©ventuelles camĂ©ras qui lui permettent de surveiller «la ligne de portes». Personne ne les entrave. Il peut «lancer le vibreur» – c’est ainsi que les initiĂ©s nomment ce signal de quelques secondes qui indique aux usagers que les portes vont se fermer et que la descente et la montĂ©e sont dĂ©sormais interdites – et partir pour au moins trente-cinq minutes de voyage.

        Le premier des griefs de CĂ©dric vis-Ă -vis de son travail est le mĂȘme que celui que citent spontanĂ©ment tous ses collĂšgues : le manque d’effectifs. En pleine pandĂ©mie de Covid-19, la RĂ©gie autonome des transports parisiens a rĂ©duit les frĂ©quences et le personnel. Mais une fois le gros de la crise sanitaire passĂ©, la RATP a Ă©tĂ© dĂ©bordĂ©e par le retour massif des voyageurs et n’avait plus la capacitĂ© de revenir la frĂ©quence antĂ©rieure malgrĂ© les demandes de la rĂ©gion Ile-de-France et de son autoritĂ© rĂ©gisseuse des transports, Ile-de-France MobilitĂ©s (IDFM), dirigĂ©e par ValĂ©rie PĂ©cresse.

        400 recrutements annoncés

        Sur la ligne 6, il suffit d’ouvrir les yeux pour en voir les consĂ©quences pour les usagers comme pour les conducteurs. Vers 9 heures, quand le train de CĂ©dric entre en station Ă  Denfert-Rochereau, les quais sont noirs de monde et la rame bondĂ©e. «L’échange voyageur», le moment critique oĂč les gens montent et descendent du train, est trĂšs compliquĂ© Ă  gĂ©rer mĂȘme avec vingt ans de conduite derriĂšre soi. Ici, pas de miroir, car la station est en courbe. CĂ©dric doit en thĂ©orie se fier aux quatre Ă©crans situĂ©s en bout de quai, Ă  sa droite, pour dĂ©cider quand repartir. ProblĂšme : «il y a trop de monde», impossible de s’assurer avec les petites tĂ©lĂ©s qu’une personne, un sac Ă  dos ou un vĂȘtement ne va pas rester coincĂ© avec la fermeture des portes. «Dans ce cas, j’ai l’obligation de faire ce qu’on appelle un service Ă  la porte», dit CĂ©dric. Tout en maintenant le signal sonore, le conducteur doit se pencher hors de sa cabine pour regarder directement le quai. A la fermeture des portes, il double cette prĂ©caution avec une autre procĂ©dure de sĂ©curitĂ© : le «10-50», qui consiste Ă  faire partir la rame Ă  10 km/h sur 50 mĂštres pour Ă©carter au maximum tout risque d’accident.

        Faute d’effectifs et faute d’avoir retrouvĂ© une rĂ©gularitĂ© optimale, ces «situations dĂ©gradĂ©es», comme les appelle la direction de la RATP, sont de plus en plus courantes. Consciente de la situation, la RĂ©gie a annoncĂ© vouloir recruter «400 conducteurs supplĂ©mentaires» cette annĂ©e et affirme avoir rempli «plus d’un tiers de son objectif» Ă  ce jour. Mais les dĂ©lais de recrutement et de formation (il faut quatre mois Ă  un candidat pour ĂȘtre formĂ© Ă  la conduite et l’accĂšs Ă  la formation prend un Ă  six mois) ainsi que des travaux sur plusieurs lignes (4, 6 et 11) retardent le retour complet Ă  la normale prĂ©vu pour le printemps.

        Pas sĂ»r, quoi qu’il en soit, que cela suffise Ă  conjurer le blues des conducteurs. Tous dĂ©crivent en effet un «dĂ©classement» de leur mĂ©tier, autrefois valorisĂ©, convoitĂ©. Quand on travaillait Ă  la RATP, on recommandait la boĂźte Ă  ses amis, on faisait venir des membres de sa famille. Plus maintenant. «Je ne vends pas le mĂ©tier Ă  mon fiston, les contraintes ont pris le dessus sur les avantages», confirme Christophe Cabos, 56 ans, conducteur sur la 11 et dĂ©lĂ©guĂ© CGT. Du haut de ses vingt-huit ans «à la RĂ©gie», dont vingt-et-un passĂ©s Ă  la conduite du mĂ©tro, il dresse un inventaire peu enviable des dĂ©sagrĂ©ments liĂ©s Ă  sa fonction : «Passer sa vie sous terre, prendre sa voiture pour venir, travailler quatre week-ends sur six, Ă  NoĂ«l, le jour de l’an, faire des horaires tardifs jusqu’à 2h30, ou matinaux Ă  partir de 5h30 » InterrogĂ©e Ă  ce sujet, la RATP se borne Ă  mettre en avant les «2054 CV reçus Ă  fin avril 2023, soit une augmentation de 30 % par rapport Ă  la mĂȘme pĂ©riode en 2022». Christophe Cabos affirme, lui, observer pour la premiĂšre fois des dĂ©missions parmi ses collĂšgues.

        Egalement encartĂ© Ă  la CGT, Olivier Vandenabeele, 50 ans, dont vingt-et-un passĂ©s Ă  conduire des rames, se souvient de ses dĂ©buts oĂč tout semblait plus doux. «Entre collĂšgues, on rigolait en disant qu’on Ă©tait plutĂŽt bien payĂ©s pour faire ce job. On a beaucoup tournĂ© nos conditions de travail Ă  la rigolade et ça nous a fait beaucoup de mal. In fine, ça a beaucoup terni notre image et on s’en mord les doigts aujourd’hui.» Car les salaires n’ont pas suivi et n’ont plus l’attractivitĂ© des dĂ©buts. «Il y a quelques annĂ©es, on Ă©tait encore Ă  2,6 fois le smic, aujourd’hui c’est beaucoup moins, environ 1,4 fois le smic», note Christophe Cabos. Un ordre de grandeur confirmĂ© par la RATP, qui parle d’un revenu de 31 500 euros brut par an pour un jeune embauchĂ© sans expĂ©rience, primes incluses, soit 1,5 fois le salaire minimum lĂ©gal.

        Ce pouvoir d’achat grignotĂ© par l’inflation affecte directement un aspect majeur de la vie des conducteurs : leur logement. Ils ont de moins en moins les moyens d’habiter Ă  Paris et doivent pour la plupart venir en voiture pour honorer leurs horaires dĂ©calĂ©s, quand les transports en commun ne roulent plus ou pas encore. «MĂȘme en petite banlieue, l’immobilier devient inaccessible, constate Christophe Cabos, qui vit avec sa famille Ă  une trentaine de kilomĂštres Ă  l’est de la capitale. Les collĂšgues viennent de plus en plus loin. Je connais un conducteur qui vient de Tours (Indre-et-Loire), et j’en ai mĂȘme connu un qui venait tous les jours depuis Arras (Pas-de-Calais), avant sa retraite.» Signe que le problĂšme est pris au sĂ©rieux, l’ancien Premier ministre et nouveau prĂ©sident de la RATP, Jean Castex, a affirmĂ© fin janvier vouloir mener une «politique beaucoup plus offensive en matiĂšre de logement». Car pour le moment, RATP Habitat revendique la gestion de 8 822 logements en Ile-de-France. Un chiffre bien maigrelet, quand on sait que l’entreprise compte environ 46 000 salariĂ©s en France.

        Perte de sens

        Une autre grande question doit dĂ©jĂ  tarauder les DRH de l’entreprise de transports. Parviendront-ils toujours Ă  attirer des candidats lorsque le rĂ©gime spĂ©cial de retraite de l’entreprise sera supprimĂ©, Ă  partir du 1er septembre 2023, comme le prĂ©voit la derniĂšre rĂ©forme en date ? Jusqu’à aujourd’hui, en contrepartie de la pĂ©nibilitĂ© de leur mĂ©tier, les salariĂ©s recrutĂ©s avant leurs 35 ans bĂ©nĂ©ficiaient de l’avantageux statut maison, qui prĂ©voit notamment une trĂšs bonne couverture santĂ© (les jours de congĂ© oĂč le salariĂ© est malade peuvent par exemple ĂȘtre rĂ©cupĂ©rĂ©s) et un dĂ©part Ă  la retraite dĂšs 52 ans pour le personnel transportant du public. Avec la nouvelle rĂ©forme, les conducteurs en poste verront leur Ăąge lĂ©gal de dĂ©part reculer Ă  54 ans (dans les faits ils partent dĂ©jĂ  pour la plupart Ă  au moins 56 ans), mais c’est surtout pour les nouveaux entrants que la suppression du rĂ©gime spĂ©cial va ĂȘtre difficile Ă  avaler. Car aprĂšs le 1er septembre 2023, les nĂ©oconducteurs devront dĂ©sormais attendre leurs 64 ans, comme tout le monde. Soit dix ans de plus au travail. Difficile Ă  concevoir et encore plus Ă  vendre lors d’un entretien d’embauche.

        Plus largement, ce qui mine l’ensemble des conducteurs interrogĂ©s, c’est la perte progressive du sens de leur travail et la logique de rentabilitĂ© propre au privĂ© qui fait tache d’huile dans «une entreprise qui a des valeurs et tout pour plaire Ă  la base», comme le dit FrĂ©dĂ©ric Demouveaux, 42 ans. Pour Arnaud Mocquelet, Ă©lu CGT, vingt-trois ans de conduite, la RATP est passĂ©e «d’une culture de service public Ă  une culture du chiffre, avec l’introduction des primes Ă  l’acte et Ă  la prĂ©sence». Son collĂšgue FrĂ©dĂ©ric Demouveaux, neuf ans de boĂźte, appuie le constat qui infuse jusque dans le langage utilisĂ© au travail par les cadres : «La RATP ne parle plus de dĂ©partements au sein de l’entreprise mais de “business units”. Une business unit, tout le monde peut le comprendre, c’est simplement un truc conçu pour faire de l’argent. C’est de la gestion de portefeuille, pas du service public. Et ce que je vois, c’est que plus ils parlent de pognon, moins ça fonctionne.» En 2021 le groupe RATP a annoncĂ© un rĂ©sultat net de 207 millions d’euros. En 2022, il a perdu 26 millions.

        Cette logique du profit, exacerbĂ©e par l’ouverture Ă  la concurrence progressive du rĂ©seau francilien, ne semble en tout cas pas prĂšs de s’arrĂȘter. Dans un rapport publiĂ© en janvier 2021, la Cour des comptes cible au moins deux acquis sociaux supplĂ©mentaires des agents de la RATP. En premier lieu, elle rĂ©clame l’abandon des cartes de transport gratuites dont bĂ©nĂ©ficient les retraitĂ©s de l’entreprise. Et dans un second temps, constatant une «durĂ©e de service moyenne de 6h19», elle recommande Ă  la RĂ©gie de «revoir l’organisation du travail des conducteurs de mĂ©tro et de RER afin d’augmenter la durĂ©e de conduite effective». Pour FrĂ©dĂ©ric Demouveaux, le constat est tristement clair : «Hormis pour le salaire, qui ressemble de plus en plus au salaire de la peur, il n’y a plus aucun intĂ©rĂȘt Ă  devenir conducteur de mĂ©tro.»

        • #9881 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          Clair et prĂ©cis, merci, et on ne peut qu’ĂȘtre tristement solidaire.
          Je jure/crache que, dĂ©s demain, je ne m’agacerai plus du moindre ralentissement ou arrĂȘt de mon mĂ©tro.

    • #9893 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #10114 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #10664 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      🙏https://www.nouvelobs.com/social/20220727.OBS61404/on-est-devenu-des-presse-boutons-pourquoi-les-agents-de-l-assurance-maladie-craquent.html

    • #10668 RĂ©pondre
      Dr Xavier
      Invité

      « On est devenu des presse-boutons » : pourquoi les agents de l’assurance-maladie craquent

      Nouvelobs.com

      .

      EngorgĂ©e depuis le dĂ©but du Covid, l’assurance-maladie accuse des retards dans le paiement des indemnitĂ©s journaliĂšres. Les assurĂ©s s’impatientent, et les salariĂ©s, qui dĂ©noncent le manque d’effectifs, estiment ne plus pouvoir assurer leur mission de service public. Ils nous ont racontĂ© leur quotidien.

      .

      Interrogez un agent de l’assurance-maladie sur son travail, il finira presque immanquablement par vous rappeler combien on Ă©tait « fier » – mais ça, c’Ă©tait « avant » – de « rentrer » Ă  la SĂ©cu. « Aujourd’hui, nos services sont exsangues et le travail consiste essentiellement Ă  demander aux gens de patienter », rĂ©sume Benjamin Sablier, tĂ©lĂ©conseiller Ă  la Caisse primaire d’assurance-maladie (CPAM) des Bouches-du-RhĂŽne et dĂ©lĂ©guĂ© CGT, premiĂšre organisation syndicale de cette branche de la SĂ©curitĂ© sociale. Il est tenu de prendre entre 60 et 70 appels d’assurĂ©s sociaux chaque jour, et c’est de plus en plus difficile :

      .

      « Nous sommes face Ă  des gens en dĂ©tresse Ă  qui on ne peut plus apporter de solutions. Ils ont des droits mais nos dĂ©lais de traitement sont tels qu’on les jette dans la prĂ©caritĂ©. Le Covid nous a mis la tĂȘte sous l’eau, et toute la chaĂźne est en train de craquer. »

      .

      L’assurance-maladie n’a jamais Ă©tĂ© aussi sollicitĂ©e que depuis la crise sanitaire. Le nombre d’arrĂȘts de travail a explosĂ© : les agents en reçoivent en ce moment 160 000 par jour ouvrĂ© – 50 % Ă  100 % de plus qu’en temps normal -, qu’ils doivent traiter afin de verser aux assurĂ©s des indemnitĂ©s journaliĂšres calculĂ©es en fonction de leur salaire. Mais dans certaines caisses, l’engorgement est tel que les assurĂ©s doivent patienter plusieurs mois sans aucun revenu avant de recevoir ces indemnitĂ©s. Et ce sont souvent les plus prĂ©caires qui doivent attendre le plus longtemps : les dossiers de salariĂ©s en intĂ©rim ou qui ont plusieurs employeurs, plus complexes Ă  traiter, sont les plus longs Ă  « liquider », selon la formule consacrĂ©e. Des indemnitĂ©s qui n’arrivent pas, des rĂ©clamations perdues ou restĂ©es sans rĂ©ponse, une ligne tĂ©lĂ©phonique saturĂ©e qui raccroche automatiquement aprĂšs quinze minutes d’attente, des centres d’accueil qui ne reçoivent que sur rendez-vous… Difficile parfois de garder son calme lorsqu’on cherche Ă  faire valoir ses droits.

      .

      De l’autre cĂŽtĂ© du guichet, l’ambiance n’est pas meilleure. Les agents se disent sous pression et inquiets pour l’avenir d’un service public qui a atteint, selon beaucoup d’entre eux, un point de rupture. Les grĂšves se sont d’ailleurs multipliĂ©es ces derniers mois dans les CPAM du RhĂŽne, de la Seine-Saint-Denis, des Bouches-du-RhĂŽne, du FinistĂšre, de l’IsĂšre, de la Seine-Maritime ou encore du Maine-et-Loire. Sous les drapeaux des organisations syndicales, on a rĂ©clamĂ© des augmentations de salaire (salariĂ©s de droit privĂ©, les agents ne bĂ©nĂ©ficient pas de l’augmentation qu’auront les fonctionnaires), mais aussi des moyens pour travailler correctement.

      .

      « Un accélérateur de particules »

      .

      « DĂšs que l’Ă©pidĂ©mie reprend, les retards s’empilent de nouveau et c’est exponentiel », rĂ©sume Marcin BĂ©rĂ©cochĂ©a, qui pilote la branche maladie de la CFDT Protection sociale, travail et emploi, lui-mĂȘme juriste Ă  la CPAM. « Le Covid a agi comme accĂ©lĂ©rateur de particules d’une situation dĂ©jĂ  tendue », selon Julien Mounou, Ă©lu CSE et secrĂ©taire adjoint du syndicat SUD pour la CPAM de Paris, oĂč il est entrĂ© en 2013. Au moment oĂč il nous parle, plus de 12 000 rĂ©clamations attendent d’ĂȘtre traitĂ©es par cette caisse, rien que pour les seules indemnitĂ©s journaliĂšres (tous sujets confondus, le compteur grimpe Ă  plus de 30 000). « Avant le Covid, on en avait plutĂŽt 5 000 Ă  8 000, mĂȘme si ce n’Ă©tait pas non plus normal », dit-il.

      .

      En bout de chaĂźne, des assurĂ©s sociaux parfois isolĂ©s et qui se retrouvent sans ressources. Dans l’IsĂšre, une agente d’accueil a rĂ©cemment reçu un assurĂ© qui a souscrit un crĂ©dit Ă  la consommation pour subsister en attendant de percevoir ses indemnitĂ©s journaliĂšres. « La situation est telle que le service social des CPAM dirige les assurĂ©s en difficultĂ© vers des associations comme le Secours populaire pour demander des bons alimentaires », nous dit Nora Nidam, de la CPAM de Paris, dĂ©lĂ©guĂ©e syndicale Force ouvriĂšre. Une situation qui met les agents dans des situations intenables :

      .

      « On n’en peut plus de maltraiter les assurĂ©s. »

      .

      InterrogĂ©e sur le retard dans le versement des indemnitĂ©s journaliĂšres, la direction de la Caisse nationale de l’assurance-maladie (Cnam), qui chapeaute les CPAM, assure que le dĂ©lai moyen de traitement est actuellement de 31,2 jours, proche du « dĂ©lai standard » de 30 jours. Mais sur le terrain, il n’est pas rare que les dĂ©lais atteignent trois, quatre, ou six mois. Selon la Cnam, 10 % des caisses « requiĂšrent toujours une assistance renforcĂ©e ». Ce sont celles qui se trouvent dans des bassins d’emploi plus complexes (intĂ©rim, multi-employeurs…) comme l’Ile-de-France ou les mĂ©tropoles.

      .

      Des insultes et menaces quotidiennes

      .

      Les agents chargĂ©s de l’accueil ou postĂ©s Ă  la plateforme tĂ©lĂ©phonique doivent faire face chaque jour Ă  des assurĂ©s souvent dĂ©sespĂ©rĂ©s, parfois Ă©nervĂ©s. Face aux insultes et aux menaces, un tĂ©lĂ©conseiller de la CPAM Paris nous explique avoir pris le parti de « laisser couler, rester courtois », une mĂ©thode toutefois plus difficile Ă  appliquer lorsqu’on est en tĂ©lĂ©travail, sans les collĂšgues autour pour dĂ©compresser.

      .

      En agence, « les incivilitĂ©s sont quotidiennes, les gens sont excĂ©dĂ©s », rapporte Karen Mantovani, dĂ©lĂ©guĂ©e CGT Ă  la CPAM de l’IsĂšre et agent d’accueil. DerniĂšre montĂ©e de tension en date : un assurĂ© impatient qui rentre dans son box alors qu’elle Ă©tait en rendez-vous, l’insulte puis sort en claquant la porte. Un autre agent, en Gironde, s’Ă©tonne presque de la courtoisie de certains assurĂ©s en difficultĂ©. Mais, en interne, beaucoup craignent « l’Ă©tincelle ». Le drame. En 2019, un assurĂ© avait tentĂ© de s’immoler dans les locaux de la CPAM de l’Eure, Ă  Evreux.

      .

      A tous les postes – traitement des dossiers, accueil physique ou tĂ©lĂ©phonique -, les agents et les organisations syndicales dĂ©noncent une situation de « sous-effectif chronique », mise en lumiĂšre par la crise du Covid. Une agente d’accueil du Sud de la France, qui reçoit quelque 100 usagers par jour, juge sa charge de travail « abominable ». Dans de nombreuses caisses, le rythme des heures supplĂ©mentaires proposĂ©es augmente : en Ille-et-Vilaine, ce sera tous les samedis matin de juillet, aoĂ»t et septembre. Des heures supplĂ©mentaires qui permettent un complĂ©ment de salaire parfois bienvenu, mais qui exposent au risque de s’Ă©puiser encore davantage Ă  travailler six jours sur sept. « Je vais en faire quelques-unes mais pas tous les samedis. Ça fait deux ans qu’on nous demande de faire plus, plus vite. Comme tous mes collĂšgues, je me sens Ă©puisĂ©e », dit Marilyne Garel qui travaille au paiement des indemnitĂ©s journaliĂšres Ă  la CPAM d’Ille-et-Vilaine, oĂč elle est Ă©galement dĂ©lĂ©guĂ©e syndicale CFDT.

      .

      Pour Ă©pauler les agents dans la liquidation des arrĂȘts de travail, 240 postes en contrats courts ont Ă©tĂ© créés et intĂ©grĂ©s Ă  une « task force » pour venir en aide aux caisses en difficultĂ©. Celle-ci « restera en place tant que la situation sera tendue », et a Ă©tĂ© prolongĂ©e pour le deuxiĂšme semestre 2022, selon la direction gĂ©nĂ©rale de la Cnam. Elle ajoute que des redĂ©ploiements en interne ont aussi permis d’augmenter de « prĂšs de 40 % » le nombre d’agents consacrĂ©s Ă  la gestion des arrĂȘts de travail entre 2019 et 2022. Sur cette pĂ©riode de crise, le taux d’agents en contrats temporaires chargĂ©s des indemnitĂ©s journaliĂšres est passĂ© Ă  15 %, contre 4 % en pĂ©riode normale.

      .

      « On appuie sur des boutons toute la journée »

      .

      Et aprĂšs le Covid ? Les organisations syndicales demandent des recrutements sur le long terme, et dĂ©noncent le recours aux CDD et Ă  l’intĂ©rim. Elles estiment notamment que les formations proposĂ©es Ă  ces agents en contrats courts ne sont pas suffisantes pour gĂ©rer des dossiers parfois complexes et qui nĂ©cessitent de bien connaĂźtre la lĂ©gislation et ses derniĂšres Ă©volutions. « Il faut un moins un an pour ĂȘtre autonome sur les dossiers d’indemnitĂ©s journaliĂšres les plus simples. Sinon, on fait des erreurs et ce sont les assurĂ©s qui trinquent », juge Karen Mantovani, de l’IsĂšre. Mais la Cnam se concentre sur la gestion de crise. Thomas FatĂŽme, son directeur gĂ©nĂ©ral :

      .

      « Pour nous, le sujet n’est pas de savoir si nous avons, dans la durĂ©e, suffisamment d’Ă©quipes pĂ©rennes pour traiter les arrĂȘts de travail, car la rĂ©ponse est oui. »

      .

      Compte tenu de la situation exceptionnelle de ces derniĂšres annĂ©es, et de l’absorption par l’assurance-maladie des rĂ©gimes spĂ©ciaux ayant apportĂ© plus de 7 millions d’assurĂ©s sociaux, la suppression de 3 650 emplois, prĂ©vue dans la Convention d’Objectifs et de Gestion (COG) conclue avec l’Etat pour 2018-2022, n’a pas eu lieu. Mais les agents s’inquiĂštent de futures rĂ©ductions d’effectifs dans la COG qui doit ĂȘtre nĂ©gociĂ©e en fin d’annĂ©e. Toutes branches confondues, c’est bien le chemin que prennent les effectifs de la SĂ©curitĂ© sociale : en 2010, les caisses comptaient 156 000 salariĂ©s. Onze ans plus tard, ils Ă©taient 10 000 de moins.

      .

      Sur le terrain, les agents et leurs reprĂ©sentants syndicaux s’inquiĂštent aussi des effets de la dĂ©matĂ©rialisation des services, qui modifie leur travail et leur rapport aux assurĂ©s. « Les gens en difficultĂ© se dĂ©placent, ils sont reçus par un jeune en Service civique qui leur demande d’utiliser une borne ou de prendre rendez-vous en ligne ou par tĂ©lĂ©phone », s’agace Julien Mounou, de la CPAM Paris :

      .

      « Tout semble fait pour que les gens ne viennent pas sur place, alors que la Sécurité sociale leur appartient. »

      .

      Dans son rapport annuel 2021, la dĂ©fenseure des Droits Claire HĂ©don dĂ©plorait la « dĂ©matĂ©rialisation Ă  marche forcĂ©e » des services publics. Une dĂ©matĂ©rialisation qui peut constituer un obstacle pour les publics les plus prĂ©caires, alors que ce sont prĂ©cisĂ©ment pour eux que l’accĂšs aux droits sociaux « revĂȘt un caractĂšre vital ».

      .

      InterrogĂ©e Ă  ce sujet, la direction gĂ©nĂ©rale de la Cnam dĂ©ment vouloir passer au tout numĂ©rique : « Nous sommes trĂšs attentifs Ă  cette question. Si le numĂ©rique est plĂ©biscitĂ© par une grande partie de nos assurĂ©s, il est important pour nous de maintenir nos accueils physiques et tĂ©lĂ©phoniques. » Quoi qu’il en soit, l’augmentation du recours au numĂ©rique dans le quotidien des agents a un impact sur leur travail et la façon dont ils perçoivent leur utilitĂ©. « Je ne me lĂšve pas en me disant que j’ai envie de passer une journĂ©e facile, mais que j’ai envie de rendre service », nous dit Victor (le prĂ©nom a Ă©tĂ© modifiĂ©), agent d’accueil en Gironde. « On appuie sur des boutons toute la journĂ©e », estime de son cĂŽtĂ© Murielle Pereyron, de la CPAM du RhĂŽne, par ailleurs responsable fĂ©dĂ©rale de la CGT Organismes sociaux en Auvergne-RhĂŽne-Alpes.

      .

      « On ne réfléchit plus au traitement des dossiers, on ne les suit plus de A à Z. On est devenus des presse-boutons. »

      .

      « Le travail a été saucissonné »

      .

      Une impression accentuĂ©e par un autre changement important d’organisation entamĂ© dans les annĂ©es 2000 : la fin de la polyvalence des agents. Historiquement, chaque agent gĂ©rait son portefeuille d’assurĂ©s sociaux, pouvait faire tantĂŽt de l’accueil, tantĂŽt de la « liquidation », tantĂŽt du paiement… Une polyvalence « source de prestige », notait la sociologue CĂ©line Gabarro dans un article sur « l’Ă©volution du travail Ă  l’assurance-maladie ». Car suivre un dossier de bout en bout, c’est maĂźtriser tout un processus mais aussi pouvoir jouer un rĂŽle dans sa rĂ©solution. Tout est dĂ©sormais organisĂ© par silo : dans le cas d’un accident du travail, la dĂ©claration de l’employeur sera reçue par un agent, le certificat par un autre, et c’est un troisiĂšme qui validera le tout.

      .

      RĂ©sultat, de nombreux agents dĂ©noncent une « perte de sens » dans leurs missions, voire un « conflit de valeur », ce dĂ©calage dĂ©sagrĂ©able entre ce que devrait ĂȘtre le travail au service des assurĂ©s s’il Ă©tait bien fait, et ce qu’il est rĂ©ellement en raison des moyens ou des objectifs et consignes qu’on nous donne. « Pour dĂ©bloquer certaines situations, il faut passer au-delĂ  des consignes. On a un petit rĂ©seau entre services, on se passe des coups de fil entre nous pour aller au bout du dossier », raconte Karen Mantovani. « Le mĂ©tier a Ă©tĂ© saucissonnĂ© », regrette Murielle Pereyron. EntrĂ©e Ă  la CPAM il y a quarante ans, elle se souvient de la fiertĂ© que ressentaient les agents Ă  « travailler pour la SĂ©cu, rendre service ». Elle assure que ce sentiment s’est dĂ©sormais perdu :

      .

      « Lorsque de nouveaux agents arrivent en centre d’appels, on leur prĂ©sente Ă  peine l’institution. Certains me disent qu’ils pourraient travailler chez Monoprix, que ce serait pareil. Au tĂ©lĂ©phone, on doit parler le moins possible, se limiter Ă  trois minutes. A l’accueil, on doit recevoir le moins longtemps possible, et pas plus de quinze minutes. Avec mes collĂšgues proches de la retraite, on se dit qu’on est contents de partir. On fait du mauvais travail depuis des annĂ©es. »

      .

      « Ce qui me dĂ©sole, ce n’est pas tant la dĂ©gradation de mes conditions de travail que la dĂ©gradation du service que je peux donner aux assurĂ©s sociaux », rĂ©sume de son cĂŽtĂ© Victor, en Gironde. Un de ses collĂšgues, au sujet du travail sur les plateformes tĂ©lĂ©phoniques : « Quand j’ai commencĂ© ma carriĂšre, la consigne Ă©tait de ne pas avoir de rĂ©itĂ©ration. Cela voulait dire que la personne Ă©tait bien renseignĂ©e. Aujourd’hui, on est sur du quantitatif. Il faut prendre le plus d’appels possible. Et tant pis si les gens rappellent. »

      .

      Le directeur gĂ©nĂ©ral de la Cnam assure « prendre trĂšs au sĂ©rieux les questions de fatigue, de stress ou de souffrance au travail » dans une situation oĂč la « charge de travail est exceptionnelle » : « Il ne s’agit pas de dire que tout est rose, mais nous n’observons pas de rupture en ce qui concerne le nombre de dĂ©parts ou l’absentĂ©isme Ă  l’assurance-maladie », dit Thomas FatĂŽme – 496 dĂ©missions en 2021 contre 470 dĂ©missions en 2019 sur quelque 65 000 agents, mĂȘme si les syndicats assurent que les chiffres ont augmentĂ© ces derniers mois dans les caisses oĂč la situation est la plus tendue. A la CPAM de Seine-Saint-Denis, une rĂ©cente « aprĂšs-midi pizza » organisĂ©e pour les agents des indemnitĂ©s journaliĂšres n’a pas convaincu. « Je ne suis pas contre les moments de convivialitĂ©, mais on demande surtout de pouvoir bien travailler et d’ĂȘtre rĂ©munĂ©rĂ© », nous dit BenoĂźt Hourmand, Ă©lu Force ouvriĂšre de cette CPAM.

      .

      EpuisĂ©s par ces derniers mois, les agents rĂ©clament davantage de reconnaissance, ce qui passe notamment par la rĂ©munĂ©ration, surtout dans un contexte de forte inflation. Des nĂ©gociations sur les salaires vont s’engager dans les prochaines semaines, Ă  la suite de l’augmentation du traitement des fonctionnaires, et les organisations syndicales prĂ©voient d’ores et dĂ©jĂ  de se mobiliser Ă  la rentrĂ©e. Alice (le prĂ©nom a Ă©tĂ© modifiĂ©), agent d’accueil dans les Bouches-du-RhĂŽne, gagne 1 300 euros net par mois, un salaire qui comprend une prime de 90 euros. Elle nous dit : « On a d’autant plus d’empathie pour les assurĂ©s qu’on est dans la mĂȘme situation qu’eux. »

      • #10693 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        Voilà comment ça marche en France, oui.

    • #10677 RĂ©pondre
      Xavier le documentaliste
      Invité

      Quand le périph tombera en ruine , par Aurélien Bellanger

      25 May 2023

      .

      Train fantĂŽme ou anneau sacrĂ©, le boulevard pĂ©riphĂ©rique exprime comme rien d’autre ce que les villes modernes ont Ă  nous dire. Sa disparition, serpent de mer de l’expĂ©rience parisienne, n’effacera jamais sa monumentale splendeur.

      .

      Au commencement le pĂ©riph est de l’ordre du sceau – quelque chose comme le gĂ©nĂ©rique d’un film de magie, avec l’or de toutes les autoroutes de France venu s’écouler lĂ  dans un moule en forme d’anneau profondĂ©ment enterrĂ© dans le sol au sud et Ă  l’ouest mais tenu de l’autre cĂŽtĂ©, par les grandes griffes des Ă©changeurs de la Chapelle et de Bagnolet, dans un Ă©lĂ©gant dĂ©sĂ©quilibre.

      .

      La chose avait tout, pour le banlieusard que j’étais, d’un objet sacrĂ©. On rentrait rarement dans Paris sans effectuer auparavant un bout de procession entre les anges dĂ©goulinants de la Porte de Gentilly et le porte-Ă -faux un peu dĂ©moniaque du Parc des princes – tandis que sous les tunnels, les lampes Ă  sodium nous Ă©clairaient comme des cierges dans une Ă©glise. Et j’ai souvent pensĂ©, devant les Ă©changeurs aĂ©riens du Nord et de l’Est, que le XXe siĂšcle avait rĂ©itĂ©rĂ©, sans mĂȘme y penser, le grand geste gothique d’une architecture rĂ©duite aux Ă©lancements gĂ©omĂ©triques de ses formes ramenĂ©es Ă  leur seule fonction – descendre le poids des voĂ»tes ou alimenter le pĂ©riph en automobiles. Comme si le sacrĂ© Ă©tait lĂ , dans cette puretĂ© programmatique : le pĂ©riph, dĂ©jĂ , m’apparaissait comme le seul monument capable d’exprimer ce que les villes modernes avaient Ă  nous dire. Qu’elles Ă©taient des entitĂ©s closes, autonomes et au bord du sacrĂ©. Le sacrĂ© tel qu’il m’était par exemple apparu dans l’image de l’archange du Mont-Saint-Michel rapportĂ© Ă  sa basilique par un hĂ©licoptĂšre : ni plus ni moins que cette prouesse technique. Le petit village, sur son rocher, qui pouvait seul rivaliser, en densitĂ©, avec Paris, finissait sur cette Ă©nigme d’un objet qui ne pouvait venir que du ciel. Le pĂ©riph Ă©tait tombĂ©, de la mĂȘme maniĂšre, entre la banlieue informe et la ville-musĂ©e – tombĂ©, plutĂŽt que construit – ou, mieux que tombĂ©, inscrit, le pĂ©riph est un sort ou une conjuration.

      .

      Il longe, d’ailleurs, comme si c’était son ombre, faite d’une magie plus ancienne, une ruine presque aussi longue que lui, et qu’on a Ă  ce point oubliĂ©e qu’on a mĂȘme nĂ©gligĂ© de la dĂ©molir : la voie ferroviaire dite de petite ceinture, qui aura Ă©tĂ©, en son temps, la plus grande infrastructure de la mĂ©tropole, un anneau de 32 kilomĂštres. Si on a fini, aprĂšs un siĂšcle de sommeil, par en concĂ©der des portions Ă  la balade, des balades qui obligent Ă  marcher, sur ses traverses de bois, Ă  un rythme un peu faux, la petite ceinture aura Ă©tĂ© pendant tout ce temps oubliĂ©e, sauf des amateurs d’architecture monumentale Ă  qui il arrive de descendre, vers Montsouris, dans l’une de ses parties encore interdites, oĂč un long tunnel permet d’accĂ©der Ă  ses voĂ»tes cyclopĂ©ennes recouvertes de vĂ©gĂ©tations – on a l’impression, soudain, d’ĂȘtre au-devant des ruines d’un temple au milieu de la jungle.

      .

      Est-ce qu’on descendra un jour, avec la mĂȘme excitation, sur des portions oubliĂ©es du pĂ©riph, est-ce qu’on montera en haut de ses anciens Ă©changeurs comme sur les crĂȘtes Ă©maciĂ©es d’une montagne disparue ?

      .

      On se contentait de la féerie du passage

      .

      Il est, en tout cas, remarquable que ces monuments d’efficacitĂ© que sont les grandes infrastructures de transport puissent aussi rapidement, aussi rĂȘveusement, se transformer en ruines.

      .

      Et dans une large part, pour les Parisiens, et plus encore, parmi eux, pour ceux qui se sont laissĂ©s prendre au jeu de l’oie sociologique Ă  un coup de la montĂ©e Ă  Paris, le pĂ©riph est frappĂ© d’obsolescence irrĂ©versible, Ă  peine l’a-t-on franchi une derniĂšre fois. Depuis vingt ans que j’habite lĂ , je ne l’ai ainsi quasiment jamais pris.

      .

      A peine si je me souviens ici ou lĂ  de l’importance qu’il avait eue pour moi, et de sa monumentalitĂ© passĂ©e, enfantine et quasiment foraine, telle qu’elle se dĂ©voilait Ă  moi aprĂšs un virage surĂ©levĂ© Ă  gauche, comme celui d’un circuit, avant la longue ligne droite qui donnait l’impression qu’on flottait, aprĂšs la Villette, sur la mer de carton des toits d’Aubervilliers, avec au loin le phare de l’enseigne rotative de la tour Pleyel, qui ne paraissait pas tourner beaucoup plus vite que nous.

      .

      Mais le train fantĂŽme nous entraĂźnait bientĂŽt dans des zones plus dangereuses – on plongeait lĂ , arrivĂ©s au bois de Boulogne, sous la forĂȘt d’images publicitaires et de lianes en nĂ©ons que nous venions de traverser, on arrivait dans le monde mis Ă  nu des racines et de la logistique, dans le chantier permanent qui assurait la subsistance de la ville, la rampe inclinĂ©e qui l’alimentait en habitants nouveaux. L’importance de ce qui passait au centre excusait la brutalitĂ© du rituel.

      .

      Je n’ai jamais achevĂ©, Ă  cette Ă©poque, le tour complet : cela n’a jamais Ă©tĂ© l’usage normal de l’objet, comme si la fĂ©erie ne pouvait jamais ĂȘtre totalement dĂ©ployĂ©e. On se contentait, Ă  la place, de la fĂ©erie plus mĂ©diocre du passage – au risque, Ă  trop se prĂ©cipiter dans la salle, de rater quelque chose, en coulisses, de plus important que le spectacle : la vie parisienne repose largement sur cette Ă©tourderie.

      .

      L’étourderie de l’oubli du pĂ©riph ou de sa pĂ©trification trop rapide en ruine.

      .

      La politique-fiction de sa disparition possible, presque aussi vieille que lui, est en rĂ©alitĂ© Ă©lĂ©mentaire, Ă  l’intĂ©rieur de l’anneau. Les forĂȘts enchantĂ©es n’ont pas de lisiĂšre, les villes-musĂ©es pas d’autoroutes urbaines.

      .

      La disparition du pĂ©riph est un motif entĂȘtant de l’expĂ©rience parisienne – mais il n’aura jamais autant disparu qu’aujourd’hui, du temps de sa grondante splendeur.

      • #10691 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        Presque déçue de ces lignes Ă  propos du periph, dĂźtes donc, je l’avais fantasmĂ©e plus gĂ©omĂ©trique que fantasmagorique la politique fiction de Bellanger Ă  propos; en revanche, j’aime beaucoup sa mĂ©taphore avec les portes/entrĂ©es dans Paris en cases d’un jeu de l’oie sociologique.
        Son hommage discret Ă  la petite ceinture aussi, que de nombreuses assos rĂ©veillent rĂ©guliĂšrement en y faisant rouler de vieilles locos dont on agrĂ©mente l’ancienne vie d’usages et tĂ©moignages de l’autre Paris, aprĂšs avoir proposĂ© de boire un pot ou fait un peu de taĂŻ chi dans un des nombreux lieux qui occupent aujourd’hui les espaces en arcade qui relient les piliers de fondation.

    • #10678 RĂ©pondre
      Xavier le documentaliste pour vous servir
      Invité

      Patrick Boucheron « J’observe un climat anti -intellectuels qui m’inquiĂšte » ; L’historien, dont l’Ă©mission sur France Inter ne sera pas reconduite l’annĂ©e prochaine, s’Ă©meut du manque de considĂ©ration pour la parole universitaire dans le dĂ©bat public, alors qu’elle devient de plus en plus nĂ©cessaire.

      Libération

      Clémence Mary

      AprĂšs l’Ă©tĂ©, ce n’est pas Ă  la Maison de la radio que l’historien Patrick Boucheron fera sa rentrĂ©e. Producteur depuis deux saisons d’Histoire de chaque dimanche, le professeur au CollĂšge de France, spĂ©cialiste de l’Italie mĂ©diĂ©vale, s’est vu notifier par la direction de France Inter -par lettre et une brĂšve entrevue- la fin de son Ă©mission. Cette nouvelle intervient alors que d’autres animateurs doivent quitter la chaĂźne en fin de saison, comme Jean Lebrun, autre producteur d’Ă©missions d’histoire, ou Laure Adler, productrice de l’Heure bleue. Signes de l’Ă©moi suscitĂ©, des messages d’incomprĂ©hension et de soutien adressĂ©s par de nombreux auditeurs Ă  la mĂ©diatrice de Radio France, ou encore un tweet de l’historienne Ludivine Bantigny, intervenante rĂ©guliĂšre de l’Ă©mission, «s’Ă©tonnant» de l’annonce a Ă©tĂ© lu 1,3 million de fois.

      .

      Pour l’auteur de Conjurer la peur et cosignataire de l’Histoire mondiale de la France (Seuil, 2013 et 2017) cette dĂ©cision, justifiĂ©e pour des raisons budgĂ©taires, envoie un mauvais signal Ă  l’ensemble des historiens -et au-delĂ , Ă  la communautĂ© universitaire. Car montrer que l’histoire n’est pas une vĂ©ritĂ© univoque et mettre les discours Ă  l’Ă©preuve des faits sont des missions de service public plus que jamais nĂ©cessaires, estime-t-il, dans une ambiance sociale et politique propice aux falsifications du passĂ© et du rĂ©el.

      .

      Comment avez-vous reçu l’annonce de la fin de votre Ă©mission ? J’ai Ă©tĂ© surpris par l’absence de justifications Ă©ditoriales. L’Ă©mission avait Ă©tĂ© installĂ©e en septembre 2021 sur des critĂšres politiques, comme une rĂ©ponse Ă  la dĂ©gradation du dĂ©bat public, Ă  l’approche d’une Ă©lection oĂč l’histoire risquait d’ĂȘtre instrumentalisĂ©e. Ses raisons sont-elles moins impĂ©rieuses aujourd’hui ? Et les «raisons budgĂ©taires» invoquĂ©es ne sont pas sĂ©rieuses : difficile de produire une Ă©mission moins chĂšre, puisqu’elle consistait Ă  inviter gratuitement des universitaires. Quant au ton et Ă  la teneur de l’entretien qu’AdĂšle Van Reeth a livrĂ© au Monde, ils ne nous aident pas Ă  ne pas y voir un signe politique. Lorsqu’elle affirme que «France Inter n’est ni de droite ni de gauche !», qui cherche-t-elle Ă  convaincre ? AdĂšle Van Reeth s’est justifiĂ©e en affirmant que l’histoire n’a pas disparu de l’antenne, car d’autres Ă©missions lui sont consacrĂ©es
 Il y a une diffĂ©rence de nature entre l’ap- proche d’un journaliste et celle d’un historien. Les podcasts de Philippe Collin sont trĂšs bien faits, quant Ă  StĂ©phanie Duncan ou Ă  Fabrice Drouelle [tous trois citĂ©s dans l’interview d’AdĂšle Van Reeth au Monde, ndlr], ils seront sans doute Ă©tonnĂ©s d’apprendre qu’ils font des Ă©missions d’histoire. Pendant longtemps on a opposĂ© l’art du rĂ©cit Ă  la pensĂ©e critique. Le premier tient au talent narratif et oratoire de journalistes, de conteurs ou d’Ă©crivains qui entraĂźnent avec eux le public, quitte Ă  ce que d’autres, moins vifs mais plus scrupuleux, les corrigent par un travail de fact-checking.

      .

      Pourquoi cantonner les historiens Ă  ce rĂŽle si peu flatteur ? L’histoire n’est pas une vĂ©ritĂ© absolue, et sa fabrique doit ĂȘtre racontĂ©e par ceux qui la produisent. Ce n’est pas rĂ©vo- lutionnaire mais c’est de plus en plus nĂ©cessaire : ce qu’il y a de mensonger dans cette illusion lyrique d’une histoire qui coule de source, c’est qu’elle exalte toujours des continuitĂ©s et des identitĂ©s. C’est ainsi que la rĂ©gion Auvergne-RhĂŽne-Alpes veut nous raconter Ă  Gergovie «nos ancĂȘtres les Gaulois» dans un mĂ©ga-musĂ©e dont l’argumentaire, purement idĂ©ologique, mĂ©prise tranquillement toutes les avancĂ©es de la recherche historique.

      .

      Quelle vision de l’histoire avez-vous tentĂ© de porter sur l’antenne ? D’abord, une vision collective, en organisant des dĂ©bats engagĂ©s mais argumentĂ©s tout en racontant simplement l’histoire. Les historiens sont armĂ©s et suffisamment ouverts pour s’adresser directement au public. L’histoire n’appartient pas aux historiens. Je n’ai jamais voulu en dĂ©fendre le prĂ© carrĂ© mais au contraire l’ouvrir Ă  tout ce qui la dĂ©borde, et notamment la diversitĂ© des usages sociaux de l’histoire. C’est pourquoi nous invitions aussi des dessinateurs de BD, des cinĂ©astes, des metteurs en scĂšne, tous ceux qui rendent le passĂ© vivant et vibrant.

      .

      Nous traitions de sujets parfois pointus – la mondialisation par le prisme de l’histoire des Mongols, ou populaires – la sĂ©rie Kaamelott, avec Alexandre Astier. On peut montrer l’histoire en train de se faire sans tomber dans l’entre-soi d’une historiographie jugĂ©e ennuyeuse. L’histoire est toujours une enquĂȘte, et c’est ce qui la rend captivante -les gens s’intĂ©ressent plus aux Ă©gyptologues qu’aux pharaons ! A quelle distance de l’actualitĂ© un historien doit-il se situer ? Quand j’accepte de participer Ă  des Ă©missions d’actualitĂ©, j’essaie de ne pas commenter les Ă©vĂ©nements comme un Ă©ditorialiste mais en restant fidĂšle Ă  la dĂ©finition foucaldienne de l’intellectuel spĂ©cifique : quelqu’un qui parle Ă  partir de son travail, sans s’enivrer de son propre pouvoir de dire. Quand je parle du rapport entre Macron et Machiavel, je ne fais pas de la radio une tribune pour y clamer mes opinions.

      .

      Dans une Ă©mission, les opportunitĂ©s pour Ă©voquer l’actualitĂ© au prisme du passĂ© sont multiples: commĂ©morations, controverses
 Parfois, la concordance des temps est Ă©vidente – comme au dĂ©but de la guerre en Ukraine- parfois moins. Quand nous parlons de DĂ©mosthĂšne, Ă  l’occasion de la publication de ses discours, nous posons des questions trĂšs actuelles: qu’est-ce que la parole poli- tique, l’Ă©loquence parlementaire ? Le parler vrai peut-il faire rempart contre un pouvoir autoritaire ? Votre conception de l’histoire est finalement assez politique


      .

      Je crois en la capacitĂ© qu’a l’histoire d’ĂȘtre une ressource d’intelligibilitĂ© pour aujourd’hui. La maniĂšre de la transmettre, avec une certaine distance, vaut prise de position, pour rĂ©sister Ă  l’arrogance du prĂ©sent. Un exemple: entre 2021 et 2022, le nom d’Eric Zemmour a bourdonnĂ© comme un bruit de fond dans le paysage mĂ©diatique.

      .

      Nous n’en n’avons pas parlĂ© pendant trois mois.

      .

      AprĂšs l’annonce de sa candidature, nous avons invitĂ© l’historien Laurent Joly pour parler du rĂŽle de Vichy dans la Shoah. La mise au point Ă©tait nĂ©cessaire car il y a des faits qu’il est de notre devoir de libĂ©rer du rĂšgne de l’opinion. Et pas seulement les faits : toutes les interprĂ©tations ne se valent pas. Si quelqu’un affirme que PĂ©tain a sauvĂ© les Juifs français en livrant les Juifs Ă©trangers, il n’est pas question d’en dĂ©battre comme d’une hypothĂšse mais de combattre un mensonge. En deux ans, le nom de Zemmour n’a Ă©tĂ© prononcĂ© qu’une seule fois dans l’Ă©mission pour parler de ce qu’il dĂ©signe : la falsification de l’histoire. Ce thĂšme est revenu Ă  maintes reprises, lorsque nous Ă©voquions la Turquie contemporaine avec Orhan Pamuk, l’affaire CĂ©line, mais aussi la guerre oubliĂ©e en Syrie. En quoi les historiens peuvent-ils Ă©clairer notre prĂ©sent ? L’histoire est une pratique de diagnostic du prĂ©sent, une maniĂšre de faire surgir de nouveaux objets de curiositĂ© en variant l’angle du regard. S’intĂ©resser au passĂ© permet de comprendre en quoi aujourd’hui diffĂšre d’hier, de se demander si ce qu’on nous prĂ©sente comme Ă©vĂ©nement dĂ©cisif est si saillant, ou si d’autres mutations plus sourdes ou inattendues ne vont pas plus bouleverser notre quotidien. RĂ©flĂ©chir Ă  ce qui fait Ă©vĂ©nement Ă©tait d’ailleurs le propos de l’ouvrage Quand l’histoire fait dates (Seuil, 2022). Chacun sent confusĂ©ment que flotte aujourd’hui, dans l’air, quelque chose d’un peu inquiĂ©tant. Et quand le temps se gĂąte, ce n’est jamais une bonne idĂ©e de refermer les espaces d’intelligence collective.

      .

      J’observe aujourd’hui un climat anti-intellectuels qui m’inquiĂšte. Il faudrait commencer Ă  s’entendre sur ce qu’est un intellectuel, et sa lĂ©gitimitĂ© Ă  s’exprimer dans l’espace public : l’autoritĂ© acadĂ©mique y participe, de mĂȘme que la capacitĂ© Ă  s’adresser au public de maniĂšre prĂ©cise, probe et gĂ©nĂ©reuse. Ce n’est certainement pas le fait de conseiller les gouvernants ni d’exciter la ferveur -ou la dĂ©testation- des rĂ©seaux sociaux qui vaut accrĂ©ditation : l’invitation Ă  dĂ©jeuner Ă  l’ElysĂ©e ne fait pas le sociologue.

      .

      Votre analyse s’Ă©largit-elle au-delĂ  du cas des historiens ? Voyez le traitement mĂ©diatique de la rĂ©forme des retraites. Combien d’heures des Ă©ditorialistes, des intellectuels ou pseudo-philosophes en ont-ils dissertĂ© ? Et un jour Ă  la matinale de France Inter, un Ă©conomiste inconnu du grand public, Michael Zemmour, enseignant-chercheur Ă  l’universitĂ© de Paris-I, a rĂ©vĂ©lĂ© par son «parler vrai» les approximations – pour parler poliment – de la communication gouvernementale. Paisiblement, un spĂ©cialiste fort de son travail et non d’une autoritĂ© symbolique qu’il s’imagine dĂ©tenir, met des discours Ă  l’Ă©preuve des faits. J’y vois une victoire de l’esprit public, signe de l’importance de considĂ©rer la parole des chercheurs.

      .

      Quel rĂŽle la radio a-t-elle jouĂ© dans votre formation intellectuelle ? Adolescent, j’Ă©coutais surtout la radio de nuit. Ce n’Ă©tait pas des Ă©missions d’histoire mais un espace de parole vivante, de libre expression, qui ouvrait une fenĂȘtre sur l’Ă©poque. On aura beau produire et rĂ©aliser des programmes raffinĂ©s sur le plan narratif, la radio est d’abord pour moi le calme feutrĂ© d’un studio, une parole, une hĂ©sitation, un silence. Mes souvenirs ne sont pas liĂ©s Ă  un savoir mais relĂšvent de cette Ă©motion. C’est pourquoi j’observe avec un peu de tristesse la «plateformisation» – intitulĂ© de la politique gĂ©nĂ©rale de Radio France- du service public.

      .

      L’antenne ne peut pas devenir le marchĂ© d’occasion des podcasts. Ou alors, soyons cohĂ©rents et prenons le parti d’Amazon contre les librairies indĂ©pendantes, de Twitter contre les journaux, de son Ă©cran contre les salles de théùtre et de cinĂ©ma, et faisons advenir un monde oĂč l’on ne peut trouver que ce qu’on cherche, et aimer que ce qu’on sait dĂ©jĂ  devoir aimer. Je prĂ©fĂšre un monde oĂč l’on se laisse surprendre par une programmation, attirer par quelque chose qui se dit, une Ă©motion qui nous agrippe.

      • #10683 RĂ©pondre
        Sarah G
        Invité

        Merci Xavier le documentaliste, merci pour le partage.

      • #10692 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        Bon complĂ©ment de rĂ©flexions Ă  ce qu’on a dĂ©jĂ  pu lire et entendre au sujet de l’Ă©quipe de Charline notamment, elle aussi remerciĂ©e.

        • #10708 RĂ©pondre
          François Bégaudeau
          Maßtre des clés

          semi-remerciée
          c’est plus sournois

          • #10851 RĂ©pondre
            Carpentier
            Invité

            Sournois, de quotidien Ă  hebdo, oui.
            Je me demande d’ailleurs si cette Ă©mission va bien exister.

    • #10850 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
      • #10973 RĂ©pondre
        Céline
        Invité

        C’est une vallĂ©e Ă  l’économie fertile, oĂč poussent semi-conducteurs et autres puces Ă©lectroniques. Mais pour cela il faut de l’eau, beaucoup d’eau. Or, dans le GrĂ©sivaudan aussi, il y en a moins qu’avant le temps du dĂ©rĂšglement climatique, ce qui angoisse la population. En revanche, les milliards pleuvent. Lundi, le ministre de l’Economie, Bruno Le Maire, a accordĂ© 2,9 milliards d’euros de financement public Ă  la nouvelle usine de STMicroelectronics (ST) Ă  Crolles (IsĂšre), un projet colossal Ă  7,5 milliards.

        Le site industriel, dont les capacitĂ©s de production doivent doubler, ne cesse de s’agrandir, sous les yeux interrogateurs des dĂ©fenseurs de l’environnement. Deux nouvelles extensions des immenses salles blanches viennent d’ĂȘtre mises en service par le fabricant de puces Ă©lectroniques, associĂ© Ă  l’émirati GobalFoundries (GF). Une autre sort de terre. La cadence, infernale, symbolise l’urgence stratĂ©gique Ă  approvisionner en composants l’industrie europĂ©enne de l’automobile, de la tĂ©lĂ©phonie ou de l’espace.

        Mais alors que le chantier est dĂ©jĂ  bien avancĂ©, l’autorisation environnementale reste Ă  l’instruction. La prĂ©fecture de l’IsĂšre annonce une enquĂȘte publique «dans les prochains mois». Elle devra notamment examiner l’état des stocks d’or bleu dans un dĂ©partement durement frappĂ© par la sĂ©cheresse Ă  l’étĂ© 2022.

        «Le manque de clairvoyance de nos décideurs politiques»

        Le groupe ST est un trĂšs gros consommateur d’eau potable, Ă  l’instar de son voisin et partenaire Soitec, qui fabrique des plaques de silicium, lui aussi en plein essor. L’an dernier, le premier en a englouti 4,5 millions de m3 – un chiffre en hausse de 60 % par rapport Ă  2015. Et Soitec, un million de mÂł, selon les chiffres de la communautĂ© de communes du GrĂ©sivaudan (CCLG). Dans cette vallĂ©e, la moitiĂ© de l’eau consommĂ©e en 2022 a servi Ă  alimenter le secteur industriel, et en particulier les deux usines. Une proportion qui pourrait encore augmenter avec l’extension du site de ST.

        Cette voracitĂ© a attirĂ© l’attention de la CGT, la premiĂšre Ă  lancer l’alerte dĂšs aoĂ»t 2022, arguant que, « sans investissements importants pour rĂ©duire la quantitĂ© d’eau prĂ©levĂ©e », l’extension de Crolles risque de ne plus ĂȘtre supportable pour le territoire. Le syndicat demande que l’étude d’impact prĂ©vue pour tout projet de ce type soit analysĂ©e par des experts indĂ©pendants : «Le manque de clairvoyance de nos dĂ©cideurs politiques sur la filiĂšre ne pourrait justifier une mauvaise dĂ©cision, prise Ă  la hĂąte, avec des consĂ©quences dramatiques et irrĂ©versibles pour l’écosystĂšme.»

        La rarĂ©faction des ressources en eau a-t-elle Ă©tĂ© anticipĂ©e ? En fĂ©vrier, la Mission rĂ©gionale d’autoritĂ© environnementale Auvergne-RhĂŽne-Alpes (MRAe), saisie dans le cadre de l’autorisation de l’extension, s’est refusĂ© Ă  rendre un avis sur le dossier, en raison des «nombreuses lacunes» rendant «difficile [sa] comprĂ©hension et les impacts sur l’environnement». Au sujet de l’eau, l’organisme indĂ©pendant s’est montrĂ© cinglant. L’industriel n’indique ni «l’état quantitatif de la ressource en eau» ni «les conditions de sa pĂ©rennitĂ© au regard des Ă©volutions climatiques prĂ©visibles».

        «La guerre de l’eau a commencé»

        Pour porter la controverse en place publique, un collectif, STop Micro, a vu le jour Ă  l’automne 2022. DĂ©but avril, il a organisĂ© une manifestation devant l’usine qui a rassemblĂ© plus de 900 personnes. «De l’eau, pas des puces», disait une banderole. La porte-parole du mouvement, Ida, prĂ©cise : «Nous souhaitons rendre visible l’accaparement des ressources par les industriels de l’électronique et faire Ă©merger un mouvement d’opposition.» Si rien ne bouge, le collectif n’exclut pas de se lancer dans une bataille judiciaire. «La guerre de l’eau a commencĂ©, assĂšne Ida. Nous ne la voulons pas, nous la vivons !»

        Certes ses administrĂ©s ont eu bien du mal, l’étĂ© dernier, Ă  comprendre pourquoi il leur a fallu mettre les freins sur les robinets, tandis que les industriels pouvaient laisser les leurs grands ouverts. Mais l’idĂ©e qu’un conflit autour de l’or bleu puisse survenir lui semble prĂ©maturĂ©e. Si Henri Baile, le prĂ©sident de la communautĂ© de communes, concĂšde ĂȘtre «prĂ©occupĂ© par l’équilibre territorial» et par la nĂ©cessitĂ© d’un «partage Ă©quitable», il se veut rassurant : «Nous sommes engagĂ©s dans l’examen de la quantitĂ© et de la qualitĂ© des ressources non exploitĂ©es de notre territoire. Elles ne sont pas encore connues, pas plus que les besoins futurs des industriels qui travaillent sĂ©rieusement Ă  faire des Ă©conomies.»

        Mais d’autres Ă©lus appellent Ă  prendre acte d’un changement d’époque. François Bernigaud, en charge de l’eau dans la mĂȘme collectivitĂ©, avertit : «Jusqu’ici, notre production d’eau augmentait au rythme des besoins. DĂ©sormais, nous ne pourrons plus suivre intĂ©gralement les hausses de consommation.» Le GrĂ©sivaudan avait toujours pu compter sur une rĂ©serve prĂ©cieuse : les nappes de la mĂ©tropole grenobloise voisine, alimentĂ©es par les riviĂšres du massif des Ecrins, fournissant une eau trĂšs pure, idĂ©ale pour la fabrication des puces. Cet Ă©tĂ©, grĂące Ă  des travaux de doublement de la conduite existante, les livraisons grenobloises vont atteindre 10 millions de mÂł, contre 6,4 auparavant. Ce volume reprĂ©sente «l’équivalent de la consommation de Grenoble, ses 140 000 habitants et activitĂ©s», relĂšve Anne-Sophie Olmos. La vice-prĂ©sidente de Grenoble Alpes MĂ©tropole en charge du cycle de l’eau martĂšle que la limite est atteinte. «Nous approchons du maximum de pompage dans nos nappes. Nous ignorons leur Ă©volution future et nous devons augmenter notre soutien Ă  d’autres collectivitĂ©s touchĂ©es par les sĂ©cheresses.»

        «Travail de prospective nécessaire»

        Face Ă  ces alertes, ST a lancĂ© un programme «ambitieux» de gestion de l’eau, rĂ©duisant de 40 % les volumes utilisĂ©s pour produire une palette de puces. L’entreprise promeut aussi le recyclage des eaux usĂ©es. Elle a par ailleurs obtenu l’autorisation de puiser directement dans la nappe du GrĂ©sivaudan, jusqu’à 2,6 millions de mÂł par an, grĂące Ă  deux forages. Mais, aujourd’hui, l’eau utilisĂ©e pour produire les composants reste Ă  100 % celle de Grenoble : ni l’eau recyclĂ©e ni l’eau pompĂ©e ne sont suffisamment pures.

        Comment rĂ©soudre la difficile Ă©quation de la sobriĂ©tĂ© industrielle ? Henri Baile songe Ă  crĂ©er un observatoire local de l’eau rĂ©unissant tous les acteurs locaux pour «anticiper les besoins futurs et les ressources mobilisables». Anne-Sophie Olmos, l’élue grenobloise, rĂ©clame de son cĂŽtĂ© la prise en compte du contexte de dĂ©rĂšglement climatique : «L’Etat a dit oui Ă  ST sans faire le travail de prospective nĂ©cessaire. Il nous faut une vue complĂšte, intĂ©grant les besoins de l’agriculture, ceux des populations, des milieux naturels.» Pour Ă©viter une guerre de l’eau, il faut irriguer le dĂ©bat dĂ©mocratique afin de briser, selon les mots de la CGT, un «huis clos opaque», entre l’Etat et les grands industriels.

        • #10976 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          Cette fois encore, merci Céline.
          Il se pourrait que je concrĂ©tise bientĂŽt mon intĂ©rĂȘt pour le territoire coeur de cet article.
          La difficultĂ© particuliĂšre ici pourrait ĂȘtre que, concernant le secteur de production de cette usine hydroboulimique, le coq y tient trop, c’est pas tout le monde qui pond des puces Ă©lectroniques en France.
          Et tant pis pour Crolles et sa dent, la majo Ă  ses pieds est quand mĂȘme bien des sans dents.

          • #11131 RĂ©pondre
            Céline
            Invité

            C’est dans mon coin. On est bien cernĂ© entre les sĂ©cheresses et les retenues d’eau. Et puis quand on s’ennuie il y a Lyon Turin aussi


            • #11395 RĂ©pondre
              Carpentier
              Invité

              đŸ€œđŸ€›
              Les verts aux cotĂ©s d’Eric Piolle https://lundi.am/10-Ce-que-nous-voulons-c-est-l-autonomie

              .. Tant que les Ă©cologistes n’auront pas une position claire rĂ©clamant moins de numĂ©rique, la prĂ©tendue « relocalisation » ne sera qu’un argument pour les industriels de l’électronique pour multiplier leurs nuisances et leurs profits, et poursuivre la fuite en avant technologique. Évidemment, EELV ne peut le formuler aussi explicitement au risque d’ĂȘtre mal vu par son Ă©lectorat, au risque de nuire Ă  l’attractivitĂ© de la rĂ©gion. D’oĂč les grands mots utilisĂ©s par Mme Caron Cusey : « souverainetĂ© », « autonomie », « mĂ©tabolisme territorial », « rĂ©flexion globale », « pensĂ©e des interdĂ©pendances »  et mĂȘme « usages non humains » bien Ă©videmment , couplĂ©s Ă  des solutions comme « la sobriĂ©tĂ© de l’usage, la limitation nĂ©cessaire de l’impact, que ce soit par des innovations process, par le recyclage, etc. ». Si l’on sort de l’abstraction de ces formules, nous voilĂ  face Ă  des impasses trĂšs concrĂštes : que peut signifier la « limitation nĂ©cessaire de l’impact » Ă  propos d’un site Seveso seuil haut comme celui de Crolles ? / …

    • #10853 RĂ©pondre
      Le trou Noir Extatique
      Invité

      Pour démarrer la journée avec aplomb

      https://www.lemonde.fr/m-le-mag/article/2023/06/07/la-greve-nouvelle-attraction-de-disneyland-paris_6176513_4500055.html

      La grĂšve, nouvelle attraction de Disneyland Paris
      Depuis le 30 mai, Mickey, Donald et leurs amis ne sont plus les seuls Ă  dĂ©filer dans le parc de Marne-la-VallĂ©e. Les rĂ©munĂ©rations, insuffisantes au regard de l’inflation et des conditions de travail dĂ©gradĂ©es, ont accouchĂ© d’un mouvement social historique. A la manƓuvre, un collectif de salariĂ©s qui s’est constituĂ© en parallĂšle des syndicats.

      La grande parade n’aura pas lieu. On annonce mĂȘme un dĂ©brayage au Pavillon des princesses. Ce samedi 3 juin, prĂšs d’un millier de manifestants prennent d’assaut le chĂąteau de la Belle au bois dormant, l’emblĂšme de Disneyland Paris. Leurs slogans brisent la « magie Disney » : « Marre d’ĂȘtre fauchĂ© comme Donald Duck », « MalgrĂ© ses grandes oreilles, Mickey ne nous Ă©coute pas ».

      Trois jours plus tard, le 6 juin, une partie des salariĂ©s de la premiĂšre destination touristique d’Europe ont votĂ© Ă  nouveau la grĂšve et dĂ©filĂ©. Le « pays des rĂȘves qui deviennent rĂ©alitĂ© » est rattrapĂ© par la colĂšre sociale. Samir Chagroune jubile : « Jamais on n’avait rĂ©ussi Ă  mobiliser Ă  ce point les petites mains du parc. Elles sont sorties de l’ombre. » Le trentenaire, sac Avengers sur le dos, affiche la bonne humeur indispensable Ă  son mĂ©tier de guests flow, qui consiste Ă  gĂ©rer les flux de visiteurs.

      Dans la foule flottent des drapeaux syndicaux, mais la banderole de tĂȘte du cortĂšge annonce : « Mouvement anti-inflation » (MAI). Samir Chagroune est l’un des porte-parole de ce ­collectif indĂ©pendant de salariĂ©s qui organise le mouvement social. Le Normand a travaillĂ© chez McDonald’s avant de postuler, il y a six ans, au royaume de Mickey. Un rĂȘve de gosse autant qu’un plan de carriĂšre. A l’unisson de beaucoup de salariĂ©s, il dĂ©crit un « mĂ©tier passion ». « Quand j’ai Winnie l’ourson pour collĂšgue, que Bourriquet me tape sur l’épaule pendant mes pauses clope, que je peux redonner le sourire Ă  des enfants malades, je me dis que je fais un des plus beaux boulots du monde. »

      Mais, derriĂšre les sourires et les uniformes de hĂ©ros, le ­ras-le-bol des cast members – le nom que Disney donne Ă  ses salariĂ©s – couve depuis des annĂ©es. AprĂšs deux grĂšves peu mĂ©diatisĂ©es, pour ne pas entacher l’image de petit paradis, les salariĂ©s ont dĂ©cidĂ© de rendre leur malaise visible en dĂ©filant au milieu des attractions dans Main Street le 30 mai. Un crĂšve-cƓur pour beaucoup, qui ne jurent que par le « respect du parc » et de ses visiteurs. Les rĂ©ponses (125 euros de prime, une partie du 13e mois mensualisĂ©, une incitation Ă  monĂ©tiser leur compte Ă©pargne-temps) de la direction, qui n’a pas souhaitĂ© rĂ©pondre Ă  nos questions, sont jugĂ©es insuffisantes. « Il n’y avait plus d’autre moyen pour se faire entendre », plaide Samir Chagroune.

      La liste des frustrations s’étire comme la queue devant Big Thunder Mountain, les montagnes russes les plus courues du parc : salaires autour du smic quand le coĂ»t de la vie explose ; sous-effectifs chroniques qui obligent de simples employĂ©s Ă  manager des armĂ©es d’intĂ©rimaires ; plannings flexibles qui nuisent Ă  la santĂ© et impactent la vie sociale. « Avant le Covid, des petits gestes compensaient un peu : des petites primes, des ­dĂ©jeuners, des sorties offertes, se souvient Samir Chagroune. Ils ont disparu et ne sont jamais revenus. » Les salariĂ©s affirment que leurs conditions de travail, dĂ©gradĂ©es, ne leur permettent plus d’appliquer la « philosophie Disney » : sĂ©curitĂ©, courtoisie, spectacle, efficacitĂ©, inclusion.
      C’est de la maintenance qu’est partie l’étincelle. Au pied d’une montgolfiĂšre qui fait le yoyo dans un ciel azur, Etienne ­ – un prĂ©nom d’emprunt – montre une photo sur son tĂ©lĂ©phone. On l’y voit fin mars au milieu de collĂšgues, la premiĂšre Ă©quipe Ă  avoir transformĂ© sa colĂšre en action. « On a commencĂ© Ă  dĂ©brayer Ă  huit pour demander une hausse de salaire et le doublement des indemnitĂ©s kilomĂ©triques. Et on a obtenu
 rien », sourit-il. Etienne travaille Ă  l’atelier animation : il rĂ©pare les automates des attractions. « Alors, on est allĂ© voir la maintenance de nuit, qui intervient sur les spectacles ou les attractions, poursuit-il. Petit Ă  petit, on s’est retrouvĂ© Ă  50, puis 200
 »

      Cette fois, Sylvain Cayard flaire les prĂ©mices de quelque chose. Le dĂ©lĂ©guĂ© syndical CGT, lui aussi employĂ© de la maintenance, sait que la rĂ©volte frĂ©mit dans tous les services. « Je me suis dit qu’on allait commencer par crĂ©er un groupe WhatsApp pour se compter », retrace le trentenaire. Il prend le nom de Mouvement anti-inflation (MAI) et grossit, nourri par le bouche-Ă -oreille et des sĂ©ances de tractage. Il atteint vite la limite des 1 000 membres autorisĂ©s.

      Sylvain Cayard, treize ans de syndicalisme, s’étonne encore de ce succĂšs. « Il y avait dĂ©jĂ  eu des mouvements sociaux, mais ils n’ont jamais vraiment pris. » Que la maintenance gronde, ce n’est pas inhabituel, mais les ­opĂ©rationnels du parc, les employĂ©s des attractions ou des restaurants, c’est historique. « Ce sont les smicards et donc les plus difficiles Ă  convaincre, note Samir Chagroune, qui a eu pour rĂŽle de les rallier Ă  la lutte. Une journĂ©e de grĂšve, c’est une journĂ©e de salaire perdu, le montant des repas d’une semaine. » La revendication d’une hausse de 200 euros du salaire mensuel a fĂ©dĂ©rĂ© par-delĂ  les mĂ©tiers.

