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Accueil Forums Forum général Cinéma – Page 9

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  • Auteur
    Messages
    • #47668 Répondre
      Ostros
      Invité

      Plus possible d’ouvrir la page cinéma 8 qui rame, rame.
      J’ouvre une nouvelle page et c’est l’occasion de rappeler que Memory de M. Franco sort ce mercredi 29 mai !

    • #47671 Répondre
      Malice
      Invité

      Désolée j’ai reposté dans la mauvaise page ciné:
      donc je réitère mon appel à témoin pour pousuivre la conversation sur Malick
      Est-ce qu’un autre pignouf que moi a aimé « A la merveille » et veut en parler?

      • #47692 Répondre
        Seldoon
        Invité

        J’ai énormément de mal avec la trilogie post-tree of life de Malick (j’aime beaucoup tree of life et une vie cachée), je veux bien en parler.

        • #47720 Répondre
          Malice
          Invité

          Salut Seldoon
          j’ai pour ma part souffert devant  » knight of cups  » et beaucoup apprécié « Une vie cachée ».
          Tu me dirais ce que tu n’aimes pas dans « A la merveille »?

          • #47734 Répondre
            PeggySlam
            Invité

            Moi aussi pour knight Of cups à part l’affiche avec le nombre d’acteurs populaire qui jouent dans ce film, je ne comprends pas son succès. La Ligne Rouge et Le Nouveau Monde je peux comprendre (quoi que la version longue de Le Nouveau Monde gâche l’autre version).

            • #47744 Répondre
              Malice
              Invité

              Le nombre d’acteurs populaires est ce qui m’a justement gavée au sens propre : j’ai eu une impression, dans « Knight of cups », de défilé glamour. Toutes les amantes du héros sont plus belles les unes que les autres et m’ont paru se réduire à cette beauté, contrairement aux femmes d' »A la merveille » et « Une vie cachée » , auxquelles j’ai davantage eu l’impression d’avoir « accès ». Par exemple, le personnage d’ Olga Kurylenko est physiquement sublime mais m’a semblé habité par une folie/maladie qui ajoutait à mes yeux une « couche » à sa représentation à l’écran ( elle est gracieuse, rayonnante mais elle est aussi inquiétante/mystérieuse).

              • #47749 Répondre
                PeggySlam
                Invité

                Nous sommes bien d’accord pour knight Of cups. Promis je me note pour A la merveille et te ferais un retour 🙂

              • #47752 Répondre
                Ema
                Invité

                Pas vu à la merveille mais Knight of Cups m’avait semblé indigeste, trop dense narrativement pour son style plutôt contemplatif. Et puis Christian Bale et Cate Blanchett dans un même film ça fait beaucoup pour moi.

                • #47827 Répondre
                  Malice
                  Invité

                  Puisque Seldoon ne se dépêche pas, en gentleman, de pointer les problèmes d' »A la merveille », je place mon premier pion :
                  Bien aimé dans « A la merveille » : le mont st michel symbolisant le pic impossible à retrouver des premiers jours amoureux.
                  Je suis habituellement méfiante devant les symboles mais les personnages habitent celui-là, gravissant littéralement les marches de la Merveille, s’inquiétant sourdement de la marée qui va à nouveau encercler le mont.

                  • #48024 Répondre
                    Papo2ooo
                    Invité

                    Malice je veux bien parler de A la merveille avec toi aussi.
                    Désolé pour le pot d’ailleurs que tu mentionne à la page précédente, c’est la faute aux conditions météo si je suis en retard à ce point.
                    Par contre il faut que je le revois une nouvelle fois pour lui donner une chance supplémentaire avant d’en parler, car à la première vision le film ne m’a pas laissé entrer. Je suis resté devant la fenêtre comme un con à essayer de voir quelque chose, mais en ayant l’impression d’être coincé à l’extérieur, et je voudrais bien vérifier comment ça se passe à la 2ème vision. Laisse moi 1 ou 2 jours et on reprend le fil.

                    • #48076 Répondre
                      Malice
                      Invité

                      Je t’avais commandé une chouffe, je suis déçue

                      • #48110 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Malice finalement je l’avais vu À La Merveille et désolée mais il me fait le même effet que Knight Of cut du coup c’est à ce moment là que j’ai arrêté de dire que j’adorais Malick car en faite c’est surtout un film que j’aime de lui c’est The Tree Of Life. Ce film qui m’a fait découvrir le métier de chef opérateur et Emmanuel Lubezki

                      • #48144 Répondre
                        Papo2ooo
                        Invité

                        J’ai revu (j’ai arrêté 40 minutes avant la fin) le film A la merveille.
                        Je dois dire que c’est vraiment à la limite du regardable pour moi. Y a rien qui me permet de me concentrer (la caméra bouge en permanence, ma scène préférée du film c’est un moment où est filmé une discussion par webcam interposées, simplement parce qu’on a le temps de se poser 30 secondes et que mon cerveau se raccroche un peu à l’image).
                        Sur petit écran c’est presque impossible d’aller au bout pour moi. Knight of Cups comme je l’ai déjà dit, c’était sur grand écran et sous pollen, je planais comme un hydravion quand je l’ai vu, donc ça c’est bien passé. Mais je pense que j’aurais les mêmes soucis si je le revoyais maintenant.
                        Sur la question du couple et pourquoi il ne marche pas, c’est vrai qu’il y a un mystère. Mais pour moi il n’y a rien à percer. Ce qui est montré c’est le versant faux du couple, le versant publicitaire. D’ailleurs il n’y a rien non plus qui permet de montrer pourquoi ça pourrait marcher entre les deux. Leur seul lien concret finalement est d’être tous les deux des êtres humains, donc d’être touchés par la grâce comme les autres êtres humains et le monde en entier, et donc ils ont un potentiel d’amour très important. Là-dessus j’ai pas de problème, mais dans la réalité, c’est pas ce qui fait tenir un couple non ? (voir Jeanne et Jacques j’ai envie de dire)

                        Quand je regarde le film j’ai un peu envie de me dire: ouf je suis pas en couple. Heureusement que je fais pas les visites touristiques, les parcs d’attraction avec les manèges horribles des chaises suspendues qui tournent en rond et les diners avec les amis de la famille et leur 5 enfants blonds et le grand saladier rempli de petit pois (pour moi c’est une vision de l’enfer ça). Alors que bien sûr ce n’est pas ça d’être en couple.
                        Les petits jeux, les moments de rigolades on sait pas pourquoi, les batailles de polochon, le sexe qui devrait être vécu comme un moment idéal de tendresse, c’est la recherche d’une pureté dans l’entre-soi finalement et le film illustre bien l’expression: l’enfer est pavé de bonnes intentions.

                        Mais je suis vraiment curieux de savoir ce que tu as aimé dans le film Malice, au-delà de la question du mystère de ce couple. Et j’espère que mon avis péremptoire ne t’a pas couper l’envie d’en parler, car je n’exclue pas qu’en fait je n’ai rien compris à ce film et à sa beauté.

                      • #48145 Répondre
                        Papo2ooo
                        Invité

                        Je ne t’apporte pas une chouffe avec mes mots, mais une choucroute, j’espère que ça ira quand même.
                        Une chouffe ou une chimay, si on a cela chez soi, peut permettre de faire passer plus facilement la lecture de la choucroute.

                      • #48256 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Tout d’abord j’ai une grande affection pour la choucroute.
                        Ensuite je pense comme toi que la scène de webcam est une bonne scène – une petite séquence qui rappelle l’amertume que doivent ressentir certains couples divorcés.
                        J’aime que le film peigne l’empêchement d’être heureux et d’aimer même quand aucune difficulté ne semble se dresser. Ils sont beaux, jeunes, ils ont de l’argent, ils sont sympathiques, amoureux, et ça ne marche pas. On devine l’effarement, l’angoisse de ce couple qui passe de la Merveille à la maison très peu poétique, ce pavillon neutre, trop propre (où la personnalité des habitants ne semble pas s’exprimer par une décoration particulière ni par des objets ou des traces), qu’ils occupent pendant leur première tentative de vie commune. J’aime beaucoup ce que ce décor suggère de l’ennui et de l’appauvrissement de leur relation, de leur désenchantement. Cela me rappelle l’appartement immaculé du couple de « Romance ».
                        J’aime aussi le geste de l’amie italienne, quand elle jette le sac à main de l’héroïne dans un buisson et qu’elle balaye ses craintes en lui disant qu' »elle le récupèrera plus tard ». Cette façon qu’elle a de prendre à la légère les carte de crédit d’Olga. Et Olga qui semble revivre un peu, de la laisser faire…
                        D’ailleurs, à la fin, est-elle devenue la sorcière dont lui parle cette amie? Une femme folle, seule, libre, accomplie ou désespérée? La scène de la marche dans la boue et la pluie, parmi les arbres dégarnis, est mystérieuse – mais celle où on voit le héros rejoindre ses enfants dans ce qui ne ressemble plus à une maison témoin mais demeure un lieu que la nature n’envahit pas ( cf le jardin avec sa petite cascade, ses espaces entretenus) l’est tout autant : est-il heureux? A-t-il trouvé une compagne qui lui convient? Se sent-il en adéquation avec lui-même, satisfait de sa vie ou juste de sa belle maison?
                        Le film pourrait prendre parti bêtement, suggérant que l’un se fourvoie et l’autre a choisi la bonne voie. Il me semble qu’il montre plutôt que deux êtres complémentaires ( Olga exubérante/Ben introverti; Olga femme des bois/Ben disciplinant la nature) ne peuvent pas se compléter et ne peuvent que fantasmer une fusion qui n’aura pas lieu. Il ne reste alors que le souvenir de la Merveille, symbole de transcendance ( comme la montage qui occupe si souvent les arrières-plans d' »Une vie cachée », accessible et inaccessible à la fois)

      • #47757 Répondre
        I.G.Y.
        Invité

        Pas vu celui-là, mais des avis sur Les Moissons du Ciel m’intéressent. Vu hier, mon premier Malick, j’en suis ressorti à la fois très impressionné et mitigé.

        Rayon positif, il m’a semblé que Malick ne se contentait pas de « beaux plans », qu’il regardait réellement le paysage et sa matière. De ce point de vue il échappe à la pure esthétique, c’est très incarné : les scènes de moisson dans le premier tiers sont percutantes, l’arrivée des sauterelles et ses gros plans façon documentaire animalier débordent de vie, la dévastation du champ par le feu est puissante. On peut trouver le symbolisme météorologique un peu lourd mais j’y ai trouvé d’étonnantes vertus documentaires (magnifique plan fixe sur les ondes de surface du petit marécage, etc…). Beaucoup de petits instants de poésie gratuite, qui ne servent pas directement le scénario. Grand sens du rythme au montage aussi, me semble-t-il. Photo et couleurs magnifiques, pas besoin d’y revenir.
        .
        Rayon négatif, pas mal de choses tout de même auxquelles je ne crois pas du tout. En premier lieu, que celui qui a suggéré R. Geere en acteur principal se dénonce aux autorités (lu sur Wiki : le premier choix était Travolta). Complètement à côté de la plaque. Il est le symbole d’un scénario auquel, peut-être en partie par sa faute, j’ai assez peu cru.
        .
        J’ai l’impression d’un film complètement écartelé entre documentaire esthétisé et fiction invraisemblable. Quel est le statut de ce film en comparaison du reste de son œuvre?

        • #47767 Répondre
          PeggySlam
          Invité

          Les Moissons Du Ciel je l’ai vu et si je me trompe pas c’est son tout premier film donc il n’a rien avoir avec Tree Of Life. Et si je me trompe pas encore c’est de ce film que Tarantino a pris la musique pour le film True Romance. Il est sympa Les Moissons Du Ciel mais m’a pas marqué plus que ça

          • #47837 Répondre
            David Watts
            Invité

            Tu confonds avec Badlands aka La Balade sauvage.

            • #47839 Répondre
              David Watts
              Invité

              Malick devient réellement Malick avec Les Moissons du ciel, beaucoup plus qu’avec son premier film.

              • #47840 Répondre
                Malice
                Invité

                Badlands qui est aussi une des meilleures chansons de Springsteen

                Blague à part « Badlands » vaut le coup?

                • #47841 Répondre
                  David Watts
                  Invité

                  C’est parfaitement recommandable oui. Plus représentatif du Nouvel Hollywood 70’s que de la « radicalité » postérieure de son auteur. Mais sacré premier film.

                  • #47842 Répondre
                    David Watts
                    Invité

                    Je plussoie sur le Boss.

            • #48109 Répondre
              PeggySlam
              Invité

              Exacte ! Au temps pour moi pour l’erreur

          • #47838 Répondre
            I.G.Y
            Invité

            C’est le deuxième mais en effet, se dégage de tout ce que je lis l’impression que les premiers sont différents, qu’il n’y a pas qu’un effet de scission « temporel » (le fameux trou de 20 ans). À voir, donc

    • #47673 Répondre
      Tony
      Invité

      En prolongement de l’article sur Judith Godreche,émission intéressante,qui tourne un peu à la foire d’empoigne entre Marine Turchi et la journaliste de Libé,sur les enquêtes Metoo,on y apprend,entre autres,que le réalisateur Christophe Ruggia est aujourd’hui au RSA et vit chez ses parents…

      https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/signes-des-temps/metoo-cinema-enquete-et-contre-enquete-le-role-de-la-presse-dans-les-regimes-de-verite-3986469

      • #47856 Répondre
        Pierre
        Invité

        Angle mort dans toute cette histoire de parents de Judith : l’instinct de préservation qui règne dans la sphère bourgeoise. La peur de déclassement est si forte dans ces milieux-là. Pas seulement une question d’époque comme l’évoque la journaliste (et pour cause, c’est difficile de se dénoncer, bien ce que Judith se refuse à faire d’ailleurs en imposant le blackout sur cette question des parents ).

        • #47859 Répondre
          Pierre
          Invité

          Sa description de son père, en papa gâteau abandonné par sa mère et débordé par les événements dans sa triste série, est tout fait sympathique d’ailleurs. L’article révèle qu’il était plutôt en très bons termes avec Jacquot, et même un peu séducteur lui aussi avec les amis de sa fille

          • #47860 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            42 minutes, 4 invités
            Je ne m’y ferai jamais.

            • #48063 Répondre
              pierre
              Invité

              La classique France culture.
              Jusqu’a l’absurde
              Leur émission de philo n’est plus que du bruit régenté par une maîtresse de classe qui suit son parcours tracé a l’avance en essayant d’inclure ses trente huit invités par segment dans de le cadre d’une dissertations creuse.
              On en regretterait Enthoven

        • #47864 Répondre
          Tony
          Invité

          Sur l’époque évoquée par la journaliste,on comprend que la responsabilité du père est un peu hors de propos,il suffit de regarder aujourd’hui les déclarations de Cohn bendit, Polanski et autres,dans des émissions à forte audience,sur leur attrait pour les jeunes filles prépuberes pour voir que la société dans son ensemble n’en était pas choquée,bien au contraire.

          • #47869 Répondre
            Pierre
            Invité

            C’est un peu court de mon point de vue de ne voir que l’époque comme facteur explicatif.
            Vraiment pas anodin d’émanciper sa fille, de la laisser acheter un appartement, etc.
            Accompagnement de  »l’élévation sociale de leur fille aux dépens de toutes prudences raconte un soulagement

            • #47894 Répondre
              Tony
              Invité

              Cet appartement ça fait un peu penser à la dot payée autrefois.

            • #48092 Répondre
              Ema
              Invité

              Je sais pas, moi cela me paraît en phase avec l’époque et les mœurs d’une certaine petite bourgeoisie intellectuelle d’avant garde. Ma mère qui a grandi dandans les années 60 70 et fréquenté un peu ce milieu là quand elle même est partie précocement du foyer, les mineures de bonnes famille émancipées et marquées avec des hommes plus âgés c’était assez banal d’après ce qu’elle m’en raconte (on en parlais justement par rapport à l’affaire Godreche)

              • #48191 Répondre
                Pierre
                Invité

                Je dois dire que cette intuition, je ne la tiens pas de nulle part.
                Ai rencontré dans ma vie nombre de filles issues de la bourgeoisie qui m’ont fait témoignage, parfois sans s’en rendre compte, de cette cruauté là.
                Qui, abandonnée à 14 ans dans un grand appartement limogeois prés du meilleur lycée par des parents médecins de campagne, parce qu’il y avait un coup immobilier a faire.
                Qui, poussé, a relationné avec un médecin du double de son âge, parce que,  »un médecin c’est bien »

                L’instinct de conservation est puissant., l’emprise plutôt que le déclassement. L’histoire de Judith n’est pas anecdotique.

                • #48197 Répondre
                  françois bégaudeau
                  Invité

                  Me frappe aussi beaucoup, à la lumière de ci ou ça, la dimension incestuelle de la bourgeoisie
                  L’inceste comme aboutissement de ce qu’on appelle entre-soi, de ce que j’avais décrit comme auto-érotisme de classe, et du caractère organique de la corporation bourgeoise.

                  • #48198 Répondre
                    Claire N
                    Invité

                    Oui – il me souviens que Nicolas Mathieu dans Connemara avait fait ressortir cela lorsque la jeune narratrice est invitée dans la maison de vacances de son amie bourgeoise

                    • #48199 Répondre
                      Claire N
                      Invité

                      Elle n’est pas narratrice – désolé pour l’erreur

                      • #48259 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Chai pas si c’est vrai mais j’ai lu quelque part que l’inceste se produirait plus facilement dans des milieux où l’individualité, l’expression de soi et le dialogue franc seraient réprimés. Les conventions d’un milieu bourgeois pourraient être un terreau?

                      • #48277 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Oui – un terreau
                        Cela m’évoque le film «  la fleur du mal «  de Chabrol – où l’inceste tient une place centrale

                      • #48278 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        C’est malsain comme une secte finalement

                      • #48279 Répondre
                        Emile Novis
                        Invité

                        Ce lien entre l’entre-soi, la fermeture d’un milieu sur lui-même, et l’inceste me donne l’intuition d’un hypothèse.
                        On observe beaucoup cela dans les sectes, comme le souligne Claire N. Et je pense qu’il serait intéressant d’ajouter à cela un élément qui accompagne généralement ce phénomène : la pauvreté intellectuelle, morale, politique et culturelle de ces milieux plus ou moins incestueux. Tout se passe comme si Lévi-Strauss avait raison : l’interdiction de l’inceste est précisément ce qui détermine les individus, pour satisfaire leur désir sexuel et affectif naturel, à entrer en relation avec d’autres milieux, favorisant ainsi les rencontres sociales, les échanges symboliques, la multiplicité des relations au réel, la création de nouvelles formes de vie – bref, la culture au sens anthropologique du terme.
                        Ainsi, il y a peut-être un lien étroit entre l’entre-soi de plus en plus incestueux de la bourgeoisie et sa décomposition dans une forme de bêtise collective et d’appauvrissement de son rapport au monde. A voir.

                      • #48287 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Je crois que ça n’irait pas avec l’affaire Duhamel ça.
                        Evidemment mise sur le compte de l’esprit 68, alors qu’il s’agissait plutot de cette auto-glorification érotique de la bourgeoisie.

                      • #48314 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Dans le livre de Kouchner je confirme que le problème ne semble pas être l’injonction qui est faite à Camille d’être libérée sexuellement à la 68arde.
                        Le père culpabilisateur, absent, la mère dépressive, alcoolique, voilà un bel engrais pour que les enfants ferment leur gueule quand beau-papa ( le seul qui semble en mesure de gérer et d’égayer les mômes) se met à entrer dans la chambre des garçons.
                        Je me disais en finissant « La familia grande » que les incitations qui ont été faites à C K d’être une femme libre, indépendante, sexuellement libre, sont peut-être ce qui l’ont poussée à défendre son frère et oser écrire la vérité.

    • #47678 Répondre
      Claire N
      Invité

      Houde arrest – de Aleksey German JR
      Est en ce moment gratuit sur Mk2 curosity
      Même si à mon sens le film se passerait de ses 10 dernières minutes
      Cet homme assigné à résidence suite à un contre feu : un procès ridicule pour corruption alors qu’il avait dénoncé par un caricature sur les réseaux sociaux celle du maire de sa ville
      La violence petit a petit des personnes ( médecin, plombier, épouse, policier) dont aucun n’est aveugle mais qui cèdent face à cette corruption
      Ceux qui veulent le protéger
      Le rapport au vol
      L’oppression y est je trouve très palpable

      • #47701 Répondre
        Claire N
        Invité

        Oups «  house « 

    • #47681 Répondre
      propater
      Invité

      Mon dieu, que cette bande annonce ne donne pas envie… Sans le nom de Franco dessus, je n’aurais jamais pensé à voir ce film. Et même là, je vais y aller purement à la foi.

      • #47765 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Le film est fort, vraiment

        • #47771 Répondre
          Aujourd’hui Maman a pris rdv chez l’allergologue pour ses enfants
          Invité

          Je me rappelle que la BA de Drive my car ne m’avait vraiment pas donné envie de le voir, et que j’ai pourtant aimé le film. Comme quoi du montage peut bien changer un objet.

          • #47774 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            ce n’est pas « du montage » qui change un objet, c’est 1minute 20 qui n’a rien à voir avec 105 minutes, et une boite de com rétribuée pour fabriquer des BA en chaine qui n’a rien à voir avec un-e cinéaste

            • #47786 Répondre
              Aujourd’hui Maman a pris rdv chez l’allergologue pour ses enfants
              Invité

              On pourrait faire une loi contre ça

            • #47793 Répondre
              Aujourd\’hui Maman a pris rdv chez l\’allergologue pour ses enfants
              Invité

              Je disais ça aussi en me rappelant la GO sur Drive my car, où , de mémoiry, tu disais que tu aimais moins la dernière partie du film, moins Bressonnienne, plus résiliente (là il est fort possible que je déforme tes dires voire invente), et je m’étais demandé si en remontant le film, on pouvait faire un autre film.
              D’ailleurs la version télé d’Autonomes est visible ? Si oui, entre un RDV chez le pneumologue et sa 57ème rééducation du périnée, Maman aurait le temps de comparer avec la version ciné.

              • #47796 Répondre
                françois bégaudeau
                Invité

                elle doit bien être quelque part, mais on peut s’en passer

                • #47800 Répondre
                  PeggySlam
                  Invité

                  J’ai vu une version de Autonome sur TV5 monde la plate forme il y a un moment de cela. C’était donc une version télé et pas la vraie version ?

                • #47803 Répondre
                  Aujourd\\\’hui Maman a pris rdv chez l\\\’allergologue pour ses enfants
                  Invité

                  étant désoeuvrée et curieuse de ça, on insiste

      • #47769 Répondre
        Eden Lazaridis
        Invité

        Moi je vois Jessica Chastain, je fonce.

        • #47776 Répondre
          Billy
          Invité

          André Bazin disait pareil. Et dans Memory, elle est étonnante. Au début, tu te dis elle est vraiment trop belle pour ce film, et après tu te dis elle est vraiment parfaite pour ce film

          • #47778 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            et elle sera dans le prochain Franco aussi

            • #47899 Répondre
              Eden Lazaridis
              Invité

              La collaboration Chastain-Franco n’est pas sans me rappeler l’alliance Huppert-Haneke. D’ailleurs Chastain cite La pianiste comme un de ses films préférés.

              • #47960 Répondre
                Billy
                Invité

                Ah oui ton parallèle tient la route : le cinéaste du cru et la rousse qui joue une cadenassée-frigide.
                Voyant Chastain on pense aussi à Chronic avec Tim Roth, autre rousse sulfureuse.

                • #47962 Répondre
                  Eden Lazaridis
                  Invité

                  Tim Roth est une rousse sulfureuse aha ?
                  Il y a la rousseur oui, il y a la collaboration internationale, avec un cinéaste qui ne tourne pas dans sa langue maternelle, il y a deux cinéastes dits « cruels » qui viennent chercher chez ces deux actrices un côté nordique, protestant, sévère.
                  La différence est cependant que Chastain a une présence plus érotique, sensuelle qu’Huppert, et n’est donc pas aussi « cadenassée-frigique » que la française.

                • #47966 Répondre
                  Maman
                  Invité

                  « une cadenassée-frigide »
                  C’est peut-être juste, mais n’est-ce pas un peu indélicat ?

                  • #47967 Répondre
                    Eden Lazaridis
                    Invité

                    Ce n’est pas indélicat dans la mesure où ça ne décrit que leur rôle et pas leur personne, Huppert a pu être très sensuelle dans Loulou et Chastain dans quasiment tous ses rôles.

                    • #47970 Répondre
                      Maman
                      Invité

                      C’est vrai que personne personne nulle part nulle part n’a jamais jamais vécu ce genre d’enfance.
                      Je serais pour qu’on laisse aux femmes concernées le choix de se nommer ou non ainsi, elles-mêmes.

                      • #47971 Répondre
                        Eden Lazaridis
                        Invité

                        Je ne comprends pas pourquoi vous parlez d’enfance, et je ne comprends pas pourquoi vous souhaitez que l’on réserve aux femmes concernées le droit de décrire leur rôle dans un film. Parlons-nous de la même chose ? Sommes-nous sur le même plan astral ?

                      • #47972 Répondre
                        Maman
                        Invité

                        Je vous laisse en juger

                      • #47973 Répondre
                        Maman
                        Invité

                        Et m’adressais au départ plutôt à Billy.

                      • #47975 Répondre
                        Eden Lazaridis
                        Invité

                        Je pense que vous êtes trop brillante pour moi, j’abandonne. Bon courage Billy.

                      • #47979 Répondre
                        Billy
                        Invité

                        Et que voulais-tu me dire je comprends pas. Tu veux corriger mon vocabulaire, c’est ça ? Il est incorrect ?
                        Alors on parlait de 2 films : La Pianiste avec Huppert, et Memory avec Chastain.
                        Sylvia verrouille son appart 12 fois durant Memory, avec plusieurs verrous et une alarme. Elle verrouille l’appart pour se protéger des hommes. Dans la Pianiste, elle verrouille la porte de l’appart chaque fois qu’elle rentre, et dort avec sa mère. On la voit aussi enfermée dans un ascenseur métallique avec sa mère, pendant qu’un Magimel rieur tourne autour en gravissant l’escalier. D’où « cadenassée ».
                        Le rapport sexuel que Sylvia a dans le film n’a pas l’air d’être très plaisant, bien qu’il soit consenti. Elle n’arrive pas à éprouver du plaisir. Et dans la Pianiste, je t’invite à voir ce qu’elle fait pour essayer de ressentir du plaisir. D’où « frigide ». Voilà.

                      • #47980 Répondre
                        Maman
                        Invité

                        « Cadenassée-frigide » est juste, oui oui.

                      • #47981 Répondre
                        Eden Lazaridis
                        Invité

                        Oui mais est-ce que tu penses à l’enfance de la pianiste ? Je ne crois pas non. Donc laisse aux femmes concernées le choix de se nommer ainsi ou non. Merci d’avance.

                      • #48040 Répondre
                        Maman
                        Invité

                        Vous avez tous les deux gagné. Maman vous laisse utiliser « frigide » à votre guise.
                        Eden, je parlais évidemment des personnages et pas des actrices. De leur enfance et de leur leur vie adulte. Et rien à voir avec la « sensualité ».
                        Billy, comme je le disais, je ne remets pas en question la justesse de ton terme, que je trouve même une bonne trouvaille. Je posais la question de comment dire ça sans être indélicat.
                        Par exemple, je ne suis pas experte des personnes LGBT, mais je crois que certaines lesbiennes n’aiment pas qu’on les appelle « gouines », mais l’emploient elle-mêmes.
                        Par exemple, dans En guerre, la copine ayant connu l’inceste fait elle-même des blagues sur l’inceste. Ma copine orpheline fait elle-même des blagues sur ses parents morts.
                        Est-ce que tu vois mieux ce que je voulais soulever ?

                      • #48056 Répondre
                        Billy
                        Invité

                        T’as un peu trop bien choisi ton pseudo sur ce coup-là. Tu t’es fait la pire vanne toute seule.

                        Je vois ce que tu veux dire et on va pas être d’accord. Tes intentions sont louables, tout à fait dans l’époque. Tu veux blesser personne, mais à la fin, t’as juste fait la police du langage. Et comme j’ai dit le bon mot, qui qualifiait bien le personnage, t’es obligée de prendre d’autres exemples (insulte homophobe), d’autres méfaits langagiers pour argumenter, et à la fin on parle de quoi ?

                        Ici j’employais une expression courte pour montrer à Eden que je voyais ce qu’il voulait dire, sans spoiler le film qui n’est pas encore sorti. Ça faisait une phrase abrupte. Et peut-être que je suis abrupte en général, spoil ou pas. Bon.
                        Le personnage de Sylvia et Memory ne sont pas résumables à cette expression. Ils sont plus vastes heureusement.

                        Ta délicatesse t’honore, mais en l’occurrence elle me parait mal placée.
                        Si une amie me confiait ses difficultés à jouir, ses difficultés pendant un rapport sexuel, mon reflexe serait de l’écouter, de compatir, d’essayer de comprendre, voire de tenter des conseils sexo en prenant une voix de cochonne pour la faire marrer, pas de la casser en disant « t’façon toi t’es cadenassée et frigide. »
                        Là, je parlais de films, de caractéristiques de personnage. Pourquoi devrais-je euphémiser ?
                        Tu as fait la police du langage, la police du cul. C’est un truc à la mode, de surveiller le langage d’autrui pour le lisser, sans chercher la justesse, ni changer les rapports de domination. Juste lisser le langage.
                        Et je veux pas.
                        En tant que femme, que dominée, la police du cul m’a jamais aidée. Elle empêche pas les agressions. Je me démerde toute seule, et là Monsieur l’agent, j’étais en train de parler d’un film

                      • #48187 Répondre
                        Maman
                        Invité

                        Oui, après relecture, il est bien possible que j’aie eu une réaction dans le genre de quand ma grand-mère nous donnait des coups de pieds sous la table pour qu’on se taise, et je ne veux pas non plus.

                      • #48220 Répondre
                        Billy
                        Invité

                        En même temps je comprends un peu ta grand-mère. C’est quoi cette gamine qui parle frigidité à table ?

                      • #48291 Répondre
                        Maman
                        Invité

                        C’est clair quel bordel
                        Je crois que c’était le jour où j’ai découvert, pendant qu’on mangeait un bon boeuf au jus, que j’avais un oncle homophobe

                  • #47974 Répondre
                    Seldoon
                    Invité

                    L’indélicatesse que je ne laisserai pas passer, c’est Tim Roth en rousse sulfureuse.

    • #47779 Répondre
      Ema
      Invité

      Moi qui a vu mon premier Franco, Sundown, et qui suis tombée en pâmoison, je compte bien sur ce Memory pour me confirmer (ou non) dans ma révélation. Meme charlotte y est bien j’ai trouvé. La scène à l’aéroport ou Tim Roth s’empresse d’enlacer presque de force sa soeur pour ne pas lui laisser le temps de contester et acter que ce sera comme çà et pas autrement m’a beaucoup emue par sa justesse.

      • #47865 Répondre
        Parfaitement à l’eau
        Invité

        Il faut voir Despues de Lucia, en se préparant mentalement à une épreuve.
        Et Nuevo Orden qui est mon préféré personnellement.

        • #48064 Répondre
          Ema
          Invité

          C’est le premier que j’avais projeté de voir, il y a quelque temps, mais j’avais fini par arrêter, à peu près au niveau de la convocation sans le bureau du directeur de l’école, avec le jeune harceleur. A partir j’ai senti que c’a allait devenir trop lourd pour moi, et que la colère et l’indignation éprouvée allait m’empêcher de bien voir le film.

          • #48069 Répondre
            Parfaitement à l’eau
            Invité

            La suite ne s’améliore pas je te confirme. Je ne pense pas qu’il y ai de bonne ou mauvaise façon de le voir (fallait la faire). La colère me parait une réaction tout à fait normale, je ne pense pas qu’elle vienne troubler la bonne expérience du film.

            • #48153 Répondre
              Ema
              Invité

              Ben, il me semble que lorsque se mettent en place chez moi certains mecanismes d’empathie, je me projette moralement dans le film et n’arrive plus à suspendre mes sympathies et antipathies, mes jugements, mes angoisses…je cesse d’être une spectatrice et me sens comme une temoin prise à parti. Evidemment cela ne se produit pas pour tous les films, mais ce Franco là, vraiment, j’ai senti que çà allait pas le faire pour moi, quelles que soient ses qualités. J’avais eu du mal avec le dernier Breillat pour les même raisons d’ailleurs.

              • #48165 Répondre
                Parfaitement à l’eau
                Invité

                D’accord, au contraire c’est typiquement ce genre de sensation que j’aime. Me faire un peu malmener, secouer et me retrouver face à quelque chose que je ne voulais pas forcément voir. Memory tu peux y aller sans risque

                • #48294 Répondre
                  L\’inconnu
                  Invité

                  En effet Despues de Lucia j’ai trouvé ça trop. Impossible de juger le film ensuite. Et un peu en colère contre le réalisateur de me faire vivre ça. C’est discutable je sais. Je suis toujours partagé sur sa démarche. En même temps je reconnais que le film est bien fait mais c’est un chemin de croix pour le spectateur. Je préfère largement Sundown.

                  • #48297 Répondre
                    françois bégaudeau
                    Invité

                    Pour moi Despues de Lucia est, plan par plan, une joie.

                    • #48319 Répondre
                      Ema
                      Invité

                      La mise en scène du sadisme ne créé aucune souffrance chez toi ? Je veux dire, aucune souffrance à même d’altérer la qualité de ton regard sur le film? Moi ca me fait l’effet d’être forcée de regarder une plaie béante, sans detourner les yeux.
                      Cela s’exerce j’imagine.

                      • #48320 Répondre
                        Ema
                        Invité

                        D’ailleurs pour me donner une idée de ce que je ratais avec Despues, j’ai cherché des extraits sur YT, et suis tombée sur la scène de la « tarte ». Et bien en voilà une belle mise en abîme de ma condition de spectatrice face à cette même scène… Mais je reconnais que c’est du génie, et je suis heureuse que d’autres aient les tripes pour affronter ce type de scènes, ce serait vraiment dommage que tout le monde soit comme moi, il n’y aurait aucun chirurgien.

                      • #48321 Répondre
                        Parfaitement à l’eau
                        Invité

                        La scène est absolument horrible, je m’en rappelle très bien, tout comme beaucoup de scènes marquantes. Je pense qu’on peut dire qu’on palpe un peu plus ce que signifie du harcèlement avec ce genre de scènes (en tant qu’extérieur au harcèlement je veux dire). Ça marque à vif, j’en suis pas traumatisé pour autant, sachant qu’il s’agit de cinéma.
                        Je peux totalement comprendre qu’on ai pas envie de se confronter à ça, mais on est dans quand même dans une œuvre d’une puissance monstrueuse.

                      • #48327 Répondre
                        nefa
                        Invité

                        @Ema
                        Ne pas avoir « les tripes pour affronter ce type de scènes »
                        Comme une sorte de handicap ?
                        Dans ce cas, ça serait quoi ton fauteuil ?
                        ça serait quoi alors pour toi ce qu’on pourrait considérer comme un appendice, un artefact et qui pourrait pallier ce déficit ?

                      • #48620 Répondre
                        Ema
                        Invité

                        Je ne sais pas. Je peux regarder des films cruels. J’ai adoré The Lobster et Mise à mort du cerf sacré. J’aime beaucoup Ostlund. J’ai adoré Sundown. Mon cerveau sait comment naviguer ces films là, sans s’immerger, en restant à la lisière. Mais encore une fois, la mise en scène du sadisme, d’autant plus lorsqu’elle est très réaliste, me désarme. Je ne vois pas bien ce que je pourrais faire pour apprécier une scène qui me fait mal dans mon corps. Si tu as des suggestions…

                      • #48621 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Y a certains films que je n’arrive pas à voir pour ce que tu dis EMA. Ce n’est pas aussi simple d’affronter une oeuvre et je dois avouer que je n’arrive pas à me décider pour ce dernier Franco. Et surtout après avoir écouté la GO (désolée pour l’équipe). Peut être plus tard mais pas maintenant en tout cas

                      • #48338 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Un peu piteuse devant le même constat que toi a l’idée de visionner ce film
                        Ça ressemble à un refus d’obstacle
                        J’ai peur d’avoir mal en quelque sorte
                        Pourtant c’est bien seule l’expérience du visionnage qui pourrait m’éclairer sur ce point
                        C’est assez singulier qu’un film demande autant de confiance avant d’être abordé -je ne sais pas si un réalisateur peut s’imaginer qu’il puisse y avoir une «  prise de foulée «  nécessaire avant son film

                      • #48343 Répondre
                        Parfaitement à l’eau
                        Invité

                        Je pensais pas qu’il y avait autant d’hésitation face à ce film, c’est dur oui mais ça me parait pas si insoutenable. Il ne nous épargne pas, mais c’est justement ce qui le rapproche du réel.

                      • #48346 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Surtout que des fois on s’imagine le pire. Ça m’est arrivé par exemple avec La Zone D’intérêt et quand je l’ai vu de mes propres yeux ce fut une expérience intense dont j’ai honte de dire même sur un tel sujet que c’est un chef d’oeuvre avec un respect à ce passif horrible

                      • #48353 Répondre
                        L’inconnu
                        Invité

                        Je retire ce que j’ai dis, c’est pas tant que Sundown serait mieux, mais il y a un plaisir de spectateur que j’ai pas devant Despues de Lucia – je ne ressens pas de joie esthétique, tout en lui reconnaissant des qualités esthétiques. Mais il est tellement marquant qu’il pourrait être utile de le montrer dans les collèges.
                        En fait ça parait con mais on a l’idée que quand on regarde un film on va passer un « bon moment », car c’est le cas de la plupart des bons films même tristes ou difficiles, même devant un Haneke, mais là on va pas se mentir j’avais l’impression d’avoir passé une soirée de merde, du genre « j’ai pas payé pour ça ! ».
                        D’où le fait qu’on puisse en sortir énervé contre le réal, alors qu’on l’était contre les personnages et la réalité représentée.
                        Je n’arrive quand même pas à dire si je trouve cette démarche artistique pertinente ou non, ça braque pas mal de monde apparemment. Mais si on le juge sur sa justesse, c’est réussit.

                      • #48627 Répondre
                        Ema
                        Invité

                        Une prise de foulée oui, qui se répète même pendant le visionage, ou je n’hésite parfois pas à mettre pause lorsqu’une scène est en train de me crisper, pour respirer un coup et y revenir plus sereinement. L’acte d’appuyer sur la télécommande et de contrôler le timing me rappelle aussi peut être à ma condition de spectatrice, comme pour me dire « ceci est un film ! »
                        Peut être mauvais réflexe concernant Despues de Lucia, parce que c’est après avoir fait pause que j’ai décidé de ne pas y retourner. Comme après être sortie d’une eau très froide.

                      • #48798 Répondre
                        ..Graindorge
                        Invité

                        @Ema
                        Par exemple moi qui ne vais jamais voir et ne vois jamais de films d’horreur, de terreur je n’ai aucun problème à regarder les films de Franco. Peut-être parcque c’est du réel, c’est la réalité qu’il me montre, qu’il me jette A los ojos. Aussi terrible qu’elle soit

                      • #48347 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Non, jamais de souffrance
                        C’est bien en éprouvant ça devant films ou livres ou tableaux, en observant en moi ce métabolisme là, c’est bien à partir de là oui que j’ai commencé à penser l’art comme régime spécifique de sensibilité. Dans l’art les coordonnées morales et sentimentales se modifient. C’est aussi par là que m’est apparu le froid fondateur de l’art – ce que j’allais prendre l’habitude d’appeler sa cruauté.
                        A la fin l’art c’est avant tout une situation. Cette situation qui permet une disposition devant les choses qui, sans être totalement distincte de la disposition courante, n’est pas en continuité pure de celle ci. Dans l’art les choses se rejouent autrement. Se redistribuent – ce qui m’effraie dans la vie m’euphorise, ce qui me navre me fait rire, etc.
                        Il arrive certes que l’intensité d’un passif sensible empêche de basculer dans la disposition esthétique. Je comprends donc très bien qu’une personne harcelée (ou quelque chose comme ça) ne puisse pas regarder Despues. Je comprendrais très bien qu’un rescapé de camp ne puisse pas regarder La zone d’intéret. Ceci est recevable, et même émouvant. L’art a aussi ceci de délicat qu’il ne contraint jamais quiconque à le considérer.

                      • #48350 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Nous sommes donc totalement d’accord avec ça !!!!!

    • #47866 Répondre
      lison
      Invité

      eh bien moi je me suis épargnée le Dupieux par contre je suis allée voir Marcello Mio.
      Mon bilan : gros ratage.
      C’est ennuyeux, poussif, et on ne croit pas à cette histoire. Honoré n’ose pas aller vraiment vers le bizarre ou la fantaisie, la scène la plus intéressante ( mais peut être attendue) très courte, accidentelle, arrive à la toute fin : Catherine qui embrasse Marcello/ Chiara.
      Et ce film a une drôle de teinte ( par les décors et la lumière)…une espèce de jaune paille/ beige , pas très flatteur.

      • #47867 Répondre
        Carpentier
        Invité

        petit pari qu’en matant le Dupieux, que j’ai bien sûr vu – on s’en doutait, ouais ouais – tu te serais moins fait chier tout d’même
        dommage, Lison
        parc’que moi vivante, voir Marcello mio, plutôt crever.

        • #47897 Répondre
          lison
          Invité

          Pas dit que je me serai fait moins chié..seulement 1H20 à la place de 2 heures ( puisque c’est la durée des films).
          Mais possible que Dupieux m’aurait plus énervé et stimulé…là c’est simplement navrant.

          • #47963 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            dans le genre navrant le Dupieux défie le cinéma mondial

      • #47872 Répondre
        Tony
        Invité

        On a avec Honoré et Dupieux qui sortent leur film au même moment,et après avoir été présentés à Cannes,un beau symbole de ce que devient une partie du cinéma français,versant populo d’un côté et intello chic de l’autre,les mêmes acteurs naviguant d’un côté et de l’autre.

        • #48050 Répondre
          Carpentier
          Invité

          tandis que le duo filmique Comme un lundi et Border Line est tout sauf navrant
          faudrait pu trop perdre son temps avec des films de merde

      • #47877 Répondre
        Carpentier
        Invité

        + big merci pour le méga spoil 🤣

      • #47878 Répondre
        Eden Lazaridis
        Invité

        On parle souvent d’un cinéma d’entre-soi, mais alors Marcello Mio : Chiara Mastroianni, qui a déjà tourné 7 fois (plus ou moins) avec Honoré, tourne à nouveau avec lui dans un film où elle va incarner son père, en présence de sa mère, et de ses deux anciens compagnons, Melvil Poupaul et Benjamin Biolay. Waw, voilà un cinéma bien confiné, condamné à l’évocation, à l’hommage, à la post-modernité.

        • #47889 Répondre
          françois bégaudeau
          Invité

          C’est vrai que là le raccord est battu. Mais je me disais que cet entre soi de classe est surtout un entre-soi générationnel. Des quinquas qui ressuscitent des octos et des morts avec pour fantasme une décennie d’un autre siècle

          • #47901 Répondre
            Eden Lazaridis
            Invité

            Oui les années 60 : Bardot dans le Mépris, Delon dans l’Éclipse, Belmondo dans Pierrot le Fou, Mastroianni dans la Dolce Vita, Aimée dans un Homme et une femme, Stamp dans Théorème, Hemmings dans Blow up : l’apogée du cinéma d’auteur européen et de l’élégance bourgeoise. Je comprends leur nostalgie, je la partage.

            • #47916 Répondre
              françois bégaudeau
              Invité

              apogée de l’élégance bourgeoise oui
              apogée du cinéma d’auteur, à voir
              disons que ce cinéma d’auteur là leur plait en tant qu’il colporte cette élégance bourgeoise là
              ce ne sont surtout pas les distorsions formelles de Pierrot le fou qui plaisent – à une bourgeoisie indéfectiblement truffaldienne

              • #47924 Répondre
                Eden Lazaridis
                Invité

                Pour l’apogée du cinéma d’auteur, je parlais plus en terme de succès, d’aura, de prestige, de phénomène social, qu’en terme de qualité. Et effectivement ils aiment ce cinéma non pas tant pour ses qualités artistiques que pour le décor, l’ambiance, le mode de vie, ils aimeraient séduire Bardot, vivre à Rome comme Delon, être séduit par Stamp, rouler sans but comme Belmondo. Ils en aiment l’iconographie, le décorum.

                • #47936 Répondre
                  Ducoup
                  Invité

                  J’avais aimé les chansons d’amour l’année de sa sortie. Depuis je n’ai rien apprécié d’Honoré. J’ai juste changé de goût? Ou Honoré ne valait rien sans l’appui du vécu et des chansons de Beaupain?

                  • #48045 Répondre
                    Malice
                    Invité

                    Tu n’as pas aimé  » Plaire aimer et courir vite »?

    • #47882 Répondre
      Charles
      Invité

      Une critique des Cahiers presque positive, une bonne recension dans le Monde et à France culture, la critique française se convertirait-elle au Michel franquisme?

      • #47887 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        J’imagine qu’il trouve à celui ci davantage d’empathie, peut etre même davantage de positive attitude.
        Autant de choses fausses, mais soyons indulgents.

        • #47888 Répondre
          Charles
          Invité

          Oui on retrouve beaucoup les mots « doux » et « émouvant » dans ces recensions.

          • #47890 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            Evidemment

        • #47891 Répondre
          Parfaitement à l’eau
          Invité

          J’ai trouvé Memory très différent de ses précédents films, notamment sur la fin où la situation se résout positivement. Contrairement à ses autres films.

          • #47892 Répondre
            Charles
            Invité

            Merci de penser à ceux qui n’ont pas vu le film qui n’est pas encore sorti…

            • #47917 Répondre
              françois bégaudeau
              Invité

              sur la fin « positive » de Memory, voir GO dans quatre jours

              • #47954 Répondre
                Parfaitement à l’eau
                Invité

                Excellent !
                @Charles : Pas de spoiler comme tu peux le voir, et comme disait l’autre c’est le cheminement qui compte.

    • #47957 Répondre
      Cyril
      Invité

      Est-ce qu’on ne tiendrait pas avec Marcello Mio un des films les plus nombrilistes du cinéma français ? Je n’ai encore vu que la bande-annonce, j’irai voir le film.

      • #47976 Répondre
        Cyril
        Invité

        Ah, je viens de voir la conversation au dessus.

    • #48037 Répondre
      graindorge
      Invité

      Memory de Michel Franco
      grande joie de l’attendre. Je lis ici que les critiques françaises sont clémentes: peut-être parceque film tourné aux United States of America avec de bons acteurs américains, avec des sujets « comme-on-aime: alzheimer + alcoolisme + histoire d’amour.
      Franco est un génie. Franco est génial. Je le dis haut et fort.
      Potin de fan: un journaliste goguenard et sympathique lui demande: alors Michel, c’est pour quand une comédie? Michel rigole et répond  » par pour tout de suite.. Là, je vais à Auschwitz

      Memory de Michel Franco
      grande joie de l’attendre. Je lis ici que les critiques françaises sont clémentes: peut-être parceque film tourné aux United States of America avec de bons acteurs américains, avec des sujets « comme-« on »-aime: alzheimer + alcoolisme + histoire d’amour.
      Franco est un génie. Franco est génial. Je le dis haut et fort.
      Potin de fan: un journaliste goguenard et sympathique lui demande: alors Michel, c’est pour quand une comédie? Michel rigole et répond  » par pour tout de suite.. Là, je vais à Auschwitz. C’est une blague? Non, pas du tout. Je prépare un documentaire. Plus loin, Michel Franco jure qu’il n’est pas un intellectuel ( je ne l’en aime que plusss) plus loin Et que fais-tu lorsque tu ne fais pas de cinéma comme directeur ou/et producteur? Eh bien, je vais au cinéma…
      Tuyau de fan: si vous avez l’occasion d’aller à Mexico et que vous souhaitez le rencontrer, allez à la cinéthèque. N’hésitez pas à l’aborder à la bonne franquette, AVANT et de préférence APRÈS le film. Il sera très content de faire un brin de causette si et seulement si ça cause de cinéma.
      Une fois n’est pas coutume, même si je n’ai pas encore vu le film Memory, j’écouterai la G.O.

    • #48071 Répondre
      Carton de Lait
      Invité

      Vu Civil War. Je n’ai pas trop compris le but de ce film dans les sens où il me semble qu’on y fait surtout la critique du journalisme, ou enfin des reporters de guerre, sous un angle du genre la quête de l’image-choc finie par nous désensibiliser à la violence, la banaliser, ce qui contribuerait possiblement, je crois comprendre, selon le film, à l’actuel climat contentieux et violent, voire révolté, surtout aux USA. Dans le sens où comme on est plus sensible à la violence, ça ne nous dérange plus d’être violent? Bref bref, ça me semble immensément cliché et inintéressant en 2024. On faisait des films du genre il y a plus de 40 ans déjà. Même qu’il me semble qu’il y avait des film noirs qui traitaient plus ou moins de cela.
      .
      Sans compter que c’est pas très précis ni juste, ce n’est pas pour ça que la droite et soi-disant gauche sont sur le point de se taper aux USA. Les médias y contribue, certes, mais pas du tout de cette manière là. En plus c’est très bourrin et on a des scènes clichés style voici le petit moment sympa d’accalmie où le perso de Dunst essaie une robe et Jessie la prend en photo, moment qui évidemment pour tout cinéphage conséquent télégraphie automatiquement le fait qu’elle (Dunst) va (SPOILER) mourir à la fin (oui bon sauf que Garland a omit de mettre la scène complémentaire où on aurait revu cette photo après sa mort)
      .
      Iil est aussi possible que j’ai raté le propos du film mais enfin Garland n’est jamais très subtil, il me semble.

      • #48103 Répondre
        Ema
        Invité

        Sans parler du contenu, est ce que le film est réussi sur la mise en scène ? Est ce qu’il y a quelques beaux plans et belles scènes pour venir sauver le tout ou c’est juste un bouillie d’effets visuels?

        • #48104 Répondre
          Ema
          Invité

          Bon en relisant ton post je m’aperçois que tu as déjà à peu près répondu.
          Je me passerai de ce film donc.

          • #48162 Répondre
            Cyril
            Invité

            Tu peux t’en passer. Je l’ai vu il y a moins d’un mois et il ne m’en reste déjà plus rien. Dans le genre action le nouveau Mad Max marque davantage. Certains plans, une atmosphère, laissent leur empreinte.

    • #48101 Répondre
      Ostros
      Invité

      Je porte à votre attention que le film de Paul B. Preciado Orlando, ma biographie politique sort au cinéma le 5 juin.

    • #48163 Répondre
      JÔrage
      Invité

      No Pain No Gain
      .
      C’est l’histoire de trois masculinistes qui décident de réussir leurs vies en s’inspirant de la méthode d’un célèbre coach en développement personnel et qui passent à deux doigts de réaliser le rêve américain. On dit, on pleure, on chante, on danse, autant dire qu’on passe un bon moment et que c’était plutôt pas mal donc je dirais 7.5/10.

      • #48164 Répondre
        I.G.Y
        Invité

        Je rêve qu’on m’offre le T-Shirt « One Way => Jesus » que Dwayne porte dans le film

      • #48216 Répondre
        David Watts
        Invité

        Le Citizen Kane de son auteur. Ça déborde de tous les côtés comme d’habitude mais Dieu que j’aime ce film.

    • #48223 Répondre
      Billy
      Invité

      Salem, le nouveau film de Jean-Bernard Marlin est sorti hier. C’est pas bien, mais c’est intéressant à analyser parce que dans le ratage, on reconnait le style de Marlin. Il reprend les mêmes éléments mais dévitalisés (acteurs amateurs, Marseille). C’est comme si l’esthétique de Shéhérazade était figée en imagerie : même histoire d’amour impossible (explicitée dans les dialogues cette fois. Les dialogues explicitent tout, les personnages commentent tout ce qu’ils font tout le temps), les plans jaunes du petit couple allongé dans le lit dans Salem font penser aux plans du couple allongé dans Shéhérazade

      • #48298 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        J’en pense exactement pareil.
        Très intéressant ratage – mais très douloureux aussi. L’impression de voir un type prendre la mauvaise voie esthétique. Route gauche mauvais cinéma, route droite bon? Ok on va dire route gauche. On va dire musique nulle et omniprésente. On va dire gros plans lourdauds. On va dire cinoche. On va dire construction flash back d’atelier scénario.
        Plus inquiétant : par delà les axiomes esthétiques généraux du film, Marlin arrive à la performance de rater chaque scène une par une, bien méthodiquement, alors que certaine promettaient. Ca oui ça ‘inquiète. Parce que ça c’est pas de la boulette esthétique, c’est carrément du manque de talent.
        Inquiétant aussi : son casting est catastrophique. Alors que dans Sheherazade il était unanimement génial. Qu’est ce qui se passe (wesh)?

        • #48307 Répondre
          Billy
          Invité

          Wesh wesh je sais pas. C’est un fIlm avec plus d’argent, mais même équipe, même dir. de casting.
          On m’a dit que Marlin avait d’abord écrit Salem en format série (d’où les mélanges d’intrigues, mélanges de genres) avant d’en faire un scénar de film. Et c’est vrai que Shéhérazade était plus centré, il savait ce qu’il filmait. Dans Salem, le scénar va dans tous les sens, c’est plus l’arrosage automatique de la série. 
          Mais tout ce qui foire dans ce monde ne peut pas l’être seulement à cause de la série : le modèle social français, ma vie sexuelle, le ratage de Salem à l’échelle de la séquence

        • #48309 Répondre
          toni Erdmann
          Invité

          Marlin a eu tous les financements possibles : Canal +, France tv et même Netflix (c’est un des premiers films pré-achetés par Netflix). Grosse production et donc gros tournage moins propice au surgissement des acteurs amateurs.
          De ce que j’avais lu, Shéhérazade avait été un tournage très chaotique, sans scénario, au jour le jour. Là, il était obligé de cadrer, suivre un conducteur bien précis, et se plier au scénario qui lui a permis d’avoir tous les financements.

        • #48624 Répondre
          Lacombe Lucien
          Invité

          Quelle déception. Le film avait été présenté à Cannes l’année dernière et très mal accueilli, puis retourné en montage et finalement sorti un an plus tard (avec une date de sortie qui n’a cessé d’être repoussée). Ça sentait mauvais. Et on voit bien que c’est un film qui se cherche encore et ne s’est clairement pas trouvé. Un film qui était sans doute, finalement, introuvable. Je crois que la « route gauche mauvais cinéma » que Marlin a fini par emprunter est plutôt la « solution » qu’il a trouvé (par fatigue ou désespoir) au marasme chaotique de son scénario, et au jeu, il est vrai, inégal de ses acteurs. Il voulait brasser tellement large avec sa narration étalée sur 15 ans, son syncrétisme messianique bizarre (et franchement confusant), son réalisme magique tendance fable contemporaine et ses histoires prosaïques de guerres de gangs, qu’il a dû se retrouver bien perplexe face à la matière brute recueillie et assemblée. Et quand on sait pas comment faire fonctionner une telle bouillie, on fini par choisir la route la plus simple : lissage. Donc musique d’ambiance illustrative, surtout là pour fluidifier un montage plan-plan qui fait défiler les scènes dans une espèce de bain tiède, et construction en flashbacks pataude pour bien tirer sur chaque effet émotionnel possible. De ce que j’avais lu des critiques de Cannes, je crois qu’initialement le film était découpé en chapitres bien distincts et titrés, et qu’il n’y avait pas d’allers-retours chronologiques (si quelqu’un a vu les deux versions, j’aimerais bien savoir !), ce qui collait sans doute plus à l’ambition shakespearienne de base.

          Je ne jetterai pas la pierre aux acteurs parce qu’ils se débattent avec un scénario et un texte tellement lourds et confus. Ils s’en sortent pas trop mal compte tenu de la difficulté à faire passer des phrases aussi lunaires et grotesques que « Écoute la nature, elle te parle » ou « Elle nous sauvera tous »… Et forcément avec de tels enjeux thématiques et narratifs, et de production, Marlin les a sans doute un peu laissé de côté. Je trouve quand même les deux acteurs qui jouent Djibril assez habités et intenses.

          Mais ce scénario quoi… Qu’est-ce que quoi… la fille d’un guérisseur est une messie venue réveiller les morts et nous sauver de l’invasion apocalyptique de sauterelles… Du coup j’ai fini par ne plus regarder que la très belle photographie, rugueuse et veloutée, de Jonathan Ricquebourg et écouter le chant, bien mixé, des cigales.

    • #48232 Répondre
      lison
      Invité

      Dans la série ratage : Rendez vous avec Pol Pot.
      Plein de tentatives, quelques trucs qui fonctionnent dans le passage de la fiction aux archives (et inversement), dans la manière d’inscrire les archives dans le décor de la fiction, les figurines en argile ou bois, très belles et très vivantes. Mais la fiction, le jeu des acteurs ça ne va pas du tout, et quelque chose d’assez troublant m’est arrivée : ces figurines inanimées, immobiles m’ont beaucoup plus émue, m’ont paru beaucoup plus incarné que les personnages. Elles semblaient vivre une histoire et nous la raconter, alors que les comédiens m’avaient l’air bien perdu.
      Alors si cette histoire nous intéresse voyons ou revoyons plutôt S21 ou L’image manquante.

      • #48299 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Oui revoyons
        Je ne le sentais pas ce « retour à la fiction » A t’écouter, j’avais pas tort.

        • #48306 Répondre
          Billy
          Invité

          J’aime beaucoup S21 et l’image manquante, très forts, mais ce film-là me faisait pas envie. Déjà un film avec Irène Jacob je me méfie, à part Les Beaux gosses qu’on peut revoir aussi

    • #48234 Répondre
      Ducoup
      Invité

      J’avais « décidé » de ne pas aller voir « despues de lucia », car je n’en avais pas envie à l’époque, pas le cœur à ça. Les films de Franco me passaient depuis, avant que mon intérêt se réactive avec son Nuevo Orden (que je n’ai pas pu voir à sa sortie). Je les ai récupéré tous les deux pour les rattraper, et en attendant je suis allé voir Memory.
      Effectivement c’est un orfèvre. Rien à voir mais en terme de finition, de travail constamment à l’œuvre, ça m’a rappelé « Tar ». J’ai peut-être une petite retenue sur la scène de confrontation (dans le côté on a gardé de façon assez arrangeante tous ces vieux secrets en rétention pour avoir une scène un peu spectaculaire pile à ce moment du film, tel un pur mélo des familles, mais les comportements dans cette scène et ceux qui y ont mené sont eux absolument impeccables ). C’était aussi très agréable ce mélange d’écriture assez inattendue, qui semble libre, mais qui derrière chiade chaque instant, chaque captation. La mise en scène est très homogène et pourtant passe d’une distance très docu à d’autres purement cinéma. Un bonheur. Après, et malgré tout ça, je ne sais pas s’il m’a vraiment marqué.

      • #48235 Répondre
        Ducoup
        Invité

        me passaient « sous le nez », sorry.

        • #48300 Répondre
          françois bégaudeau
          Invité

          Un jeune réalisateur m’a envoyé un court que j’ai fort apprécié.
          Il me donne l’autorisation de le mettre ici

          • #48308 Répondre
            Billy
            Invité

            Le lien marche pas. Encore la faute à la série.

            • #48336 Répondre
              françois bégaudeau
              Invité

              je comprends pas

              • #48376 Répondre
                françois bégaudeau
                Invité

                je retente

                • #48378 Répondre
                  Mao
                  Invité

                  Merci. C’est pas mal du tout.

                  • #48380 Répondre
                    Malice
                    Invité

                    Super plan sur les multiples têtes de participants pendant que l’animatrice dit qu’il faut assumer notre part d’idéalisme

                • #48382 Répondre
                  Emile Novis
                  Invité

                  Le contraste, qui inaugure le film, entre l’acte organique de manger et le charabia idéaliste-managérial-New Age est très riche. Le tout précédé de ces mains sans corps qui se servent dans le plat.
                  Et la phrase « je te laisse te rapprocher » résume à elle seule toute la perversité de ce discours.

                • #48411 Répondre
                  Julien Barthe
                  Invité

                  C’est très bon.
                  Il me semble que la réussite est de rendre palpable par le cadrage la réaction d’une pluralité de corps à la mise en groupe qui se voudrait communisation, à la suggestion de préceptes qui se donne pour de l’autonomie. On ressent la force centrifuge pour échapper au plan et les efforts de contrainte et d’auto-contrainte centripètes.
                  – discours hors-champ d’imposition
                  – morcèlement des corps interdisant la fuite (pas de jambes) ou l’avidité du désir face à la nourriture et au café (que des mains).
                  -le ballon est lancé hors-champ
                  -superbe plan de groupe du discours préliminaire où le spectateur est placé dans la position de l’orateur et perçoit dans les mimiques la résistance plus ou moins directe au dispositif, les efforts de soumission à celui-ci, les marques de la contrainte intériorisée
                  -la résistance de Gilbert, qui est plutôt de l’inertie (riche idée au passage qu’elle ne soit pas causée par une attitude de rébellion, mais par une disposition trop conforme au fonctionnement habituel de la structure de domination) est au second plan ou hors champ.

                  • #48426 Répondre
                    Jeanne
                    Invité

                    Ce court métrage est bien drôle.
                    (Et les cadrages, dont certains ressemblent plutôt à des décadrages, participent de mon hilarité – je ne sais pas bien comment mais je le sens).

                    • #48432 Répondre
                      Emile Novis
                      Invité

                      @Jeanne
                      Pour moi, ce fut un mélange d’hilarité et de malaise. La raideur des corps (ou plutôt des troncs visibles), la crispation discrète de certains visages et le regard endoctriné des autres, ce processus de soumission collective, la position des observatrices qui réifient les salariés en les scrutant et en notant au tableau ce qui est dit, etc., tout cela contribue à une atmosphère un peu pesante très bien mise en scène par le réalisateur.

                      • #48446 Répondre
                        Jeanne
                        Invité

                        @Emile
                        « Un mélange d’hilarité et de malaise « . Oui je comprends. Où est mon malaise à moi? Disparu dans les plis du temps, peut-être. La connerie manageriale j’en ai longuement soupé et maintenant il semblerait qu’elle me fasse rire. (Ce serait une bonne nouvelle). D’autant que pour le moment je n’y suis plus vraiment soumise. C’est fou comme on oublie.
                        Une des choses qui m’intéresse dans ce court métrage, c’est l’ennui Les gens s’emmerdent. Ils s’adonnent à un processus de soumission collective, tu as raison, et aussi: ils s’ennuient.
                        Dans leurs visages n’exprimant rien je vois toute l’énergie, la joie, l’intelligence que peut-être ils libereraient s’ils étaient ailleurs qu’ici.

                      • #48462 Répondre
                        Delphine
                        Invité

                        La sensation de malaise est palpable lorsque l’un des employés rechigne à se joindre au groupe, parce que cela représente pour lui une perte de temps. Il préfère se concentrer sur le travail réel pour lequel il est rémunéré. Mais après avoir objecte avec cet argument, il ne dit plus rien, le cadre managerial a repris le dessus, et sa résistance aura été brève. Il faut qu’il rentre dans le moule de l’entreprise. Au ton que prend la femme pour le remettre dans le droit chemin, on se demande jusqu’où va aller la situation conflictuelle. Si l’employé avait renchéri, le ton aurait pu monter dans les deux camps (sorte de bras de fer).

                      • #48468 Répondre
                        Emile Novis
                        Invité

                        Comme quoi, on ne peut jamais décorréler totalement la réception d’une œuvre du vécu subjectif de celui qui reçoit l’œuvre.
                        Nous sommes d’accord sur l’ennui, qui est palpable en certains endroits. Pas facile, de filmer l’ennui.

                • #48626 Répondre
                  Ema
                  Invité

                  Merci pour le partage. J’aime assez qu’on ne tombe pas dans la satire classique, qui pousserait les curseurs du ridicule. Là c’est vraiment la mise en scène et le cadrage qui font le boulot et permettent de mieux percevoir la bizzarerie de ce type d’événements, la bizzarerie qu’il y a à mettre des corps dans ces situations faussement informelles.

          • #48455 Répondre
            Valentin
            Invité

            Bonjour tout le monde,
            Je suis le réalisateur du court. Merci François pour la diffusion !
            Je vois qu’il a été vu avec attention, les retours sont intéressants ! Merci à ceux qui les ont formulés !
            Je souscris à ce que vous en dites, soit que ça corresponde directement aux intentions (le comique et le malaise, les décentrages, l’inertie plutôt que la rebellion…), soit que ça me plaise bien a posteriori, notamment ce premier plan de viennoiseries, j’aime bien ce que vous en avez dit.
            « toute l’énergie, la joie, l’intelligence que peut-être ils libereraient s’ils étaient ailleurs qu’ici. » J’ai un petit regret que ce ne soit pas davantage présent dans le film, ravi que ç’ait été noté !

            • #48460 Répondre
              Malice
              Invité

              Salut Valentin tu es étudiant en cinéma? Quel est ton parcours?

              • #48469 Répondre
                Guéguette
                Invité

                Romain Rivière est un top assistant. Matias de Sa Moreira faisait bien le paumé dès le départ, je l’aurais pas forcément imaginé pour ça, bien vu. Très bon court métrage, et si tu as moins de 25 ans je suis soufflé.

                • #48483 Répondre
                  Jeanne
                  Invité

                  « La bienveillance pour moi c’est vraiment un sentiment global qui devrait être prioritaire « .
                  .
                  Bravo Valentin, vous avez parfaitement saisi la fausse quête intellectuelle dans laquelle tout le monde est tenu de verser, durant ce type de séances.
                  .
                  (« Parce que la bienveillance ça favorise l’efficience et c’est vrai dans l’autre sens aussi  » – je cite de mémoire, en rigolant).

                • #48609 Répondre
                  Valentin
                  Invité

                  @Malice @Guéguette, j’ai fait des études scientifiques, et je me mets à faire du ciné à côté de mon boulot qui n’a rien à voir avec le ciné que j’apprends sur le tas.
                  Je suis tout jeune dans le ciné, un peu moins dans la vie. J’ai 32 ans

                  • #48610 Répondre
                    Valentin
                    Invité

                    @Guéguette tu fais aussi du cinéma ? (j’imagine vu que tu connais Romain et Matias)

                    • #48732 Répondre
                      Guéguette
                      Invité

                      Yep, j’ai souvent fait appel à Romain quand j’ai beaucoup de figu. Je suis dir cast. Vraiment top ton court, bravo.

            • #48487 Répondre
              Claire N
              Invité

              Merci Valentin
              J’ai beaucoup apprécié
              Le dispositif m’a peu à peu permis de découpler complètement les corps du langage
              L’absurdité drôle des dialogues devenant un bruit lointain, avec une montée d’attention aux plans, aux cadres et aux personnages
              J’ai adoré cette sensation corolaire complètement subversive «  les corps leur échappent «  et j’y ai vu ce qui résiste
              Merci

              • #48489 Répondre
                Claire N
                Invité

                Pour être plus précise : le dispositif cinéma
                Permet dans mon œil , aux corps des personnages d’échapper au dispositif managerial

                • #48611 Répondre
                  Valentin
                  Invité

                  Merci Claire ! C’est intéressant mais donne envie de mieux comprendre. Si le coeur t’en dit de détailler ce que tu entends par « le dispositif cinéma permet aux corps d’échapper au dispositif managerial » !

                  • #48622 Répondre
                    Claire N
                    Invité

                    Hum je vais essayer
                    – le fait de ne pas filmer de face les personnes qui parlent en langage managerial donne l’impression d’un total découplage ; parfois cette parole vient du hors champ, on ne voit pas à qui elle s’adresse, la langue devient complètement étrangère petit à petit ( même si dans la vraie vie j’ai tendance à remplacer lors d’une réunion de ce type dans ma tete leur parole par bla bla bla donc j’ai déjà un entraînement ) je trouve que sa totale vacuité est extrêmement bien rendue
                    Mais au lieu d’être contrainte à l’ennui , une évasion est proposée

                    – les plans me permettent de «  jouer à regarder »
                    en portant attention à tout ce qui peut bouger en eux: accompagnée par des angles de vue de focaliser sur ce qui vit dans ces corps , je me retrouve à cibler des mains qui bougent, un sein sous un chemisier, des têtes qui dodelinent –

                    – donc même si ses corps sont pris dans ce stage contraignant ; moi j’ai accès à tout ces petits bouts d’eux qui bougent et échappent pendant qu’on leur fait bouger leur bouche mécaniquement ; je suis grâce au film témoin de la sécession ( malgré eux ? ) de leur corps

                    • #48775 Répondre
                      Valentin
                      Invité

                      Merci Claire d’avoir pris le temps de détailler ! C’est intéressant et correspond assez bien aux intentions

                      • #48777 Répondre
                        Emile Novis
                        Invité

                        J’ajouterais, de mon point de vue, que le fait de découpler la parole managériale d’un corps singulier qui prononce le discours peut donner le sentiment que la parole qui se diffuse dans la scène n’est pas le discours d’un personne précise, mais un discours ambiant, un discours social qui remplit l’atmosphère de notre époque. Ce discours vient de nulle part en particulier, et que ce soit untel ou untel qui le prononce n’a pas d’importance : à 500 km de là, un discours identique dans des conditions similaires est aussi tenu au même moment.

                      • #48785 Répondre
                        Alain m.
                        Invité

                        Tout à fait d’accord avec ton point de vue Émile, ça verbalise ce que j’ai ressenti.

            • #48515 Répondre
              graindorge
              Invité

              Merci Valentin. Vraiment. Il en dit des choses ton court-métrage.
              Oui j’ai ri aussi. Heureusement !
              L’ambiance me rappelle un film : Corporate. Ça me fait penser aussi au livre de François Bégaudeau En guerre avec cette DRH Catherine Tendron.
              Gilbert, le vilain canard, créateur de conflit avec ses regards bien vivants plutôt que « bienveillants » posés sur « ce truc » et sur ses collègues qui semblent dire « mais qu’est-ce qu’on nous raconte, tu vois pas que c’est des cagades ? On bosse point barre, pourquoi se coltiner cette m… je perds mon temps là ! » Gros malaise
              « un échange bienveillant lui montrera que ce qu’il croit subir est de son fait » ( « En guerre » de F.B)
              Et lorsque Gilbert, notre vilain canard reçoit la balle c’est comme un un uppercut. L’animatrice qui a un œil sur lui. Puis qui l’air de rien quitte le groupe pour aller lui parler.
              « je te laisse prendre une respiration individuelle » Je savais pas que ça existait ce genre de phrase.
              Un des collègues dit qu’il est sous l’eau… Dépression ?
              La machine malgré ses efforts pour se montrer bien huilée grince de partout :les couacs technologiques, les couacs humains.
              L’autre qui téléphone à sa supérieure. Celle-ci avec son chemisier immaculée qui peine à cacher, contrôler son exaspération et qui en lui disant« je te rappelle que c’est dans le contrat… » aimerait tellement rajouter « connard » mais l’a pensé si fort que je l’ai entendu» Mais ce vilain mot n’est pas dans le programme de l’entreprise. CHEESE. Contrôle. Bienveillance. PO-SI-TI-VI-TÉ… Et notre Gilbert « j’ai plein de trucs sur le feu » Pas qu’ça à faire.
              Je m’attendais pas du tout à ce Respiration Annuel Collective… Fou rire. C’est pas vrai, j’ai dû mal comprendre !
              L’angoisse de ce chemisier immaculé que la machine casse « rapproche toi ! T’es pas obligé de parler mais tu te rapproches ! » Et là c’est un ordre menaçant. Bienveillance ? Non. Férocité
              Et y’avait même pas assez de croissants ni assez de café. Pingrerie.
              Bravo Valentin. Bravo aux acteurs et aux actrices plus vrais que nature.

              • #48616 Répondre
                Valentin
                Invité

                Merci à nouveau pour vos retours positifs !

                @Graindorge pas vu Corporate. Lu En guerre, en effet même type de personnage et discours.
                « Respiration collective » peut paraître incroyable mais s’entend parfois. « Respiration individuelle » vient d’une impro en répétition, de Morgane l’actrice qui joue Pascale la cheffe en chemisier blanc.
                « Sous l’eau » est une expression que j’entends souvent, pour dire simplement « beaucoup de travail en ce moment »

                • #48794 Répondre
                  ..Graindorge
                  Invité

                  @Valentin merci
                  Corporate 1er long métrage de Nicolas Silhol. De 2017

    • #48313 Répondre
      PeggySlam
      Invité

      Rattraper le film La Zone D’intérêt que j’attendais tant. Comment dire… Juste un film grandiose et qui traite avec justesse et d’une sincérité authentique sur cette époque. Là où l’on en fait toujours trop dans le spectacle de la mort au tant à la fois civile que militaire là Glazer utilise le choix de raconter la vie de ces gens là. Et quelle fin magnifique ! Mes mots me manque pour aller plus loin. Merci Glazer !

    • #48329 Répondre
      Max
      Invité

      Murielle Joudet sur le cinéma de Franco : « Ce truc du petit garçon qui va torturer un crapaud et qui jouit des souffrances qu’il inflige ». Toutefois, elle se réjouit de voir que « Hollywood est plus fort que Michel Franco », suggérant qu’il s’est assagi en réalisant une rom-com « sous lexomil » avec des acteurs américains https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-midis-de-culture/critique-cinema-la-belle-de-gaza-de-yolande-zauberman-eclaire-la-nuit-2511650

      • #48339 Répondre
        Guéguette
        Invité

        Je voudrais pas être désagréable mais je ne me souviens plus d’une seule fois où j’ai été d’accord avec elle. Elle tape systématiquement à côté avec des biais qui n’ont rien à voir avec ce que raconte les films.

        • #48340 Répondre
          Guéguette
          Invité

          raconTENNNNNNNT

          • #48342 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            Je serai moins sévère, elle a parfois des intuitions brillantes, mais souvent assez loin en effet de la matière du film.
            Pourtant s’y confronter lui ferait du bien, à tous égards. Ca la rendrait une meilleurs critique.

            • #48359 Répondre
              françois bégaudeau
              Invité

              si j’avais écouté l’émission avant, j’aurais été… beaucoup plus sévère.
              Un chef d’oeuvre de malhonnêteté.
              Revoyons l’action au ralenti :
              1 Muriel déteste Franco (comme elle « déteste » Ostlund et Haneke, clame-t-elle, tellement fière d’elle). Or patatras : elle aime Memory. Il faut donc vite résoudre cette contradiction
              2 Muriel trouve le truc : elle va dire que là « Hollywood a été plus fort que Franco ». A l’appui de cette thèse, elle dit que c’est le premier film de Franco à Hollywood. Là on lui fait remarquer que non ca fait trois fois qu’il fait un film en anglais. Bégaiement : oui mas bon la première fois qu’il tourne avec des stars. Là on lui dit : les autres étaient avec Tim Roth. Re-bégaiement, passons vite au plan B
              3 la nouvelle thèse sera donc que si le film est bien, c’est grâce à ses acteurs et malgré Franco. Les acteurs racontent un film dans le film et doublent Franco. Franco met du trauma glauque et misanthrope, les acteurs eux jouent une rom-com. Le film est super parce que Franco ne peut rien faire devant la rom-com.
              Argument magnifique de malhonnêteté, de bêtise volontaire :
              -le film n’est pas une rom-com, on l’explique dans la GO. Il faut vraiment n’avoir rien pigé au film pour croire à une fin happy.
              -il faudrait donc avaler que tout ce qui se fait de bien dans le film se fait dans le dos de Franco. Ainsi la scène de sexe est superbe, mais c’est malgré Franco. Il n’était pas là sur le tournage? On reconnait une mignardise critique que je connais bien : les acteurs raconteraient un film dans le film. C’est le grand truc de Joudet, ça, les acteurs, les actrices, comme structures autonomes dans le cinéma. Ici donc rien ne serait du au talent de Franco, même pas leur jeu
              Il faut dire que, invitée à décrire la mise en scène de celui ci, Joudet se ridiculise à nouveau, parlant de plan fixe (le plan de la scène de sexe est fixe? Chacun verra de ses yeux), parlant de monde gris car on filme des gens malheureux et pauvres. Elle dit bien : pauvres. Oubliant que Saul est un personnage très riche, et que Sylvia, beau détail du film, a été déclassée par son trauma, car elle est issue d’une famille bourgeoise.
              Il y a là un refus de penser, qui est, en critique comme ailleurs, une faute éliminatoire.
              La pensée eut consisté ici à procéder tout autrement : 1 je n’aime pas Franco et j’aime celui ci 2 c’est peut etre que je me suis trompé un peu sur Franco. C’est peut etre qu’il a un peu de talent. Je peux essayer de saisir ce que jusqu’ici je ne saisissais pas.
              Ce genre de sommation à penser m’est arrivé souvent dans ma vie critique. Il m’est arrivé notamment pour deux cinéastes qui sont devenus deux de mes préférés du monde : PTA et Haneke. PTA avec The master (car pendant dix ans j’avais fait une sorte d’impasse sur PTA, sur la seule (mauvaise) foi de Magnolias, dont je n’avais pas vu le talent fou, aveuglé que j’étais alors par ma détestation des films choraux). Haneke avec Funny games version EU. Je suis bien content d’avoir fait alors le contraire d’une Joudet : si ces films sont si forts, c’est que j’ai du me planter avant sur les deux cinéastes.

              • #48367 Répondre
                Seldoon
                Invité

                Il est toujours vexant d’admettre qu’on s’est trompé, tout comme il est jouissif d’avoir défendu un film contestable et de découvrir l’essai transformé dans le suivant. Mais je soupçonne qu’il s’agit ici d’autre chose. Les cinémas d’Haneke, Franco et Ostlund me semblent bien propices à ce genre de refus de penser. Il y a quelque chose dans leur froideur qui donne envie à certains critiques de les combattre personnellement au lieu de regarder leurs films. Alors que par exemple parmi la foule qui avait detesté les premiers Martin mcDonagh puis aimé 3 Billboards a majoritairement et de bonne grâce accepté de revoir les premiers avec un oeil nouveau.

                • #48369 Répondre
                  David Watts
                  Invité

                  ça existe les gens qui ont détesté In Bruges ? S’en foutre un peu, à la limite je ne dis pas, mais détester…
                  On vit vraiment dans un monde à fleur de peau.

                • #48375 Répondre
                  françois bégaudeau
                  Invité

                  C’est s’être trompé qui est vexant. L’admettre, non. L’admettre peut etre une démonstration d’élégance, ou de hauteur de vue.
                  Mais clairement il ya un traitement de défaveur particulier réservé à cette bande là, les hanekiens
                  Joudet dit : tout le contraire de ce qu’elle attend du cinéma. Et de mentionner encore l’âge classique. et hollywood si formidable. Et la rom-com. Le glamour. Et on se souvient alors d’un entretien qu’elle avait mené à hors série, où elle ne comprenait rien au critique, certes confus, qui faisait valoir le trope bourgeois à l’oeuvre dans la cinéphilie.

                  • #48381 Répondre
                    Ducoup
                    Invité

                    Effectivement, d’habitude elle tape à côté parce qu’elle ne parle du film mais de ses intuitions face à lui. Sur cette critique elle fait l’inverse, elle essaye de tout rationaliser pour expliquer par quel miracle elle a bien pu aimer ce film sans se dédire. Mais je pense qu’elle pourrait écrire des chose personnelles très intéressantes…pour la critique je sais pas, je n’en ai pas mémoire. Effectivement la scène de sexe est formidable avec ces allées et venues d’envie, de peur, de courage, de tendresse…Son arrivée à lui aussi (j’adore quand une tête d’affiche arrive dans un film sans crier gare), qui pouvait très bien être interprétée comme un fantôme masculin qui vient hanter cette personne traumatisée…mais non finalement il est bien réel, allez hop on s’y colle et on traite la matière (j’adore qu’elle vive à côté d’un stock de pneu, je sais pas pourquoi). La famille modèle de sa sœur qu’on sent très vite comme artificielle, propre sur elle et du coup un peu viciée et nocive. Sa fille qui lâche très vite le monde de l’enfance (plan des deux chambres où les dessins d’enfants sont délaissés). Lui qui reste dans le couloir par peur de se tromper de chambre. Lui qui regarde un film qui ne peut plus comprendre, mais qu’ils échangent à ce propos de façon simple, et de réaliser à quel point leur monde est différent. La façon très bourgeoise dont son frère et sa nièce refile Saul à quelqu’un. Confirmé par le pétage de plomb très rapide du frère, qui devient injurieux devant une enfant innocente. La façon pathologique avec laquelle la mère a essayé de gommer les apparences et de remettre le grappin sur tout le monde…Tout cela n’a rien avoir avec le mélo. Notamment le fait que ces êtres brisés sont les seuls qui assument la réalité, l’épousent, sachant bien que ce n’est que temporaire, que c’est la merde, mais que tout se prend. La rationalité « sociétale » éliminent une telle possibilité. On doit vivre une vie bourgeoise, sans faute de goût, sans heurts, et quand ils s’annoncent on les cloisonne hors du monde. Si ça persiste on se cloisonne tout entier car on a perdu la partie.

                  • #48385 Répondre
                    Charles
                    Invité

                    Cette critique de Joudet est catastrophique. Elle veut absolument avoir une idée, une théorie sur les films et finit par oublier d’en parler concrètement. Il faut que l’animatrice la relance à plusieurs reprises pour qu’elle daigne évoquer la mise en scène même si ce n’est pour rien en dire.
                    Moi je ne suis pas entièrement convaincu par le film, qui ressemble parfois trop à un exercice de style contraint – comment faire une romance sans tomber dans le mélodrame hollywoodien, comment raconter des vies blessées en évitant le tout venant des films de victimes résilientes. Quand il commence le film par une succession de très gros plans avec des dialogues très chargés, ce qui est l’équivalent d’un pet à table dans cette gamme de cinéastes relevés par Joudet, on sent cette volonté malicieuse de Franco de nous perdre, de jouer avec nous.
                    Parfois, j’ai l’impression de voir Franco passer son temps à éviter des obstacles, c’est brillant mais ça ne m’emporte pas tout à fait. Je trouve aussi qu’il filme un peu trop du scénario, avec trop de scènes courtes très informatives – a-t-on besoin d’autant de scènes pour comprendre que Chastain flique ses enfants et les étouffe? Cependant Franco demeure un génie du scénario, quand il distille les informations : la façon dont on apprend qui est qui dans la famille du Chastain, le personnage du beau-frère etc. J’adore aussi le sens du détail, comme avec cette alarme que met Chastain dès qu’elle rentre chez elle et qui l’a bunkerise. La scène de sexe est folle et celle de la révélation du secret de famille est incroyable, littéralement – là on est au théâtre, filmé depuis le premier rang avec la scène devant nous, et tout explose d’une manière invraisemblable et estomaquante. J’aime aussi cette antithèse des personnages : elle est un personnage très lourd, polytraumatisée, empêchée alors que lui a l’innocence de l’enfance, d’une conscience quasi vierge et mû uniquement par son instinct, ce qui rend le personnage touchant et frustrant. Évidemment, j’adore la sécheresse de trait de Franco, cette façon de terminer abruptement les scènes, de refuser de s’appesantir sur ce qu’on a vu et compris.
                    J’ai aimé en définitive mais moins que Sundown ou d’autres.

                    • #48390 Répondre
                      Billy
                      Invité

                      Grand plaisir à retrouver son génie du cadre. La séquence où Saul apparait est dingue. Il apparait dans la foule dansante pour s’asseoir à côté de Sylvia, puis la suit dans la rue. Il émerge de la nuit de chaque plan, on dirait un film de zombie, très lent, silencieux, glaçant. Tous les mecs pénibles avec le cinéma de genre, bah voilà, vous l’avez votre scène de genre. Sylvia évite son regard à lui quand il est arrière-plan. Elle peut pas le regarder, c’est un fantome.
                      Il la suit mais elle ne se défend pas, elle rentre chez elle comme un reflexe-animal, mais elle montre sa tanière. Son reflexe de survie est incompréhensible.
                      L’apparition de Saul dans la nuit en arrière-plan, ça me fait penser à l’ado de Despues qui disparaissait dans la mer.

                      Autre piste plus tard dans le scénario : si Sylvia ne se défend pas contre l’homme qui la suit, c’est par faiblesse ou c’est parce qu’elle accepte son sort, comme si elle pensait le mériter. Sa sœur compatit mais il y a aussi cette idée qui plane, que Sylvia l’a bien cherché, quand elle lui demande « c’était qui le mec ? »
                      Dans les bois, Sylvia retourne à Saul le reproche qu’elle a du entendre, qu’elle se fait peut-être à elle-même : « vous méritez ce que vous avez »

                      Le scénario qui instille chez le spectateur qu’elle est peut-être une menteuse, sale : pourquoi elle laisse l’homme la suivre ? Elle dit que l’homme l’a agressée au lycée mais c’est impossible. Le frère l’accuse d’avoir couché avec Saul, quand elle s’est juste endormie à côté de lui.
                      Franco est fort pour donner une info et le doute (elle l’accuse de viol au lycée, puis en fait non c’est pas possible). Mais assez vite, je la crois complètement, quand Saul lui demande s’il peut noter ce qu’elle lui a dit. Il la croit.

                      Et je retrouve ses constructions virtuose du scénario. On voit que l’ex de Saul est rousse, le film ne le commentera pas.

                      Saul est un personnage opaque à lui-même et pour le spectateur, pourquoi pleure-t-il devant le film ? il pleure parce qu’il est pleinement avec Sylvia

                      Suis émue par la fragilité de Saul, et par Sylvia qui l’accompagne professionnellement. Elle le retrouve nu à terre, le relève, c’est son métier. Il y a continuité entre son travail et sa relation à Saul. Ce travail d’accompagnement est aussi celui de Franco avec sa caméra.

                      Les deux sont déclassés à cause de leur histoire et à cause de leur famille alors que cette famille se montre aidant (Sylvia la plus pauvre de sa famille, Saul est propriétaire de la maison où son frère vit en chef de famille). Les deux sont enfermés par leur histoire, leur famille “DO NOT WALK OUT” post it sur la porte, et la famille qui porpose de l’alcool à Sylvia dans une bienséance dégueulasse.

                      Il y a la famille des femmes (mère, sœur, sylvia, anna), et la famille des hommes (saul et son frère).
                      Dans la famille-femmes, on ressent la jalousie des femmes pour la beauté de Sylvia (Anna pensait que Sylvia était la préférée. Jalousie de la mère ?). Elle est aussi trop belle au milieu des alcolliques anonymes, sa beauté est un fardeau.

                      Anna qui est surprotégée, fliquée par la mère, va l’aider, lui préparer ses sandwichs, la materner. Anna fait aussi le travail de comprendre l’histoire familiale. Là dedans me revient le dialogue de la grand-mère avec Anna, la grand-mère qui se félicite de la beauté d’Anna, elle est belle comme toutes les femmes de la famille, elle a hérité de la beauté de sa mère, elle ne ressemble pas au grand-père paix à son âme.
                      Ça veut dire quoi cette phrase ? c’est qui le père d’Anna du coup ?

                      • #48392 Répondre
                        Charles
                        Invité

                        Un aveu de la grand-mère qu’elle sait que son mari était un mec pas tout à fait recommandable?
                        D’accord avec toi sur la virtuosité de Franco, notamment quand il ménage la possibilité que Chastain ait menti pendant assez longtemps. Mais la scène de révélation avec toute la famille en même temps que génialement abrupte n’est-elle pas un peu trop définitive et rapide? L’impression que Franco se débarrasse du problème à ce moment-là et le résout manu militari.
                        Et oui l’apparition initiale de Saul dans le plan est une grande scène.
                        Saul qui voit Chastain comme une révélation, ainsi que son glorieux ancêtre frappé sur le chemin de Damas – je ne sais pas si c’est volontaire mais ça m’amuse d’y penser.

                      • #48394 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        « Sa sœur compatit mais il y a aussi cette idée qui plane, que Sylvia l’a bien cherché, quand elle lui demande « c’était qui le mec ? »
                        Dans les bois, Sylvia retourne à Saul le reproche qu’elle a du entendre, qu’elle se fait peut-être à elle-même : « vous méritez ce que vous avez » »
                        Alejandra a ce sentiment aussi dans Despues
                        Une victime l’est toujours de deux choses en même temps : de la chose même, du sentiment que cette chose n’arrive pas par hasard.
                        Franco est un grand psychologue.

                      • #48395 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Charles : ton sentiment était le mien à la première vision. A la seconde le film rejoint le rang des autres.

                      • #48397 Répondre
                        Billy
                        Invité

                        Bien sûr que la grand-mère sait. Elle ne dit pas à sa fille que c’est faux, tout ce qu’elle dit à la fin de la scène, c’est « c’est pas de ma faute si tu as raté ta vie ».
                        La scène de révélation, mc’est un climax comme on n’a pas l’habitude chez Franco. J’aime la composition du plan large fixe où le spectateur est libre de regarder le perso qu’il veut et chaque perso a une place stratégique dans le plan. J’aime le soutien muet et massif de Saul derrière Silvia.
                        Le fort de la séquence c’est le décalage de la révélation : ce n’est pas la révélation de Sylvia, c’est celle de la sœur. Nous, spectateurs, on apprend l’agression subie par sylvia et on comprend sa vie, les verrous, l’alcoolisme, qu’elle tombe amoureuse de l’homme le plus faible et dépendant qu’elle trouve… on comprend tout. On la croit. Et on voit que tous les adultes de la famille savaient déjà, voulaient qu’elle se taise. Non la révélation c’est que la sœur savait et qu’elle n’a rien dit. C’était le secret de la sœur.
                        Ensuite comme chez Franco : le climax n’a aucune conséquence sur la narration. Anna s’occupe juste davantage de sa mère.
                        J’aime surtout la scène tendre qui suit dans le bain. Anna pleure et attire le gros corps de Saul qui s’affale dans le bain. Ces deux-là sont trop lourds, leur corps peut même pas les porter.

                      • #48399 Répondre
                        Billy
                        Invité

                        Aaah ! J’ai fait une erreur de prénom, j’ai remplacé Sylvia par Anna dans la scène du bain, je dépasse Franco dans la perversion. Je reprends :

                        SYLVIA pleure et attire le gros corps de Saul qui s’affale dans le bain. Ces deux-là sont trop lourds, leur corps peut même pas les porter.

                      • #48405 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        On apprendra dans la GO que cette arrivée du lourdaud dans la baignoire fut un imprévu sur le tournage.

                      • #48697 Répondre
                        Billy
                        Invité

                        J’adore cette scène. Voilà ce que ça fait le corps d’un acteur hollywoodien qui s’impose dans un film de Franco, ça fait plouf

                      • #48514 Répondre
                        lison
                        Invité

                        D’accord sur l’apparition de Saul, grande scène, et sur la révélation du secret de famille par la soeur. Au tout début de cette scène, très beau plan oùl’on voit la main de  la soeur (tremblement et crispation) quand elle ouvre la porte.
                        Beaucoup aimé aussi la nuit où Saul est seul dans le couloir chez Sylvia et s’approche des portes des chambres ( celle d’Anna et de Sylvia) et hésite pour finalement se retrouver sur le petit banc du couloir. Là on ne sait pas s’il hésite parce qu’il ne se souvient plus où il est, où il doit aller ( dans quelle chambre?) ou s’il y a une tentation d’aller dans la chambre de la fille. Là on tremble un peu et on voit comment cette histoire d’agression sexuelle entraîne le spectateur à penser à la possibilité que cela arrive encore., comme si le récit d’une agression sexuelle nous rendait hyper vigilant et nous faisait craindre sa répétition. Et on pense d’autant plus à cette possibilité que précédemment Anna est entré dans sa chambre (où dort Saul) et l’a vu nu. *
                        Autre chose comme à ce moment là Sylvia dort , c’est comme si on prenait le relais de son inquiétude et de la surveillance qu’elle exerce (sur sa fille et sur Saul).
                        Franchement qu’une scène nous fasse autant penser ce n’est pas si courant !
                        Moi j’ai pas mal de retard sur la filmographie de Franco ( je n’ai vu que Despues et Sundown) , je vais essayer de rattraper les autres.
                        *là la petite frappe à la porte , il ne répond pas mais elle entre quand même pour récupérer…des clefs!

                      • #48743 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Je pose ici, entre autres, que le film Birth étant pas dispo en copie 35, changement de programme en panique : on passera Memory, et on fera un pur échange avec le public (puisque mon analyse je l’ai déjà un peu faite)

                      • #48745 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        … au ciné club du mardi 11, voulais-je dire

      • #48355 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        @Max as- tu eu le temps de lire et d’écouter ce que
        tu as partagé de France Culture sur Memory de Michel Franco? Ou c’est moi qui, tête en l’air, a raté quelque chose? Au temps pour moi alors.
        L’écoute de 3mn est un peu fadasse à
        mon goût mais je crois que demain, samedi, grand privilège, il y a l’Homme qui n’a pas de prénom et François Bégaudeau qui y consacrent une Gêne Occasionée et pas que de 3 minutes.

    • #48384 Répondre
      Ducoup
      Invité

      Furiosa a beaucoup plus d’aspérités que Fury Road mais il reste fascinant. Je dirais même que son étrangeté lui permet de garder une place à part dans le paysage cinématographique (et « blockbusteresque »). Il a une forme plus proche d’une chronique, des effets spéciaux plus aventureux et moins homogènes, des scènes d’action moins hystériques bien que titanesque. Les plans non retouchés ont eux plus de matière que dans son prédécesseur. Il est très particulier. Au début je le voyais à mi chemin entre mad max et 3000 ans à t’attendre, mais non il est parti un peu plus loin que ça.

      • #48409 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Oui, Ducoup, oui
        Miller génie, Mad Max formidable
        On s’arrête là?

        • #48450 Répondre
          Ducoup
          Invité

          Hein?

        • #48451 Répondre
          David Watts
          Invité

          Génie ou pas, Furiosa est un gros bide qui va probablement bloquer le n°6 (déjà écrit). Sans compter l’âge du bon George. Souffler tu peux.

          • #48539 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            le devenir franchise est-il compromis?
            j’en doute
            on sait bien que les franchises n’ont pas besoin d’une régularité des succès
            c’est la marque qu’on vend, pas les films
            les films ne sont que supports de la marque

            • #48543 Répondre
              Charles
              Invité

              Miller passe son temps à dire que si Furiosa ne marche pas il ne pourra financer le prochain. Vu l’état du marché hollywoodien, je pense qu’il a raison.

              • #48549 Répondre
                Guéguette
                Invité

                Certes, mais avec deux bides successifs à son actif, et comme le disait David, son grand âge, ça sent quand même pas bon. Pour info, on dit que Fury Road avait cartonné, mais c’est 150 millions de budget pour 380 de box office, Jurrasic World la même année c’est 432 millions de budget pour 1,6 milliards de bénéfice. Fury Road c’est presque un indé face aux traditionnels mastodontes du BO. Furiosa a coûté 168 millions.

                • #48552 Répondre
                  françois bégaudeau
                  Invité

                  Mais où l’industrie a-t-elle besoin de Miller?. La franchise Mad max n’a pas besoin de son héros disais-je dans la GO, mais n’a surtout pas besoin d’un cinéaste

                  • #48554 Répondre
                    Guéguette
                    Invité

                    C’est vrai, j’ai oublié de parler du fait que je me demandais quelle disposition légale il a pris vis à vis de la franchise.

            • #48550 Répondre
              Seldoon
              Invité

              Un grand patron du jeu vidéo disait dans les années 1990 qu’on pouvait se permettre de rater un épisode de franchise, pas deux de suite. Ça doit coller à l’économie d’une marque comme Mad Max.

            • #48551 Répondre
              David Watts
              Invité

              La franchise ne mourra peut-être jamais vraiment, perdurera sur moult supports alternatifs, mais l’encensement critique – aveugle ou pas – de George Miller sera au moins écarté de l’équation. Ce qui si j’ai bien compris ne sera pas pour te déplaire.

              • #48553 Répondre
                françois bégaudeau
                Invité

                Nous disons pareil
                Mais ce n’est ni pour me plaire ni déplaire. Moi Mad Max à la base je m’en tape. Ca me navre juste un peu que la critique, croyant renaitre de ses cendres, ne fasse à travers ce produit que se muséifier et muséifier le cinéma.

                • #48592 Répondre
                  David Watts
                  Invité

                  Tu es un punk vendéen qui avait 10 ans à la sortie du 1, non tu ne t’en tapes pas de Mad Max. Tu l’as vu en loucedé à 10 ans dans un p’tit cinéma nantais pas très regardant, et t’as voulu devenir Mel Gibson, comme tout le monde.

                  • #48594 Répondre
                    françois bégaudeau
                    Invité

                    j’avoue

                  • #48596 Répondre
                    Malice
                    Invité

                    Ne trouvez-vous pas que Mel Gibson dans le sable fonce encore mieux sur ses deux pieds?

                    • #48607 Répondre
                      David Watts
                      Invité

                      Oui histoire de passer sur un autre australien qui filme du coq à l’âne, on est comment sur Peter Weir ici ? Assez décontenancé par Hanging Rock et The Last Wave (pas assez « captivants » en tant que films de genre, pas assez radicaux pour des films arty), ces deux là restent néanmoins dans ma mémoire depuis visionnage. De grands films qui s’ignorent sur les fantômes de la colonisation ? à décrypt… euh à débattre assurément. Master & Commander et The Way Back sont de beaux films néo-classiques, nobles et un peu poussiéreux, mais qui ont l’avantage de ne pas vieillir.
                      Witness et Dead Poets Society sont des madeleines de Proust, limitées mais cultes. Pas vu les deux Mel Gibson. Paraît qu’il a une pépite oubliée de 93, Fearless – Etat Second en VF, avec Jeff Bridges. Anyone ?

                      • #48631 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Il y a une place spéciale dans mon coeur pour Peter Weir, principalement pour
                        « Picnic at hanging rock », qui est le seul que je trouve fort du début à la fin. Et j’aime qu’il mette quasi systématiquement l’amitié au centre des ses films.
                        « Etat second » m’est resté en tête, notamment la scène de crash où Jeff Bridges est une sorte de messie mais aussi un illuminé inquiétant

                      • #48676 Répondre
                        David Watts
                        Invité

                        Outre l’amitié jamais niaise, il y a aussi une sorte de mystique du territoire et de la Terre (qu’on arpente, qu’on explore, qu’on subit) qui le rapprocherait d’un mec comme Boorman.
                        En tout cas son Picnic est un film vraiment unique qui ne ressemble qu’à lui même ; il paraît que la version raccourcie est un chouille meilleure, je ne sais plus laquelle j’ai vue.
                        Bon, on a oublié Green Card avec Depardieu.

                      • #48694 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Je préfère Boorman pour ma part – je le trouve plus cru et ses plans me restent plus en tête que ceux de Weir.
                        Globalement Boorman me semble avoir fait plus de films forts que Weir, il me secoue et me surprend plus – dernier exemple en date, « Le général », adapté de l’histoire vraie d’un voleur ( pas un plan de forêt ou de rivière, pas de mystique de la nature, et j’étais quand même à fond).

                      • #48695 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        PS Dans Picnic j’adore l’histoire d’amitié entre le valet et le jeune homme de bonne famille, qui culmine avec leur départ pour l’aventure

                      • #48702 Répondre
                        David Watts
                        Invité

                        Boorman est un level au dessus ouais, plus constant, même ses échecs restent flamboyants (Exorcist II & Zardoz, nanars psychédéliques qui défient la critique). Son Point Blank est un chef d’oeuvre esthétique, peut-être le meilleur film noir des années 60.

                      • #48708 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Eclairage d’ancien : de son vivant Peter Weir était un peu considéré comme un tacheron.

                      • #48709 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Mais après tout la critique ne s’est toujours pas rendu compte que Franco était un grand cinéaste, donc elle s’est peut etre trompée à l’époque sur Weir.

                      • #48825 Répondre
                        lison
                        Invité

                        J’en profite et je reprends le jeu de Billy, point commun entre Rendez vous avec Pol pot et Les Beaux gosses : Irène jacob.
                        Point commun entre Memory et Peter Weir ?
                        Je pense qu’on tient une super idée de jeu qui va nous rapporter un bon tas de fric.

                      • #48759 Répondre
                        Mathieu
                        Invité

                        J’ai toujours bien aimé les films de Weir, que j’ai vu dans mon adolescence, à savoir Master and Commander, Le Cercle des Poètes disparus, The Truman Show et Les Chemins de la liberté. Pour moi, c’est un bon faiseur hollywoodien classique, mais je n’ai jamais ses premiers films.
                        Il faudrait que je revois néanmoins car mes goûts ont bien changé depuis. Revoyant par exemple récemment des films de Andrew Niccol, autre réalisateur australien si je ne m’abuse, je me disais: comment ai-je pu mettre ce réalisateur si haut dans ma jeunesse, et notamment Lord Of War?

                      • #48760 Répondre
                        Charles
                        Invité

                        J’aime bien Pique-Nique à machin chose, pour le reste c’est effectivement de l’artisanat hollywoodien, parfois simplement efficace (Truman show, master and commander, witness) parfois insupportable de bien pensance (le cercle des poètes disparus, par ailleurs adapté au théâtre en France et succès de ce début d’année…).

                      • #48761 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Je n’arrive pas à comprendre le côté conventionnelle qu’on lui reproche au Cercle Des Poètes Disparus car au contraire c’est un prof qui appelle à ses élèves de s’émanciper par la création, par la vie qui va à l’encontre de l’école et ses règles et le côté autoritaire des parents. Donc je ne comprends vraiment pas le procès qu’on lui fait. Si quelqu’un peut m’expliquer. Merci

                      • #48765 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Peut-être parce qu’on est dubitatif :
                        -sur la capacité d’un prof d’émanciper des élèves
                        -sur la contenu meme de cette émancipation, assez abstrait pour ne facher personne. Les invite-t-il à rompre avec le capitalisme? Je n’ai pas ce souvenir.

                      • #48770 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Je vois. Non c’est clair il ne leur demande pas de se battre contre le capitaliste mais déjà pour so pour ne pas se laisser formater par les règles de la société et de cette éducation autoritaire. Enfin en tout cas c’est ce que je ressens à chaque fois que je regarde le film

                      • #48771 Répondre
                        Charles
                        Invité

                        Tout est caricatural, excessif et superficiel dans ce film. Les gentils ont des têtes de gentil, les coincés des têtes de coincés, idem pour l’élève pleutre qui balance le prof chéri à la fin. Prof qui leur balance quelques leçons de vie, entrecoupées de blagues et qui est évidemment super sympa mais qui parle en définitive peu de poésie si ce n’est pour révoquer l’enseignement caricaturalement rigide de ses pairs. C’est un éloge de ces supers profs que tout le monde aurait aimé avoir, de ceux capables de sortir les adolescents de leur caverne, bref de leur faire aimer lire.
                        La création y est vue comme pur jaillissement, un truc spontané de branleur pour emballer les meufs.
                        Et enfin, cette fin d’un tragique outré – papa veut pas qu’on fasse carrière dans le théâtre donc suicide – révélé bien qu’on est dans un cinéma d’ado pour les adolescents, avec ses emballements et son simplisme.

                      • #48774 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Si vous voulez mais pas pour moi mais au moins vous m’avez fait rire

                      • #48828 Répondre
                        Ema
                        Invité


                        Voilà qui devrait bien te défouler concernant ce film. Moi ç’a marché en tout ças.

                      • #48842 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Ema merci pour Bunting, je ne m’attendais PAS DU TOUT à la chute qui est magnifique

                      • #48766 Répondre
                        Eden Lazaridis
                        Invité

                        Je classe Peter Weir dans la catégorie Frank Darabont : l’académisme au service des beaux sentiments. Si ça c’est du grand cinéma, alors je suis Michael Jackson.

                      • #48782 Répondre
                        David Watts
                        Invité

                        Ressors ton anisé l’Eden, personne n’a brandi une pancarte « grand cinéma » sur Peter Weir, artisan inégal mais intéressant avec de vrais coups d’éclat. Et au passage on doit quand même à Darabont l’une des chutes de films les plus cruelles de toute l’histoire du cinéma.

                      • #48784 Répondre
                        David Watts
                        Invité

                        Bon Le Cercle des poètes disparus c’est vrai que ça fait un peu tâche dans sa filmo, mais y’a quand même l’argument Robin Williams, top 10 des acteurs américains toutes périodes confondues.

                      • #48788 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        À croire que le film Le Cercle Des Poètes Disparus était plus pour le grand public alors…

                      • #48789 Répondre
                        David Watts
                        Invité

                        Oui non mais ça c’est pas grave ça. C’est surtout que c’est un film grand public un peu lénifiant et un peu malhonnête dont le niveau ne rend pas justice à son auteur. Moi j’aime bien les campus british et Robin Williams, mais après je suis pas très dupe. Et je suis un p***** de spectateur grand public.

                      • #48790 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        En faite c’est parce que j’aime la manière dont est perçu la poésie dans le film. Et j’ai eu un prof comme ça. Qu’il voulait que ses élèves créaient pour se découvrir soi même. Avant d’en vouloir à la terre entière je me dis que c’est comme ça qu’il faut commencer. D’abord se découvrir et après aller là où on peut. Enfin mon humble avis 😉

                      • #48792 Répondre
                        David Watts
                        Invité

                        Avis plus que légitime, et dans tous les cas un grand succès générationnel est toujours intéressant à analyser.

                      • #48797 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Ouai 😊

                      • #48801 Répondre
                        Delphine
                        Invité

                        En se reportant à l’année de sortie du Cercle des poètes disparus (années 90, je crois), il me semble que, à l’époque, ce genre de films était novateur (manière d’enseigner hors norme) et avait fait l’objet de controverses. Certains étaient subjugués, d’autres avaient jugé le film presque subversif. Je crois que le livre avait aussi connu un grand succès. Je ne sais pas si le film était considéré comme grand public, parce qu’il pouvait déranger, mais il aura marqué les esprits.

                      • #48803 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Quand tu en entends parler de ce film par les parents ils détestent ce film car l’histoire du suicide à la fin de l’élève ils le prennent contre eux à cause du père autoritaire et que le réalisateur ose sous entendre que s’il ne pouvait pas faire ce qu’il voulait c’était à cause du père plus que de l’école. Je trouve pourtant tellement fort surtout pour l’époque quand on remet dans le contexte.

                      • #48804 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Sinon pour des films qui parle d’écriture et de poésie il y a Basketball Diaries une biopic sur le poètes Jim Carrol. Et Écrire pour exister et A La Rencontre De Forrester que j’aime beaucoup aussi

                      • #48796 Répondre
                        Leo Landru
                        Invité

                        Brume. Oui c’était rigolo. Mais qu’est-ce qu’il est emphatique ce Darabont. Et douteux : La Ligne Verte, cette purge, qui réussit à esquiver le sujet de la peine de mort dans un film qui ne devrait parler que de ça et qui en définitive ne perpétue que le cliché raciste du Noir magique.

                      • #48799 Répondre
                        Eden Lazaridis
                        Invité

                        Davis Watts : J’ai laissé mon anisé chez ta maman et je crois que le client d’après l’a fini cul-sec… Donc difficile.

                        La « chute la plus cruelle de toute l’histoire du cinéma » n’est pas un critère esthétique.Tu aimes Peter Weir on est content pour toi.

                      • #48800 Répondre
                        David Watts
                        Invité

                        Je t’emmerde au carré sombre blaireau. Et vu que t’as l’air d’avoir 14 ans, laisse plutôt l’anisé au frigo.

                      • #48805 Répondre
                        Eden Lazaridis
                        Invité

                        David Watts : Ne t’énerve pas mon petit sucre, c’est une grande professionnelle, tu peux être fier.

                      • #48806 Répondre
                        David Watts
                        Invité

                        Tu veux qu’on continue cette discussion en privé ? On peut te contacter d’une manière ou d’une autre ?

                      • #48812 Répondre
                        David Watts
                        Invité

                        Ok j’imagine que t’es dans ta p’tite impasse, tout hésitant sur ton clavier, l’esprit canaille mais pas super à l’aise non plus. Que dire…
                        – je laisse le forum apprécier ta vision des femmes
                        – on dirait un mix entre Joe Pesci et un puceau énervé de cinémathèque, c’est chaud
                        – ne me croise jamais

                      • #48813 Répondre
                        Eden Lazaridis
                        Invité

                        Tu perds ton sang froid David. Reste calme.

                      • #48814 Répondre
                        David Watts
                        Invité

                        Voilà. Restons-en à ce niveau-là.

                      • #48817 Répondre
                        Eden Lazaridis
                        Invité

                        Si tu veux me croiser, rdv au Bois, à l’emplacement que ta mère connait bien.

                      • #48816 Répondre
                        Eden Lazaridis
                        Invité

                        Vous êtes des nerveux dans la famille, j’aime ça.

                      • #48818 Répondre
                        David Watts
                        Invité

                        (soupirs) arrête, t’y crois même plus

                      • #48819 Répondre
                        Eden Lazaridis
                        Invité

                        Ahaha j’avoue, bon allez bisous mon petit sucre.

                      • #48885 Répondre
                        Mathieu
                        Invité

                        Très bon parallèle effectivement. La ligne verte et les évadés c’est tout à fait ça. Totalement dans la ligne cercle des poètes disparus

                      • #48894 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Ah ça par contre ces deux films je n’ai jamais compris leur succès au près de mes camarades Cinéphiles. Tout est tellement superficiel dans ces deux films. Mais moi je n’ai pas honte de dire que j’aime Le Cercle Des Poètes Disparus

                      • #48960 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Dans La ligne verte il y a au moins la scène la plus drôle de l’histoire du cinéma : la femme atteinte de cancer que la maladie pousse à insulter tout ce qui bouge

    • #48530 Répondre
      Charles
      Invité

      Entretien intéressant avec le directeur de la photographie de Franco, le même depuis 6 films : https://www.afcinema.com/Yves-Cape-AFC-et-sa-collaboration-avec-le-realisateur-Michel-Franco-1ere-partie.html
      Parfois trop technique pour moi mais il décrit bien la méthode Franco.

      • #48535 Répondre
        Seldoon
        Invité

        Merci c’est passionnant. L’entretien est centré sur Sundown, et en lien en bas de trouvent les entretiens du même chef op sur 4 autres films de Franco.

        • #48537 Répondre
          Billy
          Invité

          on croit connaître les gens et on apprend que Michel recadre

          • #48546 Répondre
            Seldoon
            Invité

            Attends qu’on déniche une interview de son ingé son où tu découvriras qu’il post synchronise.

            • #48613 Répondre
              Billy
              Invité

              Tu me connais mal, j’ai vachement évolué sur la post-synchro. J’ai beaucoup travaillé sur moi.
              Je pense que la post-synchro est très généralement un truc de blaireau : l’outil du cinéma majoritaire pour rendre chaque réplique parfaitement compréhensible en enlevant les sons de la vie qui sont alors appelés bruits parasites. La post-synchro lisse le réel, le nettoie, c’est un outil fasciste.
              Mais : la post-sychro c’est aussi l’outil du documentariste qui ne veut pas trop s’approcher, qui veut rester en plan large, filmer de loin, ne pas gêner. Et donc ne pas mettre un perchman juste à côté de ce qu’il filme. La post-synchro est alors une forme de délicatesse de documentariste. J’ai repéré pas mal de post-synchro dans Notturno de Gianfranco Rosi, dans le quattro volte de Frammartino, dans Bled number one de RAZ… que des délicats.
              C’est à la fois une façon sur le tournage de ne pas violenter ce qu’on filme, et en post-prod de retravailler le plan : créer une impression réaliste (la chèvre qui crie hors champ dans quattro volte) et une distanciation au réel (la chèvre qui crie hors champ dans quattro volte).

              • #48614 Répondre
                Billy
                Invité

                Et Franco a un tel sens du cadre que je lui en veux pas vraiment de recadrer. Je lui faisais une scène de ménage pour lui montrer que je l’aime comme au premier jour, on connaît la technique

                • #48633 Répondre
                  Seldoon
                  Invité

                  Bien sûr que la post synchro c’est mille choses différentes. J’ai même vu un drôle de truc qui s’en approche au début de ne soyez pas vous-même.
                  Je ne sais pas si on peut vraiment appeler ça du recadrage chez Franco, dans la mesure où le cadre définitif a l’air quand même bien figé lors du tournage. Il s’agit simplement de le finaliser en post-prod afin d’éviter des défauts de tournage (par exemple déformations optiques qu’un mouvement numérique évite).

              • #48635 Répondre
                Seldoon
                Invité

                Plus sérieusement sur la post-synchro dans son utilisation majoritaire que tu décris comme fasciste. Je comprends l’idée quand il s’agit de virer du réel. Mais souvent il s’agit plus spécifiquement de contrer les limitations techniques d’un microphone. Quand tu filmes une scène à table, le bruit des couverts dans les assiettes sonnent beaucoup plus dans les micros que dans des oreilles humaines. On se retrouve alors soit à demander à tous les acteurs de faire super gaffe à éviter les tintements, soit à post synchroniser quelques répliques, soit à forcer le spectateur à tendre mieux l’oreille. Chacune de ces 3 solutions crée du faux. Le mensonge de la troisième, c’est que le réel enregistré par le micro avec ses tintements qui couvrent tout n’a rien à voir avec celui vécu par l’ensemble des personnes à tables, ni de l’équipe technique les observant. Le réel du micro n’est pas souvent celui de la scène.

                • #48654 Répondre
                  françois bégaudeau
                  Invité

                  En synthèse on pourrait dire qu’il y a la post synchro pour soustraire au plan la vérité de son tournage, et la post synchro qui au contraire est une stratégie pour préserver une certaine vérité du tournage.
                  Toutes les techniques de cinéma admettent d’ailleurs des usages dialectiquement opposés.

                  • #48675 Répondre
                    françois bégaudeau
                    Invité

                    Fassbinder je n’aurais pas parié
                    Mais intéressant.
                    La vague envie de comédie fait rêver. On n’ose pas y croire.

                    • #48698 Répondre
                      Billy
                      Invité

                      J’y crois pas, il a à peu près aucune scène drôle dans sa filmographie, non ?
                      Encore que, maintenant que j’y pense : pendant ma projo, les spectateurs ont ri quand Saul ouvre la porte avec le post-it d’interdiction, et s’en va. J’ai interprété ça à la fois comme un rire de malaise et un rire de joie de transgression. Franco nous ferait une comédie plus dans le malaise, sans rire franc. Je le vois plus Ostlund que Woody Allen.

                      Et superbe Gene dont il me reste que le vent souffle où il veut :
                      Dans Memory, la mémoire a la même fonction d’agent de l’aléatoire que peut avoir le hasard ou le vent chez Bresson. Le vent souffle où il veut.

