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Accueil Forums Forum général Correspondance : obsolescence programmée ?

  • Ce sujet contient 105 réponses, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par canne à sucre, le il y a 4 semaines et 1 jour.
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  • Auteur
    Messages
    • #2684 Répondre
      Alain m.
      Invité

      À Gustave Flaubert, le 8 décembre 1874
      Pauvre cher ami,
      Je t’aime d’autant plus que tu deviens plus malheureux. Comme tu te tourmentes et comme tu t’affectes de la vie ! car tout ce dont tu te plains, c’est la vie. Elle n’a jamais été meilleure pour personne et dans aucun temps. On la sent plus ou moins, on la comprend plus ou moins, et plus on est en avant de l’époque où l’on vit, plus on souffre. Nous passons comme des ombres sur un fond de nuages que le soleil perce à peine et rarement, et nous crions sans cesse après ce soleil qui n’en peut mais. C’est à nous de déblayer nos nuages.
      Tu aimes trop la littérature, elle te tuera et tu ne tueras pas la bêtise humaine. Pauvre chère bêtise, que je ne hais pas, moi, et que je regarde avec des yeux maternels. Car c’est une enfance et toute enfance est sacrée. Quelle haine tu lui as vouée, quelle guerre tu lui fais ! Tu as trop de savoir et d’intelligence, mon Cruchard, tu oublies qu’il y a quelque chose au dessus de l’art, à savoir la sagesse, dont l’art, à son apogée, n’est jamais que l’expression. La sagesse comprend tout, le beau, le vrai, le bien, l’enthousiasme par conséquent. Elle nous apprend à voir hors de nous quelque chose de plus élevé que ce qui est en nous, et à nous l’assimiler peu à peu par la contemplation et l’admiration. Mais je ne réussirai pas à te changer. Je ne réussirai même pas à te faire comprendre comment j’envisage et saisis le bonheur, c’est à dire l’acceptation de la vie quelle qu’elle soit ! Il y a une personne qui pourrait te modifier et te sauver, c’est le père Hugo, car il a un côté par lequel il est grand philosophe, tout en étant le grand artiste qu’il te faut et que je ne suis pas. Il faut le voir souvent. Je crois qu’il te calmera. Moi je n’ai plus assez d’orage en moi pour que tu me comprennes. Lui, je crois qu’il a gardé son foudre et qu’il a tout de même acquis la douceur et la mansuétude de la vieillesse. Vois-le, vois-le souvent et conte lui tes peines qui sont grosses, je le vois bien, et qui tournent trop au spleen. Tu penses trop aux morts, tu les crois trop arrivés au repos. Ils n’en ont point. Ils sont comme nous, ils cherchent. Ils travaillent à chercher. Tout mon monde va bien et t’embrasse. Moi, je ne guéris pas, mais j’espère, guérie ou non, marcher encore pour élever mes petites filles, et pour t’aimer, tant qu’il me restera un souffle.
      Georges Sand.

    • #2690 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

      Gros niveau
      Et grande question
      Il y a sans doute quelque chose que Sand, qui elle même se reconnait artiste moyenne, n’aperçoit pas. Quelque chose de Flaubert que, tout en semblant très bien le comprendre, elle rate.

      • #2765 Répondre
        SoR
        Invité

        J’ai lu aussi cette correspondance. Elle est incroyable. Sand était trop humble pour se dire vraie artiste et ses oeuvres méritent d’être relues, celles qu’on connait le plus ne sont pas ses meilleures, Lelia, Lucrezia, le secrétaire intime sont très poussés par ex, elle a une connaissance, une compréhension des hommes qui m’a époustouflée. Être femme au 19e n’était pas un gage de qualité elle a pâti injustement de cette étiquette, Sand n’est pas une écrivaine mineure, on est pas dans du Jane Austen. Ce qu’elle dit dans cette lettre répond non à la littérature de Flaubert mais au profond pessimisme de ses lettres sur sa vie et son dégoût de tout. Elle tente de tirer vers le haut quelqu’un de profondément neurasthénique et accariatre au vu de sa correspondance. Elle n’a pas cessé de soutenir moralement et d’engager une lutte pour faire reconnaître la littérature de Flaubert que ses contemporains repoussaient encore. C’est elle qui l’a appuyée par ses articles à ses débuts et a vu la nouveauté et l’intérêt littéraire de ce qu’il offrait. Il lui doit beaucoup : soutient littéraire et soutient moral.

        • #2768 Répondre
          Alain m.
          Invité

          Merci pour le conseil car avant de lire (en cours) cette correspondance je ne me serai pas intéressé à son œuvre (bête préjugé qui ne repose sur rien d’ailleurs à part de très très vagues souvenirs scolaires.

          • #2773 Répondre
            SoR
            Invité

            Oui, tu as raison, à l’école quand on l’étudie ça s’arrête à la petite Fadette ou la mare au diable, François le Champi, ses romans dits « du terroir » elle a écrit ça seulement pour garder souvenir des termes, des traditions, des manières de vivre de la campagne de son époque mais la trame, très simple, est presque un prétexte à ce penchant archivistique et donc ce n’est pas ce qu’on devrait montrer d’elle si on voulait voir ce qu’il y a de génial dans sa littérature. D’ailleurs Flaubert l’appelait son « maître » rien que ça, au début. J’ai longtemps été réticente aussi à la lire (je croyais qu’elle était fade et que ça n’allait pas loin car on la citait jamais que pour évoquer autre chose que « jolie écriture » ça me donnait l’impression de préciosité, de quelqu’un qui se regarde écrire, c’est tellement faux la concernant) mais une fois dedans, une fois lu Lucrezia (un portrait psychologique très sombre mais très lucide sur Chopin et sur le rapport entre ce genre d’artistes et la matière, la vie), une fois lu aussi Lélia et Indiana sur la nature féminine et sa complexité, sur le désir de la femme éduquée au 19e on peut réellement se dire qu’elle avait tout dit. Et puis son écriture est un régal, à chaque fois que je finissais un livre je me disais « c’est en fait très simple d’écrire si bien je peux le faire aussi » mais je redescends 2 min après avoir essayé et je me dis qu’il n’y a pas plus bel exemple d’illusion que peut offrir une œuvre d’art . Continue de la lire tu ne seras pas déçu.

            • #2774 Répondre
              Alain m.
              Invité

              Je m’y mets dès que possible et merci pour ces éclaircissements et conseils

            • #2783 Répondre
              Alain m.
              Invité

              D’ailleurs je me posais la question concernant Flaubert, qui comme tu le fais remarquer s’adresse à elle avec des  » chère Maître  » mais qui 20 ans plus tôt a ce jugement : « je ne m’adresse pas ici aux écoliers de quatrième ni aux couturières qui lisent Georges Sand…. mais aux gens d’esprit ». Est-ce uniquement le « jeune coq littéraire » qui parle ou a-t-il revu son jugement en côtoyant Sand?

              • #2805 Répondre
                SoR
                Invité

                J’ignorais ces lignes de Flaubert merci à toi pour l’info. Je sais que la correspondance et leur amitié commence quand il a plus de 40 ans mais bizarrement considéré encore comme « jeune écrivain » d’après ce que je me souviens et dans leur façon de se parler on sent qu’il se sent nouveau et pas encore reconnu bien qu’il ait déjà pas mal écrit. Je ne veux pas m’avancer sur lui que je connais moins mais il est possible qu’il n’ait pas été hypocrite quand il lui écrit qu’il aimait ses œuvres (qu’il lisait régulièrement car il lui donnait son avis) mais que jeune il ait voulu frapper un bon coup dans les idéaux littéraires dont il voulait s’éloigner et frapper Sand c’est frapper toute la génération. Il proposait avec Bovary quelque chose de vraiment révolutionnaire et voulait s’imposer. Ils n’avaient pas les mêmes buts littéraires ni le même tempérament (la preuve dans les lettres) mais leur correspondance prouve malgré des désaccords à quel point ils ont pu s’estimer.

                • #2813 Répondre
                  Alain m.
                  Invité

                  En accord 🙂

        • #2775 Répondre
          MA
          Invité

          Pourquoi cette sévérité avec Jane Austen?

          • #2778 Répondre
            SoR
            Invité

            Je n’ai rien contre elle (en plus j’aime bien « Raison et sentiment » mais pas du tout pour les mêmes raisons que j’aime Sand) et je sais qu’elle plaît énormément mais comme disait Virginia Woolf j’ai l’impression en la lisant par rapport à Sand, justement, que sa littérature ressemble à une « tresse bien serrée ». Je n’ai pas été dérangée, bousculée par elle, Sand m’a fait évoluer, elle m’a appris beaucoup sur la nature humaine et son écriture m’a subjuguée, Jane Austen j’ai l’impression que je savais déjà tout. Je disais « ce n’est pas du Jane Austen » par prévention, car beaucoup de fois j’ai entendu ce rapprochement qu’on fait de l’univers des femmes de l’époque qui n’ont pourtant rien à voir : « Jane Austen, G Sand, Eliott… » or c’est dommage car longtemps je n’ai pas lu Sand car je n’aimais pas Austen et je suivais l’amalgame. Peut être parce qu’elles sont placées sous la bannière du féminisme et on s’intéresse plus à leur pensée qu’à leur littérature en faisant ça, j’ai souvent à tort entendu ce rapprochement et pour moi il n’a pas lieu d’être car on peut aimer l’une et ne pas aimer l’autre. Après chacun trouve en littérature ce qui lui convient, je n’aime pas être maladroite et ne voulais pas l’être, cette sévérité n’engage vraiment que moi et mon expérience de ma lecture.

          • #2779 Répondre
            Sarah G
            Invité

            Je me suis également posée la même question.
            Au delà de l’aspect romans sentimentaux, il faut regarder aussi dans l’œuvre de Jane Austen, les rapports de classe, le fonctionnement de la société victorienne et la place des femmes, et la bourgeoisie anglaise à l’époque victorienne.
            Et c’est cela le plus intéressant à mon avis

            • #2780 Répondre
              Sarah G
              Invité

              Elle critiquait justement cette société victorienne et comment on traitait les femmes et c’est cela le plus fort dans les œuvres de Jane Austen

              • #2784 Répondre
                The Idiot
                Invité

                Juste une petite précision : Jane Austen, c’est l’époque georgienne.

                • #2787 Répondre
                  Sarah G
                  Invité

                  oh oui pardon, merci beaucoup The Idiot

            • #2794 Répondre
              MA
              Invité

              Peut-on vraiment parler de bourgeoisie anglaise?

              • #2796 Répondre
                Sarah G
                Invité

                Critique de la société géorgienne et (non victorienne) et bourgeoise serait plus approprié en effet, notamment l’institution du mariage.

                • #2799 Répondre
                  MA
                  Invité

                  Je ne suis pas sûre que la bourgeoisie recoupe la gentry anglaise.

                  • #2810 Répondre
                    SoR
                    Invité

                    Si, elle a raison, la gentry n’est pas forcément la noblesse ancienne mais recoupe la notabilité de l’époque donc des gens aussi issus de la bourgeoisie.

    • #2815 Répondre
      Alain m.
      Invité

      À Georges Izambard, mai 1871
      Cher Monsieur !
      Vous revoilà professeur. On se doit à la société, m’avez-vous dit ; vous faites partie des corps enseignants : vous roulez dans la bonne ornière. — Moi aussi, je suis le principe : je me fais cyniquement entretenir; je déterre d’anciens imbéciles de collège : tout ce que je puis inventer de bête, de sale, de mauvais, en action et en paroles, je le leur livre : on me paie en bocks et en filles. Stat mater dolorosa, dum pendet filius, — je me dois à la société, c’est juste ; — et j’ai raison. — Vous aussi, vous avez raison, pour aujourd’hui. Au fond, vous ne voyez en votre principe que poésie subjective : votre obstination à regagner le râtelier universitaire — pardon ! — le prouve. Mais vous finirez toujours comme un satisfait qui n’a rien fait, n’ayant rien voulu faire. Sans compter que votre poésie subjective sera toujours horriblement fadasse. Un jour, j’espère, bien d’autres espèrent la même chose, — je verrai dans votre principe la poésie subjective, je la verrai plus sincèrement que vous ne le feriez ! — je serai un travailleur : c’est l’idée qui me retient, quand les colères me poussent vers la bataille de Paris, — où tant de travailleurs meurent pourtant encore tandis que je vous écris ! Travailler maintenant, jamais, jamais ; je suis en grève.
      Maintenant, je m’encrapule le plus possible. Pourquoi ? Je veux être poète, et je travaille à me rendre voyant : vous ne comprendrez pas du tout, et je ne saurais presque vous expliquer. Il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Les souffrances sont énormes, mais il faut être fort, être né poète, et je me suis reconnu poète. Ce n’est pas du tout ma faute. C’est faux de dire : je pense : on devrait dire on me pense. — Pardon du jeu de mots.
      Je est un autre. Tant pis pour le bois qui se trouve violon, et Nargue aux inconscients, qui ergotent sur ce qu’ils ignorent tout à fait !
      Vous n’êtes pas Enseignant pour moi. Je vous donne ceci : est-ce de la satire, comme vous diriez ? Est-ce de la poésie ? C’est de la fantaisie, toujours. — Mais je vous en supplie, ne soulignez ni du crayon, ni trop de la pensée :
      (est joint le poème : Le coeur supplicié)
      Ça ne veut pas rien dire. — RÉPONDEZ-MOI : Mr Deverrière : pour A. R.
      Bonjour de coeur,
      Art Rimbaud ( il a 16 ans)
      Pour info :
      Georges Izambard était l’ancien professeur de Rimbaud et s’était engagé comme volontaire en 1870 puis après l’armistice de 1871 démobilisé puis nommé à Douai.

    • #2832 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

      « Ce n’est pas du tout ma faute. »
      Que veut il dire par là?

      • #2840 Répondre
        Alain m.
        Invité

        Que cette volonté s’impose à lui?

        • #2844 Répondre
          Claire N
          Invité

          Peut être que c’est la faute de « je « ?

          • #2878 Répondre
            Mar
            Invité

            La lettre à Paul Demeny fait écho à ça « Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident . J’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène. » J’y vois l’expression d’une fatalité. Il n’y est pour rien, cela s’impose « cela m’est évident ». Il utilise peut-être le mot « faute » parce qu’il parle comme ceux qui roulent « dans la bonne ornière » mais veut surtout dire que ce n’est pas de son fait. Il s’est reconnu poète et doit plonger dans le mal, ce qui va à l’encontre des règles morales et est perçu comme une faute par les autres. Je crois qu’il n’aime pas l’idée de faute originelle non plus mais il faudrait que je m’y replonge pour comprendre pourquoi il veut se dédouaner

            • #2909 Répondre
              Graindorge
              Invité

              le plongeon dans l’inconnu

      • #2908 Répondre
        Graindorge
        Invité

        le plongeon

    • #2892 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

      c’est bien ça
      et je crois que ce ‘ »faute » est assez ironique
      ironiquement enfantin
      mais dit bien qu’on ne peut pas plus s’accabler d’une pensée qu’on peut s’en flatter

      • #2927 Répondre
        Claire N
        Invité

        Oui
        Il a déjà compris que le mérite est une fable
        Il semble savoir que le genre de musique qui le traverse ne dois pas être perçu comme une création mais comme donnée ?
        S’en croire le maître est inconscience , conscience
        Superficielle ?
        Par contre il semble que ce qui le traverse relève de l’élection ?

        • #2928 Répondre
          Claire N
          Invité

          Je pense qu’il perçoit sa magnifique singularité
          Même si ce n’ai pas de son fait

      • #2948 Répondre
        Mar
        Invité

        Ironiquement enfantin et inquiet Comme s’il essayait de nier l’existence d’une faute mais persistait à vouloir l’expier sans jamais parvenir à un détachement complet. On sent cet empêchement dans  Mauvais sang  : « On ne part pas. – Reprenons les chemins d’ici, chargé de mon vice, le vice qui a poussé ses racines de souffrance à mon côté, dès l’âge de raison – qui monte au ciel, me bat, me renverse, me traîne. » ou dans Nuit de l’enfer «Je me crois en enfer, donc j’y suis. C’est l’exécution du catéchisme. Je suis esclave de mon baptême.  » et dans Une saison en enfer en général

        • #2971 Répondre
          François Bégaudeau
          Maître des clés

          c’est très juste tout ça
          je trouve

          Rimbaud est, pour la faire courte, le type qui a compris en trois ans ce que le commun (ne) comprend (pas) en 80 ans
          Dans ce bref temps, Arthur fait le tour de la pensée mondiale
          Et après, comme il a fait le tour, il s’en va vivre.

    • #2902 Répondre
      Mélanie
      Invité

      « Je serais marri de ne plus trouver d’intérêt aux phrases qui me passent par la tête. Souvent elles forcent mon admiration. Comme c’est bien dit, m’exclamé-je ; comme c’est bien tourné. D’où vient cette phrase? »

    • #2939 Répondre
      Alain m.
      Invité

      À Rayner Heppenstall , le 31 juillet 1937
      Cher Rayner,
      Merci infiniment de ta lettre. J’ai été content d’avoir de tes nouvelles, j’espère que Margaret va mieux. Ça a l’air terrible, mais d’après ce que tu me dis, j’en déduis qu’au moins elle n’est pas obligée de garder la chambre.
      Notre séjour en Espagne a été plein d’intérêt, mais parfaitement éprouvant. Évidemment, je n’aurais jamais laissé venir Eileen et ne serais probablement pas parti là-bas si j’avais pu prévoir la façon dont allaient tourner les choses d’un point de vue politique — principalement l’interdiction du P.O.U.M, le parti dont dépendait la milice où je servais. Tout ça a été bien étrange. Après avoir été, pour commencer, d’héroïques défenseurs de la démocratie, nous avons fini dans la peau de clandestins passant la frontière avec la police aux trousses. Eileen a été merveilleuse, en fait, on aurait dit que cela lui plaisait. Mais si nous nous en sommes quant à nous bien tirés, la plupart de nos amis et connaissances sont en prison, prisonniers entassés dans des tanières puantes où l’on a à peine la place de s’allonger, systématiquement tabassés et affamés… Et pendant ce temps, impossible de trouver un seul mot de tout cela dans la presse anglaise, si l’on excepte les publications de l’I.L.P., qui est lié au P.O.U.M. J’ai eu à ce propos des démêlés très amusants avec le New Statesman. À peine sorti d’Espagne, j’ai telegraphié de France, pour demander s’ils aimeraient avoir un article, et naturellement Ils ont dit oui ; mais quand ils ont vu que mon article parlait de l’interdiction du P.O.U.M, ils m’ont dit qu’ils ne pouvaient pas le publier. Pour rattraper le coup, ils m’ont chargé de la critique d’un excellent livre sorti tout récemment, The Spanish Cockpit, qui mange allègrement le morceau sur ce qui s’est réellement passé. Cette fois encore, quand ils ont eu mon texte en mains, ils se sont aperçus qu’ils ne pouvaient pas le publier, parce qu’il allait «contre leur politique éditoriale », mais Ils m’ont néanmoins proposé de me le payer — pour acheter mon silence. Je vais aussi devoir trouver un autre éditeur, pour mon prochain livre en tout cas. Naturellement Gollancz trempe dans les falsifications communistes : dès qu’il a su que je m’étais trouvé associé au P.O.U.M et aux anarchistes, et que j’avais vu de très près les émeutes de Mai à Barcelone, il m’a dit qu’il ne croyait pas pouvoir publier mon livre, bien que je n’en eusse alors pas écrit la première ligne. Je crois qu’il a dû très astucieusement prévoir que quelque chose de ce genre de produirait, car lors de mon départ pour l’Espagne, il a établi un contrat par lequel il s’engageait à publier mes écrits de fiction, mais pas les autres livres. J’ai, malgré tout, deux autres éditeurs en vue et je crois que mon agent, qui n’est pas bête, est arrivé à les mettre en concurrence. J’ai commencé mon livre (Hommage à la Catalogne) mais évidemment, pour l’instant, je ne suis pas vraiment en train.
      Ma blessure n’a pas été bien grave, mais c’est un miracle que la balle ne m’ait pas tué. Elle a traversé le coup de part en part, bien proprement, sans rien toucher d’important, hormis une corde vocale, où plutôt le nerf qui la commande et qui est maintenant paralysé. Au début, je n’avais plus du tout de voix, mais à présent l’autre corde vocale travaille pour deux, et celle qui a été touchée pourra peut-être — rien n’est sûr, fonctionner à nouveau. Ma voix est pratiquement normale, mais je suis absolument incapable de crier. Je ne peux pas non plus chanter, mais il paraît que ce n’est pas une grande perte. Je suis plutôt content d’avoir été blessé par une balle parce que je crois que c’est ce qui va nous arriver à nous deux dans un proche avenir, et je suis content de savoir que ce n’est pas si terrible que ça. Ce que j’ai vu en Espagne ne m’a pas rendu cynique, mais m’a conduit à envisager l’avenir sous des couleurs plutôt sombres. Il est évident que les gens peuvent se laisser avoir par le baratin antifasciste, exactement comme ils se sont faits avoir par les histoires sur la vaillante petite Belgique, et quand la guerre arrivera Ils s’y jetteront tête baissée. Cela dit, je ne suis pas partisan de l’attitude pacifiste, qui est je crois, la tienne. Je continue à penser qu’il faut se battre pour le socialisme, contre le fascisme — je veux dire se battre physiquement, les armes à la main — mais il n’est pas plus mal de savoir de quoi il retourne. Je voudrais voir Holdaway, pour qu’il me dise ce qu’il pense de la situation espagnole. C’est le seul communiste à peu près orthodoxe de ma connaissance à qui je porte un certain respect. Je serai vraiment écoeuré si je venais à découvrir qu’il se gargarise comme les autres avec la défense de la démocratie et autres histoires de complot hitléro-trotkiste.
      […] Au revoir.
      Bien à toi,
      Éric ( Georges Orwell)