      Mais le MAI a aussi bĂ©nĂ©ficiĂ© du travail d’un premier collectif de salariĂ©s. Il y a trois ans, un groupe Facebook baptisĂ© « MS2020 » (« Mouvement social 2020 ») a libĂ©rĂ© la parole sur les conditions de travail chez Disney. Fort de 2 600 membres, « créé par des “casts” pour des “casts” », il sert encore de canal de ­communication. Aujourd’hui comme hier sur Facebook, ce ne sont pas les syndicats qui donnent le « la ». « On a montĂ© un comitĂ© d’organisation dont tous les salariĂ©s peuvent faire partie s’ils sont Ă©lus en assemblĂ©e gĂ©nĂ©rale, dĂ©crit Sylvain Cayard. Les gens peuvent dire : “Le collectif, c’est nous.” »

      Bien que nombreux, les syndiquĂ©s sont priĂ©s de mettre leur Ă©tiquette en sourdine. Sylvain Cayard arbore comme panoplie de lutte un gilet jaune siglĂ© MAI. AdhĂ©rent Ă  l’UNSA, Samir Chagroune se prĂ©sente Ă  ses camarades comme salariĂ© lambda. « Je n’ai pas de mandat pour me protĂ©ger, pas d’heures de dĂ©lĂ©gation. Je crame mes ailes dans ce combat, c’est un argument pour convaincre. » Loris Tabourel, 20 ans Ă  peine, a rejoint le comitĂ© d’organisation parce qu’il est « portĂ© par les travailleurs, sans politique derriĂšre ». EmployĂ© de restauration, payĂ© 1 300 euros par mois et cassĂ© par l’alternance des plages horaires, il trouve que « la cause est noble ». « A Disneyland, les jeunes sont les premiers concernĂ©s, insiste-t-il. Ça me semblait important de les reprĂ©senter. »

      L’UNSA et la CGT seront lĂ , disent-ils, pour nĂ©gocier avec la direction, conscients aussi que des Ă©lections professionnelles se profilent. Seule la CFDT, le premier syndicat de Disneyland Paris, jugĂ© proche de l’entreprise par les grĂ©vistes, fustige un combat qui « met le parc en pĂ©ril ». « Le problĂšme de l’inflation est rĂ©el, mais 200 euros net par personne, c’est pas possible, on est quand mĂȘme 17 000 salariĂ©s », rĂ©torque Djamila Ouaz. La secrĂ©taire de section reproche au MAI d’entraĂźner des prĂ©caires dans un conflit dur sans porte de sortie.

      Choc des gĂ©nĂ©rations ? « Aujourd’hui, les salariĂ©s ne veulent plus d’organisations syndicales. On ne respecte plus les institutions, soupire-t-elle, trĂšs remontĂ©e. Les jeunes n’ont pas d’attachement Ă  l’entreprise, ils veulent tout, tout de suite, ils ne se projettent pas dans l’avenir, car ils se disent qu’ils n’en ont pas. » « On veut juste vivre de notre travail et faire comprendre Ă  la direction qu’on ne crĂ©e pas de la magie avec de la misĂšre », rĂ©torque Samir Chagroune. Le premier jour d’embauche chez Disneyland, chaque salariĂ© reçoit des mains de la mascotte de Mickey un badge Ă  son nom et entend dĂ©clamer la maxime maison : « La magie n’existe pas sans vous. »

      • #10862 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        Ça c’est beau, en effet.
        Et ce sont peut-ĂȘtre aussi des mĂ©tiers vers lesquels on pourrait arrĂȘter d’envoyer, de conseiller d’aller en disant: ‘ ils embauchent facile, ils ont toujours besoin de monde, essaye, en attendant, ça te fera toujours de l’argent ‘ comme avec Mc Do et cie, souvent.
        Car l’investissement est le mĂȘme pour passer l’embauche que partout, le mĂȘme cinĂ©ma qu’ailleurs, face Ă  toi c’est la mĂȘme prĂ©tention de sĂ©rieux cĂŽtĂ© employeur.
        Autant préserver son énergie.

      • #11138 RĂ©pondre
        François Bégaudeau
        Maßtre des clés

        « Seule la CFDT, le premier syndicat de Disneyland Paris, jugĂ© proche de l’entreprise par les grĂ©vistes, fustige un combat qui « met le parc en pĂ©ril ». « Le problĂšme de l’inflation est rĂ©el, mais 200 euros net par personne, c’est pas possible, on est quand mĂȘme 17 000 salariĂ©s », rĂ©torque Djamila Ouaz. La secrĂ©taire de section reproche au MAI d’entraĂźner des prĂ©caires dans un conflit dur sans porte de sortie. »

        Pour ceux à qui la belle unité syndicale vaine de ces derniers mois aurait fait oublier les fondamentaux.

    • #11053 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
      • #11189 RĂ©pondre
        Dr Xavier
        Invité

        Les anniversaires, c’est sacrĂ©. Bon anniversaire !
        .
        Jean-Baptiste Fressoz
        Historien, chercheur au CNRS
        DĂšs la fin des annĂ©es 1970, les gouvernements des pays industriels, constatant l’inĂ©luctabilitĂ© du rĂ©chauffement, ont dĂ©libĂ©rĂ©ment poursuivi leurs activitĂ©s polluantes quitte Ă  s’adapter Ă  leurs effets sur le climat, rappelle Jean-Baptiste Fressoz dans sa chronique.
        .
        L’émoi provoquĂ© par la sortie du ministre de la transition Ă©cologique, Christophe BĂ©chu, qui a annoncĂ© « commencer Ă  construire une trajectoire [de rĂ©chauffement] Ă  4°C » en vue de la fin du siĂšcle, est assez hypocrite. Que l’objectif des 2°C, et a fortiori celui de 1,5°C, soit pour ainsi dire inatteignable est un secret de polichinelle. Il suffit de considĂ©rer les diminutions extraordinairement rapides des Ă©missions qu’il faudrait obtenir pendant les annĂ©es 2020 pour comprendre le problĂšme.
        .
        Mais feindre la surprise donne l’impression d’avoir essayĂ© : l’adaptation serait donc le rĂ©sultat d’un Ă©chec, celui de nos efforts de transition. Or, ce rĂ©cit moralement rĂ©confortant est une fable. En rĂ©alitĂ©, l’adaptation a Ă©tĂ© trĂšs tĂŽt choisie comme la stratĂ©gie optimale.
        .
        DĂšs novembre 1976, la Mitre Corporation, un groupe de rĂ©flexion d’origine militaire proche de la Maison Blanche, organisait un congrĂšs intitulĂ© « Living with Climate Change : Phase II ». Dans son prĂ©ambule, le rapport passait rapidement sur le rĂ©chauffement, considĂ©rĂ© comme inexorable. Restait Ă  en Ă©valuer les consĂ©quences sur l’économie amĂ©ricaine. Mitre souhaitait ouvrir « un dialogue avec les leaders de l’industrie, de la science et du gouvernement ». Le rĂ©sultat est impressionnant de prescience, et de dĂ©sinvolture.
        .
        Prescience quand il aborde par exemple le problĂšme de la contraction des sols argileux et de ses effets sur la soliditĂ© des bĂątiments, une consĂ©quence effectivement coĂ»teuse du rĂ©chauffement ; dĂ©sinvolture, quand rien n’est dit de l’assĂšchement du Colorado, des incendies de forĂȘt ou des tempĂȘtes en Louisiane. L’agriculture Ă©tait bien identifiĂ©e comme vulnĂ©rable mais, Ă  l’échelle des Etats-Unis, ce secteur aurait toujours le moyen de dĂ©placer les zones de production.
        .
        Une bataille perdue d’avance
        En 1983, le rapport « Changing Climate » de l’AcadĂ©mie des sciences amĂ©ricaine – le titre est rĂ©vĂ©lateur – reprenait cette vision rassurante. Le dernier chapitre reconnaissait l’impact du rĂ©chauffement sur l’agriculture, mais comme son poids dans l’économie nationale Ă©tait faible, cela n’avait pas grande importance. Concernant les « zones affectĂ©es de maniĂšre catastrophique », leur sacrifice Ă©tait nĂ©cessaire pour ne pas entraver la croissance du reste du pays, mĂȘme s’il faudra probablement les dĂ©dommager.
        .
        Au Royaume-Uni, un sĂ©minaire gouvernemental d’avril 1989 exprimait Ă©galement bien ce point de vue. La premiĂšre ministre Margaret Thatcher (1979-1990) avait demandĂ© Ă  son gouvernement d’identifier les moyens de rĂ©duire les Ă©missions. Les rĂ©ponses vont toutes dans le mĂȘme sens : inutile de se lancer dans une bataille perdue d’avance. On pourrait certes amĂ©liorer l’efficacitĂ© des vĂ©hicules, mais les gains seraient probablement annihilĂ©s par ce que les Ă©conomistes dĂ©finissent comme les « effets rebonds ». Selon le ministre de l’agriculture, « pour avoir un effet, les mesures Ă  prendre devraient ĂȘtre si sĂ©vĂšres qu’elles auraient des consĂ©quences catastrophiques sur notre compĂ©titivitĂ© ».
        .
        Le ministre de l’énergie rappelait que le Royaume-Uni ne reprĂ©sentait que 3 % des Ă©missions et que cette part allait rapidement diminuer avec l’émergence de la Chine et de l’Inde. Des efforts, mĂȘme hĂ©roĂŻques, n’auraient aucun effet perceptible sur le climat. La conclusion s’imposait : « On ne peut pas faire grand-chose Ă  l’échelle nationale, et mĂȘme internationale, pour empĂȘcher le rĂ©chauffement global. On peut seulement espĂ©rer en attĂ©nuer les effets et nous y adapter. »
        .
        C’est Ă  cette Ă©poque que le Royaume-Uni se prononce contre le projet d’écotaxe europĂ©enne. La France, sous l’égide de Michel Rocard, avait d’abord promu ce dispositif – qui avantageait son industrie alimentĂ©e au nuclĂ©aire – avant de faire volte-face juste avant la confĂ©rence sur l’environnement de Rio de 1992. C’est aussi Ă  cette Ă©poque que l’économiste William Nordhaus dĂ©montrait « mathĂ©matiquement » le caractĂšre optimal d’un rĂ©chauffement de 3,5°C en 2100
 Il obtiendra le « prix Nobel d’économie » en 2018 pour ces travaux.
        .
        Sans le dire, sans en dĂ©battre, les pays industriels ont « choisi » la croissance et le rĂ©chauffement, et s’en sont remis Ă  l’adaptation. Cette rĂ©signation n’a jamais Ă©tĂ© explicitĂ©e, les populations n’ont pas Ă©tĂ© consultĂ©es, surtout celles qui en seront et en sont dĂ©jĂ  les victimes.

    • #11055 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      .. Le nouveau rĂ©gime climatique, la destruction accĂ©lĂ©rĂ©e des milieux de vie ont fait quitter Ă  beaucoup d’entre nous l’archipel des certitudes oĂč nous nous Ă©battions depuis la pensĂ©e des LumiĂšres, remettant en cause l’édifice intellectuel et institutionnel qu’elle nous avait lĂ©guĂ©. / … [le grand rĂ©cit Ă©volutionniste qui conduisait l’humanitĂ© vers un perfectionnement constant, mais inĂ©gal selon les lieux, dĂ» au progrĂšs de la maĂźtrise des ressources]

      + https://www.lemonde.fr/idees/article/2023/06/09/philippe-descola-et-baptiste-morizot-face-aux-bouleversements-ecologiques-il-est-temps-de-bifurquer-et-d-amenager-le-monde-pour-la-vie_6176849_3232.html
      merci
      (pas grand chose au p’tit dĂ©j ce matin, 3e jour de diĂšte pour acheter le socialter spĂ©cial 🙂) ☕

    • #11190 RĂ©pondre
      Dr Xavier
      Invité

      Bon anniversaire (bis et bise si je peux me permettre). Tu le sais peut-ĂȘtre dĂ©jĂ  mais as-tu regardĂ© avec la bibliothĂšque municipale de ta commune si tu n’as pas un accĂšs en ligne Ă  un agrĂ©gateur de journaux ? (C’est prĂ©cieux les bibliothĂšques municipales, pourvu qu’elles restent tjrs Ă©loignĂ©es des refards des marchands.)
      .
      Philippe Descola et Baptiste Morizot : « Face aux bouleversements Ă©cologiques, il est temps de bifurquer et d’amĂ©nager le monde pour la vie »
      Propos recueillis par Nicolas Truong
      .
      ENTRETIEN La crise climatique nous fait entrer dans une Ă©poque nouvelle que les concepts des LumiĂšres peinent Ă  apprĂ©hender, alors qu’il convient de refaire sociĂ©tĂ© avec la Terre, estiment l’anthropologue Philippe Descola et le philosophe Baptiste Morizot, dans un entretien au « Monde ». Dialogue entre deux explorateurs engagĂ©s.
      .
      Professeur Ă©mĂ©rite au CollĂšge de France, Philippe Descola est un anthropologue qui a converti toute une gĂ©nĂ©ration de chercheurs Ă  penser « par-delĂ  nature et culture ». MaĂźtre de confĂ©rences Ă  l’universitĂ© Aix-Marseille, Baptiste Morizot est un philosophe qui explore nos « maniĂšres d’ĂȘtre vivant ». Tous deux sont des intellectuels de terrain : en Amazonie parmi les Achuar, une tribu jivaro, pour Philippe Descola ; sur la piste animale, mais aussi dans les fermes rĂ©ensauvagĂ©es ou en agroforesterie, pour Baptiste Morizot.
      .
      Tous deux, qui participent Ă  l’ouvrage collectif On ne dissout pas un soulĂšvement. Quarante voix pour Les SoulĂšvements de la Terre (Seuil, 192 pages, 11,50 euros), ont conscience que nous avons changĂ© d’ùre et qu’il convient de « bifurquer » afin de maintenir les conditions d’habitabilitĂ© de la planĂšte. Philippe Descola, qui a rĂ©cemment consacrĂ© un sĂ©minaire, Ă  l’universitĂ© de Berkeley (Californie), Ă  l’élaboration d’une nouvelle « cosmopolitique », et Baptiste Morizot, qui vient de publier L’InexplorĂ© (Wildproject, 432 pages, 26 euros), s’entretiennent ici, dans un dialogue philosophique, sur les enjeux Ă©cologiques.
      .
      Dans quel nouveau monde nous fait entrer la crise écologique ? Et dans quelle mesure bouleverse-t-il nos anciens cadres de pensée ?
      Philippe Descola : Le nouveau rĂ©gime climatique, la destruction accĂ©lĂ©rĂ©e des milieux de vie ont fait quitter Ă  beaucoup d’entre nous l’archipel des certitudes oĂč nous nous Ă©battions depuis la pensĂ©e des LumiĂšres, remettant en cause l’édifice intellectuel et institutionnel qu’elle nous avait lĂ©guĂ©. Nous savons certes ce qui ne va pas dans les grandes lignes, en quoi nos instruments de mesure et nos outils de connexion ne nous permettent plus de rendre compte de notre rĂ©alitĂ© collective. Nous avons laissĂ© derriĂšre nous le grand rĂ©cit Ă©volutionniste qui conduisait l’humanitĂ© vers un perfectionnement constant, mais inĂ©gal selon les lieux, dĂ» au progrĂšs de la maĂźtrise des ressources, conscients que nous sommes que les solutions techniques ne sauveront pas la Terre de la dĂ©gradation de plus en plus perceptible de ses conditions d’habitabilitĂ©. Nous mesurons aussi de mieux en mieux combien la position en surplomb que l’humanitĂ© dominante – europĂ©enne, coloniale, capitaliste – a peu Ă  peu usurpĂ©e vis-Ă -vis des autres quhumains a conduit le monde vers l’impasse dans laquelle nous nous trouvons. La prudence et la modestie nous obligent Ă  dire que nous sommes conscients d’un Ă©branlement, mais Ă  la peine pour le dĂ©finir, et surtout incapables de savoir sĂ»rement oĂč il va nous mener.
      .
      Baptiste Morizot : Comment penser un Ăąge de bouleversements sans le refermer dans sa signification et ses possibles ? Sans le surdĂ©terminer en « effondrement », en « apocalypse » ou en « dĂ©clin » ? Sans lui assigner une identitĂ©, alors mĂȘme qu’il est encore en cours dans toutes ses incertitudes ? Je fais l’hypothĂšse que c’est un des sens qu’on peut donner au concept anthropologique de « temps mythique ». A l’origine, il qualifie un temps oĂč les relations avec les autres ĂȘtres, les milieux vivants, les animaux, les vĂ©gĂ©taux est devenu instable, oĂč il faut nommer et fabriquer des relations avec eux qui soient capables de rendre le monde habitable pour tous. Ce qui m’intĂ©resse, c’est d’en faire une interprĂ©tation philosophique pour penser notre conjoncture. Il permet, Ă  mon sens, de rendre intelligible un phĂ©nomĂšne partagĂ© par toute sociĂ©tĂ© humaine prise dans une histoire : la survenue de grands bouleversements Ă©cologiques, qui ouvrent une nouvelle Ăšre aprĂšs des pĂ©riodes de stabilitĂ©.
      .
      Du fait du caractĂšre instable du monde actuel, bouleversĂ© par quelques siĂšcles de modernitĂ© industrielle et capitaliste, du fait de la conscience collective Ă©mergente de la nĂ©cessitĂ© de repenser nos relations au monde vivant, parce qu’elles ont Ă©tĂ© dĂ©stabilisĂ©es par l’extractivisme, j’explore les effets d’intelligibilitĂ© potentiels de l’idĂ©e de « temps mythique » pour comprendre notre Ă©poque troublĂ©e. Les LumiĂšres, dans cette phase critique, ne sont plus de l’ordre du feu promĂ©thĂ©en du progrĂšs. Elles ressemblent peut-ĂȘtre plus humblement aux feux de signalement pour indiquer une piste d’atterrissage d’urgence Ă  une civilisation qui a cru pouvoir habiter hors-sol et qui doit dĂ©sormais atterrir dans des modes de subsistance enfin terrestres.
      .
      Ph. D. : Peut-on appeler « temps mythique » cette pĂ©riode d’instabilitĂ© que nous traversons et dont Baptiste Morizot explore de façon incisive les dimensions philosophiques ? Je ne suis pas sĂ»r que l’expression soit la plus idoine, tant elle renvoie, en anthropologie, Ă  quelque chose de diffĂ©rent. Car le temps du mythe, en Amazonie et dans les collectifs animistes tout du moins, dĂ©signe l’apparition du discontinu plutĂŽt qu’une redistribution des cartes. C’est un moment au cours duquel les plantes et les animaux, des personnes humanoĂŻdes dotĂ©es d’une intĂ©rioritĂ© et des arts de la culture comme les humains, ont acquis les corps que nous leur connaissons Ă  prĂ©sent ; elles sont passĂ©es d’une culture partagĂ©e par tous les vivants Ă  l’ùre des discontinuitĂ©s physiques. Les mythes racontent les circonstances de ce mouvement de spĂ©ciation et justifient ainsi les raisons pour lesquelles les plantes et les animaux continuent Ă  ĂȘtre des personnes, mais avec des corps diffĂ©rents. Je prĂ©fĂšre parler de « recomposition » pour dĂ©signer le moment que nous traversons : les assemblages anciens montrent leurs limites et les assemblages nouveaux n’existent qu’en puissance.
      .
      Pourquoi les mots qui dĂ©crivent notre condition moderne, comme ceux de « sociĂ©tĂ© », de « nature », de « culture » et mĂȘme de « politique », ne sont-ils plus adĂ©quats pour raconter notre nouvelle condition terrestre ?
      B. M. : Je voudrais prendre un exemple. Un des grands enjeux contemporains, parce qu’il implique la viabilitĂ© de notre futur, est la question de nos relations avec les vivants non humains de la biosphĂšre. Or, nos concepts pour penser ce problĂšme sont tragiquement sous-dimensionnĂ©s et inadaptĂ©s. Pour pressentir que nous ne sommes pas trĂšs avancĂ©s sur le sujet, il suffit de pointer que l’essentiel des propositions contemporaines concernant la transformation de nos relations au monde vivant qui nous a faits, qui nous abrite, dans sa pluralitĂ© et ses mille interdĂ©pendances avec les sociĂ©tĂ©s et les vies humaines, tient aujourd’hui dans la formule « Mieux protĂ©ger la biodiversitĂ© ».
      .
      Si ce concept est intĂ©ressant lorsqu’il est appliquĂ© dans les contextes pertinents, en revanche, lorsque la « biodiversitĂ© » devient le nom hĂ©gĂ©monique du monde vivant, il bloque les possibilitĂ©s de pensĂ©e et d’action nĂ©cessaires pour l’avenir – parce qu’il masque ce que le vivant est vraiment, et qui nous sommes en lui. C’est qu’en fait la biodiversitĂ© est un instrument pour compter les espĂšces et qu’on finit par confondre cet instrument de mesure avec ce qui est mesurĂ© : la vie sur Terre. Ce que la « biodiversitĂ© » capture et restitue du vivant, c’est avant tout des listes d’items : des listes d’espĂšces, d’écosystĂšmes, de fonctions – c’est-Ă -dire des choses intrinsĂšquement passives, Ă  l’égard desquelles le seul rapport est spontanĂ©ment de type « protection patrimoniale ». Cela transforme le vivant en Ă©numĂ©ration d’entitĂ©s apathiques, fragiles et en attente de notre gestion toute-puissante. Une liste, ça n’agit pas, ça ne fait pas le monde, ça ne rend pas la Terre habitable. C’est quelque chose qu’on peut seulement protĂ©ger et compter.
      .
      Mais ce n’est pas cela, le monde vivant : ce n’est pas nous qui l’avons fait, c’est lui qui nous a faits. C’est lui qui nous maintient en vie Ă  chaque instant. C’est un environnement donateur qui a créé dans le temps long de l’évolution nos corps, nos esprits et tous les branchements fins aux autres espĂšces qui permettent Ă  tous de rayonner un jour de plus. Pour changer de projet de sociĂ©tĂ©, nous avons besoin de penser le monde vivant comme ce qu’il est vraiment : quelque chose d’actif, d’organisĂ©, de constitutif, de jamais en attente, tramant toujours l’habitabilitĂ© de ce monde en nous et hors de nous.
      .
      Ph. D. : Nous avons hĂ©ritĂ© de la philosophie des LumiĂšres les concepts au moyen desquels l’Europe s’est apprĂ©hendĂ©e de façon rĂ©flexive dans sa trajectoire temporelle – sociĂ©tĂ©, nature, culture, politique, histoire, art, Ă©conomie, etc. – en prĂ©sumant de leur universalitĂ©. Les sciences sociales d’abord, le langage ordinaire ensuite s’en sont emparĂ©s pour dĂ©signer le mobilier du monde en prĂ©supposant que ce mobilier Ă©tait partagĂ© par tous les humains. Or, l’anthropologie et l’histoire ont montrĂ© que ce n’était pas le cas et que le dĂ©coupage de la rĂ©alitĂ© opĂ©rĂ© par la pensĂ©e moderne fait violence Ă  la maniĂšre dont d’autres civilisations, parfois contemporaines, composent leurs mondes. La responsabilitĂ© des sciences sociales est donc de mieux nommer les ĂȘtres et leurs relations pour faire droit Ă  cette diversitĂ©, et nous prĂ©parer, en outre, Ă  vivre dans un monde, celui de l’anthropocĂšne, oĂč la distinction ontologique et institutionnelle entre nature et sociĂ©tĂ© n’a plus guĂšre de sens.
      .
      Il faut pouvoir accommoder dans notre vocabulaire conceptuel d’autres façons de faire monde. C’est pourquoi, par exemple, je plaide pour remplacer « sociĂ©tĂ© » par « collectif », le second terme ne prĂ©jugeant pas de ce qui est assemblĂ© – des humains, des autres qu’humains, une combinaison des deux –, tandis que le premier rĂ©duit l’assemblage aux seuls humains. De mĂȘme faudrait-il revoir la terminologie cosmopolitique en la purgeant de son anthropocentrisme – un hĂ©ritage de Kant –, afin d’imaginer des formes de relations et de souverainetĂ© qui donnent toute leur place Ă  des agents non humains.
      .
      En quel sens peut-on soutenir, comme vous l’écrivez, Baptiste Morizot, que « les vivants sont sortis de la nature pour entrer en politique » ?
      B. M. : Nous hĂ©ritons d’une maniĂšre de voir le monde qui Ă©tablit une distinction entre, d’un cĂŽtĂ©, le monde humain et politique et, de l’autre, la nature, vue comme un ensemble inerte de ressources matĂ©rielles. Mais notre habitabilitĂ© est constituĂ©e d’interdĂ©pendances multiples. Sans la photosynthĂšse de la vie ocĂ©ane, il n’y a pas d’oxygĂšne respirable pour la vie terrestre. C’est la vie qui, depuis quatre milliards d’annĂ©es, amĂ©nage le monde pour la vie. Le travail des insectes pollinisateurs qui nous donne tous nos fruits et lĂ©gumes, l’action des forĂȘts qui filtrent l’eau, celle des vĂ©gĂ©taux en symbiose avec les champignons qui captent le carbone ne constituent pas simplement un ensemble de conditions matĂ©rielles et passives. Il faut y voir des relations actives, des alliances objectives nouĂ©es entre les ĂȘtres, des modus vivendi.
      .
      Par consĂ©quent, le vivant ne relĂšve plus du domaine de l’ancienne « nature », il entre quelque part dans le champ de ce que nous appelions « politique ». Il faut donc trouver d’autres façons d’établir avec lui des relations. Le problĂšme, c’est que le concept de « politique » a Ă©tĂ© construit par la modernitĂ© pour exclure par dĂ©finition toute entitĂ© non humaine, et les formes qu’il dĂ©ploie, comme la citoyennetĂ©, le vote, la contestation, l’égalitĂ© de droits, sont faites de maniĂšre que seuls les humains puissent lĂ©gitimement y participer. De sorte que donner la citoyennetĂ© aux chiens est un idĂ©al absurde. Depuis le XVIIe siĂšcle, nos modes de relations politiques se sont stabilisĂ©s autour d’un modĂšle trĂšs restreint, oĂč prime l’usage d’une parole argumentĂ©e et rationnelle. Ce modĂšle ne peut accueillir les riviĂšres, les pollinisateurs, les loups et les forĂȘts. Il ne s’agit pas ici de faire de la « dĂ©mocratie avec les bactĂ©ries ». C’est un autre problĂšme que je construis. Il faut trouver autre chose. C’est ce que j’appelle « alterpolitique ».
      .
      Qu’est-ce que l’alterpolitique ?
      B. M. : Ce concept nomme tout l’espace des relations possibles entre nous et les autres vivants, qui a Ă©tĂ© appauvri, occultĂ© et interdit dans sa richesse polymorphe par la modernitĂ© dualiste. Cette derniĂšre a cloisonnĂ© toutes les relations possibles en ce monde dans deux catĂ©gories limitĂ©es et binaires : la nature, avec ses rapports de force et de prĂ©dation, et le « politique », restreint au contractualisme et Ă  la citoyennetĂ©. Ce n’est pas seulement qu’il faut repenser autrement nos relations concrĂštes aux vivants, c’est qu’il faut repenser leur nature mĂȘme, pour rouvrir l’espace potentiel, occultĂ© par la modernitĂ©, oĂč elles peuvent se dĂ©ployer.
      .
      Ph. D. : On peut d’abord dire que, pour beaucoup de peuples, les vivants n’ont jamais Ă©tĂ© « dans la nature » – puisqu’elle n’existe pas pour eux – et qu’ils sont depuis toujours « en politique ». C’est le cas, notamment, des AmĂ©rindiens de la rĂ©gion de Cuzco [PĂ©rou], pour ne prendre que des exemples rĂ©cents : ils protestent contre un projet de mine Ă  ciel ouvert au motif que l’excavation dĂ©truirait une montagne vue comme un membre de leur collectif envers qui les humains ont un devoir de solidaritĂ©. Ou des membres de la communautĂ© de Sarayaku, en Amazonie Ă©quatorienne, lesquels demandent que soient reconnues internationalement les relations matĂ©rielles et spirituelles entre les humains et les autres qu’humains (dont les esprits) se dĂ©ployant sur leur territoire.
      .
      En outre, il n’y a pas que les vivants que nous, naturalistes, avons rangĂ©s dans la nature : il y a aussi les milieux de vie, les espaces oĂč la vie se produit Ă  travers des interactions complexes. Or, ce sont ces interactions mĂȘmes qui sont politiques, si l’on entend comme politique non pas la gestion des rapports de pouvoir et la dĂ©libĂ©ration sur le bien commun, comme c’est le cas traditionnellement, mais plutĂŽt le registre des rapports entre mondes, lesquels connectent ou sĂ©parent les opĂ©rateurs nĂ©cessaires Ă  la vie de tel ou tel assemblage d’humains et d’autres qu’humains, au premier chef lorsque leurs conditions d’existence relĂšvent en apparence de rĂ©gimes ontologiques diffĂ©rents : transformations chimiques, systĂšmes techniques, symbioses et commensalitĂ©s, rĂ©seaux d’échange de ressources, etc. L’affaire n’est pas simple, car il s’agit, d’une part, d’admettre l’altĂ©ritĂ© radicale des autres qu’humains, leurs modes d’existence spĂ©cifiques, leurs intĂ©rĂȘts propres, en mĂȘme temps que de reconnaĂźtre que nous avons un destin commun comme habitants d’une mĂȘme planĂšte.
      .
      Que pourrait ĂȘtre une cosmopolitique ou une alterpolitique terrestre ?
      B. M. : Je voudrais prendre un exemple. Les pollinisateurs, qu’il s’agisse d’oiseaux, d’insectes, d’animaux, sont dotĂ©s du pouvoir Ă©cologique de fĂ©conder toutes les plantes Ă  fleurs, de maniĂšre Ă  rendre disponible l’énergie solaire sous la forme de fruits pour d’autres espĂšces dĂ©pendantes de la photosynthĂšse, dont les humains. C’est une facultĂ© Ă©volutionnaire insubstituable, nĂ©gociĂ©e dans le long passĂ© des coĂ©volutions avec les vĂ©gĂ©taux. Aucune technologie ne peut la remplacer. Sans elle, la vie humaine et animale sur Terre est impossible. Or, elle est fragile, elle est historique, nous en bĂ©nĂ©ficions dans le cadre de l’agriculture, non pas comme un donnĂ© naturel mĂ©canique, inĂ©puisable et Ă©ternel, mais comme une contribution prĂ©cieuse et prĂ©caire de la vie non humaine Ă  la vie humaine.
      .
      En consĂ©quence, et du fait de la vulnĂ©rabilitĂ© mutuelle que cela induit dans nos relations aux pollinisateurs, la dimension politique de leur aptitude Ă  polliniser se retrouve en pleine lumiĂšre. Et la relation des collectifs humains aux pollinisateurs qu’est l’agriculture, loin d’ĂȘtre l’extraction d’une matiĂšre biologique passive produite par les seuls humains, rĂ©vĂšle sa vraie nature : c’est une alliance fragile avec d’autres vivants, qui exige des arts diplomatiques et des formes de rĂ©ciprocitĂ© pour ĂȘtre maintenue, pour prospĂ©rer.
      .
      Ces alliances alterpolitiques n’ont rien Ă  voir avec le politique moderne : il n’y est pas question de donner la citoyennetĂ© ou le droit de vote aux abeilles, mais bien de comprendre et dĂ©fendre leur rĂŽle dans la fabrique collective du monde commun. Or, aujourd’hui, nous ne pouvons pas penser un projet de sociĂ©tĂ© sans une agriculture qui prenne au sĂ©rieux le fait que les pollinisateurs comme la faune des sols, et plus largement la biodiversitĂ© riche et complexe qui donne sa vitalitĂ© et sa rĂ©silience Ă  chaque Ă©cosystĂšme, jouent un rĂŽle central et irremplaçable dans la fabrication du monde habitable pour tous, humains et non humains. Ils sont pris avec nous dans des alliances vitales que nous ne pouvons plus penser faute de concepts.
      .
      Les formes d’agroĂ©cologie dont les pratiques culturales favorisent la prospĂ©ritĂ© des pollinisateurs sauvages en leur sein, comme on l’expĂ©rimente concrĂštement au sein de l’association RĂ©ensauvager la ferme, dans la DrĂŽme, Ă  l’opposĂ© des agricultures extractivistes en monoculture dopĂ©es aux intrants phytosanitaires qui les dĂ©truisent, sont dĂ©jĂ  en train de rĂ©inventer ces alliances : l’enjeu est de leur donner un nom, une visibilitĂ© et une force de traction politique collective, pour faire enfin sociĂ©tĂ© avec les formes de vie qui font tenir ce monde debout.
      .
      Ph. D. : Il me semble qu’une vĂ©ritable cosmopolitique pourrait commencer par le tissage de solidaritĂ©s entre des agents humains et autres qu’humains soumis Ă  un mĂȘme rĂ©gime de domination. Le cas des motifs et des consĂ©quences de la dĂ©forestation de l’Amazonie est, Ă  cet Ă©gard, exemplaire. Rappelons d’abord que cette forĂȘt est, en grande partie, anthropogĂ©nique, c’est-Ă -dire que sa composition floristique est le produit des façons culturales et des techniques d’agroforesterie que les AmĂ©rindiens ont dĂ©veloppĂ©es au cours des millĂ©naires. Sa destruction par l’agrobusiness pour y substituer des cultures de soja est donc un crime Ă  la fois contre les populations autochtones, contre l’humanitĂ© et contre les milieux de vie.
      .
      La chaĂźne criminelle peut toutefois ĂȘtre mieux particularisĂ©e : elle lie comme victimes les AmĂ©rindiens du BrĂ©sil dĂ©possĂ©dĂ©s de leur terre au profit de la culture intensive du soja dont on gave les cochons europĂ©ens, Ă©levĂ©s dans des conditions indignes, avec les milieux de vie dĂ©truits Ă  la fois par cette monoculture et par l’élevage industriel. On peut parler de « gĂ©oclasses » pour ces solidaritĂ©s embryonnaires ou Ă  construire entre humains et autres qu’humains qui unissent en rĂ©seaux les employĂ©s des Ă©levages porcins et des abattoirs, les AmĂ©rindiens spoliĂ©s, les ouvriers agricoles de l’agrobusiness brĂ©silien, les cochons et les tourbiĂšres de Bretagne, les Ă©cosystĂšmes amazoniens dĂ©truits par le dĂ©frichement, les espĂšces affectĂ©es par l’usage massif des herbicides et des intrants dans la culture du soja, ainsi que les organismes perturbĂ©s par la prolifĂ©ration des algues vertes sur le littoral.
      .
      L’ouverture cosmopolitique peut aussi se rĂ©aliser par des modifications du droit de propriĂ©tĂ©, telle celle qui confĂšre une personnalitĂ© juridique Ă  des milieux de vie, gĂ©nĂ©ralement des bassins versants comme le fleuve Whanganui en Nouvelle-ZĂ©lande, la [riviĂšre] Magpie au QuĂ©bec ou [le fleuve] Atrato en Colombie. En personnifiant le droit Ă  exister d’un Ă©cosystĂšme, on inverse potentiellement la direction multisĂ©culaire de l’appropriation : non plus des humains vers des ressources physiques localisĂ©es, mais d’un territoire devenu autonome vers ses habitants humains et autres qu’humains. Les humains ne sont plus des sujets politiques parce qu’ils sont maĂźtres et possesseurs d’un milieu de vie, mais parce que, en tant que possĂ©dĂ©s par l’espace qui les accueille, ils sont en situation d’entretenir avec lui une relation d’équitĂ©.
      .
      « Trouver un lieu vivant Ă  aimer personnellement et Ă  dĂ©fendre collectivement » : la formule employĂ©e par Baptiste Morizot peut-elle ĂȘtre la maxime de cette Ă©cologie qui mobilise autant les affects que les concepts ?
      .
      B. M. : Je voudrais clarifier un malentendu : ce n’est pas lĂ  un appel Ă  aller « vivre Ă  la campagne ». C’est une tentative de repartir des terrains, des enjeux territorialisĂ©s, pour prendre appui sur ce qui autour de nous mĂ©rite d’ĂȘtre dĂ©fendu. Ce qui est intĂ©ressant dans cette idĂ©e de reterritorialiser l’attachement au monde, c’est de sortir du hors-sol pour chercher des endroits rĂ©els oĂč se nouent des enjeux globaux. C’est lĂ  que sont ces attracteurs qui reconfigurent le champ de l’attention collective, en nous enjoignant de prendre au sĂ©rieux, par exemple dans le mĂȘme mouvement, le destin des pollinisateurs et les conditions de travail des paysans qui sont concernĂ©s par leur dĂ©clin.
      .
      Voici l’originalitĂ© de ces attracteurs terrestres : ils nous mobilisent en tant qu’humains dans notre condition de vivants parmi les vivants. Et ils reformulent le « pour » et le « contre » de l’action. Partager l’eau entre humains, et avec les autres vivants, contre son accaparement par l’agro-industrie. Laisser respirer et prospĂ©rer la terre, agricole et sauvage, contre sa bĂ©tonisation outranciĂšre. Face aux bouleversements Ă©cologiques et Ă  nos hĂ©ritages de destruction, il est temps de bifurquer et contribuer aussi aux capacitĂ©s de la vie Ă  amĂ©nager le monde pour la vie. Peut-on encore le faire ?
      .
      Ph. D. : Baptiste Morizot a raison de souligner la puissance des attracteurs localisĂ©s comme moteurs de l’action politique et ferments de coalitions transpĂ©cifiques. Une mutation de nos sensibilitĂ©s Ă  l’égard du vivant n’est pas suffisante pour engendrer un bouleversement cosmopolitique. Il y faut aussi des structures institutionnelles – territoires alternatifs, mobilisations contre l’accaparement des terres et de l’eau, luttes contre des projets Ă©cocidaires – sur lesquelles appuyer un projet local de faire monde. Celui-ci n’est pas la revendication d’une « petite patrie » dans une tradition chauvine et rĂ©actionnaire, mais au contraire la traduction dans un foyer clairement situĂ© et bien connu d’un programme de relocalisation de nos attachements au vivant et d’aiguisement de notre attention Ă  ce qu’il porte de joie et de plĂ©nitude.

      • #11193 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        đŸ™đŸ„°
        passage rapide pour te remercier et me laisser volontiers biser – Ă  mon Ăąge, tu penses (j’espĂšre que je pique pas encore trop) 😅
        Je vais creuser cette histoire d’agrĂ©gateur de journaux – mazette – en bibli, j’y lis parfois ceux Ă  dispo version papier le weekend (selon leur pĂ©riodicitĂ© ils restent plus ou moins longtemps) mais je pressens qu’aprĂšs ton conseil, je vais ĂȘtre une autre femme.
        En attendant, je vais me reprendre un verre, tiens đŸ·
        😘

    • #11476 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #11481 RĂ©pondre
      Dr Xavier
      Invité

      Deux pour le prix d’un. J’en dĂ©duis que le coup de la bibliothĂšque n’a pas marchĂ© ? J’aime beaucoup la plume de PRD.
      .
      ProcÚs Fortin : « Pourquoi tu as fait ça, Gabriel ? Explique ! Ils ont besoin de savoir ! »
      .
      L’ingĂ©nieur, jugĂ© pour le triple assassinat et la tentative d’assassinat de responsables des ressources humaines et d’une salariĂ©e de PĂŽle emploi, en 2021, n’a pas vacillĂ©, mardi, face aux tĂ©moignages de sa mĂšre et de son frĂšre. Il a lu une lettre dans laquelle il se prĂ©sente en victime.
      .
      Par Pascale Robert-Diard(envoyée spéciale à Valence)
      .
      Sauf miracle de l’audience – il s’en produit parfois –, Gabriel Fortin ne s’ouvrira pas. Mais, dĂ©jĂ , il est lĂ  et, mardi 13 juin, au premier jour de ce procĂšs prĂ©vu pour durer trois semaines, c’est une surprise. Une bonne surprise, est-on tentĂ© d’écrire, tant l’on redoutait une audience en absence. L’homme qui, en janvier 2021, Ă  deux jours d’écart et 480 kilomĂštres de distance, a assassinĂ© de sang-froid une conseillĂšre de PĂŽle emploi et deux responsables des ressources humaines, tentĂ© d’en assassiner un troisiĂšme, en application d’un plan mĂ»ri pendant des annĂ©es, a un visage, un corps, une voix. Une peau mate de mĂ©tis, un crĂąne et un visage glabre, une silhouette Ă©paissie dans une impeccable chemise bleu pĂąle.
      .
      C’est sa voix qui frappe. MĂ©tallique, dĂ©tachĂ©e, lorsqu’il dĂ©cline son identitĂ© et sa date de naissance. RevĂȘche, quand il refuse d’indiquer son adresse avant son arrestation.
      « Nancy.
      – Quelle rue ?
      – Nancy. »
      .
      A la question rituelle suivante « avez-vous quelque chose Ă  dĂ©clarer ? », Gabriel Fortin s’exclame : « Ah ben oui ! » Et dĂ©plie la feuille de papier manuscrite qu’il tient Ă  la main. Il lit.
      .
      « Je souhaite dire que c’est beaucoup de mensonges, dans la continuitĂ© des faits dont j’ai Ă©tĂ© victime. J’ai envoyĂ© de nombreuses plaintes aux procureurs de Chartres, de Valence, de Nancy. J’ai alertĂ© le doyen des juges d’instruction, des dĂ©putĂ©s, des ministres de la justice, le DĂ©fenseur des droits. Donc, toutes ces personnes, les procureurs, vous, Monsieur – il se tourne vers le siĂšge de l’avocat gĂ©nĂ©ral –, sont responsables de la situation. »
      .
      Moment de vertige
      .
      Gabriel Fortin replie sa feuille et se rassoit. Il jette Ă  peine un regard Ă  la femme aux cheveux blancs coupĂ©s court, le visage barrĂ© de lunettes et d’un masque sanitaire, qui avance avec difficultĂ© jusqu’à la chaise posĂ©e devant la barre des tĂ©moins. Francine, sa mĂšre.
      Des deux heures pendant lesquelles elle a Ă©tĂ© interrogĂ©e, on ressort brouillĂ©, tant la vieille dame de 78 ans a montrĂ© de visages et d’émotions contradictoires. Des phrases au cordeau, dans une langue soignĂ©e, alternant avec des moments de totale confusion. Des digressions sur l’accessoire et des oublis sur l’essentiel. Une souffrance absolue et une abyssale indiffĂ©rence. Des mots justes, sincĂšres, pour exprimer sa compassion aux familles des victimes, aussitĂŽt annihilĂ©s par des considĂ©rations complotistes ou totalement inappropriĂ©es.
      .
      Laquelle faut-il retenir ? La femme Ă  jamais blessĂ©e d’avoir Ă©tĂ© abandonnĂ©e par le pĂšre de ses deux fils, un Ă©tudiant doctorant qu’elle vĂ©nĂ©rait, reparti du jour au lendemain rejoindre son autre famille au Gabon, en la laissant accoucher seule du cadet, Gabriel, sans lui donner son nom, contrairement Ă  l’aĂźnĂ© ? Celle qui Ă©voque pudiquement le « traumatisme » de cet abandon pour ses garçons ? Ou celle qui justifie aussitĂŽt, d’une voix dure, le fait de n’avoir jamais abordĂ© la question avec eux : « Pour moi, c’était du passĂ© » ? La mĂšre Ă  la fois louve et sĂ©vĂšre, Ă©voquant son souci d’élever seule ses deux fils dans le culte de la rĂ©ussite scolaire et la frĂ©quentation de « personnes respectables, Ă  la bonne moralitĂ© » ? Celle qui dit : « Mon fils a passĂ© un diplĂŽme [Gabriel Fortin Ă©tait ingĂ©nieur], il a cherchĂ© un emploi, mais il Ă©tait de la gĂ©nĂ©ration Kleenex, des gens qu’on prend pour travailler et qu’on jette » ? Ou celle qui affirme : « Le travail, c’est important. Le chĂŽmage, c’est un Ă©chec » ? Ou celle, encore, qui vrille au beau milieu d’une rĂ©ponse et se met Ă  raconter qu’elle-mĂȘme Ă©tait « harcelĂ©e », que des « gens [la] suivaient dans la rue » et que son tĂ©lĂ©phone Ă©tait « piratĂ© » ?
      .
      Et puis, il y a eu ce moment de vertige. A la question de savoir pour quelles raisons elle n’avait jamais rendu visite Ă  son fils en prison, Francine Fortin rĂ©pond, glaçante :
      « C’est loin et ma voiture est en panne.
      – C’est donc la premiùre fois que vous revoyez votre fils depuis deux ans et demi ?
      – Bah, je l’ai pas vu

      – Il est
 là, Madame

      – OĂč ça ? »
      « J’ai Ă©tĂ© victime »
      .
      Une vieille dame perdue tourne la tĂȘte en tous sens, dĂ©couvre le box et comprend brusquement que son fils est assis derriĂšre la vitre sĂ©curisĂ©e, Ă  quelques mĂštres d’elle. Ses sanglots dĂ©chirants pĂ©trifient la salle d’audience.
      .
      « Pourquoi tu as fait ça, Gabriel ? Pourquoi tu m’as pas dit ce qui allait pas ? J’aurais essayĂ© de t’aider ! Explique ! Explique-leur pourquoi ! Ils ont besoin de savoir. C’est difficile. Mais je t’en prie, rĂ©ponds bien aux questions qu’on te posera. Essaie de leur dire ce qui s’est passé  »
      .
      Gabriel Fortin ne cille pas. Le président lui demande :
      « Voulez-vous vous adresser à votre mÚre ?
      – Non. »
      .
      Francine Fortin s’effondre de nouveau. Tour Ă  tour, les avocats des parties civiles, puis l’avocat gĂ©nĂ©ral, tentent de prolonger ce moment, avec l’espoir que le visage ravagĂ© de la mĂšre fera vaciller le fils. « Vous pouvez nous aider, Madame. » Elle le supplie encore.
      « Gabriel ! Les familles des gens qui sont morts sont dans la douleur. Notre famille est dans la douleur. Je t’en prie, explique ! »
      D’une voix sĂšche, il rĂ©pond :
      « Tu n’y es pour rien. »
      Puis Gabriel Fortin se lĂšve, dĂ©plie sa feuille de papier et rĂ©pĂšte mĂ©caniquement son texte, au mot prĂšs. « C’est beaucoup de mensonges
 J’ai Ă©tĂ© victime
 De nombreuses plaintes aux procureurs, aux dĂ©putĂ©s, aux ministres
 »
      « L’affaire est finie, ajoute-t-il, en se rasseyant.
      – Non, Gabriel. On n’attaque pas les gens. Il faut que tu leur expliques

      – Encore ! », s’impatiente-t-il.
      Et, pour la troisiĂšme fois, Gabriel Fortin reprend sa lecture : « J’ai Ă©tĂ© victime
 »
      .
      L’audience est suspendue. Trente minutes plus tard, son frĂšre, Olivier, s’avance Ă  la barre. MĂȘme peau mate, mĂȘme crĂąne glabre, mĂȘme visage rond, mais une silhouette sportive, effilĂ©e. « Enseignant-chercheur », dĂ©cline-t-il.
      .
      Cadenassée par les non-dits
      .
      A mots retenus, il Ă©voque la complicitĂ© fraternelle de l’enfance, puis la distance muette qui s’est peu Ă  peu instaurĂ©e avec son cadet. La cellule familiale cadenassĂ©e par les non-dits. La rĂ©ussite dans les Ă©tudes et la foi dans le travail, Ă©rigĂ©es en valeurs cardinales par une mĂšre qui les avait elle-mĂȘme hĂ©ritĂ©es de son pĂšre, enseignant communiste. Leurs diffĂ©rences de personnalitĂ© et de parcours professionnel. La façon dont, au fil du temps, son frĂšre Ă©vitait les rares occasions de rencontre familiale. Le confinement qui achĂšve de les Ă©loigner. Les retrouvailles Ă  dĂ©jeuner, un jour de rĂ©ouverture des restaurants, Ă  la fin de l’étĂ© 2021, oĂč Gabriel lui cache sa situation de chĂŽmeur et lui dit qu’il est « tout le temps en tĂ©lĂ©travail ». La gĂȘne et le rejet que l’aĂźnĂ© scientifique Ă©prouve pour les propos complotistes tenus sur la pandĂ©mie de Covid-19 par son cadet. La lente dĂ©rive de sa mĂšre et ses accĂšs de paranoĂŻa. Le refus qu’elle lui a opposĂ© de consulter un mĂ©decin. « Mon frĂšre, je pense que c’est le mĂȘme problĂšme. SchizophrĂšne paranoĂŻaque, dit-il. Mais je ne suis pas psychiatre. » Ce que l’aĂźnĂ© n’a pas dit, chacun l’a compris : l’un a rĂ©ussi, l’autre pas.
      .
      On tenait lĂ  une premiĂšre clĂ© de la forteresse Gabriel Fortin. Mais le prĂ©sident avait encore une question Ă  poser. Aussi brutal et dĂ©placĂ© que le tĂ©moin avait Ă©tĂ© pudique et mesurĂ©, il a lancĂ© : « Bon, vous ne portez pas le mĂȘme nom que votre frĂšre
 Ç’a dĂ» ĂȘtre compliquĂ© dans le passĂ©. Mais, aujourd’hui, vous vous en fĂ©licitez ? »

      • #11482 RĂ©pondre
        Dr Xavier
        Invité

        Et le deuxieme.
        .
        ProcĂšs Fortin : de l’ingĂ©nieur, fou de planeur, au chĂŽmeur en fin de droits, quinze ans de chute racontĂ©s par les tĂ©moins
        .
        Au deuxiĂšme jour du procĂšs de Gabriel Fortin, jugĂ© pour le triple assassinat et la tentative d’assassinat de responsables des ressources humaines et d’une salariĂ©e de PĂŽle emploi, en 2021, ses anciens amis ont Ă©voquĂ© sa personnalitĂ©.
        .
        Il faut donc imaginer Gabriel Fortin heureux. Ou presque. Le mot n’a pas Ă©tĂ© prononcĂ© par les tĂ©moins entendus, mercredi 14 juin, Ă  la barre de la cour d’assises de la DrĂŽme, oĂč il est jugĂ© pour le triple assassinat et la tentative d’assassinat de responsables des ressources humaines et d’une salariĂ©e de PĂŽle emploi, en 2021.
        .
        Mais l’un d’eux a quand mĂȘme dit qu’il l’avait connu « convivial », « sympa », « jovial ». C’était il y a plus de quinze ans. Michel T. Ă©tait alors instructeur dans un club aĂ©ronautique de Nancy. Parmi ses Ă©lĂšves, un ingĂ©nieur trentenaire, qu’il appelait « Gaby », passionnĂ© de planeurs. Il venait presque tous les week-ends, les jours fĂ©riĂ©s, s’inscrivait aux stages, ne manquait jamais les soirĂ©es crĂȘpes.
        .
        En cette aube des annĂ©es 2000, « Gaby » a signĂ© son premier contrat d’embauche en Allemagne, au bureau d’études d’un Ă©quipementier automobile. Son salaire confortable lui permet de rĂ©aliser son rĂȘve, voler. Des annĂ©es plus tĂŽt, il avait espĂ©rĂ© en faire son mĂ©tier, en passant les concours de l’aviation civile, mais il avait Ă©tĂ© recalĂ©. Sous le hangar, en bichonnant les carlingues, il se lie d’amitiĂ© avec un autre ingĂ©nieur, François H. « On parlait informatique, voitures, filles, et surtout vol Ă  voile », se souvient le tĂ©moin.
        .
        L’insouciance ne dure pas. En 2003, deux ans aprĂšs son embauche, le bureau d’études est dĂ©localisĂ©. Gabriel Fortin quitte l’Allemagne, retrouve assez vite du travail dans le Loiret, en CDD, mais l’entreprise ne le garde pas. Il dĂ©mĂ©nage un an plus tard, en Eure-et-Loir, pour un poste en CDI cette fois, dont il est licenciĂ© en 2006.
        .
        Nouveau dĂ©part, direction CompiĂšgne (Oise), oĂč il est recrutĂ© comme directeur de bureau d’études. LĂ  encore, ça se passe mal, le contrat est rompu, Gabriel Fortin intente une action aux prud’hommes, il la gagne. A cette Ă©poque, il voit toujours son binĂŽme de l’école d’ingĂ©nieurs de Metz, Jacques F., qui garde le souvenir d’un homme « naturel et spontanĂ© ». Et puis Jacques se marie, leurs relations se rarĂ©fient. A l’aĂ©roclub de Nancy, « Gaby » voit moins souvent François, qui s’est mariĂ© lui aussi.
        .
        En 2008, sur le site Copains d’avant, l’ingĂ©nieur retrouve la trace de Maud, devenue architecte, avec laquelle il avait vaguement flirtĂ© au lycĂ©e, quinze ans plus tĂŽt. Il lui propose un dĂ©jeuner. Au restaurant, celle-ci est frappĂ©e par « l’énorme dĂ©calage » entre l’importance qu’il accorde Ă  leur Ă©phĂ©mĂšre relation et le peu de souvenirs qu’elle-mĂȘme en a gardĂ©. « J’étais mal Ă  l’aise, tĂ©moigne-t-elle, j’ai Ă©courtĂ© le rendez-vous. »
        .
        Il insiste pour la revoir, elle dĂ©cline d’abord poliment, il continue de la suivre sur les rĂ©seaux sociaux. Le jour oĂč elle publie sur Facebook la photo de son amoureux, Gabriel Fortin lui laisse un commentaire dĂ©sobligeant. « Tu es un grand malade, lui Ă©crit-elle. Tu devrais arrĂȘter de ressasser ! » Il devient injurieux, elle le bloque.
        .
        En cette mĂȘme annĂ©e 2008, Gabriel Fortin part s’installer dans la DrĂŽme. Il vient d’ĂȘtre recrutĂ© chez Faun Environnement. Il en est licenciĂ© au bout de deux ans. C’est son dernier emploi connu.
        .
        Gabriel Fortin a 35 ans, les portes du monde du travail ne s’ouvrent plus devant lui. « Il m’avait dit : “PĂŽle emploi, c’est n’importe quoi”, raconte Ă  la cour Michel T., son ancien instructeur. Ils lui avaient proposĂ© un poste de manutentionnaire, il l’avait trĂšs mal pris. »
        .
        DĂ©sormais chĂŽmeur en fin de droits, bĂ©nĂ©ficiaire de l’allocation de solidaritĂ© spĂ©cifique (ASS), Gabriel Fortin revient vivre Ă  Nancy, dans le studio HLM qu’avait occupĂ© sa mĂšre. Lorsqu’ils le croisent dans la rue, Michel T., comme Jacques F., sont frappĂ©s par l’amertume de « Gaby ». « Il avait un sentiment de dĂ©chĂ©ance sociale », dit l’un d’eux.
        .
        A aucun de ses anciens amis, Gabriel Fortin ne confie sa nouvelle passion. Fini le planeur, il est dĂ©sormais inscrit au club de tir de Nancy. Il s’y rend le mercredi, le samedi et parfois mĂȘme le dimanche, s’acharne au tir Ă  10 mĂštres, « le plus dur, c’est lĂ  qu’on apprend tout », explique HervĂ© H., l’ex-prĂ©sident du club. Ceux qu’il croise au stand se souviennent d’un homme « hermĂ©tique, introverti », qui ne discutait avec personne.
        .
        En 2014, Gabriel Fortin achĂšte lĂ©galement sa premiĂšre arme, un Glock. Un an plus tard, il acquiert le Taurus avec lequel, en janvier 2021, il assassine de sang-froid une conseillĂšre PĂŽle emploi et deux responsables des ressources humaines, et Ă©choue Ă  en assassiner un troisiĂšme. Dans les repĂ©rages de son pĂ©riple meurtrier, de Nancy Ă  Valence, Gabriel Fortin avait fait un dĂ©tour par la rĂ©gion parisienne, oĂč vivait Maud. Il avait trouvĂ© son adresse, dessinĂ© le plan de son immeuble, identifiĂ© ses fenĂȘtres au rez-de-chaussĂ©e. Par chance, au printemps 2020, elle avait dĂ©mĂ©nagĂ©.

        • #11485 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          đŸ˜¶ pas encore pris le temps d’explorer ton bon plan, on peut pas ĂȘtre bloquĂ©.es dans les mĂ©tros parisiens, ĂȘtre cobayes permanents des formations de conducteur.rices ratp – chaud au cul Castex, chaud au cul – et chercher sĂ©rieusement Ă  lire sereinement gratuitement 😁
          Et puis j’aime bien quand tu penses Ă  moi comme ça, j’avoue 😇 (remerciements x 2, Dr Xavier)
          PS: j’en commence la lecture et je t’appelle Ăą l’aide si l’un de mes 2 mĂ©tros se bloque 🙏)

        • #11489 RĂ©pondre
          Alain m.
          Invité

          Merci Dr Xavier. Je n’avais jamais entendu parler de cette histoire.

        • #11522 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          Bonjour,
          Si tu veux bien/peux prendre le temps de partager les autres jours de ce procĂšs, c’est avec grand intĂ©rĂȘt que je les lirai, en attendant que je parvienne Ă  ĂȘtre autonome via une bibli.
          Il y a beaucoup dans ce qu’on peut lire dĂ©jĂ  avec ces deux articles, du commun Ă  d’autres parcours oĂč un dĂ©classement, un chĂŽmage structurel, occasionnĂ© notamment par les dĂ©localisations, ou une boĂźte qu’on ne suit pas et qui, un peu comme ceux dont on dit ’ c’est le genre d’un seul et unique amour’ met un.e salariĂ©.e en mode dĂ©shĂ©rence un peu comme si cette personne Ă©tait de ceux qui ont un seul et unique employeur (et ça c’était vraiment pas mieux avant, non.)
          Les parcours jalonnĂ©s de ruptures diverses et nombreuses (en particulier lorsqu’elles sont proches) sont sans doute plus complexes Ă  vivre/suivre quand on ne vit pas les ruptures comme un quelque chose qu’on a initiĂ© ou auquel on a participĂ©.
          Pourtant, l’organisation du marchĂ© de l’emploi et la grande vague d’embauche en cdd est bien Ă©videmment subie, le demandeur d’emploi n’y est que ballottĂ© (rares sont les personnes qui parviennent Ă  y naviguer, calculer leurs ressources avec la prime de fin de contrat et autres, selon les secteurs.)
          Et puis, ici, peu de tĂ©moins Ă  la barre pour dire sur une relation sentimentale par exemple, mais une recherche sur feu-copains d’avant, un enfermement, sans apparente volontĂ© de recherche relationnelle ou amicale dans le club de tir.
          Édifiant ces lignes dont Gabriel Fortin ne veut pas sortir, il veut un procĂšs pour les institutions qui l’ont ignorĂ© manifestement.
          Follement fort.
          Et comme elle semble Bénie cette Maud qui déménage à temps.

    • #11561 RĂ©pondre
      Leo Landru
      Invité

      Au moins il est hors de nuire.

      • #11648 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        Figure-toi que ce cd, que je m’Ă©tais procurĂ©, patiemment et trĂšs motivĂ©e, sur eBay – en dĂ©couvrant l’existence de ce merveilleux type qu’est François – et bien, je n’en ai plus que la boĂźte.
        Son cd a littĂ©ralement disparu, c’est devenu un fantĂŽme.

        • #11650 RĂ©pondre
          Sarah G
          Invité

          Comme le titre.

          • #11655 RĂ©pondre
            Carpentier
            Invité

            Voilà, merci de réceptionner.
            Il n’empĂȘche que tout ceci n’est pas une blague.
            J’en suis plutĂŽt triste, en vrai.

    • #11647 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #11802 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
      • #11804 RĂ©pondre
        Graindorge
        Invité

        Je lis que l’article est rĂ©servĂ© aux abonnĂ©s

        • #11915 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          Et oui, ça agace, hein.
          Je l’aurais bien lu moi aussi.

          • #11918 RĂ©pondre
            Sarah G
            Invité

            Je vais essayer de vous le partager car je suis abonnĂ©e mais j’ai bien dit essayer.

    • #11822 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      🙂 bon lĂ , c’est carrĂ©ment une liste de liens vers des articles tronquĂ©s que j’ai fait 😇
      On croirait une liste de courses bien qu’il soit grand temps d’avouer n’en avoir jamais fait,
      Ici, des lignes sur une/la radio, gaga peut-ĂȘtre, mais quand mĂȘme, on aime bien ça, la radio, ce truc qui, en stimulant oreille et cerveau peut aussi nous filer/faire fabriquer des images.
      Un genre de lecture Ă  haute voix en vrai,
      https://www.liberation.fr/economie/medias/fip-avec-ruddy-aboab-a-sa-tete-la-station-musicale-est-a-la-fete-20230619_32SXLL34KVC33HCCWXRY2CKWNU/

    • #11889 RĂ©pondre
      Céline
      Invité

      https://www.lemonde.fr/emploi/article/2023/06/19/que-sait-on-du-travail-derriere-la-pretendue-flemmingite-une-pandemie-de-conditions-de-travail-degradees_6178242_1698637.html

      FACTUEL Pourquoi les Français souhaitent-ils rĂ©duire la place du travail dans leur vie ? Dans le cadre du projet « Que sait-on du travail ? » du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (Liepp) de Sciences Po, diffusĂ© en collaboration avec « Le Monde », les sociologues MaĂ«lezig Bigi et Dominique MĂ©da expliquent que ce changement imputĂ© au Covid s’inscrit plutĂŽt dans une tendance longue, marquĂ©e par la dĂ©gradation progressive des conditions de travail.

      37 % : c’est la part de salariĂ©s français qui dĂ©clarent avoir travaillĂ© au moins une fois en Ă©tant malade, sur une pĂ©riode de douze mois, rĂ©vĂšle l’étude Eurofound de 2021. La moyenne de l’Union europĂ©enne n’est que de 28 %, et ce chiffre n’est que de 22 % aux Pays-Bas. Autre question issue de cette enquĂȘte : « Vous arrive-t-il de travailler sur votre temps libre pour rĂ©pondre aux exigences de votre travail, tous les jours ou plusieurs fois par semaine ? » C’est le cas de 20 % de Français, soit quatre points de plus que la moyenne europĂ©enne. Y aurait-il donc vraiment une « épidĂ©mie de flemme » dans l’Hexagone ?

      C’est l’idĂ©e que bat en brĂšche un article rĂ©alisĂ© pour le projet de mĂ©diation scientifique « Que sait-on du travail ? » du Laboratoire interdisciplinaire d’évaluation des politiques publiques (Liepp), diffusĂ© en collaboration avec le Liepp et les Presses de Sciences Po sur la chaĂźne Emploi de Lemonde.fr.

      Les sociologues MaĂ«lezig Bigi et Dominique MĂ©da affirment que c’est la dĂ©gradation continue des conditions de travail, depuis prĂšs de vingt ans, qui explique une relation plus distanciĂ©e des Français vis-Ă -vis de leur emploi, et non un prĂ©tendu refus de travailler.

      A l’aide de donnĂ©es issues de programmes de recherche europĂ©ens, les chercheuses rappellent d’abord que les Français ont toujours Ă©tĂ© majoritaires Ă  dĂ©clarer que le travail est trĂšs important dans leur vie, ce qui ne les empĂȘche pas de souhaiter en mĂȘme temps qu’il prenne moins de place. Cette coexistence n’est pas nouvelle, et dĂ©montre simplement une exigence Ă  l’égard du contenu du travail.

      De ce fait, la France est un des pays oĂč le fossĂ© entre les attentes placĂ©es sur le travail et la rĂ©alitĂ© de ses conditions d’exercice est le plus grand. DĂ©jĂ  au dĂ©but des annĂ©es 2000, le travail Ă©tait considĂ©rĂ©, bien plus en France qu’ailleurs, comme Ă©puisant, mal payĂ©, et ne dĂ©bouchant que sur de faibles chances de promotions.

      Ce constat s’est amplifié : en 2019, l’enquĂȘte Conditions de travail de la Dares (ministĂšre du travail) met en Ă©vidence que le travail est « insoutenable » pour 37 % des actifs occupĂ©s français. La comparaison europĂ©enne, Ă  l’occasion de l’enquĂȘte Eurofound de 2021, est sans appel : 52 % des Français dĂ©clarent que leur travail nĂ©cessite de travailler dans des dĂ©lais trĂšs stricts et trĂšs courts, contre 37 % des salariĂ©s nĂ©erlandais par exemple.

      La pĂ©nibilitĂ© physique et psychique du travail est bien plus lourde dans l’hexagone : quand 7 % des Danois et 30 % des EuropĂ©ens disent souffrir d’anxiĂ©tĂ©, c’est le cas d’un Français sur deux. Cette enquĂȘte pointe aussi chez les salariĂ©s français le faible soutien des collĂšgues, la faible reconnaissance par la hiĂ©rarchie, et un Ă©cart plus important qu’ailleurs entre les exigences imposĂ©es et les ressources pour y faire face.

      MaĂ«lezig Bigi et Dominique MĂ©da bouclent ce sombre tour d’horizon par des pistes de solutions pour amĂ©liorer la qualitĂ© du travail et de l’emploi – et ainsi, le fameux « rapport au travail » – : par exemple, favoriser la codĂ©termination des dĂ©cisions de l’entreprise et une plus forte prĂ©sence syndicale. Enfin, remettre le travail Ă  sa place passe par une meilleure conciliation entre vie professionnelle et personnelle.

      • #11917 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        TrĂšs intĂ©ressant de poser ‘ la relation au travail ‘ comme quelque chose qui change et quiconque vit avec proche de soi des trentenaires et moins l’entend bien cela, le voit, le vit et c’est bien.
        TerminĂ© pour beaucoup d’entre eux.elles (putain on l’Ă©crit comment ?) la conception mĂȘme de l’employeur/daron qui prend tout en charge (type dans les mines exemplairement – coron, main d’oeuvre sous la main, C.E. mĂȘme) et quand certain.es d’entre eux dĂ©couvrent que ça existe baaah ça les tente un peu et puis, basta, trop de compromis, l’impression vite d’ĂȘtre pris.e pour un con.ne et ça, ça passe beaucoup moins bien qu’avant 😅
        Parents de ces jeunes qui aiment moins qu’on les prenne pour des cons, on en pense quoi du coup?
        GĂ©nĂ©ration rupture conventionnelle, calcul de mes ressources avec la/les primes de fin de CDD, en alternance avec le RSA pour les plus acrobates, on leur a quand mĂȘme filĂ© une sacrĂ©e confiance en la vie, justement pour savoir jongler comme ça.
        Et moi, cette confiance benh je trouve qu’elle Ă©clabousse tout.
        Fucking pulsions de vie tout ça.

        • #11919 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          * le ‘ rapport au travail ‘
          La relation au travail c’est mon vocabulaire, c’est vrai, plus simple.

    • #11907 RĂ©pondre
      Claire N
      Invité

      Merci Céline!
      je retiens les 37 ( j’en fais 40)de personnes ayant dĂ©clarĂ© avoir travaillĂ© en Ă©tant malade

    • #11932 RĂ©pondre
      Sarah G
      Invité

      Intégrale La Croix Blaise Pascal :
      Pascal a vĂ©cu une courte vie – il est mort Ă  39 ans, en 1662 – mais cette vie a traversĂ© les siĂšcles. Quatre cents ans aprĂšs sa naissance, le 19 juin 1623, il continue de fasciner, d’interroger, d’irriter parfois, de semer en tout cas l’intranquillitĂ© avec une puissance intacte. Signe que son Ă©toile n’a pas cessĂ© de briller, les publications qui accompagnent cet anniversaire sont nombreuses. De grands astres de la pensĂ©e du XVIIe siĂšcle, comme FĂ©nelon ou François de Sales, ont Ă©tĂ© injustement Ă©clipsĂ©s, le message de Pascal, lui, continue de nous parvenir.
      D’oĂč vient cette aura ? De son gĂ©nie et de l’ampleur de son savoir, certainement, lui qui fut mathĂ©maticien, gĂ©omĂštre, physicien, inventeur, mais tout autant philosophe, moraliste et thĂ©ologien. À l’heure de l’hyperspĂ©cialisation des savoirs, la palette de ses intĂ©rĂȘts impressionne, marque du goĂ»t classique pour l’universalitĂ©, hissĂ©e dans son cas Ă  l’excellence. Avec ses allers et retours entre science et foi, son Ɠuvre n’a pas non plus manquĂ© de susciter hors de l’Église l’attention, dĂ©fiante ou curieuse. Il demeure aujourd’hui l’un des rares thĂ©ologiens Ă  ĂȘtre encore lus en dehors des cercles croyants.Pascal eut aussi le gĂ©nie prĂ©coce. Ce fut sans doute pour une part le fruit d’une enfance – puis d’une vie – marquĂ©e par la maladie. Ne connaissant pas la longueur de ses jours, il s’employa Ă  faire fructifier ses talents sans tarder, guidĂ© par un pĂšre juriste et mathĂ©maticien, lecteur de Montaigne, qui se chargea lui-mĂȘme de son Ă©ducation. Sa sƓur Gilberte raconte que son frĂšre redĂ©couvrit vers 12 ans, sans aide extĂ©rieure, la 32e proposition des ÉlĂ©ments d’Euclide – qui pose notamment que la somme des angles intĂ©rieurs d’un triangle est Ă©gale Ă  deux angles droits.En 1640, Ă  16 ans, il publie un Essai pour les coniques. En 1642, Ă  18 ans, il imagine une machine, ancĂȘtre de nos calculatrices, pour aider son pĂšre dans la collecte des impĂŽts. Dans les annĂ©es suivantes, il se lance dans des recherches scientifiques sur le vide, s’intĂ©resse aux combinaisons du hasard dans les jeux, participe Ă  l’assĂšchement des marais poitevins
 À la toute fin de sa vie, trĂšs diminuĂ©, il trouve encore l’énergie d’inventer les lignes de « carrosses Ă  cinq sols », premier systĂšme de transports publics, pour faciliter la vie quotidienne du peuple.

    • #11934 RĂ©pondre
      Sarah G
      Invité

      Suite intégrale
      Sa renommĂ©e fut immĂ©diate dans les cercles scientifiques et mondains. Elle augmenta quand il prit part aux dĂ©bats thĂ©ologiques sur le rĂŽle de la grĂące et sur l’application de la morale chrĂ©tienne, avec ses cĂ©lĂšbres Provinciales, lettres polĂ©miques anonymes dans lesquelles il dĂ©fendit ses amis jansĂ©nistes rigoristes contre les jĂ©suites.
      Mais rien de tout cela n’aurait traversĂ© les siĂšcles sans la puissance des PensĂ©es, propos prĂ©paratoires Ă  une grande Apologie de la religion chrĂ©tienne, engagĂ©e Ă  la fin des annĂ©es 1650, Ɠuvre inachevĂ©e, objet de multiples Ă©ditions qui cherchĂšrent Ă  en percer le mystĂšre. En dĂ©pit de sa forme Ă©clatĂ©e, ou peut-ĂȘtre Ă  cause de ce trait qui rend inĂ©puisable les relectures, l’ouvrage est devenu un classique, dont chacun connaĂźt au moins quelques bribes, l’homme « roseau pensant » et le malheur venant « de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre » La force du style de Pascal, c’est la vitalitĂ©. Dans son Pascal par lui-mĂȘme (Seuil, 1952, Ă©puisĂ©), le critique littĂ©raire Albert BĂ©guin a notĂ© avec justesse que sa langue « n’a cessĂ© d’ĂȘtre saisissante, de saisir Ă  la fois son objet et son lecteur, parce que sur le premier elle fond comme un oiseau de proie, et qu’au second, elle communique la vibration de son impatience ». C’est un style d’écriture « soudain, juvĂ©nile, tout en ruptures, oĂč se reconnaissent constamment les rĂ©pliques alternĂ©es d’un rapide dialogue ». Car il y a de l’envie de convaincre chez Pascal. Lui qui Ă©voque parfois dans ses propos le jeu de paume, ancĂȘtre du tennis, cherche Ă  bien placer son argument, comme on oriente sa balle pour remporter le point. Pascal dĂ©veloppe un art de persuader, impĂ©rieux et radical, fruit de beaucoup de travail, portĂ© par une nĂ©cessitĂ© intĂ©rieure, mais aussi animĂ© d’un esprit de rivalitĂ© et d’une conscience de sa force. Des Provinciales aux PensĂ©es transparaĂźt le goĂ»t de la confrontation.La grande force de Pascal, c’est de ne pas laisser indiffĂ©rent : on ne peut qu’ĂȘtre violemment contre, ou violemment pour », a Ă©crit Michel Le Guern, maĂźtre d’Ɠuvre de l’édition des Ɠuvres complĂštes, dans la collection de « La PlĂ©iade » (Gallimard). Qu’on l’admire ou qu’on le redoute, ou que l’on soit traversĂ© par ces deux mouvements Ă  la fois, il faut de toute façon penser avec Pascal. Car dans les Ă©clats brisĂ©s des PensĂ©es se rĂ©flĂ©chissent nos paradoxes et nos ambivalences, notre inquiĂ©tude et notre grandeur. Et le feu de notre dĂ©sir de bonheur, dont le philosophe fait un chemin vers Dieu.