                      • #48710 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Moi j’y crois. Genre une comédie qui se passerait dans un service de soins palliatifs.

                      • #48781 Répondre
                        ..Graindorge
                        Invité

                        @Billy
                        je n’ai vu que la Bande Annonce mais je suis arrivée à rire lorsque Silvia et Saul sont dans un restaurant que vraisemblablement Saul connaît et il dit au serveur qui vient prendre la commande : » la même chose » ou « comme d’habitude » et Silvia lui demande s’il se rappelle de ce que c’est et il répond Non, pas du tout!

                      • #48802 Répondre
                        Seldoon
                        Invité

                        On était 8 dans la salle, ça a pouffé ici et là, discrètement. La réalité est que la démence, et notamment celle-là, qui s’accompagne de perte de mémoire, ça a beau être terrible, ça crée tout un tas de situations très drôles. Drôles et terribles en même temps. On en a tous vues en famille. Franco les laisse en sourdine ici mais il y en a des traces. J’ai pas mal souri.
                        À ce sujet, comme d’habitude, se reporter à la saison 3 de Twin Peaks qui produit le portrait aussi drôle que déchirant d’une démence de type Alzheimer.

                      • #48961 Répondre
                        Billy
                        Invité

                        Oui Franco peut provoquer un rire de gêne, c’est même pour ça que je disais le voir plus près d’Ostlund que de Woody Allen.

                        Dans Memory, on rit parfois parce qu’on a besoin d’air et par complicité avec les personnages : quand Saul est incapable de raconter le film et que les 2 personnages rient de complicité. Ou au resto, c’est aussi le rire de complicité avec les personnages amoureux, parce que je sais déjà, comme Sylvia, que Saul ne sait pas. (En fait c’est la serveuse qui dit « comme d’habitude monsieur ? » Et lui qui répond oui. Son mensonge est moindre.)
                        Mais on rit pas comme quand c’est drôle, comme quand Louis CK t’explique qu’Achille a un talon d’Achille, mais littéralement

                      • #48963 Répondre
                        Seldoon
                        Invité

                        J’insiste quand même un peu par souci de précision pour dire que j’ai ri (souri) de la réalité objective de ce qui est raconté, c’est à dire un fou, parce qu’un fou c’est drôle – plus qu’en complicité avec les personnages. Mais sur le point de départ de la discussion on est d’accord : Franco n’a pas fait de scène ni même de moment de comédie ici. Contrairement à Louis, dont la vanne même résumée m’a encore fait rire.

        • #48544 Répondre
          Claire N
          Invité

          Merci
          « D’autre part Michel est très attaché à faire le moins de plans possible parce qu’il pense qu’il y a toujours moyen de trouver un seul axe pour une scène »
          Cette phrase va me faire la journée

          • #48642 Répondre
            David Watts
            Invité

            Je n’ai pas vu les films de ce monsieur, mais on est littéralement sur une réal « une scène = un plan » ?

            • #48645 Répondre
              Seldoon
              Invité

              Pas systématiquement, mais majoritairement. Souvent des scènes courtes. Et des cadres presque toujours très forts.

              • #48652 Répondre
                françois bégaudeau
                Invité

                Claire : ce serait un conseil à un jeune cinéaste, comme il y en eut à un jeune poète :
                Non pas : fait toutes tes scènes en un plan. Mais : pour chaque scène, commence toujours par te demander s’il est possible de la faire un plan. Si oui, fais. Si non, fais deux plans. Si deux plans pas possible, fais en trois. Mais ne saute aucune de ces étapes de la réflexion.
                Amen.

                • #48660 Répondre
                  Claire N
                  Invité

                  Merci – c’est un fondement

              • #48656 Répondre
                David Watts
                Invité

                Et ça ne fait pas trop ostentation dans le statique ou « cinéma de dispositif » ?

                • #48658 Répondre
                  Seldoon
                  Invité

                  C’est le contraire d’ostentatoire. Et si ça bouge peu ce n’est pas particulièrement statique. On n’est pas chez Roy Anderson. Mais regarde plutôt que de le craindre, chaque cadre est passionnant.

                  • #48659 Répondre
                    Seldoon
                    Invité

                    Andersson. Même mon téléphone tente de me ramener à Paul.

                  • #48668 Répondre
                    David Watts
                    Invité

                    L’abus de plans longs et statiques sans aucune mesure peut être en effet pour moi aussi ostentatoire qu’un montage de Danny Boyle, même si c’est de l’ostentation inversée, à l’autre bout du spectre. Après, suivant dans quoi ça s’inscrit, ça n’est pas forcément un barrage pour moi et j’ai fini par aimer autant les cinéastes qui s’effacent que les cinéastes qui s’affirment.
                    En grand amateur de tequila et d’inceste, je n’ai pas de préjugés sur Franco, dont la bouille sympathique n’augure que des bonnes choses. Hypé je suis, il faudra que je me lance dans ses films, entre deux Disney et autres Petit Ours Brun… Más fácil decirlo que hacerlo.

                    • #48677 Répondre
                      françois bégaudeau
                      Invité

                      Je ne pense pas qu’on puisse dire que dans le plan fixe le cinéaste d’efface, ou se montre
                      C’est un type de mise en scène, au même titre que la prolifération des plans mobiles.
                      Le plan fixe séquence étant juste beaucoup plus singulier dans la production générale d’images (films, séries, jeux videos, pubs, clips)
                      Le plan fixe c’est ce que fait le cinéma en propre.

                      • #48679 Répondre
                        David Watts
                        Invité

                        Tout à fait je ne range pas le plan fixe dans une école ou une autre. Rapport à ma sensibilité, j’ai toujours préféré les plans fixes au milieu de plans mobiles que les plans fixes au milieu de… plans fixes (ceci dit très grossièrement mais je me comprends)
                        Un plan fixe peut tutoyer le sublime, sans hésitation. Il peut aussi marquer assez froidement la présence de la caméra, surtout dans la durée, ce qui ne me dérange pas forcément quand c’est justifié (cf. le plan interminable après SPOILER la mort de l’enfant dans Funny Games SPOILER ou encore le plan final de The Conversation)

                      • #48680 Répondre
                        David Watts
                        Invité

                        *mauvais exemple sur The Conversation puisque ce n’est pas un plan fixe mais un plan de caméra de surveillance avec un léger balayage, m’enfin tu vois l’idée

                      • #48711 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        je vois l’idée

      • #48776 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Grand merci Charles!
        J’ai pas fini de lire. J’en garde pour demain.
        Oui il y a des termes techniques que je ne m’embête même pas à chercher dans le dictionnaire car je ne m’en servirai jamais et ça interrompt la lecture. Le spectateur.trice peut bien vivre sans entrer dans les « cuisines » d’un film mais c’est passionnant aussi.
        Et lorsqu’on ne peut pas encore avoir accès aux films,
        tout ça ça fait vraiment plaisir.
        Quand je pense que certains disent que Franco est un des plus grands directeurs de cinéma de l’Amérique Latine… Ça leur écorcherait la bouche de dire que c’est juste l’un des plus grands directeurs du monde

    • #48536 Répondre
      Charles
      Invité

      Intéressante GO sur Memory. En repensant au motif de l’inceste qui revient dans ses films, je me demandais si dans Sundown le fait de nous laisser penser que Gainsbourg et Roth sont mari et femme alors qu’ils sont frère et soeur n’était pas une façon de ramener un peu d’inceste dans ce film qui en est sinon dépourvu. On apprend d’ailleurs dans l’entretien avec le directeur de la photographie que cette fausse piste ne figurait pas dans le scénario mais a été élaborée au cours du tournage.

      • #48538 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Ca fait clairement partie de l’omniprésence du motif dans ses films.
        L’inceste pouvant d’ailleurs tout à fait chez lui se jouer sous la figure de l’amour frère-soeur – version j’allais dire « positive » (et un peu mythologique) de l’inceste.

      • #48605 Répondre
        Ema
        Invité

        Très bien vu. On a beau apprendre qu’ils sont frère et sœur, on ne se remet pas si facilement de les avoir déduits époux pendant 30 minutes de film (est ce vraiment 30 minutes ? je ne sais plus). Et cela donne une petite odeur incestueuse à toutes leurs interactions à suivre, les reproches d’abandon de Charlotte ressemblant alors à ceux d’une épouse délaissée, trahie. Vraiment ce film est d’une richesse, d’une finesse…

        • #48612 Répondre
          Charles
          Invité

          Sans doute un de mes préférés de Franco alors que j’avais quelques petites réserves à sa sortie. Il a mûri en moi – l’expression est sotte et cliché mais c’est vraiment ça – me faisant oublier mes réticences initiales. Le personnage de Roth est un de plus beaux de sa filmographie. En même temps quoi de plus splendide qu’un héritier qui refuse son héritage pour griller au soleil en buvant des bières?

          • #48650 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            Il se peut donc bien que Memory mature en toi de la même façon

    • #48639 Répondre
      graindorge
      Invité

      je viens d’écouter la Gêne Occasionnée de l’Homme qui n’a pas de prénom et de son assistant éclairé François Bégaudeau. Grand feu d’artifice de fin de saison.
      La joie de l’attente pour voir ce film est mitigée. En fait, je n’aurais peut-être pas dû écouter. Mais Franco, quoi! Raconter par ces deux là, quoi! Ô tentation! J’ai Â-DO-RÉ…

    • #48641 Répondre
      Seldoon
      Invité

      Après avoir revu avec grand plaisir Red Rocket, je tombe sur ceci

      Sean Baker a l’air de regarder un peu de tout, on est content de le voir citer von Trier, Verhoeven, Dumont (les ponts entre Red Rocket et La vie de Jésus me sautent soudain aux yeux), Mad Max 2.

      • #48651 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Lars, Verhoeven, Baker : peut être un fil nietzschéen entre ces trois là.

        • #48672 Répondre
          Seldoon
          Invité

          Peut être même jusqu’à Pialat, qu’il cite vers la fin.

      • #48691 Répondre
        Malice
        Invité

        Cerise sur le gâteau : il était amoureux d’Aurora dans Le genou de Claire

      • #48821 Répondre
        Parfaitement à l’eau
        Invité

        Et grand fan des giallos sur son letterboxd : https://letterboxd.com/lilfilm/

      • #48831 Répondre
        I.G.Y
        Invité

        Je découvre littéralement ce cinéaste. Tangerine m’a physiquement indisposé pendant un moment (la musique, la teinte, l’actrice principale à la perruque blonde…) mais gagne en force au fil de l’eau, + deux trois grandes scènes —[SPOIL celle du taxi qui tombe sur une « vraie » fille, génial].

        Red Rocket deux crans au-dessus, très riche, drôle, et assez malin sous ses airs de film de petit rigolo. Et concernant Florida Project, mon corps n’a pas encore assimilé cet objet, encore trop frais, mais en dépit du fait qu’il finit presque par tourner en rond au bout d’un moment, j’ai trouvé ce film jouissif.

        Sa palme est-elle une énorme surprise ou bien était-il très en vue chez les connaisseurs?

        • #48852 Répondre
          L’inconnu
          Invité

          Il était remarqué mais pas encensé. Plutôt une surprise. J’ai adoré aussi Red Rocket.

    • #48657 Répondre
      graindorge
      Invité

      La vérité vraie c’est que j’ai pleuré dans la Gêne Occasionnée et que j’ai pleuré dans cette vidéo. Pour ce qui est de la musique, la chanson A whiter shade of pale de Procol Harum, elle est inspirée de Bach et écouter Bach ne nous fait pas plus jeune ou plus vieux Que je sache! C’est LE slow de tous les siècles!!!
      J’ignore si l’Homme qui n’a pas de prénom jette un oeil ou 2 sur ce forum mais j’aimerais lui dire simplement merci. Et tu verras que après 5 ans de bénévolat, ta tirelire va se remplir car c’est du haut niveau. Et Franco dirait la même chose. Oui, moi je ne suis pas « copain » avec Franco, je ne dis pas « Michel », je dis Michel Franco. Je dis Franco.
      Allez! Comme on dit chez mo: Baietas Bisous

      [youtube https://www.youtube.com/watch?v=cjsBD2KMnQo?si=zDEiCVPRjOSysMeT&w=560&h=315%5D

      • #48670 Répondre
        Juliette B
        Invité

        Merci. Formidable document.

        • #48751 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          Oui. Grâce aussi à l’intelligence et à l’efficacité du journaliste qui ne monopolise pas le crachoir, pose de bonnes questions et laisse parler les intervenants
          Pas évident à trouver

      • #48681 Répondre
        Eden Lazaridis
        Invité

        Tu es donc niçois.e !! Très belle ville

    • #48663 Répondre
      Carpentier
      Invité

      Pour info,
      * mardi à Paris, avant première Orlando de Preciado au MK2 beaubourg:

      – > Séance spéciale autour du documentaire événement de la Berlinale, ORLANDO, MA BIOGRAPHIE POLITIQUE de Paul B. Preciado.

      Le 4 juin à 20h30, au MK2 Beaubourg à Paris

      En présence de Paul B. Preciado, réalisateur du film !

      En 1928, Virginia Woolf écrit Orlando, le premier roman dans lequel le personnage principal change de sexe au milieu de l’histoire. Un siècle plus tard, l’écrivain et activiste trans Paul B. Preciado décide d’envoyer une lettre cinématographique à Virginia Woolf : son Orlando est sorti de sa fiction et vit une vie qu’elle n’aurait jamais pu imaginer.

      • #48699 Répondre
        dizzy
        Invité

        Et Jeff Nichols qui, à défaut de ciné-club à l’Arlequin, sera au Max Linder mercredi pour The Bikeriders

        Sinon séances de rattrapage de gêne en ce moment avec Notturno sur Arte.tv et La Cravate sur Mediapart.

        • #48795 Répondre
          PeggySlam
          Invité

          Le film que je veux voir The Bikeriders…

    • #48673 Répondre
      graindorge
      Invité

      et bonus: le slow de tous les siècles  » Vos parents habitent chez vous? »
      [youtube https://www.youtube.com/watch?v=z0vCwGUZe1I?si=OtkPLm_0tknyWPEl&w=560&h=315%5D

      • #48910 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Mardi 11 à l’arlequin changement de programme : Memory, sous forme de débat avec le public. Eventuellement sur la base de la GO
        La copie 35 du Glazer n’est pas disponible.

        • #48954 Répondre
          Billy
          Invité

          ah merde

        • #48984 Répondre
          Parfaitement à l’eau
          Invité

          Et pourquoi pas un jour une séance ciné-club d’un film suivi de l’enregistrement de la GO.

          • #48986 Répondre
            PeggySlam
            Invité

            Ça serait énorme La Gêne Occasionnée en public. Je valide clairement l’idée !!!!!!

          • #48987 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            Une G.O à chaud? Juste après un visionnage??
            Ce n’est pas professionnel. Enfin, c’est un avis

            • #48988 Répondre
              PeggySlam
              Invité

              C’est pas faux

              • #48990 Répondre
                Parfaitement à l’eau
                Invité

                Non pas à chaud, sur un film déjà vu par l’équipe et en arrivant préparés.
                Seul inconvénient, l’homme qui n’a pas de prénom devra parler avec un masque de Batman, faudra bien ajuster le micro. A part ça je ne vois pas contrainte.

                • #48994 Répondre
                  françois bégaudeau
                  Invité

                  ce qu’on tente mardi n’en est pas loin, ou l’inverse ; une sorte de ciné-club post-GO

                  • #48998 Répondre
                    Parfaitement à l’eau
                    Invité

                    Va vraiment falloir que je déménage à Paris

                    • #49000 Répondre
                      PeggySlam
                      Invité

                      On est deux ^^

                      • #49001 Répondre
                        Parfaitement à l’eau
                        Invité

                        Il y a juste un petit problème de loyer à régler avant.

                • #49023 Répondre
                  graindorge
                  Invité

                  Ah si c’est préparé, ça va
                  Un masque Batman,ça donne chaud quand même
                  je suggère un bout de drap avec 3 petits trous discrets: 2 pour les yeux et un pour la bouche et le tour est joué. Le drapeau palestinien par exemple

    • #48931 Répondre
      Seldoon
      Invité

      Innocemment, j’ai vu Memory ce weekend et me suis ainsi fait spoiler le ciné club. Un film très fort, dont la douceur formelle, mentionnée par tout le monde, m’a quand même surpris. A tout ce qui a été dit j’ajoute que la lumière elle même est à l’image du film : aussi douce que contrastée. Dans tous les plans on a du très sombre et du très clair, et la frontière entre les deux est floue (alors qu’en général une image contrastée demande une lumière dure, caravagesque). Une lumière qui a aussi l’apparence d’une lumière naturelle (elle ne l’est pas du tout, elle est sculptée avec précision, c’est très visible dans les scènes avec de nombreux personnages). Le travail du son se fait lui aussi tout en douceur, on entend le bruit de fond de la scène suivante arriver en fondu prolongé presque à chaque changement de scène.
      Moins doux, et je ne l’ai vu discuté que très à la marge : il me semble qu’il y a un faisceau d’indices qui ouvrent la possibilité de voir Saul comme un homme au moins traversé d’affects pédophiles.
      1) Saul réagit très doucement à l’accusation de viol du début. Il sait qu’il perd la mémoire, mais son identité est-elle troublée à ce point ? Dans Magnolia le père violeur répond lui aussi qu’il ne se rappelle plus s’il a violé sa fille. On sait bien que les violeurs se cachent souvent dans un déni de la réalité, jouent sur les mots, « je ne dis pas que ça ne s’est pas passé mais ce n’était pas ce que tu dis ».
      2) Saul dit à Anna d’entrer alors qu’il est nu. Quand on réouvrira la porte, devant Sylvia, il sera habillé.
      3) Anna ne se sent pas toujours très bien en sa présence. Elle est heureuse pour sa mère, mais elle demande à dormir ailleurs juste après la vision de Saul nu.
      4) Saul, la nuit, hésite entre les deux portes. Est-ce sa démence (ou peur de la démence) qui le fait hésiter ou la tentation ?
      5) Saul est particulièrement tactile avec Anna. Je ne m’autoriserais pas la moitié de ce qu’on le voit faire avec une ado que je connais depuis aussi peu de temps. C’est très visible à la fin quand elle vient le chercher, il s’assied sur le canapé contre elle et non en face, lui touche au moins la main. Dans le métro sur le trajet il lui touche le dos.
      6) Le saut du balcon suit directement l’hésitation dans le couloir. Est-ce un véritable accès de démence, ou une tentative pour Saul d’échapper à la tentation ?
      Toutes ces scènes et enchaînements peuvent très bien être expliqués autrement : démence, délicatesse, tendresse. Et le film et son histoire d’amour avance comme si ces explications inoffensives étaient les bonnes. Mais le film autorise une lecture pédophile, et je crois que c’est volontaire de la part de Franco.

      • #48934 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Cela n’a été qu’esquissé mais un peu dit.
        On peut dire aussi qu’en le mettant dans la lit de sa fille, Sylvia commet, elle la protectrice, un sidérant acte manqué.
        L’art de Franco est de plus en plus clair : agencer les plans et les informations pour permettre une infinité de possibles.

        • #48941 Répondre
          Charles
          Invité

          Je pense plutôt que Saul est réduit à un état d’enfant par Sylvia, du fait de sa maladie. Elle n’est plus capable d’aimer un homme qui si celui-ci est désarmé en quelque sorte, rendu inoffensif par sa maladie et le soin qu’elle requiert.
          J’explique le comportement de Saul relevé par Seldoon comme une espèce d’innocence enfantine provoquée là-aussi par la maladie – il perd en surmoi, comme souvent dans les maladies neuro-dégénératives. Et s’il réagit de façon passive à l’accusation de viol, c’est aussi qu’il a beaucoup moins à perdre que le présentateur de Magnolia. C’est une page blanche sur laquelle rien ne peut vraiment s’imprimer.

          • #48945 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            Je suis d’accord sur cet aspect là (je n’étais pas convaincu par Seldoon sur la réaction sur le banc), mais ça n’efface pas complètement l’hypothèse. En tout cas Franco joue un peu avec ça. Avec l’idée qu’un homme soit toujours potentiellement un violeur – ce qui est l’exacte conviction de Sylvia.

            • #49012 Répondre
              Titouan R
              Invité

              Et tant qu’à soulever les affleurements de pédophilie, le fait que Sylvia laisse à Saul la chambre de sa fille implique que cette dernière dorme avec elle. Personne ne pionce dans le canapé

          • #48949 Répondre
            Billy
            Invité

            D’accord avec tout le monde puisque Franco maintient toutes les possibilités et vous réconcilie.
            Le film instille la possibilité de ce qu’on appellera désormais « la lecture Seldoon ».
            Saul agit souvent en enfant : il s’accroche à l’ado Anna comme il s’accroche à sa nièce, en confiance. Et ces 2 jeunes filles semblent plus adultes que lui. Comme si c’était lui l’enfant.
            Dire « entrer » sans savoir qu’il est à poil et que c’est un problème, c’est vraiment un truc de gosse qui connait pas encore la pudeur. Or il a pas un corps de gamin.
            Selon la lecture, son immaturité dans son rapport à son corps et dans son rapport aux autres peut sembler être une fragilité ou une déviance.

            • #48951 Répondre
              Billy
              Invité

              Et Sylvia la protectrice envoie régulièrement sa fille dans sa famille, lieu du mensonge, chez sa sœur qui n’a pas été protectrice. Elle cherche protection à l’endroit de l’agression.

              • #48955 Répondre
                françois bégaudeau
                Invité

                Moi j’ai envie de dire qu’elle est ambivalente.

                • #48966 Répondre
                  Billy
                  Invité

                  Exactement. C’est presque dommage que t’aies pas trouvé le mot pendant la Gene

                  • #48971 Répondre
                    Seldoon
                    Invité

                    1h20 de Gêne pour éviter de dire « elle est contradictoire », c’est pénible.

            • #48956 Répondre
              Seldoon
              Invité

              Un enfant avec un soupçon de violeur, ça me va très bien. Et la scène de sexe, avec ce mélange de pression souriante, de consentement pour le moins brusqué, incarne tout ça.

              • #48959 Répondre
                Seldoon
                Invité

                (J’ajoute que les hommes ramenés à l’état d’enfance qu’on croise dans les ephads ont parfois, en toute innocence enfantine, et malgré leur incapacité physique, des gestes qui s’apparentent à de la pédophilie)

                • #48967 Répondre
                  Charles
                  Invité

                  Arrête de souiller notre Saul avec tes fantasmes chelous, on t’a dit que c’était un enfant innocent.

                  • #48969 Répondre
                    Seldoon
                    Invité

                    Vous êtes du côté de la mère !

                    • #49006 Répondre
                      françois bégaudeau
                      Invité

                      nous sommes du coté de la justice, monsieur seldoon

      • #49464 Répondre
        Carpentier
        Invité

        4) revenant des toilettes, Saul hésite entre les deux portes puisque lors de sa première nuit chez Sylvia, il dormait dans la chambre de la fille, ça m’a émue moi, ce moment, que j’ai trouvé délicat de la part de Saul au contraire, un Saul qui semble ne pas vouloir commettre d’impair.
        Je vous lis, soit, sur un autre possible, ok, généreux Franco.

    • #48948 Répondre
      ..Graindorge
      Invité

      On dirait que Franco dit au spectateur: » voilà, mon boulot est fait. Prends ce que tu veux, vois ce que tu veux, explore « l’infinité des possible »
      Cet homme est peut-être fou. Un fou génial qui canalise sa folie dans l’Art
      C’est aussi un homme très en colère et qui ne s’habitue pas à ce qu’il voit. Capables de réponses cinglantes à des journalistes bien nourris qui lui demandent si Mexico c’est aussi violent que dans ses films. Et il tutoie: » on t’a déjà braqué un pistolet sur la tempe? Oui. Je rebéguète mais on oublie si vite

      • #49458 Répondre
        Carpentier
        Invité

        Salut Graindorge, je sors de son Memory avec le plus connu des Procol Harum – le seul? – en tête.
        C’était le truc préferé d’un collègue pédophile, tiens.
        J’espère qu’il écoute autre chose depuis et que tripoter les gosses lui a définitivement passé (contraint ou soigné).
        Memory m’a pas mal ramené à Chronic, notamment quand la fille de Sylvia va voir/chercher Saul qui ne répond pu aux messages de sa mère pour cause de téléphone confisqué.
        Le mec aidant/surveillant de Saul, envoyé comme un inopportun à l’étage, me rappelle les aidants qui ne faisaient pas/pu l’affaire dans Chronic.
        Embarrassés que sont ces gens qui s’essayent à une place qui les gêne tellement qu’on les voient mal à l’aise, dans la vie, dans leur vie, alors qu’on leur demande d’alléger celles des autres.
        Pffff.
        Ne pas déconsidérer les personnes qu’on accompagne/assiste lorsqu’elles perdent de l’autonomie est une sacrée affaire.
        Ne pas les prendre pour ce qu’elles ne sont pas, alors que même les enfants on ne s’en désintéresse pas comme ça depuis très longtemps oui, c’est d’une complexité subtile et précieuse.
        Mon prochain film au ciné? Celui de certain J.R., Tehachapi, en sa présence j’espère, mardi qui vient par exemple.

    • #49005 Répondre
      Tony
      Invité

      Je ne sais pas si ce texte relève encore de ce qu’on peut appeler une critique de cinéma,plutôt une rêverie autour d’un film,mais ce texte d’Orignac sur Furiosa est très surprenant
      https://www.facebook.com/share/p/ew11ef5Z1kYNdJQd/

      • #49041 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        on peut tout dire

    • #49030 Répondre
      Lassou
      Invité

      Bonjour,

      C’est peut être pas l’endroit (?) mais j’ai pas retrouvé le sujet littérature, vous conseillez quoi comme grand écrivain français moderne ?

      • #49031 Répondre
        Lassou
        Invité

        Oups, j’ai été trop vite, pour le coup c’est pas le droit du tout, je voulais poster sur le principal pas le cinéma désolé.

    • #49122 Répondre
      Cyril
      Invité

      J’ai vu La prisonnière de Bordeaux !
      Merci d’avoir participé à ce très bon film. Le rôle de Hafsia a quelques ressemblances avec celui de son autre film cette année, c’est troublant.
      J’ai eu quelques fois des doutes sur le jeu d’acteur, notamment la première scène avec le pote cambrioleur. Et la bourgeoisie paraît parfois un peu caricaturale dans la scène de réception.
      J’ai vu qu’il y avait trois scénaristes. Quel rôle as-tu joué dans la fabrication de ce film ?

      • #49184 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Je préciserai les tenants de ma contribution à la sortie du film, fin aout
        Je ne veux pas biaiser le regard.

    • #49144 Répondre
      Monami
      Invité

      Une question qui n’a pas été abordée je crois sur Memory : pourquoi Saul la suit-il au début ?

      • #49146 Répondre
        I.G.Y.
        Invité

        Une hypothèse m’est venue, lors d’une scène de discussion avec Sylvia dans la cuisine : aurait-il cru voir en elle… sa femme, ou du moins les traces qu’il en gardait?

        Ou bien, différemment, l’intuition soudaine d’une souffrance partagée?

        • #49147 Répondre
          Tony
          Invité

          L’hypothèse la plus vraisemblable serait qu’elle lui rappelle sa femme,rousse comme j.chastain.

          • #49164 Répondre
            Monami
            Invité

            Cette information a dû m’échapper pendant le film mais possible oui

      • #49158 Répondre
        Parfaitement à l’eau
        Invité

        Ca me parait un peu léger comme explication la ressemblance avec sa femme. Il ne suit pas toutes les rousses.
        Je complèterais avec de l’ivresse + de l’attirance + un comportement un peu foireux avec les femmes.

    • #49165 Répondre
      Chinaski
      Invité

      Hello !

      Est-ce qu’il y a des adeptes du cinéma de Béla Tarr ici ? Hier j’ai vu Les Harmonies Werckmeister, mon premier donc.
      On m’a sur-vendu son cinéma comme si le choc esthétique était une évidence et j’ai trouvé ça moins radical et transcendant que prévu.
      C’est assez sublimement mis en scène (le steadycameur du film était présent en plus), clinique dans la façon de cadrer etc.. et pourtant j’ai des réserves que j’ai du mal à définir. J’ai trouvé ça beaucoup moins magnétique et fascinant que Tarkovsky. Alors est-ce que c’est lié à son pessimisme / son manque de foi ou est-ce vraiment juste une histoire de choix esthétiques ? La musique par exemple qui est très belle vient surligner de façon assez lourde les scènes importantes je trouve, j’ai l’impression d’être un peu trop pris en otage en tant que spectateur..
      Si des fans sont présents et peuvent m’éclairer sur ces questions et me recommander d’autres films je suis preneur

      • #49166 Répondre
        Arnaud
        Invité

        Je m’associe à ce questionnement. Lourdeur de la musique qui surligne dans Le cheval de Turin.

      • #49173 Répondre
        Hervé Urbani
        Invité

        Plaçant les Harmonies Werckmeister à la première place dans mon tiercé Béla Tarr juste devant Le Cheval de Turin (il y a eu besoin de la photo finish pour les départager) et Satantango, et considérant le hongrois mort-vivant (le cinéaste ne tournera plus, l’être humain continue à enseigner sa discipline et à produire des films) comme le plus grand de son époque (son œuvre s’étend de 1978 à 2011), j’ai tenu à te partager ce lien où Jacques Rancière parle spécifiquement de ce film, sachant qu’il y en a d’autres où il évoque son cinéma de façon plus globale – tu trouveras facilement les vidéos, notamment un microciné. Et mon conseil lecture pour terminer : Béla Tarr, le temps d’après, livre que Rancière a entièrement consacré à cet artiste qui est bien loin d’être le nihiliste désespéré dépeint cà et là.

        • #49174 Répondre
          Hervé Urbani
          Invité

          Bon, concernant la période en question, il y a aussi Kiarostami mais Abbas ayant commencé plus tôt et terminé plus tard, avec une œuvre beaucoup plus prolifique et formellement très éloignée… bref, je me prosterne devant les deux sans trancher sur qui est le plus génial.

          • #49176 Répondre
            Chinaski
            Invité

            Je te remercie c’est exactement ce que je recherche comme documentation ! Je viens de commander le bouquin de Rancière, j’espère que c’est plus simple à aborder que Le partage du sensible qui est génial mais bien obscur

            • #49258 Répondre
              Hervé Urbani
              Invité

              Je t’en prie, Hank.

    • #49168 Répondre
      SimonG
      Invité

      Bonjour François, bonjour à tous c’est la première fois que j’interviens sur le blog,

      Une question suite à la vision de Memory, un détail m’a frappé ou plutôt je ne peux pas ne pas remarquer que plusieurs protagonistes sont juifs. L’ex de la protagoniste Ben Goldberg, le nouvel amoureux Shapiro, le frère Isaac.
      Je ne sais jamais que faire de ses informations dans un film, surtout quand aucune suite scénaristique est donnée à ses informations ! Est-ce que vous vous faites la réflexion à la vision d’un film de constater que telle ou telle minorité est représentée, ce que ça dit ou si c’est totalement anodin ? Peut-être une volonté de Franco de se conformer à la réalité sociologique de New York ? Et comme c’est mon premier film de Franco, est-ce un motif récurrent ?

      Si je voulais sur interpréter ces infos distillées dans le film, je parlerais de la Mezouzah que j’aperçois à la porte des Shapiro. Dans cet objet rituel, un parchemin est glissé avec notamment la phrase « tu te souviendras de l’esclavage en pays d’Egypte » avec cette expression « tu te souviendras », omniprésente dans ce passage, un lien ave la mémoire ? Enjeu que l’on sait important dans judaïsme. Par ailleurs dans la liturgie juive la mezouzah est un objet accolé aux portes en signe de protection, un lien avec le digicode qui ne cesse d’être activé ? Comme dans la dernière GO il était beaucoup question de porte j’en profite pour en parler : )

      Voilà, petite réflexion pour savoir si je suis uniquement dans mes marottes habituelles étant donné que le film n’aborde pas frontalement la question !

      Au plaisir de vous lire toutes et tous : )

      • #49175 Répondre
        Dune
        Invité

        Le fait qu’il soit lui-même d’origine juive et ait passé une partie de sa scolarité dans une école religieuse peut éclairer ces indices cultu(r)els.

      • #49177 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Salut Simon G
        Franco lui-même invite chaque spectateur.trice à voir et à regarder « ses » films comme bon lui semble.Je mets « ses » entre guillemets car une fois terminé, le film est offert au public. On y voit donc un peu ce qu’on veut. Je te recommande quand même la Gêne Occasionnée de l’Homme qui n’a pas de prénom et de François Bégaudeau. C’est de la qualité. Tu peux lire aussi tous les commentaires des participants de ce forum.
        Tu as aimé ce film? Tu as vu d’autres films et documentaires de Franco?
        Sinon, je crois qu’il est allé en repérage à Auschwitz pour un documentaire.

    • #49178 Répondre
      SimonG
      Invité

      Oui je suis la GO depuis le début pratiquement, mais je ne savais pas que Franco était de confession juive. A vrai dire ma connaissance de Franco se limitait à ce que j’en lisais dans les Cahiers. Après j’ai lu ce qu’ils pensaient de Ostlund et Lanthimos et j’ai diversifié mes sources vu le traitement de ces cinéastes ; )

      J’aime l’idée que notre regard se perde dans un film, à l’inverse d’un cinema explicatif. Je vais donc poursuivre sa filmographie !
      Merci pour vos réponses !

      • #49183 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        J’avais repéré cette présence de « signes juifs » dans le film. Et je l’avais comme toi associé au milieu ici traversé – et comme Dune à la judéité de Franco.
        Il est sans doute possible de lier cet intéret porté à la mémoire à l’importance de ce motif dans la tradition juive, avec cette même ambivalence : la mémoire comme nécessité (il faut se souvenir, sinon nous éteignons), mais comme malédiction (si j’oubliais, le passé ne serait pas si oppressif).
        Sylvia se souvient trop et pas assez.
        Tout le film cherche, sans le trouver bien sûr, le bon dosage de mémoire.

    • #49185 Répondre
      SimonG
      Invité

      Merci pour votre réponse, une strate de plus ajoutée à ce film décidément passionnant !

      • #49240 Répondre
        Julien Barthe
        Invité

        Je suis rassuré parce que le film est à la hauteur de la Go. Je commence avec un truc matériel avant de m’adonner à mon penchant pour la psychologie.
        1- Vous l’évoquez avec les portes, mais il faudrait voir comment Franco produit une sensation de claustration:
        – impression de manque de lumière, dans les scènes d’intérieur (sauf chez les bourgeois), peu d’extérieur
        -absence d’horizon et de profondeur de champ là où pourrait l’attendre (parc, terrasse, devant chez Sylvia avec le mur de pneu et les grosses bagnoles qui font écran deux fois; quand ils se rendent au lycée, Sylvia et Saul barrent la profondeur de la rue; tous se tiennent dans les plans familiaux que vous décrivez
        – les personnages sont serrés dans les plans fixes et quand elle aide la vieille femme à s’habiller, le chambranle rajoute un cadre, nombreux plans resserrés autour de Sylvia. Celui du restaurant est particulièrement représentatif, parce que le serveur y cherche une place.

        2-Ambivalence plutôt deux fois qu’une; plurivocité de ouf même. Saul a un devenir-enfant pas du tout nietzschéen du fait de sa maladie (Claire N nous dira mais j’ai vu qu’on parle de 5 à 6 ans d’espérance de vie en moyenne). Sylvia désire un enfant sexualisé, pas seulement un homme incapacité. Elle est une mère captatrice qui refuse le devenir adulte d’Anna. On peut supposer qu’Anna organise un échange symbolique afin de substituer l’enfant Saul à l’enfant Anna (c’est elle qui propose que Saul reste, elle qui va le lui chercher, Saul dort dans son lit).
        3- Petite question à ce qui iront voir le film. Que dit la voix synthétique de l’alarme? J’hésite entre « al—arm » « qui peut s’entendre « all harm », traduisible par « toute blessure, tout préjudice ou tout ce qui blesse » et un—-amed qui signifie » (alarme)désarmée » mais peut signifier « sans défenses ». Noirceur de l’humeur de Franco et pas franquiste (emploi malheureux de cet adjectif par l’HQNPDP).

        • #49241 Répondre
          Julien Barthe
          Invité

          *noirceur de l’humour de Franco et non franquiste

          • #49247 Répondre
            Claire N
            Invité

            Je te réponds rapidement – cela sera évidemment à nuancer
            – je n’ai pas encore vu le film, je n’ai donc pas encore «  pris le regard de Franco «  sur ce qu’il à jugé saillant dedans
            – pour ce qui est spécifiquement de la MA juvénile ; souvent génétique – elle est comme tu le rappelles une maladie mortelle ET dégénérative
            L’espérance de vie et en moyenne plus longue à partir du moment du diagnostic ( jusqu’à 12 ans parfois) – il y a un tendance humaine pour maintenir le lien à les «  infantiliser «  j’essaie perso de ne pas

            • #49248 Répondre
              Claire N
              Invité

              Ah oui aussi, il commence à y avoir des traitements d’immunothérapie qui semblent ralentir l’évolution ( très récent) – pour pas plomber trop l’ambiance

              • #49249 Répondre
                Julien Barthe
                Invité

                Merci Claire. Au temps pour moi, c’est une comédie romantique.

                • #49251 Répondre
                  Claire N
                  Invité

                  Tu sais – comme je n’ai pas vu le film – je vais avoir du mal à te répondre sur ce point

                  • #49252 Répondre
                    Claire N
                    Invité

                    Je préférai ne pas m’engager dans un devenir Michel Cymes

                    • #49263 Répondre
                      Claire N
                      Invité

                      Mais j’ai quand même une question sur le film : est il vraiment précisé que l’origine de son amnésie est dégénérative dans le film ? Ou Franco laisse t’il planer la dessus aussi un doute ?

                      • #49266 Répondre
                        Julien Barthe
                        Invité

                        On parle de démence.

                      • #49267 Répondre
                        Seldoon
                        Invité

                        Et il m’a l’air bien entendu par l’entourage que tout ça va ne faire qu’empirer.

                      • #49271 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Merci

        • #49250 Répondre
          Seldoon
          Invité

          Concernant ton point 2, le film n’est même pas complètement clair sur le fait qu’ils vont vraiment vivre cette histoire. Il ne suffit pas d’enlever une personne dans la situation de Saul à sa famille pour que quoi que ce soit soit joué juridiquement. Surtout vu le patrimoine de Saul, et la tutelle que semble déjà posséder le frère qui a le pouvoir de bloquer et débloquer les cartes bancaires.

          • #49255 Répondre
            Julien Barthe
            Invité

            Quel rabat-joie tu fais !

            • #49257 Répondre
              françois bégaudeau
              Invité

              Murielle Joudet te dit et redit que c’est une rom-com. Tu vas l’entendre oui ou merde?

        • #49259 Répondre
          Billy
          Invité

          La richesse de ce film c’est incroyable. On peut en parler pendant 10 ans en vrai.
          J’avais raté le fait que des personnages étaient juifs, que Franco leur ajoutait cette mémoire-là à porter. Merci d’en avoir parlé.

          Et le truc de la substitution d’enfants est hyper bien vu. Quand Sylvia s’occupe de Saul, en début de film, c’est des moments où Anna n’a pas sa mère sur le dos (en train de la regarder à travers le grillage pendant sa pause-dej, creepy), des moments où Anna est chez sa tante, où elle voit plus son cousin et a des projets de fêtes.
          Ajoute à la substitution des rôles, l’inversion des rôles : le fait que parfois c’est Anna la maman de Sylvia (elle la materne, lui fait son sandwich quand elle pleure dans son lit rideau tiré).

          • #49261 Répondre
            Julien Barthe
            Invité

            On peut tenter une analyse deleuzo-spinoziste du dispositif narratif. On peut parler d’une apparence de comédie romantique parce qu’extérieurement et au moment où le film cesse Sylvia et Saul composent leurs rapports et se procurent de la joie. Intérieurement mille choses préparent la décomposition de ce rapport. Devinez quel exemple Deleuze utilise dans ses cours sur Spinoza pour parler d’une décomposition de rapport à l’œuvre au sein de rapports conservés : LA MALADIE NEURO-DEGENARITIVE.

            • #49269 Répondre
              Julien Barthe
              Invité

              Faudrait voir mais ça fonctionne peut-être en partie avec le début de Sundown. Apparence de stabilité sapée par une décomposition interne de rapports (passé familial, cancer).

              • #49273 Répondre
                Julien Barthe
                Invité

                Est- que le cinéma de Franco serait pas un jeu de sape interne pris pour chaque film à différent moment du processus ?

                • #49274 Répondre
                  Julien Barthe
                  Invité

                  *à un moment différent du processus

            • #49280 Répondre
              Billy
              Invité

              Et Bam. Brillant. C’est à quel moment que Deleuze parle de ça ? Je retrouve pas et j’ai peur de répondre à côté

              • #49282 Répondre
                Julien Barthe
                Invité

                Merci. Cours sur Spinoza à Vincennes. Je ne sais plus lequel.

                • #49288 Répondre
                  Billy
                  Invité

                  Oui bah oui

                  Dans Sundown, tu parles de la décomposition comme motif ? ouais dégénérescence de la cellule familiale, des cellules cancereuses, dégénérescence du bourgeois.

                  Je vois pas de sape interne dans Nouvel Ordre, ou Después de Lucía. J’y réfléchis. « Sape interne » me parait trop univoque pour parler des films de Franco. Une fois qu’il a mis en place les rapports entre ses persos, il les fait jouer, pas uniquement en les sapant. Ou alors il faut parler du mouvement, de la tension que crée la sape interne. Ça ne fait pas que décomposer. Chez Franco ça décompose-recompose dans le même geste. On l’a vu pour Memory. Et décomposition-recomposition aussi pour les Filles d’Avril : la grand-mère décompose sa famille en volant le bébé et recompose une famille avec le bébé et le gendre. Et à la fin, la jeune maman retrouve son bébé en le volant, alors que le bébé semblait bien. C’est un happy end et la reconduction du geste de sa mère captatrice.

                  • #49290 Répondre
                    Seldoon
                    Invité

                    Vous m’emoustillez tous. Je n’ai vu que les filles d’Avril, Sundown et Memory. Dans les trois, l’hypothèse de « intérieurement mille choses préparent la décomposition de ce rapport » tient. Et ensuite recomposition(s) qui peu(ven)t advenir en faisant jouer des éléments extérieurs. Il faudrait que je revoie Avril, mais il me semble que c’est moins la force de la grand-mère qui lui permet de voler l’enfant que la faiblesse pré-existante de la jeune famille, et du couple en particulier. Il y a un niveau de sape préalable qui rend possible la recomposition. Dans Memory, la rencontre de Sylvia et d’Anna c’est aussi deux vulnérabilités qui se reconnaissent. Dans ces trois films, je ne vois pas un cinéma de forces conquérantes.

                    • #49296 Répondre
                      Billy
                      Invité

                      C’est « captatrice » qui t’émoustille ? Dans les filles d’Avril, la jeune mère est hésitante et pauvre. Le jeune père aussi. Avril est plus âgée, plus forte psychologiquement et financièrement. Elle s’impose dans la maison, montre qu’elle sait s’occuper du bébé (et de fait elle en a l’expérience, elle sait faire), rabaisse sa fille qui emmène le bébé à la plage sans chapeau, rabaisse le père qui vient avec des fringues 2nde main et une poussette prêtée pour le bébé.
                      Je vois pas ce que tu veux dire dans « pas un cinéma de forces conquérantes ».
                      Disons que c’est un cinéma qui regarde les rapports de force entre les personnages. Mais globalement les persos sont traversés par des forces, qu’ils ne maitrisent pas (appelons ça au hasard, des affects). Saul exemplairement. Mais même le vol de bébé par Avril, ça reste opaque pour le spectateur, et pour elle-même. Toujours le motif de la bagnole qui emmène les persos. Les persos sont mus.

                      • #49298 Répondre
                        Seldoon
                        Invité

                        Je suis plus tordu que ça, l’emoustillement vient de « sape interne ».
                        Par forces conquerantes je veux dire qu’on n’est pas du tout en train de regarder une femme déployant sa puissance. On est pas devant la boule de vie de Red Rocket qui chamboule l’immobilité autour de lui tant qu’il n’y a pas de résistance au moins comparable. Déjà, comme tu le signales, la mère est agie. Ensuite, je ne la vois pas comme particulièrement forte. Elle est juste plus forte. Surtout parce qu’ils sont très faibles. Elle rencontre principalement de la passivité. Cette famille est cueuillie dans le moment où elle avait déjà de grandes chances de s’effondrer sans intervention extérieure.

                • #49289 Répondre
                  I.G.Y
                  Invité

                  C’est marrant mais ça ne me dit rien et je ne le vois pas dans les transcriptions qui existent, peut-être plutôt dans son Abécédaire à « N comme Neurologie? »

        • #49860 Répondre
          dizzy
          Invité

          Pour le 3) et ce que dit l’alarme, il me semble que c’est « vault armed »

    • #49300 Répondre
      Guéguette
      Invité

      Camille Nevers dans la sauce.

      • #49303 Répondre
        Tony
        Invité

        Murielle Joudet en est signataire aussi,très étrange tout ça.

        • #49304 Répondre
          Charles
          Invité

          De quoi parlez-vous?

          • #49305 Répondre
            Charles
            Invité

            Je viens de voir. François, tu ne disais pas que les gars de Critikat t’avaient parlé en off de Camille Nevers au moment où tu leur avais donné un entretien qui suivait le sien et que c’était gratiné? C’était en rapport avec ça ou rien à voir?

            • #49308 Répondre
              Anna H
              Invité

              En rapport avec quoi ?

            • #49315 Répondre
              françois bégaudeau
              Invité

              Non. Si je me souviens, ils m’avaient juste dit qu’elle avait été un peu infernale dans la relecture de la transcription. Elle avait un peu fait sa diva quoi. Mais rien de comparable avec ce qui est dit dans le texte. Que je découvre.

            • #49360 Répondre
              Eden Lazaridis
              Invité

              Camille Nevers la critique de Libération ? Vraiment étonnante cette histoire. Ce serait donc une personne toxique, qui ressent le besoin de blesser autrui. Drôle d’histoire.

    • #49316 Répondre
      Cyril
      Invité

      À quel point les options politiques et esthétiques sont liées au cinéma ? Pensez-vous que nous aimons ici un cinéma de gauche radicale ? Je ne saurais pas dire si Franco, Ostlund, Lanthimos etc. sont de gauche radicale. Et puis on aime des cinéastes de droite comme Rohmer. Pourtant, il y a un cinéma qui m’hérisse le poil, c’est celui que j’associe au centre-gauche, à la bourgeoisie cool… Perfect Days, En Corps, Marcello Mio, La petite vadrouille… Je renifle ces films de loin mais parfois je vais quand même me les infliger pour voir. Est-ce que ces films forment une catégorie cohérente pour vous ? Si oui, est-ce que le milieu auquel elle est associée a déjà produit des bons films ? Desplechin que j’adore en serait ?

      • #49321 Répondre
        Guéguette
        Invité

        Je sais pas si Poda rentre dans cette catégorie. On pourrait parler de cinéma post bourgeois, la douce rêverie des personnages vient toujours en contrepoint d’un monde bien ordonné, logique, auquel il dit clairement fuck (c’est encore plus concret dans les 2 alfred où c’est le monde « normal » qui est taré). Les personnages essayent toujours de créer du lien, d’échanger sur leur singularité et pas sur les convenances. Peut-être que le monde qu’il prône est juste libertaire, mais pour moi ça n’a rien à voir avec Klapisch (dans le genre « réconciliateur » comme dit françois) et il y a beaucoup plus de loose et de mise au ban concrète que chez Honoré.

    • #49342 Répondre
      K. comme mon Code
      Invité

      Hey, ça a vu À son image de Thierry de Peretti ? Il joue encore au Louxor le 11 juin. On ne va pas rentrer dans les détails, mais je l’ai vu hier et, lors du premier quart d’heure, j’ai pas mal pensé au Gang des Bois du Temple. Lisant une interview après coup, je lis Thierry dire que le film est plus mystique que politique. Il a raison. L’effet cumulatif du film décante peu à peu, je ne sais pas si la globalité tient, mais on tient des scènes assez géniales, rien de spectaculaire mais de grandes petites touches. (J’aurais viré la voix off, par contre.)

      • #49344 Répondre
        Seldoon
        Invité

        On devait être à la même séance. Un film un peu compliqué à défendre, riche en bonnes choses et bonnes scènes, toujours abîmées ou empêchées (par cette voix off notamment mais pas seulement). Beaucoup aussi de scènes de commentaires et de ratés. Et des incohérences entre différents partis pris. Le bon mot qui me vient serait d’éviter la tarte à la crème grand film malade en disant grand film suicidé.

        • #49345 Répondre
          Seldoon
          Invité

          Projections en présence de l’équipe :

          – 6 juin à 20h30 : Reflet Médicis, Paris 6éme
          – 7 juin à 20h30 : Alhambra, Marseille
          – 10 juin à 20h : Mélies, Montreuil
          – 11 juin à 20h45 : Louxor, Paris 10ème
          – 13 juin à 21h : Forum des images, Paris 1er

      • #49349 Répondre
        Chinaski
        Invité

        Vu également et je vois pas trop la filiation au Gang des bois du temple, j’ai vu cette ressemblance dans un autre film situé en Corse, le récent Borgo.
        Personnellement j’y vois peu de partis pris justement. Le film s’articule autour d’évènements politiques : résistance, colonialisme, attentats et c’est finalement assez tiède dans le discours ( la conclusion du personnage du prof sur la radicalité politique qui serait dangereuse ou contre-productive, assez mou comme conclusion après tout ces évènements) et dans la forme. Ça donne une mise en scène équilibré avec peu de défauts visibles mais aucune prise de risque. De Peretti met en scène de façon assez théâtrale et calculé, on sent qu’il laisse peu de place à l’inattendu. Il travaille bien ses cadres, c’est agréable à regarder mais vite oublié.

        J’ai pas lu le bouquin mais je serais curieux de savoir à quel degré le film y est fidèle

        • #49351 Répondre
          Marco
          Invité

          Pas encore vu son film, mais je présume qu’il ressemble à son dernier.
          Esthétique mais pas lyrique.
          C’est pourquoi, ses films s’oublient.

          Le Borgo tu en dos quoi ?

          • #49361 Répondre
            Chinaski
            Invité

            Le Borgo mieux ! Tu l’as vu ?
            Une structure narrative un peu gadget mais je trouve ça bien mis en scène et crédible quand Demoustier filme l’intérieur de la prison. Quasi documentaire et à la fois très stylisé, ce qui rend le tout assez magnétique.
            C’est bien incarné, Hafsa Herzi est génial comme d’habitude, le reste du casting est bon aussi. J’ai même apprécié l’interlude sur la musique de Julien Clerc

            • #49381 Répondre
              Marco
              Invité

              Oui. Me suis même régalée. Il a infusé depuis et je garde de beaux moments. La scène de l’aéroport est assez dingue je trouve. C’est joué juste, et c’est carré sur l’écriture.
              Joli film, même si par moment la forme est un peu déconnante ou un tantinet légère.
              Autre film à voir je pense : Comme un lundi.

    • #49346 Répondre
      Charles
      Invité

      C’était toi au deuxième rang K?
      Effectivement, je partage l’avis du camarade Seldoon, film raté. Très riche, avec des scènes très réussies mais d’autres beaucoup plus faibles voire pour certaines carrément embarrassantes. Il a voulu faire trop de choses, s’est clairement perdu en route avec ce personnage féminin qui n’accroche pas et qu’il finit par délaisser un peu pour refaire une vie violente en moins bien. On en reparle en septembre.
      Premier échec de Peretti, y en aura pas deux Titi.

      • #49364 Répondre
        K. comme mon Code
        Invité

        Non, pas le deuxième rang !
        Il y a des ratages, c’est certain, l’ensemble ne tient pas, et moins d’incohérences de parti pris qu’un refus d’en prendre un par rapport aux images d’archives et reconstitution. Pour Antonia, je sentais qu’il avait du mal à imaginer un personnage féminin, mais la distance — l’effacement — fait partie de son histoire et la mise en scène capture cela dans ses meilleurs moments. Chez AOC, Thierry parle du tournage serré, l’empêchant de réécrire en cours de route en raison des multiples lieux de tournage. Mais je pense qu’il continuera à avoir moins de temps et d’argent par la suite.
        La scène du prof à la fin paraît molle, mais ces jeunes sont géniaux et la sauve d’un didactisme bête, à mon avis.

        • #49366 Répondre
          Seldoon
          Invité

          « moins d’incohérences de parti pris qu’un refus d’en prendre un par rapport aux images d’archives et reconstitution. »
          Les incohérences de partis pris sont plus larges. Il me semble même qu’il y a même incohérence entre ce que fait le film et ce qu’il dit faire à travers le discours sur la photographie.
          « Thierry parle du tournage serré, l’empêchant de réécrire en cours de route en raison des multiples lieux de tournage. »
          Je l’ai senti. On voit bien qu’il voudrait atteindre le mélange de naturel et de densité de la conférence de presse d’Enquête une scène sur deux, et que l’impossibilité de les préparer autant donne du théâtral.

          • #49367 Répondre
            Seldoon
            Invité

            Oui deux fois même.

    • #49355 Répondre
      Guéguette
      Invité

      Vous aviez vu les autres De Peretti? Son moins bon à ce jour pour vous ?

      • #49357 Répondre
        Charles
        Invité

        Je les ai tous vus et c’est pour moi son moins bon car le seul à être raté malgré quelques belles scènes.

        • #49359 Répondre
          Seldoon
          Invité

          Et toujours un grand cadreur.

          • #49362 Répondre
            Charles
            Invité

            Oui il y a des plans, plus que dans 90% des films français d’ailleurs.

            • #49363 Répondre
              Seldoon
              Invité

              Presque autant que dans Sous la Seine, me chuchote une infiltrée.

      • #49399 Répondre
        Nicolas
        Invité

        preneur de liens ou autres solutions pour voir ses courts métrages (Lutte jeunesse (2017), Sleepwalkers (2011) et Le jour de ma mort (2006))

    • #49382 Répondre
      Tony
      Invité

      Pour les abonnés à la cinetek,plus que quelques jours pour rattraper les Histoire(s) du cinéma, peut-être ce que Godard a fait de plus beau,une forme qui pense,en extrait son hommage au cinéma italien,quel génie!

      • #49389 Répondre
        graindorge
        Invité

        BELLÍSSIMO! Grazie mille Tony

    • #49390 Répondre
      Henry
      Invité

      Bonjour bonjour est-ce que qqn aurait un lien à me fournir pour voir Después de Lucia de Franco svp gratuitement ? parce que je trouve pas 🙁

      • #49401 Répondre
        Alain m.
        Invité

        @Henri
        Les médiathèques numériques départementales. La mienne est gratuite.

    • #49395 Répondre
      Charles
      Invité

      Consterné à la lecture du dernier numéro des Cahiers où on retrouve des diatribes contre Ostlund, Lanthimos dans l’édito d’Uzal consacré à la disparition de la comédie (de qualité) au cinéma. Nos deux cinéastes produiraient davantage du rire que de la comédie, or le rire peut être jaune, amer et pire encore cynique, ce qu’on n’aime pas du tout aux Cahiers. On lui préfère la comédie joyeuse, « au sens le plus profond du mot joie » qui est tout sauf une référence à la joie nietzscho-rossetienne. En effet, la joie n’est pas la pure acceptation de ce qui arrive, l’adhésion au réel mais sa réparation. Le cinéma a pour mission de racheter un peu les erreurs et les horreurs de l’histoire. La comédie doit ainsi « ouvrir des perspectives », apporter « du sang neuf » au lieu de « constater le désastre ». On reste ainsi dans la ligne de Delorme, dans une version plus niaise, où le cinéma doit par le scénario notamment provoquer l’émancipation du spectateur (rien à voir avec Rancière). L’équipe de Delorme regrettait ainsi que la vie d’Adèle s’achevât là où le film aurait dû commencer : le départ d’Adèle qui quitte définitivement Emma pour suivre son propre chemin (on la voit marcher dans la rue et la caméra la suit de loin, voire s’arrête). Autrement dit, plutôt que s’appesantir sur une passion mortifère, il faudrait plutôt raconter une émancipation franche, ce qui est une vision assez limitée d’un cinéma politique. Je simplifie un peu mais ça revient à ça.
      Et dans ce dernier numéro des Cahiers, on loue a contrario les films de Dupieux, on défend les vieux maîtres Cronenberg (dont dévitalisation de son cinéma semble pourtant atteindre des sommets avec son dernier film) et Coppola dont les dernières oeuvres seront probablement vite oubliées et portent aux nues Furiosa. Vraiment à côté de la plaque.

      • #49398 Répondre
        Tony
        Invité

        Uzal déplore une comédie d’auteurs de festival sardonique et teintée de cynisme qu’il met en rapport avec la situation géopolitique de l’époque et l’élection de clowns autoritaires un peu partout dans le monde, l’idée est assez intéressante et assez juste,il s’agit d’un rire intranquille et inquiétant qu’il oppose à la comédie américaine de la fin des années 90(farelly and co),plus burlesque et joyeuse.
        J’ai pas encore trop lu le reste mais une belle place est accordée à Letourneur,fan de Pierre Richard apprend-on…

        • #49400 Répondre
          Nicolas
          Invité

          > déplorer une comédie d’auteurs de festival sardonique et teintée de cynisme
          > porter aux nues Dupieux
          sacré tour d’équilibriste

          • #49406 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            Ce que j’ai appelé le braquisme
            Du nom d’un cinéaste mou
            Pas de vie, pas de violence, c’est l’équation.
            Des comédies sans rire, voilà ce qui est réclamé.

            • #49526 Répondre
              Ledog
              Invité

              venant d’un amateur de rohmer je trouve ça gonflé de dire que brac est mou et désincarné

              • #49533 Répondre
                françois bégaudeau
                Invité

                Je suis en effet un grand amateur de Rohmer, et pas du tout de Brac. Je crois que ceux qui tiennent Brac pour un rohmeraien sont les amoureux bourgeois de Rohmer (ceux qui prisent chez lui la joliesse et ne voient rien de la cruauté)
                Le cinéma de Rohmer est très incarné. Je peux même affirmer que l’incarnation est sa grande question (ce qui en fait un grand cinéaste)
                Avant de crier au « gonflé », fais un truc simple : regarde les plans de Conte d’Eté, puis ceux d’A l’abordage. Voie l’immense différence entre eux- à commencer par la profondeur de champ.
                Ensuite on pourra commencer à causer

                • #49536 Répondre
                  Charles
                  Invité

                  Et un gouffre sépare les deux sur le plan des dialogues. Chez Rohmer l’action avance par les dialogues qui sont très denses et en même temps assez simples. Chez Brac, ils ont une fonction communicationnelle beaucoup plus classique avec une prime au naturel permettant une certaine drôlerie. Rohmer vise au contraire la clarté de l’expression qui permet l’élucidation de la pensée de ses personnages.

                  • #49574 Répondre
                    Malice
                    Invité

                    l’élucidation ou la tentative d’élucidation; les persos de Rohmer ont beau parler parler et parler, leurs motivations, leur pensée n’en deviennent pas limpides pour autant ( et c’est ce qui me plaît)

              • #49564 Répondre
                lison
                Invité

                C’est pas gonflé, c’est vrai.
                Le seul rapprochement qu’on peut faire entre Brac et Rohmer : des personnes qui parlent, et parfois en plein air.
                Pour le reste : les situations, le contenu des dialogues, la cruauté, l’intensité, et l’incarnation, rien à voir.

      • #49418 Répondre
        Ducoup
        Invité

        Ouais donc Toledano-Nakache/klapisch compatible. Pourquoi pas, mais arguer que c’est la seule voie possible, on tutoie le crétinisme.

        • #49420 Répondre
          Guéguette
          Invité

          Après ça peut-être l’occasion de faire le point des dernières vraies bonnes comédies. De constater que les élus sont rares.

      • #49424 Répondre
        Monami
        Invité

        L edito est accessible sur leur site : https://www.cahiersducinema.com/editos/le-rire-nest-pas-toujours-gai/

        C’est moi ou c’est juste un enfilement de généralités ?

        • #49434 Répondre
          françois bégaudeau
          Invité

           » Mais aussi une comédie qui ouvrirait des perspectives, relancerait l’imaginaire, apporterait un air neuf, redonnerait une face souveraine à la joie humaine plutôt que de constater le désastre. »
          C’est vraiment ne rien comprendre au rire.
          La liste des politiques clownesques situe très bien Uzal politiquement. Pourquoi aucun gouvernant français dans cette liste ? Attal n’est pas un clown? Darmanin disant que Benzema est de la mouvance frériste ce n’est pas grotesque?
          En synthèse on comprend qu’est appelé de ses voeux un rire centriste. Un rire propositionnel. Un rire force de proposition. Un rire positif, manches retroussées. Un rire macronien.

          • #49447 Répondre
            Claire N
            Invité

            « Un rire propositionnel. Un rire force de proposition. Un rire positif, manches retroussées. Un rire macronien » – c’est là que je ris ; c’est carrément pas mignon de se foutre autant de leur rire – j’adore

            • #49453 Répondre
              Monami
              Invité

              Un rire proactif, plein de dynamisme, qui arrive en avance à la salle de réunion et apporte le café

          • #49455 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            « Un rire macronien »

        • #49438 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          Tiens? Macron n’est pas dans leur liste  » des chefs d’Etat grotesques, voire clownesques »

    • #49410 Répondre
      Ema
      Invité

      Vu Red Rocket hier, mon deuxième Sean Baker (apres Tangerine)
      Vraiment ravie par ce film. Déjà cet acteur, je ne sais pas d’où il sort, mais son physique dans le film est improbable, selon les plans le type à l’air d’avoir 15 ans ou 50, ce qui colle parfaitement à ce qu’il incarne. Strawberry est chouette aussi, très bon personnage, avec de la substance, ce qui change de l’habituelle lolita comme pure projection fantasmatique. Elle en est une c’est sûr, mais son personnage m’a paru vivant, incarné, plausible, pas du tout réductible à son archetype. Le cadre du film est génial, très bizarrement érotique, avec ses usines aux cheminées fumantes et ses maisons en toc posées à même le gazon, comme des jouets. Un magazin de donuts, une route et c’est tout. Du vide et du rien où il se passe plein de trucs. Où des vies s’activent, et où on baise, malgré tout. J’essaierais de trouver The Florida Project parce que ce que j’en ai lu me fait envie aussi.

      • #49426 Répondre
        Malice
        Invité
        • #49430 Répondre
          Seldoon
          Invité

          Et avant ça il a commencé dans le porno.

          • #49436 Répondre
            Malice
            Invité

            On voit les connaisseurs
            Je ne savais pas que Red Rocket était si autobiographique

            • #49437 Répondre
              Seldoon
              Invité

              Par contre je n’ai jamais vu Scary Movie 3.

              • #49442 Répondre
                Malice
                Invité

                chef d’oeuvre
                Michel Franco peut aller se rhabiller

      • #49427 Répondre
        Malice
        Invité

        La séquence de l’autoroute est géniale aussi

    • #49414 Répondre
      Parfaitement a l’eau
      Invité

      Le dernier Linklater est sur Netflix depuis quelques jours. Je l’ai vu, l’impression de voir un Linkater mineur mais bien écrit, la narration est très fluide. L’histoire s’inspire d’une histoire vraie assez folle. LINLATER à pas résisté à en faire un film car effectivement c’est digne du grand écran. Petit bémol sur le fait que les 2 interprètes soient des bombes atomiques, surtout quand on voit la tête du vrai à la fin.

      • #49422 Répondre
        Charles
        Invité

        Pas sur Netflix France, non? Il est prévu sur Canal plus en septembre.

        • #49425 Répondre
          Tony
          Invité

          @charles Netflix us mais déjà piraté et dispo sur le web

      • #49423 Répondre
        Tony
        Invité

        Déjà c’est une comédie où on rit franchement,on rit des situations,pas le ricanement habituel des comédies sans imagination,ensuite ce qui est plaisant c’est de retrouver en Glen Powell une sorte de Cary Grant moderne,à la fois crédible en prof coincé,vivant avec ses chats,et en agent infiltré capable d’impressionner les gros bras qui croisent sa route.

        • #49431 Répondre
          Parfaitement a l’eau
          Invité

          Oui c’est drôle, quelques gags vraiment hilarants.
          Bon Glenn Powell est camouflé sous des polos trop grands pour cacher son corps bodybuildé.

    • #49428 Répondre
      Tony
      Invité

      J’ai jamais vu Pretty Woman mais Desplechin est très convaincant
      Écouter Présentation de Pretty Woman (Garry Marshall) par Arnaud Desplechin par La Cinémathèque française sur #SoundCloud
      https://on.soundcloud.com/LewhP

      • #49440 Répondre
        nefa
        Invité

        Desplechin, je ne sais pas qui s’est celui-là, jamais vu un film de lui, mais ça a l’air d’être un mec bien, en tous cas, bien aimé ce que tu as posté. surtout la fin: Certains l’aiment chaud, Molière. Claire-N ?
        à part ça, maintenant , tout de suite, t’as vu le film ?

        • #49443 Répondre
          Claire N
          Invité

          Oui- une de mes scène préférée je crois c’est quand marilyn va picoler dans le train ,le corps un peu perché comme quand on escalade pour accéder à l’armoire à biscuits de mamie
          J’aime aussi ledouble rythme des corps des acteurs travesti avec des cascades des accélérations qui s’arrêtent nette lorsqu’ils reprennent leur posture de femme
          L’ensemble m’a fait pensé à «  un deux trois soleil « 

    • #49488 Répondre
      Carpentier
      Invité

      Au fait, quelqu’un a-t-il, tout comme moi, profité de la poésie-fiction biographique et politique des Orlando de Preciado?

      • #49492 Répondre
        Claire N
        Invité

        Oui
        J’ai bien aimé ressentir une distance dans le rapport au temps
        L’utilisation d’un personnage du passé qui s’actualise dans des décors assez neutres qui évoquent le théâtre , en milieu naturel, puis finalement dans des espaces contemporains
        L’idée de la «  fraise «  qui désigne les narrateur se passant le relais

        • #49493 Répondre
          Claire N
          Invité

          Par contre j’ai moins aimé la scène finale qui m’a paru trop «  happy end «  et dans un tribunal – je l’ai trouvé «  limitante «  par rapport aux ouvertures proposées dans le film

          • #49500 Répondre
            Carpentier
            Invité

            ah oui?
            Despentes est effectivement la seule qui se présente à la toute fin de sa séquence, le dernier acte, au contraire de chaque Orlando qui s’incarne via chaque nouvelle personne qui se présente pour jouer et se dire.
            Cependant, l’idée que le sésame administratif et instutionnel qu’est la pièce d’identité ouvre le film de Preciado est indéniable.
            Si ça, c’est pas une fin ouverte, je mange ma carte navigo.

            • #49507 Répondre
              Carpentier
              Invité

              Et puis Preciado et Despentes, comme on sait, c’est presque un docu d’archives parmi tous les autres qu’il intègre dans son film : )
              Tiens, en possible (ré-)écoute, ceci, si jamais
              https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/par-les-temps-qui-courent/paul-b-preciado-le-corps-est-la-chose-la-plus-politique-et-la-plus-publique-qui-soit-4923380

              • #49616 Répondre
                Claire N
                Invité

                Merci – je regarderai
                Mais je persiste sur le fait que les mouvements d’émancipation lorsqu’ils sont ligiferé- et même si il s’agit je l’entends d’une victoire – me donnent l’impression d’être «  figé – fixé « , je n’avais pas envie de cette finalité – de cette fin

                • #49640 Répondre
                  Carpentier
                  Invité

                  Salut,
                  Oui, à écouter quand on a un peu de temps. Il y dit déjà le.s voyage.s que représente être Orlando.
                  Pendant les mois covid, il a pas mal performé d’ailleurs, sur son voyage, j’ai souvenir.
                  Ne l’ayant cependant lu que sporadiquement, il faut que je m’intéresse à ses écrits plus longs.
                  Pour dire encore un peu sur cette fin de film, j’ai quelques difficultés à bien saisir ton sentiment et si tu te souviens, par exemple, de la scène, jouée tout sauf en drama, avec le gars de la réception à l’hotel, je me dis que fixer qu’un Orlando puisse avoir une chambre facilement, normalement, ne fige rien, ne gêne bien évidemment pas.
                  Et que si on s’accorde à poser que vivre n’est pas simple – réplique par ailleurs en bouche de Darroussin vers sa fille jouée par Izïa dans un film à venir, tiens, au passage – et bien je suis happy de cette fin de film ouverte qui, une fois que tu loues facilement une chambre d’hôtel ouvre bien des possibles.
                  Avoir accès aux mêmes droits que chacun.e ne fait qu’ouvrir plus grand les portes.
                  Et puis d’autres Orlandos commencent juste leur émancipation dans le film, ils ne sont d’ailleurs pas tou.tes à la mairie.

                  Après, Despentes a quelque chose de définitif, en revanche. Oui.
                  Est-ce un peu de ça dont tu parles aussi peut-être?
                  Cette femme est définitive. Elle envoie ça.
                  Et pour Preciado? A-t-elle était définitive, en quelque sorte, dans la transformation de Paul B.?
                  Dans tous les cas, dans son Orlando, Preciado accorde une place qui apparaît peu anecdotique à Despentes.
                  Là dessus, nous sommes d’accord.
                  Trouve-t-il que Virginie est un parfait Orlando? Un Orlando qui serait, sans chimie, sans transformation chirurgicale?
                  Qui sait? …. et comme c’est son film, c’est la fin qu’il fabrique, qu’il se choisit, qu’il leur choisit, qu’il propose aux Orlandos et aux autres.
                  Une personne qui joue avec les codes de genre.
                  Ça me va car tout m’a surpris dans son film en fait, Preciado m’y étonne, m’intrigue et m’étonne.

                  Merci d’avoir un peu conversé avec moi, Claire N., car personne n’a souhaité m’accompagner pour visionner Orlando. C’est rare mais cette fois, personne.
                  Ce doit être à cause des Européennes, beaucoup d’abstentionnistes dans mon entourage : ) et tous barré.es en provinces pour s’en excuser, des fois que.
                  Moi, je suis allée voir Orlando, pas voté pour cause d’Orlando, vu pourtant là où on me propose de voter.
                  Bonne journée,

                  • #49643 Répondre
                    Tony
                    Invité

                    Salut Carpentier, l’ayant vu il y a quelques mois sur Arte mes souvenirs ne sont pas précis et je ne peux pas vraiment en discuter,en plus je suis assez ignorant sur ce sujet.Sur la fin,par contre,je ne la vois pas comme une finalité de l’émancipation, l’émancipation étant le changement de genre,mais plutôt comme une fin utopique où la société,et la justice qui la représente, serait du côté de l’individu et de sa singularité.

                    • #49655 Répondre
                      Carpentier
                      Invité

                      merci pour votre/ton obole, Tony Chéri (totale en empathie avec les personnes qui mendie sur ce coup-là)
                      : )
                      Bien contente en tout cas de (re-)penser, (re-)dire un peu avec Preciado.
                      Iacub me manque bien aussi.

                      .. une fin utopique où la société, et la justice qui la représente, serait du côté de l’individu et de sa singularité. / … ça me va.
                      Avec, quoiqu’il en soit, un petit côté décisif tout d’même en la personne de Despentes, non? (autre mot que définitif, décisif est plus approprié)
                      Despentes est la Marianne de Preciado.
                      On aime.

        • #49499 Répondre
          Carpentier
          Invité

          oui,
          j’aime aussi comment Preciado se raconte dans tout ça, avec la forme théâtrale très ludique, comme en actes – on a aussi des coulisses/plateau – avec la table d’opération par exemple, où plusieurs Preciado en tenue chirurgicale s’affairent autour du Virginia Woolf.
          Et cette chanson, dans la salle d’attente du psy, joué par l’acteur de celui d’En thérapie, et pour générique de fin, qui s’amuse notamment des Doctor’s bitch?
          J’aime la vie là-dedans, Preciado propose un sacré truc autour de Woolf et de son travail.
          Tacherai d’y mettre le nez

          • #49552 Répondre
            Carpentier
            Invité

            Lire … / plusieurs *Orlando* , bien sûr,
            qui s’affairent autour du roman de V.Woolf, pour l’opérer.

            Le film Orlando ressemble bien à son réalisateur je trouve, politique, poétique, lyrique, pop, et très précis à la fois pour dire, décrire, penser, questionner. Très partageur, multiple et intelligent aussi.
            Et la voix off de Paul B. régulièrement accompagnante dans certains plans le ramène à sa juste place parmi tous ces Orlando, une personne parmi bien d’autres.
            Voilà un film que je retournerais bien voir aussi, tiens.
            Je le fais trop rarement.
            Il faudra.

    • #49537 Répondre
      Seldoon
      Invité

      À propos d’une scène ambialente, d’un homme-enfant et d’une femme cadenassée-frigide, Guillaume Orignac dans un texte qui alterne entre description fine et broderie :
      « C’est un seul plan, d’une durée de 4 minutes. Un plan qui regarde un couple s’avancer vers la chambre, puis s’allonger dans le lit pour y faire l’amour. C’est leur première fois. Et, pendant ces quatre minutes, la camera de Michel Franco enregistre les circonvolutions du désir de cette femme qui aime cet homme, les bras de cet homme, le regard de cet homme, mais dont la proximité physique, aussi, lui fait peur, parce qu’elle ranime des souvenirs traumatisants.
      Ce qui frappe dans cette scène, c’est qu’elle se déploie par vagues, par montées et reflux, sans jamais brutaliser le sens de ces gestes qu’ont les deux amants. Lui, tout entier requis par son désir d’elle, dans la clarté de son innocence de nouvel enfant, ce qui le rend à la fois tendre, maladroit et brusque. Elle qui l’a amené précisément là, chez elle, sur son lit, mais qui semble hésiter devant ce désir évident, un peu oppressée par ces bras qui l’entourent, ce sexe qui veut entrer en elle, avant qu’elle ne revienne, d’une main posée sur sa joue à lui, d’un geste fugace mais éclatant, au plaisir de leur étreinte.
      Si Franco ne découpe pas le scène, c’est qu’il en laisse la signification à ses interprètes. Ce sont eux, par les mouvements de leurs deux corps et la façon dont ils se regardent ou s’évitent, qui fabriquent le montage de la séquence. Qui lui impriment rythme, ton et signification. Une signification qui n’a rien d’équivoque mais accueille pourtant les petites luttes intérieures de chacun, dessine des élans et des obstacles, fait grâce à la réalité d’être plurielle, paradoxale, impropre à une lecture tranchée des sentiments et des attitudes.
      Avec ces quatre minutes, Franco rend au cinéma un pouvoir d’exaltation de la présence, complexe et discordante, pas là pour satisfaire les envies de clarté rhétorique et les représentations contractualisées. »

      • #49540 Répondre
        Julien Barthe
        Invité

        Date du texte, s’il te plaît ?
        A la fin « exaltation de la présence » sent l’emballement et l’usage de « faire grâce » m’intrigue.

        • #49542 Répondre
          Seldoon
          Invité

          Il y a quelques minutes. Sur Facebook.

          • #49554 Répondre
            Billy
            Invité

            Oui ça brode et ça pense en même temps.
            Il a du écouter la Gene, je l’entends paraphraser (au lieu de dire « rien d’équivoque » « plurielle, paradoxale, impropre à une lecture tranchée », est-ce qu’on dirait pas ambivalent ?) Le lyrisme final est lourd quand même.

            Je le trouve bon dans sa description de Saul « tendre, maladroit et brusque ». Et le désir par vague c’est très bien dit. On voit Sylvia le regarder avec tendresse, désir, quelquefois avec peur. On la voit désirante quand il l’embrasse sur le lit. Et quand il vient sur elle, elle a le visage crispé et volontaire, dirigé vers la caméra, elle a parfois l’air d’avoir mal. Et son visage volontaire, c’est peut-être l’inverse du désir sexuel, l’inverse de l’envie qui domine le corps. C’est elle qui voudrait dominer son corps.

            Je suis pas d’accord sur la fin du texte qui laisse penser que c’est pas Franco mais les acteurs qui produisent la séquence. Ce plan-séquence est une construction, une chorégraphie entre les acteurs et la caméra. Et d’ailleurs, tant qu’à être dans la description précise : pendant toute la séquence, Sylvia garde son t-shirt.
            Je me dis que c’est une demande d’actrice qui veut pas montrer ses seins (Plus tard dans une autre scène au lit, elle porte un sous-tif couleur chair). Dans cette scène d’amour, ça me donne aussi l’impression que Sylvia veut encore protéger son corps, que ça va trop vite pour elle, peu de caresses, peu de baisers, et bam il est sur elle.

            Et plus généralement, dans les autres scènes du film, je trouve que Saul impose un rythme, un contretemps dans ses scènes, dans ses réponses qui tardent un peu à venir, dans ses silences (parce que parfois il ne sait pas répondre) ou ses rires tardifs. Même la scène de 1er baiser, scène muette, a une lenteur étrange.

            • #49632 Répondre
              françois bégaudeau
              Invité

              N’oublions que nous avons affaire à des critiques qui découvrent Franco, ou l’évidence de son génie, après l’avoir nié (et même piétiné)
              Il faut donc en passer par un sas entre déni et reconnaissance : dans Memory c’est les acteurs qui font tout (hypothèse Joudet, et hypothèse qui court un peu ici aussi)

              • #49635 Répondre
                Ducoup
                Invité

                C’te blague. Comment disposer de telles séquences sans un réalisateur au travail. Il y croit vraiment Joudet? Je vois comment on peut prendre pleinement la mesure du film (et l’aimer comme il doit être aimé) en pensant que c’est seulement parce que les acteurs sont bons. Le biais est énorme.

        • #49630 Répondre
          françois bégaudeau
          Invité

          oui je crois que faire grâce est ici en bord de contresens.

    • #49557 Répondre
      Bernard
      Invité

      Camarades, que me conseillez-vous actuellement au cinéma ? J’ai bien sûr vu et adoré Memory et me trouve ces jours-ci un peu désemparé face à une programmation peu alléchante.
      En échange, je vous recommande le documentariste Henri-François Imbert dont je découvre avec joie les films !

      • #49558 Répondre
        Carpentier
        Invité

        comme déjà partagé dans ce sujet, recommande pour: Comme un lundi et
        Border Line,
        si à l’affiche par chez vous/toi

        • #49559 Répondre
          Carpentier
          Invité

          pourquoi mon tél corrige mon * reco* pour en * recommande pour* ?
          de quoi qui s’mêle celui-làl?

      • #49573 Répondre
        Malice
        Invité

        Je me joins à la conversation car j’ai vu que Karim Dridi sortait le film joliment nommé  » Fainéantes »; est-ce que quelqu’un le recommande?

        • #49593 Répondre
          Billy
          Invité

          Je recommande pas. Fainéantes c’est l’histoire de deux femmes qui vivent en camion, et le film peine à faire ressentir ces vies-là.
          Le scénario est très arrangeant avec elles pour leur faire rencontrer plein de situations différentes, plein de problèmes sans qu’elles n’aient jamais à les résoudre : elles sortent la grand-mère de l’Ehpad et l’emmènent dans le camion. La grand-mere est sénile-ingérable, ça fait 2 scènes de ronflement et de fugue à la mer, puis on la refile hors-champ d’un coup de téléphone à des copains sur un terrain en caravane.
          Le camion tombe en panne, et dans le plan-même où elles se garent sur le coté, un vigneron passe et leur propose de bosser à la taille des vignes.
          L’une tombe enceinte, ne veut pas d’enfant. Elle s’en occupe pas mais fait une fausse couche, la voilà libérée.
          Une fête à organiser : on voit le groupe s’engueuler autour de la table pour savoir si on l’organise ou pas, mais on verra pas concrètement comment ils s’organisent : qui donne le concert, qui fabrique les marionnettes géantes, qui va chercher la tireuse à bière…
          Le film ne fait pas ressentir la consistance de cette vie en camion, il l’effleure de loin en enchainant les péripéties.
          Mais le titre est super. Les actrices pas pros aussi, elles ont de la présence, des gueules, des voix. Certains plans de route avec camion sont beaux aussi, mais pas assez longs pour sentir les territoires traversés. Le film met parfois les filles dans des scènes trop figées, comme une scène très fake de chant-retrouvailles à l’accordéon. J’ai pas compris les critiques dithyrambiques

          • #49604 Répondre
            Malice
            Invité

            Ah je suis déçue, la bande -annonce m’attirait – la nana qui rigole quand on lui parle de travailler.
            Merci pour ta réponse très détaillée!

          • #50120 Répondre
            Bernard
            Invité

            Merci pour vos réponses. Je confirme que Fainéant.es est décevant. On effleure à peine ces vies et c’est bien dommage. Restent quelques scènes plutôt réussies, notamment celle du fou rire entre le père et ses filles à propos du fait de « travailler » : un moment assez génial.

            • #50169 Répondre
              Malice
              Invité

              Les autres films de Dridi sont à l’avenant? Je n’ai vu que « Bye Bye », qui m’a plutôt plu ( bien aimé le petit frère, notamment)

      • #49587 Répondre
        Zyrma
        Invité

        la belle de Gaza
        (et j’adore le cinéma d’Imbert même si je trouve son dernier un peu moins bien, mais quand même mieux que ce qu’en dit Raphaël Nieuwjaer)

        Fainéantes n’est pas complètement réussi à mes yeux mais on y perd pas son temps

        • #49588 Répondre
          Zyrma
          Invité

          Fainéantes, c’est une fiction mais ça documente

    • #49692 Répondre
      JÔrage
      Invité

      Taken
      .
      Un drame haletant sur l’insécurité à Paris qui ravira le JeanMonnaie qui sommeille en vous.
      On rit, on chante, on danse, on s’amuse: 7/10

      • #49695 Répondre
        Carton de Lait
        Invité

        On connait normalement mais on se le remet pour le petit plaisir (c’est dans le 3 mais bon)

        • #49697 Répondre
          Carton de Lait
          Invité

          J’aurais dû mettre un avertissement pour les epileptiques. Mea culpa.

    • #49727 Répondre
      Tony
      Invité

      Chose étonnante,sur son letterboxd Sean Baker note avoir regardé,hier,un film de Max Pecas,Brigade des moeurs(1986), encore plus étonnant le film a des commentaires assez élogieux outre atlantique !

      • #49731 Répondre
        Dune
        Invité

        Il partageait sa gourmandise pour les nanars dans son vidéoclub posté plus haut.

        • #49739 Répondre
          Tony
          Invité

          Oui j’ai vu en effet et avant hier il a regardé un Chuck Norris, là il faut avoir de drôles d’affects pour les enchaîner…

    • #49737 Répondre
      Mathieu
      Invité

      J’ai vu Memory il y a quelques jours et je trouve qu’il y a un défaut qui n’a pas été dit ici, il me semble.
      Je ne comprends pas pourquoi le frère de Saul est si protecteur avec lui au point de lui interdire de fréquenter Sylvia. Pour moi, c’est un défaut de caractérisation du frère pour créer un conflit un peu forcé. Isaac voit bien que Sylvia fait du bien à son frère alors pourquoi soudainement être aussi méfiant et les empêcher de se voir. En plus, en première instance, c’est quand même lui et la fille de Saul, qui demande à Sylvia de venir plus régulièrement. Donc pourquoi ce revirement?

      • #49742 Répondre
        Dune
        Invité

        Parce Sylvia sortant du rôle d’employée représente une menace pour le capital dont il semble avoir tutelle. Son premier geste protecteur consiste à désactiver la CB de Saul.

      • #49743 Répondre
        Seldoon
        Invité

        Le film ne privilégie aucune piste mais en voilà trois, que quiconque a déjà été témoin de ce type de situation a pu observer:
        1 – L’argent. Saul a beaucoup d’argent. Plus que son frère, qu’il héberge. Pour le frère, Sylvia qui débarque peut être bien intentionnée, ou mal intentionnée, mais elle est objectivement un obstacle potentiel.
        2 – Elle complique l’affaire. Le frère s’occupe de Saul, et ça lui est pénible. S’il doit en plus gerer des négos avec quelqu’un qu’il ne connait pas, et potentiellement récuperer un Saul au coeur brisé, c’est pire.
        3 – La sécurité. A la maison, on contrôle. On observe la dérive de Saul, on s’adapte. S’il passe des journées à l’exterieur, on ne sait pas ce qui se passe. Or, il saute/tombe du balcon.

        • #49755 Répondre
          Charles
          Invité

          J’ajoute que c’est le passage d’employée à amante qui contrarie Isaac chez Sylvia. Un employé est contrôlable – on le paie et en échange un travail est rendu qu’on peut mesurer et vérifier – alors qu’une amante est moins gérable, l’amour étant vu comme un facteur de déstabilisation, de désordre, d’émancipation anarchique de son frère, ce qui est une belle idée.

      • #49793 Répondre
        dizzy
        Invité

        J’ai pensé à un moment qu’Isaac consultait probablement le carnet de Saul :
        1) Possible note de l’accusation de viol, écrite quand elle l’abandonne dans le parc (d’où peut-être plus tard l’enveloppe de cash proposée à Sylvia qui est un peu incongrue)
        2) Note du mea culpa de Sylvia qui retire son accusation, red flag pour Isaac

        • #49821 Répondre
          lison
          Invité

          Je n’y avais pas pensé à ça : l’enveloppe de fric pour la faire taire alors , comme compensation ?
          Pas sûr, mais décidément ce film est inépuisable, et c’est incroyable comme tout ce qu’il met en place nous fait penser ( imaginer , faire des hypothèses et des liens, réfléchir) sans cesse.

          • #50130 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            Rendons un peu justice à Isaac : il est responsable d’un frère qu’on retrouve régulièrement évanoui sur un trottoir sous la pluie, ou perdu dans la rue. Il y a de quoi être un peu vigilant sur un Saul libre de ses mouvements.
            Hors surveillance, Saul va de nouveau sombrer. Et de plus en plus souvent. Ce qui rend particulièrement tragique, et beau parce que tragique, le choix final : ok ça va sans doute mal finir, mais c’est avec toi Sylvia que je veux être.

    • #49761 Répondre
      Zyrma
      Invité

      oui parfois l’amour est un désordre

    • #49766 Répondre
      Charles
      Invité

      Geneviève Sellier n’entrave rien aux films qu’elle voit, épisode 522442 : https://www.genre-ecran.net/?Memory

      • #49802 Répondre
        Juliette B
        Invité

        En effet.
        Nous commencerons par prescrire à Geneviève un CDD d’un an en ehpad comme auxilliaire de vie, afin qu’elle touche concrètement du doigt la différence entre ce métier et celui d’assistante sociale, qu’elle attribue à tort à Sylvia.
        Nous l’inviterons durant la même période à fréquenter les réunions des AA afin qu’elle percute que depuis 13 ans Sylvia, alcoolo-dépendante, s’astreint à ce soin collectif volontaire pour rester sobre et que ça n’est pas un détail.
        Nous l’inviterons à regarder le visage de la sœur, déchirée depuis l’enfance par un conflit de loyauté, renforcé par l’opportun et farouche parti-pris de son mari de croire sa belle-mère plutôt que Sylvia et sa triste vérité. Sœur silenciée, qui jamais ne sourit, et qui un jour parle. Nous penserons aux tragédies grecques en regardant cette scène où chez tous le désespoir se lit. Nous serons émus par le corps fragile de la mère, filmée à ce moment là de dos.
        Nous aurons obligé Geneviève à écouter la même mère quand elle parlait à sa famille, tour de contrôle épuisée d’une impossible bienséance familiale et sociale. Nous l’inviterons à observer la détresse affolée qui tordait par éclairs répétés ce visage refait.
        Nous apprendrons à Geneviève la douceur, la maladresse tendre mais aussi brutale de deux corps qui font pour la première fois ensemble le pari d’au plus près se rapprocher.
        Nous regarderons avec elle l’infinie tristesse et beauté du sommeil de Saul devant la télé, déjà peu à peu enveloppé du linceul de sa maladie. Nous poserons nos yeux ébahis sur le repos tranquille qu’il procure à Sylvia quand elle s’endort à son tour contre lui, leurs larmes à tous deux séchées.
        Nous dirons amen devant la grâce furtivement offerte avant la mort programmée, et sourirons en pensant à la furieuse vitalité de deux jeunes filles un jour follement mises au monde.

        • #49813 Répondre
          Billy
          Invité

          Merci pour le beau texte qui nous sauve tous, la sœur, Sylvia, sa mère, Saul, Geneviève et moi

          • #50131 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            Ah oui magnifique
            Et vivement le livre à La fabrique.

            • #50139 Répondre
              Juliette B
              Invité

              Oui, oui, on connait tout ça.
              Raison de plus.

        • #49816 Répondre
          lison
          Invité

          Et après tout ça Geneviève te dira qu’elle a vu une espèce de conte de fées dans un milieu intello artiste new-yorkais.
          Car Geneviève insiste.

        • #49850 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          @Juliette B comme Bravo!
          Et ¡Muchas gracias! de la part aussi d’un Franco qui a dû écrasé une larme.

          • #49880 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            *écraseR

      • #49811 Répondre
        Billy
        Invité

        Tiens Charles, parce que la vie a toujours une vanne d’avance :
        https://www.decitre.fr/livres/le-culte-de-l-auteur-9782358722841.html

        • #49818 Répondre
          Tony
          Invité

          Sans préjuger de ce livre,il faut reconnaître qu’une réflexion est nécessaire sur le culte du cinéaste démiurge,la fabrication d’un film est un travail collectif et cette invisibilisation du collectif finit par devenir suspecte,ce culte de l’auteur est finalement très bourgeois.

    • #49795 Répondre
      eke
      Invité

      Je sors de la séance à l’Arlequin, je vous pose ici ce que j’ai écris sur Memory:
      Je ressors de la séance, j’y ai totalement découvert le film et été vraiment touché je dois le dire.
      Il y a beaucoup de choses à dire sur le cinéma de Franco pour le peu que j’en au vu mais je penses que ce qui saute aux yeux je l’exprimerai par une métaphore d’une main dans un sac.
      Chaque scène est une poignée prise dans le sac de la vie de nos personnages. Tout est à la fois explicite et implicite car tout se passe sous nos yeux, en fait c’est la vraie expérience du spectateur. Lorsque tu es témoins d’une chose tu n’as pas tous les tenants et aboutissants, alors tu prends certains éléments comme voulant dire quelques chose mais en réalité ce n’est qu’une surface, ce qui est explicite ici dans ce cinéma est très secondaire et on s’en rends compte de manière particulière rétroactive. Car oui Franco te dit “voilà la scène telle qu’elle se produit, tires en les conclusions que tu veux, tu n’aura ni tort, ni raison. Tu aura juste vécu avec les personnages.”
      Il y une bulle dans ses films, une bulle de l’intime, une bulle de l’indicible, ces personnages souffrent, et en réalité tu te rends compte qu’il gagneraient à ne pas parler de leur souffrance. Chaque question dans ce film est une aiguille qu’on enfonce, tout comme dans Despues de Lucia sur le sujet de la mère. Ici il n’est pas question de crever l’abcès mais de vivre avec car au final on se rends compte avec la scène de confrontation avec la mère que tout le monde en a un d’abcès. Et au final là où notre personnage se sent le mieux, c’est lorsqu’on comprend ses émotions. on a le droit à une relation absolument magnifique où il est totalement question de connexion émotionnel. Les deux personnages se ressentent se comprennent sans même s’expliquer. C’est une réelle connexion qu’on a sous les yeux.

      • #49841 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        « Chaque scène est une poignée prise dans le sac de la vie de nos personnages »
        J’aime bien

      • #49852 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        @Eke
        décidément, que de cadeaux!
        il serait content nuestro Franco. Content!
        Et contente!

    • #49819 Répondre
      Charles
      Invité
      • #49830 Répondre
        Ostros
        Invité

        Je connais pas ce réal, il a fait des bons films ?

        • #49831 Répondre
          Charles
          Invité

          C’est du cinéma de milieu qui marche pas mal car il arrive à attirer des stars et qu’il est défendu par une partie de la critique (très France inter) mais au fond tout le monde s’en fout, surtout maintenant (au moment d’Elève libre, il avait attiré l’attention de la critique cinéphile dont François). Je crois que je n’ai jamais vu un de ses films.

          • #49834 Répondre
            Malice
            Invité

            Elève libre, j’ai trouvé ça bon

            • #49842 Répondre
              françois bégaudeau
              Invité

              Oui il y a toujours quelque chose d’intéressant dans ses films
              Et quelque chose d’inabouti. De confus.
              Souvent l’impression que lui même ne comprend pas le film qu’il est en train de faire. C’est très frappant dans le dernier Un silence.

              • #50006 Répondre
                Malice
                Invité

                « Un silence » vaut quand même la peine?
                Je suis un peu échaudée par ma déception devant « A perdre la raison » ; Lucie Borleteau, sur un sujet assez proche, a bien plus réussi à me rentrer dans le lard avec « Chanson douce ». Le film m’a semblé perdre de la force en appuyant le statut de victime de la mère ( exemple : long plan séquence où Emilie Dequenne chante « Femmes je vous aime » au volant, puis meurtres éclipsés – pas d’indice sonore de ce qui se passe hors champ, notamment ).

                • #50016 Répondre
                  françois bégaudeau
                  Invité

                  Un silence vaut à peine la peine.

      • #49835 Répondre
        Mélanie
        Invité

        Est-ce que tu peux mettre l’article entier ?

        • #50007 Répondre
          riviere
          Invité

          « Enquête
          Joachim Lafosse, un «système d’emprise» derrière les caméras

          Plusieurs collaboratrices du réalisateur belge dénoncent ses méthodes de travail laissant libre cours, sous prétexte de créativité, à un environnement toxique et déstabilisant. Dans ce contexte, elles lui reprochent de multiples actes pouvant relever du harcèlement moral ou sexuel.

          «Le monde du cinéma, y compris en Belgique, est trop souvent un monde où l’abus de pouvoir est perçu comme inhérent à la discipline.» Nous sommes le 9 mars 2024, au Théâtre national Wallonie-Bruxelles, lors de la 13e cérémonie des magrittes, l’équivalent belge des césars. Ces mots, la monteuse Sophie Vercruysse les prononce l’air grave, dans une vidéo projetée à la face du cinéma belge. Elle vient de recevoir le prix du meilleur montage pour le Syndrome des amours passées. «Un monde, reprend-elle, où l’exception culturelle a trop souvent mené à un aveuglement exceptionnel envers le rapport de force, l’emprise et la maltraitance. Un monde où les prédateurs peuvent en toute impunité abîmer hommes et femmes. Ce système doit prendre fin.» Quelques applaudissements, la cérémonie reprend : la puissance du discours n’a pas secoué la torpeur générale.

          Deux mois plus tard, Sophie Vercruysse, 46 ans, s’installe à la terrasse d’un bar bruxellois, sous un timide soleil de printemps. La monteuse le confirme : sans être nommé, un réalisateur était visé. «C’était Joachim Lafosse. Je voulais qu’il puisse se reconnaître.» En vingt ans, elle a collaboré avec le cinéaste belge à six reprises, entre 2004 et 2015. Six films et autant de «cicatrices laissées dans [s] on cerveau». Pendant plusieurs semaines, elle a hésité à convenir d’un rendez-vous. Depuis qu’elle a décidé de parler, des crises de larmes la saisissent. Si elle prend la parole, c’est parce qu’elle n’est pas seule.

          Une dizaine de femmes, scénaristes, actrices, techniciennes, dénoncent les conditions de travail sur les tournages de ses films, décrivant des faits pouvant s’apparenter à du harcèlement moral, du harcèlement sexuel, et à une agression sexuelle. Leurs témoignages recouvrent vingt ans de carrière. Si elles décident de parler aujourd’hui, c’est parce qu’elles ont vu «le système d’emprise», «le schéma de prédation», se répéter dans un silence assourdissant. Dans un email de douze pages adressé à Libération, le réalisateur a répondu à chacun des points soulevés par notre enquête et indique n’avoir «jamais cherché à heurter ni humilier intentionnellement qui que ce soit» : «Je n’ai jamais dénigré publiquement personne, j’ai pu être sec, stressé et angoissé mais pas humiliant.»

          Se pencher sur les méthodes de Joachim Lafosse, c’est questionner une vision du cinéma centrée sur la figure du réalisateur, soutenu par des agents, des producteurs et des institutions. C’est aussi s’intéresser aux techniciens, machinistes, scénaristes, monteurs et regarder un angle mort de la réflexion actuelle sur l’état du cinéma. C’est enfin mettre la focale sur le cinéma belge francophone, où tout le monde se connaît. A 49 ans, il y est un réalisateur incontournable, l’un des plus prolifiques, l’un des plus primés et certainement l’un des plus influents : dix longs-métrages, des castings de stars, des récompenses et des sélections aux plus grands festivals, à Cannes, Venise, Saint-Sébastien ; il bénéficie du soutien financier de la Fédération Wallonie-Bruxelles et de celui du Centre national du cinéma (CNC) pour son prochain film, les Petits Voleurs, actuellement en tournage.

          «Le cinéma permet de parler de nous, sans dire que c’est nous», déclarait-il sur France Culture en janvier 2024, au moment de la sortie de son dernier film, Un silence. Il a filmé une équipe de tournage au bord de l’implosion, la désintégration d’un couple, les violences sexuelles subies à l’adolescence, la loi du silence dans les familles. Des sujets difficiles, pour un réalisateur qui a évoqué avoir été lui-même victime de violences sexuelles à l’adolescence, comme le personnage principal de son film Elève libre. Il a souvent mis sa vie dans ses films, s’est récemment confié dans la presse sur la bipolarité de son père, sujet au cœur des Intranquilles. Il a fait de la tension, la manipulation, la perversion et l’abus la matière première de son cinéma.

          L’actrice Virginie Efira a travaillé avec Joachim Lafosse sur le film Continuer, sorti en 2019. «Ce fut probablement l’un des pires tournages de ma vie», dit-elle en préambule, décrivant «une équipe qui n’en pouvait plus». «C’est quelqu’un qui n’a accès qu’à une seule réalité, la sienne, incapable de se remettre en question, et une sorte de moteur viscéral à vouloir faire surgir la déstabilisation chez l’autre, à générer le conflit pour se sentir vivant, et probablement pour créer. Il va aller dans l’endroit de la transgression, pour vous mettre dans tous vos états, pour que vous soyez déstabilisée, infériorisée, ou en colère.»

          Les tensions sur les tournages des films de Joachim Lafosse ont commencé dès le début de sa carrière. Au début des années 2000, Vania Leturcq a 21 ans lorsqu’elle devient première assistante réalisation de son deuxième long métrage, Ça rend heureux. Dès le premier jour, l’ambiance est tendue. «Il m’a crié devant toute l’équipe : “Tu es transparente ! Tu n’existes pas !” Suivent des «colères», des dénigrements. «Un jour, on tournait un plan-séquence en improvisation, on a atteint le sommet des crises : il s’est frappé au visage, puis est parti se recroqueviller au sol, la tête entre les mains. il pensait que nous étions tous contre lui.» Interrogé, Joachim Lafosse confirme : «Sur mes premiers films, atteint par l’angoisse, j’en suis arrivé là. Depuis 2009 j’ai entamé une thérapie qui m’a permis de mieux comprendre et de m’éloigner de cette souffrance. Je comprends que la vision de cette souffrance a dû être difficile pour ceux qui y ont assisté.»

          Au fil des semaines, Vania Leturcq sent son corps la lâcher et souffre de problèmes gastriques. Si elle tient le coup, c’est aussi parce qu’elle espère être embauchée pour le film suivant. Sa carrière débute à peine. «Puisque personne n’avait été payé pour ce film, il nous faisait miroiter le film suivant : Nue Propriété, pour lequel il avait obtenu des financements.» Entre-temps, ils se croisent à nouveau et ont une relation sexuelle, sur laquelle elle cultive des souvenirs ambigus : «Après coup, je ne savais pas trop ce que je faisais là.» D’autres suivront, qu’il initie. Vingt ans plus tard, cette histoire lui semble relever de la zone grise : «Il me semble que j’ai toujours été consentante. Mais avec le recul, cette histoire me semble bien peu égalitaire et assez glauque.»

          La deuxième assistante réalisatrice de Ça rend heureux, Valérie Houdart, est l’amie et la colocataire de Vania Leturcq. «Il avait parlé plusieurs fois du fait qu’il nous engagerait de nouveau, chacune au même poste, sur Nue Propriété. Un matin, Valérie m’a avoué que Joachim lui avait proposé le poste de première assistante, en lui demandant de ne rien m’en dire. Je pense qu’il ne m’a pas réengagée parce qu’on a couché ensemble.» Elle se souvient l’avoir croisé de nouveau des années plus tard, lors des Machins du cinéma – une cérémonie satirique qui précède les magrittes. Elle prépare alors son premier long métrage. «Il m’a dit : “En voyant ton court métrage j’ai bandé. Devant ton long, je veux éjaculer.”» Interrogé, Joachim Lafosse réfute avoir prononcé ces propos et affirme n’être pas «coutumier de ce type de vulgarité».

          Valérie Houdart accuse par ailleurs le réalisateur de faits qui peuvent s’apparenter à une agression sexuelle, pour lesquels elle a envisagé de porter plainte. Selon son récit, ils se sont déroulés la veille du premier jour de tournage de Nue Propriété. Elle avait alors 23 ans. «Nous sommes alors les deux derniers à travailler dans les bureaux. Joachim me plaque dans un coin, entre un mur et une porte et m’embrasse. Mécaniquement, je réponds à cette grosse langue dans ma bouche puis je m’enfuis en courant. Il essaie de m’appeler plusieurs fois. Je ne réponds pas.» Le réalisateur conteste : «Jamais de ma vie je n’ai plaqué qui que ce soit dans un coin entre deux portes pour l’embrasser de force.» Le lendemain, Valérie Houdart raconte être arrivée avec la boule au ventre : «Les trois premiers jours sont catastrophiques, on parle de me virer. Je fais des cauchemars tous les jours mais j’arrive au bout.» Un incident survient le dernier jour du tournage. Selon plusieurs témoins, Joachim Lafosse surgit derrière elle pour actionner une bouteille d’air comprimé dans son oreille – celles qu’on utilise pour nettoyer les caméras. La douleur est telle qu’un médecin vient sur le plateau. «J’ai eu un acouphène pendant deux ans, raconte-t-elle. Il revient encore quand je suis fatiguée ou trop stressée.» Au sujet de ce geste, le réalisateur indique s’être excusé «durant toute l’après-midi et la soirée» : «J’ai fait ce geste stupide et puéril sans aucune intention de faire le moindre mal à Valérie. Seulement partager ma joie de ce clap de fin.»

          Malgré tout, et parce qu’elle loue encore aujourd’hui ses relations avec l’équipe du film, «soudée et soutenante», elle accepte de travailler sur le projet suivant, Elève libre. En 2007, le tournage s’apprête à démarrer et Joachim Lafosse est enthousiaste. «J’en ai marre de cette idée reçue du réalisateur démiurge et génial. Un film, c’est une collaboration», déclare-t-il alors dans la Libre Belgique

          Sur le tournage, l’ambiance est plus verticale, pesante. «Il hurlait, humiliait, créait le conflit exprès, L’ambiance était pesante.» Emilie Flamant, 21 ans, scripte, raconte : «Tous les postes clefs ont pleuré sur ce film. Moi aussi, je me réveillais la nuit, je rêvais que j’avais mal au ventre et j’avais en effet si mal au ventre. Je me suis mise à douter de moi.» Un jour, lors d’une séquence aux innombrables prises, voyant que la scène n’avance pas, elle se risque à lui donner un conseil. «Il m’a humiliée devant tout le monde en disant que je ne connaissais pas mon métier.» Des années plus tard, il la contacte pour lui proposer une nouvelle collaboration : c’est elle qui refuse. De son côté, après Elève libre, Valérie Houdart cesse également de collaborer avec lui.

          La monteuse Sophie Vercruysse a travaillé avec Joachim Lafosse sur six films, de Folie privée (2004) aux Chevaliers blancs (2015). «Un film sur deux, ça se passait mal», résume-t-elle. Sur le tournage de Ça rend heureux, ils ont une relation sexuelle. «Juste avant le montage, il insiste pour qu’on ait une histoire, il me dit que je dois comprendre qu’il y a quelque chose de particulier entre lui et moi, et je le crois, même si je n’ai aucune envie de coucher avec lui. Après des mois d’insistance, je me dis : pourquoi pas ? Le lendemain, silence radio. Je rencontre une autre de ses collaboratrices, qui me raconte la même histoire que la mienne. Quand je l’appelle, il me répond qu’il a besoin de séduire toutes les femmes avec qui il travaille.» Interrogé sur l’ambiance sexualisée décrite par plusieurs de ses collaboratrices, le cinéaste conteste.

          Le travail de montage est poussif, tendu et mal payé, dit-elle. Sur Nue Propriété, le réalisateur est de plus en plus agressif : «Lors d’une soirée où je fais la fête, il vient vers moi, hurle que je dois aller dormir, que demain je travaille et que je suis une pauvre fille, puis il part rageusement en me faisant un doigt d’honneur.»

          Sans cesse, Lafosse souffle le chaud et le froid. Un jour, il lui hurle dessus en public, le lendemain, il dépose à son attention de petits cadeaux en salle de montage. Lors du tournage d’Elève libre, les choses dégénèrent définitivement. «Il me met la pression pour que j’aille dormir tôt, me fait des remarques désobligeantes sur mon travail quand il pense que c’est parce que je suis sortie la veille. Une autre de ses phrases fétiches dans le conflit, c’est : “Tu tiens le phallus, hein, t’es fière de le tenir, tu dois le lâcher.”» Elle se sent piégée, ne monte quasiment que ses films, se sent dépendante : «J’ai un peu peur de perdre mon boulot.» Sur le film suivant, A perdre la raison, la collaboration est chaotique. Encore plus sur les Chevaliers blancs : «Il ne vient jamais en montage, explique-t-elle. Par loyauté, je ne préviens pas la production de son absence. A un moment donné, un des comédiens fait une crise en disant que le film est mal monté. Joachim me fait porter le chapeau.» Pour se justifier, il lui ferait alors part de sa «théorie du fusible» : «Quand il a trop de pression, il fait sauter une personne entre lui et la pression. Cette fois, c’est moi. Après six films, je fais mes bagages.» Le réalisateur dément toute «théorie du fusible» : «Il est impossible de me reconnaître dans ces mots.»

          Sur le tournage de l’Economie du couple, plusieurs de ses collaboratrices se souviennent de tensions, avec notamment «un nombre énorme» de prises pour une séquence où deux petites filles sont plongées dans un bain. L’une d’elles décrit : «Joachim Lafosse cherche à créer des conflits, tu te vois te trahir moralement et faire des choses que tu ne veux pas faire, pour quelqu’un que tu ne respectes pas.» Le premier assistant réalisateur est remplacé par Hélène Karenzo. Dès son arrivée, elle voit le cinéaste «péter des câbles, alors qu’il avait une équipe parfaite autour de lui.»

          Sur le tournage de Continuer, Virginie Efira raconte avoir «pris une distance très forte avec lui», au point de ne plus lui parler : «Il essayait de me parler, je courais en disant, je ne peux pas te voir, je ne peux plus te voir ! C’était un des tournages les plus drôles dans le pathétisme. J’avais 40 ans, il ne pouvait absolument pas me virer, je suis une actrice déjà placée. Il m’a poussée à bout, mais tout le monde était contre lui, les producteurs n’en pouvaient plus. Il était en totale minorité. Il était, en fait, seul.» De son côté, Joachim Lafosse indique que sa relation avec Virginie Efira sur le tournage était «cordiale et respectueuse».

          A ce stade du récit, une question : qui garantit de bonnes conditions de travail et assure la santé et la sécurité des employés sur les tournages, et comment ? Si des obligations pèsent sur les producteurs, employeurs légaux des personnes recrutées pour un film, il ne faut pas négliger le rôle du réalisateur. «Sur un plateau, il est le supérieur hiérarchique, le n + 1 de l’équipe, il fait le relais entre elle et la production», résume Ghislain Gauthier, secrétaire général de la CGT spectacle. Seulement, l’économie du cinéma, son fonctionnement avec des missions courtes, induisant une précarité des contrats, fragilise ces salariés plus vulnérables. «La loi du silence domine. Les victimes ne s’expriment pas de peur d’être virées et blacklistées, poursuit-il. On se heurtera toujours à ces contrats pas protégés, et un secteur au début de la conscientisation de la santé au travail et la prévention.» Selon lui, des outils restent à inventer : «Une personne qui fait un signalement à la production devrait être protégée. On voudrait des droits à la représentation du personnel pour les intermittents sur les tournages, c’est-à-dire un délégué élu et salarié protégé, qui pourrait porter la voix de ses collègues auprès de la production.»

          Jacques-Henri Bronckart, à la tête de la maison de production Versus, a accompagné les films de Joachim Lafosse pendant des années, d’Elève libre à Continuer. La manière de travailler du réalisateur, c’est «clairement la raison pour laquelle j’ai décidé de ne plus collaborer avec lui», dit-il. Il décrit lui aussi des tournages avec «pas trop de limites», un réalisateur qui a besoin de «foutre le bordel», avec qui il a eu de nombreuses altercations lors des tournages, «fait peser sur ses collaborateurs la réussite de ses séquences», a fait l’objet de nombreux recadrages, et qui «répète ad libitum ses erreurs». «Il y a des endroits où il a plus de prise que d’autres», ajoute Jacques-Henri Bronckart, évoquant les multiples scénaristes de ses deux derniers films. Il est en effet d’autant plus facile d’imposer sa loi dans un huis clos dédié à l’écriture d’un scénario ou en salle de montage, loin des regards.

          Quand Joachim Lafosse a proposé à Juliette Goudot d’écrire un film à quatre mains, elle a d’abord ressenti «beaucoup de joie». En 2018, elle a 40 ans et un travail de journaliste et de critique de cinéma. Pendant quelques semaines, le travail avance, ponctué des considérations du cinéaste sur la psychanalyse : «Le travail du scénariste, c’est de sublimer la libido.» Un jour, il lui fait une «déclaration d’amour», pas réciproque. La relation se dégrade, il juge désormais ses idées «indignes d’une scénariste». Après trois mois, Juliette Goudot se met en retrait du projet. Huit scénaristes en tout seront finalement crédités pour les Intranquilles. De son côté, le réalisateur conteste toute dégradation des relations professionnelles après une déclaration d’amour ou des avances explicites faites auprès de certaines des «4 collaboratrices», calcule-t-il, pour qui il a développé «des sentiments autres que professionnels».

          Après le départ de Juliette Goudot et d’une autre autrice, qui n’a pas souhaité s’exprimer publiquement, mais indique soutenir la parole des témoins, deux scénaristes débutantes sont recrutées comme stagiaires sur les Intranquilles. En 2019, Lou du Pontavice termine sa cinquième année d’études. L’auteur s’enferme dans son bureau, les jeunes femmes écrivent, avant de lui lire le résultat à voix haute. Au déjeuner, il pose «trop souvent» des questions sur leur vie privée, les compare l’une à l’autre, de «manière insidieuse». Au bout d’une semaine, Lou du Pontavice pense arrêter la collaboration qu’elle «pressent nocive», mais son amie et collègue la convainc de rester.

          Au bout d’un mois de stage non rémunéré, Joachim Lafosse leur propose de passer co-scénaristes. Le travail avance, ponctué de scènes étranges. Après la réponse positive d’une commission, il est question d’organiser une fête. «Il dit qu’il n’invitera pas nos mecs.» Les jours suivants, Joachim Lafosse les questionne sur leurs relations, leurs compagnons… «Ce à quoi ni moi ni elle ne répondons.» A la rentrée, sa co-stagiaire doit quitter le projet. Lou du Pontavice se retrouve seule avec lui.

          «Je me souviens de la peur le matin en allant le retrouver, dit-elle. Je ne sais jamais sur quel pied danser, ni dans quelle humeur je vais le retrouver.» Il la reprend sur chaque mot, lui explique son travail «comme à une idiote», la «rabaisse continuellement». «Sous pression, le comportement de Joachim est sans limite et ouvertement sexiste.» Un point final est mis à une nouvelle version du scénario. La jeune femme se risque à lui dire qu’il est parfois «difficile» de travailler avec lui, qu’il est «agressif». Le réalisateur se met à «hurler», la traite d’«hystérique», de «molle». Quelques jours plus tard, elle annonce quitter le projet. «Il me répond qu’ils se passeront très bien de moi.» Joachim Lafosse conteste avoir traité quiconque de «molle» ou d’«hystérique».

          En fin d’année, elle appelle le producteur du film, Anton Iffland Stettner de Stenola Productions, pour lui décrire ce qui s’est passé. «Il me demande s’il y a eu du harcèlement sexuel, je lui réponds que non, il a l’air soulagé.» Quelques jours plus tard, elle envoie un mail où elle indique que Joachim Lafosse a été «odieux et dégradant», ajoutant : «Les limites ont été largement dépassées.» Contactés, les producteurs n’ont pas donné suite à notre demande d’entretien.

          Vient le tournage d’Un silence, sorti en 2024. Parmi les comédiennes recrutées, Lisa Debauche. Pour des raisons complexes, la jeune femme a une histoire familiale qui la lie à celle du cinéaste. Elle se pose des questions sur son histoire personnelle et sur son père décédé quand elle était encore enfant. Lorsqu’il lui propose un rôle dans son nouveau film, Un silence, inspiré de l’histoire d’un avocat belge médiatique condamné pour détention d’images pédopornographiques, elle accepte. Thème du film : le déni dans le cadre des violences intrafamiliales.

          Après une séance d’essais pour les costumes, elle se retrouve seule en voiture avec Joachim Lafosse, qui revient sur leur histoire commune. «En mentionnant que mon père était l’ennemi de sa famille, précise-t-elle, ça me plaçait à un endroit où j’étais la fille de l’ennemie.» Elle lui dit être déstabilisée à l’idée de parler de cette histoire. «Il me répond : “Attention Lisa, tu ne vas pas toi aussi faire du déni.”» Les scènes sont tournées quarante, cinquante fois. «Je me sens vidée, épuisée, dénigrée.» Lors d’une prise, elle craque. Quelques jours plus tard, le cinéaste la rappelle : erreur de casting, fin de l’aventure. «Quand on se recroise à Bruxelles, il me dit que je ne suis pas la seule responsable de cette histoire.» En face, Joachim Lafosse incrimine «le contexte particulier», «les obligations de production», «les délais très courts», «le stress du tournage» qui ont été «des facteurs certainement destabilisants». L’actrice Louise Chevillotte la remplace.