    • #3450 Répondre
      Mar
      Invité

      Lettre à un jeune poète, Virginia Woolf (1932)
      « C’est une chose bien vague et bien curieuse que l’on appelle une posture face à la vie. Nous connaissons tous des personnes – pour nous détourner un moment de la littérature vers la vie – qui sont à couteaux tirés avec la vie ; des gens malheureux qui n’obtiennent jamais ce qu’ils veulent ; qui sont déçus, plaintifs, qui se tiennent dans un recoin inconfortable d’où tout leur apparaît légèrement de guingois. Il y en a d’autres encore qui, en dépit de leur satisfaction apparemment parfaite, semblent avoir perdu tout contact avec la réalité. Ils prodiguent toute leur affection aux petits chiens et aux vieilles porcelaines. Il en est d’autres, cependant, qui nous frappent pour une raison qu’il est difficile d’exprimer avec précision, car ils sont par nature, ou bien du fait des circonstances, en mesure d’appliquer la plénitude de leurs facultés à des travaux de première importance. Ils ne sont pas nécessairement heureux ou couronnés de succès, mais leur présence dégage de l’énergie, leurs actes, de l’intérêt. Ils semblent vivre de tout leur être. Cela peut être en partie le fruit des circonstances – ils sont nés dans un environnement qui leur convient – mais c’est bien plus encore le résultat de quelque heureux équilibre, en eux, entre leurs qualités, si bien qu’ils ne voient pas les choses sous un angle biaisé, ni bancal, ni déformé par le brouillard, mais de manière régulière, dans les bonnes proportions. Ils tiennent bon aux choses ; lorsqu’ils passent à l’action, cela fait la différence. Un écrivain adopte de la même manière une posture face à la vie […] Si nous allons nous promener avec notre ami, nous trouverons qu’il est extrêmement ouvert à tout – à la laideur, au sordide, à la beauté, à l’amusement. Il est immensément curieux. Il suit toute idée, peu importe où elle mène. Il débat ouvertement de choses qui n’étaient jadis jamais évoquées, même en privé. Et cette liberté et cette curiosité sont peut-être précisément les causes de ce qui apparaît comme sa principale caractéristique – l’étrange manière qu’a son esprit d’associer des choses qui n’ont aucun rapport apparent. C’en est fini des sentiments qui naissaient chacun simple et isolé. La beauté comporte une part de laideur ; l’amusement, une part de dégoût ; le plaisir, une part de douleur. Les émotions qui pénétraient massivement l’esprit se brisent désormais au seuil. Par exemple : en une nuit de printemps, la lune s’est levée, le rossignol chante, les saules se penchent sur la rivière. Bien. Mais au même instant, une vieille femme malade se gratte à travers ses haillons graisseux sur un banc de fer hideux. Le printemps et elle pénètrent ensemble l’esprit de l’homme moderne ; ils se rencontrent mais ne se mélangent pas. Les deux émotions, accouplées d’une manière si incongrue, se mordent et se frappent l’une l’autre d’un même entrain. Mais l’émotion que ressentait Keats à l’écoute du chant d’un rossignol était une et entière, même si elle passe de la joie face à la beauté à la peine devant le malheur qui frappe la destinée humaine. Il n’accuse aucun contraste. Dans son poème, le chagrin est l’ombre qui accompagne la beauté. Dans l’esprit moderne, la beauté n’est pas seulement suivie par son ombre, mais par son contraire. Le poète moderne parle du rossignol qui chante « “Pit pit” aux larmes sales. » Voici qu’aux côtés de notre moderne beauté, quelque esprit moqueur vient boiter et ricane d’elle parce qu’elle est belle ; il tourne le miroir et nous montre que sa joue, de l’autre côté, est grêlée et difforme. C’est comme si l’esprit moderne, toujours soucieux de vérifier ses émotions, avait perdu la capacité d’accepter aucune chose simplement pour ce qu’elle est. Sans aucun doute, cet esprit sceptique et vérificateur a permis de grandement rafraîchir et d’affiner notre âme. Il y a dans l’écriture moderne une candeur, une honnêteté salutaires, à défaut d’être d’ultimes délices. La littérature moderne, qui était devenue un peu gâtée et empesée avec Oscar Wilde et Walter Pater, s’est brusquement réveillée de sa langueur du dix-neuvième siècle quand Samuel Butler et Bernard Shaw se mirent à brûler leurs plumes et à se mettre du sel sur le nez. Elle a ouvert les yeux, elle s’est assise, elle a éternué. […] Car la prose est si humble qu’elle peut aller partout ; aucun lieu n’est trop infâme, trop sordide, trop mesquin pour la laisser entrer. Elle est aussi d’une patience infinie dans son humble curiosité. Elle peut lécher de sa longue langue goulue les plus minuscules fragments de faits et les rassembler dans les labyrinthes les plus subtils, puis écouter silencieusement aux portes derrière lesquelles on ne peut entendre qu’un murmure, qu’un soupir. Avec toute la labilité d’un outil que l’on utilise sans cesse, elle peut suivre les méandres et enregistrer les changements qui sont typiques de l’esprit humain. Cela, nous pouvons y acquiescer, épaulés par Proust et par Dostoïevsky. Mais, pourrions-nous demander, la prose, faite pour traiter des choses les plus triviales et les plus complexes, est-elle adaptée aux choses les plus simples et les plus vastes ? Peut-elle les dire ? Susciter les émotions soudaines qui nous surprennent tant ? Peut-elle chanter l’élégie, faire un hymne à l’amour, ou crier de terreur, ou louer la rose, le rossignol, ou la beauté de la nuit ? Peut-elle s’abreuver à la source du cœur de son sujet comme le fait le poète ? Je ne pense pas. Telle est la punition qu’elle doit recevoir pour s’être dispensée des incantations et des mystères, des rimes et des mètres. »

    • #3452 Répondre
      Mar
      Invité

      Un extrait que j’ai trouvé intéressant sur la posture de l’écrivain, la modernité et la poésie lyrique (unitaire mais insuffisante pour rendre compte d’un juste rapport avec le monde contemporain). Ces interrogations sur les insuffisances de la prose et sur l’unité perdue de la poésie lyrique m’ont interpelée car ça ne collait pas avec l’opposition romantisme/modernisme que j’avais en tête ou avec l’idée de tenir sous contrôle le lyrisme en l’édulcorant et en le contrebalançant chez les écrivains modernes. Je crois que Virginia Woolf donne à la fin de l’extrait l’horizon de son projet poétique qui est de transposer ce qui fait la puissance de la poésie lyrique dans sa prose. Derrière le« je ne pense pas» il y a peut-être un« je vais essayer». Les Vagues, son roman le plus expérimental et musical, a été écrit dans ces eaux-là (1931) avec des intermèdes lyriques et un abandon de la satire qui était omniprésente dans Orlando son livre précédent. Ce retour en force de lyrisme me paraissait étrange mais je me dis qu’il est différent puisqu’il part d’un je fragmenté. Pour en revenir à la lettre à Izambard postée ici, Rimbaud doit bien trouver que la poésie subjective n’est pas si fadasse puisqu’il y fait son marché – même si c’est pour la tourner à moitié en ridicule et qu’il contrebalance toujours le lyrisme avec la satire et l’ironie

    • #3558 Répondre
      Claire N
      Invité

      J’ai beau relire le texte , je ne comprends pas bien la distinction qu’elle fait entre la prose et la poésie.
      Sor avait posté des lectures de poésie et une des intervenantes avait lâché que pour elle la poésie était la « contamination «  des mots les uns par les autres ( si j’ai bien compris) cela m’avait semblé
      Intéressant

    • #3623 Répondre
      Mar
      Invité

      Oui désolée c’est en partie à cause de mon découpage sauvage et aussi parce qu’elle brouille les frontières. Quand elle parle de l’écriture ou de l’esprit moderne au début, elle n’identifie pas vraiment encore de formes mais montre assez vite la difficulté pour la poésie de s’ajuster à cet esprit moderne. Elle se focalise ensuite sur la prose qui est plus apte à le faire. Comme son projet est de fusionner les deux, ce brouillage initial paraît d’autant plus naturel et préfigure la contamination totale.
      Un passage où la distinction est nette : « Nous en venons donc à nous demander si la poésie est capable de remplir la tâche que nous lui attribuons maintenant. Il se peut que les émotions esquissées ici d’une manière si brouillonne et attribuées à l’esprit moderne se soumettent plus volontiers à la prose qu’à la poésie. Il est possible que la prose finisse par prendre le relais – elle a, de fait, déjà pris le relais – de certains devoirs qui étaient jadis pris en charge par la poésie. En ce cas, si nous osons braver le ridicule et tâcher de voir dans quelle direction nous allons, nous qui semblons évoluer si vite, nous dirions que nous allons vers la prose, et que d’ici dix ou quinze ans, la prose sera d’usage dans des domaines où on ne l’a encore jamais utilisée. Le roman, ce cannibale qui a dévoré tant de formes d’art, en aura alors dévoré une de plus. »

      • #3632 Répondre
        Claire N
        Invité

        Ah oui , merci
        Je vois que Virginia est toujours en mouvement !

    • #3756 Répondre
      SoR
      Invité

      C’est fou mais encore un sujet que je viens juste de croiser dans mes propres lectures, alors je peux vous apporter un complément à la conversation que je trouve ultra intéressante et que je comptais un jour publier sur la différence entre la prose et la poésie pour comprendre pourquoi François n’avait jamais publié de la poésie. Je pensais avoir trouvé la réponse avec G Steiner dans « Mort de la tragédie » où il parle d’une poésie dont les atouts ont été repris par la prose moderne. En y repensant je comprends pourquoi François (c’est ma déduction, elle est peut être fausse) se passe de poésie car il n’en a pas besoin, ses romans ainsi que ceux d’autres écrivains modernes réexploitent je pense ce que la poésie seule dans le passé permettait, car auparavant la poésie ancienne offrait plus de « vérité » que la prose ancienne tout en ayant le désavantage d’être comme il l’explique « anti démocratique » par rapport à la prose. On s’est débarrassé aujourd’hui de l’esprit aristocratique de la poésie en ne gardant que ce que sa syntaxe et son langage pouvait exprimer de la réalité :

      « la littérature consiste à libérer le langage des exigences de l’utilité immédiate et du seul besoin de communication ; elle élève la parole au dessus du discours ordinaire à des fins d’invocation, d’ornementation ou de commémoration. Le moyens naturels pour y parvenir sont le rythme et une prosodie formelle. Du fait qu’il n’est pas de la prose, qu’il use de la métrique, ou de la rime, ou de la répétition systématique, le langage produit sur l’esprit une impression solennelle et imprime sa forme dans la mémoire. Il devient le vers…Il est certain que al tragédie grecque, dès le début, fut écrite en vers. Elle naquit de très anciens rites de fêtes ou de deuil et fut inséparable d’un langage hautement lyrique…
      D’autre part, l’esprit grec perçut très tôt un rapport entre les formes poétiques et ces catégories de la vérité qui ne sont pas directement vérifiables. Nous parlons encore de « vérité poétique », quand nous voulons dire qu’une chose peut être fausse ou absurde lorsqu’on la soumet à la preuve empirique et possède pourtant une vérité importante indéniable sur le plan, psychologique ou rituel. Or les vérités de la mythologie et de l’expérience religieuse sont en grande partie de cet ordre. La prose soumet ses affirmations à des critères qui sont, en fait, étrangers ou inapplicables aux réalités du mythe…
      La poésie, elle aussi a ses critère, et même plus sévères que ceux de la prose, mais différents. Le critère de la vérité poétique, c’est la cohésion intérieure et la conviction psychologique. Quand l’effort de l’imagination est suffisamment soutenu, nous accordons à la poésie les plus grandes libertés. En ce sens nous pouvons dire que le vers est la mathématique pure du langage. Il est plus précis que la prose (ça rejoint ce que j’avais posté avec l’analyse de Markowicz), plus discipliné et plus capable de construire des formes abstraites indépendantes de la base matérielle. Il peut « mentir » d’une manière créatrice. Les mondes du mythe poétique comme ceux de la géométrie non euclidienne sont persuasifs de vérité tant qu’ils adhèrent à leur propre prémisses imaginaires. La prose, au contraire, c’est les mathématiques appliquées ; en quelque point de sa trajectoire, ce qu’elle nous dit doit correspondre à nos perceptions sensorielles. Les maisons décrites en prose doivent reposer sur de solides fondations. La prose mesure, enregistre et prévoit les réalités de la vie pratique ; c’est la tenue que revêt l’esprit pour faire son travail quotidien.
      Cela n’est plus entièrement vrai. la littérature moderne a donné naissance à la notion de « prose poétique »-une prose libérée de l’obligation de la « preuve » et de la juridiction de la logique telle que l’incarne la syntaxe commune. Il y a des traces prophétiques de cette idée chez Rabelais et chez Sterne ; mais elle ne prit pas de réelle importance avant Rimbaud, Lautréamont et Joyce. Jusqu’à eux, les distinctions entre le rôle du vers et celui de la prose demeurèrent nettes…
      Le vers n’a pas seulement pour rôle principal de soustraire la vérité poétique à la critique empirique ; il est aussi ce qui sépare le plus nettement le monde de la grande tragédie du monde de la vie ordinaire. Rois, prophètes et héros parlent en vers…Il n’y a rien de démocratique dans la vision tragique. Les personnages royaux et les héros …se situent plus haut que nous dans la hiérarchie et leur langage doit refléter cette élévation…Le commun des hommes est prosaïque ; les révolutionnaires écrivent leur manifestes en prose. Shakespeare le savait bien. Richard II est le drame de 2 langages qui n’arrivent pas à communiquer l’un avec l’autre. Richard va à la catastrophe parce qu’il cherche à imposer les critères de al vérité poétique aux revendications grossières et violentes de la réalité politique. C’est un poète royal vaincu par une révolte de la prose.
      En outre, comme la musique, le vers est une barrière entre le public et l’action tragique. Même quand le choeur a disparu, le vers crée cette impression nécessaire du lointain et de l’étrange dont parlait Schiller. La différence entre le langage de la scène et le langage de la salle change la perspective et donne aux personnages et à leurs actions une grandeur particulière…nous pouvons nous identifier à Agamemnon …mais seulement en partie et après un effort préliminaire ; le fait qu’ils usent d’un langage plus noble et plus complexe que le nôtre met entre eux et nous une distance respectueuse…A la cour des grands monarques la petite noblesse et le Tiers Etat n’étaient pas admis à s’approcher trop de al personne royale. Mais la prose nivelle tout et arrive très près de son objet.
      Le vers à la fois simplifie et complique la peinture de la conduite humaine….Il simplifie parce qu’il débarrasse la vie de l’encombrante contingence matérielle. Quand les hommes parlent en vers, ils ne sont pas sujets à attraper un rhume ou à souffrir d’indigestion n, ils ne se soucient pas de l’heure du dernier repas…J’ai cité plus haut le 1er vers de Cromwell ; il mit en fureur les critiques contemporains parce qu’un alexandrin, la marque même de la vie supérieure et dégagée du temps, était employé pour une indication temporelle précise ; il faisait descendre le vers tragique dans le monde grossier des horloges et du calendrier. Comme la fortune et le luxe dans la poétique de Henry James et de Proust, le vers libère le personnage tragique des complications du monde matériel. C’est parce que toutes les exigences matérielles sont satisfaites par le postulat de l’aisance que les personnages de James et de Proust ont loisir de vivre pleinement la vie du sentiment et de l’intelligence. ..
      Comme le fait remarquer DH Lawrence , dans la fiction en prose « vous savez qu’il y a un WC. dans la maison » ..
      C’est cette distinction qui se trouve derrière la croyance classique que le vers n’est pas fait pour exprimer des faits triviaux. Depuis Wordsworth et les romantiques, nous n’acceptons plus cette convention…la poésie s’est approprié tous les domaines, si sordides et si familiers qui soient. On prétend que tous les genres de réalité peuvent recevoir une forme poétique qui leur convienne. Je me demande s’il en est réellement ainsi. Dryden concédait que le vers put être apte à dire « fermez al porte », mais il doutait qu’il dût le dire ; car en se chargeant de pareille tâche le vers descend dans le chaos des choses matérielles et des fonctions corporelles, où la prose est maîtresse. Certains modes d’action se prêtent mieux que d’autres à l’incarnation poétique. ; c’est parce que nos avons nié ce fait qu’une si grande partie de ce qu’on appelle la poésie moderne n’est que de la prose ampoulée et embrouillée….
      Mais si le vers simplifie la peinture de la réalité en éliminant la vie de l’office, il complique aussi infiniment la portée et les valeurs du comportement de l’esprit. En éliminant, en concentrant, en biaisant et en étant capable de porter des significations multiples, la poésie donne de la vie une image beaucoup plus dense et complexe que celle que donne la prose. La structure naturelle de la prose est linéaire ; elle procède par voie de conséquence ; elle qualifie ou contredit par ce qui vient après. La poésie peut avancer simultanément des opinions discordantes ; les métaphores, les images et les tropes du langage en vers peuvent être chargées de significations simultanées bien que disparates, de même que la musique peut communiquer au même instant des émotions contraires. La syntaxe de la prose reflète exactement le rôle capital que les relations de cause à effet et la logique du temps jouent dans les démarches de la pensée ordinaire. La syntaxe du vers est en partie libérée de al causalité et de la temporalité ; elle peut mettre al cause avant l’effet et permettre à la pensée une marche plus aventureuse que celle de a logique traditionnelle….
      A mesure que les math s’éloignent de l’évidence, elles deviennent de moins en moins traduisibles en quoi que ce soit, sinon en elles-mêmes. A mesure que la poésie s’éloigne de la prose, qu’elle gagne en subtilité et en concentration, elle devient de plus en plus irréductible à toute autre forme d’expression…
      Traditionnellement, la frontière entre le vers et la prose correspond à celle qui sépare le tragique du comique….
      Le vers et la tragédie appartiennent l’un et l’autre au domaine de la vie aristocratique ; la comédie est l’art des classes inférieures ; elle met en scène ces circonstances matérielles et ces fonctions corporelles bannies de la scène tragique. Le personnage comique ne transcende pas la chair, il y est absorbé. Il n’y a pas de WC dans les palais de la tragédie mais, dès le début, la comédie a eu l’emploi du pot de chambre…
      La comédie et la prose appartiennent au domaine de la vie inférieure de la vie, la douleur et la poésie au domaine supérieur […]
      La suite est très bien aussi sur la tragédie. Je trouvais son analyse très claire ici sur le vers. J’avoue aimer les deux univers, impossible de choisir, et ce qu’il dit de Büchner qui introduit de façon révolutionnaire l’intérêt matériel et des classes inférieures au sein de la tragédie est excellent, sur le langage dans la tragédie chez Büchner aussi mais c’est un autre sujet.

    • #3777 Répondre
      Claire N
      Invité

      En parallèle , me demande si cette façon historique de mettre à distance du peuple
      La poésie, n’est pas due à sa capacité subversive
      Est ce qu’une des «  fonction » de la poésie n’est pas de questionner sans y répondre la « grâce «  porté par le langage ?
      Pour citer Tosquelles «  une sorte de «  grâce «  que la parole porte et dont elle fait elle même don des uns aux autres »

      • #3780 Répondre
        SoR
        Invité

        Oui, c’est ce que je pense aussi, ce qu’il évoque c’est sa capacité à se libérer des contraintes plus que la prose (traditionnelle). Mais la prose use aujourd’hui de cette liberté plus qu’avant, les fins de romans de François Bégaudeau surtout ça se ressent, on n’est pas dans de la prose classique, il use de la même liberté finalement que la poésie, les liens entre les temporalités, les mots entre eux, les causes et effets ont l’air brouillés et non plus réalistes ou logiques mais ils sont plus évocateurs, enfin c’est ce que je ressens.

    • #5671 Répondre
      Alain m.
      Invité

      À Denise Lévy, le 31 juillet 1920
      […]
      Maintenant, ma chérie, j’ai moi aussi des choses à te raconter qui pour être conventionnellement moins importantes n’en sont peut-être pas moins graves. Je ne sais plus ce que je t’ai raconté d’André Breton, où je me suis arrêtée — je crois à la deuxième promenade. Deux jours après j’ai reçu son livre avec une dédicace tendre — je lui envoie un mot pour le remercier. Le soir même, Fraenkel me téléphone pour me dire qu’il part en voyage et me demander si je veux voir Breton, qu’il le souhaite (j’ai su depuis que Breton tenait un récepteur). J’y consens. Et le lendemain, 14 juillet, congé pour toutes les corporations, il me téléphone afin de venir me voir.
      Jacques Rigaut qui le connaît et désirait le revoir devait venir. Je le lui dis et le prie de se joindre à lui, contente en somme, devant cet empressement, de n’avoir pas à le recevoir seule — j’avoue que j’étais très impressionnée. C’était si inattendu et si bousculé : cette entrée dans ma vie. En outre le type m’avait toujours fait impression. Tu te souviens que je lui avais trouvé l’air d’être « un homme ». J’avais beaucoup de curiosité, de sympathie, d’intérêt intellectuel, le contentement d’être distinguée par lui et une grande envie de continuer à l’être. En même temps un peu de peur. Enfin, quand il est arrivé, ce jour-là, j’ai du cesser de tricoter, tant mes mains tremblaient — Avec cela, Rigaut, ravi sitôt qu’il est dans une aventure, qui me plaisantait et accentuait tout. La joie dans tout cela est qu’il a été mon grand confident, et rien ne lui va mieux — et témoin-chaperon. Ce beau garçon ! C’est assez comique. Ce mercredi 14 juillet, il y eut à la maison une conversation magnifique, abstraite et imagée, sur les sujets les plus divers, complexes et attachants, non entachée d’aucun flirt ni coquetterie — une simplicité et une sincérité très grandes, même dans le contradictoire.
      Apparaissait une personnalité de poète très spéciale, éprise de rare et d’impossible, juste ce qu’il faut de déséquilibre, soutenu par une intelligence précise même dans l’ inconscient, pénétrante avec une originalité absolue que n’a pas compromise une belle culture littéraire, philosophique et scientifique.
      Sentimentalement, aucune révélation. Le désir manifeste mais timide de me revoir, mais pas même une attitude amicale.
      Je l’ai donc revu, une heure au Luxembourg — et un grand après-midi chez Jacques où ce fut charmant. Et une autre fois, dehors, la veille de mon départ. Les rapports étaient restés à peu près les mêmes avec seulement un regret plus marqué de mon départ — des attitudes où on pouvait percevoir une émotion contenue et un plaisir apparent et efficace à me parler de lui-même. Voilà tout. Ce dernier jour il me remit un paquet de livres à lire — et je vis en l’ouvrant que deux encore étaient dédicacés pour moi. Il m’avait dit qu’il m’écrirait. Et je l’attendais avec impatience et une curiosité émue. Le mardi, juste avant de partir, je vis Bianca qui était revenue de la veille et qui avait tout su par Fraenkel — Elle me dévoila le coup de téléphone et une ardeur que je ne soupçonnais pas. Il paraît qu’il a tanné Fraenkel pour me revoir, etc. Enfin Bianca exagère facilement.
      Depuis huit jours que je suis ici, j’ai reçu deux lettres de lui. L’une, datée du jour de mon départ un peu défiante et questionnante bien que dénotant un intérêt très vif. L’autre — pour comprendre l’autre il faut que je te dise d’abord qu’il était brouillé avec sa famille qui habite la Bretagne et subvenait seul à ses propres besoins, qu’il plaisantait les voyages et prétendait que les lieux n’avaient pas d’importance, la nature pas de charme, qu’il suffisait de quatre murs et la pensée. Et il se prétendait content d’être familièrement seul au monde, et libre. Or, dans cette seconde lettre qui n’est qu’un billet écrit dans un café voisin de la gare, il m’annonce son départ soudain pour Lorient, chez ses parents (dont il est le seul enfant) en me disant que je n’y suis pas étrangère.
      Et Bianca, deux jours après, m’écrit dans une longue lettre : « André est parti. Vous nous avez changé notre André — il ne rêve plus que de se marier, etc. » Voilà. Il est vrai que Bianca exagère. J’ai écrit, comme il me le demande , à Breton, il y a trois jours — et j’attends. N’est-ce-pas étrange tout cela ?
      Et moi ? Moi, je ne sais pas. Je ne puis dire que j’ai quelque sentiment pour Breton, en dehors de la sympathie que me donnent son talent et sa personnalité. Lui ne m’en manifeste aucune si ce n’est sa conduite en dehors de moi, qui indique tout entière que j’ai pris en quinze jours une grande place dans sa vie.
      Je suis impressionnée, touchée même, mais pas attendrie.
      Ces nuances, ma chérie vont te sembler bien mécaniques et froides — ne t’y arrête pas. Essaie d’imaginer ma surprise, mon intérêt, mon contentement et ma crainte se succédant et tournoyant — et cette sorte d’attente à la fois passive et ardente qu’on ressent en pareil cas. Et songe qu’il y a deux mois je ne songeais qu’à Voldemar.
      Je lui suis toujours attachée. Et j’ai pour l’autre beaucoup plus d’intérêt que de sentiment. N’empêche que la dernière lettre d’Amérique (de Voldemar) m’a causé beaucoup moins de plaisir qu’à l’habitude. Mais comment discerner catégoriquement l’intérêt passionné que donne le nouveau et celui du sentiment — comment faire la part exacte du tort que l’un peut faire à l’autre ?
      Je me livre à l’avenir — lui seul me dira ce qui doit être. Peut-être un peu toi aussi, ma chérie. Est-ce moralement mal de changer ? Je ne le crois plus et ne me préoccupe plus que d’être sincère avec moi-même ce qui est le plus difficile, et avec les autres ce qui est le seul moyen de dessiner sa vie avec beauté et certitude.
      Pour l’instant Voldemar est mon ami et je crois difficile réaliser une entente d’âme plus parfaite, mais facile de trouver un caractère mieux fait.
      Breton, en somme, je ne le connais pas. S’il m’aime, c’est d’emportement, plus que d’entente — il m’intéresse vivement, mais je me sens liée à lui d’aucune façon, sinon par l’espoir, de ce qu’on attend toujours.
      Comment tout cela finira-t-il ? Je regarde ma vie comme un livre — mon amie m’y suit à toutes les pages. Mais je m’y sens impuissante à y écrire moi-même, et simplement heureuse d’y voir commencer un chapitre intéressant. Je suis bien froide, n’est-ce-pas? Et suis honteuse en pensant à l’impression combien plus violente que tout cela m’aurait fait il y a trois ans. Décidément on vieillit — je me sens jeune pourtant pour penser à toi, pour vivre avec toi, malgré tout ce qui matériellement nous sépare, et j’embrasse tes yeux coulants et immatériels comme la pensée.
      Embrasse très affectueusement ta maman pour moi — pas seulement pour les fiançailles mais par affection pure.
      Simone Kahn.