    • #11938 RĂ©pondre
      Sarah G
      Invité

      L’inquiĂ©tude, jusqu’à l’angoisse, traverse les PensĂ©es de Pascal. Car l’homme y est dĂ©crit comme un ĂȘtre perdu dans l’infini de l’univers, incapable d’y comprendre sa place, de s’y orienter. On est au XVIIe siĂšcle, aprĂšs les bouleversements de la Renaissance. Les dĂ©couvertes de la physique et de l’astronomie ont brisĂ© les reprĂ©sentations du monde de la pensĂ©e antique et mĂ©diĂ©vale, closes et harmonieuses, oĂč l’homme s’était assignĂ© une place centrale qui pouvait le rassurer. Le nouvel univers physique apparaĂźt dĂ©sormais comme marquĂ© par l’infini, qui n’était jusqu’ici que l’attribut traditionnel de Dieu. Brusque Ă©largissement des horizons. Soudaine perception de la disproportion de la personne humaine et de ce qui l’environne. Vertige d’une absence de maĂźtrise de l’explication de l’homme et du monde.Pascal enregistre ce changement sismique, il capte l’angoisse d’abandon et de dĂ©sorientation qu’il suscite. L’a-t-il Ă©prouvĂ©e comme scientifique ? Rien n’interdit de le penser. Mais, dans les PensĂ©es, son propos n’est ni de se dĂ©peindre ni de partager ses Ă©mois Ă  la maniĂšre des Romantiques. S’il dĂ©crit un vertige, c’est pour en faire un usage argumentatif : Pascal veut donner une autre assise Ă  l’homme, une quiĂ©tude venue de Dieu seul.
      Tel un peintre, le philosophe cherche pour cela les bons points de vue, se situe du cĂŽtĂ© de l’infiniment petit ou de l’infiniment grand, fait surgir des images pour rendre compte de l’abandon et de la faiblesse humaine dans un univers inhospitalier. Il donne Ă  voir l’immensitĂ© de l’univers qui « me comprend et m’engloutit comme un point » (§104, ƒuvres complĂštes, « La PlĂ©iade »). « Tout le monde visible n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature » (§185), écrit-il encore. VoilĂ  l’homme dĂ©crit comme « Ă©garĂ© dans un recoin de l’univers » (§184), « dans son canton dĂ©tournĂ© de la nature » (§185). Pascal compare mĂȘme sa situation Ă  celle d’un « homme qu’on aurait portĂ© endormi dans une Ăźle dĂ©serte et effroyable et qui s’éveillerait sans connaĂźtre oĂč il est, et sans moyen d’en sortir » (§184).
      « Nous voguons sur un vaste milieu, toujours incertains et flottants, poussĂ©s d’un bout vers l’autre »
      Blaise Pascal
      Dans ce monde marquĂ© par l’obscuritĂ©, mais aussi « muet » (§184), sans harmonie, sans rĂ©sonance, le philosophe Ă©prouve une condition faite de fragilitĂ©, d’abandon.« Dans l’infinie immensitĂ© des espaces que j’ignore et qui m’ignorent, je m’effraie et m’étonne de me voir ici plutĂŽt que lĂ  »(§64). Il ne peut que ressentir sa condition contingentecar « combien de royaumes nous ignorent » (§39). Le vertige est encore accentuĂ© par le fait que ce monde est changeant, flottant, sans assise, « tout branle avec le temps » (§54). « Nous voguons sur un vaste milieu, toujours incertains et flottants, poussĂ©s d’un bout vers l’autre (
). Rien ne s’arrĂȘte pour nous (
). Nous brĂ»lons de trouver une assiette ferme (
) mais tout notre fondement craque et la terre s’ouvre jusqu’aux abĂźmes » (§185).S’il Ă©tait conscient de sa condition et de sa place rĂ©elle dans le monde, l’homme devrait ĂȘtre saisi de perplexitĂ©, d’angoisse, s’interroger, entreprendre de sonder cette Ă©nigme. Au contraire, Pascal constate qu’il s’illusionne et fuit. Comment ? Il se met d’abord au centre de tout, se gonfle d’amour-propre et s’attache Ă  une vaine quĂȘte de gloire, « la plus grande bassesse » (§435). Il recherche de maniĂšre maladive et insatiable « l’estime des hommes ».« Nous sommes si prĂ©somptueux que nous voudrions ĂȘtre connus de toute la terre et mĂȘme des gens qui viendront quand nous ne serons plus » (§111), raille Pascal.Le divertissement, loin d’éloigner les maux, les augmente pourtant. Par lui, l’homme s’expose aux pĂ©rils de la vie de cour, de la guerre
 On ne peut ĂȘtre heureux dans le divertissement « car il vient d’ailleurs et de dehors », « partant sujet Ă  ĂȘtre troublĂ© par mille accidents, qui font les afflictions inĂ©vitables » (§ 123). D’oĂč cet aphorisme bien connu : « J’ai dit souvent que tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne pas savoir demeurer en repos dans une chambre. » Bien sĂ»r, il ne s’agit pas lĂ  d’une invitation au cocooning, ni mĂȘme Ă  un retrait stoĂŻcien du monde, mais Ă  savoir demeurer en la prĂ©sence de soi-mĂȘme, dans la pensĂ©e de sa condition rĂ©elle, prĂ©alable Ă  la vraie consolation qui, pour Pascal, ne peut venir que de Dieu.Ce discours Ă  visĂ©e thĂ©ologique n’enlĂšve rien Ă  la puissance philosophique de la description pascalienne. « Le divertissement fonctionne au sein d’une apologĂ©tique, sans doute, mais il fonctionne comme un concept autonome, insiste Laurence Devillairs. Si vivre Ă©tait en soi un bonheur, pourquoi nous “divertir’’ sans cesse ? C’est ce que montre Pascal et je ne vois aucune analyse moderne aussi puissante. Cette quĂȘte du bonheur sans cesse déçue, parce que ce que nous dĂ©sirons excĂšde notre dĂ©sir, cette soif d’absolu, aucun moderne ne le dĂ©crit avec autant de force. »

    • #11939 RĂ©pondre
      Sarah G
      Invité

      Si la pensĂ©e de Pascal est puissante, c’est parce qu’elle refuse toute approche unilatĂ©rale pour cultiver les paradoxes, manifester les contrastes. Dans sa description de l’homme, on peut percevoir la trace du Pascal physicien : le philosophe est sensible aux forces qui traversent l’homme, aux tensions qui l’habitent, Ă  ses Ă©lans contradictoires. Écoutez donc cette Ă©tonnante Ă©numĂ©ration par laquelle il le dĂ©crit : « Quelle chimĂšre est-ce donc que l’homme ? Quelle nouveautĂ©, quel monstre, quel chaos, quel sujet de contradictions, quel prodige ? Juge de toutes choses, imbĂ©cile ver de terre, dĂ©positaire du vrai, cloaque d’incertitude et d’erreur, gloire et rebut de l’univers. Qui dĂ©mĂȘlera cet embrouillement ? » (§123) ou encore : « Qu’est-ce qu’un homme dans la nature ? Un nĂ©ant Ă  l’égard de l’infini, un tout Ă  l’égard du nĂ©ant, un milieu entre rien et tout » (§185).C’est dans la prise de conscience de cet entre-deux que se situe la juste pensĂ©e de l’homme. « L’homme connaĂźt qu’il est misĂ©rable. Il est donc misĂ©rable puisqu’il l’est, mais il est bien grand puisqu’il le connaĂźt » (§113). On lui doit aussi la cĂ©lĂšbre comparaison de l’homme Ă  un roseau pensant. « L’homme n’est qu’un roseau, le plus faible de la nature, mais c’est un roseau pensant. Il ne faut pas que l’univers entier s’arme pour l’écraser ; une vapeur, une goutte d’eau suffit pour le tuer. Mais quand l’univers l’écraserait l’homme serait encore plus noble que ce qui le tue puisqu’il sait qu’il meurt et l’avantage que l’univers a sur lui, l’univers n’en sait rien » (§186).
      Pour Pascal, l’homme est un « roi dĂ©possĂ©dĂ© » (§108). Il est tiraillĂ© entre le malheur de sa condition et le bonheur qu’il ne cesse de rechercher. Cette soif de bonheur peut alors ĂȘtre dĂ©cryptĂ©e comme la trace d’un bonheur absolu perdu, d’un Ă©tat originel, celui d’avant le pĂ©chĂ© et de la Chute. « Qu’est-ce donc que nous crie cette aviditĂ© et cette impuissance sinon qu’il y a eu autrefois dans l’homme un vĂ©ritable bonheur, dont il ne lui reste maintenant que la marque et la trace toute vide » (§ 138).La nature de l’homme est paradoxale. Pascal le montre Ă  la fois misĂ©rable et grand, c’est-Ă -dire contradictoire. Ni ange, ni bĂȘte, mais homme. Capable d’un dĂ©sir falsifiĂ© et du dĂ©sir de Dieu. « La prĂ©sence de l’image de Dieu en l’homme est ce qui conduit celui-ci Ă  comprendre que son ĂȘtre mĂȘme le dĂ©passe, fait remarquer HĂ©lĂšne Michon, maĂźtresse de confĂ©rences Ă  l’universitĂ© de Tours, qui vient de publier Se convertir Ă  Dieu avec Blaise Pascal(lire « Pour aller plus loin », p. 30). « De la mĂȘme façon, la prĂ©sence de ce dĂ©sir engage l’homme Ă  conclure Ă  une ineffabilitĂ© de la nature humaine, Ă  une ouverture de celle-ci vers l’infini. » Le dĂ©sir comme l’image renvoient « Ă  un autre que soi-mĂȘme, lequel vient d’ailleurs, mais nous constitue ».Pascal n’entend pas prouver l’existence de Dieu, tĂąche trop exorbitante pour la raison. Mais son propos est de dĂ©gager l’espace pour rendre possible l’accueil de Dieu. Puisque Dieu se donne uniquement par grĂące, qu’il est don gratuit, l’homme ne peut pas, par ses propres forces, le rendre prĂ©sent. Il peut nĂ©anmoins se rendre disponible. « L’homme n’est pas digne de Dieu mais il n’est pas incapable d’en ĂȘtre rendu digne » (§224), écrit Pascal. Il doit pour cela passer par un chemin d’apprentissage, d’écoute, oĂč Dieu est celui qui enseigne.
      De quoi sera fait cet itinĂ©raire ? Pour Pascal, il passe par une pĂ©dagogie de la dĂ©sorientation. La mĂ©thode est rude, mais elle est cohĂ©rente avec l’interlocuteur que Pascal s’est donnĂ©, un homme confiant en ses propres moyens, fermement assurĂ© sur sa raison, et qui se croit maĂźtre de l’univers comme il se croit maĂźtre de lui-mĂȘme. Aussi le philosophe cherche-t-il Ă  Ă©branler sa douteuse confiance en lui. « S’il se vante, je l’abaisse ; s’il s’abaisse, je le vante ; et le contredis toujours, jusqu’à ce qu’il comprenne qu’il est un monstre. »Ce chemin vers Dieu passe aussi par un renoncement aux passions. Pour Pascal, « l’impuissance Ă  croire vient de (nos) passions ». D’oĂč son conseil : « Travaillez donc non pas Ă  vous convaincre par l’augmentation des preuves de Dieu, mais par la diminution de vos passions » (§397). Ce chemin implique des efforts, il sera douloureux, ne cache pas le philosophe, « mais cette peine ne vient pas de la piĂ©tĂ© qui commence d’ĂȘtre en nous, mais de l’impiĂ©tĂ© qui y est encore » (§514).
      Au cƓur de l’exercice vient la pratique de « se haĂŻr », rĂ©pĂ©tĂ© Ă  plusieurs reprises dans les PensĂ©es. À distance des interprĂ©tations simplistes et littĂ©ralistes, l’historien de la philosophie Vincent Carraud a prĂ©cisĂ© la nature et le pĂ©rimĂštre de cette haine de soi dans son ouvrage de rĂ©fĂ©rence Pascal et la philosophie. « Il importe de distinguer un bon et un mauvais usage de l’amour de soi, souligne-t-il. L’amour de soi est haĂŻssable en tant qu’il relĂšve de l’usurpation et de la tyrannie qui porte le moi Ă  se faire Dieu (
). L’amour de soi est donc haĂŻssable quand le moi se substitue Ă  ce qu’il n’est pas, Dieu. C’est pourquoi il faut haĂŻr dans l’amour de soi l’instinct qui porte le moi Ă  se prendre pour Dieu en voulant se faire centre : non pas haĂŻr le moi (comme Pascal l’écrit souvent en un raccourci saisissant), mais haĂŻr en moi l’amour de moi usurpateur. (
) Le moi est le lieu d’un amour de soi – qu’il faut haĂŻr s’il est tyrannique, mais aimer s’il est correctement rĂ©glĂ©.Pour Pascal, la pensĂ©e est embarquĂ©e dans ce mouvement vers Dieu. « Je ne puis concevoir l’homme sans pensĂ©e. Ce serait une pierre ou une brute » (§102), souligne-t-il en affirmant nettement la dignitĂ© de la pensĂ©e. Ce ne sont toutefois pas les efforts qui mĂšnent Ă  la rencontre avec Dieu, pas plus que le raisonnement. La foi est un mouvement du cƓur. Au milieu de tous les Ă©crits dĂ©fensifs de la religion chrĂ©tienne qui sont contemporains aux PensĂ©es, le projet de Pascal se distingue « en minimisant la part de la raison et des procĂ©dĂ©s de persuasion. Il travaille davantage Ă  toucher et disposer le cƓur qu’à convaincre et persuader l’esprit », indique le philosophe Pierre Lyraud, professeur adjoint Ă  l’universitĂ© de MontrĂ©al, Ă©galement auteur d’un ouvrage sur Pascal (lire « Pour aller plus loin », p. 30). Qui est le Dieu de Pascal ? Pour l’entrevoir, laissons-nous guider par un texte Ă  part, appelĂ© le MĂ©morial, tĂ©moignage d’une expĂ©rience spirituelle dĂ©cisive, datĂ©e par lui-mĂȘme du 23 novembre 1654. Pascal conservait sur lui ce papier,tout Ă  la fois « document, monument, argument », selon le philosophe Pierre Lyraud. Il l’avait cousu dans son pourpoint, en deux versions – le papier et le parchemin –, le replaçant Ă  chaque fois qu’il en changeait. Son contenu ne fut dĂ©couvert que quelques jours aprĂšs sa mort. Dans ce texte sobre et poignant, Pascal Ă©voque une nuit de « feu », sous la forme d’une mĂ©ditation spirituelle, qui commence par ces premiĂšres lignes :
      « Feu. Dieu d’Abraham. Dieu d’Isaac. Dieu de Jacob
      non des philosophes et des savants
      Certitude, joie, certitude, sentiment, vue, joie
      Dieu de Jésus-Christ. »
      Le Dieu de Pascal se prĂ©sente comme celui de JĂ©sus-Christ, mais tout autant que celui de l’Ancien Testament. Il est le Dieu annoncĂ© par les prophĂštes, dĂ©voilĂ© par les Écritures, reconnu dans l’Évangile. S’il n’est pas le Dieu « des philosophes », c’est parce qu’il est le Dieu vivant, celui qui se manifeste et vient au-devant des hommes. Celui qui, depuis les dĂ©buts de l’histoire sainte prend l’initiative de l’alliance, car Dieu se plaĂźt Ă  se communiquer aux hommes.
      Le texte se poursuit par l’évocation des consĂ©quences de cette rĂ©vĂ©lation. « Oubli du monde et de Tout hormis DIEU », « renonciation totale et douce », affirmation du caractĂšre central de l’Évangile, perception de la « grandeur de l’ñme humaine », sentiment effusif de la joie.Pascal ne s’empare pas de Dieu. Il se laisse conquĂ©rir, livrĂ© dans une renonciation totale. La joie – le terme est rĂ©pĂ©tĂ© sept fois dans la version du parchemin – peut accompagner cette « renonciation douce et totale », puisque « JĂ©sus-Christ est un Dieu dont on s’approche sans orgueil et sous lequel on s’abaisse sans dĂ©sespoir », Ă©crira plus tard Pascal dans les PensĂ©es (§198).
      La thĂ©ologie de Pascal est centrĂ©e sur le Christ, unique mĂ©diateur entre Dieu et les hommes, et la tonalitĂ© qui domine est celle de la Passion. Dans le MĂ©morial, Pascal s’accuse d’avoir « fui, renoncĂ©, crucifiĂ© » JĂ©sus-Christ, comme s’il se situait dans le groupe des disciples endormis au jardin de GethsĂ©mani ou parmi les soldats romains le clouant sur la croix.Dans les PensĂ©es, le philosophe dĂ©ploiera une mĂ©ditation profonde sur la Passion du Christ, Ă©voquĂ©e avec une rare puissance de suggestion. Il invitera l’homme Ă  offrir sa prĂ©sence au Christ souffrant, comme si, chaque jour, s’actualisait le Vendredi saint. « JĂ©sus cherche de la compagnie et du soulagement de la part des hommes. Cela est unique en toute sa vie, ce me semble, mais il n’en reçoit point, car ses disciples dorment. JĂ©sus sera en agonie jusqu’à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-lĂ  » (§717). AssurĂ©ment, Pascal veille et ne veut pas dormir. « Je m’en suis sĂ©parĂ©/que je n’en sois jamais sĂ©parĂ© », écrit-il dans la langue des mystiques, qui unit le manque et le dĂ©sir de l’union Ă  Dieu.

      • #12006 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        Dieu en soi, .. savoir demeurer en la prĂ©sence de soi-mĂȘme, dans la pensĂ©e de sa condition rĂ©elle, prĂ©alable Ă  la vraie consolation qui, pour Pascal, ne peut venir que de Dieu / …
        Blaise a donc Ă©tĂ© bien souffrant, sacrĂ©ment perdu mĂȘme face Ă  ses doutes et Ă  sa comprĂ©hension de la place des hommes sur la terre et dans l’immensitĂ© de l’univers; jusqu’Ă  ce que, ‘une fois acceptĂ© le vertige, il circonscrive un lieu de pensĂ©e raisonnable Ă  une chambre.
        En voilà un qui aurait adoré avoir la fibre.

      • #12011 RĂ©pondre
        Graindorge
        Invité

        TrĂšs trĂšs beau prĂ©sent cher Sarah G. Je crois qu’on ne peut pas prouver l’existence de Dieu, encore moins dans un microscope aussi puissant soit-il. C’est Ă  Lui de me prouver Son Existence. ConcrĂštement. Scientifiquement. Je n’ai pas Ă  croire ou Ă  ne pas croire. Je veux sentir Sa PrĂ©sence. Ou rien.

    • #12004 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #12044 RĂ©pondre
      lison
      Invité
      • #12053 RĂ©pondre
        GaelleS
        Invité

        VoilĂ  Lison

        «La Forme-Commune», le terrain du collectif
        De Longo MaĂŻ Ă  Notre-Dame-des-Landes, la chercheuse amĂ©ricaine Kristin Ross s’intĂ©resse Ă  la rĂ©appropriation d’espaces par des communautĂ©s qui expĂ©rimentent d’autres maniĂšres d’habiter.

        par Marie-Eve Lacasse

        La Commune de Paris. La Commune de Nantes, un siĂšcle plus tard. La ZAD de Notre-Dame-des-Landes. Le Larzac. Sanrizuka au Japon. Tous ces exemples, ces façons d’inventer d’autres maniĂšres de vivre – et donc de se loger, de se nourrir, de communiquer, de s’aimer – ont permis Ă  des citoyens ordinaires d’expĂ©rimenter, temporairement (ou de façon plus pĂ©renne comme dans la commune de Longo MaĂŻ Ă  Limans, dans les Alpes-de-Haute-Provence), une autre façon de prendre en main leur administration collective. C’est Ă  ces luttes si particuliĂšres que s’attache la chercheuse amĂ©ricaine Kristin Ross, professeure de littĂ©rature comparĂ©e Ă  l’UniversitĂ© de New York, spĂ©cialiste de la culture française. DĂ©jĂ  autrice de plusieurs livres sur l’imaginaire de la Commune, elle condense dans la Forme-Commune. La lutte comme maniĂšre d’habiter ses rĂ©flexions sur l’occupation d’espaces considĂ©rĂ©s comme prĂ©cieux pour la survie humaine. Terres arables et nourriciĂšres, Ă©cosystĂšmes fragiles ou exceptionnels, ces zones menacĂ©es d’expropriation renferment un trĂ©sor Ă  dĂ©fendre contre des projets d’aĂ©roports, de bĂ©tonisation, de data center ou d’autoroutes.
        S’appuyant en grande partie sur l’histoire de la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, Kristin Ross rappelle que le projet d’aĂ©roport international, ce non-lieu oĂč passent et repassent les flux de gens et d’argent, «trouve son origine dans les rĂȘves et la pensĂ©e magique d’une bourgeoisie rĂ©gionale, crĂ©ole mĂȘme, grisĂ©e par l’explosion de la rhĂ©torique dĂ©veloppementaliste au plus fort des Trente Glorieuses». Michel DebrĂ© parlait de cette zone comme d’un dĂ©sert, Ă  la grande surprise des paysans qui y vivaient (le terrain est, comble de l’ironie, couvert d’étangs et de zones humides). On connaĂźt la suite, avec sa fin heureuse : ces 1 600 hectares, protĂ©gĂ©s inlassablement au cours des dĂ©cennies qui suivront, redeviendront peu Ă  peu le bocage mĂ©diĂ©val qu’il avait Ă©tĂ© avec «ses haies, ses bois et ses champs de toutes sortes intacts, divers et complexes». Les promoteurs immobiliers ont soudainement reculĂ© devant un lieu qui aurait pu accueillir un aĂ©roport, lieu de nuisances sonores et polluantes. Au final, ce paradis de Notre-Dame-des-Landes «a Ă©chappĂ© Ă  l’étalement urbain qui a touchĂ© une grande partie de la pĂ©riphĂ©rie de Nantes».
        Ohé ! Partisans, ouvriers et paysans
        L’une des notions les plus intĂ©ressantes du livre de Kristin Ross s’inspire de la logique de «restitution» des autochtones d’AmĂ©rique du Nord, qui «évoque un rapport historique Ă  la terre, qui a peut-ĂȘtre Ă©tĂ© perdu, extirpĂ© violemment ou oubliĂ©, mais qui est toujours prĂ©sent sous une certaine forme, prĂȘt Ă  ĂȘtre rĂ©veillĂ© et restaurĂ© par un processus continu de rĂ©apprentissage et de rĂ©invention». En d’autres termes, les terres arables appartiennent Ă  l’humanitĂ© et lui sont dues ; se les rĂ©approprier est un droit. Au-delĂ  de sa dimension Ă©cologique, le livre de Ross s’intĂ©resse de prĂšs Ă  ceux et celles qui dĂ©cident de s’engager Ă  corps perdu dans ces luttes. Paysans, ouvriers, Ă©tudiants mettent la thĂ©orie politique Ă  la rude Ă©preuve du quotidien dans ces «zones Ă  dĂ©fendre» oĂč ils vivent dĂ©sormais ensemble. Apprentissage des travaux de la ferme et de la vie en collectivitĂ© pour certains, partage de la mĂ©moire paysanne pour les autres, la chercheuse donne Ă  voir un certain «luxe communal» contre le discours sur l’austĂ©ritĂ© : un oxymore qui n’en est pas un car, dans la «forme-Commune», la richesse repose sur la fertilitĂ© des terres et non sur le matĂ©riel. Cette maniĂšre de faire de la politique est une façon de «gagner du terrain dans la bataille contre l’enclosure» et permet de repenser complĂštement son rapport au temps et au travail.
        Quelques pages Ă©tonnantes sont consacrĂ©es au moment oĂč Kristin Ross est invitĂ©e Ă  Notre-Dame-des-Landes pour y faire une confĂ©rence. Soudain, tous ses repĂšres habituels de chercheuse sont bousculĂ©s. Elle n’est plus attendue Ă  la gare puis dĂ©posĂ©e Ă  l’hĂŽtel puis invitĂ©e au restaurant. Elle doit participer aux travaux des champs et partager son temps avec les autres, elle qui chĂ©rit sa solitude. Le choc est si grand qu’elle suspend sa rĂ©serve dans l’écriture mĂȘme. Plaisir de la fatigue du travail physique, du rythme imposĂ© par les impĂ©ratifs de la ferme, de l’intense rapport d’interdĂ©pendance aux autres
 Cette dĂ©couverte la bouleverse tant que son rĂ©cit donne Ă  l’essai lui-mĂȘme quelques pages d’une libertĂ© inattendue Ă  ce niveau conceptuel. Magnifiquement traduit par Etienne Dobenesque, la Forme-Commune est un essai Ă©rudit et sensible qui porte un regard sans angĂ©lisme sur ces formes courageuses de dĂ©fense des vrais trĂ©sors du monde.
        Kristin Ross, la Forme-Commune. La lutte comme maniùre d’habiter. Traduit de l’anglais par Etienne Dobenesque. La Fabrique, 150 pp., 14 €.

        • #12055 RĂ©pondre
          Sarah G
          Invité

          Merci beaucoup pour le partage, trĂšs trĂšs envie de lire cet essai.
          Cela rejoint l’article de lundi matin mĂ©dia partagĂ© par Carpentier dans le topic guerre de l’eau, si je ne me trompe pas.

          • #12065 RĂ©pondre
            Carpentier
            Invité

            😘 tu ne trompes pas, dans tous les cas, il arrive bien, en effet, Ă  Carpentier, de ne pas poster ou de repĂ©rer, indiquer, demander de partager en entier, autre chose que des anneries 😂 mais chuuuut

            • #12066 RĂ©pondre
              Carpentier
              Invité

              tu ne *TE

            • #12067 RĂ©pondre
              Sarah G
              Invité

              Et merci Ă  toi, chacun en profite aussi.
              Beaucoup aimé les vidéos de Barbara

        • #12084 RĂ©pondre
          lison
          Invité

          Merci GaelleS
          J’ai voulu t’envoyer en Ă©change un lien vers quelques pages du livre ( via un PDF de La Fabrique) mais ça n’a pas marchĂ©.
          J’ai voulu faire la mĂȘme chose avec un lien vers le livre de Tariq Ali sur Churchill Ă©voquĂ© ailleurs par Charles et François. Idem
          Tant pis. C’est le grand complot mondial du 22 juin .

    • #12074 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #12083 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #12122 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      đŸ˜¶https://www.liberation.fr/societe/education/quand-blanquer-pilote-sans-feu-vert-un-projet-decole-ecolo-pour-veolia-20230623_6LZAVDQBYRAK5ALZQKCVXOQZMI/

      • #12247 RĂ©pondre
        Céline
        Invité

        L’enseignement supĂ©rieur privĂ© lucratif est un secteur en forme olympique. 737 000 Ă©tudiants (un quart des effectifs), au dernier dĂ©compte, notamment les déçus de Parcoursup. Les inscriptions ont encore augmentĂ© de 10 % l’annĂ©e derniĂšre, essentiellement dans des Ă©tablissements dĂ©tenus par des groupes financiers, alors qu’elles restent stables dans l’enseignement public (0,3 %). Les hauts responsables de l’Etat, aussi, sautent Ă  pieds joints. Anciens ministres, ex-directeurs de cabinet, hauts fonctionnaires en pantouflage
. Les nouvelles recrues arrivent par grappes.

        Dernier en date : Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education sous la premiĂšre Ăšre Macron. Il avait remportĂ© la palme de longĂ©vitĂ© rue de Grenelle. Le voilĂ  dĂ©sormais Ă  bicyclette dans les pages de Paris Match pour parler de ses nouvelles activitĂ©s : «CrĂ©er une quinzaine d’écoles de la transition Ă©cologique dans des villes moyennes françaises, puis dans le monde.» Les deux premiers sites ouvriront leurs portes Ă  Arras (Pas-de-Calais) et Ă  Paris.

        Un cursus «en cours de construction»

        Dans l’hebdomadaire, l’ancien ministre prĂ©cise que ces Ă©coles seront chapeautĂ©es par une association toute fraĂźche : Terra Academia, inconnue au greffe des associations de Paris.En revanche, la marque «Terra Academia Ă©cole de la transformation Ă©cologique» a bien Ă©tĂ© dĂ©posĂ©e Ă  l’institut national de la propriĂ©tĂ© intellectuelle (Inpi), par
 Veolia. La multinationale, numĂ©ro 1 dans la gestion de l’eau et des dĂ©chets, est derriĂšre le projet. Rien de secret. Au contraire, Veolia s’en vante, ce projet coche tous les critĂšres ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance), trĂšs apprĂ©ciĂ©s des marchĂ©s financiers. L’information est mise en avant dans un encadrĂ© couleur saumon sur le site du groupe : «Veolia crĂ©e Ă  Paris l’école de la transformation Ă©cologique baptisĂ©e “Terra Academia” afin de prĂ©parer les Ă©tudiants aux mĂ©tiers de demain et rĂ©pondre Ă  l’urgence environnementale.» InterrogĂ© par LibĂ©ration, le groupe prĂ©cise : «Jean-Michel Blanquer a acceptĂ©, il y a quelques mois, de piloter ce projet. [
] Nous n’avons pas de calendrier exact, c’est encore en cours de construction.»

        L’ancien ministre apparaĂźt aussi sur une double page d’un rapport sur les enjeux stratĂ©giques du groupe, sous la forme d’un long entretien dans lequel il dĂ©taille les ambitions. «Elles sont grandes, Ă  la mesure de l’enjeu. [
] Une Ă©cole de pensĂ©e qui s’appuiera sur un conseil scientifique transdisciplinaire.» SollicitĂ© par LibĂ©ration, Jean-Michel Blanquer rĂ©pond d’un texto : «Veolia m’a dit qu’il vous avait rĂ©pondu [
] Je pilote la prĂ©figuration de ce projet qui doit contribuer Ă  l’accĂ©lĂ©ration de la transformation Ă©cologique sur une base trĂšs territoriale avec une utilitĂ© Ă©cologique et sociale trĂšs forte.»

        Dans Paris Match, il explique qu’«en fonction des besoins locaux», Terra Academia «adaptera ses formations, dispensĂ©es avec l’universitĂ©, les CFA locaux, et parfois des Ă©coles d’ingĂ©nieurs.» Ce qui pose plusieurs questions. Quelle sera la nature des liens avec les universitĂ©s ? Quel sera le statut de ces formations ? Quel contenu ? Seront-elles Ă©ligibles aux subventions publiques ?

        Le rĂŽle de Jean-Michel Blanquer, en tant qu’ancien ministre, interroge aussi. Pourquoi ne pas plutĂŽt monter cet ambitieux projet au sein de l’universitĂ© ou d’un Ă©tablissement public qui aurait ainsi pu profiter de sa notoriĂ©tĂ© ? En pilotant une Ă©cole privĂ©e, financĂ©e par un groupe du CAC 40, ne s’expose-t-il pas Ă  de possibles conflits d’intĂ©rĂȘts ?

        La HATVP ne s’est pas prononcĂ©e

        En France, c’est la Haute AutoritĂ© pour la transparence de la vie publique qui a la charge de surveiller les reconversions des anciens ministres, leurs collaborateurs et les hauts fonctionnaires. Pendant une durĂ©e de trois ans, les anciens responsables publics doivent la saisir avant toute nouvelle activitĂ© dans le privĂ©, pour s’assurer de sa compatibilitĂ© avec leurs anciennes fonctions. Sur le plan pĂ©nal d’abord, pour Ă©carter tout risque de prise illĂ©gale d’intĂ©rĂȘts. Mais aussi dĂ©ontologique. «La Haute AutoritĂ© vĂ©rifie que le responsable public n’a pas profitĂ© du temps oĂč il exerçait ses fonctions pour nouer des liens particuliers et prĂ©parer sa sortie. Elle s’assure aussi qu’il n’a pas vocation Ă  servir de lobbyiste Ă  l’entreprise privĂ©e, en utilisant son carnet d’adresses et ses relations avec son ancienne administration», sous-titre Jean-François KerlĂ©o, vice-prĂ©sident de l’Observatoire de l’éthique publique.

        En l’espĂšce, la HATVP ne s’est pas prononcĂ©e. Seuls deux avis ont Ă©tĂ© rendus publics concernant Jean-Michel Blanquer. Ils datent du printemps 2022, quand il a rejoint un cabinet d’avocats Ă  sa sortie du gouvernement. Rien en revanche sur ce projet d’école avec Veolia
 InterrogĂ©e, la Haute AutoritĂ© confirme Ă  LibĂ©ration : «Nous n’avons pas rendu d’avis pour exercer des fonctions de directeur d’un Ă©tablissement, mais seulement pour des fonctions d’avocat.» Jean-Michel Blanquer aurait-il omis d’avertir la HATVP ? A moins qu’il ne considĂšre que «piloter» des Ă©coles fasse partie de son activitĂ© d’avocat ?

        La HATVP peut toujours s’autosaisir, c’est dans ses prĂ©rogatives. «Dans l’hypothĂšse oĂč des Ă©lĂ©ments nouveaux sont portĂ©s Ă  sa connaissance, ceux-ci font toujours l’objet de vĂ©rifications et d’échanges avec les intĂ©ressĂ©s», rĂ©pond-elle Ă  LibĂ©ration, refusant d’en dire plus sur le cas prĂ©cis de Jean-Michel Blanquer. Dans son rapport annuel, la Haute AutoritĂ© mentionne les dĂ©fauts de saisine, nombreux, souvent par manque d’information des concernĂ©s. D’oĂč l’importance de la sensibilisation, mais aussi d’un travail de veille, partagĂ© par l’administration, tant la tĂąche est grande.

        Un business chouchouté par la loi Pénicaud

        Les mobilitĂ©s des responsables publics vers le privĂ© sont en effet nombreuses. Leur nombre a flambĂ© en 2022 : la HATVP a enregistrĂ© 371 saisines (+89,2 % par rapport Ă  2021) . «C’est bien sĂ»r liĂ© Ă  la pĂ©riode Ă©lectorale, commente Jean-François KerlĂ©o. Mais aussi Ă  la perte de prestige de la haute fonction publique.» Il dĂ©crit ce mouvement de fond qui date de plusieurs annĂ©es et s’accĂ©lĂšre. Cette perte d’attrait pour les postes Ă  hautes responsabilitĂ©s dans l’appareil de l’Etat. «Parce que le privĂ© paie le double. Que la reconnaissance sociale de servir le service public n’est plus la mĂȘme. De cela, personne ne parle. Cela mĂ©riterait pourtant un vrai dĂ©bat de sociĂ©tĂ©.»

        Les mobilitĂ©s des responsables publics vers le privĂ© sont en effet nombreuses. Leur nombre a flambĂ© en 2022 : la HATVP a enregistrĂ© 371 saisines (+89,2 % par rapport Ă  2021) . «C’est bien sĂ»r liĂ© Ă  la pĂ©riode Ă©lectorale, commente Jean-François KerlĂ©o. Mais aussi Ă  la perte de prestige de la haute fonction publique.» Il dĂ©crit ce mouvement de fond qui date de plusieurs annĂ©es et s’accĂ©lĂšre. Cette perte d’attrait pour les postes Ă  hautes responsabilitĂ©s dans l’appareil de l’Etat. «Parce que le privĂ© paie le double. Que la reconnaissance sociale de servir le service public n’est plus la mĂȘme. De cela, personne ne parle. Cela mĂ©riterait pourtant un vrai dĂ©bat de sociĂ©tĂ©.»

        Une politique publique rĂȘvĂ©e pour ces gros groupes, car elle Ă©largit leur vivier d’étudiants-clients : facile de convaincre quand les frais d’inscription sont payĂ©s par les aides publiques. Les membres du cabinet de Muriel PĂ©nicaud sont, eux aussi partis, en bande, Ă  quelques rues du ministĂšre, pour monter un
 cabinet de conseil en apprentissage. Dans chacun de ces cas, la HATVP a donnĂ© son aval. Plus prĂ©cisĂ©ment, elle a prononcĂ© des «compatibilitĂ©s avec rĂ©serves», sa formule favorite qu’elle utilise dans 80 % des cas, en listant les limites Ă  ne pas dĂ©passer. Par exemple, n’«utiliser aucun document ou renseignement non public dont elle aurait eu connaissance du fait de ses anciennes fonctions publiques, sans limite de durĂ©e».
        Les moyens limités de la HATVP

        Mais lĂ , encore, se pose la question des moyens pour vĂ©rifier que ces rĂ©serves sont bien respectĂ©es
 La HATVP rĂ©pond avoir quatorze agents au sein de la direction juridique et dĂ©ontologie, dont six chargĂ©s de mission sur le respect du suivi des avis. Cela semble peu. Elle le reconnaĂźt d’ailleurs dans son rapport annuel : «Afin de garantir l’efficacitĂ© et la crĂ©dibilitĂ© des dispositifs de contrĂŽle des mobilitĂ©s entre les secteurs public et privĂ©, la dĂ©tection des dĂ©fauts de saisine et le suivi du respect des avis et dĂ©cisions rendus sont essentiels. Si la Haute AutoritĂ© est pleinement engagĂ©e dans ce sens, les moyens, humains comme juridiques, qui seraient nĂ©cessaires, font aujourd’hui largement dĂ©faut.»

        D’autant qu’il devient difficile de dĂ©nombrer le nombre de hauts fonctionnaires partis dans le privĂ©. Le secteur de l’enseignement privĂ© lucratif est un bon exemple. Liste non exhaustive : Martin Hirsch, ancien patron des hĂŽpitaux de Paris (AP-HP), recrutĂ© par Galileo comme vice-prĂ©sident, avec pour mission, entre autres, de dĂ©velopper les Ă©tudes de santĂ© (privĂ© lucratif) dans le monde. Guillaume Pepy, ancien numĂ©ro 1 de la SNCF. Lui a Ă©tĂ© propulsĂ© au conseil de surveillance de l’EM Lyon, prestigieuse Ă©cole de management, quand Galileo est entrĂ© Ă  l’automne dans le capital de l’établissement (46 % des parts). Autre figure de la SNCF : Mathias Emmerich, Ă©narque, ancien conseiller Ă  la Cour des comptes qui a pris, fin 2020, la tĂȘte du groupe privĂ© Omnes Education (Inseec, Sup de pub
) Ou encore, mĂȘme si cela remonte Ă  plusieurs annĂ©es : Jean-Xavier Moreau, ancien directeur acadĂ©mique des services de l’éducation nationale (Dasen), qui dirige les Ă©coles bilingues rachetĂ©es par le groupe Globeducate, lui aussi aux mains d’un fonds d’investissement.

        • #12248 RĂ©pondre
          Claire N
          Invité

          Merci Céline
          « Seront-elles éligibles aux subventions publiques ? »
          Cette question m’intĂ©resse Ă©galement

          • #12481 RĂ©pondre
            François Bégaudeau
            Maßtre des clés

            Toujours trÚs intéressant de suivre des parcours individuels. Tout est là, tangible, factuel, irréfutable.
            On pourrait complĂ©ter en voyant ou revoyant L’exercice de l’Etat.

    • #12221 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      👋 🏁🏁👋 benh alors 👋 ia quelqu’un ? 👋
      https://www.nouvelobs.com/sport/20230624.OBS74896/enquete-sur-les-fondus-du-triathlon-ces-sportifs-sans-limites.html

      • #12251 RĂ©pondre
        Maud
        Invité

        Ça m’intĂ©resserait fort de lire cet article aussi, si une bonne Ăąme est abonnĂ©e

        • #12269 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          Voyant ton pseudo, je suis certaine que là, ça va poster/marcher 😉

    • #12223 RĂ©pondre
      Graindorge
      Invité

      Ils attendent les 🍓 🍓 🍓 🍓

      • #12224 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        oĂč ils sont tous.tes complĂštement aux fraises plutĂŽt, ouais đŸ€Ł

        • #12225 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          * ou

          • #12227 RĂ©pondre
            Sarah G
            Invité

            Mais non voyons đŸ˜€đŸ€Ł on lit dans les parcs et jardins, on prends des verres en terrasse seul ou avec des ami.es.
            Ou au ciné.
            C’est l’Ă©tĂ© Carpentier, ben ouais 😀😉, on vit plus dehors, et ouais c’est comme ça.
            Ou vu la chaleur đŸ”„, beaucoup roupille 😮

            • #12229 RĂ©pondre
              Carpentier
              Invité

              Une belle bonne grosse vie de merde, quoi.

              • #12230 RĂ©pondre
                Sarah G
                Invité

                Et toi Carpentier, tu fais quoi en ce moment, durant l’Ă©tĂ© ?

                • #12231 RĂ©pondre
                  Carpentier
                  Invité

                  on pogote, Sarah, on pogote

                  • #12232 RĂ©pondre
                    Sarah G
                    Invité

                    Tiens tiens, j’Ă©coute Le rĂ©parateur, poĂ©sie zĂ©ro et Feu.
                    Découverte de poésie zéro et Feu grùce au partage ici et sur Facebook de la part de François.
                    Donc je popote aussi Carpentier

                    • #12234 RĂ©pondre
                      Carpentier
                      Invité

                      benh tu vois que ta vie c’est pas la pub que tu dĂ©crivais

                    • #12235 RĂ©pondre
                      Carpentier
                      Invité

                      Et donc, le rĂ©parateur, c’est parce que ta cuisiniĂšre est en panne?
                      Et comment tu popotes alors? Ă  la bougie ?

                      • #12236 RĂ©pondre
                        Sarah G
                        Invité

                        Non le RĂ©parateur c’est un groupe de punk rock.
                        Et sinon il n’y a rien Ă  rĂ©parer chez moi pour le moment.

                      • #12240 RĂ©pondre
                        Carpentier
                        Invité

                        benh voui, blague ratĂ©e đŸ˜”â€đŸ’«đŸ˜…
                        popote bien, alors 🙂

                      • #12249 RĂ©pondre
                        Sarah G
                        Invité

                        Merci toi aussi, profites bien

                  • #12233 RĂ©pondre
                    Carpentier
                    Invité

                    ça chauffe là, et dans 1 heure, rdv pour go to the bal des pompiers, en attendant celui du 14 juillet dans une caserne que François connaßt

        • #12226 RĂ©pondre
          Graindorge
          Invité

          Ahahaha…!!!
          Ça y est c’est l’Ă©tĂ©! Hier grands feux de la St Jean un peu partout. Aujourd’hui marchĂ©, plage, plus d’Ă©cole. Les gamins barbotent jusqu’au dĂźner. AgrĂ©able brise Ă  l’ombre des hauts palmiers. La vie belle

      • #12478 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        Alooors 😋 les plants de gentonova donnent des fruits savoureux bien que de petite taille 😌 (miss mĂ©tĂ©o est super capricieuse lĂ  oĂč je joue Ă  la maraĂźchĂšre.)
        Du coup, on y mange tout, sans Ă©queuter, moins de souffrance, plus radicale dans la gourmandise, mais c’est pas avec ma production que je pourrai mettre de cĂŽtĂ© pour la retraite.
        J’ai mis un petit panier de mes fraises Ă  cĂŽtĂ© de votre bidon de rĂ©cup d’eau de pluie 😉
        đŸ˜”â€đŸ’«

        • #12488 RĂ©pondre
          Graindorge
          Invité

          TrĂšs bonnes les fraises, j’en ai pris 3. Le budon

    • #12490 RĂ©pondre
      Graindorge
      Invité

      *le bidon d’eau de pluie est Ă  moitiĂ© plein
      Je repasserai demain voir si I reste encore des fraises
      Merci maraĂźchĂšre

      • #12493 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        😘
        mĂȘme si pas de quoi avoir le budon* plein (style genre mot d’enfant pour *bidon đŸ€— – on 💜 – )

    • #12535 RĂ©pondre
      Dr Xavier
      Invité

      NObs – EnquĂȘte sur les fondus du triathlon , ces sportifs sans limites

      .

      Natation, vĂ©lo, course Ă  pied… Ils sont de plus en plus nombreux Ă  participer Ă  ces courses qui allient performance et technologie. Qu’est-ce qui anime les adeptes, simples amateurs ou athlĂštes aguerris, de cette discipline ultra-exigeante ?

      .

      Alpsman (au lac d’Annecy), Bearman (dans le Roussillon), Bayman (autour du Mont Saint-Michel), Frenchman (dans le Bordelais), Chtriman (Ă  Gravelines), Embrunman (dans les Hautes-Alpes) ou encore Vercorsman… Non, il n’est pas question ici d’un dĂ©barquement de super-hĂ©ros en France, mais du boom du triathlon et de sa variante la plus mythique : l’Ironman. Une compĂ©tition lancĂ©e Ă  HawaĂŻ, en 1978, par John Fletcher Collins, l’un des participants au premier triathlon moderne, organisĂ© quatre ans plus tĂŽt en Californie. Cet officier de l’US Navy dĂ©fia nageurs, cyclistes et coureurs pour dĂ©signer qui Ă©tait le plus endurant : « Nagez 3,8 kilomĂštres. PĂ©dalez 180 kilomĂštres. Courez 42,195 kilomĂštres. Vantez-vous pour le reste de votre vie ! » Tels sont le leitmotiv et l’ordre des Ă©preuves avec, Ă  la clĂ©, le titre d’« homme de fer ».

      .

      « Je vois une explication mĂ©taphysique au choix de ces trois sports, dont l’enchaĂźnement rappelle l’Ă©volution de l’homme, s’enthousiasme RaphaĂ«l VerchĂšre, prof de philo ayant accompli un Ironman. C’est un rĂ©sumĂ© du passage du milieu aquatique Ă  la quadrupĂ©die, symbolisĂ©e par le cyclisme ; puis Ă  la bipĂ©die, avec la course Ă  pied. »

      .

      Aujourd’hui, 300 000 concurrents prennent part, chaque annĂ©e, Ă  plus de 200 Ă©vĂ©nements internationaux officiellement estampillĂ©s Ironman, prĂ©cise Thibault Vellard, directeur pour la France : « Depuis les annĂ©es 2010, le triathlon se dĂ©mocratise Ă  l’instar du marathon, avec un dĂ©calage de vingt ans. » Aix-en-Provence, Les Sables-d’Olonne, Vichy et Nice accueillent les quatre Ironman français.

      .

      Se prouver que l’on peut toujours aller plus loin

      .

      Yves Cordier, directeur du rendez-vous niçois, assure que la citĂ© azurĂ©enne est « la deuxiĂšme localisation de rĂ©fĂ©rence mondiale pour l’Ironman : dĂšs 1982, elle fut le théùtre du premier triathlon d’Europe en formule longue ». Et c’est justement la baie des Anges qui a Ă©tĂ© choisie pour accueillir, en septembre, les championnats du monde d’Ironman. Une premiĂšre puisque, jusqu’Ă  prĂ©sent, seul HawaĂŻ avait ce privilĂšge. Cette annĂ©e, les hommes s’affronteront sur la French Riviera, les femmes restant sur l’Ăźle du Pacifique. En 2024, ce sera l’inverse, et ainsi de suite.

      .

      2023 est aussi historique dans l’Hexagone, car l’effectif de la FĂ©dĂ©ration française de Triathlon vient de battre le record de 2019, avec plus de 60 113 licenciĂ©s. « Une hausse de 30 % en dix ans ! souligne CĂ©dric Gosse, prĂ©sident de la FFTRI. A cela, s’ajoutent 130 000 personnes qui achĂštent un pass compĂ©tition Ă  la journĂ©e. Donc il y a environ 190 000 pratiquants pour cette discipline intĂ©grĂ©e aux JO en 2000. »

      .

      Une croissance liée à la diversification du format des courses : la distance olympique correspond à la taille dite « M » (1,5 kilomÚtre de natation, 40 kilomÚtres de vélo et 10 kilomÚtres de course à pied) ; la version XS est destinée à la découverte ; la S au sprint. Si cette derniÚre est dédiée aux obsédés du chrono, la grande majorité des adeptes est davantage mue par cette ambition répétée comme un mantra : repousser ses limites personnelles. Raphaël VerchÚre, auteur du livre « Philosophie du triathlon », paru en 2020 (Editions du Volcan), décrypte :

      .

      « C’est l’ADN mĂȘme du triathlon : se prouver que l’on peut aller toujours plus loin. C’est un sport ascĂ©tique, en lien avec la puissance d’exister : on se prouve qu’on est capable de surmonter les obstacles, on Ă©tend notre emprise sur les Ă©lĂ©ments pour « nous rendre comme maĂźtres et possesseurs de la nature », Ă©crit Descartes dans le « Discours de la mĂ©thode ». La joie profonde vient, non pas du plaisir immĂ©diat, mais de la souffrance et du dĂ©passement de soi. »

      .

      A l’image d’autres disciplines d’endurance, il y a (aussi) la recherche d’un Ă©tat de conscience modifiĂ© : « S’abrutir pour fuir une situation ou soi-mĂȘme pose la question de l’excĂšs, voire de l’addiction, trĂšs prĂ©sente chez les triathlĂštes et socialement valorisĂ©e. »

      .

      Le philosophe constate qu’ils ont souvent des profils CSP+, cadres et professions libĂ©rales :

      .

      « Le dĂ©veloppement du triathlon correspond Ă  un nouvel Ăąge du capitalisme nĂ©olibĂ©ral : on n’est plus monotĂąche, mais adaptable. Il met en scĂšne la polyvalence. »

      .

      Au fond, le triathlon est destinĂ© aux Ă©ternels insatisfaits, comme le reconnaĂźt Marjolaine PierrĂ©, Ă©tudiante de 23 ans et dĂ©jĂ  professionnelle : « On veut toujours s’amĂ©liorer dans l’un des trois sports. Je m’entraĂźne avec mon copain, pro lui aussi : c’est plus motivant et ça permet de s’entraider, d’Ă©changer, de se rassurer. Les triathlĂštes sont souvent trĂšs focalisĂ©s sur eux-mĂȘmes. Or se prĂ©parer seul est dur, la charge mentale est Ă©norme. MĂȘme les amateurs risquent le burn-out. » Elle regrette que le coaching individuel soit devenu tendance, au dĂ©triment des inscriptions en club : « C’est Ă  la mode de dire qu’on a tel ou tel coach, c’est devenu un vrai business. »

      .

      Et pas qu’en matiĂšre d’accompagnement ! Les marques de nutrition, de vĂȘtements ou d’Ă©quipements sont omniprĂ©sentes. « Le panier moyen est supĂ©rieur Ă  celui des adeptes de chacune des trois disciplines », confirme Virgile Caillet, dĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral de l’organisation professionnelle Union Sport & Cycle. Puisqu’ils pratiquent les trois sports en mĂȘme temps, ils dĂ©pensent plus, mais ils ont un aussi un certain cĂŽtĂ© « geek du matos ».

      .

      Une passion coûteuse

      .

      FrĂ©dĂ©ric Saint-Etienne, directeur de la communication chez Garmin France, marque amĂ©ricaine de matĂ©riel technologique associant son nom au triathlon de Paris, qui se tient les 24 et 25 juin, en sait quelque chose : « Ces technophiles trĂšs engagĂ©s sont prĂȘts Ă  investir beaucoup de temps et de budget. » Selon RaphaĂ«l VerchĂšre, c’est mĂȘme une course perpĂ©tuelle Ă  l’armement :

      .

      « Le triathlon est l’un des sports les plus appareillĂ©s pour mesurer les performances dans les moindres dĂ©tails et gĂ©rer son organisme comme une entreprise : amĂ©liorer son rendement, faire des gains marginaux, etc. On finit par ne plus habiter son corps de maniĂšre intime en l’observant comme une tierce personne : non pas dans le ressenti, mais Ă  travers les stats de sa montre connectĂ©e, son cardiofrĂ©quencemĂštre, ses capteurs de puissance… »

      .

      Guillaume Borgarello parle mĂȘme de dopage technologique. Cet ingĂ©nieur parisien de 31 ans a dĂ©mĂ©nagĂ© Ă  Marseille l’Ă©tĂ© dernier pour mieux s’adonner Ă  sa passion, qui s’est dĂ©clarĂ©e en 2021 : « J’y suis arrivĂ© par la course Ă  pied. Dans la trĂšs grande majoritĂ© des cas, on vient au triathlon par l’une de ses disciplines, souvent le running ou le cyclisme : soit on s’est blessĂ© et on a besoin de faire des exercices moins traumatisants, soit on se lasse de la monoactivitĂ© et on a envie de varier. »

      .

      Avec 5 000 autres personnes, il participe Ă  l’Ironman de Nice et Ă©value l’addition Ă  1 200 euros, entre l’inscription Ă  600 euros, les frais de dĂ©placement, d’hĂ©bergement et de nourriture. Il guette en permanence les innovations, « des chaussettes aĂ©rodynamiques aux chaussures avec plaque carbone dans les semelles, en passant par les combinaisons de natation ou les vĂ©los Ă  15 000 euros ». Un coĂ»t qui n’est pas uniquement financier. Depuis des mois, Guillaume ne boit plus, ne part plus en week-end avec ses amis, et se lĂšve chaque matin Ă  6 heures pour aller nager : « Pour prĂ©parer sĂ©rieusement un Ironman, il faut s’entraĂźner douze heures par semaine. Pourtant, je ne me lasse pas : les trois sports sont complĂ©mentaires dans l’effort. Je vois ça comme un voyage, avec des hauts et des bas. C’est un grand sacrifice, notamment en temps. »

      .

      Une des raisons qui expliqueraient le faible taux de pratiquantes ? Elles reprĂ©sentent en tout cas un peu moins d’un tiers des licenciĂ©es. Mais ça progresse : « Le triathlon est l’un des seuls sports oĂč le montant de la rĂ©compense est identique pour les deux sexes, tient Ă  rappeler Marjolaine PierrĂ©. De plus, il est scientifiquement prouvĂ© que les femmes sont plus rĂ©sistantes : elles gĂšrent mieux l’effort et terminent moins Ă©puisĂ©es que les hommes. »

      .

      Charles Gallant, jeune crĂ©ateur du T24 Xtrem Triathlon, a dĂ©cidĂ© de communiquer diffĂ©remment pour Ă©largir la cible : « Au dĂ©but, on affirmait que notre course Ă©tait inaccessible et ça attirait plus les hommes parce que, quand on leur dit « tu n’y arriveras jamais », leur rĂ©flexe est de s’inscrire tout de suite ! » L’effectif fĂ©minin atteint un quart, notamment parce que cet ultratriathlon de 24 heures peut se faire en relais mixte. Avis aux amatrices et aux amateurs, la tribu s’agrandit et le tri(athlon) devient un peu moins sĂ©lectif… Tout en restant trĂšs exigeant !

      • #12595 RĂ©pondre
        Maud
        Invité

        Ça c’est un beau cadeau 🙂 Merci Dr Xavier !

    • #12536 RĂ©pondre
      Dr Xavier
      Invité

      Lucbert & Lordon dans le Diplo de juillet. C’est en derniĂšre page, traditionnellement on n’y met pas un « article » proprement dit, plutĂŽt un billet d’humeur, un exercice de style.

      Ceci posĂ©, aprĂšs la lecture, j’oscille. On retrouve bien le style de Lucbert (MinistĂšre des contes), plus que celui de Lordon d’ailleurs. Le billet fait Ă©videmment rĂ©fĂ©rence Ă  la rĂ©cente sortie du PP (PrĂ©sident-Philosophe) sur la dĂ©civilisation. Il aurait pu faire Ă©cho au discours de Bourdieu de 1995, je trouve un peu curieux qu’il n’en touche mot.
      Au final, l’attelage de ces deux cerveaux L&L est-il fructueux ? Faudrait que je le relise encore une fois demain. Si vous avez un avis, je lis.

      .

      Le dĂ©civilisateur – Le Diplo

      Frédéric Lordon & Sandra Lucbert

      .

      Ça se conte en annĂ©es. Et commence en Dordogne, dans le PĂ©rigord. Un courrier, en 2020, reçu dans chaque habitation : « La collecte des dĂ©chets prendra fin en 2021. » Annonce inquiĂ©tante, annonce facĂ©tieuse : d’abord on n’a pas su trancher. Jusqu’au dĂ©but des apparitions. En route pour embaucher, un matin, on dĂ©couvre, adossĂ©s au cimetiĂšre : des conteneurs. Quatre ou cinq Ă©normes masses grises Ă  couvercles verts, jaunes et marrons — posĂ©es Ă  la lisiĂšre des tombes. Des poubelles gĂ©antes installĂ©es chez les morts.

      .

      Jouxtent des inscriptions : « À partir de 2021, vous devrez dĂ©poser vos dĂ©chets aux Points d’apports volontaires. » Et puis d’autres missives pour aviser les habitants du futur bon usage de leur volontĂ©. Leur Ă©metteur : le Syndicat mixte dĂ©partemental des dĂ©chets de la Dordogne, le SMD3. Surgi du nĂ©ant (managĂ©rial), lui aussi, et manifestement créé pour remplacer le service public auparavant chargĂ© de l’enlĂšvement et du traitement des dĂ©chets. Jusqu’alors, une taxe finançait la tournĂ©e des Ă©boueurs. Pour parvenir Ă  la « maĂźtrise des coĂ»ts et des dĂ©chets », elle est remplacĂ©e par une « redevance incitative » — quadruplement. D’une : calculĂ©e selon le volume d’ordures effectivement dĂ©posĂ©. De deux : volume, quoi qu’il en soit, dĂ©sormais limitĂ© Ă  un nombre de sacs autorisĂ©s par foyer. De trois : les sacs rationnĂ©s, remplis Ă  craquer de dĂ©chets organiques trĂšs avancĂ©s en pourrissement (en Dordogne, l’étĂ©, tempĂ©rature courante de 34 degrĂ©s), dorĂ©navant apportĂ©s par les usagers eux-mĂȘmes aux Points d’apports volontaires. De quatre : redevance nĂ©anmoins trois fois plus Ă©levĂ©e que ne l’était celle du ramassage des ordures.

      .

      Vivre en compagnie prolongée de ses déchets décomposés, travailler gratuitement et payer pour le faire. On a dit : incitatif.

      .

      Les vieux, les personnes hors d’état de dĂ©placer leurs sacs trop lourds sur des kilomĂštres ? On a dit : volontaire.

      .

      Ça se conte maintenant en milliers d’annĂ©es. Car en Dordogne se trouve la VallĂ©e de l’homme. Le long de la VĂ©zĂšre : Lascaux — « chapelle Sixtine de la prĂ©histoire », disait l’abbĂ© Breuil. Homo Sapiens a 300 000 ans, il vient d’Afrique, mais cette vallĂ©e en a conservĂ© des rĂ©alisations inhabituellement nombreuses et Ă©laborĂ©es : quatorze sites classĂ©s, six millions d’objets rassemblĂ©s au musĂ©e de la prĂ©histoire des Eyzies. Ils datent du palĂ©olithique supĂ©rieur, oĂč Homo Sapiens donne la mesure de ses particularitĂ©s : complexification des relations sociales et densification de l’imaginaire collectif — jusqu’à inventer l’art, rappelle Georges Bataille (1). Sapiens, c’est par la symbolisation de l’existence qu’il se distingue. ParticuliĂšrement celle de la mort, commencĂ©e avec NĂ©andertal, mais qui trouve avec lui son exhaussement.

      .

      VallĂ©e de l’homme oĂč Sapiens a inventĂ© l’humanitĂ©. VallĂ©e de l’homme oĂč ƒconomicus, aujourd’hui, confond les morts et les poubelles.

      .

      2021 cette fois-ci Ă  Paris. Autre lieu de prestige : la facultĂ© de mĂ©decine de Paris-V. Son prĂ©sident, M. FrĂ©dĂ©ric Dardel, et deux employĂ©s du Centre de dons des corps sont mis en examen pour « atteinte Ă  l’intĂ©gritĂ© physique de cadavres ». Des cadavres, pas n’importe lesquels. Des Homo Sapiens ont renoncĂ© Ă  la symbolisation funĂ©raire pour que persĂ©vĂšrent les Homo Sapiens : ont volontairement lĂ©guĂ© leurs corps Ă  la science. EntassĂ©s, dĂ©membrĂ©s, putrĂ©fiĂ©s, mĂ©got dans les viscĂšres, rats et vers pullulant, sols encrassĂ©s, chambres froides en panne, incinĂ©rĂ©s massivement, retrouvĂ©s dans des coffres de voiture, vendus pour des crash-tests. Des dons de corps traitĂ©s comme des dĂ©chets : un meurtre symbolique. Whodunnit ? Homo ƒconomicus. L’arme du crime : la maĂźtrise les coĂ»ts. De 2012 Ă  2019, les signalements Ă©taient pourtant venus de partout : compte rendu de la mĂ©decine du travail, audit du cabinet KPMG, inspection du ministĂšre de l’enseignement supĂ©rieur, lettre de dĂ©mission de la prĂ©sidente du comitĂ© d’éthique. La secrĂ©taire gĂ©nĂ©rale du Centre, dans l’un de ses multiples mails d’alerte, avait fini par Ă©crire : « La barbarie n’est pas loin. »

      .

      Il en fallait davantage pour empĂȘcher M. Dardel d’entrer au cabinet de Mme FrĂ©dĂ©rique Vidal, ministre de l’enseignement supĂ©rieur et de la recherche. Jusqu’au point tout de mĂȘme oĂč, le scandale Ă©clatant, il aura Ă©tĂ© jugĂ© prĂ©fĂ©rable de l’exfiltrer — mais dignement : recasĂ© comme conseiller du prĂ©sident de l’Inserm (2).

      .

      Dans le monde de la rationalitĂ© managĂ©riale, la barbarie s’orchestre — et fait carriĂšre. Homo ƒconomicus calcule et le symbolique n’entre pas dans ses colonnes chiffrĂ©es. Qu’il s’empare de l’universitĂ© et de la recherche : vingt-cinq ans d’abandon des corps dĂ©diĂ©s Ă  l’apprentissage de la mĂ©decine. Homo ƒconomicus a le front bas : un don n’est plus un bienfait. Un don est un coĂ»t — la conservation des corps coĂ»te cher. Les coĂ»ts, il faut les maĂźtriser. Les dĂ©chets comme les morts.

      .

      Vous avez dit décivilisation ?

      .

      Au minimum un meurtre en cours. Mais recouvert par d’autres. À Reims, un psychotique dĂ©compense et agresse au couteau trois aides-soignantes. L’une d’entre elles meurt. Whodunnit ? La question semble absurde tant la rĂ©ponse est Ă©vidente : le meurtrier bien sĂ»r, celui qui tenait le couteau. Pour Homo ƒconomicus, il n’y a pas Ă  chercher plus loin. On le comprend. Si l’enquĂȘte continuait, elle pourrait mal tourner. C’est que les faits divers sanglants de ce genre se ressemblent Ă©trangement. À chaque fois : « un passĂ© psychiatrique lourd ». MĂȘme les mĂ©dias s’en aperçoivent, ne peuvent pas ne pas le dire, cependant passent aussitĂŽt Ă  autre chose : pour crier Ă  la « dĂ©civilisation », puis donner la parole aux recivilisateurs.

      .

      Or, poursuivrait l’enquĂȘte, les recivilisateurs, eux aussi, ont un point commun : tous ont mis en Ɠuvre, ou mettent en Ɠuvre, ou soutiennent la mise en Ɠuvre des politiques d’Homo ƒconomicus. Celles qui, pensant d’abord aux impĂŽts des riches Ă  rĂ©duire, dĂ©truisent mĂ©thodiquement l’État de service public. DĂ©truisent l’hĂŽpital. DĂ©truisent l’hĂŽpital psychiatrique. DĂ©truisent les institutions du soin mental. RĂ©duisent les places de prise en charge, dĂ©gradent les conditions d’accueil et de traitement. Combien d’individus dangereux pour eux-mĂȘmes et pour les autres abandonnĂ©s Ă  l’errance ? En rĂ©alitĂ© Homo ƒconomicus ne s’intĂ©resse qu’à certains calculs — nĂ©glige tous les autres.

      .

      Par exemple : savoir ce qui, d’une sociĂ©tĂ© maltraitĂ©e, ressort dans l’épidĂ©miologie de la maladie mentale, ça ne l’intĂ©resse pas. Que la souffrance sociale potentialise la souffrance psychique individuelle, finit par lui infliger plus d’adversitĂ© qu’une psychĂ© ne peut en soutenir, possiblement jusqu’à la dĂ©compensation meurtriĂšre : ça ne l’intĂ©resse pas. Alors les dĂ©compensĂ©s se multiplient et leurs passages Ă  l’acte, par une loi sociale semblable Ă  celle qu’Émile Durkheim avait Ă©tudiĂ©e Ă  propos du suicide. Tant pis pour ceux que la destruction des structures du soin a laissĂ©s dans la nature, et tant pis pour ceux qui croiseront leur route.

      .

      Un ministre recivilisateur de la santĂ©, agent mĂ©thodique de la destruction, a trouvĂ© la parade : des digicodes et des camĂ©ras Ă  l’entrĂ©e des hĂŽpitaux. Son collĂšgue recivilisateur des finances approuve : on pourra continuer de baisser les impĂŽts (des riches). Le recivilisateur en chef triomphe — on peut dĂ©noncer la dĂ©civilisation. Lui, appelons-le Homo ƒconomicus Ier. Puisqu’il est l’Économie en majestĂ©.

      .

      À ce moment, on est pris d’un doute. Des cimetiĂšres poubelles aux charniers de l’École de mĂ©decine, en passant par la maltraitance sociale et institutionnelle des psychĂ©s : qui dĂ©civilise ? Qui est vraiment dĂ©civilisateur ? Nous avons un fier combattant, trĂšs inspirĂ©, trĂšs bruyant, de la dĂ©civilisation. Il ne saurait donc ĂȘtre mis en cause. Pourtant, c’est bien le mĂȘme qui saccage, qui dĂ©truit, qui assure son rĂšgne Ă  la violence sociale du capital, la propage partout dans la sociĂ©tĂ© — et la porte Ă  bout.

      .

      Or, quand elle n’est pas la lubie d’un folliculaire paranoĂŻaque d’extrĂȘme droite, la dĂ©civilisation se comprend comme la destruction des institutions qui contiennent la part de violence pronatrice inhĂ©rente aux humains en groupe. Soit trĂšs exactement ce Ă  quoi se livrent les recivilisateurs proclamĂ©s — avĂ©rĂ©s dĂ©civilisateurs rĂ©els. PrĂ©visible ironie : le DĂ©civilisateur en chef, c’est Homo ƒconomicus Ier.

      .

      Les fouilles ont montrĂ© que Sapiens s’occupait de ses handicapĂ©s — en prenait soin, et jusque dans la mort : une tombe n’a-t-elle pas rassemblĂ© un enfant handicapĂ© et un adulte, sans doute prĂ©sent Ă  ses cĂŽtĂ©s pour l’accompagner dans l’au-delĂ  ? VoilĂ  ce qu’est la civilisation. Inutile de demander oĂč se situe Ă  cet Ă©gard ƒconomicus : « les autres » et « donner » ne l’intĂ©ressent pas, sa grande affaire c’est « soi » et « prendre ». Le discours de la dĂ©civilisation profĂ©rĂ© par les dĂ©civilisateurs mĂȘmes n’en prend qu’un plus sinistre Ă©clat.

      .

      Une aide-soignante meurt sous les coups d’un individu armĂ©, ceci est un fait. À la fin des fins, cependant, c’est Sapiens assassinĂ© par ƒconomicus. Entre les deux, il y a les figures concrĂštes d’ƒconomicus : ƒconomicus Ier. Ses dĂ©cisions concrĂštes, et leurs effets concrets : le soin abandonnĂ©, les cimetiĂšres poubellisĂ©s, les corps profanĂ©s.

      .

      De l’attention aux plus faibles jusqu’au respect des morts, Homo ƒconomicus dĂ©truit les structures symboliques les plus anciennes, celles, prĂ©cisĂ©ment, qui avaient signĂ© l’entrĂ©e de l’humanitĂ© dans la civilisation, autrement dit l’avĂšnement de l’humanitĂ© comme humanitĂ©. Pendant ce temps, il se croit moderne.

      .

      Vous avez dit décivilisation ?

      .

      (1) Lascaux ou la Naissance de l’art, L’Atelier contemporain, Paris, 2021.

      (2) Institut national de la santé et de la recherche médicale.

      Le Monde Diplomatique

      • #12630 RĂ©pondre
        Claire N
        Invité

        Bonjour
        Comme toi un peu perplexe, je crois que la « personnification « d’Oeconomicus me perturbe ; quelque chose de dĂ©sespĂ©rant et d’étouffant aprĂšs la lecture ; si la mort n’a plus d’importance effectivement pour ce nouvel homme
        Ça sent un peu le dĂ©sespoir dystopique

        • #12632 RĂ©pondre
          Claire N
          Invité

          Ça m’a rappelĂ© aussi que j’ai frĂ©quentĂ© les morgues universitaires ; ce qui s’y passe est vraiment particulier et peut-ĂȘtre un peu plus complexe que cela

          • #12659 RĂ©pondre
            Dr Xavier
            Invité

            Tu pointes une rĂ©ticence que j’avais Ă  la lecture du billet : il survole trop de sujets trop vite, donne l’impression de sĂ©lectionner des faits pour appuyer la thĂšse. On reproche suffisamment aux intellectuel.le.s de droite de piocher dans ce qui les arrange (exemplairement Finkielkraut qui est un expert en la matiĂšre) pour ne pas faire pareil. Si tout le billet n’avait Ă©tĂ© que sur la morgue, comment on en est arrivĂ© lĂ , quelles structures nous y conduit, ça aurait Ă©tĂ© plus fort (Lucbert a bien consacrĂ© un puissant bouquin sur le seul « fait divers » – avec tous les guillemets d’usage – du procĂšs France TĂ©lĂ©coms).
            Tout ça pour dire si tu postes ton témoignage de ton vécu en morgue je le lirai.

            • #12781 RĂ©pondre
              Billy
              Invité

              Parler civilisation c’est hyper casse-gueule, c’est une Ă©chelle trop grande, trop floue.
              Ce texte-lĂ  y arrive en passant par le concret, parce qu’il lie le tri des dĂ©chets (tiens encore les dĂ©chets, aprĂšs le texte de Ranciere), les corps lĂ©guĂ©s Ă  la science pour la recherche et la paupĂ©risation de l’hopital psychiatrique. Alors chaque sujet n’est pas dĂ©veloppĂ©, c’est frustrant, mais je trouve puissant le lien tissĂ©, ça permet d’Ă©clairer ce qu’est notre civilisation.