          Lors de son premier jour de tournage, cette dernière assiste à des «cris», des «propos tranchants et humiliants», une «incapacité à expliquer ce qu’il cherche à son équipe». «Au bout d’une quarantaine de prises, je souffle à ma partenaire que je n’en peux plus.» Son micro HF n’est pas coupé, le réalisateur l’entend. «Il sort de la salle où il regarde le combo, il applaudit pour féliciter “mademoiselle Chevillotte qui veut arrêter de travailler, alors je vais arrêter le cinéma, bravo, félicitations, il reste trois quarts d’heure mais tout le monde rentre chez soi, bravo !”» Le tournage est tendu, la nervosité se répercute sur toute la chaîne. Une machiniste n’a pas le temps de sécuriser un système d’éclairage : après une bourrasque, près de soixante kilos de matériel s’effondrent sur elle, l’envoyant aux urgences. Elle reprend le travail trois jours plus tard. «Elle a eu de la chance», confie un témoin de la scène. De son côté, le directeur de production Vincent Canart pointe les «contraintes budgétaires» imposées sur les deux derniers films du réalisateur, «la tension qui règne sur un plateau de tournage» et assure ne pas avoir été alerté de «problèmes graves» relatifs au comportement de Joachim Lafosse. «Il ne s’agit pas de défendre qui que ce soit, il y a un tas d’attitudes qui ne sont pas excusables. Mais il traîne une réputation qui, si elle n’est pas totalement injustifiée, me paraît largement exagérée.» Après le tournage, Louise Chevillotte alerte les producteurs belges du film, Stenola Productions. «Ils m’ont envoyé paître en me demandant si j’étais pour une uniformisation des réalisateurs.» En décembre 2023, un mois avant la sortie du film en salles, elle prévient la production française. Interrogé sur cette collaboration, il indique : «Je suis absolument désolé d’avoir fait traverser de telles difficultés à Louise. Je tiens à lui présenter à nouveau mes excuses et à lui exprimer mon désarroi.»

          La sortie d’Un silence est un détonateur pour la majorité d’entre elles. Nous sommes début 2024, en plein #MeToo cinéma. Joachim Lafosse publie un long message sur les réseaux sociaux : «Et j’entends, et j’entends et j’observe et je pense à mon film Elève libre, à ce risque du lien pervers. A cette possibilité de l’emprise. […] Il semble donc qu’on découvre la libido débordante du pouvoir ! […] Il est dans notre profession, tout à coup, question du pouvoir, de sa possible jouissance, de son possible refus des limites. […] Il faut être costaud pour ne pas céder à la dévalorisation, à l’abrutissement, il faut lutter pour être autre chose qu’un objet. Il faut être costaud pour résister à la voracité de l’industrie du cinéma, il faut être très très costaud.» Le message circule entre anciennes collaboratrices du réalisateur, dont Valérie Houdart qui en la «nausée». Insoutenable paradoxe entre les vertus affichées et les souffrances vécues.

          La réponse des producteurs à Louise Chevillotte arrive le 30 janvier 2024, par mail : «Croyez bien que nous sommes très soucieux de la nécessité de garantir et de maintenir une atmosphère et des conditions de travail respectueuses de chacun sur un plateau. […] Nous avons d’ores et déjà entamé, en concertation avec Joachim, une profonde réflexion qui sera suivie.» Le 2 avril 2024, nouveau mail : «Nous avons pris ensemble les mesures et précautions nécessaires, assuré une présence, protection et écoute en conformité fidèle avec la charte (référents acteurs et techniciens) afin d’assurer un tournage serein pour toutes et tous.»

          Des années après les faits, les femmes qui témoignent évoquent les séquelles qu’a laissées leur collaboration avec Joachim Lafosse. Un temps, Emilie Flamant a pensé arrêter le métier de scripte pour vendre des bandes dessinées. Elle l’est finalement toujours, pour la RTBF. Vania Leturcq, elle, a le sentiment que son corps lui parle dès qu’elle est dans une situation de stress au travail. Sophie Vercruysse se décrit comme «en hypervigilance».

          Actuellement, le réalisateur est en tournage dans le sud de la France. «Sur le film que je suis en train de tourner, nous écrit-il, j’observe l’apaisement qu’apporte aujourd’hui ces préoccupations de santé, de bien-être, de sécurité, dans la volonté collective de veiller à ce que des tiers questionnent la manière dont nous fabriquons des films». Eye Haïdara y joue le rôle principal. Elle remplace l’actrice Guslagie Malanda, laquelle indique, par la voix de son avocate, se trouver «à l’heure actuelle dans l’impossibilité de parler». Elle indique «soutenir les victimes». Le réalisateur, lui, dit prendre part «activement dans la pratique de mon métier aux évolutions magnifiques et fondamentales en ce qui concerne les violences sexistes et le bien-être au travail dans le cinéma». »

          • #50019 Répondre
            Mélanie
            Invité

            Merci
            C’est intéressant

            • #50024 Répondre
              riviere
              Invité

              Oui. Je suis friande de ces récits. A chaque fois, j’ai le poil qui se hérisse tellement je reconnais des similitudes avec le monde de l’entreprise.

              • #50038 Répondre
                Ducoup
                Invité

                Lafosse c’est clairement le perso principal des intranquilles en fait.

              • #50044 Répondre
                Mélanie
                Invité

                J’aime bien le côté répétitif de cet article, et froid, il me semble qu’il s’en tient assez à reporter des éléments.

    • #49833 Répondre
      Tony
      Invité

      L’économie du couple est un très bon film, j’ai pas vu les autres.

    • #49849 Répondre
      Pout
      Invité

      Ressort le 10 juillet en salle Val Abraham de Manoel de Oliveira que je viens de découvrir ces derniers jours grâce à l’affiche de la Quinzaine des cinéastes de cette année. N’ayant pas lu Emma Bovary de Flaubert, est-ce que certain.e.s peuvent m’éclairer sur le lien qui connecte ce film au livre ? Est-ce une adaptation ? Un film inspiré de ? Fait à la sauce de ? Merci par avance ! Et si vous avez des informations et recommandations sur ce Manoel de Oliveira, je crois que Val Abraham m’a donné des envies d’approfondissements.

      • #49932 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Manoel de Oliveira, mort à 110 ans.
        Un siècle de cinéma ou presque.
        A fait trois plus de films entre ses 80 et 110 ans qu’entre ses 20 et ses 80.
        Le Val Abraham se regarde très bien sans connaissance de Madame Bovary.

        • #50035 Répondre
          graindorge
          Invité

          parti trop tôt

    • #49922 Répondre
      Cyril
      Invité

      Qu’est-ce que ça donne le nouveau Carax (44 min !), certains l’ont vu ?

      • #50022 Répondre
        Chinaski
        Invité

        C’est un copié / collé du style de Godard dans les Histoire(s) du cinéma (montage d’archives, jeux de mots, détournements, citations etc…) pour faire son auto-portrait.
        C’est très agréable à regarder, assez malin et marrant mais ça n’invente rien

        • #50390 Répondre
          Cyril
          Invité

          En effet, sympathique, mais je regrette de m’être déplacé au cinéma pour ça.
          Les références à son propre cinéma, je ne sais pas si Godard faisait ça, c’est un peu lourd. On a déjà eu Marcello Mio cette année dans le genre ultra-narcissique.

    • #50113 Répondre
      Cyril
      Invité

      J’ai passé la soirée avec Poutou hier, avec quelques amis de mon comité NPA. Il était en négociations avec la FI pour obtenir une circonscription gagnable.
      Je peux vous dire qu’il n’aime pas trop les séries mais qu’il a aimé Pinky Blinders. Et qu’il a aimé Oppenheimer. J’aurais dû le lancer sur Mad Max, désolé 😁

      • #50158 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Belle ouverture d’esprit de Philippe d’aimer une série à la fois médiocre et anticommuniste.

    • #50154 Répondre
      Nick
      Invité

      Je viens de finir Seven de Fincher.
      C’était pas mal, mais je n’ai pas vraiment compris le propos du film, qu’est-ce que voulait véhiculer Fincher?

      • #50157 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Le message que veut véhiculer Fincher dans Seven c’est qu’il sait faire du cinéma

    • #50279 Répondre
      Mr.Patate
      Invité

      Pour les franciliens et ceux de passage (il ne passe hélas qu’au mk2 Beaubourg), allez voir Les premiers jours de Stéphane Breton. Vraiment.

      • #50305 Répondre
        Pout
        Invité

        Je confirme ! Le film est très peu distribuer, il devrait faire l’objet de quelques séances « exceptionnelles » les prochaines semaines dans d’autres salles françaises.

        • #50957 Répondre
          Mr. Patate
          Invité

          Désolé pas vu. Oui j’ai été un peu étonné qu’il soit si peu distribué. Même si il est un peu rêche et déstabilisant je pensais que le petit succès récent des films de Paravel mettrait un peu de souffle dans les voiles de ce genre de film (il a eu quand même eu pas mal de relais dans la presse, ce qui redouble mon étonnement de la maigrissime diffusion). Tu connais les villes où les séances supp auraient lieu ?

    • #50392 Répondre
      Cyril
      Invité

      Que faut-il voir aujourd’hui, à part le génial Memory ?

      • #50424 Répondre
        Ducoup
        Invité

        Pas le même niveau évidemment, mais je pense tenter le Blandine Lenoir.

    • #50402 Répondre
      Cyril
      Invité

      Un extrait de La lenteur de Kundera qu’on pourrait, je pense, appliquer au cinéma :
      « Il y a un lien secret entre la lenteur et la mémoire, entre la vitesse et l’oubli. Évoquons une situation on ne peut plus banale : un homme marche dans la rue. Soudain, il veut se rappeler quelque chose, mais le souvenir lui échappe. A ce moment, machinalement, il ralentit son pas. Par contre, quelqu’un qui essaie d’oublier un incident pénible qu’il vient de vivre accélère à son insu l’allure de sa marche comme s’il voulait vite s’éloigner de ce qui se trouve, dans le temps, encore trop proche de lui.
      Dans la mathématique existentielle cette expérience prend la forme de deux équations élémentaires : le degré de la lenteur est directement proportionnel à l’intensité de la mémoire ; le degré de la vitesse est directement proportionnel à l’intensité de l’oubli. »

    • #50427 Répondre
      Leo Landru
      Invité

      J’ai enfin vu Victoria et Sybil de Justine Triet que j’avais repoussés dans un premier temps pour de snobs prétextes efiresques. Sybil surtout m’a impressionné, je le mets presque au même niveau qu’Anatomie d’une chute, mais je manque de mots pour clarifier ce qu’il a généré en moi. Un grand pessimisme peut-être.
      Existe-t-il une critique Bégaudeau de ce film ?

      • #50438 Répondre
        Malice
        Invité

        J’ai peu compris Sybil à la première vision puis je l’ai revu et trouvé très fort ce que je crois avoir compris du rapport entre la vie et la fiction de l’héroïne : au début, elle se documente dans sa vie pour écrire puis comprend que sa vie elle-même peut-être vécu comme une fiction?
        ça me trotte dans la tête depuis et j’ai examiné ma propre vie à la lumière de ce mode d’interprétation du réel. Je ne sais pas si le film a eu cet effet sur toi?

        • #50489 Répondre
          Leo Landru
          Invité

          Je ne sais pas trop. Ce que je remarque, c’est qu’elle utilise le personnage incarné par Adele Exarchopoulos tout en étant utilisée par elle, puis la métaphore de la réification des individus à des fins utilitaristes devient énorme avec le tournage où tout le monde se sert de tout le monde. L’impression que ça me donne est une déshumanisation générale qui finit par frapper l’héroïne de plein fouet et la bouleverser là où d’autres – les gens de cinéma mais aussi sa sœur – acceptent complètement ce cynisme.

          • #50625 Répondre
            Malice
            Invité

            La réalisatrice du film dans le film ne m’a pas paru un personnage particulièrement cynique et/ou acceptant une déshumanisation. Elle a besoin comme tout artiste d’utiliser la matière de ses comédiens (qui sont consentants) même en étant trompée par eux, et cette situation finit par lui faire péter un plomb non?
            Il m’a semblé que l’héroïne du film, ne parvenant pas à exister dans sa propre vie, avait besoin d’en vivre une autre et pour cela, emprunter l’existence de la comédienne, du comédien puis de la réalisatrice; puis, dans la scène finale, créer à partir d’elle-même la fiction qui lui permettra de continuer à vivre…

    • #50443 Répondre
      Mélanie
      Invité

      Sur le court-métrage de Valentin:
      Avec retard j’ai regardé le court posté ici plus haut, La troisième dimension de l’impact, que j’ai aussi trouvé très bien. L’animatrice, ou je ne sais pas comment appeler ce métier, est parfaitement insupportable, et la langue des 12 mots bien réduite ici à 4, et cette journée de co-construction de valeurs de l’entreprise bien réduite à rien du tout. Enfin pas à rien puisqu’il se passe là un vol de temps d’autant plus agaçant qu’on est empêché de travailler et forcé d’intégrer le truc. On ne veut pas juste que le travailleur exécute des gestes de travail, on exige aussi qu’il assimile et soit apte à recracher avec le sourire la valeur travail et s’intègre au groupe-entreprise.
      Je trouve que le film fait bien sentir la violence de la chose. Chouette ce personnage à qui vraiment ça ne parle pas, qui préfère ne pas passer une journée à dire impact-bienveillance-positivité, et qui est de toute façon pas dispo pour ça car déjà débordé par la partie plus concrète de son emploi. Peut-être aussi qu’il préfère encore exécuter n’importe quelle basse tâche plutôt que ça et que dire qu’il a un tas de truc sur le feu est son moyen de fuite. De fuite rattrapée ; on sent bien comme la supérieure est irritée, perturbée, inquiétée par cet élément qui résiste passivement, et même qui résiste en faisant le travail pour lequel il est payé en principe, ce docile-indocile, à qui on a rien à reprocher mais on va quand même trouver, on va forcer, la méthode doit prendre sur lui c’est un ordre.
      J’aime beaucoup comme on sent les deux mondes, on voit bien où est le pouvoir : d’un côté l’animatrice avec son dynamisme de merde mais dynamisme quand même et la nervosité de la chef qui va jusqu’à déplacer le récalcitrant, de l’autre les employés plus ou moins passifs, amollis, fatigués par l’opération.

      • #50446 Répondre
        Mélanie
        Invité

        Je trouve aussi pas mal d’avoir montré les viennoiseries, élément typique du truc. Les mini-viennoiseries souvent c’est pas très bon, et en plus c’est gras, c’est lourd. Vraiment, rien de bienveillant dans cet appât sucré.

      • #50447 Répondre
        Mélanie
        Invité

        Et évidemment, le coup de faire faire en boucle des phrases pourries avec 4 mots pourris, bien vu (et ça me rappelle des souvenirs !)

        • #50453 Répondre
          deleatur
          Invité

          Pas bien ça, de parler de Jeanmots dans son dos !

          • #50459 Répondre
            Mélanie
            Invité

            haha j’y avais pas pensé mais oui

            Valentin : si tu repasses par ici, je serais curieuse de savoir comment tu as procédé dans ton début « tardif » de cinéaste ?

      • #50484 Répondre
        Valentin
        Invité

        Merci pour ton commentaire Mélanie, intéressant ! « On ne veut pas juste que le travailleur exécute des gestes de travail, on exige aussi qu’il assimile et soit apte à recracher avec le sourire la valeur travail et s’intègre au groupe-entreprise. » L’idée n’est pas inédite, mais c’est bien une des lignes d’écriture de l’attitude du récalcitrant.
        Oui, on dirait « animatrice » (ou même « facilitatrice », si on n’a peur de rien). Je la trouve un peu sympathique malgré tout, peut-être parce que l’actrice en question est effectivement très sympathique.
        Le début de cinéaste : rien de très inattendu, j’ai fait quelques tournages bénévoles, je suis passé à mi-temps dans mon boulot, je passe du temps à écrire chez moi, j’essaie de faire lire et j’ai trouvé par annonces et réseau élargi des gens avec qui tourner ce premier film. La phase la plus difficile semble être la suivante (la professionnalisation, les prods, les financements…)

        • #50485 Répondre
          Valentin
          Invité

          Et j’en profite pour remercier aussi Ema et Emile Novis ceux qui ont (re)commenté après mes premiers messages ! Ça fait vraiment plaisir de voir que le film vous fait dire des choses intéressantes !
          @Guéguette, j’ai pas répondu à ton dernier message. Si tu passes par là : j’essaie de le montrer à des gens du milieu, notamment producteur.ices. Si t’as en tête des personnes à qui ça pourrait parler, n’hésite pas à passer le lien ! Et merci à nouveau pour tes commentaires positifs !

          • #50491 Répondre
            Guéguette
            Invité

            Avec plaisir mais là je suis pas le bon cheval. J’ai hernie discale et hernie hiatale qui se sont déclarées coup sur coup.
            J’ai dû lever le pied alors que je viens de passer chef de poste donc là je suis pas au top du réseau, et va falloir que je rate pas le train de la rentrée…

            • #50581 Répondre
              Valentin
              Invité

              Ca doit pas être facile, bon courage et bon rétablissement !

              • #50644 Répondre
                Guéguette
                Invité

                Merci mec. je ne t’oublie pas le cas échéant cela dit.

        • #50513 Répondre
          Mélanie
          Invité

          Quel est ton autre mi-métier ?

    • #50613 Répondre
      eke
      Invité

      J’ai vu The crow il y a quelques jours pour la première fois, et bien que le film dans l’ensemble soit assez oubliable, j’y ai beaucoup apprécié cet espèce de spleen du revenant qui offre parfois de purs moment gratuits de vie assez beau en plein film de vengeance. Ca donne parfois un film très apaisant à regarder, dans tout ce chaos, cet homme est d’un calme et se perds parfois entre sa vengeance et son errance. J’ai trouvé ca intéressant, ca rappellera sans doute des souvenirs à certains d’entre vous !

    • #50645 Répondre
      Guéguette
      Invité

      J’ai rattrapé « Civil War » de Garland.
      Ok ce n’est pas une réflexion sur le journalisme, ni sur la dérive possible des démocraties. Juste une plongée dans la zone grise. J’ai aimé ce tunnel, avec ce rapport aux lieus, à la nature, qui nous voient passer et faire avec pour garder une illusion de contrôle dans ce bouleversement spectaculaire.
      Peut-être pas un chef d’œuvre, mais le procès en crétinisme est réversible.

    • #50713 Répondre
      Guéguette
      Invité

      De réaliser que la trajectoire de François Favrat est étrange. J’avais beaucoup aimé « Le rôle de sa vie ». Sa filmo est depuis très étirée, avec des projets qui semblent un poil conformiste mais jamais complètement…Je vais quand même essayer de rattraper pour voir.

    • #50745 Répondre
      L’inconnu
      Invité

      A propos de Memory, j’ai une hypothèse sur un point que j’ai pas vu mentionné ici ou dans la GO.
      Sylvia demande à regarder un film avec Saul. Puis devant un autre film ils s’endorment dans les bras l’un de l’autre. Il se rejoue comme dit dans la GO la situation de l’inceste de Sylvia.
      Il me semble que Sylvia tombe amoureuse de Saul précisément parce que se rejoue la situation d’inceste. De même que l’inconscient de Saul l’a attiré vers Sylvia, rousse comme sa femme défunte, sans même qu’il le comprenne, l’inconscient de Sylvia la fait tomber amoureuse de lui parce qu’elle a remit en place la situation de l’inceste. Son père est son inconscient sexuel d’une certaine manière, que ce soit par culpabilité ou dérèglement. Sauf qu’il s’agit de la situation inversée, Saul est l’enfant (dans un corps de papa), elle l’adulte. Elle rejoue l’acte de manière inversé et parvient à le dépasser.
      Le film décrit très bien les mécanismes psychologiques des violences sexuelles. Vous le savez peut-être mais pour connaitre quelqu’un qui a vécu quelque chose de similaire, des violences sexuelles jeunes peuvent mener à se mettre dans des situations sexuelles à risques ensuite, à la fois pour essayer de se réapproprier sa sexualité mais aussi pour s’auto-flageller. Du moins pour un temps. On ne sait pas exactement ce qu’il s’est passé pour Sylvia au lycée mais on peut imaginer qu’il s’agit un peu de ça.

      • #50757 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        « Il me semble que Sylvia tombe amoureuse de Saul précisément parce que se rejoue la situation d’inceste »
        C’est bien d’oser cette hypothèse, le film la permet. Mais attention à ne pas être catégorique. Laissons ouvert ce film grand ouvert.

        • #50811 Répondre
          L’inconnu
          Invité

          Oui c’est vrai, le film n’affirme rien. D’autant que mes mots ont dépassé mes pensées, je voulais plutôt dire que la situation a peut-être permit à son désir envers lui d’éclore, mais c’est un peu trop de dire que c’est ça qui la ferait tomber amoureuse.

      • #50779 Répondre
        Mélanie
        Invité

        Décidément ce film et ce forum sont passionnants.
        J’émet aussi une idée un peu inverse, mais pas opposée ni incompatible avec ce que tu dis je pense, que Sylvia tombe amoureuse justement parce que Saul n’est pas incestueux, n’est pas dominant notamment car malade, et il est très doux aussi et attentif, peut-être qu’il est attentif car disponible et disponible car malade (il n’a pas beaucoup d’obligations, il a surtout des limites, des interdictions). Il a aussi une désinhibition qui lui fait aller franco et sans manières vers Sylvia, sans ça elle l’aurait peut-être évincé d’emblée.
        J’adore la scène la nuit chez elle où il ne sait plus quelle porte ouvrir. Il n’y va pas du tout, il n’est pas incestueux (par ailleurs je trouve que cette scène est un génial gag, merci Franco pour la poussée de rire que ça m’a donné). Saul est aussi très à l’aise avec Anna, je ne suis pas spécialiste mais mon sentiment est que cette aise justement n’est pas incestueuse. L’inceste pour aurait pour moi plutôt toujours un goût de gêne, de raideur, de malaise ; les gestes de Saul envers Anna sont francs.
        Je crois aussi possible qu’il n’ait pas été attiré par Sylvia en tant que rousse comme sa femme décédée, qu’il ait été attiré par la position singulière de Sylvia dans la soirée d’anciens élèves (lui même y était dans une position particulière), ou pourquoi pas par un simple élan mystique ou vital.
        L’inconnu, et tout le monde, auriez-vous d’autres documents à me suggérer sur ce point : l’inceste « rejoué » par la victime, l’inceste « dépassé » ?

        • #50785 Répondre
          Mélanie
          Invité

          Je relève aussi un point mystique que je n’avais pas vu au premier visionnage, c’est la marraine de Sylvia, au début à l’anniversaire AA (où par ailleurs ils prient), elle fait le voeu pour Sylvia de trouver un compagnon, le film exauce ce voeu et même + car Sylvia affrontant sa mère révèle son histoire à Anna qui ne comprenait pas cette rupture avec la grand-mère, et la soeur est aussi libérée de son silence honteux. Sylvia n’est pas miraculeusement guérie de sa dépression mais reçoit de la chaleur.

          • #50816 Répondre
            L’inconnu
            Invité

            Oui, ça rejoint l’idée de l’homme-enfant. Mais quand même lors de la scène de sexe j’étais stressé pour elle, j’ai trouvé que Saul essayait d’être doux mais ne l’était pas tellement vu le contexte, d’autant qu’il a un corps massif par rapport à elle, il a des mains assez entreprenantes, il se met nu d’un coup, il n’y a pas de préliminaires (il y a presque jamais de « préliminaires » dans les films, à croire qu’ils ont pas le temps de filmer ça – mais ici ça crée une tension intéressante justement).
            Sinon par rapport à « l’inceste « rejoué » par la victime, l’inceste « dépassé » ? » j’ai trouvé ça :
            https://www.cairn.info/revue-carnet-de-notes-sur-les-maltraitances-infantiles-2014-1-page-42.htm
            Notamment :
            « Risque de rejouer un scénario abusif dans le couple, surtout dans les cas d’inceste où le premier objet d’amour (le parent) a trahi. Tentative de reprendre le contrôle sur la sensation d’impuissance totale dans laquelle l’enfant a été plongé au moment de l’abus en « rejouant » la dynamique abusive dans le couple. »

            • #50821 Répondre
              Mélanie
              Invité

              Oui, Saul est faible, serait facilement arrêtable, mais aussi tout à fait entreprenant. Confiant, peut-être. Ça fait peut-être une compatibilité avec le « déréglage » de Sylvia.
              Je vais lire l’article merci.

              • #50834 Répondre
                Malice
                Invité

                Saul je l’ai vu comme un gros nounours doublé d’un ado quand il embrasse Sylvia pour la première fois ( on dirait la première pelle réussie de deux jeunes, ce qui est réjouissant quand ce sont des quarantenaires qui vivent un tel instant)
                Il emporte tout avec sa douceur

                • #50837 Répondre
                  Mélanie
                  Invité

                  « Il emporte tout » oui j’aime bien
                  Ado d’un côté oui mais il a le calme et l’assurance qu’aurait peu un ado

            • #50918 Répondre
              Mélanie
              Invité

              J’ai lu cet article. J’aurais bien aimé qu’ils tiennent compte des aspects sociaux, financiers. Ils évoquent par exemple une femme ayant peur de tout, ne sortant pas, ne travaillant pas. Et donc pauvre, faudrait-il peut-être ajouter?
              Sylvia est déclassée, on peut imaginer qu’elle n’ait pas été en état de s’assurer comme sa sœur un bon cursus universitaire. Elle a un boulot bien bien en bas de l’échelle. Et avec le peu de congés qu’ils ont aux States, et avec que pour pouvoir payer un tél à sa fille il lui faut en plus bosser le week-end.

      • #51776 Répondre
        Albert Bloch
        Invité

        Bonjour a tous, me voila 11 minutos tarde avec une remarque/hypothese sur Memory.
        Merci pour la superbe GO qui donne envie d’explorer encore et encore ce film. Il me semble qu’une perspective interessante n’y a pas ete analysee: Francois et l’HQNPDP passent vite sur la scene ou Sylvia croit reconnaitre en Saul l’un de ses agresseurs du lycee.
        Je veux dire que de nombreux elements peuvent soutenir que cette agression ait bel et bien eut lieu. Saul etait bien un proche ami de son copain et violeur regulier de l’epoque (au point qu’il se rappelle encore de lui), lui est de bonne foi lorsqu’il assume ne pas pouvoir se rappeler et sa disculpation arrive finalement comme une sorte de deus ex machina etrange orchestre par la mere de Sylvia; mere dont on sait qu’elle a decide (consciemment ou inconsciemment) de systematiquement ne pas croire sa fille et qui a un rapport assez arrangeant avec la verite (disculper un agresseur potentiel c’est egalement disculper le pere). Penser que Saul puisse etre l’un des anciens agresseurs de Sylvia (et qu’elle en ait conscience, ou que le doute persiste chez elle) ajoute selon moi encore une dimension a ce film complexe et une ambiguite supplementaire dans les moments ou semble se rejouer l’inceste. Je serai ravi d’avoir vos opinions et eclairages a ce sujet.

        • #51777 Répondre
          françois bégaudeau
          Invité

          Je souscris
          Et voilà encore le film augmenté.
          L’amnésie est décidément un inégalable outil d’ouverture.
          Il faudrait que tous les personnages de cinéma soient amnésiques. Ca nous débarrasserait des back-story à la con.

    • #50751 Répondre
      Valère Hildeduc
      Invité

      J’ai revu There will be Blood récemment, et ça a été l’occasion de réécouter la GO dessus. J’y ai entendu qu’il y avait bien sûr une sorte de gémellité, du moins un parallèle entre Daniel Plainview et Eli, en ce sens où ils sont tous deux des « showmen », amenés à constamment se vendre dans l’exercice de leurs fonctions respectives. Ce qui m’a frappé c’est la confusion qui a été la mienne lorsque j’ai vu d’abord la scène où Paul, le frère jumeau d’Eli, annonce la présence d’un terrain (celui de son père) à Daniel, tout en demandant pour cette information une récompense financière, puis la première rencontre entre Daniel et Eli, confusion induite par le fait que les deux personnages sont joués par un même acteur. Je ne sais pas si cet effet de confusion est volontaire, sachant qu’elle est renforcée par le fait que la première question que Paul pose à Daniel lors de leur seul entretien est de savoir à quelle église il appartient, ce qui aurait pu évidemment être une préoccupation d’Eli.
      Si cette confusion (au sens d’indétermination) n’est peut-être que le fruit d’une petite inattention de ma part, elle est quand même le fait d’une confusion objective (au sens de deux éléments qui se confondent par similitude) qui est cultivée par le scénario, qui a tout intérêt à tisser des liens entre la nature premièrement vénale de Paul, qui n’apparaîtra in fine que pour soutirer de l’argent à Daniel, et l’entreprise fondamentalement vénale bien que censément vertueuse de l’Église de la Troisième Révélation menée par Eli. Le trouble était tel dans ma tête que lorsqu’Eli saute littéralement à la gorge de son père, lui disant notamment la trahison qu’a été celle de Paul à son égard, je me croyais face à une crise de schizophrénie d’Eli, qui reprochait à son double d’avoir commis un péché dans son propre dos. Et en même temps ce contresens de ma part ne me paraît pas s’éloigner tant que ça de la nature profondément paradoxale du personnage d’Eli, qui sous couvert de morale religieuse n’est qu’un boutiquier comme Daniel mais mourra de le reconnaître (ce qui n’est pas le cas de ce dernier). Est-ce que j’ai été le seul à sentir ça ?

      • #50756 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Très juste
        Ce double role est dingue, comme le film.

        • #50780 Répondre
          Seldoon
          Invité

          Je me souviens très bien avoir été aussi troublé que toi à la première vision. Et on pourrait parfaitement lire le regard surpris/amusé de Plainview (un de ses moments les plus humains du film) quand il rencontre Eli comme sa réalisation de ton avant dernière phrase.
          Il me semble d’ailleurs que faire jouer les deux rôles à Dano est une décision géniale de dernière minute, à l’origine il ne jouait que Paul.

          • #50831 Répondre
            Bretzville
            Invité

            Je me suis toujours dit que le fait qu’Eli serve trois petits verres au début de la dernière scène (alors que c’est infiniment plus chiant à tenir que deux pleins) avait dû aussi être une décision de dernière minute pour laisser vivre cette hypothèse.

            • #51009 Répondre
              Seldoon
              Invité

              Je n’avais pas noté ce détail et pourtant j’ai l’image en tête. Merci.

          • #50833 Répondre
            K. comme mon Code
            Invité

            Ils ont viré l’acteur qui jouait Eli après quelques jours de tournage, et Paul Dano a donc endossé le rôle.

            • #50838 Répondre
              PeggySlam
              Invité

              Paul Dani le seul acteur qui a réussi à faire face à Daniel Day Lewis durant tout le film. Pas un seul moment de faiblesse. Et sans aucun doute son plus beau rôle. Alors qu’il n’avait que 20 ans. La partie de bowling à la fin juste fou ou encore l’humiliation qu’il fait au personnage de Daniel Day Lewis au moment des messes. Sans aucun doute un des film les plus important de l’histoire de cinéma même s’il souffre de quelques longueurs. Je pense à la partie du faux frère je pense qu’il n’y en avait pas besoin. Mon humble avis bien sûr

              • #50839 Répondre
                PeggySlam
                Invité

                *Paul Dano

              • #51257 Répondre
                Seldoon
                Invité

                Je trouve Vicky Krieps dans Phantom Thread beaucoup forte que Dano quand il s’agit de tenir tête à DDL.

    • #50765 Répondre
      Parfaitement à l’eau
      Invité

      Je vais baisser le niveau des 2 précédents posts… J’ai vu Une année difficile des T&N. Sincèrement je ne m’attendais pas à un tel niveau de nullité, je sais même pas si c’est de la parodie ou une rom com pourrie. Le personnage de Pio est un cas unique, il y avait possibilité de grand moment d’humour absurde (montrer moi le moment où il arrive déguisé en pilote de bord pour payer son loyer a 2200€ alors qu’il ne touche que 1600€). Je veux aussi le produit que prenne T&N pour être aussi à l’ouest sur la réalité. Oser montrer un gars à la rue, surendetté, rejeté par sa famille avec autant de pêche et de motivation, c’est que ça doit être vraiment de la bonne. Je ne parle même pas de la façon de représenter Extinction Rébellion, je pense que le film se suffit à lui même. Ils ont quand même fait l’effort de rajouter une surcouche d’incohérence de scénario (SPOILER Jonathan Cohen passe de suicidaire à souriant en 10min, pourquoi participe t’il aux opérations d’ER ? Pourquoi Mathieu Amalric est il accro aux jeux ? Quel était l’intérêt de l’action sur l’aéroport en pleine nuit sans caméra à part se faire licencier et risquer sa vie ? etc…).
      Sans oublier la représentation de la police qui est ce que j’ai vu de plus disruptif dans la SF depuis un moment.

      • #50792 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Voir Microciné sur TN

        • #50795 Répondre
          Parfaitement à l’eau
          Invité

          Je l’ai déjà écouté sans avoir vu le film, ça peut être l’occasion de se réécouter ça.

    • #50916 Répondre
      Malice
      Invité

      La chanson de Microciné pour les gens qui voudraient ouvrir une discussion au sujet de  » Cerrar los ojos » de Victor Erice ( que j’ai enfin vu)

    • #50961 Répondre
      Billy
      Invité

      Je connaissais pas du tout Sean Baker. J’ai rattrapé Florida project et Red rocket. J’aime beaucoup ces deux films. La vitalité de ses personnages, leur vitesse, toujours en train de courir, d’avancer en vélo, de voler, de séduire, leur charme et leur toxicité mêlés, et comment ils sont filmés sur leur territoire, comment on voit vraiment les lieux.
      Accessoirement Sean Baker monte lui-même et il est très fort (dans Florida. la répétition de la petite fille qui prend beaucoup de bains, ça fait montage rythmique puis ça fait tiquer jusqu’à ce qu’on comprenne. Ou dans Red rocket, les scènes de sexe super courtes, un montage abrupte qui diffuse la sexualité dans toutes les autres scènes).
      Il adore vraiment le mauvais goût (les maison criardes violettes, la boutique de donuts), il s’y plait, je me demande si à terme, c’est pas un peu limitant. Une forme de dandysme inversé.

      • #50974 Répondre
        Seldoon
        Invité

        J’ai moins Florida en tête, mais j’ai revu Red Rocket. Bien aligné sur tout ça. Charme et toxicité mêlés. Le montage abrupte, qui ne diffuse pas seulement la sexualité dans les autres scènes mais aussi toute la vitalité. Je sens une grande influence de PTA dans ce montage, dans les ellipses qui peuvent aller jusqu’à te voler une scène pivot, dans cette photographie/direction artistique à la Punch Drunk Love, dans ce pénis qu’on ne montrera crument qu’à la fin après l’avoir placé en sous-texte de tout le film. Et pas seulement parce que Paul m’obsède, surtout parce que Paul obsède Sean. Pour continuer sur le montage et les répétitions : il y a peu de scènes dans lesquelles la vitalité de Mikey crève vraiment l’écran. C’est l’accumulation des petits gestes, attitudes, le vélo, l’absence de pause qui font le job. Il y a aussi le contraste avec tous les autres personnages, qui sont tous immobiles quand Sean est toujours en mouvement. Il va les trouver, ils sont figés devant leur voiture, assis dans leur jardin, sur leur canapé. Et finalement il se prendra le mur en pleine face à la fin : il avait pris cette immobilité pour de la passivité.
        Le dandysme inversé dont tu parles me semble dépasser Sean Baker. C’est un truc du moment. Ce n’est peut-être pas un hasard si sa consécration arrive maintenant. On verra s’il saura le dépasser.

        • #50986 Répondre
          françois bégaudeau
          Invité

          On me dit aussi du bien de ses premiers (moi j’ai sauté dans le train au moment de Tangerine comme tout le monde)

          • #50991 Répondre
            Dune
            Invité

            Oui, j’ai un très bon souvenir de Starlet (2013), amitié improbable entre une gamine de 20 ans et une octogénère. La profession de Jane (porno) et son lot de glauquerie n’apparait que de manière incidente, cédant la place à la documentation de la rencontre de deux solitudes.

            • #50996 Répondre
              Tony
              Invité

              Pour les curieux,une interview de S Baker,il y a quelques années,dans laquelle il dit’La fille seule était l’influence principale de mon précédent film, Starlet, et Benoît Jacquot une inspiration majeure pour mon cinéma pendant des années.’
              https://www.accreds.fr/2015/12/31/sean-baker-nous-parle-de-tangerine-de-ses-comediennes-a-la-pc-police-americaine-du-tournage-a-li-phone-a-sa-passion-pour-sono-sion.html

              • #51007 Répondre
                Seldoon
                Invité

                Merci, je me le garde de côté pour après ma vision de Tangerine. Je l’avais évité à cause de la couverture presse de l’époque centrée sur « un long métrage tourné à l’iPhone !!! »

                • #51140 Répondre
                  Billy
                  Invité

                  Tout te mène à PTA

                  • #51154 Répondre
                    Seldoon
                    Invité

                    Mais parce que Paul est partout. Comme disait un autre grand homme, ce n’est pas parce que je suis paranoïaque qu’ils ne sont pas tous contre moi.

                    • #51181 Répondre
                      Billy
                      Invité

                      Tu cites Bresson ? Notes sur le cinématorgraphe ? Toujours les mêmes citations qui reviennent dans les diners, c’est lourd au bout d’un moment.
                      Je vois le dandysme inversé de Sean Baker comme constitutif de son art. Pas dépassable. D’où sa consécration actuelle puisque le mauvais gout est à la mode, et il a même son blockbuster, Barbie.

    • #50983 Répondre
      Ema
      Invité

      Je profite que ça reparle de Red Rocket pour poser une petite question concernant cette fameuse fin ou mickey se fait dégager et racketter par la dealeuse qui le fournissait. J’ai regardé le film en version originale non sous titrée sans trop de difficulté mais je me demande si un truc m’a échappé : avait elle une raison de lui en vouloir ou se sentir spolié par lui ou c’est juste que sachant qu’il compte partir, ne pouvant plus se faire d’oseille grâce à lui, elle décide de lui piquer ce qu’il a mis de côté. Je n’ai pas bien compris les enjeux de cette scène en fait. J’ai vaguement compris qu’il y avait une histoire comme quoi il n’était pas sensé vendre aux ouvriers de l’usine mais je n’ai pas vu le rapport.

      • #50995 Répondre
        I.G.Y
        Invité

        Il m’a surtout semblé qu’elle comptait redémarrer une vie avec lui et qu’elle se sentait donc trahie. Si on ajoute à ça un passif assez lourd dans leur vie commune antérieure (j’ai souvenir d’une scène où il est question de façon assez détournée d’un enfant, pas vraiment reconnu par Mikey et donc peut-être laissé aux services sociaux?), la rancœur est grande. Et encore, je ne me souviens pas qu’elle ait vraiment grillé l’histoire parallèle de Mikey avec la jeune rousse.

        Scène qui m’a beaucoup fait rire, cet immense retour de bâton qui vient d’un coup, formidable

        • #51006 Répondre
          Seldoon
          Invité

          Oui trahison claire et nette. Il est revient panser ses plaies, laisse progressivement entendre qu’il est là pour de bon car il sent bien que c’est ce qui lui permet de rester un moment. Ensuite se joue une défense conjointe de la communauté des femmes qu’on ne fait que deviner pendant tout le film mais qui s’affirme alors. Et qui s’affirme comme ayant été évidente depuis le début.

          • #51012 Répondre
            Ema
            Invité

            Ah oui donc ce serait en solidarité avec l’ex femme trahie que la dealeuse s’en prend à Mikey et lui arrache ses économies… Ça m’avait échappé mais je suis contente de cette explication, qui comme tu le dis dessine un lien pas forcément explicite au premier abord entre ces femmes. Merci.

            • #51018 Répondre
              Seldoon
              Invité

              En revoyant le film ça m’a sauté aux yeux. C’est un peu plus que de la solidarité féminine, il y a aussi un côté défendre la communauté locale contre l’extérieur. Si tu pars tu es l’exterieur. Mais Mikey se doute de tout ça en débarquant : quand il va demander le job il dit qu’il est là pour tenter de rester avec son ex. On ne sait pas s’il s’engage à rester, à rester avec elle ou encore s’il cherche simplement à montrer qu’il est devenu un type stable. Les deux femmes le scrutent et le sondent.

              • #51021 Répondre
                Ema
                Invité

                OK oui. Sentiment de méfiance puis rejet vis à vis de l’électron libre qui vient déstabiliser la communeaute.

                • #51022 Répondre
                  Ema
                  Invité

                  Rejet préemptif d’ailleurs. Le fait qu’ils ne se contentent pas de lui piquer son fric mais de le jeter Manu militari dehors sachant qu’il allait partir de toute manière, me donne maintenant, à la lumière de ce qui est dit ici, le sentiment que la communeaute et l’ex femme, par fierté, le « quittent » avant qu’il les quitte. Je pensais l’intervention uniquement motivée par la tune et donc il me manquait une pièce du puzzle pour appréhender cette scène.

                  • #51144 Répondre
                    Billy
                    Invité

                    Oui la communauté des femmes devient évidente, alors que les hommes sont isolés. Le voisin à la bagnole ne veut pas s’allier à la communauté, pas donner d’infos à l’ex. Il obédit à Mikey, il le paiera. Mikey ne fait que ce qu’il veut.
                    Ces femmes qui se soutiennent entre elles, ça a sa beauté. Mais elles sont aussi gardiennes autoritaires, elles défendent leur maison abandonnée par les hommes (exemplairement, la femme riche qui sort de chez elle avec le fusil quand lui se cache tous les soirs à vélo).
                    Mikey a dit à l’ex qu’il pensait se barrer pour faire un comeback. Le dernier truc que son ex lui dit c’est « sale petit mac ». ça induit que l’ex sait pour la petite rousse. Ou alors elle ne sait pas précisément mais elle connait Mikey : elle sait que s’il part, c’est qu’il a une nouvelle copine jeunette pour faire du porno. Il lui réserve le même avenir qu’à l’ex au même age. Mikey exploite tout le monde et l’ex le sait.

                    • #51145 Répondre
                      Billy
                      Invité

                      Dans les deux films, Red rocket et Florida project, c’est des milieux très prolos. Les personnages vivent dans des motels ou des bungalows. Il y a du sexe tarifé, prostitution ou porno, le scénario pourrait être glauque mais les personnages sont très vivants. Et très vivants pas malgré le glauque, très vivants et ils aiment leur vie, et ils en jouissent.

                      • #51151 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Ce que j’ai appelé un cinéma affirmatif.

                      • #51157 Répondre
                        I.G.Y.
                        Invité

                        A noter me semble-t-il la grande intelligence de Florida Project sur ce point, qui n’élude pas une certaine rudesse, à savoir [SPOIL] l’arrivée finale des services sociaux. D’autant plus à souligner que précisément elle arrive à la fin. Et l’ultime retournement féérique et presque irréaliste-gratuit de la fuite vers le vrai Disneyland est magistral. Quel film

                      • #51172 Répondre
                        Billy
                        Invité

                        ça, il élude pas la rudesse. Et la fuite disneynad a la reverie de l’enfance avec le chateau de princesse, c’est féérique et c’est horrible, c’est le bonheur capitaliste en carton-pate

                      • #51177 Répondre
                        Seldoon
                        Invité

                        La fin de Red Rocket a le même côté happy end capitaliste reverie carton-pate, d’ailleurs.

                      • #51185 Répondre
                        Billy
                        Invité

                        Oui Baker se fait pas chier, il reprend des éléments structurels dans Florida et dans red rocket : même générique de début, même typo, même musique sucrée, et les fins se répondent aussi

                      • #51171 Répondre
                        Billy
                        Invité

                        C’est quoi un cinéma affirmatif ?
                        Comme ça, j’imagine un cinéma qui affirme sa puissance, nietzschéen. Mais l’expression m’échappe un peu.
                        Ce serait quoi la littérature affirmative ?

                      • #51178 Répondre
                        Charles
                        Invité

                        Vous trouvez pas que Florida Project tourne un peu en rond avec ses crises à répétition ? La mise en scène et les situations ne varient pas beaucoup et ça finit par m’ennuyer. Je trouve toujours ses films trop longs à l’ami Sean Baker. Dans Red rocket j’aime bien le personnage principal qui finit quand même par m’épuiser mais l’adolescente est en revanche un peu sacrifiée, ce qui interroge un peu compte tenu de la longueur du film et de la place écrasante du héros.

                      • #51179 Répondre
                        I.G.Y.
                        Invité

                        J’ai aussi ressenti des longueurs au bout d’un moment. Mais la dernière partie relance le film. Peut-être aurait-il fallu 20 min de moins

                      • #51189 Répondre
                        Billy
                        Invité

                        Florida est répétitif parce qu’il y a une errance quotidienne des gamines. Mais j’y vois peu de crises : les gamins doivent nettoyer la voiture sur laquelle ils ont cracher. Finalement même la fille de la conductrice vient nettoyer la bagnole parce que c’est marrant. Et toutes les crises sont désamorcées comme ça, avant même qu’elles débutent. Le quotidien est finalement assez doux pour les gamines. Et la prostitution s’immisce dans ce quotidien répétitif.
                        On voit la jeune femme de Red rocket uniquement avec Mikey, mais je la trouve pas du tout sacrifiée. Elle est employée donc captive du magasin de donuts, et il la divertit quand elle s’ennuie au magasin et à d’autres moments. Elle est aussi la conductrice du gros pick-up. Elle conduit Mikey qui met son vélo à l’arrière. Elle est l’adulte. Mikey le gosse.
                        Quand elle chante au piano après le sexe, on voit qu’elle est douée, elle a écrit la chanson elle-même, et il n’en a rien à foutre. L’adolescente prend ce qu’il y a de bon à prendre chez lui et ne part pas avec lui à la fin. C’est lui qui existait à travers elle, pas l’inverse.

                      • #51203 Répondre
                        Ema
                        Invité

                        Oui je trouve aussi que Strawberry n’est nullement sacrifiée, on voit bien qu’elle ne prend pas bien au sérieux ses histoires de porno et comme tu le suggère c’est elle qui le « ballade », au sens figuré comme au sens propre au volant de son gros pick-up bien viril. A noter que c’est elle qui lui met la main au paquet la première, mettant fin au petit de jeu de séduction enfantine auquel s’adonnait Mickey, pour passer aux choses sérieuses.

                      • #51244 Répondre
                        Charles
                        Invité

                        Strawberry n’est pas passive mais elle a moins d’épaisseur et de consistance que lui, elle existe moins que lui, ce qui rend son personnage plus théorique. Je sens bien que Baker ne veut pas en faire une victime, il montre qu’elle n’est pas dupe de son petit jeu, mais j’ai également l’impression qu’il ne sait pas trop quoi en faire en définitive.

                      • #51207 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Ce serait… la littérature
                        Ce serait…. le cinéma.
                        Dans l’art tout est puissance, manifestation de vie.
                        L’art serait même peut-être ce qui rend tout à sa première modalité : une expression de vie
                        Même donc le malheur, même le deuil, même la misère sociale dans Florida, même cette histoire à haut potentiel mélodramatique (une enfant arrachée à sa mère). C’est intéressant d’ailleurs que l’ennemi ici soit les services sociaux. Peut etre qu’un art affirmatif doit aussi s’inventer en partie contre un art dit social.

                      • #51233 Répondre
                        Billy
                        Invité

                        ok j’entendais du pléonasme dans « art affirmatif » et ça me faisait tiquer. Je voyais pas ce que serait un art non affirmatif. En fait c’est un pléonasme qui permet de saisir ce que fait l’art, j’entends

                      • #51241 Répondre
                        Billy
                        Invité

                        Et oui, dans Florida project, l’ennemi c’est les services sociaux. Baker filme des vies marginales, et les services sociaux viendraient normer ces vies-là. Or, ni le film et ni les personnages ne veulent se faire normer.
                        On se méfie de l’art social parce qu’on pense aux romans de transfuges de classe qui épousent pleinement la norme sociale (épouser la norme, c’est même le trajet des transfuges) ou aux fictions de Stéphane Brizé et de Ken Loach. La règle serait peut-être : Il ne faut pas que le livre ou film social tombe amoureux de la norme sociale qu’il fait voir.
                        Mais l’art social n’épouse pas forcément les services sociaux. Ce serait un art qui prend en compte la structure sociale, et qui peut être affirmatif. A la folie de Joy Sorman ? Tes romans (En guerre, Entre les murs, la politesse, l’Amour…) ? Les films de Wiseman ? Roubaix commissariat central ? Ceux qui vont bien ? Rien à foutre ?

                      • #54365 Répondre
                        Jules
                        Invité

                        Hey François, est-ce que tu as écrit sur le sujet du cinéma affirmatif ? Sur Sean Baker par exemple ?

                        J’ai adoré The Florida Project, ne m’y suis pas ennuyé une seconde et j’avoue que cela m’a fait du bien de voir un film avec un contexte de précarité sociale qui n’était pas totalement plombant, comme un film des Dardenne. Est-ce que tu pourrais recommander d’autres films dans la même veine ?

                      • #54401 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Je crois que pas mal de choses que je dis ou écris sur le cinéma reviennent à promouvoir les gestes affirmatifs. Les oeuvres qui prennent tout et ne jugent rien.
                        Jamais écrit sur Sean Baker, mais je n’ai pas dit mon dernier mot, surtout après avoir découvert ses trois premiers films, où son sens de l’immanence est déjà complètement là.

                      • #51213 Répondre
                        Ema
                        Invité

                        @Billy
                        Selon moi ce serait un cinema qui ne filme pas la laideur ou la misère dans l’optique d’en dénoncer l’existence et les causes, mais comme un matériau esthétique à part entière. Filmer pour le plaisir de filmer, sans se poser ni poser au spectateur la question de savoir si ce qui est filmé relève du bien ou du mal. Une certaine a-moralité. Le cinéma de Ken Loach pourrait constituer un bon contre exemple à cette manière de filmer et mettre en scène la vie prolétaire.

                      • #51243 Répondre
                        Billy
                        Invité

                        Oui je vois, et les contre-exemples sont fatalement des films plus faibles

                      • #51227 Répondre
                        Ostros
                        Invité

                        Le style affirmatif je dirais déjà que c’est ne pas raconter avec emphase ou péjorativement certains faits par rapport à d’autres (ou même tous les éléments). Là où on a l’habitude de lire ou voir des récits être racontés gravement (lumière, musique, expressions) quand les faits sont graves (Surcouche. Redondance). C’est avoir confiance en l’intelligence du spectateur et du lecteur qui sait lorsqu’un fait, une situation, est grave ou pas.
                        C’est aussi écrire que tout est vie, tout est affirmation de vie, (d’accord avec la puissance, au sens nietzschéen).
                        Il y a quelque chose de l’ordre de l’amour chrétien dans cet exercice. Ça consiste à entrer dans le corps d’un personnage et d’affirmer tout ce qui le compose, tout ce qu’il fait, dit, pense, vit. Affirmer tous les aspect d’un tempérament – pas uniquement ce qui est moral – au même niveau d’affirmation. Rendre hommage à tout ce qui nous compose, tout ce qui fait le vivant dans un sens plus large. C’est cette juste distance qui fait voir avec joie ce qui est.

        • #51010 Répondre
          Ema
          Invité

          IGY tu me parle de son ex mais je faisais référence à la dealeuse et sa fille qui m’ont l’air très remontées contre lui

          • #51020 Répondre
            I.G.Y
            Invité

            Ah oui si tu parlais spécifiquement de la dealeuse, je pense que c’est plutôt l’argument de la « communauté de femmes » qu’évoquait Seldoon. Moi aussi je l’ai perçu comme ça au visionnage

        • #51011 Répondre
          Ema
          Invité

          Mais oui clairement son ex a pris la mouche des le moment où il se refuse à elle sexuellement en devine probablement qu’il compte se barrer à partir de la

    • #51096 Répondre
      Charles
      Invité

      https://www.france.tv/films/6056144-the-celluloid-closet.html
      Je recommande ce documentaire qui date de 1995 qui retrace l’histoire des représentations des homosexuel(le)s par le cinéma hollywoodien, depuis leur visibilité ultra-marginale et moqueuse à travers la figure de la « tapette » dans le cinéma des années 20 jusqu’à leur pleine expression dans le cinéma indépendant des années 90, en passant par l’incontournable code Hays. Il est constitué d’extraits de films et d’entretiens avec des scénaristes, acteurs (trices), réalisateurs (trices), gay ou non. Les films sont mentionnés et décrits uniquement par le biais de cette question, ce qui peut donc gommer une partie de leur singularité, surtout qu’on ne passe pas toujours beaucoup de temps sur chacun d’entre eux, mais pris dans leur globalité et juxtaposés le discours sur la difficile représentation de cette minorité est très convaincant. Néanmoins, l’intérêt du documentaire est moins dans ce récit plutôt bien connu dans ses grandes lignes que dans les prises de parole des homosexuel(les) membres de l’industrie cinématographique qui expliquent sans pathos ce que causent et ont causé chez eux ces représentations. C’est là que le documentaire est très émouvant car il fait toucher du doigt au spectateur hétérosexuel blasé et peut être lassé par cette question quelle urgence elle a pu revêtir pour les premiers concernés. Par exemple, quand on évoque le tournage de Cruising de Friedkin (dont l’ambivalence sur le sujet est malheureusement passée à la trappe pour les raisons évoquées plus haut), perturbé par des manifestations de la communauté homosexuelle pour qui un énième thriller représentant le tueur sous les traits d’un homosexuel refoulé a constitué la goutte de trop. A ce moment-là du documentaire après avoir vu tous ces extraits de film où les homosexuel(les) sont décrit soit comme des désaxés inquiétants soit comme des maudits au destin tragique, on comprend un peu mieux cette lassitude et cette colère, même si on aime beaucoup le film comme c’est mon cas. Il est aussi intéressant que les intervenants ne soient pas d’accord entre eux, ce qui montre toute la complexité du sujet. Ainsi, sur le film Philadelphia – contemporain du documentaire – loué par certains pour son portrait d’un couple homosexuel normal tandis que d’autres remarquent qu’il s’agit encore du récit d’un homosexuel qui finit tragiquement.

    • #51117 Répondre
      françois bégaudeau
      Invité

      on note

    • #51128 Répondre
      Mais moi c’est léo
      Invité

      J’ai regardé Pauvres créatures, j’ai trouvé ça très mauvais, et la gêne occasionnée dessus assez frustrante, bien que toujours très intéressante.
      François sur ce film tu te concentres beaucoup sur le scénario et passe un peu trop vite sur la forme je trouve. Pire que ça, tu emploies ton temps à démonter les reproches que des gens adressent au film et à certaines esthétiques (le cinéma froid et dit misanthrope), ce qui a sa pertinence, au lieu d’essayer de dire en quoi le film est bon ou mauvais

      il y a quatre points sur lesquels j’aimerais revenir : le premier c’est la gratuité des effets stylistiques. Il est dit dans la gêne que Lanthimos s’amuse à foutre des effets où bon lui semble sans qu’il n’y ait de sens avec le fond du film. et… c’est tout ce que vous dîtes. C’est très bien, j’adore la gratuité, mais encore faut-il savoir pour quelle beauté ? C’est gratuit, mais est-ce que cela sert la beauté du film ? Personnellement cela me lasse tant tout est traité indifféremment de la même façon. et la gratuité ici n’est pas très réjouissante car elle est un auto-anéantissement du film : vu que tout est extra-ordinaire/disproportionné/déformé rien n’est plus extraordinaire (dernier argument des questions/réponses). Vous allez dans ce sens mais pendant 20 secondes et à la fin ! Aussi notons que l’originalité dans ces effets est bien faible tant Hollywood adore ces marques d’auteur et ces fioritures spectaculaires. Ca donne des allures de bon cinéma, des airs de non-académisme (loool).

      le deuxième c’est la musique. Vous y passez bien vite alors qu’elle est omniprésente ! je juge son omiprésence et son rôle de surlignage bien bourrin (instruments à cordes discordants) tout bonnement insupportable et digne des pires films de Villeneuve. Cliché, inutile, lourd, simpliste

      le troisième c’est les acteurs : putain ce que c’est mal dirigé ! je suis étonné que vous ne parliez pas du jeu. Il n’y a que Dafoe qui joue bien, Ruffalo est pathétique et Emma fait du cabotinage sans aucune espèce de nuance (même si ça peut plus s’entendre). La scène vers 50 minutes à table ou bella ne respecte pas les règles de bienséance et où ruffalo la retient à moitié devant tout le monde en grimaçant est juste ridicule. On a vu ça 500 milliards de fois, c’est tellement cliché (manquerait plus que le tapage de coude) et pas réaliste : aucun humain n’agit comme ça. y a zéro subtilité et ça c’est un exemple parmi tant d’autres dans le jeu infâme de ruffalo. Idem pour le fiancé coincé, personnage monolithique joué de manière plus-qu’énervante. On a vu ça 500milliards de fooiiiis !! y a rien, y a rien

      le quatrieme c’est la durée des plans. Ca c’est vraiment frustrant dans la gene, l’hô qui n’ a pas de nom dit que les plans sont tres brefs et que ça correspond à la faible capacité d’attention de bella, et françois tu reviens pas sur ça. Pourtant pour moi ça méritait qu’on y revienne. Je veux dire c’est totalement surinterpréter que de dire ça. Et puis l’argument est nul parce que ok bella passe vite sur les choses, mais il faut du coup pour montrer ça qu’on passe nous aussi spectatuers vite sur les choses ? si c’est ça l’idée, c’est une idée de merde. Les plans sont aussi courts que ceux de mad max fury road. Par exemple tu dis françois qu’une des brillantes idées du début c’est de faire jouer du piano à Bella. Ah ça c’est une brillante idée, peut-être, mais très mal valorisée parce que le plan dure à peine 10 secondes. donc l’idée est belle, l’intention est belle, mais pas le résultat. outre le fait qu’on corps pur (sans conscience) ne jouerait jamais du piano comme ça tant la position est farfelue, complexe, contre-intuitive et déjà provocatrice. Il faut savoir qu’on joue du piano avec les mains pour avoir l’idée d’en jouer avec les pieds. et toutes les scènes sont courtes comme ça, le rythme est plat, il n’y a pas de variation, constamment la même cadence avec cette durée par plan insignifiante. Un des climax du film – la danse – dure juste une minute ! une minute de danse, c’est tout ce que sait nous offrir le film.

      et quelle danse justement ! elle est filmée comme est filmé le reste du film, c’est-à-dire de façon très fragmentée. on voit le truc sous toutes les coutures, ce qui est par ailleurs la marque des cinéastes sans vision (avoir une vision suppose adopter un point de vue). Et le le truc c’est pas qu’on a pas le droit de filmer une choses sous toutes les coutures, c’est quand on ne fait que ça (#chancontrechancontrechancontrechan + désaxer désaxer désaxer). alors on peut dire que ça donne de la vitalité, de l’énergie, oui, c’est vrai, mais comme tout est comme ça pendant 2H20 c’est encore plus chiant que de voir fury road. et sinon la pseudo-bizarrerie de la danse de bella est au sein même de la séquence annulée par la plus grande bizarrerie du plan sur l’orchestre totalement déformé mais aussi considérablement lissée par la qualité de la chorégraphie elle-même. Lanthimos se fout du contexte temporel et social, je ne vois pas pourquoi donc on trouverait cette danse si atypique. Elle l’est pour sûr comparée aux autres danses du même plan, mais si on la regarde avec notre oeil contemporain ce n’est pas une danse anormale ! Je veux dire si je vois ça en festival je ne serai pas plus que ça interloqué. On pourrait dire qu’elle danse « bien ». je n’aime pas ce que je vais dire, mais hors-norme montre des corps plus dysfonctionnant que ça. et je suis pas allé voir un p’tit truc en plus mais ça doit être pareil. Donne la caméra à bruno dumont tu verras ce que c’est une danse atypique, mais là faut se recontrer, c’est impeccable, lisse, sur le tempo… il faut savoir danser pour danser comme cela.

      lanthimos n’est malheureusement pas le scientifique qui donne un espace d’expérience à un corps indépendamment de tous critères moraux, pour la simple et bonne raison que bella n’est pas l’objet du film mais la subjectivité dans laquelle on est posé. on n’est pas à distance, donc au revoir la science et tout ce que son parti pris a d’intéressant. au revoir le jeu laissé à l’endroit du spectateur qui sera tyrannisé par la vision de bella.

      lanthimos n’observe pas ici, ou observe très peu. il agit plus qu’il ne contemple en contaminant l’écran de ses délires plastiques aléatoires.
      François tu dis « Il va tellement vite qu’il expédie » les scènes que les studios attendent (pour valider la case féminisme). Mais tu ne dis pas le fait qu’il expédie tout ! tout est expédié, la moitié du film est mal filmée (il faudrait prendre scène par scène).
      Et puis se régaler du matérialisme de lanthimos je suis d’accord, mais il faut tout de suite voir ses limites. un corps, est une portion de l’étendue soumise à des contraintes. Bella est plus un électron libre qu’un corps. elle ne semble jamais soumise à un environnement, prise dans celui-ci (ce qui est le propre d’un corps). On la voit tres peu se déplacer de lieux en lieux, ses changements de lieux sont signifiés par des ellipses qui renforcent l’impression qu’elle est un électron libre allant au final où elle le veut, se baladant d’unités de lieu en unité de lieu comme par téléportations (une fois qu’elle est sortie du contrôle de Godwin) d’autant plus qu’elle n’est pas brimée par le reste du corps social. niveau matérialisme ça me paraît bien faible… pour prendre la meme comparaison mais qui veut dire beaucoup, mad max fury road est bien plus matérialiste, car les corps sont réellement contraints (scene de combat au sol avec furiosa et roue prise dans le sable) et pris dans une temporalité continue sans téléportation par ellipse.

      j’ai l’impression que tu aimes lanthimos et que du coup tu as été gentil avec lui sur ce coup là. parce que oui il a un bon scénario, oui les dialogues sont bien écrits, mais tout de même qu’en est-il au fond de cette forme si standardisée ? je dis ça en vue de son prochain film qui va je pense être encore plus américain, avec un plus gros budget… vers un cinéma industriel ?

      (je suis allé vite mon truc est brouillon et mal écrit désolé)

      • #51184 Répondre
        Malice
        Invité

        C’est marrant ce que tu dis au sujet de Mark Ruffalo parce-que personnellement, cela faisait des années que je n’avais pas pris plaisir à le voir dans un film. L’énervement croissant du personnage qui est « poussé à bout » par les initiatives de Bella m’a fait beaucoup rire; je l’ai trouvé très bon dans ce registre comique – alors qu’il m’agace dans beaucoup de scènes de Zodiac et Spotlight.

        • #51231 Répondre
          Mais moi c’est léo
          Invité

          Pour mon son meilleur rôle restera celui qu’il tient dans Collatéral.

    • #51211 Répondre
      Sam
      Invité

      Après avoir revu Memory je me dis que la surcharge dramatique, qui me paraissait un peu forcée ou artificielle, est
      centrale chez Franco. J’ai l’impression qu’elle sert la trame en permettant d’atteindre des points culminants (scène de révélation dans Memory)tout en la débordant complètement. L’accumulation de malheurs sidère et empêche de tomber dans le schéma classique du film de trauma/guérison ordonnateur, elle excède les capacités de rationalisation des protagonistes et du scénario même . Pour moi elle se rapproche du fatum et des coups du sort successifs qu’on retrouve dans les tragédies et qu’on accepte beaucoup plus facilement sans se poser de questions. Grâce au cadrage formel, cette surcharge agit comme une force soustractive qui permet de traverser les couches et d’aller jusqu’à l’os tout en garantissant que l’élucidation/guérison soit impossible. Au contraire les coups du sort font ressortir et accélèrent le processus de désagrégation inéluctable. Bref cette « surcharge » a une fonction décapante pour moi, elle fait un gros plan sur le processus de désagrégation à l’œuvre, processus qu’elle a nourri et amplifié. Elle permet de mieux voir et empêche de voir en même temps. Et elle crée du jeu comme dit dans la GO avec des situations étonnantes et gratuites (en dehors de cette configuration commune le parallèle avec la tragédie s’arrête assez vite, il y a quelque chose de moins tendu et de plus flottant chez Franco)

      • #51298 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        « Après avoir revu Memory je me dis que la surcharge dramatique, qui me paraissait un peu forcée ou artificielle, est
        centrale chez Franco. J’ai l’impression qu’elle sert la trame en permettant d’atteindre des points culminants (scène de révélation dans Memory)tout en la débordant complètement. L’accumulation de malheurs sidère et empêche de tomber dans le schéma classique du film de trauma/guérison ordonnateur, elle excède les capacités de rationalisation des protagonistes et du scénario même . Pour moi elle se rapproche du fatum et des coups du sort successifs qu’on retrouve dans les tragédies et qu’on accepte beaucoup plus facilement sans se poser de questions. Grâce au cadrage formel, cette surcharge agit comme une force soustractive qui permet de traverser les couches et d’aller jusqu’à l’os tout en garantissant que l’élucidation/guérison soit impossibl »
        Tu dis ici ce que je dis, en moins bien peut-être (sans rire), au début de la GO

    • #51219 Répondre
      Guéguette
      Invité

      J’ai adoré Showing up, bien plus que First Cow. Pas vraiment d’angle mort dans cette plongée dans le quotidien d’artistes anonymes. Ces gens qu’ont nous dit déconnectés se frottent à la matière du monde non stop. Y’a la joie de la patouille pour certains, la douloureuse recherche pour d’autres, au milieu d’un environnement un peu morne et délaissé. C’est dur de trouver les mots mais c’était merveilleux.

      • #51230 Répondre
        nefa
        Invité

        showing up
        au chat, « tu me gaches ma journée de boulot »
        ça me fait penser à Carver qui écrivait ses nouvelles à l’abri dans sa voiture

        • #51297 Répondre
          françois bégaudeau
          Invité

          au chat : « tu me gaches ma journée de boulot »
          je ne sais pas si on peut envisager une notation plus juste sur ce qu’est RÉELLEMENT la vie d’un artiste
          c’est un des films les plus justes sur l’art que je connaisse

          • #51318 Répondre
            Guéguette
            Invité

            Certes! En tout cas de mémoire j’ai rien d’autre qui me vient. C’est souvent un plus outré comme vision de l’artiste, peut-être aussi parce que ce sont souvent des figures historiques qui sont représentées, et donc forcément over the top. J’avais beaucoup aimé « at eternity’s gate » de Schnabel cela dit.

      • #51239 Répondre
        Guéguette
        Invité

        qu’on…

      • #51255 Répondre
        Parfaitement a l’eau
        Invité

        Absolument d’accord, j’ai adoré ce film. Une merveille. J’ai adoré les petites contrariétés du quotidien, voir Michelle Williams ronchonner et se chamailler avec sa proprio sur qui s’occupera le mieux du piegon.
        Qu’à tu pensé du mouvement de caméra final ?

        • #51259 Répondre
          Guéguette
          Invité

          Celui qui les montre errer dans un décor post industriel enfin révélé? Que rajouter? C’est parfait! On peut presque imaginer que dans un post apo pas si lointain elles détritureraient tout ce merdier pour en faire des œuvres d’art.

          • #51278 Répondre
            Parfaitement à l’eau
            Invité

            Le mouvement vertical vers le haut après qu’elles ai cherchés le pigeon dans les arbres, comme si on prenait le regard du piegon. Sur le moment, je me suis dit que depuis le début c’est le pigeon qui nous racontait l’aventure qu’il a vécu avec ses 2 femmes un peu bizarres mais très bienveillantes avec lui.
            Mais j’ai pas remarqué plus que ça le décor post indus. Le plan large final c’est le seul du film ?

            • #51317 Répondre
              Guéguette
              Invité

              J’avais pas pensé à ça mais ça marche effectivement! Et oui il me semble que c’est bien le seul plan large du film. J’ai aussi aimé qu’elle soit toujours sous exposée. Pendant la 1ere moitié du film, elle est toujours dans l’ombre, même quand elle parle avec des gens qui eux sont bien exposés.

    • #51253 Répondre
      Tony
      Invité

      Bon entretien entre François et Peggy,en tout cas bien d’accord sur Love lies bledding,film sans intérêt sur la fameuse domination patriarcale,très laid en plus.

      • #51260 Répondre
        Guéguette
        Invité

        J’adore le bordel derrière chez les deux. C’est ça qu’on veut putain. Je suis sûr qu’il y a des plats en sauce pas lavés dans l’évier.

        • #51279 Répondre
          PeggySlam
          Invité

          Merci beaucoup Tony pour le partage 🙂
          @Guegette Rire

          • #51290 Répondre
            Malice
            Invité

            Au fait Peggy quelle est la liste de films que tu as établie pour le prochain entretien ( cinéma et handicap)?
            J’ai oublié de te le demander

            • #51291 Répondre
              PeggySlam
              Invité

              @Malice,il y aura un peu de tout. Entre fiction et film plus réaliste et de nationalité différentes. On préfère ne trop rien dire pour le moment car y aussi des films qui s’ajoutent. Une chose est sur c’est que je suis contente que François ait voulu qu’on parle du cas Hors Norme comme il en avait déjà parlé chez Microciné je ne voulais plus l’embêter avec et puis il a proposé et je dis oui car sur ces films populaire faut aussi parler de certains problèmes. Quand on aura décidé, je pourrais en dire plus. Merci à tous pour votre regard et bienveillance. Ça me touche beaucoup ☺️

      • #51430 Répondre
        Mais moi c’est léo
        Invité

        Un film atrocement laid et sans intérêt oui. Saint-Maud est autrement plus consistant et préfère une esthétique radicalement différente (90% de plans fixes, captant l’action dans un cadre plus large, très peu d’effets spéciaux numériques, tres peu de musique ou seulement intra-diégétique (la fameuse), peu de dialogues, durée des séquences, scènes et plans plus longue, géographie plus resserrée, très faible densité scénaristique, moins de personnages, plus de naturalisme, de réalisme, de radicalité, pas de clichés et un goût pour le fantastique très bien digéré…) C’est un des très (trop) rares films d’horreur du 21eme siecle que je sais apprécier. Vraiment, un bon film. Je plaçais de l’espoir dans la suite et suis très déçu du tournant que prend Rose Glass pour son deuxième… l’économie n’est plus la même et son cinéma s’en trouve changé du tout au tout. Écœurant.

        Si vous avez de bons films d’horreur du 21 siecle à conseiller je suis preneur.

        • #51437 Répondre
          Guéguette
          Invité

          Ça a surement été déjà dit mais moi à part It Follows, y’a pas grand chose qui a retenu mon attention depuis 2000. Par contre tu parlais de quel film à la base? Tu as du te planter quand tu as posté ta réponse.

          • #51441 Répondre
            Mais moi c’est léo
            Invité

            It follows je n’ai pas aimé, beaucoup plus faible que Saint-Maud, mais tu verras si tu ne l’as pas vu. La séquence de la piscine dans it follows je l’ai trouvée malvenue. Sinon je parlais du dernier film de Rose Glass, Love lies bleeding ! Elle n’en a fait que 2 pour l’instant, et c’est son premier que je tiens pour l’un des seuls (voir le seul ?) bon film d’horreur du 21 siecle.

      • #51550 Répondre
        Carton de Lait
        Invité

        J’ai écouté et bien aimé.
        .
        Surtout qu’il n’y a pas si longtemps dans ce thread j’zi mentionné comment j’ai longtemps été illettré en cinéma en ce qui concerne son langage formel. J’ai essayé de m’y interesser avec le temps, j’ai d’ailleurs dû connaitre des gens qui avaient fait des études sur le sujet dans ma vingtaine pour comprendre même qu’on parlait d’un langage, mais bon, tout ça ne m’a jamais trop interessé. Et puis parfois c’est tellement sans intérêt et presque bête. Genre le fameux « oui contre plongée pour montrer que celui-ci domine bien celui-là! » Ouais. Ok. Ça me rassure un peu de voir que c’est assez pareil pour FB.
        .
        Et puis après oui, il y a les gens qui n’identifient pas bien ou du tout les, disons, messages des films, ou les orientations, voire propagande, politique de ceux-ci. C,est en effet un peu différent. Si on est illlettré politique, ce qui existe bel et bien, alors c’est difficule de percevoir ces choses. Il y a ce que je voyais dans un film que j’étais jeune et était encore assez ignorant au niveau politique et ce que je vois maintenant. Et même là! J’ai souvent raté des trucs, du moins quand tout ça est plus subtil. C’est pour ça qu’on a besoin de plus de critique style GO parfois.

    • #51448 Répondre
      I.G.Y
      Invité

      Sur l’Anglais + Girlfriend, j’ai été frappé par un point commun entre les deux films qui est un peu le complémentaire du déjà évoqué « Soderbergh analyste du réel et de sa matérialité ». Samir s’est demandé comment un spectateur recevait pour la première fois l’Anglais. J’ai eu la sensation d’un film puissamment psychologique. L’effet produit en moi par son montage est une pure navigation dans la psyché de Wilson (au sens large de mémoire et d’imagination, puisque certaines scènes décrivent même de purs fantasmes, comme celles où il s’imagine descendre Valentine dans la Villa avant de ne finalement rien faire). Comme Soderbergh ne créé pas un puzzle logique rempli d’informations capitales dans ces différentes strates diffractées, le film reste très lisible (un peu comme les sinuosités lynchiennes restent plaisantes dans la mesure où il conçoit ses effets de manière moins intellectuelle que sensorielle). J’ai même fini par me demander s’il n’allait pas s’agir d’un film sur la folie (le riff dissonant au piano et le jeu de Stamp, couplés à ce que j’ai dit plus haut, me l’ont fait envisager). Pas tant que ça non plus, en définitive.
      .
      J’ai tout autant été frappé par l’intérêt porté à la psychologie dans Girlfriend, quand bien même les effets de diffraction au montage ont peut être une justification différente que dans L’Anglais, comme vous l’avez très bien souligné. Indice filmique de cela et que j’ai trouvé très réussi. La longue série de dialogues en champ-sans-contre-champ (on peut y ajouter la scène très réussie où Chelsea entre en contact téléphonique avec David), formidables.
      .
      Fred Mercier très pertinent aussi. Riche dialogue entre vous. Merci à tous les trois !

      • #51455 Répondre
        Tony
        Invité

        Tu sais si ça a été filmé?est-ce que ce sera diffusé sur Microcine?

        • #51456 Répondre
          I.G.Y
          Invité

          L’échange a manifestement été enregistré et sera diffusé sur Microciné oui, Samir l’a dit

          • #51460 Répondre
            Tony
            Invité

            Super, merci!

          • #51464 Répondre
            Seldoon
            Invité

            Samir a annoncé hier que l’entretien serait disponible aujourd’hui (dimanche). Je le conseille fortement, c’était passionnant. En quelques minutes on était au cœur de Soderbergh, et ça a duré 1h30.

            • #51568 Répondre
              Sarah G
              Invité

              N’ayant pas pu y assister, c’est une très bonne nouvelle que cela soit diffusé
              Vais aller visionner ça.
              Merci pour l’info I.G.Y et Seldoon

          • #51466 Répondre
            Seldoon
            Invité

            @I.G.Y que ne savais pas que tu venais, tu aurais dû te montrer. Je suis facile à repérer, dans ces événements comme dans la vie de tous les jours je porte un t-shirt Zab et je ris Mercier à gorge déployée pendant toute la séance.

            • #51469 Répondre
              PeggySlam
              Invité

              J’aurais aimé avoir été là. Merci de l’info pour l’entretien. La vidéo de la journée que j’attends le plus et en espérant que Samir laisse François parlait car sur leur dernier live je lui reprochais ça à Samir. Il n’arrêtait pas de le couper (et je lui en ai fais la remarque en privé)

            • #51470 Répondre
              I.G.Y
              Invité

              Ah excellent, non repéré par moi en tout cas, moins repérable que l’homme-au-chapeau déjà aperçu à une dédicace de Boniments où j’avais passé une tête (et récolté une dédicace particulièrement savoureuse du maître de cérémonie), qui traîne sans doute par ici — ceci n’est pas une perche tendue pour lever son anonymat. Pour ma part, t-shirt bleu marine, pantalon de même couleur et muet comme une tombe pendant la séance (mais pas dans la vie), j’étais moins visible. A une prochaine peut-être!

              • #51476 Répondre
                Seldoon
                Invité

                @IGY : je déconnais pour le t shirt, par contre il est possible qu’un chapeau ait trainé sur ma tête.
                @PeggySlam : Samir a mené le débat d’une main de maître en laissant François et Fred très à l’aise sur le sujet se répondre l’un l’autre.

                • #51478 Répondre
                  I.G.Y
                  Invité

                  Bien joué

                • #51482 Répondre
                  PeggySlam
                  Invité

                  @Seldoon génial ! J’aime quand Samir est comme ça

      • #51491 Répondre
        riviere
        Invité

        Je signale la video de Samir invitant à cette soirée. Il a glissé un extrait du Masque et la Plume de 2009 sur The girlfriend experience.
        On se croirait aux Grandes Gueules. Seul Jean-Marc Lalanne a un propos sensé.

        • #51559 Répondre
          françois bégaudeau
          Invité

          Pauvre masque, pauvre plume
          L’arrogance de la bêtise.

          • #51561 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            même le compliment de Lalanne est totalement à coté de la plaque

            • #51582 Répondre
              riviere
              Invité

              Ah? J’ai trouvé qu’il notait des points intéressants: absence de sexualité, activité incessante de Chelsea à valoriser son business, et cette scène d’étreinte comme une sorte de rituel entre Chelsea et le dernier client juif est marquante, dans son silence, dans sa lenteur.

              • #51625 Répondre
                françois bégaudeau
                Invité

                Je ne crois pas qu’il parle de valoriser du business. Il dit un truc très large sur l’absence de sexe en général dans nos sociétés. Ce que charrie le film est beaucoup plus situé, précis, ciblé.
                Et ramener la géniale dernière scène à « ils s’étreignent juste car l’époque ne veut plus de sexe », c’est vraiment triste. Cette scène est tellement plus riche que ça. On peut d’ailleurs supposer que ce bijoutier juif ne pénètre pas Chelsea parce qu’il se donne cet interdit religieux. Mais de toute façon tout discours générique ne sera jamais à la hauteur de ce moment immense, qu’il faudrait juste décrire : leur discussion, le cadrage lui de dos elle face, la façon dont Chelsea se déshabille, et voter McCain, et le diamant valeur pas sûre, mais l’or si. Rien que de la décrire j’en vibre. Cinéma.

                • #51722 Répondre
                  riviere
                  Invité

                  Oui c’est vrai j’interprète son commentaire. Disons que comme lui j’ai ressenti cette insécurité qu’expriment tous les personnages du film vivant dans la tourmente de la crise des subprimes. Leur fébrilité est tangible même s’ils se croient insubmersibles. On sent bien que ça négocie dur et qu’ils mettent en place leur préservation, Obama exemplairement. S’efforcer de miser sur le bon cheval pour éviter que son business ne vacille et éviter les pertes avant que les affaires ne reprennent. On voit bien cette roue dans laquelle ils tournent. Cette douce déprime qu’ils épanchent avec Chelsea. C’est vrai que la scène avec le bijoutier vous saisit, ça reste un mystère, on se demande ce qui est échangé, ce qui est vécu.

        • #51585 Répondre
          Eden Lazaridis
          Invité

          Le pire c’est l’intervention de la femme, qui ne dit du film qu’une seule chose : la fille est jolie et elle aurait aimé la voir baiser ! Ça c’est de la critique !

          • #51640 Répondre
            Carton de Lait
            Invité

            Déjà que si on veut voir baiser Sasha Grey bon, c’est pas très compliqué normalement….

      • #51580 Répondre
        riviere
        Invité

        Voici! Très intéressante soirée, première fois que je mettais les pieds au club de l’étoile.

        • #51608 Répondre
          Billy
          Invité

          Merci c’est un peu génial. Avec ces deux films, on voit que Soderbergh est un grand cinéaste et aussi un grand monteur. Le meilleur moment du soir pour moi c’est le passage sur la nécessité du montage expérimental, de la diffraction temporelle, la nécessité de casser la logique linéaire, narrative. Les 2 films analysent de l’inertie d’un système donc féraillent avec le narratif. La narration fausse puisque il y a la structure sociale qui ne bouge pas.
          Ces films diffractés continuent de me questionner. Dans the limey, chaque séquence me fait penser : ces plans où on entend des paroles prononcées en voyant parfois les persos à la bouche fermée. C’est quoi ? un souvenir ? le héros qui ne se souvient plus quand et comment ces paroles ont été dites ? Le héros qui va à la vengeance peu importe ce qu’on lui dit ? des scènes d’explication sur les motivations du héros et Soderbergh qui joue avec le spectateur ?
          Et le générique ludique de type Dallas pour introduire le méchant Terry Valentine, générique intégré dans la séquence de dialogue avec sa petite amie. Soderbergh présente Terry Valentine en méchant et se moque de ce rôle de méchant ?
          Dans la piscine la petite amie lui dit : « t’es pas assez définissable pour être une personne, tu es plus une vibration. »
          Elle dit un truc vrai sur ce film, et sur les films de Soderbergh en général, les personnages comme vibration, qui réagissent, résonnent avec l’environnement.
          La petite amie du méchant, c’est un type de perso féminin qu’on retrouve souvent chez Soderbergh : la belle meuf qui sait la vérité, comme la meuf de Magic Mike.

          • #51609 Répondre
            Billy
            Invité

            Fred Mercier connaît son Soderbergh sur le bout des doigts, j’attends son bouquin.
            J’ai tiqué sur un truc qu’il a dit. C’est peut-être une approximation due à l’oralité, mais comme il présentait ça comme sa théorie, je précise à toutes fins utiles : Il dit que Soderbergh est tellement en avance sur tout, qu’il a déjà une approche du montage numérique dans The Limey, qu’il monte The limey comme il montera Girlfriend expérience 10ans plus tard, comme si Soderbergh avait eu l’intuition du montage virtuel.
            Or le montage numérique a été inventé à la fin des 80’s, et devient peu à peu la norme durant la décennie 90’s.
            Par exemple, en 1994, Pulp fiction est tourné en pellicule et monté sur avid (virtuel). pareil pour le Patient anglais… le montage numérique devient la norme alors qu’on tourne encore en pellicule

            • #51610 Répondre
              PeggySlam
              Invité

              Et c’est la raison pour laquelle que certains films ne voient pas le jour en salle comme le magnifique film de Johnny Depp The Brave fin 1990. Il est sorti en support physique directement. Je n’ai pas encore vu cet échange. Je me le réserve pour la journée et il va falloir que je vois ces films

              • #51634 Répondre
                Billy
                Invité

                Non c’est impossible, le montage virtuel ne modifie en rien la vie des films en salle.
                La norme à partir des années 90 et pendant 15-20 ans a été : tournage en pellicule, puis montage virtuel, puis projection en pellicule. (c’est un laboratoire qui faisaient les télécinémas et transferts vidéo-pellicule).
                Puis peu à peu, à partir des années 2010’s, les tournages sont devenus numériques, et les projections aussi. Aujourd’hui les tournages en pellicule sont très rares, les salles équipées en projecteur 35mm encore plus.
                Je ne connais pas l’histoire de la sortie de The Brave. Quand les films qui ne sortent pas en salle, c’est généralement pour des raisons économiques : ils ne trouvent pas de distributeur, parce que ces derniers estiment que le film ne fera pas d’entrées.

            • #51623 Répondre
              françois bégaudeau
              Invité

              Oui j’ai eu un petit doute aussi. Mais étant peu connaisseur de la chose, j’ai ravalé le doute
              En même temps je crois que par montage numérique, Fred entend un truc technique, mais aussi un mode de montage.

              • #51632 Répondre
                Billy
                Invité

                J’y ai pensé aussi mais alors j’aurais aimé qu’il développe. En l’état, je trouve l’appellation approximative : en montage pellicule, il existe Godard, Resnais, Marker, il existe le found footage, il existe Trop tôt, trop tard de Straub et Huillet. La nature du montage ne change pas avec le passage au numérique. Le montage c’est déjà prendre la matière sonore et visuelle, sans hiérarchiser a priori, et réfléchir aux agencements possibles.
                Ce qui change après les années 2000, c’est la quantité de rush à dispos : avec l’arrivée des caméras vidéos, tout le monde peut filmer, ça multiplie la matière sonore et visuelle. Mais je ne vois pas en quoi ça change la nature du montage.

                • #51643 Répondre
                  PeggySlam
                  Invité

                  Ok merci pour ces explications Billy

                • #51645 Répondre
                  Seldoon
                  Invité

                  Il y a quelque chose de fondamental qui a changé avec le montage numérique : la rapidité d’exécution. On teste un truc en 3 clics. Un cut prend 3 secondes au lieu d’une minute, un fondu enchaîné 5 secondes au lieu de plusieurs jours d’attente. Les grands expérimentateurs comme Steven peuvent enfin s’en donner à cœur joie, le changement ergonomique ne produit pas de changement ontologique, mais un changement d’échelle.
                  De façon générale ma très légère réserve sur l’intervention de Mercier est qu’il me semble surjouer le lien de Soderbergh avec la technologie. Soderbergh est branché sur ces question mais je ne crois pas qu’il le soit vraiment plus que beaucoup d’autres. Faire des retours produit auprès des fabriquants sur les caméras utilisées sur ton long est une pratique courante à Hollywood (comme dans n’importe quelle industrie). Notre que Soderbergh s’y adonne est intéressant mais peu révélateur car pas si distinctif.

                  • #51646 Répondre
                    Seldoon
                    Invité

                    *NOTER que Soderbergh….

                    • #51670 Répondre
                      Billy
                      Invité

                      Oui, gain de temps incroyable du montage virtuel qui laisse davantage de possibilités d’expérimentation. Mais on ne peut pas dire pour autant que Soderbergh a l’intuition du montage virtuel dans the Limey, et qu’il annonce le montage virtuel de girlfriend experience 10 ans plus tard. C’est difficile à entendre, non ?
                      Quand le montage numérique est là, il l’utilise pleinement. Comme il utilise pleinement la sensibilité et la légèreté des cameras numériques quand il les a en main.
                      Et je remets une pièce : La question du Soderbergh-technicien se pose quand même parce qu’il est chef-op et monteur, qu’il est producteur de ses films, qu’il tourne 1 à 2films par an. Il se donne les conditions techniques et économiques de bosser, d’où Paranoïa et le archi-pointu High Flying Bird tournés à l’iPhone.

                      • #51674 Répondre
                        Seldoon
                        Invité

                        « Soderbergh a l’intuition du montage virtuel dans the Limey » est difficile à entendre. Peut-être faudrait-il dire : il en utilise toute la puissance puisqu’il monte « le soir après le tournage » dès ce film, d’où expérimentation possible, y compris je tourne je je monte je tourne je monte, et je peux donc adapter ma matière à experimenter. Je remarque aussi que de plus en plus de films hollywoodiens font bosser les monteurs pendant le tournage, parfois même directement sur le plateau (Baby Driver). Si on veut garder une innovation plus ergonomique que technologique de Steven, elle est peut-être là.
                        Pour ta pièce : la question du Soderbergh-technicien se pose. Mais typiquement, le « il a même fait des tests pour RED » a pris plus d’importance à l’oral que « ah oui au fait faudrait dire qu’il est son propre chef op et monteur ». Une fois les choses remises à leur place, et sans avoir la connaissance encyclopédique de Soderbergh qu’en a Fred Mercier, je dirais cinéaste-artisan-je-fais-tout-tout-seul (ou cinéaste-autonome) plutôt que cinéaste-technicien (qui collerait mieux à son grand ami Fincher).

                  • #51742 Répondre
                    Claire N
                    Invité

                    « Faire des retours produit auprès des fabriquants sur les caméras utilisées sur ton long est une pratique courante à Hollywood (comme dans n’importe quelle industrie). Notre que Soderbergh s’y adonne est intéressant mais peu révélateur car pas si distinctif » merci pour cette précision ; cela m’avait tout de même fait penser à la relation guitariste / luthier et au temps des guitares heroes ou la marque s’interrogeait sur un produit pour un guitariste repéré de génie (les guitaristes avaient des retours – mais peu participaient à faire émerger une « forme « guitare pour leur propre musique)
                    Ou plus récemment Daft punk sa sonorité et son matériel son lié
                    On raccrocherait l’artisanat musical ?

                    • #51743 Répondre
                      Claire N
                      Invité

                      Pour tout dire cette discussion me rappelle quand mon amoureux tente de m’expliquer que le mixage n’est pas juste un boulot de DJ – mais un véritable instrument

          • #51698 Répondre
            I.G.Y
            Invité

            Puisqu’il semble y avoir des connaisseurs, question à propos du montage que je n’ai pas osé poser au ciné club. Soderbergh monte ses films, donc. Mais quel est habituellement le rapport des cinéastes à leur montage et à leur monteur? J’ai du mal à concevoir qu’un monteur puisse ne pas sans cesse avoir l’auteur sur son dos, choisissant chaque cut et chaque fondu. Le monteur est-il un pur exécutant, le bras-outil du cinéaste, ou certains auteurs délaissent-ils le montage en ne donnant que des indications vagues, laissant par là même une liberté artistique au monteur?

            • #51699 Répondre
              Seldoon
              Invité

              Il y a toutes les sortes de relations, de Truffaut qui ne foutait quasiment pas les pieds en salle de montage (il venait voir le rat des lieux, donnait des notes et disparaissait) à Soderbergh qui monte seul. Ça dépend énormément du réalisateur.

              • #51700 Répondre
                Seldoon
                Invité

                L’état des lieux. Je ne voulais pas traiter les monteurs de rats. J’en connais même des sympas.

                • #51739 Répondre
                  Billy
                  Invité

                  Oui ça dépend.
                  Les cinéastes qui montent eux-mêmes sont pas majoritaires. Déjà il faut savoir le faire, puis la plupart des cinéastes aiment avoir leur monteur qui découvre les rushes en premier spectateur, et discuter de comment on sent le film à partir des rushes. C’est un collaborateur qui doit comprendre le travail du cinéaste, comme un chef-op ou un co-scénariste.
                  Généralement les cinéastes sont présents au montage, ils passent plusieurs fois par semaine. Certains sont là tout le temps.
                  De mon point de vue, les cinéastes qui se désintéressent du montage sont des cons. Ils s’amputent d’un des principaux moyens du cinéma. Puis il rate un moment rigolo.

                  • #51750 Répondre
                    françois bégaudeau
                    Invité

                    « , les cinéastes qui se désintéressent du montage sont des cons. »
                    Je vais m’en faire un tee-shirt.

                    Ou un tag
                    CDMC

                    • #51761 Répondre
                      I.G.Y
                      Invité

                      Merci pour vos réponses ! J’avoue que la phrase de Mercier a aussi déclenché en moi aussi cette remarque : « Mais comment est-il possible d’être cinéaste en délaissant le montage? ». Ça m’a paru inconcevable

                      • #51762 Répondre
                        I.G.Y
                        Invité

                        …donc l’exemple Truffaut m’en bouche un coin

                      • #51764 Répondre
                        Seldoon
                        Invité

                        À mon avis il était très présent pendant le montage des 400 coups.

                      • #51765 Répondre
                        Tony
                        Invité

                        Ne crois pas pour autant que Truffaut se désintéressait du montage, à ce sujet tu peux lire ce qu’a écrit Yann Dedet, monteur de plusieurs de ses films.

                      • #51771 Répondre
                        Seldoon
                        Invité

                        Tu parles d’entretiens ? Je veux bien les sources, ça m’intéresse.

                      • #51774 Répondre
                        Tony
                        Invité

                        Le spectateur zéro, conversation sur le montage+le point de vue du lapin, récit biographique et plutôt centré sur son amitié et son travail avec Stevenin sur le passe montagne.

                      • #51805 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        J’ai cru comprendre que ma chère Breillat laissait sa monteuse faire le travail seule – en tous cas elle raconte dans une interview qu’elle a quitté la salle de montage sur au moins un de ses films pour laisser bosser la monteuse en autonomie ( peut-être après avoir assez discuté avec elle de la forme du film?)

                      • #51812 Répondre
                        Seldoon
                        Invité

                        On va vite, il ne faut pas oublier qu’il y a plein de façons de diriger le montage sans passer sa vie derrière le dos du monteur.
                        @Tony : merci je vais regarder. Je tirai mon info des paroles d’une monteuse de Truffaut dans un documentaire. J’ai complètement oublié où, c’était il y a une vingtaine d’années et ça m’avait choqué.

                      • #51814 Répondre
                        Tony
                        Invité

                        En tout cas Dedet n’en dit que du mal,par exemple:
                        ‘Autant on peut dire que Neige de Berto a été profondément fabriqué avec le coeur, autant le film de Breillat vient uniquement d’un cerveau demonstratif.Il est flagrant que l’intentionnalité l’emporte ici sur la réalisation:nous voici encore dans l’anti Pialat, repérable à ce qu’on y sent de haine pour les personnages ‘etc…(2 pages où il la pourrit)

                      • #51825 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        L’argument :  » fait avec le coeur » me laisse rêveuse.
                        Breillat peut rejoindre le club des haters Lars Von Trier-Lanthimos-Bunuel et c’est un compliment de ma part. Je me demande si en se plaignant de l' »intentionnalité » de Breillat il ne se lamente pas en réalité sur le fait qu’elle ait un cerveau ( d’artiste).

                      • #51828 Répondre
                        Tony
                        Invité

                        Pour Dedet l’argument fait avec le coeur s’applique aussi à Pialat:
                        ‘Pialat regarde et filme les gens avec cruauté,parce qu’il les aime et veut que le spectateur souffre avec eux’

                      • #51829 Répondre
                        Tony
                        Invité

                        ‘Breillat,elle,confond cruauté et méchanceté’

                      • #51919 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Il devrait revoir « A ma soeur »

                      • #51936 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Ce fiel m’étonne de la part de Dedet, homme doux.
                        Ca sent le règlement de comptes.

                  • #51907 Répondre
                    Zyrma
                    Invité
                    • #52041 Répondre
                      I.G.Y.
                      Invité

                      Merci pour le partage, j’écouterai ça

        • #51661 Répondre
          Malice
          Invité

          Est-ce que quelqu’un saurait où je pourrais visionner  » Full frontal »? Merci d’avance

          • #51666 Répondre
            Guéguette
            Invité

            Beaucoup de films de sa filmo sont un peu dur à trouver.

    • #51688 Répondre
      graindorge
      Invité

      juste dire que non, on est pas tous égaux devant le Cinéma.
      Ici, pas grand chose. Aujourd’hui très grosse déception: Memory est dans une salle à Santa Cruz mais en version espagnole. Et c’est imbuvable. Je ne pourrais donc pas aller le voir et je dois attendre qu’il sorte en DVD pour l’acheter

    • #51691 Répondre
      Guéguette
      Invité

      Vous aviez vraiment tous trouvé « les feuilles mortes » excellent? Le projet a ma sympathie mais j’ai trouvé que c’était un tout petit cru, un peu en mode automatique.

      • #51697 Répondre
        Mais moi c’est léo
        Invité

        Je pense que le film est excellent, oui. Apres qu’est-ce t’appelles un petit cru, un petit chef-d’œuvre ? Moi j’appelle les petits chef-d’œuvres chefs-d’œuvres et je pense que c’en est un, autrement il aurait des défauts et pour ma part je n’en ai pas senti. Toi si ?

        • #51705 Répondre
          Guéguette
          Invité

          Un Kaurismaki un peu mineur quoi. Les dernières péripéties m’ont paru un peu superflues, le fil téléguidé…pas passionnant mais sympathique.

    • #51962 Répondre
      nefa
      Invité

      comme il est mort et que c’est un bon moyen de savoir qu’il a existé,
      Donald Sutherland,
      c’était un bon acteur ?

      • #51963 Répondre
        Malice
        Invité

        Je dirais oui; je l’aime bien dans « Mash » par exemple.

      • #51972 Répondre
        Guéguette
        Invité

        Enorme oui.

        • #51992 Répondre
          nefa
          Invité

          alors je sais où aller streamer ce week-end
          merci

          • #52142 Répondre
            Leo Landru
            Invité

            Je trouve M.A.S.H un peu trop sage – simple opinion pas hyper précise car vu il y a un bail, mais j’étais déçu par la subversion à laquelle je m’attendais et qui m’a semblé molle.
            Pour Sutherland je recommande davantage Don’t look now de Nicolas Roeg, virée parano à Venise, giallo qui tourne à la farce sérieuse dans un final qui marque méchamment. Faut aimer le genre mais ça vieillit mieux que la comédie.

            • #52166 Répondre
              Malice
              Invité

              La subversion m’a semblé concerner l’attitude flegmatique des personnages principaux dans un contexte abominable ( les scènes de chirurgie m’ont paru particulièrement réalistes, le sang très rouge, les blessures, les conditions de travail très compliquées du personnel soignant…)
              Le côté « branleur » du trio de mecs serait à mes yeux une forme de résistance de la tragédie, d’ailleurs.
              J’ai moins aimé le traitement du personnage de Lèvres en feu qui prend trop cher – toutes ces scènes d’humiliation ( quand elle se retrouve nue devant tout le camp, par exemple, je n’ai pas eu du tout envie de rire) m’ont gâché une partie du film et m’ont étonnée de la part d’Altman ( je trouve ses autres films mieux disposés envers les femmes).

              • #52168 Répondre
                Malice
                Invité

                et j’aime bien cette scène :

    • #51965 Répondre
      Charles
      Invité

      Lanthimos une nouvelle fois exécuté par la presse qui trouve beaucoup plus intéressant le Comte de Monte-Cristo – 1 pleine page dans Libé et le Monde…Les griefs sont toujours les mêmes : pas d’empathie, cinéaste démiurge et sadique etc.

      • #51980 Répondre
        Mais moi c’est léo
        Invité

        Ouais d’accord mais est-ce que son film est bien ? Parce que mise à part les critiques pourries, il y a de quoi n’être pas réjoui devant son dernier film et de pmutôt déplorer ce qu’il nous a servi.

      • #52002 Répondre
        Poit
        Invité

        Sur France Culture également, Lanthimos traîné dans la boue par Antoine Guillot et Charlotte Garson. Et toute la bande des « misanthropes » en prend pour leur grade https://www.radiofrance.fr/franceculture/podcasts/les-midis-de-culture/critique-cinema-kinds-of-kindness-de-yorgos-lanthimos-drole-de-fable-9086509

        • #52021 Répondre
          Mais moi c’est léo
          Invité

          Pourquoi se concentrer sur les critiques les plus faibles ? On peut pas juste développer notre puissance dans notre coin ?

          • #52031 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            Oui faisons ça Léo, allons voir le Lanthimos et parlons en.

          • #52045 Répondre
            Poit
            Invité

            Que des critiques vilipendent un film que j’aime bien, ce n’est pas grave du tout, ce qui me perturbe davantage, c’est l’espèce de fierté dans la détestation qu’ils affichent.

            • #52069 Répondre
              françois bégaudeau
              Invité

              Je suis bien d’accord
              Et toujours il faudra se demander : pourquoi, au-delà de ne pas aimer, tiennent ils absolument à s’honorer de ce dégout?
              Quelque chose de profond se joue là, qui a à voir avec le vieux gout bourgeois (l’art adoucit, l’art embellit, l’art tient de la déco d’intérieur, l’art fluidifie les rapports – un art de la gêne est, pour le gout bourgeois, impossible.)

              • #52075 Répondre
                Charles
                Invité

                Et surtout l’art élève voire émancipe.

              • #52125 Répondre
                Guéguette
                Invité

                J’ai aussi constaté ça chez beaucoup de cinéphile de gauche. Sur « The Square » que c’était lamentable de critiquer l’art contemporain, sur « Sans filtre » que critiquer les riches c’était enfoncer des portes ouvertes…Et donc Ostlund est réac, et donc son ciné est évidemment dégueu…
                Ça me laisse pantois.

                • #52126 Répondre
                  PeggySlam
                  Invité

                  Complètement !!!! J’ai ce problème avec mes amis cinéphiles qui se disent de gauche et ne peuvent pas supporter un film comme Sans Filtre (que j’ai adoré personnellement)… Bref y a un très gros problème dans le regard du spectateur je trouve. Je n’arrive pas à savoir d’où il vient mais c’est clair que beaucoup de films se font injustement bashé alors que pourtant ils sont de gauche (Le Règne Animal le parfait exemple)

                  • #52136 Répondre
                    Mais moi c’est léo
                    Invité

                    Tes amis cinéphiles Peggy auraient-ils par hasard affirmé qu’Unrueh est un film de droite ?

                    • #52155 Répondre
                      françois bégaudeau
                      Invité

                      Il faut être logique
                      Le dégout des cinéphiles « de gauche » devant des films comme Sans filtre, au motif qu’on y caricature les riches, révèle la pertinence des guillemets de « de gauche ». Révèle que nous avons affaire à des bourgeois de gauche, c’est à dire à des gens de droite. Dans l’espace critique ils sont légion. C’est dans cet espace que j’ai pu affiner ma perception de ce sociotype, pour in fine en faire un livre.
                      Autre trait du critique bourgeois de gauche : s’offusquer d’un regard méchant sur les personnages des classes populaires.

                      • #52165 Répondre
                        deleatur
                        Invité

                        Par rapport à 2018-2019, il faudrait sans doute aujourd’hui intégrer ce nouveau critère, nouveau révélateur, nouveau symptôme, nouvelle conscience inversée de la bourgeoise de gauche : la dénonciation du mépris de classe.
                        Ça fonctionne, allez, dans 90% des cas.
                        À moins que tu en parlais et que j’ai oublié depuis 5 ans (j’ai l’impression que l’accusation est assez récente).
                        Mais ce que je voulais dire, c’est que là se trouve la pertinence matérialiste de ton livre : avoir nommé, identifié et décrit un sociotype dont la « conscience » évolue, s’adapte.

                      • #52170 Répondre
                        Tony
                        Invité

                        Pour revenir sur les cinéastes dits misanthropes,on parle ici d’un mépris beaucoup plus large,un mépris pour l’humanité,une humanité qui s’illusionnerait sur elle même puisqu’elle serait agie,par des structures,des pulsions,des affects,comme un animal peut l’être,toute morale individuelle est tournée en dérision et vue comme un calcul pour masquer le réel,on nous dira qu’il ne s’agit pas de mépris mais bien d’amour,celui de la vérité, et de pitié pour cette humanité qui se croit toute autre qu’elle n’est,je crois que ce malentendu dépasse le clivage de classe.

                      • #52175 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Il s’agit bien d’amour en effet.
                        Comme on le voit chez Franco – dans des figures de sainteté comme le Saul de Memory, l’infirmer de Chronic, et la mère de A los ojos
                        Mais le bourgeois, qui au mieux ne connait de la foi que sa nécrose ecclesiale, ne saurait comprendre cet amour chrétien là.

                      • #52212 Répondre
                        deleatur
                        Invité

                        @Tony, c’est la différence entre Zola et Flaubert : pas besoin de décrire les bas-fonds et les tréfonds pour tout traiter à égalité. On peut aimer l’humanité et aimer toute l’humanité autant en décrivant un monde bourgeois (Madame Bovary) que populaire (les premiers Dumont).
                        .
                        Il n’y a pas moins des structures, des pulsions, des affects, comme un animal peut l’être, chez les bourgeois et chez les classes populaires. Flaubert est plus trangressif que Zola. D’ailleurs, l’un sera condamné, l’autre pas.
                        .
                        Quand on me parle de « mépris de classe », je sors « Pour Louis de Funès », de Valère Novarina. On me réponds : mépris de classe.
                        .
                        Extraits
                        – « Louis de Funès savait bien tout ça. »
                        – « Qu’est-ce que ça veut dire ? ça veut dire que ceux qui dominent, Madame, ont toujours intérêt à faire disparaître la matière, à supprimer toujours le corps, le support, l’endroit d’où ça parle, à faire croire que les mots tombent droit du ciel dans le cerveau, que ce sont des pensées qui s’expriment, pas des corps. »

                      • #52174 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Tout à fait d’accord sur le mépris de classe
                        Le bourgeois de gauche a découvert cet affect il y a 5 ans et n’a plus que ça à la bouche – il trouve le produit parfait pour se nettoyer de son propre mépris.
                        J’y reviendrai bientôt

                      • #52177 Répondre
                        Guéguette
                        Invité

                        Comme prendre une Hostie le dimanche pour s’en aller refaire de la merde la semaine pépouze.

                      • #52179 Répondre
                        Mao
                        Invité

                        J’ai hâte que tu développes ce point. J’avoue que j’ai encore du mal à bien cerner où tu veux en venir. Je ne comprends pas bien si tu contestes l’existence du mépris de classe ou plutôt l’usage qui est fait de cette expression. Il m’apparaît pourtant pouvoir identifier des situations précises dans lesquelles, je vois s’exprimer ce que, faute de mieux, je serais à mon tour tenté d’appeler du « mépris de classe ».

                      • #52185 Répondre
                        deleatur
                        Invité

                        @Mao
                        Tu poses une question essentielle : distinguer mépris, mépris de classe et usage de cette expression par ceux qui cherche à masquer leur propre mépris (anti-intellectualisme ou méconnaissance de leur propre désir, p. ex. chez les gamers). 1) Si l’art est le domaine privilégié de la guerre du goût (expresion que je connaissais chez Solers, avant de la voir reprise par François), il est alors tout à fait possible que s’exprime parfois un mépris pour certaines productions, réalisations, styles, genres. On peut dire en ce sens que François « méprise » les séries et le Seigneur des Anneaux. Mais François précise bien que le « mépris » n’est jamais une catégorie critique (en art) : critiquer, c’est dire ce qu’on aime, pas ce qu’on méprise. 2) Ensuite, le « mépris de classe » est une attitude qui existe, c’est indéniable : mais il existe tout autant dans les deux sens (du haut vers le bas, l’inverse ou de manière transversale, p. ex. la haine de soi de la bourgeoisie de gauche comme bourgeoisie). De de point de vue, je n’ai aucun problème à me dire que Histoire de ta bêtise exprime un mépris de classe. 3) L’usage fait aujourd’hui de cette expression pourrait être tout à fait justifié, si elle ne servait pas très souvent de justification morale et intellectuelle inconsciente (ou illusoire ou inversée) à ceux qui n’ont pas d’autres arguments pour faire valoir dans le champ des idées leur propre position et la force (positive ou négative peu importe) de leur propre désir, goût, divertissement, idées.
                        .
                        Je ne sais pas si je suis clair. Je « découvre » ces analyses en même temps que je fais l’effort de les clarifier pour moi.

                      • #52191 Répondre
                        deleatur
                        Invité

                        J’ajoute que cet usage de l’expression « mépris de classe » me paraît aussi correlé à la confusion actuelle (venue des sciences sociales) entre les deux sens de culture : 1) sens humaniste de la culture, au sens de la culture générale, qui conduit inévitablement à exprimer des préférences, des goûts, des jugements de valeur (on a le droit de préférer la dance au rap, ou tel album d’Orelsan à tel autre) ; 2) sens anthropologique de la culture, au sens de la civilisation, de la culture d’un peuple et qui désigne à peu près tout ce qui est humain ; la prévaut un relativisme culturel tout à fait salutaire (sauf qu’il est souvent subordonné à une idéalogie des droits humains, parce tout de même l’excision et l’infibulation, etc.). Je prends un exemple très vite : le fait qu’historiquement la bourgeoisie se soit approprié la culture générale pour en faire un élément de distinction et de sélection sociale (ce n’est plus trop le cas aujourd’hui) ne suffit pas à en discréditer la valeur. Autrement dit, ce n’est pas cet usage par la bourgeoisie qui conduit à légitimer entièrement cette culture général. En art : si l’on accepte qu’il y a une autonomie de l’art par rapport à la société (et aux valeurs sociales ou morales qu’une société partage à un moment), ce n’est pas parce que la bourgeoisie distingue (ou distinguait) Madame Bovary que cela enlève toute valeur littéraire à Flaubert. Dire encore autrement : en art, tout ne se vaut pas, il y des films meilleurs que d’autres, des albums d’Orelsan meilleurs que d’autres, des genres artistiques supérieurs à d’autres, etc. Et ce n’est pas mépriser que de le dire : c’est simplement exprimer un goût. Il y aurait aujourd’ui une pente relativiste de la « bourgeoisie » (de gauche) qui la conduirait à tout mettre sur le même plan, au moment même où elle exprime son incapacité à rentrer en contact, à aimer la « culture classique ».

                      • #52197 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        les grandes lignes sont ici
                        https://www.socialter.fr/article/francois-begaudeau-mepriser-le-mepris

                        le mépris est un sujet passionnant
                        le mépris de classe est un sujet passionnant aussi – parce qu’il existe ; s’il n’existait pas il n’y aurait pas de sujet, et pas de livre

                      • #52200 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        « Pour Emmanuel, n’avoir aucune valeur signifie n’avoir aucune valeur sur le marché.  »
                        Je le savais au fond de moi mais je viens de le comprendre pourquoi la politique ne s’intéresse pas aux personnes en situation du handicap. Parce que nous n’avons aucune valeur sur le marché…

                      • #52209 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        1 Les politiques peuvent s’y intéresser car les personnes en situation de handicap ont une valeur sur le marché electoral : ce sont des électeurs.
                        2 Dit dans Boniments : sur le handicap, les stratégies inclusives sont sans doute bienvenues, mais elle consistent aussi à rendre productifs des improductifs

                      • #52222 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Euh François je serai d’accord avec toi pour le côté électeur le jour où les lieux seront accessibles ou qu’on nous donne les moyens de voter ce qui n’est pas trop le cas. Pourtant comme dit ici je crois sur ce forum par d’autres membres (je sais plus si c’est vraiment ici qu’on en a parlé car j’en parle aussi avec mes amis qui ne sont pas ici) voter comme font les français qui habitent à l’étranger c’est à dire voter par internet là ok je dirai enfin qu’ils s’intéresse à nous. Enfin y a du progrès quoi 😉

                      • #52248 Répondre
                        Ostros
                        Invité

                        Ce que jai vu à l’IME lors de ma visite était édifiant. Une salle avec des vêtements, une autre avec des emballages vides nettoyés et une autre avec un évier, des produits ménagers, de la vaisselle, du linge. Les activités que les éducateur.ice.s doivent leur faire faire c’est du tri ou du nettoyage « On va pas se mentir le but c’est qu’ils puissent être envoyés dans des rayons de supermarché ou les entreprise pour nettoyer » a reconnu la responsable. Ça fait partie de la mise en autonomie du jeune autiste. Ça rassure les parents.

                      • #52255 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Merci Ostros je n’entends que ça dans mon entourage qui vive des expériences ce genre de situation où d’expérience. Ma soeur depuis qu’elle est instite elle en voit aussi des choses surtout pour garder les gamins dans les écoles. Je remercierai jamais ma mère d’avoir toujours refusé à me mettre dans des centres pour personne en situation du handicap (même si je m’aperçois aujourd’hui que c’est pour cacher une forme de déni). Enfin c’est compliqué. Moi même je ne saurais comment nous intégrer dans la société si ce n’est avoir un monde un peu plus accessible ça serait déjà pas mal

                      • #52267 Répondre
                        Ostros
                        Invité

                        Ce qui m’a rendue triste voyant ces « ateliers formation » c’était de réaliser que même dans ce lieu censé les aider et, croyais-je innocente, les protéger, ils sont utilisés. C’est-à-dire que sous couvert de jeux pour leur développement le plan est de leur apprendre à exécuter des corvées, les rendre exploitable à la sortie et cela de manière masquée, car évidemment personne ne leur explique la finalité de la chose. Ils sont handicapés, certains ont un gros retard dans les développements cognitifs alors parents et encadrants ont décidé pour eux. J’y vois une forme d’abus. L’organisation de la société est telle (parents contraints à l’emploi ou précarisé si devenu aidant, structure médicales précaires, très faible capacité d’accueil et de suivi des adultes autistes et trisomiques, plus de budget dans les secteurs de la santé, etc) que les parents et aidants n’ont que ça a leur portée, forcer leur enfant fragile à aller bosser.
                        .
                        S’adapter à une société dont l’organisation a été érigée par le capital lorsqu’on est vulnérable voir dépendant c’est une question intéressante. Il y a le besoin de se sentir liés aux autres, de prendre sa place soi aussi dans cette organisation dont l’exclusion affaiblit, et en même temps lorsqu’on le peut désirer une société dont la structure ne soit pas excluante des moins productifs, ne pense même pas comme ça, mais soit dessiné selon d’autres objectifs pour nos vie.

                      • #52275 Répondre
                        Mélanie
                        Invité

                        Les mailles du filet travail sont serrées
                        Une connaissance travaille en ESAT : ses tâches sont très répétitives et elle y a l’air d’avoir beaucoup à faire.
                        Pour les quelques enfants inadaptés à l’école que je vois autour de moi, il semble qu’on force beaucoup : scolarisation à tout prix ? Moyen le moins cher de « garder » un enfant dont les parents travaillent ? Des AVS et des instits doivent finir bien fatiguées. Quant aux enfants concernés
                        Certains ont de sacrés emplois du temps, jonglant entre des demi-journée d’école et des temps en contexte paramédical ou autre… les parents et j’imagine plus souvent les mères oui précarisées courent et/ou sont isolées.

                      • #52278 Répondre
                        Mélanie
                        Invité

                        « Enfants inadaptés à l’école » ne me plaît pas, désolée pour cette expression

                      • #52279 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        T’inquiète Mélanie je sais que c’est pas méchant et malheureusement les mots sont ainsi. C’est très compliqué comme je ne suis pas vraiment sûr que l’inclusivité sert aussi. Y a tellement de choses à remettre en question. Le pire que j’ai vu c’est pendant le Covid. Pour que les gamins « normaux » fassent moins de bruit à l’école on leur apprenait la langue des signes. Alors que l’école n’est pas adapté pour les personnes sourds. Tellement scandaleux tout ça. La question reste toujours en suspend. Que faire et comment faire pour qu’on puisse mieux nous accepter ? Je ne sais pas…

                      • #52283 Répondre
                        Mélanie
                        Invité

                        Énorme le coup de la langue des signes. Ici a l’école à table on leur fait souvent faire silence + punitions, les surveillants de cantine craquent.
                        Ai-je bien compris que tu n’es pas sûre de l’utilité de l’inclusion ?
                        J’avais commencé à penser à ça quand j’avais entendu une copine instit à mi-temps, qui ne scolarisait pas ses enfants, me dire que en fait c’était un peu des foutaises l’histoire qu’il fait mettre ses enfants à l’école pour les sociabiliser, qu’ils n’avaient pas besoin de voir tant que ça monde. Observant une autre copine qui bosse pas, et qui par ailleurs est très sociable et en famille nombreuse, me dire qu’elle mettait son dernier qui se porte tres bien à la crèche pour le sociabiliser, je me disais bon…. (et je comprends très bien qu’elle s’accorde qq heures seule la journée).
                        Moi c’est une impression d’inclusion forcée que je sens mal, qui me fait mal à voir. Par exemple j’ai entendu que les enfants d’une classe de malentendants passaient parfois des journées dans des classes normales – pour l’inclusion n’est-ce pas – et je ne suis pas à leur place mais je ne suis pas sûre qu’ils apprécient ces moments où ils sont séparés d’office de leur petit groupe habituel. Et plus largement, avec ou sans handicap, l’école (puis le travail) place de force ensemble des personnes qui n’ont pas choisi de se côtoyer (ou rarement).