      • #5677 Répondre
        Claire N
        Invité

        — il m’intéresse vivement, mais je me sens liée à lui d’aucune façon, sinon par l’espoir, de ce qu’on attend toujours
        Si je compte bien ça fait deux liens plus un si l’on compte la sensation de ne pas être liée ?

        • #5681 Répondre
          Alain m.
          Invité

          Elle ressent un intérêt intellectuel pour Breton mais à ce moment de leur rencontre cela ne va pas au-delà, d’autant que le comportement de Breton est plutôt « timide » et qu’ elle a une liaison avec Voldemar. Ce qui la perturbe à cet instant, et ce qui est valable pour tout le monde selon elle, c’est « liée par l’espoir de ce qu’on attend toujours » , comme l’attente d’absolu ?
          Mais c’est peut-être une lecture simpliste ?

          • #5691 Répondre
            Claire N
            Invité

            Non je ne trouve pas cela simpliste
            C’est toujours et à chaque fois étonnant
            De constater l’absence totale d’effet du raisonnement, et ce «  besoin ? » pourtant
            De l’exprimer

      • #5682 Répondre
        Graindorge
        Invité

        c’est de la guimauve, ça! Et moi qui m’était dit Chouette, une correspondance choisie par Alain M! Ooooh!

        • #5684 Répondre
          Alain m.
          Invité

          Graindorge, je suis une grosse guimauve sentimentale. Le portrait qu’elle fait de Breton et son questionnement sur ses sentiments me semble intéressant. Et puis sa vie sentimentale est assez libre à ce que je crois connaître. Mais je dois avouer que je suis d’un conformisme en amour et dans tant d’autres choses qu’il ne faut pas hésiter à me secouer bien que je pense qu’il soit trop tard pour espérer un changement dans le domaine sentimental vu mon âge avancé.

          • #5701 Répondre
            Graindorge
            Invité

            Ne changez surtout rien Alain Aime!
            C’est sûrement comme ça que vous êtes aimé.
            Et on ne peut pas vivre sans aimer

            • #5702 Répondre
              Alain m.
              Invité

              C’est inexact mais c’est gentil. Mais j’arrête là car on est pas sur Facebook, et en plus je vois bien que je n’ai pas le niveau

              • #5704 Répondre
                Graindorge
                Invité

                Moi mon niveau est le ras des pâquerettes et sans complexes!!

                • #5741 Répondre
                  Alain m.
                  Invité

                  Continue comme ça, ta vitalité fait plaisir. Salut à toi et bonne continuation.

    • #5983 Répondre
      Claire N
      Invité

      Alain m , dans la suite de cette correspondance
      Sait tu si elle choisit finalement, ou si elle est « emportée «  par le cours des événements ?

      • #7221 Répondre
        Alain m.
        Invité

        désolé Claire N, je n’avais pas vu ta question. Si tu n’as pas cherché, ils se sont mariés en septembre 21.

        • #7245 Répondre
          Claire N
          Invité

          Merci Alain m
          Cela me réjouis !

    • #6352 Répondre
      Graindorge
      Invité

      RACONTE-MOI 14-18
      Lettres à des poilus
      Lycée Majorelle de Toul – 29 avr. 2014 à 17:14 | mis à jour le 13 mai 2014 à 09:20
      18 octobre 1914

      Georges mon amour,
      Ta lettre m’a fait énormément plaisir, ainsi qu’à nos enfants, Albert et Simone. Nous nous inquiétons beaucoup pour toi, j’espère que les combats vont cesser rapidement pour que nous puissions te retrouver afin de reprendre notre vie heureuse lorsque tu étais à nos côté. Je serais prête à tout pour te revoir, même à aller combattre. Je regrette toutes nos petites disputes qui ont eu lieu auparavant. Albert et Simone ne cessent de verser une larme chaque soir en pensant à toi, ils grandissent à une vitesse inimaginable. Ne t’en fais pas pour nous, moi-même et les enfants nous nous portons bien. Nous te soutenons depuis le début, nous admirons ton courage et ta détermination. Reviens nous vite, avec la fierté d’avoir combattu pour la liberté. Les enfants et moi-même nous nous occupons de nos champs et de nos animaux…Je suis certaine que nous te retrouverons rapidement, tu seras parmi nous d’ici peu. Ne perd pas espoir ! Bientôt noël, nous passerons cet agréable moment en famille. Quand on se promène devant le commémoratif élevé à la mémoire des victimes de la guerre 1870-1871, je me dis souvent que toi tu t’en sortiras, que jamais je ne verrais ton nom sur l’un de ces monuments, malgré l’admiration que je voue à ces personnes qui ont donnés leur vie pour la liberté. Reste courageux et déterminé comme tu l’es en ce moment. Bat toi mon amour, on croit en toi.
      Tu nous manques éperdument !
      Nous t’embrassons tendrement.
      Tes chers enfants et ta chère femme adorée.

      Toul, le 1er décembre 1916
      Mon cher Paul,

      J’ai bien reçu ta lettre et c’est avec grande joie que je découvre que tu penses encore à ta grand-mère. Je suis heureuse que tu aies pu obtenir une courte permission pour voir ta future épouse. J’espère que cette guerre se terminera bientôt, pour que je puisse assister à votre mariage, car ma santé se détériore de jour en jour, et il n’y a plus beaucoup de médecins à Toul à cause des combats. J’ai vu dans ta lettre que tu étais à Verdun, ici on parle beaucoup des horreurs de cette bataille. C’est Léonie, la mère de ton camarade le petit Charles qui m’a raconté ce qu’il lui disait dans sa dernière lettre. Il parait que les combats n’en finissent pas, que le froid est insupportable et que vous manquez de nourriture. J’espère que tu vas bien malgré tout, tes parents s’inquiètent beaucoup pour toi et ta petite sœur prie chaque soir le bon Dieu, en espérant que tu reviennes très vite.
      Noël approche à grand pas donc je t’envoie avec cette lettre des chaussettes que j’ai tricotées pour toi, avec la laine que j’ai achetée rue Gambetta, au magasin l’Incroyable. Je pense qu’elles te seront bien utiles et qu’elles te plairont car j’ai choisi ta couleur préférée, tu trouveras aussi quelques madeleines de Commercy, celles que tu aimes tant.
      Cette année, les fêtes de Noël vont être bien tristes à Toul, on apprend chaque jour de mauvaises nouvelles du front et nos hommes nous manquent.
      Porte-toi bien et donne-moi vite de tes nouvelles mon petit Paulo.
      A bientôt,

      Ta chère grand-mère, Renée.

      20 avril 1916, de l’église Saint-Gengoult
      Mon fils,
      J’ai bien reçu ta lettre de confession il y a quelques jours. Je puis prendre à présent un peu de temps pour te répondre. Ton acte est certes grave, mais non condamnable. Tu m’as longuement expliqué que tu avais exécuté un de tes camarades fuyant le combat. Mais l’ayant fait sur ordre de tes supérieurs, ton libre-arbitre n’est pas en jeu.
      C’était bien sûr un choix difficile que le Seigneur t’a demandé de faire mais tu as accompli ce que tout Homme aurait choisi à ta place. Notre Père sera indulgent avec toi et en te battant pour ta Patrie, tu te purifieras et gagneras ta place au Paradis.
      En cette lettre je te donne également des nouvelles de ta fiancée que je vois régulièrement lors de la messe chaque Dimanche et lorsqu’elle vient s’en remettre à la Vierge Marie, pour sauver ton âme. Elle souffre énormément de ton absence et espère te revoir au plus vite avec le moins de séquelles possible mais si tu ne reviens pas, elle comprendra et priera de nouveau pour toi car tu t’es sacrifié pour qu’elle puisse vivre en paix.
      Heureusement pour nous tous, les Allemands ont trop peur de s’en prendre à Toul et ont préféré attaquer Verdun, redoutable mais pas autant que nos solides fortifications. Pour le moment la guerre nous a épargnés, mais si tous les hommes ne se battent pas comme toi bientôt la fin arrivera, alors viendra le jour du Jugement Dernier.
      Je prie pour ton âme et celle de tous tes camarades au front car je sais que vous souffrez beaucoup. Telle est la guerre.
      J’aimerais un jour me rendre sur ces terrains de combat, tel l’évêque Monseigneur Bonnefoi pour officier la messe dans les tranchées.
      Que la volonté divine t’éclaire dans les affres de la guerre, Père Gaspar

      Le 23 avril 1916, à Toul

      Mon cher Albert,
      J’ai bien reçu ta lettre datant du 16 mars, et je m’excuse de ne pas y avoir répondu plus tôt. Ici, les beaux jours reviennent, les nuits deviennent plus courtes et plus claires, ce qui laisse moins de temps à mon inquiétude. J’essaie de m’occuper de la maison comme je le peux, même si l’ambiance y est pesante. Notre petite Louise se porte à merveille, et elle commence même à savoir lire. J’aimerais tant te voir à nos côtés, que tu puisses toi aussi partager ces moments.
      Quand seras-tu de permission à nouveau? Cela fait plusieurs semaines que je n’ai pas eu la joie de te voir. Lorsque tu rentreras, nous irons déjeuner sur les bords du canal de la Marne au Rhin, là où nous nous sommes rencontrés.
      Ici, tout va bien, Toul continue de vivre malgré la guerre. Certaines femmes ont dû reprendre le travail de leur époux, à l’usine, afin que vous ayez le matériel nécessaire pour mener à bien vos combats. Je ne fais heureusement pas partie de celles-ci. L’autre jour, alors que je me promenais avec notre petite, j’ai trouvé 3 francs, et j’ai alors décidé que nous irions au Café de la Comédie, mais celui-ci était fermé. C’est dommage, j’avais tant envie de m’y rendre à nouveau, il me rappelle tant de souvenirs. Mon amie Rose m’a offert une jupe qu’elle ne pouvait plus mettre, elle est bleu clair, je la porterai quand tu rentreras.
      Il devient de plus en plus compliqué de subvenir à nos besoins, même si nous n’avons plus à payer de loyer. Quelques rumeurs courent, celles-ci disent que prochainement, une nouvelle monnaie sera instaurée. Il faut également que je te dise que ton ami Henri a perdu un bras au front, et il est donc resté quelques semaines dans la salle des fractures de notre ville, en vain, il s’est fait amputer et reste parmi nous. Je lui ai d’ailleurs rendu visite hier. Je dois retourner à la cuisine désormais. Que le soleil arrivant avec cette lettre réchauffe ton coeur. Je t’embrasse.
      Ta fleur, Marguerite.

      A Toul, le 19 septembre 1916,
      Cher frère,
      Excuse-moi pour cette attente si pénible. Ces jours-ci, les vendanges m’ont épuisée. Je n’ai donc pas su trouver le temps et la force de t’écrire. Pour autant, les jours sans toi s’en ressentent et ton absence affaiblit, de jours en jours, le peu de famille qu’il nous reste. Malgré l’arrivée de l’automne, le soleil reste à nos côtés et réchauffe nos cœurs en cette froide guerre. Malgré ce beau temps, les nouvelles n’en sont pas plus joyeuses : la guerre est toujours là et les annonces de la mort au combat d’un proche, d’un père ou encore d’un frère, sont de plus en plus nombreuses ici.
      Notre père est mort pour la France et je ne sais si tu te portes aussi bien que tes lettres le disent. En aucun cas, je n’ose m’imaginer te perdre aussi. Je voudrais me battre à tes côtés ainsi qu’essayer d’assurer ta protection. Tu es mon seul frère. J’aimerais venir te rejoindre, frérot. L’Union fait la force paraît-il, alors à deux, nous tuerions plus de boches. Je suis une femme, certes, mais volontaire pour défendre notre patrie et par ma motivation, je le ferais aussi bien qu’un homme. La guerre ne me fait plus peur, tu sais.
      Te souviens-tu de notre jeu préféré, enfants ? Celui que tu m’avais appris alors que je n’avais même pas huit ans. Je suis sûre que tu t’en rappelles. J’étais le gentil soldat et toi le soldat méchant comme on disait si bien. Nous nous faisions la guerre avec des bouts de bois en guise d’arme dans le jardin. Tu vois c’était écrit. Je n’étais déjà pas une petite fille comme les autres. Maman occupe ses journées en se rendant utile dans le quartier. Elle garde les enfants des munitionnettes. Nous serons tous les trois à la maison pour mes vingt ans et la guerre sera finie, je t’en fais la promesse.
      Maman et moi t’embrassons fort,
      Gervaise

      Toul, le 20 janvier 1915
      Mon cher amour,
      Je t’ai choisi cette carte car si tu regardes bien, devant la brasserie, tu peux me voir de dos. Quelle chance ! Je pense reconnaître Elizabeth face à moi.
      D’ailleurs, en parlant d’elle, sa maison a été touchée par les bombardements allemands le 2 janvier et je lui ai donc proposé de l’héberger. Elle m’a beaucoup aidée pour la fin de ma grossesse. Grâce à elle, je n’ai pas accouché seule, elle a pu aller chercher la sage-femme qui habite au dessus du tabac du René. Comme tu le voulais, notre fils s’appelle Henri et il te ressemble beaucoup. Depuis sa naissance, il n’a pleuré que peu de fois : il est très discret et adorable, tout comme toi. La guerre doit sûrement toucher à sa fin, tu pourras très vite le prendre dans tes bras.
      Jean, Hugues et Michel te passent le bonjour de la Brasserie du Nord et ils t’envoient plein de courage. La brasserie est toujours ouverte. Il y a moins de monde qu’avant mais il y en a toujours. Lorsque je travaille, Elizabeth garde Henri mais elle passe de temps en temps pour me voir et pour qu’Henri ne me manque pas de trop. J’ai voulu retourner chez mes parents pour qu’ils m’aident avec le bébé mais faire autant de route aurait été trop dangereux, aussi bien pour lui que pour moi alors j’ai renoncé à cette idée.
      Je ne t’ai pas dit que René voulait fermer son tabac ! Cela a fait beaucoup de bruit dans le quartier parce que tout le monde était contre sa décision. Et puis finalement il a réfléchi et a laissé son tabac ouvert.
      Plein de baisers et d’amour
      Ta Ninette adorée

      Pagney derrière Barine, 23 décembre 1917
      Mon tendre Jean
      J’ai bien reçu ta dernière lettre ainsi que toutes les autres. Continue de m’écrire, je sais que cela te réconforte. Cela fait maintenant trois ans que la guerre a commencé. Je t’assure que bientôt elle va finir, je sais que le temps n’a plus de définition pour toi. Courage, mon Jeannot.
      Ici, la neige est arrivée, tout est blanc, la Barine grouille de tous les piots qui la montent et la descendent en luge. Nos balades et nos nuits à la belle étoile me manquent, tu me manques. Bientôt Noël, encore un sans toi… Mais rassure-toi, le prochain tu seras là, je te le promets. Avec cette lettre tu trouveras une orange que le père Gaspar m’a donnée, deux barres de chocolats et quatre cigarettes obtenues en ville avec beaucoup de mal. Désolée de ne pas pourvoir t’offrir plus mais à cause des boches, à Toul c’est la galère, les commerces qui rament. J’ai même appris qu’un nouveau sou qui va arriver. Je sais que quand tu liras cette lettre tu seras dans la boue et le froid, sans rien. Mon pauvre Jean !
      Dans une semaine, au Café de la Comédie, une partie du 168ème va venir jouer une petite pièce de théâtre, je pense aller la voir car il n’y a pas beaucoup de divertissement dans le coin, sauf la mère Richard qui tous les soirs gueule après son vieux. Ils auraient dû l’envoyer elle au front, elle en aurait choper une paire de boches, je te le dis ! Et au fait mon Jeannot, l’avion qui avait été abattu l’été dernier à ce qui paraît, certains ont essayé de le brûler. Enfin, c’est la vieille madame Ragot qui m’a dit cela, elle porte bien son nom celle-là. Je ne compte plus le nombre de voyages entre notre chez nous et Toul. D’ailleurs la semaine dernière j’ai été voir ton frère à l’hôpital militaire. Il va bien et t’embrasse fort. Tout comme moi, je t’envoie des milliers de baisers en espérant qu’ils te réchaufferont.
      Ton Hélène qui t’est dévouée.

      Le 2 janvier 1916
      Mon cher ancien élève,
      J’ai pris connaissance de votre lettre. Je vous enverrai de quoi vous distraire. J’espère que cela vous parviendra. Il y a peu, je me suis permis d’avoir une courte pensée pour vous. J’ai retrouvé un cahier contenant vos exercices, j’essayerai de vous l’envoyer. Ici à Toul, Ginette qui tenait le Café du Bosquet est décédée avant-hier soir. Sa jeune fille reprendra l’affaire familial. Après un communiqué radio j’ai entendu que l’impôt sur le revenu est entré en vigueur.
      Et vous comment la guerre au front se passe-t-elle ? Vos conditions de vie se sont-elles améliorées? Savez-vous combien de temps il vous reste ?
      Votre petite sœur buvait un café ce matin au Café du Bosquet, elle avait l’air si triste et si seule.
      Vous a t-elle écrit une lettre? Sans doute oui, je vous présente mes condoléances. Vous ne m’en avez pas parler lors de votre première lettre. Votre père combat-il toujours à vos côtés?
      J’espère que votre père est toujours en bonne santé et que rien ne s’est passé.
      Quand vous reviendrez, passez chez moi. J’ai beaucoup de choses à vous montrer que je ne peux pas joindre à cette lettre. Je pense que vous comprenez de quoi il est question.
      Au café un groupe de jeunes hommes expliquait qu’une épidémie de grippe touchait la plupart des soldats: est-ce vrai ? Êtes-vous malade? J’espère que non. Votre tante Andrée avait la syphilis, la pauvre elle n’a pas survécu. Je suis confus de vous annoncer cela par lettre mais je devais vous le dire.
      Je vous remercie d’avoir pensé à m’envoyer une lettre, cela me touche énormément.

      Roger.

      Toul, le 1er mars 1916
      Mon cher papa,
      J’ai bien reçu votre lettre du 19 Février, je suis très heureuse d’avoir eu de vos nouvelles, j’en ai fait la lecture à Maman et petit Léon, ils en ont été ravis.
      Le passage dans lequel vous racontiez ce que vous aviez fait au petit Rufus était fort drôle, pour l’importunité dont vous avez fait preuve lors de son repas, je lui offrirai une pomme comme celle que j’ai achetée ce matin sur la place du marché de l’Eglise St-Gengoult. Maman m’y avait envoyée acheter quelques provisions, car notre boutique « L’incroyable » est très fréquentée ces derniers temps, elle n’a plus le temps d’y aller elle-même.
      J’y ai rencontré le Père Maurice. Maman, Léon et moi allons prier tous les dimanches encore. Il m’a confessé qu’une bataille à Verdun avait débuté. Est-ce l’agitation dont vous m’aviez parlé ? Cependant il m’a affirmé qu’il ne fallait pas que je m’inquiète, et que je continue de beaucoup prier pour vous, papa. Mais je ne m’en fais pas car je sais qu’avec votre habileté à chasser, vous viendrez à bout de ces Boches.
      Vous souvenez-vous d’ailleurs de la promesse que vous m’aviez faite, que lorsque vous reviendrez, nous irons chasser tous les deux ? Moi je n’ai pas oublié, et j’attends votre retour avec impatience. Mon bon papa, je finis cette lettre car je dois aller chercher petit Léon à l’école. Hier j’ai réussi à lui apprendre à écrire « Papa », il en est tout fier et il tarde de vous le montrer.

      Enfin je vous embrasse mon papa que j’aime.
      Votre fille Eugénie

      Toul, le vendredi 6 septembre 1916
      Mon cher petit mari,
      J’ai bien reçu ta lettre datée du 27 août, excuse-moi d’avoir un peu tardé à répondre, à l’arrière ce n’est pas facile, mais ne t’inquiète pas, tout va bien pour nous. Je suis heureuse que tu aies visité l’église de Corbie, était-elle belle ? Dis-moi en plus, j’aimerais tout savoir, j’aurais l’impression de me sentir avec toi. Tu trouveras avec ma lettre un paquet dans lequel il y a un manteau que j’ai acheté pas très cher chez le tailleur Rue de Rigny. J’espère qu’il te tiendra chaud et qu’en le portant tu penseras bien à moi.
      Hier, je me suis accordé un peu de temps libre – les enfants sont avec ma mère – pour aller au café du Bosquet, tu sais, celui place de la République. J’étais avec Léon, qui a eu sa permission. Ton frère va bien, il a simplement l’air d’être épuisé. J’ai appris par lui que votre petite-cousine, Lucette est morte de la grippe à Verdun. J’ai entendu aussi dire que le général Joffre a demandé à Pétain de préparer les troupes sur la rive droite pour la reprise des forts de Vaux et de Douaumont. As-tu entendu parler de ça ?
      Tu manques énormément aux enfants – à moi aussi bien sûr – et ils me demandent sans cesse quand tu reviens. Je ne sais quoi leur répondre. Annie t’a fait un joli dessin pour ton retour qu’elle attend vivement ! Quant à Victor, il joue aux soldats dans la cour devant la maison avec le fils de Michelle.
      Que tu reviennes vite ! En attendant, je suis impatiente de recevoir ta prochaine missive. Toutes mes pensées t’accompagnent, mon Chéri.
      Ta femme qui t’aime, Margot.