              A propos des gens qui ont donnĂ© leur corps pour la science, ils Ă©crivent : « un don n’est plus un bienfait. Un don est un coĂ»t — la conservation des corps coĂ»te cher. Les coĂ»ts, il faut les maĂźtriser. Les dĂ©chets comme les morts. »
              La dinguerie de ces phrases. Ce que l’Homo oeconomicus fait de la bontĂ© du don, ce qu’il fait du sacrĂ© du corps.

              Je suis pas fan non plus de l’expression « Homo oeconomicus ». Elle a quand mĂȘme le mĂ©rite de dĂ©signer l’homme pris dans le capitalisme. La crĂ©ature que le capitalisme fait de lui. Il fallait bien inventer un mot.

              moi, je trouve ce texte fort et assez virtuose dans la façon de lier les Ă©lĂ©ments. Je continue d’attendre leur bouquin en commun. Mes attentes sont immenses. Faut dire ça fait 300 000 ans, depuis l’homo sapiens Ă  peu prĂšs que j’attends

              • #12782 RĂ©pondre
                Billy
                Invité

                (Et la comparaison avec Sapiens qui accompagnerait dans la mort, sur la foi d’une seule tombe… c’est exagĂ©rĂ© mais l’image est belle)

                Claire, si tu peux en dire plus sur les morgues, ça m’intĂ©resse. En l’état, je ne comprends pas ce que tu veux dire

                • #12794 RĂ©pondre
                  Claire N
                  Invité

                  Et bien , j’ai l’impression que le caractĂšre sacrĂ© du corps dans les morgues destinĂ©es aux Ă©tudiants
                  MĂȘme si les raisons Ă©conomiques citĂ©es doivent jouer Ă  prĂ©sent Ă©tait dĂ©jĂ  « distancĂ©e «  pour d’autres raison qu’à ce jour j’ai encore du mal Ă  Ă©lucider.
                  La premiĂšre fois que j’ai du aller en sĂ©ance de dissection, je suis arrivĂ©e en retard.
                  Avec mon amie Alex on avait traßné devant « Sakura chasseuse de carte « 
                  Nous n’avions pas eut le film prĂ©paratoire , ni le pot de Vicks pour se badigeonner sous les narines et couvrir l’odeur.
                  Quand j’ai ouvert la porte c’était pas humain
                  Des cadavres jaunes, verts, bouffis, gonflĂ©s, dĂ©charnĂ©s sur des tables en mĂ©tal Ă  perte de ma vue avec sur la tĂȘte des bandages ( pour pas les reconnaĂźtre)
                  On a fermĂ© la porte direct, on s’casse
                  Manque de bol le mec de la morgue nous court aprÚs, on résiste, il insiste
                  Alex lui demande pourquoi il fait ce métier, il se met à pleurer.
                  On rentre.
                  La fille avec qui j’étais autour d’une dame morte
                  A aussi pleurĂ© parce qu’elle avait coupĂ© en travers
                  Et qu’elle se sentait indigne du don qui lui Ă©tait fait.
                  Moi j’essayais de pas avancer en profondeur et je grattais millimùtre par millimùtre
                  Mais on s’est rendu compte qu’il y avait pire, Virgile a du aller chercher « un bras » dans « l’aquarium « et Anne Laure a dĂ» retourner seule « son cadavre «  pour Ă©tudier la fesse
                  Des garçons rigolaient
                  Dans le mĂ©tro en rentrant, je sentais la mort, j’avais l’impression que tout le monde autour le sentait aussi
                  je comprenais pas ce qui venait de se passer , pourquoi «  nos prof «  nous faisaient subir ça
                  Je sais toujours pas pourquoi, l’explication d’apprendre l’anatomie ne tient pas , les tissus sont collĂ©s, pas du tout ressemblant Ă  du vivant
                  Un schéma est plus utile , assister à une opération plus formateur.
                  Perso ça m’a traumatisĂ© sur la mort donc je suis encore plus dĂ©ter pour pas en arriver lĂ 
                  D’autres en on fait un rituel de passage pour fanfaronner.
                  C’est un peu long dĂ©solĂ©, mais dĂ©jĂ  pour moi la morgue universitaire avait un drĂŽle de rapport au sacrĂ© que je n’explique pas par le coĂ»t

                  • #12803 RĂ©pondre
                    Dr Xavier
                    Invité

                    C’est trop court tu veux dire, je veux en lire beaucoup plus 😉
                    Ça me rappelle que j’ai assistĂ© Ă  une dissection il y a 20 ans de ça parce qu’une copine en mĂ©decine me l’avait proposĂ©, bizarre comme j’ai occultĂ© ce souvenir. Un souvenir flou, verdĂątre, sans doute brouillĂ© par toutes les images clichĂ©s de films et sĂ©rie. Un certain sĂ©rieux rĂ©gnait, mais certainement pas un recueillement sacrĂ©.
                    Étrange comme l’Ă©criture fait remonter ce souvenir, attention je fabule peut-ĂȘtre, mais il me souvient avoir demandĂ© qui se portait volontaire pour donner son corps ainsi, on me fait comprendre que souvent c’est pas un choix : vieillards esseulĂ©s et SDF, constituent le gros des troupes. Ce qui expliquerait la dĂ©sacralisation ? « Ils » ne sont pas comme « nous », qui dans la salle de dissection a un frĂšre qui est devenu SDF et mort en silence ? (ce que je dis est Ă  vĂ©rifier, est-ce que je tĂ©lescope ce souvenir avec une lecture ? Est-ce que l’Ă©tudiant m’a racontĂ© cette histoire pour se rassurer ?)
                    .
                    D’oĂč ma rĂ©ticence sur le texte sur Sapiens et le respect dĂ» aux morts. Sapiens, c’est le terme gĂ©nĂ©rique pour les « peuples primitifs » (dont Pierre Clastres et tant d’autres ont montrĂ© qu’ils n’avaient rien de primitif mais c’est pas le sujet). Une grande diversitĂ© donc. Qu’ils respectaient leurs morts ne fait pas de doute, c’est documentĂ©. Mais celui de leurs ennemis ? Il y a toute une gĂ©nĂ©alogie de la profanation du corps ennemi, plus prĂšs de nous il me semble que la pratique du scalp par certains peuples amĂ©rindiens n’est pas qu’un clichĂ©, et ils ne sont pas connu pour ĂȘtre des parangons du capitalisme. Je dirais que c’est parce qu’on dĂ©sacralise le corps qui n’est pas « comme nous » – pas de « chez nous », « infĂ©rieurs », « loin » – qu’on peut ensuite le profaner, parce que c’est l’ennemi (Sapiens), ou parce que c’est une ressource (Homo Oeco). On installe des poubelles prĂšs des cimetiĂšres parce que la chaĂźne de dĂ©cision fait que la myriade de micro-dĂ©cideurs qui aboutissent Ă  l’emplacement des poubelles n’a aucun parent dans le cimetiĂšre en question. On fait du trafic de corps parce qu’aucun des traficants n’a jamais eu Ă  connaĂźtre un parent faire le don de son corps (d’ailleurs comment se passait ledit trafic ? je soupçonne une chaĂźne qui fait que celui « en haut » sous-traite la besogne de la manipulation Ă  d’autres prĂ©carisĂ©s « en bas », Ă  vĂ©rifier). On n’a jamais vu de boutiquier, mĂȘme parmi les plus pingres, mĂȘme parmi les Ă©conomistes les plus orthodoxes, se dire qu’il pouvait se faire de l’oseille avec les corps de ses parents.
                    Je marche sur des Ɠufs, mais je trouve que L&L force leur thĂšse dans l’exemple donnĂ©, et aussi en cĂ©lĂ©brant un Sapiens un peu idĂ©alisĂ©.
                    Maintenant c’est moi qui suis trop long.

                    • #12832 RĂ©pondre
                      Claire N
                      Invité

                      Oui, ta remarque me fait remonter qu’a la mĂȘme pĂ©riode nous avions des cours d’histoire de la mĂ©decine
                      Et que l’étude de l’anatomie Ă©tait clandestine Ă  cause du veto de l’église : «  du corps sacrĂ© « 
                      Les premiers anatomistes recouraient Ă  un trafic
                      Avec les bourreaux ou le personnel des cimetiĂšres
                      C’était dĂ©jĂ  sacrilĂšge ; mais comme tu l’as soulignĂ© avec des corps de personnes « en marge « 
                      Tu soulignes le profil des personnes donneuses : cela me fait Ă©galement rĂ©intĂ©grer l’aspect Ă©conomique ; j’avais occultĂ© que le don du corps permettait de ne pas payer les frais d’obsĂšques
                      Et le fait que ton souvenir soit flou est pour moi quelque chose d’assez intrigant , ça me turlupine
                      C’est une expĂ©rience tellement Ă©trange

              • #12788 RĂ©pondre
                François Bégaudeau
                Maßtre des clés

                Homo oeconomicus, c’est un classique des Ă©conomistes libĂ©raux, et par suite de la critique des Ă©conomistes libĂ©raux. Un homme – davantage rĂȘvĂ© qu’existant, davantage Ă  crĂ©er que dĂ©jĂ  effectif- qui ne serait mu que par la maximisation de ses avoirs et profits.
                Un individu rationnel, en somme.
                Pas mal de thĂ©orĂšmes libĂ©raux commenceront alors par : Ă©tant donnĂ© un individu rationnel mu par des calculs rationnels, on peut envisage que…etc
                C’est par cette fenĂȘtre que s’engouffrera la modĂ©lisation mathĂ©matique des comportements.

                • #12789 RĂ©pondre
                  François Bégaudeau
                  Maßtre des clés

                  J’aime bien ce texte, mĂȘme si je doute aussi qu’on gagne Ă  se placer, mĂȘme pour le retourner, sur le terrain de la civilisation.

                • #12839 RĂ©pondre
                  Claire N
                  Invité

                  Merci , je n’avais pas du tout cette rĂ©fĂ©rence
                  Ça affine la lecture du texte

      • #14058 RĂ©pondre
        Demi Habile
        Invité

        « Par exemple : savoir ce qui, d’une sociĂ©tĂ© maltraitĂ©e, ressort dans l’épidĂ©miologie de la maladie mentale, ça ne l’intĂ©resse pas. Que la souffrance sociale potentialise la souffrance psychique individuelle, finit par lui infliger plus d’adversitĂ© qu’une psychĂ© ne peut en soutenir, possiblement jusqu’à la dĂ©compensation meurtriĂšre : ça ne l’intĂ©resse pas. Alors les dĂ©compensĂ©s se multiplient et leurs passages Ă  l’acte, par une loi sociale semblable Ă  celle qu’Émile Durkheim avait Ă©tudiĂ©e Ă  propos du suicide. Tant pis pour ceux que la destruction des structures du soin a laissĂ©s dans la nature, et tant pis pour ceux qui croiseront leur route. »
        .
        Cet homme disait avoir Ă©tĂ© victime de la psychiatrie donc prĂ©tendre que le fond du problĂšme serait serait la destruction des structures du soin c’est dĂ©jĂ  dire qu’on a aucun respect pour la parole du prĂ©tendu fou et qu’on ne veut rien savoir de la violence dont il aurait pu faire l’objet de la part de l’institution psychiatrique. C’est un peu comme si demain un jeune de banlieue butait un flic car les flics auraient dĂ©truit sa vie et que Lordon dĂ©barquait pour rĂ©clammer des moyens supplĂ©mentaires pour la police. C’est d’extrĂȘme droite comme prise de position quoi. Et c’est vraiment la honte pour Lordon et pour tous ceux qui ne voient pas le problĂšme.

    • #12538 RĂ©pondre
      K. comme mon Code
      Invité
    • #12540 RĂ©pondre
      Dr Xavier
      Invité

      Les accompagnants des Ă©lĂšves en situation de handicap, trĂšs prĂ©caires piliers de l’école inclusive

      .

      En moins de dix ans, les accompagnants des Ă©lĂšves en situation de handicap (AESH) sont devenus le deuxiĂšme mĂ©tier de l’éducation nationale. Leur effectif a Ă©tĂ© multipliĂ© par cinq en sept ans pour atteindre presque 124 000 personnes en 2022, presque exclusivement des femmes. Une progression fulgurante, dans le sillage de celle des enfants en situation de handicap dans les Ă©coles, au nombre de 432 000 en 2023, contre 321 000 en 2017 et 134 000 en 2004. Ces professionnels sont dĂ©sormais « le principal moyen de compensation du handicap », notait, dans un rapport rendu public en dĂ©cembre 2022, l’inspection gĂ©nĂ©rale de l’éducation, et, de fait, les chevilles ouvriĂšres de la scolarisation des Ă©lĂšves handicapĂ©s dans le cadre de « l’école inclusive ».

      Mais « l’essor, sur le plan quantitatif, de la fonction d’AESH ne s’est pas accompagnĂ© d’une mĂȘme dynamique sur le plan qualitatif », dĂ©plore un rapport d’information du SĂ©nat publiĂ© mercredi 3 mai. Une semaine aprĂšs la confĂ©rence nationale du handicap (CNH), lors de laquelle le prĂ©sident de la RĂ©publique, Emmanuel Macron, a promis des mesures encore floues pour les accompagnants des Ă©lĂšves, le sĂ©nateur (Les RĂ©publicains) de la Savoie CĂ©dric Vial, rapporteur de cette mission d’information, dresse un bilan sĂ©vĂšre de la gestion « totalement inadaptĂ©e » de ces personnels par l’éducation nationale. Cette derniĂšre, constate le rapport, n’était « indĂ©niablement pas prĂ©parĂ©e Ă  gĂ©rer, tant sur le plan juridique, administratif que budgĂ©taire, cette nouvelle catĂ©gorie d’agents ».

      Dix ans aprĂšs la crĂ©ation de ce mĂ©tier en 2014, les AESH ne bĂ©nĂ©ficient toujours d’aucun statut de la fonction publique et cochent toutes les cases de la prĂ©caritĂ©. PrĂšs de 80 % d’entre eux travaillent en contrat Ă  durĂ©e dĂ©terminĂ©e (CDD) – une proposition de loi adoptĂ©e en dĂ©cembre 2022 autorise toutefois dĂ©sormais le passage en contrat Ă  durĂ©e indĂ©terminĂ©e (CDI) aprĂšs trois ans en CDD, contre six jusqu’alors.

      Leur rĂ©munĂ©ration moyenne est comprise, selon les sources, entre 750 et 850 euros net mensuels. La consĂ©quence d’une grille de salaire au smic sur les neuf premiĂšres annĂ©es, doublĂ©e de l’impossibilitĂ© pour l’éducation nationale de proposer des temps complets Ă  ces personnels, qu’elle ne peut embaucher que sur le temps de classe et non sur la pause mĂ©ridienne et le temps pĂ©riscolaire, Ă  la charge des collectivitĂ©s territoriales. Les temps complets concernent Ă  peine moins de 2 % des accompagnants des Ă©lĂšves en situation de handicap. « Avec ces contrats, vous ne vivez pas », rĂ©sume Elisabeth Garnica, prĂ©sidente du collectif AESH.

      « Mon formateur, c’est Google »

      Dans le cadre de la CNH, Emmanuel Macron a rĂ©itĂ©rĂ© sa promesse de campagne de proposer, en partenariat avec les collectivitĂ©s, des contrats de trente-cinq heures aux AESH, mais aucune modalitĂ© concrĂšte de mise en Ɠuvre n’a Ă©tĂ© avancĂ©e, alors que persistent des obstacles de financement et d’organisation du temps de travail pour les personnels.

      En plus de son contrat de vingt-quatre heures avec l’éducation nationale, Clarisse (elle n’a pas souhaitĂ© donner son nom, comme toutes les personnes citĂ©es par leur prĂ©nom), qui exerce dans le Val-de-Marne, cumule par exemple dĂ©jĂ  les employeurs pour complĂ©ter les 800 euros qui rĂ©munĂšrent ses vingt-quatre heures d’accompagnement : en plus de son contrat avec l’éducation nationale, elle a signĂ© avec la ville pour deux heures quotidiennes sur la pause mĂ©ridienne, et avec une association pour une heure trente d’études le soir. « Je fais des journĂ©es continues de dix heures quatre jours par semaine, et je n’atteins mĂȘme pas 1 000 euros net par mois, ce n’est pas possible de nous faire travailler comme ça », s’agace cette accompagnante de 50 ans.

      Cette prĂ©caritĂ© salariale se double de conditions de travail unanimement dĂ©crites comme « pĂ©nibles » par les AESH, amenĂ©s Ă  cĂŽtoyer tout type de handicap, du handicap moteur aux troubles du spectre autistique, en passant par les troubles de l’attention ou encore les troubles des apprentissages, sans formation spĂ©cifique. « Mon formateur, c’est Google », ironise Clarisse. Il lui a fallu cinq ans avant de recevoir la formation de soixante heures dĂ©sormais promise Ă  tous les AESH durant leurs trois premiers mois d’exercice, mais c’était « trop tard » et « trop peu » pour la prĂ©parer Ă  la diversitĂ© des situations individuelles.

      La plupart des accompagnants des Ă©lĂšves en situation de handicap accompagnent plusieurs Ă©lĂšves chaque semaine, l’aide mutualisĂ©e a pris le pas sur l’aide individuelle ces derniĂšres annĂ©es. « On est censĂ© Ă©couter les cours, comprendre, reformuler pour les Ă©lĂšves, les aider Ă  Ă©crire quand c’est nĂ©cessaire, rappeler les consignes, les canaliser, les calmer s’ils font des crises
 Et on en a parfois plusieurs dans une mĂȘme classe, dĂ©taille Isabelle, qui travaille dans l’HĂ©rault. Il faut ĂȘtre en alerte sans arrĂȘt, aprĂšs une journĂ©e de six heures vous ĂȘtes vidĂ©. »

      « Défections de plus en plus nombreuses »

      La tĂąche est d’autant plus difficile que, comme le constatait l’inspection gĂ©nĂ©rale en dĂ©cembre 2022, et comme le confirme Ă  prĂ©sent le SĂ©nat dans son rapport, des enfants qui devraient ĂȘtre orientĂ©s vers des « Ă©tablissements et services spĂ©cialisĂ©s » du fait de leur handicap sont scolarisĂ©s en « milieu ordinaire » faute de places dans les Ă©tablissements mĂ©dico-sociaux, et dĂ©pendent alors entiĂšrement de l’aide humaine que reprĂ©sentent les AESH.

      Nadia accompagne ainsi une fillette de CP Ă  Saint-Etienne qui attend une place dans un institut mĂ©dico-Ă©ducatif. « Nous n’arrivons pas Ă  nous comprendre, elle hurle dans la classe, me mord jusqu’au sang
 », dĂ©plore l’accompagnante, payĂ©e 900 euros par mois pour son CDD de vingt-six heures, qu’elle envisage de ne pas renouveler Ă  l’issue des trois ans. « On sait qu’on fait un travail utile, mais les conditions sont impossibles, c’est de l’exploitation », juge cette femme de 47 ans. L’anciennetĂ© moyenne dans le mĂ©tier est infĂ©rieure Ă  trois ans.

      Le rapport d’information du SĂ©nat s’ajoute Ă  une sĂ©rie d’études prĂ©cĂ©dentes alertant sur des conditions Ă  l’origine d’un profond manque d’attractivitĂ© du mĂ©tier, qui « fait face Ă  une pĂ©nurie de plus en plus inquiĂ©tante de candidats, Ă  une volatilitĂ© grandissante de ses personnels en poste, Ă  des dĂ©fections de plus en plus nombreuses ». Les remplacements n’étant pas assurĂ©s, les ruptures de prise en charge sont ainsi frĂ©quentes pour les Ă©lĂšves. Bien qu’il estime que le recours de plus en plus systĂ©matique Ă  « l’aide humaine » traduit « les dysfonctionnements d’un systĂšme d’inclusion scolaire » qui a « atteint ses limites », le rapport de CĂ©dric Vial invite Ă  une rĂ©forme urgente des « conditions d’emploi des AESH », dont le mĂ©tier demande encore Ă  ĂȘtre « professionnalisĂ© ».

      Faudra-t-il pour cela redĂ©finir leurs fonctions afin de pouvoir proposer des temps complets ? Les spĂ©cialiser dans l’accompagnement du handicap et donc crĂ©er davantage de ponts avec le secteur mĂ©dico-social, ou bien Ă©largir leur mission Ă  « l’accompagnement Ă  la scolaritĂ© » et rapprocher leur travail de celui de personnels de vie scolaire comme les assistants d’éducation ? Cette derniĂšre piste – loin de faire l’unanimitĂ© – a Ă©tĂ© avancĂ©e par l’exĂ©cutif dans le cadre de la CNH, mais le ministĂšre de l’éducation explique que des « concertations » sont nĂ©cessaires et prendront du temps. Quoi qu’il en soit, conclut le rapport, « il ne peut pas y avoir de politique d’inclusion efficace et pĂ©renne sans Ă©volution notable du statut, du temps de travail et donc de la rĂ©munĂ©ration des agents chargĂ©s de l’accompagnement des Ă©lĂšves en situation de handicap ».

    • #12543 RĂ©pondre
      Dr Xavier
      Invité

      LibĂ© – Trop long je dois le faire en deux fois.
      1.
      Scolarisation des élÚves handicapés : le grand mirage
      .
      Parmi les sujets abordés ce mercredi lors de la Conférence nationale du handicap se trouvera celui des jeunes inscrits en école ordinaire. DerriÚre la hausse de leur nombre, dont se félicitent les gouvernements successifs, la réalité est souvent difficile.
      .
      Chiara garde du collĂšge le souvenir de «merveilleuses annĂ©es». De la sixiĂšme Ă  la troisiĂšme, cette adolescente handicapĂ©e, atteinte d’une diplĂ©gie spastique (qui atteint les membres infĂ©rieurs) et d’une dyspraxie visuo-spatiale (qui perturbe les apprentissages), a Ă©tĂ© suivie par la mĂȘme accompagnante d’élĂšves en situation de handicap (AESH). Une situation marginale, alors que consigne est souvent donnĂ©e d’en changer chaque annĂ©e afin d’éviter un trop grand attachement. «On a pu dĂ©velopper un lien de confiance. Elle prenait mes notes et je pouvais vraiment me concentrer sur les cours», resitue l’élĂšve de premiĂšre de Mont-de-Marsan (Landes), alors que se tient mercredi 26 avril la ConfĂ©rence nationale du handicap (CNH), un Ă©vĂ©nement triennal placĂ© sous l’autoritĂ© du prĂ©sident de la RĂ©publique et censĂ© donner les orientations des grandes politiques publiques dans le domaine, notamment Ă  l’école. «Mes annĂ©es collĂšge ont Ă©tĂ© une chance. Mais en utilisant le mot “chance”, ça montre que l’école inclusive reste trĂšs alĂ©atoire et que le systĂšme est dĂ©faillant.» Car depuis la maternelle, la scolaritĂ© de Chiara «a toujours Ă©tĂ© le parcours du combattant». Et l’an passĂ©, aprĂšs la parenthĂšse enchantĂ©e du collĂšge, tout s’est Ă©croulĂ©.
      .
      La France se fait taper sur les doigts
      .
      «J’espĂšre que je n’aurai jamais Ă  revivre l’annĂ©e de seconde», souffle-t-elle. Le jour de la rentrĂ©e, elle n’a ni ordinateur ni AESH. «Ça a Ă©tĂ© la grande panique.» Aides humaine et matĂ©rielle arrivent finalement aprĂšs la Toussaint. Mais l’AESH part en arrĂȘt maladie au bout d’un mois. Un autre vient lui donner un coup de main en janvier, puis part Ă  son tour. «Pendant tout le reste de l’annĂ©e, je suis restĂ©e seule. Au lycĂ©e, je faisais tout pour essayer de suivre et montrer que tout allait bien. Quand j’arrivais Ă  la maison le soir, j’étais hyper fatiguĂ©e. C’était une situation vraiment horrible, raconte l’adolescente. En tant qu’élĂšve, on a beau faire tout ce qu’on peut, y mettre de la bonne volontĂ©, essayer de tenir, on ne maĂźtrise absolument rien.»
      .
      Chiara fait partie des 430 000 Ă©lĂšves en situation de handicap actuellement scolarisĂ©s Ă  l’école ordinaire. En 2004, annĂ©e qui a prĂ©cĂ©dĂ© l’adoption de la loi leur garantissant l’accĂšs Ă  l’école la plus proche de leur domicile, ils Ă©taient 134 000. En proportion, ils sont plus de trois fois plus nombreux aujourd’hui. Un succĂšs ? D’un point de vue comptable, oui. «Nous avons un trĂšs bon bilan», s’est d’ailleurs fĂ©licitĂ© l’ElysĂ©e Ă  la veille de la CNH, s’appuyant sur cette hausse. On peut ajouter les recrutements d’AESH supplĂ©mentaires, la crĂ©ation d’unitĂ©s d’enseignement dĂ©diĂ©es aux enfants autistes au sein des Ă©coles ou le dĂ©veloppement des relations avec le secteur mĂ©dico-social.
      .
      Pourtant, sur le terrain, «l’école inclusive» fait surtout des mĂ©contents. La France vient d’ailleurs de se faire taper sur les doigts par le Conseil l’Europe, lequel «reconnaĂźt les efforts dĂ©ployĂ©s par le gouvernement», mais estime que «les mesures [qu’il a] prises pour remĂ©dier aux problĂšmes persistants et de longue date liĂ©s Ă  l’inclusion des enfants handicapĂ©s dans les Ă©coles ordinaires ne peuvent ĂȘtre considĂ©rĂ©es comme ayant Ă©tĂ© prises dans un dĂ©lai raisonnable ni comme ayant Ă©tĂ© efficaces». En 2021, 20 % des saisines du DĂ©fenseur des droits relevant des droits de l’enfant concernaient les difficultĂ©s d’accĂšs Ă  l’éducation des jeunes handicapĂ©s.
      .
      «J’ai l’impression qu’on ment Ă  tout le monde : aux gamins, aux parents, Ă  la communautĂ© Ă©ducative», soupire Camille, professeure d’anglais dans un collĂšge de l’acadĂ©mie de Versailles. Un sentiment largement partagĂ© dans les rangs enseignants. VoilĂ  prĂšs de vingt ans que ces derniers sont lĂ©galement tenus d’enseigner aux Ă©lĂšves porteurs de handicaps, mais sans formation, ou Ă  la marge. RĂ©sultat : ils naviguent Ă  vue. «Tout ce qui est dyslexie, dyspraxie, dysphasie, je ne savais pas ce que c’était. On est obligĂ© de se renseigner par nous-mĂȘmes, on regarde des bouquins, on en discute avec les infirmiĂšres, dĂ©roule Liz (1), professeure de physique-chimie dans le Nord depuis quinze ans. Des fois, ça engendre un sentiment de frustration parce qu’on se dit qu’on ne fait peut-ĂȘtre pas bien les choses, parce qu’on n’est pas formĂ© pour. L’élĂšve va peut-ĂȘtre passer Ă  cĂŽtĂ© d’une orientation qui lui plaĂźt, d’un projet de vie.»
      .
      «Individualiser les enseignements»
      .
      Textes Ă  trous, supports informatiques, reformulation de consignes, temps supplĂ©mentaire lors d’une Ă©valuation
 Comme nombre de ses collĂšgues, Liz tente de proposer des solutions Ă  ses Ă©lĂšves en fonction de leur handicap et de ce qu’elle en comprend. «C’est compliquĂ© parce qu’en gĂ©nĂ©ral, il y en a deux ou trois par classe, qui ont des troubles diffĂ©rents. Les autres ne comprennent pas pourquoi untel est Ă©valuĂ© autrement et des Ă©lĂšves [handicapĂ©s] refusent parce qu’ils ne veulent pas ĂȘtre diffĂ©rents des autres», constate-t-elle. «Ça bouscule notre culture professionnelle basique. On a appris Ă  gĂ©rer un collectif et on nous demande d’individualiser les enseignements. C’est une source de difficultĂ© professionnelle, voire de souffrance au travail», assure BĂ©atrice Laurent, secrĂ©taire nationale du syndicat Unsa Ă©ducation.
      .
      Faute d’une formation adĂ©quate, ce sont souvent les Ă©lĂšves et leurs parents qui se retrouvent Ă  sensibiliser les profs. «En dĂ©but d’annĂ©e, on expliquait Ă  ma classe mon handicap. C’était bien, mais j’avais l’attention sur moi et je n’aimais pas trop ça, raconte Jeanne, jeune fille sourde vivant dans l’Essonne, aujourd’hui Ă  l’universitĂ©. C’est nous qui devions expliquer, prendre rendez-vous avec les enseignants. C’est une sorte de charge mentale.»
      .
      Au mois de novembre, le ministre de l’Education nationale, Pap Ndiaye, a suscitĂ© l’indignation en dĂ©clarant devant le SĂ©nat : «Il faut aussi reconnaĂźtre que tous les enfants ne peuvent pas ĂȘtre en milieu ordinaire.» «Ce n’est la premiĂšre fois que j’entends qu’on va explicitement dĂ©roger aux principes de la loi du 11 fĂ©vrier 2005. Ils n’étaient pas respectĂ©s jusqu’alors, mais ils Ă©taient encore officiellement ce qui devait guider l’action publique», constate le professeur de sociologie Pierre-Yves Baudot. Face aux critiques, Pap Ndiaye a rĂ©tropĂ©dalĂ©, mais la bombe Ă©tait lĂąchĂ©e.
      .
      Si son propos est difficile Ă  assumer publiquement, il est soutenu, discrĂštement, par nombre d’acteurs de l’école. ParticuliĂšrement pointĂ©s du doigt : les Ă©lĂšves atteints de troubles du spectre autistique et de trisomie 21. «J’en ai qui montent sur les tables, sur mon bureau, qui me vident tous les tiroirs de jouets et nagent dedans, qui s’échappent
 Tu deviens dingue, c’est pas gĂ©rable pendant que tu fais classe avec tes Ă©lĂšves, lĂąche SĂ©verine (1), enseignante en petite section Ă  Sarcelles (Val-d’Oise), au sujet de petits qu’elle pense ĂȘtre autistes. DĂšs que je change de piĂšce, c’est tragique pour l’enfant, il se roule par terre. Je fais quoi ? Je me pĂšte le dos pour le porter ? C’est ce que je fais souvent, mais j’ai une semaine d’absence derriĂšre.» ParticularitĂ© de la petite section : les enfants ne sont souvent pas diagnostiquĂ©s. Charge alors Ă  SĂ©verine d’alerter les Ă©quipes et les parents, avec l’espoir que des amĂ©nagements se mettent en place
 mais jamais avant l’annĂ©e suivante.
      .
      Dans son collĂšge, Camille observe avec perplexitĂ© une Ă©lĂšve de quatriĂšme porteuse de trisomie 21. «Elle fait du coloriage tous les jours, elle est mutique, elle ne vous regarde pas. Je n’ai jamais entendu le son de sa voix, je ne sais pas si elle comprend quand je lui parle. Je ne sais mĂȘme pas si elle sait qu’elle est Ă  l’école, raconte l’enseignante. Elle serait beaucoup mieux dans un Ă©tablissement oĂč on s’occuperait d’elle. Moi, je n’ai pas le temps. J’ai 29 Ă©lĂšves, dont deux en Ulis [unitĂ©s localisĂ©es pour l’inclusion scolaire, ndlr], un “dys” pas diagnostiquĂ©, un autre qui a un PAI [un projet d’accueil individualisĂ©, document qui indique les amĂ©nagements dont l’élĂšve a besoin] parce qu’il est super lent Ă  l’écriture, un qui ne voit pas
 Ce ne sont clairement pas des choses qu’on va dire aux familles ou aux Ă©lĂšves, mais on en parle Ă©normĂ©ment entre nous. On a besoin que ça sorte. On se dit “Untel est pas lĂ  ? Tant mieux, on va pouvoir bosser”.»
      .
      Le propos est brutal, mais frĂ©quent. Avec sa casquette de reprĂ©sentante syndicale, BĂ©atrice Laurent, elle, ne cache pas ĂȘtre en «accord avec Pap Ndiaye» : «La place de certains enfants, pour leur bien-ĂȘtre et celui des autres, n’est pas Ă  l’école. Il faut arrĂȘter de penser que les IME [instituts mĂ©dico-Ă©ducatifs] et les Itep [instituts thĂ©rapeutiques, Ă©ducatifs et pĂ©dagogiques] sont des prisons.» Un discours Ă  rebours des luttes antivalidistes et des prĂ©conisations de l’ONU, qui demande depuis plusieurs annĂ©es Ă  la France de fermer ses Ă©tablissements spĂ©cialisĂ©s, qu’elle qualifie de «discriminatoires et paternalistes», estimant qu’ils «restreignent la libertĂ© des personnes handicapĂ©es, les sĂ©parent et les isolent de la collectivité». «Tout le monde a sa place dans la sociĂ©tĂ©, donc dans l’école, point. Ceux qui considĂšrent que tous les enfants n’ont pas leur place Ă  l’école considĂšrent qu’ils n’ont pas leur place dans la sociĂ©tĂ©. C’est un modĂšle sĂ©grĂ©gatif, tacle Pierre LignĂ©e, coordinateur du master “mĂ©tiers de la scolarisation inclusive” Ă  l’InspĂ© de Paris. Si on prend la proportion d’élĂšves autistes non verbaux en France, c’est un par Ă©tablissement : nous sommes capables de gĂ©rer.»

      • #12549 RĂ©pondre
        Dr Xavier
        Invité

        [Il y a une suite qui refuse d’ĂȘtre copiĂ©e/collĂ©e ici, si tout le se met Ă  ĂȘtre ingouvernable on va pas y arriver. Je ne sais que faire. Peut-ĂȘtre ce topic est-il devenu trop long ?]

        • #12550 RĂ©pondre
          K. comme mon Code
          Invité

          Merci beaucoup ! Peut-ĂȘtre que le fait que j’envoie ce message te permet de continuer ? Le site peut bloquer les envois successifs.

          • #12559 RĂ©pondre
            Dr Xavier
            Invité

            Nope pas rĂ©ussi, les joies de l’informatique. J’ai mis la suite dans le topic Test. Je soupçonne que ce topic soit devenu trop long. Pour celleux qui lisent il y a plus haut l’article sur le triathlon et le billet de Lucbert & Lordon. Merci pour avoir suggĂ©rĂ© ces poignants articles sur la place du handicap Ă  l’Ă©cole.

    • #12675 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #13229 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #13294 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #14032 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      Bonjour,
      Ceci n’est pas un dĂ» mais une demande de partage de cet article du Socialter normal (si je pige bien) que je n’ai pas eu le plaisir de lire.
      Dix mille mercis Ă  l’avance Ă  la gĂ©nĂ©reuse personne qui pourra partager, si jamais
      https://www.socialter.fr/article/francois-begaudeau-autodefense-intellectuelle-mots

    • #14295 RĂ©pondre
      K. comme mon Code
      Invité
      • #14355 RĂ©pondre
        Charles
        Invité

        « Depuis la mort d’un ressortissant Ă©gyptien fin mai dans le centre de rĂ©tention administrative prĂšs de Paris, des tensions se font ressentir entre retenus et policiers. «Libé» a accompagnĂ© deux dĂ©putĂ©es insoumises, Danielle Simonnet et Ersilia Soudais, lors d’une visite de contrĂŽle.

        Il montre tous ses documents : papier d’identitĂ©, contrat de travail, des devis qu’il rĂ©alisait lorsqu’il Ă©tait dehors : 80 000 euros pour des travaux dans une maison. «Je peux aider la France moi, monsieur ! Qu’est-ce que je fais lĂ  ?» Berdhi est d’ex-Yougoslavie. Il a 46 ans. Il est placĂ© dans le centre de rĂ©tention administrative (CRA) de Vincennes depuis plusieurs dizaines de jours. Dehors, il a sa femme et sa fille, qui est venue lui rendre visite une fois au CRA. Un crĂšve-cƓur. LĂ , il attend de savoir s’il peut rester en France ou s’il va ĂȘtre expulsĂ© du pays. DerriĂšre lui, trois tĂ©lĂ©visions sont branchĂ©es Ă  des consoles de jeux vidĂ©o. Les Ă©crans sont protĂ©gĂ©s par d’épaisses vitres en plexiglas. C’est la salle de dĂ©tente. Bas de plafond, exiguĂ« pour le nombre de retenus prĂ©sents, elle ne donne pas le sentiment de rĂ©ellement pouvoir s’y dĂ©tendre.

        Ce jeudi 13 juillet, l’attroupement dans cette salle est dĂ» Ă  la venue de deux dĂ©putĂ©es LFI, Danielle Simonnet et Ersilia Soudais. Celles-ci sont lĂ  pour exercer leur droit de visite, un mois et demi aprĂšs la mort d’un ressortissant Ă©gyptien au sein de l’établissement. Un Ă©vĂšnement rare dans un milieu pourtant trĂšs violent. Depuis, deux versions s’affrontent : des retenus assurent que l’homme de 39 ans a Ă©tĂ© passĂ© Ă  tabac par «au moins trois policiers», «sans raison», avant de mourir plusieurs heures plus tard. Sur place, le responsable du centre, le commandant Jean-Michel Clamens, nie et assure qu’il Ă©tait prĂ©sent ce jour-lĂ . L’homme Ă©tait sujet Ă  des fortes addictions Ă  des mĂ©dicaments selon lui. L’autopsie, communiquĂ©e alors par le parquet de Paris, avait conclu Ă  une mort de «cause naturelle ou toxique».

        Difficile de dĂ©mĂȘler le vrai du faux. Une seule chose est certaine, il se passe des choses dans ce CRA. L’établissement est le plus important de la mĂ©tropole, il peut accueillir jusqu’à 235 retenus, uniquement des hommes. Largement documentĂ©e, par la presse ou des rapports de la contrĂŽleure des lieux de privations de libertĂ©s, l’insalubritĂ© de ses locaux lui ont valu une terrible rĂ©putation. A l’intĂ©rieur, des fils Ă©lectriques pendouillent, les taches de moisissure jonchent le sol et attaquent les murs, des robinets et des chasses d’eau ne fonctionnent plus. Le commandant Clamens l’admet sans difficultĂ© : le CRA est dans un Ă©tat lamentable. D’ailleurs, des travaux de rĂ©novation sont prĂ©vus pour septembre 2024. C’est bientĂŽt, mais ce n’est pas demain non plus. Haussement d’épaules du commandant.

        A peine a-t-on posĂ© un pied dans le CRA numĂ©ro 1 que, immĂ©diatement, des retenus se jettent sur nous pour dĂ©noncer des violences de la part des agents de police. Ici, une cicatrice tout proche de l’Ɠil droit. LĂ , un large trou dans le mollet. On tend les bras, on soulĂšve les tissus pour montrer les sĂ©quelles. Ce jour-lĂ , tout tourne autour d’une Ă©meute la veille. Des matelas ont Ă©tĂ© brĂ»lĂ©s en signe de protestation. Un retenu accuse la police de lui avoir volĂ© 150 euros. LĂ  aussi, qui croire ? Tout le monde y va de son tĂ©moignage. On accuse des policiers de couper leurs camĂ©ras piĂ©tons au moment de frapper. «LĂ , ils filment parce que vous ĂȘtes lĂ , mais sinon, ils font ce qu’ils veulent !» En effet, en tout cas dans le CRA 2, plusieurs agents portent des camĂ©ras sur le torse dont un petit voyant vert indique qu’elles tournent.

        Selon l’Association service social familial migrants (Assfam), les tensions entre retenus et policiers sont en augmentation depuis plusieurs mois. Quelque 20 plaintes concernant des faits de violences par personnes dĂ©positaires de l’autoritĂ© publique (PDAP) ou injures raciales au CRA ont Ă©tĂ© transmises au parquet de Paris depuis le 1er janvier 2023. «Ainsi qu’une plainte concernant des faits de violences durant un mouvement vers une juridiction depuis le CRA de Paris Vincennes.» A titre de comparaison, sur l’intĂ©gralitĂ© de l’annĂ©e 2022, l’Assfam avait communiquĂ© 30 plaintes pour les mĂȘmes motifs. «Beaucoup de violences rapportĂ©es concernent les chambres d’isolement, qui ne sont plus Ă©quipĂ©es de camĂ©ras depuis une nouvelle rĂ©glementation europĂ©enne voulant prĂ©server l’intimitĂ© des retenus. Nous n’avons pas de visibilitĂ© sur ce qu’il s’y passe», explique le coordinateur juridique au CRA de Vincennes pour l’Assfam, Maxime Giroux. Sur le plan dĂ©ontologique, ce dernier affirme rĂ©guliĂšrement observer des moqueries de la part des policiers. Un dĂ©voilement de pathologie. Et aussi, des insultes. Les «ferme ta gueule» ou «fils de pute» ne sont pas rares. Tout comme les remarques sur le physique ou l’origine ethnique. «Il y a des problĂšmes de racisme ?» demande la dĂ©putĂ©e Danielle Simonnet. «En tout cas, des saisines ont Ă©tĂ© relayĂ©es en ce sens.»

        A l’infirmerie, on confirme que beaucoup de certificats sont rĂ©digĂ©s pour des coups et blessures. Depuis deux ans et demi qu’elle est sur site, l’infirmiĂšre assure avoir toujours vu «beaucoup de violence». «C’est calme lĂ , dit-elle en levant son stylo pour souligner le silence dans le couloir. Mais en cinq minutes, ça peut partir d’un coup.» Elle s’occupe seule de plus d’une centaine de personnes et n’a jamais Ă©tĂ© formĂ©e pour traiter un tel public. Elle regrette que beaucoup de certificats d’incompatibilitĂ© Ă  la rĂ©tention ne soient jamais pris en compte.

        A l’extĂ©rieur de la salle, des policiers surveillent le couloir et jettent des coups d’Ɠil par la vitre, probablement curieux de nos conversations. Une certaine mĂ©fiance est palpable. Alors, on tente de leur parler. Grand et fin, Ă©tonnamment serein mais gantĂ© et toujours prĂȘt Ă  intervenir, un jeune agent accepte de rĂ©pondre. Il travaille ici depuis bientĂŽt trois ans. Est-ce qu’il aime ses missions ? «Non, c’est l’enfer ici.» Il l’avoue, il veut partir «le plus vite possible». Face Ă  ces rĂ©ponses franches, le policier se fera discrĂštement rĂ©primander par une gradĂ©e. Mais, un peu plus loin, un autre jeune fonctionnaire tient le mĂȘme discours face Ă  la dĂ©putĂ©e Danielle Simonnet. «On fait comme on peut, mais c’est dur ici » Quand l’élue Ă©voque les violences, «Franchement, rĂ©pond le policier pris dans un coin, les violences, elles viennent des deux cĂŽtĂ©s.»

        Ce qui saute aux yeux, c’est qu’aucun des policiers n’a envie d’ĂȘtre ici. De source policiĂšre, «ce sont les agents les moins bien notĂ©s qui atterrissent dans les CRA». Un problĂšme quand on sait que la formation aux missions de ce lieu de privation de libertĂ© est trĂšs limitĂ©e. Seuls les gradĂ©s «choisissent d’ĂȘtre là». «C’est un confort pour certains, admet l’un d’entre eux. On travaille Ă  Paris, toujours au mĂȘme endroit, on sait ce qui nous attend. Et puis, nous ne sommes pas tant en danger que cela car nous sommes toujours prĂ©sents en force.» Comprendre en surnombre. Surtout depuis la fusion des brigades, faisant passer leur nombre de trois Ă  deux, le 15 mai. «Les amplitudes horaires sont plus larges dĂ©sormais, ce qui permet d’avoir plus de monde sur le site», se satisfait le commandant Clamens. Une observation confirmĂ©e par l’Assfam, qui assure «voir plus d’uniformes» depuis plusieurs semaines.

        La mesure ne semble pas convaincre cĂŽtĂ© retenus. «C’est toujours pareil, on nous traite comme des chiens !» Mohamed, nĂ© en AlgĂ©rie en 1991, tient Ă  montrer son dĂ©pĂŽt de plainte contre X pour injures Ă  caractĂšre racial par PDAP. Selon le document, le 28 juin, alors qu’il se prĂ©parait pour une audience devant le juge des libertĂ©s et de la dĂ©tention du tribunal judiciaire de Paris, plusieurs agents l’ont brusquĂ©. Assis sur un banc, encore embrumĂ© par des somnifĂšres pris la veille, Mohamed a renversĂ© et cassĂ© une tasse de cafĂ©, dĂ©clenchant l’ire d’un policier. «Tu vas nettoyer. C’est qui, qui va nettoyer ça ? Ta mĂšre ? Ta sƓur ? Trou du cul. Tu vas nettoyer. Sale arabe !» aurait alors lancĂ© l’agent. Mohamed aurait rĂ©torquĂ© qu’il ne peut nettoyer sans mouchoir. «Je m’en bats les couilles, tu vas nettoyer. Avec ton t-shirt, tes chaussettes. Tu vas nettoyer.» AidĂ© par un autre retenu, Mohamed finira par nettoyer le cafĂ© au sol mais ne parviendra jamais au tribunal judiciaire, le policier prĂ©textant, Ă  tort, qu’il aurait refusĂ© de s’y rendre. Deux mois plus tĂŽt, une autre plainte Ă©tait dĂ©posĂ©e pour violences volontaires par PDAP.

        Berdhi hoche la tĂȘte devant les plaintes. «Voyez ça ! Et c’est rien, c’est le quotidien.» Du haut de sa quasi cinquantaine d’annĂ©es, il en veut Ă  la France, qui n’aurait pas, selon lui, les bonnes mĂ©thodes pour gĂ©rer les retenus. «Limite, la prison c’est bien mieux ! Ici, c’est horrible. Des jeunes arrivent normaux, ils ressortent complĂštement fous, violents. Et vous pensez qu’ils font quoi dehors ? La maltraitance, elle a des consĂ©quences pour nous et pour la sociĂ©tĂ©, je le sais. La France crĂ©e des criminels.»

        Dehors, de jeunes policiers torses nus font de la musculation. C’est une Ă©cole de police qui est installĂ©e juste Ă  cĂŽtĂ© du CRA, en face de l’Hippodrome de Paris Vincennes. En face, aussi, de l’arboretum de Paris dans lequel se pressent des groupes d’enfants pour dĂ©couvrir et reconnaĂźtre la flore du parc de Vincennes. De loin, dans ce cadre idyllique, on ne soupçonnerait pas une telle misĂšre. »

        • #14619 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          Honte, on pleure de rage.

    • #14462 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      Une capitaine de police parle du racisme systémique dans la police:
      https://www.humanite.fr/societe/mort-de-nahel/agnes-naudin-l-institution-policiere-laisse-passer-les-comportements-racistes-803546
      Une bonne raison de passer par le kiosque pour me payer ce numéro, tiens.

      • #14530 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        Bien achetĂ© ce numĂ©ro mais l’entretien de la capitaine n’est pas dedans đŸ€Ł : stupide, suis-je đŸ€­
        Bon bah, vais lire le reste

        • #14532 RĂ©pondre
          Claire N
          Invité

          Non tu n’es pas stupide , j’aime pas quand tu dis ca .

          • #14555 RĂ©pondre
            Carpentier
            Invité

            Quand mĂȘme đŸ„č ne pas rĂ©flĂ©chir au fait que certains articles ou rubriques puissent ĂȘtre en ligne ‘ en exclu ‘ faut ĂȘtre un peu con đŸ€Ł
            Dans le monde oĂč on vit, j’aurais pu penser que pour gagner des abos, faire croire aux privilĂšges, ventes privĂ©es et autres flatteries capitalistes, la version papier pouvait ĂȘtre organisĂ©e diffĂ©remment de celle en ligne.
            Dans tous les cas, anecdote:
            Sortant du mĂ©tro oĂč ça galerait bien, en mode normal, quoi 😁 j’entends Ă  la radio du kiosquier (oĂč j’Ă©tais dĂ©cidĂ© Ă  acheter mon l’huma donc) une fucking journaliste appĂąter d’une voix faussement suave mais racoleuse avec son sujet
            -> ‘ Ă  quoi faut-il s’attendre dans les transports pendant les jeux olympiques ?’
            Regards kiosquier/moi, éclats de rires puis :
            ‘ benh ça va ĂȘtre la merde ‘
            Rires
            ‘ encore plus que d’hab’
            Fin de l’histoire.

          • #14584 RĂ©pondre
            Carpentier
            Invité

            Par ailleurs, je te remercie de continuer à échanger quelque peu avec moi.
            Je ne mendie pas devant chez vous, hein, mais il n’empĂȘche đŸ€Ł
            S’adresser une fois par jour Ă  un pseudo dĂ©signĂ© collectivement comme troll: c’est bien ce que vous avez validĂ©?
            Et si je fais une cabriole, crache du feu, ou fait la pĂ©tomane mĂȘme, tiens 😉 aurais-je droit Ă  2 posts?
            Bonne soirée, Claire N.

            • #14621 RĂ©pondre
              Graindorge
              Invité

              Tu n’es pas un « troll » Carpentier et « Le public » est sĂ»rement une trĂšs brave personne qui a le droit Ă  l’erreur. Et c’est sĂ»rement une seule personne et pas les 67 de ce forum ou plus.
              Et basta! Musique!

    • #14529 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #14585 RĂ©pondre
      Claire N
      Invité

      Je peux pas te parler ce soir, mon chéri me surveille, mais bisous

    • #14970 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #15033 RĂ©pondre
      Demi Habile
      Invité

      https://www.mediapart.fr/journal/international/280723/les-ouighours-sont-victimes-du-premier-genocide-technologique-de-l-histoire
      .
      Je ne tiens pas forcĂ©ment Ă  le lire, enfin je suis pas contre, j’aimerais surtout savoir si le nom de Huawei est citĂ© et s’il est citĂ© savoir ce qui est dit au sujet de ces abrutis.

      • #15035 RĂ©pondre
        Sarah G
        Invité

        Non c’est surtout comment sont traitĂ©s les OuĂŻgours dans les camps de rééducation avec toutes les camĂ©ras et reconnaissance faciale, et comment ils Ă©taient dĂ©jĂ  surveillĂ©s avant leurs entrĂ©es dans le camp, dans leurs vies quotidiennes avec camĂ©ras, reconnaissance faciale et QR Code.

        Et mĂȘme quand ils ont rĂ©ussi Ă  fuir la Chine, comment les OuĂŻghours sont encore surveillĂ©s avec les applications de Chat et ils n’en parlent pas dans l’article mais sĂ»rement aussi Tiktok.
        Rien sur Huawei

    • #15729 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
      • #15730 RĂ©pondre
        amour
        Invité

        Je ne sais pas si t’es une de ces potes, ou si tu es lĂ  depuis des lustres alors qu’il te calcule pas ou Ă  peine
        Je t’offre ça

        Bonne vacances !

        • #15732 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          Daft Punk/Moroder đŸ€— putain: c’est NoĂ«l đŸ€©
          Ta tarte aux mirabelles sera prĂȘte demain, moins de notes de musique mais certain.e la trouve pas degeu

          • #15733 RĂ©pondre
            amour
            Invité

            chutt

            • #15734 RĂ©pondre
              Carpentier
              Invité

              Seule la mort t’empĂȘche de parler

              • #15735 RĂ©pondre
                amour
                Invité

                Oh la lourdeur ! oh, je reprends mon morceau.
                Ciao et force Ă  toi ! Tu me fais peine terroriste !
                Je garde ma joie bien cachée.

                • #15736 RĂ©pondre
                  Carpentier
                  Invité

                  Ciao Ă  toi
                  La légÚreté est une grùce dont je ne suis point dotée

                  • #15737 RĂ©pondre
                    amour
                    Invité

                    La lĂ©gĂšretĂ© blabla…, on comprend pas mieux quand tu parles;)
                    T’es vraiment un monument, restĂ©e LÀ comme une pauvre femme depuis des siĂšcles ici;)
                    Je te jure que je ne savais pas que ça existait !
                    Elle est dingue ton affaire !i
                    « j’espĂšre pour toi que tu connais ton idole »
                    Je te jure j’arrive pas Ă  le croire.
                    Big up Ă  toi, quoi qu’il en soit !
                    Je te mets pas de morceau, tu fais peur !

                    • #15738 RĂ©pondre
                      Carpentier
                      Invité

                      Mais pourquoi tu t’adresses Ă  quelqu’un pour lui chier dessus?
                      Je demande juste si quelqu’un peut partager un ou deux articles en entier et, comme tout le monde, Moroder/les Daft Punk, je connais et/ou trouve leur histoire, leurs morceaux facilement.
                      Tu pensais peut-ĂȘtre que j’allais te faire le cinĂ©ma du merci beaucoup et gnagnagna, benh non, suis pas une ‘sitiste’ qui dit merci Ă  longueur de journĂ©e, une ‘pauvre femme’ dis-tu? hummm voyons, pas si sure.
                      Suis pas honteuse de ma vie jusqu’ici.
                      Bonne chance à toi, charmante créature.

                      • #15740 RĂ©pondre
                        amour
                        Invité

                        Merci de confirmer 😂
                        Et oui, merci dans mon pays ça se dit !
                        Genre t’es une punk et tu dis pas merci, comique !
                        Ah mais si t’es une sitiste, sistite ! Ça fait peur si tu ne connais pas le gonze !
                        Ne change rien !
                        Me tĂąte de te faire Ă©couter un autre morceau Carpentier😉

                      • #15744 RĂ©pondre
                        Aquaporine
                        Invité

                        Merci amour de mettre des mots sur nos maux

                      • #15772 RĂ©pondre
                        Carpentier
                        Invité

                        saloperie d’algues vertes

                      • #15782 RĂ©pondre
                        amour
                        Invité

                        Presque subtile, presque.
                        Vas plutĂŽt t’intĂ©resser Ă  ce que dit Nox qui est brillant dans sa rĂ©flexion !
                        MĂȘme si Malice, sautant sur tout ce qui bouge, surtout si ça parle de cul, ne relĂšve pas que jouer le rĂŽle du seul arabe dans la salle des pseudo gaucho, c’est lourd !
                        Bon dimanche Carpentier !

                      • #15783 RĂ©pondre
                        Sarah G
                        Invité

                        Oui Nox fait de trÚs bons éditos pleins de réflexions intéressantes, brillantes.

                      • #15784 RĂ©pondre
                        Carpentier
                        Invité

                        Qui te dit que je ne le lis pas, Nox.
                        Le fait de ne pas me mettre Ă  genoux pour le remercier de ses lignes, sans aucun doute đŸ€Ł
                        Cette façon de prendre certain.es d’entre nous pour des abrutie.s fini.es est Ă©difiante.
                        Ce comportement, en revanche, n’est guĂšre Ă  votre avantage.
                        J-2.
                        Je lirai volontiers le barnum qui se produira autour du dernier-né de F.Begaudeau, sans moi.
                        Crois bien qu’on va se marrer.

    • #15731 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      https://www.liberation.fr/idees-et-debats/tribunes/barbie-une-chance-inouie-de-diffuser-largement-le-feminisme-par-camille-froidevaux-metterie-20230810_Z3OXH6VNJZFGZMZ25CKRKSZ7CQ/

      Je ne sais pas si la meuf qui Ă©crit ces lignes est la mĂȘme meuf que j’ai entendu sur F.I. jeudi dernier mais on dirait bien, fait trĂšs plaisir d’entendre ces nanas parler du film Barbie comme ça en tout cas (si l’article en intĂ©gral est entre les mains de quelqu’un, son partage serait bien cool)

    • #15924 RĂ©pondre
      tristan
      Invité

      JEUDI 17 AOUT 2023, 8h25, ciel lumineux, mer calme

      INCULTURE INTÉGRALE

      Il y a chez les passants de saison Ă  la recherche d’un soleil d’étĂ© sur une mer bleue accueillante, une inculture, une vulgaritĂ©, une grossiĂšretĂ©, inimaginables. Des mulots, en bringue !
      La LibertĂ©, pour ces animaux lĂ , c’est la merde qui permet tout. Enfin, ils s’épanouissent en famille, en groupes, pauvres parmi les pauvres.
      J’adore ! Les corps demi-nus rĂ©vĂšlent leur personnalitĂ©, grasse, sale, immonde de mal-bouffe
 Se balader dans ce zoo aux portes des cages grandes ouvertes, est un pur dĂ©lice.

      Bonne journée, camarades !

    • #15999 RĂ©pondre
      Demi Habile
      Invité
    • #16786 RĂ©pondre
      Ostros
      Invité

      SVP si quelqu’un.e peut poster l’intĂ©gralitĂ© de l’article : « Jean-Pierre Lambert le paysan qui s’est battu contre le « systĂšme » agricole et qui a tout perdu » :
      https://www.lemonde.fr/societe/article/2023/08/31/jean-pierre-lambert-paysan-lance-dans-un-combat-perdu-d-avance-contre-le-systeme-agricole_6187151_3224.html

    • #16798 RĂ©pondre
      Graindorge
      Invité

      En attendant l’article du Monde, j’ai trouvĂ© ça. Incomplet aussi mais il y en a un peu plus Ă  lire. Ce monsieur travaillait en agriculture biodynamique comme mon collĂšgue. Ils lui ont pris mĂȘme le lit ces vautours! Il y aura de la solidaritĂ© pour les meubles. Mais pour les dettes « astronomiques » Gros gros gros problĂšme! Nous, on a contactĂ© Simone de l’association de Biodynamie Buez An Douar
      Jean-Pierre Lambert, un paysan lancĂ© dans une bataille perdue d’avance … https://news.dayfr.com/trends/amp/2414133

    • #16800 RĂ©pondre
      Graindorge
      Invité

      Et grand merci Ostros de donner l’alerte. Un exploitant agricole, homme ou femme mais surtout homme, se donne la mort tous les 2 jours. Si on peut aider Ă  l’Ă©viter Ă  monsieur Lambert ça serait bien

      • #16802 RĂ©pondre
        Graindorge
        Invité

        * chiffres de 2022

    • #16913 RĂ©pondre
      Graindorge
      Invité
      • #16914 RĂ©pondre
        Ostros
        Invité

        Merci.
        Mais article inaccessible – il faut s’inscrire.
        Elle peut le copier et le coller ici ?

        • #16920 RĂ©pondre
          Graindorge
          Invité

          Un autre collĂšgue me l’a envoyĂ©: 33 photos
          je partage ça cet aprÚm ou ce soir

      • #16947 RĂ©pondre
        Mambo Shake
        Invité

        Jean-Pierre Lambert, le paysan qui s’est battu contre le « systĂšme » agricole et qui a tout perdu
        Par Franck JohannÚs  (Courdemanche (Sarthe), envoyé spécial)
        Publié le 31 août 2023 à 05h50, modifié à 14h26
        Temps deLecture 16 min.

        REPORTAGE Depuis la campagne de la Sarthe, il bataille depuis 2005 contre l’agrobusiness et la puissante MutualitĂ© sociale agricole. Son histoire raconte l’avenir sombre des petits paysans qui refusent le modĂšle des gros agriculteurs.

        Il a tout perdu : veaux, vaches, cochons, couvĂ©es, mais aussi ses terres, ses tracteurs, sa voiture, ses meubles, ses fusils et son lit. Jean-Pierre Lambert, tout juste sorti de trois semaines de prison, a dĂ©couvert, hĂ©bĂ©tĂ©, sa maison vide, froide et dĂ©serte, aprĂšs une rude bataille perdue contre la MutualitĂ© sociale agricole (MSA), qui lui rĂ©clamait des sommes colossales de cotisations non payĂ©es. Il est assis, avec sa grande barbe blanche, dans la vieille cuisine de sa maison perdue dans la campagne de la Sarthe, devant des piles de dossiers entassĂ©es sur la toile cirĂ©e. Des courriers qu’il n’a pas ouverts pendant des annĂ©es, sĂ»r de son bon droit et avec l’orgueil du paysan Ă  qui on ne dit pas ce qu’il a Ă  faire. Mais il est, Ă  66 ans, totalement ruinĂ©, Ă©crasĂ© par « un systĂšme » qu’il a toujours combattu et qui a eu le dernier mot.

        Jean-Pierre Lambert est nĂ© dans la ferme de ses parents, Ă  2 kilomĂštres de sa maison, sur les hauteurs de Courdemanche, un village calme et assoupi de 600 habitants. Le pĂšre avait une belle ferme, une cinquantaine d’hectares, un solide troupeau de vaches normandes, et c’était un pionnier de l’agriculture biologique – pas de fertilisants artificiels, pas de pesticides chimiques. La mĂšre ne l’a pas bien vĂ©cu ; elle se sentait rejetĂ©e par le voisinage, qui ne comprenait pas bien pourquoi ils ne faisaient pas comme tout le monde.

        Le petit Jean-Pierre est le seul des cinq enfants qui rĂȘve de la terre et ne veut pas faire comme tout le monde. Il s’installe, Ă  23 ans, 20 kilomĂštres plus loin, en s’endettant jusqu’aux os. Mauvaise affaire. Les bĂątiments de la ferme menacent ruine, il loue des terres qui se rĂ©vĂšlent sableuses, bien pauvres et malheureusement plein nord : « Pour les mĂȘmes investissements qu’ici, il y avait 30 % ou 40 % de rĂ©colte en moins », estime Jean-Pierre Lambert. Avec ses 40 vaches, en 1985, au bout de cinq ans, il jette l’éponge.

        Jean-Pierre Lambert, à Courdemanche (Sarthe), le 11 juillet 2023. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE »
        Son pĂšre lui laisse une petite maison familiale, la Simonerie, oĂč il vit toujours : ce n’est pas vraiment une ferme, juste une vieille bĂątisse. Il achĂšte un hangar, le dĂ©monte, le transporte, en fait une grange et exploite peu Ă  peu 35 hectares, en biodynamie, c’est-Ă -dire un cran plus loin que l’agriculture biologique. « Pour nous, la ferme, c’est un organisme. Plus il est indĂ©pendant, plus il est fort, explique le paysan. J’avais 75 % des terres en prairie, le reste, c’étaient des cĂ©rĂ©ales, des betteraves, des citrouilles – pas de maĂŻs. Et ça produisait trĂšs bien. Avec les prairies, la fertilitĂ© s’accroĂźt, ça permet de faire du blĂ© de vente et une deuxiĂšme cĂ©rĂ©ale pour les animaux. » Sans achats de semences, d’engrais ou de pesticides.

        « Je les ai envoyés paßtre »
        Il vend son lait bio et sa viande, dĂ©coupĂ©e et conditionnĂ©e en abattoir ; ses veaux n’ont jamais bu de lait en poudre, ses vaches jamais ruminĂ© de maĂŻs ou de soja. « C’est quelque part un prĂ©curseur, apprĂ©cie Jean-Claude Olivier, l’un des fondateurs de la ConfĂ©dĂ©ration paysanne. Quelqu’un, sur le plan technique, de trĂšs novateur. Il a repensĂ© dans sa ferme le sĂ©chage du foin par ventilation », inspirĂ© de ce qui se faisait en montagne, et construit son Ă©table sur un modĂšle nouveau.

        « Quand je me suis installĂ©, on m’a demandĂ© si je voulais prendre une place, assure Jean-Pierre Lambert, si je voulais entrer Ă  Groupama, Ă  la MSA, au CrĂ©dit agricole, toutes ces structures oĂč siĂšge la FNSEA. C’est comme ça que ça fonctionne. Je les ai envoyĂ©s paĂźtre. » La puissante FĂ©dĂ©ration nationale des syndicats d’exploitants agricoles est effectivement omniprĂ©sente dans les politiques publiques de l’agriculture. « C’est un peu le passeport pour s’installer. Comme je n’étais pas dans la bonne case, c’était pas facile. »

        Il est mĂȘme dans la case d’en face, milite dans une dizaine d’associations, est responsable dĂ©partemental, bientĂŽt rĂ©gional, puis national, du Groupement des agriculteurs bio, adhĂšre Ă  la ConfĂ©dĂ©ration paysanne en 1998 et en devient administrateur, bataille contre l’agriculture productiviste, siĂšge face Ă  la FNSEA – la ConfĂ©dĂ©ration, toujours minoritaire, perd Ă  chaque fois.

        Mais les prix agricoles restent bas alors que les charges grimpent. « On Ă©tait obligĂ©s d’augmenter la production de 5 % Ă  10 % chaque annĂ©e pour maintenir le mĂȘme revenu, constate le paysan. C’est sans fin ; les fermes de 60 hectares il y a quarante ans font 400 ou 500 hectares aujourd’hui. » Il fallait grandir ou arrĂȘter. Jean-Pierre Lambert arrĂȘte la vente de lait, demande des primes Ă  la vache allaitante, qu’on lui refuse. « Parce que je n’étais pas prioritaire, il paraĂźt. On n’est pas prioritaire quand on nie l’existence de certaines structures qui touchent Ă  l’agriculture, toute cette mafia. Officiellement, c’est le prĂ©fet qui accorde les primes. Mais, pour ne pas froisser la profession, c’est le syndicat majoritaire. Ce n’est pas la FNSEA qui m’a empĂȘchĂ© d’avoir les primes. Mais, si j’avais Ă©tĂ© adhĂ©rent, ça aurait rĂ©glĂ© beaucoup de choses  » Sans les primes, les Ă©leveurs vont dans le mur. « En systĂšme bovin-viande, assure Lambert, les primes europĂ©ennes reprĂ©sentent de 100 % Ă  250 % du revenu. Celui qui n’a pas de primes, il est dĂ©jĂ  Ă  moins quelque chose. »

        Jean-Claude Olivier, agriculteur à la retraite et cofondateur de la Confédération paysanne, à Courdemanche (Sarthe), le 11 juillet 2023. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE »
        C’est le tournant. Une fois qu’il a compris, en 2005, qu’il n’aurait pas les primes que touchent ses voisins, Jan-Pierre Lambert se bute, se renferme sur sa ferme, ne paie plus ses impĂŽts ni ses cotisations Ă  la MSA, n’ouvre plus son courrier, soigne son troupeau, mais refuse de faire la prophylaxie obligatoire, ne dĂ©clare plus les naissances de ses veaux et vit plus que jamais en autarcie. Seul, sur ses terres et dans les bois. « Jean-Pierre a un caractĂšre particulier, convient Jean-Claude Olivier. Il s’est organisĂ© beaucoup de problĂšmes autour de lui. Il s’est renfermĂ©, c’est ça, son problĂšme, je dirais. »

        « Calculs arbitraires »
        A la fin de l’annĂ©e suivante, il dĂ©croche un emploi salariĂ© dans une pĂ©piniĂšre : il faut reboiser la derniĂšre tranche de l’autoroute A28, il devient responsable de 55 000 arbustes d’une vingtaine d’essences, il est ravi et adore son travail. Ainsi, en janvier 2007, Jean-Pierre Lambert Ă©crit Ă  la MSA qu’il n’est plus agriculteur, d’ailleurs il cotise dĂ©jĂ , en tant que salariĂ©, au rĂ©gime gĂ©nĂ©ral. Il a certes des terres et des vaches, mais il ne vend plus ni lait, ni viande, ni cĂ©rĂ©ales et n’entretient qu’« un cheptel de loisir », un troupeau d’agrĂ©ment


        Cours en ligne, cours du soir, ateliers : développez vos compétences
        Découvrir
        La MSA ne l’entend Ă©videmment pas de cette oreille et, faute de dĂ©claration de revenu, lui fixe un montant de cotisation forfaitaire de 7 000 à 10 000 euros par an, qu’il ignore superbement. D’ailleurs, il n’ouvre pas son courrier – « Je ne lis pas la publicité », dit-il avec orgueil. « La MSA regarde tout ce qui peut s’apparenter Ă  une activitĂ© agricole, explique son avocat, Mᔉ François Rouxel. Et affilie les gens d’office. Et si la personne ne dĂ©clare pas ses revenus Ă  la MSA – c’est ce qui se passe puisque les gens se disent : “Je ne suis pas agriculteur, donc je n’ai pas Ă  dĂ©clarer mes revenus” –, la MutualitĂ© procĂšde Ă  des calculs d’office du chiffre d’affaires, de maniĂšre tout Ă  fait arbitraire. »

        Il ne se passe pourtant rien pendant des annĂ©es. Jean-Pierre Lambert a quittĂ© la pĂ©piniĂšre, la tĂȘte du nouveau patron ne lui revenait pas, et travaille chez des particuliers, avec des chĂšques emploi-service. Il Ă©lague les arbres, tond les pelouses, rĂ©pare les barriĂšres et gagne avec satisfaction en moyenne 800 euros les bons mois.

        François Rouxel, avocat de Jean-Pierre Lambert, à Courdemanche (Sarthe), le 11 juillet 2023. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE »
        Mais le 21 septembre 2021, la MSA l’assigne en redressement judiciaire, lui rĂ©clame 107 693 euros, en comptant les majorations de retard depuis 2007. Le tribunal du Mans doit bien constater, le 14 octobre, l’état de cessation de paiements, et ouvre une procĂ©dure de liquidation judiciaire. Lui soutient l’annĂ©e suivante devant la juge-commissaire qu’il ne tire aucun revenu de son activitĂ© agricole, qu’il cotise au rĂ©gime gĂ©nĂ©ral depuis 2006 et que, par ailleurs, en vertu d’une directive europĂ©enne, il peut s’assurer oĂč il veut, pas nĂ©cessairement Ă  la MSA.

        Ce dernier argument ne tient pas : la libre concurrence en matiĂšre d’assurance n’est pas applicable en France, parce que les rĂ©gimes de sĂ©curitĂ© sociale sont fondĂ©s sur le principe de la solidaritĂ© nationale. La Cour de cassation l’a rappelĂ© en fĂ©vrier 2015 : l’affiliation Ă  la MSA est obligatoire pour le monde agricole, et le dĂ©bat est clos. Mais Lambert ne veut pas en dĂ©mordre.

        Le 28 avril 2022, trois gendarmes en gilet pare-balles arrivent Ă  la ferme vers 8 heures et lui disent poliment : « M’sieur Lambert, on vient saisir vos armes. » Jean-Pierre Lambert est chasseur, il en a des armes : quatorze. Que des armes de chasse, et toutes dĂ©clarĂ©es. Il leur rĂ©pond, le visage fermé : « J’emmĂšne mes enfants Ă  l’école, on verra aprĂšs. » Il en a quatre, dont deux adolescents. Et il s’en va. Il prĂ©vient l’un de ses amis qu’il ne pourra sans doute pas aller chercher les petits aprĂšs l’école, donne son tĂ©lĂ©phone Ă  l’un de ses fils pour ne pas ĂȘtre gĂ©olocalisĂ©, et part tranquillement chercher des barriĂšres avec un copain, comme c’était prĂ©vu.