                      • #52214 Répondre
                        Mao
                        Invité

                        Je l’avais lu. Pour la bonne forme je viens de le relire. Effectivement ça répond en grande partie à mon interrogation. Puis c’est vraiment très drôle. Quand je pense au mépris de classe, je pense jamais tellement au mépris d’un Macron mais à tout un tas de situations que j’ai pu rencontrer au coeur même de la gauche radicale. Si un jour tu viens bouffer à la maison, je te raconterai.

                      • #52167 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Tout à fait d’accord mais comme d’hab tu trouves les mots que je n’ai pas. Mais tu décris exactement 90% de mes amis cinéphiles. Et ça ne remet jamais en question leur manière de voir le cinéma. D’où ma raison sur ce débat sur un éventuel illétrisme cinématographique. Je crois que c’est plus que ça en faite. Bref je l’attends vraiment ce livre bien que je sens que beaucoup ne vont pas l’aimer pour le peu que tu parles ici.

                      • #52204 Répondre
                        Mais moi c’est léo
                        Invité

                        Les critiques qui ne l’aimeront pas le trouveront peut-être trop misanthrope

                      • #52236 Répondre
                        Delphine
                        Invité

                        Concernant la manière de voir le cinéma, je crois que l’illettrisme s’applique surtout aux films d’auteur, ou à ceux qui défendent une thèse dans un domaine (sciences, littérature, politique, …), et qui amènent le spectateur à réfléchir. Certains de ces films sont tellement pointus qu’il faut avoir des connaissances sur le sujet pour en saisir le sens profond. Contrairement aux films grand public, par exemple les comédies que les gens vont voir pour se détendre, et qui ne requièrent pas d’effort intellectuel particulier. En dehors de cela, il y a des personnes qui ne peuvent s’empêcher de raconter en détail un film à des personnes qui ne l’ont pas encore vu. Je trouve que cela peut fausser le jugement de chacun, que l’on peut être influencé et avoir du mal à se faire sa propre opinion.

                      • #52240 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Alors pour ma part je ne sais pas toujours lire les plans. C’est la raison du pourquoi je m’appuie plutôt sur l’histoire. C’est ce qui me touche le plus. En revanche je peux totalement écouter quelqu’un qui peut me décrire une scène en long et en large. Certains peuvent être passionnants à écouter même si j’ai l’impression que je ne suis plus dans cette période pour que j’aime un film il me faut du spectacle. Quand tout est lié comme dans le film La Zone D’intérêt de Glazer je peux crier au chef d’oeuvre alors que pour d’autres ce film a été d’un ennui ou pas assez précis (comme je l’ai vécu dans un versus en discutant avec des amis cinéphiles). En faite on a chacun notre façon de voir les films et je pense que comme François il faut qu’il reste accessible mais pas pour autant pour prendre les spectateurs pour des imbéciles comme je peux beaucoup le voir dans les blockbusters. Dans ton dernier point Delphine je te rejoins

    • #52153 Répondre
      Guéguette
      Invité

      J’ai rattrapé « The Holdovers » (ou winterbreak en français lol). Un peu étrange. Le film arrive à dégager un peu de chaleur humaine mais alterne de jolis moments de sincérité tranquille, et des échanges plus convenus/hollywoodiens. Plusieurs fois les dialogues sonnent très écrits, ou tombent dans le piège des explications arrangeantes pour le narrateur mais peu plausibles en mise en scène. Pas non plus convaincu non plus par ses petits timides accents  » Wes Andersonien » qui viennent comme un cheveu sur la soupe. Il loupe l’occasion de faire quelque chose des personnages secondaires (dont l’un est uniquement là pour faire le méchant de service comme un Disney des familles) dont il se débarrasse définitivement de façon encore bien arrangeante.
      Non vraiment pas convaincu même si j’ai pu m’amuser ça et là.

    • #52169 Répondre
      Malice
      Invité

      Ajout à la conversation sur le montage:

       » Sur l' »Eté dernier », j’étais tellement angoissée que je n’ai pas laissé François Quiqueré monter tout seul, j’étais toujours là. Et avec lui…mais quelle merveille, quelle merveille. C’était le plaisir, la joie du montage avec quelqu’un d’une virtuosité absolue, qui se souvient du moindre sourire qui nous manque et qu’on n’avait pas pu monter. Je lui demandais toujours :  » Et ça, on ne peut pas le mettre? » Il fait des jump cuts que je ne remarque même pas. Il est génial, d’une simplicité et d’une écoute inouïes. Il est collé à l’image, il sait tout, il a le film dans sa tête. C’est un grand monteur (…) C’est sur l' »Eté dernier que j’ai découvert le plaisir absolu d’être là, au montage, du matin jusqu’au soir. J’ai raté ce plaisir jusqu’à ce film-là, c’est François qui me l’a fait découvrir (…) Je me suis privée, sans le savoir, de ce côte exquis de monter mon film sans sacrifier aucune image qui me plaisait. Quand on sacrifie une image, un regard, c’est que le rythme du film n’est pas le bon. »

      C.Breillat interviewée par Murielle Joudet dans son livre  » Je ne crois qu’en moi »

      • #52258 Répondre
        Mélanie
        Invité

        J’aime bien ce changement, cette découverte, cette chose qu’elle apprend tardivement, et qu’elle dise franchement être passée à côté auparavant.

        • #52266 Répondre
          Malice
          Invité

          Juste avant, dans le bouquin, Breillat parle de Yann Dedet – et ça me donne envie de revoir « 36 fillette » pour faire attention au montage.
          C’est passionnant parce-que je n’avais jamais pensé à regarder un film en pensant au style du ( de la ) monteur (se) et j’ai envie de comparer celui de Quiqueré et Dedet, maintenant. Je ne sais pas si ce que dit Breillat du dernier est juste ( est-elle trop remontée contre lui et exagère-t-elle quand elle critique négativement sa méthode?)

           » Murielle Joudet : Je relisais les propos très durs de Yann Dedet à votre égard. Il dit que la scène dans la chambre d’hôtel est trop longue, que vous ne vouliez pas couper et que vous rendiez la scène  » aussi télévisuelle que possible ».
          Catherine Breillat : Ah bah voilà! Dans « 36 fillette », il m’a coupé trop court une scène qui était pourtant sublime. C’est du Yann Dedet tout craché, et c’est bien pour ça qu’il n’est que Yann Dedet. Je ne sais pas pourquoi il a dit du mal de moi, mais donc je vais dire du mal de lui – alors même qu’on s’est très bien entendus. Comme monteur, Dedet met tout son savoir et son génie à reconstruire artificiellement un autre film, parce-qu’il sait faire des raccords : au lieu que tel personnage arrive en premier, il le fait arriver en dernier. Il tord le film, il manipule l’histoire, il est très habile mais c’est de la connerie. C’était un très très bon monteur, mais son génie consiste à faire des prouesses d’ingéniosité technique, pour se dire : « Moi, Yann Dedet, je fais un autre film avec celui qu’on me confie. » C’est une très mauvaise démarche. « 

          • #52273 Répondre
            Mélanie
            Invité

            Sacrée scène à l’hôtel
            Sûrement qu’il doit falloir être très calme pour monter pour qqun d’autre / avec qqun d’autre

          • #52276 Répondre
            Juliette B
            Invité

            Merci pour les extraits. Où on regrette que la scène finale, aussi longue que le souhaitait Breillat, ne soit pas au moins dans les bonus du DVD.
            C’est pas rien en effet d’intervertir l’ordre d’arrivée des deux personnages. Ils ne se sont pas assez parlé et engueulé donc. On re-regardera la scène à l’hôtel faute de mieux.
            Une chose me frappe quand j’écoute ou lit Breillat, sa pensée est toujours en mouvement, son questionnement sur le film – même réussi à ses yeux – jamais terminé. Même quand elle joue la sale gosse qu’elle adore être, y a la vitalité de sa curiosité, sa cafaculté d’émerveillement face au vivant, qui sautent aux yeux. Son exigence artistique me met toujours de bonne humeur.

            • #52282 Répondre
              Malice
              Invité

              Le livre de Joudet me redonne de l’énergie quand je m’y replonge. Outre le fait qu’elle est sincèrement passionnée par ce qu’elle fait, et au-delà de son caractère qui doit parfois être impossible, elle m’en met plein la vue avec son acharnement à respecter sa singularité. Dans un chapitre elle dit à Joudet :  » je ne peux pas être autre chose que moi-même, même si ça doit me briser ».
              Elle dit aussi ça, que je pourrais encadrer:
              « Toutes les turpitudes, je n’ai pas honte de les montrer et je les connais. Je ne m’en glorifie pas mais je sais que ça existe : on peut aimer quelque chose qui nous fait honte, des trucs qu’on n’a pas très envie de crier sur tous les toits. Parce-que c’est ça la vie, c’est ça de vivre et d’en avoir conscience. Sinon, on meurt sans s’être même rencontré. »

      • #52512 Répondre
        I.G.Y
        Invité

        Très intéressants extraits, merci!

    • #52241 Répondre
      Mélanie
      Invité

      A los Ojos est évoqué plus haut, comment on peut le voir ?

    • #52272 Répondre
      Charles
      Invité

      Si vous détestez Assayas, je vous recommande l’écoute du dernier Sortie de secours, c’est assez savoureux. Il a réussi à transformer les critiques en marxistes déchaînés qui prononcent mille fois le mot bourgeois et avec la même intonation que s’ils traitaient le mec de fils de pute. Très drôle (et juste).

      • #52274 Répondre
        Guéguette
        Invité

        Je ne connais pas beaucoup Assayas, mais à l’époque de sa sortie « l’heure d’été » m’avait plutôt irrité. Autant j’avais bien aimé la lente déliquescence de cette famille (l’idée était ok, même si l’écriture était très directrice), autant l’abandon de la narration afin de juste nous montrer pendant 30 minutes comment factuellement l’état revendait les fournitures m’avait semblé peu subtil.

        • #52284 Répondre
          Malice
          Invité

          J’ai vu Sils maria et Personal shopper mais je n’ai pas réussi à saisir ce qu’il cherchait à raconter

      • #52288 Répondre
        Mathieu
        Invité

        Jamais vu un seul Assayas mais ça me rend curieux tout ça.
        J’ai aussi souvenir d’une table ronde critique où François avait défoncé un de ses films en disant un truc du style « c’est nul il ne sait pas faire de scènes et il est très mauvais dialoguistes, il fait le même cinéma chiant que sa femme et le comble c’est qu’ils ont tout le temps le CNC. » Je condense mais en gros c’était ça il me semble. Ce devait être sur Personal Shopper car il avait dit « c’est dommage car ce métier doit être intéressant mais il n’en montre rien »
        Même la présentatrice était choquée, elle avait conclu en mode « oula rhabillé pour l’hiver Assayas »

        Là Momcilovic le qualifie de navet qui rentrera dans l’histoire du cinéma français au même titre que Doutes, le turbo navet avec Christophe Barbier et Benjamin Biolay. C’est quand même rude si c’est vrai.

        • #52290 Répondre
          Tony
          Invité

          Ex critique des cahiers, comme Bonitzer et d’autres.

          • #52292 Répondre
            Mathieu
            Invité

            Putain dans le style Bontizer c’est nul aussi, j’ai vu Chercherz Hortense et Tout de suite maintenant, je n’en avais rien tiré et je n’avais, comme Malice sur Assayas, pas compris où il voulait en venir.

            • #52323 Répondre
              Malice
              Invité

              Au sujet d’Assayas, j’ai un peu mieux comprus « Personnal shopper » que « Sils Maria » même si j’ai trouvé que la fin manquait d’ambition ( spoiler : le fantôme qui ne serait que le désir de la soeur d’obtenir un signe du défunt…)

        • #52291 Répondre
          Leo Landru
          Invité

          À titre personnel j’ai plutôt aimé Personal Shopper. Doutes est tout de même un milliard de crans au dessous, mais je le recommande pour une vraie rigolade. Je l’ai posté sur ce forum dans le topoc Comédie, puisqu’il est visible sur YouTube sans même que ça dérange les ayant droit.

        • #52305 Répondre
          Guéguette
          Invité

          Oui Mia c’est pas ouf. Elle a cette volonté d’essayer d’éviter le spectaculaire, c’est louable. Mais ce qu’il reste à la fin c’est du nombrilisme, un nombrilisme dédouané, je dirais même validé. C’est ultra bourgeois.

          • #52306 Répondre
            Guéguette
            Invité

            C’était en réponse à Mathieu qui évoquait la femme d’Assayas.

            • #52405 Répondre
              Malice
              Invité

              Dans Sortie de secours, Ribeton cite  » Metropolitan » de Whit Stilman, je le recommande au passage ( bien plus drôle que les films d’Assayas)

        • #52490 Répondre
          Carpentier
          Invité

          Subi la dernière du masque et la plume en rentrant sur Paris:
          Hors du temps est pulvérisé par tous.
          La meuf qui présente en mode voix de chaudasse me déglingue par ailleurs, elle emploie des termes comme ‘ je/on plussoie’ et autres termes qui traînent sur les réseaux depuis des lustres, c’est aussi ridicule que le paléontologique ‘ djeuns ‘ d’ehpad.
          Il y en a un qui dit ‘ déceptif ‘ aussi.
          Déceptif, putain.
          Décevant ne lui est plus suffisant, ce mec trouve un film déceptif.
          Au secours, sérieux: au secours.

          • #52558 Répondre
            baptiste
            Invité

            déceptif vient de deceptive qui veut dire « trompeur » et non « décevant ». est ce que le manager maîtrise sa propre langue ?

            • #52569 Répondre
              deleatur
              Invité

              On pourrait au moins faire l’effort d’être focus sur les mots qu’on utilise pour éviter la langue managériale.

    • #52307 Répondre
      max
      Invité

      Ca vaut le coup d’être vu les pistolets en plastique ?

    • #52372 Répondre
      Charles
      Invité

      Je fais ma petite recension semestrielle du dernier Hong, In water, film presque totalement flou d’un heure qui raconte le tournage d’un film par une micro-équipe (trois personnages assez jeunes ; Hong filme en ce moment deux types de récit : ceux de vieux en déclin ou revenus de tout qui viennet faire un dernier tour de piste ou ceux de jeunes gens déchirés par une vie qui peine à démarrer) qui ne sait pas ce qu’elle filme jusqu’au dernier moment. Hong poursuit sa voie dans le minimalisme scénaristique hardcore : on n’a plus qu’un squelette de récit, le scénario réduit à l’état de vague synopsis mais avec un goût pour la pictularité de ses plans très affirmé, un devenir peinture de son oeuvre. Juste sous vos yeux m’avait déjà sidéré de ce point de vue là, avec ces aplats de couleurs très vives, d’inspiration tachiste mais de façon toujours bricolée, jamais jolie. Ici le flou renforce les contrastes des couleurs, de la lumière, l’image saute aux yeux comme si on regardait une peinture en mouvement (ou à peine, certains plans sont d’ailleurs des photographies). Procédé radical et expérimental qui achève de me convaincre lors de la dernière scène qui le justifie à elle seule – m’a fait penser à la phrase célèbre de Foucault qui comparaissait la mort du sujet à un visage de sable effacé par la mer). C’est, d’un point de vue visuel, le plus beau film que j’ai vu cette année.

      • #52380 Répondre
        Zyrma
        Invité

        j’ai trouvé le film simple, pur, beau. parfaitement synchrone à mes sensations du moment. de nombreux plans m’ont donné envie de les refaire à l’aquarelle. les dialogues m’ont semblé parfaits.

      • #52511 Répondre
        I.G.Y
        Invité

        Merci pour le retour, qui m’a fait basculer du côté d’un « j’irai »

    • #52375 Répondre
      Charles
      Invité

      Dans l’entretien youtube sur l’illettrisme en matière de cinéma, François revient sur l’inutilité des références dans le cadre d’une critique. Je ne suis pas tout à fait d’accord.
      Effectivement, dans certains cas le critique se fait plaisir ou s’autolégitime (on montre patte blanche pour s’intégrer au champ) mais les références sont parfois utiles pour :
      -gagner du temps dans la description du film, ce qui suppose que le récepteur de la critique partage les mêmes références pour comprendre tout de suite où veut en venir le critique – si on dit d’un film qu’il est rohmérien ou bressonien on voit assez vite de quoi on parle même si parfois cela fait référence davantage à un lieu commun sur le cinéaste qu’à un style précis ;
      – décrire l’intention du cinéaste qui a voulu parodier ou s’inspirer ou commenter une autre oeuvre – dans les films de Tarantino par exemple ;
      – situer l’oeuvre dans une histoire plus large des formes esthétiques ou tout simplement dans la filmo de l’auteur – il n’est pas intéressant de relever que dans la première partie de la filmo de PTA on voit beaucoup de références alors que dans la seconde, à partir de TWBB nettement moins.
      C’est pas toujours nécessaire, on peut sans doute faire très souvent sans mais ça peut être utile quand c’est fait avec un minimum de recul et pas simplement une volonté de balancer des noms par effet de distinction.

      • #52376 Répondre
        PeggySlam
        Invité

        Alors on en parle de ça un peu et moi je dis que c’est à la fois d’avoir une signature mais ça peut être aussi un piège car finalement rare sont les réalisateurs qui une fois ont leur signature ont dû mal voir même n’y arrive jamais de faire autre chose car le spectateur n’est pas prêt. Mais c’est tellement un débat qui n’a jamais de fin. En tout cas merci pour ton retour et d’avoir partagé ton point de vue. Peut être que tu te retrouveras plus dans le même débat avec le groupe des cinéphiles 😉

        • #52541 Répondre
          françois bégaudeau
          Invité

          Les références permettent éventuellement d’expliquer un film, je doute du fait qu’elles aident à vraiment le voir.

          • #52542 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            Les références sont nombreuses dans les premiers PTA, mais le gout ou moindre gout que j’en ai, de ces films, n’a rien à voir avec ces références.

            • #52553 Répondre
              Seldoon
              Invité

              Pour ma part, les références ne m’aident que très rarement à voir ce que fait un film (le cas Tarantino est l’exemple extrême). Mais son hérédité (ascendante comme descendante) m’éclaire énormément.

              • #52555 Répondre
                françois bégaudeau
                Invité

                Mais t’éclaire sur quoi?
                Sur le film ou sur le gout que tu en as (= sur ce qui se passe entre le film et toi)
                Ce qu’il y a à savoir dans un film aide sans doute à l’analyser, mais n’aide en rien à comprendre pourquoi je l’aime ou ne l’aime pas.
                Il faut sans doute distinguer en cela l’analyse et la critique.
                Dans l’analytique, il y a des illettrés. Dans la critique, non.

                • #52568 Répondre
                  Charles
                  Invité

                  Dans la GO, tu fais les deux me semble-t-il.

                  • #52571 Répondre
                    françois bégaudeau
                    Invité

                    Oui c’est vrai.

                    • #52579 Répondre
                      PeggySlam
                      Invité

                      Intéressant François pour les analyses j’aurais dû être plus précise (ou/et aborder le thème) du coup pour aller plus loin dans la discussion car en effet c’est plus dans les analyses que je ressens un certain « illétrisme » très souvent lié à un manque de culture et les références ce n’est pas que ça qui enrichit la culture

                  • #52572 Répondre
                    Charles
                    Invité

                    Personne n’arrive vierge devant un film, surtout pas un cinéphile – dans son acception la plus courante. Parfois ce qui m’agace c’est d’avoir le sentiment d’avoir déjà vu ce qu’on me propose mille fois ou de voir des références mal digérées, typiquement dans le cas d’Under the silver lake qui déborde de Lynch and co en moins bien. Là on est bien obligé d’expliquer pourquoi on est rebuté par ce film et pas par les Lynch desquels il s’inspire.

                    • #52573 Répondre
                      Charles
                      Invité

                      Pour moi le seul problème, et tu l’as souligné dans l’entretien, c’est quand la référence vaut argument, critère de qualité – c’est bien parce qu’on pense à bidule devant le film.

                      • #52581 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Merci en tout cas Charles de continuer la discussion ici qui est très intéressant et qui souligne des points que j’ai oubliés d’en parler dans cet entretien

                • #52648 Répondre
                  Seldoon
                  Invité

                  Ca m’éclaire souvent sur le goût que j’en ai. Par comparaison, opposition, rapprochement. Parce que j’ai mieux vu ce que j’aimais ailleurs, et qu’ici se rejoue la même chose un peu différement, par exemple. Je comprends mieux ce qui me fascine dans les 10 secondes de montage étrange de The Gettaway après avoir regardé 3 minutes de scène d’amour de Don’t Look Now, et encore mieux après les 90 minutes de l’Anglais. La version ultra simplifiée de ce que je raconte est que quand tu vas voir ton 5ème Franco, le travail critique est déjà bien avancé. Bon eh bien si on ne va voir qu’une seul Franco mais qu’on a identifié 2-3 cinéastes qu’on connait bien et qui l’ont influencé, on avance aussi. De la même façon, j’aime bien bosser une oeuvre ratée d’un artiste que j’aime : j’aime Brel, je ne supporte pas Les Bergers, mais on y voit en raté ce qui fonctionne dans Amsterdam. Je découvre alors que ce que j’aime dans Amsterdam n’est pas exactement ce que je croyais. J’ai l’air de m’écarter du sujet mais je rejoins ici ce que dit Charles sur Under the Silver Lake et Lynch.

                  • #52651 Répondre
                    Charles
                    Invité

                    Autre exemple, bien qu’extrême : Salo de Pasolini. Comment parler de ce film sans évoquer l’Italie fasciste, Sade, la filmographie de Pasolini et tout son discours autour du film?

                  • #52653 Répondre
                    PeggySlam
                    Invité

                    « J’aime bosser sur les oeuvres ratées des artistes ».

                    Ça m’arrive aussi sur les films comme le film Us que je prends toujours en exemple. Mise en scène surjoué et focement référencé dans le genre de film d’horreur mais très fort en terme de référence fait historiques des droits civiques. Je trouve parfois plus intéressant d’ailleurs un film maladroit qu’un film qui essaie de faire la démonstration de la perfection

                    • #52707 Répondre
                      Carpentier
                      Invité

                      bsr, suis un peu larguée ces jours-ci: me dirais-tu où je peux trouver votre travail ciné en binôme à François Bégaudeau et toi, stp?
                      Pas encore pris le temps de vous écouter et je le ferai bien tout à l’heure: partagé dans quel topic ou quel intitulé, stp?
                      Je le chercherai,
                      merci

                      • #52715 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Salut, voici le lien :

                      • #52716 Répondre
                        Carpentier
                        Invité

                        merci, vous serez ma soirée 🙂

                      • #52742 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        De rien

                      • #52852 Répondre
                        Carpentier
                        Invité

                        J’aime beaucoup cette visio hyper amicale avec une réflexion de fond constante sur ce qu’est/ce que serait être illettré.e dans un domaine, ici, le cinéma.
                        Quant à la place laissée aux références, aux signatures de réal, aux influences, si on peut comprendre l’amusement que ça procure aux personnes qui décodent majoritairement les films comme ça, on peut noter que la part laissée au ’ voir ce film me fait quoi? ’ est, du coup, sans doute moindre.
                        J’aime bien quand François Begaudeau te répond qu’on peut aimer un film ou pas, et que c’est intéressant de dire et penser ce qu’un plan, une scène, un montage nous fait.
                        Qu’il s’inspire, par exemple, de Scarface ou non.
                        Et est-ce que ça marche? Est-ce que la situation que j’ai devant les yeux m’intéresse, dans sa durée, m’aimante, est-ce que je me demande ce qui va se passer après?
                        J’ai pas tout écouté hier soir, et pire, je vous ai un peu saucissonné (🙏) mon compagnon me dit qu’il y a de nouveau des contaminations covid, est-ce que mes courbatures dans le dos seraient, une fois encore, symptômes de cette maladie?
                        Je vous ré-écouterai plus lucide, c’est mon intention en tout cas.
                        Ça fait très plaisir de suivre votre échange.

                      • #52855 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Je suis très heureuse aussi de cet échange. Je manque parfois aussi de précision. Comme l’analyse ce que je fais personnellement plus que la critique seule. Mais c’est ça c’est avant tout savoir pour nous mêmes en tant que spectateur de savoir pourquoi un film marche sur nous ou pas. Et c’est ça la richesse du cinéma. Merci pour ton retour et bon rétablissement. Y a effectivement un léger retour du Covid du coup je suis à nouveau un peu enfermé chez moi. Heureusement j’ai le jardin pour sortir

                      • #52862 Répondre
                        Carpentier
                        Invité

                        un jardin que tu cultives
                        comme on peut le lire aussi : )
                        Pour le rayon décalé, la différence entre la critique et l’analyse, ça pose bien les choses.
                        Et ça va peut-être détendre quelques spectateurs-rices.
                        (test négatif, bon, si demain je suis encore mazoutée comme ça, je verrai peut-être un médecin)
                        bonne soirée à toi.

                      • #52865 Répondre
                        PeggySlam
                        Invité

                        Ooh oui nous sommes bien d’accord entre l’analyse et la critique. Un débat dans fin mais pas inintéressant.

                        Merci à toi aussi 🙂

                      • #53030 Répondre
                        ..Graindorge
                        Invité

                        Carpentina: prends bien soin de toi!
                        Baîetas

      • #52379 Répondre
        Charles
        Invité

        pas inintéressant* de relever que dans la première partie de la filmo de PTA

        • #52381 Répondre
          PeggySlam
          Invité

          Je vois ce que tu veux dire. Intéressant ce que tu dis

    • #52502 Répondre
      Cyril
      Invité

      Comment Onana et Joudet ont pu trouver des qualités au Comte de Monte-Cristo, ça me dépasse…
      Ce film est un désastre de mauvais goût. Il n’y a aucune scène. Tout est toujours en transition, comme une bande-annonce avec une musique épique constante qui fait le lien entre toutes ces images d’esthétique publicitaire.

      • #52508 Répondre
        Carpentier
        Invité

        au masque et la plume, le premier à en parler dit qu’il n’est pas film de cape et d’épée d’ailleurs, c’est une première pour lui et le Comte de MC est, à ses yeux, un film efficace, où on ne s’ennuie jamais, avec de l’action et des figurants partout, on voit l’argent que ce film a coûté, il a aimé et y trouve Niney toujours crédible ….

        • #52509 Répondre
          Cyril
          Invité

          Il m’a tellement ennuyé que j’ai quitté la salle au bout d’une heure.

          • #52538 Répondre
            Carpentier
            Invité

            Écoute la dernière du masque et la plume, stp.
            Pas pris le temps de voir aucun des films à propos desquels disent leurs chroniqueurs mais ton commentaire me fait penser à ce qu’ils rapportent du ‘ la petite vadrouille ‘ qui ne ferait que passer des écluses 😌
            Une colo, j’avais 16 ans, où on remontait le canal du midi de Béziers à Carcassonne me fera juste noter combien c’est passionnant un passage d’écluse – et à fortiori, plusieurs.
            Pour qui est bien en vie et, entre autres, sait écouter, voir, sentir, bref.
            Que ces personnes sont irritantes.
            Après, ces étapes sont peut-être mal filmées (seul, le Comte2MC trouve grâce à leurs yeux experts.)
            En gros.

          • #52758 Répondre
            Carpentier
            Invité

            Si j’arrive à me dégager 3 bonnes heures, avec une séance qui tombe pile poil sur un film désiré dans mon créneau, j’irai plutôt tenter le Lánthimos; son Pauvres Créatures était si stimulant.
            Au masque et la plume, la dernière personne qui intervient à propos ,le défend mais pas autant qu’une nana du public.
            J’ai retenu que le tableau qui plaît le plus, comprendre à tout le monde, c’est le premier, pour les deux autres, faut aimer être emmené ailleurs au ciné, quoi.

    • #52528 Répondre
      Guéguette
      Invité

      Vice et Versa 2 commence très mal, hyper formaté, réexplique tous ses enjeux et ses personnages pour les gros teubés, force le trait pour pouvoir trouver de nouvelles péripéties…Après ça redevient efficace quand Riley se trouve face à sa nouvelle crise, et les interactions d’émotions sont ultra bien vues. Cela montre aussi assez efficacement pourquoi tant de personnes se réveillent à 40/50 ans en pleine crise et changent tout pour essayer de se retrouver. Après ça reste une suite commandée, on se dit qu’ils peuvent en chier des vingtaines, et au final le premier était plus ambitieux et émouvant.

    • #52583 Répondre
      lison
      Invité

      Une idée pour La gêne de la rentrée : Le roman de Jim.
      Et vous pourriez même faire une double Gêne roman (de Pierric Bailly) et film (des frères Larrieu), et évoquer la question de l’adaptation.
      Je viens de lire le livre que j’ai trouvé assez faible (et notamment dans ce qui est le cœur de l’histoire, l’amour d’un homme pour un petit garçon dont il n’est pas le père biologique mais dont il est le père « réel » ), et je viens de regarder la bande annonce du film (oui c’est mal) . ll y a déjà un truc qui cloche, normalement un des couples du livre a une différence d’âge importante ( la femme a 15 ans de plus) et dans le film, les réalisateurs ont choisi une actrice et un acteur qui ont seulement 2 ans d’écart…et pourtant cet élément là semblait assez important dans l’histoire. A voir , fin août.

      • #52607 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        Plusieurs problèmes :
        -le roman de Jim est un roman d’il y a quelques années
        -la question de l’adaptation ne me passionne pas. Je trouve qu’à la traiter on perd de vue et le livre et le film. A moins d’etre très très précis.
        -je ne veux plus entendre parler des Larrieu depuis leur minable attitude sur le film en ligne ici, dont je rappelle qu’ils l’ont censuré
        Leur nouveau film semble avoir beaucoup plu à Cannes, mais je n’irai pas le voir.

        Je me rattraperai en traitant le prochain livre de Pierrick, si la GO existe encore à ce moment.

        • #52634 Répondre
          lison
          Invité

          Merci de ta réponse.
          On se débrouillera tout seul alors, et on glissera quelques mots par ici.

        • #52642 Répondre
          Mathieu
          Invité

          Oula faut-il s’inquiéter d’une disparition imminente de la GO?
          Le Tipee n’a pas donné suffisamment d’argent pour l’hqnpdp?

          • #52744 Répondre
            I.G.Y
            Invité

            Il faut impérativement faire davantage de promo pour ce tipee

            • #52745 Répondre
              Delphine
              Invité

              Concernant le financement de la GO, il pourrait y avoir un système d’abonnement, mais je ne crois pas que cela soit dans l’esprit.

              • #52752 Répondre
                Billy
                Invité

                C’est déjà un peu le principe du tipeee. Tu choisis la somme que tu donnes. Tu peux donner une fois ponctuellement ou une fois par mois. Cette 2ème option est un peu l’équivalent d’un abonnement (avec les GO qui restent gratuites et accessibles à tous, c’est précieux, c’est de l’éducation populaire)

                • #52753 Répondre
                  Charles
                  Invité

                  Quelqu’un remettrait le lien vers le tipee?

    • #52755 Répondre
      I.G.Y
      Invité

      Peut-être que comme ça , ça va fonctionner cette fois : https://fr.tipeee.com/la-gene-occasionnee-x-lqnpdp

      • #52756 Répondre
        I.G.Y
        Invité

        (mettre des liens sans texte qui précède ne fonctionne pas, c’est perçu comme spam)

        • #52759 Répondre
          Mathieu
          Invité

          Non mais surtout la dernière fois que j’ai regardé y’avait plus de 1000 euros et là y’en a 150, comment ça marche ce truc? Il récupère la somme chaque mois ou comment?

          • #52762 Répondre
            I.G.Y
            Invité

            C’est vrai que ça n’est pas clair. Mais dans leur FAQ on lit : « Si vous avez opté pour une collecte “par mois” : le montant collecté est réinitialisé au début de chaque mois ». Mais seuls les « tips uniques » sont réinitialisés. Les tippeurs mensuels sont conservés (logique). Mais j’ai l’impression que de l’extérieur on ne peut pas savoir le montant des tips mensuels.

            Bilan : le terme de « par mois » sur la page est très trompeur, ça n’est pas le vrai montant « stable » mensuel

            • #52763 Répondre
              Seldoon
              Invité

              J’ai effectivement l’impression que « par mois » signifie en fait « ce mois-ci ».

              • #52765 Répondre
                Billy
                Invité

                Oui c’est ça, c’est un usage « par mois » assez inédit

                • #52768 Répondre
                  Charles
                  Invité

                  Moi je pense surtout que François tape dedans pour financer ses soirées pute et coke.

                  • #52770 Répondre
                    françois bégaudeau
                    Invité

                    + quelques livres

                    • #52771 Répondre
                      françois bégaudeau
                      Invité

                      A part ça, l’existence de la GO n’est pas menacée pour l’heure. C’est juste qu’il faudrait un peu dépanner mon comparse.
                      Merci donc à ceux qui ont donné, donnent, donneront – Francis Cabrel.

                      • #52776 Répondre
                        Julien Barthe
                        Invité

                        Rire.

                      • #52781 Répondre
                        Seldoon
                        Invité

                        Je veux bien dépanner mais je trouve le texte du tipee particulièrement flou sur les points suivants : l’homme qui n’a pas de prénom condamne-t-il les attaques terroristes du Hamas, considère-t-il que Georges Miller est un génie et enfin se désiste-il de en cas de triangulaire ?

                      • #52785 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        gros rire

                      • #52806 Répondre
                        Guéguette
                        Invité

                        Mouhahaha

                      • #53029 Répondre
                        ..Graindorge
                        Invité

                        Mais ce n’est pas le bon titre de la chanson de Francis Cabrel. Le titre correct c’est « je t’aimais, je t’aime et je t’aimerai ». Je recommande la version de Syla ( ou Sila) dans The Voice

                  • #52773 Répondre
                    Carpentier
                    Invité

                    tout à fait,
                    ça fait quand même 2 fois qu’il me fait le coup du ‘ maman j’ai perdu mon téléphone, tu appelles à ce numéro sur WhatsApp, stp? ‘
                    et après, il me demande de financer son nouvel ordi,
                    – tu m’apprends qu’au final c’est pour ses soirées P&C, aaah, c’est pas pareil.
                    Je réfléchis du coup,

    • #52760 Répondre
      Mathieu
      Invité

      Je vais commencer par me désabonner du QG d’Aude Lancelin
      Plein le cul de voir ce débile de Didier Maisto dans une émission sur deux
      Transfert de ressources vers la Gêne
      Comme dirait la Dech, il faut faire des choix

      • #52764 Répondre
        I.G.Y
        Invité

        Je garde encore QG pour Lancelin, peu de journalistes savent mener des itw comme elle. Mais je reconnais que Maïsto et quelques autres invités sont plus là « pour l’ouverture » que pour autre chose…

    • #52921 Répondre
      Pout
      Invité

      Au visionnage d’un film, MI BESTIA, qui sortira sur les écrans à la rentrée prochaine, je me faisais une réflexion quant à la teneur du cadre dans les films où les personnages principaux sont des enfants. Autre exemple, UN MONDE pour celles et ceux qui l’auraient vu. Dans ces deux films, les réalisatrices définissent leurs cadres en se situant vraiment à proximité de leurs personnages, ce qui offre très peu de plans larges afin de « favoriser leur appréhension du monde qui les entoure. » Je suis assez dubitatif vis-à-vis de ces films qui, toujours à mon avis, manquent d’une certaine profondeur – littéralement et métaphoriquement aussi – en occultant la capacité du spectateur à embrasser l’environnement d’un personnage dans sa globalité avec les interactions qui agissent les corps sociaux. Qu’en pensez-vous ? Et, à votre avis, qu’elle serait l’idée derrière cette réduction d’une ouverture, d’un dévoilement, d’une situation plus « globale » pour l’augmentation d’un supposé ressenti ?

    • #52966 Répondre
      Robert Legrand
      Invité

      Sujet intéressant, mais il manque encore quelque chose…
      Le titre est : « Les critiques sont-ils ceux que vous croyez ? ». Après avoir pris le temps de lire toutes les réponses de ces critiques, la réponse est tristement oui. Ces quelques personnes dont je suis très sensible aux pensées (Bégaudeau, Mercier, Masson, Tesson, etc.) ne sont pas représentatives. Il manque encore d’autres visages, ceux qu’on appelle « grossièrement » issus de l’immigration. La critique, réellement, est beaucoup plus « mixte » que cela. Mais encore une fois, le sujet est passionnant et je vous invite à lire.
      https://www.syndicatdelacritique.com/la-lettre-du-sfcc-63?fbclid=IwZXh0bgNhZW0CMTAAAR1pnfINvB0tI3LhcbzE9Pro1EkVS46LFUV80AmIHzl8Z1WLz-7RD10RjwA_aem_cmaA5bscOF7u8vL0sMf13Q

      • #52967 Répondre
        PeggySlam
        Invité

        Merci. Je lirai ça

      • #52970 Répondre
        Tony
        Invité

        Merci, très intéressant,assez marrant de lire les réponses de M Joudet après celles de François,lui voit des hommes partout,et elle n’en voit pas,au contraire elle se plaint de ses consoeurs critiques, bon c’est pas la même génération non plus.

        • #52974 Répondre
          PeggySlam
          Invité

          Pourtant François a raison. Y a quelques filles sur le youtube cinéma mais elles sont rare. Trop rare même

      • #52975 Répondre
        deleatur
        Invité

        Merci pour la référence.
        Je n’ai lu pour le moment que les réponses données par François. Mais je lirai les autres, bien sûr, autant que ma fréquentation des auteurs et autrices me le permet.
        Je remercie François d’avoir clarifié de façon fort nette et précise son passage de la politique des auteurs à la politique du film, voie qui renouvelle de manière très intéressante la politique des auteurs en leur donnant une actualité nouvelle. Même s’il s’en est déjà expliqué rapidement ici, et si cette distinction est à l’oeuvre de fait dans chaque GO, ce moment de ressaisie conceptuelle (il n’aimerait peut-être pas l’expression), cette « montée en généralité », permet (m’a permis) de mieux comprendre ce « particulier universel » qu’est chaque oeuvre d’art (film, chanson, roman).
        J’attends toujours de lui un grand livre sur le cinéma — je lui avais demandé il y a un an s’il prévoyait un recueil de ses articles, il semblerait que cela se fasse –, quand il aura surmonté ses réticences au « théorétisme », quand il acceptera d’écrire sur cinq films ou dix films qu’il aime et de mettre en oeuvre, sur chaque film, sa manière si belle, à la fois concrète et conceptuelle, de parler du réel — j’ai dit « particulier universel », je crois l’avoir lu utiliser cette expression, en tout point conforme au « nominalisme » qu’on lui reproche parfois.
        Un livre d’entretiens serait par exemple très adapté à sa manière de parler du cinéma. Je ne suis pas en mesure de le pousser plus loin dans cette demande, mais d’autres, Seldoon, ou Microciné, ou les loustics de Tsounami, pourrait avoir l’envie, le temps, l’envergure de le faire.

        • #52980 Répondre
          deleatur
          Invité

          En lisant quelques réponses de critiques connus (Kaganski, Tesson, Frodon, les plus « vieux » c’est important de le dire), je suis confirmé dans une intuition que j’ai depuis pas mal de temps : la présence ou l’absence des femmes dans le monde du cinéma et de la critique de cinéma a très peu à voir avec le cinéma lui-même, avec sa spécifité, qui serait ici ou là dénoncé comme un art « patriarcal » ou initiateur d’un « male gaze », mais sans doute beaucoup à voir avec ce fait socio-historique que des hommes, en position de pouvoir ou de force, créent une pratique culturelle ou un art dont ils se réservent d’abord l’exercice et la légitimité (littérature, peinture, musique). Que l’on s’intéresse à l’Olympisme féminin (depuis 1928 seulement) ou au journalisme sportif, on constaterait la même absence, les mêmes réticences, la même illégitimité des femmes. Je suis en âge d’avoir connu à la fin des années 70 les plateaux surburnés de « Stade 2″, les railleries à l’égard du sport féminin, le non-droit des femmes à être des commentatrices, des arbitres, etc., pour me dire que ce problème est un problème de société, de constructions sociales, n’ayant rien à voir avec le cinéma ou le sport en tant que tel. D’autant que je suis aussi en âge d’avoir connu au début des années 90, l’avénement très naturel, et à peine remarqué en tant que tel, de réalisatrices françaises (Mazuy, Verheyde, Ferreira Barbosa, Masson, Lvovsky, Vernoux, etc.) et qui ont fait oublier rapidement ce qu’avaient d' »exceptionnels » (dans le cadre des rapports de production de l’époque, dans le paysage cinématographique et cinéphilique des années 70 et 80) les Claire Denis, Chantal Akerman, Barbara Loden, ou Agnès Varda.

      • #53025 Répondre
        toni Erdmann
        Invité

        Merci Robert. Je serais passé à côté sans toi.

    • #52971 Répondre
      Tony
      Invité

      A propos de critique,je viens de découvrir un site consacré à un critique et théoricien du cinéma dont j’ai appris qu’il était l’objet d’un culte et son article sur un film d’Hitchcock est très éclairant pour comprendre la notion de point de vue au cinéma,
      http://jftarno.free.fr/article-positif-frenzy46.html

    • #52992 Répondre
      Charles
      Invité

      https://variety.com/2024/film/global/michel-franco-dreams-jessica-chastain-the-match-factory-venice-1236059035/
      Des nouvelles de Franco. Son dernier film est toujours en phase de montage (tourné il y a près d’un an), il prend son temps.
      Très admiratif de la carrière de Franco, au-delà de la grande qualité de ses films. Il réussit à sortir (en salles le plus souvent) un film tous les deux-trois ans et sans trop pâtir d’un manque de financement. Si on résume son système, il fait des films radicaux qui sont repérés par les festivals internationaux et récoltent assez régulièrement des prix ce qui attire des stars comme Roth, Gainsbourg et maintenant Chastain qui pour certains participent au financement du film qui n’est jamais très élevé (3 millions pour son prochain et j’ai lu 100.000 euros pour Memory mais j’imagine que c’est une erreur…). Pour les stars, c’est un bon deal : des tournages courts, l’assurance de passer dans un festival international et la possibilité de remporter un prix prestigieux, une promotion assez courte, une crédibilité dans le cinéma d’auteur etc. Et ça permet à Franco d’enchainer des films qui ne font pas beaucoup d’entrées. Il produit aussi des film un peu plus mainstream à côté, ce qui doit lui permettre de financer ses propres oeuvres.

      • #53036 Répondre
        ..Graindorge
        Invité

        Grand merci pour ce partage Charles

        • #53097 Répondre
          françois bégaudeau
          Invité

          Découvert A los ojos récemment
          C’est encore une sacrée chose

          • #53100 Répondre
            ..Graindorge
            Invité

            Cé pas juste😫
            Et tu dis même pas où, genre nananèreu!!

            • #53386 Répondre
              François
              Invité

              Tu n’as pas reçu mon mail à ce propos ?

              • #53398 Répondre
                Mélanie
                Invité

                Si vous avez moyen de le voir en ligne ça m’intéresse aussi !
                melanie.aaa@outlook.fr

              • #53400 Répondre
                graindorge
                Invité

                @François
                je viens de voir ton message dans ma boîte. Le mot merci est trop petit. Un cadeau incommensurable. ¡Muchísimas gracias querido compañero!

                • #53699 Répondre
                  Mélanie
                  Invité

                  Graindorge, tu peux me transférer ?
                  melanie.aaa@outlook.fr

                  • #53768 Répondre
                    ..Graindorge
                    Invité

                    Mélanie
                    Je t’envoie ça dans la journée ainsi qu’à Fanny et à Ostros car ce François est rarement sur le forum je suppose qu’il doit être très occupé

                    • #53770 Répondre
                      Mélanie
                      Invité

                      Merci

                    • #54166 Répondre
                      François
                      Invité

                      Merci Graindorge ! J’étais effectivement occupé. Je viens de l’envoyer à nos camarades, sans avoir vu que tu t’en chargeais. Bon visionnage à toutes et à tous.

                      • #54410 Répondre
                        ..Graindorge
                        Invité

                        Encore merci à toi François!
                        Et merci au petit f aussi sans qui etc.
                        etc. etc.

                    • #54407 Répondre
                      Cédric
                      Invité

                      J’arrive un peu tard mais si quelqu’un est toujours au taquet pour me l’envoyer ça serait super. Merci les gens.
                      Texarkana4@aol.com

                      • #54409 Répondre
                        ..Graindorge
                        Invité

                        Cédric
                        je te l’envoie dans la journée

                      • #54411 Répondre
                        Pout
                        Invité

                        Si tu veux bien doubler ton message, je suis preneur Graindorge ! 🙂
                        toslmfc@gmail.com

                        Merci !!

                      • #54412 Répondre
                        ..Graindorge
                        Invité

                        Avec plaisir Pout!

    • #53058 Répondre
      Louise Michelle
      Invité

      Y’en a qui ont été voir le dernier Lanthimos ?

      • #53126 Répondre
        Cyril
        Invité

        Oui, c’était bien ! Comme disait François dans la GO sur Memory, on retrouve ici un genre de film qui nous met à la place d’un détective, toujours actif à déterminer ce qu’il se passe, à chercher de la logique dans toute cette folie. Et ce film de Lanthimos relance le jeu deux fois, avec un scénario différent. On s’amuse aussi à faire des liens entre les 3 parties. L’ambiance est carrément morbide dans la 2ème puis on a une 3ème partie plus flatteuse, avec beaucoup de cabotinage d’Emma Stone, ce qui ne me déplaît pas vraiment.
        Bon c’est pas le film de l’année à mon avis mais ça reste un bon moment.

    • #53702 Répondre
      I.G.Y
      Invité

      Qui a regardé en entier l’émission « Que peut le cinéma au XXIè siècle? » de LundiSoir? J’ai l’impression, sans presque exagérer, qu’il faut attendre 40min pour parler concrètement de cinéma et de films. Ce Nicolas Klotz m’a semblé être le plus consistant des trois sur les 45 minutes vues — en dépit de son temps de parole quasi nul. Un cinéaste à suivre?

      • #53727 Répondre
        françois bégaudeau
        Invité

        J’ai écouté une heure, avec une consternation tenace
        Un niveau d’abstraction fumeuse rarement atteint.
        Zéro film cité : une performance.

        • #53728 Répondre
          françois bégaudeau
          Invité

          C’est vraiment contre ce genre de hâbleries crépusculaires-résistantes-debordiennes qu’il m’avait plu d’appeler le ciné club Hommage au 21ème siècle
          A chacune de leurs assertions, envie de répondre : tu as vu Memory?

          • #53730 Répondre
            I.G.Y
            Invité

            « Zéro film cité : une performance » : c’est ça. Le contraste avec « l’orientation GO » est insoutenable.

            Et en matière philosophante de ce style : ne fait pas du Agamben qui veut.

            Dommage

            • #53732 Répondre
              françois bégaudeau
              Invité

              Oui j’ai dit debordien, j’aurais du dire agambenien – enfin pseudo-agambenien, en effet

              • #53753 Répondre
                deleatur
                Invité

                Merci pour la référence, je prends, j’ai un peu de temps à tuer en ce moment.

            • #53764 Répondre
              PeggySlam
              Invité

              Où puis-je voir cette émission svp ? Merci

        • #53840 Répondre
          Robert Legrand
          Invité

          Ah, vous ne connaissez pas Saad Chakali ? C’est un personnage très atypique.
          Je l’ai découvert chez Microciné.
          C’est une personne qui a un sérieux souci avec le dialogue.
          Par contre, Nicolas Klotz et Élisabeth Perceval forment un binôme de cinéastes que je vous recommande vivement. Ils ont réalisé le magnifique « La Question humaine » avec Amalric.

          • #53893 Répondre
            PeggySlam
            Invité

            Saad hakali nous sommes tellement d’accord sur ce qu’il dit sur les films de super héros. Et j’aime beaucoup ses interventions chez Microciné (si tout se passe bien il participe un entretien avec Microciné chez moi pour les films La Zone D’intérêt et La Liste de Schindler tellement hâte).

      • #53898 Répondre
        Raphaël N.
        Invité

        Pour l’anecdote, l’intitulé était précisément celui d’une table ronde cette année au Cinéma du Réel, à laquelle participait déjà Nicolas Klotz (et que j’animais). Il se trouve qu’aux côtés d’Avi Mograbi et Mohanad Yaqubi, dans le contexte de la guerre israélienne en Palestine, ses propos semblaient quelque peu anecdotiques. La nécessité de reprendre cette question m’échappe, tant il n’y a dans ce Lundi soir que radotage de radotage. Je me permets de renvoyer à ce qui s’est dit au Réel, et notamment aux interventions de Yaqubi, dans la deuxième moitié, pour le coup réellement puissantes (et Mograbi, dans sa difficulté même à articuler une parole, en disait déjà long). C’est en français et en anglais : https://www.youtube.com/watch?v=5unTUh_XJmA&list=PLcm4HNuh0R9Ovtfso7UvV1UAA7QwLfR9u&index=15

    • #53900 Répondre
      françois bégaudeau
      Invité

      Merci Raphaël. On va écouter.
      L’occasion de recommander ta revue, Débordements
      Et oui radotage c’est le mot. Ressassement sempiternel des acquis théorico politiques des années 70. Et les faciles abstractions de MJM

      • #53913 Répondre
        Raphaël N.
        Invité

        Merci François. La réflexion de Yaqubi sur les archives me semble particulièrement forte.

        Débordements, je n’y participe plus, mais c’est une crémerie toujours recommandable.

        • #53915 Répondre
          PeggySlam
          Invité

          Merci pour cette revue que je ne connaissais pas. Je note !

          • #54122 Répondre
            françois bégaudeau
            Invité

            Oui Yaqubi est très intéressant
            Je tairai mon avis sur deux des trois autres (l’ami Mograbi, lui, me semble pas en état de parler)

    • #54090 Répondre
      françois bégaudeau
      Invité

      Axiome, film visible sur Arte replay, est à voir.
      On y reconnaitra certaine facture familière

      • #54100 Répondre
        Tony
        Invité

        Oui en effet c’est vraiment intéressant,la fin est très ouverte et plutôt vertigineuse,on est complètement perdu,on ne sait plus si ce qu’on a vu est réellement arrivé,on se demande même si sa petite amie a existé, peut-être ne l’a-t-il que fantasmé?Et pourtant on le voit raconter l’histoire de son collègue et de sa maladie de peau,donc cette confidence a bien eu lieu mais peut-être dans d’autres circonstances?Film très prenant en tout cas et d’une profondeur subtile,la scène en boîte de nuit est remarquable et ce dialogue sur la foi est complètement inattendu et d’une grande beauté.

        • #54120 Répondre
          françois bégaudeau
          Invité

          Je crois que tout ce qui arrive arrive. En tout cas je l’espère, sinon le film n’est pas là où j’aime qu’il soit.

          • #54148 Répondre
            Tony
            Invité

            Oui je crois aussi mais ce qui est assez fort c’est de finir par en douter et on en revient à la foi et à la croyance,celle du spectateur cette fois-ci.

            • #54420 Répondre
              Malice
              Invité

              ( attention spoiler)
              Que pensez-vous du discours du collègue de Julius ( celui qui a la foi) quand il donne sa croix à celui-ci? Je n’arrive pas à croire totalement qu’il s’est rendu coupable des actes de cruauté qu’il décrit – est-ce qu’il exagère les faits ( mentant lui aussi) pour convaincre Julius de bifurquer?
              En même temps ce serait fascinant que cet homme qui paraît si doux ait un passé si sombre.

              • #54428 Répondre
                Tony
                Invité

                Oui on pourrait aussi en douter mais,en faisant le récit de sa vie,il fait aussi le récit d’un miracle, pour le croire il faut avoir la foi et,sans cette dernière, on ne peut que rester incrédule, c’est un peu à prendre ou à laisser, c’est indécidable.

              • #54438 Répondre
                nefa
                Invité

                spoiler
                ce qui rend la fin assez flippante
                quand il exhibe son avant bras
                jusqu’où ira-t-il?
                à supposer qu’il n’ai pas de chiens ou de chats sous la main
                quid de ceux qui participent à la fête ?
                puisque si on veut être crédible, dans cette histoire, les vivants doivent subir les…

            • #54439 Répondre
              Claire N
              Invité

              Pour 3 des «  anecdotes «  de ce film
              Il est possible de tracer leur circulation
              – l’aquarium
              – l’homme nu
              – le miracle des «  écrouelles «  et de la foi
              C’est étonnant de voir la «  vérité «  de ces mensonges et de pointer qu’il semble s’agir d’un problème d’appropriation
              Je note aussi que la forme «   anecdote «  plus visible , plus «  macro » qu’utilise le personnage du menteur me permet d’induiter à l’étage «  micro « ce qui pourrait aussi concerner les éléments du langage.

              • #54444 Répondre
                nefa
                Invité

                alors, pour la fin, moins craindre une et une seule réponse macro-tranchante, que tout un tas de réponses micro-tranchantes, insidieuses et tout autant destructrices ?

                • #54446 Répondre
                  Claire N
                  Invité

                  Moi tu sais je suis plutôt crédule, ce qui détruirait le film serait de ne pas croire le film – tout tient dans la confiance que j’ai en le film pour me disposer , en vérité , du mensonge .

                  • #54448 Répondre
                    nefa
                    Invité

                    donc micro ou macro c’était pas ça
                    et pour toi
                    dès lors qu’il y a mensonge
                    cette simple vérité là
                    t’y ébrouer

                    • #54451 Répondre
                      Claire N
                      Invité

                      Pour micro
                      J’´entends par là que même en étant de bonne foi tout à chacun a tendance à reprendre des éléments de langage qu’il a entendu dans une autre bouche venant d’un autre corps – le personnage reprend sciemment les anecdotes
                      Mais de bonne foi ou pas , le mécanisme est présent bien plus souvent qu’on ne le croit
                      La confiance dans le film, oui puisqu’il dispose le mensonge avec vérité ; y il a tout de même cette scène du souvenir filmé , où il nous taquine – j’y pense encore ce n’est pas résolu

      • #54169 Répondre
        nefa
        Invité

        Dans un premier temps, quelqu’un parle en public, un raisonnement, une anecdote le concernant, tu l’entends, te l’appropries, t’en imprègnes, puis, dans un second, tu le redoubles comme si c’est toi qui l’avais vécu, parce que tu es un gars gentil et que tu ne peux pas t’empêcher de pointer ce qui t’exhaussa.
        Qui montre la force de ta foi en l’autre au point d’en faire état lorsqu’il est présent, sans le moindre calcul, laissant à ton corps et à lui seul le soin d’échopper tout ce qui pourrait laisser penser que ton récit vient d’ailleurs.
        Bel oubli.
        Et partant, l’histoire de l’homme nu, il faut le reconnaître : du grand art.

        • #54171 Répondre
          Tony
          Invité

          J’ai bien aimé aussi ce plan où l’on voit cette petite boule végétale emportée par le courant du ruisseau et qui finit par buter sur un petit rocher.

          • #54197 Répondre
            nefa
            Invité

            effectivement
            et juste avant la fin de la séquence
            quand on ne sait plus si la bogue flotte ou vole, tant ce qui l’entoure est transparent
            et qui provoqua chez moi un trouble dissonant d’une rare délicatesse

        • #54443 Répondre
          Claire N
          Invité

          «  bel oubli « 
          C’est vrai il y a de cela
          Lorsque son amie raconte pour son propre compte l’histoire de l’homme nu, j’ai perçu un trouble chez le personnage principal
          Comme si il n’avait jamais existé en dehors de lui de possibilité du mensonge, tu parles de foi en l’autre, à ce moment elle semble ébranlée
          On apprend ensuite qu’il à juste oublié que l’histoire venait d’elle.

          • #54453 Répondre
            Malice
            Invité

            Nefa écrivait  » jusqu’où Julius ira-t-il »?
            Je crois qu’il continuera à s’ouvrir à tous les vents ( merci J Sorman), sans aller vers la violence…Son problème n’est pas la violence, c’est qu’il ne supporte visiblement pas qu’on le « connaisse »…Ou alors il veut être une entité qui circule d’un groupe à l’autre, comme dans un fantasme de liberté absolue?
            J’ai bien aimé la séquence finale, où il va acheter une bouteille en sachant peut-être déjà qu’elle va lui permettre non pas de retourner dans le couple qu’il forme mais d’intégrer un nouveau cercle, en toute fluidité.

            • #54460 Répondre
              Tony
              Invité

              Dans la séquence finale ce qui est intriguant,aussi,c’est cette chanteuse arabe qui passe à la tv, comme si une boucle se refermait avec le chant d’opéra que l’on avait vu après le générique,belle séquence en effet.

              • #54461 Répondre
                françois bégaudeau
                Invité

                C’est avec ce suspens sur la chanteuse arabe que je me suis définitivement dit qu’on tenait un cinéaste.

                • #54479 Répondre
                  Dune
                  Invité

                  Merci pour la recommandation de cette pépite innatendue. J’ai eu le même ressenti au même moment (il s’agit d’une chanteuse turcophone, de la diaspora turque sans doute, vu le sous-titre qui la nomme Rossignol de Cologne). Je crois que Julius ressent le même trouble à l’opéra quand il étreint la main de sa copine. Peut-être un moyen d’éclairer, outre son insatiable curiosité, sa profonde fascination face à la capacité d’etre au centre de toutes les attentions avec le seul pouvoir de la voix.

                • #54489 Répondre
                  Ostros
                  Invité

                  Il y a quelques moments comme ça qui semblent échappés du récit, comme les noisettes prises dans le courant stoppées par une roche, mentionnées plus haut. Et que je n’ai pas pu m’empêcher moi aussi de comparer à ce mec dont rien ne peut arrêter les affabulations si ce n’est quelque chose de concret comme le réel que ces proches tentent de lui mettre sous me yeux. Et aussi de ramener ces plans à son discours sur le fait qu’on ne choisit pas, qu’on est déterminés par nos croyances, elles mêmes confirmées par nos expériences, que tout est en nous déjà là à l’origine. On est agi. Il y la dimension de la foi et de dieu déjà présentes dans ce début.
                  Pour les chants il y a des éléments qui composent une trame subtile et ouverte. C’est lors d’une chanson qu’il aime particulièrement et qu’il met plus fort qu’il fait sa crise d’épilepsie / diversion. La femme avec qui il vit enfin une histoire d’amour sérieuse est chanteuse lyrique (et chante mal), il est subjugué par le chant du ténor à tel point que sa copine lui lance un regard surpris, dans la boîte dans nuit inondé de musique électro il semble étrange, et lorsque la femme arabe attire son regard à l’épicerie, je me suis dit qu’il était en train de convulser hors champ pour pouvoir se tirer encore une fois de cet étau de questions que la copine lui impose – ou de vraiment convulser car je n’ai pas encore tranché si cette crise était vraie ou pas. On entend un drôle de bruit d’ailleurs qui laisse penser à un bruit de gorge (ou peut-être ai-je été si persuadée qu’il se passait un malaise en hors champ que j’en ai interprété des sons). Pourtant pas de malaise cette fois mais il prendra le courant de la bande de jeune pour fuire / vivre ailleurs.
                  J’ai bien aimé qu’on ait le doute (parfois bref) sur d’autres récits du fait de sa mythomanie à lui. Sa copine qui raconte le mec tout nu, le collègue qui raconte son passé sombre. Ou même les siens (sa copine chanteuse lyrique).
                  J’ai bien aimé qu’il développe ses idées avec vigueur et apparaisse dans ces moment-là comme le plus intelligent (et ouvert / tolérant) du groupe qui débat (au dîner avec la famille de sa copine on croirait presque voir une forme éloignée de Martin Eden). Jusqu’à ce que, confronté à la vérité d’un vécu, celui de son collègue par exemple (mes parents n’étaient pas catholiques), toute sa logique (s’il avait vécu dans ta famille il serait lui aussi devenu catholique) s’étiole. Quoi qu’en poussant le raisonnement aux déterminismes individuels oui ça tient. Mais lui ne va pas jusque là.
                  Il est aimé pour qui il n’est pas. Mais une fois que ses collègues ou sa mère ont découvert qu’il mentait, ils cherchent tous à l’aider. Donc il est aimé pour lui mais refuse de l’être. Ce qui le rend touchant autant que fascinant en un sens. Jusqu’où est-il conscient de ce qui se passe en lui. Jusqu’où décide-t-il.
                  Lui ne blesse physiquement personne. J’ai pris la scène de l’aveu du collègue comme un témoignage de confiance, d’amitié. Il s’est rendu compte qu’il mentait à sa copine, il a découvert son secret, il n’en dira pas un mot et il équilibrera la relation en découvrant son passé où pris en tenaille dans sa haine il a commis des actes de cruauté. Notre homme lui n’est pas mû par la haine, mais en étant agi par son désir, son égoïsme il cause du tort aux autres. Il met la croix de son collègue comme un accessoire de scène, il se met dans le rôle. Comme la chemise le fait architecte. Costumes, fictions et spectateurs. Jeux. Le bourgeois et son smoking, ses idées et son éducation ne joue-t-il pas lui aussi un rôle. Et l’architecte avec ses discours sur les fonctionnaires. Suffit de les rependre ces mots, de les jouer juste et l’illusion est là. Ça demande un certain talent. Une certaine intelligence. Notre gêne viendrait alors du fait qu’il nous est difficile d’admettre que quelqu’un qui n’est pas à sa place sociale puisse jouer des rôles en dehors de sa catégorie. Il apparaîtrait presque comme dangereux lui, à semer le désordre dans nos représentations. Mais aussi notre gêne viendrait du fait qu’il ne semble pas en contrôle de ses actes. Il improvise. Au fil de l’eau. Second talent. Et là encore ça peut effrayer. On préfèrerait un acteur qui sait ce qu’il fait, qui a un plan préalable, un Rocancourt. Qu’il soit si troué, sans autre objectif que celui de vivre-autre nous le rend simultanément étrangers et attendrissant. C’est un personnage qui donne à réfléchir. Comme souvent les fous, les marginaux, les déviants, les simples d’esprit. Il n’est dans aucune de ces cases, pourtant.

                  • #54493 Répondre
                    Ostros
                    Invité

                    Dune, je rédigeais mon long message pendant que tu as posté. Pour le chant j’y vois quelque chose de plus beau. Sans désir d’être à la place de. Une expérience totale de spectateur qui lui permet de vivre une grande émotion. Comme si le chant était la vérité des êtres. Comme s’il pouvait vivre-là quelque chose de pur. La voix comme seul reflet de l’âme, au delà des apparences et de la matérialité des orgnanisations sociales. Ce sont des moments d’échappée pour lui. Il est captivé et emmené ailleurs dans ces moment-là.

                    • #54500 Répondre
                      Dune
                      Invité

                      Ta lecture se tient, c’est finement vu. C’est la force de ces films de nous offrir plusieurs rampes. J’ai saisi plus simple, celle de la liberté gratuite, du plan B dont il parle au collègue en période d’essai, la nécessité de ne pas finir esclave. Comme la chanteuse turque, une sorte de rossignol fuyant toutes les cages. Il ment d’abord parce que ça lui chante comme ça et qu’il veut divertir, même quand ça n’a aucun intérêt (inventer dans un moment de sincère confession un sol goudronné sous le toboggan de son enfance à la place du sol boueux qui apparaît à l’image). Mentir surtout pour ne pas se révéler et éviter la capture. C’est pas un arnaqueur mais je le trouve très « cohérent » dans sa fuite systématique de toute attache et ses inévitables barreaux (les collègues inquiets qui le retrouvent chez lui et qu’il enferme avant de filer, il tue symboliquement ses parents, vole sans scrupule la veste de son frère pourtant très à cheval sur des broutilles matérielles, et la fuite finale face à la copine trop attachante).
                      Toutes les lectures possibles de ce qui aurait pu n’être qu’un simple film de mytho le rendent captivant.

                      • #54506 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        la séquence de ses souvenirs passés où on ne voit que des lieux vides m’a beaucoup plu, est-ce qu’elle traduit le fait que Julius ne peut se souvenir d’aucun être vivant? Ou qu’aucune personne humaine ( ou animale) ne peut demeurer dans sa mémoire?

                      • #54509 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        ne peut demeurer dans sa mémoire parce-qu’il ne créé que des liens de fiction?

                      • #54510 Répondre
                        Ostros
                        Invité

                        Malice, jai pris ça comme des illustrations qui viennent artificiellement confirmer son discours comme étant du « vrai » et donc par ce procédé exagéré mettre le doute quant à leur véracité, le côté vide et bien pauvre des structures (jeu, table) ajoutant du scepticisme. On sait bien qu’il n’est pas issu de cette précarité là. Ça m’a rappelé Anatomie d’une chute ce procédé.

                      • #54508 Répondre
                        Ostros
                        Invité

                        Oui c’est bien vu de rappeler ce conseil au nouvel employé, je l’avais oublié alors que c’est pas anodin comme discours. C’est rare au travail d’entendre ça. C’est clairment déjà à ce moment-là, et sans jouer je pense, un discours de gauche. Et oui ça colle avec son tempérament, toujours réussir à se sortir de la mouise. Et c’est le réel son piège, selon moi. C’est la vérité des situations, de l’organisation de la société.
                        Je ne peux pas m’empêcher de le voir comme voulant se couler dans le moule de la norme (beau travail, copine qui a une situation, rassurer sa mère en lui disant que c’est sérieux, avoir de la reconnaissance, etc), il aimerait être ce mec qui vit plein de choses dingues, drôles, mais ces mensonges ne tiennent pas sur la durée, il est démasqué et c’est ce qui l’oblige à fuir. Il répète souvent sa litanie sur le fait que c’est son éducation qui l’a fait et donc l’a bloqué. Il aimerait être plus visible. Ses choix de copies (architecte qui s’est fait tout seul, voilier, mère de filiation aristocrate, etc) prouve qu’il est un vrai mythomane, c’est à dire qu’il a la faiblesse narcissique des mythomane. Faiblesse qui les pousse à paraître plus riche, privilégiés. Il a ce complexe d’infériorité qui est un gros trait de son caractère. Il a besoin d’être vu par ses pairs comme différent / supérieur à eux. Pour son rapport avec les bourgeois j’aime bien qu’il ne cherche pas à se fondre dans leur idéologie. Il devient le grain de sable avec un statut social pas degueulasse (architecte) et sa copine semble apprécier être avec un mec qui contredit son père. Qui affirme des idées progressistes. En tout cas oui on ne le saisit pas si facilement ce mec. On le cherche. C’est agréable.

                      • #54516 Répondre
                        Ostros
                        Invité

                        Et de bon matin j’ajoute qu’il est très intéressant de voir se créer des situations véritables, existantes, par actualisation des tempéraments des autres au contact des perosnnages de Julius – et de ses idées qui (je pense), elles, lui appartiennent vraiment (vu qu’elles transversent chacune de ses compositions de personnage du début à la fin, ça en est répétitif).
                        Ainsi on voit la réaction rejetante des collègues à l’invitation à la fausse excursion du nouveau qui est croyant.
                        On entend le discours du père de sa copine sur les travailleurs, celui de la mère plus empathique que lui, la fille qui défend le droit à la parole de sa mère face au père qui l’empêche de formuler ses idées, etc.
                        L’élément dont on sait qu’il est faux (en tout cas plus faux que les apparences admises) crée inévitablement du vrai, des situations de vérité.

                      • #54520 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        « L’élément dont on sait qu’il est faux (en tout cas plus faux que les apparences admises) crée inévitablement du vrai, des situations de vérité« 
                        Oui , et c’est peu été par là que j’entrevois, pour ma part , une forme de rédemptions : sa débrouillardise
                        – on le voit être capable de beaucoup d’ingéniosité en utilisant les outils à sa disposition et en intégrant les possibilités de la pièce lors de la scène de la machine à laver et lorsqu’il propose des solutions d’aménagement pour la cuisine
                        – on le vois utiliser les anecdotes qui lui tombent sous la main à l’ » instinct «  pour évoluer dans les différentes situations dans lesquelles il se lance

                      • #54523 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        Il fait en quelque sorte avec ce qui lui ai donné, c’est peu être là que se niche la confiance en la vie

                      • #54522 Répondre
                        Ostros
                        Invité

                        Rectification : si la copine chante mal c’est sans doute parce que c’est son frère qui la dirige (si j’ai bien compris) lors de l’audition où on la voit mal se tenir et incapable de lâcher prise… On comprend alors son blocage, cet entre soi qui rend la voix impossible (la voix le reflet de l’âme…). Peut-être qu’elle même aimerait bien être quelqu’un d’autre que la soeur de son frère le grand metteur en scène d’opéra.

                      • #54526 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Je n’avais pas compris que c’était son frère.
                        A confirmer.
                        En tout cas j’observe à nouveau que les bons films font bien parler.

                      • #54885 Répondre
                        Anna H
                        Invité

                        Je ne vois pas ce qui pourrait laisser penser que le metteur en scène est le frère de Marie. C’est un Anglais.

                      • #54556 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        J’ai plutôt interprété son problème de jeu par le fait que le rôle ne lui convient pas comme le dit le metteur en scène ( serait-elle trop heureuse de vivre pour jouer une femme amoureuse délaissée? Ce qui est ironique c’est qu’elle vivra une situation d’abandon au cours du film, devenant une comtesse Almaviva) ; ou par le fait qu’elle est tout simplement meilleure chanteuse que comédienne.

                      • #54561 Répondre
                        Malice
                        Invité

                        Je l’ai trouvée irritante dans cette scène de répétition, pour tout dire, je lui ai trouvé un caractère qui manquait de souplesse, comme Julius quand il ne peut pas admettre qu’il a menti ( même si lui a érigé cela en système, alors qu’on ne sait pas si c’est juste le rôle, ou le metteur en scène, ou un jour pas fait comme les autres, qui met Marie en difficulté).

                      • #55039 Répondre
                        Charles
                        Invité

                        Merci pour la recommandation, c’est effectivement un super film. J’aime beaucoup cette contamination de la suspicion que le récit provoque chez le spectateur : on se met à douter de tout le monde et de chaque récit, c’est comme si le faux était partout. J’aime à croire que le collègue ment quand il raconte son basculement vers la foi et qu’il le fait pour dire une vérité, pour révéler quelque chose de profond au héros, le faux qui dit le vrai.
                        Le film a l’intelligence de ne jamais le mettre face à ses mensonges, de ne pas faire de scènes où un personnage lui fera la leçon et il devra enfin s’expliquer (sauf la mère au début mais c’est précisément au début et reste sans conséquence puisque dans la minute qui suit il se remet à lui mentir – le comprend-elle aussi ou fait-elle semblant de ne pas le comprendre?) mais reste toujours au bord, ce qui crée de la tension. Acteur principal parfait, grande rigueur du cadre, justesse des situations on est chez un très bon.

                      • #55040 Répondre
                        deleatur
                        Invité

                        Remerciements
                        Le premier être vivant que je souhaite remercier est parti pendant cette thèse. Je tenais à le
                        mettre en premier car, comme on dit souvent, le chien est le meilleur ami de l’homme et Eliott
                        était un de mes meilleurs amis. Merci donc à Eliott qui m’a accompagné dans tellement de
                        moments de vie et que j’espérais être là jusqu’au bout de ce long périple qu’est la thèse. Tu as
                        été un chien génial, tu es le début de tout ça et j’espère avoir été un bon humain avec toi.
                        Je tiens à remercier mes co-directeurs de thèse Véronique Servais et Gérard Leboucher. Merci
                        à Véronique Servais de s’être lancée avec moi dans cette thèse et d’être une source de
                        connaissances et de motivation. Merci à Gérard Leboucher pour son accompagnement sans
                        faille, ses relectures à 23h et son inquiétude pour la santé mentale de ses doctorantes. Merci à
                        Karelle de Luca et Yoann Germain de m’avoir permis de continuer cette thèse, merci pour
                        votre ouverture d’esprit, votre confiance et votre accompagnement moral tout au long de cette
                        thèse. Merci aussi aux membres du laboratoire de l’université Paris Nanterre, même si on ne
                        s’est pas beaucoup vu, vous avez toujours été bienveillants et motivants.
                        Je tiens aussi à remercier les chercheurs que j’ai rencontré au début de ma thèse et qui m’ont
                        donné envie de persévérer dans ce beau projet : Christophe Blanchard, Thierry Bedossa et
                        Sarah Jeannin. Un grand merci aux membres du jury Fabienne Delfour, Dalila Bovet et Marc
                        Vandenheede d’avoir accepté d’évaluer ce travail.
                        Je tiens à remercier tous les intervenants en médiation animale qui ont participé à cette thèse
                        de près ou de plus loin. Sans vous, cette thèse n’aurait pas été possible. Alors merci pour toutes
                        ces rencontres si riches qui m’ont permis de maturer, de faire évoluer mes réflexions et de
                        développer mes connaissances. Merci de m’avoir accueilli dans l’intimité de votre travail mais
                        aussi parfois dans votre vie quotidienne. Merci aussi aux bénéficiaires qui m’ont accueilli dans
                        leur quotidien en institution, et merci à leurs familles de m’avoir permis d’assister à des séances
                        iii
                        de médiation animale. Un merci tout particulier à celles qui sont devenues des amies grâce à
                        cette thèse : Anne-Gaëlle Bresson et Ingrid Bernard. J’ajoute d’ailleurs une petite note pour
                        tous les intervenants qui font un super travail avec leurs animaux et font de leur mieux pour
                        avoir des bonnes pratiques malgré le contexte difficile. Aussi, puisque cette thèse traite d’un
                        sujet qui peut être sensible, je tiens à rappeler, comme je dis souvent en conférence et aux
                        étudiants que je rencontre : il y a la théorie et la réalité, le plus important c’est de faire de son
                        mieux.
                        Je tiens également à remercier ceux et surtout celles qui ont participé à cette thèse de plus loin.
                        Merci à Charlotte Duranton que j’admire tant et qui m’a donné envie de m’orienter vers cette
                        filière à l’époque de son blog. J’ai bien de la chance de te connaître.
                        Merci à Géraldine Dorard et Céline Bonnaire qui m’ont donné envie de faire de la recherche
                        pendant mon master de psychologie.
                        Merci aux autres doctorants, particulièrement à Charlotte de Mouzon avec qui une réelle amitié
                        s’est créée et pleins d’espoirs professionnels, c’est bientôt ton tour ! Merci aussi à Anaëlle,
                        Romain et les autres doctorants du labo pour nos échanges constructifs !
                        Je tiens évidemment à remercier mes amis et soutiens à Paris et à Lyon qui ne comprennent
                        pas tous ce que je fais mais ont toujours été présents pour m’aider à décompresser et à sortir la
                        tête de mon ordi quand j’en avais besoin : Safa, Sophie, Croq, Jade, Nadia, Tim, Camille, Julia,
                        Marion et Marion, Pauline, Noëlle, Ju, Nico, Coco et bien d’autres… Vous vous reconnaitrez.
                        Merci à Vincent d’avoir fait un bout de chemin avec moi. Un énorme merci à ma super
                        colocataire Ana qui m’a supportée dans mes pires moments de stress (désolée pour mes goûts
                        musicaux) et est le meilleur coparent de nos 5 monstres. Merci à Eline ma super copine de
                        chiens et correctrice hors pair, que je n’aurais pas eu la chance de rencontrer sans cette thèse.
                        iv
                        Merci aux animaux de ma vie. A tous ces animaux qui ont fait partie de ma vie, tous ceux qui
                        en font partie actuellement et tous ceux qui en feront partie pour tout ce qu’ils m’ont apporté
                        et tout ce qu’ils m’apportent. Un merci tout particulier à Bocuse qui a bouleversé ma vision
                        des chiens, Jean-Michel pour son flegme sans fin, Marie-France et Loretta qui mettent du
                        piment dans ma vie et Patrick le petit nouveau de beaucoup d’aventures.
                        Et évidemment, parce que sans eux je ne serais pas la personne que je suis, je remercie mes
                        parents qui m’ont toujours poussée à être qui je voulais être et qui me suivent dans tous mes
                        projets.
                        Et enfin, merci à mon trouble anxieux généralisé sans qui tout cela aurait été moins
                        challengeant.
                        v
                        Notes aux lecteurs
                        Cette thèse de doctorat est réalisée sur articles. Les articles qui la composent ont été rédigés en
                        anglais et sont destinés à être publiés indépendamment les uns des autres. Les deux premiers
                        articles ont été publiés, le troisième article est en cours de finalisation pour être soumis, le
                        quatrième article a été soumis, et le dernier est en préparation.
                        L’article « French handlers’ perspectives on Animal-Assisted Interventions » a
                        été publié dans la revue Complementary Therapies in Clinical Practice en mars
                        2021.
                        L’article « The State of Animal-Assisted Interventions in France : Is the IAHAIO Model
                        Relevant » a été publié dans la revue People and Animals – The International
                        Journal of Research and Practice en novembre 2021.
                        L’article « Who’s the good boy/girl » sera soumis en février 2022.
                        L’article « Handlers’ representations on therapy dog welfare » a été
                        soumis à la revue Animals en décembre 2021, il est actuellement en
                        révision.
                        L’article « Are therapy dogs stressed ? » est en cours de finalisation, il sera soumis en mars
                        2022.

                      • #55041 Répondre
                        deleatur
                        Invité

                        Table des matières
                        Avant-propos ……………………………………………………………………………………………………………………………….. i
                        Remerciements…………………………………………………………………………………………………………………………….. ii
                        Notes aux lecteurs………………………………………………………………………………………………………………………….v
                        Introduction…………………………………………………………………………………………………………………………………..1
                        1. Caractérisation de notre objet d’étude : la médiation animale…………………………………………………….3
                        1.1. Historique et développement de la médiation animale ……………………………………………………..3
                        1.1.1. Les étapes importantes du développement de la médiation animale ……………………………….3
                        1.1.2. Evolution de la recherche …………………………………………………………………………………………6
                        1.2. Définitions et encadrement de la médiation animale ………………………………………………………..9
                        1.2.1. Modèle anglophone………………………………………………………………………………………………..10
                        1.2.1.1. Définitions…………………………………………………………………………………………………….10
                        1.2.1.2. Organisations…………………………………………………………………………………………………11
                        1.2.2. Modèle francophone ………………………………………………………………………………………………15
                        1.2.2.1. Définitions et encadrement………………………………………………………………………………15
                        1.2.2.2. Organisations…………………………………………………………………………………………………16
                        1.3. Triade intervenant-animal-bénéficiaire…………………………………………………………………………19
                        1.3.1. Bénéficiaires…………………………………………………………………………………………………………19
                        1.3.1.1. Indications…………………………………………………………………………………………………….19
                        1.3.1.2. Contre-indications………………………………………………………………………………………….24
                        1.3.1.3. Bilan des bénéfices…………………………………………………………………………………………24
                        1.3.2. L’intervenant…………………………………………………………………………………………………………25
                        1.3.2.1. Qui sont les intervenants ?……………………………………………………………………………….25
                        1.3.2.2. Rôle des intervenants………………………………………………………………………………………26
                        1.3.2.3. Les oubliés de la recherche………………………………………………………………………………29
                        1.3.3. Les animaux………………………………………………………………………………………………………….30
                        1.3.3.1. Rôle de l’animal dans le processus thérapeutique ……………………………………………….31
                        1.3.3.2. Focus sur le chien : caractéristiques et sélection du chien de médiation …………………32
                        2. Le bien-être du chien en médiation animale…………………………………………………………………………..37
                        2.1. Conceptualiser le bien-être du chien en médiation animale……………………………………………..39
                        2.1.1. Définitions ……………………………………………………………………………………………………………41
                        2.1.1.1. Multidimensionnalité du bien-être animal………………………………………………………….41
                        2.1.1.2. Stress et coping………………………………………………………………………………………………42
                        2.1.2. Etude du bien-être animal……………………………………………………………………………………….43
                        2.1.2.1. Indicateurs physiologiques………………………………………………………………………………45
                        2.1.2.2. Le comportement et ses variabilités ………………………………………………………………….45
                        2.1.2.3. Le proxy ……………………………………………………………………………………………………….48
                        2.1.3. Le bien-être du chien dans la relation homme-chien …………………………………………………..50
                        2.1.3.1. Evolution de la relation humain-chien……………………………………………………………….50
                        2.1.3.2. Bien-être du chien dans la relation humain-chien ……………………………………………….52
                        2.1.3.3. Spécificité : les chiens de travail ………………………………………………………………………54
                        2.2. Bien-être du chien en médiation animale : facteurs de risque et recommandations……………..56
                        2.2.1. La place du bien-être animal dans les organisations……………………………………………………56
                        2.2.1.1. Organisations internationales …………………………………………………………………………..56
                        2.2.1.2. Organisations francophones …………………………………………………………………………….59
                        2.2.1.3. Résumé …………………………………………………………………………………………………………60
                        2.2.2. La place du bien-être animal en médiation animale dans la recherche…………………………..61
                        2.2.2.1. Facteurs environnementaux……………………………………………………………………………..65
                        2.2.2.2. Interactions avec les bénéficiaires…………………………………………………………………….69
                        2.2.2.3. Intervenant…………………………………………………………………………………………………….70
                        2.2.2.4. Chien ……………………………………………………………………………………………………………72
                        Conclusion ………………………………………………………………………………………………………………………………83
                        La thèse………………………………………………………………………………………………………………………………………86
                        1. Objectifs…………………………………………………………………………………………………………………………..86
                        2. Aide à la lecture…………………………………………………………………………………………………………………87
                        3. Méthodologie utilisée …………………………………………………………………………………………………………89
                        3.1. Questionnaire en ligne ……………………………………………………………………………………………….89
                        3.2. Etude de terrain …………………………………………………………………………………………………………90
                        3.2.1. Procédure ……………………………………………………………………………………………………………..90
                        3.2.2. Éthique…………………………………………………………………………………………………………………91
                        3.2.3. Outils……………………………………………………………………………………………………………………91
                        3.2.3.1. Questionnaire…………………………………………………………………………………………………91
                        3.2.3.2. Fiche séance…………………………………………………………………………………………………..91
                        3.2.3.3. Grille d’indicateurs et de situations…………………………………………………………………..92
                        3.2.3.4. Analyse comportementale ……………………………………………………………………………….93
                        4. Chapitres…………………………………………………………………………………………………………………………..95
                        Chapitre 1 – caractérisation des pratiques de médiation animale………………………………………………….95
                        4.1.1. Article 1 ……………………………………………………………………………………………………………….97
                        4.1.1.1. Présentation de l’article …………………………………………………………………………………..97
                        4.1.1.2. Article…………………………………………………………………………………………………………101
                        4.2.1. Article 2 ……………………………………………………………………………………………………………..123
                        4.2.1.1. Présentation de l’article …………………………………………………………………………………123
                        4.2.1.2. Article 2………………………………………………………………………………………………………126
                        Conclusion………………………………………………………………………………………………………………………165
                        Chapitre 2 – Sélection et bien-être du chien de médiation animale …………………………………………….166
                        4.2.2. Article 3 ……………………………………………………………………………………………………………..167
                        4.2.2.1. Présentation de l’article …………………………………………………………………………………167
                        4.2.2.2. Article…………………………………………………………………………………………………………171
                        4.2.3. Article 4 ……………………………………………………………………………………………………………..201
                        4.2.3.1. Présentation de l’article …………………………………………………………………………………201
                        4.2.3.2. Article…………………………………………………………………………………………………………204
                        Conclusion………………………………………………………………………………………………………………………225
                        Chapitre 3 – Bien-être des chiens en médiation animale……………………………………………………………226
                        4.2.4. Article 5 ……………………………………………………………………………………………………………..227
                        4.2.4.1. Présentation de l’article …………………………………………………………………………………227
                        4.2.4.2. Article…………………………………………………………………………………………………………232
                        Conclusion………………………………………………………………………………………………………………………264
                        Discussion générale ……………………………………………………………………………………………………………………266
                        Chapitre 1………………………………………………………………………………………………………………………………267
                        Chapitre 2………………………………………………………………………………………………………………………………272
                        Chapitre 3………………………………………………………………………………………………………………………………280
                        Conclusion générale………………………………………………………………………………………………………………..284
                        Références…………………………………………………………………………………………………………………………………288
                        Travaux réalisés durant ce doctorat……………………………………………………………………………………………332
                        Publications………………………………………………………………………………………………………………………..332
                        Communications orales………………………………………………………………………………………………………..332
                        Communications affichées……………………………………………………………………………………………………333
                        1
                        1
                        Introduction
                        Cette thèse de doctorat a débuté à la suite du constat d’un manque de lignes directrices pour le bienêtre des chiens de médiation animale. En effet, la médiation animale s’est fortement développée ces
                        dernières années et les études ont montré bon nombre de bénéfices sur la santé humaine, mais qu’en
                        est-il de son impact sur les animaux impliqués ? Cette thèse doctorale constitue donc un renversement
                        des tendances de la recherche scientifique sur la médiation animale en se focalisant sur la dyade
                        humain-animal intervenante1
                        plutôt que sur les effets positifs de cette pratique sur la santé humaine.
                        En outre, nous avons décidé de centrer notre étude sur la médiation animale exercée avec le chien,
                        espèce la plus représentée dans cette pratique. Nous espérons que ces études sur l’espèce canine
                        serviront un levier pour l’étude du bien-être des autres espèces impliquées en médiation animale.
                        L’étude du bien-être du chien en médiation animale ne peut se faire en dehors de son contexte.
                        Pourtant, en commençant à nous intéresser à ce sujet de recherche, nous avons constaté que le contexte
                        « médiation animale en France » nous confrontait à plusieurs questions. Nous en avons identifié trois
                        majeures. (i) Tout d’abord, la médiation animale connaît un essor depuis quelques années en France
                        (de même que dans d’autres pays) en l’absence de réglementation. Ce manque d’encadrement induit
                        une absence de donnée concrète sur la pratique de la médiation animale ; autrement dit, puisqu’elle
                        n’est pas encadrée, nous n’avons pas de chiffre nous permettant de savoir quel corps de métier travaille
                        en médiation animale et dans quels dispositifs. Aussi, ce manque de cadre permet une richesse des
                        pratiques par leur déploiement dans des dispositifs très variés mais également des risques pour la
                        sécurité physique et mentale des bénéficiaires, des animaux et des intervenants. (ii) Ensuite, nous avons
                        constaté l’absence quasi constante de la prise en compte de la dyade humain-animal en tant que telle
                        avec une réflexion axée, pour l’essentiel, sur les effets positifs de la médiation animale sur les
                        bénéficiaires. Pourtant, celle-ci constitue un socle indispensable de la triade intervenant-animal1 La dyade est composée d’un intervenant humain et d’un animal, avec qui il partage également son quotidien
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                        bénéficiaire qui caractérise la médiation animale. Du côté de l’animal, on retrouve une forte tendance
                        anthropocentrée des études visant à étudier les bénéfices de la variable « animal » sur la santé humaine.
                        Du côté des intervenants, on constate que leur parole est souvent négligée dans la recherche alors qu’ils
                        sont les principaux responsables des séances de médiation animale et sont les réels experts de leur
                        animal. Cette mise de côté de la dyade amène également à des incompréhensions sur les mécanismes
                        de la médiation animale. (iii) Enfin, le manque de consensus des recherches sur le bien-être des chiens
                        en médiation animale nous amène à nous questionner sur les méthodologies choisies pour étudier la
                        médiation animale. En effet, les recherches sur la médiation animale présentent des limites
                        méthodologiques liées à la volonté d’une standardisation des études et à la difficulté d’étudier les
                        relations interspécifiques dans une même recherche. Vouloir étudier de façon standardisée une pratique
                        aussi hétérogène qui concerne la relation humain-animal nous pose question.
                        Nous avons pensé que ces problématiques étaient en partie liées à la distance entre les différents acteurs
                        en médiation animale, et, entre autres, entre chercheurs et intervenants. La lecture de Delfour & Servais
                        (2012) mettant en avant trois grands axes de travail : « une véritable prise en compte de l’animal en
                        tant que sujet, la restitution de leur parole aux praticiens et le développement de méthodes
                        d’observation et d’enquête attentives et créatives » a donc provoqué le lancement de cette thèse en
                        respectant ces trois axes.
                        Puisque cette thèse est liée à deux disciplines scientifiques (l’anthropologie et l’éthologie) et qu’il nous
                        a semblé crucial de pouvoir prendre le temps d’interroger les intervenants avant de pouvoir commencer
                        les observations de terrain, nous avons décidé de mener cette thèse en deux études complémentaires.
                        La première étude à visée exploratoire s’intéresse aux représentations des intervenants sur leur pratique
                        de la médiation animale avec un accent sur le bien-être de leurs chiens. La deuxième partie est une
                        étude de terrain qui consiste en une analyse des comportements au sein de la triade en séance de
                        médiation animale, tout en prenant en compte les perceptions des intervenants.
                        3
                        1. Caractérisation de notre objet d’étude : la médiation animale
                        Nous tenions à commencer cette thèse de doctorat par l’historique de la médiation animale.
                        Cependant, avant de commencer et pour une meilleure compréhension de cette section, il est important
                        de préciser que lorsque nous évoquons la médiation animale cela fait référence à une pratique
                        impliquant une triade interspécifique entre un humain professionnel du soin ou non, un animal et un
                        humain en souffrance psychologique et/ou physique en vue de bénéfices pour ce dernier (des
                        définitions de la médiation animale seront tenues en section 1.2)
                        1.1. Historique et développement de la médiation animale
                        1.1.1. Les étapes importantes du développement de la médiation animale
                        Dès le 9ème siècle à Geel, en Belgique, le fait de s’occuper des animaux faisait partie des prises en
                        charge pour des patients souffrant de troubles mentaux et/ou physiques (Meers et al., 2007), ce qui
                        peut sans doute être considéré comme une première tentative de médiation animale. Le premier
                        document recensant une « utilisation »
                        2
                        des animaux dans un cadre thérapeutique date de 1792, dans
                        l’établissement de York Retreat (centre de santé mentale), où Tuke démontrait que, dans une approche
                        nouvelle et plus « humaine » du traitement de la maladie mentale, le fait de s’occuper de petits animaux
                        intégrés dans l’établissement améliorait la concentration et le sentiment de responsabilité de patients
                        déficients intellectuels (Matuszek, 2010; Serpell, 2010). Il cite : « le surintendant s’est également
                        efforcé de fournir une source d’amusement aux patients dont les promenades sont nécessairement plus
                        restreintes, en fournissant à chacun des terrains un certain nombre d’animaux, tels que des lapins, des
                        mouettes, des faucons et des volailles. Ces créatures sont généralement très familières avec les
                        patients, et l’on croit qu’elles ne sont pas seulement le moyen d’un plaisir innocent, mais que leurs
                        rapports avec eux tendent parfois à éveiller des sentiments sociaux et bienveillants » (Tuke,
                        1813 ;Figure 1)

                      • #55042 Répondre
                        Dr Xavier
                        Invité

                        Oui merci pour la très belle recommandation.
                        Petite question : « puisque dans la minute qui suit il se remet à lui mentir » –> tu parles de quand il lui dit qu’il a une copine qui est super et rit beaucoup ? On pense qu’il ment mais pour une fois c’est la vérité, non ?

                      • #55043 Répondre
                        deleatur
                        Invité

                        Inserm, La science pour la santé, 2015). Le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders 5
                        (American Psychiatric Association, 2013) n’utilise plus le terme de démence mais celui de trouble
                        neurocognitif défini comme une réduction acquise, significative et évolutive des capacités dans un ou
                        plusieurs domaines cognitifs. Ce déclin cognitif est persistant, non expliqué par une dépression ou des
                        troubles psychotiques, souvent associé à un changement de comportement, de personnalité. Il en existe
                        deux formes :
                        – le TNC mineur : une réduction acquise, significative et évolutive des capacités dans un ou
                        plusieurs domaines cognitifs, mais avec des capacités préservées permettant d’effectuer seul
                        les activités de la vie quotidienne (gérer son budget, ses traitements, faire ses courses, utiliser
                        les transports, le téléphone, s’habiller, se laver, etc.)
                        – le TNC majeur (anciennement démence) : une réduction acquise, significative et évolutive des
                        capacités dans un ou plusieurs domaines cognitifs, suffisamment importante pour ne plus être
                        capable d’effectuer seul les activités de la vie quotidienne. Ce trouble diffère d’un syndrome
                        confusionnel.
                        A cette maladie sont souvent associés des troubles des interactions sociales, de la communication, de
                        la dépression, de l’agressivité et de l’agitation (Peluso et al., 2018). Actuellement, il n’existe pas de
                        traitement curatif pour la maladie d’Alzheimer, les objectifs vont donc être de réduire les répercussions
                        sur la vie quotidienne, de limiter la perte d’autonomie et d’améliorer la qualité de vie qui peut être
                        perturbée par d’autres symptômes (agitation, idées délirantes etc.). Les études sur la médiation animale
                        ont montré qu’elle peut être un soutien ou une alternative aux prises en charge médicamenteuses pour
                        les symptômes psychologiques et cognitifs de cette démence (Peluso et al., 2018). Tout d’abord, les
                        études ont montré un impact positif de la médiation animale au niveau cognitif avec des bénéfices sur
                        la mémoire, le langage, le raisonnement, l’apprentissage, la perception ou l’attention (Baek et al., 2020),
                        sur la stimulation cognitive (Buettner, 2008), et sur le renforcement ou l’apprentissage des
                        compétences cognitives et de mémoire, des tâches de la vie courante (Laun, 2003). Il y a également
                        21
                        des bénéfices sociaux comme l’augmentation de l’engagement dans les activités (Marx et al., 2010;
                        Olsen et al., 2019) et plus d’interactions (Bernabei et al., 2013; Berry et al., 2013; Churchill et al.,
                        1999; Kongable et al., 1989; Richeson, 2003; Wesenberg et al., 2019). Il a été également mis en avant
                        des bénéfices comportementaux avec une réduction des troubles psycho-comportementaux (Baek et
                        al., 2020), de l’agitation (Bernabei et al., 2013; Berry et al., 2013; Churchill et al., 1999; Majić et al.,
                        2013; Olsen et al., 2019; Richeson, 2003; Travers et al., 2013). De l’autre côté, les recherches ont
                        souligné une réduction de l’apathie et une majoration de l’intérêt (Kawamura et al., 2007) ainsi qu’une
                        activation et amélioration des compétences motrices (Mossello et al., 2011; Nordgren & Engström,
                        2014). Enfin, des bénéfices sur le plan psychologique ont été notés tels que la baisse du stress
                        (Richeson, 2003), des effets positifs sur le bien-être et l’humeur (Baek et al., 2020; Wesenberg et al.,
                        2019), une amélioration du bien-être et qualité de vie (Kawamura et al., 2007; Mossello et al., 2011;
                        Olsen et al., 2019), une baisse de la dépression (Baek et al., 2020; Berry et al., 2013; Churchill et al.,
                        1999; Majić et al., 2013; Olsen et al., 2019; Richeson, 2003; Travers et al., 2013, 2013) et une
                        amélioration de la qualité de vie (Kårefjärd & Nordgren, 2019; Olsen et al., 2019; Sánchez-Valdeón
                        et al., 2019).
                        La pratique de la médiation animale avec des personnes présentant un trouble du spectre de l’autisme
                        est également très représentée dans les recherches et les médias. En France, on estime à 700 000 le
                        nombre de personnes concernées par ce trouble (Autisme France, 2020). Dans le DSM-V (American
                        Psychiatric Association, 2013), le trouble du spectre autistique est défini comme une altération de la
                        communication sociale associée à la présence des comportements répétitifs et restreints. L’utilisation
                        de la médiation animale avec des enfants présentant un trouble du spectre autistique a montré une
                        amélioration des interactions sociales et de la communication (Berry et al., 2013; Gabriels et al., 2012;
                        Sams et al., 2006), un développement des compétences motrices et adaptatives (Gabriels et al., 2012),
                        une baisse des troubles du comportement (Silva et al., 2011; Viau et al., 2010), une amélioration de la
                        sensorialité, de la motivation sociale et des capacités d’attention (Bass et al., 2009), une réduction du
                        22
                        stress (O’Haire et al., 2013; Viau et al., 2010) et une augmentation de la qualité de vie (Kern et al.,
                        2011). Chez les adultes présentant un trouble du spectre de l’autisme, il a été démontré une meilleure
                        adhésion à la prise en charge, une réduction du stress perçu et des symptômes d’agoraphobie, et une
                        amélioration de conscience sociale et de la communication (Wijker et al., 2020).
                        Lorsqu’on évoque le handicap mental, on parle souvent de déficience intellectuelle. Celle-ci est
                        définie comme « un arrêt du développement mental ou un développement mental incomplet,
                        caractérisé par une insuffisance des facultés et du niveau global d’intelligence, notamment au niveau
                        des fonctions cognitives, du langage, de la motricité et des performances sociales » (Organisation
                        mondiale de la Santé – Europe). Elle touche 1 à 2% de la population française (INSERM, 2017).
                        L’étude de Borioni et al. (2012) a porté sur les bienfaits que pouvaient avoir des chevaux et des ânes
                        auprès d’adultes présentant une déficience intellectuelle. Des améliorations ont été observées sur le
                        plan de l’autonomie et des sphères relationnelles et affectives. L’étude de Pawlik-Popielarska (2010)
                        a porté sur de la thérapie assistée par le chien avec des enfants et adolescents avec une déficience
                        intellectuelles et a démontré une amélioration fonctions émotionnelles (humeur, capacité à se calmer,
                        expression etc.), sociales et cognitives (concentration et apprentissages). Enfin, l’étude de Surujlal et
                        Rufus (2011) portait sur la perception des parents sur la thérapie par le cheval avec des enfants avec
                        une déficience intellectuelle qui ont perçu une amélioration de la motivation, du développement
                        physique, des attentes, de l’estime de soi ainsi que de l’engagement social.
                        Enfin, l’animal peut être présent dans différents contextes liés à la justice tels qu’une thérapie à la
                        suite de violences psychologiques et/ou physiques observées ou subies ou infligées, une préparation
                        au procès, un groupe de parole, une médiation familiale ou encore un accompagnement au tribunal.
                        Les études portent majoritairement sur des enfants ayant subi des violences physiques et/ou sexuelles
                        et ont montré, grâce à la médiation animale, une réduction des symptômes traumatiques (Dietz et al.,
                        2012; Hamama et al., 2011; Kemp et al., 2014; McCullough, 2011), de l’anxiété et de la dépression
                        (Dietz et al., 2012; Hamama et al., 2011; Kemp et al., 2014; Lass-Hennemann et al., 2014; Woolley,
                        23
                        2004), des symptômes dissociatifs (Dietz et al., 2012; Kemp et al., 2014), de la colère (Dietz et al.,
                        2012), des comportements inadaptés (Kemp et al., 2014) ainsi que des préoccupations sexuelles (Dietz
                        et al., 2012; Kemp et al., 2014). De plus, la recherche a montré une meilleure adhésion à la prise en
                        charge (Signal et al., 2017), ainsi qu’une amélioration de l’attachement (Balluerka et al., 2014). Ces
                        observations pourraient potentiellement être expliquées par « l’amour inconditionnel », l’acceptation,
                        la sécurité et le réconfort de l’animal (Parish-Plass, 2008; Phillips, 2015). Toujours dans le thème de
                        la justice, la médiation animale a montré beaucoup d’effets positifs avec les personnes détenues. La
                        principale difficulté en prison est la prévalence de troubles mentaux (Kunz-Lomelin & Nordberg,
                        2020) et les difficultés de leur apporter la prise en charge nécessaire. Par exemple aux Etats-Unis, 15-
                        25% des détenus ont des troubles psychiatriques alors qu’il n’y en a que 5% dansla population générale
                        (Bronson & Berzofsky, 2017). Aussi, le contexte de la détention amène souvent à des comportements
                        d’agressivité, des conduites addictives, de la dépression et de l’anxiété. Il y a plusieurs façons
                        d’intégrer la médiation animale en prison : les animaux peuvent être présents de façon continue sur
                        site (plus fréquent en Amérique du Nord qu’en Europe) ou sous forme d’ateliers en individuel ou en
                        groupe avec des visites ponctuelles d’intervenants extérieurs. Le type et la durée des prises en charge
                        vont varier selon la situation du détenu : attente de procès, séjour court ou séjour long. Les recherches
                        mettent en avant que les séances de médiation animale permettraient une augmentation du bien-être
                        des détenus (Dell et al., 2019; Fournier et al., 2007), une augmentation de l’estime de soi (Strimple,
                        2003), une réduction de la dépression (Koda et al., 2016; Kunz-Lomelin & Nordberg, 2020) ainsi que
                        des effets positif sur le syndrome de stress post-traumatique et l’anxiété (Kunz-Lomelin & Nordberg,
                        2020). Il y aurait également un impact positif sur le comportement tel qu’une augmentation de la
                        patience et du sens de la responsabilité (Dell et al., 2019; Fournier et al., 2007). Cela permettrait
                        également de développer la création de liens (Dell et al., 2019) ainsi que la confiance (Strimple, 2003).
                        Enfin, deux études ont mis en avant une absence de récidive chez les détenus participant à des séances
                        de médiation animale (Bachi, 2013; Strimple, 2003).
                        24
                        1.3.1.2. Contre-indications
                        Lorsqu’on parle de médiation animale, on oublie souvent de préciser qu’il existe des personnes pour
                        lesquelles cette pratique n’est pas adaptée. Par exemple, cette pratique ne sera pas proposée à des sujets
                        présentant des allergies animales, une phobie animale et/ou ayant subi une agression par un animal
                        (Brelsford et al., 2020; Jackson, 2012; Matuszek, 2010). Il est toutefois possible, pour une personne
                        ayant envie de participer à des séances de médiation animale mais ayant une phobie des chiens (par
                        exemple), de proposer une autre espèce animale. Un autre point rarement abordé est celui de la culture.
                        Ainsi, « l’attitude et la culture d’une personne peuvent ne pas approuver ou accepter les animaux
                        comme une thérapie complémentaire. Par exemple, les cultures du Moyen-Orient et de l’Asie du SudEst considèrent les chiens comme impurs ou comme une nuisance » (Matuszek, 2010). Chez les
                        patients qui ont ces croyances, la médiation animale ne pourra être bénéfique. Par conséquent, les
                        croyances culturelles des bénéficiaires doivent être prises en compte avant de mettre en place un
                        programme de médiation animale. Enfin, un aspect rarement souligné est le consentement des
                        personnes qui participent aux séances de médiation animale. Brelsford et al. (2020) recommandent
                        d’obtenir le consentement des personnes ou de leurs tuteurs/soignants référents (mineurs de moins de
                        16 ans et personnes ne pouvant consentir par elles-mêmes), ce consentement doit être redemandé au
                        fur et à mesure des séances ; la participation doit donc être interrompue si des signes d’une volonté
                        d’arrêt sont détectés.
                        1.3.1.3. Bilan des bénéfices
                        Nous avons évoqué quelques indications en médiation animale. Les pratiques de la médiation animale
                        peuvent donc se faire avec des populations variées mais également des types de séances très différents
                        et dépendront des objectifs mais aussi des conditions du bénéficiaire : en visite individuelle en
                        chambre, en entretien, en passation de bilan, en activité de groupe, en extérieur (jardin ou déplacement
                        dans centre équestre, ferme thérapeutique). Pour résumer, la médiation animale permet des bénéfices
                        aux plans cognitif, social, verbal, comportemental et moteur, ainsi qu’au niveau du bien-être
                        25
                        psychologique. Il est tout de même important de rappeler que la médiation animale ne permet pas de
                        « soigner » des maladies, elle permet de travailler l’abaissement des symptômes, le développement du
                        bien-être, de l’autonomie, des interactions. On va donc travailler sur d’autres sphères que le soin et la
                        santé directement, en complémentarité d’une prise en charge plus globale.
                        1.3.2. L’intervenant
                        1.3.2.1. Qui sont les intervenants ?
                        Il existe peu de données sur les caractéristiques des intervenants et leurs parcours professionnels. On
                        sait pourtant que les intervenants pratiquent la médiation animale en fonction de leur formation initiale
                        (Kruger et al., 2004). Comme nous l’avons évoqué précédemment, la distinction la plus commune est
                        celle basée sur le modèle anglophone séparant la thérapie assistée par l’animal, réservée aux
                        professionnels, de l’activité assistée par l’animal qui serait ouverte à tous. Cette distinction est plus ou
                        moins importante selon les organisations, ce qui nous amène à souligner deux points. Tout d’abord, au
                        sein même des deux grandes catégories de pratique de la médiation animale (c’est-à-dire
                        professionnels de la santé ou non), on reste sur des profils qui peuvent être très variés : un.e infirmier.e,
                        un.e orthophoniste ou un.e psychologue n’intégreront pas la médiation animale de la même façon.
                        C’est d’ailleurs ce qui est souligné par l’AAII qui suggère de rester dans une expertise et un champ
                        précis. Deuxièmement, il n’y a pas de précision quant à la formation en médiation animale attendue.
                        En France, comme nous l’avons déjà évoqué, il n’y a pas de réglementation de la médiation animale.
                        Cela génère plusieurs problèmes. Tout d’abord, l’absence de réglementation amène à l’absence de
                        protection du titre d’intervenant en médiation animale, cette profession est donc ouverte à tous et donc
                        à des parcours professionnels très divers. Les organisations n’apportent pas beaucoup d’informations
                        sur ce point : on parle de professionnel qualifié chez Résilienfance et Licorne & Phénix, ce qui veut
                        tout dire et ne rien dire en même temps. Chez la fondation A&P Sommer, il semblerait que la pratique
                        soit réservée aux professionnels du soin puisqu’ils citent « nécessaire présence et action d’un
                        26
                        intervenant (psychologue, éducateur, psychomotricien, etc.) ». Mais là encore, il y a un flou quant aux
                        qualifications précises attendues chez l’intervenant que ça soit dans leur savoir-faire ou savoir-être.
                        Enfin, dans son livre, Michalon (2014), a ciblé les différences de profils entre les intervenants en
                        différenciant les bénévoles indépendants ou via une association, ceux ayant créé leur propre structure,
                        ceux travaillant déjà dans une institution de soin et qui ont intégré la médiation animale dans leur
                        pratique professionnelle d’origine. Il semble donc que le terrain soit bien loin de la théorie concernant
                        les profils professionnels des intervenants mais aussi la façon dont ils pratiquent la médiation animale.
                        Peu d’auteurs se sont penchés sur la question de ce qui lie les intervenants en médiation animale.
                        Berget & Grepperud (2011) dans leur étude sur les croyances des professionnels de la santé sur la
                        médiation animale ont mis en avant que celles-ci sont liées à une expérience d’intervention assistée
                        par l’animal ou tout simplement une histoire personnelle avec des animaux. En outre, selon (Michalon,
                        2010), le point commun des intervenants en médiation animale est « leur conviction que l’animal
                        apporte « quelque chose en plus » aux personnes en souffrance. L’origine de cette conviction est plus
                        à relier à leurs expériences personnelles, à des anecdotes vécues, qu’à l’adhésion à un ensemble de
                        savoirs scientifiques sur la question ». Aussi, dans l’étude de Berget & Grepperud (2011), les
                        participants ont noté que les bénéfices de la médiation animale touchent également les intervenants.
                        En effet, il a été évoqué que les professionnels de la santé ont moins de risque d’expérimenter burnout
                        et fatigue quand ils travaillent avec un animal (Jackson, 2012).
                        1.3.2.2. Rôle des intervenants
                        Les organisations mentionnent régulièrement le rôle des intervenants pour le bien-être de leur animal.
                        Par exemple, dans le Pet Partners International Handler Guide (Pet Partners, 2020), la deuxième
                        section est consacrée à l’intervenant « En tant qu’intervenant (dog handler), vous avez une
                        responsabilité importante envers l’autre membre de votre équipe – votre animal. Une relation étroite
                        et de confiance est essentielle à la réussite des visites des animaux de thérapie. Ces concepts clés vous
                        27
                        aideront à établir et à maintenir un partenariat de confiance et à assurer la sécurité et le succès des
                        visites. » Ils donnent alors des outils pour bien communiquer avec son animal et être un support : le
                        PETSTM, le YAYABATM, Position, Approach and Distance, Be a Proactive Handler. Le YAYABATM
                        est l’acronyme pour “you are your animal’s best advocate” qui peut être traduit par « vous êtes le
                        meilleur avocat de votre animal ». Dans ses lignes directrices, Pet Partners met en avant le fait que les
                        intervenants ont une connaissance experte de leur animal et qu’il est de leur responsabilité de le
                        respecter. Ils encouragent également les intervenants à jouer un rôle proactif en anticipant les
                        comportements de leur animal. Un paragraphe est également consacré à l’éthique de l’intervenant,
                        dans lequel on retrouve l’idée de travailler en fonction de leur profession et formation mais également
                        de traiter les humains avec respect et dignité. Dans la charte de la fondation Adrienne et Pierre
                        Sommer, ils précisent les connaissances attendues chez l’intervenant : « connaissant d’une part la
                        situation de la personne en difficulté, de ses troubles, de ses besoins, de son

                      • #55044 Répondre
                        Charles
                        Invité

                        Oui tu as raison Dr Xavier, j’étais resté sur ma première impression sur le moment : on se dit qu’il ment alors que pour une fois il dit la vérité.