      31 Octobre 1916
      Cher Papa,
      J’espère que tu te portes bien. Je suis heureux que tu te sois souvenu de mon anniversaire. Maman m’a offert un tricot que l’on passe par dessus la tête. Il est vert et c’est la couleur de l’espoir.
      Comme tu le sais déjà, nous avons été évacués de Pierrefitte-sur-Sauldre, pour aller à Toul. On nous a dit que c’était une ville fortifiée et que même les Boches en avaient peur, on est donc en sécurité. Un couple de personnes âgées nous a accueillis dans une énorme maison, trop grande pour eux. Ils sont très gentils mais très bavards, leurs fils sont des soldats, comme toi! Je commence à me faire à cette vie. J’ai même réussi à apprendre des noms de rues avec maman: rue Gambetta, rue de Rigny et rue Drouas.
      Comme tous les jours, depuis qu’on a emménagé, maman a acheté l’Est Républicain et m’a dit qu’il y avait une pièce de théâtre, réservée aux soldats blessés. Je pense à toi quand on se balade avec maman et que l’on passe devant l’hôpital Gama. On y croise souvent des soldats. Je crois qu’on les appelle les poilus.
      Quand maman est occupée par son travail, à l’usine, je sors avec plusieurs amis et on va jouer au cerceau dans les Promenades autour des Remparts. Et quand elle ne rentre pas trop tard, on chausse nos souliers pour aller patiner dans les Fossés des Remparts. C’est amusant quand je tombe, ce qui arrive souvent, mais il y a toujours maman pour me rattraper et me remettre en piste. Quand cela arrive, je ris, je suis heureux mais pas totalement.
      Dans ces moments-ci, je pense à toi, au fait que, bientôt, tu seras parmi nous, comme avant. On jouera à la balle dans le grand jardin de la voisine pendant que maman préparera du vin et pour moi, un sirop.
      Avant ton départ, tu m’as expliqué qu’il fallait que je devienne l’homme de la maison, tu y fais encore allusion dans ta carte: je ne te décevrai pas. Je prendrai soin de maman en ton absence, mais reviens vite quand même!

      Ton petit Albert qui t’aime.

      8 novembre 1916, Bulligny

      Mon cher Auxence,
      Nous reçûmes ta lettre il y a quelques semaines, que d’inquiétudes ! Si tes pieds ne gèlent pas, laisse-les te guider, c’est que d’autres boches t’attendent. Ta patrie est derrière toi, tu reviendras sûrement, cher fils, labourer la terre de nos ancêtres et embrasser tes vieux parents. Bulligny est secoué; l’autre jour, un moineau s’est empalé sur le pique du coq de l’église, le prêtre croit à une malédiction… Ce fut la foire, les vieux des alentours vinrent voir « le beau moineau […] le moineau fou ! ».
      Cependant, cette frivolité fut atténuée par la demande de paix allemande. Le vieux Dédé, y dit qu’on est pas sorti de là, que si on accepte, le déshonneur nous couvrira ! Peut-être bien que tes « bourreurs de crâne » continuent leur labeur… On parle de guerre sous-marine, maintenant, la jeunesse mourra dans l’eau, tu crois que c’est un progrès ? On te mettra sûrement bientôt dedans, au moins, tes pieds gèleront plus; t’auras chaud sous l’océan mon petit.
      La terre ne gèle pas elle non plus et les poules nous pondent de beaux œufs bien ronds et bien frais qu’on revend 50 centimes la douzaine; les vaches ne donnent plus de bon lait, penses-tu qu’elles puissent être affectées par la guerre elle aussi ?
      Sache que nous prions pour toi chaque jour, le prêtre nous a béni, Dieu te protège. Garde la foi en ton cœur, seule elle te rendra meilleur. On t’envoie, pour saluer ta bravoure, du pâté de sanglier que ton père a chassé dans les bois, du premier coup qu’il l’a eu ! Il y a de la goutte aussi, un cadeau de Renée. Il dit qu’il va bientôt mourir, que cette putain de guerre l’use sans y être, il te transmet du courage.
      As-tu revu Alfred ? Je t’embrasse avec toute l’affection que je te porte depuis que tu es enfant. Si tu y es autorisé, viens nous voir.

      Ta mère, Jeanne.

      Mon cher Auguste,

      Tes lettres me sont de plus en plus rares, et on ne cesse de voir des soldats remplir l’hôpital Gama. Chaque fois mon cœur se serre et je prie le seigneur pour que ce ne soit pas toi. Je sais que tu ne peux pas tout me dévoiler mais qu’ici on nous ment sur vos conditions. J’espère que tu ne manques de rien, et que le moral va. J’espère surtout que tu manges à ta faim, et que tu n’as pas trop maigri. Nous venons à bout de nos provisions de l’année dernière, et comme tu sais, les enfants grandissent et ont plus gros appétit. Je t’envoie une photo de Thérèse, qui a fait ses premiers pas, bien entourée des ses frères et sœurs, Paul, Camille et même Jean qui n’a pas boudé pour cette fois !
      Ici, l’hiver est rude, et il m’est de plus en plus difficile d’aller m’occuper des bêtes. Les enfants ont arrêté l’école et m’aident dans la ferme, chacun à leur manière. Tu serais fier d’eux mon Auguste ! Paul s’occupe de la traite et m’aide aux champs ainsi que les voisins, tu sais les Kuhn ! Camille et Jean se réjouissent d’aller vendre les récoltes au marché, quand il y en a. Il est vrai que cela nous rapporte peu en ce moment, mais c’est toujours mieux que rien et les enfants y sont bien accueillis par les autres marchands. Tu verrais notre Thérèse qui nourrit les poules ! Les enfants demandent régulièrement de tes nouvelles et cela me fait du mal au cœur de savoir que Thérèse ne se souvient pas de son papa.
      L’Etat a mis en place des tickets de rationnements, pour le linge et le pain. Mais tout cela n’est que mensonge pour nous faire croire que de là-haut ils contrôlent la pénurie. Tout le monde autour de nous croit que tout va bien, alors que moi je sais que ce n’est pas vrai.
      J’espère que tu n’as pas trop froid, et surtout que la couverture que je t’ai envoyée pour la Noël te suffit. Je suis en train de te tricoter un pull, je te le ferai parvenir le mois prochain. J’espère que tu le recevras et que personne ne te le volera.
      Je t’embrasse bien fort.

      Ta Louise.

      A Toul, le 19 avril 1915,

      Cher Roger,
      J’ai bien reçu ta babillarde mon ami, si tu savais comme je suis rassuré que tu aies été en permission il y a encore quelques jours et que tu aies pu regarder une représentation avec tes camarades. Oh cela me rappelle notre bon vieux temps au Théâtre Militaire dans la petite rue d’Inglemur! Eh bien ici à l’hosto je suis dans les pommes à cause de ce foutu gaz allemand, pâle et fadé de leurs abeilles comme je suis je me dis que nous sommes partis, Roger, la fleur au fusil. Tous cela pour ça : une petite permission et un passage à l’hosto.
      Te souviens-tu du jour où nous avons vu la projection des Misérables au palace au fond de la rue Jeanne d’Arc avec les copains ? Ah que Hugo nous montrait une guerre différente ! Waterloo, foutaise ! Avec les camarades il nous est difficile de nous trouver une liquette ou même des godasses sans trous. Je veux dire qui ne se remplissent pas de boue. L’adjudant chef de l’escouade nous a supprimé le jus après la becquetance et la bidoche. Donc on regarde défiler les dragons. On avait de moins en moins de gnôle et on se les briffe jour et nuit dans le baroufle du feu, qu’on arrivait pas à fermer la devanture nous et nos totos.
      J’espère que votre cuistot crie encore au rab et que tu ne finiras pas à l’hosto comme moi à moins que tu aies la bonne blessure. J’ai entendu dire un autre soldat qu’on allait lancer une offensive dans la Marne. [censuré]Ici place de la République, il y a un kiosque à musique où se déroulent des concerts et rue de la République le café National cinéma projette encore quelques films. J’espère pouvoir passer un temps au jardin d’été, avant de retourner dans nos trous, car en ce mois d’Avril il fait assez beau. Quand on se sortira de ce bousier, on reprendra notre bon vieux théâtre, je te le promets, Roger.
      Michel.

    • #6356 Répondre
      tristan
      Invité

      « Le vers et la tragédie appartiennent l’un et l’autre au domaine de la vie aristocratique ; la comédie est l’art des classes inférieures »

      Pas con, mais faudrait nuancer un peu. L’écrit a été inventé pour compter les biftons et la poésie pour chanter les salopes et les assassins..après ça s’est raffiné, SoR..comme le cognac était une sale gnole pour prolo à ses débuts..l’oublier c’est mentir

    • #6357 Répondre
      tristan
      Invité

      Résumons.

      Une société bien organisée n’a que faire de ces individus dangereux, incertains, imprécis, inadaptés au réel, incapables, que sont les poètes.
      Que de soucis nous seraient épargnés si, non seulement en littérature mais aussi en politique, nous pouvions éviter, éliminer, annihiler, neutraliser, poésie et poètes.
      La poésie, c’est du temps perdu, ça sert à rien, c’est une activité inutile, ça ne veut rien dire, c’est des vieilles pratiques qui plaisaient dans le temps à des vioques aristocratiques, aux jeunes filles en pleine puberté, le cœur en feu, le culte en chaleur, ça plaisait aux gars trop malingres pour faire de l’haltérophilie … Fini tout ça ! La poésie, et je m’en félicite, elle est en train de crever de sa belle mort, la vieille.

    • #6394 Répondre
      Graindorge
      Invité

      Nota bene à l’attention de Alain M:
      J’espère ne pas vous avoir froissé en ayant dit que la lettre de Simone Kahn était de la guimauve… La spontanéité a ses tares. J’aurai dû tourner mon ordinateur 7 fois avant d’écrire. Le mal est fait. Croyez bien que pour moi c’est un très grand privilège et un honneur de pouvoir me promener dans ce chantier autonome. Je vous admire presque tous. Je m’enrichis, j’apprends des choses, je découvre. Je passe mon nez par la porte de certaines « entrées », j’écoute, je lis, je note, je rebrousse chemin sur la pointe des pieds. Ou j’amène mon petit grain.
      Si j’ai partagé ces « lettres aux poilus », ce n’est pas pour opposer des humains de différents bords mais juste parce qu’elles m’ont touchée. Ces lettres ont été lues par leurs destinataires. Ou pas. Des destinataires dans la boue et le froid avec parfois des trous aux chaussures. Ce sont des lettres qui n’appartiennent peut-être pas à la littérature mais je les aime et j’ai juste voulu faire un petit coucou à toutes ces dames et à tous ces messieurs dont on a pour la plupart que les prénoms. Et en les nommant, qui sait? peut-être que de là où ils sont, leurs âmes verront mon sourire amical et mon salut.
      GEORGES, PAUL, ALBERT, SIMONE, RENÉE, LÉONIE, CHARLES, ALBERT, LOUISE, ROSE, HENRI, MARGUERITE, GERVAISE, ÉLISABETH, JEAN, HUGUES, MICHEL, HÉLÈNE, RENÉ, NINETTE, GINETTE, ANDRÉE, ROGER, RENÉ, JEAN, MADAME RAGOT, GINETTE, LÉON, RUFUS, EUGÉNIE, LUCETTE, ANNIE, MICHELLE, VICTOR, MARGOT, ALBERT, AUXENCE, DÉDÉ, RENÉ, ALFRED, JEANNE, AUGUSTE, THÉRÈSE, PAUL, CAMILLE, JEAN, LES KUHN, PÈRE GASPAR, MONSEIGNEUR BONNEFOI, ROGER, MICHEL… Je vous salut.

      Moi aussi, je suis une grosse guimauve. Et sûrement bien pire que vous.

      • #6421 Répondre
        Alain m.
        Invité

        Pas de soucis Graindorge. Mon retrait du forum n’a pas à voir avec ton commentaire. Bonne continuation.

    • #6443 Répondre
      Graindorge
      Invité

      Merci pour tout: le cardinal de Retz, Rimbaud, Sand etc
      Cordial poignée de main
      Deu vos guard

    • #6603 Répondre
      Graindorge
      Invité

      Mésopotamie au troisième millénaire avant J.C., ce message donne un bel exemple d’amour filial ; un personnage nommé Ludingirra l’adresse à un courrier royal qu’il charge de le transmettre à sa mère, vivant à Nippur. Pour qu’il puisse la reconnaître, Ludingirra lui donne des précisions :
      Ô messager royal, prends la route, comme envoyé spécial, porte ce message à Nippur ; pars pour ce long voyage ; peu importe si ma mère est éveillée ou si elle dort, va droit à sa demeure. Si tu ne connais pas ma mère, tu la reconnaîtras aux signes que voici : Son nom est Sat-Ishtar… Ma mère est semblable à une lumière brillant à l’horizon, c’est une biche des montagnes, étoile du matin qui scintille à midi, cornaline précieuse, topaze de Mahrashi, trésor digne d’un frère de roi ; pleine de séduction, un bracelet d’étain, un anneau… d’or resplendissant… figure protectrice, taillée dans l’albâtre et le lapis-lazuli… Ma mère est la pluie du ciel, l’eau pour les meilleures semences… un jardin de délices plein de joie, un canal apportant les eaux fertilisantes, une datte sucrée… prémice recherchée… Ma mère… est une princesse, une chanson d’abondance… un palmier odorant, un char de bois de pin, une litière de buis, un flacon de coquille, débordant de parfum… Quand ces signes te l’auront désignée, et qu’elle sera, rayonnante, devant toi, Dis-lui : « Ludingirra, ton fils bien-aimé, te salue.

    • #7064 Répondre
      Claire N
      Invité

      Cette lecture de la description de l’amour est émouvante
      L’être aimé semble «  infuser «  tous les recoins du monde , et pourtant rien ne suffit pour cerner le sentiment.
      J’aime bien qu’il utilise un messager , mais Le messager ne peut reconnaître une personne aimée parmi toutes celles qui le sont

    • #7353 Répondre
      Carpentier
      Invité

      Merano-Untermais, Pension Ottoburg
      [avril 1920]
      ● Chère Madame Milena,
      La pluie qui n’arrêtait plus depuis deux jours et une nuit vient de cesser, pour peu de temps sans doute, mais enfin c’est un événement digne d’être fêté, et je le fais en vous écrivant. D’ailleurs, la pluie elle-même ne me gênait pas tellement; ici c’est l’étranger, en tout petit bien sûr, mais cela fait plaisir quand même. Vous aussi, si j’ai senti juste (il faut croire que je ne parviens pas à épuiser le souvenir d’un unique tête-à-tête bien bref et bien muet) , vous avez été très contente de trouver l’étranger à Vienne; il vous est devenu pénible par la suite à cause de la situation générale; mais ne l’aimez-vous pas vous aussi en tant que tel? (Ce n’est d’ailleurs pas bon signe; il ne faut pas).
      Ici, je vis fort bien; je crois qu’un corps mortel ne saurait supporter plus de soins; mon balcon plonge dans un jardin; il est tout entouré et recouvert d’arbustes en fleurs (il y a ici une végétation extraordinaire; quand les flaques gèlent presque à Prague, ici les fleurs s’épanouissent à loisir devant mon balcon); ajoutez-y que je donne en plein soleil (à moins que ce ne soit en plein ciel de nuages, comme depuis une semaine). Des lézards, des oiseaux, couples fort disparates, viennent me rendre des visites: ah! que je vous conseillerais volontiers Merano ! Vous me parliez dans une de vos dernières lettres de l’impossibilité de respirer, le propre et le figuré se touchent dans ces mots, et peut-être les deux sont-ils un peu plus faciles ici.
      Très cordialement.
      Votre F. Kafka
      (- Gallimard 1988, p.9 et 10-)

      • #7384 Répondre
        Claire N
        Invité

        Merci
        Comme il écrit bien du printemps !
        La c’est l’inverse de la lettre précédente pour moi
        On ressent bien qu’il est amoureux ( ou je suis parano?)
        Mais ce n’est que par sa description du monde qui l’entoure et l’envie qu’il lui porte que je rescent cela

    • #8225 Répondre
      Carpentier
      Invité

      Merano-Untermais, Pension Ottoburg,
      [avril 1920]

      ● Chère Madame Milena,
      Je vous ai envoyé un mot de Prague et un autre de Merano. Je n’ai pas eu de réponse. À vrai dire, ils n’en exigeaient pas d’urgente, et si votre silence ne traduit qu’un de ces états de bien-être qui s’expriment souvent par le dégoût de l’écriture, je n’en suis pas mécontent. Mais il peut se faire aussi – c’est pourquoi je vous écris – que ces lettres vous aient blessée d’une façon ou d’une autre (qu’il a fallu que, bien contre mon gré, j’aie eu la main lourde en ce cas!), ou, ce qui serait encore pire, que l’instant de répit dont vous me parliez soit terminé et que vous reviviez de mauvais moments. Dans le premier cas, je ne sais que dire, tant mon intention était pure, et appliquée à tout le contraire; dans le second, je ne devine pas – comment pourrais-je deviner? – je vous demande seulement: pourquoi ne pas sortir un peu de Vienne? Vous n’êtes-pas, comme d’autres, apatride. Un séjour en Bohême ne vous remettrait-il pas? Ou, si pour des raisons que j’ignore, vous ne voulez pas de la Bohême, un autre endroit? Merano même ferait peut-être l’affaire? Le connaissez-vous?
      De deux choses l’une: ou vous continuez à vous taire, et cela signifie ’ tout va bien ’ ; ou alors vous m’envoyez un mot.
      Très amicalement,
      Kafka.

      Je m’aperçois tout à coup que je ne me rappelle au fond aucun détail particulier de votre visage. Seulement votre silhouette, votre costume, au moment où vous êtes partie, entre les tables du café; de cela, oui, je me souviens.

    • #8325 Répondre
      Claire N
      Invité

      Carpentier, je me questionne comme lui , tu as la réponse à sa question ? ( ou tu sais où je peux la trouver ?)

      • #8326 Répondre
        Carpentier
        Invité

        il suffit de lire la correspondance de Franz Kafka avec sa traductrice, celle qui inclut notamment ces 2 premières lettres, la publication du recueil de leur corres s’appelle: lettres à Milena.
        J’en publierai d’autres si ça dérange pas trop ici

      • #8329 Répondre
        Carpentier
        Invité

        Précise-moi quand même de quelle question tu parles, stp
        Milena Jelenska est avec son mari quand ils se voient pour la première fois et la spécificité de ce recueil réside dans le fait qu’on n’y lit que ce que lui écrit Kafka alors on suppose/transpose ainsi seulement ce qu’elle lui écrit.
        Après, il est vrai que Kafka écrit régulièrement ‘ dans ta lettre tu m’écris que …’ donc on se loupe sans doute pas trop quand on imagine 😉

    • #8338 Répondre
      Graindorge
      Invité

      Un très grand merci Carpentier pour re activer cette entrée que j’adore. Vivement d’autres lettres!!!

    • #8610 Répondre
      Carpentier
      Invité

      [Merano, 29 mai 1920]
      (Des lignes sur des reprises et imprécisions du travail de traduction, sur le mari de Milena, la signature devenue Votre FranzK. et un p.s. : )
      ● Puis-je recevoir encore une lettre d’ici samedi? Qu’en pensez-vous? Ce serait possible. Mais cette rage de lettres est insensée. Une seule ne suffit-elle pas? Ne suffit-il pas d’une certitude? Bien sûr! et cependant on renverse la tête, on boit les mots, on ne sait plus rien, sinon qu’on ne veut pas cesser. Expliquez-moi ça, Milena, Mme le Professeur Milena!

    • #8693 Répondre
      Graindorge
      Invité

      Et des lettres de Milena?

      • #12991 Répondre
        Carpentier
        Invité

        T con 🤣🤜🤛
        Relis le titre 😉😂

    • #11305 Répondre
      Alain m.
      Invité

      À l’encyclopédie des nuisances ,
      Chers amis, lundi 16 septembre 1985
      Nous avons reçu, en rafale, les livres — pour jeunes ou plus vieux lecteurs — , les textes, les photos, les pommes, la confiture, etc., etc. Combien de beaux présents vois-je ici assemblés…
      Ô splendide nouveau monde qui compte de pareils châtelains !
      La note sur le détracteur de Machiavel* va bien, sauf la septième ligne, qui est obscure. Mais, sur un plan plus général, je crois que les camarades Encyclopédistes devraient tenir une réunion de travail sur le thème « Ne doit-on pas prendre garde à limiter un peu, en quantité, le recours au ton de l’ironie ? » Vous maniez volontiers l’ironie parce que vous l’employez avec talent, et avec plaisir. Et parce qu’il y a vraiment de quoi, certes ! Mais voici les arguments contre, non au sens absolu, bien sûr : 1) L’ironie tout au long d’un texte tend généralement à des phrases plus longues, comportant plus de relatives, et d’allusions. Toutes choses égales d’ailleurs, elle demande plus de culture chez le lecteur.
      2) Elle fait un effet plus puissant par saccades qu’à jet continu (on doit faire du reste la même remarque pour les injures directes, qui sont le contraire de l’ironie).
      3) Notre époque, par bêtise et inculture, et même plus profondément par sa manière mécanique de ne plus concevoir qu’une adhésion positive à tout ce qui est là, ne comprend guère l’ironie ; et tendancielle ment est en train d’en perdre la dimension, le concept.
      4) L’ironie est un peu dépassée, objectivement, par la grossièreté unilatérale de la marche du monde vers sa perte. 5) Enfin, et ici nous retrouvons la significative question des «aigris», votre ironie, vu les nuisances dont vous parlez, sera forcément amère, doit l’être, et en ce sens risque de ne pas désespérer l’ennemi comme c’eût été le cas voilà cent ans, ou même vingt. L’ennemi n’a plus aucun terrain commun avec vous, même sur le plan de la logique formelle. Il se dira : pendant que les mécontents ironisent agrément, nous polluons chaque jour le monde, nous le modernisons foutrement, et nous en tirons jusqu’à 25 000 N.F. par mois, sans compter un colloque semestriel à Tokyo et à Los Angeles. C’est fibré, ça !
      Au profit de quel ton faudrait-il modérer la place de l’ironie ? C’est simple. Le ton qui doit se voir en expansion scandaleuse dans l’Encyclopédie doit fatalement être là critique à la hache ( Nietzsche aurait dit «à coups de marteau »), la dénonciation menaçante, l’invective, la prophétie ad hominem. Enfin, il faut se vanter de les avoir démasqués, et déjà par là de les mettre grandement en danger. Le syllogisme est simple : personne nulle part, ne dit ce que nous disons. Il faut donc qu’il y ait un intérêt vital à cacher de si importantes évidences. Or, nous, nous avons réussi à les dire, pour leur malheur.
      Pour réécrire Abat-faim, c’est très facile. Il n’y a qu’à tourner en harmonieux exposé discursif ce qui est fait de notes télégraphiques et de parenthèses (rien qu’en s’interdisant dans ce texte l’emploi d’une seule parenthèse, tout son ordre est changé). J’aimerais recevoir le «calendrier provisoire » des futurs concepts traités, qu’ évoque la quatrième livraison dEdN.
      Nous partirons d’ici au début de la semaine prochaine, pour Arles. Vers le 15 ou 20 octobre, nous irons à Paris. Si vous êtes là et si, comme probable, nous voyageons en voiture, nous pourrons faire un crochet par votre fief . Amitiés , Guy Debord.
      *Jacques Heers, professeur d’histoire médiévale à l’université Paris IV, déclarait que «l’auteur du Prince n’avait été en fait qu’un bureaucrate obscur, arriviste et opportuniste».