        Ils Ă©taient en train de charger les barriĂšres quand est arrivĂ© l’hĂ©licoptĂšre de la gendarmerie – c’est le tĂ©lĂ©phone du copain qui avait Ă©tĂ© localisĂ©. En sont descendus un lieutenant-colonel, un capitaine, un psychologue, qu’il a bien fallu suivre. De retour Ă  la ferme, il y avait un monde fou. Des gendarmes, des vĂ©tĂ©rinaires et un gros camion qui Ă©tait en train de charger les bestiaux. Soixante-deux bovins, une vingtaine de moutons et quelques porcs. Sa compagne, vite rappelĂ©e de la banque oĂč elle travaille, avait dĂ©jĂ  donnĂ© les fusils. « J’avais la rage, dit Jean-Pierre Lambert, la gorge serrĂ©e. Les animaux Ă©taient dans l’étable. Si j’avais su, je les aurais lĂąchĂ©s dans les prairies, ils ne les auraient jamais attrapĂ©s. » Le camion a tout embarquĂ©, sauf un gros cochon qui a fait de la rĂ©sistance.

        « Vous m’emmerdez »
        Le paysan a Ă©tĂ© conduit Ă  la gendarmerie du Grand-LucĂ©, oĂč il a dĂ» dĂ©tailler l’origine des armes. Il est rentrĂ© le soir, dans sa ferme dĂ©sormais silencieuse, et a fait aussitĂŽt un recours contre la MSA. Bien tard. Le juge l’a invitĂ© quelques jours aprĂšs Ă  se tourner vers le tribunal compĂ©tent, le pĂŽle social du tribunal du Mans – l’ancien tribunal des affaires de sĂ©curitĂ© sociale, puisqu’il s’agissait de la MSA. Jean-Pierre Lambert l’a saisi le 31 mai, l’audience a Ă©tĂ© renvoyĂ©e au 30 novembre 2022.

        Un commissaire-priseur est passĂ© en septembre faire un inventaire, Jean-Pierre Lambert Ă©tait tranquille : l’audience Ă©tait prĂ©vue deux mois plus tard. Mais, le 29 septembre, le commissaire-priseur le prĂ©vient que la saisie aurait lieu le lendemain. « Il Ă©tait 12 h 45 quand je l’ai eu au tĂ©lĂ©phone, se souvient le paysan. Je lui ai dit : “Ça fait quarante-trois ans que vous m’emmerdez, si Ă  trois heures moins le quart, je n’ai pas 86 milliards d’euros, je fous le feu Ă  la ferme.” » Le malheureux commissaire n’a pas vraiment compris le calcul. Jean-Pierre Lambert Ă©tait agriculteur depuis quarante-trois ans, 86 milliards, c’est deux fois 43, il a rĂ©clamĂ© 1 milliard par annĂ©e de labeur et 1 milliard de dommages et intĂ©rĂȘts, « parce que l’Etat est complice, moi, ils m’ont tout pris, toutes ces structures qui broient les gens ».

        A l’heure dite, les gendarmes Ă©taient lĂ  et lui ont dit : « Ne faites pas ça, m’sieur Lambert. » Il Ă©tait assis dans sa grange, sous un tracteur, et a mis le feu Ă  une botte de paille avant de monter dans la cellule Ă  foin. Les gendarmes, avec un extincteur, ont pu Ă©teindre le premier feu, mais pas le second, quand 35 tonnes de paille se sont embrasĂ©es d’un coup. Jean-Pierre Lambert s’est enfui en courant dans les prairies, mais il n’est plus tout jeune et a un cancer du cĂŽlon qui lui coupe vite le souffle, les gendarmes l’ont rattrapĂ© et collĂ© en garde Ă  vue.

        Personne n’a trop compris. La grange qu’il avait lui-mĂȘme remontĂ©e prĂšs de la maison, son vieux tracteur
 Un geste de colĂšre, un moment de folie ? Les gendarmes notent que « c’était pour lui la seule solution envisageable, notamment en raison du dĂ©sespoir qu’il ressent ». « J’étais trĂšs dĂ©cidĂ©, conclut aujourd’hui Jean-Pierre Lambert. Ils avaient pris mes vaches pour rien, ça n’avait pas de sens. Pendant la guerre, on a bien fait sauter des ponts pour ralentir la progression des Allemands, c’était un peu l’idĂ©e. Je n’arrive pas Ă  regretter. J’en avais marre. Je n’aurais pas Ă©tĂ© brĂ»ler quelque chose qui ne m’appartenait pas, quand mĂȘme. »

        La grange incendiée par Jean-Pierre Lambert, à Courdemanche (Sarthe), le 11 juillet 2023. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE »
        Mais la grange ne lui appartenait plus. En liquidation judiciaire, les biens appartiennent au mandataire, lui en a seulement la garde. Et il a alourdi sa dette de 13 810 euros. C’est peu : la mandataire judiciaire, Mᔉ Pascaline Goubard, s’est contentĂ©e du prix d’un vieux tracteur carbonisĂ©, la situation Ă©tait dĂ©jĂ  assez compliquĂ©e comme ça. AprĂšs une nuit de garde Ă  vue, Jean-Pierre Lambert comparaĂźt devant un substitut du procureur du Mans, fait valoir son droit au silence et est prĂ©sentĂ© Ă  un juge de la libertĂ© et de la dĂ©tention. « Je suis dĂ©terminĂ© Ă  ce que justice soit faite, dit Lambert. J’ai Ă©tĂ© mis en liquidation judiciaire par la MSA alors que je ne leur dois rien au regard de la loi europĂ©enne. » Son avocate commise d’office tente d’expliquer qu’une dĂ©tention provisoire serait disproportionnĂ©e, qu’il n’a pas de casier, qu’il suffit de le convoquer
 « Mais le juge m’a fait la morale et m’a dit qu’il valait mieux me garder Ă  l’ombre le temps que je me calme, dit le prĂ©venu. En fait, j’étais calme. Mais dĂ©terminĂ©. »

        « Ça faisait mal au cƓur »
        C’était un vendredi. Jean-Pierre Lambert a Ă©tĂ© jugĂ© en comparution immĂ©diate, aprĂšs un week-end Ă  la maison d’arrĂȘt du Mans, le lundi suivant, le 3 octobre 2022. Il risquait gros. La « destruction du bien d’autrui par un moyen dangereux pour les personnes » est punie de dix ans de prison et de 150 000 euros d’amende. « J’ai dit : “Soit je suis coupable, et vous me mettez en prison, soit je suis innocent, et je pars tout de suite”, a dit Lambert. Moi, je voulais qu’on m’indemnise, j’ai envoyĂ© pĂ©ter tout le monde. » Il demande, bien Ă  tort, un dĂ©lai pour prĂ©parer sa dĂ©fense. Et retourne en prison. « MĂȘme les gars qui m’emmenaient Ă©taient consternĂ©s, reconnaĂźt Lambert. Ils m’ont dit : “Vous avez tout fait pour aller au trou.” »

        Il est jugĂ© quinze jours plus tard, le dĂ©lai minimal, le 19 octobre. « Le tribunal a Ă©tĂ© extrĂȘmement sensible Ă  sa situation, explique Marie-Caroline Martineau, l’avocate de la mandataire judiciaire, il Ă©tait dans une telle souffrance. La premiĂšre fois, il Ă©tait trĂšs en colĂšre, fermĂ©, il en voulait Ă  la terre entiĂšre. La seconde fois, il Ă©tait abattu, ce n’est Ă©videmment pas un dĂ©linquant. SincĂšrement, ça faisait mal au cƓur. » Les juges requalifient les faits, il est condamnĂ© cette fois pour « dĂ©tournement par le saisi d’objet confiĂ© Ă  sa garde » et ne risque plus que trois ans de prison au lieu de dix. Il Ă©cope finalement de trois mois avec sursis.

        L’une de ses filles, son aĂźnĂ©e, Ă©tait lĂ . « C’était psychologiquement assez dur, reconnaĂźt le condamnĂ©. Assez poignant, quoi. J’ai pas dit grand-chose. » Il retourne Ă  la prison chercher son billet de sortie, sa compagne lui dit : « Jean-Pierre, quand tu vas arriver Ă  la maison, il y aura du changement. »

        C’est vrai. De retour chez lui, la maison est vide. Son amie a pris peur, les meubles Ă©taient Ă  elle, elle redoutait qu’on les saisisse, elle est partie avec et s’est installĂ©e dans un village un peu plus loin. Un copain charitable lui a prĂȘtĂ© un lit et un petit rĂ©frigĂ©rateur, il a dĂ©nichĂ© un meuble pour ranger la vaisselle. Dehors, l’herbe est haute, la grange n’est plus qu’un amas de tĂŽles noircies et de pneus brĂ»lĂ©s, il ne lui reste dans la bouche qu’un goĂ»t de cendres. Jean-Pierre Lambert se demande bien comment il va faire pour aller ramasser son bois pour l’hiver.

        Pendant ce temps, la mandataire judiciaire a pris les choses en main. « Mon rĂŽle, c’est un peu comme celui d’un notaire quand une personne dĂ©cĂšde, explique Mᔉ Goubard, c’est faire un Ă©tat de son patrimoine, actif et passif. Je reprĂ©sente les crĂ©anciers, mais, pour qu’ils soient le mieux payĂ©s possible, il faut que la masse des crĂ©ances soit la plus petite possible. » Le troupeau est liquidĂ© en juillet 2022. Un voisin propose de racheter le cheptel Ă  la valeur fixĂ©e par un expert et de le garder six mois dans un champ, sans le mĂȘler Ă  ses propres vaches, parce que celles de Jean-Pierre Lambert ne sont pas administrativement Ă  jour, le temps que les services de la prĂ©fecture rĂ©gularisent le troupeau. La prĂ©fecture refuse et entend envoyer les bĂȘtes Ă  l’équarrissage. Mᔉ Goubard obtient in extremis qu’elles soient abattues pour l’alimentation : 62 bovins et 20 moutons sont achetĂ©s par un marchand de bestiaux pour une bouchĂ©e de pain, ou une boulette de viande, 9 000 euros. Les porcs sont euthanasiĂ©s.

        « Les relations avec lui ne sont pas faciles »
        Les terres, un peu plus de 12 hectares, sont vendues le 14 octobre 2022 à un couple de voisins qui aimaient bien leur voisin paysan et tenaient Ă  ce que leur joli moulin soit entourĂ© de prairies sans engrais ni pesticides. Le matĂ©riel agricole, bien fatiguĂ©, est vendu aux enchĂšres le 17 octobre pour un peu plus de 25 000 euros : le total des recettes reprĂ©sente 71 289,65 euros, note scrupuleusement Mᔉ Goubard. Les dĂ©penses engagĂ©es (honoraires, experts, notaire) 36 047,52 euros. Le solde d’une vie de travail, quarante ans de labeur, se monte ainsi Ă  35 242 euros et 13 centimes.

        Lire aussi : Article réservé à nos abonnés La France a encore perdu 100 000 agriculteurs en dix ans

        Ajouter à vos sélections
        La MSA, le principal crĂ©ancier, et de loin, n’entend pas en rester lĂ . L’audience du pĂŽle social du Mans se tient en mars 2023. On a oubliĂ© de prĂ©venir Jean-Pierre Lambert, ou il a ratĂ© la convocation, mais son avocat, Mᔉ François Rouxel, est lĂ , Mᔉ Martineau, l’avocate du mandataire judiciaire, aussi. La MSA, qui rĂ©clamait un total de 107 693 euros au moment de la liquidation, ne justifie plus cette fois que 76 262,11 euros de cotisations impayĂ©es et majorĂ©es, pour les annĂ©es 2007 à 2021. Mais la MutualitĂ©, Ă  qui il arrive aussi d’ĂȘtre nĂ©gligente, a laissĂ© passer les dĂ©lais sur nombre de cotisations non payĂ©es : sur neuf « contraintes » – des sommations Ă  payer qui ont valeur de jugement –, quatre sont prescrites.

        La dette de Jean-Pierre Lambert se voit ainsi divisĂ©e par deux, il ne doit plus que 30 367 euros Ă  la MSA pour les annĂ©es 2007 à 2017, mais lui doit encore les cotisations de 2018 à 2020, insiste le tribunal le 3 mai, soit, au total, 65 091,28 euros. La MSA le prend avec humeur et fait aussitĂŽt appel. « La dĂ©cision Ă©tait pourtant Ă©quilibrĂ©e, s’étonne Mᔉ Martineau. Comment on peut laisser quelqu’un s’enfoncer dans les dettes pendant tant d’annĂ©es ? M. Lambert a des torts, mais la MSA a laissĂ© les choses s’envenimer, ils l’ont laissĂ© se planter. Il faudrait peut-ĂȘtre que la MSA se remette un peu en question. »

        La directrice de la MSA Mayenne-Orne-Sarthe, en dĂ©pit de plusieurs relances, ne souhaite pas s’étendre sur la question et est « au regret » de ne pouvoir commenter « les renseignements confidentiels relatifs Ă  un assurĂ© social ». Le cas de Jean-Pierre Lambert n’est malheureusement pas rare, et les paysans qui laissent filer les dettes de la MSA en espĂ©rant qu’on les oublie sont lĂ©gion, les mandataires judiciaires en voient toute l’annĂ©e. Sans cotisations, pas de retraite et pas de garanties de santĂ©.

        La grange incendiée par Jean-Pierre Lambert, à Courdemanche (Sarthe), le 11 juillet 2023. NICOLAS KRIEF POUR « LE MONDE »
        Jean-Pierre Lambert est trop fier pour rĂ©clamer une allocation travailleur handicapĂ©, mais son cancer le ronge doucement, et il a aujourd’hui 66 ans. « Les relations avec lui ne sont pas faciles, convient Mᔉ Goubard, la liquidatrice judiciaire. C’est quelqu’un qui ne communique pas beaucoup. Mais il a toujours Ă©tĂ© poli, agrĂ©able et respectueux, et c’est une belle personne. Souvent, chez les gens qui en veulent Ă  la terre entiĂšre, il y a une vraie raison, une injustice au dĂ©part. » Pour Jean-Pierre Lambert, c’est clairement de n’avoir pas obtenu les primes Ă  la vache allaitante. Quant au refus d’observer les multiples (et onĂ©reuses) rĂšgles de prophylaxie du troupeau, « c’était une forme de dĂ©sobĂ©issance civile, assure le paysan, pour alerter sur le fait qu’ils ne faisaient rien pour respecter les aides publiques ».

        « Si tout s’arrangeait  »
        Il ne pouvait Ă©videmment pas gagner. Et l’avenir est sombre pour les petits paysans qui refusent le modĂšle des gros agriculteurs. « Les gouvernements entendent Ă©liminer les petits pour dĂ©velopper une agro-industrie, assure Jean-Claude Olivier. C’est une planification qui ne dit pas son nom. 90 % des paysans ont disparu depuis le dĂ©but du siĂšcle dernier. La chimie est majoritaire, et l’élaboration de la politique agricole, mĂȘme Ă  Bruxelles, se fait au sein de la FNSEA, c’est clair. »

        En attendant le procĂšs en appel, qui n’interviendra pas avant une bonne annĂ©e, Jean-Pierre Lambert fait de petits travaux dans les jardins. Il a pris cet Ă©tĂ© son courage Ă  deux mains et entassĂ© sur la toile cirĂ©e de sa cuisine tous les papiers qui moisissaient paisiblement dans la piĂšce Ă  cĂŽtĂ©. Il Ă©tait temps : les souris avaient commencĂ© Ă  grignoter son passĂ©. Mais il est dĂ©sormais en mesure de prouver qu’il cotisait bien depuis 2007 au rĂ©gime gĂ©nĂ©ral ; cela ne l’exonĂ©rait certes pas de payer pour ses terres une petite cotisation Ă  la MSA, mais certainement pas des sommes pareilles. Le seul espoir, c’est bien que la cour d’appel d’Angers, au vu de la reconstitution de sa carriĂšre, rĂ©duise les prĂ©tentions de la MSA.

        Avec un sacrĂ© risque : la MutualitĂ© a une hypothĂšque sur sa maison. Si elle n’est pas satisfaite, elle pourra la saisir, ce qui n’est heureusement pas possible lors de la liquidation judiciaire. La maison est bien un peu ancienne, mais c’est la maison familiale, oĂč viennent toutes les semaines ses deux plus petits. Jean-Pierre Lambert n’a pas l’habitude de se plaindre, et ne se voit pas du tout comme une victime, ou seulement d’une injustice ; mais il sait qu’il n’a guĂšre Ă  attendre de secours, encore moins de miracles. Les relations avec l’une de ses sƓurs (et son neveu, lui aussi agriculteur) sont exĂ©crables ; il y a des annĂ©es qu’ils ne se parlent plus avec son frĂšre aĂźnĂ©, maire d’une petite commune voisine ; la succession des biens paternels s’envenime et n’est en rien rĂ©glĂ©e.

        Il enjambe Ă  grands pas les hautes herbes qui ont mangĂ© les alentours de la ferme. « Si tout s’arrangeait, je voudrais bien rĂ©cupĂ©rer une partie de ces terres, rĂȘve tout haut le paysan. Pas forcĂ©ment pour en faire de l’agriculture. LĂ , ici, j’entretenais mais je ne rĂ©coltais pas, c’étaient des cultures Ă  gibier. J’avais des ƓdicnĂšmes criards, des oiseaux migrateurs, qu’on va moins voir maintenant. »

        Il y avait, un peu plus haut, une vaste prairie oĂč broutaient paisiblement ses bĂȘtes. Il y a dĂ©sormais une immense terre sĂšche, oĂč sont alignĂ©s jusqu’à l’horizon de minces plants de maĂŻs, oĂč les pesticides ont eu raison du moindre brin d’herbe. « C’est ça qui m’a fait le plus mal », dit le paysan. Reste, au beau milieu, un antique cerisier, dont les branches ont Ă©tĂ© sectionnĂ©es pour laisser passer les machines, le tronc marquĂ© d’un grand coup de tronçonneuse, pour abrĂ©ger sa vie de fruitier solitaire, qui encombre inutilement. Jean-Pierre Lambert sait bien qui a dĂ©truit ses herbages, qui donnaient du sens Ă  sa vie. C’est son neveu.

        Franck JohannĂšs
        Courdemanche (Sarthe), envoyé spécial

    • #16945 RĂ©pondre
      Graindorge
      Invité

      on m’a envoyĂ© les photos de l’article. Je les ai envoyĂ©es Ă  mon tour Ă  mon adresse Ă©lectronique pour voir si je pouvais crĂ©er un lien mais je suis pas douĂ©e. En plus les 33 photos ne sont pas dans l’ordre: 1,2,3,4…
      Donc on attendra. Peut-ĂȘtre que quelqu’un du forum est abonnĂ© au Monde et se manifestera

    • #18683 RĂ©pondre
      Demi Habile
      Invité

      https://www.liberation.fr/idees-et-debats/alexandre-grothendieck-convoitises-en-heritage-20230927_EBDUUYDLEZGJXG7RA4S7P6M6N4/?fbclid=IwAR0C0R6e2xfak8lQaOSMJAFtzqaRjv7ABic0KIp5vG02g4F2y-e_7u4RIBo
      .
      Si jamais quelqu’un a la bontĂ© de me partager l’intĂ©gralitĂ© de cet article alors je m’engage Ă  lui adresser un message gentil en retour.
      Des bisoux!

      • #18795 RĂ©pondre
        Céline
        Invité

        Il doit y avoir un trĂ©sor, sĂ»rement humain peut-ĂȘtre mathĂ©matique, dans les archives d’Alexandre Grothendieck dont la BibliothĂšque nationale de France (BNF) vient de rĂ©cupĂ©rer un gros morceau, disons la moitiĂ©. A la question «oĂč va partir la moitiĂ© restante ?», le silence s’impose. Les avocats vous envoient paĂźtre avec une infinie concision. L’un Ă©crit un mail lapidaire : «Dans le prolongement de notre Ă©change d’hier, je vous prĂ©cise que je n’ai pas de commentaires Ă  faire sur cette affaire.» L’autre se contente d’un SMS : «Je ne peux pas parler de cette affaire dont la solution est soumise au secret professionnel.» Diable.
        Le libraire chargĂ© de vendre tout ce qui n’ira pas Ă  la BNF ne sait pas s’il a, oui ou non, dĂ©posĂ© une demande de passeport Ă  la fin du mois de juillet auprĂšs du ministĂšre de la Culture pour vendre Ă  l’étranger ce que l’un des plus grands mathĂ©maticiens de l’histoire, mĂ©daille Fields 1966, a laissĂ© derriĂšre lui, 100 000 pages, papiers, bouts de cartons, plus ou moins bien rangĂ©s qui raconte une histoire du XXe siĂšcle. Le mystĂšre est Ă©pais. On pourrait laisser la plume Ă  George Lucas, l’auteur d’Indiana Jones, pour le mettre au jour.

        «Fosbury-flop»

        NĂ© en 1928 Ă  Berlin, Alexandre Grothendieck entre par effraction dans l’école française de mathĂ©matiques qui ne manque pas d’ego et de chercheurs brillants. Il va tous les bousculer. Vincent Pilloni, chercheur CNRS, dĂ©tachĂ© Ă  l’Institut de mathĂ©matique d’Orsay, pas avare d’images pour illustrer l’importance du mathĂ©maticien, accepte celle du «Fosbury-flop», changement de tactique des sauteurs en hauteur. En 1968, alors que tous se tenaient face Ă  la barre, Dick Fosbury lui tourne le dos et tout le monde le suit. Pareil pour Alexandre Grothendieck qui fait mettre Ă  la poubelle des centaines de pages patiemment rĂ©digĂ©es par «Nicolas Bourbaki», nom d’un collectif de mathĂ©maticiens prĂ©tendant redonner des bases solides aux maths françaises.

        Travaillant nuitamment, Grothendieck voit de l’algĂšbre quand on lui parle de gĂ©omĂ©trie, et veut bĂątir la gĂ©omĂ©trie algĂ©brique. Il pose des concepts qui aujourd’hui encore occupent l’esprit de ceux qui veulent construire un langage commun Ă  l’algĂšbre, Ă  la gĂ©omĂ©trie et Ă  l’arithmĂ©tique. Prenez un compas, tracez un cercle, vous ĂȘtes dans le monde du point et de l’espace. Ecrivez xÂČ + yÂČ = 1, vous entrez dans le monde de l’algĂšbre.

        Un concept rĂ©sume son apport : le topos, forgĂ© pour dĂ©crire la notion d’espaces infiniment plus complexes que ce que l’intuition donne Ă  voir. En rĂ©sumĂ©, nos trois dimensions, le monde d’Euclide, nous suffisent, mais nous ramĂšnent Ă  l’illusion de la mouche posĂ©e sur le tableau de bord d’une voiture lancĂ©e Ă  130 km/h sur l’autoroute. Elle se pense immobile. Comme nous quand nous dĂ©passons les 1 000 km/h en nous tenant debout sous la tour Eiffel, soumis Ă  la rotation de la Terre.

        Revenons aux archives. Que trouve-t-on dans les 100 000 pages laissĂ©es par un homme idolĂątrĂ© ou dĂ©testĂ© pour sa rigueur ombrageuse ? Beaucoup de gĂ©omĂ©trie algĂ©brique, sa spĂ©cialitĂ©, de la physique qu’il exĂ©crait, et de l’astrophysique, une matiĂšre que l’étudiant de Montpellier a dĂ» repasser pour obtenir sa licence. Et aussi des courriers Ă©changĂ©s avec Alexandre SoljĂ©nitsyne, prix Nobel de littĂ©rature, John Nash, prix Nobel d’économie en 1994, ou Jacques Chirac, prĂ©sident de la RĂ©publique.

        Sans oublier une correspondance adressĂ©e Ă  sa voisine de Lasserre (AriĂšge), madame Escaich. Le plus Ă©mouvant se trouve dans un vieux carnet noirci Ă  force d’avoir Ă©tĂ© ouvert et refermĂ©, oĂč il tente d’établir la liste des 76 000 dĂ©portĂ©s juifs de France, oubliĂ©s de tous, pensait-il. Il y note des noms, tente de les relier les uns aux autres jusqu’au 27 aoĂ»t 2014, quelques semaines avant sa mort le 13 novembre suivant. Satan s’invitant Ă  toutes les pages en croquis ou en injonction Ă  disparaĂźtre.

        Que personne ne veuille dĂ©voiler la destination finale de cette montagne de papiers n’interdit pas de se prendre pour Indiana Jones. Des trĂ©sors, il y en a, produits par un homme dont l’imagination crĂ©atrice a bousculĂ© les mathĂ©matiques du XXe siĂšcle avant d’ouvrir le champ de l’écologie par sa critique radicale de l’hĂ©gĂ©monie de la raison technoscientifique. Il aura fallu neuf annĂ©es aprĂšs sa mort pour rĂ©gler la question des archives de l’homme qui, en 1990, ferme la porte de sa maison ariĂ©geoise, refusant d’échanger plus de trois mots avec les hommes, avec les femmes qu’il a tant aimĂ©es, ou avec ses cinq enfants avec lesquels il n’a jamais su s’y prendre.

        Sa fille, Johanna Grothendieck, porte-parole de la fratrie silencieuse qui compte quatre frĂšres (Serge, Mathieu, Sacha et John), oscille au bout du fil entre soulagement et accablement : «Avec un pĂšre qui a tournĂ© le dos Ă  tout le monde pendant vingt-trois ans, qui n’a jamais rĂ©pondu Ă  nos lettres qui nous revenaient, ce n’a pas Ă©tĂ© facile de gĂ©rer une telle postĂ©ritĂ©.» «Pas facile», un euphĂ©misme dans la bouche de celle qui n’a pas le droit d’en dire davantage, tenue par un accord de confidentialitĂ© valable pour dix ans sur les nĂ©gociations entourant le don qui a permis Ă  la BNF d’enrichir ses collections sans verser un centime d’euro. Cela, l’institution l’affirme avec force et constance.

        Comment s’y retrouver dans les 100 000 pages ? D’abord, le mieux rangĂ©, les 50 000 feuilles A4, datĂ©es et numĂ©rotĂ©es, glissĂ©es dans une quarantaine de boĂźtes entoilĂ©es faites sur mesure, rĂ©cupĂ©rĂ©es dĂ©but juillet par la BN. Elles contiennent 4 500 feuillets d’un travail «classique», selon l’évaluation d’un gĂ©omĂštre algĂ©briste, et une interminable digression vers l’infinie petitesse de l’homme et l’infinie grandeur de l’univers.

        Tout cela se trouve maintenant Ă  l’abri Ă  Paris, rue Richelieu. «Tous ces textes sont inĂ©dits, et tout reste Ă  dĂ©couvrir», s’enthousiasme le conservateur, Jocelyn Monchamp, chargĂ© de veiller dessus. Dans un bureau surchauffĂ© par un Ă©tĂ© qui n’en finit pas, l’expert en vieux papiers manipule avec dĂ©licatesse ces liasses comme s’il tenait entre les mains des parchemins ancestraux sur le point de se dĂ©composer.

        Une «poubelle» à 85 000 euros

        Que va en faire la BNF ? Les rendre accessibles aux lecteurs des salles de recherche pour les mathĂ©maticiens, les historiens, les philosophes, qui sait, ce qui nĂ©cessite au prĂ©alable un travail de reconditionnement, de catalogage et de numĂ©risation, «partielle ou complĂšte», la dĂ©cision n’a pas Ă©tĂ© arrĂȘtĂ©e. Seule certitude, «l’exploitation de ces documents doit ĂȘtre envisagĂ©e sur des dĂ©cennies, avance Jocelyn Monchamp : c’est une aventure intellectuelle hors norme qui s’ouvre». Et un gouffre de science ou de mysticisme, sĂ»rement un peu des deux, dans lequel nul ne saurait dire, pour le moment, ce qui s’y trouve vraiment.

        Pour le reste que la BNF ne va pas hĂ©berger, commençons par le plus simple. Une «poubelle» de 1 300 pages rĂ©cupĂ©rĂ©e Ă  Lasserre, par Jean-Bernard Gillot qui a protĂ©gĂ© pendant des annĂ©es le trĂ©sor d’Alexandre Grothendieck dans sa librairie de la rue Jacob Ă  Paris, quand personne n’y prĂȘtait attention, et rachetĂ©e pour 85 000 euros par un expert danois pour le compte d’un client Ă©tranger dont l’identitĂ© reste voilĂ©e. «Il n’y a pas un mĂ©cĂšne en France qui s’est bougĂ© pour dĂ©bloquer la situation !» affirme Johanna Grothendieck. Aucune des possibilitĂ©s explorĂ©es n’a abouti Ă  un nom. «Un milliardaire » vous dit-on. «AmĂ©ricain » ajoute-t-on, comme s’il fallait vous emberlificoter. Et pourquoi pas chinois ?

        L’entreprise Huawei se passionne pour Grothendieck. En 2021, elle recrutait le mathĂ©maticien Laurent Lafforgue, mĂ©daille Fields en 2002, dans son Ă©quipe scientifique afin «de dĂ©velopper la thĂ©orie gĂ©nĂ©rale des “topos de Grothendieck”». Ou un centre de recherches en Italie, Istituto Grothendieck (MondovĂŹ), dont la rĂ©ponse ressemble Ă  un acquiescement : «Il s’agit malheureusement d’informations confidentielles que notre Institut n’est pas autorisĂ© Ă  divulguer.»

        Reste encore les archives de Montpellier, laissĂ©es Ă  Jean Malgoire, un Ă©lĂšve attentionnĂ©, dont l’universitĂ© se dĂ©sintĂ©ressera longtemps. Produites quand l’homme se trouvait encore immergĂ© dans les mathĂ©matiques, elles Ă©veillent la curiositĂ© des plus sceptiques. Et le fatras contenant la liste des dĂ©portĂ©s juifs, rĂ©cupĂ©rĂ©es elles aussi Ă  Lasserre, oĂč Grothendieck a choisi de se retirer pour vivre en ermite. Seuls des Japonais venaient parfois le dĂ©ranger parce que lĂ -bas, il reprĂ©sente un personnage quasi mythique.

        Pour le trĂ©sor, il se trouve lĂ , dans l’éblouissement de ceux qui le suivent. Au gĂ©nĂ©rique de cette balade mathĂ©matique, il ne faut pas oublier Jean-Bernard Gillot, le premier expert chargĂ© de la vente. Il a tout rassemblĂ© et se trouve aujourd’hui Ă©cartĂ©. Dans sa librairie de Saint-Germain-des-PrĂ©s, il ressemble trait pour trait Ă  un personnage de George Lucas. Sans lui, pas d’histoire. Pour ce qui est de l’étude approfondie de la paperasse, elle pourra prendre des mois, voire des annĂ©es. Il faudra patienter un peu avant qu’elle ne rĂ©vĂšle tous ses secrets.

        • #18953 RĂ©pondre
          Demi Habile
          Invité

          Céline: Merci Beaucoup!

    • #19684 RĂ©pondre
      Graindorge
      Invité

      A tort ou Ă  raison Raymond Devos

      On ne sait jamais qui a raison ou qui a tort.
      C’est difficile de juger. Moi, j’ai longtemps donnĂ©
      raison Ă  tout le monde.
      Jusqu’au jour oĂč je me suis aperçu
      que la plupart des gens Ă  qui je donnais
      raison avaient tort !
      Donc, j’avais raison !
      Par consĂ©quent, j’avais tort !
      Tort de donner raison Ă  des gens qui avaient
      le tort de croire qu’ils avaient raison.
      C’est-Ă -dire que moi qui n’avais pas tort,
      je n’avais aucune raison de ne pas donner tort
      à des gens qui prétendaient avoir raison,
      alors qu’ils avaient tort !
      J’ai raison, non ? Puisqu’ils avaient tort !
      Et sans raison, encore ! LĂ , j’insiste, parce que …
      moi aussi, il arrive que j’aie tort.
      Mais quand j’ai tort, j’ai mes raisons, que je ne donne pas.
      Ce serait reconnaĂźtre mes torts !!!
      J’ai raison, non ? Remarquez … il m’arrive aussi
      de donner raison Ă  des gens qui ont raison.
      Mais, lĂ  encore, c’est un tort.
      C’est comme si je donnais tort Ă  des gens qui ont tort.
      Il n’y a pas de raison !
      En rĂ©sumĂ©, je crois qu’on a toujours tort d’essayer
      d’avoir raison devant des gens qui ont toutes
      les bonnes raisons de croire qu’ils n’ont pas tort !

    • #19762 RĂ©pondre
      Toni Erdmann
      Invité
    • #19764 RĂ©pondre
      Anna H
      Invité

      CULTURE ET IDÉES ENQUÊTE

      LumiÚre sur Thierry Frémaux, seigneur redouté du septiÚme art
      Thierry FrĂ©maux cumule la direction du Festival de Cannes et celle de l’Institut LumiĂšre Ă  Lyon, avec un salaire exceptionnel pour deux institutions bĂ©nĂ©ficiant d’aides publiques. Mais c’est aussi la pratique du pouvoir de cet homme puissant dans le monde du cinĂ©ma qui pose des questions dĂ©ontologiques.

      Antoine Pecqueur
      14 octobre 2023 Ă  17h00

      Les rĂ©alisateurs Wes Anderson, Jean-Jacques Annaud, le prĂ©sident de la Femis Michel Hazanavicius, l’actrice Lou Doillon
 Ce samedi 14 octobre et pendant neuf jours, les personnalitĂ©s du cinĂ©ma dĂ©filent Ă  Lyon Ă  l’occasion de la quinziĂšme Ă©dition du Festival LumiĂšre, dĂ©diĂ© au cinĂ©ma de patrimoine. « Si la profession vient Ă  ce festival, ce n’est pas tant pour visionner des films classiques dĂ©jĂ  vus que pour croiser Thierry FrĂ©maux », dit un rĂ©alisateur.

      ÂgĂ© de 63 ans, Thierry FrĂ©maux est devenu l’un des hommes les plus puissants du monde du cinĂ©ma. Le directeur de l’Institut LumiĂšre cumule son poste avec celui de dĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral du Festival de Cannes, reconnu d’utilitĂ© publique. Ces deux associations, financĂ©es notamment avec des fonds publics, ont pour tutelle l’État, via le Centre national du cinĂ©ma (CNC).

      En additionnant ces deux postes Ă  mi-temps, sa rĂ©munĂ©ration annuelle s’élĂšve Ă  environ 350 000 euros brut. « Comment peut-on justifier de deux emplois Ă  de tels niveaux de salaire ? Il y a une dĂ©rive financiĂšre qu’il n’y avait pas auparavant Ă  Cannes et LumiĂšre », dĂ©nonce Françoise Camet, ex-cheffe de la mission culture auprĂšs du ministĂšre des finances. Elle y contrĂŽlait les comptes du Festival de Cannes et de l’Institut LumiĂšre. Thierry FrĂ©maux est de facto le responsable d’institution culturelle publique ou parapublique le mieux payĂ© de France.

      Françoise Camet observe que ce cumul de poste « pose une vraie question dĂ©ontologique ». Elle affirme avoir Ă©crit plusieurs notes Ă  l’attention du Centre national du cinĂ©ma (CNC) pour mettre en garde contre « le cumul de fonctions de Thierry FrĂ©maux donnant lieu Ă  rĂ©munĂ©ration ».

      Les deux structures, Cannes et LumiĂšre, s’entremĂȘlent dans le parcours de Thierry FrĂ©maux. D’abord bĂ©nĂ©vole Ă  l’Institut LumiĂšre, avant d’en ĂȘtre salariĂ©, il en devient directeur artistique et enfin directeur gĂ©nĂ©ral. En parallĂšle, il est nommĂ© dĂ©lĂ©guĂ© artistique au Festival de Cannes en 2001, avec Ă  ses cĂŽtĂ©s VĂ©ronique Cayla comme directrice gĂ©nĂ©rale et Gilles Jacob en tant que prĂ©sident.

      Son poste peut ĂȘtre couplĂ© avec celui de l’Institut LumiĂšre, les fonctions de Thierry FrĂ©maux se limitant alors Ă  l’aspect artistique. Mais pas pour longtemps. En 2005, VĂ©ronique Cayla quitte son poste et ne sera pas remplacĂ©e : Thierry FrĂ©maux devient dĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral. Une ascension qui l’a conduit Ă  rĂ©gner en seigneur du septiĂšme art.

      Les missions de ces deux associations se croisent de plus en plus : le Festival LumiĂšre propose des avant-premiĂšres de films de patrimoine et le Festival de Cannes possĂšde une section intitulĂ©e « Cannes Classics », dĂ©diĂ©e aux Ɠuvres du passĂ©, notamment aux copies restaurĂ©es. De nombreux artistes sont invitĂ©s dans les deux manifestations.

      Si le festival lyonnais bĂ©nĂ©ficie de la prĂ©sence de personnalitĂ©s comme Martin Scorsese, Javier Bardem, Claude Lelouch ou encore Clint Eastwood, c’est grĂące au carnet d’adresses largement nourri par le Festival de Cannes. « Thierry FrĂ©maux met au service de l’Institut LumiĂšre ce qu’il a capitalisĂ© au Festival de Cannes », constate un producteur. Françoise Camet observe pour sa part « une confusion frĂ©quente entre les deux institutions ».

      Nombre de collaborateurs et collaboratrices travaillent aussi pour les deux structures. Pierre Lescure, qui fut prĂ©sident du conseil d’administration du Festival de Cannes de 2014 Ă  2022, et en est aujourd’hui prĂ©sident d’honneur, y voit au contraire une « belle complĂ©mentaritĂ©. C’est une dynamique positive pour Cannes ».

      Une complĂ©mentaritĂ© parfois bien troublante, par exemple lorsque Thierry FrĂ©maux prĂ©sente en 2015 au Festival de Cannes son propre documentaire consacrĂ© aux frĂšres LumiĂšre. Dans son rapport publiĂ© en mars 2021 au sujet de l’Institut LumiĂšre, la chambre rĂ©gionale des comptes avait par ailleurs notĂ© un risque de conflit d’intĂ©rĂȘts entre l’Institut LumiĂšre et sa filiale Sorties d’usine Production, qui avait produit ce documentaire, concernant l’exploitation du film. « Thierry FrĂ©maux, qui est aussi l’auteur de plusieurs livres, est une PME Ă  lui tout seul », nous glisse un connaisseur du secteur.

      À l’Institut LumiĂšre, la directrice administrative et financiĂšre RaphaĂ«le Fillon dit ne pas « voir oĂč pourraient se situer des conflits d’intĂ©rĂȘts, sachant que le CNC est la tutelle des deux associations. Et que Cannes s’occupe de cinĂ©ma contemporain, et LumiĂšre de cinĂ©ma de patrimoine. » ContactĂ©, Dominique Boutonnat, prĂ©sident du CNC, n’a pas souhaitĂ© rĂ©pondre Ă  nos questions.

      Un choix politique
      En poste depuis 2001, le dĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral du Festival de Cannes n’a pas de mandat limitĂ© dans le temps contrairement Ă  la plupart des institutions culturelles ou des festivals, comme celui d’Avignon ou d’Aix-en-Provence. L’actrice et rĂ©alisatrice Ariane Labed juge « dramatique que tout le pouvoir soit entre les mains d’une seule personne. Il faudrait un systĂšme de renouvellement tous les quatre Ă  cinq ans. Sans cela, on assiste Ă  des dĂ©bordements ».

      La productrice MichĂšle Halberstadt salue au contraire « la stabilitĂ© Ă©volutive du Festival de Cannes. Dans d’autres festivals, les directeurs changent et cela ne fait pas forcĂ©ment du bien. Thierry FrĂ©maux a pu ainsi crĂ©er sa propre patte Ă  Cannes ».

      Pourtant, la ligne artistique dĂ©fendue par le dĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral a parfois suscitĂ© de vives critiques. Lors du dernier Festival de Cannes, il a maintenu la sĂ©lection du film Le Retour de Catherine Corsini, alors que le CNC venait d’enlever son aide Ă  ce film en raison d’une scĂšne Ă  caractĂšre sexuel impliquant un mineur qui n’avait pas Ă©tĂ© dĂ©clarĂ©e Ă  la Commission des enfants du spectacle.

      On notera le paradoxe de voir un film Ă©pinglĂ© par le CNC mais sĂ©lectionnĂ© dans le festival dont le mĂȘme CNC est le principal financeur public. « C’est un choix politique de la part de Thierry FrĂ©maux, observe Ariane Labed. Il a choquĂ© la plupart de mes collĂšgues, mĂȘme si toutes n’osent pas le dire ouvertement. Car si on donne son avis, les punitions sont rĂ©elles. »

      Le producteur Marc Missonnier en sait quelque chose. AprĂšs avoir exprimĂ© sur Twitter son dĂ©saccord avec la sĂ©lection du film Le Retour, il a eu son accrĂ©ditation dans un premier temps refusĂ©e par le festival. « L’équipe du Festival a Ă©tĂ© scandalisĂ©e de voir Marc Missionner se prĂ©senter Ă  Cannes au dĂ©but du Festival, demandant une accrĂ©ditation Ă  un Ă©vĂ©nement qu’il appelait publiquement Ă  boycotter », rĂ©pond le service de presse du Festival de Cannes. Avant de glisser que « le film qu’il avait soumis au Festival, Le Consentement, a Ă©tĂ© refusĂ© par le comitĂ© de sĂ©lection ».

      « Thierry FrĂ©maux se sent au-dessus des lois, confie un familier de Cannes. Imaginez : il a droit de vie et de mort sur le cinĂ©ma. » Pour un producteur ou un rĂ©alisateur, ĂȘtre sĂ©lectionnĂ© dans ce festival tient du graal. Les producteurs et rĂ©alisateurs que nous avons interrogĂ©s disent vivre une attente interminable pour savoir si leurs films seront sĂ©lectionnĂ©s.

      Le but ? « EmpĂȘcher d’aller prĂ©senter ses films dans d’autres festivals, comme Locarno ou Venise », avance un producteur. Le rĂ©alisateur espagnol Victor Erice, dont le film Fermer les yeux n’a pas Ă©tĂ© sĂ©lectionnĂ© lors de la prĂ©cĂ©dente Ă©dition, a dĂ©noncĂ© ce processus dans une lettre ouverte publiĂ©e dans El PaĂ­s.

      Thierry FrĂ©maux a augmentĂ© la prĂ©sence du cinĂ©ma français, dĂ©veloppĂ© le rapport avec les États-Unis.

      Jean-Michel Frodon, auteur de « Festival de Cannes, au milieu du cinéma »
      Cofondateur de la sociĂ©tĂ© de distribution de films Wild Bunch, Vincent Maraval voit rĂ©guliĂšrement ses films prĂ©sentĂ©s au Festival de Cannes : « Thierry a le choix du roi ! Cela nous Ă©nerve car il nous fait mariner. Je prĂ©fĂšre effectivement un non rapide plutĂŽt qu’un non tardif. Mais notre rapport affectif au film que l’on prĂ©sente fait qu’on peut aussi avoir tendance Ă  le surĂ©valuer. »

      Il souligne que « Thierry FrĂ©maux fait des choix artistiques beaucoup plus ouverts que ce ne fut le cas dans le passĂ©. Des genres comme l’horreur, l’animation, le blockbuster sont dĂ©sormais programmĂ©s Ă  Cannes. On n’est plus dans une forme d’aristocratie du cinĂ©ma. »

      Burn-out
      Auteur de Festival de Cannes, au milieu du cinĂ©ma (Ă©ditions AOC, 2022), Jean-Michel Frodon prĂ©cise que « dans la gĂ©opolitique des grands festivals de cinĂ©ma, Cannes est aujourd’hui loin devant les autres. Thierry FrĂ©maux a augmentĂ© la prĂ©sence du cinĂ©ma français, dĂ©veloppĂ© le rapport avec les États-Unis. Il y a aussi une montĂ©e quantitative du nombre de films prĂ©sentĂ©s ». Un producteur met cependant en garde : « Aujourd’hui, le festival et Thierry FrĂ©maux se confondent. Il n’y a plus de sĂ©paration entre l’institution et la personne. »

      Le rĂŽle du prĂ©sident pose aussi question. Jean-Michel Frodon rappelle qu’« Ă  l’origine du festival, le prĂ©sident Ă©tait beaucoup plus important. Le glissement s’est fait Ă  l’époque de Gilles Jacob, prĂ©dĂ©cesseur de Thierry FrĂ©maux. Et aujourd’hui, la figure agissante, c’est celle du dĂ©lĂ©guĂ© gĂ©nĂ©ral ». Iris Knobloch, arrivĂ©e l’annĂ©e derniĂšre, va-t-elle inverser la tendance ?

      La maniĂšre d’agir de Thierry FrĂ©maux s’explique en grande partie par l’absence de contre-pouvoir. Au Festival de Cannes, le conseil d’administration est composĂ© de reprĂ©sentants des pouvoirs publics et de la profession (syndicats ou fĂ©dĂ©rations de producteurs, de distributeurs, d’exploitants). Denis Gravouil, secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de la FĂ©dĂ©ration nationale CGT des syndicats du spectacle, occupe un siĂšge au conseil d’administration : « Le cinĂ©ma est une industrie oĂč les industriels dĂ©fendent leurs intĂ©rĂȘts. Il est difficile de faire du CA un lieu de dĂ©bat », reconnaĂźt-il.

      La timiditĂ© du conseil d’administration n’est-elle pas due aux avantages qu’il perçoit ? Selon nos informations, ses membres sont entiĂšrement invitĂ©s par le Festival de Cannes : nuits d’hĂŽtel prises en charge dans de prestigieux Ă©tablissements, invitations avec les meilleures places. Denis Gravouil dit profiter de ces privilĂšges pour hĂ©berger des collĂšgues syndicalistes. « Occupant un siĂšge d’observateur au CA, le festival m’avait proposĂ© ces avantages, que j’ai toujours refusĂ©s. C’est le minimum requis pour parler librement », dit Françoise Camet.

      Tous les employĂ©s ne bĂ©nĂ©ficient pas de ces avantages. Au contraire, plusieurs salariĂ©s ou anciens salariĂ©s du Festival de Cannes et de l’Institut LumiĂšre ont confiĂ© Ă  Mediapart avoir Ă©tĂ© « maltraitĂ©s » par Thierry FrĂ©maux. Ils tiennent Ă  parler sous couvert d’anonymat « pour Ă©viter les reprĂ©sailles ».

      « Dans ses Ă©quipes, il y a rĂ©guliĂšrement des personnes qui finissent par partir en dĂ©pression ou en burn-out », avance ainsi un membre encore en poste au sein de l’équipe du Festival de Cannes. Le secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral du festival, François Desrousseaux, souligne pour sa part que « ni l’inspection du travail ni la mĂ©decine de travail ne [les] ont alertĂ©s sur des cas de dĂ©pression liĂ©s Ă  un comportement de la direction ».

      Vingt ans aprĂšs mon dĂ©part, j’évite toujours de passer devant le bĂątiment de l’Institut LumiĂšre.

      Un ancien collaborateur
      « Le simple fait de parler de Thierry FrĂ©maux reste quelque chose de trĂšs dur, raconte pour sa part au tĂ©lĂ©phone un ancien collaborateur de l’Institut LumiĂšre. Vingt ans aprĂšs mon dĂ©part, j’évite toujours de passer devant le bĂątiment de l’Institut. J’ai vĂ©cu un tel dĂ©nigrement que j’ai perdu confiance en moi. Il recrute des personnes jeunes, passionnĂ©es de cinĂ©ma, qui tombent en admiration devant lui. Et aprĂšs vous tombez en disgrĂące. »

      Une ancienne collaboratrice de l’Institut souligne quant Ă  elle « la diffĂ©rence entre l’image que Thierry FrĂ©maux donne en public, convivial, brillant, et son comportement au sein de l’Institut ». Elle assure avoir Ă©tĂ© « placardisĂ©e ». RaphaĂ«le Fillon, directrice administratrice et financiĂšre de l’Institut LumiĂšre, rĂ©pond que « l’équipe travaille dans un bon climat social ». « Je suis tĂ©moin que Thierry FrĂ©maux est sensible Ă  la situation individuelle des salariĂ©s et soucieux de justice sociale au sein de l’Institut LumiĂšre », insiste-t-elle.

      La presse dépendante du Festival de Cannes
      Le tempĂ©rament de Thierry FrĂ©maux, que certains de ces tĂ©moignages dĂ©crivent comme colĂ©rique, s’est certainement abattu sur Laure Crozat, journaliste reporter d’images Ă  France 3 Auvergne-RhĂŽne-Alpes. Elle a couvert pendant de nombreuses annĂ©es le Festival LumiĂšre et le Festival de Cannes. Le 15 octobre 2021, la journaliste rĂ©alisait un reportage Ă  Lyon, Ă  l’occasion de la projection du film The Power of the Dog de Jane Campion.

      Sur les images que nous avons pu visionner, on voit Thierry FrĂ©maux se diriger vers la journaliste pour lui abaisser violemment la camĂ©ra sur laquelle Ă©tait installĂ©e sa lumiĂšre. « Nous tournions le soir. Les camĂ©ras Ă©taient donc Ă©quipĂ©es de minettes. Mais Thierry FrĂ©maux n’a pas supportĂ© [l’intensitĂ© de la lumiĂšre – ndlr] et s’est ruĂ© sur moi pour donner un coup sur ma camĂ©ra, raconte Laure Crozat. J’étais choquĂ©e. »

      Le lendemain, dans le journal du soir, l’ensemble de la rĂ©daction de France 3 dĂ©nonce l’attitude de Thierry FrĂ©maux. Ce dernier n’exprimera aucune excuse. Dans un communiquĂ©, l’Institut LumiĂšre Ă©crit que « Thierry FrĂ©maux s’est vu obligĂ© de poser une main sur le flash pour en diminuer la lumiĂšre, sans aucune violence ».

      Thierry FrĂ©maux est-il l’indĂ©boulonnable du septiĂšme art ? Pour l’heure, dans la presse, autre possible contre-pouvoir, il bĂ©nĂ©ficie d’articles Ă©logieux. Cela s’explique par la dĂ©pendance de la presse du Festival de Cannes pour obtenir les accrĂ©ditations. « C’est Ă©galement le festival qui dĂ©cide qui nous pouvons interviewer. Or tous les mĂ©dias se battent pour avoir les stars. On doit donc ĂȘtre bien vu », confie une journaliste habituĂ©e de Cannes.

      On comprendra mieux le ton hagiographique des rares articles consacrĂ©s Ă  Thierry FrĂ©maux louant son enfance dans le quartier des Minguettes Ă  Lyon, son amour du vĂ©lo. Il peut aussi compter sur ses appuis. Par exemple, le prĂ©sident du syndicat de la critique Philippe Rouyer est membre du comitĂ© de la revue de cinĂ©ma Positif. Or cette revue est aujourd’hui publiĂ©e par Actes Sud et
 l’Institut LumiĂšre.

      Le mĂȘme Philippe Rouyer anime Ă©galement les confĂ©rences de presse au Festival de Cannes. La frontiĂšre entre journalisme et communication est tĂ©nue. C’est ainsi que l’omerta s’est peu Ă  peu installĂ©e sur la Croisette, comme dans le 8e arrondissement lyonnais.

      Antoine Pecqueur

      • #19766 RĂ©pondre
        Anna H
        Invité

        Tous les sauts de ligne ont sauté, désolée.

      • #19770 RĂ©pondre
        Toni Erdmann
        Invité

        Merci Anna la queen

    • #19774 RĂ©pondre
      Leo Landru
      Invité

      Saphirnews.com

      Australie : le non victorieux au référendum sur la reconnaissance des droits des AborigÚnes

      Rédigé par Lina Farelli | Lundi 16 Octobre 2023 à 12:35

      L’Australie a organisĂ©, samedi 14 octobre, un rĂ©fĂ©rendum historique visant Ă  une reconnaissance constitutionnelle des premiers habitants du territoire, les AborigĂšnes. Il s’est soldĂ© par la victoire du « non » aprĂšs une campagne qui a connu une vaste vague de dĂ©sinformation qui est principalement du fait de groupes ultra-conservateurs et d’extrĂȘme droite.

      L’échec est patent pour le gouvernement australien. Celui-ci, dirigĂ© par le Premier ministre travailliste Anthony Albanese, a militĂ© pour la crĂ©ation du conseil consultatif « The Voice » aux cĂŽtĂ©s de plusieurs communautĂ©s minoritaires en Australie dont les musulmans afin de « rectifier l’exclusion historique des peuples autochtones des processus parlementaires ».

      Le Parti libĂ©ral d’Australie, le principal parti d’opposition, a saluĂ© le rĂ©sultat. Du cĂŽtĂ© des partisans du « non » qui culmine Ă  60 % selon le dernier dĂ©compte, la crĂ©ation de The Voice aurait divisĂ© les Australiens selon des critĂšres raciaux sans pour autant changer la vie des AborigĂšnes.

      « Ce moment de dĂ©saccord ne nous dĂ©finit pas et il ne nous divisera pas. Nous ne sommes pas des tenants du « oui » ou des tenants du « non », nous sommes tous Australiens et c’est ensemble, en tant qu’Australiens, que nous devons amener notre pays au-delĂ  de ce dĂ©bat, sans oublier pourquoi nous l’avons eu en premier lieu », a dĂ©clarĂ© le Premier ministre. « Trop souvent dans la vie de notre nation, le dĂ©savantage auquel sont confrontĂ©s les AborigĂšnes a Ă©tĂ© relĂ©guĂ© Ă  la marge. Ce rĂ©fĂ©rendum et mon gouvernement les ont placĂ© au centre. »

      Les AborigÚnes ont, quant à eux, fait valoir leur peine. Des leaders ont appelé à « une semaine de silence » pour « faire le deuil et de réfléchir profondément aux conséquences de ce résultat ».

    • #20195 RĂ©pondre
      Graindorge
      Invité

      texte d’un philosophe.

      « Je voudrais parler des rapports humains, de l’amour, de l’existence humaine qui comprend notre vie quotidienne, nos problĂšmes, nos conflits, les plaisirs et les peurs, et cette chose extraordinaire que l’on appelle la mort.
      Il me semble que nous devons comprendre, non pas en tant que thĂ©orie, ni en tant que concept hypothĂ©tique et divertissant, mais plutĂŽt comme un fait rĂ©el, que nous sommes le monde et que le monde est nous-mĂȘmes. Ce monde est chacun de nous ; le sentir, ĂȘtre vĂ©ritablement imprĂ©gnĂ© de cette comprĂ©hension, Ă  l’exclusion de toute autre, entraĂźne un sentiment de grande responsabilitĂ© et une action qui doit ĂȘtre non pas fragmentaire mais globale.
      Je crois que nous sommes portĂ©s Ă  oublier que notre sociĂ©tĂ©, que la culture dans laquelle nous vivons nous a conditionnĂ©s, qu’elle est le rĂ©sultat des efforts du conflit des humains, de la souffrance, de la misĂšre humaine. Chacun de nous est cette culture, la communautĂ© est chacun de nous. Nous ne sommes pas sĂ©parĂ©s. Sentir ceci non pas comme une notion intellectuelle, comme un concept, mais en vivre vĂ©ritablement la rĂ©alitĂ©, nous entraĂźne Ă  examiner la question de ce que sont les relations humaines ; par ce que notre vie, notre existence mĂȘme est fondĂ©e sur ces relations. Notre existence est un mouvement qui se poursuit dans le sein de ces relations, et si nous ne comprenons pas ce qu’elles impliquent, nous arriveront inĂ©vitablement non seulement Ă  nous isoler, mais Ă  crĂ©er une sociĂ©tĂ© oĂč les ĂȘtres humains seront divisĂ©s non seulement nationalement ou religieusement, mais encore dans leur vie intĂ©rieure, et c’est pourquoi ils projettent ce qu’ils sont dans le monde extĂ©rieur.
      Je ne sais pas si vous avez suffisamment examinĂ© cette question par vous-mĂȘme, afin de dĂ©couvrir si l’on peut vivre avec un autre ĂȘtre dans une harmonie totale, un accord total, de façon qu’il n’y ait aucune barriĂšre, aucune division, mais un sentiment d’unitĂ© complĂšte. Ce mot «relation» implique que nous sommes reliĂ©s – non pas dans nos actions, dans nos projets, dans une idĂ©ologie, mais reliĂ©s totalement dans ce sens que la division, ce morcellement qui existe entre individus, entre deux ĂȘtres humains, n’existe plus Ă  aucun niveau.
      Faute de comprendre ces relations, il me semble que, quand nous nous efforçons d’établir thĂ©oriquement ou techniquement un ordre dans le monde, par force non seulement nous en viendrons Ă  crĂ©er de profondes divisions entre l’homme et son prochain, mais nous serons incapables d’empĂȘcher la corruption. Celle-ci commence avec le manque de rapports rĂ©els ; c’est lĂ , me semble-t-il, la racine mĂȘme de la corruption. Nos relations, telles que nous les connaissons actuellement, sont le prolongement d’un Ă©tat de division entre les individus.
      La racine primordiale de ce mot «individu» signifie «indivisible». Un ĂȘtre humain qui n’est pas divisĂ©, fragmentĂ© en lui-mĂȘme, est vĂ©ritablement un individu.
      Mais la plupart d’entre nous ne le sommes pas. Nous nous figurons l’ĂȘtre, et c’est pour cela qu’il y a une opposition entre l’individu et la communautĂ©. Non seulement il nous faut comprendre le sens donnĂ© par le dictionnaire Ă  ce mot «individualité», mais il faut en pĂ©nĂ©trer le sens profond d’aprĂšs lequel il n’y a plus de fragmentation aucune. Cela veut dire une harmonie complĂšte entre l’esprit, le cƓur et l’organisme physique. Alors seulement l’individu existe.
      Si nous examinons nos rapports actuels les uns avec les autres, qu’ils soient intimes ou superficiels, profonds ou passagers, nous voyons qu’il y a toujours fragmentation. La femme ou le mari, le jeune homme ou la jeune fille, chacun vit sa propre ambition, ses buts personnels et Ă©goĂŻstes, enfermĂ© dans son propre cocon. Tous ces Ă©lĂ©ments contribuent Ă  la construction d’une image en soi-mĂȘme, tous nos rapports avec autrui passent Ă  travers cette image et, par consĂ©quent, il n’y a aucune relation rĂ©elle directe.
      Je ne sais pas si vous avez conscience de la structure de la nature de cette image que chacun construit autour de soi et en lui-mĂȘme. Cela se fait Ă  chaque instant, et comment peut-il y avoir des relations avec autrui quand existent cette Ă©lan personnel, cette envie, cette esprit de compĂ©tition, cette aviditĂ©, et toutes ces forces qui sont entretenues et exagĂ©rĂ©es dans notre sociĂ©tĂ© moderne ? Comment pourrait-il y avoir des relations avec un autre si chacun de nous est lancĂ© Ă  la poursuite de sa propre rĂ©ussite personnelle, de son propre succĂšs ? Je ne sais pas si nous avons conscience de tout ceci. Nous sommes ainsi conditionnĂ©s que nous l’acceptons comme Ă©tant chose normale, le modĂšle mĂȘme de la vie, chacun de nous devant poursuivre ses propres particularitĂ©s, ses propres tendances, et nĂ©anmoins s’efforcer d’établir des relations avec autrui. N’est-ce pas lĂ  ce que nous faisons tous ? Et qu’elles sont alors les relations existant entre deux ĂȘtres humains ?
      La crise n’est pas dans le monde extĂ©rieur elle est dans notre conscience elle-mĂȘme. Tant que nous n’aurons pas compris cette crise profondĂ©ment et non selon les idĂ©es de quelques philosophes, mais jusqu’au moment oĂč vĂ©ritablement nous comprendrons par nous-mĂȘmes en regardant en nous-mĂȘmes, en nous examinant nous-mĂȘmes, nous serons incapables de provoquer un tel changement. C’est la rĂ©volution psychologique qui nous prĂ©occupe, et cette rĂ©volution ne peut se produire que s’il y a des relations justes entres les ĂȘtres humains ».

    • #20397 RĂ©pondre
      Leo Landru
      Invité

      Job dating chez PĂŽle emploi : employeurs et chĂŽmeurs invitĂ©s… Ă  danser

      Article de Le Parisien

      Employeurs et demandeurs d’emploi se sont retrouvĂ©s Ă  Bron (RhĂŽne) jeudi pour une sĂ©ance de recrutement dansant.

      « En avant, en arriĂšre
 On met tout, les bras, les jambes, le sourire ». Qu’ils soient employeurs ou demandeurs d’emploi, ils ont bougĂ© et transpirĂ© ensemble, pour cet atelier de danse organisĂ© par PĂŽle emploi afin de faciliter les recrutements. L’objectif de cette journĂ©e de job dating est de proposer un espace diffĂ©rent de rencontre aux candidats et aux recruteurs de la sphĂšre culturelle locale. Le premier atelier s’est dĂ©roulĂ© cette semaine dans une salle de rĂ©pĂ©tition Ă  Bron, dans la banlieue lyonnaise (RhĂŽne) avec une sĂ©rie d’exercices en musique rĂ©unissant une soixantaine de participants de tout Ăąge et de toute condition physique, pieds nus, en chaussettes ou chaussures de sport. « L’approche corporelle permet de dĂ©tecter des aptitudes » « Normalement un entretien, c’est : envoi de CV, rĂ©ception, entretiens en face-Ă -face trĂšs formel. LĂ  ce qui est intĂ©ressant, c’est l’aspect mise en mouvement, danse, anonymat
 ce qui permet de dĂ©stresser », souligne le chorĂ©graphe Abdou N’Gom, venu chercher le bon profil pour remplacer l’administratrice de sa compagnie. Ce professionnel de 50 ans n’aurait jamais, de lui-mĂȘme, pensĂ© Ă  danser avec les candidats pour un poste de ce type. Mais il se dit prĂȘt Ă  « rĂ©itĂ©rer l’expĂ©rience » car il a constatĂ© que « l’approche corporelle permet de dĂ©tecter des aptitudes » et « apporte une sensibilitĂ© diffĂ©rente », avec, selon lui, un effet miroir entre l’engagement corporel et l’engagement au travail. Le but des organisateurs Ă©tait justement de « proposer autre chose que des entretiens de recrutement traditionnels », avec un prisme fort sur le savoir ĂȘtre, « trĂšs regardĂ© » dans le processus d’embauche, explique Sabine Danquigny, directrice de l’agence rĂ©gionale PĂŽle emploi « ScĂšne et image ». « Aujourd’hui, les employeurs nous disent Finalement, pour moi les compĂ©tences techniques peuvent s’acquĂ©rir, ce qui est important c’est la façon dont la personne va se comporter ». La rĂšgle du jeu est la mĂȘme que celle des rendez-vous « Du stade vers l’emploi » : les participants sont identifiĂ©s par leur seul prĂ©nom pendant l’atelier danse, jusqu’au moment de la rencontre en face-Ă -face, dans un box classiquement Ă©quipĂ© d’un bureau et de deux chaises. « Pour le candidat, c’est un moyen de valoriser son profil, son talent. Pour l’entreprise, c’est un moyen d’aller repĂ©rer des personnes qui pourraient tout Ă  fait intĂ©grer un poste », explique Sabine Danquigny. Certains employeurs Ă©taient « un peu frileux » et il a fallu les convaincre, leur dĂ©montrer que l’atelier offre des indices d’aptitude type « communication, leadership, prise de dĂ©cision, rĂ©activitĂ©, adaptabilitĂ© », dĂ©taille cette ancienne danseuse de 54 ans, en poste depuis la crĂ©ation en 2010 de l’antenne spĂ©cialisĂ©e sur la culture. La sĂ©quence dansĂ©e, composĂ©e de mouvements trĂšs simples, avec des figures guidĂ©es et de l’expression libre en groupe, en Ă©quipe ou en binĂŽme, a Ă©tĂ© conçue par la compagnie de Mourad Merzouki, trĂšs tournĂ©e vers les nouveaux publics et les « non danseurs ». « L’idĂ©e, c’est vraiment d’embarquer chacun des participants, de l’inviter Ă  bouger, Ă  se faire plaisir », explique le chorĂ©graphe quinquagĂ©naire venu Ă  la danse contemporaine Ă  travers le hip hop. Dans un entretien, on est toujours un petit peu stressĂ© Le partenariat de la compagnie avec PĂŽle emploi permet « de sortir de notre zone de confort et de se rĂ©inventer avec des projets autres que de la programmation de danse ou l’accueil des artistes
. Et je crois qu’on est dans une sociĂ©tĂ© oĂč il faut inventer des rendez-vous un peu inĂ©dits », dit-il. En recherche d’emploi, KaĂŻs Gherbi, 23 ans, est venu Ă  Bron « sur les conseils de sa conseillĂšre » et dit avoir rĂ©ussi « Ă  se libĂ©rer » pendant l’atelier de danse alors que « dans un entretien, on est toujours un petit peu stressĂ©, avec la boule au ventre face Ă  l’employeur ». « Il y avait une belle Ă©nergie dans la salle », dit celui qui ne compte pas vraiment trouver ici l’emploi de ses rĂȘves – assistant de mise en scĂšne – mais se fĂ©licite de « faire du rĂ©seau ». La journĂ©e lui a permis de se prĂ©senter Ă  un directeur de casting venu chercher de nouvelles silhouettes pour un projet de tĂ©lĂ©film.

      • #20398 RĂ©pondre
        Leo Landru
        Invité

        C’Ă©tait le 19 octobre 2023. La source est nase mais le fait n’est pas si anecdotique.

        • #20400 RĂ©pondre
          Graindorge
          Invité

          Et si tu danses comme un pied, tu peux avoir le boulot quand mĂȘme?

          • #20405 RĂ©pondre
            Leo Landru
            Invité

            J’imagine. On n’Ă©value plus le savoir-faire mais le savoir-ĂȘtre. Imagine devenir comme moi, incapable d’ĂȘtre, uniquement de faire, et encore, pas si j’ai mal dormi.
            Le problĂšme ici vient du procĂ©dĂ© de plus en plus dĂ©valorisant – On achĂšve bien les chevaux. Comme si ce n’Ă©tait dĂ©jĂ  pas assez difficile, dansez pour votre recruteur maintenant – et si vous repartez sans rien, cette humiliation aura eu le mĂ©rite d’illuminer votre journĂ©e.
            Enfin ça s’inscrit dans une tendance datant d’un peu plus d’une dizaine d’annĂ©es, celle qui contraint les salariĂ©s Ă  se marketer, Ă  devenir des VRP de leur entreprise mĂȘme aux postes techniques – je fais coĂŻncider ça avec l’Ă©mergence des rĂ©seaux d’expression numĂ©riques, gangrĂ©nĂ©s par la publicitĂ©.
            Logique que ça atteigne les chĂŽmeurs. Le CV en ligne avec la lettre de motivation tournĂ©e comme un mini-clip cool et fresh, j’ai vu ça dans le champ informatique. DĂ©jĂ  LinkedIn, ce cauchemar libĂ©ral.
            La bataille est rude entre demandeurs d’emploi.

            • #20406 RĂ©pondre
              Malice
              Invité

              Il y a une super sĂ©quence pĂŽle emploi dans je ne sais plus quel tome de « Pascal Brutal », oĂč les chĂŽmeurs doivent porter un nez de clown pour prĂ©senter leur projet d’entreprise

              • #20408 RĂ©pondre
                Leo Landru
                Invité

                Il y a une histoire de dĂ©guisement de clown dans En guerre, aussi, la journĂ©e clown dans l’entrepĂŽt Amazon, goutte d’eau qui fait dĂ©border l’hĂ©roĂŻne. Ce genre de dĂ©tails n’en est pas un, c’est le cƓur mĂȘme de l’affaiblissement des travailleurs.

            • #20407 RĂ©pondre
              Tony
              Invité

              Faut bien Ă©craser les pieds de l’employeur mais avec le sourire ça c’est du savoir ĂȘtre et bien lui serrer la main,Ă  la Trump!

              • #20410 RĂ©pondre
                Graindorge
                Invité

                Ça j’aime » je vous ai pas fait mal j’espĂšre »

            • #20409 RĂ©pondre
              Graindorge
              Invité

              Vive Arcadia!

    • #23627 RĂ©pondre
      Ostros
      Invité

      SVP, je souhaite lire ce texte de François paru en
      2017 sur les JO 2024 :
      https://www.lemonde.fr/sport/article/2017/03/10/made-for-nobody-par-francois-begaudeau_5092529_3242.html

      • #23643 RĂ©pondre
        GaelleS
        Invité

        Paris 2024 : « Made for nobody », par François Bégaudeau
        Chronique

        François Bégaudeau
        Ecrivain

        Dans sa chronique, l’écrivain dĂ©tourne le slogan de la candidature parisienne aux Jeux olympiques pour en montrer le caractĂšre vide et antidĂ©mocratique.

        Vous pouvez partager un article en cliquant sur les icĂŽnes de partage en haut Ă  droite de celui-ci.
        La reproduction totale ou partielle d’un article, sans l’autorisation Ă©crite et prĂ©alable du Monde, est strictement interdite.
        Pour plus d’informations, consultez nos conditions gĂ©nĂ©rales de vente.
        Pour toute demande d’autorisation, contactez syndication@lemonde.fr.
        En tant qu’abonnĂ©, vous pouvez offrir jusqu’à cinq articles par mois Ă  l’un de vos proches grĂące Ă  la fonctionnalitĂ© « Offrir un article ».

        https://www.lemonde.fr/sport/article/2017/03/10/made-for-nobody-par-francois-begaudeau_5092529_3242.html
        Les experts en lettres et en modération qui ont dit que le slogan « Made for sharing » pour la candidature de Paris aux Jeux olympiques (JO) 2024 est une « insulte à la langue française » et une « violation de la Constitution » se sont trompé de cible, ou plutÎt de critÚre.
        Car, en anglais, en français ou en wolof, ce slogan est avant tout creux. La difficultĂ© Ă  le traduire – « fait pour partager » ? « fait pour ĂȘtre partagĂ© » ? « venez partager » ? – vient prĂ©cisĂ©ment du fait qu’on ne saurait dire le sens de ce qui n’en a pas.
        Lire aussi Dernier numéro du supplément Sports : chÚres lectrices, chers lecteurs
        Ajouter à vos sélections
        Que ce slogan existe dĂ©jĂ  pour une marque de pizzas Ă  dĂ©couper l’adosse Ă  la langue publicitaire, programmatiquement vide, et par extension au marketing du sport, en gĂ©nĂ©ral conçu pour ne rien dire. Mention spĂ©ciale au rĂ©cent « PhĂ©nomĂ©nal handball » – rime en -al –, bricolĂ© Ă  grands frais par une boĂźte de com’ pour le Mondial en France.
        Le vernis moral ou humaniste dont on recouvre une opĂ©ration ni morale ni humaniste s’appelle, en toute rigueur, l’idĂ©ologie. Si vous envahissez un pays pour garder le contrĂŽle sur un olĂ©oduc, tachez d’évoquer les droits de l’homme. Si vous organisez des JO profitables avant tout aux multinationales du bĂątiment, dites : « Nous voulons partager la passion des Jeux. » Ça, c’est Tony Estanguet, coprĂ©sident du comitĂ© de candidature Ă  l’organisation des JO de 2024, qui le dit. Superchampion, Tony. Et donc superlibĂ©ral.
        Une dĂ©cision sans l’avis du peuple
        Dans les annĂ©es 2000, l’homme est passĂ© par l’Ecole supĂ©rieure des sciences Ă©conomiques et commerciales (Essec), grande productrice de mots creux. C’est sans doute lĂ -bas qu’il a puisĂ© de quoi justifier le slogan anglais par un « donner un caractĂšre universel au projet français ». C’est pendant son mastĂšre « sport, management et stratĂ©gie d’entreprise » qu’il a appris Ă  parler en termes de « projet ». TrĂšs important, le projet. Emmanuel Macron n’a pas de programme, il a un projet.
        « Made for sharing », 80 % de la population française s’en gausse. Et cela n’a aucune incidence sur la rĂ©ussite du projet. Paris 2024 n’a pas besoin de l’adhĂ©sion des masses pour exister. DĂ©cidĂ©e en petit comitĂ©, la candidature se gĂšre entre pouvoirs publics et grand capital, avec quelques sportifs placĂ©s en vitrine pour vendre du rĂȘve – made for dreaming.
        A Budapest, une pĂ©tition contre l’organisation des JO a fait reculer le maire, un proche du premier ministre hongrois, Viktor Orban ; Ă  Hambourg, c’est par rĂ©fĂ©rendum que la population a dit non ; Ă  Rome et Ă  Boston, les autoritĂ©s locales ont renoncĂ©, par sagesse Ă©conomique et pour anticiper le probable mĂ©contentement populaire.
        Et Ă  Paris ? A Paris, Etienne Thobois, le directeur gĂ©nĂ©ral du comitĂ© de candidature, issu quant Ă  lui de l’Ecole supĂ©rieure de commerce de Paris, a refusĂ© d’emblĂ©e le rĂ©fĂ©rendum rĂ©clamĂ© par les opposants, au motif que ce genre de consultation a « toujours montrĂ© une mobilisation plus importante des opposants que des partisans ».
        Oui, l’embĂȘtant dans une consultation populaire, c’est que parfois le peuple n’est pas sage. Le peuple ne pige pas le projet ; ne voit pas bien l’immense bĂ©nĂ©fice qu’il lui apportera.
        Donc autant ne pas lui demander son avis. Venez partager, mais pas la décision. Et le peuple ne doit pas se plaindre, la parole on la lui laissera par ailleurs, il aura sa part de gùteau, sa part de pizza. Il aura les élections, il aura la présidentielle, made for nothing.