                      • #55045 Répondre
                        deleatur
                        Invité

                        Qu’est-ce que la médiation animale ?
                        C’est : « la recherche des interactions positives issues de la mise en relation
                        intentionnelle homme-animal », pratiques telles qu’elles sont conduites dans
                        les institutions éducatives et médico-sociales, entre autres.
                        Cette déinition, posée en 2008, fait suite à une mission coniée par la Fondation
                        Adrienne et Pierre Sommer à un groupe de travail d’experts. L’objectif était
                        de trouver une description neutre, consensuelle et inclusive pour éclaircir les
                        positionnements et pratiques de chacun (humains et animaux).
                        Car longtemps et encore aujourd’hui, la terminologie employée a été très diverse
                        en associant souvent le terme de thérapie à la présence animale : « zoothérapie »
                        (qui étymologiquement signiie « médecine vétérinaire » et non « soigné avec
                        ou par l’animal »), « activités thérapeutiques associant l’animal », « thérapie
                        par l’animal » …
                        Souvent, cela a brouillé les repères, laissant croire que l’animal aurait le pouvoir
                        de guérir l’humain.
                        C’est donc à l’issue de cette mission que venait de naître la notion de médiation
                        animale, terminologie majoritairement employée en France aujourd’hui.
                        L’objectif assigné aux actions de médiation animale est d’abord de renforcer et
                        compléter l’action entreprise par les professionnels en faveur de populations
                        confrontées à des handicaps sociaux, physiques, mentaux, sensoriels ou
                        psychiques.
                        La médiation animale est reconnue dans le cadre des thérapies nonmédicamenteuse par la Haute Autorité de Santé (références en Ressources
                        p. 46). Elle peut ainsi être associée en renfort à certaines prescriptions
                        médicamenteuses ou être pratiquée en lien avec des approches paramédicales.
                        L’animal n’est pas le thérapeute.
                        L’exploitation des effets bénéiques de la relation qu’entretiennent l’Homme
                        et l’Animal a parfois donné lieu à des confusions préjudiciables à la juste
                        reconnaissance de la pratique de la médiation animale. On a ainsi pu laisser
                        croire que les interactions recherchées constituaient à elles seules une technique
                        de soin.
                        Le bénéiciaire est acteur de sa prise en charge grâce à la présence de l’anima’animal (chien, cheval, âne…), la profession initiale de l’intervenant s’avère
                        déterminante : orthophoniste, psychomotricien, ergothérapeute, psychologue,
                        inirmier, animateur ou travailleur social, au sein d’une équipe pluridisciplinaire
                        ou en indépendant, les qualiications à acquérir et mettre en œuvre pourront
                        être différentes.
                        Ce sont ces qualiications complémentaires à la profession initiale qu’il s’agit
                        maintenant de faire reconnaître en tant que telles pour lever déinitivement
                        toute ambiguïté sur ce que recouvre la médiation animale. En effet à l’exception
                        notable de la certiication professionnelle « d’équicien », inscrite en 2014 au
                        répertoire des métiers, il n’y a pas de qualiication reconnue dans la gamme des
                        pratiques de médiation animale.
                        En revanche il existe des diplômes universitaires et des formations, de contenu
                        et de durées très variable, proposées par un grand nombre d’organismes le plus
                        souvent associatifs mais pas exclusivement.
                        Qui pratique la médiation animale ?
                        Quelle que soit la qualiication originelle de l’intervenant, celui-ci devra, non
                        seulement connaître la situation de la personne en dificulté, ses troubles,
                        ses besoins, ses comportements mais aussi avoir conscience des capacités
                        et des limites de l’animal pour orienter – souvent avec l’appui d’un spécialiste
                        de l’animal – le travail effectué en séance. Et prendre en compte la nécessité
                        impérieuse de veiller à son bien-être en s’appuyant sur les lois de la protection
                        animale, la déclaration universelle des droits de l’animal et les compétences de
                        professionnels de l’animal.
                        La possibilité ou le choix de travailler avec tel ou tel animal, en fonction de la
                        population concernée, du type de handicap et de structure, conditionnera la
                        forme et le contenu du programme envisagé.
                        Ainsi, celui-ci va avoir comme objectif d’aider un enfant autiste à communiquer avec
                        un chien alors qu’il en était incapable avec une personne ; de stimuler un patient
                        aphasique qui verra se réveiller des émotions éteintes jusqu’alors ; permettre Médiation animale : l’encadrement des pratiques assurant le bien-être des animaux
                        est une nécessité pour valoriser la discipline.
                        La multiplicité des qualiicatifs que l’on attribue aux animaux qui peuvent être « de
                        rente », « de loisir », « domestiques », « sauvages » ou « familiers » est révélatrice
                        des nombreux aspects du lien étroit que nous tissons avec le règne animal depuis
                        maintenant plus de 15 000 ans. Si les « services rendus » par les animaux dans
                        cette interdépendance que nous avons construite avec eux semblent évidents en ce
                        sens que l’objet même de la domestication était à la base de servir les humains, il
                        a fallu beaucoup plus de temps pour admettre et démontrer scientiiquement que
                        le simple établissement d’une interaction entre un individu humain et un individu
                        animal avait des vertus thérapeutiques au sens propre du terme pour l’individu
                        humain (1). L’ensemble des interactions positives permettant le soin de l’homme par
                        l’animal regroupées sous le nom de « médiation animale » font désormais l’objet
                        d’une attention particulière de la part des soignants et amoureux des animaux qui
                        agissent pour légitimer et faire connaître des pratiques qui nous rappellent à quel
                        point l’histoire que nous construisons avec les animaux peut être belle, forte et en
                        cela-même utile.
                        Dans le cadre de l’utilisation des animaux, de manière générale, des règles ont été
                        établies depuis plus d’une trentaine d’années pour garantir leur bien-être quel
                        que soit le type d’utilisation qui en est fait, notamment en France, depuis la loi du
                        10 juillet 1976 sur la protection de la nature (2). En termes de « médiation animale », des
                        formations diplômantes sont désormais disponibles, bien que non encore obligatoires,
                        pour délivrer toutes les connaissances indispensables pour, non seulement assurer les
                        soins aux humains mais également respecter le bien-être des animaux qui sont utilisés
                        (3). La connaissance des comportements et notamment des signes indicateurs de
                        mal-être propres à chaque espèce est en effet nécessaire pour garantir une utilisation
                        raisonnée et respectueuse des animaux. C’est à cet objectif que travaille la Fondation
                        A et P Sommer en encourageant les acteurs de terrain à travailler en collaboration avec
                        des vétérinaires et des éthologues et c’est également ce que propose R. Kohler dans son
                        ouvrage de 2011 (4). L’encadrement scientiique, technique, et in fine réglementaire
                        des pratiques de médiation animale impliquant l’association de professionnels de
                        l’animal au même titre que les professionnels de santé de la conception du projet au
                        suivi des pratiques semble en effet une condition sine qua non de légitimation de cette
                        discipline qui contribue à faire évoluer toujours positivement et remarquablement la
                        relation entre l’homme et les animaux.
                        * docteur vétérinaire, inspectrice de la santé publique vétérinaire,
                        Cheffe du service santé-protection animales/environnement DDPP 13-DVM- Ph DHandicaps et troubles concernés
                        A une classiication du handicap par pathologie s’est substituée dans les années
                        2000 une approche plus globale, prenant en compte le contexte dans lequel
                        l’individu évolue.
                        Le handicap est désormais déini comme « toute limitation d’activité ou
                        restriction de participation à la vie en société *» subie par une personne dans son
                        environnement, et ce pour quelque raison que ce soit.
                        Si la déinition de la loi de 2005 n’est pas exactement celle de la classiication de
                        l’Organisation Mondiale de la Santé* datant de 2001 (voir nos encadrés p.14 et
                        15), elle s’en inspire cependant en lui empruntant trois dimensions essentielles :
                        • Celle des fonctions physiques ou mentales et structures anatomiques,
                        lesquelles se situent au plus près des organes ;
                        • Celle des activités, dont la limitation désigne les dificultés de réalisation des
                        actes concrets, plus ou moins complexes ;
                        • Celle de la participation sociale, dont les restrictions entravent l’implication
                        d’une personne dans la société.
                        Cette conception dynamique du handicap, plus proche de la réalité dans sa
                        diversité, a cependant l’inconvénient de compliquer l’estimation du nombre de
                        personnes concernées. En effet, il faut prendre en compte la multiplicité des
                        altérations possibles mais aussi leur variation en fonction du milieu (personnel,
                        professionnel, urbain, etc.) dans lequel évolue la personne.
                        *Classification Internationale du Fonctionnement du Handicap et de la Santé. OMS
                        La situation du handicap en France
                        On peut distinguer six grands types de handicaps : moteur, auditif, visuel,
                        psychique, intellectuel et lié à une maladie.
                        La notion de handicap est relative et évolue dans le temps : elle dépend des
                        normes sociales en vigueur. L’ampleur de la population considérée varie selon le
                        niveau de déicience considéré.
                        La nature de la déicience (mentale, visuelle, auditive, physique, cognitive,
                        psychique), le degré de dépendance, l’âge de survenue du handicap et son origine
                        (génétique, maladie, accident, vieillissement), la situation sociale des personnes handicapées nécessitent une prise en compte qu’autorise dificilement une
                        approche purement statistique.
                        Les chiffres de l’Institut national de la statistique et des études économiques
                        (INSEE) donne une idée de l’échelle du problème.
                        Dans ses enquêtes, l’Institut tient compte des limitations motrices, sensorielles
                        et cognitives. L’institut liste le handicap « ressenti » (se déclarer handicapé quel
                        que soit le handicap), le handicap « identiié » (en fonction de critères déinis
                        par l’enquête) et le handicap « reconnu » (par une administration).
                        Ainsi, selon l’INSEE, 12 millions de Français sur 67,2 millions seraient touchés
                        par un handicap.
                        Des animaux sur les lieux de soins
                        Alors que certains lieux ont longtemps été interdits aux animaux, pour des
                        raisons d’hygiène et de sécurité, tel n’est plus le cas aujourd’hui. Sans être
                        devenue banale, la présence animale dans les établissements des secteurs
                        social et médico-social se généralise rapidement. Les maisons de retraite
                        spectaculairement, les hôpitaux de plus en plus souvent, voient cohabiter
                        leurs pensionnaires avec des chiens ou des chevaux, parfaitement intégrés aux
                        pratiques quotidiennes des professionnels des secteurs concernés. Des minifermes se créent au cœur des structures, des centres équestres s’ouvrent à des
                        publics nouveaux : grâce aux animaux, le handicap se « normalise ».Entretien avec le Professeur Pierre Gressens (*)
                        En France, 600 000 personnes seraient touchées par un « trouble
                        du spectre autistique ». Un déi de santé publique délicat à relever
                        compte tenu des dificultés de prise en charge. Le professeur Pierre
                        Gressens a bien voulu faire le point pour nous sur ce trouble pluriel.
                        Lorsque l’on parle d’autisme… de quoi, ou plutôt de qui parle-t-on ?
                        Il y a trois grands marqueurs de l’autisme : le premier se trouve dans les dificultés
                        d’interaction sociale, le deuxième dans les troubles du langage, de l’expression, le
                        troisième dans les stéréotypies, c’est-à-dire les comportements répétitifs.
                        A ces trois signes peuvent venir s’associer des co-morbidités : troubles cognitifs
                        (déicits intellectuels au sens large, problèmes d’apprentissage, de mémoire, etc.),
                        crises convulsives (épilepsie), différents troubles « dys » (dyslexie, dysphasie,
                        dyscalculie, etc.), hyperactivité…
                        Ces troubles associés sont importants parce que, masqués par les signes de l’autisme,
                        ils ne sont pas toujours bien pris en compte ou même repérés alors qu’ils sont parfois
                        les plus handicapants au quotidien. C’est pourquoi il est important d’avoir une vision
                        globale de la personne, pour parvenir à une prise en charge large.
                        Il y a des tableaux cliniques extrêmement variables. C’est pourquoi on parle de
                        « spectre autistique » et pas d’autisme.
                        Pensez-vous que l’animal peut avoir un effet positif dans la prise en charge du trouble
                        autistique ?
                        J’en suis convaincu. La principale dificulté d’un autiste est sa capacité à communiquer
                        avec le monde environnant et les soignants eux-mêmes peuvent parfois adopter à
                        leur égard une attitude un peu biaisée. L’animal au contraire n’a aucun a priori Témoignage de Nathalie Favier,
                        mère de Suzie,
                        bénéficiaire d’un chien d’assistance
                        Suzie est autiste de haut niveau et sa scolarité en primaire a été dificile : affectation dans
                        une école en dehors de notre département de
                        résidence, changements fréquents d’AVS*…
                        J’ai découvert l’existence de l’association
                        Handi’-Chiens par le biais de mon activité professionnelle [NDLR : orthophoniste]. Je suivais
                        une jeune ille handicapée moteur qui avait
                        reçu un chien d’assistance et j’avais pu constater
                        le bénéice qu’elle en tirait. Nous avons fait une
                        demande qui a été acceptée et c’est ainsi que
                        Gringo est entré dans la vie de Suzie.
                        Suzie a achevé sa scolarité en primaire et a été admise en 6ème dans le collège de
                        secteur. Je redoutais la rentrée et toutes les épreuves que cela allait représenter : tout
                        y était inconnu pour elle : le lieu, ses camarades de classe ses professeurs (différents
                        pour chaque matière), son AVS…
                        L’accueil de tous – administratifs, enseignants, élèves – a été extraordinaire et la
                        présence de Gringo y a été déterminante. Il a servi de catalyseur à un groupe d’enfants
                        qui ne se connaissaient pas à l’entrée en 6ème, il a généré de la bienveillance envers
                        Suzie en rendant immédiatement repérable sa différence tout en lui permettant de
                        l’atténuer parce que sa relation aux autres en a été facilitée. Il l’a rassurée par sa
                        présence permanente. Gringo est certes un chien d’assistance, mais il est aussi un
                        chien d’éveil. Il « éveille » l’enfant au monde qui l’entoure. Il « éveille » également à
                        la différence, au handicap invisible toutes les personnes qui sont amenées à croiser
                        l’enfant et sa famille dans toutes les circonstanceet
                        son comportement sera le même, quel que soit le sujet, autiste ou pas, avec une
                        communication non verbale qui permet d’atténuer le rélexe de protection manifesté
                        envers un étranger. Ce bénéice est évident chez les enfants, il l’est également chez les
                        adultes pour lesquels il n’existe que peu de structures de prise en charge. L

                      • #55049 Répondre
                        Dr Xavier
                        Invité

                        Merci, juste pour dire que j’ai lu ta réponse avant que celle-ci ne soit à nouveau ensevelie. Et oui j’ai bien aimé que sur ce coup on se dit qu’il se remet à mentir de plus belle, alors que pour une fois c’est l’exacte vérité.
                        On va s’équiper d’ARVA.

                      • #55050 Répondre
                        Dr Xavier
                        Invité

                        (réponse à Charles)

                      • #55055 Répondre
                        deleatur
                        Invité

                        . Les invasions biologiques : contexte général I.1. Les étapes du processus d’invasion Le terme d’invasion biologique est défini de plusieurs manières dans la littérature scientifique (e.g. Elton 1958; Williamson 1996; Richardson et al. 2000; Valery et al. 2008). Les différences majeures entre ces définitions concernent principalement deux points. Certains considèrent qu’une invasion implique nécessairement une étape de dispersion sur une distance supérieure à la capacité naturelle de dispersion des organismes (Elton 1958; Falk-Peterson et al. 2006; Richardson et al. 2000) alors que pour d’autres, cette distance de dispersion peut être faible et seul un changement de milieu est important (Davis & Thompson 2000). L’intensité de l’impact des populations envahissantes sur le milieu d’accueil et/ou sur les activités humaines est également un critère sur lequel les définitions sont discordantes. Pour certains auteurs, il faut nécessairement que les populations aient un impact important sur la communauté envahie (Davis & Thompson 2000). Cependant, du fait de la difficulté de quantifier ces impacts plusieurs auteurs s’accordent à dire que ce critère de définition est difficile à prendre en considération (Richardson et al. 2000; Valéry et al. 2008). Dans cette thèse, une invasion biologique est définie comme étant un processus lors duquel certaines populations s’établissent dans un écosystème dans lequel l’espèce n’était pas présente, et deviennent abondantes par rapport aux populations de l’habitat principal de l’espèce. Toutes les définitions s’accordent cependant sur le fait qu’une invasion est un processus qui implique trois étapes successives, la dispersion initiale, l’établissement dans un nouveau milieu et la propagation des populations nouvellement établies. Ces trois étapes constituent une série de barrières difficiles à franchir ne permettant qu’à une petite fraction de populations de devenir envahissantes (Blackburn et al. 2011). Le succès d’une invasion dépend principalement de la capacité de survie, de reproduction et d’adaptation du groupe d’individus initialement introduits (i.e. propagules) mais également du milieu d’accueil. Ces propagules et la néo-population qui s’ensuit pendant au moins plusieurs générations, ne contiennent souvent qu’un nombre limité d’individus ainsi qu’une fraction de la diversité génétique des populations de l’aire native (i.e. effet de fondation suivi d’un goulot d’étranglement). Elles sont de ce fait confrontées à de fortes contraintes démographiques et génétiques associées aux effets de fondation et aux petites populations. Ces contraintes se font – 10 –

                      • #55056 Répondre
                        deleatur
                        Invité

                        ’autant plus ressentir lorsque le milieu dans lequel les propagules s’établissent présente des caractéristiques environnementales différentes de celles de l’habitat principal de l’espèce. I.2. Contraintes démographiques et adaptatives des populations envahissantes D’un point de vue démographique, les petites populations sont sensibles à l’extinction. En effet, le taux d’accroissement d’une population est corrélé positivement à sa taille (i.e. effet Allee; Allee 1931). Cet effet résulte notamment du fait que les petites populations sont plus sensibles à la stochasticité démographique et/ou environnementale et à une probabilité moindre de trouver un partenaire sexuel (Courchamp et al. 1999). Ce phénomène est accentué dans les espèces dépourvues de comportements grégaires ou d’attraction tels que les chants ou le relâchement de phéromones d’attraction (Gascoigne et al. 2009). D’un point de vue évolutif, les populations de petites tailles sont sensibles aux effets de dérive génétique (i.e. fluctuation aléatoire des fréquences alléliques à chaque génération) qui peut entrainer une perte de diversité importante et/ou la fixation d’allèles délétères dans la population (Wright 1931). Une faible diversité génétique est généralement associée à un potentiel évolutif réduit (Fisher 1958), la diversité génétique (notamment la variance génétique additive) constituant le support sur lequel la sélection naturelle agit. Les petites populations peuvent également souffrir d’effets liés à la dépression de consanguinité (Nei et al. 1975) pouvant mener jusqu’à l’extinction des populations (Frankham & Ralls 1998). Ce phénomène est basé sur le fait que la reproduction entre individus apparentés augmente l’homozygotie dans le génome de la descendance, entraînant ainsi l’expression d’allèles récessifs délétères au sein de la descendance. L’intensité de la dépression de consanguinité dépend du nombre d’allèles délétères dans le génome des individus reproducteurs et donc du fond génétique des populations (Charlesworth & Charlesworth 1999). Ces contraintes évolutives expliquent, au moins en partie, le fait que de nombreuses propagules colonisatrices sont vouées à l’échec et que seules quelques unes d’entres elles deviennent envahissantes. De nombreuses études ont été menées pour résoudre le paradoxe apparent des populations qui s’établissent et envahissent avec succès de nouvelles aires géographiques en dépit de ces contraintes (Sax & Brown 2000). – 11 –
                        . Facteurs facilitant l’établissement et l’adaptation des populations envahissantes Plusieurs facteurs favorisant le succès d’invasion des populations ont été identifiés. En premier lieu, l’établissement d’une population dans un nouvel environnement peut être associé à un relâchement de la pression liée aux interactions biotiques telles que la prédation ou le parasitisme (Wolfe 2002; Torchin et al. 2003). Ce relâchement de la pression biotique peut conférer un avantage aux populations introduites par rapport aux espèces compétitrices locales qui, elles, sont en interaction spécifique avec leurs «ennemis» locaux (hypothèse du «enemy release»; ERH; Keane and Crawley 2002). Ce relâchement peut également permettre aux populations introduites de réallouer leurs ressources sur des traits phénotypiques importants tels que la croissance ou la reproduction au dépend des mécanismes de défense (hypothèse d’«evolution of increased competitive ability»; EICA; Blossey and Notzold 1995). D’autre part, la pression de propagule (ou effort d’introduction), qui correspond à une mesure du nombre et de la fréquence à laquelle des individus sont introduits dans le nouvel environnement, joue un rôle considérable dans le succès d’invasion (Lockwood et al. 2005; Simberloff 2009). En effet, même si les propagules introduites sont de petite taille, un apport fréquent de nouvelles propagules peut augmenter la diversité génétique globale des populations dans l’aire d’introduction. Cette augmentation est d’autant plus importante que le nombre de propagules est élevé et que les populations natives à l’origine de chacune de ces propagules sont génétiquement distinctes. Dans certains cas, la diversité génétique dans les populations introduites surpasse celle des populations de l’aire native (e.g. Kolbe et al. 2004). Cet accroissement de la diversité génétique peut permettre à la sélection d’agir plus efficacement et permettre ainsi des changements adaptatifs locaux. A cet égard de nombreuses études basées sur la comparaison de traits d’histoire de vie associés au potentiel de reproduction et/ou de dispersion ont illustré le fait que les populations introduites peuvent subir des changements adaptatifs importants leur permettant une propagation plus rapide dans le nouvel habitat envahi (e.g. Bohn et al. 2004; Phillips et al. 2006). L’apport de propagules issues de populations natives isolées génétiquement peut également conduire à de la vigueur hybride, c’est à dire à une augmentation de la valeur sélective dans la descendance (Hartl & Clark 1997). Cette vigueur hybride (ou hétérosis) peut résulter d’une atténuation d’un lourd fardeau mutationnel présent dans les lignées parentales (Keller & Waller 2002) ou d’éventuels effets épistatiques entre les génomes parentaux hérités dans la descendance hybride. Ce phénomène a été mis en évidence lors de l’invasion de l’escargot Melanoides tuberculata en – 12 –
                        Martinique par plusieurs populations différenciées génétiquement (Facon et al. 2005; 2008). Au cours du processus d’invasion, des événements rares de reproduction sexuée entre ces lignées majoritairement parthénogénétiques ont produit de nouvelles lignées hybrides qui ont rapidement supplanté les lignées parentales. Le succès d’invasion et de domination des lignées hybrides est associé à une augmentation de la capacité de reproduction et du taux de croissance des individus hybrides résultant d’un effet d’hétérosis (Facon et al. 2005). L’augmentation de la diversité génétique et/ou du nombre d’individus favorise considérablement le potentiel évolutif des populations établies mais ne représente pas une condition sine qua non pour assurer un succès d’invasion. Des études empiriques ont en effet montré que même des propagules de petite taille et caractérisées par une diversité génétique réduite peuvent s’établir, s’adapter et envahir avec succès de nouveaux habitats (e.g. Lindholm et al. 2005; Dlugosch & Parker 2008a). L’invasion du millepertuis des Canaries (Hypericum canariense) sur la côte Ouest des Etats-Unis et l’île Maui (Hawai) illustre bien ce phénomène (Dlugosh & Parker 2008a). Lors des événements d’introduction, ces populations ont subi une perte d’environ 50 % de la diversité génétique par rapport aux populations natives mais se sont malgré tout adaptées aux conditions environnementales locales. Cette capacité d’adaptation malgré une réduction de variabilité génétique peut résulter du fait qu’une baisse de la diversité génétique lors d’événements de goulots d’étranglement (associés aux événements de fondation) peut être associée à la conversion d’une partie de la variance non-additive (i.e. dominance; épistasie) en variance additive et ainsi temporairement augmenter la variance additive disponible dans la population (Goodnight 1988; Cheverud et al. 1999; Lindholm et al. 2005). D’autre part, des études théoriques suggèrent que des goulots d’étranglement d’intensité intermédiaire (i.e. réduction d’intensité moyenne de la taille de la population) sont susceptibles de conduire à la purge d’allèles délétères responsables des effets de la dépression de consanguinité (Glémin 2003). Une réduction du fardeau génétique permettrait aux petites populations de se maintenir malgré des événements de reproduction très probables entre individus apparentés. Dans le cadre des invasions biologiques, ce phénomène est fortement pressenti dans les populations envahissantes de la coccinelle asiatique Harmonia axyridis (Facon et al. 2011). I.4. Le rôle de l’Homme Un nombre considérable d’études ont montré que l’Homme joue un rôle important – 13 –

                      • #55058 Répondre
                        deleatur
                        Invité

                        depuis le 15ème siècle, et en particulier depuis les 200 dernières années, en Europe et en Amérique du Nord est fortement corrélé à l’immigration humaine entre ces deux continents (Jeschke & Strayer 2005). A cet égard, pour certains auteurs, la terre connait actuellement un nouvel épisode de Pangée au cours duquel les continents sont connectés par des réseaux de transports de plus en plus intenses par lesquels de nombreuses espèces dispersent (McKinney 2005). Les activités humaines, facilitent également l’établissement et la propagation des populations en modifiant considérablement les écosystèmes. Les habitats naturels sont remplacés peu à peu par des habitats anthropisés plus ou moins homogènes d’un point de vue environnemental dans lesquels la biodiversité est réduite et les ressources souvent en abondance (Williamson 1996; Foley et al. 2005; Figure I.1.). Les zones urbaines par exemple sont occupées par des espèces végétales constituées à 50 % d’espèces non locales (Pysek 1998). Dans le même ordre d’idée, la proportion d’espèces non locales de plantes, d’oiseaux, d’insectes ou de mammifères augmente des régions périphériques vers les villes (McKinney 2002). Ainsi, de nombreuses espèces sont vouées à disparaître du fait de la réduction de leurs habitats naturels par les activités humaine (i.e. espèces «perdantes») et à être remplacées par un petit nombre d’espèces qui prospèrent dans les environnements modifiés par l’homme (i.e. espèces «gagnantes»; McKinney & Lookwood 1999). II. Le rôle des systèmes de reproduction dans le succès d’invasion des populations II.1. L’uniparentalité et l’asexualité dans le cadre des invasions biologiquesLe système de reproduction est une caractéristique biologique qui influence grandement les paramètres génétiques intrinsèques des populations (e.g. effectif efficace, flux de gènes, partitionnement de la diversité génétique au sein des populations et entre populations; Barrett et al. 2008). Le rôle du système de reproduction dans le cadre des invasions biologiques a initialement été soulevé par Baker (1955), qui stipule que les plantes autofécondantes (i.e. uniparentales) ont un potentiel de colonisation supérieur aux plantes auto-incompatibles du fait de leur capacité à se reproduire seules et indépendamment d’agents pollinisateurs. Cet avantage qualifié d’assurance de reproduction est étendu par Baker lui-même à d’autres organismes du règne animal capable de se reproduire seuls par voie asexuée (Baker 1965). Les populations autofécondantes bénéficient en plus d’un taux de croissance deux fois plus – 15 –
                        élevé que celui des populations sexuées contraintes de produire deux individus de sexe différent pour assurer la descendance (i.e. coût des mâles ; Maynard Smith 1976; Figure I.2.). Cette faculté, également attribuable aux populations asexuées peut cependant parfois être contrecarrée dans ces dernières par une réduction du nombre de descendants viables produits par rapport à leurs congénères sexuées (revue dans Lynch 1984). Figure I.2. Schéma du phénomène du coût de deux. Ce coût est associé à la production de mâles dans les populations sexuées. Chaque individu d’une lignée uniparentale ou asexuée se reproduit seul alors qu’il faut nécessairement deux individus pour produire au moins un descendant dans une lignée sexuée. Les lignées asexuées présentent, par rapport aux lignées autofécondantes, d’autres avantages d’un point de vue évolutif. L’asexualité permet notamment l’évitement des effets de la dépression de consanguinité. Cette caractéristique présente un intérêt particulier dans le cadre des invasions biologiques lors desquelles les propagules initialement dispersées sont souvent de petite taille et de ce fait sensibles aux effets de la dépression de consanguinité. De plus, la transition d’un système de reproduction sexuée à un système asexué, qui implique une réduction de la recombinaison génétique, permet de fixer des combinaisons alléliques coadaptées, de convertir la variance non additive en variance additive (Nieman & Linksvayer 2006) et/ou dans le cas d’introductions multiples de propagules génétiquement distinctes, de fixer la vigueur hybride (Facon et al. 2005). La reproduction asexuée permet de maintenir une valeur sélective élevée et constante au fil du temps dans la descendance pour des conditions environnementales données. Cet avantage est d’autant plus important que les traits phénotypiques sélectionnés sont sous un déterminisme complexe (épistasie; Otto & Lenormand 2002) et que le milieu dans lequel la lignée asexuée a émergé est stable (Burger 1999). Enfin, plusieurs études indiquent que les lignées asexuées sont constituées de génotypes sélectionnés pour tolérer de larges gammes de conditions environnementales («general purpose hypothesis»; Baker 1965; Lynch 1984). En effet, la sélection agit sur l’ensemble du génome asexué et favorise les lignées asexuées ayant la valeur sélective maximale dans l’environnement contemporain. Lors de changements environnementaux dans – 16 –
                        le milieu, la plupart des lignées sont vouées à l’extinction mais les rares lignées clonales capables de supporter des gammes de conditions environnementales importantes sont sélectionnées (Lynch 1984). L’absence de recombinaison dans ces lignées permet de maintenir les combinaisons génétiques intactes (aux événements de mutations prêts) et la tolérance à ces gammes environnementales est conservée dans la lignée. A l’inverse, une lignée sexuée à l’origine sélectionnée pour tolérer un spectre aussi large, produit quant à elle une descendance dont le spectre de tolérance sera en moyenne plus étroit. En effet, des individus sexués qui présentent des valeurs extrêmes pour des traits phénotypiques dont le déterminisme génétique est complexe, ont tendance à produire une descendance dont la valeur pour ces traits régresse vers la moyenne populationnelle (Falconner 1981). Dans le cadre des invasions biologiques, cette capacité à tolérer de larges gammes de conditions environnementales confère aux lignées asexuées un avantage conséquent pour s’établir mais aussi pour se propager dans le milieu d’accueil. A long terme cependant, ces lignées asexuées souffrent d’un potentiel adaptatif limité qui les rend particulièrement sensibles aux fluctuations environnementales. En effet, alors que les populations sexuées peuvent mettre en commun des allèles favorables apparaissant dans des lignées différentes via les événements de recombinaison génétique, les lignées asexuées ne peuvent accumuler les allèles favorables que par mutations répétées au sein d’une même lignée et donc moins rapidement (Fisher 1930; Muller 1932; Figure I.3.). Cette différence notable entre les lignées sexuées et clonales est cependant moins évidente dans des populations de petite taille (Crow & Kimura 1965). Dans le cadre des invasions, lors desquelles les populations sont confrontées à de nouvelles conditions environnementales, ce potentiel adaptatif limité représente une véritable contrainte. L’absence de recombinaison entraine également l’accumulation irréversible d’allèles délétères dans les lignées asexuées sous l’effet du cliquet de Müller (Muller 1932 ; Figure I.4.). En effet, la perte par dérive de génotypes sains (i.e. dépourvus de mutations délétères) dans une lignée asexuée est irréversible puisque une fois éliminé, un génotype sain ne pourra réapparaitre que sous l’action de mutations inverses (extrêmement rare). Müller compare ce mécanisme à un cliquet qui avance d’un cran (sans retour en arrière possible) chaque fois que la classe des individus porteurs du nombre minimal de mutations délétères est éliminée sous l’effet de la dérive, entraînant une accumulation de mutations dans la population. L’effet du cliquet de Müller sur la valeur sélective moyenne de la population est particulièrement intense si chaque allèle a un effet indépendant sur la valeur sélective. Cependant un effet épistatique entre allèles délétères – 17 –

                      • #55059 Répondre
                        deleatur
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                        u fait d’un potentiel évolutif réduit et de l’accumulation d’allèles délétères les lignées asexuées sont souvent considérées comme des culs-de-sac évolutifs (Lynch & Gabriel 1990). Ce constat est d’ailleurs illustré par le fait que les espèces asexuées sont le plus fréquemment sur les branches terminales des arbres phylogénétiques (Rice 2002), bien que de rares lignées asexuées semblent se maintenir depuis des millions d’années (Judson & Normark 1996). II.2. L’asexualité sous diverses formes L’asexualité peut être définie comme un processus reproductif aboutissant au développement d’un organisme ayant reçu du matériel génétique d’un seul sexe. D’un point de vue évolutif cependant, l’asexualité, sous cette définition englobe un nombre considérable de mode de reproduction dont les conséquences évolutives diffèrent de manière importante. Il convient donc de distinguer spécifiquement les différents cas d’asexualité. Cette distinction peut se faire à deux niveaux. Lorsque l’asexualité n’implique pas de cellules ou de tissus reproducteurs différenciés, on parle de reproduction végétative, lors de laquelle un individu se développe directement à partir d’un autre individu par bourgeonnement (i.e. mitose) sans qu’il y ait formation d’un embryon (de Meeus et al. 2007). Ce mode de reproduction ne concerne que les organismes dont les cellules sont totipotentes, c’est-à-dire capables de se différencier en tous les types cellulaires. A l’inverse de la reproduction végétative, la parthénogenèse(Parthénos: vierge; Genesis: naissance – développement) est un mode de reproduction assuré par des femelles vierges impliquant la production d’œufs ou de graines dans des tissus reproducteurs spécifiques. Dans la majorité des cas, la parthénogenèse est thélytoque, c’est à dire que la descendance est uniquement constituée de femelles. On distingue deux types de parthénogenèse en fonction de l’implication ou non des deux phénomènes majeurs qui caractérisent la sexualité, c’est-à-dire la méiose et la syngamie. Cette distinction est primordiale d’un point de vue des conséquences évolutives qu’engendre chacun de ces systèmes de reproduction. Ainsi on distingue la parthénogenèse apomictique (i.e. sans méiose ni syngamie) de la parthénogenèse automictique (avec méiose). La parthénogenèse apomictique, peut être considérée, au même titre que la reproduction végétative, comme de l’asexualité «vraie». En effet dans ces deux cas, la descendance – 18 –
                        Contrairement à l’asexualité vraie, la parthénogenèse automictique, implique une méiose aboutissant à la production de gamètes dont le nombre de chromosomes est réduit et implique de ce fait une étape de re-ploïdisation de la cellule œuf. Il existe plusieurs mécanismes cytoplasmiques de parthénogenèse automictique, chacun impliquant des conséquences évolutives particulières (Suomalainen et al. 1987; Figure I.5.). D’une manière générale, bien que l’ensemble du génome de la descendance soit issu d’un seul parent, ce type de parthénogenèse aboutit à une descendance dont le génome diffère de celui du parent du fait des événements de recombinaison intra-chromosomique (i.e. crossing-over) liés à la méiose et à l’étape de re-ploïdisation. Ces mécanismes entrainent une perte partielle ou totale de l’hétérozygotie dans la descendance par rapport au génome maternel. D’un point de vue évolutif, l’augmentation de l’homozygotie au sein de la descendance peut entrainer l’expression d’allèles récessifs délétères dont l’effet est masqué par des allèles dominants «sains» dans le génome parental mais qui se retrouvent à l’état homozygote dans la descendance. Cet effet s’apparente aux effets de la dépression de consanguinité et réduit la valeur sélective de la descendance. Il faut noter l’existence d’un mécanisme particulier de parthénogenèse automictique qui n’entraine pas de perte d’hétérozygotie indépendamment du taux de recombinaison. Le doublement préméiotique est un mécanisme qui implique un doublement des chromosomes par endomitose avant la méiose. Pendant la première division de la méiose, les chromosomes s’apparient avec leurs homologues qui sont génétiquement identiques, ce qui élimine l’effet de la recombinaison au cours de l’appariement. Il en résulte quatre cellules filles diploïdes toutes identiques à la cellule mère aux événements de mutations prêts (Terhivuo & Saura 2006, Lutes et al. 2010). Dans certains organismes, les mâles peuvent aussi être produits par parthénogenèse dans ce cas appelée parthénogenèse arrhénotoque. Ce type de parthénogenèse est associé au système de reproduction haplo-diploïde dans lequel, les femelles diploïdes sont généralement produites par sexualité alors que les mâles se développent à partir d’un œuf non fécondé (pathénogénétique) et sont haploïdes. Ce mode de reproduction est notamment répandu dans plusieurs ordres d’insectes tels que les hyménoptères, les hémiptères, les coléoptères ou encore les thysanoptères (Normark 2003). D’autres modes de reproduction sont considérés comme des systèmes asexués mais se distinguent des autres formes précédemment décrites, par le fait qu’ils requièrent l’impautre parent se transmet donc de manière clonale de génération en génération. De part ce mécanisme particulier, ce mode de reproduction est également appelé hemiclonalité. L’hybridogènese et la gynogenèse sont deux modes de reproduction qui ont été décrits dans des complexes d’hybrides et notamment chez des espèces de poissons et d’amphibiens (Schultz 1969; Lampert et Scharlt 2010). II-3. Origine de la parthénogenèse La transition de la sexualité vers l’asexualité peut avoir trois origines. Premièrement, une transition spontanée vers l’asexualité peut provenir d’événements de mutations sur des gènes impliqués dans la reproduction sexuée (Simon et al. 2003). Ces mutations peuvent conduire à l’émergence de lignées asexuées facultatives ou obligatoires. A cet égard, certains auteurs ont suggéré que la transition la plus simple de la sexualité vers l’asexualité implique la conservation des mécanismes liés à la méiose. Ainsi la parthénogenèse automictique serait le mode asexué vers lequel la transition est la plus simple (Bell 1982; Schwander & Crespi 2009). Il faut cependant noter que certains organismes, comme les rotifères ou les pucerons, ont un cycle de vie qui alterne entre une phase de reproduction sexuée et une phase de reproduction parthénogénétique (i.e. apomixie) en fonction des conditions environnementales (Simon et al. 2002). Il est probable que des lignées apomictiques obligatoires émergent de ces lignées cycliques du fait que les mécanismes sous-jacents de l’apomixie soient déjà présents dans ces organismes (Maynard Smith 1978). L’asexualité peut également émerger d’événements d’hybridation interspécifique tant dans le règne végétal (Prentis et al. 2008) que dans le règne animal (Judson & Normark 1996). Dans ce cas, le passage à l’asexualité est généralement associé à un changement d’état de ploïdie pouvant conférer d’autres avantages, notamment une augmentation del’hétérozygotie et une réduction de la dépression de consanguinité (Soltis & Soltis 2000; Lee et al. 2002; Prentis et al. 2008). L’asexualité peut finalement être induite par des parasites de reproduction (Huigens et al. 2000). Parmi ces parasites, Wolbachia est probablement le plus connu et le plus répandu (Jeyaprakash & Hoy 2000; Werren & Windsor 2000). Cette bactérie endosymbiontique, transmise majoritairement verticalement (i.e. d’une génération à l’autre), est capable de manipuler le système de reproduction de ses hôtes sous divers mécanismes pour augropre transmission (Breeuwer 1997; Rousset et al. 1992; Hurst et al. 1999; Stouthamer et al.1999). L’un de ces mécanismes est l’induction de la parthénogenèse augmentant ainsi la production de femelles au dépend des mâles qui constituent un cul-de-sac évolutif pour les bactéries endosymbiontiques. Wolbachia induit la parthénogenèse particulièrement dans les organismes haplo-diploïdes en induisant la duplication gamétique post-méiotique (Stouthamer 1994; Figure I.5.). Adashi-Hagimori et al. (2008) ont récemment démontré que Rickettsia, une autre bactérie qui se comporte en parasite de reproduction, induit également la parthénogenèse des femelles de Neochrysocharis formosa, un hyménoptère, par un mécanisme qui est similaire à la parthénogenèse apomictique et permet donc de maintenir l’hétérozygotie parentale dans la descendance. Comme nous l’avons vu, l’asexualité au sens strict du terme (i.e. apomixie fonctionnelle) peut conférer un certain avantage, au moins à court terme, aux populations envahissantes notamment du fait de leur importante capacité d’établissement (i.e. assurance de reproduction, croissance rapide et évitement de la dépression de consanguinité). Ces populations sont cependant vouées à une extinction plus ou moins rapide du fait de leur faible potentiel adaptatif et du fait qu’elle soient contraintes d’accumuler les mutations délétères sans possibilité de les purger. Cependant, l’asexualité peut avoir plusieurs origines et existe sous diverses formes pouvant mener à des conséquences évolutives très différentes desquelles vont dépendre leurs rôles potentiels dans le succès d’invasion des espèces. Il est de ce fait primordial d’étudier les systèmes de reproduction des populations envahissantes pour comprendre leur implication potentielle dans le succès d’invasion. III. Principaux scénarios éco-évolutifs d’invasions Lors d’une invasion, on considère généralement que les changements adaptatifs associés au succès d’invasion ont lieu lors de l’établissement des propagules dans le nouvel habitat colonisé (Sakai et al. 2001; Cox 2004). Des exemples spectaculaires illustrent ces adaptations rapides dans le milieu nouvellement envahi (e.g. Yeh 2004; Phillips et al. 2006). Cependant les changements adaptatifs lors des invasions sont susceptibles d’avoir lieu à n’importe quelle étape du processus d’invasion. L’étude des scénarios adaptatifs associés aux succès d’invasion des populations peut de ce fait, s’avérer complexe. Cette section a pour but de formaliser trois scénarios d’invasions principaux, en fonction de l’endroit et du moment où se déroulent les changements adaptatifs clefs lors du processus d’invasion. Ces scénarios ne – 23 -ropre transmission (Breeuwer 1997; Rousset et al. 1992; Hurst et al. 1999; Stouthamer et al.1999). L’un de ces mécanismes est l’induction de la parthénogenèse augmentant ainsi la production de femelles au dépend des mâles qui constituent un cul-de-sac évolutif pour les bactéries endosymbiontiques. Wolbachia induit la parthénogenèse particulièrement dans les organismes haplo-diploïdes en induisant la duplication gamétique post-méiotique (Stouthamer 1994; Figure I.5.). Adashi-Hagimori et al. (2008) ont récemment démontré que Rickettsia, une autre bactérie qui se comporte en parasite de reproduction, induit également la parthénogenèse des femelles de Neochrysocharis formosa, un hyménoptère, par un mécanisme qui est similaire à la parthénogenèse apomictique et permet donc de maintenir l’hétérozygotie parentale dans la descendance. Comme nous l’avons vu, l’asexualité au sens strict du terme (i.e. apomixie fonctionnelle) peut conférer un certain avantage, au moins à court terme, aux populations envahissantes notamment du fait de leur importante capacité d’établissement (i.e. assurance de reproduction, croissance rapide et évitement de la dépression de consanguinité). Ces populations sont cependant vouées à une extinction plus ou moins rapide du fait de leur faible potentiel adaptatif et du fait qu’elle soient contraintes d’accumuler les mutations délétères sans possibilité de les purger. Cependant, l’asexualité peut avoir plusieurs origines et existe sous diverses formes pouvant mener à des conséquences évolutives très différentes desquelles vont dépendre leurs rôles potentiels dans le succès d’invasion des espèces. Il est de ce fait primordial d’étudier les systèmes de reproduction des populations envahissantes pour comprendre leur implication potentielle dans le succès d’invasion. III. Principaux scénarios éco-évolutifs d’invasions Lors d’une invasion, on considère généralement que les changements adaptatifs associés au succès d’invasion ont lieu lors de l’établissement des propagules dans le nouvel habitat colonisé (Sakai et al. 2001; Cox 2004). Des exemples spectaculaires illustrent ces adaptations rapides dans le milieu nouvellement envahi (e.g. Yeh 2004; Phillips et al. 2006). Cependant les changements adaptatifs lors des invasions sont susceptibles d’avoir lieu à n’importe quelle étape du processus d’invasion. L’étude des scénarios adaptatifs associés aux succès d’invasion des populations peut de ce fait, s’avérer complexe. Cette section a pour but de formaliser trois scénarios d’invasions principaux, en fonction de l’endroit et du moment où se déroulent les changements adaptatifs clefs lors du processus d’invasion. Ces scénarios ne – 23 –
                        ropre transmission (Breeuwer 1997; Rousset et al. 1992; Hurst et al. 1999; Stouthamer et al.1999). L’un de ces mécanismes est l’induction de la parthénogenèse augmentant ainsi la production de femelles au dépend des mâles qui constituent un cul-de-sac évolutif pour les bactéries endosymbiontiques. Wolbachia induit la parthénogenèse particulièrement dans les organismes haplo-diploïdes en induisant la duplication gamétique post-méiotique (Stouthamer 1994; Figure I.5.). Adashi-Hagimori et al. (2008) ont récemment démontré que Rickettsia, une autre bactérie qui se comporte en parasite de reproduction, induit également la parthénogenèse des femelles de Neochrysocharis formosa, un hyménoptère, par un mécanisme qui est similaire à la parthénogenèse apomictique et permet donc de maintenir l’hétérozygotie parentale dans la descendance. Comme nous l’avons vu, l’asexualité au sens strict du terme (i.e. apomixie fonctionnelle) peut conférer un certain avantage, au moins à court terme, aux populations envahissantes notamment du fait de leur importante capacité d’établissement (i.e. assurance de reproduction, croissance rapide et évitement de la dépression de consanguinité). Ces populations sont cependant vouées à une extinction plus ou moins rapide du fait de leur faible potentiel adaptatif et du fait qu’elle soient contraintes d’accumuler les mutations délétères sans possibilité de les purger. Cependant, l’asexualité peut avoir plusieurs origines et existe sous diverses formes pouvant mener à des conséquences évolutives très différentes desquelles vont dépendre leurs rôles potentiels dans le succès d’invasion des espèces. Il est de ce fait primordial d’étudier les systèmes de reproduction des populations envahissantes pour comprendre leur implication potentielle dans le succès d’invasion. III. Principaux scénarios éco-évolutifs d’invasions Lors d’une invasion, on considère généralement que les changements adaptatifs associés au succès d’invasion ont lieu lors de l’établissement des propagules dans le nouvel habitat colonisé (Sakai et al. 2001; Cox 2004). Des exemples spectaculaires illustrent ces adaptations rapides dans le milieu nouvellement envahi (e.g. Yeh 2004; Phillips et al. 2006). Cependant les changements adaptatifs lors des invasions sont susceptibles d’avoir lieu à n’importe quelle étape du processus d’invasion. L’étude des scénarios adaptatifs associés aux succès d’invasion des populations peut de ce fait, s’avérer complexe. Cette section a pour but de formaliser trois scénarios d’invasions principaux, en fonction de l’endroit et du moment où se déroulent les changements adaptatifs clefs lors du processus d’invasion. Ces scénarios ne – 23 –
                        ropre transmission (Breeuwer 1997; Rousset et al. 1992; Hurst et al. 1999; Stouthamer et al.1999). L’un de ces mécanismes est l’induction de la parthénogenèse augmentant ainsi la production de femelles au dépend des mâles qui constituent un cul-de-sac évolutif pour les bactéries endosymbiontiques. Wolbachia induit la parthénogenèse particulièrement dans les organismes haplo-diploïdes en induisant la duplication gamétique post-méiotique (Stouthamer 1994; Figure I.5.). Adashi-Hagimori et al. (2008) ont récemment démontré que Rickettsia, une autre bactérie qui se comporte en parasite de reproduction, induit également la parthénogenèse des femelles de Neochrysocharis formosa, un hyménoptère, par un mécanisme qui est similaire à la parthénogenèse apomictique et permet donc de maintenir l’hétérozygotie parentale dans la descendance. Comme nous l’avons vu, l’asexualité au sens strict du terme (i.e. apomixie fonctionnelle) peut conférer un certain avantage, au moins à court terme, aux populations envahissantes notamment du fait de leur importante capacité d’établissement (i.e. assurance de reproduction, croissance rapide et évitement de la dépression de consanguinité). Ces populations sont cependant vouées à une extinction plus ou moins rapide du fait de leur faible potentiel adaptatif et du fait qu’elle soient contraintes d’accumuler les mutations délétères sans possibilité de les purger. Cependant, l’asexualité peut avoir plusieurs origines et existe sous diverses formes pouvant mener à des conséquences évolutives très différentes desquelles vont dépendre leurs rôles potentiels dans le succès d’invasion des espèces. Il est de ce fait primordial d’étudier les systèmes de reproduction des populations envahissantes pour comprendre leur implication potentielle dans le succès d’invasion. III. Principaux scénarios éco-évolutifs d’invasions Lors d’une invasion, on considère généralement que les changements adaptatifs associés au succès d’invasion ont lieu lors de l’établissement des propagules dans le nouvel habitat colonisé (Sakai et al. 2001; Cox 2004). Des exemples spectaculaires illustrent ces adaptations rapides dans le milieu nouvellement envahi (e.g. Yeh 2004; Phillips et al. 2006). Cependant les changements adaptatifs lors des invasions sont susceptibles d’avoir lieu à n’importe quelle étape du processus d’invasion. L’étude des scénarios adaptatifs associés aux succès d’invasion des populations peut de ce fait, s’avérer complexe. Cette section a pour but de formaliser trois scénarios d’invasions principaux, en fonction de l’endroit et du moment où se déroulent les changements adaptatifs clefs lors du processus d’invasion. Ces scénarios ne – 23 –
                        D’un point de vu évolutif, le scénario d’invasion avec adaptation post-introduction unique dans une population tête-de-pont est plus parcimonieux que le scénario d’adaptations indépendantes post-introduction car il minimise le nombre d’événements de changements évolutifs nécessaire aux populations envahissantes pour s’établir dans un nouvel environnement (FIGURE I.6-2). En effet, contrairement au scénario impliquant des changements évolutifs indépendants post-introductions dans chaque localité envahie, les changements évolutifs clés dans le succès d’invasion au cours du scénario tête-de-pont n’ont lieu qu’une seule fois dans la tête de pont avant dispersion vers d’autres localités présentant potentiellement des conditions environnementales semblables à celles du premier site d’invasion. Ce scénario n’exclut pas le fait que d’autres changements adaptatifs peuvent également avoir lieu localement dans les sites d’invasions secondaires. III. 3. Scénario 3 : Scénario d’invasion avec adaptation pré-introduction De plus en plus d’études montrent que les espèces envahissantes sont composées de populations fortement structurées et différenciées au sein de leur aire native et qu’une partie seulement de ces populations ont la capacité de devenir envahissantes (Lee & Gelembiuk 2008 et références citées). Des changements évolutifs semblent pouvoir avoir lieu dans des populations établies dans des habitats marginaux de l’aire native avant que des propagules issues de ces populations ne soient dispersées et ne s’établissent dans des localités géographiques éloignées présentant les mêmes pressions de sélection (FIGURE I.6-3). Les populations du séneçon du cap (Scenecio inaequidens) originaires d’Afrique du Sud, et établies en Europe centrale illustrent potentiellement ce scénario (Bossdorf et al. 2008). En effet, ces auteurs suggèrent que le changement adaptatif ayant permis l’augmentation du rapport racine/tige (permettant aux plantes de mieux capitaliser sur les ressources nutritives disponibles) dans les populations introduites a probablement eu lieu dans des régions montagneuses de l’aire native avant la dispersion de propagules «pré-adaptées» vers l’Europe. Cependant, la relation génétique entre les populations d’Europe et des régions montagneuses d’Afrique du Sud n’a pas été vérifiée. Ce scénario reste de ce fait hypothétique. D’un point de vue évolutif, plusieurs arguments supportent l’occurrence d’invasions via un scénario avec adaptation pré-introduction. Les changements évolutifs associés aux populations des habitats marginaux des aires natives ont fait l’objet de nombreuses études (e.g. Kawecki 2000; 2008; Sexton et al. 2009). Les populations qui s’établissent dans ces – 30 –
                        milieux sont souvent considérées comme des populations « puits » vouées à l’extinction et uniquement maintenue par un flux de migrants issus des habitats naturels avoisinants. Paradoxalement, ce flux de migrant permanent entraine un flux d’allèles bénéfiques dans l’habitat naturel mais « maladaptés » aux conditions marginales, effaçant ainsi l’effet potentiel d’allèles adaptés au nouveau milieu ayant émergés dans les populations marginales (i.e. «genetic swamping»; Kaweki 2004; Blondel 2006; Bridle & Vines 2007). Cependant, sous certaines conditions et notamment dans le cas d’un flux de gène limité des populations naturelles vers les populations marginales ou dans le cas de flux de gènes symétriques entre les populations marginales et naturelles, des événements adaptatifs peuvent avoir lieu permettant ainsi aux populations de se maintenir dans les milieux marginaux. Ces deux dernières situations aboutissent à des résultats différents. En effet dans le premier cas (i.e. flux de gène limité des populations naturelles vers les populations marginales), les populations marginales peuvent s’adapter localement et ainsi devenir « spécialistes » des nouvelles conditions environnementales (Kawecki 2000; Kawecki 2008). Les populations adaptées aux habitats marginaux ne sont alors plus adaptées aux conditions environnementales naturelles. Dans le deuxième cas (i.e. flux de gènes symétriques entre les populations marginales et naturelles), les allèles adaptés aux nouvelles conditions apparaissant dans les populations des habitats marginaux dispersent vers les populations naturelles ce qui amène à deux conséquences principales. D’une part, une partie des migrants issus des populations naturelles qui dispersent vers les habitats marginaux possèdent déjà ces allèles adaptés ce qui limite l’effet du «genetic swamping» (Kawecki & Holt 2002; Lenormand 2002). D’autre part, les populations des habitats marginaux, mais également des milieux naturels adjacents, s’adaptent à une gamme environnementale comprenant les conditions des habitats marginaux et celles des milieux naturels adjacents (à condition que les allèles apparus dans les habitats marginaux ne soient pas délétères dans le milieu naturel). On assiste donc à l’émergence de populations « généralistes » adaptées à une gamme environnementale supérieure à celle tolérée par les populations naturelles d’origine. Les habitats marginaux semblent par ailleurs propices à l’émergence et à la propagation de lignées asexuées (Vandel 1928; Haag & Ebert 2004), ces dernières présentant, comme nous l’avons vu dans la section «II. Le rôle des systèmes de reproduction dans le succès d’invasion des populations», des capacités d’invasions supérieures à leurs congénères sexuées. En effet, dans la plupart des espèces de plantes et d’animaux qui présentent des lignées asexuées, celles-ci ont tendance à être localisées dans les habitats marginaux vers des – 31 –
                        latitudes ou altitudes élevées, des habitats perturbés ou extrêmes, par rapport à leurs congénères sexuées (Vandel 1928). Ce patron spatial, appelé parthénogenèse géographique est expliqué par plusieurs facteurs (Backer 1965; Haag & Ebert 2004). i) Les lignées asexuées peuvent plus facilement coloniser ces habitats recevant peu de migrants du fait de leur assurance de reproduction. ii) Les lignées asexuées, isolées génétiquement de leurs congénères sexuées sont imperméables à d’éventuels flux de gènes «maladaptés» issus de l’habitat principal. iii) La réduction des interactions biotiques, observée au moins dans certains de ces habitats marginaux, est favorable au maintien de ces lignées. iv) Les populations dans ces habitats marginaux se comportent en métapopulations où les sites marginaux sont voués à des épisodes récurrents d’extinction et de colonisation. Or, lors des événements de colonisation, les lignées asexuées ne sont pas affectées par des effets fondateurs. IV. Modèle d’étude : la petite fourmi de feu Wasmannia auropunctata L’étude des processus évolutifs associés aux invasions biologiques requiert une quantité d’informations importante sur les espèces modèles. La petite fourmi de feu figure parmi les espèces envahissantes les plus prospères (Lowe et al. 2000) et de ce fait, a attiré l’attention de nombreux chercheurs. De nombreuses études ont notamment permis de mettre en évidence un polymorphisme original de son système de reproduction qui semble étroitement lié au succès d’invasion des populations. D’autre part, cette espèce a récemment fait l’objet d’études approfondies dans son aire d’introduction mais également au sein de son aire native. Cette section consiste à présenter les principales caractéristiques de cette espèce.IV.1. Aire native de Wasmannia auropunctata Le genre Wasmannia est endémique de la région néotropicale et ne comprend que dix espèces mais est largement surreprésenté écologiquement par la petite fourmi de feu, Wasmannia auropunctata (Longino & Fernandez 2007; Figure 1.7.). L’aire native de cette espèce s’étend du Mexique à l’Argentine. Bien que le plus souvent établies dans les plaines tropicales recouvertes par la forêt primaire, des populations ont été trouvées jusqu’à 3000m d’altitude en Equateur (M. Leponce, communication personnelle). La biologie de cette espèce au sein de son aire native est relativement bien documentée ce qui procure un avantage certain pour étudier les processus éco-évolutifs ayant lieu dans les populations envahissantes

                      • #55063 Répondre
                        JÔrage (aka deleatur)
                        Invité

                        FuckingFreeStyle est un petit joueur !!
                        Ugh !

                      • #55116 Répondre
                        Charles
                        Invité

                        @Dr Xavier : autre exemple, quand il aide à déplacer la machine à laver avec ses colocataires et qu’il leur explique pourquoi elle ne marche pas et comment la réparer. On pense à ce moment-là qu’il raconte n’importe quoi et dans la scène qui suit on comprend qu’il avait raison.
                        J’ai été assez surpris par l’évocation de ses souvenirs d’enfance car c’est la première fois sauf erreur qu’on change de régime d’image, où on sort du réalisme de la situation : on ne voit pas ce qui se passe dans le réel mais dans la tête du personnage. Ces images de maison et jardin vides donnent l’impression de lieux morts, soit parce qu’ils n’ont jamais existé soit parce qu’ils sont définitivement perdus en tant que lieux de l’enfance. C’est bizarrement émouvant.
                        Ce film est une véritable étude de cas comme on en voit rarement : pas de psychologie, simplement une exploration des manifestations d’une personnalité singulière dans un style assez béhavioriste. Sa force est de ne pas négliger les personnages secondaires qui parviennent à exister le temps d’une scène et ne résument pas à lui renvoyer la balle.

                      • #55120 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        si quelqu’un peut se procurer son premier film, on serait preneur

                      • #55135 Répondre
                        lison
                        Invité

                        Merci d’avoir indiqué Axiome, vraiment très bien.
                        Sur les images du lieu de l’enfance , je me suis dit qu’elles pouvaient être de réels souvenirs ( c’est à dire toujours un peu faux !), ou bien que l’on voyait (que le cinéaste nous montrait) comment de fausses images / fausses histoires se matérialisaient dans sa tête, et comment plus tard ils pourraient les re-convoquer.
                        L’acteur est vraiment très bien, et je crois que celui qui joue son collègue du musée ( que je trouve très bon aussi) était le personnage principal du film Le ciel rouge de Petzold.
                        J’ai repensé à Memory sur un aspect, celui de la contamination du film par un de ces thèmes..comment on voyait / craignait l’inceste dans Memory, et comment là on se met à douter parfois de ce que d’autres que Julius raconte (exemplairement le collègue du bureau) ; ça nous fait nous demander est ce vrai ? faux ? et aussi, est ce exagéré ? embelli?

                      • #55140 Répondre
                        lison
                        Invité

                        et il m’est arrivé un drôle de truc durant ce film.
                        Durant la scène du petit déjeuner entre Julius et sa copine, là où il raconte l’anecdote de l’œuf, elle est assise bizarrement sur sa chaise, et j’ai cru voir qu’elle était amputée d’une jambe…
                        Là je me suis dit le réal est vraiment fort , cette fille a un handicap important, mais on n’en parle pas, on aperçoit juste ça sous la table. A d’autres moments on la verra habillé ( elle porte probablement une prothèse)…ça m’a bien fait cogiter, et je me disais c’est super car de cela Julius ne parle pas, ne l’utilise pas. J’ai vu le film avec cela en tête pendant un moment, et je l’ai oublié ( certainement parce qu’on n’en parlait pas…) et une fois le film fini je suis allée vérifier. Et avec un écran mieux orienté c’était clair : cette fille a bien ses deux jambes .
                        C’était drôle et ça allait si bien avec ce film.

                      • #55144 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Content que tu parles de Franco car vraiment les factures sont très proches
                        Un Franco matiné d’un Ostlund, pour la facétie et le grinçant. On a connu pires cousinages.

                      • #55146 Répondre
                        Anna H
                        Invité

                        J’ai aussi pensé à Those who are fine de Schäublin

                      • #55149 Répondre
                        Charles
                        Invité

                        Moi aussi pour Schäublin. Pour Oslund, je suis d’accord pour la facture mais on ne retrouve pas le même goût de la confrontation et du conflit. Ici on l’évite, on désamorce très vite ou alors on le détourne (par exemple cette idée géniale où le mytho se déshabille pour montrer une morsure de tique sur son testicule pour éviter que la conversation prenne une allure plus compliquée pour lui).

                      • #55151 Répondre
                        Anna H
                        Invité

                        Et après, il se barre en les enfermant à double tour.

                      • #55157 Répondre
                        Schnoups
                        Invité

                        Salut les gazes,

                        Toujours plus attirée par les thèses de plus de 600 pages, j’ai pas pu résister à l’appel du forum qui carbure à donf de science indispensable. L’appartement de Diego doit sentir fort sa testostérone déglinguée. Petite pensée pour son chat.

                        Je pense comme François qu’il y a beaucoup de Ostlund et de Franco chez ce réalisateur très joueur. On nous laisse le temps de regarder, de se demander, d’observer et ce dès le début, qui a la grande intelligence d’aller d’emblée sur la crise, avec un personnage coincé par son propre scénario. Et un film qui commence à décoller après ce magnifique gros plan sur une main illuminée par le soleil et le titre qui s’affiche derrière. Je trouve comme Charles très joliment placée la discussion entre le héros et sa mère, qui semble sincèrement croire à son fils, puisqu’elle l’aime et l’aimera toujours. Le travail sur les séquences suivantes est ce qui m’a fait dire à moi qu’on en tenait un bon de cinéaste. La chanteuse apparaissant de dos, bon choix, et qui se découvre peu à peu face à un théâtreux en mal d’incarnation. Mais c’est avec le plan du héros se levant du lit, regardant au dehors et se tournant vers son lit sans qu’on voit ce qu’il regarde que j’ai commencé à ouvrir la bouche sans m’en rendre compte. Est-il vraiment avec cette chanteuse qu’on nous a présenté ? La découverte de la jeune femme en position idyllique digne d’une réactivation d’un rêve éveillé accompagne le héros qui la rejoint, le cadre les accompagne et on l’observe dans ce lit complètement blanc avec les corps qui se dégagent de ces draps. Il y a là toute la beauté du personnage à habiter les situations qu’il se construit. C’est là qu’on le regarde véritablement, on le regarde jouant, incarnant un nouveau personnage, racontant ensuite une histoire d’œuf sur le crâne vraiment drôle et on voit la facette d’un homme génialement amoureux des histoires jusqu’à ne devenir quasiment que ça, une continuelle page blanche. D’où le choix intelligent du musée au début du film, et des paroles entendues sur l’abstraction, sur Cézanne, le personnage est une abstraction qui n’empêche en rien de ressentir l’intensité de ce dont il parle et des histoires qu’il raconte, ce qui n’empêche en rien qu’il soit lui même traversé par ce qu’il observe, entend et incarne. C’est encore une fois ce magnifique gros plan d’une main qui s’anime et qui semble aussi évanescente que concrète. Je crois que c’est le deuxième long du réal qui a passé des années à écrire ce scénario. Autant dire que c’est un véritable petit bijou.

                      • #55161 Répondre
                        Charles
                        Invité

                        Et aucune sortie en salles en France alors que c’est sans doute supérieur à 90% des films sortis cette année.

                      • #55183 Répondre
                        Dune
                        Invité

                        Son précédent au synopsis intriguant semble introuvable en téléchargement ou streaming mais il se vend un DVD en allemagne avec sous-titres anglais.
                        Répondant à une interview un peu superficielle il fait la généalogie d’une réplique d’Axiome (pour illustrer que les pensées ne sortent jamais de nulle part) cheminant jusqu’à Raskolnikov en passant par Le pickpocket de Bresson.

                      • #55188 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Evidemment bressonien.
                        C’est la famille.

                      • #55399 Répondre
                        toni Erdmann
                        Invité

                        Espoir que ce commentaire ne se perde pas dans l’ouragan que nous subissons actuellement.
                        J’adhère aux louanges de ce film au très beau titre par ailleurs.
                        Charles, comme tu dis, le film génère du soupçon partout, à tel point que je n’ai pas la même interprétation de la scène de la machine à laver. Pour moi il a également bluffé sur ce coup. La coloc a appris à le connaître et elle lui dit cela pour lui faire plaisir. La preuve étant qu’elle ne le remercie que du bout des lèvres. Et puis ça paraît assez étrange d’avoir chez soi un joint en surplus.

                      • #55400 Répondre
                        deleatur
                        Invité

                        Figure 10: Confidence level CLs for the signal plus background hypothesis in the Higgs production
                        at LEP2. The black (solid) line is for the observed value, the blue (dashed) line is for
                        the expected value. The intersection between the horizontal line CLs = 0.05 with the
                        data lines define the lower 95%CL limit on the SM Higgs boson mass. Figure taken from
                        Ref. [46].
                        • Final state b
                        ¯b+
                        −: with ` = e, µ this is obtained with the same SM Higgs decay as
                        above but with a leptonic Z decay Z → `
                        +`
                        −.
                        • Final state b
                        ¯bτ +τ
                        −: this topology is obtained through two different channels, e
                        +e
                        − →
                        (H → b
                        ¯b) (Z → τ

                        −) and e
                        +e
                        − → (H → τ

                        −) (Z → b
                        ¯b) as the two Higgs decay
                        channel are sizeable, see section 6.
                        Even if there were tantalizing results in the end of year 2000 of the observation of
                        a SM Higgs boson around 115 GeV, the excess of 1.7σ (after a re–evaluation as the
                        first claimed observation was of 2.9σ evidence) was not significant enough to claim a
                        discovery [46]. The combination of the results from the OPAL, L3, DELPHI and ALEPH
                        experiments at LEP has set an exclusion limit
                        MH > 114.4 GeV at 95%CL (3.28)
                        This is displayed in Fig. 10, which shows the statistical CLs for the signal plus background hypothesis as a function of the Higgs boson mass. If the CLs is below 0.05 the
                        Higgs boson mass is excluded. The expected exclusion is found to be MH > 115.3 GeV,
                        the discrepency with the observed exclusion being due to the excess discussed above.
                        It is worth mentioning that this direct search limit is rather robust as it has been
                        obtained in pure electroweak processes (at LO). In particular the theoretical uncertainties on the predicted cross section times branching ratios used for the comparison with
                        42 Where can the SM Higgs boson be hiding?
                        the data are very small; this has to be compared with the direct search limit discussed
                        in the following at the Tevatron collider which is a hadron collider.
                        3.2.3 Direct searches at the Tevatron collider
                        The direct search for the SM Higgs boson at the Fermilab Tevatron collider is its major
                        experimental program and started more than a decade ago. The production channel will
                        be discussed in details in the next section, but we can already mention briefly that there
                        are two dominant channels, the Higgs–strahlung processes pp¯ → HV with V = W, Z for
                        low Higgs mass searches MH <∼ 135 GeV, and the gluon–gluon fusion channel gg → Hfor
                        high Higgs mass searches MH >∼ 135 GeV. The most important decay channels used at
                        the Tevatron are the hadronic H → b
                        ¯b decay for low Higgs mass searches and the bosonic
                        H → W(∗)W(∗)
                        for high Higgs mass searches. Again, this will be discussed in details in
                        the following, see section 6.1.
                        The Tevatron has collected enough luminosity to be sensitive to Higgs signal for
                        MH ‘ 165 GeV, but has not yet seen the elusive particle. For the first time since the
                        LEP experiments it was able to produce a new exclusion limit in the year 2008 [90] which
                        then was extended in the next years [91, 92] to reach the current exclusion limit [93] at
                        95%CL:
                        MH ≤ 158 GeV or MH ≥ 173 GeV at 95%CL (3.29)
                        This is displayed in Fig. 11 where the ratio between the 95%CL exclusion limit on the
                        Higgs cross section and the SM prediction is shown as a function of the SM Higgs boson
                        mass. When the ratio falls below the unity the SM Higgs boson mass in excluded.
                        We remind the reader that this impressive result has been obtain at a hadron collider. Contrary to the result 3.28 obtained at the LEP collider, which is rather robust
                        and theoretically well behaved, the exclusion limit at the Tevatron is based upon a comparison between data and SM prediction at a hadron collider, which are well known to
                        be plagued with various theoretical uncertainties as discussed in this thesis. We will see
                        that these limits are put into question, see Refs. [94, 95], and that will be discussed in
                        particular in section 6.5.
                        3.2 – Experimental bounds on the Higgs mass 43
                        1
                        10
                        130 140 150 160 170 180 190 200
                        mH (GeV/c2
                        )
                        95% CL Limit/SM
                        Tevatron Run II Preliminary, L ) 8.2 fb-1
                        Expected
                        Observed
                        !1m Expected
                        !2m Expected
                        Tevatron
                        Exclusion
                        SM=1
                        March 7, 2011
                        Figure 11: Ratio R between the 95%CL exclusion cross section and the predicted SM cross section as
                        a function of the SM Higgs boson mass at the Tevatron run II. The solid black line shows
                        the observed value and the dashed black lines shows the expected value. When the lines
                        fall below the R = 1 the Higgs boson mass is excluded at 95%CL. This exclusion band is
                        displayed by the light green (shaded) band. Figure taken from Ref. [93].
                        4 Higgs production at the Tevatron
                        The Fermilab Tevatron collider has started its operation back in 1987 and has been the
                        home of major particle physics discoveries, e.g. the discovery of the top quark in 1995
                        which leads to a Nobel prize. The Higgs search program is currently one of the most
                        important research plan for the collider. In this context, the CDF and D0 experiments
                        at the Tevatron have collected enough data to be sensitive to the Standard Model Higgs
                        boson. The two collaborations recently performed a combined analysis on the search for
                        this particle and excluded at the 95% confidence level the possibility of a Higgs boson
                        in the mass range between 158 and 173 GeV [90–93] (see section 3.2). We are thus
                        entering a new era in the quest of the Higgs particle as this is the first time that the
                        mass range excluded by the Large Electron–Positron (LEP) collaborations in the late
                        1990s, MH ≥ 114.4 GeV [46], is extended.
                        Although current hadronic colliders have a center–of–mass energy that is greater
                        than the LEP energy, which is good to produce new physics events, QCD interactions
                        are dominant and plague the theoretical prediction with various sources of uncertainties
                        in contrast with the predictions obtained at LEP where the production cross sections
                        were mainly sensitive to (small) electroweak effects which are well under control. Among
                        these are the contributions of yet uncalculated higher order corrections which can be
                        important as the strong coupling constant αs is rather large; the errors due to the folding
                        of the partonic cross sections with the parton distribution functions (PDFs) to obtain
                        44 Higgs production at the Tevatron
                        the production rates at the hadronic level; and the errors on some important input
                        parameters such as αs. An accurate calculation of the estimation of these uncertainties
                        is then mandatory in order to have a complete theoretical prediction for the production
                        rates and eventually the production cross section times branching ratio prediction. It
                        would allow for a consistent comparison with the experimental data available at the
                        Tevatron which are described in term of exclusion bounds9
                        .
                        At the Tevatron, only two production channels are important for the Standard Model
                        Higgs boson10. In the moderate to high mass range, 140 GeV <∼ MH <∼ 200 GeV, the
                        Higgs boson decays dominantly into W boson pairs (with one W state being possibly off mass–shell) [97, 98] and the main production channel is the gluon–gluon fusion
                        mechanism gg → H [99] which proceeds through heavy (mainly top and, to a lesser
                        extent, bottom) quark triangular loops. The Higgs particle is then detected through
                        the leptonic decays of the W bosons, H → WW(∗) → `
                        −ν¯ with = e, µ, which exhibits different properties than the pp¯ → W+W− → plus missing energy continuum
                        background [100].
                        It is well known that the gg → H production process is subject to extremely large
                        QCD radiative corrections [101–112]. In contrast, the electroweak radiative corrections
                        are much smaller, being at the level of a few percent [113–118] as in the case of Higgs
                        production at the LEP collider. For the corrections due to the strong interactions, the
                        K–factor defined as the ratio of the higher order (HO) to the lowest order (LO) cross
                        sections, consistently evaluated with the αs value and the PDF sets at the chosen order,
                        KHO = σ
                        HO|(αHO
                        s
                        , PDFHO) / σLO|(αLO
                        s
                        , PDFLO)
                        , (4.1)
                        is about a factor of two at next-to-leading order (NLO) [101–105] and about a factor of
                        three at the next-to-next-to-leading order (NNLO) [107–109]. In fact, this exceptionally
                        large K–factor is what allows a sensitivity on the Higgs boson at the Tevatron with the
                        presently collected data. Nevertheless, the K–factor is so large that one may question
                        the reliability of the perturbative series, despite of the fact that there seems to be kind of
                        a convergence of the series as the NNLO correction is smaller than the NLO correction11
                        .
                        In the low mass range, MH <∼ 140 GeV, the main Higgs decay channel is H → b
                        ¯b [97]
                        and the gg fusion mechanism cannot be used anymore as the gg → H → b
                        ¯b signal is
                        9An example of such a situation is the pp¯ → b
                        ¯b production cross section that has been measured
                        at the Tevatron (and elsewhere) and which was a factor of two to three larger than the theoretical
                        prediction, before higher order effects and various uncertainties were included [96].
                        10The CDF/D0 exclusion limits [90, 92] have been obtained by considering a large variety of Higgs
                        production and decay channels (36 and 54 exclusive final states for, respectively, the CDF and D0
                        collaborations) and combining them using artificial neural network techniques. However, as will be
                        seen later, only a few channels play a significant role in practice.
                        11At LHC energies, the problem of the convergence of the perturbative series is less severe as the
                        QCD K–factor is only ∼ 1.7 at NLO and ∼ 2 at NNLO in the relevant Higgs mass range.
                        3.2 – Experimental bounds on the Higgs mass 45
                        swamped by the huge QCD jet background. The Higgs particle has then to be detected
                        through its associated production with a W boson qq¯ → W H [119] which leads to cleaner

                        νb¯b final states [120]. Additional topologies that can also be considered in this context
                        are qq¯ → W H with H → WW∗ → <code></code>νν or the twin production process qq¯ → ZH
                        with the subsequent decays H → b
                        ¯b and Z → νν¯ or 

                        +`
                        −. Other production/decay
                        channels are expected to lead to very low rates and/or to be affected with too large
                        QCD backgrounds.
                        At the Tevatron, the Higgs–strahlung processes qq¯ → V H with V = W, Z receive
                        only moderate higher order corrections: the QCD corrections increase the cross sections by about 40% at NLO [121–125] and 10% at NNLO [126], while the impact of
                        the one–loop electroweak corrections is small, leading to a ≈ 5% decrease of the cross
                        sections [127]. Thus, in contrast to the gluon–gluon fusion process, the production cross
                        sections in the Higgs–strahlung processes should be well under control. The purpose of
                        this section is to study the Higgs boson production at the Tevatron in these two main
                        search channels, including all relevant higher order QCD and electroweak corrections,
                        using the latest MSTW 2008 set of PDFs [128]
                        12 and comparing with other PDFs set
                        available on the market. The calculation has been performed in various recent analyses [111,118] for the gluon–gluon fusion process and CDF/D0 collaborations for example
                        used their normalized cross sections to produce the Higgs mass 95% CL limits [90,92] in
                        their combined analysis. The results were published in [94] and were the first update for
                        the Higgs–strahlung production channels qq¯ → V H with the newest PDFs available on
                        the market. The Tevatron analyses before July 2010 used the normalised cross sections
                        available in Refs. [130, 131] which make use of the old MRST2002 set of PDFs [132], a
                        parametrisation that was approximate as it did not include the full set of evolved PDFs
                        at NNLO. For completeness, an update of the cross sections for the two other single
                        Higgs production channels at hadron colliders will also be presented briefly: the weak
                        boson fusion pp¯ → qqH [85,133–137] and the associated production with top quark pairs
                        pp¯ → ttH¯ [138–144]. These channels play only a minor role at the Tevatron but have
                        also been included in the CDF/D0 analysis [90, 92].
                        The study of the Higgs boson production will also include a comprehensive investigation of all possible sources of uncertainties mentioned earlier that have a significant
                        impact on the central prediction for the two main search channels. We will first discuss the choice of the central renormalization scale µR and factorization scale µF in the
                        gluon–gluon fusion mechanism and explain why some choices have been made about the
                        order of calculation. We will then begin the study of the uncertainties with the analysis
                        of the unknown higher order effects, which are usually estimated by exploring the cross
                        sections dependence on the renormalization scale µR and the factorization scale µF . In
                        most recent analyses, the two scales are varied within a factor of two from a median
                        12The PDFs are available in Ref. [129].
                        46 Higgs production at the Tevatron
                        scale which is considered as the most natural one. We show that this choice slightly
                        underestimates the higher order effects and we use a criterion that allows a more reasonable estimate of the latter: the range of variation of the two scales µR and µF should be
                        the one which allows the uncertainty band of the LO/NLO cross section to match the
                        central value of the cross section at the highest calculated order. In the case of gg → H,
                        for the uncertainty band of the LO cross section to reach the central result of the NNLO
                        cross section, a variation of µR and µF within a factor of ∼ 3 from the central value
                        µR = µF =
                        1
                        2MH is required; this choice of central scale will also be discussed. When
                        the scales are varied within the latter range, one obtains an uncertainty on the NNLO
                        cross section of ≈ 18%, which is slightly larger than what is usually assumed in inclusive
                        calculation. We will see that we obtain result that is comparable with what is used in
                        current Tevatron combined analysis and which comes from 0,1,2 jets bin analysis [112].
                        We then discuss the errors resulting from the folding of the partonic cross sections
                        with the parton densities, considering not only the recent MSTW set of PDFs as in
                        Refs. [111, 112, 118], but also two other PDF sets that are available in the literature:
                        CTEQ [145]
                        13 and ABKM [147]
                        14. We will also make a comprehensive comparison of
                        all the NNLO available PDFs set on the market: apart from MSTW and ABKM we
                        will also consider HERAPDF [149] and JR09 [150]. In the case of the cross section
                        for the gg → H process at the Tevatron, we find that while the PDF uncertainties
                        evaluated within the same scheme are moderate, as also shown in Refs. [111, 112, 118],
                        the central values of the cross sections obtained using the three schemes can be widely
                        different. We show that it is only when the experimental as well as the theoretical errors
                        on the strong coupling constant αs are accounted for that one obtains results that are
                        consistent when using the MSTW/CTEQ and ABKM schemes. As a result, the sum
                        of the PDF+∆expαs and ∆thαs uncertainties, that we evaluate using a set–up recently
                        proposed by the MSTW collaboration to determine simultaneously the errors due to
                        the PDFs and to αs, is estimated to be at least a factor of two larger than what was
                        generally assumed in earlier analyses before the publication of Ref. [94]. We will also
                        show that the error we obtain is actually comparable to what should be taken when
                        using the PDF4LHC recommendation [151].
                        Finally, a third source of potential errors is considered in the gg fusion mechanism:
                        the one resulting from the use of an effective field theory approach, in which the loop
                        particle masses are assumed to be much larger than the Higgs boson mass, to evaluate
                        the NNLO contributions. While this error is very small in the case of the top–quark
                        contribution at the Tevatron, it is at the percent level in the case of the b–quark loop
                        contribution at NNLO QCD where the limit MH mb cannot be applied and where
                        the b–loop is indeed totally absent as there are no b–loop NNLO calculation available
                        13The PDFs are available in Ref. [146].
                        14The PDFs are available in Ref. [148].
                        4.1 – The main production channels 47
                        up until now. This is also the case of the three–loop mixed QCD–electroweak radiative
                        corrections that have obtained in the effective limit MH MW , which lead to a few
                        percent uncertainty. In addition, an uncertainty of about 1% originates from the freedom
                        in the choice of the input b–quark mass in the Hgg amplitude. The total uncertainty in
                        this context is thus not negligible and amounts to a few percent.
                        We then address the important issue of how to combine the theoretical errors originating from these different sources. Since using the usually adopted procedures of
                        adding these errors either in quadrature, as is done by the experimental collaborations
                        for instance, or linearly as is generally the case for theoretical errors, lead to either an underestimate or to an overestimate of the total error, we propose a procedure that seems
                        to be more adequate. One first determines the maximal and minimal values of the cross
                        sections obtained from the variation of the renormalization and factorization scales, and
                        then estimate directly on these extrema cross sections the combined uncertainties due
                        to the PDFs and to the experimental and theoretical errors on αs. The other smaller
                        theoretical uncertainties, such as those coming from the use of the effective approach in
                        gg → H, can be then added linearly to this scale, PDF and αs combined error.
                        We will in the end show that the total theoretical error that we obtain is nearly
                        twice the one often quoted in the literature and used for the Tevatron analyses. In
                        particular, in the case of the most sensitive Higgs production channel at the Tevatron,
                        gg → H → νν, the overall uncertainty on the NNLO total cross section is found to
                        be of the order of ±40%. This is significantly larger than the uncertainty of ≈ ±20%
                        assumed by the CDF/D0 combined Higgs search analysis. As a result, we believe that the
                        exclusion range given by the Tevatron experiments for the Higgs mass in the Standard
                        Model, 158 GeV ≤ MH ≤ 173 GeV, should be discussed in the light of these results and
                        that will be discussed in section 6.5.
                        4.1 The main production channels
                        We present the procedure used to obtain the central or “best” values of the total cross
                        sections for SM Higgs production at the Tevatron. We recall the reader that we mainly
                        concentrate on the two main search channels, that is the gluon–gluon fusion and Higgs–
                        strahlung processes, but we also mention very briefly the two other productions channels
                        for single Higgs production: the vector boson fusion and the associated Higgs production
                        with top quark pairs.
                        The Higgs production at hadron colliders, as for any hadronic process, requires
                        that the partonic elements which actually collide have to be extracted from the initial (anti)protons. This is summarized by the factorization procedure which is behind
                        the concept of parton distribution functions (PDFs): a PDF for a parton Y evaluated
                        at the scale Q and for a momentum fraction x is the probability to extract from the

                  • #56256 Répondre
                    toni Erdmann
                    Invité

                    Je mets un message ici pour faire remonter la discussion autour d’Axiome qui ne mérite pas de se perdre dans ce parasitage très minutieux (je suis assez impressionné du soin apporté à ce spamming, rien n’est laissé au hasard, tout est construit de manière à rendre le forum in-naviguable).

                    Je remets mon message qui s’est perdu dans l’ouragan :

                    Charles, comme tu dis, le film génère du soupçon partout, à tel point que je n’ai pas la même interprétation que toi de la scène de la machine à laver. Pour moi il a également bluffé sur ce coup. La coloc a appris à le connaître et elle lui dit que c’était bien ça pour lui faire plaisir. La preuve étant qu’elle ne le remercie que du bout des lèvres après qu’il a exprimé son étonnement de voir la machine fonctionner. Et puis ça paraît assez étrange d’avoir chez soi un joint en surplus.

                    • #56258 Répondre
                      Titouan R
                      Invité

                      Entièrement d’accord avec ton impression de bluff pour la machine à laver.

                      Admiration pour la grande économie de paroles du film. La mère, dans la voiture, regarde son fils en silence deux secondes avant d’avancer pour sortir du parking. On sait qu’elle a tout compris. Pas besoin de plus. Et tellement vrai : dans la vraie vie, on se passe beaucoup de mots. Pas besoin. Superflu. Mais dans tant de mauvais films, on enrobe de dialogues pour que tout le monde comprenne.

                      Au passage, merci à François pour cette superbe recommandation. Grand film effectivement, très ouvert. Sans faire de la lèche, la séquence finale boîte / clope avec le collègue / appartement / épicerie / soirée m’a fait penser à celle de La Blessure. Sans doute cette histoire de croix. Sans doute cette impression est-elle fausse, mais je préfère ne pas trop la questionnaire ou élucider. Je veux garder pour moi tout le trouble qu’inspire ce film.

                      • #56276 Répondre
                        françois bégaudeau
                        Invité

                        Je dois rendre à César ce qui appartient à Césarine : c’est Schnoups, qui s’exprime ici plus haut, qui m’a recommandé ce film qui était passé totalement au-dessus de mes radars, et des radars du monde entier d’ailleurs
                        Joie de savoir que tant de beaux films attendent quelque part d’être vus, mais pour l’instant inaperçus, et qu’un-e ami-e apercevra pour nous

                      • #56281 Répondre
                        Claire N
                        Invité

                        J’aime bien l’amitié dite comme ça,

                      • #56306 Répondre
                        Titouan R
                        Invité

                        Merci Shnoups !

                      • #56317 Répondre
                        Schnoups
                        Invité

                        C’est ce que je me suis dit en le découvrant. Tous ces bons films qui circulent et qu’on ne verra jamais. C’est bien et c’est dommage.
                        De rien évidemment pour la recommandation, vous ne faites que ça sur ce site, recommander de bonnes choses.
                        Il est temps de pointer du doigt l’un d’entre vous, j’avais conseillé le film à Tony le 28 juin très exactement, persuadée qu’il le regarderait et le conseillerait aux sitistes mais il ne l’a pas fait. François a été beaucoup plus efficace.
                        Je propose de griller le gros orteil gauche de Tony au prochain barbecue.

                      • #56319 Répondre
                        Demi Habile
                        Invité

                        THESE `
                        pour obtenir le grade de:
                        DOCTEUR DE L’UNIVERSITE DE GRENOBLE ´
                        Sp´ecialit´e: Physique de la mati`ere condens´ee et du rayonnement
                        Arrˆet´e minist´eriel: 7 aoˆut 2006
                        Pr´esent´ee par
                        Ludovic Howald
                        Th`ese dirig´ee par Jean-Pascal Brison
                        pr´epar´ee au sein du Service de Physique Statistique, Magn´etisme et
                        Supraconductivit´e (SPSMS)
                        dans l’Ecole Doctorale de Physique, Grenoble ´
                        Interactions entre la supraconductivit´e et la
                        criticit´e quantique, dans les compos´es
                        CeCoIn5, URhGe et UCoGe
                        Th`ese soutenue publiquement le 11 f´evrier 2011,
                        devant le jury compos´e de:
                        Dr. Claude BERTHIER
                        Laboratoire National des Champs Magn´etiques Intenses (Pr´esident)
                        Prof. Hermann SUDEROW
                        Universidad Aut´onoma de Madrid (Rapporteur)
                        Dr. Christoph MEINGAST
                        Karlsruhe Institute of Technology (Rapporteur)
                        Dr. Jean-Pascal BRISON
                        Commissariat l’Energie Atomique (Directeur de th`ese) ´

                        Interactions between Superconductivity
                        and Quantum Criticality in CeCoIn5
                        ,
                        URhGe and UCoGe

                        I
                        Abstract
                        The subject of this thesis is the analyze of the superconducting upper critical field
                        (Hc2) and the interaction between superconductivity and quantum critical points
                        (QCP), for the compounds CeCoIn5, URhGe and UCoGe. In CeCoIn5, study by
                        mean of resistivity of the Fermi liquid domain allows us to localize precisely the
                        QCP at ambient pressure. This analyze rule out the previously suggested pinning
                        of Hc2(0) at the QCP. In a second part, the evolution of Hc2 under pressure is
                        analyzed. The superconducting dome is unconventional in this compound with two
                        characteristic pressures: at 1.6GPa, the superconducting transition temperature
                        is maximum but it is at 0.4GPa that physical properties (maximum of Hc2(0),
                        maximum of the initial slope dHc2/dT, maximum of the specific heat jump DC/C,…
                        ) suggest a QCP. We explain this antagonism with pair-breaking effects in the
                        proximity of the QCP. With these two experiments, we suggest a new phase diagram
                        for CeCoIn5.
                        In a third part, measurements of thermal conductivity on URhGe and UCoGe
                        are presented. We obtained the bulk superconducting phase transition and confirmed the unusual curvature of the slope dHc2/dT observed by resistivity. The
                        temperatures and fields dependence of thermal conductivity allow us to identify
                        a non-electronic contribution for heat transport down to the lowest temperature
                        (50mK) and probably associated with magnon or longitudinal fluctuations. We also
                        identified two different domains in the superconducting region, These domains are
                        compatible with a two bands model for superconductivity. Thermopower measurements on UCoGe reveal a strong anisotropy to current direction and several anomaly
                        under field applied in the b direction. We suggest a Lifshitz transition to explain
                        our observations in these two compounds.
                        Keywords
                        heavy fermion
                        unconventional superconductivity
                        CeCoIn5
                        resistivity
                        quantum critical point (QCP)
                        upper critical field (Hc2)
                        ferromagnetic supercondctor
                        URhGe
                        UCoGe
                        thermal conductivity
                        thermoelectric power
                        II
                        R´esum´e
                        Le sujet de cette th`ese est l’analyse du second champ critique supraconducteur
                        (Hc2) ainsi que l’interaction entre la supraconductivit´e et les points critiques quantiques (PCQ), pour les compos´es CeCoIn5, URhGe et UCoGe. Dans le compos´e
                        CeCoIn5, l’´etude par r´esistivit´e du domaine de liquide de Fermi a permis la localisation pr´ecise du PCQ a pression ambiante. Cette analyse permet d’invalider
                        l’hypothese d’une co¨ıncidence entre Hc2(0) et le PCQ. Dans une deuxieme partie, l’´evolution sous pression de Hc2 est analys´ee. Le dˆome supraconducteur de ce
                        compos´e est non-conventionnel avec deux pressions caract´eristiques diff´erentes: `a
                        1.6GPa, la temp´erature de transition supraconductrice est maximum alors que c’est

                        a 0.4GPa que la plupart des grandeurs physiques (maximum de Hc2(0), maximum
                        de la pente dHc2/dT, maximum du saut de chaleur sp´ecifique DC/C, …) sugg
                        erent
                        la pr´esence d’un PCQ. Nous expliquons cet antagonisme par l’importance des processus de brisure de pairs li´es a la proximit´e du PCQ. Ces deux observations nous
                        permettent de proposer un nouveau diagramme de phase pour CeCoIn5.
                        Dans une troisi`eme partie, les mesures de conduction thermique sur les compos´es
                        URhGe et UCoGe sont pr´esent´ees. Elles nous permettent dans un premier temps
                        d’obtenir la transition ”bulk” supraconductrice et de confirmer la forme in-habituelle
                        de Hc2 observ´ee en r´esistivit´e. La d´ependance en temp´eratures et en champs de la
                        conduction thermique nous permet d’identifier une contribution non-´electronique
                        au transport de chaleur jusqu’aux plus basses temp´eratures. D’autre part, nous
                        identifions deux diff´erents domaines supraconducteurs a bas et hauts champs appliqu´es selon l’axe b. Ces deux domaines sont compatibles avec un mod`ele de
                        supraconductivit´e multigaps. Suivant ces observations et des mesures de pouvoir
                        thermo´electrique, nous proposons un mod`ele de transition de Lifshitz pour ces deux
                        compos´es.
                        Mots Cl´es
                        fermions lourds
                        supraconductivit´e non-conventionelle
                        CeCoIn5
                        resistivit´e
                        point critique quantique
                        champ critique
                        supraconducteurs ferromagn´etiques
                        URhGe
                        UCoGe
                        conductivit´e thermique
                        pouvoir thermoelectrique
                        III
                        Merci
                        Merci a tous ceux qui m’ont soutenu pour cette th`ese et sans qui elle n’aurait pas
                        ´et´e possible:
                        Je tiens premierementa remercier Hermann Suderow qui m’a fait d´ecouvrir et
                        m’a conseill´e la physique des fermions lourds a Grenoble. Mercia lui aussi d’avoir
                        accept´e d’ˆetre rapporteur de ma th`ese. Je veux aussi remercier Christoph Meingast
                        d’avoir ´et´e rapporteur de ma th`ese et pour ces int´eressantes remarques. Merci aussi
                        a Claude Berthier d’avoir pr´esider le Jury de ma these.
                        Merci a Jean-Pascal Brison de m’avoir initi´e `a la physique des fermions lourds,
                        de m’avoir enseigner les techniques de mesures de r´esistivit´e, conduction thermique,
                        de la physique a basse temp´eratures eta la thermom´etrie. J’ai beaucoup appr´eci´e
                        ces trois ann´ees pass´ees `a Grenoble.
                        Cette th`ese n’aurait pas ´et´e aussi int´eressantes sans les grandes discussions en
                        partie de physique avec Valentin Taufour et Elena Hassinger ainsi que les fondues, raclette, bi`eres et autres avec ´egalement Atsushi, Tatsuma, Tristan, Mathieu,
                        Amalia, Pierre-Jean, Liam, Giorgos, Pana, Alex
                        Je remercie ´egalement Liam Malone, pour ¸ca relecture attentive du manuscrit.
                        Merci `a Jean-Michel Martinod pour son aide pr´ecieuse en cryog´enie et pour les
                        am´eliorations de la Manip. Merci aussi `a Michel, Maire-Jo, Frederic, Jean-Luc,
                        Marielle, Pierre, Fr´ed´eric, pour leurs grandes aides techniques et administratives.
                        Cette th`ese n’aurait pas ´et´e possible sans les excellents cristaux fourni par G´erard
                        Lapertot, Dai Aoki et Valentin Taufour.
                        Merci `a Gerog Knebel, pour m’avoir transmis un peu de sa grande expertise dans
                        les compos´es 115 et pour ces nombreuses heures de course `a pied partag´ee ´egalement
                        avec Elena, Giorgos, Alain, Tatsuma, Mario, … sans lesquelles, il serait impossible
                        de rester de nombreuses heures dans le labo `a chercher ce qui (ne) fonctionne (pas)
                        et rester en forme!
                        Vincent Michal et Vladimir Mineev m’ont aussi apport´es une aides th´eorique
                        pr´ecieuses, ainsi que toutes les personnes avec qui j’ai eu la chance de pouvoir
                        discuter pendant ces trois ann´ees dans le labo ou en conf´erences.
                        Finalement, un grand Merci `a mes parents, ma famille, Erika de m’avoir soutenu
                        pendant ces ann´ees de these. Merci aussia tous ceux qui m’ont accompagn´e en
                        montagne et a celle-ci d’avoir ´et´e la pour profiter de la viea Grenoble.

                        Contents
                        Contents V
                        Plan of this thesis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1
                        1 Introduction 3
                        1.1 Motivations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
                        1.2 Heavy fermion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4
                        1.3 Physical properties at low temperature in a Fermi-liquid . . . . . . . 9
                        1.4 Quantum critical points . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15
                        1.5 Unconventional superconductivity . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
                        2 Experimental Setup & methods 25
                        2.1 resistivity setup . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25
                        2.2 Thermal conductivity setup . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
                        2.3 Temperature measurements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 36
                        3 CeCoIn5 45
                        3.1 Background . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
                        3.2 Aim and interest of this study . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53
                        3.3 Resistivity measurement on CeCoIn5 . . . . . . . . . . . . . . . . . . 54
                        3.4 Upper Critical Field under pressure . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
                        3.5 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 78
                        4 URhGe & UCoGe 83
                        4.1 Background . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 83
                        4.2 Aim of this study . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88
                        4.3 Samples . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88
                        4.4 Results of this measurement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 90
                        4.5 Discussion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111
                        5 Conclusion 119
                        5.1 Achievements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119
                        5.2 Prospectives . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 120
                        6 R´esum´e en Fran¸cais 123
                        V
                        VI CONTENTS
                        Bibliography 129
                        CONTENTS 1
                        Once upon a time, in the heart of a dying star was formed a Ce nucleus. Soon
                        after it mother star explode, the Ce nucleus cool down and attract 58 electrons to
                        get a neutral charge. The electronic world is not fair, the first electrons joining the
                        nucleus will reach some stable low energy orbitals in the vicinity of the nucleus,
                        while the last one may get an exciting interacting life on the top partially empty
                        level. Following the law of gravity our Ce atoms, and it cloud of electrons, collapses
                        in the following years together with a bunch of other atoms created by it mother
                        star to form a planet. In this process, the Ce atoms will approach their neighborings
                        pairs and the curious high energy electrons, feeling lonely in their unfilled orbital,
                        may choose to form join orbitals with other electrons in an equivalent situation.
                        On lowering the environment energy this process may eventually end up with the
                        creation of a solid material. In this situation the distance between two next neighbor
                        atoms in the material is given by the minimum energy of their join orbital. But for
                        our Ce atoms their is a dilemma as several layer have comparable energy and will
                        compete to form or not orbital layer in the compound. This bring to the study of
                        strongly interacting systems.
                        Plan of this thesis
                        Here are some of the questions I want to discuss in this thesis, first starting quite
                        generally in the introduction with the heavy fermion, why can they have “heavy”
                        masses? Then I will discuss why f shell electrons can be either “localized” or “delocalized”? What are the expected physical laws, for the quantities we will measured,
                        in the normal state and in the quantum critical region of a heavy fermion? What
                        is a quantum critical point in heavy fermion and why it is important for magnetic
                        superconducting pairing? And finally how can superconductivity and magnetism
                        coexist?
                        In the second chapter the two experimental setups used in this thesis will be presented, with the question of what are the technological challenges and limitations?
                        In the third chapter, we analyze the following problems: Is there a quantum
                        critical point in CeCoIn5 at the upper critical field (Hc2(0)) at ambient pressure?
                        How can we explain the unusual phase diagram of CeCoIn5 that appears to have
                        two critical pressures, one where TSC is maximum and the other where most of the
                        physical quantities: C/T, Hc2(0), ∂Hc2/∂T, ρ0, … show an anomaly. With these
                        two experiments we were able to draw a new phase diagram (H,P,T) for CeCoIn5.
                        In the fourth chapter, we present our thermal conductivity data on UCoGe and
                        URhGe. It is the first attempt to reveal the symmetry of the superconducting
                        order parameter in the different part of the (T,H) phase diagram of these compounds. These measurements also allow the detection of the bulk superconducting
                        and ferromagnetic transitions. We were therefore able to confirm the unusual field
                        dependence of Hc2 in these compounds.
                        Together all these experiments allow us to study the interplay between superconductivity and magnetism. Through a quantitative analysis of Hc2 and the position
                        of quantum criticality in these systems, we can better understand how superconductivity is affect by a quantum critical point.

                        1 Introduction
                        1.1 Motivations
                        The challenge in the physics of heavy fermion materials is to understand the electronic properties of metallic compounds made of elements with more than one unfilled electronic shell giving rise to a complicated band structure and strong correlations between the electrons. Another one, is related to the intimate interplay
                        between superconductivity and magnetism. This interest is due to the important
                        possible applications of the superconducting state and because in heavy fermion the
                        phase diagrams strongly suggest that magnetism and superconductivity are related.
                        So if no direct potential applications of the heavy fermion have been suggested up
                        to now, the heavy fermion problem can be an important piece to understand the
                        puzzle of unconventional superconductivity.
                        The experiments presented in this thesis are in continuity to the long work done
                        in the physics of heavy fermion. This physics is quite complicated with an enormous
                        amount of experiments and ideas that have been made and suggested in the last
                        years. So many that a three years Phd is certainly not long enough to understand
                        all the different issues. Nevertheless, in the introduction I will try to present the
                        “big picture” on heavy fermion physics and unconventional superconductivity.
                        In most of the heavy fermion compounds, the superconducting state has a maximum critical temperature at an anti-ferromagnetic (AFM) phase transition. In
                        the vicinity of the transition, the physical properties like resistivity show non-Fermi
                        liquid behaviour. For this reason, it is believed that the transition would end with
                        a quantum critical point (QCP) at T = 0 in the absence of superconductivity. As
                        for example in CePd2Si2 or CeIn3 displayed on figure 1.1. These types of phase
                        diagrams suggest that superconductivity and magnetism are related and that the
                        maximum of superconductivity happens at a magnetic quantum critical point. In
                        this thesis, I present three compounds for which the phase diagram is qualitatively
                        different: in CeCoIn5, the maximum of superconductivity do not correspond to the
                        position of a QCP and in the ferromagnetic superconductors URhGe and UCoGe the
                        maximum of superconductivity observed under magnetic field may not be directly
                        related to a QCP.
                        Results on CeCoIn5 are discussed in chapter 3, in this compound no antiferromagnetism is directly observed. However, a QCP would exist at p = 0 and
                        T = 0 in the vicinity of the upper critical field Hc2 and the maximum of the su3
                        4 CHAPTER 1. INTRODUCTION
                        (a) (b)
                        Figure 1.1: Pressure temperature phase diagrams of two “model” heavy fermion
                        compounds: CePd2Si2 and CeIn3 from [Mathur 98] and [Knebel 01]. Under pressure, the AFM state is suppress, a QCP is obtained when TN = 0 as demonstrated
                        by the vanishing of the Fermi liquid domain or non-Fermi liquid behavior of ρ(T)
                        at this pressure. In the vicinity of the QCP, the superconducting state is realized.
                        perconducting transition TSC, under pressure, does not correspond to anomalies in
                        the normal phase (maximum of m⋆
                        , NFL regime, … ) characterizing the presence
                        of a QCP. Our analysis of this phase diagram revises this picture and may also give
                        some clues on the type of QCP found in CeCoIn5.
                        In the fourth chapter, I will present work on UCoGe and URhGe, two ferromagnetic superconductors. In these compounds an increase of the superconducting
                        transition is observed under magnetic field. The so called “re-entrant phase” is evidence for an increased pairing strength or a decrease of the limitating mechanisms
                        (orbital and paramagnetic limits) under magnetic field. The coexistence of ferromagnetism and superconductivity is well established in these compounds. By means
                        of thermal conductivity, we made the first measurements which were intended to
                        probe the symmetry of the superconducting order parameter and yield a first bulk
                        probe of the upper critical field below 8 T.
                        1.2 Heavy fermion
                        It is known since the beginning of quantum physics that the electrons of an atom
                        have discrete energy levels. The energy of these levels depend first on the orbital
                        (i.e. the wave function 1s,2s,2p,3s,3p,3d,… ) of the electron. Then, it will depend
                        of it spin configuration: Hund’s rule. A 4f orbital can contain 14 electrons, the
                        1.2. HEAVY FERMION 5
                        lowest energy is the one of minimum quantum number m=-3 then m=-2, …. But
                        due to Coulomb repulsion from other electrons already present in the same orbital
                        and to the crystal field, the hierarchy between energy levels may be modified. For
                        the light atoms, the first contribution is the most important and different orbitals
                        are clearly separated in energy. This can be seen, as their free atoms only have one
                        unfilled electronic layer. When forming a compound, bounding and anti-bounding
                        crystalline (or molecular∗
                        ) orbitals will be formed on the basis of these unfilled
                        orbitals (plus eventually one or two high energy filled ones if the formed crystalline
                        orbital as a lower energy). The distance between two atoms in the compound is
                        given by the minimum of energy of the crystalline orbital. This scheme works
                        well for light atoms, but starting from chromium the situation is more complex. For
                        some elements, the difference in energy between two orbital level can be smaller than
                        one of the other contribution previously discussed (electronic repulsion or crystal
                        field). In this case the free atom will have more than one unfilled electronic orbital.
                        Cerium and Uranium, that form the compounds discussed in this thesis are in this
                        case, with electronic configuration: [Ce]=[Xe] 4f1 5d1 6s2 and [U]=[Rn] 7s2 5f3 6d1
                        .
                        [Xe] and [Rn] stand for the electronic configuration of the rare earth Xenon and
                        Radon respectively. When forming a compound, the different unfilled electronic
                        orbitals may form crystalline orbitals, but they will be some frustration for the
                        distance between the atoms as the energy of different crystalline orbitals can not
                        be minimized at the same time. For this reason some crystalline orbitals may not
                        form, their energy being higher than the one of atomic orbitals. This is well known
                        as the reason for the insulating properties of Mott insulators compounds. In case of
                        metallic compounds, it also exists: for Ce and U based compounds the f orbitals can
                        be partially “localized” meaning that they do not form bands. Interactions between
                        the f “localized” electrons and the conduction band lead to strongly correlated
                        electrons systems. Heavy fermion are part of this category.
                        Kondo effect and Kondo lattice
                        Generally, the physics of 3D metallic systems, is described in the framework of the
                        Fermi-liquid theory. This theory makes a one to one mapping between the real
                        system and a system of quasi-particles that can be understood theoretically as a
                        weakly interacting gas. Physical properties such as the temperature dependence of:
                        resistivity (ρ(T)), specific heat C(T), thermal conductivity κ(T) and others can be
                        calculated within this theory. The transition from the real system to the Fermiliquid induces a renormalization of the masses of the quasi-particles (m⋆
                        ) compared
                        to the bare electron mass (m0). In heavy fermion the renormalization can be as
                        large as: m⋆ = 1000m0.
                        Several effects will enhance the quasi-particles mass. Like in conventional materials, the band structure or an applied magnetic field can cause mass enhancements.
                        For example, in a two-dimensional metal with columnar like Fermi-surface, one expects larger masses out of plane than in plane. But the most important contribution
                        ∗This discussion is completely general, as for the molecule or crystalline compounds, but for
                        clarity, I will only discuss the crystalline case from this point.
                        6 CHAPTER 1. INTRODUCTION
                        in heavy fermion masses renormalization comes from the Kondo effect [Kondo 64].
                        This effect, explains the observed enhancement of the resistivity at low temperature in dilute magnetic alloys. The idea is that in a ground state with magnetic
                        impurities, conduction electrons will locally “screen” the magnetic moments of each
                        impurities. An impurity of spin S=1/2, will be surrounded on average by one electron of the conduction band forming a “collective” singlet state with the impurity.
                        Kondo considered the so called s-d model, taking into account interactions between magnetic impurities and the conduction electrons:
                        H =
                        X
                        k,σ
                        ǫk,σc

                        k,σ, ck,σ
                        | {z }
                        conduction electrons
                        + J
                        −→S
                        −→s
                        | {z }
                        interaction with magnetic impurities
                        (1.2.1)
                        Using a third order perturbation calculation in J, when J < 0 (anti-ferromagnetism),
                        he obtained:
                        ρ(T) = ρB(1 − N0J log( T
                        D
                        )) (1.2.2)
                        where N0 is the density of state of the conduction band, D the bandwidth of the
                        conduction electrons and ρB ∝ T
                        2
                        , the resistivity without the magnetic interactions.
                        This model successfully accounts for the increase of resistivity but also predicts
                        a divergence of the resistivity at low temperature. In fact in his article Kondo
                        already mentioned that taking higher order terms and contributions, he obtains a
                        saturation below a temperature T0. We can define a characteristic temperature for
                        the divergence, known as the Kondo temperature:
                        TK = De
                        −1
                        N0J (1.2.3)
                        Experimentally this temperature is difficult to define and is sometimes taken as the
                        temperature at which the minimum in resistivity occurs. It is of the order of 10 K
                        in heavy fermion system.
                        As we discussed previously, in heavy fermion systems, f-orbital electrons are
                        rather “localized” around their atoms (not at the Fermi energy). These “localized” felectrons act as magnetic impurities and can be described by the Kondo physics. The
                        temperature dependence of the magnetic in-plane resistivity of CexLa1−xCoIn5 for
                        small concentration of Ce magnetic impurities and low temperature follows perfectly
                        these predictions. The magnetic resistivity is defined as: ρM(T) = ρ(Ce,La)CoIn5
                        (T)−
                        ρLaCoIn5
                        (T). LaCoIn5 is the non-magnetic compound of the series CexLa1−xCoIn5. A
                        logarithmic divergence of the resistivity that saturates bellow ∼ 100mK is observed
                        in figure 1.2 for high La doping as predicted from the theory.
                        But when more Ce atoms (the magnetic impurities) are present in the compound, a different behaviour is observed at low temperature. For doping below
                        x = 0.5 in CexLa1−xCoIn5, figure 1.2, a decrease of the resistance is observed at low
                        temperature and superconductivity appears at even lower doping. Two reasons can
                        be invoked for the failure of the Kondo model for these concentrations:
                        • The exhaustion principle stands that there is not enough conduction electrons
                        to screen every magnetic moments when their density is too high.

                        19 juillet 2024 à 9 h 36 min#56303RÉPONDRE
                        Titouan R
                        @Dr Xavier : les deux thèses ne s’excluent pas. Il a pu avoir du bol, ce que je crois aussi, mais sa coloc le lui dit bien (elle eût pu lui dire qu’il s’agissait d’un autre problème technique)

                        19 juillet 2024 à 9 h 39 min#56305RÉPONDRE
                        Demi Habile
                        Figure 1.9: Scheme of an “unconventional” scenario for quantum criticality or Kondo
                        breakdown. In this scenario again the Kondo energy is unchanged at the transition,
                        but the Kondo lattice is and a characteristic energy scale of this domain vanishes.
                        A magnetic order may or may not appears at this QCP depending on the model.
                        The Fermi surface volume changes from small to large at the transition.
                        a divergence of the effective mass m⋆ at the QCP.
                        The magnetism in these cases is usually localized. For example, in a local scenario, the interaction between localized f shell electrons is tuned at the transition
                        so that the system becomes magnetic. At the appearance of the magnetism, a part
                        of the localized moments is taken out of the Fermi surface volume.
                        In contrary to the spin density wave scenarios, the temperature dependence
                        of resistivity and quantum criticality reproduces the ones observed experimentally.
                        This is even the main reason why these scenarios were developed.
                        The different scenarios are well described in the thesis of Benlagra [Benlagra 09].
                        In reality, the character of the f shell electrons is neither purely localized nor
                        delocalized, and probably so is the associated magnetism, implying the need of a
                        model mixing the two classes.
                        In this work, with the measurements of resistivity and determination of the
                        Fermi-liquid domain, we obtained under some assumption the dynamical exponent
                        z for CeCoIn5. We discuss our results in the framework of these two scenarios.
                        1.5 Unconventional superconductivity
                        The general mechanism for the pairing interaction is that an attractive force between
                        quasi-particles can be generated by their interactions. The interaction occurs as the
                        medium (charges, spin orientation, …) can be polarized by the quasi-particles.
                        Distortion of the ions lattice or magnetic background is sketched in figure 1.10.
                        1.5. UNCONVENTIONAL SUPERCONDUCTIVITY 19
                        (a) (b)
                        Figure 1.10: (a) Electron-phonon coupling: a first electron the polariser (blue)
                        distorted the lattice creating a positively charged region, that can attract other
                        electrons. The attraction is maximum for an electron with opposite momentum
                        (orange). (b) Magnetically mediated coupling for equal spin pairing (ferromagnetic
                        interactions): As in the phonon case, the first electron (blue) polarized the medium
                        with a certain spin orientation. Then a second electron (orange) with same spin
                        orientation will be attracted in the opposite direction. Opposite spin pairing is
                        possible in the case of anti-ferromagnetic interaction between the polarizer quasiparticle spin and the medium.
                        For spin mediated superconductivity, a peculiarity is that the medium is the
                        same electrons which become superconducting. Figure 1.10b sketch the situation
                        for ferromagnetic interactions between the spin of conduction electrons.
                        The polarization of the medium for the two channels (charge and spin) may
                        depend:
                        • on the charge (or spin) of the quasi-particle,
                        • on the coupling between the charge and the medium gi
                        • and on the susceptibility of the medium χi
                        ,
                        where i = c, n for the charge or spin chanel. It is also well known that pairing is a
                        retarded interaction, so what matters is χi(r, t), the retarded susceptibility, giving
                        the response after a time t following the excitation. The effective excitation can be
                        expressed as [Monthoux 07]:
                        Vint = −e

                        eg2
                        cχc(r, t) −
                        −→s

                        ·
                        −→s g2
                        sχs(r, t) (1.5.1)
                        Where e and e
                        ′ are the particles charges, s and s

                        the particles spins. The magnetic interactions would then depend on the amplitude of the retarded susceptibility,
                        20 CHAPTER 1. INTRODUCTION
                        a quantity that varies spatially, as sketched in figure 1.11. Hence for a given system,
                        the spin-spin interaction may be attractive or repulsive depending on the relative
                        position of the two quasi-particles
                        Figure 1.11: Charge and spin interaction versus distance. a and b charge-charge
                        interaction, no-interactions when the electron is at rest as the charge is balanced
                        between ions and the electron cloud. b An interaction is created by a moving
                        charge. c and d spin-spin interaction. c equal spin, triplet pairing for ferromagnetic
                        coupling, d opposite spin pairing AFM. From [Monthoux 07].
                        It was demonstrated that the interaction between spins of equal directions is
                        disadvantageous compared to opposite spin coupling as the inner product of the two
                        quasi-particle spins is a factor three smaller [Monthoux 99]. Anisotropy and Ising
                        systems with uniaxial fluctuations were, on the other hand, suggested to enhance
                        this interaction [Monthoux 01].
                        Superconductivity in a ferromagnet
                        Superconductivity and magnetism are often believed to be antagonist phases. Indeed, one property of the superconducting state is the Meissner effect, namely the
                        expulsion of field from the inner volume of the superconductors. However, two
                        mechanisms allow the coexistence of the two orders. First, it is well known that a
                        static magnetic field is expelled from a superconductor on the characteristic length
                        λ: the penetration depth. In a type two superconductor, if the distance between
                        vortices (due to the magnetic field) is smaller than this length dbetween vortices << λ,
                        a static magnetic order can coexist with superconductivity.
                        A well studied example of a compound with ferromagnetic and superconducting
                        orders is ErRh4B4, displayed in figure 1.12a. This compound first becomes a super-
                        1.5. UNCONVENTIONAL SUPERCONDUCTIVITY 21
                        conductor when the temperature is lowered below ≈ 8.7K, but then at ≈ 0.9K a long
                        range ferromagnetic order develops and superconductivity is rapidly suppressed.
                        (a)
                        0 2 4 6 8
                        0
                        20
                        40
                        60
                        80
                        100
                        120
                        140
                        160
                        PM
                        SC
                        FM
                        ( cm)
                        T (K)
                        H=0T
                        T2
                        fits
                        UCoGe j//c
                        (b)
                        Figure 1.12: Two compounds that display both ferromagnetic and superconducting
                        orders: (a) ErRh4B4 the compound becomes first a superconductor when temperature is lowered, but then superconductivity is suppressed with the appearance of a
                        ferromagnetic order. Figure from [Fertig 77]. (b) In UCoGe the ferromagnetic order
                        appears at higher temperature (∼ 2.4K) and then coexists with superconductivity
                        below about 700mK [Aoki 01].
                        A second possibility for the coexistence is if the magnetic order has a zero net
                        moment on the size of the cooper pairs, because it is rapidly spatially modulated.
                        This allows the coexistence of anti-ferromagnetism and superconductivity, or the
                        appearance of superconductivity in a compound with ferromagnetic domains alternating with a period a << ξ than the coherence length. Type one superconductivity
                        coexisting with a magnetic order is even possible in this case.
                        22 CHAPTER 1. INTRODUCTION
                        Such a coexistence is observed in ErRh4B4, in a small temperature range when
                        the temperature is cooled down: appearance of ferromagnetic domains is forced by
                        superconductivity, in order to satisfied this condition below TCurie. However, the
                        domain of coexistence of superconductivity with the magnetic order is very small
                        in this case, and superconductivity is suppressed when the ferromagnetic order is
                        established.
                        In a BCS superconductor, the Cooper pairs are made of electrons of opposite
                        momentum and opposite spin (k ↑, −k ↓). Upon applying a magnetic field, two
                        mechanisms will increase the energy of the pairs and therefore act as pair breakers:
                        • Due to Zeeman splitting, the energy of spin up will be decrease and the one of
                        spin down increased (if spin up are the majority spin) by an amount gµBH.
                        This effect is known as the Pauli (or parramagnetic) limitation, and superconductivity is suppressed when the energy gap ∆ ∼= gµBH.
                        • The interaction between the momentum of each electrons of the pair and the
                        magnetic field give rise to the orbital limitation. It is controlled by the term
                        1
                        2m
                        (p − eA~)
                        2
                        of the Hamiltonian and goes like
                        TSC
                        vF
                        2
                        .
                        In the first case discussed, when long range magnetic order coexists with superconductivity, these two effects will limit the superconducting domain.
                        Let us examine the situation in the ferromagnetic superconductors studied in
                        this work: UCoGe and URhGe.
                        • Both states are bulk as observed from specific heat transition for example.
                        Moreover, magnetic imaging in the case of UCoGe demonstrates that at least
                        at the surface, the ferromagnetism coexists with superconductivity (the ferromagnetic domain are unmodified by the appearance of superconductivity)
                        [Hykel 10]. Finally, NMR measurements, also show that no paramagnetic
                        phase persists below TSC, which implies true bulk coexistence of superconductivity and ferromagnetism [Ohta 10]. Furthermore, in these compounds, the
                        same f electrons are responsible for both states.
                        • In the two cases, Hc2(0) is very large for some field orientation Hc2 > 20T for
                        field parallel a-axis in the cases of UCoGe and URhGe (In the latter case in
                        the “re-entrant” phase so with an additional magnetic field of 12T along the
                        c-axis direction).
                        • internal field due to finite magnetization is negligible of the order of 20-100mT.
                        We can estimate the paramagnetic limitation in a superconductor as HP ∼=

                        gµB
                        and for a BCS superconductor ∆(0)
                        kBTSC
                        = 1.76 which implies HP
                        (T) ∼=
                        1.76
                        kBTSCgµB
                        ∼=
                        1.31TSC(K). This is orders of magnitude smaller than what is observed in the
                        compounds studied in this thesis, for example in UCoGe: TSC ∼= 0.6K and Hc2(H k
                        a, b-axis) > 20T which cannot be explained even in a strong coupling scenario with
                        singlet pairing.
                        A possibility to overcome this limitation is triplet pairing which can completely
                        suppress the difference of Zeeman energy between superconductivity and the normal
                        1.5. UNCONVENTIONAL SUPERCONDUCTIVITY 23
                        state and hence the paramagnetic limitation. So that the associated pair breaking
                        effect of the ferromagnetic exchange field is suppressed. In such a case, superconductivity and ferromagnetism can fully coexist. This paramagnetic limit suppression is
                        complete when the external applied field is collinear to the internal one. When the
                        external field and the magnetic moments are perpendicular, the paramagnetic limitation is weakened and is of the order of the exchange field [Mineev 10b]. In both
                        cases, the paramagnetic limit becomes negligible compared to the orbital limitation.
                        We should note that there is another possibility to increase the paramagnetic
                        limitation which is to allow the Cooper pairs to form with a non zero momentum
                        (
                        ~k ↑, −~k − ~q). Such a superconducting phase is called an FFLO state and has
                        a spatially modulated amplitude. Such a phase was observed in superconductorferromagnet junction [Zdravkov 10] and is claimed to exist close to the upper critical
                        field in CeCoIn5 [Bianchi 03a]. But such effect cannot increase Hc2(0) enough to
                        explain the phase diagram of UCoGe or URhGe.
                        The orbital limitation depends on the velocity of the quasi-particles forming the
                        Cooper pairs. As this velocity is small in the case in heavy fermion, owing to their
                        large masses, this limit can be quite high. In the compounds studied in this thesis
                        (URhGe an UCoGe) this limit can be higher than 20 Tesla and therefore the field
                        induced by the ferromagnetism of only about 20mT has negligible pair-breaking
                        effects due to this limitation.
                        Finally, two superconducting states with equal spin pairing are possible for a
                        ferromagnetic superconductor as UCoGe or URhGe: |↑↑> and |↓↓>.