    • #11316 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

      Passionnant tout ça
      Où l’on voit encore que la grande affaire de Debord, comme de tout écrivain, fut bien le style. C’est à dire le ton. C’est à dire l’humeur portée par ce style. C’est à dire l’ humeur que doit rendre ce style. C’est à dire : comment dois-je prendre le monde? Quel vivant ai-je envie d’être (ou : quel genre de vivant ai-je envie de sembler être via mes livres)
      On voit que la question de l’ironie est à la fois une question de justesse et de stratégie.
      Les questions de ton sont des questions de fond. Le ton est le vrai fond de l’écrivain – aussi engagé soit-il.

      • #11376 Répondre
        Alain m.
        Invité

        Joli déroulé de ta pensée et intéressant car à travers l’analyse que tu fais de son style et de son ton ce sont les tiens que l’on reconnaît.

    • #12253 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Monsieur R…,
      Vous me demandez quelles peuvent être les causes de mon mépris pour la société : désirez-vous donc aussi pouvoir la mépriser? En seriez-vous déjà réduit à ce point ? Si jeune, auriez-vous déjà éprouvé de ces peines qui déchirent et font homme avant le temps ? Je vous plaindrais bien sincèrement. Quoi ! à cette heureuse époque de la vie, la seule peut-être où vous puissiez espérer les jouissances qu’il est donné à l’homme de goûter par l’amour et l’amitié, à cette époque de charmantes illusions, d’impressions vierges, voudriez-vous déjà dessécher votre âme, tuer votre cœur de votre propre main ? Croyez-le bien, à cette étude d’anatomie morale, vous ne gagnerez jamais en science ce que vous perdrez en bonheur.
      Si j’avais un conseil à vous donner, et cela m’est peut-être permis, je vous dirais : Laissez-vous vivre, jeune homme, prenez la société pour ce qu’elle est, sans chercher à l’analyser ; ne vous laissez jamais abattre par l’adversité et l’injustice ; soulagez l’infortune toutes les fois que vous en trouverez l’occasion, et vous trouverez le bonheur au fond de votre cœur, n’existât-il que là. Le moment des désenchantements et du positif ne viendra que trop tôt.
      Je désire beaucoup, monsieur, que mes paroles puissent vous détourner d’une tendance d’esprit dangereuse pour vous-même en ce qu’elle ne peut que diminuer la part de bonheur que vous êtes sans doute appelé à recueillir.
      Agréez, je vous prie, l’assurance du sincère intérêt que je porte à tous ceux de votre âge.
      Votre dévoué.
      Lacenaire
      La Conciergerie, 4 janvier 1836

    • #12833 Répondre
      Claire N
      Invité

      Petite nouvelles de l’état de la correspondance ;
      Ma fille adolescente a hier écrit sa première lettre d’amour je pense
      C’était étrange de la voir me demander comment on place l’adresse de l’expéditeur et le timbre
      J’ai trouvé cela joli comme un printemps

      • #12921 Répondre
        Graindorge
        Invité

        ooooh! Trop mimi!🌺

    • #18864 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Mes chers parents,
      Charenton, 30 avril 1871

      Me voici par le peuple de Paris introduit dans les affaires politiques jusqu’au cou. Président de la Fédération des artistes, membre de la Commune, délégué à la mairie, délégué à l’Instruction publique : quatre fonctions les plus importantes de Paris. Je me lève, je déjeune, et je siège et préside 12 heures par jour. Je commence à avoir la tête comme une pomme cuite.
      Malgré tout ce tourment de tête et de compréhension d’affaires sociales auxquelles je n’étais pas habitué, je suis dans l’enchantement. Paris est un vrai paradis ! Point de police, point de sottise, point d’exaction d’aucune façon, point de dispute.
      Paris va tout seul comme sur des roulettes. Il faudrait pouvoir rester toujours comme cela. En un mot, c’est un vrai ravissement.
      Tous les corps d’État se sont établis en fédération et s’appartiennent. C’est moi qui ai donné le modèle avec les artistes de toutes sortes. Les curés aussi sont à leurs pièces comme les autres, ainsi que les ouvriers, etc., etc., les notaires et les huissiers appartiennent à la Commune, et sont payés par elle comme les receveurs de l’enregistrement. Quant aux curés, s’ils veulent exercer à Paris (quoiqu’on n’y tienne pas), on leur louera des églises.
      Dans nos moments de loisir, nous combattons les saligauds de Versailles, chacun y va à son tour. Ils pourraient lutter dix ans comme ils le font sans pouvoir entrer dans nos murs, nous perdons très peu de monde et ils en perdent énormément ; ça n’est pas malheureux, car tout ce qui est à Versailles, comme si on avait choisi, est le monde duquel il faut se débarrasser pour la tranquillité, c’est tous les mouchards à casse-tête, les soldats du pape, les lâches rendus à Sedan, et, comme hommes politiques, ce sont les hommes qui ont vendu la France, les Thiers, Jules Favre, Picard , et autres, scélérats, vieux domestiques des tyrans, vieilles poudrées des temps féodaux monarchiques, en un mot la plaie du monde entier.
      Paris a renoncé à être la capitale de la France. La France ne voulait plus que Paris lui envoie ses préfets. La France doit être contente, elle est exaucée. Mais aussi Paris ne veut plus être conduit par la France ni par les votes des paysans qui votent pour le Père-Blicite. C’est rationnel, du moment que la province envoie à Paris les gens qui leur paraissent parmi eux les plus distingués pour l’instruire, une fois qu’ils sont instruits, ils ne doivent plus avoir la prétention de les diriger avec leur ignorance.
      Il faut être logique. Aujourd’hui Paris s’appartient. Il coopérera dans la mesure aux besoins de la France, en restant uni à la patrie commune, et il désire que toutes les provinces de France imitent son exemple, de telle sorte que cette fédération devienne une unité puissante qui paralyse à tout jamais les gouverneurs de toutes sortes, ainsi que les vieux systèmes monarchiques, impérialistes et autres.
      Il veut que la liberté (et il n’y a pas à y revenir) soit consacrée sur la terre. […]
      Je ne sais maintenant, mes chers parents, quand j’aurai le plaisir de vous revoir. Je suis obligé de faire énergiquement tout ce travail qui m’est confié, et pour lequel j’ai eu tant de propension pendant toute ma vie, moi qui étais décentralisé, en ce sens que j’étais retranché dans mon individualité pendant toute mon existence. Pour être dans le sens de la Commune de Paris, je n’ai pas besoin de réfléchir, je n’ai qu’à agir naturellement.
      La Commune de Paris a un succès que jamais aucune forme du gouvernement n’a eu. Nous venons de recevoir à l’Hôtel de Ville la délégation des francs-maçons, ils étaient 10 000, ils nous garantissent deux cent cinquante mille adhérents et combattants. On ne nous appellera plus une poignée de factieux. À Versailles, on établit le vrai désordre intentionnellement et maladroitement, en rétablissant avec les fameux députés que la province leur a envoyés et les d’Orléans et les Napoléoniens.
      Je vous embrasse en vous tranquillisant sur mon sort. Portez-vous tous bien et dormez sur les deux oreilles.
      Je n’ai pas eu de chance. J’ai perdu tout ce que j’avais eu tant de peine d’amasser, c’est-à-dire mes deux ateliers, celui d’Ornans par les Prussiens et le bâtiment de mon exposition au pont de l’Alma, que j’avais fait transporter à la Villette, qui a été employé aux barricades contre les Prussiens.
      Gustave Courbet.

    • #20029 Répondre
      Alain m.
      Invité

      À Guy Leccia,
      7 décembre 1976.
      [ ……… ]
      Sur la partie theorique de ta lettre, je dirai d’abord que je suis bien d’accord sur le fait que la révolution doit répondre en pratique à tout le problème de l’écologie, au sens le plus large (l’augmentation des troubles psychiques est peut-être aussi grave à court terme que les ravages des pesticides ou des radiations nucléaires, etc.) ; et qu’elle doit pouvoir y répondre, c’est- à-dire gagner dans un délai assez bref, sous peine de voir se perdre l’enjeu lui-même. Il ne faut pas seulement voir s’effondrer le monde – ce qui est déjà indubitable -, il faut le redresser, le remplacer. Grand travail !
      Sur la récupération, je pense comme toi que c’est aussi – et peut-être, d’un point de vue historique, principalement – un effet de la crise d’une société, de l’affaiblissement des idées du pouvoir. En ce sens d’ailleurs les gouvernements récupèrent autant et parfois plus que les oppositions modérées ou pseudo-extrémistes, et c’est un signe de leur malheur à tous. J’ai souvent combattu, chez certains camarades, une tendance quelque peu puriste-moraliste à ne voir qu’une désastreuse perte de la vérité critique quand un thème nouveau est repris et falsifié dans l’actuel spectacle social, sans voir que c’est aussi le cheminement nécessaire de ce qui réussit à ébranler une société. Ce simple mécontentement exprime effectivement une sorte de dépit de propriétaires. Quand on possède vraiment une critique, on sait en faire usage – et c’est en quoi l’on se distingue très aisément des récupérateurs ! -, et donc on n’a nul besoin de jouer abstraitement les propriétaires. Cette constatation n’empêche pas de bien reconnaître la position sociale et les buts objectifs et subjectifs des récupérateurs (gouvernants ou carriéristes).
      Sur « l’homme et l’oeuvre », j’admets tout à fait que l’on ne doit pas juger un auteur sur sa moralité, son comportement politique (ou social, etc.); autrement dit sur n’importe quoi de manifestement extérieur à l’œuvre qui est le seul point de départ de la discussion et la seule origine du fait même qu’on ait parlé de cet homme. Mais presque toutes les oeuvres d’aujourd’hui dont nous parlons ont choisi de mêler – et d’abord parce qu’elles sont dépourvues d’un critère interne vraiment décisif – à leur tissu même le critère de la vérité politique, ou du pittoresque biographique: parce qu’elles croyaient plus ou moins en avoir besoin, pour se soutenir. Et il est normal que «qui tire l’épée périsse par l’épée ». Ainsi, tandis qu’il est pleinement indifférent que Shakespeare n’ait jamais vu Vérone ou Venise, il n’est pas insignifiant qu’un pompeux mythomane comme Malraux n’ait jamais mis les pieds en Chine dans les années 20, quoique ayant alors fondé sa violente publicité mondaine de bouche à oreille sur cette aventure (mais si La Condition humaine valait intrinsèquement le Don Quichotte, cela redeviendrait sans importance). Il faut comparer le comparable; et le contraire de Malraux, dans ce temps, était Orwell quand il a écrit La Catalogne libre, qui est à tout point de vue un meilleur livre que, par exemple, L’Espoir, et qui se trouve être aussi le plus véridique sur la révolution espagnole. Il est, aujourd’hui encore, infiniment moins connu. La politique y intervient. Les intellectuels de gauche d’alors (1937) voulaient cacher cette « opinion » gênante et Malraux qui soutenait le Komintern était soutenu par les staliniens et « mitterrandistes » du moment et les Delfeil de Ton de ce temps soutenaient Malraux, non Orwell. On ne peut nier qu’un Sartre ait consacré la moitié de ses écrits à la question du communisme, et comme il s’est toujours trompé, ou a toujours menti sur ce sujet, voilà déjà la moitié de son œuvre perdue, et le reste, à mon avis, n’est pas grand-chose. Au contraire, le fait que Villon ait été socialement un voleur et un assassin n’enlève rien – ni n’ajoute rien – à l’authenticité et à la réussite de son lyrisme. Les Mémoires de Retz ou L’Homme de cour me paraissent des livres admirables, quoique je n’aime guère les cardinaux et les jésuites. Le fanatisme politique ne m’aveugle même pas au point de trouver mauvais tous les livres politiques écrits dans une perspective contraire à la mienne. Tocqueville est un ennemi de la révolution de 1848, mais les Souvenirs qu’il lui a consacrés sont un chef-d’œuvre dans l’analyse de l’action historique et aussi, bien sûr, littérairement.
      En fait, je déteste surtout les multiples bandes de la révolution falsifiée; et comme leur monde est vulgairement faux, leurs livres sont tous ratés, même en tant que livres.
      Quant à Charlie Hebdo, je comprends ton point de vue, mais je me place à un autre. De même que la bouteille à moitié pleine est également, considérée sous un autre aspect, la bouteille à moitié vide, tu leur sais un peu gré de beaucoup de choses qu’ils disent (quoique tu fasses des réserves sur leur talent, leurs buts principaux, voire la sincérité de plusieurs d’entre eux), et moi je les condamne surtout pour ce qu’ils ne disent pas (le Portugal, entre cent exemples, pendant les dix-huit mois où presque où tous les gauchismes ont caché la principale vérité révolutionnaire pour eux gênante). Et après tout, ils se sont acquis et censuré une certaine tribune, avec bec et ongles quoiqu’en affectant une allure décontractée, et ainsi ils sont «responsables» de ce qu’ils n’ont pas dit, pour citer Sartre quand il jouait les matamores de la vérité.
      À propos de leur style d’écriture, je pense toujours:
      1) qu’il favorise l’ambiguïté ; et que cela leur convient très souvent (il favorise aussi l’écriture rapide, ce qui est utile à des journalistes qui peut-être roulent à bicyclette mais ne sont pas encore chômeurs);
      2) qu’il est anodin et peu compromettant, parce que la violence du ton – tu as assez étudié la stylistique pour le savoir- fait son plus grand effet par coups isolés dans un discours sérieux, mais se dévalorise à toute allure quand on en fait usage systématiquement et professionnellement (c’est pourquoi, par exemple, un blâme léger des hypocrites du Monde fait plus d’effet dans la petite famille des politiciens que deux cents plaisanteries, souvent justes et cruelles, que Le Canard enchaîné leur prodigue hebdomadairement);
      3) que ce style n’est certes pas imité de la publicité, et même pas non plus directement du dadaïsme, mais des imitateurs tardifs du dadaïsme. Comme ce sont aussi ceux-là qu’imitent de plus en plus les publicitaires modernes, ils ont tous puisé à la même source banalisée et ont naturellement un air de cousinage. C’est de la fausse liberté, comme c’est de la fausse originalité, car la fonction de ce ton a changé. Le vrai ton nouveau « dadaïste » (le premier et plus bel exemple étant dans les critiques d’art d’Arthur Cravan en 1914) est un ton qui offense directement le lecteur et ses valeurs culturelles, et le méprise très ouvertement, en en prenant tous les risques. Le ton de Charlie Hebdo et des […]* publicitaires (ou professeurs lacanesques) est un ton qui en appelle grossièrement à la complicité du lecteur – position toujours miséreuse du langage, quel que soit le ton arboré, qu’il s’agisse d’un sermon du XIXe siècle ou d’un discours électoral d’aujourd’hui ; un ton qui se met au niveau des quelques opinions et préjugés actuels de ce lecteur (sans améliorer ce qui est bon en l’approfondissant ni jamais se distancier de ce qui est débile), et qui le méprise secrètement en en capitalisant tous les avantages. Mais enfin, on peut aussi dire qu’il faut bien qu’existent en ce moment ces modèles de demi-sels de la Terre promise, prophétisant le retard, diffusant un peu, et obscurcissant un peu, quelques-unes des questions nouvelles – qui malheureusement sont urgentes -, puisque ces questions ne sont pas encore concrè- tement dominées et qu’on les contemple sous les figures de ce genre de vedette. À défaut de ces gens-là, il y en aurait for- cément d’autres pour tenir le même rôle au même endroit, c’est-à-dire en termes de «marketing» pour « occuper le même créneau », en un peu mieux ou en un peu pire. Tu peux sans doute considérer tout cela avec une sérénité plus mesurée dans le calme de nos montagnes.
      Amitiés. On embrasse Marie-Christine.
      Guy Debord.
      * mot illisible

      • #20187 Répondre
        Graindorge
        Invité

        …Mais enfin, on peut aussi dire qu’il faut bien qu’existent en ce moment ces modèles de demi-sels de la Terre promise, prophétisant le retard, diffusant un peu, et obscurcissant un peu, quelques-unes des questions nouvelles – qui malheureusement sont urgentes -, puisque ces questions ne sont pas encore concrè- tement dominées et qu’on les contemple sous les figures de ce genre de vedette. À défaut de ces gens-là, il y en aurait for- cément d’autres pour tenir le même rôle au même endroit, c’est-à-dire en termes de «marketing» pour « occuper le même créneau », en un peu mieux ou en un peu pire. … »
        Presque 30 ans après, on a toujours des demis-sels. Même des carrément sans-sels

    • #20050 Répondre
      François Bégaudeau
      Maître des clés

       » Tu peux sans doute considérer tout cela avec une sérénité plus mesurée dans le calme de nos montagnes. »
      Toute prise de parole sur des faits superficiellement sociaux pourrait – devrait- conclure ainsi.
      Et on conseillerait bien un peu de montagne à certains tristes d’ici

      • #20052 Répondre
        Ludovic
        Invité

        Vrai à 100%, les forets aussi, les lacs.
        Etant plutôt équipe colère, ça marche aussi.
        Arvi

    • #20259 Répondre
      Graindorge
      Invité

      Georges Bernanos,Correspondance inédite 1934-1948: Combat pour la liberté (Plon, c1971).
      Simone Weil. Lettre à Georges Bernanos

      Quelque ridicule qu’il y ait à écrire à un écrivain, qui est toujours, par la nature de son métier, inondé de lettres, je ne puis m’empêcher de le faire après avoir lu les Grands Cimetières sous la lune. 2 Non que ce soit la première fois qu’un livre de vous me touche; le Journal d’un curé de campagne est à mes yeux le plus beau, du moins de ceux que j’ai lus, et véritablement un grand livre. 3 Mais si j’ai pu aimer d’autres de vos livres, je n’avais aucune raison de vous importuner en vous écrivant. 4 Pour le dernier, c’est autre chose; j’ai eu une expérience qui répond à la vôtre, quoique bien plus brève, moins profonde, située ailleurs et éprouvée en apparence—en apparence seulement—dans un tout autre esprit.

      2 1 Je ne suis pas catholique, bien que—ce que je vais dire va sans doute sembler présomptueux à tout catholique, de la partd’un non catholique, mais je ne puis m’exprimer autrement—bien que rien de catholique, rien de chrétien ne m’ait jamais paru étranger. 2 Je me suis dit parfois que si seulement on affichait aux portes des églises que l’entrée est interdite à quiconque jouit d’un revenu supérieur à telle ou telle somme, peu élevée, je me convertirais aussitôt. 3 Depuis l’enfance, mes sympathies se sont tournées vers les groupements qui se réclamaient des couches méprisées de la hiérarchie sociale, jusqu’à ce que j’aie pris conscience que ces groupements sont de nature à décourager toutes les sympathies. 4 Le dernier qui m’ait inspiré quelque confiance, c’était la C.N.T. espagnole. 5 J’avais un peu voyagé en Espagne—assez peu—avant la guerre civile, mais assez pour ressentir l’amour qu’il est difficile de ne pas sentir envers ce peuple; j’avais vu dans le mouvement anarchiste l’expression naturelle de ses grandeurs et de ses tares,de ses aspirations les plus et les moins légitimes. La C.N.T., la F.N.I.étaient un mélange étonnant, où on admettait n’importe qui, et où, par conséquent, se coudoyaient l’immoralité, le cynisme, le fanatisme, la cruauté, mais aussi l’amour, l’esprit de fraternité, et surtout la revendication de l’honneur la plus belle chez les hommes humiliés; il me semblait que ceux qui venaient là animés par un idéal l’emportaient sur ceux que poussait le goût de la violence et du désordre. En juillet 1936, j’étais à Paris.Je n’aime pas la guerre; mais ce qui m’a toujours fait le plus horreur dans la guerre, c’est la situation de ceux qui se trouvent à l’arrière. Quand j’ai compris que, malgré mes efforts, je ne pouvais m’empêcher moralement de participer à cette guerre, c’est-à-dire de souhaiter tous les jours, toutes les heures, la victoire des uns, la défaite des autres, je me suis dit que Paris était l’arrière, et j’ai pris le train pour Barcelone dans l’intention de m’engager. C’était au début d’août 1936.

      3 1 Un accident m’a fait abréger par force mon séjour en Espagne. J’ai été quelques jours à Barcelone; puis, en pleine campagne aragonaise au bord de l’Ebre, à une quinzaine de kilomètres de Saragosse, à l’endroit même où récemment les troupes de Yaguë ont passé l’Ebre; puis dans le palais de Sitgès, transformé en hôpital; puis de nouveau à Barcelone; en tout à peu près deux mois. 3 J’ai quitté l’Espagne malgré moi et dans l’intention d’y retourner; par la suite,c’est volontairement que je n’en ai rien fait. Je ne sentais plus aucune nécessité intérieure de participer à une guerre qui n’était plus, comme elle m’avait paru être au début, une guerre de paysans affamés contre les propriétaires terriens et un clergé complice des propriétaires, mais une guerre entre la Russie, l’Allemagne et l’Italie.

      J’ai reconnu cette odeur de guerre civile, de sang et de terreur que dégage votre livre; je l’avais respiré. 2 Je n’ai rien vu ni entendu, je dois le dire, qui atteigne tout à fait l’ignominie de certaines des histoires que vous racontez, ces meurtres de vieux paysans, ces ballilas faisant courir des vieillards à coups de matraques. Ce que j’ai entendu suffisait pourtant. 4 J’ai failli assister† à l’exécution d’un prêtre; pendant les minutes d’attente, je me demandais si j’allais regarder simplement, ou me faire fusiller moi-même en essayant d’intervenir; je ne sais pas encore ce que j’aurais fait si un heureux hasard n’avait empêché l’exécution.