        • #23652 RĂ©pondre
          Ostros
          Invité

          Merci GaelleS !

        • #23729 RĂ©pondre
          Christophe M
          Invité

          Merci GaëlleS et merci François pour ce texte impeccable.
          Estanguet made for dreaming. Je me demande qui il peut faire rĂȘver.

    • #24344 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      Bjr,
      Lisant le début de cet article, Le Public,
      – je pense rapidement au ‘ thread’ de Jeanne
      – n’Ă©tant pas abonnĂ©e, je repense Ă  mon bon vieux topic
      – je me dis que c’est l’occas pour cette entitĂ© bien creuse, Le Public, de se manifester autrement lorsqu’elle passe Ă  l’action.

      • #24346 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité
        • #24614 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité
        • #24617 RĂ©pondre
          Titouan R
          Invité

          Pourquoi les grandes puissances se font la guerre

          À en croire les discours dominants, la politique Ă©trangĂšre occidentale consisterait Ă  exporter la dĂ©mocratie libĂ©rale et le droit dans le reste du monde. Or les rapports entre puissances obĂ©issent moins aux idĂ©aux qu’à des considĂ©rations stratĂ©giques, explique John Mearsheimer, thĂ©oricien majeur du rĂ©alisme dans les relations internationales.
          par John Mearsheimer

          [Écouter cet article]
          0
          JPEG – 213.8 ko
          Nicky Nodjoumi. — « Everything Was/Is Wide Open » (Tout Ă©tait/est grand ouvert), 2015
          © Nicky Nodjoumi

          Il y a trente ans, nombre d’experts occidentaux assuraient que l’histoire avait pris fin et que l’affrontement entre grandes puissances relevait du passĂ©. Cette illusion a mal rĂ©sistĂ© Ă  l’épreuve du temps. Aujourd’hui, deux des conflits opposant des grandes puissances menacent de dĂ©gĂ©nĂ©rer en guerre ouverte : les États-Unis contre la Russie en Europe de l’Est Ă  propos de l’Ukraine, les États-Unis contre la Chine en Asie orientale Ă  propos de TaĂŻwan.

          Les changements intervenus dans la politique internationale ces derniĂšres annĂ©es ont marquĂ© une dĂ©gradation de la position de l’Occident. Que s’est-il passĂ© ? OĂč va-t-on ? RĂ©pondre Ă  ces questions rĂ©clame une thĂ©orie des relations internationales qui donne du sens Ă  un monde chaotique et incertain, un cadre gĂ©nĂ©ral permettant d’expliquer pourquoi les États agissent comme ils le font.

          La thĂ©orie dite du « rĂ©alisme » constitue le meilleur outil disponible pour comprendre la politique internationale. Quels sont ses postulats ? Les États coexistent dans un monde dĂ©pourvu d’une autoritĂ© suprĂȘme capable de les protĂ©ger les uns des autres. Cette situation les contraint Ă  prĂȘter attention Ă  l’évolution des rapports de forces, car la moindre faiblesse peut les rendre vulnĂ©rables. Être en concurrence sur l’échiquier des pouvoirs ne les empĂȘche pas cependant de coopĂ©rer lorsque leurs intĂ©rĂȘts sont compatibles. Toutefois, de maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les relations entre États — et plus particuliĂšrement entre grandes puissances — sont fondamentalement assujetties au principe de compĂ©tition. Dans la thĂ©orie du rĂ©alisme, la guerre reprĂ©sente un instrument de gouvernance parmi d’autres, auquel les États recourent pour consolider leur position stratĂ©gique. Ainsi s’explique la fameuse formule de Carl von Clausewitz sur la guerre, « simple continuation de la politique par d’autres moyens ».

          Le rĂ©alisme n’a pas bonne presse en Occident, oĂč la guerre est gĂ©nĂ©ralement perçue comme un ultime recours justifiable seulement en cas de lĂ©gitime dĂ©fense ; ce qui correspond aussi Ă  la Charte des Nations unies. La thĂ©orie rĂ©aliste suscite d’autant plus la rĂ©probation qu’elle se fonde sur un axiome pessimiste : l’idĂ©e que la compĂ©tition entre grandes puissances constitue un fait intangible, une loi de l’existence immanquablement vouĂ©e Ă  enfanter des tragĂ©dies. Autant dire que tous les États — dĂ©mocratiques ou autoritaires — obĂ©issent Ă  la mĂȘme logique. En Occident, le point de vue dominant consiste plutĂŽt Ă  indexer la propension Ă  la compĂ©tition sur la nature du rĂ©gime. Les dĂ©mocraties libĂ©rales seraient par nature enclines Ă  maintenir la paix, tandis que les rĂ©gimes autoritaires seraient les principaux fauteurs de guerres.

          On ne doit donc pas ĂȘtre surpris que la thĂ©orie libĂ©rale, conçue en opposition au rĂ©alisme, ait les faveurs de l’Occident. Pourtant, il est difficilement contestable que les États-Unis ont presque toujours agi sous les diktats du rĂ©alisme, quitte Ă  enrober leurs actions dans une rhĂ©torique plus morale. Tout au long de la guerre froide, ils n’ont eu de cesse de soutenir des autocrates sans scrupule, comme Tchang KaĂŻ-chek en Chine, Mohammad Reza Pahlavi en Iran, Rhee Syngman en CorĂ©e du Sud, Mobutu Sese Seko au ZaĂŻre, Anastasio Somoza au Nicaragua ou Augusto Pinochet au Chili, pour ne prendre que ces exemples.

          Cette politique connut toutefois une notable parenthĂšse : celle du « moment unipolaire » de 1991 Ă  2017, lorsque les gouvernements amĂ©ricains, dĂ©mocrates comme rĂ©publicains, renoncĂšrent au rĂ©alisme gĂ©opolitique pour tenter d’imposer un ordre planĂ©taire fondĂ© sur les valeurs de la dĂ©mocratie libĂ©rale — État de droit, Ă©conomie de marchĂ© et droits humains, sous la bienveillante autoritĂ© de Washington. Cette stratĂ©gie de l’« hĂ©gĂ©monie libĂ©rale » essuya un cuisant Ă©chec, et joua un rĂŽle non nĂ©gligeable dans l’émergence du monde tourmentĂ© que nous connaissons. Si en 1989, Ă  l’issue de la guerre froide, les gouvernants amĂ©ricains avaient choisi une politique Ă©trangĂšre rĂ©aliste, notre planĂšte serait sans doute un lieu considĂ©rablement moins dangereux aujourd’hui.

          Le rĂ©alisme peut se dĂ©cliner de plusieurs façons. Selon la thĂ©orie dite « classique », Ă©noncĂ©e par le juriste amĂ©ricain Hans Morgenthau, le dĂ©sir de pouvoir est inhĂ©rent Ă  la nature humaine. Les dirigeants, disait-il, sont mus par un animus dominandi, une pulsion innĂ©e qui les pousse Ă  dominer leur prochain. Chacun peut se faire sa propre thĂ©orie Ă  ce sujet. Dans la mienne, la force motrice de la compĂ©tition entre États se situe avant tout dans la structure ou l’architecture mĂȘme du systĂšme international. C’est celle-ci qui motive les États — et plus encore les grandes puissances — Ă  se livrer une compĂ©tition fĂ©roce. Ils sont, Ă  cet Ă©gard, prisonniers d’une cage de fer.
          MĂȘme les superpuissances seraient menacĂ©es

          Avant toute chose, il faut rappeler que les grandes puissances opĂšrent au sein d’un systĂšme oĂč n’existe aucun protecteur vers lequel se tourner en cas de menace de la part d’un État rival. Chacun doit donc prendre soin de lui-mĂȘme dans un monde rĂ©gi par l’autodĂ©fense. Cette contrainte est rendue plus pesante encore par deux autres aspects du systĂšme international. Toutes les grandes puissances dĂ©tiennent d’énormes capacitĂ©s militaires offensives, mĂȘme si certaines en possĂšdent plus que d’autres, ce qui signifie qu’elles peuvent causer des dommages considĂ©rables Ă  un État donnĂ©. Il est par ailleurs difficile, sinon impossible, de s’assurer qu’elles poursuivent des intentions pacifiques, dans la mesure oĂč les intentions, contrairement aux capacitĂ©s militaires, se nichent dans l’esprit des dirigeants et ne sont jamais pleinement dĂ©chiffrables. Anticiper ce que fera tel ou tel État un jour futur se rĂ©vĂšle plus hasardeux encore, car nul ne peut prĂ©dire quels en seront les responsables, ni quelles seront ses intentions si les circonstances changent.

          Des États qui opĂšrent dans un univers oĂč ils ne peuvent compter que sur eux-mĂȘmes et risquent de faire face Ă  un rival puissant et hostile vont nĂ©cessairement avoir peur les uns des autres, mĂȘme si l’intensitĂ© de leur peur varie selon les cas. Dans un monde aussi pĂ©rilleux, la meilleure maniĂšre de survivre pour un État rationnel consiste Ă  s’assurer qu’il n’est pas faible. L’expĂ©rience de la Chine durant son « siĂšcle d’humiliation nationale » de 1839 Ă  1949 a dĂ©montrĂ© que les États plus puissants ont tendance Ă  profiter de la faiblesse des autres. Sur la scĂšne internationale, mieux vaut ĂȘtre Godzilla que Bambi.

          L’Union europĂ©enne paraĂźt faire exception Ă  la rĂšgle, mais seulement en apparence. Elle est nĂ©e sous la protection du parapluie amĂ©ricain, qui a rendu impossible un conflit militaire entre États membres, les libĂ©rant ainsi de la crainte qu’ils s’inspiraient. Cette raison explique en partie que les dirigeants europĂ©ens de tous bords redoutent de voir les États-Unis se dĂ©tourner de leur continent afin de mieux se consacrer Ă  l’Asie. La politique des grandes puissances se caractĂ©rise en somme par une implacable compĂ©tition sĂ©curitaire puisque chaque État cherche non seulement Ă  gagner en influence relative, mais aussi Ă  Ă©viter que la balance des pouvoirs ne penche en sa dĂ©faveur. Cet objectif, dit de l’« Ă©quilibrage » (balancing), peut ĂȘtre mis en Ɠuvre soit par un accroissement de sa puissance, soit par une alliance avec d’autres États pareillement menacĂ©s. Dans un monde rĂ©aliste, le pouvoir d’un pays s’apprĂ©cie essentiellement Ă  l’aune de ses capacitĂ©s militaires, lesquelles dĂ©pendent d’une Ă©conomie avancĂ©e et d’une population nombreuse.
          JPEG – 142.5 ko
          Nicky Nodjoumi. — « Tails of the Lost Dreams » (L’envers des rĂȘves perdus), 2022
          © Nicky Nodjoumi – Taymour Grahne Projects, Londres

          Pour un État qui aspire Ă  un rĂŽle de grande puissance, la situation idĂ©ale consiste d’abord Ă  ĂȘtre une puissance rĂ©gionale, c’est-Ă -dire Ă  dominer la partie du globe Ă  laquelle il appartient, tout en s’assurant qu’aucune autre puissance, moyenne ou grande, ne lui dispute cette domination. Les États-Unis offrent une illustration parfaite de cette logique. Au cours des XVIIIe et XIXe siĂšcles, ils se sont assidĂ»ment employĂ©s Ă  asseoir leur hĂ©gĂ©monie sur le continent amĂ©ricain. Lors du siĂšcle qui a suivi, ils ont fait en sorte d’empĂȘcher les empires germanique et japonais, puis l’Allemagne nazie et l’Union soviĂ©tique, de s’imposer comme seules puissances rĂ©gionales en Asie et en Europe.

          L’objectif premier de tout État est la survie, car si un État ne survit pas il ne peut poursuivre aucun autre but. La production de richesses ou la diffusion d’une idĂ©ologie peuvent lui sembler prioritaires, mais seulement Ă  condition que ces objectifs n’entament pas ses chances de survie. De mĂȘme, les grandes puissances peuvent coopĂ©rer si elles partagent des intĂ©rĂȘts communs et que leur alliance n’affaiblit pas leurs positions respectives dans la balance des pouvoirs. Durant la guerre froide, par exemple, les États-Unis, l’Union soviĂ©tique et le Royaume-Uni ont coopĂ©rĂ© en signant le traitĂ© sur la non-prolifĂ©ration des armes nuclĂ©aires (1968) alors mĂȘme que les relations amĂ©ricano-soviĂ©tiques demeuraient intrinsĂšquement conflictuelles. Et, Ă  la veille de la premiĂšre guerre mondiale, les grandes puissances europĂ©ennes Ă©taient liĂ©es les unes aux autres par de puissants intĂ©rĂȘts Ă©conomiques tout en se livrant Ă  une compĂ©tition sĂ©curitaire acharnĂ©e, qui l’emporta finalement sur la coopĂ©ration Ă©conomique et les conduisit Ă  la guerre. Les ententes entre grandes puissances se nouent toujours Ă  l’ombre d’une rivalitĂ© relative Ă  leur sĂ©curitĂ©.

          Les dĂ©tracteurs de l’école rĂ©aliste en matiĂšre gĂ©opolitique lui reprochent souvent de dĂ©daigner les institutions internationales, clĂ© de voĂ»te d’un ordre planĂ©taire organisĂ© par des rĂšgles. Mais les rĂ©alistes reconnaissent bien volontiers que celles-ci contribuent de maniĂšre cruciale Ă  contenir la compĂ©tition sĂ©curitaire dans un monde interdĂ©pendant — comme l’Organisation du traitĂ© de l’Atlantique nord (OTAN) et le pacte de Varsovie durant la guerre froide, ou comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC) et l’Organisation des Nations unies (ONU) aujourd’hui. Ils font cependant valoir que les rĂšgles de ces institutions internationales ou multilatĂ©rales sont dĂ©finies par les grandes puissances en fonction de leurs propres intĂ©rĂȘts, et qu’en aucune circonstance elles ne peuvent contraindre un État influent Ă  entreprendre des actions qui menaceraient sa sĂ©curitĂ©. Dans le cas contraire, il bafouera ces rĂšgles ou les réécrira en sa faveur.
          La nature du régime importe peu

          Cette logique contredit la croyance, largement partagĂ©e en Occident, selon laquelle les dĂ©mocraties libĂ©rales se comporteraient diffĂ©remment des États autoritaires. Lesquels, nous dit-on, mettent en pĂ©ril l’ordre mondial fondĂ© sur le droit et, plus gĂ©nĂ©ralement, constituent le seul obstacle vĂ©ritable Ă  la paix. Mais la politique internationale ne fonctionne pas ainsi. La nature du rĂ©gime importe peu dans un monde rĂ©gi par l’autodĂ©fense oĂč chaque État craint pour sa survie, ou en tout cas le prĂ©tend. Nation libĂ©rale par excellence, les États-Unis ont transgressĂ© le droit international lorsqu’ils ont attaquĂ© la Yougoslavie en 1999 et l’Irak en 2003, aprĂšs avoir fomentĂ© une guerre civile sanglante au Nicaragua durant les annĂ©es 1980. Toutes les grandes puissances ignorent les scrupules lorsqu’elles estiment que leurs intĂ©rĂȘts vitaux sont en jeu.

          Certains experts font valoir que la « rĂ©volution nuclĂ©aire » aurait vidĂ© le rĂ©alisme d’une grande partie de sa substance. L’arme atomique protĂ©gerait son dĂ©tenteur contre toute destruction en dissuadant quiconque de s’en prendre Ă  lui, ce qui supprimerait l’une des raisons d’ĂȘtre Ă  la compĂ©tition pour le pouvoir. Les mĂȘmes soutiennent que la crainte d’une escalade catastrophique suffirait Ă  empĂȘcher deux puissances nuclĂ©aires de se livrer Ă  une guerre conventionnelle. Rien n’indique cependant que les nations concernĂ©es aient partagĂ© un tel raisonnement. La compĂ©tition entre les Deux Grands a coĂ»tĂ© Ă  l’Union soviĂ©tique et aux États-Unis des milliards et des milliards de dollars au cours de la guerre froide, et il en va de mĂȘme aujourd’hui avec la Chine, la Russie et les États-Unis. Ces États n’ont jamais cessĂ© de se prĂ©parer Ă  une guerre conventionnelle. Un conflit militaire entre grandes puissances paraĂźt assurĂ©ment moins probable dans un monde nuclĂ©arisĂ©, mais reste nĂ©anmoins une menace tangible. Le rĂ©alisme n’a donc rien perdu de sa pertinence.

          La doctrine rĂ©aliste suggĂšre Ă©galement que les zones d’intĂ©rĂȘt stratĂ©gique vital pour les grandes puissances — en dehors de leur propre rĂ©gion — sont celles qui leur permettent de contenir leurs rivales stratĂ©giques ou qui disposent de ressources indispensables Ă  l’économie planĂ©taire. Pendant la guerre froide, les rĂ©alistes amĂ©ricains dĂ©nombraient trois zones hors du continent oĂč leur pays devait ĂȘtre prĂȘt Ă  livrer bataille : l’Europe et l’Asie du Nord-Est, lĂ  oĂč se situait l’Union soviĂ©tique, ainsi que le golfe Arabo-Persique Ă  cause de ses gisements pĂ©troliers. Presque tous s’opposaient Ă  la guerre du Vietnam, car elle se dĂ©roulait en Asie du Sud-Est, une rĂ©gion jugĂ©e alors d’un faible intĂ©rĂȘt stratĂ©gique. À prĂ©sent que la Chine est devenue Ă  son tour une grande puissance, l’Asie du Sud-Est importe beaucoup plus Ă  Washington, prĂȘt dĂ©sormais Ă  dĂ©fendre militairement le statu quo Ă  TaĂŻwan et en mer de Chine mĂ©ridionale.

          Pour sa part, la gĂ©opolitique libĂ©rale n’accorde aucune prioritĂ© Ă  telle ou telle rĂ©gion du monde. Son objectif proclamĂ© consiste Ă  diffuser la dĂ©mocratie et le capitalisme le plus largement possible. Bien qu’ils disent abhorrer les horreurs de la guerre, les promoteurs d’une politique Ă©trangĂšre libĂ©rale n’hĂ©sitent pas y recourir pour satisfaire leur objectif ambitieux. La doctrine Bush, qui prĂ©tendait dĂ©mocratiser le Proche-Orient Ă  la pointe du fusil, illustra parfaitement cette approche. Ce n’est pas un hasard si les tenants du rĂ©alisme ont sĂ©vĂšrement critiquĂ© la guerre d’Irak. Elle fut pensĂ©e et voulue par les nĂ©oconservateurs, trĂšs attachĂ©s Ă  l’universalisation des « valeurs » de l’Occident, et soutenue par les partisans de l’hĂ©gĂ©monie libĂ©rale.

          Paradoxalement, l’approche libĂ©rale en matiĂšre de politique Ă©trangĂšre comporte un noyau fonciĂšrement illibĂ©ral. Ainsi, le libĂ©ralisme prĂŽne la nĂ©cessitĂ© de tolĂ©rer la diversitĂ© des opinions dans une sociĂ©tĂ©, car il admet que les individus qui la composent ne s’accorderont jamais tout Ă  fait sur la meilleure maniĂšre de vivre ensemble ou d’ĂȘtre gouvernĂ©s. C’est pourquoi les sociĂ©tĂ©s libĂ©rales tentent de mĂ©nager des espaces oĂč individus et groupes peuvent coexister tout en conservant leurs croyances ou leurs principes. Mais, dĂšs qu’il s’agit de politique Ă©trangĂšre, les libĂ©raux agissent comme s’ils savaient quel type de rĂ©gime devait s’appliquer Ă  tous les pays (1). Ils considĂšrent que le reste du monde doit imiter l’Occident et utilisent chacun des moyens dont ils disposent pour le pousser dans cette direction. Une telle conception est vouĂ©e Ă  l’échec, non seulement parce qu’il ne saurait y avoir de consensus sur la dĂ©finition du systĂšme politique idĂ©al, mais aussi parce qu’elle Ă©chappe Ă  la logique rĂ©aliste. Les États constituent des entitĂ©s souveraines qui se dĂ©fendent contre une menace visant leurs intĂ©rĂȘts vitaux, Ă  plus forte raison quand celle-ci rĂ©sulte d’un État concurrent qui entend transformer le systĂšme de gouvernement de son rival.

          Quand l’Union soviĂ©tique s’est effondrĂ©e en 1991, le monde bipolaire qui sous-tendait la guerre froide a cĂ©dĂ© la place Ă  un monde unipolaire centrĂ© sur les États-Unis. L’unipolaritĂ© est devenu multipolaritĂ© en 2017, Ă  la faveur de l’ascension de la Chine et de la rĂ©surrection du pouvoir russe. Les États-Unis conservent assurĂ©ment leur rang de premiĂšre puissance dans la nouvelle configuration, mais la Chine, avec son Ă©conomie impressionnante et sa force militaire ascendante, la talonne. Des trois gĂ©ants, la Russie est clairement le plus faible. Le systĂšme multipolaire a donc forgĂ© deux nouvelles rivalitĂ©s, dont les protagonistes suivent chacun une logique rĂ©aliste diffĂ©rente. À l’instar de l’antagonisme amĂ©ricano-soviĂ©tique de jadis, et contrairement au conflit actuel entre États-Unis et Russie, la compĂ©tition entre Washington et PĂ©kin a pour objet principal l’hĂ©gĂ©monie rĂ©gionale, mĂȘme si celle-ci comme la concurrence avec les Russes pourraient s’étendre au reste du monde. L’actuelle rivalitĂ© amĂ©ricano-russe ne s’explique pas par une quelconque crainte que Moscou puisse dominer l’Europe, mais plutĂŽt par le comportement hĂ©gĂ©monique de Washington.

          Durant les XIXe et XXe siĂšcles, la Chine n’était pas perçue comme une grande puissance. Elle disposait certes d’une population nombreuse, mais ses ressources ne lui permettaient pas de bĂątir une force militaire suffisante. La situation a commencĂ© Ă  changer au dĂ©but des annĂ©es 1990, lorsque l’économie chinoise a amorcĂ© sa croissance vertigineuse au point de devenir la deuxiĂšme du monde et d’ĂȘtre en mesure de dĂ©velopper des technologies de pointe. Comme on pouvait s’y attendre, PĂ©kin utilise sa puissance Ă©conomique pour accroĂźtre sa puissance militaire.

          La Chine a pour ambition de conforter sa domination sur l’Asie, mais aussi de pousser graduellement les troupes amĂ©ricaines hors de la partie orientale du continent, de maniĂšre Ă  imposer son hĂ©gĂ©monie sur toute la rĂ©gion. Elle est en train par ailleurs de se doter d’une marine de haute mer, ce qui indique qu’elle ambitionne d’étendre son pouvoir tout autour du globe. PĂ©kin s’efforce en somme de suivre l’exemple amĂ©ricain, ce qui est en effet le meilleur moyen d’optimiser sa sĂ©curitĂ© dans un monde en proie au dĂ©sordre. Les dirigeants chinois ont une autre raison de vouloir dominer l’Asie : leurs objectifs territoriaux d’inspiration nationaliste, comme reconquĂ©rir TaĂŻwan ou contrĂŽler la mer de Chine mĂ©ridionale, rĂ©clament qu’ils disposent d’une position hĂ©gĂ©monique dans leur rĂ©gion.
          Domestiquer la Chine, un pari américain raté

          Les États-Unis s’emploient depuis longtemps Ă  empĂȘcher tout autre pays d’y parvenir, comme ils l’ont dĂ©montrĂ© Ă  maintes reprises au cours du XXe siĂšcle. Face aux ambitions chinoises, ils tentent donc aujourd’hui de mettre en place une politique d’endiguement (containment), applicable Ă  la fois sur les plans militaire et Ă©conomique.

          Concernant le volet militaire, Washington cherche Ă  ressusciter des alliances conçues pour contenir l’Union soviĂ©tique en vue de les fondre dans une coalition dirigĂ©e contre la Chine. Il s’agit de nouer — ou renouer — des partenariats multilatĂ©raux, sur le modĂšle du traitĂ© de coopĂ©ration militaire signĂ© par les États-Unis, l’Australie et le Royaume-Uni (Aukus) ou du Dialogue quadrilatĂ©ral pour la sĂ©curitĂ© (QUAD) liant les États-Unis, l’Australie, le Japon et l’Inde, mais aussi de resserrer les alliances bilatĂ©rales dĂ©jĂ  anciennes conclues entre les États-Unis et des États comme le Japon, les Philippines ou la CorĂ©e du Sud.

          Sur le front Ă©conomique, Washington entend freiner les progrĂšs de la Chine dans le domaine des technologies de pointe en s’assurant du contrĂŽle des principaux leviers de ce secteur stratĂ©gique. Cet affrontement pourrait cependant mettre Ă  l’épreuve les relations transatlantiques dans la mesure oĂč de nombreux États europĂ©ens, dĂ©jĂ  malmenĂ©s par la rupture des Ă©changes commerciaux avec la Russie, cherchent des clients sur le marchĂ© chinois.

          Tout indique que la compĂ©tition acharnĂ©e entre Chine et États-Unis va s’intensifier dans un avenir proche. Elle sera sans doute avivĂ©e en partie par le fameux « dilemme sĂ©curitaire », en vertu duquel une action dĂ©cidĂ©e par l’un Ă  des fins de dĂ©fense est interprĂ©tĂ©e par l’autre comme la preuve d’une intention agressive. Cette compĂ©tition sera dangereuse pour deux raisons. D’une part, elle concerne TaĂŻwan, une Ăźle que presque chaque Chinois considĂšre comme un territoire sacrĂ© appartenant Ă  la Chine, mais dont les États-Unis sont dĂ©terminĂ©s Ă  prĂ©server l’indĂ©pendance sous parapluie amĂ©ricain. D’autre part, en cas de guerre entre les deux grandes puissances du Pacifique, les combats risquent de se dĂ©rouler sur les Ăźles situĂ©es au large des cĂŽtes chinoises, essentiellement dans le ciel, sur mer et par tirs de missiles. Il n’est guĂšre difficile d’imaginer les dĂ©bordements auxquels un tel scĂ©nario pourrait conduire. Si la guerre devait avoir lieu sur le continent asiatique, le nombre de ses victimes serait certainement trĂšs supĂ©rieur, raison pour laquelle les protagonistes y rĂ©flĂ©chiraient Ă  deux fois avant de s’engager dans une pareille escalade, Ă  la maniĂšre de l’OTAN et du pacte de Varsovie au cƓur de l’Europe pendant la guerre froide. L’hypothĂšse d’un affrontement terrestre paraĂźt donc peu probable, ce qui n’empĂȘche pas que des trĂ©sors de diplomatie devront ĂȘtre mobilisĂ©s de part et d’autre pour Ă©viter qu’elle se rĂ©alise.

          Les États-Unis ont trĂšs largement contribuĂ© Ă  la gestation de cette rivalitĂ© pĂ©rilleuse en ignorant les principes du rĂ©alisme. Au dĂ©but des annĂ©es 1990, aucun État ne pouvait rivaliser avec la puissance amĂ©ricaine ; la Chine Ă©tait encore Ă©conomiquement sous-dĂ©veloppĂ©e. Suivant les prescriptions libĂ©rales, la Maison Blanche ouvrait les bras Ă  PĂ©kin, l’aidant Ă  stimuler sa croissance Ă©conomique et cherchant Ă  l’intĂ©grer sur la scĂšne internationale. Les dirigeants amĂ©ricains partaient du principe qu’une Chine enrichie deviendrait une « actionnaire responsable » de ce nouvel ordre mondial dominĂ© par Washington et que par la force des choses elle se mĂ©tamorphoserait en dĂ©mocratie libĂ©rale. Une Chine prospĂšre et dĂ©mocratique ne reprĂ©senterait aucun danger pour les États-Unis, tel Ă©tait le calcul. Un calcul grossiĂšrement erronĂ©, comme on l’a vu par la suite. Si les dirigeants amĂ©ricains avaient empruntĂ© une logique rĂ©aliste, ils auraient Ă©vitĂ© de contribuer Ă  la croissance chinoise et cherchĂ© Ă  creuser ou Ă  maintenir l’écart de puissance entre les deux pays plutĂŽt que de le rĂ©duire.

          Lorsqu’il s’agit de l’Ukraine, le point de vue occidental dominant sur la guerre revient Ă  suggĂ©rer que la Russie se comporte en Europe comme la Chine le fait en Asie. Le prĂ©sident Vladimir Poutine serait mĂ» par des ambitions impĂ©riales qui le pousseraient Ă  restaurer une Grande Russie ressemblant Ă  la dĂ©funte Union soviĂ©tique et Ă  reconquĂ©rir l’ancien glacis du pacte de Varsovie, ce qui mettrait en pĂ©ril la sĂ©curitĂ© de toute l’Europe. Selon cette analyse, l’Ukraine ne constituerait qu’un hors-d’Ɠuvre pour l’ogre russe, qui s’en prendrait ensuite Ă  d’autres pays. Le rĂŽle de l’OTAN, en Ukraine, se bornerait donc Ă  contenir le rĂ©gime de M. Poutine, de la mĂȘme maniĂšre qu’elle a empĂȘchĂ© la domination de l’ensemble de l’Europe par l’Union soviĂ©tique au cours de la guerre froide.

          Abondamment reprise, cette version relĂšve cependant du mythe. Rien ne dĂ©montre que le prĂ©sident russe aimerait s’emparer de la totalitĂ© de l’Ukraine ni qu’il entendrait conquĂ©rir d’autres États en Europe de l’Est. Le souhaiterait-il, d’ailleurs, qu’il n’aurait pas les moyens militaires de rĂ©aliser un objectif aussi ambitieux. À plus forte raison d’imposer son hĂ©gĂ©monie sur le Vieux Continent.

          S’il est indĂ©niable que la Russie a attaquĂ© l’Ukraine, on ne saurait contester non plus que cette invasion a Ă©tĂ© provoquĂ©e par les États-Unis et leurs alliĂ©s europĂ©ens lorsqu’ils ont dĂ©cidĂ© de faire de l’Ukraine leur rempart aux frontiĂšres de la Russie. Ils espĂ©raient transformer ce pays en une dĂ©mocratie libĂ©rale et l’intĂ©grer Ă  l’OTAN et Ă  l’Union europĂ©enne. À plusieurs reprises, les dirigeants russes ont rĂ©pĂ©tĂ© qu’une telle politique serait considĂ©rĂ©e comme une menace par Moscou et qu’elle ne serait donc pas tolĂ©rĂ©e. Il n’y avait aucune raison de douter de leur dĂ©termination sur ce point. En avril 2008, lorsque la dĂ©cision fut prise d’accueillir l’Ukraine dans l’OTAN, l’ambassadeur amĂ©ricain Ă  Moscou envoyait Ă  la secrĂ©taire d’État Condoleeza Rice une note indiquant : « L’entrĂ©e de l’Ukraine dans l’OTAN constitue la plus aveuglante des lignes rouges pour l’élite russe (et pas seulement pour Poutine). AprĂšs plus de deux ans et demi de conversations avec les dĂ©cideurs russes, je cherche encore quelqu’un qui considĂšre l’adhĂ©sion de l’Ukraine Ă  l’OTAN comme autre chose qu’une atteinte dĂ©libĂ©rĂ©e aux intĂ©rĂȘts russes. » C’est pour cette raison que la chanceliĂšre allemande de l’époque, Mme Angela Merkel, s’opposa Ă  ce que l’Ukraine rejoigne l’Alliance atlantique : « J’étais tout Ă  fait certaine (
) que Poutine ne laisserait pas faire une chose pareille. De son point de vue, c’eĂ»t Ă©tĂ© une dĂ©claration de guerre (2). »

          Le conflit a commencĂ© en fĂ©vrier 2014, six ans aprĂšs l’annonce par l’OTAN du projet d’adhĂ©sion ukrainienne. M. Poutine tenta d’abord de rĂ©gler le diffĂ©rend par la voie de la diplomatie, en cherchant Ă  convaincre les États-Unis, qui parrainaient l’entrĂ©e de Kiev dans l’Alliance, d’y renoncer. Washington dĂ©cida au contraire de mettre les bouchĂ©es doubles, armant et entraĂźnant l’armĂ©e ukrainienne, et l’invitant Ă  participer aux manƓuvres militaires otaniennes. Redoutant que l’Ukraine n’en devienne membre de fait, Moscou adressa, le 17 dĂ©cembre 2021, un courrier Ă  l’organisation transatlantique ainsi qu’au prĂ©sident Joseph Biden leur demandant l’assurance Ă©crite que l’Ukraine resterait hors de l’Alliance et observerait une stricte neutralitĂ©. À quoi le secrĂ©taire d’État Antony Blinken rĂ©pondit le 26 janvier 2022 : « Il n’y a pas de changement, il n’y aura pas de changement. » Un mois plus tard, la Russie attaquait l’Ukraine.

          D’un point de vue rĂ©aliste, la rĂ©action de Moscou Ă  l’élargissement de l’OTAN constitue un cas d’école d’une politique cherchant Ă  prendre des gages face Ă  une menace extĂ©rieure. Pour M. Poutine, il s’agissait d’empĂȘcher qu’une alliance militaire dirigĂ©e par la premiĂšre puissance du globe, ancienne ennemie jurĂ©e de l’Union soviĂ©tique, puisse inclure le voisin ukrainien. La position russe dans cette affaire paraĂźt s’inspirer de la doctrine Monroe, Ă©laborĂ©e par les États-Unis au XIXe siĂšcle, qui stipulait qu’aucune grande puissance n’était autorisĂ©e Ă  stationner des forces militaires dans leur arriĂšre-cour. Dans la mesure oĂč la diplomatie a Ă©chouĂ© Ă  rĂ©gler un problĂšme que les Russes jugeaient existentiel, leur prĂ©sident a dĂ©clenchĂ© une guerre destinĂ©e Ă  empĂȘcher l’Ukraine d’intĂ©grer l’OTAN. Moscou voit cela comme une guerre d’autodĂ©fense, et non comme une guerre de conquĂȘte. Certes, l’Ukraine et ses voisins perçoivent les choses tout autrement. Mais il ne s’agit ici ni de justifier la guerre ni de la condamner, seulement d’expliquer les conditions qui ont favorisĂ© son dĂ©clenchement.
          Contenir la Russie ou la menacer ?

          Si l’on adhĂšre au mythe selon lequel M. Poutine entend multiplier les guerres de conquĂȘte, on objectera peut-ĂȘtre que le projet d’extension de l’Alliance atlantique repose lui-mĂȘme sur une solide logique rĂ©aliste : les États-Unis et leurs alliĂ©s ne chercheraient qu’à contenir la Russie. Mais cette assertion est tout aussi fausse. La dĂ©cision d’élargir l’OTAN fut prise dĂšs le milieu des annĂ©es 1990, c’est-Ă -dire Ă  un moment oĂč l’armĂ©e russe Ă©tait dans un Ă©tat d’extrĂȘme faiblesse et oĂč Washington pouvait imposer cet Ă©largissement Ă  Moscou. On voit ainsi Ă  quels dangers peut mener le fait d’ĂȘtre faible dans le systĂšme international. La Russie ne reprĂ©sentait pas davantage une menace pour l’Europe en 2008, et pourtant le processus d’intĂ©gration de l’Ukraine Ă  l’OTAN fut engagĂ© cette annĂ©e-lĂ . PlutĂŽt que de contenir Moscou, l’intĂ©rĂȘt des États-Unis aujourd’hui serait de pivoter hors de l’Europe, en direction de l’Asie orientale, d’entraĂźner la Russie dans une coalition de rééquilibrage face Ă  la Chine, de ne pas se laisser embourber dans une guerre en Europe de l’Est et de ne pas prĂ©cipiter le rapprochement sino-russe.

          Tout comme la politique malavisĂ©e de main tendue Ă  la Chine, l’élargissement de l’OTAN Ă©tait une composante du projet d’hĂ©gĂ©monie libĂ©rale. Il s’agissait d’intĂ©grer l’est et l’ouest de l’Europe afin de transformer le continent en une vaste zone de paix. Les rĂ©alistes, comme George Kennan, ont dĂ©noncĂ© cette expansion de l’Alliance atlantique parce qu’ils percevaient qu’elle menaçait la Russie et ne pouvait que conduire Ă  un dĂ©sastre.

          L’Europe serait assurĂ©ment en meilleure position aujourd’hui si la logique rĂ©aliste l’avait emportĂ© et si l’OTAN ne s’était pas fixĂ© comme objectif d’inclure l’Ukraine. Mais les dĂ©s sont jetĂ©s : l’unipolaritĂ© ayant cĂ©dĂ© la place Ă  la multipolaritĂ©, les États-Unis et leurs alliĂ©s sont Ă  prĂ©sent engagĂ©s dans des rivalitĂ©s gĂ©opolitiques sĂ©rieuses avec la Chine et la Russie. Ces nouvelles guerres froides sont au moins aussi dangereuses que la prĂ©cĂ©dente — peut-ĂȘtre mĂȘme davantage.

          John Mearsheimer

          (1) Lire Christopher Mott, « Les noces de l’impĂ©rialisme et de la vertu », Le Monde diplomatique, janvier 2023.

          (2) CitĂ© par Hans von der Burchard, « “I don’t blame myself” : Merkel defends legacy on Russia and Ukraine », Politico, 7 juin 2022.

          • #24618 RĂ©pondre
            Titouan R
            Invité

            DĂ©solĂ©, j’ai oubliĂ© d’enlever les liens des images et autres lignes parasites.
            Bonne lecture !

            • #24623 RĂ©pondre
              Carpentier
              Invité

              Ne t’inquiĂšte pas pour ce qui parasite (et merci pour ton attention Ă  ma demande ) mon habitude du sujet (les parasites) ma familiaritĂ© avec eux, mĂȘme, diront certaines crĂ©atures mal intentionnĂ©es d’ici, devrait faire que je saurai sĂ©parer le bon grain de l’ivraie.

    • #24572 RĂ©pondre
      amour
      Invité

      Qui peut mettre un article de gens pas comme begaudeau qui montre leur coté palestinien ? Merci

    • #25022 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #25043 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #25158 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #26148 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      Bonjour,
      Ne serait-ce que parce que j’ai entendu parler lundi, au salon du livre de Montreuil, oui – on va le savoir que t’y es allĂ©e – entendu donc Ă  propos de certains ’ parents vigilants ’ ,
      quelqu’un d’abonnĂ©.e Ă  l’Huma me permettrait-il/elle de lire les lignes sur ce groupuscule justement?
      Merci.
      ’ groupuscule ’ (que j’ai lu dans le texte ou le chapî, je crois bien, ce serait pas du lexique de droite d’ailleurs?)

    • #26194 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #26212 RĂ©pondre
      Ostros
      Invité

      A lire pour suivre le dossier et aussi dissiper quelques angoisses notamment sur le social scoring made in China ou la biométrie :
      .
      L’UE parvient Ă  un accord sur la rĂ©glementation de l’intelligence artificielle
      09 décembre 2023 par PM avec Belga.
      .
      L’Union europĂ©enne a atteint vendredi soir, aprĂšs trois jours de nĂ©gociations entre les États membres et le Parlement europĂ©en, un accord sur une lĂ©gislation rĂ©volutionnaire pour rĂ©glementer l’intelligence artificielle (IA). « L’Acte d’IA de l’UE est le premier cadre juridique complet pour l’intelligence artificielle au monde. C’est donc un moment historique », a dĂ©clarĂ© samedi la prĂ©sidente de la Commission europĂ©enne, Ursula von der Leyen, accueillant l’accord.
      C’est le commissaire europĂ©en au MarchĂ© intĂ©rieur, Thierry Breton, qui a annoncĂ© sur X (anciennement Twitter) que l’accord avait Ă©tĂ© atteint. Lui et la vice-prĂ©sidente de la Commission europĂ©enne, Vera Jourova, ont veillĂ© Ă  ce que les nĂ©gociateurs du Conseil (les États membres) et du Parlement respectent l’esprit de leur proposition.
      Avec la loi sur l’IA, l’Europe vise Ă  respecter la sĂ©curitĂ© et les droits fondamentaux de ses citoyens, tout en prĂ©servant et stimulant le caractĂšre innovant et la compĂ©titivitĂ© du secteur europĂ©en de l’IA. En Ă©tant la premiĂšre Ă  proposer une telle lĂ©gislation, elle vise Ă  Ă©tablir une norme internationale.
      .
      Un classement selon les risques de l’IA
      .
      Le principe de base est que les systĂšmes d’IA seront classĂ©s selon leur profil de risque. La plupart des applications d’IA tomberont dans la catĂ©gorie « risque minimal » et ne devront donc pas se conformer Ă  des obligations spĂ©cifiques. Il s’agit, par exemple, de filtres anti-spam ou de systĂšmes de recommandation qui font des suggestions aux utilisateurs sur la base d’un algorithme (comme des playlists personnalisĂ©es ou des aperçus de produits dans les boutiques en ligne).
      La situation est diffĂ©rente pour l’IA Ă  « haut risque ».
      .
      Pas n’importe quelle donnĂ©es
      .
      Étant donnĂ© que l’intelligence artificielle est intrinsĂšquement liĂ©e Ă  de grandes bases de donnĂ©es, ces systĂšmes ne pourront pas collecter n’importe quelle donnĂ©e et devront rĂ©duire leur risque inhĂ©rent autant que possible. Chaque activitĂ© devra ĂȘtre documentĂ©e, les utilisateurs devront savoir Ă  quoi s’attendre et une surveillance humaine devra ĂȘtre assurĂ©e en tout temps.Cela peut sembler abstrait, mais des exemples tels que les applications d’IA dans les infrastructures Ă©nergĂ©tiques, les applications mĂ©dicales, les systĂšmes pour dĂ©terminer l’accĂšs aux Ă©tablissements d’enseignement ou les profils professionnels, ou les applications utilisĂ©es dans le maintien de l’ordre, illustrent clairement de quoi il s’agit. L’identification biomĂ©trique et les applications qui reconnaissent automatiquement les Ă©motions sont par dĂ©finition classĂ©es comme Ă  haut risque.
      .
      Des exceptions pour l’identification biomĂ©trique
      .
      Au cours des nĂ©gociations, il y a eu beaucoup de discussions sur les applications d’IA prĂ©sentant un « risque inacceptable » et qui doivent donc ĂȘtre interdites. Par exemple, le Parlement europĂ©en a insistĂ© sur une interdiction totale de l’identification biomĂ©trique. NĂ©anmoins, les États membres ont rĂ©ussi Ă  obtenir certaines exceptions. Ainsi, la reconnaissance faciale en temps rĂ©el ne sera autorisĂ©e que dans la recherche de victimes, par exemple, d’enlĂšvements ou de traite des ĂȘtres humains, ou pour prĂ©venir une menace claire comme une attaque terroriste. Les suspects dans de telles affaires pourront Ă©galement ĂȘtre identifiĂ©s par biomĂ©trie, mais un accord prĂ©alable d’un juge d’instruction sera nĂ©cessaire.
      .
      Interdiction totale du « social scoring »
      .
      Les applications pour lesquelles aucune exception n’a Ă©tĂ© convenue et qui seront donc toujours interdites comprennent le « social scoring » tel qu’il existe en Chine, la collecte alĂ©atoire d’images de visages pour crĂ©er des bases de donnĂ©es, et la catĂ©gorisation des personnes sur la base de leurs convictions politiques, religieuses ou philosophiques, de leur orientation sexuelle ou de leur race. La reconnaissance des Ă©motions sur le lieu de travail ou dans l’Ă©ducation est Ă©galement interdite.
      .
      Des obligations supplĂ©mentaires pour l’IA gĂ©nĂ©rative
      .
      Les exigences de transparence constituent un autre point d’attention particulier de la nouvelle lĂ©gislation. Toute personne utilisant un systĂšme d’IA, comme un chatbot, devra ĂȘtre clairement informĂ©e qu’elle communique avec une machine. Les deepfakes et autres contenus gĂ©nĂ©rĂ©s par l’IA doivent toujours ĂȘtre Ă©tiquetĂ©s comme tels.
      Ces derniers mois, les avancĂ©es majeures en matiĂšre d’IA gĂ©nĂ©rative, capable de crĂ©er elle-mĂȘme des textes, des images et d’autres contenus, tels que ChatGPT, DALL-E et Bard, ont attirĂ© l’attention. Ces « modĂšles de base » seront soumis Ă  des obligations supplĂ©mentaires de transparence. Ils devront se conformer Ă  la rĂ©glementation europĂ©enne en matiĂšre de droits d’auteur et ĂȘtre accompagnĂ©s de rĂ©sumĂ©s dĂ©taillĂ©s du contenu utilisĂ© pour entraĂźner les modĂšles. Des obligations supplĂ©mentaires seront imposĂ©es pour l’IA gĂ©nĂ©rative qui pourrait comporter des risques systĂ©miques.
      .
      Un bureau de l’IA Ă  la Commission europĂ©enne
      .
      Pour superviser ces modĂšles avancĂ©s d’IA, un « Bureau de l’IA » sera Ă©tabli au sein de la Commission europĂ©enne. Ce sera le premier organe au monde capable d’imposer des rĂšgles contraignantes en matiĂšre d’IA et deviendra probablement une rĂ©fĂ©rence internationale, selon la Commission.
      Pour stimuler l’innovation dans le secteur europĂ©en de l’IA, les petites entreprises d’IA pourront dĂ©velopper leurs applications dans des environnements protĂ©gĂ©s, afin de ne pas ĂȘtre Ă©crasĂ©es par de grands acteurs internationaux. « La loi sur l’IA est un tremplin pour les startups europĂ©ennes et les chercheurs, leur permettant de prendre la tĂȘte de la course vers une IA fiable », a dĂ©clarĂ© le commissaire Breton.
      Enfin, il a Ă©tĂ© convenu que les entreprises qui ne respectent pas les rĂšgles europĂ©ennes de l’IA risqueront des amendes pouvant aller de 7,5 millions d’euros ou 1,5 % de leur chiffre d’affaires mondial Ă  35 millions d’euros ou 7 % de leur chiffre d’affaires, en fonction de la nature de l’infraction et de la taille de l’entreprise.
      .
      Entrée en vigueur en 2026
      .
      La nouvelle loi sur l’IA doit encore ĂȘtre formellement adoptĂ©e par le Conseil et le Parlement europĂ©en en sĂ©ance plĂ©niĂšre. Elle devrait entrer en vigueur en 2026. En attendant, l’UE travaille sur un Pacte d’IA, permettant aux entreprises de s’engager Ă  appliquer volontairement certaines obligations de la lĂ©gislation. Selon la prĂ©sidente de la Commission, Ursula von der Leyen, environ 100 entreprises ont dĂ©jĂ  manifestĂ© leur intĂ©rĂȘt pour ce Pacte.
      La loi est conçue pour ĂȘtre technologiquement neutre, ce qui signifie que les systĂšmes d’IA futurs, encore inconnus aujourd’hui, seront automatiquement couverts par son champ d’application.

    • #31619 RĂ©pondre
      Pour Ostros
      Invité

      Il me semble pas qu’on ait postĂ© l’article demandĂ©, le voici (Dr Xavier). Je peux demander si tu as une anecdote Ă  partager Ă  ce sujet ?
      « Preuve dĂ©loyale » admise aux prud’hommes : comment Big Brother pourrait s’installer au bureau
      LePoint – Nicolas Bastuck

      Un Ă©lĂ©ment obtenu grĂące Ă  une discussion enregistrĂ©e ou une vidĂ©osurveillance peut dĂ©sormais ĂȘtre retenu contre un salariĂ© ou un employeur. Un « revirement jurisprudentiel » potentiellement redoutable.

      Enregistrement clandestin d’une rĂ©union du comitĂ© social et Ă©conomique ou d’un Ă©change entre un salariĂ© et son supĂ©rieur, vidĂ©osurveillance, filature, installation de « mouchard » dans les vĂ©hicules de fonction… Jusqu’Ă  prĂ©sent, une preuve obtenue « dĂ©loyalement » ne pouvait ĂȘtre produite dans un litige civil, notamment devant le conseil des prud’hommes, compĂ©tent pour trancher les conflits du travail.

      La preuve dĂ©loyale, vue comme recueillie « Ă  l’insu » d’une personne ou grĂące Ă  « une manoeuvre ou un stratagĂšme », Ă©tait systĂ©matiquement Ă©cartĂ©e par le juge civil, afin de prĂ©server une certaine Ă©thique du dĂ©bat judiciaire.

      Le magistrat ne pouvait en tenir compte, mĂȘme si c’Ă©tait la seule preuve possible pour dĂ©montrer une faute dans le cadre d’une procĂ©dure de licenciement, ou la rĂ©alitĂ© d’un harcĂšlement moral, dans une procĂ©dure intentĂ©e par un salariĂ©. Mais ça, c’Ă©tait avant.

      Respect de la vie privée

      Un rĂ©cent arrĂȘt de la Cour de cassation, pris en assemblĂ©e plĂ©niĂšre et publiĂ© le 22 dĂ©cembre 2023 Ă  son Bulletin – maniĂšre d’en souligner l’importance -, vient bousculer les rĂšgles du jeu. S’inspirant de la jurisprudence de la Cour europĂ©enne des droits de l’homme – qui fait prĂ©valoir le droit, pour un justiciable, d’apporter la preuve du fait qu’il invoque, dĂšs lors que l’atteinte qui en rĂ©sulte est strictement proportionnĂ©e au but poursuivi -, la haute juridiction admet, pour la premiĂšre fois, qu’un juge civil puisse retenir des moyens de preuve dĂ©loyaux.

      « Dans un procĂšs civil, une partie pourra fournir une preuve obtenue de maniĂšre dĂ©loyale Ă  condition que cette production soit indispensable Ă  sa dĂ©monstration et que l’atteinte soit strictement proportionnĂ©e au but poursuivi », dĂ©crypte Me AurĂ©lien Louvet, avocat associĂ© du cabinet Capstan, spĂ©cialisĂ© dans le droit social et du travail. « Ainsi, le juge devra mettre le droit Ă  la preuve et les autres droits en balance (le respect de la vie privĂ©e, notamment) », prĂ©cise-t-il.

      « Du cas par cas »

      Tel Ă©tait dĂ©jĂ  le cas, depuis quelques annĂ©es dĂ©jĂ , pour les preuves « illicites », obtenues en violation de la loi : ainsi, la production de captures d’Ă©cran provenant du compte Facebook privĂ© d’un salariĂ©, illicite puisque portant atteinte Ă  l’intimitĂ© de la vie privĂ©e, a-t-elle Ă©tĂ© jugĂ©e recevable pour Ă©tablir la divulgation, par ce collaborateur dont on voulait se sĂ©parer, d’informations confidentielles et stratĂ©giques pour l’entreprise.

      En revanche, une preuve tirĂ©e des images d’un systĂšme de vidĂ©osurveillance installĂ© sans que les partenaires sociaux et la Commission nationale de l’informatique et des libertĂ©s n’en aient Ă©tĂ© avisĂ©s a Ă©tĂ© Ă©cartĂ©e par le juge du travail, lequel a considĂ©rĂ©, cette fois, que l’atteinte Ă©tait « disproportionnĂ©e » au but poursuivi.

      Des images clandestines seront-elles admises pour dĂ©montrer un vol, mais Ă©cartĂ©es des dĂ©bats s’il s’agit seulement, pour l’employeur, de prouver des retards rĂ©pĂ©tĂ©s ? « L’examen de la preuve relĂšvera de l’apprĂ©ciation souveraine du juge du fond, ce sera du cas par cas », anticipe Me Louvet.

      Proportionnalité

      Dans l’affaire sur laquelle la Cour de cassation avait Ă  se pencher, un commercial avait refusĂ©, au cours de plusieurs entretiens professionnels, de livrer Ă  son patron des indicateurs relatifs au suivi de son activitĂ©. L’employeur avait enregistrĂ© leurs Ă©changes Ă  son insu mais les bandes-son avaient Ă©tĂ© Ă©cartĂ©es par les prud’hommes et la cour d’appel. La juridiction suprĂȘme leur donne tort et reçoit ces enregistrements clandestins – et donc dĂ©loyaux -, faute d’autres preuves.

      Dans une autre affaire, plus rĂ©cente encore (17 janvier), et portant cette fois sur un harcĂšlement, la Cour de cassation a Ă©cartĂ© des enregistrements de mĂȘme nature, estimant qu’ils n’Ă©taient pas « indispensables », la preuve des agissements Ă©tant faite avec d’autres Ă©lĂ©ments – une enquĂȘte du CHSCT, en l’occurrence.

      « La recevabilitĂ© d’une preuve dĂ©loyale n’est donc pas automatique et reste soumise Ă  l’apprĂ©ciation du juge », confirme Me Émilie Meridjen, associĂ©e en droit du travail au cabinet Sekri Valentin Zerrouk (SVZ). « La prudence reste donc de mise et la loyautĂ© de la preuve est Ă  privilĂ©gier chaque fois que cela est possible », conseille-t-elle Ă  ses clients.

      Dégradation de la relation sociale

      Le « revirement jurisprudentiel » (changement de position) de la Cour de cassation peut sembler a priori favorable aux employeurs, mais tel n’est pas l’avis de Me AurĂ©lien Louvet. « La preuve dĂ©loyale est admise mais des deux cĂŽtĂ©s. Un salariĂ© pourra en faire usage, ce qui doit conduire l’employeur Ă  redoubler de vigilance, dans ses relations avec son personnel », met en garde cet avocat du cabinet Capstan, qui ne dĂ©fend que les employeurs.

      Peut-ĂȘtre faut-il partir du principe que toute conversation est susceptible d’ĂȘtre enregistrĂ©e (Me AurĂ©lien Louvet)

      Faut-il craindre de voir arriver Big Brother au boulot ? « Le retentissement de cette dĂ©cision de la Cour de cassation est potentiellement considĂ©rable ; il peut aboutir Ă  un cataclysme que nous ne mesurons pas encore totalement », s’inquiĂšte Me Louvet. Le « off » sera-t-il encore possible entre un DRH et des dĂ©lĂ©guĂ©s syndicaux, en marge d’un comitĂ© Ă©conomique et social ? Faudra-t-il craindre que tout Ă©change, mĂȘme informel, soit dĂ©sormais enregistrĂ©, les tĂ©lĂ©phones portables facilitant grandement ce type de « manoeuvre » ?

      Employeurs ou salariĂ©s, soyez irrĂ©prochables ! Tout ce que vous pourrez dire ou montrer pourra, dĂ©sormais, ĂȘtre retenu contre vous !

      • #31630 RĂ©pondre
        Ostros
        Invité

        Merci Dr !
        Heureusement pour moi, pas d’anecdote au sujet d’enregistrements qui auraient Ă©tĂ© effectuĂ©s sans mon consentement. Mais ayant Ă©tĂ© de nombreuses fois en entretien prĂ©alable Ă  un licenciement pour insubordination, je me sens concernĂ©e par ces pratiques deloyales. Le fait de donner des armes Ă  l’entreprise contre un.e salariĂ©.e. D’autant que les responsables ont dĂ©jĂ  des leviers non tangibles qui peuvent crĂ©er un stess chez le / la subordonnĂ©.e et lui faire commettre des fautes, dont le pĂ©tage de cĂąble au bureau ou simplement contredire une demande. Ou le refus d’effectuer une tĂąche en rĂ©action Ă  une situation antĂ©rieure conflictuelle.
        Ça m’inquiĂšte d’autant plus que l’entreprise acquiert en parallĂšle d’autres pouvoirs contre les salariĂ©.e.s, comme le fait pour un.e employĂ©.e en CDD de ne pas pouvoir refuser la reconduction de son contrat sous peine de ne pas toucher les allocation chĂŽmage. Que de lois qui de part et d’autre nous contraignent encore plus.

        • #31670 RĂ©pondre
          Dr Xavier
          Invité

          « Dans l’affaire sur laquelle la Cour de cassation avait Ă  se pencher, un commercial avait refusĂ©, au cours de plusieurs entretiens professionnels, de livrer Ă  son patron des indicateurs relatifs au suivi de son activitĂ©. L’employeur avait enregistrĂ© leurs Ă©changes Ă  son insu mais les bandes-son avaient Ă©tĂ© Ă©cartĂ©es par les prud’hommes et la cour d’appel. La juridiction suprĂȘme leur donne tort et reçoit ces enregistrements clandestins – et donc dĂ©loyaux -, faute d’autres preuves. »
          On comprend rien. Pourquoi l’employeur s’emmerderait avec des procĂ©dĂ©s clandestins, quand il a mille moyens de pressions tout Ă  fait ‘licites’ ? Convocation Ă  un entretien avec compte-rendu, demandes rĂ©pĂ©tĂ©es par courrier Ă©lectronique, courrier RAR, etc.
          Je ne suis pas plus avancĂ© aprĂšs la lecture dudit ArrĂȘt de Cour de cassation. Et j’ai la flemme de trouver et lire l’arrĂȘt rendu le 28 juillet 2020 par la cour d’appel d’OrlĂ©ans (chambre sociale A – section 2), si ça titille quelqu’un.e de nous faire un rĂ©sumĂ©…
          https://www.legifrance.gouv.fr/juri/id/JURITEXT000048769030

    • #31756 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      si d’aventure un.e abonnĂ©.e,

      La novlangue de la macronie pour ne pas parler de recul sur l’écologie
      https://www.liberation.fr/politique/la-novlangue-de-la-macronie-pour-ne-pas-parler-de-recul-sur-lecologie-20240202_5DRFKHZS6VEUJIBNMDNKXWTHFY/

    • #34021 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      (bjr, l’intĂ©gral de la chronique Lola Lafon si jamais: )

      – A quelques jours de la cĂ©rĂ©monie, pourquoi ne pas remettre un prix Ă  toutes celles qui nous offrent la promesse d’un nouveau rĂ©cit. Il est temps d’en finir avec cette indulgence pour de pseudos pygmalions qui se rĂȘvent subversifs, des Barbe-Bleue fascinants, quand ce ne sont que les petits chefs d’une entreprise sordide.

      On la connaĂźt bien, cette histoire : elles arpentaient les allĂ©es d’un supermarchĂ©, elles sortaient du lycĂ©e
 et lĂ , un casting directeur les
      On la connaĂźt bien, cette histoire : elles arpentaient les allĂ©es d’un supermarchĂ©, elles sortaient du lycĂ©e, d’un cafĂ© ou de leur cours de danse et lĂ , un casting directeur les a abordĂ©es, c’est ainsi qu’elles ont Ă©tĂ© repĂ©rĂ©es. On la connaĂźt tellement, cette histoire : celle de jeunes anonymes qu’un regard d’adulte rĂ©vĂšle au monde, des enfants mĂ©tamorphosĂ©es en actrices. L’histoire du cinĂ©ma en est remplie, de ces narrations dont on se repaĂźt : elles n’étaient qu’elles-mĂȘmes. Mais le cinĂ©ma rĂŽdait, qui les a flairĂ©es et «dĂ©couvertes», pour mieux nous les offrir, se les offrir.

      https://www.liberation.fr/idees-et-debats/opinions/un-cesar-dhonneur-pour-la-parole-des-actrices-par-lola-lafon-20240216_PGZSETBHVJB3VHIELHYSLSGROQ/

    • #35495 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
      • #35514 RĂ©pondre
        Raymond Domenech
        Invité

        Un « cauchemar ». Un « enfer ». La « galĂšre ». Ces propos d’usagers de la SNCF ne font pas rĂ©fĂ©rence Ă  la grĂšve qui a entraĂźnĂ© l’annulation de la moitiĂ© des trains le premier week-end des vacances scolaires. Le « cauchemar », ici, c’est l’enfant assis sur le siĂšge d’à cĂŽtĂ© ou le bĂ©bĂ© qui nous fait face dans le carrĂ© oĂč nous avons pris place. Depuis plusieurs annĂ©es, dans la presse et sur les rĂ©seaux sociaux, les tĂ©moignages de voyageurs incommodĂ©s par la prĂ©sence (bruyante, forcĂ©ment) de la progĂ©niture des autres prolifĂšrent.

        Dans son dernier livre, Vivre sans. Une philosophie du manque (Climats, 320 pages, 21 euros), paru le 24 janvier, Mazarine Pingeot porte une rĂ©flexion sur la notion marketing du « sans » et dĂ©nonce cette tendance oĂč l’absence devient un argument commercial, une maniĂšre aussi de masquer les vices cachĂ©s de notre sociĂ©tĂ©. AprĂšs le « sans gluten », le « sans sucre », le « sans contact » ou le « sans alcool », assiste-t-on aux prĂ©mices du « sans enfant » ?

        Un phĂ©nomĂšne dĂ©jĂ  Ă©tudiĂ© par Corinne Maier dans No Kid (Michalon, 2007) : de plus en plus de Français revendiquent ne pas vouloir se reproduire (13 % dĂ©clarent mĂȘme regretter d’avoir enfantĂ©, selon une Ă©tude YouGov de 2022). Sur les rĂ©seaux sociaux, les « dinks » (dual income, no kids , «deux revenus, pas d’enfants ») affichent fiĂšrement les avantages d’une vie de couple sans descendance, quand les « ginks » (green inclination, no kids ), engagĂ©s pour l’écologie, imaginent sauver la planĂšte en faisant une croix sur la procrĂ©ation. De fait, depuis 2010, la natalitĂ© a chutĂ© de presque 20 % dans l’Hexagone. Ce qui a incitĂ© Emmanuel Macron Ă  lancer un appel solennel au « rĂ©armement dĂ©mographique », le 16 janvier.

        D’évidence, un malaise existe et son expression est suffisamment dĂ©sinhibĂ©e pour qu’ait Ă©mergĂ© le marchĂ© des activitĂ©s « no kids ». Aux Etats-Unis, la tendance est ancienne et a pris une ampleur telle que mĂȘme Disney a adaptĂ© une partie de son offre. De plus en plus frĂ©quentĂ©es par des adultes affublĂ©s de serre-tĂȘte Mickey, certaines activitĂ©s du gĂ©ant mondial du divertissement se sont mises au diapason du « kids free ». Ses Ă©normes navires de croisiĂšre qui Ă©cument les CaraĂŻbes commencent ainsi Ă  ĂȘtre structurĂ©s en zones « adults only » et « kids only », rigoureusement hermĂ©tiques.

        Promettre une prestation certifiĂ©e Ă  teneur rĂ©duite voire nulle en individus de moins de 15 ans fait vendre. Le groupe TUI, leader mondial du voyage, propose un large Ă©ventail d’établissements laissant miroiter « des vacances reposantes dans un cadre de rĂȘve rĂ©servĂ©es aux plus de 16 ans ». Le voyagiste français FRAM promet « calme et sĂ©rĂ©nitĂ© toute l’annĂ©e » Ă  ceux qui veulent rester entre grandes personnes. Le site Adultsonly.fr recense « plus de 1 000 hĂŽtels Ă  travers le monde dans plus de 100 pays », principalement en Espagne, en GrĂšce et en Italie, ayant fait ce choix. Une vingtaine de campings en France sont Ă©galement rĂ©servĂ©s aux adultes.

        « Ce qui ressemblait Ă  une simple niche commerciale est en train de se dĂ©velopper. Le “no kids” va devenir une prestation comme une autre que tout le monde devra ĂȘtre capable de proposer » , estime RenĂ©-Marc Chikli, prĂ©sident du SETO, le syndicat des tour-opĂ©rateurs français. Les Ă©tablissements qui bannissent les moins de 15 ans sont particuliĂšrement apprĂ©ciĂ©s de ceux qui sont eux-mĂȘmes parents. « La demande existe depuis longtemps, mais, ces dix derniĂšres annĂ©es, elle s’est totalement dĂ©complexĂ©e », souligne Gilbert Cisneros, fondateur d’Exotismes, agence qui propose des formules rĂ©servĂ©es aux adultes.

        Si les compagnies aĂ©riennes ne se sont que trĂšs modĂ©rĂ©ment aventurĂ©es sur ce terrain, les transporteurs ferroviaires proposent d’installer les familles dans des espaces spĂ©cifiques. L’objectif est de limiter les risques inhĂ©rents Ă  un voisinage possiblement Ă©ruptif. Si la SNCF n’est guĂšre diserte sur son « Espace famille » (rĂ©servĂ© comme son nom l’indique aux voyageurs avec enfants) disponible sur certains TGV, son concurrent Trenitalia propose des voitures Allegro et Silenzio. Deux wagons, deux ambiances. Dans l’un rĂšgne une joyeuse atmosphĂšre de dĂ©part en colo Ă  Rimini ; dans l’autre, on chuchote Ă  peine comme si l’on visitait la chapelle Sixtine. Trenitalia assure que la coexistence est harmonieuse, mais prĂ©cise tout de mĂȘme que l’offre la plus susceptible d’ĂȘtre dĂ©veloppĂ©e Ă  l’avenir concerne les voitures Silenzio, de plus en plus demandĂ©es


        « Jusqu’ou va-t-on pousser la discrimination ? Va-t-on envisager des trains sans retraitĂ©s, des avions sans ados, des restaurants sans bĂ©bĂ©s ? », s’interroge un trentenaire, pĂšre d’une petite fille et habituĂ© Ă  ĂȘtre regardĂ© de travers lorsqu’il s’installe dans un compartiment ou en cabine. Les incivilitĂ©s les plus frĂ©quentes dans les transports, fait-il remarquer, viennent des adultes, qui tĂ©lĂ©phonent Ă  tout-va et parlent fort. Mais le fait de ne plus supporter les enfants peut aussi s’envisager comme un symptĂŽme d’une crise plus large oĂč, ainsi que le souligne le journaliste Vincent Cocquebert dans son ouvrage Uniques au monde. De l’invention de soi Ă  la fin de l’autre (ArkhĂȘ, 2023), l’individu se replie de plus en plus sur son nombril et devient allergique Ă  toute forme d’altĂ©ritĂ© : « Les autres, en dehors de notre cercle familial, risquent d’ĂȘtre de moins en moins nombreux Ă  bĂ©nĂ©ficier du privilĂšge de notre empathie. »

        « Oui, le comportement de certains enfants en sociĂ©tĂ© pose problĂšme, mais le problĂšme est d’abord celui des parents », considĂšre Olivia Troupel, maĂźtresse de confĂ©rences en psychologie de l’enfant Ă  l’universitĂ© Toulouse-Jean-JaurĂšs, convaincue que « la pĂ©dagogie positive a poussĂ© le curseur trop loin et ne permet pas Ă  l’enfant d’apprendre Ă  gĂ©rer ses frustrations ». Cette mĂšre de quatre enfants estime, par ailleurs, que le succĂšs du phĂ©nomĂšne « no kids » traduit la montĂ©e de l’individualisme, une forme d’égoĂŻsme des adultes, une consĂ©quence du relĂąchement des liens familiaux, en particulier la montĂ©e de la monoparentalitĂ© .

        La chercheuse met aussi en exergue une « crise de la parentalitĂ© ». « Bien des parents sont perdus. A force de ne plus avoir mis de rĂšgles, ils sont devenus les seuls Ă  pouvoir supporter leur progĂ©niture et le dĂ©couvrent avec amertume », assĂšne-t-elle. « Depuis les annĂ©es 1970, on est devenu trĂšs vigilant sur les carences affectives, mais le mouvement de balancier est allĂ© trop loin. On voit aujourd’hui des enfants sĂ©curisĂ©s affectivement mais pas du tout socialement, car on a laissĂ© s’installer une carence Ă©ducative en Ă©tant trop permissif », renchĂ©rit Didier Pleux, docteur en psychologie du dĂ©veloppement, auteur du controversĂ© L’Education bienveillante, ça suffit ! (Odile Jacob, 2023).

        « Dire que c’était mieux avant est un vieux refrain, commun Ă  toutes les gĂ©nĂ©rations », s’amuse Laelia Benoit, pĂ©dopsychiatre, autrice d’ Infantisme(Seuil, 2023). Cet ouvrage dĂ©crit une forme de discrimination imposĂ©e aux enfants par les adultes, fondĂ©e sur le fait que l’on doit pouvoir les contrĂŽler, voire façonner « des ĂȘtres dociles et conformes aux rĂŽles qui leur sont prescrits ». Selon elle, l’idĂ©e d’une dĂ©gradation du comportement des jeunes gĂ©nĂ©rations « n’est pas basĂ©e sur une rĂ©alitĂ© factuelle ». « Il existe en revanche une moindre tolĂ©rance des adultes Ă  l’égard des enfants et elle n’est pas imputable aux effets de l’éducation positive, mais Ă  une forme d’infantisme obsessionnel qui voit les enfants comme un fardeau », assure Laelia Benoit. La pĂ©dopsychiatre veut combattre « la conviction selon laquelle les parents seraient les seuls responsables de l’éducation des enfants, sans pouvoir compter sur le collectif des autres adultes ».