                        2 Experimental Setup & methods
                        In this chapter I will briefly introduce, the experimental setups and the methods
                        used. For both setups, the part of the sample holder in the magnetic field is almost
                        entirely made out of silver instead of cooper. Cooper is commonly used in dilution
                        refrigerators, but the specific heat hyperfine contribution of silver is much smaller
                        than that of copper which allows for faster changes in temperature under magnetic
                        fields of 8 Tesla (particularly below 50mK). Both setups used an Attocube
                        R piezorotator, which allows precise rotation of the sample under magnetic field (step size
                        of about 0.0006 ◦
                        [Giesbers 09]). The position of the sample holder in magnetic field
                        is controlled with a Toshiba Hall sensor THS118.
                        2.1 resistivity setup
                        The setup presented here was used for the measurement of 3 samples of CeCoIn5.
                        Two of them are relatively small with lengths less than a millimeter. We want to
                        fit the obtained resistivity with power laws to determine the different temperature
                        regimes of the compound. For example in a Fermi-liquid case ρ(T) = ρ0 + AT2
                        .
                        One of the difficulty is that in the temperature range where this law is valid, the
                        AT2
                        term can be much smaller than ρ0. The aim is to define precisely which law
                        follow ρ(T) (ρ(T) ∝ T
                        2 or T) and in which temperature range. The changes of
                        temperature dependence are not abrupt but crossovers. Thus we need both high
                        precision on the resistivity and temperature and a well defined criterion to separate
                        the different regimes. Temperature measurement is discussed in section 2.3. Here I
                        will present our resistivity setup.
                        Resistivity is measured by the standard four wires AC technique. Four contacts
                        are made on the sample aligned along the longest direction. Current is applied
                        between the two external contact and voltage measured between the two internal
                        ones. Then the resistance of the sample is simply obtained with Ohm’s law:
                        R = U/I (2.1.1)
                        The precision of the measurements depends on the signal to noise ratio.
                        The main sources of noise are:
                        • inductive pick-up
                        25
                        26 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.2: Resistivity setup on
                        the dilution fridge. Sample holder
                        is made of silver. Attocube
                        R
                        piezo-rotator on the right, with
                        the rotating stage in silver that is
                        gold coated. The Hall probe and
                        thermometer can be seen on the
                        left of the gold coated plate.
                        – Wire loops that can pick-up external oscillating magnetic field (50Hz,
                        …).
                        – vibrating wires, for measurement under magnetic field.
                        • 300K noise (Instruments, radiation)
                        Inside the dilution, the setup is well insulated from the external electromagnetic
                        noise. The wires are always fixed to minimize vibration, and we put filters at 300K
                        on each wire to cut high frequencies. Because we wanted to rotate the sample in
                        field, minimization of wires vibrations was obtained by fixing the wires on a silver
                        foil (see figure 2.2) which can be wrapped around the setup with a minimum torque
                        on the piezo rotator. Then, to get a high precision on the measurement of ρ(T),
                        we need to have the biggest signal possible and to amplify it as soon as possible,
                        preferably inside the dilution. We can use four techniques to maximize the signal:
                        • use the maximum excitation current,
                        • get a sample with a high geometrical factor l/S,
                        • use a low temperature transformers,
                        • use a room temperature preamplifier.
                        The limiting excitation current is the one that generates a power heating the
                        sample above a maximum allowed threshold to be defined (see figure 2.3). The
                        power generated is proportional to the resistance of the system:
                        Pheating = RI2
                        (2.1.2)
                        2.1. RESISTIVITY SETUP 27
                        Where R is the addition of the sample and contact resistances, but is dominated by
                        the latter. Heating of the sample is controlled by Pheating and the thermal resistance
                        to the fridge: Rth.
                        Pheating = ∆T/RT h. (2.1.3)
                        For a constant value of (∆T/T), the maximum current is given by:
                        I
                        2 ∝

                        ∆T
                        T
                        T
                        RRth
                        (2.1.4)
                        Hence, to be able to apply a large current, we need to minimize both the current
                        wire contact resistance (R) and the thermal resistance between sample and sample
                        stage (RT h.). The samples to sample stage contacts where done with the minimum
                        amount of G.E. (General Electric) varnish for the contact to be electrically insulating. The thermal contact is due both to the phonon transport through the G.E.
                        varnish and the electrical one through the current wires connected to the sample
                        holder (grounded).
                        1E-4 0,01
                        6,3×10-4
                        6,6×10-4
                        I (mA)
                        R ( )
                        CeCoIn5
                        j// c 25mK, 5.5Tesla
                        I
                        max
                        (a)
                        10 100
                        1E-3
                        0,01
                        0,1
                        I = T
                        1/2
                        I
                        max
                        CeCoIn5
                        j// c
                        I
                        max
                        CeLaCoIn5
                        j// c
                        I (mA)
                        T (mK)
                        (b)
                        Figure 2.3: (a) Current dependence of the resistivity of sample B at 25 mK and 5.5
                        Tesla. Below Imax = 3µA, the temperature of the sample is constant and so is the
                        resistance for larger current we clearly observe an increase of the resistance due to
                        the heating of the sample. (b) Plot of Imax versus temperature for samples A and
                        B.
                        Practically, we used the largest current possible, limited by the detection of a
                        heating above the noise level, as shown on figure 2.3. For the three samples we used
                        currents between 1.5 µA and 1 mA rising as the square root of the temperature
                        (meaning that the thermal contact of the sample is constant). The amplitude of the
                        current used for each sample was determined independently from curves as shown
                        on figure 2.3.
                        The geometrical factor is mostly given by the size of the crystals that can be
                        grown. CeCoIn5 grows in plate-like crystals with the c-axis being the short axis.
                        The maximum thickness obtained is about 600 µm. To take the best advantage of
                        28 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.5: Electrical scheme of the resistive setup. Low temperature transformer
                        are placed at 4K. The high gain of the
                        transformer implies that the primary coil
                        contains only few loop (3 for gain 1000).
                        Therefore the impedance of the primary
                        coil is low at the frequencies used for the
                        measurement. For the transformer to amplifies the sample voltage, it is required
                        that Lω >> Rtot, where Rtot is the total
                        resistance of the sample and wires.
                        the sample shape and improve the current distribution homogeneity, we solder the
                        current wires at the extremities of the crystal while the two voltage contacts are
                        made on the top side.
                        The difficulty of using low temperature transformers is that the impedance of
                        the primary coil is low, as the coil is made of only a few loops (3 for gain 1000). For
                        the circuit to work, the impedance of the transformer has to be larger than the total
                        resistance of the circuit Lω >> Rtot (figure 2.5). We used CMR Low Temperature
                        Transformer that have an impedance at 50Hz Lω ≃ 200mΩ. At low temperature,
                        the wires between the transformer and samples have a resistance of about 5mΩ per
                        wire, mainly due to the use of micro-connectors, which make the sample mounting
                        easier (RW ires−connectors in figure 2.5). The other contribution comes from the contact
                        on the sample and the gold wires used to make these contacts (Fig 2.8). We used
                        38µm gold wire as they have the better residual ratio and therefore for a wire of
                        5mm its resistivity is about 2mΩ at low temperature.
                        Finally the contact resistance between the gold wires and the sample has to
                        be very small, both to be able to use low temperature transformers and in order
                        to minimize the limitation of the current that can be used for the measurements
                        due to Joule heating. Contacts of diameter bigger than the mean free path of
                        the material are limited by the constriction resistance and follow the expression:
                        2.1. RESISTIVITY SETUP 29
                        0 100 200 300
                        0,002
                        0,003
                        0
                        40
                        I=50mA no filter
                        I=20mA with filter 10nF
                        R
                        (Hz)
                        phase °
                        (a) (b)
                        Figure 2.6: (a) Response of the transformer at different frequency. The frequency
                        must be high enough for the circuit to work Lω >> Rtot. The long wires and
                        300K filters add capacitances between the wires and the ground that dephases the
                        signal at high frequency. For the experiment we use frequencies in the range 30-
                        75Hz (hatched blue region). (b) Ideal response of the transformers for different
                        matching impedances C=10mΩ, D=100mΩ [Ltd. 10]. The response observed in (a)
                        correspond to a circuit impedance between 10 and 100mΩ as expected.
                        0 100 200 300
                        0,0
                        0,5
                        1,0
                        0 4 8
                        0,00
                        0,05
                        0,10
                        17 m RRR = 8,7
                        25 m Annealed RRR = 9,4
                        38 m RRR= 57,4
                        100 m Annealed RRR = 17
                        (T)/(300)
                        T (K)
                        Figure 2.8: Resistivity of several Gold
                        wires. The two different behaviours correspond to different techniques for the production of the wires. The wires are either
                        hard for small diameter or annealed for
                        bigger ones. Further annealing was not
                        successful in improving the wire quality.
                        Rcontact =
                        ρ1(T)+ρ2(T)
                        2d where ρi(T) i = 1, 2 are the resistivity of the two materials in
                        contact and d the diameter of the contact. After ion gun etching we deposited Au
                        stripes (with Ti underlayer) on each samples. Then the gold wires were spot welded.
                        We achieved contact resistances < 1mΩ. This corresponds to a contact diameter
                        bigger than 30µm and emphasizes the importance of the use of large diameter gold
                        wires. The drawback of the use of large diameter gold wires, is that the strain on
                        the spot welded contacts is increased, as the wires are less easy to bend. We add
                        silver paint on each contact to improve it mechanical strength (Fig 2.10).
                        The use of transformers reduces the range of frequency that can be used for
                        the measurement. The frequency must be high enough for the circuit to work
                        30 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.10: Samples of CeCoIn5 (A) the
                        long direction is the crystallographic aaxis. 38 µm wires are used for the voltage
                        and current contacts. Contacts are made
                        by spot welding covered with silver paint
                        for electrical and mechanical efficiency
                        Lω >> Rtot. But also not to high, as the long wires in the dilution, and 300K filters
                        add capacitances between the wires and the ground that dephases the signal at high
                        frequency. We use frequencies in the range 30-75Hz as this corresponds to the best
                        response of the transformer at 4K (figure 2.6).
                        2.2 Thermal conductivity setup
                        principle and realization
                        The principle for the measurement of thermal conductivity is simple. One side of
                        the sample to be measured is cooled by the dilution and we applied some heat power
                        (P) on the other side. A thermal gradient (∆T) is thus created in the sample and
                        measured by two thermometers. The thermal conductivity is then given by:
                        κ =
                        P
                        ∆T
                        l
                        S
                        (2.2.1)
                        Where l/S is the geometrical factor with l the length between the two thermometers contacts on the sample, and S the cross section of the sample.
                        Figure 2.11 displays two pictures of our setup. The sample stage consists of a
                        2cm squared silver frame screwed on the piezo-rotator. The frame has a finger on one
                        side that allows to fix the cold end of the bar shape sample. The two Matshushita
                        carbon resistance thermometers are glued on a small silver foil that is then fixed
                        to the silver frame with kevlar wires. Similarly the heater, a 10kΩ metallic film
                        resistance, is also glued on a silver foil and fixed to the silver frame with kevlar
                        wires. Then 25µm gold wires are used to connect the sample to the thermometer
                        and heater. Spot welding and silver paint is used at the sample side, silver paint
                        only at the silver foil side to make the contact. Silver foil and gold wires are bent to
                        avoid mechanical stress on the contacts if the thermometers or the heater vibrates.
                        Vibrations are likely when the dilution refrigerator is inserted inside the dewar.
                        Electrical connections are then made with pure NbTi superconducting wires of
                        diameter 25 µm (35 µm with insulation) and length of about 10cm. The resistance
                        of 1 wire at 10K (above TSC) is about 150Ω. The thermometers are measured with 4
                        wires; two more wires are connected to the two thermometer’s silver foil for voltage
                        2.2. THERMAL CONDUCTIVITY SETUP 31
                        (a) (b)
                        Figure 2.11: (a) UCoGe sample with 25 µm diameter gold wires. The wires are
                        soldered with spot welding to minimize contact resistivity. (b) Thermal conductivity
                        setup, the sample (a) is mounted on a silver sample holder on the cold side. Two
                        gold wires connect to the two thermometers, and the three last gold wires on the
                        hot side of the sample are used to connect the heater.
                        measurement. The heater is connected with 2 wires plus one wire on the silver foil
                        to apply current. This allows measurements of thermal conductivity even above the
                        superconducting transition of the NbTi wires. At the superconducting transition of
                        the wires the resistance of the heater is increased by 1.5% (150Ω/10kΩ).
                        In the same setup we can also measure thermoelectric power. For this matter,
                        continuous copper wires connect the voltage from 4K up to the nano-voltmeter at
                        300K. Superconducting wires are used between 4K and the sample stage. Finally our
                        setup also allows resistivity measurements in the standard 4 contacts configuration.
                        As the same contacts are used for thermal conductivity and resistivity, the two
                        measurements have the same geometrical factor. This allows an easy check of the
                        setup with the Wiedemann-Franz law.
                        Sources of errors
                        The first difficulty for the measurement of thermal conductivity is that the thermometers used to measure the heat gradient are never perfectly calibrated. Hence,
                        the real thermal gradient is the temperature difference of the two thermometers
                        with, and without, heat flow. The thermal conductivity is calculated from:
                        κ =
                        P
                        (Thot − Tcold)P6=0 − (Thot − Tcold)P =0
                        l
                        S
                        (2.2.2)
                        A scheme of the actual setup is represented in figure 2.13. Another difficulty
                        32 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.13: Scheme of the thermal
                        conductivity setup. The difficulties
                        of the setup are: First to have the
                        heat current flowing only through
                        the crystal, second to have a good
                        thermalisation of the thermometers
                        on the sample (T
                        mes
                        i = Ti), and
                        third, for a given heat gradient in the
                        sample, to have a not too big one between the sample stage and the sample. To meet these requirements,
                        the four contact thermal resistances
                        on the sample (pink Rci) have to be
                        as small as possible and the thermal contact of the measuring wires
                        (3 leak resistance Rli green) as large
                        as possible.
                        comes from the fact that the thermometers and the heater of the real setup are not
                        perfectly insulated from the environment. Hence we may have two error sources:
                        • The power dissipated from the resistance will not entirely flow through the
                        sample,
                        • The temperature of the thermometers is different from the one at the contacts
                        on the sample.
                        Heat flow is analogous to current flow and from figure 2.13, we can make the
                        analogy of a voltage divider to find the real heat flow through the sample and
                        temperature gradient between the sample and thermometers. The sample thermal
                        resistance is neglected as its contribution is very small. With definitions of figure
                        2.13, we can calculate the difference between:
                        • the power generated by the heater Pheater and the one applied through the
                        sample Psample,
                        • and the temperature of the thermometer T
                        mes
                        i
                        and the one on the sample Ti
                        ,
                        i = hot, cold.
                        We call the difference between the thermometers temperature and the fridge
                        temperature: ¯T
                        i
                        j = T
                        i
                        j − Tfridge with i = “” or mes, j = hot or cold and we obtain:
                        2.2. THERMAL CONDUCTIVITY SETUP 33
                        Psample = Pheater
                        Rl1
                        Rl1 + Rc1 + Rc4
                        Rl2 + Rc2
                        Rl2 + Rc2 + Rc4
                        T
                        mes ¯
                        hot = T¯
                        hot
                        Rl2
                        Rl2 + Rc2
                        ∼= T¯
                        hot(1 −
                        Rc2
                        Rl2
                        )
                        T
                        mes ¯
                        cold = T¯
                        cold
                        Rl3
                        Rl3 + Rc3
                        ∼= T¯
                        cold(1 −
                        Rc3
                        Rl3
                        )
                        (2.2.3)
                        The temperature gradient in the sample (∆T
                        sample) is usually much smaller
                        than the temperature gradient between the sample and fridge (T¯
                        cold) and we can
                        write: T¯
                        hot = T¯
                        cold + ∆T
                        sample. The error on the temperature gradient due to these
                        differences can then be calculated:
                        ∆T
                        mes = (T
                        mes ¯
                        hot −T
                        mes ¯
                        cold )P6=0−∆T0 = ∆TP6=0 − ∆T0
                        | {z }
                        ∆Tsample
                        +

                        

                        cold
                        Rc3
                        Rl3

                        Rc2
                        Rl2

                        | {z }
                        1
                        − ∆T
                        sampleRc2
                        Rl2
                        | {z }
                        2

                        
                        | {z }
                        unwanted contribution
                        (2.2.4)
                        The unwanted contribution can be important if the two contact resistances Rc2
                        and Rc3 are different and not too small compared to the leak resistances Rl2 andRl3
                        and as Rc4 is usually larger than the sample resistance: T¯
                        cold > ∆T
                        sample. Note
                        that depending on the relative contact quality of the cold and hot thermometers,
                        correction may change sign!
                        In our setup, we try to maximize the leak resistance (Rli), and for this reason, we
                        use pur NbTi wires and very thin supporting kevlar wires. We also try to minimize
                        the contact resistances (Rci). We can estimate the precision of the setup from
                        equation 2.2.3 and 2.2.4.
                        The leak resistances are composed of two contributions. We convert thermal
                        resistance in units of Ω using the Wiedemann-Franz law: Rth(KW−1
                        )·T L0 = Rth(Ω)
                        with L0 = 2.44 · 10−8WΩK−2
                        , for comparison with electronic contribution. First the
                        thermal resistance of the Kevlar wires:
                        RT h Kevlar wires =
                        T L0
                        κKevlar wires
                        l
                        S
                        ∼= 550Ω/K (2.2.5)
                        for κKevlar wires/T2 ∼= 3·10−3Wm−1K−3
                        [Ventura 09], l=5mm, Φ = 17µm. There are
                        12 kevlar wires per thermometer and for the heater. The second contribution is from
                        the superconducting NbTi wires, with 5 wires in parallel for the two thermometers
                        and 3 wires for the heater all of them having an electrical resistance of about 150Ω in
                        the normal state. In the superconducting state, the thermal resistance is increased
                        due to the gap opening, but then the contribution of phonons should also be taken
                        into account. Thus the leak thermal resistance at 1K are in the worst scenario
                        about:
                        Rl1
                        ∼= 25Ω (1/(3/150+12/550)) Rl2
                        ∼= Rl3
                        ∼= 20Ω (1/(5/150+12/550)) (2.2.6)
                        larger at lower temperature and smaller at higher temperature (∼= 5Ω at 10K).
                        34 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.14: Scheme for the measure of the electrical contact resistance. Current
                        is applied through a voltage contact and the sample holder (cold end). The four
                        contacts plus the NbTi wire plus the gold wire are measured. The value of the spot
                        welding contact can be singled out at the superconducting transition of the sample
                        (height of the transition).
                        The contact resistances are more complicated to measure. We measured the
                        electrical resistance using a setup as sketch on figure 2.14, with the electrical current
                        flowing through one voltage wire, and hence, we measure the resistance of: 1 nanoconnector, two solder contacts of the superconducting wire, the superconducting
                        wire, the silver foil, the silver paste contact between the silver foil and the gold wire,
                        the gold wire, and its contact on the sample. Doing so for the UCoGe sample, we
                        found that the resistance of the two voltages contacts was very different 40mΩ and
                        400mΩ respectively. We believe this difference comes mainly from the difficulties to
                        solder the NbTi superconducting wires and not from the gold wire contact. Indeed,
                        at the superconducting transition of the sample, the drop in resistance was of a
                        few mΩ. This value is characteristic of the gold wire-sample contact. The contact
                        between the gold wire and the silver foil with silver paint is easy to do and hence
                        normally good. In a different way we can measure the fridge-sample contact thermal
                        resistance, measuring its thermal conductivity κfridge−sample = P/(Tcold − Tfridge).
                        We obtained a thermal contact of a few mΩ (figure 2.15). Hence, we can estimate
                        all the contact resistances as:
                        Rc1
                        ∼= Rc4
                        ∼= 4mΩ Rc2
                        ∼= Rc3
                        ∼= 15mΩ (2.2.7)
                        as the contact on the thermometer are made of only 1 gold wire instead of 3 for the
                        heater or fridge-sample contact.
                        Precision of the measurements
                        Finally from equation 2.2.3 we deduce that more that 99.9% of the power crosses
                        the sample. Similarly from equation 2.2.4 the error on the temperature gradient can
                        be in the worst case (1 thermometer contact resistance is 0 and the other 20mΩ)
                        about 0.1% of the sample temperature (Tfridge). However, if we measure thermal
                        2.2. THERMAL CONDUCTIVITY SETUP 35
                        0.1 1 10
                        0
                        1
                        2
                        3
                        4
                        RThermic (m )
                        T (K)
                        URhGe H=0
                        Fridge-Sample contact
                        Figure 2.15: Fridge-sample thermal contact obtained from thermal conductivity
                        data
                        conductivity with a heat gradient of 1%Tfridge, this can lead to an error of 10% on ∆T
                        and thus on κ(T). We checked our measurements in two differents ways: measuring
                        the same sample in the identicual conditions with differents heat gradients, typically
                        ∆T ∈ [0.5, 5]%. The differences lies in the noise value of the measurement (∼ 1%).
                        This insures that the “unwanted contribution 2” is small. The second technique is
                        to check the Wiedemann-Franz law L0 = κ/σT that is always obeyed for T → 0
                        (see for example [Ashcroft 76, p. 322]). In all our measurement we found that the
                        Wiedemann-Franz law was obeyed within a few percent, which allows us to say
                        that the unwanted contribution is of this order. The reason is certainly that the
                        two thermometers contacts resistance have a similar value and it insures that the
                        “unwanted contribution 1” is also small.
                        Another reason why we need low contact resistances between the fridge and the
                        sample is that this determines the lowest temperature to which we can measure
                        thermal conductivity. Indeed, as the samples measured are good metals, their thermal resistivity even with a good geometrical factor is only about 0.2mΩ. This is
                        about 20 times less than the thermal contact measured between the sample and
                        fridge (see figure 2.15). Hence the thermal gradient between the fridge and sample
                        is about 20 times the thermal gradient in the sample. This makes low temperature
                        measurements time consuming as for each point of thermal conductivity, the fridge
                        has to be regulated at two temperatures: at the base temperature with heat flow
                        through the sample ∆TP6=0 (a on figure 2.17), and at the sample temperature with
                        no power ∆TP =0 (b on figure 2.17). For a ∆T = 3% these two temperatures are
                        separated by 60% and the fridge has to be cooled down for the next point if we want
                        36 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.17: Evolution of the temperatures and power for one point of thermal
                        conductivity. Top: resistance of the two
                        samples thermometers, middle: temperature of the fridge and bottom: power applied on the sample (to create or not a
                        heat gradient). The different steps for a
                        thermal conductivity measurement are: a
                        At base temperature, with a heat gradient
                        in the sample we measure the ∆T(P 6= 0).
                        b The heat power is switched off and the
                        program regulates the fridge temperature
                        such that the cold thermometer has the
                        same value as in a. Then we measure
                        ∆T(P = 0). c The fridge is cooled down
                        for the next point.
                        700
                        800
                        900 Tcold
                        Thot
                        R ( )
                        55
                        60
                        65
                        70
                        75
                        80
                        Tfridge
                        T (mK)
                        21 22 23 0
                        1
                        b c a b c a
                        P (arbitrary units)
                        t (mn)
                        a
                        data spacing of less than 60% (c on figure 2.17). This last step can take quite long
                        time at low temperature (< 50mK).
                        2.3 Temperature measurements
                        Temperature measurement at very low temperature is not the easiest task. I will
                        briefly describe how we do it on the fridge used during my thesis.
                        The main thermometers are located below the mixing chamber in a compensated field region. They are used for the calibration of other thermometers and
                        regulation of the fridge temperature. For the range 30K-100mK we used two Ge
                        thermometers (doped semiconductor resistance thermometers). The resistance of
                        these thermometers is highly reproducible with thermal cycling. For the lowest
                        temperatures (100mK-6mK), we used a carbon resistance thermometer. The resistance of this thermometer is not reproducible with thermal cycle and has to be
                        calibrated each time the cryostat is cooled down. For this calibration, we use a
                        CMN (cerous magnesium nitrate) paramagnetic salt. The temperature is obtained
                        by fitting the susceptibility (measured with a mutual inductance bridge) of the CMN
                        with a Curie-Weiss law:
                        χCMN =
                        C
                        TCMN + θ
                        , M = M0(1 + αχCMN ) (2.3.1)
                        Where M0 and αC are constants to be determined and θ is related to the N´eel
                        temperature of the salt, which also depends on its geometrical factor through de-
                        2.3. TEMPERATURE MEASUREMENTS 37
                        0.516 0.518 0.520
                        -0.5
                        0.0
                        0.5
                        0.0156 0.0158 0.0160 0.0162
                        -0.4
                        -0.2
                        0.0
                        0.2
                        0.4
                        0.6
                        0.204 0.205 0.206
                        -0.4
                        -0.2
                        0.0
                        0.2
                        0.4
                        0.098 0.099 0.100
                        -0.5
                        0.0
                        0.5
                        inductance [abitrary units]
                        Cd
                        (515 mK)
                        W
                        (15-17 mK)
                        AuIn2
                        (205.55 mK)
                        T (K) fit Ge1
                        Ir
                        (98.87 mK)
                        Figure 2.18: Susceptibility measurements of the fixed points, plotted versus the
                        temperature of fridge as given by the resistive thermometers (named Ge1). Values
                        in brackets give the tabulated value.
                        magnetization effects. For our device θ ∼=1mK and is reproducible with thermal
                        cycling. M0 and αC depend also of the environment and are determined from a
                        high temperature fit to the Ge thermometer. The CMN is very sensitive to magnetic field and can only be used when its surrounding has been properly demagnetized. The dilution fridge is equipped with 10 fixed points (temperature tabulated
                        superconducting phase transitions) from the National Bureau of Standard (series
                        767 and 768) covering the range 15mK-7K. We used them to check the calibration
                        of the thermometers at the beginning of my thesis, figure 2.18. They also allow to
                        precisely determine the value of θ. A complete and absolute calibration at higher
                        temperature is also possible with a He3 pot (0.5K< T <3.5K), to calibrate the Ge
                        thermometers. Gas pressure of the liquid-gas coexistence of He3
                        is used in this case
                        to obtain the temperature. As these processes take a lot of time we limited ourself
                        to:
                        • calibration of the CMN just after the fridge is cooled down (We demagnetize
                        the lower part of the dilution at 300K before cooling)
                        • followed by a calibration of the carbon thermometer with the CMN thermometer.
                        38 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        • once in a while (every 3-5 years) check of the full calibration with the fixed
                        points and determination of θ for the Curie-Weiss law.
                        We estimate that the precision on the absolute temperature we get this way is
                        of about 3% at 15mK, to a maximum of a few mK at 1K.
                        The second type of thermometers are used at the sample stage under magnetic
                        field. They are the thermometers used to measure the heat gradient for thermal
                        conductivity or the temperature of the sample in the case of resistivity measurements. These thermometers need to be recalibrated at each different magnetic field.
                        Calibration is done with the main thermometer located in a compensated field region.
                        For thermal conductivity measurements or to fit with a power law the resistivity
                        data, it is important to have a high relative precision in our thermometry. This
                        is possible as the variation of resistance of the thermometer with temperature is
                        smooth. It requires a good fitting technique. Indeed, the temperature dependence
                        of the resistance of the thermometers with temperature is complicated and cannot
                        be fitted with a single function deduced from a physical law in its full temperature
                        range. Hence we used an approximated function for example for the Matshushita
                        carbon resistance thermometers we have:
                        (TMatshushita)
                        0.5 = F(ln(RMatshushita)) (2.3.2)
                        where F(x) is approximately a linear function. F(x) is precisely a polynomial best
                        fit on a smaller interval, typically the equivalent in resistance of 100mK, centered on
                        the resistance value for which we want to calculate the temperature (spline interpolation). The interval is hence sliding with x on the calibration points. To avoid any
                        abrupt change when a new point is added to the interval, the calibration points are
                        weighted: 1 if they are part of the interval and smoothly (exponentially) decreasing
                        when outside of the interval. The weight is then used for the interpolation. The
                        different parameters are adjusted to get the best compromise for the function to
                        be accurate and vary smoothly. We obtain this way a relative precision of about
                        0.5% over the full temperature range (8mK-10K), and of about 0.05% on a range of
                        5% of the temperature. A heat gradient less than 5% is typically used for thermal
                        conductivity.
                        Coulomb Blocade Thermometer
                        Working principle
                        The technique described above only works because our dilution has a field compensated region. Magnets with field compensated region are only available for relatively
                        low field. We could go up to 8.5 Tesla. Thermometers that have no or a weak fieldh
                        dependence are therefore very important if one wants to make higher field measurements. Coulomb Blocade Thermometers (CBT) have such properties in addition to
                        being primary thermometers and hence are, theoretically, the perfect thermometer
                        desired by an experimentalist. We tested a CBT versus our thermometry. If our
                        measurement technique is not yet fully satisfactory, the device itself shows promising
                        response.

                        19 juillet 2024 à 9 h 42 min#56307RÉPONDRE
                        Dr Xavier
                        @Titouan – Pas faux, mais j’avais pas perçu que sa coloc l’avait percé à jour.
                        Sinon je commence à m’y faire à ce nouveau Forum, c’est comme chercher des messages tombés sous une avalanche, c’est rigolo.

                        19 juillet 2024 à 9 h 43 min#56309RÉPONDRE
                        Demi Habile
                        Figure 1.9: Scheme of an “unconventional” scenario for quantum criticality or Kondo
                        breakdown. In this scenario again the Kondo energy is unchanged at the transition,
                        but the Kondo lattice is and a characteristic energy scale of this domain vanishes.
                        A magnetic order may or may not appears at this QCP depending on the model.
                        The Fermi surface volume changes from small to large at the transition.
                        a divergence of the effective mass m⋆ at the QCP.
                        The magnetism in these cases is usually localized. For example, in a local scenario, the interaction between localized f shell electrons is tuned at the transition
                        so that the system becomes magnetic. At the appearance of the magnetism, a part
                        of the localized moments is taken out of the Fermi surface volume.
                        In contrary to the spin density wave scenarios, the temperature dependence
                        of resistivity and quantum criticality reproduces the ones observed experimentally.
                        This is even the mhain reason why these scenarios were developed.
                        The different scenarios are well described in the thesis of Benlagra [Benlagra 09].
                        In reality, the character of the f shell electrons is neither purely localized nor
                        delocalized, and probably so is the associated magnetism, implying the need of a
                        model mixing the two classes.
                        In this work, with the measurements of resistivity and determination of the
                        Fermi-liquid domain, we obtained under some assumption the dynamical exponent
                        z for CeCoIn5. We discuss our results in the framework of these two scenarios.
                        1.5 Unconventional superconductivity
                        The general mechanism for the pairing interaction is that an attractive force between
                        quasi-particles can be generated by their interactions. The interaction occurs as the
                        medium (charges, spin orientation, …) can be polarized by the quasi-particles.
                        Distortion of the ions lattice or magnetic background is sketched in figure 1.10.
                        1.5. UNCONVENTIONAL SUPERCONDUCTIVITY 19
                        (a) (b)
                        Figure 1.10: (a) Electron-phonon coupling: a first electron the polariser (blue)
                        distorted the lattice creating a positively charged region, that can attract other
                        electrons. The attraction is maximum for an electron with opposite momentum
                        (orange). (b) Magnetically mediated coupling for equal spin pairing (ferromagnetic
                        interactions): As in the phonon case, the first electron (blue) polarized the medium
                        with a certain spin orientation. Then a second electron (orange) with same spin
                        orientation will be attracted in the opposite direction. Opposite spin pairing is
                        possible in the case of anti-ferromagnetic interaction between the polarizer quasiparticle spin and the medium.
                        For spin mediated superconductivity, a peculiarity is that the medium is the
                        same electrons which become superconducting. Figure 1.10b sketch the situation
                        for ferromagnetic interactions between the spin of conduction electrons.
                        The polarization of the medium for the two channels (charge and spin) may
                        depend:
                        • on the charge (or spin) of the quasi-particle,
                        • on the coupling between the charge and the medium gi
                        • and on the susceptibility of the medium χi
                        ,
                        where i = c, n for the charge or spin chanel. It is also well known that pairing is a
                        retarded interaction, so what matters is χi(r, t), the retarded susceptibility, giving
                        the response after a time t following the excitation. The effective excitation can be
                        expressed as [Monthoux 07]:
                        Vint = −e

                        eg2
                        cχc(r, t) −
                        −→s

                        ·
                        −→s g2
                        sχs(r, t) (1.5.1)
                        Where e and e
                        ′ are the particles charges, s and s

                        the particles spins. The magnetic interactions would then depend on the amplitude of the retarded susceptibility,
                        20 CHAPTER 1. INTRODUCTION
                        a quantity that varies spatially, as sketched in figure 1.11. Hence for a given system,
                        the spin-spin interaction may be attractive or repulsive depending on the relative
                        position of the two quasi-particles
                        Figure 1.11: Charge and spin interaction versus distance. a and b charge-charge
                        interaction, no-interactions when the electron is at rest as the charge is balanced
                        between ions and the electron cloud. b An interaction is created by a moving
                        charge. c and d spin-spin interaction. c equal spin, triplet pairing for ferromagnetic
                        coupling, d opposite spin pairing AFM. From [Monthoux 07].
                        It was demonstrated that the interaction between spins of equal directions is
                        disadvantageous compared to opposite spin coupling as the inner product of the two
                        quasi-particle spins is a factor three smaller [Monthoux 99]. Anisotropy and Ising
                        systems with uniaxial fluctuations were, on the other hand, suggested to enhance
                        this interaction [Monthoux 01].
                        Superconductivity in a ferromagnet
                        Superconductivity and magnetism are often believed to be antagonist phases. Indeed, one property of the superconducting state is the Meissner effect, namely the
                        expulsion of field from the inner volume of the superconductors. However, two
                        mechanisms allow the coexistence of the two orders. First, it is well known that a
                        static magnetic field is expelled from a superconductor on the characteristic length
                        λ: the penetration depth. In a type two superconductor, if the distance between
                        vortices (due to the magnetic field) is smaller than this length dbetween vortices << λ,
                        a static magnetic order can coexist with superconductivity.
                        A well studied example of a compound with ferromagnetic and superconducting
                        orders is ErRh4B4, displayed in figure 1.12a. This compound first becomes a super-
                        1.5. UNCONVENTIONAL SUPERCONDUCTIVITY 21
                        conductor when the temperature is lowered below ≈ 8.7K, but then at ≈ 0.9K a long
                        range ferromagnetic order develops and superconductivity is rapidly suppressed.
                        (a)
                        0 2 4 6 8
                        0
                        20
                        40
                        60
                        80
                        100
                        120
                        140
                        160
                        PM
                        SC
                        FM
                        ( cm)
                        T (K)
                        H=0T
                        T2
                        fits
                        UCoGe j//c
                        (b)
                        Figure 1.12: Two compounds that display both ferromagnetic and superconducting
                        orders: (a) ErRh4B4 the compound becomes first a superconductor when temperature is lowered, but then superconductivity is suppressed with the appearance of a
                        ferromagnetic order. Figure from [Fertig 77]. (b) In UCoGe the ferromagnetic order
                        appears at higher temperature (∼ 2.4K) and then coexists with superconductivity
                        below about 700mK [Aoki 01].
                        A second possibility for the coexistence is if the magnetic order has a zero net
                        moment on the size of the cooper pairs, because it is rapidly spatially modulated.
                        This allows the coexistence of anti-ferromagnetism and superconductivity, or the
                        appearance of superconductivity in a compound with ferromagnetic domains alternating with a period a << ξ than the coherence length. Type one superconductivity
                        coexisting with a magnetic order is even possible in this case.
                        22 CHAPTER 1. INTRODUCTION
                        Such a coexistence is observed in ErRh4B4, in a small temperature range when
                        the temperature is cooled down: appearance of ferromagnetic domains is forced by
                        superconductivity, in order to satisfied this condition below TCurie. However, the
                        domain of coexistence of superconductivity with the magnetic order is very small
                        in this case, and superconductivity is suppressed when the ferromagnetic order is
                        established.
                        In a BCS superconductor, the Cooper pairs are made of electrons of opposite
                        momentum and opposite spin (k ↑, −k ↓). Upon applying a magnetic field, two
                        mechanisms will increase the energy of the pairs and therefore act as pair breakers:
                        • Due to Zeeman splitting, the energy of spin up will be decrease and the one of
                        spin down increased (if spin up are the majority spin) by an amount gµBH.
                        This effect is known as the Pauli (or parramagnetic) limitation, and superconductivity is suppressed when the energy gap ∆ ∼= gµBH.
                        • The interaction between the momentum of each electrons of the pair and the
                        magnetic field give rise to the orbital limitation. It is controlled by the term
                        1
                        2m
                        (p − eA~)
                        2
                        of the Hamiltonian and goes like
                        TSC
                        vF
                        2
                        .
                        In the first case discussed, when long range magnetic order coexists with superconductivity, these two effects will limit the superconducting domain.
                        Let us examine the situation in the ferromagnetic superconductors studied in
                        this work: UCoGe and URhGe.
                        • Both states are bulk as observed from specific heat transition for example.
                        Moreover, magnetic imaging in the case of UCoGe demonstrates that at least
                        at the surface, the ferromagnetism coexists with superconductivity (the ferromagnetic domain are unmodified by the appearance of superconductivity)
                        [Hykel 10]. Finally, NMR measurements, also show that no paramagnetic
                        phase persists below TSC, which implies true bulk coexistence of superconductivity and ferromagnetism [Ohta 10]. Furthermore, in these compounds, the
                        same f electrons are responsible for both states.
                        • In the two cases, Hc2(0) is very large for some field orientation Hc2 > 20T for
                        field parallel a-axis in the cases of UCoGe and URhGe (In the latter case in
                        the “re-entrant” phase so with an additional magnetic field of 12T along the
                        c-axis direction).
                        • internal field due to finite magnetization is negligible of the order of 20-100mT.
                        We can estimate the paramagnetic limitation in a superconductor as HP ∼=

                        gµB
                        and for a BCS superconductor ∆(0)
                        kBTSC
                        = 1.76 which implies HP
                        (T) ∼=
                        1.76
                        kBTSCgµB
                        ∼=
                        1.31TSC(K). This is orders of magnitude smaller than what is observed in the
                        compounds studied in this thesis, for example in UCoGe: TSC ∼= 0.6K and Hc2(H k
                        a, b-axis) > 20T which cannot be explained even in a strong coupling scenario with
                        singlet pairing.
                        A possibility to overcome this limitation is triplet pairing which can completely
                        suppress the difference of Zeeman energy between superconductivity and the normal
                        1.5. UNCONVENTIONAL SUPERCONDUCTIVITY 23
                        state and hence the paramagnetic limitation. So that the associated pair breaking
                        effect of the ferromagnetic exchange field is suppressed. In such a case, superconductivity and ferromagnetism can fully coexist. This paramagnetic limit suppression is
                        complete when the external applied field is collinear to the internal one. When the
                        external field and the magnetic moments are perpendicular, the paramagnetic limitation is weakened and is of the order of the exchange field [Mineev 10b]. In both
                        cases, the paramagnetic limit becomes negligible compared to the orbital limitation.
                        We should note that there is another possibility to increase the paramagnetic
                        limitation which is to allow the Cooper pairs to form with a non zero momentum
                        (
                        ~k ↑, −~k − ~q). Such a superconducting phase is called an FFLO state and has
                        a spatially modulated amplitude. Such a phase was observed in superconductorferromagnet junction [Zdravkov 10] and is claimed to exist close to the upper critical
                        field in CeCoIn5 [Bianchi 03a]. But such effect cannot increase Hc2(0) enough to
                        explain the phase diagram of UCoGe or URhGe.
                        The orbital limitation depends on the velocity of the quasi-particles forming the
                        Cooper pairs. As this velocity is small in the case in heavy fermion, owing to their
                        large masses, this limit can be quite high. In the compounds studied in this thesis
                        (URhGe an UCoGe) this limit can be higher than 20 Tesla and therefore the field
                        induced by the ferromagnetism of only about 20mT has negligible pair-breaking
                        effects due to this limitation.
                        Finally, two superconducting states with equal spin pairing are possible for a
                        ferromagnetic superconductor as UCoGe or URhGe: |↑↑> and |↓↓>.

                        2 Experimental Setup & methods
                        In this chapter I will briefly introduce, the experimental setups and the methods
                        used. For both setups, the part of the sample holder in the magnetic field is almost
                        entirely made out of silver instead of cooper. Cooper is commonly used in dilution
                        refrigerators, but the specific heat hyperfine contribution of silver is much smaller
                        than that of copper which allows for faster changes in temperature under magnetic
                        fields of 8 Tesla (particularly below 50mK). Both setups used an Attocube
                        R piezorotator, which allows precise rotation of the sample under magnetic field (step size
                        of about 0.0006 ◦
                        [Giesbers 09]). The position of the sample holder in magnetic field
                        is controlled with a Toshiba Hall sensor THS118.
                        2.1 resistivity setup
                        The setup presented here was used for the measurement of 3 samples of CeCoIn5.
                        Two of them are relatively small with lengths less than a millimeter. We want to
                        fit the obtained resistivity with power laws to determine the different temperature
                        regimes of the compound. For example in a Fermi-liquid case ρ(T) = ρ0 + AT2
                        .
                        One of the difficulty is that in the temperature range where this law is valid, the
                        AT2
                        term can be much smaller than ρ0. The aim is to define precisely which law
                        follow ρ(T) (ρ(T) ∝ T
                        2 or T) and in which temperature range. The changes of
                        temperature dependence are not abrupt but crossovers. Thus we need both high
                        precision on the resistivity and temperature and a well defined criterion to separate
                        the different regimes. Temperature measurement is discussed in section 2.3. Here I
                        will present our resistivity setup.
                        Resistivity is measured by the standard four wires AC technique. Four contacts
                        are made on the sample aligned along the longest direction. Current is applied
                        between the two external contact and voltage measured between the two internal
                        ones. Then the resistance of the sample is simply obtained with Ohm’s law:
                        R = U/I (2.1.1)
                        The precision of the measurements depends on the signal to noise ratio.
                        The main sources of noise are:
                        • inductive pick-up
                        25
                        26 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.2: Resistivity setup on
                        the dilution fridge. Sample holder
                        is made of silver. Attocube
                        R
                        piezo-rotator on the right, with
                        the rotating stage in silver that is
                        gold coated. The Hall probe and
                        thermometer can be seen on the
                        left of the gold coated plate.
                        – Wire loops that can pick-up external oscillating magnetic field (50Hz,
                        …).
                        – vibrating wires, for measurement under magnetic field.
                        • 300K noise (Instruments, radiation)
                        Inside the dilution, the setup is well insulated from the external electromagnetic
                        noise. The wires are always fixed to minimize vibration, and we put filters at 300K
                        on each wire to cut high frequencies. Because we wanted to rotate the sample in
                        field, minimization of wires vibrations was obtained by fixing the wires on a silver
                        foil (see figure 2.2) which can be wrapped around the setup with a minimum torque
                        on the piezo rotator. Then, to get a high precision on the measurement of ρ(T),
                        we need to have the biggest signal possible and to amplify it as soon as possible,
                        preferably inside the dilution. We can use four techniques to maximize the signal:
                        • use the maximum excitation current,
                        • get a sample with a high geometrical factor l/S,
                        • use a low temperature transformers,
                        • use a room temperature preamplifier.
                        The limiting excitation current is the one that generates a power heating the
                        sample above a maximum allowed threshold to be defined (see figure 2.3). The
                        power generated is proportional to the resistance of the system:
                        Pheating = RI2
                        (2.1.2)
                        2.1. RESISTIVITY SETUP 27
                        Where R is the addition of the sample and contact resistances, but is dominated by
                        the latter. Heating of the sample is controlled by Pheating and the thermal resistance
                        to the fridge: Rth.
                        Pheating = ∆T/RT h. (2.1.3)
                        For a constant value of (∆T/T), the maximum current is given by:
                        I
                        2 ∝

                        ∆T
                        T
                        T
                        RRth
                        (2.1.4)
                        Hence, to be able to apply a large current, we need to minimize both the current
                        wire contact resistance (R) and the thermal resistance between sample and sample
                        stage (RT h.). The samples to sample stage contacts where done with the minimum
                        amount of G.E. (General Electric) varnish for the contact to be electrically insulating. The thermal contact is due both to the phonon transport through the G.E.
                        varnish and the electrical one through the current wires connected to the sample
                        holder (grounded).
                        1E-4 0,01
                        6,3×10-4
                        6,6×10-4
                        I (mA)
                        R ( )
                        CeCoIn5
                        j// c 25mK, 5.5Tesla
                        I
                        max
                        (a)
                        10 100
                        1E-3
                        0,01
                        0,1
                        I = T
                        1/2
                        I
                        max
                        CeCoIn5
                        j// c
                        I
                        max
                        CeLaCoIn5
                        j// c
                        I (mA)
                        T (mK)
                        (b)
                        Figure 2.3: (a) Current dependence of the resistivity of sample B at 25 mK and 5.5
                        Tesla. Below Imax = 3µA, the temperature of the sample is constant and so is the
                        resistance for larger current we clearly observe an increase of the resistance due to
                        the heating of the sample. (b) Plot of Imax versus temperature for samples A and
                        B.
                        Practically, we used the largest current possible, limited by the detection of a
                        heating above the noise level, as shown on figure 2.3. For the three samples we used
                        currents between 1.5 µA and 1 mA rising as the square root of the temperature
                        (meaning that the thermal contact of the sample is constant). The amplitude of the
                        current used for each sample was determined independently from curves as shown
                        on figure 2.3.
                        The geometrical factor is mostly given by the size of the crystals that can be
                        grown. CeCoIn5 grows in plate-like crystals with the c-axis being the short axis.
                        The maximum thickness obtained is about 600 µm. To take the best advantage of
                        28 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.5: Electrical scheme of the resistive setup. Low temperature transformer
                        are placed at 4K. The high gain of the
                        transformer implies that the primary coil
                        contains only few loop (3 for gain 1000).
                        Therefore the impedance of the primary
                        coil is low at the frequencies used for the
                        measurement. For the transformer to amplifies the sample voltage, it is required
                        that Lω >> Rtot, where Rtot is the total
                        resistance of the sample and wires.
                        the sample shape and improve the current distribution homogeneity, we solder the
                        current wires at the extremities of the crystal while the two voltage contacts are
                        made on the top side.
                        The difficulty of using low temperature transformers is that the impedance of
                        the primary coil is low, as the coil is made of only a few loops (3 for gain 1000). For
                        the circuit to work, the impedance of the transformer has to be larger than the total
                        resistance of the circuit Lω >> Rtot (figure 2.5). We used CMR Low Temperature
                        Transformer that have an impedance at 50Hz Lω ≃ 200mΩ. At low temperature,
                        the wires between the transformer and samples have a resistance of about 5mΩ per
                        wire, mainly due to the use of micro-connectors, which make the sample mounting
                        easier (RW ires−connectors in figure 2.5). The other contribution comes from the contact
                        on the sample and the gold wires used to make these contacts (Fig 2.8). We used
                        38µm gold wire as they have the better residual ratio and therefore for a wire of
                        5mm its resistivity is about 2mΩ at low temperature.
                        Finally the contact resistance between the gold wires and the sample has to
                        be very small, both to be able to use low temperature transformers and in order
                        to minimize the limitation of the current that can be used for the measurements
                        due to Joule heating. Contacts of diameter bigger than the mean free path of
                        the material are limited by the constriction resistance and follow the expression:
                        2.1. RESISTIVITY SETUP 29
                        0 100 200 300
                        0,002
                        0,003
                        0
                        40
                        I=50mA no filter
                        I=20mA with filter 10nF
                        R
                        (Hz)
                        phase °
                        (a) (b)
                        Figure 2.6: (a) Response of the transformer at different frequency. The frequency
                        must be high enough for the circuit to work Lω >> Rtot. The long wires and
                        300K filters add capacitances between the wires and the ground that dephases the
                        signal at high frequency. For the experiment we use frequencies in the range 30-
                        75Hz (hatched blue region). (b) Ideal response of the transformers for different
                        matching impedances C=10mΩ, D=100mΩ [Ltd. 10]. The response observed in (a)
                        correspond to a circuit impedance between 10 and 100mΩ as expected.
                        0 100 200 300
                        0,0
                        0,5
                        1,0
                        0 4 8
                        0,00
                        0,05
                        0,10
                        17 m RRR = 8,7
                        25 m Annealed RRR = 9,4
                        38 m RRR= 57,4
                        100 m Annealed RRR = 17
                        (T)/(300)
                        T (K)
                        Figure 2.8: Resistivity of several Gold
                        wires. The two different behaviours correspond to different techniques for the production of the wires. The wires are either
                        hard for small diameter or annealed for
                        bigger ones. Further annealing was not
                        successful in improving the wire quality.
                        Rcontact =
                        ρ1(T)+ρ2(T)
                        2d where ρi(T) i = 1, 2 are the resistivity of the two materials in
                        contact and d the diameter of the contact. After ion gun etching we deposited Au
                        stripes (with Ti underlayer) on each samples. Then the gold wires were spot welded.
                        We achieved contact resistances < 1mΩ. This corresponds to a contact diameter
                        bigger than 30µm and emphasizes the importance of the use of large diameter gold
                        wires. The drawback of the use of large diameter gold wires, is that the strain on
                        the spot welded contacts is increased, as the wires are less easy to bend. We add
                        silver paint on each contact to improve it mechanical strength (Fig 2.10).
                        The use of transformers reduces the range of frequency that can be used for
                        the measurement. The frequency must be high enough for the circuit to work
                        30 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.10: Samples of CeCoIn5 (A) the
                        long direction is the crystallographic aaxis. 38 µm wires are used for the voltage
                        and current contacts. Contacts are made
                        by spot welding covered with silver paint
                        for electrical and mechanical efficiency
                        Lω >> Rtot. But also not to high, as the long wires in the dilution, and 300K filters
                        add capacitances between the wires and the ground that dephases the signal at high
                        frequency. We use frequencies in the range 30-75Hz as this corresponds to the best
                        response of the transformer at 4K (figure 2.6).
                        2.2 Thermal conductivity setup
                        principle and realization
                        The principle for the measurement of thermal conductivity is simple. One side of
                        the sample to be measured is cooled by the dilution and we applied some heat power
                        (P) on the other side. A thermal gradient (∆T) is thus created in the sample and
                        measured by two thermometers. The thermal conductivity is then given by:
                        κ =
                        P
                        ∆T
                        l
                        S
                        (2.2.1)
                        Where l/S is the geometrical factor with l the length between the two thermometers contacts on the sample, and S the cross section of the sample.
                        Figure 2.11 displays two pictures of our setup. The sample stage consists of a
                        2cm squared silver frame screwed on the piezo-rotator. The frame has a finger on one
                        side that allows to fix the cold end of the bar shape sample. The two Matshushita
                        carbon resistance thermometers are glued on a small silver foil that is then fixed
                        to the silver frame with kevlar wires. Similarly the heater, a 10kΩ metallic film
                        resistance, is also glued on a silver foil and fixed to the silver frame with kevlar
                        wires. Then 25µm gold wires are used to connect the sample to the thermometer
                        and heater. Spot welding and silver paint is used at the sample side, silver paint
                        only at the silver foil side to make the contact. Silver foil and gold wires are bent to
                        avoid mechanical stress on the contacts if the thermometers or the heater vibrates.
                        Vibrations are likely when the dilution refrigerator is inserted inside the dewar.
                        Electrical connections are then made with pure NbTi superconducting wires of
                        diameter 25 µm (35 µm with insulation) and length of about 10cm. The resistance
                        of 1 wire at 10K (above TSC) is about 150Ω. The thermometers are measured with 4
                        wires; two more wires are connected to the two thermometer’s silver foil for voltage
                        2.2. THERMAL CONDUCTIVITY SETUP 31
                        (a) (b)
                        Figure 2.11: (a) UCoGe sample with 25 µm diameter gold wires. The wires are
                        soldered with spot welding to minimize contact resistivity. (b) Thermal conductivity
                        setup, the sample (a) is mounted on a silver sample holder on the cold side. Two
                        gold wires connect to the two thermometers, and the three last gold wires on the
                        hot side of the sample are used to connect the heater.
                        measurement. The heater is connected with 2 wires plus one wire on the silver foil
                        to apply current. This allows measurements of thermal conductivity even above the
                        superconducting transition of the NbTi wires. At the superconducting transition of
                        the wires the resistance of the heater is increased by 1.5% (150Ω/10kΩ).
                        In the same setup we can also measure thermoelectric power. For this matter,
                        continuous copper wires connect the voltage from 4K up to the nano-voltmeter at
                        300K. Superconducting wires are used between 4K and the sample stage. Finally our
                        setup also allows resistivity measurements in the standard 4 contacts configuration.
                        As the same contacts are used for thermal conductivity and resistivity, the two
                        measurements have the same geometrical factor. This allows an easy check of the
                        setup with the Wiedemann-Franz law.
                        Sources of errors
                        The first difficulty for the measurement of thermal conductivity is that the thermometers used to measure the heat gradient are never perfectly calibrated. Hence,
                        the real thermal gradient is the temperature difference of the two thermometers
                        with, and without, heat flow. The thermal conductivity is calculated from:
                        κ =
                        P
                        (Thot − Tcold)P6=0 − (Thot − Tcold)P =0
                        l
                        S
                        (2.2.2)
                        A scheme of the actual setup is represented in figure 2.13. Another difficulty
                        32 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.13: Scheme of the thermal
                        conductivity setup. The difficulties
                        of the setup are: First to have the
                        heat current flowing only through
                        the crystal, second to have a good
                        thermalisation of the thermometers
                        on the sample (T
                        mes
                        i = Ti), and
                        third, for a given heat gradient in the
                        sample, to have a not too big one between the sample stage and the sample. To meet these requirements,
                        the four contact thermal resistances
                        on the sample (pink Rci) have to be
                        as small as possible and the thermal contact of the measuring wires
                        (3 leak resistance Rli green) as large
                        as possible.
                        comes from the fact that the thermometers and the heater of the real setup are not
                        perfectly insulated from the environment. Hence we may have two error sources:
                        • The power dissipated from the resistance will not entirely flow through the
                        sample,
                        • The temperature of the thermometers is different from the one at the contacts
                        on the sample.
                        Heat flow is analogous to current flow and from figure 2.13, we can make the
                        analogy of a voltage divider to find the real heat flow through the sample and
                        temperature gradient between the sample and thermometers. The sample thermal
                        resistance is neglected as its contribution is very small. With definitions of figure
                        2.13, we can calculate the difference between:
                        • the power generated by the heater Pheater and the one applied through the
                        sample Psample,
                        • and the temperature of the thermometer T
                        mes
                        i
                        and the one on the sample Ti
                        ,
                        i = hot, cold.
                        We call the difference between the thermometers temperature and the fridge
                        temperature: ¯T
                        i
                        j = T
                        i
                        j − Tfridge with i = “” or mes, j = hot or cold and we obtain:
                        2.2. THERMAL CONDUCTIVITY SETUP 33
                        Psample = Pheater
                        Rl1
                        Rl1 + Rc1 + Rc4
                        Rl2 + Rc2
                        Rl2 + Rc2 + Rc4
                        T
                        mes ¯
                        hot = T¯
                        hot
                        Rl2
                        Rl2 + Rc2
                        ∼= T¯
                        hot(1 −
                        Rc2
                        Rl2
                        )
                        T
                        mes ¯
                        cold = T¯
                        cold
                        Rl3
                        Rl3 + Rc3
                        ∼= T¯
                        cold(1 −
                        Rc3
                        Rl3
                        )
                        (2.2.3)
                        The temperature gradient in the sample (∆T
                        sample) is usually much smaller
                        than the temperature gradient between the sample and fridge (T¯
                        cold) and we can
                        write: T¯
                        hot = T¯
                        cold + ∆T
                        sample. The error on the temperature gradient due to these
                        differences can then be calculated:
                        ∆T
                        mes = (T
                        mes ¯
                        hot −T
                        mes ¯
                        cold )P6=0−∆T0 = ∆TP6=0 − ∆T0
                        | {z }
                        ∆Tsample
                        +

                        

                        cold
                        Rc3
                        Rl3

                        Rc2
                        Rl2

                        | {z }
                        1
                        − ∆T
                        sampleRc2
                        Rl2
                        | {z }
                        2

                        
                        | {z }
                        unwanted contribution
                        (2.2.4)
                        The unwanted contribution can be important if the two contact resistances Rc2
                        and Rc3 are different and not too small compared to the leak resistances Rl2 andRl3
                        and as Rc4 is usually larger than the sample resistance: T¯
                        cold > ∆T
                        sample. Note
                        that depending on the relative contact quality of the cold and hot thermometers,
                        correction may change sign!
                        In our setup, we try to maximize the leak resistance (Rli), and for this reason, we
                        use pur NbTi wires and very thin supporting kevlar wires. We also try to minimize
                        the contact resistances (Rci). We can estimate the precision of the setup from
                        equation 2.2.3 and 2.2.4.
                        The leak resistances are composed of two contributions. We convert thermal
                        resistance in units of Ω using the Wiedemann-Franz law: Rth(KW−1
                        )·T L0 = Rth(Ω)
                        with L0 = 2.44 · 10−8WΩK−2
                        , for comparison with electronic contribution. First the
                        thermal resistance of the Kevlar wires:
                        RT h Kevlar wires =
                        T L0
                        κKevlar wires
                        l
                        S
                        ∼= 550Ω/K (2.2.5)
                        for κKevlar wires/T2 ∼= 3·10−3Wm−1K−3
                        [Ventura 09], l=5mm, Φ = 17µm. There are
                        12 kevlar wires per thermometer and for the heater. The second contribution is from
                        the superconducting NbTi wires, with 5 wires in parallel for the two thermometers
                        and 3 wires for the heater all of them having an electrical resistance of about 150Ω in
                        the normal state. In the superconducting state, the thermal resistance is increased
                        due to the gap opening, but then the contribution of phonons should also be taken
                        into account. Thus the leak thermal resistance at 1K are in the worst scenario
                        about:
                        Rl1
                        ∼= 25Ω (1/(3/150+12/550)) Rl2
                        ∼= Rl3
                        ∼= 20Ω (1/(5/150+12/550)) (2.2.6)
                        larger at lower temperature and smaller at higher temperature (∼= 5Ω at 10K).
                        34 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.14: Scheme for the measure of the electrical contact resistance. Current
                        is applied through a voltage contact and the sample holder (cold end). The four
                        contacts plus the NbTi wire plus the gold wire are measured. The value of the spot
                        welding contact can be singled out at the superconducting transition of the sample
                        (height of the transition).
                        The contact resistances are more complicated to measure. We measured the
                        electrical resistance using a setup as sketch on figure 2.14, with the electrical current
                        flowing through one voltage wire, and hence, we measure the resistance of: 1 nanoconnector, two solder contacts of the superconducting wire, the superconducting
                        wire, the silver foil, the silver paste contact between the silver foil and the gold wire,
                        the gold wire, and its contact on the sample. Doing so for the UCoGe sample, we
                        found that the resistance of the two voltages contacts was very different 40mΩ and
                        400mΩ respectively. We believe this difference comes mainly from the difficulties to
                        solder the NbTi superconducting wires and not from the gold wire contact. Indeed,
                        at the superconducting transition of the sample, the drop in resistance was of a
                        few mΩ. This value is characteristic of the gold wire-sample contact. The contact
                        between the gold wire and the silver foil with silver paint is easy to do and hence
                        normally good. In a different way we can measure the fridge-sample contact thermal
                        resistance, measuring its thermal conductivity κfridge−sample = P/(Tcold − Tfridge).
                        We obtained a thermal contact of a few mΩ (figure 2.15). Hence, we can estimate
                        all the contact resistances as:
                        Rc1
                        ∼= Rc4
                        ∼= 4mΩ Rc2
                        ∼= Rc3
                        ∼= 15mΩ (2.2.7)
                        as the contact on the thermometer are made of only 1 gold wire instead of 3 for the
                        heater or fridge-sample contact.
                        Precision of the measurements
                        Finally from equation 2.2.3 we deduce that more that 99.9% of the power crosses
                        the sample. Similarly from equation 2.2.4 the error on the temperature gradient can
                        be in the worst case (1 thermometer contact resistance is 0 and the other 20mΩ)
                        about 0.1% of the sample temperature (Tfridge). However, if we measure thermal
                        2.2. THERMAL CONDUCTIVITY SETUP 35
                        0.1 1 10
                        0
                        1
                        2
                        3
                        4
                        RThermic (m )
                        T (K)
                        URhGe H=0
                        Fridge-Sample contact
                        Figure 2.15: Fridge-sample thermal contact obtained from thermal conductivity
                        data
                        conductivity with a heat gradient of 1%Tfridge, this can lead to an error of 10% on ∆T
                        and thus on κ(T). We checked our measurements in two differents ways: measuring
                        the same sample in the identicual conditions with differents heat gradients, typically
                        ∆T ∈ [0.5, 5]%. The differences lies in the noise value of the measurement (∼ 1%).
                        This insures that the “unwanted contribution 2” is small. The second technique is
                        to check the Wiedemann-Franz law L0 = κ/σT that is always obeyed for T → 0
                        (see for example [Ashcroft 76, p. 322]). In all our measurement we found that the
                        Wiedemann-Franz law was obeyed within a few percent, which allows us to say
                        that the unwanted contribution is of this order. The reason is certainly that the
                        two thermometers contacts resistance have a similar value and it insures that the
                        “unwanted contribution 1” is also small.
                        Another reason why we need low contact resistances between the fridge and the
                        sample is that this determines the lowest temperature to which we can measure
                        thermal conductivity. Indeed, as the samples measured are good metals, their thermal resistivity even with a good geometrical factor is only about 0.2mΩ. This is
                        about 20 times less than the thermal contact measured between the sample and
                        fridge (see figure 2.15). Hence the thermal gradient between the fridge and sample
                        is about 20 times the thermal gradient in the sample. This makes low temperature
                        measurements time consuming as for each point of thermal conductivity, the fridge
                        has to be regulated at two temperatures: at the base temperature with heat flow
                        through the sample ∆TP6=0 (a on figure 2.17), and at the sample temperature with
                        no power ∆TP =0 (b on figure 2.17). For a ∆T = 3% these two temperatures are
                        separated by 60% and the fridge has to be cooled down for the next point if we want
                        36 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.17: Evolution of the temperatures and power for one point of thermal
                        conductivity. Top: resistance of the two
                        samples thermometers, middle: temperature of the fridge and bottom: power applied on the sample (to create or not a
                        heat gradient). The different steps for a
                        thermal conductivity measurement are: a
                        At base temperature, with a heat gradient
                        in the sample we measure the ∆T(P 6= 0).
                        b The heat power is switched off and the
                        program regulates the fridge temperature
                        such that the cold thermometer has the
                        same value as in a. Then we measure
                        ∆T(P = 0). c The fridge is cooled down
                        for the next point.
                        700
                        800
                        900 Tcold
                        Thot
                        R ( )
                        55
                        60
                        65
                        70
                        75
                        80
                        Tfridge
                        T (mK)
                        21 22 23 0
                        1
                        b c a b c a
                        P (arbitrary units)
                        t (mn)
                        a
                        data spacing of less than 60% (c on figure 2.17). This last step can take quite long
                        time at low temperature (< 50mK).
                        2.3 Temperature measurements
                        Temperature measurement at very low temperature is not the easiest task. I will
                        briefly describe how we do it on the fridge used during my thesis.
                        The main thermometers are located below the mixing chamber in a compensated field region. They are used for the calibration of other thermometers and
                        regulation of the fridge temperature. For the range 30K-100mK we used two Ge
                        thermometers (doped semiconductor resistance thermometers). The resistance of
                        these thermometers is highly reproducible with thermal cycling. For the lowest
                        temperatures (100mK-6mK), we used a carbon resistance thermometer. The resistance of this thermometer is not reproducible with thermal cycle and has to be
                        calibrated each time the cryostat is cooled down. For this calibration, we use a
                        CMN (cerous magnesium nitrate) paramagnetic salt. The temperature is obtained
                        by fitting the susceptibility (measured with a mutual inductance bridge) of the CMN
                        with a Curie-Weiss law:
                        χCMN =
                        C
                        TCMN + θ
                        , M = M0(1 + αχCMN ) (2.3.1)
                        Where M0 and αC are constants to be determined and θ is related to the N´eel
                        temperature of the salt, which also depends on its geometrical factor through de-
                        2.3. TEMPERATURE MEASUREMENTS 37
                        0.516 0.518 0.520
                        -0.5
                        0.0
                        0.5
                        0.0156 0.0158 0.0160 0.0162
                        -0.4
                        -0.2
                        0.0
                        0.2
                        0.4
                        0.6
                        0.204 0.205 0.206
                        -0.4
                        -0.2
                        0.0
                        0.2
                        0.4
                        0.098 0.099 0.100
                        -0.5
                        0.0
                        0.5
                        inductance [abitrary units]
                        Cd
                        (515 mK)
                        W
                        (15-17 mK)
                        AuIn2
                        (205.55 mK)
                        T (K) fit Ge1
                        Ir
                        (98.87 mK)
                        Figure 2.18: Susceptibility measurements of the fixed points, plotted versus the
                        temperature of fridge as given by the resistive thermometers (named Ge1). Values
                        in brackets give the tabulated value.
                        magnetization effects. For our device θ ∼=1mK and is reproducible with thermal
                        cycling. M0 and αC depend also of the environment and are determined from a
                        high temperature fit to the Ge thermometer. The CMN is very sensitive to magnetic field and can only be used when its surrounding has been properly demagnetized. The dilution fridge is equipped with 10 fixed points (temperature tabulated
                        superconducting phase transitions) from the National Bureau of Standard (series
                        767 and 768) covering the range 15mK-7K. We used them to check the calibration
                        of the thermometers at the beginning of my thesis, figure 2.18. They also allow to
                        precisely determine the value of θ. A complete and absolute calibration at higher
                        temperature is also possible with a He3 pot (0.5K< T <3.5K), to calibrate the Ge
                        thermometers. Gas pressure of the liquid-gas coexistence of He3
                        is used in this case
                        to obtain the temperature. As these processes take a lot of time we limited ourself
                        to:
                        • calibration of the CMN just after the fridge is cooled down (We demagnetize
                        the lower part of the dilution at 300K before cooling)
                        • followed by a calibration of the carbon thermometer with the CMN thermometer.
                        38 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        • once in a while (every 3-5 years) check of the full calibration with the fixed
                        points and determination of θ for the Curie-Weiss law.
                        We estimate that the precision on the absolute temperature we get this way is
                        of about 3% at 15mK, to a maximum of a few mK at 1K.
                        The second type of thermometers are used at the sample stage under magnetic
                        field. They are the thermometers used to measure the heat gradient for thermal
                        conductivity or the temperature of the sample in the case of resistivity measurements. These thermometers need to be recalibrated at each different magnetic field.
                        Calibration is done with the main thermometer located in a compensated field region.
                        For thermal conductivity measurements or to fit with a power law the resistivity
                        data, it is important to have a high relative precision in our thermometry. This
                        is possible as the variation of resistance of the thermometer with temperature is
                        smooth. It requires a good fitting technique. Indeed, the temperature dependence
                        of the resistance of the thermometers with temperature is complicated and cannot
                        be fitted with a single function deduced from a physical law in its full temperature
                        range. Hence we used an approximated function for example for the Matshushita
                        carbon resistance thermometers we have:
                        (TMatshushita)
                        0.5 = F(ln(RMatshushita)) (2.3.2)
                        where F(x) is approximately a linear function. F(x) is precisely a polynomial best
                        fit on a smaller interval, typically the equivalent in resistance of 100mK, centered on
                        the resistance value for which we want to calculate the temperature (spline interpolation). The interval is hence sliding with x on the calibration points. To avoid any
                        abrupt change when a new point is added to the interval, the calibration points are
                        weighted: 1 if they are part of the interval and smoothly (exponentially) decreasing
                        when outside of the interval. The weight is then used for the interpolation. The
                        different parameters are adjusted to get the best compromise for the function to
                        be accurate and vary smoothly. We obtain this way a relative precision of about
                        0.5% over the full temperature range (8mK-10K), and of about 0.05% on a range of
                        5% of the temperature. A heat gradient less than 5% is typically used for thermal
                        conductivity.
                        Coulomb Blocade Thermometer
                        Working principle
                        The technique described above only works because our dilution has a field compensated region. Magnets with field compensated region are only available for relatively
                        low field. We could go up to 8.5 Tesla. Thermometers that have no or a weak field
                        dependence are therefore very important if one wants to make higher field measurements. Coulomb Blocade Thermometers (CBT) have such properties in aaddition to
                        being primary thermometers and hence are, theoretically, the perfect thermometer
                        desired by an experimentalist. We tested a CBT versus our thermometry. If our
                        measurement technique is not yet fully satisfactory, the device itself shows promising
                        response.

                      • #56444 Répondre
                        Fanny
                        Invité

                        Merci pour Axiome. Le début semble assez anodin mais j’aime beaucoup comment petit à petit tout se met à entrer en résonance. J’essaie d’écrire ce que ça m’a fait, en écho à des choses dites ici ou là.
                        .
                        Aux premières secondes il y a ces gens vus d’en haut, ces trajectoires dont on ne sait où elles mènent mais dont on peut tout imaginer. Puis la fenêtre d’où sont vus ces gens. Puis un œil, le sien. Lui nous vient d’un musée, où il est dans une drôle de posture, propre à son métier : regarder des gens qui ne le regardent pas, se tenir vivant, bien qu’entre deux bustes lisse, guindé, costumé, et s’efforcer de sembler utile, non pas de photos mesdames, non pas de boisson messieurs.
                        Les tableaux sont muets mais la parole les fait et les défait. Ceci est à voir, cela à oublier. Après Cézanne que des imitateurs. Par la parole on se distingue, quitte à écraser un peu le prochain au passage. Lequel vient de plus bas, d’Autriche, Basse-Autriche, et débute dans le métier. Comment ça, que ce boulot, pas de plan B ? Pour renforcer sa position de négociation, toujours prévoir une bifurcation, ne jamais se sentir lié : petite leçon supérieure du navigateur au sang bleu, ou bien sincère partage d’un art de vivre tout personnel.
                        Pour quérir le B ou l’ailleurs, à Julius la parole suffit. Faire comme si suffit. Les doutes, les couvrir d’autres récits. Fictionneur, il embarque sa petite troupe à l’aventure. Le temps d’arriver au port on y croit juste assez pour y être et on y est, sur le chemin du voilier. Il suffit de se rendre à l’évidence de l’instant. La vie, la vie consciente est faite de ces moments un peu clos, un peu hypnotiques, dont ce que nous savons n’est autre que ce que nous voulons bien croire, à supposer que tout savoir ressort d’axiomes, voire d’un seul, tout puissant. Tout puissant, l’enfant voudrait l’être et d’un lancer de bogue faire durer son monde avant l’effondrement. Effondrement qui peut être un jeu, qu’on retourne à son avantage. Mais elle dérange cette comédie jouée par un qui n’a plus cinq ans. Elle dérange non pas tant par ses mensonges que par son excès, qui révèle bien plus qu’il ne cache.
                        À la suite du gros mensonge se déploie toute la panoplie du menu mensonge, de la mauvaise foi, des cachotteries, des petits arrangements, des fausses modesties. L’hypocrisie de ceux qui font semblant d’y croire mais qui n’en pensent pas moins. La bienséance. Et le goût de la fable, du bon mot, du détail snob, du verbiage, de l’anecdote incroyable. Perçant cela à jour nous sommes bien contraints de nous y reconnaître. Il y a aussi ces mille et une façons d’y aller sans y aller. Et s’il fallait des gilets ? Et s’il n’y avait pas de boutique ? Et si le temps n’était plus au beau fixe ? Et si on ne pouvait pas payer par carte bleue ? Et si on tombait malade ? Et si on ne s’en souvenait pas ? Rase, reset, changer de sujet, plan B.
                        Autres lieux, autres vestes, autres vies, au démiurge loin de sa mère tout est permis. Aussi rien de nouveau sous le soleil, entre les particules en suspension, une main ressemble toujours à une main, et Julius est fidèle à lui-même, comédien. Le chant pourrait bien être la comédie la mieux accomplie, l’endroit où coïncideraient l’être et le croire. La comédie sociale, elle, coince un peu aux entournures. Aussi loin qu’on la pousse, elle finit tout de même par demander des comptes. On ne peut pas constamment briller par les parents qu’on a et qu’on a pas, s’accaparer l’admiration, l’amour, les bouches bées ou les rires aux éclats par la seule fable de soi. Refuser de rendre les comptes, enfermer les importuns à double tour, c’est aussi simple que fou.
                        Fou plus encore que le film nous plante là, dans l’attente inquiète d’un retour de bâton qui ne vient pas. Ça devrait mal tourner. Ça ne peut que mal tourner. Il faut que ça tourne mal. Je veux que ça tourne mal. Mais non. La fiction se poursuit sans grand spectacle. Chaque scène pourrait paraître anodine, cependant tout du long la tension est là, elle imprègne chaque geste, chaque mot, chaque moue, avec de temps à autre un malaise délicieux, autour de choses qui d’ordinaires ne se disent pas – privilèges trop insolents ou trop lourdes déveines – comme à cette table chic où se raconte une enfance parmi toxicomanes.
                        Une intrigue en appelle une autre, sans clore la précédente, et le cas Julius ne se laisse pas élucider. Jusqu’à quel point sait-il qu’il ment ? Jusqu’à quel point croit-il à ce qu’il dit quand il le dit ? Est-ce qu’il n’y croit pas tout de même un peu, de même que la prière mène à la foi, la foi à Dieu ? Il suffit de dire le toboggan, la maisonnette, la table et la pluie. La parole suffit. Ou le chant.

                      • #56497 Répondre
                        Demi Habile
                        Invité

                        Tensorial methods and renormalization
                        in
                        Group Field Teories
                        Doctoral thesis in physics, presented by
                        Sylvain Carrozza
                        Defended on September 19th, 2013, in front of the jury
                        Pr. Renaud Parentani Jury president
                        Pr. Bianca Dittrich Referee
                        Dr. Razvan Gurau Referee
                        Pr. Carlo Rovelli Jury member
                        Pr. Daniele Oriti Supervisor
                        Pr. Vincent Rivasseau Supervisor

                        Abstract:
                        In this thesis, we study the structure of Group Field Theories (GFTs) from the point of view of renormalization theory. Such quantum field theories are found in approaches to quantum gravity related to Loop
                        Quantum Gravity (LQG) on the one hand, and to matrix models and tensor models on the other hand. They
                        model quantum space-time, in the sense that their Feynman amplitudes label triangulations, which can be
                        understood as transition amplitudes between LQG spin network states. The question of renormalizability is
                        crucial if one wants to establish interesting GFTs as well-defined (perturbative) quantum field theories, and
                        in a second step connect them to known infrared gravitational physics. Relying on recently developed tensorial tools, this thesis explores the GFT formalism in two complementary directions. First, new results on the
                        large cut-off expansion of the colored Boulatov-Ooguri models allow to explore further a non-perturbative
                        regime in which infinitely many degrees of freedom contribute. The second set of results provide a new
                        rigorous framework for the renormalization of so-called Tensorial GFTs (TGFTs) with gauge invariance
                        condition. In particular, a non-trivial 3d TGFT with gauge group SU(2) is proven just-renormalizable at
                        the perturbative level, hence opening the way to applications of the formalism to (3d Euclidean) quantum
                        gravity.
                        Key-words: quantum gravity, loop quantum gravity, spin foam, group field theory, tensor models, renormalization, lattice gauge theory.
                        Résumé :
                        Cette thèse présente une étude détaillée de la structure de théories appelées GFT (« Group Field Theory »
                        en anglais), à travers le prisme de la renormalisation. Ce sont des théories des champs issues de divers
                        travaux en gravité quantique, parmi lesquels la gravité quantique à boucles et les modèles de matrices ou
                        de tenseurs. Elles sont interprétées comme des modèles d’espaces-temps quantiques, dans le sens où elles
                        génèrent des amplitudes de Feynman indexées par des triangulations, qui interpolent les états spatiaux de
                        la gravité quantique à boucles. Afin d’établir ces modèles comme des théories des champs rigoureusement
                        définies, puis de comprendre leurs conséquences dans l’infrarouge, il est primordial de comprendre leur
                        renormalisation. C’est à cette tâche que cette thèse s’attèle, grâce à des méthodes tensorielles développées
                        récemment, et dans deux directions complémentaires. Premièrement, de nouveaux résultats sur l’expansion
                        asymptotique (en le cut-off) des modèles colorés de Boulatov-Ooguri sont démontrés, donnant accès à un
                        régime non-perturbatif dans lequel une infinité de degrés de liberté contribue. Secondement, un formalisme
                        général pour la renormalisation des GFTs dites tensorielles (TGFTs) et avec invariance de jauge est mis au
                        point. Parmi ces théories, une TGFT en trois dimensions et basée sur le groupe de jauge SU(2) se révèle
                        être juste renormalisable, ce qui ouvre la voie à l’application de ce formalisme à la gravité quantique.
                        Mots-clés: gravité quantique, gravité quantique à boucles, mousse de spin, group field theory, modèles
                        tensoriels, renormalisation, théorie de jauge sur réseau.
                        Thèse préparée au sein de l’Ecole Doctorale de Physique de la Région Parisienne (ED 107), dans le
                        Laboratoire de Physique Théorique d’Orsay (UMR 8627), Bât. 210, Université Paris-Sud 11, 91405 Orsay
                        Cedex; et en cotutelle avec le Max Planck Institute for Gravitational Physics (Albert Einstein Institute),
                        Am Mühlenberg 1, 14476 Golm, Allemagne, dans le cadre de l’International Max Planck Research School
                        (IMPRS).
                        i
                        ii
                        Acknowledgments
                        First of all, I would like to thank my two supervisors, Daniele Oriti and Vincent Rivasseau.
                        Obviously, the results exposed in this thesis could not be achieved without their constant
                        implication, guidance and help. They introduced me to numerous physical concepts and
                        mathematical tools, with pedagogy and patience. Remarkably, their teachings and advices
                        were always complementary to each other, something I attribute to their open-mindedness
                        and which I greatly benefited from. I particularly appreciated the trusting relationship we
                        had from the beginning. It was thrilling, and to me the right balance between supervision
                        and freedom.
                        I feel honoured by the presence of Bianca Dittrich, Razvan Gurau, Renaud Parentani and
                        Carlo Rovelli in the jury, who kindly accepted to examine my work. Many thanks to Bianca
                        and Razvan especially, for their careful reading of this manuscript and their comments.
                        I would like to thank the people I met at the AEI and at the LPT, who contributed to
                        making these three years very enjoyable. The Berlin quantum gravity group being almost
                        uncountable, I will only mention the people I had the chance to directly collaborate with:
                        Aristide Baratin, Francesco Caravelli, James Ryan, Matti Raasakka and Matteo Smerlak.
                        It is quite difficult to keep track of all the events which, one way or another, conspired
                        to pushing me into physics and writing this thesis. It is easier to remember and thank the
                        people who triggered these long forgotten events.
                        First and foremost, my parents, who raised me with dedication and love, turning the
                        ignorant toddler I once was into a curious young adult. Most of what I am today takes its
                        roots at home, and has been profoundly influenced by my younger siblings: Manon, Julia,
                        Pauline and Thomas. My family at large, going under the name of Carrozza, Dislaire, Fontès,
                        Mécréant, Minden, Ravoux, or Ticchi, has always been very present and supportive, which
                        I want to acknowledge here.
                        The good old chaps, Sylvain Aubry, Vincent Bonnin and Florian Gaudin-Delrieu, deeply
                        influenced my high school years, and hence the way I think today. Meeting them in different
                        corners of Europe during the three years of this PhD was very precious and refreshing.
                        My friends from the ENS times played a major role in the recent years, both at the
                        scientific and human levels. In this respect I would especially like to thank Antonin Coutant,
                        Marc Geiller, and Baptiste Darbois-Texier: Antonin and Marc, for endless discussions about
                        theoretical physics and quantum gravity, which undoubtedly shaped my thinking over the
                        years; Baptiste for his truly unbelievable stories about real-world physics experiments; and
                        the three of them for their generosity and friendship, in Paris, Berlin or elsewhere.
                        Finally, I measure how lucky I am to have Tamara by my sides, who always supported
                        me with unconditional love. I found the necessary happiness and energy to achieve this PhD
                        thesis in the dreamed life we had together in Berlin.
                        iii
                        iv
                        Wir sollen heiter Raum um Raum durchschreiten,
                        An keinem wie an einer Heimat hängen,
                        Der Weltgeist will nicht fesseln uns und engen,
                        Er will uns Stuf ’ um Stufe heben, weiten.
                        Hermann Hesse, Stufen, in Das Glasperlenspiel, 1943.
                        v
                        vi
                        Contents
                        1 Motivations and scope of the present work 1
                        1.1 Why a quantum theory of gravity cannot be dispensed with . . . . . . . . . 1
                        1.2 Quantum gravity and quantization . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
                        1.3 On scales and renormalization with or without background . . . . . . . . . . 7
                        1.4 Purpose and plan of the thesis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10
                        2 Two paths to Group Field Theories 13
                        2.1 Group Field Theories and quantum General Relativity . . . . . . . . . . . . 13
                        2.1.1 Loop Quantum Gravity . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
                        2.1.2 Spin Foams . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
                        2.1.3 Summing over Spin Foams . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
                        2.1.4 Towards well-defined quantum field theories of Spin Networks . . . . 25
                        2.2 Group Field Theories and random discrete geometries . . . . . . . . . . . . . 29
                        2.2.1 Matrix models and random surfaces . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29
                        2.2.2 Higher dimensional generalizations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34
                        2.2.3 Bringing discrete geometry in . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35
                        2.3 A research direction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38
                        3 Colors and tensor invariance 41
                        3.1 Colored Group Field Theories . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42
                        3.1.1 Combinatorial and topological motivations . . . . . . . . . . . . . . . 42
                        3.1.2 Motivation from discrete diffeomorphisms . . . . . . . . . . . . . . . 44
                        3.2 Colored tensor models . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
                        3.2.1 Models and amplitudes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
                        3.2.2 Degree and existence of the large N expansion . . . . . . . . . . . . . 46
                        3.2.3 The world of melons . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47
                        3.3 Tensor invariance . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49
                        3.3.1 From colored simplices to tensor invariant interactions . . . . . . . . 49
                        3.3.2 Generalization to GFTs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50
                        4 Large N expansion in topological Group Field Theories 51
                        4.1 Colored Boulatov model . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
                        4.1.1 Vertex variables . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
                        vii
                        viii CONTENTS
                        4.1.2 Regularization and general scaling bounds . . . . . . . . . . . . . . . 63
                        4.1.3 Topological singularities . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67
                        4.1.4 Domination of melons . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71
                        4.2 Colored Ooguri model . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
                        4.2.1 Edge variables . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76
                        4.2.2 Regularization and general scaling bounds . . . . . . . . . . . . . . . 84
                        4.2.3 Topological singularities . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88
                        4.2.4 Domination of melons . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 92
                        5 Renormalization of Tensorial Group Field Theories: generalities 97
                        5.1 Preliminaries: renormalization of local field theories . . . . . . . . . . . . . . 97
                        5.1.1 Locality, scales and divergences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97
                        5.1.2 Perturbative renormalization through a multiscale decomposition . . 99
                        5.2 Locality and propagation in GFT . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
                        5.2.1 Simplicial and tensorial interactions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 104
                        5.2.2 Constraints and propagation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 105
                        5.3 A class of models with closure constraint . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107
                        5.3.1 Definition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107
                        5.3.2 Graph-theoretic and combinatorial tools . . . . . . . . . . . . . . . . 110
                        5.4 Multiscale expansion and power-counting . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116
                        5.4.1 Multiscale decomposition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116
                        5.4.2 Propagator bounds . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
                        5.4.3 Abelian power-counting . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 118
                        5.5 Classification of just-renormalizable models . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121
                        5.5.1 Analysis of the Abelian divergence degree . . . . . . . . . . . . . . . 121
                        5.5.2 Just-renormalizable models . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 126
                        5.5.3 Properties of melonic subgraphs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 127
                        6 Super-renormalizable U(1) models in four dimensions 135
                        6.1 Divergent subgraphs and Wick ordering . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135
                        6.1.1 A bound on the divergence degree . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 136
                        6.1.2 Classification of divergences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137
                        6.1.3 Localization operators . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
                        6.1.4 Melordering . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 140
                        6.1.5 Vacuum submelonic counter-terms . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 143
                        6.2 Finiteness of the renormalized series . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 144
                        6.2.1 Classification of forests . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 144
                        6.2.2 Power-counting of renormalized amplitudes . . . . . . . . . . . . . . . 146
                        6.2.3 Sum over scale attributions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 148
                        6.3 Example: Wick-ordering of a ϕ
                        6
                        interaction . . . . . . . . . . . . . . . . . . 149
                        CONTENTS ix
                        7 Just-renormalizable SU(2) model in three dimensions 153
                        7.1 The model and its divergences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153
                        7.1.1 Regularization and counter-terms . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153
                        7.1.2 List of divergent subgraphs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 156
                        7.2 Non-Abelian multiscale expansion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158
                        7.2.1 Power-counting theorem . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158
                        7.2.2 Contraction of high melonic subgraphs . . . . . . . . . . . . . . . . . 161
                        7.3 Perturbative renormalizability . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 167
                        7.3.1 Effective and renormalized expansions . . . . . . . . . . . . . . . . . 169
                        7.3.2 Classification of forests . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 174
                        7.3.3 Convergent power-counting for renormalized amplitudes . . . . . . . . 178
                        7.3.4 Sum over scale attributions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 179
                        7.4 Renormalization group flow . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 181
                        7.4.1 Approximation scheme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 182
                        7.4.2 Truncated equations for the counter-terms . . . . . . . . . . . . . . . 184
                        7.4.3 Physical coupling constants: towards asymptotic freedom . . . . . . . 188
                        7.4.4 Mass and consistency of the assumptions . . . . . . . . . . . . . . . . 190
                        8 Conclusions and perspectives 193
                        8.1 The 1/N expansion in colored GFTs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 193
                        8.1.1 Achievements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 193
                        8.1.2 Discussion and outlook . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 194
                        8.2 Renormalization of TGFTs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 196
                        8.2.1 Achievements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 196
                        8.2.2 Discussion and outlook . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 197
                        A Technical appendix 201
                        A.1 Heat Kernel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 201
                        A.2 Proof of heat kernel bounds . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 202
                        Bibliography 217
                        x CONTENTS
                        Chapter 1
                        Motivations and scope of the present
                        work
                        Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ. Toute la Gaule est
                        occupée par les Romains… Toute? Non! Un village peuplé
                        d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur.
                        Et la vie n’est pas facile pour les garnisons de légionnaires romains des camps retranchés de Babaorum, Aquarium, Laudanum
                        et Petibonum. . .
                        René Goscinny and Albert Uderzo, Astérix le Gaulois
                        1.1 Why a quantum theory of gravity cannot be dispensed with
                        A consistent quantum theory of gravity is mainly called for by a conceptual clash between the
                        two major achievements of physicists of the XXth century. On the one hand, the realization
                        by Einstein that classical space-time is a dynamical entity correctly described by General
                        Relativity (GR), and on the other the advent of Quantum Mechanics (QM). The equivalence
                        principle, upon which GR is built, leads to the interpretation of gravitational phenomena
                        as pure geometric effects: the trajectories of test particles are geodesics in a curved fourdimensional manifold, space-time, whose geometric properties are encoded in a Lorentzian
                        metric tensor, which is nothing but the gravitational field [1]. Importantly, the identification
                        of the gravitational force to the metric properties of space-time entails the dynamical nature
                        of the latter. Indeed, gravity being sourced by masses and energy, space-time cannot remain
                        as a fixed arena into which physical processes happen, as was the case since Newton. With
                        Einstein, space-time becomes a physical system per se, whose precise structure is the result of
                        a subtle interaction with the other physical systems it contains. At the conceptual level, this
                        is arguably the main message of GR, and the precise interplay between the curved geometry
                        of space-time and matter fields is encoded into Einstein’s equations [2]. The second aspect
                        of the physics revolution which took place in the early XXth century revealed a wealth
                        of new phenomena in the microscopic world, and the dissolution of most of the classical
                        1
                        2 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
                        Newtonian picture at such scales: the disappearance of the notion of trajectory, unpredictable
                        outcomes of experiments, statistical predictions highly dependent on the experimental setup
                        [3]… At the mathematical level, QM brings along an entirely new arsenal of technical tools:
                        physical states are turned into vectors living in a Hilbert space, which replaces the phase
                        space of classical physics, and observables become Hermitian operators acting on physical
                        states. However, the conception of space-time on which QM relies remains deeply rooted in
                        Newtonian physics: the Schrödinger equation is a partial differential equation with respect
                        to fixed and physical space-time coordinates. For this reason, Special Relativity could be
                        proven compatible with these new rules of the game, thanks to the Quantum Field Theory
                        (QFT) formalism. The main difficulties in going from non-relativistic to relativistic quantum
                        theory boiled down to the incorporation of the Lorentz symmetry, which also acts on timelike directions. Achieving the same reconciliation with the lessons of GR is (and has been
                        proven to be) extraordinarily more difficult. The reason is that as soon as one contemplates
                        the idea of making the geometry of space-time both dynamical and quantum, one looses
                        in one stroke the fixed arena onto which the quantum foundations sit, and the Newtonian
                        determinism which allows to unambiguously link space-time dynamics to its content. The
                        randomness introduced by quantum measurements seems incompatible with the definition of
                        a single global state for space-time and matter (e.g. a solution of a set of partial differential
                        equations). And without a non-dynamical background, there is no unambiguous ’here’ where
                        quantum ensembles can be prepared, nor a ’there’ where measurements can be performed
                        and their statistical properties checked. In a word, by requiring background independence to
                        conform to Einstein’s ideas about gravity, one also suppresses the only remaining Newtonian
                        shelter where quantum probabilities can safely be interpreted. This is probably the most
                        puzzling aspect of modern physics, and calls for a resolution.
                        But, one could ask, do we necessarily need to make gravity quantum? Cannot we live
                        with the fact that matter is described by quantum fields propagating on a dynamical but
                        classical geometry? A short answer would be to reject the dichotomous understanding of
                        the world that would result from such a combination of a priori contradictory ideas. On
                        the other hand, one cannot deny that space-time is a very peculiar physical system, which
                        one might argue, could very well keep a singular status as the only fundamentally classical
                        entity. However, very nice and general arguments, put forward by Unruh in [4], make this
                        position untenable (at least literally). Let us recapitulate the main ideas of this article here.
                        In order to have the Einstein equations
                        Gµν = 8πGTµν (1.1)
                        as a classical limit of the matter sector, one possibility would be to interpret the righthand side as a quantum average hTˆ
                        µνi of some quantum operator representing the energymomentum tensor of matter fields. The problems with such a theory pointed out in [4] are
                        two-fold. First, quantum measurements would introduce discontinuities in the expectation
                        value of Tˆ
                        µν, and in turn spoil its conservation. Second, and as illustrated with a gravitational
                        version of Schrödinger’s cat gedanken experiment, such a coupling of gravity to a statistical
                        average of matter states would introduce slow variations of the gravitational field caused
                        1.1 Why a quantum theory of gravity cannot be dispensed with 3
                        by yet unobserved and undetermined matter states. Another idea explored by Unruh to
                        make sense of (1.1) in such a way that the left-hand side is classical, and the right-hand side
                        quantum, is through an eigenvalue equation of the type
                        8πGTˆ
                        µν|ψi = Gµν|ψi. (1.2)
                        The main issue here is that the definition of the operator Tˆ
                        µν would have to depend nonlinearly on the classical metric, and hence on the ’eigenvalue’ Gµν. From the point of view
                        of quantum theory, this of course does not make any sense.
                        Now that some conceptual motivations for the search for a quantum description of the
                        gravitational field have been recalled (and which are also the author’s personal main motivations to work in this field), one should make a bit more precise what one means by ’a
                        quantum theory of gravitation’ or ’quantum gravity’. We will adopt the kind of ambitious
                        though minimalistic position promoted in Loop Quantum Gravity (LQG) [5–7]. Minimalistic because the question of the unification of all forces at high energies is recognized as not
                        necessarily connected to quantum gravity, and therefore left unaddressed. But ambitious in
                        the sense that one is not looking for a theory of quantum perturbations of the gravitational
                        degrees of freedom around some background solution of GR, since this would be of little
                        help as far as the conceptual issues aforementioned are concerned. Indeed, and as is for
                        instance very well explained in [8,9], from the point of view of GR, there is no canonical way
                        of splitting the metric of space-time into a background (for instance a Minkowski metric,
                        but not necessarily so) plus fluctuations. Therefore giving a proper quantum description
                        of the latter fluctuations, that is finding a renormalizable theory of gravitons on a given
                        background, cannot fulfill the ultimate goal of reconciling GR with QM. On top of that, one
                        would need to show that the specification of the background is a kind of gauge choice, which
                        does not affect physical predictions. Therefore, one would like to insist on the fact that even
                        if such a theory was renormalizable, the challenge of making Einstein’s gravity fully quantum
                        and dynamical would remain almost untouched. This already suggests that introducing the
                        background in the first place is unnecessary. Since it turns out that the quantum theory of
                        perturbative quantum GR around a Minkowski background is not renormalizable [10], we
                        can even go one step further: the presence of a background might not only be unnecessary
                        but also problematic. The present thesis is in such a line of thought, which aims at taking the background independence of GR seriously, and use it as a guiding thread towards
                        its quantum version [11]. In this perspective, we would call ’quantum theory of gravity’ a
                        quantum theory without any space-time background, which would reduce to GR in some
                        (classical) limit.
                        A second set of ideas which are often invoked to justify the need for a theory of quantum
                        gravity concerns the presence of singularities in GR, and is therefore a bit more linked to
                        phenomenology, be it through cosmology close to the Big Bang or the question of the fate
                        of black holes at the end of Hawking’s evaporation. It is indeed tempting to draw a parallel
                        between the question of classical singularities in GR and some of the greatest successes of
                        the quantum formalism, such as for example the explanation of the stability of atoms or the
                        4 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
                        resolution of the UV divergence in the theory of black-body radiation. We do not want to
                        elaborate on these questions, but only point out that even if very suggestive and fascinating
                        proposals exist [12–14], there is as far as we know no definitive argument claiming that the
                        cumbersome genericity of singularities in GR has to be resolved in quantum gravity. This
                        is for us a secondary motivation to venture into such a quest, though a very important one.
                        While a quantum theory of gravity must by definition make QM and GR compatible, it only
                        might explain the nature of singularities in GR. Still, it would be of paramount relevance
                        if this second point were indeed realized, since it would open the door to a handful of new
                        phenomena and possible experimental signatures to look for.
                        Another set of ideas we consider important but we do not plan to address further in
                        this thesis are related to the non-renormalizability of perturbative quantum gravity. As a
                        quantum field theory on Minkowski space-time, the quantum theory of gravitons based on
                        GR can only be considered as an effective field theory [15, 16], which breaks down at the
                        Planck scale. Such a picture is therefore necessarily incomplete as a fundamental theory, as it
                        was to be expected, but does not provide any clear clue about how it should be completed.
                        At this point, two attitudes can be adopted. Either assume that one should first look
                        for a renormalizable perturbative theory of quantum gravity, from which the background
                        independent aspects will be addressed in a second stage; or, focus straight away on the
                        background independent features which are so central to the very question of quantum
                        gravity. Since we do not want to assume any a priori connection between the UV completion
                        of perturbative quantum general relativity and full-fledged quantum gravity, as is for instance
                        investigated in the asymptotic safety program [17, 18], the results of this thesis will be
                        presented in a mindset in line with the second attitude. Of course, any successful fundamental
                        quantum theory of gravity will have to provide a deeper understanding of the two-loops
                        divergences of quantum GR, and certainly any program which would fail to do so could not
                        be considered complete [19].
                        The purpose of the last two points was to justify to some extent the technical character
                        of this PhD thesis, and its apparent disconnection with many of the modern fundamental
                        theories which are experimentally verified. While it is perfectly legitimate to look for a
                        reconciliation of QM and GR into the details of what we know about matter, space and
                        time, we want to advocate here a hopefully complementary strategy, which aims at finding a
                        general theoretical framework encompassing them both at a general and conceptual level. At
                        this stage, we would for example be highly satisfied with a consistent definition of quantum
                        geometry whose degrees of freedom and dynamics would reduce to that of vacuum GR in
                        some limit; even if such a theory did not resolve classical singularities, nor it would provide
                        us with a renormalizable theory of gravitons.
                        1.2 Quantum gravity and quantization 5
                        1.2 Quantum gravity and quantization
                        Now that we reinstated the necessity of finding a consistent quantum formulation of gravitational physics, we would like to make some comments about the different general strategies
                        which are at our disposal to achieve such a goal. In particular, would a quantization of
                        general relativity (or a modification thereof) provide the answer?
                        The most conservative strategy is the quantization program of classical GR pioneered by
                        Bryce DeWitt [20], either through Dirac’s general canonical quantization procedure [21, 22]
                        or with covariant methods [23]. Modern incarnations of these early ideas can be found in
                        canonical loop quantum gravity and its tentative covariant formulation through spin foam
                        models [6, 7, 9]. While the Ashtekar formulation of GR [24, 25] allowed dramatic progress
                        with respect to DeWitt’s formal definitions, based on the usual metric formulation of Einstein’s theory, very challenging questions remain open as regards the dynamical aspects of
                        the theory. In particular, many ambiguities appear in the definition of the so-called scalar
                        constraint of canonical LQG, and therefore in the implementation of four-dimensional diffeomorphism invariance, which is arguably the core purpose of quantum gravity. There are
                        therefore two key aspects of the canonical quantization program that we would like to keep
                        in mind: first, the formulation of classical GR being used as a starting point (in metric
                        or Ashtekar variables), or equivalently the choice of fundamental degrees of freedom (the
                        metric tensor or a tetrad field), has a great influence on the quantization; and second, the
                        subtleties associated to space-time diffeomorphism invariance have so far plagued such attempts with numerous ambiguities, which prevent the quantization procedure from being
                        completed. The first point speaks in favor of loop variables in quantum gravity, while the
                        second might indicate an intrinsic limitation of the canonical approach.
                        A second, less conservative but more risky, type of quantization program consists in
                        discarding GR as a classical starting point, and instead postulating radically new degrees of
                        freedom. This is for example the case in string theory, where a classical theory of strings
                        moving in some background space-time is the starting point of the quantization procedure.
                        Such an approach is to some extent supported by the non-renormalizability of perturbative
                        quantum GR, interpreted as a signal of the presence of new degrees of freedom at the Planck
                        scale. Similar interpretations in similar situations already proved successful in the past, for
                        instance with the four-fermion theory of Fermi, whose non-renormalizability was cured by
                        the introduction of new gauge bosons, and gave rise to the renormalizable Weinberg-Salam
                        theory. In the case of gravity, and because of the unease with the perturbative strategy
                        mentioned before, we do not wish to give too much credit to such arguments. However, it is
                        necessary to keep in mind that the degrees of freedom we have access to in the low-energy
                        classical theory (GR) are not necessarily the ones to be quantized.
                        Finally, a third idea which is gaining increasing support in the recent years is to question
                        the very idea of quantizing gravity, at least stricto sensu. Rather, one should more generally
                        look for a quantum theory, with possibly non-metric degrees of freedom, from which classical
                        6 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
                        geometry and its dynamics would emerge. Such a scenario has been hinted at from within
                        GR itself, through the thermal properties of black holes and space-time in general. For
                        instance in [26], Jacobson suggested to interpret the Einstein equations as equations of
                        states at thermal equilibrium. In this picture, space-time dynamics would only emerge
                        in the thermodynamic limit of a more fundamental theory, with degrees of freedom yet
                        to be discovered. This is even more radical that what is proposed in string theory, but
                        also consistent with background independence in principle: there is no need to assume
                        the existence of a (continuous) background space-time in this picture, and contrarily so,
                        the finiteness of black hole entropy can be interpreted as suggestive of the existence of an
                        underlying discrete structure. Such ideas have close links with condensed matter theory,
                        which explains for example macroscopic properties of solids from the statistical properties
                        of their quantum microscopic building blocks, and in particular with the theory of quantum
                        fluids and Bose-Einstein condensates [27, 28]. Of course, the two outstanding issues are
                        that no experiments to directly probe the Planck scale are available in the near future, and
                        emergence has to be implemented in a fully background independent manner.
                        After this detour, one can come back to the main motivations of this thesis, loop quantum
                        gravity and spin foams, and remark that even there, the notion of emergence seems to have a
                        role to play. Indeed, the key prediction of canonical loop quantum gravity is undoubtedly the
                        discreteness of areas and volumes at the kinematical level [29], and this already entails some
                        kind of emergence of continuum space-time. In this picture, continuous space-time cannot
                        be defined all the way down to the Planck scale, where the discrete nature of the spectra of
                        geometric operators starts to be relevant. This presents a remarkable qualitative agreement
                        with Jacobson’s proposal, and in particular all the thermal aspects of black holes explored
                        in LQG derive from this fundamental result [30]. But there are other discrete features in
                        LQG and spin foams, possibly related to emergence, which need to be addressed. Even if
                        canonical LQG is a continuum theory, the Hilbert space it is based upon is constructed in
                        an inductive way, from states (the spin-network functionals) labeled by discrete quantities
                        (graphs with spin labels). We can say that each such state describes a continuous quantum
                        geometry with a finite number of degrees of freedom, and that the infinite number of possible
                        excitations associated to genuine continuous geometries is to be found in large superpositions
                        of these elementary states, in states associated to infinitely large graphs, or both. In practice,
                        only spin-network states on very small graphs can be investigated analytically, the limit
                        of infinitely large graphs being out of reach, and their superpositions even more so. This
                        indicates that in its current state, LQG can also be considered a theory of discrete geometries,
                        despite the fact that it is primarily a quantization of GR. From this point of view, continuous
                        classical space-time would only be recovered through a continuum limit. This is even more
                        supported by the covariant spin foam perspective, where the discrete aspects of spin networks
                        are enhanced rather than tamed. The discrete structure spin foam models are based upon,
                        2-complexes, acquire a double interpretation, as Feynman graphs labeling the transitions
                        between spin network states on the one hand, and as discretizations of space-time akin to
                        lattice gauge theory on the other hand. Contrary to the canonical picture, this second
                        interpretation cannot be avoided, at least in practice, since all the current spin foam models
                        1.3 On scales and renormalization with or without background 7
                        for four-dimensional gravity are constructed in a way to enforce a notion of (quantum)
                        discrete geometry in a cellular complex dual to the foam. Therefore, in our opinion, at this
                        stage of the development of the theory, it seems legitimate to view LQG and spin foam
                        models as quantum theories of discrete gravity. And if so, addressing the question of their
                        continuum limit is of primary importance.
                        Moreover, we tend to see a connection between: a) the ambiguities appearing in the
                        definition of the dynamics of canonical LQG, b) the fact that the relevance of a quantization
                        of GR can be questioned in a strong way, and c) the problem of the continuum in the
                        covariant version of loop quantum gravity. Altogether, these three points can be taken as a
                        motivation for a strategy where quantization and emergence both have to play their role. It
                        is indeed possible, and probably desirable, that some of the fine details of the dynamics of
                        spin networks are irrelevant to the large scale effects one would like to predict and study. In
                        the best case scenario, the different versions of the scalar constraint of LQG would fall in a
                        same universality class as far as the recovery of continuous space-time and its dynamics is
                        concerned. This would translate, in the covariant picture, as a set of spin foam models with
                        small variations in the way discrete geometry is encoded, but having a same continuum limit.
                        The crucial question to address in this perspective is that of the existence, and in a second
                        stage the universality of such a limit, in the sense of determining exactly which aspects (if
                        any) of the dynamics of spin networks are key to the emergence of space-time as we know
                        it. The fact that these same spin networks were initially thought of as quantum states of
                        continuous geometries should not prevent us from exploring other avenues, in which the
                        continuum only emerge in the presence of a very large number of discrete building blocks.
                        This PhD thesis has been prepared with the scenario just hinted at in mind, but we should
                        warn the reader that it is in no way conclusive in this respect. Moreover, we think and we
                        hope that the technical results and tools which are accounted for in this manuscript are
                        general enough to be useful to researchers in the field who do not share such point of views.
                        The reason is that, in order to study universality in quantum gravity, and ultimately find
                        the right balance between strict quantization procedures and emergence, one first needs to
                        develop a theory of renormalization in this background independent setting, which precisely
                        allows to consistently erase information and degrees of freedom. This thesis is a contribution
                        to this last point, in the Group Field Theory (GFT) formulation of spin foam models.
                        1.3 On scales and renormalization with or without background
                        The very idea of extending the theory of renormalization to quantum gravity may look odd
                        at first sight. The absence of any background seems indeed to preclude the existence of any
                        physical scale with respect to which the renormalization group flow should be defined. A
                        few remarks are therefore in order, about the different notions of scales which are available
                        in quantum field theories and general relativity, and the general assumption we will make
                        throughout this thesis in order to extend such notions to background independent theories.
                        8 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
                        Let us start with relativistic quantum field theories, which support the standard model of
                        particle physics, as well as perturbative quantum gravity around a Minkowski background.
                        The key ingredient entering the definition of these theories is the flat background metric,
                        which provides a notion of locality and global Poincaré invariance. The latter allows in
                        particular to classify all possible interactions once a field content (with its own set of internal symmetries) has been agreed on [31]. More interesting, this same Poincaré invariance,
                        combined with locality and the idea of renormalization [32–34], imposes further restrictions
                        on the number of independent couplings one should work with. When the theory is (perturbatively) non-renormalizable, it is consistent only if an infinite set of interactions is taken
                        into account, and therefore loses any predictive power (at least at some scale). When it
                        is on the contrary renormalizable, one can work with a finite set of interactions, though
                        arbitrarily large in the case of a super-renormalizable theory. For fundamental interactions,
                        the most interesting case is that of a just-renormalizable theory, such as QED or QCD, for
                        which a finite set of interactions is uniquely specified by the renormalizability criterion. In
                        all of these theories, what is meant by ’scale’ is of course an energy scale, in the sense of
                        special relativity. However, renormalization and quantum field theory are general enough to
                        accommodate various notions of scales, as for example non-relativistic energy, and apply to a
                        large variety of phenomena for which Poincaré invariance is completely irrelevant. A wealth
                        of examples of this kind can be found in condensed matter physics, and in the study of phase
                        transitions. The common feature of all these models is that they describe regimes in which
                        a huge number of (classical or quantum) degrees of freedom are present, and where their
                        contributions can be efficiently organized according to some order parameter, the ’scale’. As
                        we know well from thermodynamics and statistical mechanics, it is in this case desirable to
                        simplify the problem by assuming instead an infinite set of degrees of freedom, and adopt
                        a coarse-grained description in which degrees of freedom are collectively analyzed. Quantum field theory and renormalization are precisely a general set of techniques allowing to
                        efficiently organize such analyzes. Therefore, what makes renormalizable quantum field theories so useful in fundamental physics is not Poincaré invariance in itself, but the fact that
                        it implies the existence of an infinite reservoir of degrees of freedom in the deep UV.
                        We now turn to general relativity. The absence of Poincaré symmetry, or any analogous
                        notion of space-time global symmetries prevents the existence of a general notion of energy.
                        Except for special solutions of Einstein’s equations, there is no way to assign an unambiguous
                        notion of localized energy to the modes of the gravitational field1
                        . The two situations in which
                        special relativistic notions of energy-momentum do generalize are in the presence of a global
                        Killing symmetry, or for asymptotically flat space-times. In the first case, it is possible to
                        translate the fact that the energy-momentum tensor T
                        µν is divergence free into both local
                        and integral conservation equations for an energy-momentum vector P
                        µ ≡ T
                        µνKν, where Kν
                        1We can for instance quote Straumann [35]:
                        This has been disturbing to many people, but one simply has to get used to this fact. There is
                        no « energy-momentum tensor for the gravitational field ».
                        1.3 On scales and renormalization with or without background 9
                        is the Killing field. In the second case, only a partial generalization is available, in the form of
                        integral conservation equations for energy and momentum at spatial infinity. One therefore
                        already loses the possibility of localizing energy and momentum in this second situation,
                        since they are only defined for extended regions with boundaries in the approximately flat
                        asymptotic region. In any case, both generalizations rely on global properties of specific
                        solutions to Einstein’s equations which cannot be available in a background independent
                        formulation of quantum gravity. We therefore have to conclude that, since energy scales
                        associated to the gravitational field are at best solution-dependent, and in general not even
                        defined in GR, a renormalization group analysis of background independent quantum gravity
                        cannot be based on space-time related notions of scales.
                        This last point was to be expected on quite general grounds. From the point of view
                        of quantization à la Feynman for example, all the solutions to Einstein’s equations (and in
                        principle even more general ’off-shell’ geometries) are on the same footing, as they need to
                        be summed over in a path-integral (modulo boundary conditions). We cannot expect to
                        be able to organize such a path-integral according to scales defined internally to each of
                        these geometries. But even if one takes the emergent point of view seriously, GR suggests
                        that the order parameter with respect to which a renormalization group analysis should be
                        launched cannot depend on a space-time notion of energy. This point of view should be taken
                        more and more seriously as we move towards an increasingly background independent notion
                        of emergence, in the sense of looking for a unique mechanism which would be responsible
                        for the emergence of a large class of solutions of GR, if not all of them. In particular, as
                        soon as such a class is not restricted to space-times with global Killing symmetries or with
                        asymptotically flat spatial infinities, there seems to be no room for the usual notion of energy
                        in a renormalization analysis of quantum gravity.
                        However, it should already be understood at this stage that the absence of any background
                        space-time in quantum gravity, and therefore of any natural physical scales, does not prevent
                        us from using the quantum field theory and renormalization formalisms. As was already
                        mentioned, the notion of scale prevailing in renormalization theory is more the number of
                        degrees of freedom available in a region of the parameter space, rather than a proper notion of
                        energy. Likewise, if quantum fields do need a fixed background structure to live in, this needs
                        not be interpreted as space-time. As we will see, this is precisely how GFTs are constructed,
                        as quantum field theories defined on (internal) symmetry groups rather than space-time
                        manifolds. More generally, the working assumption of this thesis will be that a notion of scale
                        and renormalization group flow can be defined before1
                        space-time notions become available,
                        and studied with quantum field theory techniques, as for example advocated in [36,37]. The
                        only background notions one is allowed to use in such a program must also be present in
                        the background of GR. The dimension of space-time, the local Lorentz symmetry, and the
                        diffeomorphism groups are among them, but they do not support any obvious notion of
                        scale. Rather, we will postulate that the ’number of degrees of freedom’ continues to be a
                        1Obviously, this ’before’ does not refer to time, but rather to the abstract notion of scale which is assumed
                        to take over when no space-time structure is available anymore.
                        10 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
                        relevant order parameter in the models we will consider, that is in the absence of space-time.
                        This rather abstract scale will come with canonical definitions of UV and IR sectors. They
                        should by no means be understood as their space-time related counter-parts, and be naively
                        related to respectively small and large distance regimes. Instead, the UV sector will simply
                        be the corner of parameter space responsible for divergences, or equivalently where ’most’
                        of the degrees of freedom sit. A natural renormalization group flow will be defined, which
                        will allow to average out the contributions of the degrees of freedom, from higher to lower
                        scales. The only strong conceptual assumption we will make in this respect is that such an
                        abstract definition of renormalization is physical and can be used to describe the emergence
                        of space-time structures. However, at this general level of discussion, we would like to convey
                        the idea that such a strong assumption is in a sense also minimal. Indeed, if one wants to
                        be able to speak of emergence of space and time, one also needs at least one new parameter
                        which is neither time nor space. We simply call this order parameter ’scale’, and identify it
                        with one of the central features of quantum field theory: the renormalization group. It is
                        in our view the most direct route towards new physics in the absence of space and time, as
                        quantum gravity seems to require.
                        1.4 Purpose and plan of the thesis
                        We are well aware of the fact that the previous motivations cannot be taken for granted.
                        They can be contested in various ways, and also lack a great deal of precision. The reader
                        should see them as a guiding thread towards making full sense of the emergence of spacetime from background independent physics, rather than definitive statements embraced by
                        the author. From now on, we will refrain from venturing into more conceptual discussions,
                        and mostly leave the specific examples worked out in this thesis speak for themselves, hoping
                        that they will do so in favor of the general ideas outlined before.
                        The rest of the thesis is organized as follows. In chapter 2, we will start by recalling
                        the two main ways of understanding the construction of GFT models. One takes its root
                        in the quantization program for quantum gravity, in the form of loop quantum gravity and
                        spin foam models. In this line of thoughts, GFTs are generating functionals for spin foam
                        amplitudes, in the same way as quantum field theories are generating functionals for Feynman
                        amplitudes. In this sense, they complete the definition of spin foam models by assigning
                        canonical weights to the different foams contributing to a same transition between boundary
                        states (spin networks). Moreover, a quantum field theory formalism is expected to provide
                        easier access to non-perturbative regimes, and hence to the continuum. For example, classical
                        equations of motion can be used as a way to change vacuum [38], or to study condensed
                        phases of the thery [39]. Of course, this specific completion of the definition of spin foam
                        models relies on a certain confidence in the quantum field theory formalism. Alternative but
                        hopefully complementary approaches exist, such as coarse-graining methods imported from
                        condensed matter physics and quantum information theory [40–42]. Though, if one decides
                        to stick to quantum field theory weights, it seems natural to also bring renormalization

                    • #56282 Répondre
                      Dr Xavier
                      Invité

                      @Toni – je préfère encore une autre version : il a bluffé mais coup de bol il a eu raison.