      5 1 Combien d’histoires se pressent sous ma plume… Mais ce serait trop long; et à quoi bon? Une seule suffira. J’étais à Sitgès quand sont revenus, vaincus, les miliciens de l’expédition de Majorque. 3 Ils avaient été décimés. 4 Sur quarante jeunes garçons partis de Sitgès, neuf étaient morts. 5 On ne le sut qu’au retour des trente et un autres. 6 La nuit même qui suivit, on fit neuf expéditions punitives, on tua neuf fascistes ou soi-disant tels, dans cette petite ville où en juillet, il ne s’était rien passé. Parmi ces neuf, un boulanger d’une trentaine d’années, don’t le crime était, m’a-t-on dit, d’avoir appartenu à la milice des “somaten” [national militia]; son vieux père, don’t il était le seul enfant et le seul soutien, devint fou. 8 Une autre encore: en Aragon, un petit groupe international de vingt-deux miliciens de tous pays prit, après un léger engagement, un jeune garçon de quinze ans, qui combattait comme phalangiste. 9 Aussitôt pris, tout tremblant d’avoir vu tuer des camarades à ses côtés, il dit qu’on l’avait enrôlé par force. On le fouilla, on trouva sur lui un médaillon de la Vierge et une carte de phalangiste; on l’envoya à Durritti, chef de la colonne, qui, après avoir exposé pendant une heure les beautés de l’idéal anarchiste, lui donna le choix entre mourir immédiatement et s’enrôler immédiatement dans les rangs de ceux qui l’avaient fait prisonnier, contre ses camarades de la veille. Durrutti donna à l’enfant vingt-quatre heures de réflexion; au but de vingt-quatre heures, l’enfant dit non et fut fusillé. Durrutti était pourtant à certains égards un homme admirable. La mort de ce petit héros n’a jamais cessé de me peser sur la conscience, bien que je ne l’aie apprise qu’après coup. Ceci encore: dans un village que rouges et blancs avaient pris, perdu, repris, reperdu, je ne sais combien de fois, les miliciens rouges, l’ayant repris définitivement, trouvèrent dans les caves une poignée d’êtres hagards, terrifiés et affamés, parmi lesquels trois ou quatre jeunes hommes. Ils raisonnèrent ainsi: si ces jeunes hommes, au lieu d’aller avec nous la dernière fois que nous nous sommes retirés, sont restés et ont attendu les fascistes, c’est qu’ils sont fascistes. Ils les fusillèrent donc immédiatement, puis donnèrent à manger aux autres et se crurent très humains Une dernière histoire, celle-ci de l’arrière: deux anarchistes me racontèrent comment, avec des camarades, ils avaient pris deux prêtres; on tua l’un sur place, en présence de l’autre, d’un coup de revolver, puis on dit à l’autre qu’il pouvait s’en aller. Quand il fut à vingt pas, on l’abattit. Celui qui me racontait l’histoire était très surpris de ne pas me voir rire.

      A Barcelone, on tuait en moyenne, sous forme d’expéditions punitives, une cinquantaine d’hommes par nuit. C’était proportionnellement beaucoup moins qu’à Majorque, puisque Barcelone est une ville de près d’un million d’habitants; d’ailleurs il s’y était déroulé pendant trois jours une bataille de rues meurtrière. 3 Mais les chiffres ne sont peut-être pas l’essentiel en pareille matière. 4 L’essentiel, c’est l’attitude à l’égard du meurtre. 5 Je n’ai jamais vu, ni parmi les Espagnols, ni même parmi les Français venus soit pour se battre, soit pour se promener — ces derniers le plus souvent des intellectuels ternes et inoffensifs — je n’ai jamais vu personne exprimer même dans l’intimité de la répulsion, du dégoût ou seulement de la désapprobation à l’égard du sang inutilement versé. 6 Vous parlez de la peur. 7 Oui, la peur a eu une part dans ces tueries; mais là où j’étais, je ne lui ai pas vu la part que vous lui attribuez. 8 Des hommes apparemment courageux — il en est au moins un dont j’ai de mes yeux constaté le courage — au milieu d’un repas plein de camaraderie, racontaient avec un bon sourire fraternel combien ils avaient tué de prêtres ou de “fascistes” — terme très large. 9 J’ai eu le sentiment, pour moi, que lorsque les autorités temporelles et spirituelles ont mis une catégorie d’êtres humains en dehors de ceux dont la vie a un prix, il n’est rien de plus naturel à l’homme que de tuer. 10 Quand on sait qu’il est possible de tuer sans risquer ni châtiment ni blâme, on tue; ou du moins on entoure de sourires encourageants ceux qui tuent. 11 Si par hasard on éprouve d’abord un peu de dégoût, on le tait et bientôt on l’étouffe, de peur de paraître manquer de virilité. Il y a là un entraînement, une ivresse à laquelle il est impossible de résister sans une force d’âme qu’il me faut bien croire exceptionnelle, puisque je ne l’ai rencontrée nulle part. J’ai rencontré en revanche des Français paisibles, que jusque-là je ne méprisais pas, qui n’auraient pas eu l’idée eux-mêmes de tuer, mais qui baignaient dans cette atmosphère imprégnée de sang avec un visible plaisir. 14 Pour ceux-là je ne pourrai jamais avoir à l’avenir aucun estime.

      Une telle atmosphère efface aussitôt le but même de la lutte. 2 Car on ne peut formuler le but qu’en le ramenant au bien public, au bien des hommes — et les hommes sont de nulle valeur. 3 Dans un pays où les pauvres sont, en très grande majorité, des paysans, le mieux-êtredes paysans doit être un but essentiel pour tout groupement d’extrême-gauche; et cette guerre fut peut-être avant tout, au début, une guerre pour et contre le partage des terres. 4 Eh bien, ces misérables et magnifiques paysans d’Aragon, restés si fiers sous les humiliations, n’étaient même pas pour les miliciens un objet de curiosité. 5 Sans insolences, sans injures, sans brutalité — du moins je n’ai rien vu de tel, et je sais que vol et viol, dans les colonnes anarchistes, étaient passibles de la peine de mort — un abîme séparait les hommes armés de la population désarmée, un abîme tout à fait semblable à celui qui sépare les pauvres et les riches. 6 Cela se sentait à l’attitude toujours un peu humble, soumise, craintives des uns, à l’aisance, la désinvolture, la condescendence des autres.

      On part en volontaire, avec des idées de sacrifice, et on tombe dans une guerre de mercenaires, avec beaucoup de cruautés en plus et le sens des égards dus à l’ennemi en moins.

      Je pourrais prolonger indéfiniment de telles réflexions, mais il faut se limiter. 2 Depuis que j’ai été en Espagne, que j’entends, que je lis toutes sortes de considérations sur l’Espagne, je ne puis citer personne, hors vous seul, qui, à ma connaissance, ait baigné dans l’atmosphère de la guerre espagnole et y ait résisté. 3 Vous êtes royaliste, disciple de Drumont — que m’importe? 4 Vous m’êtes plus proche, sans comparaison, que mes camarades des milices d’Aragon — ces camarades que, pourtant, j’aimais.

      Ce que vous dites du nationalisme, de la guerre, de la politique extérieure française après la guerre m’est également allé au cœur. 2 J’avais dix ans lors du traité de Versailles. 3 Jusque-là j’avais été patriote avec toute l’exaltation des enfants en période de guerre. 4 La volonté d’humilier l’ennemi vaincu, qui déborda partout à ce moment (et dans les années qui suivirent) d’une manière si répugnante, me guérit une fois pour toutes de ce patriotisme naïf. 5 Les humiliations infligées par mon pays me sont plus douloureuses que celles qu’il peut subir.

      P.-S. C’est machinalement que je vous ai mis mon adresse. 2 Car, d’abord, je pense que vous devez avoir mieux à faire que de répondre aux lettres. 3 Et puis je vais passer un ou deux mois en Italie, où une lettre de vous ne me suivrait peut-être pas sans être arrêtée au passage.

      Mlle Simone Weil
      3, rue Auguste-Comte
      Paris (VIe)

    • #23015 Répondre
      Carpentier
      Invité

      A Isabelle Rimbaud,
      par Arthur Rimbaud
      – Marseille, 23 juin 1891.

      Ma chère sœur,
      Tu ne m’as pas écrit ; que s’est-il passé ? Ta lettre m’avait fait peur, j’aimerais avoir de tes nouvelles.
      Pourvu qu’il ne s’agisse pas de nouveaux ennuis, car, hélas, nous sommes trop éprouvés à la fois !

      Pour moi, je ne fais que pleurer jour et nuit, je suis un homme mort, je suis estropié pour toute ma vie.
      Dans la quinzaine, je serai guéri, je pense ; mais je ne pourrai marcher qu’avec des béquilles.
      Quant à une jambe artificielle, le médecin dit qu’il faudra attendre très longtemps, au moins six mois ! Pendant ce temps que ferai-je, où
      resterai-je ?
      Si j’allais chez vous, le froid me chasserait dans trois mois, et même en moins de temps ; car, d’ici, je ne serai capable de me mouvoir que dans six semaines, le temps de m’exercer à béquiller ! Je ne serais donc chez vous que fin juillet. Et il me faudrait repartir fin septembre.

      Je ne sais pas du tout quoi faire. Tous ces soucis me rendent fou : je ne dors jamais une minute.

      Enfin, notre vie est une misère, une misère sans fin ! Pourquoi donc existons-nous ?

      Envoyez-moi de vos nouvelles.
      Mes meilleurs souhaits.

      RIMBAUD
      Hôpital de la Conception, Marseille.

      • #23029 Répondre
        Graindorge
        Invité

        il lui restait pas loin de 5 mois à vivre… Ô novembre récalcitrant
        « O flots abracadabrantesques Prenez mon cœur, qu’il soit sauvé. »
        Merci Carpentier pour ce partage
        Faisons de beaux rêves… ce monde en a besoin

    • #27464 Répondre
      Graindorge
      Invité

      lettre de Camille Claudel au docteur Michaux

      Monsieur le Docteur,

      Vous ne vous souvenez peut-être pas de votre ex-cliente et voisine, Mlle Claudel, qui fut enlevée chez elle le 13 mars 1913 et transportée dans les asiles d’aliénés d’où elle ne sortira peut-être jamais. Cela fait cinq ans, bientôt six, que je subis cet affreux martyre, je fus d’abord transportée dans l’asile d’aliénés de Ville-Évrard puis, de là, dans celui de Montdevergues près de Montfavet (Vaucluse). Inutile de vous dépeindre quelles furent mes souffrances. J’ai écrit dernièrement à Monsieur Adam, avocat, à qui vous aviez bien voulu me recommander, et qui a plaidé autrefois pour moi avec tant de succès ; je le prie de vouloir bien s’occuper de moi. Mais, dans cette circonstance, vos bons conseils me seraient nécessaires car vous êtes un homme de grande expérience et, comme docteur en médecine, très au courant de la question. Je vous prie donc de bien vouloir causer de moi avec M. Adam et réfléchir à ce que vous pourriez faire pour moi. Du côté de ma famille, il n’y a rien à faire : sous l’influence de mauvaises personnes, ma mère, mon frère et ma sœur n’écoutent que les calomnies dont on m’a couverte. On me reproche (ô crime épouvantable) d’avoir vécu toute seule, de passer ma vie avec des chats, d’avoir la manie de la persécution ! C’est sur la foi de ces accusations que je suis incarcérée depuis 5 ans et demi comme une criminelle, privée de liberté, privée de nourriture, de feu, et des plus élémentaires commodités. J’ai expliqué à M. Adam dans une longue lettre les autres motifs qui ont contribué à mon incarcération, je vous prie de la lire attentivement pour vous rendre compte des tenants et des aboutissants de cette affaire.

      Peut-être pourriez-vous, comme docteur en médecine, user de votre influence en ma faveur. Dans tous les cas, si on ne veut pas me rendre ma liberté tout de suite, je préférerais être transférée à la Salpêtrière ou à Sainte-Anne ou dans un hôpital ordinaire où vous puissiez venir me voir et vous rendre compte de ma santé. On donne ici pour moi 150 F par mois, et il faut voir comme je suis traitée, mes parents ne s’occupent pas de moi et ne répondent à mes plaintes que par le mutisme le plus complet, ainsi on fait de moi ce qu’on veut. C’est affreux d’être abandonnée de cette façon, je ne puis résister au chagrin qui m’accable. Enfin, j’espère que vous pourrez faire quelque chose pour moi, et il est bien entendu que si vous avez quelques frais à faire, vous voudrez bien en faire la note et je vous rembourserai intégralement.

      J’espère que vous n’avez pas eu de malheur à déplorer par suite de cette maudite guerre, que M. votre fils n’a pas eu à souffrir dans les tranchées et que Madame Michaux et vos deux jeunes filles sont en bonne santé. Il y a une chose que je vous demande aussi, c’est quand vous irez dans la famille Merklen, de dire à tout le monde ce que je suis devenue.

      Maman et ma sœur ont donné l’ordre de me séquestrer de la façon la plus complète, aucune de mes lettres ne part, aucune visite ne pénètre.

      À la faveur de tout cela, ma sœur s’est emparée de mon héritage et tient beaucoup à ce que je ne sorte jamais de prison. Aussi je vous prie de ne pas m’écrire ici et de ne pas dire que je vous ai écrit, car je vous écris en secret contre les règlements de l’établissement et si on le savait, on me ferait bien des ennuis !

      Camille Cl. le 25 février 1917

    • #29302 Répondre
      Graindorge
      Invité

      En 1909, Tolstoï reçoit une lettre d’un avocat hindou. Gandhi a 40 ans, Tolstoï 81. Pourquoi cette initiative de Gandhi ? Et pourquoi Tolstoï va-t-il entretenir une correspondance avec lui alors que l’écrivain d’Iasnaïa Poliana est déjà épuisé, de cette fatigue qui l’emporte déjà vers la mort ?

      Une autre correspondance a été l’élément déclencheur pour celle entre Gandhi et Tolstoï. En 1908, le facteur apporte à Tolstoï une lettre d’un Hindou habitant aux États-Unis. Cet Hindou, T. Das, édite une revue révolutionnaire intitulée The free Hindustan où il explique que seul un bouleversement violent pourrait libérer l’Inde du joug britannique. Cet Hindou aimerait obtenir l’approbation de ses idées par Tolstoï. Il va au contraire recevoir une longue lettre de vingt pages dans laquelle Tolstoï répond magistralement quant au rôle immoral et inefficace de la violence. Cette longue lettre de Tolstoï à T. Das va être traduite puis polycopiée. Elle parvient un jour à Gandhi sous le titre Lettre à un Hindou 1.
      L’Inde est loin d’être un continent inconnu pour Tolstoï. Il a lu (à sa façon) les Védas, la Baghavad gitâ, des écrits de Vivekananda… La Lettre à un Hindou de Tolstoï est un véritable traité de non-violence, contenu entre des citations de divers livres religieux. Or il est curieux d’apprendre que Gandhi a lu, quand il était étudiant à Londres, plusieurs livres de Tolstoï 2. C’est également à Londres que Gandhi se procure pour la première fois une Bible. Il s’y enlise dans les premiers livres de l’Ancien Testament, mais le Sermon sur la montagne va le marquer définitivement. On constate donc étrangement que Gandhi et Tolstoï ont de fait déjà une culture en partie commune quand ils s’écrivent. Rien n’y prédisposait, ni la géographie, ni la langue, ni la religion.

      La première lettre de Gandhi à Tolstoï
      Cette lettre datée du 1er octobre 1909 est écrite par Gandhi alors à Londres. Il vient d’y arriver pour tenter d’y rencontrer diverses autorités politiques. Peu avant, il a séjourné dans des prisons d’Afrique du Sud, suite à la campagne de désobéissance civile qu’il a lancée là-bas pour s’opposer à une loi britannique de 1907 qui contraint les Indiens à un contrôle policier humiliant et rend précaire leur droit de séjour.
      Le temps est venu pour Gandhi de s’adresser à Tolstoï. Il pense d’une part que cet écrivain pourrait lui être utile pour faire connaître le mouvement de résistance non-violente qui se développe en Afrique du Sud — existe-t-il de par le monde une autorité morale aussi rayonnante ? — et, d’autre part, Gandhi sollicite de Tolstoï l’autorisation de faire imprimer à 20 000 exemplaires la Lettre à un Hindou pour être distribuée en Afrique du Sud. Gandhi souhaite qu’elle soit lue par ses compatriotes dont un grand nombre préfèrent la violence à la non-violence pour lutter contre le pouvoir colonial britannique. Gandhi sait ce qu’il fait en écrivant à Iasnaïa Poliana. Il a besoin maintenant de Tolstoï. Le disciple a besoin de son maître ; une impressionnante amitié va naître.

      Extrait :
      1er octobre 1909

      Monsieur,
      Permettez-moi d’attirer votre attention sur les événements qui se sont déroulés au Transvaal, en Afrique du Sud, depuis près de trois ans. Il y a, dans ce pays, une colonie d’Indiens anglais qui forme une population d’environ treize mille habitants. Les lois privent de certains droits ces Hindous qui ont travaillé pendant plusieurs années au Transvaal : préjugés tenaces contre les hommes de couleur et même contre les Asiatiques, dus, en ce qui concerne ces derniers, au jeu de la concurrence commerciale.
      Des conflits surgirent qui atteignirent leur point culminant lorsqu’une loi fut votée, il y a trois ans, qui touchait spécialement les travailleurs venus d’Asie. Je considère cette loi, et nous sommes nombreux à le penser, comme avilissante et faite pour frapper, dans leur dignité humaine, les êtres à qui elle s’attaque. […] Je suis venu à Londres en compagnie d’un ami afin de prendre contact avec les autorités impériales. Nous voulons leur exposer la situation et chercher avec elles le moyen de remédier à l’état des choses. […] Une dernière chose pour laquelle je prends la liberté d’abuser de votre temps. Une copie de votre lettre envoyée à un Hindou sur les troubles dans l’Inde m’a été montrée. De toute évidence, elle exprime vos conceptions.
      Mon ami a l’intention de la faire imprimer, à ses frais, de la tirer à vingt mille exemplaires qu’il distribuerait, puis de s’occuper de sa traduction. Mais nous n’avons pu nous procurer l’original et n’avons pas le droit de publier cette lettre sans être sûrs de la précision du texte et du fait que vous en êtes bien l’auteur. À tout hasard, j’inclus, dans l’enveloppe, une copie de la copie que je possède. Et je considérerais comme une faveur que vous vouliez bien me répondre là-dessus : la lettre est-elle de vous ? La copie en est-elle exacte ? Acceptez-vous sa publication, sous la forme dont je viens de parler ? Si vous désirez ajouter quoi que ce soit à votre lettre, faites-le, je vous en prie. […]
      Avec mes respects, je reste votre obéissant serviteur,
      M. K. Gandhi.

      Cette lettre arrive à Iasnaïa Poliana une semaine après avoir été postée de Londres. Tolstoï répond par retour du courrier.

      Réponse de Tolstoï à Gandhi
      Extrait :
      Le 7 octobre 1909
      J’ai lu avec beaucoup de plaisir votre lettre si intéressante que je viens de recevoir. Que Dieu vienne en aide à nos frères, à vos chers collaborateurs du Transvaal. Nous menons, ici, la même lutte que vous, là-bas : celle de la douceur contre la grossièreté, de la mansuétude et de l’amour contre l’orgueil et la violence. […]
      J’ai écrit cette Lettre à un Hindou et sa traduction me satisfait pleinement. On vous communiquera de Moscou le titre du livre sur Krishna. […] Je serais très heureux de pouvoir collaborer à l’édition que vous projetez. La traduction et la diffusion de ma lettre ne peuvent que m’être agréables.
      Il ne peut être question de rémunération pécuniaire lorsqu’il s’agit d’un travail religieux. Je serais heureux de garder contact avec vous.
      Avec mes salutations fraternelles.
      Léon Tolstoï

      Gandhi s’enflamme de joie en lisant cette réponse de Tolstoï. Elle est courte, certes, mais voici que Tolstoï, le célèbre écrivain, l’autorité morale qui fait trembler les puissants assis sur leurs trônes, répond, alors que lui, Gandhi, n’est qu’un illustre inconnu ! Pourquoi une réponse si rapide ? Il nous plaît à penser que Tolstoï a peut-être vu et compris que ce que lui écrivait Gandhi n’était pas tant de l’ordre d’un débat d’idées que de la concrétisation de sa « non-résistance au mal par la violence » dans des actions de non-coopération et de désobéissance civile. Tolstoï a bien vu et travaillé l’éthique de la non-violence, mais il ne fut jamais un meneur d’hommes lors d’actions non-violentes comme celles menées par Gandhi. Le vieux Tolstoï flairait-il alors qu’il répondait à celui qui ferait plus tard découvrir au monde entier l’action non-violente ? Cette pensée l’a-t-elle réjouit jusqu’aux entrailles, le consolant des tracas que des personnages de son entourage lui faisait subir chez lui ?

    • #29303 Répondre
      Graindorge
      Invité

      Troisième lettre de Gandhi à Tolstoï
      La seconde lettre de Gandhi à Tolstoï, datée du 11 novembre, est longue 3. Gandhi écrit à Tolstoï, lui disant qu’il le sait souffrant. Il lui envoie cependant un ouvrage, de l’auteur Doke, qui raconte les actions non-violentes en Afrique du Sud, ces « luttes dans lesquelles, témoigne
      Gandhi, je me suis si profondément engagé, et auxquelles j’ai voué mon existence ». Comme Gandhi n’obtient pas de réponse de Tolstoï, effectivement très fatigué à Iasnaïa Polania, il écrit une nouvelle lettre à Tolstoï, la troisième, le 4 avril 1910.