        D’oĂč la nĂ©cessitĂ© de permettre aux enfants un plein accĂšs Ă  l’espace public, afin qu’ils multiplient les interactions aux vertus potentiellement Ă©ducatives, qu’ils apprennent Ă  faire sociĂ©tĂ©. Or, dans les villes, les enfants ont dĂ©jĂ  quasiment disparu des espaces publics. Dans un entretien donnĂ© au Monde en octobre 2022, ClĂ©ment RiviĂšre, maĂźtre de confĂ©rences en sociologie Ă  l’universitĂ© de Lille, parlait d’ « enfants d’intĂ©rieur » et de « la culture de la chambre ». Pour les plus jeunes, l’espace Ă  explorer se rĂ©duit drastiquement, au point de prendre des allures carcĂ©rales. RĂ©sultat, ils Ă©voluent dĂ©sormais presque exclusivement sous le regard des adultes, dans les pays occidentaux, mais pas seulement.

        En CorĂ©e du Sud, les enfants sont depuis quelques annĂ©es persona non grata dans certains parcs, restaurants, musĂ©es ou bibliothĂšques. Le 3 janvier, le ministĂšre de la santĂ© a lancĂ© une campagne de communication pour tenter d’enrayer ce phĂ©nomĂšne, dans un pays en proie Ă  un dĂ©clin dĂ©mographique accĂ©lĂ©rĂ©, avec un taux de fĂ©conditĂ© Ă  0,72 enfant par femme en 2023 (1,68 en France). Selon une Ă©tude publiĂ©e en 2023 par le centre de recherche de Hankuk, 73 % des adultes corĂ©ens se disent favorables Ă  l’existence de ces espaces sans enfants, au nombre de 600 environ aujourd’hui.

        Autre exemple : aux Pays-Bas, en 2019, les autoritĂ©s ont ordonnĂ© la fermeture de la cour de rĂ©crĂ©ation d’une Ă©cole primaire Ă  NimĂšgue Ă  la suite de la pĂ©tition lancĂ©e par les rĂ©sidents d’un nouvel immeuble construit prĂšs de l’établissement, recueillant 4 000 signatures. En cause : le niveau de dĂ©cibels.

        En France, cette intolĂ©rance aux marmots va jusqu’à se glisser dans les rites sociaux les plus anciens comme le mariage. Il n’est plus rare que l’on prie les invitĂ©s de venir festoyer sans leur progĂ©niture. « Ce n’est pas une pratique marginale ; nous avons de plus en plus de demandes Ă©manant gĂ©nĂ©ralement de gens plutĂŽt jeunes, provenant de catĂ©gories socioprofessionnelles assez favorisĂ©es », constate Morgane DucrĂ©tot, qui dirige l’agence My Daydream Wedding.

        DĂ©but septembre 2023, lorsqu’ils se sont mariĂ©s en Bretagne, Jade (28 ans) et Quentin (29 ans) ne comptaient aucun invitĂ© de moins de 16 ans parmi la centaine de convives. « Il y a toujours un enfant pour pleurer Ă  la mairie ou Ă  l’église et, en soirĂ©e, les parents sont accaparĂ©s, fatiguĂ©s, et doivent partir plus tĂŽt sans avoir pu profiter de l’évĂ©nement », justifie la jeune femme qui tient Ă  rappeler que « ce jour, c’était [leur] jour ». Et de conclure : « C’est tout de mĂȘme plus agrĂ©able quand on n’a pas d’enfants dans les jambes. » Les mariĂ©s assurent ne pas avoir eu Ă  subir de critique ou de rĂ©action hostile.

        Une cĂ©rĂ©monie nuptiale sans enfants, vraiment ? L’idĂ©e ne fait pas consensus. « Un mariage, c’est une fĂȘte de famille et les enfants font partie de la famille. Ils ne sont pas forcĂ©ment insupportables. Le plus souvent, ils sont plutĂŽt gentils et drĂŽles, non ? », s’indigne Guillaume, un archiviste presque quadragĂ©naire, qui a reçu une invitation Ă  des noces « adults only ». Les organisateurs de mariages, eux, sont pris entre deux feux. « La problĂ©matique reste un peu dĂ©licate. Il faut savoir y mettre les formes », prĂ©vient Justine Huette, secrĂ©taire gĂ©nĂ©rale du Syndicat des wedding-planners de France. Sur les conseils de Plan’On Event, l’agence qui a organisĂ© la cĂ©rĂ©monie, Jade et Quentin ont optĂ© pour cette formulation sur leur faire-part : « Les enfants se feront une joie de garder leurs grands-parents. »

        Les wedding-planners ont peaufinĂ© un florilĂšge de tournures pour faire passer le message avec plus ou moins de tact.L’invitation peut ĂȘtre habilement directive (« Pensez Ă  rĂ©server votre baby-sitter dĂšs maintenant ! »), ouvertement revendicative (« S’il vous plaĂźt, respectez notre choix d’un mariage sans enfants »), carrĂ©ment lapidaire (« Adultes uniquement ») ou lĂ©gĂšrement hypocrite (« MalgrĂ© le bonheur que susciterait la prĂ©sence de vos enfants, nous avons dĂ» y renoncer car les lieux ne s’y prĂȘtent pas »). Voire carrĂ©ment glaçante : « PiĂšce d’eau non surveillĂ©e » …

        • #35561 RĂ©pondre
          Graindorge
          Invité

          Merci Raymond pour le partage. Qui a signĂ© l’article? Pas grave sinon

          Je ne crois pas que ce soit une histoire de dĂ©cibels. Ces mĂȘmes personnes « kinesuporteplurien » et surtout pas les gosses, supportent sans moufter les dĂ©cibels d’un concert d’un de leurs groupes prĂ©fĂ©rĂ©s.
          Peut-ĂȘtre que leur myĂ©line, la gaine des nerfs est endommagĂ©e.
          Certains enfants aussi deviennent aussi difficiles, peut-ĂȘtre par excĂšs de consommation de sucre. J’en avais parlĂ© dans ce forum d’enfants dits « hyperactifs » Ă  qui on avait sustituĂ© le sucre blanc ou roux par du miel, du sirop d’agave ou du sucre de coco et bien sĂ»r des fruits. Les rĂ©sultats ne se sont pas faits attendre. Et sans l’artillerie lourde de mĂ©dicaments.

          • #35697 RĂ©pondre
            Raymond Domenech
            Invité

            Jean-Michel Normand, avec plaisir

            • #35714 RĂ©pondre
              Graindorge
              Invité

              comme j’ai bien aimĂ© son article, je partage un livre qu’il a Ă©crit en 2022. Ça peut intĂ©resser des gens

              Sexe et pouvoir
              Jean-Michel Normand
              Parution : mai 2022
              29,95 $
              DOCUMENTS

              L’exercice du pouvoir est intimement associĂ© Ă  une forme d’érotisation. Depuis toujours, le sexe a partie liĂ©e avec la politique. Il se prĂ©sente comme l’un des avantages collatĂ©raux de la res publica, rĂšgle de l’ordre du non-dit mais maintes fois vĂ©rifiĂ©e. Pourtant, les enjeux de la sexualitĂ© des puissants ne se rĂ©sument pas Ă  leurs frasques ou leurs petits secrets. Ce livre s’attache Ă  tenir la chronique des affaires de sexe qui ont eu une vĂ©ritable influence, voire un impact direct, sur le cours des Ă©vĂšnements historiques. Elles peuplent toutes les Ă©poques, ces amoureuses qui transformĂšrent des losers en dirigeants omnipotents (NapolĂ©on III et Mussolini peuvent les remercier) ou surent habilement manƓuvrer pour orienter les choix de leur grand homme, telle Anne Boleyn. Voire carrĂ©ment prendre leur place, comme l’impĂ©ratrice de Chine Wu Zetian. Il faut bien chercher pour trouver des hommes qui poussĂšrent le sens du sacrifice jusqu’à renoncer Ă  leur destin


              Lorsqu’une situation devient critique ou qu’un rival se fait trop puissant, le sexe offre aussi un terrain rĂȘvĂ© pour comploter tout Ă  son aise, trahir ses alliĂ©s ou dĂ©signer un bouc Ă©missaire. Il arrive aussi que le no-sex devienne une arme redoutable, comme en tĂ©moigne l’aura confĂ©rĂ©e Ă  Jeanne d’Arc par sa virginitĂ©. Leur libido a souvent jouĂ© de drĂŽles de tours aux chefs d’État, capables de prendre des dĂ©cisions parfaitement irrationnelles pour mettre une femme dans leur lit. À la veille de son assassinat par Ravaillac, Henri IV Ă©tait sur le point de dĂ©clencher une guerre avec l’Espagne par dĂ©pit amoureux. Sans oublier les consĂ©quences politiques de ce que l’on appelle pudiquement « les affaires de mƓurs », des sinistres « Ballets roses » de la IVe RĂ©publique au bunga-bunga berlusconien. Le sexe n’est pas seulement une composante de l’exercice du pouvoir, c’est aussi un accĂ©lĂ©rateur du cours de l’Histoire.

    • #35654 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      Merci pour l’intĂ©gral demandĂ© de ce papier publiĂ© dans le monde.
      Les enfants, putain, il y a pu qu’à l’école qu’on les tolĂšre parc’que c’est obligatoire de les y mettre?

      https://www.liberation.fr/lifestyle/enfants-lespace-public-fait-le-mini-mome-20240218_S7ZHOQD7LBFPBF6LJBNF6BM35I/
      Ce qui m’avait d’abord mis la puce Ă  l’oreille Ă  propos, ce sont les lignes, interrompues elles aussi pour cause de rĂ©siliation rĂ©cente de mon abonnement court et trĂšs temporairement Ă©conomique Ă  libĂ©,
      – du coup: tu s’rais pas abonnĂ©.e Ă  libĂ©ration par la mĂȘme?

      • #35696 RĂ©pondre
        Raymond Domenech
        Invité

        Tu prépares quelque chose autour du sujet ahah?

        ENFANTS L’espace public fait le mini-mĂŽme

        Par KIM HULLOT-GUIOT

        Des hĂŽtels qui leur sont interdits, des restaurants oĂč il vaut mieux venir sans, des lieux dans la ville peu sĂ©curisĂ©s L’environnement urbain est devenu souvent hostile aux plus petits. Un constat qui inquiĂšte sociologues et chercheurs.

        Vous les avez attendues toute l’annĂ©e, ces vacances d’hiver. Ah, le plaisir de glisser sur la poudreuse, de dĂ©valer les flancs de montagnes Ă  toute allure, de boire une tasse de vin chaud aprĂšs l’effort en bas des pistes A moins que vous ne soyez plutĂŽt du genre Ă  filer au soleil au mois de fĂ©vrier pour combattre le blues hivernal Sauf que voilĂ  : Ă  peine installĂ© dans le train ou dans l’avion, vous vous retrouvez entourĂ© d’une marmaille qui braille, et vous regrettez dĂ©jĂ  d’ĂȘtre parti en beau milieu des vacances scolaires. Si vous faites partie de ceux qui admettent, de façon de plus en plus assumĂ©e, avoir du mal Ă  supporter les enfants (des autres), le secteur de l’hĂŽtellerie et des transports a pensĂ© Ă  vous.

        DĂšs l’Ă©tĂ© dernier, plusieurs compagnies aĂ©riennes – Malaysia Airlines, Corendon Airlines – se sont fait remarquer en annonçant ouvrir des vols entiĂšrement ou partiellement rĂ©servĂ©s aux adultes. En d’autres termes, certains courriers, ou certaines zones de l’appareil, sont interdits aux enfants. Et les avions ne sont pas les seuls concernĂ©s par la tendance grandissante Ă  exclure les bambins: en Europe, de l’Allemagne aux BalĂ©ares, depuis une dizaine d’annĂ©es, plusieurs centaines d’hĂŽtels ont dĂ©cidĂ© de ne plus les accueillir. Si la pratique n’est pas encore trĂšs commune en France, elle se dĂ©veloppe: il suffit d’aller sur le site de recension de restaurants et d’hĂŽtels TripAdvisor pour trouver une liste d’Ă©tablissements oĂč passer un sĂ©jour garanti sans enfant. Idem au restaurant: dans l’Hexagone ou encore en Belgique, plusieurs restaurateurs assument de ne plus accueillir les groupes comprenant des marmots -mĂȘme si cela peut les exposer, en France, Ă  une amende (jusqu’Ă  75000 euros) voire Ă  une peine de prison (cinq ans) pour discrimination par l’Ăąge, rappelle l’association de dĂ©fense des consommateurs UFC-Que Choisir. «Cette tentative d’invisibilisation des enfants traduit une montĂ©e de l’individualisme, une absence de volontĂ© de vivre avec l’autre et d’empathie, analyse la professeure des universitĂ©s en philosophie et sciences de l’Ă©ducation Edwige Chirouter, assez remontĂ©e. Trouver des solutions pour que tout le monde soit bien dans l’espace public ne peut pas passer par l’effacement des plus faibles.»

        «ON NE SUPPORTE PLUS RIEN» Les enfants seraient-ils soudain devenus infrĂ©quentables? On ne va pas jouer les hypocrites: peiner Ă  suivre une discussion au restaurant parce que les mĂŽmes de la table d’Ă  cĂŽtĂ© font du bruit avec leurs couverts, voire des caprices, c’est la quasi-assurance de passer un moment pĂ©nible. Mais de lĂ  Ă  exclure toute une catĂ©gorie de la population de certains espaces de voyage et de loisir ? D’autant qu’au concours de l’impolitesse, les adultes peuvent aussi faire fort – comme ceux qui hurlent au tĂ©lĂ©phone en public ou qui perdent toute dignitĂ© Ă  mesure que le niveau de la bouteille de vin commandĂ©e au resto baisse. Pour l’essayiste Emmanuelle Piquet, «il y a un paradoxe ultime : depuis une vingtaine d’annĂ©es, on a beaucoup travaillĂ© sur le fait que l’enfant est une personne, qu’il faut respecter ses besoins, qu’il soit heureux Cela crĂ©e des enfants plus autonomes, plus vifs, plus rebelles, qui se glissent moins dans le moule. Et dans le mĂȘme temps on ne supporte plus rien, on reste dans un rapport d’autoritĂ© descendante, on essaye de les contrĂŽler, de faire en sorte que rien ne dĂ©borde.» Edwige Chirouter abonde : «Ça dit beaucoup du rapport de domination entre le monde des adultes et celui des enfants, qui ne peuvent pas se dĂ©fendre. Dans l’histoire, les enfants ont toujours Ă©tĂ© invisibilisĂ©s, c’est seulement depuis une soixantaine d’annĂ©es qu’ils ont gagnĂ© en droits.» Et la philosophe alerte: «On peut faire le parallĂšle entre les luttes fĂ©ministes et le droit des enfants. Dans la pĂ©riode rĂ©actionnaire que l’on vit – il suffit de voir comme Ă  l’Ă©cole on revient Ă  des politiques Ă©ducatives rĂ©actionnaires, on parle uniformes, discipline, autoritĂ©, comme si on avait Ă©tĂ© trop laxistes avant et qu’il fallait siffler la fin de la rĂ©crĂ© -, ce sont les droits des femmes comme des enfants sur lesquels on revient.» Alors que la natalitĂ© est en berne en France (moins de 700 000 bĂ©bĂ©s sont nĂ©s en 2023, contre 832799 en 2010, n’en dĂ©plaise Ă  Emmanuel Macron et ses fantasmes de «rĂ©armement dĂ©mographique»), en raison notamment d’un manque de confiance en l’avenir, d’une entrĂ©e plus tardive des femmes dans la maternitĂ©, de la hausse du coĂ»t de la vie, mais aussi du nombre grandissant de jeunes gens qui assument de plus en plus ouvertement leur refus de devenir parents, que signifie cette exclusion progressive des enfants des espaces communs? «Je crois que c’est plutĂŽt un certain type de parents – ceux qui ont des jeunes enfants – que l’on essaye d’ex- Suite page 4

        Suite de la page 3 clure, mais on ne le dit pas comme ça car ça serait moche, estime Emmanuelle Piquet. Etre parent aujourd’hui, c’est ĂȘtre soumis Ă  des injonctions contradictoires (avoir de bons rapports avec ses enfants mais aussi faire en sorte qu’il rĂ©ussisse bien Ă  l’Ă©cole, etc.), ĂȘtre sommĂ© de choisir son camp dans les dĂ©bats Ă©ducatifs, ça ne donne pas forcĂ©ment envie.» ClĂ©ment RiviĂšre, maĂźtre de confĂ©rences en sociologie Ă  l’universitĂ© de Lille, a Ă©tudiĂ© dans le cadre de sa thĂšse la façon dont les parents et leurs enfants se dĂ©ploient dans l’espace public. «Il y a, en Occident, un long processus de retrait des enfants des espaces publics, cela s’est fait sur plusieurs siĂšcles et s’est poursuivi sur les derniĂšres dĂ©cennies, dĂ©taille-t-il. Plusieurs facteurs l’expliquent : la diffusion massive de l’automobile qui s’est en grande partie opĂ©rĂ©e au dĂ©triment de la place que les enfants pouvaient utiliser en ville, la pollution atmosphĂ©rique qui n’incite pas les parents Ă  laisser leur enfant dehors, l’anxiĂ©tĂ© liĂ©e aux faits divers, et les progrĂšs techniques, avec l’avĂšnement d’Internet, des smartphones, des ordinateurs de maison, qui font que les enfants ont moins besoin d’ĂȘtre physiquement ensemble pour se parler ou jouer.» «Les enfants ne sont pas consultĂ©s» Les enfants sont-ils condamnĂ©s Ă  rester Ă  la maison ? Pas sĂ»r. «On est en train de revenir un peu sur ce confinement des enfants et de leurs jeux Ă  des espaces trĂšs prĂ©cis, sur cette sorte de sĂ©grĂ©gation spatiale. D’ailleurs, plusieurs municipalitĂ©s, souvent socialistes ou Ă©cologistes, parlent de crĂ©er « des villes Ă  hauteur d’enfant », c’est un vocable Ă  la mode. C’est une dĂ©marche rĂ©vĂ©latrice de ce que les enfants ont perdu au fil du temps d’espace dans la ville.» Deux philosophies s’affrontent donc: d’un cĂŽtĂ© l’envie d’ĂȘtre peinard et de s’Ă©viter la compagnie d’enfants bruyants, de l’autre, l’ambition de (re)donner aux enfants toute leur place parmi les adultes. C’est l’objectif de certains cafĂ©s qui sont pensĂ©s spĂ©cifiquement pour accueillir les petits, comme le CafĂ©zoĂŻde, Ă  Paris ou les Potes en ciel, Ă  Lille. Dans ce dernier, ils sont «accueillis avant mĂȘme leurs parents, explique Charlotte Szmaragd, sa directrice. C’est un lieu intermĂ©diaire, qui dĂ©fend l’idĂ©e que l’enfant est une personne. Ce sont les adultes de demain, ils ont des choses Ă  dire. L’Ă©cole, les centres sociaux sont trĂšs institutionnels. LĂ  on fait des activitĂ©s artistiques et culturelles, on sert des boissons non alcoolisĂ©es Ă  prix libre, les ados peuvent organiser des soirĂ©es C’est un lieu qui vit en fonction de leurs idĂ©es et leurs envies». Elle estime que «dans la sociĂ©tĂ©, les enfants sont soumis Ă  des conduites, des rĂšgles, qui sont celles des adultes. Ils ne sont pas consultĂ©s». «La responsabilitĂ© des adultes, c’est de prendre la parole pour les enfants quand ils ne l’ont pas, remarque de son cĂŽtĂ© Edwige Chirouter. Les pouvoirs publics aussi doivent dĂ©fendre cela.» Ce type de rĂ©flexion ne se limite pas au milieu associatif ou Ă  quelques municipalitĂ©s volontaristes. «Penser l’inclusion des enfants peut aussi passer par la crĂ©ation, dans les trains par exemple, de plus de wagons familiaux, avec des espaces de jeux, qui seraient plus agrĂ©ables pour les enfants eux-mĂȘmes, illustre Edwige Chirouter. Il faut inventer du vivre ensemble plutĂŽt que d’exclure.» A rebours de la tendance Ă  ne plus vouloir supporter les enfants, des restaurateurs, y compris gastronomiques, rĂ©flĂ©chissent Ă©galement aux meilleures façons de les accueillir (lire ci-contre). Pour leur donner accĂšs Ă  une diversitĂ© de mets et Ă©duquer leur goĂ»t, bien sĂ»r. Mais aussi parce qu’ils ont bien compris que les enfants d’aujourd’hui seront les consommateurs de demain ?

        • #35707 RĂ©pondre
          Graindorge
          Invité

          Raymond: encore grand merci pour la générosité du partage.
          Dans cet article, il y a quand mĂȘme quelques bonnes nouvelles, ça fait plaisir. Des initiatives pour accueillir les enfants, des restaus qui ont la volontĂ© d’amĂ©liorer l’horrible et scandaleux MENU ENFANTS.

        • #35736 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          Me demande plutÎt si, les 2 miens, je les étrangle de suite ou bien ; )

          • #35751 RĂ©pondre
            Graindorge
            Invité

            Toi Carpentier? Étrangler tes enfants? De rire alors car tu es la meilleure des mamans. Oui, j’exagĂšre mais pas tant

      • #35700 RĂ©pondre
        Graindorge
        Invité

        Carpentier: n’oublions pas que ce n’est pas l’Ă©cole qui est obligatoire mais ce qu’ils appellent « L’instruction » Sauf que ils continuent Ă  mettre des bĂątons dans les roues aux parents qui veulent faire l’Ă©cole Ă  la maison. C’est pas le sujet d’ici mais bon comme parfois, ça arrive.
        Pour ce qui est du choix de ne pas avoir d’enfants, personnellement, je pensais que puisqu’il y avait des orphelins, au lieu d’en ajouter ( des enfants sur terre) autant en adopter un.e ou 2. C’est un chemin de croix et je crois que c’est aussi un bizness donc j’ai laissĂ© tomber. Être maman, maternelle n’a rien avoir avec le fait d’avoir ou pas des enfants. Vite une garderie, vite l’Ă©cole Ă  3 ans ( au lieu de 6) vite va les chercher aprĂšs le boulot, vite le goĂ»ter, vite la tĂ©lĂ©, les jeux vidĂ©os, vite les devoirs, vite le dĂźner, vite une histoire ( parfois) vite le bisou, vite au lit. « tapasd’gossestu peupascomprendre »
        Ah ça! Mais quand je gardais ceux de mes frangines, ceux de mes copines, on vidait les cartons pleins de jouets pour jouer avec…le carton. « ouimĂ©cĂ©paspareildejouerlesbabisiterquedelesavoirenpermanence » En permanence?
        Bon, l’ogre risque de se ramener, je me tais donc. Mais…

    • #35897 RĂ©pondre
      Charles
      Invité

      Quelqu’un pour copier-coller l’intĂ©gralitĂ© de cet article : https://aoc.media/analyse/2024/02/27/emmanuel-macron-un-revolutionnaire-conservateur/
      Merci.

      • #35901 RĂ©pondre
        Tocard
        Invité

        Emmanuel Macron, un révolutionnaire conservateur
        .
        Trop souvent le dĂ©bat – et la polĂ©mique – autour de la dĂ©rive « illibĂ©rale » de la France est rĂ©duite Ă  la seule figure du prĂ©sident de la RĂ©publique. Quelle que soit l’hybris jupitĂ©rienne de ce dernier, son action s’inscrit dans un jeu de forces, Ă  la fois synchronique et diachronique, dont il est souvent le simple jouet. Il est plus important de rĂ©flĂ©chir Ă  des enchaĂźnements complexes de circonstances contingentes et hĂ©tĂ©rogĂšnes qui enclenchent, dans des situations historiques concrĂštes, de nouvelles configurations.
        .
        L’injonction d’Emmanuel Macron Ă  ses ministres de se montrer non « gestionnaires » mais « rĂ©volutionnaires » peut prĂȘter Ă  haussement d’épaules. On peut y voir aussi une manifestation supplĂ©mentaire du grotesque qui lui tient lieu de style politique dĂšs lors que sa prĂ©tention Ă  ĂȘtre lui-mĂȘme « rĂ©volutionnaire » va de pair avec la rĂ©pression policiĂšre de tous ceux qui se le disent Ă©galement, avec plus de crĂ©dibilitĂ© que lui-mĂȘme.
        .
        NĂ©anmoins, il nous faut prendre au sĂ©rieux cette pĂ©tition de principe « rĂ©volutionnaire » dont il se pourrait qu’elle nous fournisse la clef d’intelligibilitĂ© du macronisme. AprĂšs tout, Emmanuel Macron a intitulĂ© son ouvrage de premiĂšre campagne prĂ©sidentielle RĂ©volution. Il se rĂ©clamait de temps nouveaux et entendait rejeter dans les poubelles de l’Histoire le vieux monde, non sans accents Ă©vangĂ©liques de born again de la RĂ©publique (ou de la monarchie ?). Volontiers « disruptif », il se veut homme de rupture et, pourquoi pas, de transgression, en l’occurrence des « tabous », un mot rĂ©current dans son discours. Il se rĂȘve en prĂ©sident d’une start-up nation pour mieux se gausser des « Gaulois rĂ©fractaires ».
        « En mĂȘme temps » il se dĂ©voile en conservateur profond. Il assume sans gĂȘne les poncifs les plus Ă©culĂ©s du roman national. OrlĂ©ans, le Mont-Saint-Michel, le Puy du Fou, Notre-Dame de Paris dĂ©limitent sa gĂ©ographie historique. Il reprend le vocabulaire traditionnel de la droite et souvent de l’extrĂȘme droite en rĂ©pondant Ă  l’explosion sociale des banlieues par la pensĂ©e magique de l’ « autoritĂ© », en se dressant contre l’immigration, en luttant contre les narcotrafiquants par l’organisation d’opĂ©rations « place nette » dont on a vu l’inanitĂ© en AmĂ©rique latine ou aux Philippines, en s’imposant dans la sphĂšre intime de la famille pour contrĂŽler les Ă©crans des ados et augmenter le nombre des bĂ©bĂ©s, et en Ɠuvrant pour que la France « reste la France » quitte Ă  paraphraser Éric Zemmour. Il assume dĂ©sormais la remise en cause du droit du sol, fĂ»t-ce Ă  doses homĂ©opathiques.
        Par ailleurs sa « rĂ©volution » est surtout celle du capitalisme, en vue de sa systĂ©matisation Ă  l’ensemble de la vie sociale, et au prix d’un siphonage radical du secteur public au bĂ©nĂ©fice du secteur privĂ© dans les domaines de la santĂ©, de l’éducation, des transports, de la vieillesse, de la petite enfance, de l’administration. Chef de l’Etat, Emmanuel Macron est le fondĂ© de pouvoir d’Uber, d’Airbnb et de McKinsey dont il aimerait simplement que les opĂ©rateurs soient des chouans ou des bĂątisseurs de cathĂ©drale.
        Le slogan initial du macronisme, sous couvert de ricƓurisme mal digĂ©rĂ©, doit donc ĂȘtre pris au sĂ©rieux, et au pied de la lettre. Il s’agit d’ĂȘtre Ă  la fois conservateur et rĂ©volutionnaire. Son attitude Ă  l’égard de l’homosexualitĂ© est Ă©loquente de ce point de vue.
        Une part de son entourage politique le plus proche partage cette orientation sexuelle, Ă  commencer par le Premier ministre, Gabriel Attal, et le nouveau ministre des Affaires Ă©trangĂšres, StĂ©phane SĂ©journĂ©, lesquels ont d’ailleurs Ă©tĂ© compagnons « pacsĂ©s » en bonne et due forme de 2017 Ă  2022. Mais ce personnel politique gay friendly affiche des valeurs et un imaginaire politiques profondĂ©ment conservateurs au point d’introduire dans la lĂ©gislation française la « prĂ©fĂ©rence nationale » chĂšre Ă  la famille Le Pen, dont la loi contre l’immigration du 19 dĂ©cembre a assurĂ© la « victoire idĂ©ologique », de son propre dire. L’amour entre garçons, pourquoi pas, mais en uniforme et sans abaya.
        Ce en quoi le macronisme ne se dĂ©marque pas autant de la droite ou de l’extrĂȘme droite qu’on pourrait le penser. Le premier ministre notoirement homosexuel dans un gouvernement français fut nommĂ© par Giscard d’Estaing, le premier dĂ©putĂ© Ă  faire son coming out fut un chiraquien, et Marine Le Pen se tint Ă  distance de la Manif pour tous, ne serait-ce que parce que son bras droit de l’époque Ă©tait lui-mĂȘme homosexuel.
        Loin de nous, naturellement, l’idĂ©e de voir dans le macronisme un complot LGBT. Si tel eĂ»t Ă©tĂ© le cas, ClĂ©ment Beaune serait encore au gouvernement. Mais le libĂ©ralisme sexuel peut se combiner avec des choix politiques ou Ă©conomiques des plus conservateurs, mĂȘme si la base Ă©lectorale ou militante de la droite et de l’extrĂȘme droite demeure sourdement homophobe – tout comme les Ɠillades de Marine Le Pen aux juifs et Ă  IsraĂ«l n’empĂȘchent pas nombre de membres du Rassemblement national d’ĂȘtre antisĂ©mites. En GrĂšce, Ă  la consternation de l’Église orthodoxe, un KyriĂĄkos MitsotĂĄkis fait voter le mariage entre personnes de mĂȘme sexe tout en flirtant avec les nĂ©o-nazis d’Aube dorĂ©e.
        La question est donc de savoir comment on peut « en mĂȘme temps » ĂȘtre un Premier ministre homosexuel et dĂ©noncer le « wokisme » ; reconnaĂźtre les crimes contre l’humanitĂ© dont s’est rendue coupable la colonisation et stigmatiser les Ă©tudes postcoloniales ; conjuguer la nostalgie de l’Ancien RĂ©gime et la start-up nation. De quoi ces contradictions apparentes, ou plutĂŽt ces tensions sont-elles le nom ?
        De quelque chose que nous connaissons trĂšs bien dans l’histoire europĂ©enne : Ă  savoir la « rĂ©volution conservatrice » Ă  laquelle en appela Hugo von Hofmannsthal lors de sa confĂ©rence « Les Lettres comme espace spirituel de la nation », donnĂ©e Ă  Munich en 1927. Thomas Mann parlera plus tard, Ă  ce propos, de « monde rĂ©volutionnaire et rĂ©trograde », de « romantisme technicisĂ© », dans une perspective critique[1].
        Quelle que fĂ»t leur apprĂ©ciation normative, ces termes renvoyaient, Ă  l’époque, au fascisme italien, au national-socialisme allemand, Ă  toute une sĂ©rie de rĂ©gimes autoritaires d’Europe centrale et orientale qui peu ou prou lorgnaient vers ces modĂšles, aux mouvements politiques de cette inspiration, de ce « champ magnĂ©tique »[2] qui travaillaient entre les deux guerres les dĂ©mocraties libĂ©rales. J’y ajouterai pour ma part le rĂ©gime de parti unique de Mustafa Kemal qui fascina la droite nationaliste allemande dans son refus du Diktat de la paix de Versailles – en l’occurrence du traitĂ© de SĂšvres – et le « socialisme dans un seul pays » que fit prĂ©valoir Staline en URSS, Ă  partir de 1924, en Ă©pousant la passion nationale grand-russe, non sans obtenir de la sorte une certaine empathie de la part de la droite nationaliste allemande, anti-bourgeoise et anti-occidentale.
        Dans tous ces rĂ©gimes l’on retrouvait un tel alliage entre deux orientations apparemment contradictoires : d’une part, une volontĂ© de rupture avec le monde ancien, ostensiblement mĂ©prisĂ©, que l’on ne projetait pas de restaurer – Ă  l’instar des rĂ©actionnaires Ă  la Charles Maurras – mais que l’on voulait rĂ©gĂ©nĂ©rer par l’exaltation d’un Homme nouveau grĂące Ă  une vraie rĂ©volution morale, culturelle, technologique, Ă©conomique et mĂȘme, parfois, sociale ; d’autre part, l’attachement Ă  certaines catĂ©gories traditionnelles de la famille, de la sexualitĂ©, de l’autoritĂ©, de la nation, de l’identitĂ© culturelle, quitte Ă  bousculer leurs cadres institutionnels tels que les Églises, l’école, l’UniversitĂ©, voire l’armĂ©e ou la famille elle-mĂȘme, en dressant les enfants contre leurs parents, leurs professeurs, leurs gĂ©nĂ©raux et leurs prĂȘtres au nom des impĂ©ratifs de la rĂ©volution.
        De nos jours nombre de rĂ©gimes renouent avec cette combinaison paradoxale. Ainsi de l’Inde de Narendra Modi, de la Russie de Vladimir Poutine, de la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, de la Hongrie de Viktor OrbĂĄn, de l’IsraĂ«l de Benjamin Netanyahou, de l’Argentine de Javier Milei, et de bien des États subsahariens. Mon hypothĂšse, que j’ai hasardĂ©e depuis 2017 dans diffĂ©rents mĂ©dias – Mediapart, Le Temps et Blast[3] – est qu’Emmanuel Macron participe de cette tendance globale. Affirmation qui nĂ©cessite immĂ©diatement des mises en garde si l’on veut Ă©viter que le dĂ©bat ne s’égare dans les mĂ©andres de la polĂ©mique et d’une conception erronĂ©e de la comparaison.
        Comparer Macron avec d’autres figures rĂ©volutionnaires conservatrices
        L’historien Paul Veyne nous rappelle que dans la langue française le verbe « comparer » comporte deux sens antithĂ©tiques : l’on compare Ă  pour exprimer la similitude, l’on compare avec pour mettre en jeu la diffĂ©rence (ou la spĂ©cificitĂ©) au-delĂ  de la similitude, Ă©ventuellement factice ou superficielle. Dans notre cas, il s’agit Ă©videmment de comparer Emmanuel Macron avec d’autres figures politiques contemporaines ou de l’entre-deux-guerres. Le lecteur sera suffisamment charitable pour ne pas me reprocher de le comparer Ă  Hitler, Ă  Mussolini ou Ă  Poutine. Et d’ailleurs il est moins question de comparer Emmanuel Macron Ă  tel ou tel que de comparer la situation française d’aujourd’hui avec d’autres situations politiques, d’aujourd’hui ou d’hier.
        Ce qui doit nous importer, ce sont bien des logiques de situation que servent des acteurs politiques, souvent Ă  leur corps dĂ©fendant, ou sans mĂȘme qu’ils en soient conscients. Mon raisonnement relĂšve de la sociologie historique et comparĂ©e du politique plutĂŽt que d’une conception intentionnaliste des sciences sociales[4]. Cela ne diminue en rien le rĂŽle et la responsabilitĂ© personnelle des acteurs – en l’occurrence d’Emmanuel Macron – mais nous interdit de limiter notre analyse Ă  cette aune individuelle.
        En d’autres termes il convient de distinguer les intentions ou l’orientation idĂ©ologique d’Emmanuel Macron et les dynamiques de situation dans lesquelles s’inscrit son action. Ces dynamiques sont celles des configurations politiques, sociales et culturelles du moment ou du passĂ© immĂ©diat. Mais elles sont Ă©galement tributaires de l’historicitĂ© propre de la sociĂ©tĂ© française, de sa mĂ©moire historique, de la panoplie des rĂ©pertoires idĂ©ologiques et discursifs qu’elle a nouĂ©s au fil des siĂšcles, des rapports de force matĂ©riels et imaginaires qui se sont constituĂ©s dans le dĂ©roulĂ© des Ă©vĂ©nements.
        Bref, le dĂ©bat aurait tort de se cantonner Ă  la seule personne du prĂ©sident de la RĂ©publique et de prendre pour argent comptant son auto-identification puĂ©rile Ă  tel ou tel dieu de l’AntiquitĂ© grecque, Jupiter ou Vulcain, selon les circonstances. Son projet n’est certainement pas de faire le lit de Marine Le Pen. Il n’empĂȘche que son action pave la route de celle-ci vers l’ElysĂ©e, en 2027, si tant est qu’une crise de rĂ©gime ne survienne pas auparavant Ă  la faveur de l’évidement progressif de son autoritĂ©.
        Logique de situation, 1
        Doivent notamment ĂȘtre pris en considĂ©ration cinq facteurs. Le premier d’entre eux est le positionnement politique qu’a choisi Emmanuel Macron en 2017. Loin d’ĂȘtre neuf celui-ci reprenait un vieux classique de l’histoire europĂ©enne : l’aspiration Ă  un « État fort » dans une « Ă©conomie saine » que rĂ©clamaient Carl Schmitt et les Neuliberalen dans l’entre-deux guerres, c’est-Ă -dire le rĂȘve d’un « libĂ©ralisme autoritaire », selon la formule du critique de ce dernier, le juriste social-dĂ©mocrate Hermann Heller.
        Un tel positionnement, dans l’histoire française, a une lignĂ©e bien prĂ©cise, celle de l’ « extrĂȘme-centre », qui part des « PerpĂ©tuels » de Thermidor aux technocrates nĂ©olibĂ©raux d’aujourd’hui en passant par le rĂ©formisme autoritaire de NapolĂ©on Ier et de NapolĂ©on III, le saint-simonisme, les rĂ©formateurs Ă©tatistes de la fin de la TroisiĂšme RĂ©publique et de Vichy, les hauts fonctionnaires des Trente Glorieuses, puis de l’ ge nĂ©olibĂ©ral[5].
        Or, la constante de cette orientation politique a toujours Ă©tĂ© une sourde dĂ©fiance Ă  l’encontre de la dĂ©mocratie et du peuple, postulĂ© incapable de comprendre le sens de l’Histoire, la nĂ©cessitĂ© des rĂ©formes, les bienfaits de l’accumulation primitive de capital. Des Gaulois rĂ©fractaires, vous dis-je ! Sans que l’on sache trop s’il connaĂźt l’origine et la signification historique de cette expression, Emmanuel Macron se rĂ©clame explicitement de l’ « extrĂȘme centre ».
        Cela ne le prĂ©dispose pas Ă  jouer la dĂ©mocratie contre la montĂ©e Ă©lectorale de l’extrĂȘme droite qu’il prĂ©tend pourtant endiguer en appliquant son programme, Ă  la façon d’un Viktor OrbĂĄn. Cela risque mĂȘme de l’installer mĂ©caniquement dans la position du chancelier BrĂŒning, gouvernant par dĂ©cret l’ « Ă©conomie saine » avant d’ĂȘtre balayĂ© par le national-socialisme. Le recours immodĂ©rĂ© aux ordonnances, aux dĂ©crets et au 49.3 participe de cette pesanteur.
        D’ores et dĂ©jĂ  Emmanuel Macron, tout jupitĂ©rien qu’il soit, entĂ©rine l’instauration d’une forme d’Etat corporatiste au sein duquel la Police et la FNSEA ont pris le contrĂŽle, respectivement, du maintien de l’ordre et de l’agriculture, dans une perspective de dĂ©fense d’intĂ©rĂȘts catĂ©goriels, dĂ©connectĂ©e de l’intĂ©rĂȘt gĂ©nĂ©ral. Il est de plus en plus patent que l’armĂ©e prend le chemin de cette autonomisation, notamment dans le cadre du Conseil de dĂ©fense, entitĂ© non constitutionnelle qu’avait mise en place François Mitterrand pour contourner le contrĂŽle parlementaire et la rĂ©ticence de son ministre de la DĂ©fense, Pierre Joxe, vis-Ă -vis de l’intervention militaire de la France au Rwanda.
        De maniĂšre gĂ©nĂ©rale la conjonction de l’absence de majoritĂ© parlementaire, du libĂ©ralisme Ă©conomique et du mĂ©pris de l’administration, qualifiĂ©e d’ « État profond », a conduit Ă  la systĂ©matisation d’un gouvernement camĂ©ral, par conseils, dĂ©sormais plus souvent privĂ©s que publics, dans les diffĂ©rents domaines de la vie de la nation.
        Logique de situation, 2
        Un deuxiĂšme facteur est l’instauration Ă  bas bruit, ces derniĂšres dĂ©cennies, d’un État policier sous couvert de lutte contre le terrorisme et contre l’immigration ou de la prĂ©paration des Jeux Olympiques, sous la pression continue de lobbies industriels, et Ă  la faveur du dĂ©veloppement des nouvelles technologies numĂ©riques.
        Depuis vingt-cinq ans les lois liberticides se sont multipliĂ©es, la plupart des dispositions prises sous l’état d’urgence ont Ă©tĂ© ensuite introduites dans le droit ordinaire, et la numĂ©risation du contrĂŽle de nos vies privĂ©es ou professionnelles s’est amplifiĂ©e de maniĂšre exponentielle. Un habitus policier s’est imposĂ© : Ă  la population, singuliĂšrement celle des banlieues populaires, mais aussi au gouvernement dont les ministres de l’IntĂ©rieur successifs ne sont plus que les reprĂ©sentants des syndicats policiers dans l’arĂšne politique.
        Le plus grave a trait non seulement Ă  l’impuissance des organisations ou des institutions publiques en charge de la dĂ©fense des libertĂ©s, mais aussi et surtout Ă  l’indiffĂ©rence ou l’inconscience des citoyens, en dĂ©pit des avertissements de personnalitĂ©s souvent issues de la droite, telles que l’écrivain François Sureau, pourtant proche d’Emmanuel Macron, ou l’ancien DĂ©fenseur des droits, le chiraquien Jacques Toubon. Le consumĂ©risme niais a dĂ©sactivĂ© la conscience politique critique, et les libertĂ©s sont allĂšgrement sacrifiĂ©es sur l’autel du dernier modĂšle de l’iPhone.
        Nous n’en prendrons qu’un exemple, tirĂ© de la vie quotidienne. La gĂ©nĂ©ralisation des contrĂŽles routiers automatiques, par radar et vidĂ©osurveillance, a privĂ© l’automobiliste de toute possibilitĂ© effective de contestation de son Ă©ventuelle verbalisation, y compris lorsque son identitĂ© a Ă©tĂ© usurpĂ©e ou lorsque la signalisation est dĂ©fectueuse : tout simplement parce que l’agent administratif saisi de la rĂ©clamation ne peut y passer que quelques minutes, sans prendre connaissance du fond, et se contente donc de la rejeter, politique du chiffre oblige.
        La France a Ă©tĂ© condamnĂ©e par la justice europĂ©enne, mais ne donne pas suite[6]. Demain les contrĂŽles de la foule, puis des individus, par les technologies de l’intelligence artificielle, de la reconnaissance faciale et de la biomĂ©trie, dont le loup a Ă©tĂ© introduit dans la bergerie des Jeux Olympiques – comme en Chine –, livrera tout un chacun Ă  l’arbitraire algorithmique de la Police.
        Dans cette dĂ©mission gĂ©nĂ©rale il n’est plus guĂšre de personnes pour s’indigner de l’absence de tout juriste constitutionnaliste au sein du Conseil constitutionnel, par exemple, ou encore des crimes quotidiens contre l’humanitĂ© dont se rend coupable la France, au mĂȘme titre que le reste de l’Union europĂ©enne, dans sa lutte contre l’immigration – laquelle provoque la mort, chaque annĂ©e, de plusieurs milliers d’individus. Un ministre de l’IntĂ©rieur peut mĂȘme benoitement annoncer qu’il n’appliquera pas les dĂ©cisions de justice du Conseil d’État ou de la Cour europĂ©enne des droits de l’Homme et ĂȘtre reconduit dans ses fonctions.
        Sans crainte du ridicule, un garde des Sceaux, pĂ©naliste rĂ©putĂ©, peut ĂȘtre blanchi par la Cour de justice de la RĂ©publique du chef d’accusation de prise illĂ©gale d’intĂ©rĂȘts au prĂ©texte qu’il n’avait pas compris le conflit desdits dans lequel il se trouvait. Un secrĂ©taire gĂ©nĂ©ral de l’ÉlysĂ©e, mis en examen, peut, sans sourciller, annoncer la composition d’un gouvernement dans lequel figure une ministre de la Culture elle-mĂȘme mise en examen.
        Nous sommes bien dans le gouvernement du grotesque, propice Ă  la tyrannie. L’État de droit – sans mĂȘme parler de la RĂ©publique « exemplaire » que revendiquait Emmanuel Macron – n’est plus qu’un trompe-l’Ɠil qui ne parvient pas Ă  faire oublier les dizaines de manifestants ou de simples passants mutilĂ©s par la rĂ©pression policiĂšre et l’usage d’armes lĂ©tales indignes d’une dĂ©mocratie, violence institutionnelle qui vaut Ă  la France des remontrances rĂ©pĂ©tĂ©es de la part des Nations unies et des institutions europĂ©ennes.
        Autrement dit, sur plusieurs dĂ©cennies, les gouvernements successifs, qu’ils soient de gauche, de droite ou d’ « en mĂȘme temps », ont mis en place un arsenal lĂ©gislatif, rĂ©glementaire et coutumier qui donnera au Rassemblement national les clefs d’un État autoritaire contre lequel la sociĂ©tĂ© française n’a plus guĂšre de dĂ©fense immunitaire.
        Logique de situation, 3
        Le troisiĂšme facteur qui menace insidieusement la RĂ©publique française est la mise en place d’un systĂšme de dĂ©sinformation aux mains de l’extrĂȘme droite et de la droite traditionaliste, plus ou moins religieuse et identitariste, que relayent dans l’opinion les rĂ©seaux sociaux, parfois infĂ©odĂ©s Ă  des rĂ©gimes rĂ©volutionnaires conservateurs Ă©trangers, tels que celui de Vladimir Poutine.
        Se diffusent de la sorte, dans les veines de la sociĂ©tĂ© française, les « minuscules doses d’arsenic » d’une novlangue dont un Victor Klemperer a magistralement dĂ©montrĂ© l’efficace au sujet du TroisiĂšme Reich[7]. Non seulement Emmanuel Macron – pas plus, cela va sans dire, que Les RĂ©publicains, dĂ©sormais acquis Ă  cette vision du monde – ne s’y oppose pas, en dĂ©pit de son animositĂ© personnelle Ă  l’encontre de Vincent BollorĂ©, mais il encourage ses ministres Ă  investir ces mĂ©dias, c’est-Ă -dire Ă  en reprendre les codes de langage et le style culturel qui deviendra vite un « style de domination »[8] quand le Rassemblement national parviendra au pouvoir.
        DĂšs maintenant cette adoption de la langue de l’identitarisme xĂ©nophobe se traduit en termes lĂ©gislatifs, comme on l’a vu avec le vote et la promulgation de la loi contre l’immigration qui certes a Ă©tĂ© en partie censurĂ©e, mais non pour des raisons de fond, plutĂŽt parce qu’elle comportait des « cavaliers lĂ©gislatifs ». Chose plus grave, elle est en adĂ©quation avec la pensĂ©e profonde du chef de l’État dont les choix sĂ©mantiques trahissent son adhĂ©sion Ă  un imaginaire certes libĂ©ral et global – celui d’une « Ă©conomie saine » – mais aussi autoritaire et bien franchouillard, celui d’un « État fort ».
        La recherche de Damon Mayaffre, spĂ©cialiste au CNRS de linguistique informatique, est riche d’enseignements de ce point de vue. Elle dĂ©montre qu’Emmanuel Macron recourt de maniĂšre presque obsessionnelle au « r- Ă  l’initiale », c’est-Ă -dire en dĂ©but de mot : Retrouver, Recouvrer, Refonder, Restaurer, Reconstruire, RĂ©armer, etc. C’est au fil de ce penchant qu’il rebaptise Renaissance son mouvement En marche, qu’il crĂ©e un Conseil national de la refondation, qu’il institue un ministĂšre de la RĂ©invention dĂ©mocratique.
        Ce vocabulaire donne une orientation particuliĂšre au r- Ă  l’initiale de son dĂ©sir de RĂ©volution ou de Renaissance qui ne peut plus guĂšre cacher ses « affinitĂ©s Ă©lectives » (Max Weber) avec la « renaissance » ou la « rĂ©volution nationale » de Philippe PĂ©tain, lui aussi tiraillĂ© entre une sensibilitĂ© purement rĂ©actionnaire et des vellĂ©itĂ©s d’ « Homme nouveau » qu’incarnaient une partie de ses soutiens ou de ses alliĂ©s, souvent issus du catholicisme, et que l’on retrouvera parfois dans la rĂ©organisation du patronat français au cours des Trente Glorieuses[9].
        Il est d’ailleurs rĂ©vĂ©lateur qu’Emmanuel Macron ait rabrouĂ© sa PremiĂšre ministre Élisabeth Borne lorsque celle-ci condamna toute indulgence idĂ©ologique Ă  l’égard de Philippe PĂ©tain. Consciemment ou non, il reprend Ă  son compte le vieux rĂȘve de rĂ©conciliation – encore un r- Ă  l’initiale – entre de Gaulle et PĂ©tain que caressa longtemps l’extrĂȘme droite et qu’a rĂ©veillĂ© Éric Zemmour pendant sa campagne prĂ©sidentielle de 2022. Mais, « en mĂȘme temps », son rĂ©pertoire est martial, dans le domaine de la sĂ©curitĂ©, de l’économie, de la santĂ©, de la dĂ©mographie.
        Il est donc potentiellement compatible avec la thĂ©matique de la « guerre culturelle », le grand cheval de bataille des rĂ©volutionnaires conservateurs urbi et orbi qu’il a enfourchĂ© sans vergogne (ou invitĂ© sa garde rapprochĂ©e Ă  enfourcher) en 2020 pour dĂ©noncer le « wokisme », le « sĂ©paratisme », le « grand effacement », la « dĂ©civilisation » et autres Ă©noncĂ©s chers Ă  la Nouvelle Droite qui a su les instiller dans le dĂ©bat public depuis la fin des annĂ©es 1970 au point de les rendre hĂ©gĂ©moniques[10].
        Logique de situation, 4
        Un quatriĂšme facteur intervient dans la dĂ©rive de la dĂ©mocratie française, d’autant plus redoutable qu’il se pare des vertus de la dĂ©centralisation. Cette derniĂšre peut donner naissance Ă  des bonapartismes locaux, un « style de domination » dont Georges FrĂȘche a Ă©tĂ© pionnier, Ă  Montpellier, mais qu’illustrent aujourd’hui, d’un cĂŽtĂ© et de l’autre de l’échiquier politique, un Laurent Wauquiez, une Anne Hidalgo ou une ValĂ©rie PĂ©cresse.
        Lorsque l’orientation idĂ©ologique du CĂ©sar local s’y prĂȘte, il y a lĂ  un potentiel rĂ©volutionnaire conservateur que l’on ne doit pas nĂ©gliger : parce qu’il est susceptible de s’actualiser dans des territoires oĂč prĂ©vaut un rĂ©gime de presse unique, sans contre-pouvoir mĂ©diatique, du fait du monopole dont jouissent les quotidiens rĂ©gionaux ; parce que les collectivitĂ©s locales, les associations, les institutions universitaires sont tributaires des subventions du conseil rĂ©gional, voire du prĂ©sident ou de la prĂ©sidente en personne ; parce que prĂ©vaut dans l’ensemble du territoire national une sourde dĂ©fiance Ă  l’encontre du « parisianisme », c’est-Ă -dire, souvent, des Ă©lites intellectuelles critiques.
        Il sera sans doute difficile Ă  un Laurent Wauquiez d’obtenir la suppression de l’enseignement de la sociologie dans la rĂ©gion Auvergne-RhĂŽne-Alpes, comme est parvenu Ă  le faire son homologue de Floride, mais nous le voyons dĂ©jĂ  faire un usage trĂšs discrĂ©tionnaire des subventions dans le domaine culturel, couper le financement rĂ©gional de Sciences Po Grenoble suspectĂ© d’islamo-gauchisme, exiger avec succĂšs l’annulation d’un colloque universitaire sur la Palestine Ă  Lyon.
        PlacĂ©s sous la coupe de la Place Beauvau et de l’ÉlysĂ©e, les prĂ©fets ne sont pas les meilleurs remparts de la dĂ©fense de l’État de droit au niveau rĂ©gional dĂšs lors que l’ExĂ©cutif prend avec celui-ci des libertĂ©s croissantes Ă  l’échelle nationale. Durant la pandĂ©mie de Covid-19 l’on a ainsi vu les uns et les autres marcher main dans la main pour imposer l’un des confinements les plus sĂ©vĂšres et policiers de l’Europe, le ministĂšre de l’IntĂ©rieur invitant, le 20 mars 2020, les maires et les prĂ©fets Ă  utiliser la « totalitĂ© de leurs pouvoirs de police » pour durcir les mesures nationales, Ă  l’image du maire de Nice qui venait de dĂ©crĂ©ter un couvre-feu en sus des restrictions apportĂ©es par Paris Ă  la circulation des personnes. 210 municipalitĂ©s se sont prĂȘtĂ©es de leur propre grĂ© Ă  la manƓuvre.
        Par ailleurs prĂ©fets et maires ont rivalisĂ© de zĂšle pour interdire l’accĂšs Ă  des espaces verts ou sauvages, tels que forĂȘts, plages et montagnes, dans une logique plus punitive que sanitaire, et au risque d’aggraver le coĂ»t mental du grand enfermement dont nous n’avons peut-ĂȘtre pas encore pris toute la mesure.
        Le bonapartisme local rend d’autant plus menaçant l’amendement de la loi visant Ă  renforcer la sĂ©curitĂ© et la protection des Ă©lus, adoptĂ© le 7 fĂ©vrier par le Parlement, et qui fait bĂ©nĂ©ficier tout « titulaire d’un mandat Ă©lectif public ou candidat Ă  un tel mandat » d’un dĂ©lai de prescription d’un an pour porter plainte en cas de diffamation ou d’injure publique (au lieu de trois mois actuellement).
        La porte est ouverte Ă  la multiplication des procĂ©dures bĂąillons Ă  l’initiative des Ă©diles. Les organisations syndicales des journalistes y voient une Ă©pĂ©e de DamoclĂšs pesant sur les rĂ©dactions et les Ă©diteurs de presse alors qu’« Ă©normĂ©ment de maires ou de prĂ©sidents de conseil rĂ©gional mettent dĂ©jĂ  une pression de dingue sur la presse quotidienne rĂ©gionale », selon Christophe Bigot, prĂ©sident de l’Association des avocats praticiens du droit de la presse : « Sous le couvert de lutte contre la haine qui se dĂ©verse sur les rĂ©seaux sociaux, objectif lĂ©gitime dans nos sociĂ©tĂ©s dĂ©mocratiques, c’est toute la critique de l’action des Ă©lus qui est concernĂ©e »[11].
        Logique de situation, 5
        Enfin il faut souligner que ces logiques de situation sont connectĂ©es Ă  celles, du mĂȘme ordre, qui prĂ©valent Ă  l’étranger. Sur notre continent, bien sĂ»r, et d’autant plus que les libĂ©raux ou les sociaux-dĂ©mocrates n’ont pas le monopole de l’idĂ©e europĂ©enne, comme persistent Ă  le croire les bons esprits. L’extrĂȘme droite ou la droite identitaristes ont elles aussi une conception plus ou moins partagĂ©e de l’Europe, en dĂ©pit des divisions de ces courants au Parlement de Strasbourg.
        Tant et si bien que nous voyons maintenant Emmanuel Macron et Marine Le Pen rivaliser en amabilitĂ©s Ă  l’endroit de Giorgia Meloni ou de Viktor OrbĂĄn. Une part apprĂ©ciable de l’échiquier politique, Ă  l’extrĂȘme droite mais aussi Ă  la gauche de la gauche – notamment, chez les Insoumis – affiche une certaine sympathie pour Vladimir Poutine, nonobstant son invasion de l’Ukraine. La France, de concert avec l’Italie et la Commission de l’Union europĂ©enne, flatte et finance l’erratique prĂ©sident KaĂŻs SaĂŻed, hĂ©raut de la rĂ©volution conservatrice tunisienne, complotiste et antisĂ©mite, mais dont on escompte, bien naĂŻvement, l’intercession dans l’endiguement de l’émigration africaine.
        Un calcul infĂąme qui prĂ©side dĂ©jĂ  aux relations de l’Europe avec les milices criminelles de Libye et le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan en Turquie. Emmanuel Macron a fait du pogromeur Narendra Modi l’invitĂ© d’honneur de la cĂ©lĂ©bration du 14 juillet 2023 et a acceptĂ© d’ĂȘtre le sien pour la fĂȘte nationale indienne – Joe Biden ayant dĂ©clinĂ© ce privilĂšge douteux – alors que l’inauguration du trĂšs contestĂ© temple de Ram, Ă  Ayodhya, lançait la campagne Ă©lectorale sur les rails outranciĂšrement identitaristes et antimusulmans de l’hindutva.
        Bien que la droite traditionaliste française soit plutĂŽt catholique et relativement Ă©trangĂšre Ă  l’univers charismatique de la Religious Right Ă©tatsunienne et que les questions de mƓurs n’aient pas la mĂȘme acuitĂ© dans l’Hexagone qu’en AmĂ©rique, la victoire Ă©lectorale de Donald Trump donnera(it) un coup de fouet Ă  la rĂ©volution conservatrice qui s’est enclenchĂ©e en France et dont Emmanuel Macron est devenu nolens volens le fourrier. On sait combien les rĂ©seaux d’influence liĂ©s Ă  l’alt-right sont trĂšs actifs en Europe, Ă  partir de Budapest, Bruxelles et Rome, mĂȘme si Steve Bannon n’y a pas rencontrĂ© tous les succĂšs qu’il escomptait. Ses techniques et son style de communication font en tout cas florĂšs et empoisonnent dĂ©sormais la dĂ©mocratie française d’un jet continu de « minuscules doses d’arsenic ».
        Enfin, dans la lĂ©gitime Ă©motion qu’ont suscitĂ©e l’offensive du Hamas, le 7 octobre, et les crimes contre l’humanitĂ© auxquels elle a donnĂ© lieu, les relais de la droite et de l’extrĂȘme-droite israĂ©liennes dans l’Hexagone ont intensifiĂ© leur pression idĂ©ologique et sont largement parvenus Ă  neutraliser toute rĂ©flexion indĂ©pendante, notamment universitaire, sur la fuite en avant « illibĂ©rale » de Benjamin Netanyahou, sur sa compromission avec le suprĂ©macisme juif et sur la question palestinienne, en assimilant la critique du gouvernement de Tel Aviv/JĂ©rusalem Ă  l’antisionisme et Ă  l’antisĂ©mitisme, non sans bĂ©nĂ©ficier de l’appui d’Emmanuel Macron dont les ministres et les prĂ©fets ont pris diffĂ©rentes mesures rĂšglementaires et policiĂšres pour Ă©touffer le dĂ©bat, quitte Ă  mettre un peu plus en pĂ©ril la libertĂ© scientifique.
        Agissant comme de vĂ©ritables milices numĂ©riques, des groupes comme la « Brigade juive » (rĂ©cemment rebaptisĂ©e « Dragons cĂ©lestes »), « Swords of Salomon » ou « AmIsraĂ«l-Team Action » pratiquent le doxing Ă  l’encontre de militants, de journalistes, d’élus, d’avocats jugĂ©s pro-Palestiniens en publiant leurs coordonnĂ©es personnelles sur les rĂ©seaux sociaux pour dĂ©clencher une campagne de harcĂšlement tĂ©lĂ©phonique contre eux et leurs proches. Une chercheuse comme Florence Bergeaud-Blackler ne rĂ©pugne pas Ă  s’associer Ă  ce genre de procĂ©dĂ©s en taxant dans ses derniers Ă©crits de « frĂ©ristes » (c’est-Ă -dire de « FrĂšres musulmans » ou de soutiens de ceux-ci) tels ou tels de ses collĂšgues ou diverses personnalitĂ©s[12].
        L’enchaünement des bifurcations
        Encore une fois ce serait mal lire cet article que d’en rĂ©duire l’analyse au seul niveau de l’intentionnalitĂ© des acteurs et de la cohĂ©rence de leurs politiques publiques. L’essentiel tient aux effets d’enchaĂźnements, souvent involontaires, voire non pensĂ©s, Ă  l’enfilement de bifurcations parfois anodines dont l’historien Philippe Burrin a dĂ©gagĂ© l’importance dans les itinĂ©raires personnels des parties prenantes des rĂ©volutions conservatrices de l’entre-deux-guerres et de la collaboration avec l’occupant nazi[13]. Les circonstances dans lesquelles s’effectuent ces choix et ces glissements sont frĂ©quemment contingentes, tantĂŽt dramatiques tantĂŽt banales.
        De ce point de vue la pandĂ©mie de la Covid-19, la prĂ©paration des Jeux Olympiques de 2024, l’acceptation implicite et progressive de la numĂ©risation du monde sans qu’aucune protection rĂ©elle des libertĂ©s publiques ne soit mise en Ɠuvre, sa marchandisation effrĂ©nĂ©e et la privatisation de l’espace public qui s’en suit apparaĂźtront sans doute aux historiens comme autant d’antichambres de l’État autoritaire qu’érigera le Rassemblement national en 2027, sinon avant en cas d’effondrement des institutions.
        On ne pourra comprendre ce basculement de la France, « patrie des droits de l’Homme », dans la rĂ©volution conservatrice que si l’on voit comment celle-ci rĂ©pond, lĂ  comme ailleurs, au ressentiment – le grand carburant Ă©motionnel de ce genre de rĂ©gimes[14] – d’une partie croissante de la population. Ressentiment que nourrissent l’accroissement, de plus en plus indĂ©cent, des inĂ©galitĂ©s, le dĂ©clin Ă©conomique des classes moyennes, l’assombrissement de l’avenir ; l’impression du dĂ©classement de la France et plus largement de l’Europe ou du monde occidental face Ă  la montĂ©e de la Chine ; la nostalgie confuse de la « perte de l’Empire », de rose coloriĂ© sur les cartes des Ă©coles communales qu’ont encore frĂ©quentĂ©es les vieilles gĂ©nĂ©rations ; ou encore le traumatisme de la guerre d’AlgĂ©rie que des dizaines de milliers d’appelĂ©s et de rapatriĂ©s ont inoculĂ© dans les provinces faute de reconnaissance publique des faits, pudiquement qualifiĂ©s d’ « Ă©vĂ©nements ».
        Et aussi colĂšre rentrĂ©e – traduction plus fidĂšle du der Groll de Max Scheler que le terme de ressentiment[15] – Ă  l’encontre des technocrates, des intellos et des bobos de Paris, une colĂšre dont les Bonnets rouges, en 2013, les Gilets jaunes, en 2018, et les paysans, en janvier 2024, ont Ă©tĂ© la pointe acĂ©rĂ©e, mais que nombre d’observateurs disent sentir frĂ©mir dans les profondeurs du pays et que met en forme Ă©lectorale le Rassemblement national.
        Autant de malheurs, autant d’iniquitĂ©s dont on impute la responsabilitĂ© Ă  l’Autre, fĂ»t-il de l’intĂ©rieur : l’étranger, l’immigrĂ©, le rĂ©fugiĂ©. La corde est usĂ©e, mais elle sert encore. La similitude avec la fin du XIXe siĂšcle et l’entre-deux guerres est troublante, et elle n’a rien de rassurant. Seul le visage de l’Idiot utile de service a changĂ© : hier le Juif, le Rital, le Polak, le Chinois ou l’Asian ; aujourd’hui l’Arabe, le Musulman, le Noir et Ă  nouveau le Juif, supposĂ© tirer les ficelles du capitalisme financier dĂ©bridĂ© et, bien sĂ»r, du massacre de masse de Gaza, sans oublier le 11 Septembre et, pourquoi pas, les atrocitĂ©s de l’attaque du Hamas, le 7 octobre 2023, dans lesquelles d’aucuns reconnaissent sans trop de difficultĂ©s la main du Mossad.
        Vue sous ces angles, la rĂ©volution conservatrice qui est en marche en France est banale, Ă  l’aune de ce qu’il se passe dans le reste du monde. Y compris en ce qu’elle accompagne le passage d’un monde d’empires, gouvernant ses possessions par le truchement de la diversitĂ© ethnique et religieuse, Ă  un monde d’États-nations dont la domination est centralisatrice et unificatrice et dont la dĂ©finition de la citoyennetĂ© est d’orientation ethno-religieuse, au prix de l’assimilation coercitive, voire de la purification ethnique[16].
        La transformation de l’idĂ©e laĂŻque, instituant la sĂ©paration de la religion et de l’État et la neutralitĂ© de celui-ci par rapport Ă  celle-lĂ , en laĂŻcitĂ© comme nouvelle religion nationale participe de cette logique de situation[17]. L’arrogance universaliste de la Grande Nation ne changera rien Ă  sa commensurabilitĂ© avec la Russie de Poutine, l’Inde de Modi, la Turquie d’Erdoğan ou la Hongrie d’OrbĂĄn, sans mĂȘme parler de l’AmĂ©rique de Trump.
        La responsabilité de Jupiter
        Les partisans d’Emmanuel Macron en tirent la conclusion que celui-ci ne peut ĂȘtre tenu pour responsable d’une montĂ©e de l’identitarisme qui frappe l’ensemble du monde. À ce plaidoyer pro domo j’oppose plusieurs objections. Les unes relĂšvent de la trivialitĂ© du jeu politique. Pour garantir sa réélection en 2022 Emmanuel Macron a conclu un pacte faustien avec Nicolas Sarkozy, tenant de la « laĂŻcitĂ© positive » et de l’ « identitĂ© nationale » Ă  laquelle il avait dĂ©diĂ© un ministĂšre en charge Ă©galement de l’immigration pour que les choses soient bien claires, et auteur de l’ignoble discours de Grenoble en 2010.
        Avec la mĂȘme intention Emmanuel Macron a lancĂ©, en 2020, une campagne de rectification idĂ©ologique contre les Ă©tudes de genre, les Ă©tudes postcoloniales, le wokisme Ă  laquelle il a attelĂ© son Premier ministre Jean Castex, son ministre de l’Éducation nationale Jean-Michel Blanquer et sa ministre de l’Enseignement supĂ©rieur FrĂ©dĂ©rique Vidal, sans rĂ©pugner Ă  entonner la ritournelle de la Nouvelle Droite d’Alain de Benoist.
        Entre exaltation du Mont-Saint-Michel comme « emblĂšme de l’universalisme français », participation Ă  la messe du Pape François Ă  Marseille, cĂ©lĂ©bration de la fĂȘte juive d’Hanoukka dans l’enceinte de l’ÉlysĂ©e et complaisance extrĂȘme Ă  l’égard de l’enseignement privĂ© catholique sous contrat avec l’État, de facto exonĂ©rĂ© de ses obligations lĂ©gales en matiĂšre de respect de la libertĂ© religieuse et philosophique de ses Ă©lĂšves, il s’est dĂ©finitivement affranchi, en 2023, de l’idĂ©e laĂŻque dans l’espoir de contenter Sa MajestĂ© mĂ©diatique Vincent BollorĂ© et l’électorat de la droite traditionaliste ou extrĂȘme.
        La compromission avec cette derniĂšre est donc allĂ©e jusqu’au vote de la loi scĂ©lĂ©rate contre l’immigration, non sans reprendre les Ă©lĂ©ments de langage du Rassemblement national ou de ReconquĂȘte ! sous forme de couper/coller. Elle se poursuit sous nos yeux avec la volontĂ© d’abroger le droit du sol Ă  Mayotte et l’indivisibilitĂ© de la RĂ©publique.
        Sous la loupe des historiens la responsabilitĂ© personnelle d’Emmanuel Macron dans l’accession au pouvoir du Rassemblement national sera sans nul doute Ă©crasante. Et d’autant plus Ă©vidente qu’au fond il adhĂšre sans doute largement, dans son intimitĂ©, sinon aux idĂ©es de celui-ci, du moins Ă  sa conception de la nation et de l’histoire françaises, ainsi qu’il l’a laissĂ© poindre dĂšs sa premiĂšre campagne prĂ©sidentielle. On ne poursuit pas sans dommages ses Ă©tudes secondaires dans l’enseignement catholique

        NĂ©anmoins, les « affinitĂ©s Ă©lectives » du macronisme avec la rĂ©volution conservatrice sont plus profondes que l’écume du petit jeu politicien ou des alĂ©as biographiques. Entre les deux guerres, les rĂ©volutions conservatrices, dans leurs diffĂ©rents avatars – fasciste, national-socialiste, kĂ©maliste, stalinien, etc. – avaient affaire avec le traumatisme de la guerre, de la dĂ©faite (ou de la « victoire mutilĂ©e » dans le cas de l’Italie) et de la terrible pauvretĂ© qui s’en Ă©tait suivie. Nous n’en sommes pas (encore ?) lĂ .
        En revanche nous retrouvons dans notre Ă©poque immĂ©diatement contemporaine deux autres ingrĂ©dients des rĂ©volutions conservatrices de l’entre-deux guerres. D’une part, les logiques de « masse », dont un Elias Canetti avait eu une profonde intuition, sous les visages de la « sociĂ©tĂ© de masse » de l’industrialisation, de l’urbanisation et des mass media, de la « guerre totale », des pandĂ©mies – Ă  commencer par celle de la grippe dite espagnole qui causa la mort de plus de personnes que la PremiĂšre Guerre mondiale[18].
        D’autre part, la mise en concurrence gĂ©nĂ©ralisĂ©e des individus, dans le cadre d’un capitalisme et d’un État de plus en plus abstraits et propices aux explications complotistes de la marche du monde, selon les hypothĂšses respectives de Max Scheler et de Luc Boltanski[19].
        Or, la politique d’Emmanuel Macron est liĂ©e Ă  ces deux phĂ©nomĂšnes. Il promeut un capitalisme financier qui se confond avec sa numĂ©risation croissante, formidable accĂ©lĂ©rateur des effets de masse, en particulier par le biais des rĂ©seaux bien peu sociaux, et met en concurrence exacerbĂ©e les individus, non sans Ă©riger le burn-out en maladie professionnelle du siĂšcle. Il confie le gouvernement de la citĂ© – et l’avenir des adolescents, par le biais de Parcoursup – Ă  des algorithmes ĂŽ combien abstraits et Ă©nigmatiques pour le commun des mortels. Il assume sans scrupules l’ « ubĂ©risation » du marchĂ© de l’emploi et le dĂ©mantĂšlement de l’État-providence en acceptant d’accroĂźtre le sentiment d’incertitude et de dĂ©classement de la majeure partie de la population, classes moyennes comprises.
        En outre, la contingence de l’histoire a voulu qu’il ait dĂ» faire face Ă  la pandĂ©mie de la Covid-19. Un dĂ©fi qu’il a relevĂ© en mettant en scĂšne, sur le mode martial qu’il affectionne, une guerre totale contre la maladie, menĂ©e dans l’enceinte camĂ©rale et aconstitutionnelle du Conseil de dĂ©fense et du Conseil scientifique, et en imposant au pays une « expĂ©rience d’obĂ©issance de masse » [20], un rĂ©gime de soupçon gĂ©nĂ©ralisĂ© Ă  l’encontre des citoyens Ă  partir de la procĂ©dure de l’ « attestation » (et de son Ă©ventuel contournement frauduleux, systĂ©matiquement suspectĂ© par les forces de l’ordre), l’obligation de la vaccination, le fichage et la traque de la population, tout cela bien au-delĂ  des seules nĂ©cessitĂ©s sanitaires.
        Trop souvent le dĂ©bat – et la polĂ©mique – autour de la dĂ©rive « illibĂ©rale » de la France est rĂ©duite Ă  la seule figure, honnie ou (de moins en moins) apprĂ©ciĂ©e, du prĂ©sident de la RĂ©publique. Quelle que soit l’hybris jupitĂ©rienne ou vulcanienne de ce dernier, son action s’inscrit dans un jeu de forces, Ă  la fois synchronique et diachronique, dont il est souvent le simple jouet. Il est plus important de rĂ©flĂ©chir Ă  des enchaĂźnements complexes de circonstances contingentes et hĂ©tĂ©rogĂšnes qui enclenchent, dans des situations historiques concrĂštes, de nouvelles configurations : ce que j’ai nommĂ© des « moments d’historicitĂ© ».
        Il n’a pas Ă©tĂ© suffisamment relevĂ©, par exemple, que les Ă©meutiers de juin 2023 ont Ă©tĂ© des enfants de la Covid qui ont vĂ©cu, Ă  un Ăąge compliquĂ© et vulnĂ©rable, les effets dĂ©lĂ©tĂšres d’un confinement policier particuliĂšrement autoritaire dans leurs quartiers populaires, ayant donnĂ© lieu Ă  un sur-contrĂŽle et une sur-verbalisation de la jeunesse, dans des conditions de promiscuitĂ© pĂ©nibles du fait de l’exiguĂŻtĂ© des logements.
        Si l’on ajoute Ă  cela le mĂ©pris de classe et la relĂ©gation dont leurs parents ont fait l’objet aprĂšs avoir Ă©tĂ© flattĂ©s et mĂȘme exaltĂ©s par le verbe prĂ©sidentiel pour leur rĂŽle en « premiĂšre ligne » pendant la pandĂ©mie, tous les ingrĂ©dients ont Ă©tĂ© rĂ©unis pour l’explosion de leur colĂšre ou de leur rage qui ont Ă©tĂ© immĂ©diatement criminalisĂ©es, « racialisĂ©es » et rĂ©primĂ©es et ont fourni un argumentaire facile aux tenants de l’ordre et de l’autoritĂ©, sans que la moindre attention soit portĂ©e Ă  la question de l’inĂ©galitĂ© croissante qu’engendrent l’ubĂ©risation de l’économie et le dĂ©mantĂšlement des services publics.
        De mĂȘme la pandĂ©mie et le confinement ont accĂ©lĂ©rĂ© la numĂ©risation de la sociĂ©tĂ© en contribuant Ă  sa dĂ©shumanisation et Ă  son abstraction croissantes, propices aux thĂ©ories complotistes, et Ă  son contrĂŽle policier, potentiellement totalitaire. Mais la crise sanitaire de 2020-2021 s’est insĂ©rĂ©e dans le prolongement des politiques nĂ©olibĂ©rales suivies depuis les annĂ©es 1980 et de la surveillance policiĂšre de l’Hexagone que n’ont cessĂ© de reconduire, au fil des dĂ©cennies, l’Occupation allemande, la guerre d’AlgĂ©rie, la lutte contre le communisme et le gauchisme, la chasse aux migrants, les dispositions de la lutte anti-terroriste et de l’état d’urgence, et enfin la « guerre » contre le virus.
        La rĂ©volution conservatrice qui est en marche en France, comme dans de nombreux pays, n’est pas un caprice du prince, mais un fait de sociĂ©tĂ© et d’histoire que l’on observe dans l’un des États occidentaux les plus centralisĂ©s et les plus coercitifs en termes de ratio forces de l’ordre/population, de contrĂŽles d’identitĂ© et de violences policiĂšres, et dans lequel le pluralisme de la presse n’est plus de mise sur une bonne partie de son territoire. C’est ce qui la rend d’autant plus inquiĂ©tante.
        Neuf ans aprĂšs une premiĂšre tentative de rĂ©introduction dans le code pĂ©nal de la dĂ©chĂ©ance de nationalitĂ©, la RĂ©publique française renoue avec l’État français de Vichy en s’attaquant maintenant au droit du sol, hĂ©ritage de 1789, pour donner satisfaction Ă  l’électorat de l’extrĂȘme droite et valider la « victoire idĂ©ologique » de cette derniĂšre. Comme dans les pages les plus sombres de notre histoire l’étranger et les colonies fournissent Ă  nouveau le banc d’essai de l’autoritarisme xĂ©nophobe et raciste. Plus qu’un symptĂŽme, des retrouvailles, une rĂ©surgence. Bref, des « r- Ă  l’initiale », en pagaille.