                      • #56295 Répondre
                        Demi Habile
                        Invité

                        THESE `
                        pour obtenir le grade de:
                        DOCTEUR DE L’UNIVERSITE DE GRENOBLE ´
                        Sp´ecialit´e: Physique de la mati`ere condens´ee et du rayonnement
                        Arrˆet´e minist´eriel: 7 aoˆut 2006
                        Pr´esent´ee par
                        Ludovic Howald
                        Th`ese dirig´ee par Jean-Pascal Brison
                        pr´epar´ee au sein du Service de Physique Statistique, Magn´etisme et
                        Supraconductivit´e (SPSMS)
                        dans l’Ecole Doctorale de Physique, Grenoble ´
                        Interactions entre la supraconductivit´e et la
                        criticit´e quantique, dans les compos´es
                        CeCoIn5, URhGe et UCoGe
                        Th`ese soutenue publiquement le 11 f´evrier 2011,
                        devant le jury compos´e de:
                        Dr. Claude BERTHIER
                        Laboratoire National des Champs Magn´etiques Intenses (Pr´esident)
                        Prof. Hermann SUDEROW
                        Universidad Aut´onoma de Madrid (Rapporteur)
                        Dr. Christoph MEINGAST
                        Karlsruhe Institute of Technology (Rapporteur)
                        Dr. Jean-Pascal BRISON
                        Commissariat l’Energie Atomique (Directeur de th`ese) ´

                        Interactions between Superconductivity
                        and Quantum Criticality in CeCoIn5
                        ,
                        URhGe and UCoGe

                        I
                        Abstract
                        The subject of this thesis is the analyze of the superconducting upper critical field
                        (Hc2) and the interaction between superconductivity and quantum critical points
                        (QCP), for the compounds CeCoIn5, URhGe and UCoGe. In CeCoIn5, study by
                        mean of resistivity of the Fermi liquid domain allows us to localize precisely the
                        QCP at ambient pressure. This analyze rule out the previously suggested pinning
                        of Hc2(0) at the QCP. In a second part, the evolution of Hc2 under pressure is
                        analyzed. The superconducting dome is unconventional in this compound with two
                        characteristic pressures: at 1.6GPa, the superconducting transition temperature
                        is maximum but it is at 0.4GPa that physical properties (maximum of Hc2(0),
                        maximum of the initial slope dHc2/dT, maximum of the specific heat jump DC/C,…
                        ) suggest a QCP. We explain this antagonism with pair-breaking effects in the
                        proximity of the QCP. With these two experiments, we suggest a new phase diagram
                        for CeCoIn5.
                        In a third part, measurements of thermal conductivity on URhGe and UCoGe
                        are presented. We obtained the bulk superconducting phase transition and confirmed the unusual curvature of the slope dHc2/dT observed by resistivity. The
                        temperatures and fields dependence of thermal conductivity allow us to identify
                        a non-electronic contribution for heat transport down to the lowest temperature
                        (50mK) and probably associated with magnon or longitudinal fluctuations. We also
                        identified two different domains in the superconducting region, These domains are
                        compatible with a two bands model for superconductivity. Thermopower measurements on UCoGe reveal a strong anisotropy to current direction and several anomaly
                        under field applied in the b direction. We suggest a Lifshitz transition to explain
                        our observations in these two compounds.
                        Keywords
                        heavy fermion
                        unconventional superconductivity
                        CeCoIn5
                        resistivity
                        quantum critical point (QCP)
                        upper critical field (Hc2)
                        ferromagnetic supercondctor
                        URhGe
                        UCoGe
                        thermal conductivity
                        thermoelectric power
                        II
                        R´esum´e
                        Le sujet de cette th`ese est l’analyse du second champ critique supraconducteur
                        (Hc2) ainsi que l’interaction entre la supraconductivit´e et les points critiques quantiques (PCQ), pour les compos´es CeCoIn5, URhGe et UCoGe. Dans le compos´e
                        CeCoIn5, l’´etude par r´esistivit´e du domaine de liquide de Fermi a permis la localisation pr´ecise du PCQ a pression ambiante. Cette analyse permet d’invalider
                        l’hypothese d’une co¨ıncidence entre Hc2(0) et le PCQ. Dans une deuxieme partie, l’´evolution sous pression de Hc2 est analys´ee. Le dˆome supraconducteur de ce
                        compos´e est non-conventionnel avec deux pressions caract´eristiques diff´erentes: `a
                        1.6GPa, la temp´erature de transition supraconductrice est maximum alors que c’est

                        a 0.4GPa que la plupart des grandeurs physiques (maximum de Hc2(0), maximum
                        de la pente dHc2/dT, maximum du saut de chaleur sp´ecifique DC/C, ...) sugg

                        erent
                        la pr´esence d’un PCQ. Nous expliquons cet antagonisme par l’importance des processus de brisure de pairs li´es a la proximit´e du PCQ. Ces deux observations nous
                        permettent de proposer un nouveau diagramme de phase pour CeCoIn5.
                        Dans une troisi`eme partie, les mesures de conduction thermique sur les compos´es
                        URhGe et UCoGe sont pr´esent´ees. Elles nous permettent dans un premier temps
                        d’obtenir la transition ”bulk” supraconductrice et de confirmer la forme in-habituelle
                        de Hc2 observ´ee en r´esistivit´e. La d´ependance en temp´eratures et en champs de la
                        conduction thermique nous permet d’identifier une contribution non-´electronique
                        au transport de chaleur jusqu’aux plus basses temp´eratures. D’autre part, nous
                        identifions deux diff´erents domaines supraconducteurs a bas et hauts champs appliqu´es selon l’axe b. Ces deux domaines sont compatibles avec un mod`ele de
                        supraconductivit´e multigaps. Suivant ces observations et des mesures de pouvoir
                        thermo´electrique, nous proposons un mod`ele de transition de Lifshitz pour ces deux
                        compos´es.
                        Mots Cl´es
                        fermions lourds
                        supraconductivit´e non-conventionelle
                        CeCoIn5
                        resistivit´e
                        point critique quantique
                        champ critique
                        supraconducteurs ferromagn´etiques
                        URhGe
                        UCoGe
                        conductivit´e thermique
                        pouvoir thermoelectrique
                        III
                        Merci
                        Merci a tous ceux qui m’ont soutenu pour cette th`ese et sans qui elle n’aurait pas
                        ´et´e possible:
                        Je tiens premierementa remercier Hermann Suderow qui m’a fait d´ecouvrir et
                        m’a conseill´e la physique des fermions lourds a Grenoble. Mercia lui aussi d’avoir
                        accept´e d’ˆetre rapporteur de ma th`ese. Je veux aussi remercier Christoph Meingast
                        d’avoir ´et´e rapporteur de ma th`ese et pour ces int´eressantes remarques. Merci aussi
                        a Claude Berthier d’avoir pr´esider le Jury de ma these.
                        Merci a Jean-Pascal Brison de m’avoir initi´e `a la physique des fermions lourds,
                        de m’avoir enseigner les techniques de mesures de r´esistivit´e, conduction thermique,
                        de la physique a basse temp´eratures eta la thermom´etrie. J’ai beaucoup appr´eci´e
                        ces trois ann´ees pass´ees `a Grenoble.
                        Cette th`ese n’aurait pas ´et´e aussi int´eressantes sans les grandes discussions en
                        partie de physique avec Valentin Taufour et Elena Hassinger ainsi que les fondues, raclette, bi`eres et autres avec ´egalement Atsushi, Tatsuma, Tristan, Mathieu,
                        Amalia, Pierre-Jean, Liam, Giorgos, Pana, Alex
                        Je remercie ´egalement Liam Malone, pour ¸ca relecture attentive du manuscrit.
                        Merci `a Jean-Michel Martinod pour son aide pr´ecieuse en cryog´enie et pour les
                        am´eliorations de la Manip. Merci aussi `a Michel, Maire-Jo, Frederic, Jean-Luc,
                        Marielle, Pierre, Fr´ed´eric, pour leurs grandes aides techniques et administratives.
                        Cette th`ese n’aurait pas ´et´e possible sans les excellents cristaux fourni par G´erard
                        Lapertot, Dai Aoki et Valentin Taufour.
                        Merci `a Gerog Knebel, pour m’avoir transmis un peu de sa grande expertise dans
                        les compos´es 115 et pour ces nombreuses heures de course `a pied partag´ee ´egalement
                        avec Elena, Giorgos, Alain, Tatsuma, Mario, … sans lesquelles, il serait impossible
                        de rester de nombreuses heures dans le labo `a chercher ce qui (ne) fonctionne (pas)
                        et rester en forme!
                        Vincent Michal et Vladimir Mineev m’ont aussi apport´es une aides th´eorique
                        pr´ecieuses, ainsi que toutes les personnes avec qui j’ai eu la chance de pouvoir
                        discuter pendant ces trois ann´ees dans le labo ou en conf´erences.
                        Finalement, un grand Merci `a mes parents, ma famille, Erika de m’avoir soutenu
                        pendant ces ann´ees de these. Merci aussia tous ceux qui m’ont accompagn´e en
                        montagne et a celle-ci d’avoir ´et´e la pour profiter de la viea Grenoble.

                        Contents
                        Contents V
                        Plan of this thesis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 1
                        1 Introduction 3
                        1.1 Motivations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
                        1.2 Heavy fermion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4
                        1.3 Physical properties at low temperature in a Fermi-liquid . . . . . . . 9
                        1.4 Quantum critical points . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 15
                        1.5 Unconventional superconductivity . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
                        2 Experimental Setup & methods 25
                        2.1 resistivity setup . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 25
                        2.2 Thermal conductivity setup . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 30
                        2.3 Temperature measurements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 36
                        3 CeCoIn5 45
                        3.1 Background . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
                        3.2 Aim and interest of this study . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53
                        3.3 Resistivity measurement on CeCoIn5 . . . . . . . . . . . . . . . . . . 54
                        3.4 Upper Critical Field under pressure . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 69
                        3.5 Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 78
                        4 URhGe & UCoGe 83
                        4.1 Background . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 83
                        4.2 Aim of this study . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88
                        4.3 Samples . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88
                        4.4 Results of this measurement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 90
                        4.5 Discussion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 111
                        5 Conclusion 119
                        5.1 Achievements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119
                        5.2 Prospectives . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 120
                        6 R´esum´e en Fran¸cais 123
                        V
                        VI CONTENTS
                        Bibliography 129
                        CONTENTS 1
                        Once upon a time, in the heart of a dying star was formed a Ce nucleus. Soon
                        after it mother star explode, the Ce nucleus cool down and attract 58 electrons to
                        get a neutral charge. The electronic world is not fair, the first electrons joining the
                        nucleus will reach some stable low energy orbitals in the vicinity of the nucleus,
                        while the last one may get an exciting interacting life on the top partially empty
                        level. Following the law of gravity our Ce atoms, and it cloud of electrons, collapses
                        in the following years together with a bunch of other atoms created by it mother
                        star to form a planet. In this process, the Ce atoms will approach their neighborings
                        pairs and the curious high energy electrons, feeling lonely in their unfilled orbital,
                        may choose to form join orbitals with other electrons in an equivalent situation.
                        On lowering the environment energy this process may eventually end up with the
                        creation of a solid material. In this situation the distance between two next neighbor
                        atoms in the material is given by the minimum energy of their join orbital. But for
                        our Ce atoms their is a dilemma as several layer have comparable energy and will
                        compete to form or not orbital layer in the compound. This bring to the study of
                        strongly interacting systems.
                        Plan of this thesis
                        Here are some of the questions I want to discuss in this thesis, first starting quite
                        generally in the introduction with the heavy fermion, why can they have “heavy”
                        masses? Then I will discuss why f shell electrons can be either “localized” or “delocalized”? What are the expected physical laws, for the quantities we will measured,
                        in the normal state and in the quantum critical region of a heavy fermion? What
                        is a quantum critical point in heavy fermion and why it is important for magnetic
                        superconducting pairing? And finally how can superconductivity and magnetism
                        coexist?
                        In the second chapter the two experimental setups used in this thesis will be presented, with the question of what are the technological challenges and limitations?
                        In the third chapter, we analyze the following problems: Is there a quantum
                        critical point in CeCoIn5 at the upper critical field (Hc2(0)) at ambient pressure?
                        How can we explain the unusual phase diagram of CeCoIn5 that appears to have
                        two critical pressures, one where TSC is maximum and the other where most of the
                        physical quantities: C/T, Hc2(0), ∂Hc2/∂T, ρ0, … show an anomaly. With these
                        two experiments we were able to draw a new phase diagram (H,P,T) for CeCoIn5.
                        In the fourth chapter, we present our thermal conductivity data on UCoGe and
                        URhGe. It is the first attempt to reveal the symmetry of the superconducting
                        order parameter in the different part of the (T,H) phase diagram of these compounds. These measurements also allow the detection of the bulk superconducting
                        and ferromagnetic transitions. We were therefore able to confirm the unusual field
                        dependence of Hc2 in these compounds.
                        Together all these experiments allow us to study the interplay between superconductivity and magnetism. Through a quantitative analysis of Hc2 and the position
                        of quantum criticality in these systems, we can better understand how superconductivity is affect by a quantum critical point.

                        1 Introduction
                        1.1 Motivations
                        The challenge in the physics of heavy fermion materials is to understand the electronic properties of metallic compounds made of elements with more than one unfilled electronic shell giving rise to a complicated band structure and strong correlations between the electrons. Another one, is related to the intimate interplay
                        between superconductivity and magnetism. This interest is due to the important
                        possible applications of the superconducting state and because in heavy fermion the
                        phase diagrams strongly suggest that magnetism and superconductivity are related.
                        So if no direct potential applications of the heavy fermion have been suggested up
                        to now, the heavy fermion problem can be an important piece to understand the
                        puzzle of unconventional superconductivity.
                        The experiments presented in this thesis are in continuity to the long work done
                        in the physics of heavy fermion. This physics is quite complicated with an enormous
                        amount of experiments and ideas that have been made and suggested in the last
                        years. So many that a three years Phd is certainly not long enough to understand
                        all the different issues. Nevertheless, in the introduction I will try to present the
                        “big picture” on heavy fermion physics and unconventional superconductivity.
                        In most of the heavy fermion compounds, the superconducting state has a maximum critical temperature at an anti-ferromagnetic (AFM) phase transition. In
                        the vicinity of the transition, the physical properties like resistivity show non-Fermi
                        liquid behaviour. For this reason, it is believed that the transition would end with
                        a quantum critical point (QCP) at T = 0 in the absence of superconductivity. As
                        for example in CePd2Si2 or CeIn3 displayed on figure 1.1. These types of phase
                        diagrams suggest that superconductivity and magnetism are related and that the
                        maximum of superconductivity happens at a magnetic quantum critical point. In
                        this thesis, I present three compounds for which the phase diagram is qualitatively
                        different: in CeCoIn5, the maximum of superconductivity do not correspond to the
                        position of a QCP and in the ferromagnetic superconductors URhGe and UCoGe the
                        maximum of superconductivity observed under magnetic field may not be directly
                        related to a QCP.
                        Results on CeCoIn5 are discussed in chapter 3, in this compound no antiferromagnetism is directly observed. However, a QCP would exist at p = 0 and
                        T = 0 in the vicinity of the upper critical field Hc2 and the maximum of the su3
                        4 CHAPTER 1. INTRODUCTION
                        (a) (b)
                        Figure 1.1: Pressure temperature phase diagrams of two “model” heavy fermion
                        compounds: CePd2Si2 and CeIn3 from [Mathur 98] and [Knebel 01]. Under pressure, the AFM state is suppress, a QCP is obtained when TN = 0 as demonstrated
                        by the vanishing of the Fermi liquid domain or non-Fermi liquid behavior of ρ(T)
                        at this pressure. In the vicinity of the QCP, the superconducting state is realized.
                        perconducting transition TSC, under pressure, does not correspond to anomalies in
                        the normal phase (maximum of m⋆
                        , NFL regime, … ) characterizing the presence
                        of a QCP. Our analysis of this phase diagram revises this picture and may also give
                        some clues on the type of QCP found in CeCoIn5.
                        In the fourth chapter, I will present work on UCoGe and URhGe, two ferromagnetic superconductors. In these compounds an increase of the superconducting
                        transition is observed under magnetic field. The so called “re-entrant phase” is evidence for an increased pairing strength or a decrease of the limitating mechanisms
                        (orbital and paramagnetic limits) under magnetic field. The coexistence of ferromagnetism and superconductivity is well established in these compounds. By means
                        of thermal conductivity, we made the first measurements which were intended to
                        probe the symmetry of the superconducting order parameter and yield a first bulk
                        probe of the upper critical field below 8 T.
                        1.2 Heavy fermion
                        It is known since the beginning of quantum physics that the electrons of an atom
                        have discrete energy levels. The energy of these levels depend first on the orbital
                        (i.e. the wave function 1s,2s,2p,3s,3p,3d,… ) of the electron. Then, it will depend
                        of it spin configuration: Hund’s rule. A 4f orbital can contain 14 electrons, the
                        1.2. HEAVY FERMION 5
                        lowest energy is the one of minimum quantum number m=-3 then m=-2, …. But
                        due to Coulomb repulsion from other electrons already present in the same orbital
                        and to the crystal field, the hierarchy between energy levels may be modified. For
                        the light atoms, the first contribution is the most important and different orbitals
                        are clearly separated in energy. This can be seen, as their free atoms only have one
                        unfilled electronic layer. When forming a compound, bounding and anti-bounding
                        crystalline (or molecular∗
                        ) orbitals will be formed on the basis of these unfilled
                        orbitals (plus eventually one or two high energy filled ones if the formed crystalline
                        orbital as a lower energy). The distance between two atoms in the compound is
                        given by the minimum of energy of the crystalline orbital. This scheme works
                        well for light atoms, but starting from chromium the situation is more complex. For
                        some elements, the difference in energy between two orbital level can be smaller than
                        one of the other contribution previously discussed (electronic repulsion or crystal
                        field). In this case the free atom will have more than one unfilled electronic orbital.
                        Cerium and Uranium, that form the compounds discussed in this thesis are in this
                        case, with electronic configuration: [Ce]=[Xe] 4f1 5d1 6s2 and [U]=[Rn] 7s2 5f3 6d1
                        .
                        [Xe] and [Rn] stand for the electronic configuration of the rare earth Xenon and
                        Radon respectively. When forming a compound, the different unfilled electronic
                        orbitals may form crystalline orbitals, but they will be some frustration for the
                        distance between the atoms as the energy of different crystalline orbitals can not
                        be minimized at the same time. For this reason some crystalline orbitals may not
                        form, their energy being higher than the one of atomic orbitals. This is well known
                        as the reason for the insulating properties of Mott insulators compounds. In case of
                        metallic compounds, it also exists: for Ce and U based compounds the f orbitals can
                        be partially “localized” meaning that they do not form bands. Interactions between
                        the f “localized” electrons and the conduction band lead to strongly correlated
                        electrons systems. Heavy fermion are part of this category.
                        Kondo effect and Kondo lattice
                        Generally, the physics of 3D metallic systems, is described in the framework of the
                        Fermi-liquid theory. This theory makes a one to one mapping between the real
                        system and a system of quasi-particles that can be understood theoretically as a
                        weakly interacting gas. Physical properties such as the temperature dependence of:
                        resistivity (ρ(T)), specific heat C(T), thermal conductivity κ(T) and others can be
                        calculated within this theory. The transition from the real system to the Fermiliquid induces a renormalization of the masses of the quasi-particles (m⋆
                        ) compared
                        to the bare electron mass (m0). In heavy fermion the renormalization can be as
                        large as: m⋆ = 1000m0.
                        Several effects will enhance the quasi-particles mass. Like in conventional materials, the band structure or an applied magnetic field can cause mass enhancements.
                        For example, in a two-dimensional metal with columnar like Fermi-surface, one expects larger masses out of plane than in plane. But the most important contribution
                        ∗This discussion is completely general, as for the molecule or crystalline compounds, but for
                        clarity, I will only discuss the crystalline case from this point.
                        6 CHAPTER 1. INTRODUCTION
                        in heavy fermion masses renormalization comes from the Kondo effect [Kondo 64].
                        This effect, explains the observed enhancement of the resistivity at low temperature in dilute magnetic alloys. The idea is that in a ground state with magnetic
                        impurities, conduction electrons will locally “screen” the magnetic moments of each
                        impurities. An impurity of spin S=1/2, will be surrounded on average by one electron of the conduction band forming a “collective” singlet state with the impurity.
                        Kondo considered the so called s-d model, taking into account interactions between magnetic impurities and the conduction electrons:
                        H =
                        X
                        k,σ
                        ǫk,σc

                        k,σ, ck,σ
                        | {z }
                        conduction electrons
                        + J
                        −→S
                        −→s
                        | {z }
                        interaction with magnetic impurities
                        (1.2.1)
                        Using a third order perturbation calculation in J, when J < 0 (anti-ferromagnetism),
                        he obtained:
                        ρ(T) = ρB(1 − N0J log( T
                        D
                        )) (1.2.2)
                        where N0 is the density of state of the conduction band, D the bandwidth of the
                        conduction electrons and ρB ∝ T
                        2
                        , the resistivity without the magnetic interactions.
                        This model successfully accounts for the increase of resistivity but also predicts
                        a divergence of the resistivity at low temperature. In fact in his article Kondo
                        already mentioned that taking higher order terms and contributions, he obtains a
                        saturation below a temperature T0. We can define a characteristic temperature for
                        the divergence, known as the Kondo temperature:
                        TK = De
                        −1
                        N0J (1.2.3)
                        Experimentally this temperature is difficult to define and is sometimes taken as the
                        temperature at which the minimum in resistivity occurs. It is of the order of 10 K
                        in heavy fermion system.
                        As we discussed previously, in heavy fermion systems, f-orbital electrons are
                        rather “localized” around their atoms (not at the Fermi energy). These “localized” felectrons act as magnetic impurities and can be described by the Kondo physics. The
                        temperature dependence of the magnetic in-plane resistivity of CexLa1−xCoIn5 for
                        small concentration of Ce magnetic impurities and low temperature follows perfectly
                        these predictions. The magnetic resistivity is defined as: ρM(T) = ρ(Ce,La)CoIn5
                        (T)−
                        ρLaCoIn5
                        (T). LaCoIn5 is the non-magnetic compound of the series CexLa1−xCoIn5. A
                        logarithmic divergence of the resistivity that saturates bellow ∼ 100mK is observed
                        in figure 1.2 for high La doping as predicted from the theory.
                        But when more Ce atoms (the magnetic impurities) are present in the compound, a different behaviour is observed at low temperature. For doping below
                        x = 0.5 in CexLa1−xCoIn5, figure 1.2, a decrease of the resistance is observed at low
                        temperature and superconductivity appears at even lower doping. Two reasons can
                        be invoked for the failure of the Kondo model for these concentrations:
                        • The exhaustion principle stands that there is not enough conduction electrons
                        to screen every magnetic moments when their density is too high.

                      • #56303 Répondre
                        Titouan R
                        Invité

                        @Dr Xavier : les deux thèses ne s’excluent pas. Il a pu avoir du bol, ce que je crois aussi, mais sa coloc le lui dit bien (elle eût pu lui dire qu’il s’agissait d’un autre problème technique)

                      • #56305 Répondre
                        Demi Habile
                        Invité

                        Figure 1.9: Scheme of an “unconventional” scenario for quantum criticality or Kondo
                        breakdown. In this scenario again the Kondo energy is unchanged at the transition,
                        but the Kondo lattice is and a characteristic energy scale of this domain vanishes.
                        A magnetic order may or may not appears at this QCP depending on the model.
                        The Fermi surface volume changes from small to large at the transition.
                        a divergence of the effective mass m⋆ at the QCP.
                        The magnetism in these cases is usually localized. For example, in a local scenario, the interaction between localized f shell electrons is tuned at the transition
                        so that the system becomes magnetic. At the appearance of the magnetism, a part
                        of the localized moments is taken out of the Fermi surface volume.
                        In contrary to the spin density wave scenarios, the temperature dependence
                        of resistivity and quantum criticality reproduces the ones observed experimentally.
                        This is even the main reason why these scenarios were developed.
                        The different scenarios are well described in the thesis of Benlagra [Benlagra 09].
                        In reality, the character of the f shell electrons is neither purely localized nor
                        delocalized, and probably so is the associated magnetism, implying the need of a
                        model mixing the two classes.
                        In this work, with the measurements of resistivity and determination of the
                        Fermi-liquid domain, we obtained under some assumption the dynamical exponent
                        z for CeCoIn5. We discuss our results in the framework of these two scenarios.
                        1.5 Unconventional superconductivity
                        The general mechanism for the pairing interaction is that an attractive force between
                        quasi-particles can be generated by their interactions. The interaction occurs as the
                        medium (charges, spin orientation, …) can be polarized by the quasi-particles.
                        Distortion of the ions lattice or magnetic background is sketched in figure 1.10.
                        1.5. UNCONVENTIONAL SUPERCONDUCTIVITY 19
                        (a) (b)
                        Figure 1.10: (a) Electron-phonon coupling: a first electron the polariser (blue)
                        distorted the lattice creating a positively charged region, that can attract other
                        electrons. The attraction is maximum for an electron with opposite momentum
                        (orange). (b) Magnetically mediated coupling for equal spin pairing (ferromagnetic
                        interactions): As in the phonon case, the first electron (blue) polarized the medium
                        with a certain spin orientation. Then a second electron (orange) with same spin
                        orientation will be attracted in the opposite direction. Opposite spin pairing is
                        possible in the case of anti-ferromagnetic interaction between the polarizer quasiparticle spin and the medium.
                        For spin mediated superconductivity, a peculiarity is that the medium is the
                        same electrons which become superconducting. Figure 1.10b sketch the situation
                        for ferromagnetic interactions between the spin of conduction electrons.
                        The polarization of the medium for the two channels (charge and spin) may
                        depend:
                        • on the charge (or spin) of the quasi-particle,
                        • on the coupling between the charge and the medium gi
                        • and on the susceptibility of the medium χi
                        ,
                        where i = c, n for the charge or spin chanel. It is also well known that pairing is a
                        retarded interaction, so what matters is χi(r, t), the retarded susceptibility, giving
                        the response after a time t following the excitation. The effective excitation can be
                        expressed as [Monthoux 07]:
                        Vint = −e

                        eg2
                        cχc(r, t) −
                        −→s

                        ·
                        −→s g2
                        sχs(r, t) (1.5.1)
                        Where e and e
                        ′ are the particles charges, s and s

                        the particles spins. The magnetic interactions would then depend on the amplitude of the retarded susceptibility,
                        20 CHAPTER 1. INTRODUCTION
                        a quantity that varies spatially, as sketched in figure 1.11. Hence for a given system,
                        the spin-spin interaction may be attractive or repulsive depending on the relative
                        position of the two quasi-particles
                        Figure 1.11: Charge and spin interaction versus distance. a and b charge-charge
                        interaction, no-interactions when the electron is at rest as the charge is balanced
                        between ions and the electron cloud. b An interaction is created by a moving
                        charge. c and d spin-spin interaction. c equal spin, triplet pairing for ferromagnetic
                        coupling, d opposite spin pairing AFM. From [Monthoux 07].
                        It was demonstrated that the interaction between spins of equal directions is
                        disadvantageous compared to opposite spin coupling as the inner product of the two
                        quasi-particle spins is a factor three smaller [Monthoux 99]. Anisotropy and Ising
                        systems with uniaxial fluctuations were, on the other hand, suggested to enhance
                        this interaction [Monthoux 01].
                        Superconductivity in a ferromagnet
                        Superconductivity and magnetism are often believed to be antagonist phases. Indeed, one property of the superconducting state is the Meissner effect, namely the
                        expulsion of field from the inner volume of the superconductors. However, two
                        mechanisms allow the coexistence of the two orders. First, it is well known that a
                        static magnetic field is expelled from a superconductor on the characteristic length
                        λ: the penetration depth. In a type two superconductor, if the distance between
                        vortices (due to the magnetic field) is smaller than this length dbetween vortices << λ,
                        a static magnetic order can coexist with superconductivity.
                        A well studied example of a compound with ferromagnetic and superconducting
                        orders is ErRh4B4, displayed in figure 1.12a. This compound first becomes a super-
                        1.5. UNCONVENTIONAL SUPERCONDUCTIVITY 21
                        conductor when the temperature is lowered below ≈ 8.7K, but then at ≈ 0.9K a long
                        range ferromagnetic order develops and superconductivity is rapidly suppressed.
                        (a)
                        0 2 4 6 8
                        0
                        20
                        40
                        60
                        80
                        100
                        120
                        140
                        160
                        PM
                        SC
                        FM
                        ( cm)
                        T (K)
                        H=0T
                        T2
                        fits
                        UCoGe j//c
                        (b)
                        Figure 1.12: Two compounds that display both ferromagnetic and superconducting
                        orders: (a) ErRh4B4 the compound becomes first a superconductor when temperature is lowered, but then superconductivity is suppressed with the appearance of a
                        ferromagnetic order. Figure from [Fertig 77]. (b) In UCoGe the ferromagnetic order
                        appears at higher temperature (∼ 2.4K) and then coexists with superconductivity
                        below about 700mK [Aoki 01].
                        A second possibility for the coexistence is if the magnetic order has a zero net
                        moment on the size of the cooper pairs, because it is rapidly spatially modulated.
                        This allows the coexistence of anti-ferromagnetism and superconductivity, or the
                        appearance of superconductivity in a compound with ferromagnetic domains alternating with a period a << ξ than the coherence length. Type one superconductivity
                        coexisting with a magnetic order is even possible in this case.
                        22 CHAPTER 1. INTRODUCTION
                        Such a coexistence is observed in ErRh4B4, in a small temperature range when
                        the temperature is cooled down: appearance of ferromagnetic domains is forced by
                        superconductivity, in order to satisfied this condition below TCurie. However, the
                        domain of coexistence of superconductivity with the magnetic order is very small
                        in this case, and superconductivity is suppressed when the ferromagnetic order is
                        established.
                        In a BCS superconductor, the Cooper pairs are made of electrons of opposite
                        momentum and opposite spin (k ↑, −k ↓). Upon applying a magnetic field, two
                        mechanisms will increase the energy of the pairs and therefore act as pair breakers:
                        • Due to Zeeman splitting, the energy of spin up will be decrease and the one of
                        spin down increased (if spin up are the majority spin) by an amount gµBH.
                        This effect is known as the Pauli (or parramagnetic) limitation, and superconductivity is suppressed when the energy gap ∆ ∼= gµBH.
                        • The interaction between the momentum of each electrons of the pair and the
                        magnetic field give rise to the orbital limitation. It is controlled by the term
                        1
                        2m
                        (p − eA~)
                        2
                        of the Hamiltonian and goes like
                        TSC
                        vF
                        2
                        .
                        In the first case discussed, when long range magnetic order coexists with superconductivity, these two effects will limit the superconducting domain.
                        Let us examine the situation in the ferromagnetic superconductors studied in
                        this work: UCoGe and URhGe.
                        • Both states are bulk as observed from specific heat transition for example.
                        Moreover, magnetic imaging in the case of UCoGe demonstrates that at least
                        at the surface, the ferromagnetism coexists with superconductivity (the ferromagnetic domain are unmodified by the appearance of superconductivity)
                        [Hykel 10]. Finally, NMR measurements, also show that no paramagnetic
                        phase persists below TSC, which implies true bulk coexistence of superconductivity and ferromagnetism [Ohta 10]. Furthermore, in these compounds, the
                        same f electrons are responsible for both states.
                        • In the two cases, Hc2(0) is very large for some field orientation Hc2 > 20T for
                        field parallel a-axis in the cases of UCoGe and URhGe (In the latter case in
                        the “re-entrant” phase so with an additional magnetic field of 12T along the
                        c-axis direction).
                        • internal field due to finite magnetization is negligible of the order of 20-100mT.
                        We can estimate the paramagnetic limitation in a superconductor as HP ∼=

                        gµB
                        and for a BCS superconductor ∆(0)
                        kBTSC
                        = 1.76 which implies HP
                        (T) ∼=
                        1.76
                        kBTSCgµB
                        ∼=
                        1.31TSC(K). This is orders of magnitude smaller than what is observed in the
                        compounds studied in this thesis, for example in UCoGe: TSC ∼= 0.6K and Hc2(H k
                        a, b-axis) > 20T which cannot be explained even in a strong coupling scenario with
                        singlet pairing.
                        A possibility to overcome this limitation is triplet pairing which can completely
                        suppress the difference of Zeeman energy between superconductivity and the normal
                        1.5. UNCONVENTIONAL SUPERCONDUCTIVITY 23
                        state and hence the paramagnetic limitation. So that the associated pair breaking
                        effect of the ferromagnetic exchange field is suppressed. In such a case, superconductivity and ferromagnetism can fully coexist. This paramagnetic limit suppression is
                        complete when the external applied field is collinear to the internal one. When the
                        external field and the magnetic moments are perpendicular, the paramagnetic limitation is weakened and is of the order of the exchange field [Mineev 10b]. In both
                        cases, the paramagnetic limit becomes negligible compared to the orbital limitation.
                        We should note that there is another possibility to increase the paramagnetic
                        limitation which is to allow the Cooper pairs to form with a non zero momentum
                        (
                        ~k ↑, −~k − ~q). Such a superconducting phase is called an FFLO state and has
                        a spatially modulated amplitude. Such a phase was observed in superconductorferromagnet junction [Zdravkov 10] and is claimed to exist close to the upper critical
                        field in CeCoIn5 [Bianchi 03a]. But such effect cannot increase Hc2(0) enough to
                        explain the phase diagram of UCoGe or URhGe.
                        The orbital limitation depends on the velocity of the quasi-particles forming the
                        Cooper pairs. As this velocity is small in the case in heavy fermion, owing to their
                        large masses, this limit can be quite high. In the compounds studied in this thesis
                        (URhGe an UCoGe) this limit can be higher than 20 Tesla and therefore the field
                        induced by the ferromagnetism of only about 20mT has negligible pair-breaking
                        effects due to this limitation.
                        Finally, two superconducting states with equal spin pairing are possible for a
                        ferromagnetic superconductor as UCoGe or URhGe: |↑↑> and |↓↓>.

                        2 Experimental Setup & methods
                        In this chapter I will briefly introduce, the experimental setups and the methods
                        used. For both setups, the part of the sample holder in the magnetic field is almost
                        entirely made out of silver instead of cooper. Cooper is commonly used in dilution
                        refrigerators, but the specific heat hyperfine contribution of silver is much smaller
                        than that of copper which allows for faster changes in temperature under magnetic
                        fields of 8 Tesla (particularly below 50mK). Both setups used an Attocube
                        R piezorotator, which allows precise rotation of the sample under magnetic field (step size
                        of about 0.0006 ◦
                        [Giesbers 09]). The position of the sample holder in magnetic field
                        is controlled with a Toshiba Hall sensor THS118.
                        2.1 resistivity setup
                        The setup presented here was used for the measurement of 3 samples of CeCoIn5.
                        Two of them are relatively small with lengths less than a millimeter. We want to
                        fit the obtained resistivity with power laws to determine the different temperature
                        regimes of the compound. For example in a Fermi-liquid case ρ(T) = ρ0 + AT2
                        .
                        One of the difficulty is that in the temperature range where this law is valid, the
                        AT2
                        term can be much smaller than ρ0. The aim is to define precisely which law
                        follow ρ(T) (ρ(T) ∝ T
                        2 or T) and in which temperature range. The changes of
                        temperature dependence are not abrupt but crossovers. Thus we need both high
                        precision on the resistivity and temperature and a well defined criterion to separate
                        the different regimes. Temperature measurement is discussed in section 2.3. Here I
                        will present our resistivity setup.
                        Resistivity is measured by the standard four wires AC technique. Four contacts
                        are made on the sample aligned along the longest direction. Current is applied
                        between the two external contact and voltage measured between the two internal
                        ones. Then the resistance of the sample is simply obtained with Ohm’s law:
                        R = U/I (2.1.1)
                        The precision of the measurements depends on the signal to noise ratio.
                        The main sources of noise are:
                        • inductive pick-up
                        25
                        26 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.2: Resistivity setup on
                        the dilution fridge. Sample holder
                        is made of silver. Attocube
                        R
                        piezo-rotator on the right, with
                        the rotating stage in silver that is
                        gold coated. The Hall probe and
                        thermometer can be seen on the
                        left of the gold coated plate.
                        – Wire loops that can pick-up external oscillating magnetic field (50Hz,
                        …).
                        – vibrating wires, for measurement under magnetic field.
                        • 300K noise (Instruments, radiation)
                        Inside the dilution, the setup is well insulated from the external electromagnetic
                        noise. The wires are always fixed to minimize vibration, and we put filters at 300K
                        on each wire to cut high frequencies. Because we wanted to rotate the sample in
                        field, minimization of wires vibrations was obtained by fixing the wires on a silver
                        foil (see figure 2.2) which can be wrapped around the setup with a minimum torque
                        on the piezo rotator. Then, to get a high precision on the measurement of ρ(T),
                        we need to have the biggest signal possible and to amplify it as soon as possible,
                        preferably inside the dilution. We can use four techniques to maximize the signal:
                        • use the maximum excitation current,
                        • get a sample with a high geometrical factor l/S,
                        • use a low temperature transformers,
                        • use a room temperature preamplifier.
                        The limiting excitation current is the one that generates a power heating the
                        sample above a maximum allowed threshold to be defined (see figure 2.3). The
                        power generated is proportional to the resistance of the system:
                        Pheating = RI2
                        (2.1.2)
                        2.1. RESISTIVITY SETUP 27
                        Where R is the addition of the sample and contact resistances, but is dominated by
                        the latter. Heating of the sample is controlled by Pheating and the thermal resistance
                        to the fridge: Rth.
                        Pheating = ∆T/RT h. (2.1.3)
                        For a constant value of (∆T/T), the maximum current is given by:
                        I
                        2 ∝

                        ∆T
                        T
                        T
                        RRth
                        (2.1.4)
                        Hence, to be able to apply a large current, we need to minimize both the current
                        wire contact resistance (R) and the thermal resistance between sample and sample
                        stage (RT h.). The samples to sample stage contacts where done with the minimum
                        amount of G.E. (General Electric) varnish for the contact to be electrically insulating. The thermal contact is due both to the phonon transport through the G.E.
                        varnish and the electrical one through the current wires connected to the sample
                        holder (grounded).
                        1E-4 0,01
                        6,3×10-4
                        6,6×10-4
                        I (mA)
                        R ( )
                        CeCoIn5
                        j// c 25mK, 5.5Tesla
                        I
                        max
                        (a)
                        10 100
                        1E-3
                        0,01
                        0,1
                        I = T
                        1/2
                        I
                        max
                        CeCoIn5
                        j// c
                        I
                        max
                        CeLaCoIn5
                        j// c
                        I (mA)
                        T (mK)
                        (b)
                        Figure 2.3: (a) Current dependence of the resistivity of sample B at 25 mK and 5.5
                        Tesla. Below Imax = 3µA, the temperature of the sample is constant and so is the
                        resistance for larger current we clearly observe an increase of the resistance due to
                        the heating of the sample. (b) Plot of Imax versus temperature for samples A and
                        B.
                        Practically, we used the largest current possible, limited by the detection of a
                        heating above the noise level, as shown on figure 2.3. For the three samples we used
                        currents between 1.5 µA and 1 mA rising as the square root of the temperature
                        (meaning that the thermal contact of the sample is constant). The amplitude of the
                        current used for each sample was determined independently from curves as shown
                        on figure 2.3.
                        The geometrical factor is mostly given by the size of the crystals that can be
                        grown. CeCoIn5 grows in plate-like crystals with the c-axis being the short axis.
                        The maximum thickness obtained is about 600 µm. To take the best advantage of
                        28 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.5: Electrical scheme of the resistive setup. Low temperature transformer
                        are placed at 4K. The high gain of the
                        transformer implies that the primary coil
                        contains only few loop (3 for gain 1000).
                        Therefore the impedance of the primary
                        coil is low at the frequencies used for the
                        measurement. For the transformer to amplifies the sample voltage, it is required
                        that Lω >> Rtot, where Rtot is the total
                        resistance of the sample and wires.
                        the sample shape and improve the current distribution homogeneity, we solder the
                        current wires at the extremities of the crystal while the two voltage contacts are
                        made on the top side.
                        The difficulty of using low temperature transformers is that the impedance of
                        the primary coil is low, as the coil is made of only a few loops (3 for gain 1000). For
                        the circuit to work, the impedance of the transformer has to be larger than the total
                        resistance of the circuit Lω >> Rtot (figure 2.5). We used CMR Low Temperature
                        Transformer that have an impedance at 50Hz Lω ≃ 200mΩ. At low temperature,
                        the wires between the transformer and samples have a resistance of about 5mΩ per
                        wire, mainly due to the use of micro-connectors, which make the sample mounting
                        easier (RW ires−connectors in figure 2.5). The other contribution comes from the contact
                        on the sample and the gold wires used to make these contacts (Fig 2.8). We used
                        38µm gold wire as they have the better residual ratio and therefore for a wire of
                        5mm its resistivity is about 2mΩ at low temperature.
                        Finally the contact resistance between the gold wires and the sample has to
                        be very small, both to be able to use low temperature transformers and in order
                        to minimize the limitation of the current that can be used for the measurements
                        due to Joule heating. Contacts of diameter bigger than the mean free path of
                        the material are limited by the constriction resistance and follow the expression:
                        2.1. RESISTIVITY SETUP 29
                        0 100 200 300
                        0,002
                        0,003
                        0
                        40
                        I=50mA no filter
                        I=20mA with filter 10nF
                        R
                        (Hz)
                        phase °
                        (a) (b)
                        Figure 2.6: (a) Response of the transformer at different frequency. The frequency
                        must be high enough for the circuit to work Lω >> Rtot. The long wires and
                        300K filters add capacitances between the wires and the ground that dephases the
                        signal at high frequency. For the experiment we use frequencies in the range 30-
                        75Hz (hatched blue region). (b) Ideal response of the transformers for different
                        matching impedances C=10mΩ, D=100mΩ [Ltd. 10]. The response observed in (a)
                        correspond to a circuit impedance between 10 and 100mΩ as expected.
                        0 100 200 300
                        0,0
                        0,5
                        1,0
                        0 4 8
                        0,00
                        0,05
                        0,10
                        17 m RRR = 8,7
                        25 m Annealed RRR = 9,4
                        38 m RRR= 57,4
                        100 m Annealed RRR = 17
                        (T)/(300)
                        T (K)
                        Figure 2.8: Resistivity of several Gold
                        wires. The two different behaviours correspond to different techniques for the production of the wires. The wires are either
                        hard for small diameter or annealed for
                        bigger ones. Further annealing was not
                        successful in improving the wire quality.
                        Rcontact =
                        ρ1(T)+ρ2(T)
                        2d where ρi(T) i = 1, 2 are the resistivity of the two materials in
                        contact and d the diameter of the contact. After ion gun etching we deposited Au
                        stripes (with Ti underlayer) on each samples. Then the gold wires were spot welded.
                        We achieved contact resistances < 1mΩ. This corresponds to a contact diameter
                        bigger than 30µm and emphasizes the importance of the use of large diameter gold
                        wires. The drawback of the use of large diameter gold wires, is that the strain on
                        the spot welded contacts is increased, as the wires are less easy to bend. We add
                        silver paint on each contact to improve it mechanical strength (Fig 2.10).
                        The use of transformers reduces the range of frequency that can be used for
                        the measurement. The frequency must be high enough for the circuit to work
                        30 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.10: Samples of CeCoIn5 (A) the
                        long direction is the crystallographic aaxis. 38 µm wires are used for the voltage
                        and current contacts. Contacts are made
                        by spot welding covered with silver paint
                        for electrical and mechanical efficiency
                        Lω >> Rtot. But also not to high, as the long wires in the dilution, and 300K filters
                        add capacitances between the wires and the ground that dephases the signal at high
                        frequency. We use frequencies in the range 30-75Hz as this corresponds to the best
                        response of the transformer at 4K (figure 2.6).
                        2.2 Thermal conductivity setup
                        principle and realization
                        The principle for the measurement of thermal conductivity is simple. One side of
                        the sample to be measured is cooled by the dilution and we applied some heat power
                        (P) on the other side. A thermal gradient (∆T) is thus created in the sample and
                        measured by two thermometers. The thermal conductivity is then given by:
                        κ =
                        P
                        ∆T
                        l
                        S
                        (2.2.1)
                        Where l/S is the geometrical factor with l the length between the two thermometers contacts on the sample, and S the cross section of the sample.
                        Figure 2.11 displays two pictures of our setup. The sample stage consists of a
                        2cm squared silver frame screwed on the piezo-rotator. The frame has a finger on one
                        side that allows to fix the cold end of the bar shape sample. The two Matshushita
                        carbon resistance thermometers are glued on a small silver foil that is then fixed
                        to the silver frame with kevlar wires. Similarly the heater, a 10kΩ metallic film
                        resistance, is also glued on a silver foil and fixed to the silver frame with kevlar
                        wires. Then 25µm gold wires are used to connect the sample to the thermometer
                        and heater. Spot welding and silver paint is used at the sample side, silver paint
                        only at the silver foil side to make the contact. Silver foil and gold wires are bent to
                        avoid mechanical stress on the contacts if the thermometers or the heater vibrates.
                        Vibrations are likely when the dilution refrigerator is inserted inside the dewar.
                        Electrical connections are then made with pure NbTi superconducting wires of
                        diameter 25 µm (35 µm with insulation) and length of about 10cm. The resistance
                        of 1 wire at 10K (above TSC) is about 150Ω. The thermometers are measured with 4
                        wires; two more wires are connected to the two thermometer’s silver foil for voltage
                        2.2. THERMAL CONDUCTIVITY SETUP 31
                        (a) (b)
                        Figure 2.11: (a) UCoGe sample with 25 µm diameter gold wires. The wires are
                        soldered with spot welding to minimize contact resistivity. (b) Thermal conductivity
                        setup, the sample (a) is mounted on a silver sample holder on the cold side. Two
                        gold wires connect to the two thermometers, and the three last gold wires on the
                        hot side of the sample are used to connect the heater.
                        measurement. The heater is connected with 2 wires plus one wire on the silver foil
                        to apply current. This allows measurements of thermal conductivity even above the
                        superconducting transition of the NbTi wires. At the superconducting transition of
                        the wires the resistance of the heater is increased by 1.5% (150Ω/10kΩ).
                        In the same setup we can also measure thermoelectric power. For this matter,
                        continuous copper wires connect the voltage from 4K up to the nano-voltmeter at
                        300K. Superconducting wires are used between 4K and the sample stage. Finally our
                        setup also allows resistivity measurements in the standard 4 contacts configuration.
                        As the same contacts are used for thermal conductivity and resistivity, the two
                        measurements have the same geometrical factor. This allows an easy check of the
                        setup with the Wiedemann-Franz law.
                        Sources of errors
                        The first difficulty for the measurement of thermal conductivity is that the thermometers used to measure the heat gradient are never perfectly calibrated. Hence,
                        the real thermal gradient is the temperature difference of the two thermometers
                        with, and without, heat flow. The thermal conductivity is calculated from:
                        κ =
                        P
                        (Thot − Tcold)P6=0 − (Thot − Tcold)P =0
                        l
                        S
                        (2.2.2)
                        A scheme of the actual setup is represented in figure 2.13. Another difficulty
                        32 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.13: Scheme of the thermal
                        conductivity setup. The difficulties
                        of the setup are: First to have the
                        heat current flowing only through
                        the crystal, second to have a good
                        thermalisation of the thermometers
                        on the sample (T
                        mes
                        i = Ti), and
                        third, for a given heat gradient in the
                        sample, to have a not too big one between the sample stage and the sample. To meet these requirements,
                        the four contact thermal resistances
                        on the sample (pink Rci) have to be
                        as small as possible and the thermal contact of the measuring wires
                        (3 leak resistance Rli green) as large
                        as possible.
                        comes from the fact that the thermometers and the heater of the real setup are not
                        perfectly insulated from the environment. Hence we may have two error sources:
                        • The power dissipated from the resistance will not entirely flow through the
                        sample,
                        • The temperature of the thermometers is different from the one at the contacts
                        on the sample.
                        Heat flow is analogous to current flow and from figure 2.13, we can make the
                        analogy of a voltage divider to find the real heat flow through the sample and
                        temperature gradient between the sample and thermometers. The sample thermal
                        resistance is neglected as its contribution is very small. With definitions of figure
                        2.13, we can calculate the difference between:
                        • the power generated by the heater Pheater and the one applied through the
                        sample Psample,
                        • and the temperature of the thermometer T
                        mes
                        i
                        and the one on the sample Ti
                        ,
                        i = hot, cold.
                        We call the difference between the thermometers temperature and the fridge
                        temperature: ¯T
                        i
                        j = T
                        i
                        j − Tfridge with i = “” or mes, j = hot or cold and we obtain:
                        2.2. THERMAL CONDUCTIVITY SETUP 33
                        Psample = Pheater
                        Rl1
                        Rl1 + Rc1 + Rc4
                        Rl2 + Rc2
                        Rl2 + Rc2 + Rc4
                        T
                        mes ¯
                        hot = T¯
                        hot
                        Rl2
                        Rl2 + Rc2
                        ∼= T¯
                        hot(1 −
                        Rc2
                        Rl2
                        )
                        T
                        mes ¯
                        cold = T¯
                        cold
                        Rl3
                        Rl3 + Rc3
                        ∼= T¯
                        cold(1 −
                        Rc3
                        Rl3
                        )
                        (2.2.3)
                        The temperature gradient in the sample (∆T
                        sample) is usually much smaller
                        than the temperature gradient between the sample and fridge (T¯
                        cold) and we can
                        write: T¯
                        hot = T¯
                        cold + ∆T
                        sample. The error on the temperature gradient due to these
                        differences can then be calculated:
                        ∆T
                        mes = (T
                        mes ¯
                        hot −T
                        mes ¯
                        cold )P6=0−∆T0 = ∆TP6=0 − ∆T0
                        | {z }
                        ∆Tsample
                        +

                        

                        cold
                        Rc3
                        Rl3

                        Rc2
                        Rl2

                        | {z }
                        1
                        − ∆T
                        sampleRc2
                        Rl2
                        | {z }
                        2

                        
                        | {z }
                        unwanted contribution
                        (2.2.4)
                        The unwanted contribution can be important if the two contact resistances Rc2
                        and Rc3 are different and not too small compared to the leak resistances Rl2 andRl3
                        and as Rc4 is usually larger than the sample resistance: T¯
                        cold > ∆T
                        sample. Note
                        that depending on the relative contact quality of the cold and hot thermometers,
                        correction may change sign!
                        In our setup, we try to maximize the leak resistance (Rli), and for this reason, we
                        use pur NbTi wires and very thin supporting kevlar wires. We also try to minimize
                        the contact resistances (Rci). We can estimate the precision of the setup from
                        equation 2.2.3 and 2.2.4.
                        The leak resistances are composed of two contributions. We convert thermal
                        resistance in units of Ω using the Wiedemann-Franz law: Rth(KW−1
                        )·T L0 = Rth(Ω)
                        with L0 = 2.44 · 10−8WΩK−2
                        , for comparison with electronic contribution. First the
                        thermal resistance of the Kevlar wires:
                        RT h Kevlar wires =
                        T L0
                        κKevlar wires
                        l
                        S
                        ∼= 550Ω/K (2.2.5)
                        for κKevlar wires/T2 ∼= 3·10−3Wm−1K−3
                        [Ventura 09], l=5mm, Φ = 17µm. There are
                        12 kevlar wires per thermometer and for the heater. The second contribution is from
                        the superconducting NbTi wires, with 5 wires in parallel for the two thermometers
                        and 3 wires for the heater all of them having an electrical resistance of about 150Ω in
                        the normal state. In the superconducting state, the thermal resistance is increased
                        due to the gap opening, but then the contribution of phonons should also be taken
                        into account. Thus the leak thermal resistance at 1K are in the worst scenario
                        about:
                        Rl1
                        ∼= 25Ω (1/(3/150+12/550)) Rl2
                        ∼= Rl3
                        ∼= 20Ω (1/(5/150+12/550)) (2.2.6)
                        larger at lower temperature and smaller at higher temperature (∼= 5Ω at 10K).
                        34 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.14: Scheme for the measure of the electrical contact resistance. Current
                        is applied through a voltage contact and the sample holder (cold end). The four
                        contacts plus the NbTi wire plus the gold wire are measured. The value of the spot
                        welding contact can be singled out at the superconducting transition of the sample
                        (height of the transition).
                        The contact resistances are more complicated to measure. We measured the
                        electrical resistance using a setup as sketch on figure 2.14, with the electrical current
                        flowing through one voltage wire, and hence, we measure the resistance of: 1 nanoconnector, two solder contacts of the superconducting wire, the superconducting
                        wire, the silver foil, the silver paste contact between the silver foil and the gold wire,
                        the gold wire, and its contact on the sample. Doing so for the UCoGe sample, we
                        found that the resistance of the two voltages contacts was very different 40mΩ and
                        400mΩ respectively. We believe this difference comes mainly from the difficulties to
                        solder the NbTi superconducting wires and not from the gold wire contact. Indeed,
                        at the superconducting transition of the sample, the drop in resistance was of a
                        few mΩ. This value is characteristic of the gold wire-sample contact. The contact
                        between the gold wire and the silver foil with silver paint is easy to do and hence
                        normally good. In a different way we can measure the fridge-sample contact thermal
                        resistance, measuring its thermal conductivity κfridge−sample = P/(Tcold − Tfridge).
                        We obtained a thermal contact of a few mΩ (figure 2.15). Hence, we can estimate
                        all the contact resistances as:
                        Rc1
                        ∼= Rc4
                        ∼= 4mΩ Rc2
                        ∼= Rc3
                        ∼= 15mΩ (2.2.7)
                        as the contact on the thermometer are made of only 1 gold wire instead of 3 for the
                        heater or fridge-sample contact.
                        Precision of the measurements
                        Finally from equation 2.2.3 we deduce that more that 99.9% of the power crosses
                        the sample. Similarly from equation 2.2.4 the error on the temperature gradient can
                        be in the worst case (1 thermometer contact resistance is 0 and the other 20mΩ)
                        about 0.1% of the sample temperature (Tfridge). However, if we measure thermal
                        2.2. THERMAL CONDUCTIVITY SETUP 35
                        0.1 1 10
                        0
                        1
                        2
                        3
                        4
                        RThermic (m )
                        T (K)
                        URhGe H=0
                        Fridge-Sample contact
                        Figure 2.15: Fridge-sample thermal contact obtained from thermal conductivity
                        data
                        conductivity with a heat gradient of 1%Tfridge, this can lead to an error of 10% on ∆T
                        and thus on κ(T). We checked our measurements in two differents ways: measuring
                        the same sample in the identicual conditions with differents heat gradients, typically
                        ∆T ∈ [0.5, 5]%. The differences lies in the noise value of the measurement (∼ 1%).
                        This insures that the “unwanted contribution 2” is small. The second technique is
                        to check the Wiedemann-Franz law L0 = κ/σT that is always obeyed for T → 0
                        (see for example [Ashcroft 76, p. 322]). In all our measurement we found that the
                        Wiedemann-Franz law was obeyed within a few percent, which allows us to say
                        that the unwanted contribution is of this order. The reason is certainly that the
                        two thermometers contacts resistance have a similar value and it insures that the
                        “unwanted contribution 1” is also small.
                        Another reason why we need low contact resistances between the fridge and the
                        sample is that this determines the lowest temperature to which we can measure
                        thermal conductivity. Indeed, as the samples measured are good metals, their thermal resistivity even with a good geometrical factor is only about 0.2mΩ. This is
                        about 20 times less than the thermal contact measured between the sample and
                        fridge (see figure 2.15). Hence the thermal gradient between the fridge and sample
                        is about 20 times the thermal gradient in the sample. This makes low temperature
                        measurements time consuming as for each point of thermal conductivity, the fridge
                        has to be regulated at two temperatures: at the base temperature with heat flow
                        through the sample ∆TP6=0 (a on figure 2.17), and at the sample temperature with
                        no power ∆TP =0 (b on figure 2.17). For a ∆T = 3% these two temperatures are
                        separated by 60% and the fridge has to be cooled down for the next point if we want
                        36 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.17: Evolution of the temperatures and power for one point of thermal
                        conductivity. Top: resistance of the two
                        samples thermometers, middle: temperature of the fridge and bottom: power applied on the sample (to create or not a
                        heat gradient). The different steps for a
                        thermal conductivity measurement are: a
                        At base temperature, with a heat gradient
                        in the sample we measure the ∆T(P 6= 0).
                        b The heat power is switched off and the
                        program regulates the fridge temperature
                        such that the cold thermometer has the
                        same value as in a. Then we measure
                        ∆T(P = 0). c The fridge is cooled down
                        for the next point.
                        700
                        800
                        900 Tcold
                        Thot
                        R ( )
                        55
                        60
                        65
                        70
                        75
                        80
                        Tfridge
                        T (mK)
                        21 22 23 0
                        1
                        b c a b c a
                        P (arbitrary units)
                        t (mn)
                        a
                        data spacing of less than 60% (c on figure 2.17). This last step can take quite long
                        time at low temperature (< 50mK).
                        2.3 Temperature measurements
                        Temperature measurement at very low temperature is not the easiest task. I will
                        briefly describe how we do it on the fridge used during my thesis.
                        The main thermometers are located below the mixing chamber in a compensated field region. They are used for the calibration of other thermometers and
                        regulation of the fridge temperature. For the range 30K-100mK we used two Ge
                        thermometers (doped semiconductor resistance thermometers). The resistance of
                        these thermometers is highly reproducible with thermal cycling. For the lowest
                        temperatures (100mK-6mK), we used a carbon resistance thermometer. The resistance of this thermometer is not reproducible with thermal cycle and has to be
                        calibrated each time the cryostat is cooled down. For this calibration, we use a
                        CMN (cerous magnesium nitrate) paramagnetic salt. The temperature is obtained
                        by fitting the susceptibility (measured with a mutual inductance bridge) of the CMN
                        with a Curie-Weiss law:
                        χCMN =
                        C
                        TCMN + θ
                        , M = M0(1 + αχCMN ) (2.3.1)
                        Where M0 and αC are constants to be determined and θ is related to the N´eel
                        temperature of the salt, which also depends on its geometrical factor through de-
                        2.3. TEMPERATURE MEASUREMENTS 37
                        0.516 0.518 0.520
                        -0.5
                        0.0
                        0.5
                        0.0156 0.0158 0.0160 0.0162
                        -0.4
                        -0.2
                        0.0
                        0.2
                        0.4
                        0.6
                        0.204 0.205 0.206
                        -0.4
                        -0.2
                        0.0
                        0.2
                        0.4
                        0.098 0.099 0.100
                        -0.5
                        0.0
                        0.5
                        inductance [abitrary units]
                        Cd
                        (515 mK)
                        W
                        (15-17 mK)
                        AuIn2
                        (205.55 mK)
                        T (K) fit Ge1
                        Ir
                        (98.87 mK)
                        Figure 2.18: Susceptibility measurements of the fixed points, plotted versus the
                        temperature of fridge as given by the resistive thermometers (named Ge1). Values
                        in brackets give the tabulated value.
                        magnetization effects. For our device θ ∼=1mK and is reproducible with thermal
                        cycling. M0 and αC depend also of the environment and are determined from a
                        high temperature fit to the Ge thermometer. The CMN is very sensitive to magnetic field and can only be used when its surrounding has been properly demagnetized. The dilution fridge is equipped with 10 fixed points (temperature tabulated
                        superconducting phase transitions) from the National Bureau of Standard (series
                        767 and 768) covering the range 15mK-7K. We used them to check the calibration
                        of the thermometers at the beginning of my thesis, figure 2.18. They also allow to
                        precisely determine the value of θ. A complete and absolute calibration at higher
                        temperature is also possible with a He3 pot (0.5K< T <3.5K), to calibrate the Ge
                        thermometers. Gas pressure of the liquid-gas coexistence of He3
                        is used in this case
                        to obtain the temperature. As these processes take a lot of time we limited ourself
                        to:
                        • calibration of the CMN just after the fridge is cooled down (We demagnetize
                        the lower part of the dilution at 300K before cooling)
                        • followed by a calibration of the carbon thermometer with the CMN thermometer.
                        38 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        • once in a while (every 3-5 years) check of the full calibration with the fixed
                        points and determination of θ for the Curie-Weiss law.
                        We estimate that the precision on the absolute temperature we get this way is
                        of about 3% at 15mK, to a maximum of a few mK at 1K.
                        The second type of thermometers are used at the sample stage under magnetic
                        field. They are the thermometers used to measure the heat gradient for thermal
                        conductivity or the temperature of the sample in the case of resistivity measurements. These thermometers need to be recalibrated at each different magnetic field.
                        Calibration is done with the main thermometer located in a compensated field region.
                        For thermal conductivity measurements or to fit with a power law the resistivity
                        data, it is important to have a high relative precision in our thermometry. This
                        is possible as the variation of resistance of the thermometer with temperature is
                        smooth. It requires a good fitting technique. Indeed, the temperature dependence
                        of the resistance of the thermometers with temperature is complicated and cannot
                        be fitted with a single function deduced from a physical law in its full temperature
                        range. Hence we used an approximated function for example for the Matshushita
                        carbon resistance thermometers we have:
                        (TMatshushita)
                        0.5 = F(ln(RMatshushita)) (2.3.2)
                        where F(x) is approximately a linear function. F(x) is precisely a polynomial best
                        fit on a smaller interval, typically the equivalent in resistance of 100mK, centered on
                        the resistance value for which we want to calculate the temperature (spline interpolation). The interval is hence sliding with x on the calibration points. To avoid any
                        abrupt change when a new point is added to the interval, the calibration points are
                        weighted: 1 if they are part of the interval and smoothly (exponentially) decreasing
                        when outside of the interval. The weight is then used for the interpolation. The
                        different parameters are adjusted to get the best compromise for the function to
                        be accurate and vary smoothly. We obtain this way a relative precision of about
                        0.5% over the full temperature range (8mK-10K), and of about 0.05% on a range of
                        5% of the temperature. A heat gradient less than 5% is typically used for thermal
                        conductivity.
                        Coulomb Blocade Thermometer
                        Working principle
                        The technique described above only works because our dilution has a field compensated region. Magnets with field compensated region are only available for relatively
                        low field. We could go up to 8.5 Tesla. Thermometers that have no or a weak fieldh
                        dependence are therefore very important if one wants to make higher field measurements. Coulomb Blocade Thermometers (CBT) have such properties in addition to
                        being primary thermometers and hence are, theoretically, the perfect thermometer
                        desired by an experimentalist. We tested a CBT versus our thermometry. If our
                        measurement technique is not yet fully satisfactory, the device itself shows promising
                        response.

                      • #56307 Répondre
                        Dr Xavier
                        Invité

                        @Titouan – Pas faux, mais j’avais pas perçu que sa coloc l’avait percé à jour.
                        Sinon je commence à m’y faire à ce nouveau Forum, c’est comme chercher des messages tombés sous une avalanche, c’est rigolo.

                      • #56309 Répondre
                        Demi Habile
                        Invité

                        Figure 1.9: Scheme of an “unconventional” scenario for quantum criticality or Kondo
                        breakdown. In this scenario again the Kondo energy is unchanged at the transition,
                        but the Kondo lattice is and a characteristic energy scale of this domain vanishes.
                        A magnetic order may or may not appears at this QCP depending on the model.
                        The Fermi surface volume changes from small to large at the transition.
                        a divergence of the effective mass m⋆ at the QCP.
                        The magnetism in these cases is usually localized. For example, in a local scenario, the interaction between localized f shell electrons is tuned at the transition
                        so that the system becomes magnetic. At the appearance of the magnetism, a part
                        of the localized moments is taken out of the Fermi surface volume.
                        In contrary to the spin density wave scenarios, the temperature dependence
                        of resistivity and quantum criticality reproduces the ones observed experimentally.
                        This is even the mhain reason why these scenarios were developed.
                        The different scenarios are well described in the thesis of Benlagra [Benlagra 09].
                        In reality, the character of the f shell electrons is neither purely localized nor
                        delocalized, and probably so is the associated magnetism, implying the need of a
                        model mixing the two classes.
                        In this work, with the measurements of resistivity and determination of the
                        Fermi-liquid domain, we obtained under some assumption the dynamical exponent
                        z for CeCoIn5. We discuss our results in the framework of these two scenarios.
                        1.5 Unconventional superconductivity
                        The general mechanism for the pairing interaction is that an attractive force between
                        quasi-particles can be generated by their interactions. The interaction occurs as the
                        medium (charges, spin orientation, …) can be polarized by the quasi-particles.
                        Distortion of the ions lattice or magnetic background is sketched in figure 1.10.
                        1.5. UNCONVENTIONAL SUPERCONDUCTIVITY 19
                        (a) (b)
                        Figure 1.10: (a) Electron-phonon coupling: a first electron the polariser (blue)
                        distorted the lattice creating a positively charged region, that can attract other
                        electrons. The attraction is maximum for an electron with opposite momentum
                        (orange). (b) Magnetically mediated coupling for equal spin pairing (ferromagnetic
                        interactions): As in the phonon case, the first electron (blue) polarized the medium
                        with a certain spin orientation. Then a second electron (orange) with same spin
                        orientation will be attracted in the opposite direction. Opposite spin pairing is
                        possible in the case of anti-ferromagnetic interaction between the polarizer quasiparticle spin and the medium.
                        For spin mediated superconductivity, a peculiarity is that the medium is the
                        same electrons which become superconducting. Figure 1.10b sketch the situation
                        for ferromagnetic interactions between the spin of conduction electrons.
                        The polarization of the medium for the two channels (charge and spin) may
                        depend:
                        • on the charge (or spin) of the quasi-particle,
                        • on the coupling between the charge and the medium gi
                        • and on the susceptibility of the medium χi
                        ,
                        where i = c, n for the charge or spin chanel. It is also well known that pairing is a
                        retarded interaction, so what matters is χi(r, t), the retarded susceptibility, giving
                        the response after a time t following the excitation. The effective excitation can be
                        expressed as [Monthoux 07]:
                        Vint = −e

                        eg2
                        cχc(r, t) −
                        −→s

                        ·
                        −→s g2
                        sχs(r, t) (1.5.1)
                        Where e and e
                        ′ are the particles charges, s and s

                        the particles spins. The magnetic interactions would then depend on the amplitude of the retarded susceptibility,
                        20 CHAPTER 1. INTRODUCTION
                        a quantity that varies spatially, as sketched in figure 1.11. Hence for a given system,
                        the spin-spin interaction may be attractive or repulsive depending on the relative
                        position of the two quasi-particles
                        Figure 1.11: Charge and spin interaction versus distance. a and b charge-charge
                        interaction, no-interactions when the electron is at rest as the charge is balanced
                        between ions and the electron cloud. b An interaction is created by a moving
                        charge. c and d spin-spin interaction. c equal spin, triplet pairing for ferromagnetic
                        coupling, d opposite spin pairing AFM. From [Monthoux 07].
                        It was demonstrated that the interaction between spins of equal directions is
                        disadvantageous compared to opposite spin coupling as the inner product of the two
                        quasi-particle spins is a factor three smaller [Monthoux 99]. Anisotropy and Ising
                        systems with uniaxial fluctuations were, on the other hand, suggested to enhance
                        this interaction [Monthoux 01].
                        Superconductivity in a ferromagnet
                        Superconductivity and magnetism are often believed to be antagonist phases. Indeed, one property of the superconducting state is the Meissner effect, namely the
                        expulsion of field from the inner volume of the superconductors. However, two
                        mechanisms allow the coexistence of the two orders. First, it is well known that a
                        static magnetic field is expelled from a superconductor on the characteristic length
                        λ: the penetration depth. In a type two superconductor, if the distance between
                        vortices (due to the magnetic field) is smaller than this length dbetween vortices << λ,
                        a static magnetic order can coexist with superconductivity.
                        A well studied example of a compound with ferromagnetic and superconducting
                        orders is ErRh4B4, displayed in figure 1.12a. This compound first becomes a super-
                        1.5. UNCONVENTIONAL SUPERCONDUCTIVITY 21
                        conductor when the temperature is lowered below ≈ 8.7K, but then at ≈ 0.9K a long
                        range ferromagnetic order develops and superconductivity is rapidly suppressed.
                        (a)
                        0 2 4 6 8
                        0
                        20
                        40
                        60
                        80
                        100
                        120
                        140
                        160
                        PM
                        SC
                        FM
                        ( cm)
                        T (K)
                        H=0T
                        T2
                        fits
                        UCoGe j//c
                        (b)
                        Figure 1.12: Two compounds that display both ferromagnetic and superconducting
                        orders: (a) ErRh4B4 the compound becomes first a superconductor when temperature is lowered, but then superconductivity is suppressed with the appearance of a
                        ferromagnetic order. Figure from [Fertig 77]. (b) In UCoGe the ferromagnetic order
                        appears at higher temperature (∼ 2.4K) and then coexists with superconductivity
                        below about 700mK [Aoki 01].
                        A second possibility for the coexistence is if the magnetic order has a zero net
                        moment on the size of the cooper pairs, because it is rapidly spatially modulated.
                        This allows the coexistence of anti-ferromagnetism and superconductivity, or the
                        appearance of superconductivity in a compound with ferromagnetic domains alternating with a period a << ξ than the coherence length. Type one superconductivity
                        coexisting with a magnetic order is even possible in this case.
                        22 CHAPTER 1. INTRODUCTION
                        Such a coexistence is observed in ErRh4B4, in a small temperature range when
                        the temperature is cooled down: appearance of ferromagnetic domains is forced by
                        superconductivity, in order to satisfied this condition below TCurie. However, the
                        domain of coexistence of superconductivity with the magnetic order is very small
                        in this case, and superconductivity is suppressed when the ferromagnetic order is
                        established.
                        In a BCS superconductor, the Cooper pairs are made of electrons of opposite
                        momentum and opposite spin (k ↑, −k ↓). Upon applying a magnetic field, two
                        mechanisms will increase the energy of the pairs and therefore act as pair breakers:
                        • Due to Zeeman splitting, the energy of spin up will be decrease and the one of
                        spin down increased (if spin up are the majority spin) by an amount gµBH.
                        This effect is known as the Pauli (or parramagnetic) limitation, and superconductivity is suppressed when the energy gap ∆ ∼= gµBH.
                        • The interaction between the momentum of each electrons of the pair and the
                        magnetic field give rise to the orbital limitation. It is controlled by the term
                        1
                        2m
                        (p − eA~)
                        2
                        of the Hamiltonian and goes like
                        TSC
                        vF
                        2
                        .
                        In the first case discussed, when long range magnetic order coexists with superconductivity, these two effects will limit the superconducting domain.
                        Let us examine the situation in the ferromagnetic superconductors studied in
                        this work: UCoGe and URhGe.
                        • Both states are bulk as observed from specific heat transition for example.
                        Moreover, magnetic imaging in the case of UCoGe demonstrates that at least
                        at the surface, the ferromagnetism coexists with superconductivity (the ferromagnetic domain are unmodified by the appearance of superconductivity)
                        [Hykel 10]. Finally, NMR measurements, also show that no paramagnetic
                        phase persists below TSC, which implies true bulk coexistence of superconductivity and ferromagnetism [Ohta 10]. Furthermore, in these compounds, the
                        same f electrons are responsible for both states.
                        • In the two cases, Hc2(0) is very large for some field orientation Hc2 > 20T for
                        field parallel a-axis in the cases of UCoGe and URhGe (In the latter case in
                        the “re-entrant” phase so with an additional magnetic field of 12T along the
                        c-axis direction).
                        • internal field due to finite magnetization is negligible of the order of 20-100mT.
                        We can estimate the paramagnetic limitation in a superconductor as HP ∼=

                        gµB
                        and for a BCS superconductor ∆(0)
                        kBTSC
                        = 1.76 which implies HP
                        (T) ∼=
                        1.76
                        kBTSCgµB
                        ∼=
                        1.31TSC(K). This is orders of magnitude smaller than what is observed in the
                        compounds studied in this thesis, for example in UCoGe: TSC ∼= 0.6K and Hc2(H k
                        a, b-axis) > 20T which cannot be explained even in a strong coupling scenario with
                        singlet pairing.
                        A possibility to overcome this limitation is triplet pairing which can completely
                        suppress the difference of Zeeman energy between superconductivity and the normal
                        1.5. UNCONVENTIONAL SUPERCONDUCTIVITY 23
                        state and hence the paramagnetic limitation. So that the associated pair breaking
                        effect of the ferromagnetic exchange field is suppressed. In such a case, superconductivity and ferromagnetism can fully coexist. This paramagnetic limit suppression is
                        complete when the external applied field is collinear to the internal one. When the
                        external field and the magnetic moments are perpendicular, the paramagnetic limitation is weakened and is of the order of the exchange field [Mineev 10b]. In both
                        cases, the paramagnetic limit becomes negligible compared to the orbital limitation.
                        We should note that there is another possibility to increase the paramagnetic
                        limitation which is to allow the Cooper pairs to form with a non zero momentum
                        (
                        ~k ↑, −~k − ~q). Such a superconducting phase is called an FFLO state and has
                        a spatially modulated amplitude. Such a phase was observed in superconductorferromagnet junction [Zdravkov 10] and is claimed to exist close to the upper critical
                        field in CeCoIn5 [Bianchi 03a]. But such effect cannot increase Hc2(0) enough to
                        explain the phase diagram of UCoGe or URhGe.
                        The orbital limitation depends on the velocity of the quasi-particles forming the
                        Cooper pairs. As this velocity is small in the case in heavy fermion, owing to their
                        large masses, this limit can be quite high. In the compounds studied in this thesis
                        (URhGe an UCoGe) this limit can be higher than 20 Tesla and therefore the field
                        induced by the ferromagnetism of only about 20mT has negligible pair-breaking
                        effects due to this limitation.
                        Finally, two superconducting states with equal spin pairing are possible for a
                        ferromagnetic superconductor as UCoGe or URhGe: |↑↑> and |↓↓>.

                        2 Experimental Setup & methods
                        In this chapter I will briefly introduce, the experimental setups and the methods
                        used. For both setups, the part of the sample holder in the magnetic field is almost
                        entirely made out of silver instead of cooper. Cooper is commonly used in dilution
                        refrigerators, but the specific heat hyperfine contribution of silver is much smaller
                        than that of copper which allows for faster changes in temperature under magnetic
                        fields of 8 Tesla (particularly below 50mK). Both setups used an Attocube
                        R piezorotator, which allows precise rotation of the sample under magnetic field (step size
                        of about 0.0006 ◦
                        [Giesbers 09]). The position of the sample holder in magnetic field
                        is controlled with a Toshiba Hall sensor THS118.
                        2.1 resistivity setup
                        The setup presented here was used for the measurement of 3 samples of CeCoIn5.
                        Two of them are relatively small with lengths less than a millimeter. We want to
                        fit the obtained resistivity with power laws to determine the different temperature
                        regimes of the compound. For example in a Fermi-liquid case ρ(T) = ρ0 + AT2
                        .
                        One of the difficulty is that in the temperature range where this law is valid, the
                        AT2
                        term can be much smaller than ρ0. The aim is to define precisely which law
                        follow ρ(T) (ρ(T) ∝ T
                        2 or T) and in which temperature range. The changes of
                        temperature dependence are not abrupt but crossovers. Thus we need both high
                        precision on the resistivity and temperature and a well defined criterion to separate
                        the different regimes. Temperature measurement is discussed in section 2.3. Here I
                        will present our resistivity setup.
                        Resistivity is measured by the standard four wires AC technique. Four contacts
                        are made on the sample aligned along the longest direction. Current is applied
                        between the two external contact and voltage measured between the two internal
                        ones. Then the resistance of the sample is simply obtained with Ohm’s law:
                        R = U/I (2.1.1)
                        The precision of the measurements depends on the signal to noise ratio.
                        The main sources of noise are:
                        • inductive pick-up
                        25
                        26 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.2: Resistivity setup on
                        the dilution fridge. Sample holder
                        is made of silver. Attocube
                        R
                        piezo-rotator on the right, with
                        the rotating stage in silver that is
                        gold coated. The Hall probe and
                        thermometer can be seen on the
                        left of the gold coated plate.
                        – Wire loops that can pick-up external oscillating magnetic field (50Hz,
                        …).
                        – vibrating wires, for measurement under magnetic field.
                        • 300K noise (Instruments, radiation)
                        Inside the dilution, the setup is well insulated from the external electromagnetic
                        noise. The wires are always fixed to minimize vibration, and we put filters at 300K
                        on each wire to cut high frequencies. Because we wanted to rotate the sample in
                        field, minimization of wires vibrations was obtained by fixing the wires on a silver
                        foil (see figure 2.2) which can be wrapped around the setup with a minimum torque
                        on the piezo rotator. Then, to get a high precision on the measurement of ρ(T),
                        we need to have the biggest signal possible and to amplify it as soon as possible,
                        preferably inside the dilution. We can use four techniques to maximize the signal:
                        • use the maximum excitation current,
                        • get a sample with a high geometrical factor l/S,
                        • use a low temperature transformers,
                        • use a room temperature preamplifier.
                        The limiting excitation current is the one that generates a power heating the
                        sample above a maximum allowed threshold to be defined (see figure 2.3). The
                        power generated is proportional to the resistance of the system:
                        Pheating = RI2
                        (2.1.2)
                        2.1. RESISTIVITY SETUP 27
                        Where R is the addition of the sample and contact resistances, but is dominated by
                        the latter. Heating of the sample is controlled by Pheating and the thermal resistance
                        to the fridge: Rth.
                        Pheating = ∆T/RT h. (2.1.3)
                        For a constant value of (∆T/T), the maximum current is given by:
                        I
                        2 ∝

                        ∆T
                        T
                        T
                        RRth
                        (2.1.4)
                        Hence, to be able to apply a large current, we need to minimize both the current
                        wire contact resistance (R) and the thermal resistance between sample and sample
                        stage (RT h.). The samples to sample stage contacts where done with the minimum
                        amount of G.E. (General Electric) varnish for the contact to be electrically insulating. The thermal contact is due both to the phonon transport through the G.E.
                        varnish and the electrical one through the current wires connected to the sample
                        holder (grounded).
                        1E-4 0,01
                        6,3×10-4
                        6,6×10-4
                        I (mA)
                        R ( )
                        CeCoIn5
                        j// c 25mK, 5.5Tesla
                        I
                        max
                        (a)
                        10 100
                        1E-3
                        0,01
                        0,1
                        I = T
                        1/2
                        I
                        max
                        CeCoIn5
                        j// c
                        I
                        max
                        CeLaCoIn5
                        j// c
                        I (mA)
                        T (mK)
                        (b)
                        Figure 2.3: (a) Current dependence of the resistivity of sample B at 25 mK and 5.5
                        Tesla. Below Imax = 3µA, the temperature of the sample is constant and so is the
                        resistance for larger current we clearly observe an increase of the resistance due to
                        the heating of the sample. (b) Plot of Imax versus temperature for samples A and
                        B.
                        Practically, we used the largest current possible, limited by the detection of a
                        heating above the noise level, as shown on figure 2.3. For the three samples we used
                        currents between 1.5 µA and 1 mA rising as the square root of the temperature
                        (meaning that the thermal contact of the sample is constant). The amplitude of the
                        current used for each sample was determined independently from curves as shown
                        on figure 2.3.
                        The geometrical factor is mostly given by the size of the crystals that can be
                        grown. CeCoIn5 grows in plate-like crystals with the c-axis being the short axis.
                        The maximum thickness obtained is about 600 µm. To take the best advantage of
                        28 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.5: Electrical scheme of the resistive setup. Low temperature transformer
                        are placed at 4K. The high gain of the
                        transformer implies that the primary coil
                        contains only few loop (3 for gain 1000).
                        Therefore the impedance of the primary
                        coil is low at the frequencies used for the
                        measurement. For the transformer to amplifies the sample voltage, it is required
                        that Lω >> Rtot, where Rtot is the total
                        resistance of the sample and wires.
                        the sample shape and improve the current distribution homogeneity, we solder the
                        current wires at the extremities of the crystal while the two voltage contacts are
                        made on the top side.
                        The difficulty of using low temperature transformers is that the impedance of
                        the primary coil is low, as the coil is made of only a few loops (3 for gain 1000). For
                        the circuit to work, the impedance of the transformer has to be larger than the total
                        resistance of the circuit Lω >> Rtot (figure 2.5). We used CMR Low Temperature
                        Transformer that have an impedance at 50Hz Lω ≃ 200mΩ. At low temperature,
                        the wires between the transformer and samples have a resistance of about 5mΩ per
                        wire, mainly due to the use of micro-connectors, which make the sample mounting
                        easier (RW ires−connectors in figure 2.5). The other contribution comes from the contact
                        on the sample and the gold wires used to make these contacts (Fig 2.8). We used
                        38µm gold wire as they have the better residual ratio and therefore for a wire of
                        5mm its resistivity is about 2mΩ at low temperature.
                        Finally the contact resistance between the gold wires and the sample has to
                        be very small, both to be able to use low temperature transformers and in order
                        to minimize the limitation of the current that can be used for the measurements
                        due to Joule heating. Contacts of diameter bigger than the mean free path of
                        the material are limited by the constriction resistance and follow the expression:
                        2.1. RESISTIVITY SETUP 29
                        0 100 200 300
                        0,002
                        0,003
                        0
                        40
                        I=50mA no filter
                        I=20mA with filter 10nF
                        R
                        (Hz)
                        phase °
                        (a) (b)
                        Figure 2.6: (a) Response of the transformer at different frequency. The frequency
                        must be high enough for the circuit to work Lω >> Rtot. The long wires and
                        300K filters add capacitances between the wires and the ground that dephases the
                        signal at high frequency. For the experiment we use frequencies in the range 30-
                        75Hz (hatched blue region). (b) Ideal response of the transformers for different
                        matching impedances C=10mΩ, D=100mΩ [Ltd. 10]. The response observed in (a)
                        correspond to a circuit impedance between 10 and 100mΩ as expected.
                        0 100 200 300
                        0,0
                        0,5
                        1,0
                        0 4 8
                        0,00
                        0,05
                        0,10
                        17 m RRR = 8,7
                        25 m Annealed RRR = 9,4
                        38 m RRR= 57,4
                        100 m Annealed RRR = 17
                        (T)/(300)
                        T (K)
                        Figure 2.8: Resistivity of several Gold
                        wires. The two different behaviours correspond to different techniques for the production of the wires. The wires are either
                        hard for small diameter or annealed for
                        bigger ones. Further annealing was not
                        successful in improving the wire quality.
                        Rcontact =
                        ρ1(T)+ρ2(T)
                        2d where ρi(T) i = 1, 2 are the resistivity of the two materials in
                        contact and d the diameter of the contact. After ion gun etching we deposited Au
                        stripes (with Ti underlayer) on each samples. Then the gold wires were spot welded.
                        We achieved contact resistances < 1mΩ. This corresponds to a contact diameter
                        bigger than 30µm and emphasizes the importance of the use of large diameter gold
                        wires. The drawback of the use of large diameter gold wires, is that the strain on
                        the spot welded contacts is increased, as the wires are less easy to bend. We add
                        silver paint on each contact to improve it mechanical strength (Fig 2.10).
                        The use of transformers reduces the range of frequency that can be used for
                        the measurement. The frequency must be high enough for the circuit to work
                        30 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.10: Samples of CeCoIn5 (A) the
                        long direction is the crystallographic aaxis. 38 µm wires are used for the voltage
                        and current contacts. Contacts are made
                        by spot welding covered with silver paint
                        for electrical and mechanical efficiency
                        Lω >> Rtot. But also not to high, as the long wires in the dilution, and 300K filters
                        add capacitances between the wires and the ground that dephases the signal at high
                        frequency. We use frequencies in the range 30-75Hz as this corresponds to the best
                        response of the transformer at 4K (figure 2.6).
                        2.2 Thermal conductivity setup
                        principle and realization
                        The principle for the measurement of thermal conductivity is simple. One side of
                        the sample to be measured is cooled by the dilution and we applied some heat power
                        (P) on the other side. A thermal gradient (∆T) is thus created in the sample and
                        measured by two thermometers. The thermal conductivity is then given by:
                        κ =
                        P
                        ∆T
                        l
                        S
                        (2.2.1)
                        Where l/S is the geometrical factor with l the length between the two thermometers contacts on the sample, and S the cross section of the sample.
                        Figure 2.11 displays two pictures of our setup. The sample stage consists of a
                        2cm squared silver frame screwed on the piezo-rotator. The frame has a finger on one
                        side that allows to fix the cold end of the bar shape sample. The two Matshushita
                        carbon resistance thermometers are glued on a small silver foil that is then fixed
                        to the silver frame with kevlar wires. Similarly the heater, a 10kΩ metallic film
                        resistance, is also glued on a silver foil and fixed to the silver frame with kevlar
                        wires. Then 25µm gold wires are used to connect the sample to the thermometer
                        and heater. Spot welding and silver paint is used at the sample side, silver paint
                        only at the silver foil side to make the contact. Silver foil and gold wires are bent to
                        avoid mechanical stress on the contacts if the thermometers or the heater vibrates.
                        Vibrations are likely when the dilution refrigerator is inserted inside the dewar.
                        Electrical connections are then made with pure NbTi superconducting wires of
                        diameter 25 µm (35 µm with insulation) and length of about 10cm. The resistance
                        of 1 wire at 10K (above TSC) is about 150Ω. The thermometers are measured with 4
                        wires; two more wires are connected to the two thermometer’s silver foil for voltage
                        2.2. THERMAL CONDUCTIVITY SETUP 31
                        (a) (b)
                        Figure 2.11: (a) UCoGe sample with 25 µm diameter gold wires. The wires are
                        soldered with spot welding to minimize contact resistivity. (b) Thermal conductivity
                        setup, the sample (a) is mounted on a silver sample holder on the cold side. Two
                        gold wires connect to the two thermometers, and the three last gold wires on the
                        hot side of the sample are used to connect the heater.
                        measurement. The heater is connected with 2 wires plus one wire on the silver foil
                        to apply current. This allows measurements of thermal conductivity even above the
                        superconducting transition of the NbTi wires. At the superconducting transition of
                        the wires the resistance of the heater is increased by 1.5% (150Ω/10kΩ).
                        In the same setup we can also measure thermoelectric power. For this matter,
                        continuous copper wires connect the voltage from 4K up to the nano-voltmeter at
                        300K. Superconducting wires are used between 4K and the sample stage. Finally our
                        setup also allows resistivity measurements in the standard 4 contacts configuration.
                        As the same contacts are used for thermal conductivity and resistivity, the two
                        measurements have the same geometrical factor. This allows an easy check of the
                        setup with the Wiedemann-Franz law.
                        Sources of errors
                        The first difficulty for the measurement of thermal conductivity is that the thermometers used to measure the heat gradient are never perfectly calibrated. Hence,
                        the real thermal gradient is the temperature difference of the two thermometers
                        with, and without, heat flow. The thermal conductivity is calculated from:
                        κ =
                        P
                        (Thot − Tcold)P6=0 − (Thot − Tcold)P =0
                        l
                        S
                        (2.2.2)
                        A scheme of the actual setup is represented in figure 2.13. Another difficulty
                        32 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.13: Scheme of the thermal
                        conductivity setup. The difficulties
                        of the setup are: First to have the
                        heat current flowing only through
                        the crystal, second to have a good
                        thermalisation of the thermometers
                        on the sample (T
                        mes
                        i = Ti), and
                        third, for a given heat gradient in the
                        sample, to have a not too big one between the sample stage and the sample. To meet these requirements,
                        the four contact thermal resistances
                        on the sample (pink Rci) have to be
                        as small as possible and the thermal contact of the measuring wires
                        (3 leak resistance Rli green) as large
                        as possible.
                        comes from the fact that the thermometers and the heater of the real setup are not
                        perfectly insulated from the environment. Hence we may have two error sources:
                        • The power dissipated from the resistance will not entirely flow through the
                        sample,
                        • The temperature of the thermometers is different from the one at the contacts
                        on the sample.
                        Heat flow is analogous to current flow and from figure 2.13, we can make the
                        analogy of a voltage divider to find the real heat flow through the sample and
                        temperature gradient between the sample and thermometers. The sample thermal
                        resistance is neglected as its contribution is very small. With definitions of figure
                        2.13, we can calculate the difference between:
                        • the power generated by the heater Pheater and the one applied through the
                        sample Psample,
                        • and the temperature of the thermometer T
                        mes
                        i
                        and the one on the sample Ti
                        ,
                        i = hot, cold.
                        We call the difference between the thermometers temperature and the fridge
                        temperature: ¯T
                        i
                        j = T
                        i
                        j − Tfridge with i = “” or mes, j = hot or cold and we obtain:
                        2.2. THERMAL CONDUCTIVITY SETUP 33
                        Psample = Pheater
                        Rl1
                        Rl1 + Rc1 + Rc4
                        Rl2 + Rc2
                        Rl2 + Rc2 + Rc4
                        T
                        mes ¯
                        hot = T¯
                        hot
                        Rl2
                        Rl2 + Rc2
                        ∼= T¯
                        hot(1 −
                        Rc2
                        Rl2
                        )
                        T
                        mes ¯
                        cold = T¯
                        cold
                        Rl3
                        Rl3 + Rc3
                        ∼= T¯
                        cold(1 −
                        Rc3
                        Rl3
                        )
                        (2.2.3)
                        The temperature gradient in the sample (∆T
                        sample) is usually much smaller
                        than the temperature gradient between the sample and fridge (T¯
                        cold) and we can
                        write: T¯
                        hot = T¯
                        cold + ∆T
                        sample. The error on the temperature gradient due to these
                        differences can then be calculated:
                        ∆T
                        mes = (T
                        mes ¯
                        hot −T
                        mes ¯
                        cold )P6=0−∆T0 = ∆TP6=0 − ∆T0
                        | {z }
                        ∆Tsample
                        +

                        

                        cold
                        Rc3
                        Rl3

                        Rc2
                        Rl2

                        | {z }
                        1
                        − ∆T
                        sampleRc2
                        Rl2
                        | {z }
                        2

                        
                        | {z }
                        unwanted contribution
                        (2.2.4)
                        The unwanted contribution can be important if the two contact resistances Rc2
                        and Rc3 are different and not too small compared to the leak resistances Rl2 andRl3
                        and as Rc4 is usually larger than the sample resistance: T¯
                        cold > ∆T
                        sample. Note
                        that depending on the relative contact quality of the cold and hot thermometers,
                        correction may change sign!
                        In our setup, we try to maximize the leak resistance (Rli), and for this reason, we
                        use pur NbTi wires and very thin supporting kevlar wires. We also try to minimize
                        the contact resistances (Rci). We can estimate the precision of the setup from
                        equation 2.2.3 and 2.2.4.
                        The leak resistances are composed of two contributions. We convert thermal
                        resistance in units of Ω using the Wiedemann-Franz law: Rth(KW−1
                        )·T L0 = Rth(Ω)
                        with L0 = 2.44 · 10−8WΩK−2
                        , for comparison with electronic contribution. First the
                        thermal resistance of the Kevlar wires:
                        RT h Kevlar wires =
                        T L0
                        κKevlar wires
                        l
                        S
                        ∼= 550Ω/K (2.2.5)
                        for κKevlar wires/T2 ∼= 3·10−3Wm−1K−3
                        [Ventura 09], l=5mm, Φ = 17µm. There are
                        12 kevlar wires per thermometer and for the heater. The second contribution is from
                        the superconducting NbTi wires, with 5 wires in parallel for the two thermometers
                        and 3 wires for the heater all of them having an electrical resistance of about 150Ω in
                        the normal state. In the superconducting state, the thermal resistance is increased
                        due to the gap opening, but then the contribution of phonons should also be taken
                        into account. Thus the leak thermal resistance at 1K are in the worst scenario
                        about:
                        Rl1
                        ∼= 25Ω (1/(3/150+12/550)) Rl2
                        ∼= Rl3
                        ∼= 20Ω (1/(5/150+12/550)) (2.2.6)
                        larger at lower temperature and smaller at higher temperature (∼= 5Ω at 10K).
                        34 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.14: Scheme for the measure of the electrical contact resistance. Current
                        is applied through a voltage contact and the sample holder (cold end). The four
                        contacts plus the NbTi wire plus the gold wire are measured. The value of the spot
                        welding contact can be singled out at the superconducting transition of the sample
                        (height of the transition).
                        The contact resistances are more complicated to measure. We measured the
                        electrical resistance using a setup as sketch on figure 2.14, with the electrical current
                        flowing through one voltage wire, and hence, we measure the resistance of: 1 nanoconnector, two solder contacts of the superconducting wire, the superconducting
                        wire, the silver foil, the silver paste contact between the silver foil and the gold wire,
                        the gold wire, and its contact on the sample. Doing so for the UCoGe sample, we
                        found that the resistance of the two voltages contacts was very different 40mΩ and
                        400mΩ respectively. We believe this difference comes mainly from the difficulties to
                        solder the NbTi superconducting wires and not from the gold wire contact. Indeed,
                        at the superconducting transition of the sample, the drop in resistance was of a
                        few mΩ. This value is characteristic of the gold wire-sample contact. The contact
                        between the gold wire and the silver foil with silver paint is easy to do and hence
                        normally good. In a different way we can measure the fridge-sample contact thermal
                        resistance, measuring its thermal conductivity κfridge−sample = P/(Tcold − Tfridge).
                        We obtained a thermal contact of a few mΩ (figure 2.15). Hence, we can estimate
                        all the contact resistances as:
                        Rc1
                        ∼= Rc4
                        ∼= 4mΩ Rc2
                        ∼= Rc3
                        ∼= 15mΩ (2.2.7)
                        as the contact on the thermometer are made of only 1 gold wire instead of 3 for the
                        heater or fridge-sample contact.
                        Precision of the measurements
                        Finally from equation 2.2.3 we deduce that more that 99.9% of the power crosses
                        the sample. Similarly from equation 2.2.4 the error on the temperature gradient can
                        be in the worst case (1 thermometer contact resistance is 0 and the other 20mΩ)
                        about 0.1% of the sample temperature (Tfridge). However, if we measure thermal
                        2.2. THERMAL CONDUCTIVITY SETUP 35
                        0.1 1 10
                        0
                        1
                        2
                        3
                        4
                        RThermic (m )
                        T (K)
                        URhGe H=0
                        Fridge-Sample contact
                        Figure 2.15: Fridge-sample thermal contact obtained from thermal conductivity
                        data
                        conductivity with a heat gradient of 1%Tfridge, this can lead to an error of 10% on ∆T
                        and thus on κ(T). We checked our measurements in two differents ways: measuring
                        the same sample in the identicual conditions with differents heat gradients, typically
                        ∆T ∈ [0.5, 5]%. The differences lies in the noise value of the measurement (∼ 1%).
                        This insures that the “unwanted contribution 2” is small. The second technique is
                        to check the Wiedemann-Franz law L0 = κ/σT that is always obeyed for T → 0
                        (see for example [Ashcroft 76, p. 322]). In all our measurement we found that the
                        Wiedemann-Franz law was obeyed within a few percent, which allows us to say
                        that the unwanted contribution is of this order. The reason is certainly that the
                        two thermometers contacts resistance have a similar value and it insures that the
                        “unwanted contribution 1” is also small.
                        Another reason why we need low contact resistances between the fridge and the
                        sample is that this determines the lowest temperature to which we can measure
                        thermal conductivity. Indeed, as the samples measured are good metals, their thermal resistivity even with a good geometrical factor is only about 0.2mΩ. This is
                        about 20 times less than the thermal contact measured between the sample and
                        fridge (see figure 2.15). Hence the thermal gradient between the fridge and sample
                        is about 20 times the thermal gradient in the sample. This makes low temperature
                        measurements time consuming as for each point of thermal conductivity, the fridge
                        has to be regulated at two temperatures: at the base temperature with heat flow
                        through the sample ∆TP6=0 (a on figure 2.17), and at the sample temperature with
                        no power ∆TP =0 (b on figure 2.17). For a ∆T = 3% these two temperatures are
                        separated by 60% and the fridge has to be cooled down for the next point if we want
                        36 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        Figure 2.17: Evolution of the temperatures and power for one point of thermal
                        conductivity. Top: resistance of the two
                        samples thermometers, middle: temperature of the fridge and bottom: power applied on the sample (to create or not a
                        heat gradient). The different steps for a
                        thermal conductivity measurement are: a
                        At base temperature, with a heat gradient
                        in the sample we measure the ∆T(P 6= 0).
                        b The heat power is switched off and the
                        program regulates the fridge temperature
                        such that the cold thermometer has the
                        same value as in a. Then we measure
                        ∆T(P = 0). c The fridge is cooled down
                        for the next point.
                        700
                        800
                        900 Tcold
                        Thot
                        R ( )
                        55
                        60
                        65
                        70
                        75
                        80
                        Tfridge
                        T (mK)
                        21 22 23 0
                        1
                        b c a b c a
                        P (arbitrary units)
                        t (mn)
                        a
                        data spacing of less than 60% (c on figure 2.17). This last step can take quite long
                        time at low temperature (< 50mK).
                        2.3 Temperature measurements
                        Temperature measurement at very low temperature is not the easiest task. I will
                        briefly describe how we do it on the fridge used during my thesis.
                        The main thermometers are located below the mixing chamber in a compensated field region. They are used for the calibration of other thermometers and
                        regulation of the fridge temperature. For the range 30K-100mK we used two Ge
                        thermometers (doped semiconductor resistance thermometers). The resistance of
                        these thermometers is highly reproducible with thermal cycling. For the lowest
                        temperatures (100mK-6mK), we used a carbon resistance thermometer. The resistance of this thermometer is not reproducible with thermal cycle and has to be
                        calibrated each time the cryostat is cooled down. For this calibration, we use a
                        CMN (cerous magnesium nitrate) paramagnetic salt. The temperature is obtained
                        by fitting the susceptibility (measured with a mutual inductance bridge) of the CMN
                        with a Curie-Weiss law:
                        χCMN =
                        C
                        TCMN + θ
                        , M = M0(1 + αχCMN ) (2.3.1)
                        Where M0 and αC are constants to be determined and θ is related to the N´eel
                        temperature of the salt, which also depends on its geometrical factor through de-
                        2.3. TEMPERATURE MEASUREMENTS 37
                        0.516 0.518 0.520
                        -0.5
                        0.0
                        0.5
                        0.0156 0.0158 0.0160 0.0162
                        -0.4
                        -0.2
                        0.0
                        0.2
                        0.4
                        0.6
                        0.204 0.205 0.206
                        -0.4
                        -0.2
                        0.0
                        0.2
                        0.4
                        0.098 0.099 0.100
                        -0.5
                        0.0
                        0.5
                        inductance [abitrary units]
                        Cd
                        (515 mK)
                        W
                        (15-17 mK)
                        AuIn2
                        (205.55 mK)
                        T (K) fit Ge1
                        Ir
                        (98.87 mK)
                        Figure 2.18: Susceptibility measurements of the fixed points, plotted versus the
                        temperature of fridge as given by the resistive thermometers (named Ge1). Values
                        in brackets give the tabulated value.
                        magnetization effects. For our device θ ∼=1mK and is reproducible with thermal
                        cycling. M0 and αC depend also of the environment and are determined from a
                        high temperature fit to the Ge thermometer. The CMN is very sensitive to magnetic field and can only be used when its surrounding has been properly demagnetized. The dilution fridge is equipped with 10 fixed points (temperature tabulated
                        superconducting phase transitions) from the National Bureau of Standard (series
                        767 and 768) covering the range 15mK-7K. We used them to check the calibration
                        of the thermometers at the beginning of my thesis, figure 2.18. They also allow to
                        precisely determine the value of θ. A complete and absolute calibration at higher
                        temperature is also possible with a He3 pot (0.5K< T <3.5K), to calibrate the Ge
                        thermometers. Gas pressure of the liquid-gas coexistence of He3
                        is used in this case
                        to obtain the temperature. As these processes take a lot of time we limited ourself
                        to:
                        • calibration of the CMN just after the fridge is cooled down (We demagnetize
                        the lower part of the dilution at 300K before cooling)
                        • followed by a calibration of the carbon thermometer with the CMN thermometer.
                        38 CHAPTER 2. EXPERIMENTAL SETUP & METHODS
                        • once in a while (every 3-5 years) check of the full calibration with the fixed
                        points and determination of θ for the Curie-Weiss law.
                        We estimate that the precision on the absolute temperature we get this way is
                        of about 3% at 15mK, to a maximum of a few mK at 1K.
                        The second type of thermometers are used at the sample stage under magnetic
                        field. They are the thermometers used to measure the heat gradient for thermal
                        conductivity or the temperature of the sample in the case of resistivity measurements. These thermometers need to be recalibrated at each different magnetic field.
                        Calibration is done with the main thermometer located in a compensated field region.
                        For thermal conductivity measurements or to fit with a power law the resistivity
                        data, it is important to have a high relative precision in our thermometry. This
                        is possible as the variation of resistance of the thermometer with temperature is
                        smooth. It requires a good fitting technique. Indeed, the temperature dependence
                        of the resistance of the thermometers with temperature is complicated and cannot
                        be fitted with a single function deduced from a physical law in its full temperature
                        range. Hence we used an approximated function for example for the Matshushita
                        carbon resistance thermometers we have:
                        (TMatshushita)
                        0.5 = F(ln(RMatshushita)) (2.3.2)
                        where F(x) is approximately a linear function. F(x) is precisely a polynomial best
                        fit on a smaller interval, typically the equivalent in resistance of 100mK, centered on
                        the resistance value for which we want to calculate the temperature (spline interpolation). The interval is hence sliding with x on the calibration points. To avoid any
                        abrupt change when a new point is added to the interval, the calibration points are
                        weighted: 1 if they are part of the interval and smoothly (exponentially) decreasing
                        when outside of the interval. The weight is then used for the interpolation. The
                        different parameters are adjusted to get the best compromise for the function to
                        be accurate and vary smoothly. We obtain this way a relative precision of about
                        0.5% over the full temperature range (8mK-10K), and of about 0.05% on a range of
                        5% of the temperature. A heat gradient less than 5% is typically used for thermal
                        conductivity.
                        Coulomb Blocade Thermometer
                        Working principle
                        The technique described above only works because our dilution has a field compensated region. Magnets with field compensated region are only available for relatively
                        low field. We could go up to 8.5 Tesla. Thermometers that have no or a weak field
                        dependence are therefore very important if one wants to make higher field measurements. Coulomb Blocade Thermometers (CBT) have such properties in addition to
                        being primary thermometers and hence are, theoretically, the perfect thermometer
                        desired by an experimentalist. We tested a CBT versus our thermometry. If our
                        measurement technique is not yet fully satisfactory, the device itself shows promising
                        response.1

              • #54786 Répondre
                Robert Legrand
                Invité

                c’est anecdotique, mais c’est une chanteuse turque, Yüksel Özkasap et non arabe.

                • #56257 Répondre
                  Titouan R
                  Invité

                  Comment va Michel, au fait ?

    • #54551 Répondre
      baptiste
      Invité

      j’ai vu pour vous : « Le moine et le fusil », film de Pawo Choyning Dorji cinéaste du Bhoutan. Le film raconte la déambulation d’une série de personnages, dont un moine, qui cherchent un fusil dans la campagne du Bhoutan, au moment où le pays organise une élection « blanche » (un tour pour du beurre pour apprendre les règles du vote aux gens, avant que se tienne la première élection voulue par le monarque bienfaiteur de cette Helvétie bouddhique fermée au monde). Une belle photographie sur les champs et les fleurs, les prés, les stupas, les montagnes et la brume. Trop de musique, des dialogues administrés par le scénario, des plans convenus et qui ne montrent pas assez l’espace dans lequel les corps se déploient. On admet ce film bhoutanais. Un peu burlesque, assez enfantin, cette pièce de théâtre filmée fait l’apologie de la campagne traditionnelle, unie dans le bouddhisme et la bonne humeur, indifférente à l’agitation stérile des élections, de la ville, de l’étranger occidental. Jamais il n’est question de politique : la communauté du village, unie par nature, balaie le vote, la violence et la conflictualité en riant et en chantant des prières.

    • #54822 Répondre
      deleatur
      Invité

      FuckingFreeStyle pirouette cacahuète !
      Ugh !

      • #54824 Répondre
        deleatur
        Invité

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        Pour un article plus général, voir Communisme.

        Karl Marx, théoricien du communisme.
        L’Histoire du communisme recouvre l’ensemble des évolutions de ce courant d’idées et, par extension, celle des mouvances et des régimes politiques qui s’en sont réclamés. Le communisme se développe principalement au xxe siècle, dont il constitue l’une des principales forces politiques1 : à son apogée, durant la seconde moitié du siècle, un tiers de l’humanité vit sous un régime communiste2.

        Le concept d’une société égalitaire où la propriété privée serait abolie existe de très longue date dans la pensée utopiste : c’est à partir de la fin du xviiie siècle qu’il commence à être désigné par le mot communisme. Au début du xixe siècle, l’idée de communisme devient une composante du socialisme : le terme est notamment revendiqué par Karl Marx et Friedrich Engels, qui publient en 1848 le Manifeste du parti communiste. Le marxisme, courant de pensée dérivé des œuvres de Marx et Engels, acquiert au cours du xixe siècle une importance essentielle au sein de la mouvance socialiste ; quant au mot communisme, qui ne désigne pas alors un courant d’idées distinct, il continue de faire partie des vocabulaires socialiste et anarchiste, mais tombe en relative désuétude3.

        Le terme communisme revient en usage au xxe siècle, mais son emploi change alors radicalement, car en 1917, les bolcheviks, dont Lénine est le principal dirigeant et idéologue, prennent le pouvoir en Russie. L’année suivante, ils prennent le nom de Parti communiste ; l’Internationale communiste est constituée en 1919 et la mouvance socialiste se divise à l’échelle mondiale entre partisans et adversaires du nouveau régime russe4. Si des tendances opposées, comme la gauche communiste et plus tard le trotskisme, peuvent également se réclamer du communisme, l’Union des républiques socialistes soviétiques domine la mouvance de manière incontestée. Après la mort de Lénine, Joseph Staline s’impose comme le dirigeant de l’URSS et de l’Internationale communiste face à Léon Trotsky, achevant de mettre en place un régime politique particulièrement répressif et meurtrier. Le fonctionnement de l’URSS a par la suite servi de modèle aux autres régimes communistes, se caractérisant par une mainmise des partis communistes locaux sur le pouvoir politique, une économie étatisée, la présence massive de la police politique dans la société, et la surveillance des activités des citoyens5.

        Après la Seconde Guerre mondiale, lors de laquelle laquelle l’URSS a contribué plus que tout autre pays allié à la défaite du nazisme, le communisme sort renforcé et une partie des pays européens, occupés militairement par l’URSS, deviennent des États communistes à parti unique et constituent le bloc de l’Est. En Asie, la république populaire de Chine est proclamée en 1949, après la victoire militaire du Parti communiste chinois dirigé par Mao Zedong. La guerre froide oppose durant plusieurs décennies les pays communistes — eux-mêmes progressivement divisés entre eux — au « monde libre » dont les États-Unis constituent la superpuissance dominante, rivale de l’URSS. Dans plusieurs démocraties européennes, comme la France et l’Italie, les communistes constituent une force électorale de premier plan et tiennent un rôle important dans la vie intellectuelle et culturelle. La mort de Staline et la déstalinisation qui s’ensuit à partir de 1956 amènent à révéler une partie des crimes du régime soviétique, altérant l’image de la mouvance communiste. Refusant la déstalinisation, la Chine de Mao rompt avec l’URSS, mais reste isolée. L’Union soviétique use ensuite de sa puissance militaire et politique pour empêcher toute réforme conséquente du monde communiste.

        De nouveaux régimes communistes apparaissent aux Amériques (Cuba), en Asie et en Afrique. La pratique dictatoriale des États communistes — dont les exemples les plus célèbres sont, en Europe, l’écrasement de l’insurrection de Budapest, la construction du mur de Berlin, et la répression du Printemps de Prague — contribue cependant à faire perdre au modèle soviétique une large part de son attrait. La Chine maoïste subit elle aussi des désastres lors du Grand Bond en avant, puis de la révolution culturelle. Par ailleurs, le communisme continue d’être revendiquée par une partie de l’extrême gauche, qui cherche des formes alternatives au modèle soviétique. La sclérose économique et politique des pays communistes leur pose des problèmes croissants6 : à partir de 1986, un vaste mouvement de réformes, connu sous le nom de perestroïka, tente de remédier à la situation. Cette libéralisation politique s’avère cependant insuffisante pour sauver le bloc de l’Est, et débouche au contraire sur l’effondrement des régimes communistes européens. L’URSS elle-même est dissoute à la fin de 1991. De nombreux partis communistes, ainsi que plusieurs régimes se réclamant de cette idéologie, continuent cependant d’exister. La république populaire de Chine, convertie à l’économie de marché mais toujours gouvernée par un parti formellement communiste, tient un rôle de premier plan sur la scène politique internationale et dans l’économie mondiale.

        Origines du communisme
        Origines du courant d’idées
        Pyramid of Capitalist System
        Pyramid of Capitalist System, début du xxe siècle.
        L’idée d’une société égalitaire et idéalement harmonieuse, fondée sur l’égalité absolue — ou sur certains degrés d’égalité — entre êtres humains, est très ancienne : elle est largement antérieure, aussi bien à l’apparition de la mouvance politique communiste qu’au mot « communisme » lui-même. En dehors des écoles de pensée occidentales, l’idéal d’une société fraternelle se retrouve aussi bien dans le confucianisme — tout particulièrement chez Mencius — que dans le taoïsme, le bouddhisme, ou certains courants de pensée de l’islam. Ces idéaux, qui inspirent des mouvements égalitaristes plus tardifs comme celui de la révolte des Taiping, peuvent être considérés comme constituant, en Orient, des ancêtres lointains et indirects du socialisme7. C’est néanmoins en Occident que se développent des précurseurs plus directs de la pensée égalitariste et de l’idée d’abolition de la propriété. Sous la Grèce antique, Sparte aurait offert un modèle de société pratiquant une forme de « communisme » : selon Plutarque, le législateur Lycurgue aurait résolu à Sparte le problème de l’inégalité foncière en amenant ses concitoyens à mettre leurs terres en commun et à en opérer la redistribution. Cette communauté intégrale des biens aurait uniquement concerné les citoyens spartiates de plein droit, c’est-à-dire l’élite de la cité : sa réalité n’est en outre pas certaine8. Le mythe de l’âge d’or tient ensuite un rôle important dans les constructions théoriques de l’école classique et hellénistique9. Platon imagine, dans La République, une cité idéale, divisée en trois classes : les travailleurs, les guerriers et les dirigeants. Parmi les dirigeants — l’élite de la cité — serait appliquée la mise en commun totale des biens, y compris celle des femmes et des enfants. On ignore cependant si Platon jugeait applicable cette idée utopique : dans Les Lois, il revient à un égalitarisme foncier rappelant davantage celui de Sparte, mais sous une forme plus souple10.

        Thomas More.
        La doctrine chrétienne met également l’accent sur le partage des biens matériels11 : au fil des siècles, la notion d’une société égalitaire où la propriété privée — censée être la source de tous les vices — n’existerait pas, revient autant dans les travaux de penseurs chrétiens réformateurs que dans certaines hérésies, notamment sous la Renaissance dans des courants issus de l’anabaptisme. Des communautés établies en Moravie, dans la mouvance des Frères Moraves, pratiquent la fraternité communautaire et ne possèdent rien en propre12. Durant la guerre des Paysans allemands, le prêtre itinérant Thomas Münzer, idéologue millénariste, lève une armée de paysans et prône la constitution de « communautés de saints » où tout serait partagé. Défait militairement, il est exécuté en 152513. Le millénarisme égalitaire réapparaît durant la décennie suivante, avec le mouvement anabaptiste conduit par Jan Matthijs, puis par son disciple Jean de Leyde. Inspirés par les idées de Münzer, les anabaptistes animent à Münster, de 1534 jusqu’à leur écrasement en 1536, un régime théocratique et égalitariste, fondé sur communauté universelle des biens et des personnes et comprenant la pratique de la polygamie14.

        Sur le plan des idées, le courant de pensée utopiste, qui se développe à partir de la Renaissance, exprime une critique sociale par le biais de la description de sociétés fictives, idéales et harmonieuses, où l’égalité parfaite aurait généralement été réalisée par la disparition de la notion de propriété. Le philosophe et théologien Thomas More signe en 1516 le livre Utopia, qui constitue le modèle du genre en décrivant une île où règneraient l’harmonie sociale et la communauté des biens matériels. Le moine Tommaso Campanella publie en 1602 La Cité du Soleil, ouvrage décrivant une cité idéale fondée sur l’égalité universelle, où la propriété n’existerait pas et où la famille serait remplacée par un système d’éducation communautaire. Les ouvrages de More et de Campanella, fondateurs du courant utopiste, s’inspirent nettement de La République de Platon15,16,17,11. L’imaginaire utopique continue par la suite de nourrir une critique radicale de la propriété privée, présente à des degrés divers dans les œuvres d’auteurs des Lumières : en France, le curé Meslier, Morelly et Dom Deschamps posent une partie des principes et idéaux d’égalité et d’harmonie sociale, repris par la suite par le socialisme et par le communisme18. En Grande-Bretagne, William Godwin, dont les idées sont empreintes d’un ascétisme à la fois puritain et individualiste jette les bases d’une forme de « communisme anarchiste » en prônant une organisation sociale sans État ni gouvernement19.

        Gracchus Babeuf.
        En France sous le Directoire, Gracchus Babeuf mène en 1796 la conjuration des Égaux : sa pensée, héritière directe de la Révolution française, est particulièrement proche du communisme au sens contemporain du terme20. Pour l’historien Michel Winock, « Babeuf et le babouvisme offrent le premier exemple de communisme appliqué, à la fois comme idéologie et comme action révolutionnaire ». Sur le plan idéologique, Babeuf préconise une société fondée sur l’égalité de fait, l’administration commune et l’abolition de la propriété particulière. Sur le plan organisationnel, il articule ses aspirations à une pratique révolutionnaire de type nouveau, celle de l’organisation d’un coup de force par un parti clandestin. La préparation de l’insurrection est ainsi confiée par les babouvistes à un état-major secret, la « révolution communiste » devant se faire par la dictature d’une minorité. Pour Winock, la méthode de Babeuf annonce celles de Blanqui et de Lénine ; de manière plus générale, il voit dans la Révolution française la prémisse de plusieurs éléments du socialisme et du communisme, sur le plan des idées comme à celui de la pratique : pour ce qui est de l’exercice du pouvoir, avec le gouvernement révolutionnaire et les mesures d’exception du Comité de salut public que sont la Terreur et l’instauration d’une dictature « provisoire » en raison des circonstances ; pour ce qui est de l’usage du contre-pouvoir avec la pression « populaire » exercée par les sans-culottes ; Babeuf amenant quant à lui, fût-ce au niveau théorique, une technique de la prise du pouvoir4,21,22.

        Philippe Buonarroti, compagnon de Babeuf, s’emploie dans les décennies suivantes à entretenir et diffuser les idées babouvistes. La doctrine et la pratique politique de Babeuf constituent une origine directe de la notion contemporaine de « communisme », l’égalitarisme, la propriété commune et la redistribution des richesses étant alliés à l’usage de tactiques militantes et révolutionnaires pour prendre le pouvoir23.

        Indépendamment du courant d’idées européen, le xixe siècle voit se dérouler, en Chine, la révolte des Taiping, mouvement fondé sur un mélange de pensée chinoise et de christianisme hétérodoxe, qui prône l’établissement d’une société théocratique strictement égalitaire (l’égalitarisme taiping se révélant très théorique en ce qui concerne les dirigeants du mouvement). Les Taiping sont plus tard récupérés par diverses écoles de pensée chinoises, dont les communistes, qui les présentent comme des précurseurs24.