      Texte intégral :
      4 avril 1910
      Cher Monsieur,
      Peut-être vous souviendrez-vous que je vous ai écrit durant mon bref séjour à Londres ? C’est en modeste disciple que je vous adresse par le même courrier que cette lettre un livre dont je suis l’auteur.
      Je l’avais écrit en langue gujarati et l’ai traduit moi-même. Il faut savoir que l’original a été saisi par le gouvernement hindou. Je me suis hâté d’en faire paraître la traduction. Je me sens confus de vous importuner, mais si votre santé vous le permet, et si vous avez le temps d’examiner mon ouvrage, inutile de vous dire que j’apprécierai hautement votre critique de mes pages.
      Je vous envoie aussi quelques exemplaires de votre Lettre à un Hindou que vous m’aviez autorisé à publier. Cette lettre a été, elle aussi, traduite dans une des langues de l’Inde.
      Votre humble serviteur.
      M. K. Gandhi

      Deuxième lettre de Tolstoï à Gandhi
      Texte intégral :
      Le 8 mai 1910
      Cher Ami,
      Je viens de recevoir votre lettre et votre livre Indian Home Rule. J’ai lu votre ouvrage avec un très vif intérêt, car je pense que le problème, dont vous traitez dans vos pages, est d’une importance capitale, non seulement pour l’Inde, mais pour l’humanité entière. Je ne retrouve pas votre première lettre (Ndr), mais j’ai lu avec passion votre biographie de Doke : elle m’a permis de mieux vous connaître et de vous comprendre. Encore en convalescence actuellement, je suis contraint de faire un effort pour ne pas vous écrire tout ce que j’avais à vous dire au sujet de ce livre et de toute votre activité que j’admire. Je le ferai dès que j’irai mieux.
      Votre ami et votre frère.
      Léon Tolstoï
      Il s’agit de la seconde lettre de Gandhi à Tolstoï que celui-ci a égarée durant sa maladie. Cette lettre exprime avec finesse que Tolstoï et Gandhi se sont maintenant reconnus. Ils avancent sur le même chemin. Leur communion de pensée est immense. Au début de leur correspondance, Gandhi écrivait « Monsieur » à Tolstoï, il lui dit maintenant « Cher Monsieur ». En finale de lettre, Gandhi signe « Votre humble serviteur ». Et Tolstoï, tout penché sur sa plume écrit lentement à Gandhi « Votre ami et votre frère ». À la communion de pensée s’ajoute aussi maintenant l’affection. Gandhi va écrire une quatrième lettre à Tolstoï, le 15 août 1910, où il apprend à Tolstoï que son ami Kallenbach a baptisé sa ferme, près de Johannesburg, « Ferme Tostoï », et qu’elle est destinée à voir des chrétiens, juifs, musulmans et hindous vivre ensemble en communauté. Et Gandhi termine sa lettre par « Je demeure votre fidèle serviteur ».

      Troisième et dernière lettre de Tolstoï à Gandhi
      Tolstoï répond sans tarder à Gandhi, de Kotchety, la propriété de sa fille aînée. Cette dernière lettre de Tolstoï à Gandhi est plus qu’une lettre, elle est son testament concernant la non-violence. Comme dans une course de relais, Tolstoï donne le témoin à Gandhi, pour que la non-violence mûrisse et aille de victoire en victoire. Cette longue lettre est l’une des toutes dernières que Tolstoï a rédigées, lui qui a décidé un 28 octobre 1910 de fuir son habitation où il vivait avec sa femme Sophie et quelques-uns de leurs enfants et petits-enfants. Tolstoï meurt le 7 décembre 1910, à l’âge de 82 ans, dans une chambre de la maison du chef de la gare d’Astapovo, petite bourgade de paysans.
      Extrait :
      Kotchety, 7 septembre 1910
      J’ai reçu votre revue Indian Opinion, éprouvant une grande joie à apprendre ce que l’on y écrit à propos des non-résistants au mal par la violence. Et je désire vous faire connaître les pensées que cette lecture provoque en moi.
      Plus je vis et plus je veux — la mort approchant — faire connaître à autrui mes sentiments les plus profonds. Il s’agit de ce qui pour moi, prend une importance immense — de ce qu’on appelle la « non-résistance ». En réalité, cette non-résistance n’est rien d’autre que l’enseignement de l’amour, non faussé par des interprétations mensongères. L’amour — c’est-à-dire l’aspiration vers l’harmonie des âmes humaines et l’action qui résulte de cette aspiration dite l’amour — est la loi supérieure, unique de la vie humaine. Tout homme le sait pour l’avoir senti au plus profond de son âme — nous le percevons si nettement chez les enfants — tout homme le sait jusqu’au jour où le mensonge de tous les enseignements, du monde jette dans la confusion ses idées. Cette loi fut proclamée par tous les Sages de l’univers, aussi bien par ceux de l’Inde et de la Chine que par ceux de l’Europe, Grecs et Romains. Et je pense qu’elle a été très clairement exprimée par le Christ lorsqu’il dit : « Elle seule contient toute la loi et les prophètes. »
      […] En réalité, aussitôt que la résistance (violente, Ndr) a été admise aux côtés de l’amour, celui-ci a disparu, ne pouvant plus exister comme loi première de la vie. Et, sans la loi de l’amour, il ne pouvait plus y avoir que celle de la violence, c’est-à-dire du droit du plus fort. L’humanité chrétienne a vécu ainsi durant dix-neuf siècles. Il est vrai que, de tous temps, les hommes se laissèrent aller à la violence pour organiser leur vie. Mais la différence entre les peuples chrétiens et tous les autres réside dans le double fait suivant : la loi d’amour, dans le monde chrétien, a été formulée avec une clarté, une précision dont ne jouit aucun autre enseignement religieux et les fils du monde chrétien ont accepté cette loi, tout en se permettant la violence. De plus, comme ils fondèrent leur vie sur cette violence, l’existence entière des peuples chrétiens ne représente qu’une absolue contradiction entre ce qu’ils prêchent et la base sur laquelle ils construisent leur vie. Contradiction entre l’amour, admis comme loi première, et la violence, reconnue comme nécessité sous toutes ses formes : autorité des gouvernants, des tribunaux, de l’armée, auxquels on se soumet et dont on vante les mérites.
      Cette contradiction n’a cessé de grandir avec le développement des chrétiens pour atteindre, ces derniers temps, son plus haut degré. Le problème, aujourd’hui, est le suivant, avec cette alternative : ou bien comprendre que nous rejetons tout enseignement moral et religieux et que notre vie se construit uniquement sur le pouvoir du plus fort, ou bien que notre devoir est de supprimer notre régime bâti sur la violence, avec ses impôts, ses institutions juridiques et policières et, avant tout, ses armées. […]
      Oui. Nous pouvons parler, dans nos journaux, des progrès de l’aviation, des relations diplomatiques complexes, de différents clubs, de découvertes, d’alliances de tous genres, d’œuvres que l’on qualifie d’artistiques et taire la réponse de cette jeune fille. Mais il est impossible tout de même de la passer sous silence, car toute créature appartenant au monde chrétien sent, plus ou moins confusément, la vérité de cette réponse. Le socialisme, le communisme, l’anarchisme, l’Armée du Salut, la criminalité qui augmente, le chômage, le luxe grandissant et insensé des riches, la misère des pauvres, le nombre croissant des suicides — tout manifeste, tout témoigne que cette contradiction intérieure doit être résolue et ne peut y parvenir. Quant à la solution, il n’y en a qu’une, celle de la reconnaissance de la loi d’amour et du refus de toute violence.
      C’est pourquoi votre activité au Transvaal, pays qui semble être aux confins de la terre, est une réalisation centrale, l’accomplissement le plus important parmi tous ceux qui ont actuellement lieu dans le monde. Et les peuples chrétiens ne seront pas les seuls à y participer — toutes les nations y prendront part. […]
      La pratique du christianisme, même sous l’aspect perverti qu’il a pris chez les peuples chrétiens et la reconnaissance simultanée de l’existence nécessaire des armées, des armements en vue des meurtres commis sur l’échelle la plus vaste en temps de guerre, représentent, je le répète, une contradiction terriblement criante, flagrante. Si criante que, tôt ou tard et probablement bientôt, elle sera reconnue de tous. Alors les hommes se verront obligés ou à renoncer à la religion chrétienne nécessaire pour le maintien des autorités, ou à en finir avec l’entretien des armées et des violences qu’elles soutiennent — ces dernières étant aussi nécessaires aux gouvernements.
      Les gouvernements connaissent cette contradiction aussi bien le vôtre — l’anglais – que le nôtre. Mais il s’agit de l’instinct de conservation. C’est pourquoi la lutte contre la violence est poursuivie plus énergiquement que toute autre activité antigouvernementale par les pouvoirs, russe et anglais — nous le voyons en Russie, et nous l’apprenons par les articles de votre revue. Ces gouvernements savent où réside la menace la plus grave qui puisse les atteindre, leur surveillance est vigilante, car il s’agit, pour eux, non seulement de leurs intérêts, mais d’être ou de ne pas être.
      Avec ma très profonde estime, Léon Tolstoï.
      Ainsi s’achève l’étonnante et si émouvante correspondance entre Tolstoï et Gandhi. En écrivant à Tolstoï pour la première fois en 1909, Gandhi cherchait une aide et une reconnaissance auprès de celui qui incarnait le mieux la conscience morale de son époque. Un an plus tard, Gandhi est désigné par Tolstoï comme celui dont « l’activité au Transvaal […] est […] l’accomplissement le plus important parmi tous ceux qui ont actuellement lieu dans le monde ». En lisant cette dernière lettre de Tolstoï, comme l’écrit Romain Rolland (Vie de Tolstoï, Hachette, 9e édition, 1924, p. 214), « le jeune Indien Gandhi recevait de Tolstoï mourant cette sainte lumière que le vieil apôtre russe avait couvée en lui, réchauffée de son amour, nourrie de sa douleur ; et il en faisait le flambeau qui a illuminé l’Inde. La réverbération en a touché toutes les parties de la terre. »

      • #29336 Répondre
        Le trou noir extatique
        Invité

        Merci beaucoup Graindorge pour le partage !

        • #29418 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          Salut Letrounoirextatique! Contente de te retrouver dans le forum! Bonne Année!

    • #29338 Répondre
      Ludovic Bourgeois
      Invité

      T’as oublié les lettres de Gandhi à Hitler !
      Il signe même « your sincere friend »
      __
      Non en vrai il disait de pas faire la guerre,
      comme Goering d’ailleurs, Que tout le monde aller devenir fasciste par la force de l’exemple et la réussite du truc.
      Hitler, un taré. Je déteste Hitler.
      Gandhi ça va

      • #29353 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        « Je déteste cet homme !!  »
        OSS 117 devant une photo d’Hitler

        D’ailleurs Ludovic Bourgeois est sur ce site comme le H de Hawai

    • #29681 Répondre
      Graindorge
      Invité

      c’est ça aussi la littérature, voyager dans le temps, parler avec des gens d’il y a 3000 ou 5000 ans, voyager dans de possibles futurs… On se retrouve projeté loin, en pleine mer. On respire à plein poumons l’air du large de l’Histoire Nous voilà vivants des milliers d’années en arrière ou juste il y a quelques minutes avec ces mots de Flaubert

      Lettre de Flaubert A Mademoiselle Leroyer de Chantepie

      […] »Comment pouvons-nous, avec nos sens bornés et notre intelligence finie, arriver à la connaissance absolue du vrai et du bien ? Saisirons-nous jamais l’absolu ? Il faut, si l’on veut vivre, renoncer à avoir une idée nette de quoi que ce soit. L’humanité est ainsi, il ne s’agit pas de la changer, mais de la connaître. Pensez moins à vous. Abandonnez l’espoir d’une solution. Elle est au sein du Père ; lui seul la possède et ne la communique pas. Mais il y a dans l’ardeur de l’étude des joies idéales faites pour les nobles âmes. Associez-vous par la pensée à vos frères d’il y a trois mille ans ; reprenez toutes leurs souffrances, tous leurs rêves, et vous sentirez s’élargir à la fois votre coeur et votre intelligence ; une sympathie profonde et démesurée enveloppera, comme un manteau, tous les fantômes et tous les êtres. Tâchez-donc de ne plus vivre en vous. Faites de grandes lectures. Prenez un plan d’études, qu’il soit rigoureux et suivi. Lisez de l’histoire, l’ancienne surtout. Astreignez-vous à un travail régulier et fatigant. La vie est une chose tellement hideuse que le seul moyen de la supporter, c’est de l’éviter. Et on l’évite en vivant dans l’Art, dans la recherche incessante du Vrai rendu par le Beau. Lisez les grands maîtres en tâchant de saisir leur procédé, de vous rapprocher de leur âme, et vous sortirez de cette étude avec des éblouissements qui vous rendront joyeuse. Vous serez comme Moïse en descendant du Sinaï. Il avait des rayons autour de la face, pour avoir contemplé Dieu.

      Que parlez-vous de remords, de faute, d’appréhensions vagues et de confession ? Laissez tout cela, pauvre âme ! par amour de vous. Puisque vous vous sentez la conscience entièrement pure, vous pouvez vous poser devant l’Éternel et dire : « Me voilà ». Que craint-on quand on n’est pas coupable ? Et de quoi les hommes peuvent-ils être coupables ? insuffisants que nous sommes, pour le mal comme pour le bien ! Toutes vos douleurs viennent de l’excès de la pensée oisive. Elle était vorace et, n’ayant point de pâture extérieure, elle s’est rejetée sur elle-même et s’est dévorée jusqu’à la moelle. Il faut la refaire, l’engraisser et empêcher surtout qu’elle ne vagabonde. Je prends un exemple : vous vous préoccupez beaucoup des injustices de ce monde, de socialisme et de politique. Soit. Eh ! bien, lisez d’abord tous ceux qui ont eu les mêmes aspirations que vous. Fouillez les utopistes et les rêveurs secs. – Et puis, avant de vous permettre une opinion définitive, il vous faudra étudier une science assez nouvelle, dont on parle beaucoup et que l’on cultive peu, je veux dire l’Économie politique. Vous serez tout étonnée de vous voir changer d’avis, de jour en jour, comme on change de chemise. N’importe, le scepticisme n’aura rien d’amer, car vous serez comme à la comédie de l’humanité et il vous semblera que l’Histoire a passé sur le monde pour vous seule.

      Les gens légers, bornés, les esprits présomptueux et enthousiastes veulent en toute chose une conclusion ; ils cherchent le but de la vie et la dimension de l’infini. Ils prennent dans leur pauvre petite main une poignée de sable et ils disent à l’Océan : « Je vais compter les grains de tes rivages. » Mais comme les grains leur coulent entre les doigts et que le calcul est long, ils trépignent et ils pleurent. Savez-vous ce qu’il faut faire sur la grève ? Il faut s’agenouiller ou se promener. Promenez-vous.

      Aucun grand génie n’a conclu et aucun grand livre ne conclut, parce que l’humanité elle-même est toujours en marche et qu’elle ne conclut pas. Homère ne conclut pas, ni Shakespeare, ni Goethe, ni la Bible elle-même. Aussi ce mot fort à la mode, le Problème social, me révolte profondément. Le jour où il sera trouvé, ce sera le dernier de la planète. La vie est un éternel problème, et l’histoire aussi, et tout. Il s’ajoute sans cesse des chiffres à l’addition. D’une roue qui tourne, comment pouvez-vous compter les rayons ? Le dix-neuvième siècle, dans son orgueil d’affranchi, s’imagine avoir découvert le soleil. On dit par exemple que la Réforme a été la préparation de la Révolution française. Cela serait vrai si tout devait en rester là, mais cette Révolution est elle-même la préparation d’un autre état. Et ainsi de suite, ainsi de suite. Nos idées les plus avancées sembleront bien ridicules et bien arriérées quand on les regardera par-dessus l’épaule. Je parie que dans cinquante ans seulement, les mots : « Problème social, moralisation des masses, progrès et démocratie » seront passés à l’état de « rengaine » et apparaîtront aussi grotesques que ceux de : « Sensibilité, nature, préjugés et doux liens du coeur » si fort à la mode vers la fin du dix-huitième siècle.

      C’est parce que je crois à l’évolution perpétuelle de l’humanité et à ses formes incessantes, que je hais tous les cadres où on veut la fourrer de vive force, toutes les formalités dont on la définit, tous les plans que l’on rêve pour elle. La démocratie n’est pas plus son dernier mot que l’esclavage ne l’a été, que la féodalité ne l’a été, que la monarchie ne l’a été. L’horizon perçu par les yeux humains n’est jamais le rivage, parce qu’au delà de cet horizon, il y en a un autre, et toujours ! Ainsi chercher la meilleure des religions, ou le meilleur des gouvernements, me semble une folie niaise. Le meilleur, pour moi, c’est celui qui agonise, parce qu’il va faire place à un autre. »

    • #38739 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Lettre à Maillard*
      Belle-Île, le 6 juin 1852,
      [ …. ]
      Vous me dites : je ne suis ni bourgeois, ni prolétaire, je suis un Démocrate. Gare les mots sans définition, c’est l’instrument favori des intrigants. Je sais bien ce que vous êtes, je le vois clairement par quelques passages de votre lettre. Mais vous mettez sur votre opinion une étiquette fausse, une étiquette empruntée à la phraséologie des escamoteurs, ce qui ne m’empêche pas de démêler parfaitement que vous et moi avons les mêmes idées, les mêmes vues, fort peu conformes à celles des intrigants. Ce sont eux qui ont inventé ce bel aphorisme : ni prolétaire, ni bourgeois ! mais démocrate. Qu’est-ce donc qu’un démocrate, je vous prie ? C’est là un mot vague, banal, sans acception précise, un mot en caoutchouc. Quelle opinion ne parviendrait pas à se loger sous cette enseigne ? Tout le monde se prétend démocrate, surtout les aristocrates. Ne savez-vous pas que M. Guizot est démocrate ? Les roués se complaisent dans ce vague qui fait leur compte ; ils ont horreur des points sur les i. Voilà pourquoi ils proscrivent les termes : prolétaires et bourgeois. Ceux-là ont un sens clair et net ; ils disent catégoriquement les choses. C’est ce qui déplaît. On les repousse comme provocateurs de la guerre civile. Cette raison ne suffit-elle pas pour vous ouvrir les yeux ? Qu’est-ce donc que nous sommes contraints de faire depuis si longtemps, sinon la guerre civile ? Et contre qui ? Ah voilà précisément la question qu’on s’efforce d’embrouiller par l’obscurité des mots ; car il s’agit d’empêcher que les deux drapeaux ennemis ne se posent carrément en face l’un de l’autre, afin d’escroquer, après le combat, au drapeau victorieux les bénéfices de la victoire et de permettre aux vaincus de se retrouver tout doucement les vainqueurs. On ne veut pas que les deux camps adverses s’appellent de leurs vrais noms : Prolétariat, Bourgeoisie. Cependant ils n’en ont pas d’autres.
      N’est-il pas vrai qu’il existe dans la nation une certaine classe, moins bien définie, si l’on veut, que la noblesse et le clergé, mais pourtant très distincte, et parfaitement connue de tout le monde par ce nom : classe bourgeoise ? Elle comprend la plupart des individus possédant une certaine somme d’aisance et d’instruction : financiers, négociants, propriétaires, avocats, médecins, gens de loi, fonctionnaires, rentiers, tous gens vivant de leurs revenus ou de l’exploitation des travailleurs. Joignez-y un assez bon nombre de campagnards qui ont de la fortune, mais point d’éducation, et vous atteindrez un chiffre maximum de quatre millions d’individus peut-être. Restent trente deux millions de prolétaires, sans propriété, ou du moins sans propriétés sérieuses, et ne vivant que du maigre produit de leurs bras. C’est entre ces deux classes que se livre la guerre acharnée, dont les chances vous ont jeté en Espagne et moi à Belle-Île. Sous quel drapeau combattions-nous, je vous prie, si ce n’est sous le drapeau du prolétariat ? Cependant par ma famille, par mon éducation, je suis un bourgeois et vous aussi peut-être. C’est que, grâce au ciel, il y a beaucoup de bourgeois dans le camp prolétaire. Ce sont eux qui en font même la principale force, ou du moins la plus persistante. Ils lui apportent un contingent de lumières que le peuple malheureusement ne peut encore fournir. Ce sont des bourgeois qui ont levé les premiers le drapeau du Prolétariat, qui ont formulé les doctrines égalitaires, qui les propagent, qui les maintiennent, les relèvent après leur chute. Partout ce sont les bourgeois qui conduisent le peuple dans ses batailles contre la bourgeoisie. Voilà justement ce qui a permis aux roués d’accréditer leur astucieux axiome : ni Bourgeois ! ni Prolétaire ! mais démocrate !
      Quoi ! parce que nombre d’habits figurent dans le camp des blouses, et que bien plus de blouses encore combattent à la solde des habits, s’ensuit-il que la lutte ne soit pas entre la masse bourgeoise d’une part et la masse prolétaire de l’autre, c’est-à-dire entre le Revenu et le Salaire, entre le Capital et le Travail ? Mais beaucoup de nobles et de prêtres avaient pris fait et cause pour la première révolution ; faut-il en conclure que la révolution n’était pas dirigée contre le clergé et la noblesse ? Qui oserait soutenir une telle absurdité ? Le malheur de notre parti, c’est que l’alliance de la plupart des bourgeois avec les travailleurs n’est pas sincère. L’ambition, la cupidité les poussent dans le camp des prolétaires soulevés contre l’oppression. Ils se placent à leur tête, les mènent à l’assaut du gouvernement, s’en emparent, s’y installent, s’y retranchent, et, dès ce moment transformés en conservateurs, se retournent contre ce pauvre peuple qui perd la Tramontane, en voyant ses généraux de la veille, devenus ses fustigateurs du lendemain. [ … ]
      Auguste Blanqui •
      * Cette longue lettre politique a été adressée à un des disciples de Barbès, ancien fondateur et président du club républicain du Ve, filiale du club de la Révolution. Sa participation aux combats de Juin lui avait valu d’être déporté en Afrique, d’où il réussit à s’évader pour se réfugier à Barcelone, où la lettre de Blanqui lui est adressée. Maillard était un républicain sincère, mais sans idées claires ni précises.

    • #38771 Répondre
      Dr Xavier
      Invité

      Merci ! Par quel chemin es-tu arrivé sur ce texte ?
      Je trouve la lettre complète, hébergée par « The Blanqui Archive », sous la banière de l’Université Kingston de Londres (?!) : https://blanqui.kingston.ac.uk/texts/lettre-a-maillard-belle-ile-6-juin-1852/
      « Cependant par ma famille, par mon éducation, je suis un bourgeois et vous aussi peut-être. C’est que, grâce au ciel, il y a beaucoup de bourgeois dans le camp prolétaire. Ce sont eux qui en font même la principale force, ou du moins la plus persistante. Ils lui apportent un contingent de lumières que le peuple malheureusement ne peut encore fournir. » –> Il se hausse un peu trop du col là le Blanqui non ?

      • #38780 Répondre
        Alain m.
        Invité

        Dans un vieux recueil des éditions sociales « textes choisis ». Oui on peut y voir de la condescendance, mais si on se place sur le point de vue de la théorie, je crois qu’ en grande partie elle vient de bourgeois traîtres à leur classe.