        • #35902 RĂ©pondre
          Charles
          Invité

          Merci.

          • #35905 RĂ©pondre
            Tocard
            Invité

            Il n’y a pas de quoi! 🙂

            • #35907 RĂ©pondre
              deleatur
              Invité

              Tocard sait copier-coller. Je le savais 🙂
              Merci quand mĂȘme tĂȘte de noeud.

              • #35909 RĂ©pondre
                Tocard
                Invité

                deleatur: Tu veux que je t’offre une seconde chaise pour tenir compagnie Ă  la premiĂšre?

                • #35916 RĂ©pondre
                  deleatur
                  Invité

                  Les autres sont plus ou moins cassĂ©es mais pour toi, ça fera l’affaire.
                  Viens, je t’invite.
                  Je t’offrirai un alcool assez cher et tu me parleras de ta misĂšre sociale.

                  • #35919 RĂ©pondre
                    Tocard
                    Invité

                    deleatur: J’en sais rien. Disons que tout dĂ©pend de combien tu me payes.

                    • #35922 RĂ©pondre
                      deleatur
                      Invité

                      Comme les putes : les plus belles et les plus chĂšres !

                      • #35924 RĂ©pondre
                        Tocard
                        Invité

                        deleatur: Ouais c’est ça, une pute qui fait la conversation. AprĂšs ça ne dit pas combien tu me proposes de l’heure.

                      • #35925 RĂ©pondre
                        deleatur
                        Invité

                        GĂ©nĂ©ralement, c’est elle qui fixe le prix, un forfait pour la soirĂ©e et la nuit.

                      • #35926 RĂ©pondre
                        Tocard
                        Invité

                        deleatur: 15K euros, ça me semble honnĂȘte. Par contre tu me payes le taxi pour le retour parce que t’as qu’une chaise et je ne dors pas par terre.

                      • #35927 RĂ©pondre
                        Mélanie
                        Invité

                        eh bé
                        toute une ambiance

    • #37110 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #37128 RĂ©pondre
      Fanny
      Invité

      En Ă©cho aux Ă©changes sur l’IVG et la contraception, un tĂ©moignage.
      .
      Il y a tout un monde entre les beaux principes et la vie telle qu’elle vient. Je me demande souvent si mon cas est reprĂ©sentatif. Si je n’ai pas une singuliĂšre poisse. Ce point est important, car il ne faudrait pas dresser un tableau trop sombre des mĂ©thodes contraceptives. Elles reprĂ©sentent un incontestable progrĂšs, et moi je ne reprĂ©sente peut-ĂȘtre que l’improbable. En tout cas, l’improbable fait partie des quelques-unes qui frĂ©quentent ce forum. L’improbable tient Ă  faire savoir qu’elle est lĂ .
      .
      Nous sommes loin de tout comprendre encore de nos corps. Suis-je la seule Ă  avoir cette impression ? Pour mon premier enfant il m’a fallu un an avant de tomber enceinte. Pour mon deuxiĂšme, je suis tombĂ©e enceinte dĂšs le premier rapport aprĂšs arrĂȘt de la pilule. Je ne voulais pas d’un troisiĂšme. J’avais la certitude que je ne serais pas capable d’en avoir un autre, de prendre soin d’un autre.
      .
      La pilule, je ne l’ai jamais bien tolĂ©rĂ©e. ConcrĂštement, vous transpirez chaque nuit de la tĂȘte aux orteils, au point de devoir dormir sur une serviette de plage. Ou bien, vous saignez tous les jours de l’annĂ©e (bonjour l’anĂ©mie). Ou encore, vous perdez des cheveux par poignĂ©es. Le prĂ©servatif, quand vous avez le mĂȘme partenaire depuis une dizaine d’annĂ©es ça n’est pas l’idĂ©al, n’est-ce pas ?
      .
      Alors vous pensez, effectivement, qu’il reste le stĂ©rilet ou l’implant. L’implant, encore des hormones, j’ai perdu confiance. Et, je dois l’avouer, j’ai cette crainte absurde que la chose migre en moi et qu’on ne puisse pas me la retirer (je dois trop lire les faits divers). Reste le stĂ©rilet, non hormonal.
      .
      StĂ©rilet est un traĂźtre nom. Il faudrait, en toute rigueur, l’appeler DIU, pour Dispositif Intra UtĂ©rin. Parce qu’il ne stĂ©rilise pas. Ma belle soeur a Ă  coeur de me le dire. Elle a fait une grossesse extra-utĂ©rine sous DIU. Je la prends au sĂ©rieux.
      .
      Je ne veux plus d’enfant. Il reste cette possibilitĂ© dont aucun mĂ©decin ne me parle mais dont je connais l’existence : la ligature des trompes. J’en parle. On ne me dit pas : vous y avez droit. On me dit : pourquoi ? On me dit : vous ĂȘtes trop jeune. On me dit : personne ne vous la fera. On me dit : un garçon, vous n’en voulez pas ? Et s’il vous quitte votre gars ? Il faudra lui refaire une fournĂ©e Ă  l’autre ! D’accord, admettons, il ne vous quitte pas, mais s’ils clapsent les mioches ?
      .
      Ai-je l’air si demeurĂ©e pour donner Ă  penser que je n’y ai pas pensĂ© dĂ©jĂ , Ă  tout ça ? Je m’entends le dire, que je suis soeur cadette d’une toute petite tombe, et soeur aĂźnĂ©e aussi d’une autre enfant partie. La mort me connaĂźt bien. Pauvre folle, on ne me le dit pas. On me dit : personne ne te stĂ©rilisera.
      .
      Ma belle-soeur, alors, est-ce que je la prends au sĂ©rieux ? Non, finalement, je me raisonne. La pauvre, c’est l’improbable. L’improbable c’est elle, pas moi. J’aurai un DIU. Chose extraordinaire, je le tolĂšre bien. Deux annĂ©es plus tard, contrĂŽle gynĂ©cologique de routine, c’est en place.
      .
      Deux annĂ©es et un mois plus tard, j’urine sur une tige blanche entre mes cuisses. C’est pour rassurer mon amour, qui s’inquiĂšte de mes nausĂ©es et de ma perte d’appĂ©tit. Entre le DIU, d’une part, et le sexe en berne, d’autre part, par quel miracle pourrais-je bien tomber enceinte ? Par quel miracle, je ne sais pas, mais je vois ce que je vois. Impossible.
      .
      La joie et la douleur sont les deux faces d’une mĂȘme piĂšce. Hier, je sautais de joie. Aujourd’hui, je ne sens plus mes jambes. Hier, je guettais sans arrĂȘt l’allure du petit embryon. Sur le net je lisais : « Votre bĂ©bĂ© est minuscule, il mesure Ă  peine un millimĂštre, soit la taille d’une graine de pavot. L’ovocyte fĂ©condĂ© s’est implantĂ© dans votre utĂ©rus et se divise rapidement en de nombreuses cellules : ce processus permettra de dĂ©velopper les bras, les jambes, le cerveau, les muscles etc. de votre petit. » Votre bĂ©bĂ©, votre petit. Les mĂȘmes mots qui me ravissaient me ravagent.
      .
      Nous sommes samedi. Je file aux urgences. Il faut que ça s’arrĂȘte au plus vite. L’idĂ©e qu’en moi naissent bientĂŽt deux petits yeux, des petits bras, des petits doigts, je ne le supporte pas. Je pense au pire, aux infinis contrefactuels du pire. Il n’y a pas de belle issue, je le sais. Il y a juste le choix entre deux peines. L’une s’endure quelques jours, et l’autre est pour la vie.
      .
      Jusqu’en 2014, pour se voir accorder l’avortement, il fallait montrer des signes de dĂ©tresse. Nous sommes en 2023 et aux urgences, je suis la patiente idĂ©ale, bien malgrĂ© moi. Je pleure sans discontinuer. À l’infirmier je lĂąche entre deux sanglots que je suis enceinte. Il me fĂ©licite. On explique ensuite Ă  la patiente idĂ©ale qu’il n’y a pas de gynĂ©cologie ici. On ne peut rien pour moi. Je dois attendre lundi pour trouver le rendez-vous adĂ©quat.
      .
      Le lundi, je cherche un rendez-vous pour intervention urgente. Je ne veux pas d’un cachet. Je veux la mĂ©thode la plus efficace, sans alĂ©as, sans ratĂ©s, la chirurgicale. C’est que l’improbable me connaĂźt trop bien. On m’apprend qu’aux toutes premiĂšres semaines de grossesse, ce n’est pas possible. Les crĂ©neaux pour pour ce genre d’intervention sont rĂ©servĂ©s aux femmes enceintes de six semaines au moins.
      .
      Ce sera donc la mĂ©thode mĂ©dicamenteuse. J’obtiens rendez-vous pour le mercredi. Le mercredi, il ne faut plus pleurer. Il faut dĂ©fendre son dossier. Je repars avec un rendez-vous pour la semaine suivante. Trois cachets me seront remis, que j’avalerai sous surveillance, et le quatriĂšme, je le prendrai deux jours plus tard, dans une chambre d’hĂŽpital.
      .
      Ce matin-lĂ , Ă  l’hĂŽpital, comme j’ai toujours cette obsession d’Ă©crire, j’Ă©cris. Soi comme matiĂšre premiĂšre. Rien Ă  inventer, juste relater, c’est un dĂ©but.
      .
      Nous sommes deux dans la chambre de pĂ©diatrie. Sur les murs, Samsam, un schtroumpf et Titi nous sourient. La tĂ©lĂ© est en marche. Arte, c’est tolĂ©rable, mais je me serais bien passĂ©e du docu animalier sur maman phoque et ses bĂ©bĂ©s. On nous donne le cachet. On attend. Silence. Rapidement, ma voisine a mal. Je l’entends vomir dans les toilettes. De mon cĂŽtĂ©, rien d’insupportable pour l’instant.
      .
      Mon texte tourne court, car rien ne se produit. Je ne suis plus la patiente idĂ©ale. La bonne patiente a mal, la bonne patiente vomit, la bonne patiente n’est pas en Ă©tat d’Ă©crire. La bonne patiente a mauvaise conscience. La bonne patiente a une faute Ă  expier. Un prĂ©servatif mal enfilĂ©, une pilule oubliĂ©e, un foetus mal fagottĂ©. Faute. Mauvaise conscience. Profil bas. Ma voisine fait tout comme la bonne patiente. La pauvre. Je ne lui en veux pas. À l’infirmiĂšre, j’en veux. Son regard, il me dit salope son regard. J’aimerais m’en foutre.
      .
      Je saigne, ça oui, mais Ă  peine plus que des rĂšgles ordinaires. Pour l’Ă©chographie de contrĂŽle, il faut attendre quinze jours au moins. Quinze jours d’angoisse. Sur le formulaire de consentement est bien prĂ©cisĂ© : « Je sais que cette mĂ©thode n’est pas efficace Ă  100%. En cas d’Ă©chec, l’interruption de grossesse pourra ĂȘtre obtenue par des moyens chirurgicaux […]. Si je dĂ©cide de mener ma grossesse Ă  terme, je dois en parler Ă  mon mĂ©decin afin de bĂ©nĂ©ficier d’une surveillance prĂ©natale avec Ă©chographies rĂ©pĂ©tĂ©es. En effet, aucune garantie ne peut ĂȘtre donnĂ©e sur l’absence totale de risque pour l’enfant Ă  naĂźtre. »
      .
      Enfin, l’Ă©chographie chasse mes angoisses. Il n’y a plus d’embryon. Il reste ce DIU, toujours parfaitement en place et thĂ©oriquement fonctionnel. Je n’en veux plus. Cette fois, qui osera me refuser la ligature des trompes ? Je sais maintenant que j’y ai droit, et que j’y avais droit bien avant ça.
      .
      En effet, ma demande est entendue (pas par le mĂȘme gynĂ©co, Ă©videmment). Il faudra attendre quatre mois, dĂ©lai de rĂ©flexion imposĂ© par la loi.
      .
      DĂ©but fĂ©vrier, c’est le rendez-vous de prĂ©anesthĂ©sie. Âge ? Taille ? Poids ? Combien d’enfants ? Filles ? Garçons, pas de garçons ? Excellent ! Elle serre les dents. Vous ĂȘtes jeune. Entre femmes, vous savez, la vie comme elle va, l’improbable… Je ne vous le souhaite pas mais… Le conjoint qui… L’enfant qui… Oui, j’ai l’air bien demeurĂ©e, je sais tout ça. Vous ĂȘtes sĂ»re ? SĂ»re. Toutes deux calmes et polies. Chacune contient sa rage.
      .
      Enfin, le grand jour vient. On m’a tout expliquĂ©, je n’ai rien retenu. Ce qu’on va faire Ă  mon ventre, oĂč seront les cicatrices, si j’aurai mal, je ne sais plus, c’est le dernier de mes soucis. Je me trompe de couloir, la femme Ă  cĂŽtĂ© de moi vient pour une PMA. Elle me souhaite bon courage.
      .
      Il n’y a qu’Ă  inspirer deux ou trois coups puis : sommeil. Au rĂ©veil, c’est fait. Je me demande combien coĂ»te ce luxe-lĂ . Deux jours plus tard, sous les pansements, je me dĂ©couvre au nombril un panachĂ© de jaunes, verts, bleus, violets. Aux abords de l’aine, mĂȘme chose. Avant 2001, on aurait dit mutilation. Je peux le concevoir, et je n’ose pas imaginer ce que c’est que d’y ĂȘtre forcĂ©e. Moi, je l’ai voulu. Dans une petite semaine, les couleurs s’estomperont. La douleur aussi.

      • #37130 RĂ©pondre
        Zyrma
        Invité

        merci

      • #37137 RĂ©pondre
        Malice
        Invité

        Merci Fanny pour ton récit;
        est-ce qu’on continue Ă  te faire des remarques au sujet de ta ligature des trompes ou as-tu la paix?

        • #37139 RĂ©pondre
          Fanny
          Invité

          Je l’ai faite mercredi dernier. Je ne sais pas ce que l’avenir me rĂ©serve.

      • #37138 RĂ©pondre
        Ostros
        Invité

        Merci Fanny pour ton récit.
        Quand tu es une femme tout le monde a un avis sur ton utérus. On ne le raconte pas assez. Ni le merdier de ces choix-là.

      • #37141 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        Bonjour,
        J’espĂšre, une semaine plus tard, que l’arc en ciel de ton nombril n’illustre plus que le souvenir de ta dĂ©cision et que la douleur occasionnĂ©e est moins forte.
        Merci pour tes lignes.
        ps: parfois, une femme doit faire pratiquer une ’ totale ’ , sacrĂ©e expression.

      • #37157 RĂ©pondre
        Leo Landu
        Invité

        Merci Fanny pour ce partage. OĂč je vois la diffĂ©rence de traitement homme-femme par le corps mĂ©dical.
        À quarante ans, nullipare, j’ai demandĂ© une vasectomie. Sans congeler de sperme ni rien.
        Ils m’ont fait sauter le dĂ©lai des quatre mois. Il y avait de la place, de toutes façons vous allez pas changer d’avis ? Non.
        Un rdv urologue, un rdv anesthésiste, opération. Aucune douleur, aucune culpabilisation.

        • #37161 RĂ©pondre
          Mélanie
          Invité

          Merci aussi Fanny
          Et Leo, la version masculine fait un bon complément

        • #37175 RĂ©pondre
          Fanny
          Invité

          Merci du soutien. LĂ©o, je n’en reviens pas, je suis jalouse !

          • #37210 RĂ©pondre
            Malice
            Invité

            Si d’autres veulent partager leurs expĂ©riences, ça m’intĂ©resse ( et ça fera peut-ĂȘtre un tome 2 Ă  « au dĂ©but » de François)

            • #37237 RĂ©pondre
              Juliette B
              Invité

              Merci Fanny.
              Je suis enceinte de 10-12 semaines, avec les symptĂŽmes affĂ©rents, nausĂ©es et corps qui dĂ©jĂ  se transforme. Je suis contente, ça faisait deux ans que j’essayais.
              1ere Ă©chographie, prĂšs de chez moi. Le mĂ©decin, gentil, change de tĂȘte pendant l’examen. Il m’annonce que c’est « un Ɠuf clair », pas de battement cardiaque l’embryon ne s’est pas dĂ©veloppĂ©. Je pleure doucement en l’Ă©coutant, silencieuse. Il m’explique qu’on ignore les causes, que ça ne met pas en pĂ©ril une future autre grossesse, et avant que je ne le quitte, dit en me souriant avec douceur : « Je ne vous fait pas payer l’Ă©chographie ». C’est dĂ©risoire, mais son dĂ©sir de me consoler comme il peut me touche.
              Ma gynĂ©co me prescrit une « IVG thĂ©rapeutique », je vais dans la clinique qu’elle m’a indiquĂ©.
              A l’accueil, le jour dit, la secrĂ©taire me demande le motif de ma venue. Je rĂ©ponds que j’ai RV pour une IVG. Son visage se ferme, elle me demande sĂšchement mon nom et mon ordonnance, l’aigreur de son ton me surprend et m’affecte. Elle la lit et me dit : « Ah d’accord, c’est une une IVG thĂ©rapeutique, fallait le dire ! » et devient soudain aimable… Visiblement, je suis pardonnĂ©e.
              Anesthésie générale, aspiration, réveil, pas de séquelles. Un enfant un an aprÚs.
              J’ai pensĂ© aux autres femmes bien sĂ»r.

              • #37238 RĂ©pondre
                Fanny
                Invité

                Merci Juliette

                • #37258 RĂ©pondre
                  Malice
                  Invité

                  Merci, ça confirme encore une fois qu’on n’avorte pas comme on irait se faire une manucure…

                  • #37259 RĂ©pondre
                    Malice
                    Invité

                    Courage à toi pour la suite, je te souhaite un non avortement thérapeutique la prochaine fois et un oeuf non blanc

              • #37264 RĂ©pondre
                Mélanie
                Invité

                Merci
                Je ne me serais pas attendue Ă  ĂȘtre mal acceuillie dans un endroit oĂč justement l’IVG est pratiquĂ©e… mais en fait non, ça ne m’Ă©tonne pas

            • #37239 RĂ©pondre
              Fanny
              Invité

              @Malice
              J’aime beaucoup Au dĂ©but. Je l’ai lu rĂ©cemment. Tout y est. Dans la mise en scĂšne des multiples rĂ©cits de soi, j’ai entendu une invitation pour chacune Ă  parler aussi. On ne parle pas au quotidien de ces choses-lĂ . Ou bien, on en parle sans les dire. On s’Ă©pargne, on reprend la trame usuelle. BĂ©bĂ© pesait deux/trois/quatre kilos. Il Ă©tait grand/petit. Il y eut cĂ©sarienne/Ă©pisiotomie. Cochez les cases. On sera quittes. On colportera la nouvelle. On aura tout dit. On n’aura rien dit.
              J’aime ces phrases : « On peut raconter les choses sans les comprendre. Le rĂ©cit, c’est justement la parole d’avant la maĂźtrise. La zone franche entre le silence et le savoir. » Ça autorise Ă  Ă©crire. Mais je me sens vite assommante, grandiloquente, je sens que ça manque de lĂ©gĂšretĂ©. J’aimerais bien Ă©crire aussi bien que Marie-Jo (c’est le cĂŽtĂ© un peu invraisemblable des nouvelles : elles/il hĂ©sitent un peu sur les mots, sur la maniĂšre de dĂ©rouler les causalitĂ©s, mais tout cela avec une telle maĂźtrise du rĂ©cit !). Marie-Jo c’est aussi un rĂ©cit de moi. Ça fait drĂŽle de se retrouver comme ça entre deux pages. Et c’est bluffant, ces rĂ©cits de soi au fĂ©minin qui sont en fait des rĂ©cits d’altĂ©ritĂ©. J’aimerais beaucoup m’extirper de moi-mĂȘme comme ça. Je ne comprends pas comment je n’ai pas fait cette lecture plus tĂŽt. En fait si, je soupçonne que la couverture y a Ă©tĂ© pour quelque chose. C’est dommage, Ă  place je m’Ă©tais tapĂ©e Laurence Pernoud. C’est sans comparaison.

              • #37257 RĂ©pondre
                Malice
                Invité

                J’ai offert le livre Ă  ma soeur en pleine dĂ©pression post partum, je crois que ça lui a fait passer de bons moments Ă  travers sa misĂšre

      • #37185 RĂ©pondre
        riviere
        Invité

        Merci Fanny. Un beau rĂ©cit plein de vĂ©ritĂ©. Pour la contraception hormonale, j’ai la mĂȘme expĂ©rience que toi.

        • #37209 RĂ©pondre
          Fanny
          Invité

          Ça me rappelle ce que disait VĂ©ra Nikolski sur l’importance des Ă©lĂ©ments matĂ©riels, au-delĂ  de l’aspect lĂ©gal. Sur le plan purement mĂ©dical et pharmaceutique, il y aurait dĂ©jĂ  beaucoup Ă  faire.

      • #37196 RĂ©pondre
        Sarah G
        Invité

        Merci Fanny pour ton récit.

      • #37221 RĂ©pondre
        Claire N
        Invité

        Merci Fanny ; ton texte m’a plu et troublĂ© tant et si bien que je l’ai commentĂ© dans le mauvais topique

        • #37226 RĂ©pondre
          Claire N
          Invité

          J’aime bien les passages oĂč tu montre que la mĂ©decine n’est pas Ă  ton service mais prĂ©sente des relans de tribunal
          Ou instinctivement tu sens que pour obtenir ce que tu sais pour toi il te faut passer par une mascarade ; j’aime bien aussi qu’en Ă©crivant tu rĂ©siste Ă  cela –
          Ça me fait penser au livre le tĂ©moin sous cet angle particulier

          • #37301 RĂ©pondre
            Fanny
            Invité

            Oui, sur la fin je faisais attention Ă  la façon de m’habiller. J’Ă©vitais le look prolo cheap pour tenter d’Ă©chapper Ă  la condescendance. Je surveillais aussi mon langage. On case quelques termes mĂ©dicaux histoire de faire sentir qu’on est pas complĂštement larguĂ©e. Dans les questions posĂ©es il y a encore : quelle profession ? J’ai la sensation qu’on ne te regarde pas pareil quand tu dis prof et quand tu dis secrĂ©taire.

            • #37310 RĂ©pondre
              Claire N
              Invité

              Je te crois bien volontiers – en lisant tes prĂ©cisions me vient la scĂšne de la demande de crĂ©dit Ă  un banquier
              Mais de quel genre de nĂ©goce s’agit t’il?

              • #37336 RĂ©pondre
                Fanny
                Invité

                « Quelle est l’Ă©tendue de mon pouvoir sur elle ? Est-ce que je pourrai en faire ce que je veux ou est-ce qu’elle va me rĂ©sister ? » Jauge instinctive, non conscientisĂ©e. En fonction, un ton, un regard, des mots diffĂ©rents. Voire un parcours de soin diffĂ©rent.
                À cĂŽtĂ© de ça : « Comment faire ? Ne pas montrer que j’angoisse autant qu’elle. Parler du beau temps. L’emmener au bloc Ă  pied plutĂŽt qu’en lit Ă  roulettes. Elle montera d’elle-mĂȘme sur la table d’opĂ©ration. Non pas agie mais agissante, dĂ©tendue, fiĂšre de son choix. »
                Ça peut ĂȘtre la mĂȘme personne.

    • #37299 RĂ©pondre
      Claire N
      Invité

      J’ai 15 ans un amoureux et un retard de rùgles
      Ma mĂšre me fait pisser sur un test de grossesse
      S’empare du dĂ©lais d’attente de 1 mn
      tu comprends il faut qu’on s’en occupe tît
      Reviens soulagée
      Je comprends tout et rien oui
      J’ai 20 ans curetage sĂ©dation legere
      On m’a expliquer l’aspirateur
      J’entends l’aspirateur
      J’ai trop hĂ©sitĂ© je paye le temps
      j’accroche les yeux de la sage femme et sa main
      J’y plonge trop fort pour elle – elle pleure

      • #37300 RĂ©pondre
        Fanny
        Invité

        Merci Claire

      • #37302 RĂ©pondre
        Malice
        Invité

        Je viens de regarder en quoi consistait un curetage, ça me fait des flash backs de « Faux-semblants » de Cronenberg
        Je compatis

        • #37311 RĂ©pondre
          Claire N
          Invité

          Et bien je ne connais pas ce film, ça se passe dans une clinique de fertilité ?

          • #37316 RĂ©pondre
            Malice
            Invité

            C’est une fiction dont le sujet est la vie compliquĂ©e de deux jumeaux gynĂ©cos dont l’un dĂ©cide un jour de crĂ©er de nouveaux instruments trĂšs particuliers pour examiner les femmes…J’ai mis quelques jours Ă  me remettre du film ( que je recommande d’ailleurs, mais pas Ă  proximitĂ© des repas ou d’un rendez-vous gynĂ©cologique)

            • #37317 RĂ©pondre
              Malice
              Invité

              Enfin, quand je dis fiction, Ă  moitiĂ© car l’histoire est librement inspirĂ©e de faits rĂ©els

    • #37349 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      Comme tout peut arriver sur chantier autonome ostros:
      qqn-une abonnĂ©.e peut-Ăštre au Point? ou bĂ©nĂ©ficiant d’un multi-abo presse pro?
      Merci,
      https://www.lepoint.fr/culture/exclusif-bastien-vives-je-suis-traite-comme-un-criminel-pour-des-dessins-09-03-2024-2554587_3.php#11

    • #37800 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      Dans la mĂȘme intention ‘ de penser l’horreur ‘ (comme l’Ă©change François BĂ©gaudeau et JM, peut-ĂȘtre, dans un autre sujet) Ă  propos de la guerre en Ukraine) qqn.e d’abonnĂ©.e peut-il partager l’integral de cet article Ă  propos d’actes infanticides, svp?
      Merci d’avance, https://www.lemonde.fr/societe/article/2024/03/14/infanticides-notre-cerveau-nous-empeche-de-penser-ces-violences_6221996_3224.html

    • #37955 RĂ©pondre
      Charles
      Invité
    • #37959 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #38217 RĂ©pondre
      Dr Xavier
      Invité

      Du “Solitaire” Ă  “Ferrari”, Michael Mann, le cinĂ©aste qui renvoie toujours les femmes dans le dĂ©cor (Michel Bezbakh)
      .
      Son dernier film, “Ferrari”, sur Prime Video, ne fait pas exception : le rĂ©alisateur de 81 ans n’a jamais montrĂ© les femmes que comme des Ă©pouses, des objets de dĂ©sir ou des petites choses Ă  protĂ©ger. Un cinĂ©ma dĂ©sespĂ©rant de misogynie qui s’ignore.
      .
      Il y a deux femmes parmi les personnages principaux de Ferrari : les deux compagnes d’Enzo. Laura (PenĂ©lope Cruz), son Ă©pouse « officielle », meurtrie par la perte de leur fils, Dino, un an plus tĂŽt. Et Lina (Shailene Woodley), sa maĂźtresse, mĂšre de son autre fils, Piero. L’occasion rĂȘvĂ©e, pour Michael Mann, de mettre en scĂšne des personnages fĂ©minins intĂ©ressants ? On a failli le croire, mais non. Laura a un peu d’espace, heureusement, elle a cofondĂ© l’entreprise en 1947. Mais cette dame furieuse et dĂ©pressive (il y a peut-ĂȘtre un troisiĂšme adjectif Ă  trouver, Ă  voir) est sans cesse « situĂ©e » par rapport Ă  son dĂ©funt fils et son mari : pas une scĂšne sans qu’il soit question de l’un ou l’autre (alors que Laura Dominica Garello Ferrari s’occupait beaucoup de l’usine, par exemple, et a dĂ» avoir un ou deux dĂ©sirs personnels au cours de ses soixante-dix-huit annĂ©es d’existence). Lina, elle, se rĂ©sume Ă  un souhait : qu’Enzo soit plus souvent Ă  la maison.
      .
      C’est une constante chez Michael Mann, vieux briscard hollywoodien de 81 ans. Douze longs mĂ©trages au compteur et toujours pas la moindre hĂ©roĂŻne. On cherche, et on ne trouve pas de personnage fĂ©minin qui existerait sans un homme, qui aurait droit ne serait-ce qu’à une scĂšne oĂč elle ferait un truc seule, par elle-mĂȘme, pour elle-mĂȘme. N’importe quoi hein, une balade, du tricot, du stretching, on n’est pas difficile.
      .
      Misogynie ? Un peu, oui, on va le voir. Mais il s’agit surtout d’un dĂ©sintĂ©rĂȘt, ou en tout cas d’une totale incapacitĂ© Ă  se mettre Ă  la place d’une femme. MĂȘme si Michael Mann semble avoir de la compassion pour ces personnages qui souffrent souvent du comportement des mĂąles.
      .
      Chez ce rĂ©alisateur, qui jusqu’au bout n’adoptera que des points de vue masculins (il prĂ©voit un Heat 2), les filles sont rĂ©duites Ă  des fonctions : elles sont un symbole de quelque chose, le rĂ©vĂ©lateur d’une autre, et trĂšs souvent une utopie Ă  elles seules. Elles reprĂ©sentent le foyer, une promesse de bonheur et de stabilitĂ© pour un type qui, lui, a un don, un savoir-faire extraordinaire qui l’oblige Ă  prendre des risques et Ă  mettre en pĂ©ril cet Ă©quilibre. C’est trĂšs exactement le sujet du Solitaire (1981), du SixiĂšme Sens (1986), de Heat (1995) et de RĂ©vĂ©lations (1999).
      .
      Attardons-nous une minute sur RĂ©vĂ©lations, film brillant Ă  bien des Ă©gards, mais oĂč Barbara Wigand (Hallie Kate Eisenberg), incapable de voir en son mari un hĂ©roĂŻque lanceur d’alerte (contre l’industrie du tabac), reste cramponnĂ©e Ă  sa maison, Ă  sa situation, Ă  sa mutuelle (menacĂ©es par ces rĂ©vĂ©lations qui rompent une clause de confidentialitĂ©), ponctuant ses reproches de trois grandes crises de larmes (ouais, trois, bien espacĂ©es). Jamais on ne lui offre une scĂšne qui nous permettrait de la comprendre un peu, de savoir qui elle est, un individu autonome, en un peu plus de deux heures trente.
      .
      Mais dans cette liste de films oĂč le talent hors du commun d’un gars compromet sa vie de famille, il faut surtout retenir Le SixiĂšme Sens, jalon le plus emblĂ©matique de la filmographie de Mann. RetirĂ© des affaires aprĂšs avoir arrĂȘtĂ© une variante de Hannibal Lecter, un flic coule des jours paisibles avec sa femme et son fils au bord de la mer, quand il doit revenir sur le terrain pour traquer un meurtrier qu’il est le seul capable d’arrĂȘter. Ici l’épouse mĂšre (Kim Greist) est un idĂ©al, un absolu, l’ĂȘtre le plus pur que vous puissiez imaginer. C’est une figure, une icĂŽne, un truc qui donne du plaisir, permet d’ĂȘtre tranquille, de faire l’amour et d’avoir un enfant. Cinq ans plus tard, Jonathan Demme prouvera qu’il est possible de faire un film sur la figure de Hannibal Lecter avec une vraie femme aux commandes (Le Silence des agneaux).
      .
      Parmi les histoires (lĂ©gĂšrement) diffĂ©rentes, citons La Forteresse noire (Ă©trange sĂ©rie B gothique de 1983, hommage Ă  l’expressionnisme allemand, Ă  la fois sĂ©duisante et trĂšs amusante), oĂč l’unique personnage fĂ©minin n’a qu’une raison de vivre, son pĂšre, puis s’éprend, au premier regard, d’une sorte de mutant. La vitesse Ă  laquelle les femmes perdent la raison est toujours phĂ©nomĂ©nale chez Michael Mann – et ne parlons pas de ses kitchissimes façons de faire du romantisme : un mauvais rock ou du saxo ponctue fatalement les scĂšnes de sexe, comme si tout coĂŻt sans musique Ă©tait prohibĂ© par la loi.
      .
      Illustration dans Miami Vice (2006), oĂč Isabella Montoya (Gong Li), inflexible reine du crime sans foi ni loi, succombe Ă  la moustache de Colin Farrell en quatre plans et demi (escapade en bateau et mojito offert). Et il faut voir, Ă  la fin, quand elle apprend que Colin Farrell est un flic, comment celui-ci la tient d’une main (elle crise et gesticule et se dĂ©bat, cette hystĂ©rique) tout en butant un mĂ©chant de l’autre. C’est trĂšs sĂ©rieux, comme toujours chez Michael Mann, dont le coefficient humour est Ă  peu prĂšs au niveau de celui d’Élisabeth Borne.
      .
      C’est pourtant dans ce film que surgit un cas rarissime : Gina (Elizabeth Rodriguez) exĂ©cute le vilain qui tient en otage Trudy (Naomie Harris) d’une balle dans la tĂȘte absolument chirurgicale. Oui, enfin une histoire de femmes oĂč les hommes ne sont pas intervenus.
      .
      Pourquoi Michael Mann, tout Ă  coup, a fait d’une femme un sujet puissant, actif et dĂ©cisionnaire ? Sans doute faut-il toujours une exception pour confirmer les rĂšgles. Et puis, modĂ©rons : ce personnage ne dispose pas pour autant d’une vie, de pensĂ©es, d’un semblant d’épaisseur. On ne sait rien de cette flic, simple subalterne que l’on a vaguement aperçue avant, que l’on ne verra plus aprĂšs. Quant Ă  l’autre, elle est victime collatĂ©rale de son mari, entĂȘtĂ© Ă  infiltrer les gangs (et plus exactement de l’associĂ© de son mari, Mann dĂ©veloppant ici sa rĂ©currente notion du double avec des gars qui se complĂštent en s’associant ou en s’opposant).
      .
      CollatĂ©ral (2004), justement : on croit tenir un personnage fĂ©minin qui se dĂ©voile un peu au tout dĂ©but. Annie (Jada Pinkett Smith) monte dans le taxi de Max (Jamie Foxx) et raconte son quotidien de procureure, ses angoisses, ses Ă©motions, sans mentionner le moindre mec. Dingue ! Et puis, patatras : elle tombe sous le charme du type Ă  qui elle parle en trois minutes chrono (on a chronomĂ©trĂ©, oui, on n’avait que ça Ă  faire). Une nouvelle fois, cette femme ne se situe, dans le rĂ©cit, que par rapport Ă  un homme. Elle est pour lui un horizon, la promesse d’une Ă©chappatoire.
      .
      Il a son numĂ©ro, elle a l’air opĂ©, elle gagne super bien sa vie, elle reprĂ©sente une opportunitĂ© de moins bosser Ă  l’avenir et d’avoir une belle maison. Subtile inversion des rĂŽles ? Mmmmh
 disons qu’elle se rĂ©sume surtout Ă  une fonction narrative : accentuer les enjeux de la prise d’otage Ă  venir de Max par Vincent (Tom Cruise). Si Max n’avait rien eu Ă  perdre, ou une famille qu’on aurait juste aperçue en photo, le film aurait perdu en enjeu et donc en Ă©motion. Et ça va mĂȘme plus loin, ensuite, quand cette femme ressurgit. On comprend alors pourquoi elle a parlĂ© de son mĂ©tier au dĂ©but : on nous expliquait pourquoi elle allait ensuite ĂȘtre ciblĂ©e par le tueur (elle est une procureure qui dĂ©range). Alors que nous pensions avoir affaire Ă  un sujet, il ne s’agit encore que d’un objet.
      .
      L’essentiel, dans ce film comme dans les autres, c’est la bagnole, les guns, les billets verts, sempiternels motifs que Michael Mann aura souvent filmĂ©s, c’est vrai, avec maestria. Il faut lui reconnaĂźtre ce talent : avoir souvent trouvĂ© de la virtuositĂ© dans des mondes privĂ©s de toute finesse. Et cette luciditĂ©, peut-ĂȘtre : quand on ne sait rien des femmes, autant ne pas en parler.

      • #38224 RĂ©pondre
        Tony
        Invité

        Merci Dr pour l’article,je comprends mieux la furie des Manniens,durdur…

        • #38227 RĂ©pondre
          Dr Xavier
          Invité

          « ne parlons pas de ses kitchissimes façons de faire du romantisme : un mauvais rock ou du saxo ponctue fatalement les scÚnes de sexe, comme si tout coït sans musique était prohibé par la loi. »
          J’ai ri, c’est tellement ça.

          • #38262 RĂ©pondre
            françois bégaudeau
            Invité

            ah oui, tellement ça

      • #38228 RĂ©pondre
        Charles
        Invité

        Merci Dr Xavier!

    • #47568 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
      • #47580 RĂ©pondre
        Carpentier
        Invité

        je suis depuis un moment le travail de Preciado
        et bientĂŽt, son film:

        – si qqn veut/peut partager l’intĂ©gral de son papier dans libĂ©, ça m’intĂ©resse.
        Merci.

    • #47577 RĂ©pondre
      Ema
      Invité

      « lois infanticides » pour rĂ©fĂ©rer aux restrictions dans la prise en charge des troubles dysphoriques ressemble Ă  un abus de langage quand mĂȘme. Prenons garde Ă  ne pas reproduire les excĂšs verbaux des adeptes de la panique morale.

      • #47579 RĂ©pondre
        riviere
        Invité

        « La proposition de loi «visant Ă  encadrer les pratiques mĂ©dicales mises en Ɠuvre dans la prise en charge des mineurs en questionnement de genre» prĂ©sentĂ©e au SĂ©nat le 28 mai considĂšre l’enfant trans, queer et non binaire comme un criminel. Il lĂ©gitimise une violence systĂ©matique qui les discrimine et brutalise.

        Honte aux sĂ©nateurices LR et Ă  leur loi infanticide. «Etes-vous pour ou contre les opĂ©rations de changement de genre chez les enfants ?» «Etes-vous pour ou contre l’administration d’hormones aux enfants ?» C’est par ces questions que la sĂ©natrice LR Jacqueline Eustache-Brinio prĂ©sentera au SĂ©nat, le 28 mai, une loi visant Ă  protĂ©ger les enfants d’une prĂ©tendue Ă©pidĂ©mie transgenre Ă  laquelle l’Etat français doit rĂ©pondre par un «arsenal juridique pour ne pas voir dans notre pays les dérives et les drames déjà décrits à l’étranger». Cette proposition de loi s’appuie sur un rapport, plus idĂ©ologique que scientifique, sur la «Transidentification des mineurs» prĂ©parĂ© par le groupe LR au SĂ©nat en mars dernier.

        Ce rapport, nourri par les arguments anti-trans des psychologues CĂ©line Masson et Caroline Eliacheff, contient 16 prĂ©conisations pour informer et appliquer le projet de loi. Un texte similaire du Rassemblement national a Ă©tĂ© dĂ©posĂ© Ă  l’AssemblĂ©e nationale le 11 avril. Leurs questions rappellent la fameuse loi Labouchere de 1885, qui pour mieux criminaliser l’homosexualitĂ© dĂ©taillait la dĂ©formation du diamĂštre de l’anus des «hommes sodomites» anglais. Il y a une grande diffĂ©rence entre demander : «Etes-vous pour ou contre la dilatation anale ?» et «L’Etat doit-il criminaliser un homme qui aime un autre homme ?»

        Dans les annĂ©es 70, ils demandaient : «Etes-vous pour ou contre le meurtre d’un fƓtus au moyen d’un cintre ?» Et non pas : «Une personne enceinte a-t-elle le droit de dĂ©cider de la gestion de son processus de reproduction au cours des 12 premiĂšres semaines de gestation ?» Les questions que l’on pose limitent l’imagination politique et prĂ©figurent les rĂ©ponses. Poussé·es par la manipulation et les fake news, les sĂ©natreurices risquent d’approuver la loi la plus rĂ©pressive d’Europe (Ă  l’exception de la Hongrie) en matiĂšre de droits et libertĂ©s de genre : une loi qui interdit et criminalise toute forme de dissidence du genre avant 18 ans.

        Et les opérations sur les enfants intersexués ?
        Les lois d’un pays dĂ©mocratique ne peuvent pas se faire en rĂ©ponse aux obsessions d’extrĂȘme droite. Il est urgent de rĂ©tablir les faits et de redĂ©finir les questions auxquelles nous devons collectivement rĂ©pondre. Selon les chiffres de l’association Grandir Trans, en France, seulement 2 000 enfants environ ont, Ă  ce jour, entamĂ© un processus de transition de genre ou non binaire, dont 280 avec un accompagnement pharmacologique. Contrairement Ă  ce que le rapport affirme, aucune opĂ©ration de rĂ©assignation gĂ©nitale n’a jamais Ă©tĂ© pratiquĂ©e sur des personnes trans ĂągĂ©es de moins de 18 ans. Aucune. Chez les adolescent·es trans, uniquement des torsoplasties (construction d’un torse plat) peuvent ĂȘtre pratiquĂ©es, mais exceptionnellement et seulement aprĂšs 16 ans et avec l’accord prĂ©alable des parents et des psychologues.

        En revanche, nulle mention des opĂ©rations chirurgicales qui sont couramment pratiquĂ©es, sans que l’AssemblĂ©e nationale ne s’en Ă©meuve, sur des bĂ©bĂ©s et des enfants intersexuĂ©s, sans leur consentement, dans le but de «rectifier» leurs organes pour les adapter Ă  la morphologie binaire normative. VoilĂ  la vraie question dĂ©mocratique : «Etes-vous pour ou contre les opĂ©rations de mutilation gĂ©nitale chez les enfants intersexes ?» Le projet de loi oublie aussi de mentionner que les traitements hormonaux sont dĂ©jĂ  utilisĂ©s lĂ©galement pour les enfants non trans.

        Tout d’abord dans le traitement de la «pubertĂ© prĂ©coce», puis dans l’administration routiniĂšre de la pilule contraceptive pour les adolescentes Ă  partir de 13-14 ans. La diffĂ©rence entre un enfant «normal» et un enfant trans ne se mesure pas par les hormones que ce·tte dernier·e est susceptible de prendre, mais pour des raisons plus ou moins binaires et patriarcales pour lesquelles elles lui sont administrĂ©es.

        Honte aux sĂ©nateurices LR et Ă  leur loi infanticide. Dans l’enfance, le monde est immense. Mais il peut aussi ĂȘtre un tombeau prĂ©coce. Proportionnellement, les enfants trans sont les plus exposĂ©.es Ă  la violence Ă  l’école et celleux avec un haut taux de suicide. FondĂ© sur des convictions patriarcales et binaires normatives, le projet de loi considĂšre l’enfant trans comme un criminel. Mais, quel est son crime ? Avoir le dĂ©sir d’habiter librement son corps ?

        La loi prĂ©sente tout processus de devenir trans ou non binaire dans l’enfance comme une «phase dysphorique», un trouble Ă  traiter par des «thĂ©rapies de conversion» et exige l’interdiction de toute pratique de transition de genre, qu’elle soit nominative (choix du nom et du pronom dĂ©sirĂ©s), hormonale (utilisation de bloqueurs de pubertĂ©, d’ƓstrogĂšnes ou de testostĂ©rone) avant l’ñge de 18 ans. Le suicide d’un enfant trans est un meurtre collectif. En inscrivant dans la loi des pratiques de discrimination institutionnelle contre les enfants trans, queer et non binaires, l’actuel projet vient lĂ©gitimer cette violence systĂ©mique.

        L’abrogation de toute mention de l’identitĂ© du genre
        Le rapport LR et la proposition de loi LR dessinent une cartographie du pouvoir qui rend visibles les techniques biopolitiques, sociales, administratives, architecturales, mĂ©dicales et psychiatriques qui permettent d’inscrire la diffĂ©rence sexuelle dans l’espace social. La proposition de loi prĂ©conise d’abroger toute mention de l’identitĂ© du genre dans la loi, rendant impossible toute dĂ©marche lĂ©gale de modification du genre, pas uniquement dans l’enfance mais tout au long de la vie. Le rapport demande aussi d’abroger la circulaire dite Blanquer du 29 septembre 2021, qui malgrĂ© sa tiĂ©deur avait conseillĂ© aux institutions Ă©ducatives de prendre en compte la situation des Ă©lĂšves trans aussi bien du point de vue de leurs noms et pronom(s) choisis, que par rapport aux vĂȘtements et Ă  l’usage des espaces communs.

        Contre la circulaire Blanquer, le rapport LR demande d’effacer la mention des «enfants transgenres» dans les Ă©coles et dans la loi pour les dĂ©signer toujours par leurs pronoms et prĂ©noms assignĂ©s Ă  la naissance, en les considĂ©rant comme des «enfants en questionnement». L’enfant trans n’est pas en questionnement, pas plus que n’importe quel autre enfant. L’enfant trans sait mieux que les sĂ©nateurices qui iel est. Iel le sait face Ă  la violence et face Ă  la loi. Pour mieux l’achever, la proposition demande l’encadrement de l’enfant et de la famille par un service de pĂ©dopsychiatrie pour «aider l’enfant Ă  s’identifier Ă  son sexe assignĂ© Ă  la naissance». La rĂ©alitĂ©, c’est que le rapport, alimentĂ© par l’observatoire ultra-conservateur «la Petite SirĂšne», prĂ©conise la mise en place d’instances de surveillance lĂ©gale et psychiatrique auprĂšs de familles qui pourraient mener jusqu’au retrait de la garde parentale pour avoir soutenu la transition de leur enfant.

        Le rapport prĂ©conise aussi d’interdire l’intervention dans les Ă©coles d’associations qui ne respectent pas ce qu’ils appellent le «principe de neutralitĂ© rĂ©publicaine». Cette «neutralité» cache, en rĂ©alitĂ©, un engagement normatif, binaire et patriarcal, et vise Ă  criminaliser toute association de personnes gays, lesbiennes, trans, intersexes et non binaires qui seront considĂ©rĂ©es comme «sectaires» et «non rĂ©publicaines». Ne lisez surtout pas Alana Portero ou Leslie Feinberg. Et quitte Ă  brĂ»ler, brĂ»lons aussi Beauvoir.

        Le rapport demande de protĂ©ger les espaces non mixtes – salles de bain, douches vestiaires – dans les Ă©tablissements scolaires, et prĂ©voit que les formulaires administratifs, actes, questionnaires, documents, etc. ne puissent comporter que les mentions de sexe masculin ou fĂ©minin, jamais neutre ou non binaire. En dernier lieu, le projet de loi prĂ©voit des sanctions Ă©conomiques, professionnelles et pĂ©nales allant jusqu’à la prison pour toute personne adulte (parents, enseignants, associations, psychologues, psychiatres ou mĂ©decins) qui pourrait accompagner un enfant ou un adolescent dans son processus de transition de genre.

        Une campagne de désinformation
        La communication autour des opĂ©rations et des hormones fait partie d’une campagne de dĂ©sinformation pour mettre en place une politique gĂ©nĂ©rale de surveillance, de rĂ©pression et d’un contrĂŽle de genre visant Ă  re-binariser tous les enfants dans les familles et les Ă©coles, avec la complicitĂ© de la pĂ©dopsychiatrie. Les enjeux ne sont ni les opĂ©rations ni les hormones mais la reconnaissance politique et la libertĂ© de genre.

        D’une part, la personne de moins de 18 ans est niĂ©e en tant que sujet politique et privĂ©e de tout droit de dĂ©cision sur son propre corps et son genre. Infantilisé·e, iel est isolé·e, violenté·e et rĂ©duit·e Ă  un cas psychiatrique qui doit ĂȘtre redressĂ©. De l’autre, son entourage est appelĂ© Ă  fonctionner comme une instance de normalisation et de surveillance, au risque d’ĂȘtre criminalisĂ© par la loi.

        Honte aux sĂ©nateurices LR et Ă  leur loi infanticide. Si le projet de loi est ratifiĂ© par le SĂ©nat la semaine prochaine, nous aurons collectivement signĂ© l’arrĂȘt de mort des enfants trans.Les enfants ont besoin d’ĂȘtre protĂ©gé·es contre leurs protecteurs. Les enfants ont besoin d’ĂȘtre dĂ©fendus d’une sociĂ©tĂ© d’adultes les considĂ©rant comme la propriĂ©tĂ© reproductrice de la famille et de l’Etat binaire et patriarcal.

        Ce que nous devons exiger face au SĂ©nat est de dĂ©faire la violence et d’établir les conditions sociales et institutionnelles permettant d’augmenter la puissance d’agir des enfants sur leur propre corps et leur subjectivitĂ©. Les enfants trans et non binaires demandent le droit Ă  leur propre nom, la libertĂ© grammaticale de choisir leurs pronoms, leurs propres conventions vestimentaires et de circuler librement dans les espaces institutionnels. Iels demandent l’égalitĂ© de droit, tout simplement. Les enfants trans ne sont ni malades ni criminels. Iels sont notre puissance de libertĂ© et d’émancipation. Iels nous montrent le chemin. DĂ©fendre les enfants trans, c’est dĂ©fendre la sociĂ©tĂ©. Les sauver, c’est sauver la dĂ©mocratie.

        • #47581 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          ah merci (entre-temps)
          j’y mets le nez avec grand intĂ©rĂȘt.

        • #47584 RĂ©pondre
          Hami Debile
          Invité

          Merci.

    • #47853 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
    • #48391 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité
      • #48463 RĂ©pondre
        ..Graindorge
        Invité

        @ Salut Carpentier
        en attendant le partage de l’article, j’ai trouvĂ© ça. Je sais pas si mon copiĂ©/collĂ© est bon.
        A l’origine je cherchais le nom de ce psychiatre qui avait voyagĂ© en Afrique et qui avait observĂ© comment dans les villages on intĂ©grait les personnes « à problĂšme ». Il avait ramenĂ© certaines pratiques Ă  l’abbaye Saint Pons, une annexe de l’hĂŽpital Pasteur consacrĂ© Ă  la psychiatrie. Son nom me reviendra.
        Lors de journĂ©es portes ouvertes, j’y avait offert un solo de danse africaine. C’est lĂ  que j’ai rencontrĂ© ma meilleure amie qui offrait aussi un solo juste avant. On s’est retrouvĂ©es dans la piĂšce qui servait de vestiaires.
        Plus tard elle a organisĂ© des ateliers d’expression corporelle pour des petits groupes de patients, je servais d’assistante. J’avais un peu peur au dĂ©but mais elle jamais. Nous assistions aux rĂ©unions hebdomaires, en cercle ( technique ramenĂ©e d’Afrique donc par ce mĂ©decin) entre patients, soignants, famille et les gens parlaient

        Cliquer pour accéder à 2017-064R-Tome_II_annexes.pdf

        • #48467 RĂ©pondre
          Carpentier
          Invité

          Et beh, quel partage.
          Un rapide mais interessĂ© coup d’Ɠil me laisse dĂ©jĂ  certaine de revenir au chap. Évolutions des activitĂ©s en psychiatrie, je lirai aussi la partie PASSAGE D’UNE POLITIQUE PUBLIQUE DE LUTTE CONTRE LES MALADIES MENTALES A UNE POLITIQUE PUBLIQUE DE PSYCHIATRIE
          ET DE SANTE MENTALE dont le titre est presque doux.
          Merci Graindorge pour ce surprenant travail prĂ©cieux, j’ai, entre-temps, croisĂ© les sources et complĂ©tĂ© ainsi les premiĂšres lignes de l’huma par d’autres.
          Les personnes problĂ©matiques, on leur laisse souvent au moins accĂšs Ă  la danse, au dessin, aux bains/Ă  la piscine quand cette derniĂšre ne les effraie pas trop, conscients aujourd’hui que leur permettre de laisser parler leur corps est vital.
          L’art-thĂ©rapie englobe pas mal de pratiques diffĂ©rentes mais organiser un festival consacrĂ© est assez fort je trouve.
          Te souviens-tu du morceau sur lequel tu avais dansé lors des j.p.o. que tu évoques?

          • #48476 RĂ©pondre
            ..Graindorge
            Invité

            @Carpentier
            Oh oui je m’en souviens bien: une crĂ©ation Texte Ă©crit par moi et musique 2 copains: l’un au percussions: djembĂ© et l’autre Ă  la flĂ»te traversiĂšre

    • #48516 RĂ©pondre
      graindorge
      Invité

      le nom du psychiatre m’est revenu: Henri Collomb dont les pratiques ont Ă©tĂ© utilisĂ©es Ă  l’abbaye Saint Pons Ă  Nice. Et ailleurs je suppose. Je ne l’ai pas connu mais j’aurais bien aimĂ©.
      Trouvé cet article

      Par Elsa Dorey et Klervi Le Cozic 11 mars 2019
      Photos Eugénie Baccot

      MĂ©decin militaire formĂ© Ă  l’école de santĂ© navale Ă  Bordeaux, Henri Collomb s’est dĂ©marquĂ© de la psychiatrie coloniale de son Ă©poque en ouvrant les portes de l’hĂŽpital de Dakar Ă  la culture et aux croyances sĂ©nĂ©galaises. Il a durablement transformĂ© le paysage psychiatrique du pays.

      À l’ombre d’un kiosque carrelĂ©, dans une cour brĂ»lĂ©e par le soleil, la petite assemblĂ©e se serre sur des bancs en bĂ©ton. Assis au centre sur un tapis bleu, le diarafe, pieds nus, jean et tee-shirt bleu, distribue la parole. C’est une coutume au SĂ©nĂ©gal : les villageois se retrouvent sous l’arbre Ă  palabres pour organiser la vie de la citĂ©, raconter des histoires ou encore rĂ©gler des conflits de voisinage. Ici pas de baobab Ă  l’horizon. L’échange, ponctuĂ© de chants d’oiseaux et de bĂȘlements de moutons, se tient dans l’enceinte de la clinique psychiatrique Moussa Diop de l’hĂŽpital de Fann, Ă  Dakar.
      Parmi la trentaine de participants, des patients, des membres de leurs familles et des soignants – sans qu’on puisse distinguer qui est qui. Le diarafe est un patient en rĂ©mission. Il s’acquitte de la tĂąche avec sĂ©rieux. «Tu dois choisir un thĂšme, ou laisser chacun parler de ce qu’il veut», lui explique l’infirmiĂšre major. Les propositions affluent. «Les hostilitĂ©s en milieu hospitalier», lance un patient. «Le terme de responsabilitĂ© serait plus positif», suggĂšre un autre. Au bout d’un quart d’heure, le thĂšme est adoptĂ©, la discussion s’engage.

      Le procédé du pënch est inspiré des discussions traditionnelles de la société sénégalaise. Photo Eugénie Baccot / Divergence

      De l’asile à la psychiatrie culturelle
      À l’hĂŽpital psychiatrique de Dakar, cette rĂ©union s’appelle un pĂ«nch. Ce procĂ©dĂ©, calquĂ© sur les traditions sĂ©nĂ©galaises, a Ă©tĂ© mis en place en 1958 par Henri Collomb. Ce psychiatre français fut le co-fondateur du service de psychiatrie (voir encadrĂ©), Ă  une Ă©poque oĂč le pays n’était pas encore indĂ©pendant. À cette Ă©poque, l’hĂŽpital de Fann est tout jeune, trois ans Ă  peine. Les malades mentaux qui errent dans la ville sont ramassĂ©s et dĂ©posĂ©s dans les asiles autour de la ville aux cĂŽtĂ©s de patients venus de loin. «Tous les malades ramassĂ©s Ă  Lyon, Ă  Bordeaux ou Ă  Paris Ă©taient dĂ©portĂ©s dans les asiles des colonies françaises», rappelle Mamadou Habib Thiam, le chef actuel du service de psychiatrie.
      LĂ -bas, les malades sont enchaĂźnĂ©s et laissĂ©s Ă  eux-mĂȘmes. Au-delĂ  de leur prise en charge mĂ©dicale, Henri Collomb va s’intĂ©resser de prĂšs Ă  la façon dont on soigne la folie dans les thĂ©rapies traditionnelles. Son crĂ©do est et sera celui d’autres psychiatres français de renom, comme Georges Devereux et plus tard Tobie Nathan : prendre en compte la culture dont les patients sont issus dans la thĂ©rapie. L’ethnopsychiatrie venait de s’implanter en Afrique.

      Le parcours d’Henri Collomb
      NĂ© en 1913, Henri Collomb avait dĂ©jĂ  derriĂšre lui une longue carriĂšre de mĂ©decin Ă  l’étranger avant de devenir psychiatre Ă  Dakar. Il intĂšgre en 1933 l’École de santĂ© navale de Bordeaux dont la devise raciste, «porter la mĂ©decine au pays des bantous», rappelle le passĂ© colonial de la France. Pourtant, Ă  23 ans, lorsqu’il passe le concours d’interne des hĂŽpitaux, c’est Ă  Bordeaux qu’il envisage de poursuivre une carriĂšre Ă  l’universitĂ©. Mais ses obligations militaires le contraignent Ă  partir Ă  Djibouti dĂšs 1938. Il y passera deux ans avant de devenir le mĂ©decin du dernier NĂ©gus, l’empereur d’éthiopie. De 1948 Ă  1951, il rentre en France, et passe le concours pour devenir psychiatre, dans l’idĂ©e de s’installer en mĂ©tropole. De nouveau, il est appelĂ© en Indochine jusqu’en 1953. Ce n’est qu’à son retour qu’il devient enfin psychiatre avant de partir Ă  Dakar en 1958 oĂč il devient professeur titulaire de la chaire de psychiatrie de la facultĂ© de mĂ©decine. Il y restera vingt ans pour dĂ©velopper un courant de pensĂ©e aux antipodes de la psychiatrie coloniale. Un an avant sa mort, Henri Collomb revient en France. Il cherche Ă  nouveau Ă  s’installer Ă  Bordeaux, mais aucune place n’étant libre, il se rabat sur Nice. «On lui a donnĂ© un bĂątiment Ă  moitiĂ© Ă©croulĂ©, une ancienne abbaye qu’il a repris en main», raconte Paul Martino, prĂ©sident des anciens Ă©lĂšves de l’école de santĂ© navale de Bordeaux, mĂ©decin et proche collaborateur de Collomb au SĂ©nĂ©gal. «Il a essayĂ© d’y refaire ce qu’il avait construit Ă  Dakar, avec des guĂ©risseurs et des portes ouvertes, mais il est dĂ©cĂ©dĂ© quelques mois plus tard.»

      «Il avait ce projet de voir ce que les gens du pays pensaient de la folie, des catĂ©gories de troubles mentaux, comment ils soignaient leurs malades», se souvient Andreas ZemplĂ©ni, ethnologue Ă  la retraite. Lorsqu’il rencontre par hasard Henri Collomb en 1960, il n’est encore qu’étudiant et s’est retrouvĂ© dans l’hĂŽpital de Fann avec une rage de dent. Entre deux consultations, ils font connaissance et le psychiatre lui propose une collaboration qui deviendra le sujet de sa thĂšse. «Évidemment, j’ai acceptĂ©. C’était fantastique comme contexte : avec la 2CV, j’allais dans la brousse faire des enquĂȘtes auprĂšs des guĂ©risseurs. Et le rĂ©sultat de mes recherches Ă©tait quotidiennement utilisĂ© Ă  la clinique.»

      La clinique psychiatrique Moussa Diop Ă  l’hĂŽpital de Fann, Dakar. Photo EugĂ©nie Baccot / Divergence

      Rab, ndöep et nit ku bon
      Andreas ZemplĂ©ni rapporte au psychiatre des rites, des cultes, des pratiques et des maladies inconnus des mĂ©decins blancs. À commencer par le rab et le ndöep, chez les Wolofs. Pour cette ethnie, la plus rĂ©pandue du SĂ©nĂ©gal, le rab – qu’on appelle aussi djinĂ© ou saytanĂ© – est un esprit qui habite le corps de chaque individu et le protĂšge. Mais si ce double se sent dĂ©laissĂ©, il provoque le dĂ©sordre et la folie de son hĂŽte. Seule une cĂ©rĂ©monie de ndöep peut «fixer» le rab et rĂ©tablir la paix intĂ©rieure. AprĂšs le sacrifice d’un mouton, d’une chĂšvre ou d’un boeuf – sur les prescriptions du guĂ©risseur – les danses et les transes publiques du ndöep durent une journĂ©e ou huit jours au rythme des tambours. Jusqu’à ce que l’individu se dĂ©clare guĂ©ri.
      Si certains rites libĂšrent le malade, d’autres sont Ă  la source de la folie. «Lorsqu’un gosse arrivait avec un trouble qui ressemblait Ă  de l’autisme, les psychiatres de Fann avaient en tĂȘte ce que j’avais pu observer sur les enfants nit ku bon», raconte l’ethnologue. À leur naissance, on donne Ă  ces enfants le mĂȘme nom qu’un proche parent dĂ©cĂ©dĂ© peu de temps avant. Pour l’entourage, l’ñme du dĂ©funt est fixĂ©e sur l’enfant. On continue Ă  s’adresser Ă  lui comme s’il s’agissait d’un autre. L’enfant grandit avec cette double identitĂ©, engendrant de sĂ©rieux troubles de la personnalitĂ©.
      Collaborer avec un guérisseur
      Henri Collomb est allĂ© jusqu’à rencontrer les plus grands guĂ©risseurs du pays, pour marier ensemble psychiatrie occidentale et thĂ©rapies traditionnelles sĂ©nĂ©galaises. C’est pour soigner une patiente dont l’état ne s’amĂ©liorait pas qu’il a fait la connaissance du grand Daouda Seck. Celui-ci s’est dĂ©placĂ© Ă  l’hĂŽpital, puis a demandĂ© que la patiente soit envoyĂ©e chez lui, oĂč sont ses autels et son matĂ©riel de soin. La lĂ©gende dit que la jeune femme est revenue deux semaines plus tard «toute pimpante, bien habillĂ©e, ne souffrant de rien.» Daouda Seck a catĂ©goriquement refusĂ© de venir s’installer Ă  l’hĂŽpital. «Cela nĂ©cessiterait de dĂ©placer tous les esprits, et le lien risque de se casser.» La collaboration se fera donc Ă  distance, mais main dans la main pendant des dĂ©cennies.
      Ainsi, Henri Collomb tend peu Ă  peu l’oreille aux coutumes du pays qui l’accueille. Et lorsque le patient doit rester Ă  l’hĂŽpital, il tente de le dĂ©raciner le moins possible de son environnement familial, conscient que la simple folie est en soi un facteur d’exclusion sociale. Fini les visites dans les chambres. «Personnel, patients et familles, tout le monde se rejoignait dehors, sous la paillotte», se souvient Paul Martino, psychiatre et collaborateur d’Henri Collomb Ă  cette Ă©poque.
      Hospitaliser avec un membre de la famille
      Si dans la mĂȘme ligne, le pĂ«nch restaurait une communication perdue du malade avec le groupe, d’autres outils ont Ă©tĂ© mis en place Ă  son Ă©poque. Chaque patient devait ĂȘtre accompagnĂ© d’un membre de sa famille pendant toute la durĂ©e de son sĂ©jour. Cette habitude s’est un peu perdue, et Ă  la clinique Moussa Diop, on ne croise aujourd’hui que de rares accompagnants familiaux, comme Mamadou, 22 ans. «Cela fait trois semaines que je suis ici. Mon oncle Omar est malade depuis quarante ans, mais pour la premiĂšre fois c’est mon tour de l’accompagner. Parfois on discute, lorsqu’il se sent bien.»

      Tant que possible, pour garder un lien avec la communautĂ©, l’accompagnement se fait par un membre de la famille. Ici, Mamadou et Omar. Photo EugĂ©nie Baccot / Divergence

      GrĂące Ă  la prĂ©sence de son neveu, Omar garde ainsi le lien avec sa communautĂ©, tandis que l’accompagnant s’occupe de lui. «Je l’aide Ă  prendre sa douche, Ă  laver son linge, Ă  prendre ses mĂ©dicaments, tĂ©moigne le jeune homme. Lorsque les mĂ©decins viennent, ils posent beaucoup de questions sur le malade : comment il se sent, comment il s’est couchĂ© hier, est-ce qu’il a bien dormi ?» Omar Ă©tant souvent mutique, son neveu est un informateur prĂ©cieux pour les soignants. Il a dĂ©veloppĂ© une vĂ©ritable expertise. «C’est mon rĂŽle de leur dire comment il se sent ici, et c’est trĂšs important.» Il ajoute en riant : «Je suis presque un infirmier maintenant.» Lorsqu’aprĂšs une crise, le couple accompagnant-malade rentre Ă  la maison, le patient se rĂ©insĂšre plus facilement dans son groupe social.
      Les villages psychiatriques
      Luttant toujours contre l’idĂ©e que l’hĂŽpital psychiatrique est un lieu de gardiennage dans lequel on peut abandonner le malade, le mĂ©decin créé en 1972 et 1978 deux villages psychiatriques en brousse, Ă  KĂ©nia et Ă  Botou. «La population de ces villages se compose de soignants, d’accompagnants et de malades, Ă©crivait Henri Collomb en 1978 dans une publication scientifique. L’essentiel de la thĂ©rapie est la vie communautaire. La famille participe aux soins et Ă  l’économie du village. Le coĂ»t du malade est 15 Ă  20 fois infĂ©rieur Ă  celui de l’hĂŽpital psychiatrique classique.» Les malades et leurs accompagnants Ă©taient accueillis pendant la durĂ©e de leur sĂ©jour dans les familles du village et parfois, les gens s’y sont installĂ©s dĂ©finitivement.
      À la mort d’Henri Collomb en 1979, LĂ©opold SĂ©dar Senghor, premier prĂ©sident de la RĂ©publique sĂ©nĂ©galaise lui rend hommage. «J’en suis sĂ»r, on parlera de l’École de Dakar, de mĂ©decine nĂ©gro-africaine. Et le nom du professeur Collomb y sera Ă©troitement liĂ© : ses vingt annĂ©es de labeur Ă  Dakar ont Ă  jamais marquĂ© la recherche mĂ©dicale en Afrique. Car ce Français a su mourir aux prĂ©jugĂ©s les plus solidement Ă©tablis.»

    • #49319 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      Quelqu’un est-il abonnĂ© Ă  La DĂ©pĂȘche?
      j’ai un dĂ©but de papier qui m’intrigue, des montcucquois, enfin un et plein de nanas, qui auraient pas choisi le mĂȘme finaliste pour le prix inter.
      Mais l’article, pas intĂ©gral, me garde le suspense.
      Au vu de ma recherche de dĂ©part, je me demande si ce serait pas l’amour, du coup, leur pref.
      Bégaudeau, son dernier roman, élu à Montcucq: no comment mais

    • #69222 RĂ©pondre
      Carpentier
      Invité

      Choupinette 🙏 il faut se faire aimer des autres partis/Ă©lecteurs, benh oui ClĂ©clĂ©: biienvenue en politique
      https://www.liberation.fr/politique/clementine-autain-pour-lemporter-il-faut-aussi-se-faire-aimer-dans-dautres-parties-de-lelectorat-20240910_MFCPRMYXKFAGROXHGDD3NF7MFM/
      -qqn pour le partager entier quand mĂȘme?
      merci,

Vous lisez 109 fils de discussion
RĂ©pondre à : RĂ©pondre #35922 dans intĂ©gral đŸ’„
Vos informations :




Annuler
Back To Top