        • #38796 Répondre
          Dr Xavier
          Invité

          Merci, c’était pas tant sur la condescendance que je tiquais mais sur la justesse historique, surtout quand il poursuit « Ce sont des bourgeois qui ont levé les premiers le drapeau du Prolétariat, qui ont formulé les doctrines égalitaires, qui les propagent, qui les maintiennent, les relèvent après leur chute. Partout ce sont les bourgeois qui conduisent le peuple dans ses batailles contre la bourgeoisie. »
          Je veux bien un rappel historique, on est en 1852, il pense à qui, quels bourgeois, quelles batailles ?
          On peut se dire ‘ah oui Marx et Engels’ mais dans sa lettre il ne mentionne les communistes qu’une seule fois, et pour les défoncer : « Proudhoniens et communistes sont également ridicules dans leurs dia­tribes réciproques, et ils ne comprennent pas l’utilité immense de la diversité dans les doctrines. » Donc mauvaise pioche.
          Ou alors il pense aux Trois Glorieuses de février 1830, ou la révolution de juillet 1848 ? Pas clair pour moi, je suis ignare de tous ces évènements.
          (Sinon j’aime quand même beaucoup sa lettre que je découvre, ainsi que le passage que tu as cité)

    • #38811 Répondre
      Dr Xavier
      Invité

      (arf la confusion, lire plutôt les Trois Glorieuses de juillet, la révolution de février 48, ignare vous dis-je…)

    • #38815 Répondre
      Alain m.
      Invité

      Pour peut être répondre à tes interrogations beaucoup mieux que je ne saurai le faire, n’étant pas spécialiste de Blanqui, de cette période ni d’aucunes autres ; j’ai trouvé un article de Lundi matin que je n’ai que fait que survoler et qui pourrait nous éclairer.
      https://lundi.am/Interview-Blanqui

    • #107297 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Du quotidien: « envoyez-moi du papier, des enveloppes, je mange bien, parfaite santé. » De l’ordinaire. la Tante qui sacrifie l’argent de vacances…
      C’est entre les lignes que ça se passe, que ça passe. Mais quand même…. de l’ordinaire dans l’extra-ordinaire d’une guerre et les corps le savent alors Peguy, entre deux informations données lâche:
       » Je ne croyais pas que je vous aimais à ce point »
      Puis:  » Vivez dans la paix comme nous. Ma compagnie est comme un immense ménage. ( plus que jamais, dans une guerre, vivre DANS la paix?  » ma compagnie, un immense ménage: la  » paix des ménages »?)
      Puisque nous sommes en guerre, vivons plus que jamais dans la paix…
      Plus loin:
      « Je périrai peut-être. Je ne crèverai pas. »
      Et:
      « Quoi qu’il y ait, une fidélité éternelle, mais une fidélité sans deuil. Tant de choses m’ont été données. »
      Quoi qu’il arrive, quoi qu’il lui arrive: gratitude.

      Août 1914: ultimes lettres de Péguy aux siens

      Le 19/09/2014

      Pour connaître ce qu’ont été les dernières semaines de la vie de Charles Péguy, il y a les quelques témoignages de ses compagnons d’armes. Il y a aussi les lettres que l’écrivain a échangé avec ses proches. L’Amitié Charles Péguy a rassemblé toute cette correspondance et l’a publié dans un de ses bulletins d’information (n°91, juillet-septembre 2000). Ce numéro étant épuisé, l’Amitié a pris l’initiative, en cette année de centenaire de le rééditer, en l’enrichissant de plusieurs documents. Ce bulletin N°147 est sorti en septembre. Pour l’achat au numéro, voir ici. Nous publions ci-dessous plusieurs des documents de cette correspondance, et un extrait de l’introduction rédigée alors par Julie Bertrand-Sabiani.

      « Cette correspondance nous permet d’accompagner Charles Péguy pendant le premier mois de la Grande Guerre, qui fut aussi le dernier de sa vie. Du 3 août au 1er septembre, avant d’être tué à la tête de sa compagnie, l’officier parle dans ses lettres en fils, en mari, en père, sans oublier d’inclure dans sa sollicitude ses plus chères amitiés et les modestes compagnons de sa vie antérieure : le charron Louis Boitier et ses fils, les servantes Mathilde et Thérèse, Mme Gorius la brodeuse. Avec le laconisme dont il est coutumier, mais comme pressés par l’urgence cette fois, l’officier exprime dans ces messages envoyés du front ses ultimes fidélités et ses croyances essentielles, qui prennent évidemment à nos yeux une valeur testamentaire. »

      Julie Bertrand-Sabiani

      Extrait de l’introduction du Bulletin l’Amitié Charles Péguy, n°91, juillet-septembre 2000

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      3 AOÛT 1914

      Lettre de Charles Péguy à sa femme

      Celui qui n’a pas vu Paris aujourd’hui et hier n’a rien vu.

      Embrassé ce matin Pesloüan et sa femme.

      Embrassé Hélène et tante. Tante m’a donné trois cents francs qu’elle gardait pour payer à Albert et à Marcel un voyage de vacances. Je vous envoie deux cents par M. Bourgeois. Je garde cent.

      Je vous embrasse

      Péguy

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      7 AOÛT 1914

      Lettre de Charles Péguy à sa femme

      Un train bondé de fleurs m’a amené mardi à Coulommiers. J’étais tout seul d’officier pour amener trois mille Parisiens.

      En arrivant on m’a donné à commander une compagnie de 205 hommes un tiers parisiens, deux tiers Briards et Seine et Marnois. je les connais tous de mes précédentes périodes. Excellent recrutement.

      Nous partons dimanche ou lundi. M. Péguy lieutenant 19ème compagnie 276ème régiment d’infanterie Montereau Yonne.

      Je ne croyais pas que je vous aimais à ce point.

      Vivez dans la paix comme nous. Ma compagnie est comme un immense ménage.

      Embrassez Mathilde. Je vous embrasse tous.

      Péguy

      +++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

      11 AOÛT 1914

      Lettre de Cécile Péguy à son fils Charles

      Mon Charles

      Hier quand j’ai reçu ta lettre qui ma fait bien plaisir car je m’ennuyais beaucoup de ne pas avoir de tes nouvelles, je t’ai répondu aussitôt une longue lettre mais sur l’adresse j’ai mis yonne comme tu me le disais et je vien de voir sur la carte que s’est de seine et marne je crins que tu te sois trompé et que ma lettre ne t’arive pas aussi je t’en écri une aussitôt quand tu m’ecrira dit moi si tu la reçu et ton adresse exacte je vien de recevoir une lettre de marie qui me dit que Mr marcel et parti elle et toujours à st briac avec marianne. Mais elle voudrait bien être à paris s’est un mauvais moment a passer Mon charles ne fais pas d’imprudanse ai soin de toi ma pansé et toujour avec toi avec l’espoir que ca finira bien je te disais dans la lettre que coudert était dans une infirmerie c’est a blois nous pansons tous à toi je tenvoie du papier et une enveloppe dans le cas ou tu en aurait pas sous la main au revoir mon charles je t’embrasse beaucoup bien de fois

      ta mère

      C. Péguy

      écri moi aussi souvant que tu poura 2 mots seulement pour me donner de tes nouvelle je t’embrasse encore une fois

      C. Péguy

      +++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

      16 AOÛT 1914

      Lettre de Charles Péguy à sa femme

      Je vis toujours dans cet enchantement d’avoir quitté Paris le cœur pur. Vous savez que j’ai pu embrasser lundi Pesloüan et sa femme.

      Je suis lavé de toute cette écume que vingt ans de guerre civile avaient fini par me laisser.

      Vous-mêmes je pense à vous sans une ombre et dans une hésitation. Je vous embrasse fidèlement

      Péguy

      Si je ne reviens pas, vous irez pour moi à Chartres tous les ans. Vous ne pouvez pas soupçonner ce que nous devons à ce sanctuaire.

      Mon adresse est désormais M. Péguy lieutenant à la 19ème compagnie 276ème régiment d’infanterie. Rien de plus. Ne mettez rien dans vos lettre qui soit des nouvelles politiques ou militaires. Les lettres qui portent la moindre mention d’ordre public sont interceptées. Nous-mêmes nous n’avons pas le droit de dire où nous sommes. Ces mesures sont fort sages. Il faut avant tout ne pas renseigner l’ennemi.

      Je me porte admirablement. Une fois sur les routes je me suis retrouvé le marcheur que j’étais il y a vingt ans. Je périrai peut-être. Je ne crèverai pas.

      Quoi qu’il y ait, une fidélité éternelle, mais une fidélité sans deuil. Tant de choses m’ont été données.

      Reçu une lettre de ma mère.

      Je vous embrasse fidèlement

      Péguy

      +++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

      17 AOÛT 1914

      Lettre de Charles Péguy à sa mère

      Quand tu m’écris, veux-tu me mettre dans ta lettre une ou deux enveloppes blanches pour que je te réponde. Dans les campagnes c’est les enveloppes qui manquent le plus.

      Je vois monsieur Périer tous les jours. Il est rudement bon officier.

      Il pleut depuis ce matin. Très bonne santé. Nous mangeons beaucoup et bien.

      Je t’embrasse et t’aime

      ton Charles

      +++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

      21 AOÛT 1914

      Lettre de Charles Péguy à sa femme

      Tout va bien santé admirable la vie au grand air.

      Cantonnés dans une grande ferme rectangulaire au milieu des bois. Nous sommes sans nouvelles du monde depuis quatre jours. Na manquez pas de me garder une collection complète de journaux.

      Puisque j’ai retrouvé Pesloüan, c’est lui qui gouvernerait toutes éditions à faire ou à ne pas faire des manuscrits qui sont dans la malle et sur la table.

      Je vous embrasse

      votre Péguy

      +++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

      22 AOÛT 1914

      Lettre de Charles Péguy à sa femme et à ses enfants

      mes enfants j’ai bien reçu vos lettres. Je vais très bien. Envoyez-moi des enveloppes et du papier nous en manquons totalement. Le plus dur est d’être sans nouvelles de rien depuis mardi vous en savez certainement plus que nous.

      Je vous embrasse fidèlement.

      votre Péguy

      +++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

      24 AOÛT 1914

      Lettre de Charles Péguy à sa mère

      Journées un peu plus fatigantes mais tout va bien.

      Je t’embrasse bien affectueusement

      ton Charles

      +++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

      27 AOÛT 1914

      Lettre de Charles Péguy à sa femme

      Aujourd’hui 27 août rien de nouveau. Santé parfaite.

      Ne manquez pas d’écrire régulièrement à ma mère

      je vous embrasse fidèlement

      votre Péguy

      +++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

      1er SEPTEMBRE 1914

      Lettre de Charles Péguy à sa mère

      mon petit je vais bien. Quelques fatigues. Mais mon corps a retrouvé toute son ancienne robustesse.

      Aujourd’hui 27 août rien de nouveau. Santé parfaite.

      je t’embrasse bien fidèlement

      ton Charles

      +++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

      4 SEPTEMBRE 1914

      Lettre de Pierre Péguy à son père

      mon cher papa nous allons tous bien et nous serrions très contents d’en savoir autant de toi.

      Nous t’embrassons

      Pierre Germaine

      Charle CB Mathilde Marcel

      +++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++++

      Pour plus d’infos sur les dernières semaines de Charles Péguy, voici quelques livres récents :

      – La mort du lieutenant Péguy, Jean-Pierre Rioux, éditions Tallandier, 2014

      – Tué à l’ennemi. La dernière guerre de Charles Péguy, Michel Laval, éditions Calmann-Lévy, 2013

      – Les épis mûrs. Récit sur la mort de Charles Péguy, Jean-Claude Demory, éditions Fiacre, 2012

      • #107337 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        « Lors de la première bataille de la Marne, le 5 septembre 1914, le poète Charles Péguy, officier du 276e Régiment d’Infanterie, est tué au cœur de la bataille à Villeroy. Il est enterré, avec ses hommes, dans une sépulture collective qui abrite les corps de 133 soldats. »

    • #109063 Répondre
      Graindorge
      Invité

      Fernando Pessoa (13 juin 1888 – 30 novembre 1935) est un écrivain, poète et polémiste portugais trilingue dont les vers légendaires et la prose poétique ont permis l’apparition du modernisme au Portugal. À sa mort, on découvrit, enfouis dans une malle, 27 543 textes que l’on a exhumés peu à peu et qui tous ensemble composaient Le Livre de l’intranquillité, considéré comme le chef-d’œuvre de l’écrivain.
      En voici un extrait
      “La Lettre de Fernando Pessoa

      La vie me fait mal à petit bruit, à petites gorgées, par les interstices.

      14 mars 1916

      Je vous écris aujourd’hui, poussé par un besoin sentimental — un désir aigu et douloureux de vous parler. Comme on peut le déduire facilement, je n’ai rien à vous dire. Seulement ceci — que je me trouve aujourd’hui au fond d’une dépression sans fond. L’absurdité de l’expression parlera pour moi.
      Je suis dans un de ces jours où je n’ai jamais eu d’avenir. Il n’y a qu’un présent immobile, encerclé d’un mur d’angoisse. La rive d’en face du fleuve n’est jamais, puisqu’elle se trouve en face, la rive de ce côté-ci ; c’est là toute la raison de mes souffrances. Il est des bateaux qui aborderont à bien des ports, mais aucun n’abordera à celui où la vie cesse de faire souffrir, et il n’est pas de quai où l’on puisse oublier. Tout cela s’est passé voici bien longtemps, mais ma tristesse est plus ancienne encore.

      En ces jours de l’âme comme celui que je vis aujourd’hui, je sens, avec toute la conscience de mon corps, combien je suis l’enfant douloureux malmené par la vie. On m’a mis dans un coin, d’où j’entends les autres jouer. Je sens dans mes mains le jouet cassé qu’on m’a donné, ironiquement, un jouet de fer-blanc. Aujourd’hui 14 mars, à neuf heures dix du soir, voilà toute la saveur de ma vie.

      Dans le jardin que j’aperçois, par les fenêtres silencieuses de mon incarcération, on a lancé toutes les balançoires par-dessus les branches, d’où elles pendent maintenant ; elles sont enroulées tout là-haut ; ainsi l’idée d’une fuite imaginaire ne peut même pas s’aider des balançoires, pour me faire passer le temps.

      Tel est plus ou moins, mais sans style, mon état d’âme en ce moment. Je suis comme La Veilleuse du Marin, les yeux me brûlent d’avoir pensé à pleurer. La vie me fait mal à petit bruit, à petites gorgées, par les interstices. Tout cela est imprimé en caractères tout petits, dans un livre dont la brochure se défait déjà.

      Si ce n’était à vous, mon ami, que j’écris en ce moment, il me faudrait jurer que cette lettre est sincère, et que toutes ces choses, reliées historiquement entre elles, sont sorties spontanément de ce que je me sens vivre. Mais vous sentirez bien que cette tragédie irreprésentable est d’une réalité à couper au couteau — toute pleine d’ici et de maintenant, et qu’elle se passe dans mon âme comme le vert monte dans les feuilles.

      Voilà pourquoi le Prince ne régna point. Cette phrase est totalement absurde. Mais je sens en ce moment que les phrases absurdes donnent une intense envie de pleurer.

      Il se peut fort bien, si je ne mets pas demain cette lettre au courrier, que je la relise et que je m’attarde à la recopier à la machine pour inclure certains de ses traits et de ses expressions dans mon Livre de l’intranquillité. Mais cela n’enlèvera rien à la sincérité avec laquelle je l’écris, ni à la douloureuse inévitabilité avec laquelle je la ressens.

      Voilà donc les dernières nouvelles. Il y a aussi l’état de guerre avec l’Allemagne, mais, déjà bien avant cela, la douleur faisait souffrir. De l’autre côté de la vie, ce doit être la légende d’une caricature quelconque.

      Cela n’est pas vraiment la folie, mais la folie doit procurer un abandon à cela même dont on souffre, un plaisir, astucieusement savouré, des cahots de l’âme — peu différents de ceux que j’éprouve maintenant.
      Sentir — de quelle couleur cela peut-il être ?
      Je vous serre contre moi mille et mille fois, vôtre, toujours vôtre.

      Fernando PESSOA
      P.S. J’ai écrit cette lettre d’un seul jet. En la relisant, je vois que, décidément, je la recopierai demain, avant de vous l’envoyer. J’ai bien rarement décrit aussi complètement mon psychisme, avec toutes ses facettes affectives et intellectuelles, avec toute son hystéroneur asthénie fondamentale, avec tous ces carrefours et intersections dans la conscience de soi-même qui sont sa caractéristique si marquante…Vous trouvez que j’ai raison, n’est-ce pas ?

    • #126689 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      Pas voulu embêter le fil peinture avec une lettre de Courbet refusant la Légion d’honneur. Je la mets ici.
      ***
      Voici la lettre adressée par Gustave Courbet au ministre Maurice Richard :
      Paris, le 23 juin 1870.
      Monsieur le Ministre,
      C’est chez mon ami Jules Dupré, à l’Isle-Adam, que j’ai appris l’insertion au Journal officiel d’un décret qui me nomme chevalier de la Légion d’honneur. Ce décret, que mes opinions bien connues sur les récompenses artistiques et sur les titres nobiliaires auraient dû m’épargner, a été rendu sans mon consentement, et c’est vous, Monsieur le Ministre, qui avez cru devoir en prendre l’initiative.

      Ne craignez pas que je méconnaisse les sentiments qui vous ont guidé. Arrivant au ministère des beaux-arts après une administration funeste qui semblait s’être donné à tâche de tuer l’art dans notre pays, et qui y serait parvenue, par corruption ou par violence, s’il ne s’était trouvé çà et là quelques hommes de cœur pour lui faire échec, vous avez tenu à signaler votre avènement par une mesure qui fit contraste avec la manière de votre prédécesseur [le maréchal Vaillant, ministre de la Maison de l’empereur et des beaux-arts]. Ces procédés vous honorent, mais permettez-moi de vous dire qu’ils ne sauraient rien changer ni à mon attitude, ni à mes déterminations.
      Mes opinions de citoyen s’opposent à ce que j’accepte une distinction qui relève essentiellement de l’ordre monarchique. Cette décoration de la Légion d’honneur, que vous avez stipulée en mon absence et pour moi, mes principes la repoussent. En aucun temps, en aucun cas, pour aucune raison, je ne l’eusse acceptée. Bien moins le ferai-je aujourd’hui que les trahisons se multiplient de toutes parts, et que la conscience humaine s’attriste de tant de palinodies intéressées. L’honneur n’est ni dans un titre, ni dans un ruban : il est dans les actes, et dans le mobile des actes. Le respect de soi-même et de ses idées en constitue la majeure part. Je m’honore en restant fidèle aux principes de toute ma vie : si je les désertais, je quitterais l’honneur pour en prendre le signe.
      Mon sentiment d’artiste ne s’oppose pas moins à ce que j’accepte une récompense qui m’est octroyée par la main de l’État. L’État est incompétent en matière d’art. Quand il entreprend de récompenser, il usurpe sur le droit public. Son intervention est toute démoralisante, funeste à l’artiste, qu’elle abuse sur sa propre valeur, funeste à l’art, qu’elle enferme dans des convenances officielles et qu’elle condamne à la plus stérile médiocrité. La sagesse pour lui est de s’abstenir. Le jour où il nous aura laissés libres, il aura rempli vis-à-vis de nous tous ses devoirs.
      Souffrez donc, Monsieur le Ministre, que je décline l’honneur que vous avez cru me faire. J’ai cinquante ans, et j’ai toujours vécu libre. Laissez-moi terminer mon existence, libre ; quand je serai mort, il faudra qu’on dise de moi : Celui-là n’a jamais appartenu à aucune école, à aucune église, à aucune institution, à aucune académie, surtout à aucun régime, si ce n’est le régime de la liberté !…
      Veuillez agréer, etc.
      Gustave Courbet.

      ****
      En dépit de cette phraséologie, le nom de Courbet fut maintenu sur les registres de la Légion d’honneur. Il n’en fut rayé que l’année suivante, à la suite d’un décret dont voici le dispositif : « Gustave Courbet, artiste peintre, est rayé des matricules de la Légion d’honneur à partir de la date de la condamnation ci-après mentionnée :
      « Condamné le 2 septembre 1871 à six mois de prison et à 500 francs d’amende pour avoir provoqué, comme membre de la Commune, par abus d’autorité et de pouvoir, à la destruction de la colonne de la place Vendôme. Fait à Versailles, le 19 février 1872. Signé : A. THIERS. »
      Refus du refus: cékikicommande ? Cémoaa!

    • #133180 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      La dernière lettre de Nicolas de Staël https://share.google/DI8PR2p16dTVRVXUS

    • #147462 Répondre
      canne à sucre
      Invité

      Lettre à Carlos Chávez
      Octobre 1939
      .
      Carlitos,
      Voici les informations, je te supplie de me les traduire, parce que si c’est moi qui le fais, ça risque de pas valoir bésef.
      J’ai commencé à peindre il y a douze ans. J’étais en convalescence, suite à un accident de la route qui m’a forcée à rester alitée presque un an. J’ai travaillé durant toutes ces années avec l’élan spontané de mes sentiments. Je ne suis d’aucune école, je n’ai jamais revendiqué l’influence de qui que ce soit ; de mon travail, je n’ai rien attendu d’autre que la satisfaction de peindre et de dire ce que je ne pouvais exprimer autrement.
      J’ai réalisé des portraits, des compositions de figures, parfois aussi des tableaux où le paysage ou la nature morte prenait le dessus. J’ai réussi à trouver, sans y être forcée par un quelconque préjugé, une expression personnelle dans la peinture. Durant dix ans, mon travail a consisté à éliminer tout ce qui n’était pas issu des mobiles lyriques internes qui me poussaient à peindre.
      Ayant toujours travaillé avec mes sensations, mes états d’âme et les réactions profondes que la vie a déchaînés en moi, j’ai fréquemment objectivé tout cela par des représentations de moi-même ma façon la plus sincère et vraie d’exprimer ce que je ressentais par-devers moi et face à moi.
      J’ai exposé pour la première fois l’an dernier (1938), dans la galerie de Julien Levy à New York. J’y ai présenté vingt-cing tableaux. Douze d’entre eux font maintenant partie des collections des personnes suivantes :
      Conger Goodyear. NY.
      Mrs. Sam Levinson. NY.
      Mrs. Clare Luce. NY.
      Mrs. Salomon Sklar. NY.
      Mr. Edward G. Robinson. Los Angeles (Holly-wood).
      Walter Peach. NY.
      Mr. Edgar Kaufmann. Pittsburgh.
      Mr. Nickolas Muray. NY.
      Dr. Roose. NY.
      Plus deux personnes dont j’ai oublié le nom, mais Julien Levy peut les indiquer. L’exposition s’est tenue du 1 au 15 novembre 1938.
      Ensuite, j’ai fait une exposition à Paris, organisée par André Breton, à la galerie Renou et Colle, du 1 au 15 mars 1939. (Les seules expositions que j’ai réalisées dans ma vie.) Mon travail a intéressé la critique parisienne ainsi que les artistes. Le musée du Louvre (Jeu de paume) a fait l’acquisition d’un de mes tableaux.
      Je peux citer comme référence les personnes suivantes :
      Diego Rivera. Palma et Altavista. Villa Obregón, D.F., Mexico.
      Pablo Picasso. Rue de la Boétie, Paris.
      Carlos Chávez.
      Mr. Sam Levinson. (J’ai oublié son adresse.)
      Marcel Duchamp. 42, rue Fontaine. Paris, 9.
      M. William Valentiner. Directeur Museum Detroit.
      Conger Goodyear. Museum of Modern Art.
      J’ai l’intention de réaliser une exposition aux États-Unis. Je suis en train de travailler sur des tableaux de grand format, qui exigent beaucoup de travail. J’ai besoin de tranquillité pour peindre, et je n’arrive pas à  » joindre les deux bouts « . Voilà pourquoi je sollicite la bourse Guggenheim.
      Mille mercis. Si tu as besoin d’un détail supplémentaire, tu n’as qu’à m’appeler.
      Je t’embrasse.
      .
      Frida

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