        Formation du terme
        Le terme « communisme » vient du latin communis formé du préfixe com- signifiant « avec » et d’une racine dérivée du substantif munus renvoyant au « devoir », à l’« office », à l’« emploi », mais pouvant aussi signifier la « fonction » ou la « tâche ». Ce substantif est lui-même issu d’une racine indo-européenne mei signifiant « changer », « aller », « échanger » et dont les dérivés (monnaie, municipalité, immunité, etc.) se réfèrent aux échanges de biens et services dans une société selon les lois et les règles établies. À cette racine préfixée s’adjoint le suffixe « -isme » désignant une « doctrine »25.

        Le mot communiste est antérieur à celui de communisme. Il apparaît dès le xiie siècle et désigne alors le membre d’une communauté de mainmorte, forme de propriété féodale reposant sur le servage26. S’il ne renvoie pas alors à la notion de communauté de biens, ce sens est pris en charge par plusieurs termes connexes. Communelli au xiiie siècle, puis Communicantes au xvie siècle « situent très exactement les origines théoriques des doctrines communautaires anciennes »26. Ils font référence aux membres de sectes chrétiennes qui mettaient en commun une partie, voire la totalité, de leurs biens. En 1569, un pamphlet polonais faisant état de luttes internes entre anabaptistes et frères moraves, utilise le terme de communista en lui donnant le sens de partisan de la communauté des biens. Cet usage est repris au début du xviie siècle dans plusieurs textes néerlandais, puis disparaît complètement après 1650. Ces emplois sporadiques révèlent que les dérivés de commun et de communauté impliquaient de longue date la notion moderne de communisme, sans que cette acception parvienne à s’implanter durablement avant le xixe siècle27.

        Au cours de la seconde moitié du xviiie siècle, le terme communista est introduit dans deux langues vernaculaires : le français et l’italien. Un traité de Victor de Mirabeau emploie en 1766 communiste dans son sens médiéval de « membre d’une communauté de mainmorte »28. À la fin des années 1770, son équivalent italien, communisti, désigne l’habitant d’une commune rurale28. Selon l’historien Jacques Grandjonc, le terme semble avoir connu une certaine fortune dans l’aire géographique Provence-Alpes-Toscane. Tout au long du xixe siècle, il y est mobilisé pour caractériser de nombreux statuts liés à la vie en communauté : député, copropriétaire, détenteur de biens communaux etc28.

        Restif de la Bretonne rattache le mot communiste à l’idéologie de Gracchus Babeuf.
        L’écrivain Restif de la Bretonne semble avoir joué un rôle décisif dans l’évolution sémantique du concept. En 1785, il publie la lettre d’un propriétaire terrien et philosophe provençal, Victor d’Hupay, qui se déclare « communiste »28. D’Hupay est l’auteur du livre Projet de communauté philosophe (1777), qui décrit un idéal de vie en collectivité29 : il y reprend plusieurs conceptions platoniciennes et se dit favorable à une éducation « communautaire », détachée au moins partiellement du cercle familial. L’idéal philosophique de d’Hupay demeure assez imprécis, mais « la leçon de langage n’a pas été perdue pour Restif »30. Écrit et publié en 1795, le livre de Restif Monsieur Nicolas multiplie les occurrences de communiste et crée le terme français de communisme. Les deux mots se rapportent à une idéologie politique précise : le babouvisme, soit la pensée de Gracchus Babeuf30.

        Le terme allemand Kommunismus serait peut-être antérieur. En novembre 1790, le poète Friedrich Hölderlin rédige un court essai intitulé Du communisme des esprits (Communismus der Geister), à la suite d’une conversation avec le philosophe Georg Wilhelm Friedrich Hegel31. L’authenticité de cet essai a été discutée, même si l’orthographe employée (un C pour Communismus) plaide en faveur d’une datation antérieure au xixe siècle32. La notion de communisme est employée dans un sens assez christianisant : « communauté de tous les esprits qui vivent dans une même foi, dans un même monde, parce que cette foi et ce monde expriment un même « esprit » : une communauté du divers impliquée dans l’identité du tout »31. Ce communisme spirituel possède sans doute certaines implications matérielles. À plusieurs reprises, Hölderlin s’est déclaré favorable à une mise en commun des biens. Dans son roman épistolaire Hyperion, il décrit le futur État libre sous le prisme de la maxime suivante : « Tout pour tous et chacun pour tous »33,34. Au cours de la décennie 1790, Kommunismus semble avoir continué de circuler. Un procès-verbal autrichien rend ainsi compte des positions d’un jacobin viennois, Andreas Riedel, qui souligne que, « si le terme existait », il qualifierait sa doctrine de Kommunismus30.

        À peine formalisés, les mots communiste, communisme et Kommunismus disparaissent. Le Consulat, l’Empire et la Restauration « vont voir affleurer d’autres intérêts, d’autres vocables »30. En 1827, le journal britannique Co-operative Magazine qualifie le socialisme de Robert Owen de système « social, coopératif et communioniste »35. Les deux termes ne réapparaissent cependant vraiment qu’en 1839. Héritière du babouvisme, la Société secrète des travailleurs égalitaires rattache communiste à la notion de prolétaire révolutionnaire30. Le 1er juillet 1840 se tient à Belleville un « banquet communiste », animé par Richard Lahautière et qui attire environ 1200 participants, en majorité des ouvriers36 ; l’événement contribue à la diffusion du terme dans la presse française et internationale30. John Goodwyn Barmby, correspondant de la revue socialiste anglaise New Moral World, forge communist et communism, rapidement repris dans la presse britannique37. L’Allgemeine Zeitung d’Augsburg traduit les comptes-rendus parisiens du banquet en réactualisant Kommunist. Kommunism n’est réintroduit dans un texte écrit allemand qu’en 1841, même si le terme était déjà oralement employé dans la Ligue des justes l’année précédente37. Dans les années 1840, le substantif communauté est en compétition dans l’usage avec le terme abstrait communisme. En revanche, l’adjectif communiste semble avoir rapidement supplanté le terme alternatif de communautaire. En 1845, Engels parle encore des communistes comme du « parti de la communauté » (Gemeinschaft Partei) ; Proudhon parle indifféremment des « communautaires », des « partisans de la communauté », des « communistes » ou du « communisme », visant généralement les partisans de Cabet mais également, à l’occasion, les « communistes allemands », c’est-à-dire ceux de Marx38.

        Communisme dans les premières années du mouvement socialiste
        Naissance du socialisme
        Article détaillé : Socialisme.

        Le drapeau rouge, utilisé comme symbole du mouvement ouvrier à partir du xixe siècle et repris par les mouvements socialistes, puis communistes.

        Gravure représentant la communauté de New Harmony (Indiana, États-Unis).
        Au début du xixe siècle, la révolution industrielle en Europe et les bouleversements qui l’accompagnent entraînent, tout d’abord en France et au Royaume-Uni, le développement des idées socialistes. Ce courant anticapitaliste, qui vise à résoudre la question sociale en améliorant la condition de la classe ouvrière, se pose progressivement en expression politique du mouvement ouvrier. Le vocable de communisme, que certains auteurs et militants préfèrent d’ailleurs à celui de « socialisme », devient partie intégrante du courant dit du « socialisme utopique » (entendu comme socialisme pré-marxiste) qui envisage une réorganisation complète de la société afin de promouvoir l’égalité entre les individus39. L’entrepreneur et philosophe britannique Robert Owen préconise, pour résoudre les problèmes nés de l’individualisme capitaliste, une nouvelle organisation de la société via la constitution de communautés — des « villages de coopération » de 500 à 2 000 personnes, formés de groupes égalitaires d’ouvriers et de cultivateurs organisant leur auto-suffisance sur le modèle coopératif. Dans les années 1820, Owen fonde plusieurs communautés de ce type, dont la plus célèbre est celle de New Harmony, aux États-Unis. L’échec de ces projets n’empêche pas leur instigateur de connaître une grande renommée : jusqu’aux années 1840, l’« owenisme » compte de nombreux disciples40,41.

        Les questions du travail et de la propriété privée inspirent à de nombreux penseurs de la famille socialiste des écrits radicaux. Charles Fourier — qui ne se présente pas lui-même comme communiste42 — préconise non pas la suppression de la propriété, mais sa réforme via l’organisation de la société en phalanstères fondés sur la libre association et l’harmonie. Pierre-Joseph Proudhon, tout en s’opposant lui aussi au courant communiste par hostilité à l’idée de communauté43, contribue à rendre célèbre le dicton « La propriété, c’est le vol » dans son ouvrage Qu’est-ce que la propriété ? (1840)44. Louis Blanc n’envisage pas la disparition de la propriété privée, mais sa généralisation par la coopération et l’association : dans son ouvrage Organisation du travail (1839), il prône une réorganisation du monde du travail au sein d’« ateliers sociaux » qui annoncent, comme par ailleurs les idées de Proudhon, les principes de l’autogestion45 ; Blanc utilise également l’adage « De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins » : cette formule également présente chez Cabet et censée représenter l’idéal d’une société socialiste ou communiste, connaît, sous diverses variantes, une grande fortune au temps du socialisme utopique ; elle sera ensuite reprise par Marx, ainsi que par des penseurs anarchistes comme Kropotkine46.

        Au sein du mouvement socialiste, le terme de communistes tend à désigner un ensemble de tendances radicales, au point qu’Engels peut écrire en 1890 que « le socialisme signifiait en 1847 un mouvement bourgeois, le communisme un mouvement ouvrier ». L’appellation communistes distingue plus particulièrement les socialistes insistant sur la réalité de la lutte des classes et ne comptant pas sur la bonne volonté des classes dominantes pour parvenir à une autre organisation de la société. On retrouve des communistes dans le courant d’idées « néo-babouviste ». Les socialistes communistes tendent, en France, à se réunir au sein de sociétés secrètes et prennent part à des insurrections : certains connaissent la prison. Malgré un radicalisme commun, le mot recouvre, dans les années 1840, des courants d’idées assez divers au sein de la famille socialiste47. Babeuf demeure pour cette mouvance une figure mythique, mais la référence qui est faite à son œuvre et à son action demeure souvent superficielle : les divers théoriciens et militants qui se réclament de lui avec insistance tendent souvent, dans les faits, à se démarquer de ses idées48.

        Blanquisme
        Article connexe : Blanquisme.

        Auguste Blanqui.
        Auguste Blanqui, qui compte parmi les disciples de Babeuf, en a principalement retenu le principe de la prise du pouvoir par un coup de force48 : il participe à de nombreuses conspirations, ses multiples séjours en prison lui valant un statut légendaire dans les milieux révolutionnaires. Son nom donne naissance au courant du blanquisme, pour lequel la révolution doit être provoquée par un petit groupe organisé de militants qui donnerait l’impulsion au peuple49. Homme d’action plus que théoricien, Blanqui envisage une révolution violente, qui se traduirait par une dictature du prolétariat où le peuple serait armé au sein d’une milice nationale. Le passage progressif à une société communiste se ferait en diffusant l’éducation au sein du peuple et en luttant contre les religions, perçues comme des instruments d’oppression50.

        C’est l’échec politique de Blanqui — dont la tentative d’insurrection, en 1839, vire au fiasco — qui tend à sonner le glas d’une certaine mythologie révolutionnaire. L’idée « communiste » est alors essentiellement reprise par des intellectuels, qui n’envisagent pas de la réaliser par une révolution violente ou par l’action clandestine48.

        Socialisme utopique
        Article connexe : Socialisme utopique.

        Étienne Cabet.

        Wilhelm Weitling.
        Au début des années 1840, les « communistes » français visent non plus à prendre le pouvoir mais à éduquer le peuple en diffusant la doctrine par le biais de la propagande, et en proposant une étude de la société à visées « scientifiques » qui se baserait sur une « connaissance objective de la nature humaine »48. La tendance communiste la plus influente est alors, en France, celle de l’intellectuel chrétien Étienne Cabet, au point que la paternité du mot communisme a été attribuée à ce dernier51,52. Cabet, inspiré par More, Rousseau et Owen, publie en 1840 le livre Voyage en Icarie dans lequel il décrit une société idéale dans la tradition utopique de More ou de Campanella ; la même année, il publie la brochure Comment je suis communiste. Dans ses livres et dans son journal Le Populaire, il prône le passage progressif à une société égalitaire et de propriété commune, gouvernée par le biais de la démocratie directe : pour lui, tout véritable chrétien est forcément communiste car Jésus-Christ prescrit « la communauté »53. Dans les années suivantes, Cabet, qui a convaincu de nombreux adeptes, se lance aux États-Unis dans l’expérience de diverses communautés sur le modèle de l’Icarie49. L’expédition des « icariens », victimes d’une nature hostile et de leur mauvaise organisation, tourne cependant vite au désastre, et les diverses communautés inspirées des idées de Cabet disparaissent avec le temps54,48. D’autres expériences communautaires, à fondement purement religieux, existent par ailleurs à la même époque aux États-Unis, comme les colonies Amana fondées par des Allemands piétistes, ou les communautés Shakers. Ce courant de pensée et ces communautés religieuses refusant la propriété privée sont désignés sous l’expression générique de communisme chrétien55,56.

        Un autre courant communiste que celui de Cabet, lié plus directement à la tradition révolutionnaire et à l’héritage babouviste, se retrouve en France chez des intellectuels comme Richard Lahautière, Théodore Dézamy, Jean-Jacques Pillot ou Albert Laponneraye. Les théoriciens ne se montrent pas forcément précis quant au mode de passage de la société capitaliste à la société communautaire49. Dézamy et Pillot, rejetant toute idée de coup d’État, s’emploient à faire connaître leurs idées via des initiatives comme le « banquet communiste » organisé à Belleville en 1840. L’éphémère journal L’Humanitaire tente également de diffuser en France les idées communistes, en prônant une « science sociale » qui serait « entièrement conforme à l’organisme humain ». Bien que leurs idées soient souvent divergentes, le point commun de la plupart de ces intellectuels communistes français est de viser la construction d’une nouvelle société, qui imiterait la solidarité naturelle du corps humain48.

        Le courant communiste ne se limite pas aux seuls socialistes français : en Allemagne, les idées socialistes pénètrent avec un certain retard et touchent d’abord principalement les milieux intellectuels, influencés par les courants français. C’est à travers un ouvrage de Lorenz von Stein, Le socialisme et le communisme dans la France contemporaine (1842) que les Allemands acquièrent une connaissance approfondie des doctrines venues de l’étranger. Entretemps, divers courants ont fait leur apparition : en 1836, à Paris, des socialistes allemands en exil fondent, à l’initiative de Wilhelm Weitling, la Ligue des justes, qui compte des membres dans plusieurs pays (Suisse, Royaume-Uni…). Weitling prône un communisme empreint d’un mysticisme chrétien comparable à celui des anabaptistes du xvie siècle : croyant à une révolution sociale qui résulterait d’un mouvement de masse et détruirait la puissance de l’argent, il présente le prolétariat comme l’instrument désigné de l’affranchissement de l’humanité. Karl Schapper, l’un des membres de la Ligue, publie en 1838 l’ouvrage La Communauté des biens, dans lequel il décrit la fin de la propriété privée comme la condition de toute démocratie ; il anime également à Londres la Société communiste de formation ouvrière (Kommunisticher Arbeiterbildungsverein) qui constitue une foyer actif de militantisme socialiste. L’idéologie communiste ainsi diffusée demeure voisine de l’« icarisme » d’Étienne Cabet et compte sur la « raison » et la « discussion pacifique » pour faire triompher ses principes57.

        Les idées socialistes s’enracinent notamment chez les intellectuels allemands à la faveur de la radicalisation du courant des jeunes hégéliens (ou hégéliens de gauche). Ces derniers, athées et matérialistes, réfutent notamment l’idée des hégéliens conservateurs selon laquelle la société prussienne représente un aboutissement de l’Histoire : pour les jeunes hégéliens, la société est au contraire appelée à évoluer et à se réformer jusqu’à parvenir à un degré d’organisation toujours plus juste et rationnel58. Moses Hess, futur penseur du sionisme, vise à transformer la méthode de Hegel en philosophie de l’action : il imagine en 1837 dans son Histoire sacrée de l’humanité un régime de fraternité morale et de communauté de biens qui serait une « nouvelle Jérusalem » où l’homme retrouverait sa vraie nature sur la base de l’altruisme. Pour Hess, le communisme est « la loi vitale de l’amour, transportée dans le domaine social »59.

        Manifeste du parti communiste

        Fac-similé de l’édition originale du Manifeste du parti communiste.
        La Ligue des justes est reprise en main en 1846 par Joseph Maximilian Moll et Karl Schapper. La section londonienne de la Ligue la détourne du communisme « philosophique et sentimental » qui avait été le sien sous l’influence de Weitling. En juin 1847, la Ligue des justes prend le nom de Ligue des communistes, sous l’impulsion de Karl Marx et Friedrich Engels. Tout d’abord liée à la Société des saisons blanquiste, elle affiche d’emblée un credo internationaliste en substituant à sa précédente devise « Tous les hommes sont frères » le nouveau mot d’ordre « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » ; en février 1848, Marx et Engels publient la « profession de foi » du mouvement, intitulée Manifeste du parti communiste. Si le Manifeste n’a pas dans l’immédiat une influence notable60, sa parution a, à moyen terme, de profondes conséquences sur le mouvement socialiste et sur la notion de communisme. Marx et Engels posent les bases d’une conception à visées scientifiques du socialisme et de l’analyse sociale en général, affirmant une orientation nettement révolutionnaire. Proches dans leur jeunesse des jeunes hégéliens, ils rejettent les conceptions chrétiennes du communisme, et prônent au contraire un athéisme militant61. Pour Marx et Engels, le communisme doit cesser d’être une construction abstraite, pour constituer au contraire « le mouvement réel qui abolit l’état actuel »48.

        En 1848, dans le contexte du « Printemps des peuples », le mot « communisme » est devenu suffisamment connu pour que l’essayiste français Alfred Sudre publie, afin de dénoncer le courant d’idées dans son ensemble, l’ouvrage Histoire du communisme, ou réfutation historique des socialistes : y sont notamment englobés sous le vocable « communiste » Platon, Sparte, l’anabaptisme, Owen, Saint-Simon, Fourier et Proudhon. Il n’y est fait aucune mention de Marx62. L’année suivante, Adolphe Thiers publie la plaquette Du communisme, dans laquelle il attaque conjointement Marx et Proudhon63.

        Communisme de Marx

        Karl Marx et Friedrich Engels.
        Karl Marx indique dans la préface de l’Introduction à la critique de l’économie politique qu’il s’est rallié aux doctrines socialistes et communistes vers 1842-1843. Collaborateur d’une gazette libérale, la Rheinische Zeitung, il effectue à cette époque une série de reportages, sur les délits forestiers en Moselle, qui le sensibilise aux questions sociales64. Parallèlement, la gazette diffuse « un écho affaibli, pour ainsi dire philosophique, du socialisme et du communisme français »65. En 1843, sa parution est suspendue par les autorités prussiennes. À la suite de cette censure, Marx radicalise ses positions. Il estime désormais que l’action politique ne suffit pas pour changer la société : il est nécessaire d’en passer par une restructuration complète des rapports économiques64.

        Échaudé par la répression prussienne, Marx émigre en France en octobre 1843. Pendant son séjour parisien, il se familiarise avec les diverses idéologies et théories révolutionnaires qualifiées, parfois indistinctement, de socialiste ou de communiste. Témoignant de ces multiples influences, les Manuscrits de 1844, ou « Manuscrits de Paris », définissent le communisme comme une société de liberté complète66. Par contraste avec la démocratie libérale, la démocratie communiste repose sur un consensus permanent entre l’ensemble de ses membres : il n’y a ni représentants, ni élections périodiques67. Le pouvoir du peuple est constant. Par contraste avec l’économie capitaliste, l’économie communiste refuse la division du travail et permet à chaque individu d’exercer le métier qu’il souhaite à n’importe quel moment67. Ce premier communisme de Marx tranche avec le communisme plus radical des babouvistes. Il s’inscrit davantage dans un courant romantique et utopique marqué par le socialisme de Charles Fourier ou les conceptions de son ami Heinrich Heine67.

        Par-delà ces emprunts, Marx développe une synthèse originale : son communisme est un communisme historique qui trouve une place définie dans l’évolution sociale de l’humanité. Il ne vise pas à remplacer le système capitaliste, mais à lui succéder, en accord avec la logique dialectique du développement économique68. Cette succession ne peut pas intervenir à n’importe quel moment : la société doit avoir atteint un stade où ses contradictions internes deviennent insurmontables. Concrètement, en détruisant et en assimilant les petites structures commerciales, l’industrialisation empêche l’émergence d’un marché stable : la surproduction devient systématique ; les conditions des masses s’égalisent et se retrouvent imbriquées dans un destin commun ; le prolétariat universel est prêt à faire sa révolution69. Dans la mesure où l’économie de marché représente un état antérieur au communisme, ses acquis et caractéristiques fondamentaux ne disparaîtront pas, mais seront absorbés dans une organisation supérieure69. Les méthodes de travail rationnelles mises au point par la bourgeoisie seront ainsi reprises et systématisées par le prolétariat. Le Manifeste du parti communiste de 1848 décrit ainsi une armée industrielle qui agit en concordance avec un plan commun69.

        Schéma des différentes phases conduisant à l’établissement de la société communiste.
        Ici se dessine l’une des principales contradictions du communisme de Marx, qui témoigne de la pluralité de ses influences originelles69. La description inactuelle de la société communiste dans les Manuscrits de 1844 décrit des rapports sociaux fondés sur des choix individuels toujours fluctuants. Inversement, le récit dynamique de la succession des infrastructures sociales établit une continuité entre les méthodes de production capitalistes et communistes, en particulier en ce qui a trait à la division du travail70. On voit ainsi se concilier deux ou trois approches différentes du communisme. L’historien David Priestland distingue ainsi un communisme romantique (fondé sur la cohabitation spontanée d’individus entièrement libres), un communisme radical (fondé sur la révolte du prolétariat) et un communisme moderniste (fondé sur une administration centralisée)70. Après l’échec des mouvements révolutionnaires de 1848, Marx et, plus particulièrement, son collaborateur Friedrich Engels tendent à privilégier l’approche moderniste. Assez marqués par la biologie darwinienne, ils cherchent à donner à leurs travaux une caution scientifique71. L’observation attentive des échanges économiques et sociaux et la déduction des lois de l’histoire prennent l’ascendant sur les spéculations romantiques. Le communisme conçu comme conséquence logique des déséquilibres du capitalisme est objectivé et rationalisé. Il s’agit désormais du produit d’une association entre des techniciens planificateurs et des exécutants72. Ce système n’est plus tant apprécié pour sa liberté que pour son efficacité, sa capacité à mettre un terme aux progrès et régressions erratiques de l’économie de marché71. À la fin de sa vie, Marx tente néanmoins de concilier les approches modernistes et romantiques en distinguant plusieurs stades internes au développement de la société communiste73. La dictature du prolétariat assure d’abord le renversement complet de la bourgeoisie et de ses institutions. S’ensuit une phase de bas-communisme (que les bolcheviques qualifieront de socialisme réel) qui correspond au communisme moderniste : des techniciens contrôlent rationnellement la production. Enfin, ce processus graduel s’achève par le haut-communisme, stade ultime où la société se perpétue sans aucune coercition ; devenu inutile, l’État se désagrège73.

        En tant qu’objet historique, le communisme pose un problème d’un autre ordre : celui de sa réalisation. Marx élabore un schéma de succession assez précis : initialement la société féodale, puis la révolution libérale, la société bourgeoise, la dictature du prolétariat et enfin la société communiste. Toutefois, il ne donne aucune temporalité précise. Si l’ordre est immuable, ses diverses phases peuvent se moduler73. Pendant les révolutions de 1848, Marx s’interroge ainsi sur le cas de l’Allemagne. Autant la révolution communiste lui paraît imminente en France, autant la société allemande demeure archaïque : elle n’a pas encore fait sa révolution bourgeoise et reste dominée par des structures féodales74. Marx incite en conséquence les communistes allemands à se placer dans une double perspective : celle, prochaine, de la révolution bourgeoise et celle, lointaine, de la révolution communiste. Concrètement, le prolétariat doit faciliter l’avènement d’une démocratie parlementaire sans perdre de vue son propre destin74. À côté de ces accélérations, Marx admet également des raccourcis. En 1881, il affirme à la socialiste russe Vera Zassoulitch que les communautés agraires rendent possible une révolution communiste immédiate dans l’empire tsariste75. Généralement réticent à spéculer sur l’avenir, il laisse ainsi subsister plusieurs ambiguïtés et incertitudes dans son schéma historique. Celles-ci vont alimenter de multiples débats idéologiques à la fin du XIXe et au début du xxe siècle75.

        Diffusion du socialisme et du marxisme
        Articles connexes : Marxisme, Social-démocratie, Socialisme scientifique, Anarcho-communisme et Histoire de l’anarchisme.

        Évolution des emplois de socialisme et de communisme dans le corpus Google Books. À partir des années 1850, communisme est marginalisé au profit de socialisme.
        De la première à la deuxième Internationale

        Le Capital, analyse du capitalisme par Karl Marx, ici dans l’édition originale allemande, parue en 1867, de son premier volume.

        Commune de Paris, 1871.
        L’échec du printemps des peuples n’entrave que temporairement le développement des mouvements socialistes et ouvriers et le contexte politique plus libéral des années 1860 favorise par la suite leur officialisation. Au cours du xixe siècle, le développement du mouvement socialiste accompagne, de manière plus ou moins étroite selon les pays, celui du syndicalisme en Europe. En 1864, plusieurs organisations socialistes européennes tentent de s’accorder au sein de l’Association internationale des travailleurs (ou Première Internationale). Ses statuts provisoires sont conçus et rédigés par Marx76 ; ce dernier ne parvient cependant pas à empêcher l’émergence de multiples clivages. Les syndicats anglais ne rompent pas leurs liens politiques avec le Parti libéral et défendent une approche pragmatique d’amélioration graduelle de la condition ouvrière76. Inversement, des anarchistes comme Mikhaïl Bakounine ou Pierre-Joseph Proudhon dénoncent les tendances autoritaires et les prétentions scientifiques du marxisme ; ils privilégient une forme de socialisme décentralisé qui exclut tout recours à une élite technocratique77. Aucune de ces tendances ne se qualifie alors de communiste : le terme tend à perdre sa connotation idéologique pour être remplacé par de nouveaux concepts comme la social-démocratie qui devient, dans une partie des pays européens, le synonyme de socialisme au sens de mouvement politique organisé77,78.

        Couverture du livre Communisme et anarchie, de Pierre Kropotkine (1903).
        Des membres de l’Internationale participent à la Commune de Paris : si la plupart d’entre eux ne sont pas des disciples de Marx, mais plutôt de Proudhon ou de Blanqui, Marx et Engels considèrent avec intérêt cette expérience de démocratie participative active. Marx parle de « gouvernement de la classe ouvrière », Engels écrivant pour sa part, en 1891, que la Commune était l’application de la dictature du prolétariat79,80,81,82. L’expérience de la Commune de Paris représente, dans l’imaginaire socialiste et, plus tard, communiste, un puissant souvenir historique et l’image d’une véritable tentative de gouvernement révolutionnaire : de nombreuses familles politiques revendiquent ensuite sa filiation83. Le soutien de Marx à la Commune, par son texte La Guerre civile en France, contribue également à l’époque à populariser la figure de ce dernier auprès d’un public élargi80 à l’époque même où l’Internationale commence à se disloquer, avec notamment la scission entre les partisans de Marx et les anarchistes conduits notamment par Mikhaïl Bakounine ; les anarchistes, opposés aux conceptions « autoritaires » de Marx (les marxistes étant considérés comme les champions d’une forme de « communisme étatique »84), se retrouvent par la suite chez les collectivistes libertaires (ou « anarcho-collectivistes ») disciples de Bakounine et les anarcho-communistes (ou « communistes libertaires ») inspirés par la pensée d’auteurs comme Pierre Kropotkine ou Errico Malatesta. L’anarcho-communisme, qui nie toute notion de propriété publique, déborde l’anarcho-collectivisme vers la fin des années 1870 : par la suite, après avoir parfois dégénéré dans l’exercice d’une violence gratuite via la forme terroriste de la « propagande par le fait », il évolue lui-même vers la pratique anarcho-syndicaliste. Ce n’est qu’en 1896 que les socialistes anarchistes sont définitivement exclus de l’Internationale ouvrière85,86. En Amérique latine, les idées socialistes libertaires se diffusent notamment à la fin du xixe siècle par l’intermédiaire de l’émigration européenne, surtout italienne — Malatesta, exilé en Argentine, y publie le journal bilingue La Question sociale — et des milieux anarcho-syndicalistes, en l’absence dans un premier temps d’organisations socialistes structurées. En 1878, au Mexique, un groupe d’anarcho-communistes crée un « Partido Comunista Mexicano » : un mouvement communautaire naît dans la vallée de San Martín Texmelucan, où des paysans se partagent les terres, jusqu’à ce que l’armée intervienne et écrase l’« émeute communiste »87.

        La deuxième révolution industrielle qui s’amorce à la fin des années 1870 en Europe paraît confirmer les analyses et les prédictions de Marx : les industries deviennent de plus en plus importantes ; la condition ouvrière se généralise au détriment de la paysannerie et de l’artisanat ; les conflits sociaux et les inégalités économiques s’exacerbent88. Dans les dernières décennies du xixe siècle, la pensée de Marx donne naissance au marxisme, vaste courant d’idées marqué par le matérialisme (aux sens historique et dialectique du terme) et l’athéisme89, qui s’impose progressivement comme une idéologie de référence des mouvements socialistes, au détriment de celles de Proudhon ou Bakounine. Le degré d’influence du marxisme est inégal selon les pays mais en Allemagne et en Autriche (où naît au début du xxe siècle le courant dit de l’« austromarxisme »), de même qu’en Russie, il occupe une position dominante au sein de la famille de pensée socialiste90.

        L’Allemagne récemment unifiée est le terrain privilégié de la diffusion théorique et politique du marxisme. Le Parti social-démocrate d’Allemagne (Sozialdemokratische Partei, ou SPD) naît initialement d’un compromis entre le « socialisme de la chaire », plutôt pragmatique, inspiré des conceptions de Ferdinand Lassalle et le socialisme ouvrier marxisant d’August Bebel. Ce compromis s’incarne dans le Programme de Gotha, qui est vivement critiqué par Marx et Engels. Toutefois, condamné à la clandestinité par la Loi contre les socialistes (Sozialistengesetz) de 1878, le Parti se radicalise : « l’idée de la lutte des classes gagne du terrain au détriment des conceptions lassalléennes »91. Cette radicalisation ne concerne pas que l’électorat. Formée en partie par Engels, la nouvelle élite intellectuelle du Parti se rallie ouvertement aux doctrines marxistes92. En 1891, la Loi contre les socialistes est abrogée en Allemagne. Elle n’est pas parvenue à enrayer l’essor du Parti qui représente désormais 20 % de l’électorat91. Afin de se restructurer, le Parti convoque un congrès à Erfurt. Le « programme d’Erfurt », qui en ressort, reprend tous les grands thèmes du Capital : l’aliénation du travail ouvrier, la lutte des classes, les contradictions insolubles du capitalisme bourgeois…93. Fortement liée aux syndicats qui se développent en Allemagne après la fin des lois d’exception et surtout le départ de Bismarck en 1890, la social-démocratie allemande, très puissante, constitue une véritable « contre-société ouvrière » et tend au monopole de la représentation du mouvement ouvrier en Allemagne94.

        Les mouvements socialistes ne sont à nouveau fédérés qu’en 1889, lors de la fondation de l’Internationale ouvrière (ou Deuxième Internationale). Si le marxisme y est largement représenté, les nuances idéologiques et les dissensions tactiques sont nombreuses entre les partis95.

        Querelle entre réformistes et révolutionnaires
        Article connexe : Reformismusstreit.

        Eduard Bernstein préconise la conversion au réformisme du mouvement socialiste.
        Progressivement, de nouveaux clivages émergent au sein même du marxisme. L’un des principaux idéologues du SPD, Eduard Bernstein, développe une approche théorique nouvelle : le réformisme. Dans son optique, le marxisme est une science et, en tant que science, il doit se conformer aux données immédiates de l’observation socio-économiques96. Plusieurs prédictions du Capital ne se réalisent pas : la classe moyenne, en particulier, résiste à toute absorption par le prolétariat ou la bourgeoisie97. Ce renversement épistémologique a d’importantes conséquences politiques : le socialisme ou le communisme désignent désormais un processus plutôt qu’un état précis. Bernstein qualifie ainsi rétrospectivement de communistes plusieurs hommes politiques anglais du xviie siècle98. Pour Bernstein, le mouvement socialiste doit renoncer à l’idée de lutte des classes, cesser de se penser comme le parti du prolétariat en devenant un vaste parti démocratique qui représenterait également les classes moyennes, et proposer non plus une révolution mais simplement des réformes visant à une plus grande justice sociale. La diffusion de ce réformisme suscite au sein du SPD l’important débat dit de la « querelle réformiste » (Reformismusstreit) et entraîne par contre-coup l’avènement d’un anti-réformisme. En 1899, un congrès est organisé à Hanovre pour statuer sur l’orientation générale du Parti : l’option réformiste est rejetée par 216 voix contre 2199. Ce rejet massif des thèses « révisionnistes » dissimule un important clivage interne. La direction du Parti critique les théories de Bernstein sur un plan tactique, August Bebel et Karl Kautsky se faisant les champions de l’orthodoxie marxiste.

        Le Programme Socialiste
        Rosa Luxemburg, figure de la gauche du SPD, s’oppose elle aussi aux thèses de Bernstein ; elle partage cependant avec lui la critique du décalage entre discours révolutionnaire et pratique réformiste, et prône une revitalisation de la social-démocratie par l’« action de masse ». On voit ainsi émerger trois tendances qui se distinguent de plus en plus100.

        En France, le socialisme émerge dans différents groupes, cercles, syndicats et derrière certains leaders, mais souffre longtemps, contrairement au socialisme allemand, d’un manque d’unité. Les partisans de Marx se retrouvent surtout dans le Parti ouvrier français, de Jules Guesde et Paul Lafargue (lui-même gendre de Marx). Le programme rédigé par Guesde obtient d’ailleurs l’imprimatur de Marx et Engels en personne101,102. La famille socialiste française ne s’unifie qu’en 1905, avec la création de la Section française de l’Internationale ouvrière (SFIO). Solidement implanté sur le plan électoral, le socialisme français est fortement attaché aux principes républicains, et faiblement marxiste. Guesde s’est fait le diffuseur en France d’un marxisme dogmatique, sans grand effort de renouvellement théorique ; Jean Jaurès, quant à lui, a intégré des éléments de marxisme dans son discours mais se fait l’avocat d’un « évolutionnisme révolutionnaire » — soit d’une progression vers le socialisme comme achèvement des principes républicains — et rejette la vision marxiste de l’État103 ; si Jaurès se réclame du courant des « collectivistes » et des « communistes », au sens de partisans de la propriété collective des moyens de production, il fait dans ses idées une large place à l’individualisme et considère que si la nation doit être détentrice des moyens de production, elle doit déléguer ceux-ci à des coopératives et à des syndicats où l’initiative individuelle serait essentielle104.

        Dans le reste de l’Europe, le mouvement socialiste — dit également social-démocrate ou travailliste — se développe également, mais à des degrés très divers selon les pays pour ce qui est de l’importance de la pensée marxiste en son sein et du degré d’alliance entre parti et syndicats. Dans plusieurs pays, l’évolution vers le réformisme est sensible à la veille de la Première Guerre mondiale, avec l’abandon de la ligne révolutionnaire et de la remise en cause du capitalisme, dont il n’est désormais question que de socialiser les profits. C’est notamment le cas en Scandinavie, mais aussi en Allemagne où se développe néanmoins une aile d’extrême gauche incarnée par des personnalités comme Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht ou Clara Zetkin105. Rosa Luxemburg se distingue notamment en critiquant vivement l’évolution vers le réformisme de la social-démocratie allemande et prône un processus révolutionnaire que le prolétariat prendrait en main, partis et syndicats devant se contenter d’éclairer initialement les ouvriers sans prétendre ensuite les diriger106.

        Contexte particulier de la Russie
        Articles connexes : Bolcheviks, Révolution russe de 1905 et Parti ouvrier social-démocrate de Russie.
        L’Empire russe se distingue du reste des monarchies européennes par une économie peu industrialisée, des structures sociales encore très archaïques dont les réformes — comme l’abolition tardive du servage en 1861 — échouent à gommer les profondes inégalités et un système de monarchie absolue imperméable à la pénétration des idées démocratiques. L’exode des populations rurales pauvres vers les zones urbaines aboutit à la formation d’une classe ouvrière vivant dans des conditions souvent très difficiles et ne bénéficiant, dans la seconde moitié du xixe siècle, d’aucune des avancées sociales des autres prolétariats européens107. Des mouvements socialistes apparaissent, comme les Narodniki, qui passent d’une aspiration au « retour à la terre » à de véritables actions révolutionnaires violentes108. Le mouvement socialiste se développe surtout chez les intellectuels, à travers les travaux d’auteurs comme Alexandre Herzen, Nikolaï Ogarev ou Nikolaï Tchernychevski dont le roman Que faire ? constitue une inspiration pour une génération de jeunes révolutionnaires. Les premières associations ouvrières, en Russie, naissent en 1875 et les aspirations du prolétariat ne rencontrent celles de l’intelligentsia socialiste que très progressivement. Dans certains milieux révolutionnaires se développe une forme de « nihilisme », dont Serge Netchaïev est l’un des représentants le plus célèbre. Des groupes passent au terrorisme, comme Narodnaïa Volia (« Volonté du Peuple ») qui assassine en 1881 le tsar Alexandre II109,110.

        Le marxisme commence à se diffuser en Russie dans les années 1870 : en 1872 paraît la première traduction en russe du Capital, que la censure tsariste avait jugé trop difficile d’accès pour toucher un quelconque lectorat et poser le moindre problème. L’ouvrage rencontre au contraire un rapide succès dans les milieux intellectuels ; les révolutionnaires russes, dont les espoirs dans le monde paysan ont été déçus, tournent maintenant leurs regards vers la classe ouvrière. Marx lui-même suit désormais avec intérêt la progression de ses idées en Russie, pays qu’il considérait auparavant comme trop arriéré et peu industrialisé pour voir l’apparition d’une avant-garde révolutionnaire. Dans sa correspondance avec Vera Zassoulitch, il évoque le potentiel révolutionnaire des communautés agricoles russes. Gueorgui Plekhanov devient le principal diffuseur en Russie des théories inspirées de Marx : exilé à Genève, il fonde avec Pavel Axelrod et Vera Zassoulitch le groupe Libération du Travail, qui s’emploie à éditer en Russie des ouvrages marxistes. Le but de Plekhanov est alors de faire naître en Russie un mouvement marxiste comparable à celui qui existe déjà en Allemagne. À cette même époque, Vladimir Oulianov, admirateur de Tchernychevski puis de Plekhanov, commence à fréquenter les cercles révolutionnaires. Les militants marxistes en Russie font régulièrement l’objet d’arrestations, qui se traduisent souvent par des peines d’exil intérieur ; en mars 1898, le Parti ouvrier social-démocrate de Russie (POSDR) est formé lors d’un congrès clandestin à Minsk : la réunion ne réunit que neuf participants, qui sont ensuite, pour la plupart, rapidement arrêtés. De nombreux révolutionnaires russes sont alors exilés à travers toute l’Europe111,112 ; jusqu’en 1905, le mouvement socialiste russe est réduit à la clandestinité en Russie et doit s’organiser pour l’essentiel à l’étranger113.

        Lénine en 1895.
        En 1900, de retour d’une peine d’exil en Sibérie et installé à Munich, Vladimir Oulianov fonde le journal Iskra, imprimé à Leipzig pour être ensuite diffusé en Russie : différents intellectuels marxistes installés en Allemagne ou en Suisse (Gueorgui Plekhanov, Vera Zassoulitch, Pavel Axelrod, Julius Martov, Alexandre Potressov) collaborent à Iskra, qui fait figure de premier véritable « comité central » du Parti ouvrier social-démocrate de Russie114,115. En février 1902, Vladimir Oulianov, qui a pris le pseudonyme de « Lénine », publie le traité politique Que faire ? (au titre emprunté au roman de Tchernychevski) dans lequel, polémiquant avec les tendances réformistes du marxisme, il prône la prise du pouvoir via une stratégie révolutionnaire méticuleuse, mise en œuvre par un parti clandestin, strictement hiérarchisé et discipliné. Lénine insiste tout particulièrement sur la nécessité d’une organisation centralisée, où le centre de direction dirigerait avec précision les cellules locales de l’organisation, qui elles-mêmes guideraient les classes laborieuses. Cette conception prend par la suite le nom de centralisme démocratique116,117,118. À la fin 1902, Léon Bronstein, dit « Trotsky » rend visite aux différents membres du comité éditorial d’Iskra, en Suisse puis en Angleterre, et devient un temps proche de Lénine119.

        Trotski en 1900.
        Le POSDR gagne des militants mais il est très vite parcouru de profondes divisions. Lors du second congrès du Parti, tenu à Bruxelles à partir du mois de juillet 1903, les différentes factions s’opposent vivement. La motion de Lénine proposant une organisation stricte et centralisée du Parti est mise en minorité par celle, plus souple, de Martov. Mais le départ du congrès des délégués des courants du Bund et des « économistes » permettent ensuite à Lénine d’obtenir la majorité et d’affermir le contrôle de sa tendance sur le comité central et le journal du Parti. Cet épisode aboutit à ce que les partisans de Lénine soient désormais surnommés bolcheviks (« majoritaires ») et ceux de Martov mencheviks (« minoritaires »). Quelques mois plus tard, en vif conflit avec Martov, Lénine démissionne cependant de la rédaction du journal et de la direction du Parti ; l’Iskra repasse sous le contrôle des Mencheviks, dont Plekhanov se rapproche. Le POSDR bénéficie de relais et de militants en Russie mais la plupart de ses têtes pensantes se trouvent en exil, où le Parti, définitivement scindé, continue d’être parcouru par des conflits politiques et personnels incessants120,121. Trotski rompt ainsi avec Lénine et l’accuse en 1904 de ne pas préparer la dictature du prolétariat mais une dictature sur le prolétariat, où la volonté du Parti primerait sur celle des travailleurs122.

        Lorsque l’agitation commence en Russie après le Dimanche rouge de janvier 1905, les dirigeants bolcheviks et mencheviks se trouvent toujours à l’étranger ; Lénine saisit l’occasion pour rétablir son autorité sur les bolcheviks en convoquant des réunions et en émettant des mots d’ordre afin de participer à la révolution123. Au troisième congrès du Parti, qui se tient à Londres au printemps 1905, il parvient à imposer ses idées et à assurer le contrôle des bolcheviks sur le POSDR. Il est cependant surpris par le déclenchement et l’ampleur de la révolution de 1905. À partir du mois de mai, des travailleurs et des soldats russes s’organisent en conseils (en russe : Soviets)124. Les émigrés commencent à rentrer en Russie pour participer à cette révolution spontanée : Trotski arrive en mars et devient en octobre le vice-président du Soviet de Saint-Pétersbourg. Lénine lui-même n’arrive qu’en novembre et prône la formation d’un gouvernement révolutionnaire provisoire des travailleurs. Cependant, après la publication par Nicolas II du Manifeste d’octobre, l’opposition se divise et la révolution s’éteint. En décembre, les membres du Soviet de Saint-Pétersbourg sont arrêtés ; les appels à l’insurrection lancés par les bolcheviks ne débouchent que sur l’écrasement du soulèvement ouvrier à Moscou125,126,127.

        Entre 1906 et 1917, les révolutionnaires, dont les principaux chefs sont à nouveau contraints à l’exil, tentent de se réconcilier, de tirer les leçons de l’échec de 1905 et de définir de nouvelles stratégies. Trotsky, fort de son expérience au Soviet, théorise l’alliance entre le Parti et les conseils de travailleurs, le premier devant éduquer les seconds, mais leur laisser ensuite le pouvoir. Lénine, lui, s’en tient à sa conception du rôle dirigeant du Parti et théorise, dès cette époque, l’usage de la « terreur de masse » pour combattre les contre-révolutionnaires. Les bolcheviks assurent leur financement notamment par des activités illégales sur le sol russe, dans lesquelles s’illustre entre autres un militant géorgien, Joseph Djougachvili, connu sous les pseudonymes de « Koba », puis de « Staline »128,129. Les sociaux-démocrates participent cependant également à la vie politique légale, l’Empire russe tentant désormais de s’engager dans la voie du parlementarisme. Mencheviks et bolcheviks comptent des élus à la Douma d’État, ce qui entraîne de vifs débats au sein des bolcheviks130. Au sein de l’Internationale ouvrière, la division permanente du parti russe suscite l’inquiétude : Rosa Luxemburg et Karl Kautsky, notamment, s’opposent à la politique suivie par Lénine ; le Bureau socialiste international adopte une résolution condamnant les bolcheviks131.

        Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, les sociaux-démocrates russes sont encore divisés sur la marche à suivre ; la Deuxième internationale, quant à elle, échoue totalement à définir une ligne commune face à l’approche du conflit, puis éclate de fait. Les partis socialistes de la plupart des pays européens — à quelques exceptions notables près, comme le Parti socialiste italien — adhérent à la politique belliciste de leurs gouvernements respectifs132. Lénine compte pour sa part sur une défaite russe qui pourrait favoriser la révolution. Il plaide, à la conférence de Zimmerwald qui réunit en 1915 les représentants des minorités socialistes opposées à la guerre, la rupture avec les « sociaux-patriotes » et la constitution d’une troisième Internationale. D’abord isolées, ses thèses gagnent du terrain à mesure que le conflit se prolonge. Cependant, si l’opposition à la guerre progresse chez les socialistes européens, la ligne de Lénine sur la transformation de la « guerre impérialiste » en « guerre civile » révolutionnaire demeure minoritaire133,134. En Russie même, les bolcheviks sont très affaiblis : responsables et militants sont régulièrement arrêtés par l’Okhrana, qui infiltre largement le mouvement. Les députés bolcheviks de la Douma et leurs assistants, parmi lesquels Lev Kamenev, sont arrêtés pour trahison et envoyés en déportation, où ils retrouvent les militants déjà arrêtés comme Staline et Ordjonikidze. L’organisation du Parti peine ensuite à se reconstituer135,136. En janvier 1917, les révolutionnaires russes apparaissent encore loin du pouvoir et Lénine exprime, lors d’un discours prononcé à Zurich à l’occasion du douzième anniversaire de la révolution de 1905, ses doutes quant à la possibilité, pour sa génération, de voir la révolution de son vivant135.

        Révolution russe et naissance du mouvement communiste mondial
        Prise du pouvoir par les bolcheviks en Russie
        Article détaillé : Révolution russe.
        Chute du tsarisme
        Article détaillé : Révolution de Février.
        La chute de l’Empire russe en 1917 apporte aux révolutionnaires marxistes une occasion inespérée de prendre le pouvoir. Les déboires militaires de la Russie sur le Front de l’Est et l’effondrement de l’économie du pays portent le coup de grâce à un régime tsariste politiquement discrédité. Au début du mois de mars (fin février selon le calendrier julien), une révolte populaire spontanée éclate dans la capitale Petrograd (Saint-Pétersbourg), déclenchant la révolution de Février, premier acte de la révolution russe. La troupe se mutine et fraternise avec les émeutiers. Des députés de la douma forment un comité destiné à assurer un gouvernement provisoire ; dans le même temps est formé le Soviet des députés ouvriers et des délégués des soldats de Petrograd, sur le modèle des conseils ayant existé durant la révolution de 1905. Nicolas II, dépassé par la situation, abdique le 15 mars (2 mars du calendrier julien). Si certains mencheviks et socialistes révolutionnaires ont participé à la révolution sans pour autant la diriger, les bolcheviks n’y ont jusqu’ici tenu aucun rôle137. Le gouvernement provisoire russe, issu de la chute du tsarisme et dirigé par Gueorgui Lvov puis par Alexandre Kerenski, temporise du fait de la guerre en cours : les réformes réclamées par la population, comme la redistribution des terres, sont repoussées en attendant la convocation d’une assemblée constituante. Il se trouve en outre presque immédiatement en situation de rivalité avec le Soviet de Petrograd, le pouvoir politique en Russie étant de fait en situation de dualité138,139.

        Avec le concours matériel du haut commandement militaire allemand (ravi de faire pénétrer en Russie des fauteurs de trouble potentiels) Lénine et d’autres révolutionnaires exilés, comme Radek et Zinoviev, retournent sur le sol russe. En chemin, Lénine rédige un document connu ensuite sous le nom de Thèses d’avril, qu’il présente à son arrivée à la réunion des bolcheviks140,139. Sans appeler explicitement au renversement du gouvernement provisoire, il y préconise son remplacement par un cabinet socialiste, ainsi que la redistribution des terres aux paysans, l’arrêt de la guerre, l’auto-détermination des peuples et la transformation des Soviets, conseils élus de travailleurs, en organes de gouvernement141 ; il prône également « la création d’une Internationale révolutionnaire, d’une Internationale contre les social-chauvins et contre le « centre » ». Si Lénine préconise le transfert de tout le pouvoir aux Soviets, qu’il met en parallèle avec la Commune de Paris en tant que pouvoir venu « du bas », il conçoit le Soviet comme devant être pénétré par le Parti, qui en ferait l’expression de sa volonté. Les bolcheviks entretiennent l’agitation à renfort de slogans populistes et pacifistes comme « Pain, paix, liberté ! » ou « Tout le pouvoir aux Soviets immédiatement ! »142 ; ils prennent progressivement le contrôle des détachements armées de travailleurs qui constituent le bras armé des Soviets et qui reçoivent bientôt le nom de gardes rouges143. Une première tentative d’insurrection, lors des journées de juillet, tourne à la débâcle pour les bolcheviks, qui ne semblent pas avoir eu de plan réellement défini144 ; Lénine est contraint de se réfugier en Finlande. Les bolcheviks continuent cependant leur progression en son absence : profitant du mécontentement général face à la situation désastreuse du pays, ils gagnent des élus aux Soviets, aux comités d’usine et dans les syndicats. En août, la contre-offensive sur le front de l’Est décidée par Alexandre Kerenski tourne à la débâcle, discréditant plus avant le gouvernement provisoire145. Les bolcheviks poursuivent leur prise de contrôle des Soviets ; en septembre, Trotsky, désormais allié aux bolcheviks, est élu président du Soviet de Petrograd146. Durant son séjour en Finlande, Lénine rédige L’État et la Révolution, ouvrage dans lequel il théorise le passage du stade d’un État bourgeois à celui d’un « État prolétarien », qui, après une phrase de dictature du prolétariat provisoire, s’éteindra ensuite de lui-même pour aboutir à la phase du communisme ; il n’y aborde que furtivement la question de l’usage de la violence147. Lénine est hostile à la vision anarchiste de la suppression volontariste de l’État et prône au contraire un gouvernement prolétarien à l’organisation centralisée qui exercerait sa dictature à l’encontre de la bourgeoisie dans la période de lutte des classes qui précèdera l’établissement d’une société socialiste : dans son optique, la répression ne concernera qu’une minorité d’exploiteurs, dont la majorité des anciens exploités se chargera d’écraser la résistance148. Citant Engels qui utilisait le mot communiste pour distinguer son camp de ses adversaires « sociaux-démocrates », Lénine envisage au passage l’adoption du nom de communistes par les bolcheviks : « nous avons un parti véritable ; il se développe admirablement ; donc, ce nom absurde et barbare de « bolchevik » peut « passer », bien qu’il n’exprime absolument rien, sinon ce fait purement accidentel qu’au congrès de Bruxelles-Londres, en 1903, nous eûmes la majorité… […] peut-être hésiterais-je moi-même à proposer, comme je l’ai fait en avril, de changer la dénomination de notre Parti. Peut-être proposerais-je aux camarades un « compromis » : celui de nous appeler Parti communiste, tout en gardant, entre parenthèses, le mot « bolchéviks » »149.

        Révolution d’Octobre
        Article détaillé : Révolution d’Octobre.

        Bolchevik, toile de Boris Koustodiev.
        Au début du mois d’octobre, Lénine revient clandestinement en Russie pour plaider auprès des bolcheviks la nécessité d’une prise du pouvoir par la force, non seulement avant l’élection de l’assemblée constituante prévue en novembre, mais aussi avant que ne se réunisse le deuxième congrès panrusse des Soviets ; subordonner la prise de pouvoir à un vote du congrès risquerait en effet d’aboutir à la formation d’un gouvernement de coalition, ruinant les chances du parti bolchevik d’exercer le monopole du pouvoir150 ; il parvient à convaincre le comité central et l’insurrection est décidée. Trotski suscite de son côté la création d’un Comité militaire révolutionnaire du Soviet de Petrograd, officiellement présidé par un membre des socialistes-révolutionnaires de gauche mais contrôlé par une majorité de bolcheviks151. Dans la nuit du 24 au 25 octobre (7 novembre du calendrier grégorien), les troupes dépendant du Soviet de Petrograd s’emparent des bâtiments stratégiques de la capitale, dont le palais d’Hiver, siège du gouvernement : Kerenski doit prendre la fuite. Au matin du 25 octobre, Lénine proclame le renversement du gouvernement provisoire152,153. À Moscou, des combats ont lieu durant dix jours avant que les bolcheviks ne parviennent à prendre le contrôle de la ville144. À Petrograd, quelques heures après la chute du palais d’Hiver, le deuxième congrès des Soviets s’ouvre. Les mencheviks, les SR et le Bund quittent la salle pour protester contre le coup de force des bolcheviks. Ils laissent ainsi les mains libres à Trotski, qui fait adopter un texte condamnant les SR et les mencheviks. Peu après, le congrès adopte un texte rédigé par Lénine attribuant « tout le pouvoir aux Soviets » : le pouvoir est cependant détenu dans les faits par les bolcheviks, à qui le départ des autres partis du congrès permet de s’attribuer la légitimité populaire. Le lendemain, un gouvernement présidé par Lénine, le Conseil des commissaires du peuple (Sovnarkom), est proclamé, ne comptant que des bolcheviks en son sein ; les bolcheviks et leurs alliés SR de gauche sont seuls à siéger au nouveau Comité exécutif du Congrès des Soviets. Dès le lendemain de leur prise du pouvoir, les bolcheviks prennent des mesures autoritaires en interdisant des journaux d’opposition154.

        Alors qu’ils viennent de prendre le pouvoir, les bolcheviks n’ont pas encore d’idées précises sur le régime politique et l’organisation économique qu’ils comptent mettre en place155. Au sein même du Parti, les méthodes léninistes ne font pas l’unanimité et une partie des « vieux bolcheviks » réclament dans un premier temps un gouvernement qui comprendrait toutes les tendances socialistes, soit également les mencheviks et les SR de droite comme de gauche : la tendance de Kamenev, Zinoviev, Rykov, Noguine, Milioutine, Chliapnikov et Lounatcharski proteste vivement contre la politique de Lénine et Trotski qui, avec Sverdlov, Dzerjinski, Boukharine et Staline, veulent un gouvernement « purement bolcheviste ». Les opposants à la ligne léniniste de monopole du pouvoir manifestent leur désapprobation en démissionnant du Comité central et du Sovnarkom, mais Lénine obtient gain de cause156. Lors de l’élection de l’assemblée constituante, dont les bolcheviks avaient eux-mêmes réclamé la tenue, les socialistes-révolutionnaires remportent la majorité, devançant largement les bolcheviks157. L’assemblée ouvre sa session en janvier 1918, puis est déclarée dissoute dès le lendemain par le Conseil des commissaires du peuple. Les gardes rouges l’empêchent de se réunir à nouveau. Le gouvernement bolchevik restreint les prérogatives du Congrès des Soviets, pourtant censé être l’« instance suprême » ; son organe permanent de direction, le Comité exécutif des Soviets, voit ses compétences limitées et un Présidium du Comité exécutif, entièrement contrôlé par les bolcheviks, est créé. Les Soviets deviennent de simples organes d’enregistrement. Un décret sur la terre, qui légitime les confiscations des terres des grands propriétaires survenues dans les mois précédents, permet aux bolcheviks d’obtenir, au moins durant un temps, le soutien d’une grande partie de la paysannerie154.

        Guerre civile russe et survie du régime bolchevik
        De Brest-Litovsk à la guerre civile
        Articles connexes : Traité de Brest-Litovsk (Empires centraux-Russie), République socialiste fédérative soviétique de Russie et Guerre civile russe.

        Le Kremlin de Moscou, siège du gouvernement soviétique à partir de 1918.

        Affiche de la cavalerie de l’Armée rouge.
        Le nouveau régime bolchevik naît dans des conditions particulièrement délicates et apparaît peu susceptible de durer. Les dirigeants bolcheviks tiennent leurs valises prêtes au cas où ils auraient besoin de prendre la fuite. Pour lutter contre les ennemis internes, le Sovnarkom crée dès décembre 1917 une police secrète, la Tchéka (Commission extraordinaire panrusse pour la répression de la contre-révolution et du sabotage). De surcroît, la Russie est toujours en guerre contre les Empires centraux, alors même que le nouveau gouvernement est incapable de se défendre, malgré la transformation de la Garde rouge en Armée rouge des ouvriers et paysans158.

        Léon Trotsky, commissaire du peuple à la Guerre, organise l’Armée rouge pendant la guerre civile russe.
        Les bolcheviks entament à Brest-Litovsk des pourparlers avec l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie : alors que Lénine estime que la précarité du nouveau régime impose de faire des concessions aux Empires centraux, Trotski, commissaire aux affaires étrangères, prolonge les négociations en s’en tenant à une ligne « ni paix ni guerre », ce qui implique de refuser de signer la paix. Dès lors, les Empires centraux reprennent l’offensive en février sur le sol russe : Allemands et Austro-hongrois prennent d’importants territoires aux bolcheviks qui n’ont guère les moyens de les arrêter. Lénine obtient alors, contre l’avis de Trotski et Boukharine, la signature en mars d’une paix séparée avec les Empires centraux. Le nouveau régime perd du fait de cette paix coûteuse le contrôle de la Biélorussie, de l’Ukraine et des pays baltes, mais parvient à éviter l’anéantissement. De multiples gouvernements indépendantistes, encouragés par l’incapacité des bolcheviks à résister aux Empires centraux et soutenus par ces derniers, sont proclamés dans les mois qui suivent sur le territoire de l’ancien Empire russe. Quelques jours après l’armistice, lors du septième congrès des bolcheviks, le Parti est rebaptisé Parti communiste de Russie (bolchevik), ce nouveau nom étant destiné, comme préconisé par Lénine dans L’État et la Révolution, à souligner l’identité révolutionnaire du mouvement et à se distinguer des autres socialistes159,158.

        Le traité de Brest-Litovsk suscite des oppositions internes au nouveau pouvoir, notamment avec le groupe des « communistes de gauche » qui, rassemblé autour de la revue Kommunist à laquelle collaborent notamment Nikolaï Boukharine, Gueorgui Piatakov et Karl Radek, prône la « guerre révolutionnaire » ; les SR de gauche, jusque-là alliés aux bolcheviks, s’opposent également au traité de paix. Les SR « de droite » forment quant à eux un gouvernement rival, le Comité des membres de l’Assemblée constituante (Komuch) mais l’Armée rouge, réorganisée par Trotski, arrête l’avance de leurs troupes vers Moscou160.

        Le régime bolchevik doit combattre sur plusieurs fronts. En mars, les SR de gauche entrent en rébellion ; les Alliés, qui sont d’abord intervenus en Russie du fait de l’offensive des Empires centraux, apportent ensuite leur soutien aux Armées blanches contre-révolutionnaires dont les principaux commandants sont les généraux Koltchak, Dénikine, Ioudenitch et Wrangel158.

        Terreur en Russie
        Articles connexes : Terreur rouge (Russie), Communisme de guerre et Système concentrationnaire soviétique avant 1930.

        Premières armoiries de la république socialiste fédérative soviétique de Russie.
        Face à cette situation, les bolcheviks doivent improviser une armée, un mode de fonctionnement économique qui reçoit le nom de « communisme de guerre », et la mise sur pied d’une dictature politique. L’économie est étatisée et mobilisée par le biais d’une vaste programme de nationalisations ; une politique de réquisitions agricoles est mise en œuvre pour assurer le ravitaillement, tandis que le régime tente de mobiliser les paysans. Ne concevant la paysannerie que constituée en classes sociales antagonistes, Lénine met en place une politique de réquisition brutale qui touche l’ensemble du monde agricole : des insurrections éclatent, que Lénine, les attribuant aux seuls paysans riches (« koulaks »), donne l’ordre de réprimer avec violence. Les institutions autonomes nées de la révolution (Soviets, comités d’usine, syndicats) sont subordonnées au parti, tandis que les partis non bolcheviks sont interdits. Le 10 juillet 1918, la première constitution de la république socialiste fédérative soviétique de Russie (RSFSR) est adoptée : les Soviets y sont toujours présentés comme l’instance suprême, bien qu’étant désormais dans les faits contrôlés par les bolcheviks. La formation de partis politiques autre que le Parti communiste n’est pas explicitement interdite, mais l’article 23 de la constitution dispose que le nouveau régime « refuse aux personnes et aux groupes les droits dont ils peuvent se servir au détriment de la révolution socialiste »158.

        Les effectifs de la Tchéka, dirigée par Félix Dzerjinski, s’accroissent considérablement durant la guerre civile ; le 6 juin, un décret rétablit la peine de mort que les bolcheviks avaient abolie quelques mois plus tôt. Le massacre de la famille Romanov et la répression des SR de gauche comptent parmi les évènements marquants du début du régime de terreur. Les exécutions ne prennent cependant un caractère massif qu’après les attentats du 30 août 1918 : Moïsseï Ouritski, chef de la Tchéka de Petrograd, est tué, tandis que le même jour Lénine est blessé à Moscou par la SR Fanny Kaplan158.

        Le 5 septembre, le Conseil des commissaires du peuple publie un décret intitulé Sur la Terreur rouge et appelant à frapper l’ensemble des adversaires du nouveau régime (contre-révolutionnaires et « ennemis de classe »)161. La Tchéka et l’Armée rouge mènent alors une campagne de terreur d’une violence et d’un arbitraire extrêmes, qui se déroule en parallèle aux actes de la terreur blanche commis par les Blancs162. Une campagne de propagande anti-religieuse est mise en œuvre dans le but de répandre l’athéisme, tandis que les manifestations communistes s’emploient à imiter eux-mêmes les rituels religieux pour présenter l’idéologie officielle à la manière d’une « nouvelle religion ». À partir de 1921, le clergé est victime de massacres ; en 1922, Lénine incite à utiliser comme prétexte la famine qui règne en URSS pour lancer une campagne de confiscation des biens des églises et multiplier les exécutions des membres du « clergé réactionnaire ». Plus de 7000 membres du clergé orthodoxe sont tués durant la campagne de terreur anti-religieuse du début des années 1920163,164. La population cosaque, liée à l’ancien régime, est victime d’une politique de massacres à grande échelle, baptisée « décosaquisation »165. Un système de camps est mis en place, où sont emprisonnés les soldats prisonniers, les déserteurs, les condamnés pour « parasitisme, proxénétisme et prostitution », ainsi que les « otages issus de la haute bourgeoisie », les « fonctionnaires de l’ancien régime » etc., ces derniers groupes étant arrêtés par la Tchéka à titre de « mesure prophylactique » et enfermés sans jugement166.

        Par ailleurs, la forte proportion de Juifs parmi les dirigeants bolcheviks et dans l’appareil de la Tchéka conduit une partie de l’opinion russe, mais également internationale, à assimiler les communistes aux Juifs, donnant naissance à la thèse antisémite du « judéo-bolchevisme ». De nombreux pogroms sont commis pendant la guerre civile russe par des adversaires des bolcheviks, notamment durant la terreur blanche167.

        Victoire des bolcheviks
        Après avoir mis sur pied l’Armée rouge dans l’urgence, les bolcheviks réussissent à en faire une véritable force militaire ; Trotski met notamment à profit les compétences professionnelles d’anciens officiers de l’Armée du Tsar, tout en faisant encadrer les troupes par un corps de Commissaires politiques responsable de l’idéologie. Le régime soviétique organise en outre un appareil de propagande très efficace tandis que les Blancs, désunis, ne proposent aucun programme politique cohérent susceptible de rallier la population, et se bornent pour l’essentiel à prôner un retour à l’ancien régime. Les Alliés, tout juste sortis de la guerre mondiale, n’apportent pas aux Blancs une aide suffisante. En outre, une partie de leurs troupes se montre peu disposée à combattre les bolcheviks. Au printemps 1919, des mutineries éclatent sur les navires français en mer Noire, entraînant l’évacuation de la flotte française qui était censée affronter les Rouges168,169.

        En 1919-1920, les bolcheviks parviennent à triompher du gros des Armées blanches ; cependant, ils doivent également compter avec les différents mouvements indépendantistes, les anarchistes de Nestor Makhno et les « Armées vertes » de paysans révoltés. Les insurrections paysannes se poursuivent jusqu’en 1923 dans les territoires de l’ancien Empire russe. Si la Russie soviétique échoue à reprendre le contrôle des pays baltes et de la Finlande, comme de la Pologne orientale, elle récupère finalement les autres anciens territoires impériaux, qui deviennent tous des Républiques socialistes soviétiques168,170.

        Consolidation du régime
        Articles connexes : Révolte de Kronstadt et Nouvelle politique économique.
        Durant la guerre civile, le Parti communiste russe est dirigé pour l’essentiel par Lénine et Sverdlov, jusqu’à la mort de ce dernier en mars 1919. Dans le courant 1919, le Comité central du Parti est réorganisé avec la création de deux organes de direction internes, le Politburo et l’Orgburo, qui disposent de pouvoirs considérables171. Le contrôle de tous les organes du pouvoir par les rouages du Parti communiste, via la multiplication des comités et des organes de décision, entraîne très rapidement le développement d’une bureaucratie dont l’importance ne fera ensuite que s’accentuer avec les années. Le processus de bureaucratisation se déroule à la fois « par en haut », du fait de la mainmise exercée par les bolcheviks, et « par en bas », les responsables des comités d’usine, comités de quartier et autres organes de transmission accaparant les fonctions de décision en lieu et place de la population dont ils sont censés exprimer les volontés. Se développe progressivement la catégorie dite des apparatchiks, militants dont l’activité politique, qui leur fournit une source de revenus tout en leur faisant rompre avec leur classe d’origine, se mue en statut social, la solidarité avec le Parti étant conditionnée par leur dépendance vis-à-vis des instances dirigeantes172.

        Les institutions sociales sont subordonnées au pouvoir bolchevik : en 1919, le gouvernement précise que le rôle des syndicats est d’appliquer le contrôle ouvrier sur la production, mais en même temps de « suivre plutôt que précéder celui de l’administration », ce qui revient à priver les ouvriers eux-mêmes de possibilité d’initiative. Grigori Zinoviev précise que « puisque le nouveau régime est l’expression de la classe ouvrière », les syndicats doivent être subordonnés au gouvernement. En 1919, lors de la session du Parti, un texte prévoyant de continuer à garantir le droit de grève aux ouvriers est rejeté, dans la mesure où, la république des Soviets étant un « État ouvrier », il est « absurde que les ouvriers puissent faire grève contre eux-mêmes ». Tout pluralisme syndical est éliminé, les dirigeants syndicaux gagnant une situation de monopole en échange de leur subordination173.

        Parallèlement aux mesures de collectivisation, de déchristianisation et de terreur, le pouvoir bolchevik s’emploie à bouleverser la société russe, notamment en appliquant d’emblée une politique progressiste en faveur des droits des femmes174 : l’égalité de droit entre les sexes est proclamée. De nombreuses mesures de libéralisation sont prises sous l’égide du Jenotdel (département des femmes) cofondé par Inessa Armand et Alexandra Kollontaï (cette dernière étant la première femme ministre de l’Histoire). Une législation très libérale sur le divorce est adoptée. Si ces mesures font progresser l’égalité des sexes de manière décisive en Russie, elles ont également des conséquences non désirées, comme la précarisation de certaines femmes dont les époux profitent des nouvelles lois pour divorcer soudainement, ou les initiatives de certaines autorités locales qui, surinterprétant les consignes du Jenodtel, vont jusqu’à proclamer dans un premier temps l’abolition du mariage175.

        L’économie de la Russie soviétique est, en 1921 alors que la guerre civile se termine, dans un état catastrophique, l’application improvisée du communisme de guerre ayant eu des effets désastreux. Les appareils centralisés du Conseil suprême de l’économie nationale (VSNKh) et du Gosplan sont incapables de gérer le vaste réseau d’entreprises nationalisées dont ils ont la charge. Les insurrections paysannes, dont la révolte de Tambov est l’une des plus importantes, redoublent d’intensité. Une famine atroce sévit dans plusieurs régions. Le Parti communiste, qui a purgé ses effectifs en 1919 pour exclure environ 150 000 recrues jugées douteuses, doit faire face à plusieurs courants d’opposition internes : l’Opposition ouvrière, menée notamment par Alexandre Chliapnikov et Alexandra Kollontaï, réclame que la gestion de l’industrie soit confiée aux syndicats, une position que Lénine dénonce comme de l’« anarcho-syndicalisme »176 ; Trotski, au contraire, souhaite la fusion des syndicats avec l’appareil d’État et une gestion militarisée de l’économie par le Parti, qui s’appuierait sur les militants de base plus que sur la bureaucratie bolchevique177.

        Monument à Saint-Pétersbourg aux soldats de l’Armée rouge morts durant la révolte de Kronstadt.
        En mars 1921, le gouvernement bolchevik doit affronter la révolte de Kronstadt : les marins de la base navale de Kronstadt, sur l’île de Kotline, jusque-là soutiens turbulents des bolcheviks, se soulèvent contre le régime. Trotski charge le maréchal Toukhatchevski d’écraser l’insurrection : la répression entraine plusieurs milliers de victimes et de condamnations à la peine capitale ou à la déportation177. L’écrasement de Kronstadt achève de sonner le glas de l’anarchisme en Russie où les libertaires, initialement ralliés au régime bolchevik, ont été réprimés dès 1918178. Une fois la rébellion écrasée, le gouvernement bolchevik engage ses forces dans la chasse aux militants socialistes, la lutte contre les grèves et le « laisser-aller » ouvrier ; le combat contre les insurrections paysannes continue, de même que la répression contre l’église. Dès le 28 février 1921, Félix Dzerjinski ordonne à toutes les Tchékas provinciales de procéder à des arrestations massives d’anarchistes, de socialistes-révolutionnaires et de menchéviks. L’opposition est décimée, réduite à la clandestinité ou à l’exil179.

        Au moment même où l’Armée rouge engage les opérations contre les insurgés à Kronstadt, se tient le Xe congrès du Parti communiste, au cours duquel sont prises deux décisions fondamentales : l’une sur l’interdiction des factions au sein du Parti, l’autre sur le remplacement des réquisitions par un impôt en nature. La première orientation influe très durablement sur la vie politique soviétique en interdisant, sous peine d’exclusion du Parti, tous les groupes constitués sur des plates-formes particulières. Les opinions de l’Opposition ouvrière, notamment sur le rôle des syndicats, sont condamnées. L’une des résolutions adoptées sous l’impulsion de Lénine affirme que « le marxisme enseigne que seul le parti politique de la classe ouvrière, c’est-à-dire le Parti communiste, est en mesure de grouper, d’éduquer et d’organiser l’avant-garde du prolétariat et de toutes les masses laborieuses » : la conception du rôle du Parti formulée par Lénine en 1902 se voit élevée au rang d’un élément de doctrine faisant partie intégrante du marxisme. La seconde orientation inaugure une nouvelle orientation économique, désignée sous le nom de Nouvelle politique économique (NEP). La multiplication des révoltes souligne l’état désastreux de l’économie russe et l’urgence de procéder à des réformes pour améliorer les conditions de vie de la population : cela permet à Lénine de faire accepter, malgré une forte opposition doctrinale au sein du Parti communiste, le principe d’un changement de cap économique. Le commerce extérieur est libéralisé et la création des petites entreprises privées est autorisée ; grâce à la NEP, les citoyens de l’État soviétique retrouvent un niveau de vie acceptable177,180. Le remplacement du communisme de guerre par une forme de capitalisme d’État, en l’occurrence une certaine forme de marché régulé par l’État et progressivement socialisé via des coopératives, est pour Lénine une manière de passer à une approche gradualiste et d’assurer la transition vers le socialisme : il juge en effet l’économie de la Russie insuffisamment développée pour passer directement à ce stade, qui n’est supposé possible que dans des pays où le capitalisme s’est déjà mis en place181.

        Formation de l’URSS

        Premier blason de l’URSS.
        Article connexe : Traité relatif à la formation de l’Union des Républiques socialistes soviétiques.
        Le XIe congrès, en 1922, poursuit la réorganisation du Parti. Joseph Staline est nommé au poste de Secrétaire général du Parti communiste, fonction d’apparence technique mais qui lui permet de contrôler les nominations de cadres et de s’assurer de solides appuis au sein de l’appareil. Le 30 décembre 1922, l’Union des républiques socialistes soviétiques naît officiellement d’un traité réunissant au sein d’une fédération la république socialiste fédérative soviétique de Russie, la république socialiste soviétique d’Ukraine, la république socialiste soviétique de Biélorussie et la république socialiste fédérative soviétique de Transcaucasie (cette dernière réunissant les territoires de l’Arménie, de l’Azerbaïdjan et de la Géorgie)182.

        Dès 1924, Staline s’oppose à la ligne de Trotski, qui prône une « révolution permanente », soit l’exportation du modèle soviétique par le biais d’une révolution internationale, condition indispensable à ses yeux pour construire le socialisme. Le secrétaire général du Parti communiste impose au contraire la ligne du « socialisme dans un seul pays » : Staline ne perd pas de vue l’espoir d’une révolution mondiale mais, dans un contexte de « stabilisation partielle du capitalisme », il juge prioritaire de défendre et consolider le socialisme dans la seule URSS, ce qui implique remettre à plus tard les espérances révolutionnaires. L’État soviétique sort à la même époque de son isolement diplomatique : dès 1922, le traité de Rapallo établit des relations diplomatiques et commerciales avec l’Allemagne de Weimar. Au cours des années suivantes, l’ensemble des pays occidentaux établit progressivement des relations avec l’URSS ; les États-Unis sont, en 1933, parmi les derniers à la reconnaître183. L’Union soviétique demeure cependant dépourvue de régimes alliés, à l’exception de la Mongolie : en 1924, un gouvernement ami de l’URSS, dirigé par l’« évêque rouge » Fan Noli, est créé en Albanie, mais il est renversé au bout de quelques mois184.

        Échec de la vague révolutionnaire en Europe
        Guerre civile en Finlande
        Article connexe : Guerre civile finlandaise.
        Durant les derniers mois de la Première Guerre mondiale, la révolution bolchevique a des répercussions en Finlande, qui vient de gagner son indépendance vis-à-vis de la Russie et dont la situation politique est encore très instable. L’affrontement qui oppose les Gardes rouges — formés par une partie de l’appareil du Parti social-démocrate de Finlande — et les Blancs — force armée du gouvernement conservateur — tourne à la guerre civile entre février et mai 1918. L’Empire allemand apporte son soutien aux Blancs, tandis que les bolcheviks, après avoir reconnu l’indépendance de la Finlande, tentent d’en regagner le contrôle en y favorisant la mise en place d’un pouvoir socialiste. Les Rouges finlandais sont vaincus, le gouvernement de Lénine n’ayant pas encore les moyens de leur apporter un soutien suffisant. La Russie soviétique doit dès lors renoncer à toute présence militaire en Finlande185. Ce n’est qu’une fois réfugiés en Russie que les anciens sociaux-démocrates, dirigés notamment par Otto Wille Kuusinen, se rebaptisent Parti communiste de Finlande186.

        Révolution en Allemagne et écrasement des spartakistes
        Articles connexes : Révolution allemande de 1918-1919 et Révolte spartakiste de Berlin.

        Rosa Luxemburg, cofondatrice du Parti communiste d’Allemagne, tuée en janvier 1919 durant la révolte de Berlin.
        Au sein des partis socialistes et sociaux-démocrates européens, la révolution d’Octobre ne fait l’objet d’aucune unanimité. En Allemagne, Karl Kautsky critique vivement la rupture avec les traditions du mouvement ouvrier européen, qui aboutit selon lui non à la dictature du prolétariat mais à celle d’une partie du prolétariat sur une autre. À l’extrême-gauche, chez les Spartakistes, Clara Zetkin et Franz Mehring approuvent l’écrasement de l’assemblée constituante, tandis que Rosa Luxemburg, si elle l’approuve également, regrette qu’il n’ait pas été suivi de nouvelles élections187. En novembre 1918, l’Allemagne se trouve en état d’ébullition politique : de multiples grèves éclatent à travers le pays, marquées par des élections de conseils de travailleurs et de soldats. À Munich, le 8 novembre, un conseil proclame la « république socialiste de Bavière » et porte à sa présidence l’USPD Kurt Eisner. À Berlin, le 9 novembre, les soldats fraternisent avec les ouvriers en révolte. Le ministre SPD Philipp Scheidemann proclame la République pour prendre de vitesse Karl Liebknecht, qui proclame deux heures plus tard la « République socialiste libre »188.

        Un gouvernement, le Conseil des commissaires du peuple (ou des députés du peuple) est fondé, mais son président, le SPD Friedrich Ebert, s’en tient à une démarche légaliste. Le Congrès national des Conseils d’ouvriers et de soldats refuse de se faire l’instrument d’une révolution de type bolchevique, tandis que les Spartakistes s’opposent à l’idée d’une révolution qui prendrait le chemin de la démocratie parlementaire. Fin décembre et début janvier 1919 se tient le congrès fondateur du Parti communiste d’Allemagne (KPD), dans une atmosphère radicale, et en présence de Karl Radek, venu de Russie. Le KPD refuse de participer au processus électoral et réclame l’instauration d’une « république des Conseils », soit d’un régime politique qui serait dirigé par les conseils ouvriers189,190 ; Rosa Luxemburg tente vainement de convaincre du danger du boycott des élections à l’assemblée nationale191. Le lendemain, une manifestation ouvrière d’une ampleur inattendue débouche sur un affrontement ouvert à Berlin. Karl Liebknecht, emporté par le mouvement, appelle à renverser le gouvernement. Rosa Luxemburg, initialement opposée à l’insurrection, s’engage ensuite sans réserve aux côtés des combattants191. Le soulèvement berlinois de janvier 1919 est bientôt écrasé par le gouvernement social-démocrate, le ministre SPD Gustav Noske s’appuyant sur les Corps francs pour réprimer les insurgés. Karl Liebknecht et Rosa Luxemburg sont capturés et assassinés par des militaires192.

        Agitations sociales en France et en Italie
        Articles connexes : Grèves de juin 1919 et Biennio rosso.
        En Europe de l’Ouest, la crise économique, venue s’ajouter aux souffrances endurées durant quatre années de guerre, exacerbe les mécontentements ; l’apparition d’un régime révolutionnaire en Russie pousse certains militants socialistes et syndicaux à la radicalisation : en France, d’importantes grèves éclatent en juin 1919 dans le secteur de la métallurgie ; le mouvement s’essouffle cependant rapidement193.

        La situation est bien plus tendue en Italie, où le courant « maximaliste » (mot que les Italiens tendent à confondre avec « bolchevik » à la suite d’une mauvaise traduction de celui-ci194), dirigé par Giacinto Menotti Serrati, Nicola Bombacci et Amadeo Bordiga, prend le contrôle du Parti socialiste italien dès septembre 1918 ; les maximalistes publient en décembre un programme préconisant la mise en place d’une « République socialiste » et de la dictature du prolétariat, malgré l’opposition du groupe parlementaire socialiste et du syndicat ouvrier CGL. Le mot d’ordre maximaliste suscite l’enthousiasme dans l’opinion ouvrière et l’Italie est, dans le courant de l’année 1919, parcourue de nombreuses grèves, orchestrées par les socialistes mais évoluant bientôt vers des mouvements spontanés et des grèves sauvages. L’Italie entre dans la période d’agitation politique appelée le biennio rosso (« les deux années rouges ») ; des « soviets » sont constitués dans la région de Florence et des grands domaines sont occupés. Le Parti socialiste s’abstient cependant de donner une direction au mouvement ; de leur côté, les milieux nationalistes réagissent face à l’activisme des « rouges », ce qui permet au mouvement fasciste, tout juste fondé par Mussolini, de gagner en importance195.

        Naissance des premiers partis communistes hors de Russie et création du Komintern
        Article connexe : Internationale communiste.

        Grigori Zinoviev, premier président de l’Internationale communiste.
        Le 3 novembre 1918, le Parti communiste d’Autriche (KPÖ) est fondé : d’envergure très modeste, il n’en est pas moins l’un des tout premiers partis communistes d’Europe occidentale196. Aux Pays-Bas, le Parti social-démocrate (scission du Parti social-démocrate des ouvriers apparue en 1909197) se rebaptise, lors du congrès des 16 et 17 novembre 1918, Parti communiste de Hollande. Le mouvement communiste des Pays-Bas se trouve cependant vite divisé entre les partisans de la participation à l’activité parlementaire et syndicale, comme David Wijnkoop et les tenants du pouvoir des conseils ouvriers, comme Anton Pannekoek et Herman Gorter198. Les Russes en arrivent rapidement à considérer le parti néerlandais comme un groupe « sectaire » dont la formation était prématurée199. En Pologne, pays tout juste reformé en tant qu’État, la Social-Démocratie du Royaume de Pologne et de Lituanie et l’aile gauche du Parti socialiste polonais fusionnent pour former, en décembre 1918, sous l’influence des révolutions russe et allemande, le Parti communiste ouvrier de Pologne (rebaptisé en 1924 Parti communiste de Pologne). Le Parti ne soutient guère l’indépendance du nouvel État polonais et proclame essentiellement son adhésion à la révolution internationale. Son soutien à la Russie soviétique et son discours peu en phase avec la nouvelle unité nationale de la Pologne valent d’emblée au parti polonais d’être réprimé et réduit à la clandestinité200.

        En janvier 1919, les bolcheviks mettent en application le projet, exposé par Lénine dans ses Thèses d’avril, de formation d’une Internationale révolutionnaire destinée à supplanter la Deuxième internationale discréditée par les soutiens des partis socialistes à la guerre ; des contacts sont pris avec des groupes sympathisants en vue de la tenue d’un congrès à Moscou. Le 2 mars s’ouvre la réunion, que Lénine présente comme le congrès fondateur de l’Internationale communiste (ou Troisième internationale, ou Komintern, ou IC) : du fait des difficultés du voyage et de la faiblesse de nombreux groupes révolutionnaires, les délégués sont peu nombreux. Anciens membres de la Deuxième internationale décidés à emprunter une voie plus radicale pour agir en faveur de la classe ouvrière, ils sont venus pour certains en l’absence d’un mandat de leurs partis respectifs. Du fait notamment de la disparition de Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht, qui étaient opposés à l’idée d’une Internationale contrôlée par la Russie, Lénine domine les débats, le délégué allemand Hugo Eberlein ne parvenant pas à lui porter efficacement la contradiction. Un bureau exécutif de l’Internationale communiste, comprenant des représentants de divers pays, est fondé à Moscou sous la direction de Grigori Zinoviev, la Russie soviétique prenant, de fait, le contrôle immédiat de l’organisation. La création du Komintern, précipitée, a pour tâche de coordonner et d’impulser des mouvements révolutionnaires dont on pense alors qu’ils vont s’étendre et, par là même, défendre la Russie bolchevique201,202. Écrivant dans la foulée de la création de l’IC, Boukharine trace un parallèle direct entre l’Internationale et la Ligue des communistes et juge que, « par son action, la Troisième Internationale prouve qu’elle suit les traces de Marx, c’est-à-dire la voie révolutionnaire qui mène au renversement violent du régime capitaliste »203.

        Dès le 22 mars 1919, le Parti socialiste italien envoie son adhésion à l’Internationale communiste204. En Bulgarie, pays sensibilisé depuis longtemps aux évolutions politiques chez le « grand frère slave » russe, le Parti ouvrier social-démocrate bulgare se rebaptise, dès mai 1919, Parti communiste bulgare ; le nouveau parti hérite d’une organisation alors en plein essor, avec 25000 adhérents205.

        Révolutions en Hongrie et en Bavière
        Articles connexes : République des conseils de Hongrie, Terreur rouge (Hongrie) et République des conseils de Bavière.

        Affiche de propagande de la république des conseils de Hongrie.
        La Hongrie, qui vient de prendre son indépendance avec l’éclatement de l’Autriche-Hongrie, est elle aussi touchée par la vague révolutionnaire. Le 24 mars 1918, Béla Kun et Tibor Szamuely, à la tête d’un groupe de Hongrois faits prisonniers en Russie durant la guerre et convertis au bolchevisme, fondent à Moscou la section hongroise du parti bolchevik. À la fin de l’année, alors que la Hongrie devient indépendante, ils reviennent dans leur pays avec un mandat informel de Lénine et y fondent officiellement, le 24 novembre, le Parti communiste de Hongrie206. Le 21 mars 1919 les communistes, alliés aux sociaux-démocrates, prennent le pouvoir et proclament la république des conseils de Hongrie, le nom de république des conseils se traduisant également comme république soviétique207. Suscitant immédiatement l’hostilité des Alliés, le nouveau gouvernement hongrois, qui ne bénéficie pas d’un véritable appui dans la population, prend un ensemble de mesures sociales mais se rend vite impopulaire par des mesures de nationalisations autoritaires. Une politique répressive appelée, comme en Russie, terreur rouge, est bientôt mise en œuvre, faisant plusieurs centaines de victimes. Le régime hongrois, dans le but de récupérer les territoires perdus par le pays à la fin de la Première Guerre mondiale, entre ensuite en conflit avec la Tchécoslovaquie — une éphémère République slovaque des conseils est proclamée sur les territoires slovaques pris par les troupes hongroises — puis la Roumanie. Le conflit avec la Roumanie entraîne la chute de la république des conseils de Hongrie après trois mois d’existence : les troupes roumaines prennent Budapest en août et Béla Kun se réfugie en Autriche, puis en Russie soviétique208. Les communistes hongrois sont ensuite réduits à la clandestinité sous la régence de Miklós Horthy209.

        En Allemagne, la Bavière est plongée dans une grande tension politique après l’assassinat, le 21 février, de Kurt Eisner. Les évènements de Hongrie poussent à la proclamation le 7 avril d’une république des conseils de Bavière. Elle est d’abord dirigée pour l’essentiel par des anarchistes mais, le 13 avril, les communistes locaux prennent le pouvoir. Eugen Leviné, dirigeant de la République bavaroise, agit de son propre chef sans l’aval de la direction du KPD, mais entre bientôt en contact avec Lénine, qui lui accorde ses encouragements et l’incite à prendre des otages dans la bourgeoisie locale. Le régime ne vit que quelques semaines, appliquant dans l’intervalle une politique confuse et pratiquant des arrestations arbitraires : à l’exception de l’exécution de plusieurs otages dans ses tout derniers jours, il n’a cependant guère le temps ni les moyens de mener des actions sanglantes, mais l’annonce de la création de tribunaux révolutionnaires contribue à terrifier ses adversaires et à susciter leur réaction violente. Le 3 mai, le gouvernement communiste de Munich est écrasé par les corps francs du Wurtemberg210,211.

        Le régime hongrois, dont une majorité des cadres est issue de la communauté juive de Hongrie, contribue à susciter des persécutions antisémites en Hongrie et plus largement à diffuser le mythe du judéo-bolchevisme, soit l’identification des communistes aux Juifs. L’épisode bavarois, auquel participent de nombreux militants juifs, suscite lui aussi une flambée d’antisémitisme en Bavière et plus largement en Allemagne. Déjà très répandu en Russie, le préjugé antisémite qui identifie les révolutions communistes à un complot juif est largement diffusé, en Europe comme sur le continent américain, durant toute la période de l’entre-deux-guerres212,213.

        Essoufflement des révolutions et défaite contre la Pologne
        Articles connexes : Guerre soviéto-polonaise, Soulèvement de la Ruhr et Action de mars.

        Affiche de propagande polonaise caricaturant Léon Trotsky, durant la guerre soviéto-polonaise.
        Le 5 juin 1919, sous l’influence des évènements de Hongrie et de Bavière, le Parti communiste d’Autriche tente de susciter une insurrection à Vienne. Mais cette tentative de soulèvement ne bénéficie pas d’un soutien suffisant de la part des ouvriers autrichiens qui restent, dans leur majorité, proches des sociaux-démocrates : elle échoue au bout de 24 heures. Des conseils ouvriers sont par ailleurs formés dans de nombreuses usines autrichiennes. À la fin du mois, les conseils se réunissent au sein d’une conférence, durant laquelle les communistes appellent à la formation d’une République soviétique : cette proposition est cependant rejetée par la majorité social-démocrate. À la suite de ces échecs, et du fait de la stabilisation politique de la République autrichienne, le PC autrichien voit ses effectifs décliner durant les années 1920214.

        En Italie, à la veille des élections de novembre 1919, la motion de Serrati, qui préconise la préparation de la révolution par des conseils d’ouvriers et de soldats, l’emporte. L’adhésion du Parti socialiste italien à l’Internationale communiste est ratifiée par acclamation. Le Parti arrive ensuite en tête aux élections avec 32 % des suffrages, mais refuse de participer à un ministère. À l’été 1920, le mouvement d’occupations d’usines tourne à vide faute de directives de la direction maximaliste du PSI. Les cadres socialistes, habitués à la voie légaliste, sont incapables de canaliser le mouvement populaire, tandis que la tendance d’Amadeo Bordiga prône le refuge dans l’abstention et la préparation de l’insurrection. L’échec du biennio rosso, que le PSI a laissé tourner au fiasco faute d’initiative, entraîne une crise profonde au sein des socialistes italiens. En octobre 1920, le groupe de la revue Ordine nuovo, animé par Antonio Gramsci, Angelo Tasca et Palmiro Togliatti, critique vivement la direction maximaliste du PSI et prône la constitution en parti communiste. À la même époque, Lénine s’en prend violemment aux stratégies « gauchistes » au sein du mouvement communiste, qu’il juge stériles car contraires à sa conception de l’organisation des partis : il expose ses vues sur la tendance de la « Gauche communiste » — représentée notamment par Bordiga en Italie, ou par Pannekoek aux Pays-Bas — dans l’ouvrage La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »), publié en mai 1920195.

        Lénine s’interroge encore sur la manière d’exporter la révolution bolchevique quand la Pologne, indépendante depuis la fin de la guerre mondiale, envahit le territoire ukrainien pour l’annexer. L’Armée rouge parvient à repousser les troupes polonaises : Lénine envisage alors de passer au stade de la « guerre révolutionnaire » préconisée par les « communistes de gauche » en 1918. Le 9 juillet 1920, alors que l’Armée rouge marche sur Varsovie, le second congrès de l’Internationale communiste a lieu, dans une atmosphère survoltée. Les conditions d’une révolution mondiale semblent être réunies aux congressistes, les principaux obstacles étant le manque de partis organisés dans de nombreux pays, et le courant réformiste : l’un des buts du congrès est donc de poursuivre la rupture avec la social-démocratie215. Lénine encourage les délégués étrangers, notamment les Italiens, à exporter la révolution dans leurs pays respectifs ; il envisage également la réorganisation des anciens territoires de l’Empire russe sous la forme d’une union fédérale, dans l’optique d’une « révolution socialiste européenne ». Mais en août, une contre-attaque des troupes de Józef Piłsudski stoppe net l’avance de l’Armée rouge : les hostilités se terminent à l’automne par une défaite de la Russie soviétique, qui doit renoncer à exporter dans l’immédiat sa révolution vers l’Ouest. La « paix de Riga », qui met officiellement fin au conflit, est signée en mars 1921216.

        L’exportation de la révolution est par ailleurs freinée par la situation géopolitique de la Russie soviétique, que Lénine souhaite faire sortir de son isolement : le Royaume-Uni laisse ainsi le régime bolchevik reconquérir le Caucase — notamment en envahissant la Géorgie — en échange de son cantonnement dans cette zone, et de la fin de ses espérances révolutionnaires en Occident. La mainmise russe sur le Caucase est également conditionnée à un accord passé avec le gouvernement turc de Mustafa Kemal, qui implique que la Russie cesse de soutenir aussi bien Enver Pacha, rival de ce dernier, que les communistes turcs217.

        Les communistes allemands subissent eux aussi des échecs, alors que leur pays est considéré comme stratégique pour l’avenir de la révolution européenne : en avril 1920, le soulèvement de la Ruhr, lancé par le KPD et les « conseillistes » du KAPD en réaction à la tentative de putsch nationaliste, est stoppé par l’intervention de l’armée allemande. En mars 1921, une nouvelle tentative de soulèvement du KPD et du KAPD est menée sous l’impulsion des envoyés hongrois du Komintern, Béla Kun et Mátyás Rákosi : mal préparée, l’insurrection allemande est un échec total218,219.

        En juillet 1921, l’Internationale communiste, lors de son troisième congrès, reconnaît avec prudence que la phase révolutionnaire ouverte en 1917, « caractérisée par sa violence élémentaire, par l’imprécision très significative des buts et des méthodes », est achevée220.

        Victoire des communistes en Mongolie

        Damdin Sükhbaatar et Horloogiyn Choybalsan, fondateurs du Parti révolutionnaire du peuple mongol.
        Article connexe : Révolution mongole de 1921.
        Repoussé militairement ou écrasé politiquement en Europe occidentale, le communisme réalise cependant une progression en Asie lorsque la guerre civile russe déborde sur la Mongolie-extérieure, pays voisin de l’ex-empire russe et indépendant de la Chine depuis quelques années : le chef de guerre russe blanc Ungern-Sternberg y prend le pouvoir en 1921 avant d’être chassé la même année par l’Armée rouge et les révolutionnaires mongols dirigés par Damdin Sükhbaatar et Horloogiyn Choybalsan. Fédérés au sein du Parti du peuple mongol, les communistes locaux prennent en juillet 1921 le contrôle de la Mongolie : le pays reste officiellement une monarchie théocratique, mais le Khan ne conserve qu’un pouvoir symbolique. En 1924, après la mort du Khan, la monarchie est abolie et laisse la place à la République populaire mongole, État alors fermé sur l’extérieur, non reconnu internationalement et très largement dépendant de son voisin soviétique. Le Parti est rebaptisé Parti révolutionnaire du peuple mongol. Les deux seuls États alliés à l’URSS sont à l’époque la Mongolie communiste et une entité nettement plus modeste, l’ancien protectorat russe de Tannou-Touva : chacun des deux pays est à l’époque le seul à reconnaître l’autre, à l’exception de l’URSS221,222.

        Communisme international dans l’entre-deux-guerres
        Expansion du mouvement communiste dans les années 1920-1930
        Malgré l’échec des tentatives révolutionnaires européennes en dehors de la Russie, la mouvance communiste se développe rapidement en Europe, puis dans le reste du monde, dans le courant des années 1920. Entre 1919 et 1921, la plupart des partis socialistes et sociaux-démocrates européens scissionnent — certains se rebaptisant tout simplement du nom de Parti communiste — sous l’influence de la révolution bolchevique223. Dans certains pays, en Europe (Portugal) mais aussi en Amérique latine, les partis communistes ne se constituent pas à partir de scissions des partis socialistes mais naissent au contraire au sein des milieux anarcho-syndicalistes224. Attirant une clientèle électorale de salariés — d’ailleurs souvent davantage chez les travailleurs qualifiés que dans la frange la plus défavorisée du prolétariat — l’engagement communiste séduit également dans une partie de l’intelligentsia ainsi que dans une certaine frange de la bourgeoisie progressiste sensible au sort des ouvriers. L’adhésion au communisme ne se mesure par ailleurs pas uniquement sur le plan de l’adhésion à un parti communiste, l’idéologie attirant dans tous les secteurs de nombreux sympathisants — « compagnons de route » — engagés aux côtés de la mouvance sans être pour autant des membres encartés d’un quelconque mouvement225,226. L’Internationale communiste (Komintern) pilotée depuis Moscou constitue une vaste machine de formation, de financement et d’encadrement des partis communistes223.

        Dès l’annonce de la révolution d’Octobre, le phénomène exerce un fort pouvoir d’attraction sur de nombreuses imaginations, indépendamment de la réalité du régime russe : dans la foulée du traumatisme de la Première Guerre mondiale et de l’échec des mouvements socialistes à s’y opposer, le bolchevisme semble porteur d’une immense espérance et comme un événement universel, comparé à la Révolution française et pouvant amener à la rupture avec le capitalisme227. La révolution d’Octobre soulève également l’enthousiasme dans une partie des milieux anarchistes : nombre d’anarcho-syndicalistes se rallient à l’Internationale communiste, alors même que les anarchistes, initialement alliés aux bolcheviks, sont réprimés en Russie soviétique228. Le régime bolchevik continue de séduire les libertaires jusqu’à l’écrasement de la révolte de Kronstadt en 1921229.

        Si le communisme gagne du terrain dans certains pans des opinions publiques, il suscite à contrario, dans d’autres secteurs, de vives réactions anticommunistes, pendant et après la vague révolutionnaire de 1919-1921. En France, la peur du bolchevik « au couteau entre les dents » contribue par exemple à la victoire de la coalition de la droite et du centre lors des législatives de 1919230. Le mouvement communiste est fort en Allemagne, mais les soulèvements révolutionnaires de 1918-1919, très brutalement réprimés, ont également renforcé, en réaction, la droite nationaliste231. Les évènements de 1919-1921 contribuent à faire apparaître en Europe, dans les années 1920, des régimes autoritaires ou dictatoriaux — notamment ceux de Horthy en Hongrie et de Mussolini en Italie — dont l’anticommunisme est l’un des fondements idéologiques. Si la crainte du communisme alimente, dans l’entre-deux-guerres, des mouvements d’extrême droite comme le fascisme et plus tard le nazisme232, certains gouvernements démocratiques vont eux aussi jusqu’à prendre des mesures répressives. Ainsi, peu après la révolution russe, les États-Unis connaissent en 1919-1920 la période dite de la « peur rouge » : à la suite de plusieurs attentats anarchistes, l’opinion américaine craint la multiplication de complots révolutionnaires (communistes, anarchistes, socialistes…). Plus de la moitié des États adoptent des lois punissant l’apologie de la révolution, voire l’usage du drapeau rouge233,230. En 1937, c’est le gouvernement du Québec qui adopte une loi protégeant la province contre la propagande communiste (dite « loi du cadenas »), autorisant des mesures de censure et de perquisition pour lutter contre toute propagande communiste réelle ou supposée234.

        Naissance de partis communistes sur tous les continents
        Développement de la Troisième Internationale
        Articles connexes : Conditions d’admission à la IIIe Internationale, Partis communistes dans le monde et Premier congrès des peuples d’Orient.

        Affiche de propagande de l’Internationale communiste.
        Au deuxième congrès de l’Internationale, en août 1920, sont adoptées 21 conditions d’admission pour les partis souhaitant rejoindre le mouvement235. Nées d’une suggestion initiale d’Amadeo Bordiga236, les 21 conditions ont pour but de définir les caractéristiques de l’action de chaque parti et de constituer des organisations dont l’objectif effectif est la révolution et la conquête du pouvoir. Les partis doivent s’organiser selon les principes du centralisme démocratique, combiner les actions légales et illégales en constituant des structures clandestines en plus du parti officiel, rompre avec le parlementarisme sans renoncer à participer aux élections, subordonner l’activité de leurs députés et journalistes à l’intérêt du parti et abandonner le réformisme tout en continuant de tenter de convertir les membres des partis socialistes. La nécessité de disposer d’un parti structuré et discipliné est particulièrement soulignée, cette condition étant jugée essentielle pour organiser et diriger la lutte révolutionnaire237.

        Tableau de Boris Koustodiev représentant le second congrès du Komintern.
        Le second congrès du Komintern est également marqué par la présence, outre celle des révolutionnaires européens, de plusieurs participants asiatiques. Lénine souligne dans son rapport, au cours de la première séance, que « l’impérialisme mondial » s’écroulera quand « l’offensive révolutionnaire des ouvriers exploités et opprimés au sein de chaque pays […] fera sa jonction avec l’offensive révolutionnaire des centaines de millions d’hommes qui, jusqu’à présente, étaient en dehors de l’histoire ». Si l’Italien Serrati juge que cette position est dangereuse pour le prolétariat occidental et que la révolution a son centre en Europe, l’Indien M. N. Roy insiste au contraire sur le fait que la révolution occidentale ne pourra se faire sans l’appui des mouvements orientaux. Lénine défend quant à lui une voie médiane, mais considère que la révolution soviétique doit trouver des alliés hors d’Europe, capables de miner les arrières des puissances coloniales qui lui sont hostiles : dans cette optique, le mouvement communiste devra prendre appui sur les mouvements indépendantistes au sein des pays colonisés. Aux yeux de Lénine, le continent asiatique est susceptible de tenir un rôle capital dans la mondialisation de la révolution, car il accueille la majorité de la population du globe ; les « pays arriérés » d’Asie pourraient en outre sauter l’étape du capitalisme, pour passer directement à un régime soviétique. Lénine estime cependant que même les communistes des pays colonisateurs ne sont pas encore prêts à le suivre dans la voie238.

        Le mois suivant se tient à Bakou le « Premier congrès des peuples d’Orient », qui réunit des délégués venus en majorité d’Asie centrale. Cette réunion accepte la légitimité des mouvements nationaux dans la mesure où ils ébranlent la domination des puissances impérialistes : au nom de l’anti-impérialisme, l’internationalisme communiste se marie dès lors avec l’anticolonialisme. L’idéologie officielle du mouvement communiste s’accommode ainsi, du moins à titre tactique et transitoire, d’un certain nationalisme239. Au cours du congrès de Bakou, Zinoviev incite les délégués musulmans à la « guerre sainte » contre l’impérialisme britannique : l’assistance, enthousiaste, en appelle au djihad240,241,242,243.

        Dans le courant des années 1920 et 1930, des partis communistes sont créés sur tous les continents. Aux États-Unis, deux partis rivaux naissent en 1919 et tentent tous deux d’obtenir l’aval du Komintern, qui doit intervenir pour les faire fusionner au sein du Parti communiste USA (CPUSA)244. Le Parti communiste de Grande-Bretagne et le Parti communiste d’Australie naissent en 1920, le Parti communiste de Belgique, le Parti communiste suisse, le Parti communiste du Canada et le Parti communiste de Nouvelle-Zélande en 1921. Aux Indes orientales néerlandaises, l’Union social-démocrate des Indes, animée principalement à ses débuts par des militants néerlandais, prend en 1920 le nom d’Association communiste des Indes (PKH) et devient le premier parti asiatique à adhérer à la IIIe Internationale ; en 1924, la PKH se rebaptise Parti communiste indonésien (PKI). Engagé dans la lutte indépendantiste, le PKI est alors l’un des rares PC asiatiques qui attire des effectifs militants non négligeables245. Le groupe qui donnera naissance au Parti communiste d’Inde est formé en 1920 par M. N. Roy, qui se trouve alors au Turkestan à l’issue du second congrès de l’Internationale communiste : ce n’est cependant qu’en 1925 que le Parti a la possibilité d’être officiellement fondé sur le sol des Indes britanniques246,247.

        Par ailleurs, des problèmes propres aux mouvements communistes orientaux apparaissent rapidement. Le congrès de Bakou fait d’emblée ressortir l’absence d’unité de vues entre les dirigeants occidentaux du Komintern et les communistes orientaux ; les premiers sont en effet encore réticents à reconnaître la spécificité des luttes des seconds240,241,242,243. Les délégués musulmans sont avant tout attachés à la notion de révolution nationale qui leur paraît seule susceptible de garantir l’émancipation de l’Orient, et ne s’intéressent pas à la forme sociologique du mouvement communiste asiatique, dont M. N. Roy veut au contraire faire une question centrale. L’organisation des communistes du Turkestan souhaite par ailleurs se constituer en parti communiste turc. En 1923, Lénine, Staline et Zinoviev finissent par condamner les « déviations nationales ». Cela entraîne une rupture avec Sultan-Galiev, l’un des communistes tatars les plus en vue, qui juge au contraire que les luttes des prolétariats de l’Orient sont entièrement distinctes de celles des prolétaires occidentaux. Sultan-Galiev prône la création d’un grand État national turc, et la fusion du communisme et de l’islam via la création d’une nouvelle Internationale distincte du Komintern. Il finit par être arrêté, et la situation au Turkestan est « normalisée »243.

        En Turquie, le mouvement communiste se trouve dans une situation particulière : le Parti communiste de Turquie, dirigé par Mustafa Suphi, est créé à Bakou en septembre 1920, mais Mustafa Kemal fait fonder dès le mois suivant par ses alliés, sur le sol turc, un autre Parti communiste, qui soutient son gouvernement. Le Komintern ne reconnaît que le parti de Subhi et pas le PC pro-Kemal. En janvier 1921, alors qu’ils reviennent en Turquie, Subhi et la plupart des autres dirigeants de son parti sont assassinés en mer Noire par des nationalistes. Le gouvernement bolchevik privilégie par la suite ses bonnes relations avec le gouvernement de Mustafa Kemal par rapport au soutien aux communistes turcs. Une fois devenu président de la République, Kemal fait interdire le PC turc, dont plusieurs centaines de militants sont arrêtés248,249.

        En outre, les dimensions des partis qui naissent dans le monde entier durant l’entre-deux-guerres sont très inégales, certains n’étant à l’origine que des groupuscules : le Parti communiste mexicain, fondé en novembre 1919, ne rassemble à sa création que 12 militants250. Le Parti communiste brésilien est fondé en 1922 par neuf délégués issus de divers mouvements anarchistes, qui rassemblent au total 75 militants dans tout le pays251. Le Parti communiste de Belgique compte à peine mille membres250.

        En France
        Article détaillé : Congrès de Tours.

        Marcel Cachin, l’un des artisans de la scission de la SFIO.
        En France, la révolution russe suscite de nombreux sympathisants dans les milieux de gauche (socialistes, anarchistes, syndicalistes…). Des membres de la tendance anarchiste de la CGT participent, fin mai 1919, à la création d’un premier Parti communiste français visant à créer un trait d’union entre ces courants : ils tentent également d’animer des « soviets » en France. Relevant de l’ultra-gauche (le « gauchisme » dénoncé par Lénine) et de la tendance anarchiste de la révolution russe dont il ne retient que l’aspect « soviétiste », ce parti se divise rapidement et n’a qu’une existence éphémère252.

        La tendance qui va devenir le véritable Parti communiste français se développe au sein de la SFIO, dont une partie des militants plaide pour un retrait de l’Internationale ouvrière discréditée par la guerre. L’échec des grèves de 1920 exacerbe le conflit entre les courants réformistes et révolutionnaires du socialisme français253. Des militants SFIO d’extrême-gauche, Fernand Loriot et Boris Souvarine, créent le Comité de la troisième Internationale et plaident pour l’adhésion du parti socialiste à l’Internationale communiste. Les réactions face à la révolution d’Octobre sont initialement très mitigées, y compris chez des futurs ralliés. Mais à l’été 1920, les dirigeants de la SFIO Ludovic-Oscar Frossard et Marcel Cachin effectuent en Russie soviétique un voyage durant lequel leurs déplacements sont dûment guidés par les bolcheviks : ils en reviennent conquis par le nouveau régime254.

        Un vaste débat s’ouvre parmi les militants et dans la presse socialiste française : Cachin et Frossard militent pour une adhésion sans réserves à l’Internationale communiste, Jean Longuet envisage une adhésion avec réserve, tandis que Léon Blum la refuse en critiquant sur le fond le régime bolchevik. Le congrès s’ouvre le 25 décembre 1920 à Tours, sous la présidence d’honneur de Loriot et Souvarine emprisonnés ; le 29 décembre la motion Cachin-Frossard obtient une large majorité. Socialistes et communistes français scissionnent : Longuet et Blum reconstituent aussitôt la Section française de l’Internationale ouvrière en regroupant les minoritaires. La Section française de l’Internationale communiste, qui réunit les majoritaires, prend ensuite le nom de Parti communiste français255.

        Dès l’année suivante, cependant, la SFIO reprend l’avantage : avec le reflux de la vague révolutionnaire en Europe, les effectifs du PCF s’effondrent et, lors des élections de 1924, les socialistes devancent largement les communistes256.

        En Italie

        Les restes du théâtre San Marco (Livourne), lieu de la fondation du Parti communiste d’Italie.
        En Italie, dans le contexte de l’échec du biennio rosso, le Parti socialiste italien tient en janvier 1921 son congrès à Livourne. Une motion modérée, défendue notamment par Filippo Turati, est prête à demeurer au sein de l’Internationale communiste mais refuse les 21 conditions ; une motion dite « communiste », menée entre autres par Antonio Gramsci et Amadeo Bordiga, exige l’acceptation des 21 conditions et l’exclusion des réformistes ; enfin, une motion maximaliste défendue par Giacinto Menotti Serrati accepte les 21 conditions mais refuse d’exclure les modérés. Cette dernière motion remporte une large majorité, provoquant la scission des communistes, qui fondent le Parti communiste d’Italie. Ces divisions interviennent dans un contexte très périlleux pour la gauche italienne, le fascisme étant alors en pleine ascension195.

        Dans le reste de l’Europe
        En novembre 1919 est fondé le Parti socialiste de gauche du Danemark, qui devient l’année suivante le Parti communiste du Danemark. En Suède, le Parti social-démocrate de gauche adhère en 1919 au l’Internationale communiste et se rebaptise en 1921 Parti communiste de Suède. Le Parti travailliste norvégien rejoint l’Internationale communiste en 1919 mais la quitte dès 1923 : les partisans du maintien dans l’IC se séparent alors du Parti travailliste et forment le Parti communiste norvégien. L’organisation de jeunesse du Parti socialiste ouvrier espagnol adhère directement à l’IC et fonde le Parti communiste espagnol en avril 1920 ; un autre parti, le Parti communiste ouvrier espagnol, est fondé en 1921 et le Komintern doit alors intervenir pour faire fusionner les deux organisations au sein du Parti communiste d’Espagne257. Le Parti communiste portugais est fondé en 1921 non par une scission d’un parti socialiste, mais par l’union de groupes syndicalistes d’extrême-gauche258. En Grèce, le Parti socialiste ouvrier de Grèce, fondé en novembre 1918, adhère l’année suivante au Komintern et prend en 1924 le nom de Parti communiste de Grèce (KKE)259. La défaite de la Grèce dans la guerre contre la Turquie provoque un afflux de réfugiés grecs d’Asie mineure. Cette « Grande Catastrophe » ayant dégradé l’économie grecque, le mouvement communiste gagne de nombreuses recrues, notamment au sein de la population réfugiée qui vit dans des conditions très difficiles260. Le Parti socialiste de Roumanie se rebaptise en mai 1921 Parti socialiste-communiste, puis Parti communiste de Roumanie ; il est cependant interdit en 1924261. Dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes (futur Royaume de Yougoslavie), le Parti socialiste ouvrier yougoslave naît en avril 1919 ; une fois affilié au Komintern, il devient en juin de l’année suivante le Parti communiste de Yougoslavie. Malgré un programme vague, le PCY remporte un rapide succès du fait de la misère des campagnes et de la situation chaotique du nouvel État : aux élections de l’assemblée constituante en novembre 1920, le Parti remporte 58 sièges sur 419262. Un mois plus tard, prenant prétexte de grèves, le gouvernement limite par décret les activités du PCY, tout en laissant siéger ses députés. Le parti est interdit l’année suivante après une tentative d’assassinat du régent par un militant communiste263. En 1921, une scission du Parti social-démocrate tchécoslovaque donne naissance au Parti communiste tchécoslovaque264. Le Parti communiste de Chypre est fondé en 1926265.

        En Amérique latine
        En Amérique latine, le Parti communiste d’Uruguay naît en 1921 d’une scission du Parti socialiste224 ; au Chili le Parti ouvrier socialiste se rebaptise en janvier 1922 Parti communiste du Chili ; en Argentine, le Parti socialiste internationaliste, scission en janvier 1918 du Parti socialiste argentin, adhère en mai 1919 à l’Internationale communiste et devient ensuite le Parti communiste argentin266. À Cuba, les différents groupes communistes se réunissent en 1925 au sein d’un premier mouvement, l’Union révolutionnaire communiste, qui s’illustre dans l’opposition au régime de Gerardo Machado. Comprenant de nombreux étrangers immigrés à Cuba, notamment des travailleurs juifs ne parlant pas espagnol, ce parti n’est admis au sein de l’Internationale communiste qu’à partir de 1927, probablement du fait de son identité nationale incertaine267. Le Parti communiste de l’Équateur naît en 1926 et adhère à l’IC deux ans plus tard. Le Parti communiste péruvien et le Parti communiste paraguayen apparaissent en 1928, le Parti communiste colombien et le Parti communiste salvadorien en 1930, le Parti communiste du Venezuela et le Parti communiste du Costa Rica en 1931224.

        En Chine

        Musée du premier congrès du Parti communiste chinois, à Shanghai.
        Si l’Indien M. N. Roy est, à l’époque de la fondation de l’Internationale communiste, le militant communiste asiatique le plus connu, c’est en Chine et non aux Indes britanniques que le communisme connaît sa progression la plus importante en Asie. La Chine, depuis le début du xixe siècle, est très affaiblie politiquement et a connu de nombreuses humiliations internationales qui l’ont conduite à devenir la « semi-colonie » de diverses puissances étrangères268. Les idées socialistes venues d’Occident gagnent progressivement au début du xxe siècle les milieux intellectuels et politiques, notamment au sein du courant républicain et nationaliste, sans les dominer pour autant269. La chute de l’Empire Qing à la suite de la révolution de 1911 ne permet pas au pays de retrouver une autorité centrale forte et, à partir de 1916, la république de Chine connaît une nouvelle période de chaos politique durant l’ère des seigneurs de la guerre. En réaction à ce contexte, le nationalisme chinois gagne en puissance au sein de la jeunesse à partir de 1919, via le mouvement du 4-Mai : des groupes de sympathisants marxistes apparaissent dans le sillage de cette mouvance268.

        La Russie soviétique et le Kuomintang (KMT), parti nationaliste dirigé par Sun Yat-sen, nouent une politique d’alliance : le Komintern s’emploie dès lors à favoriser la naissance en Chine d’un parti communiste, destiné à s’allier au Kuomintang. Les différents groupes de sympathisants communistes, issus notamment du mouvement du 4-Mai, se rapprochent les uns des autres. Avec l’aide de Mikhaïl Borodine, envoyé du Komintern, le Parti communiste chinois (PCC) organise son congrès fondateur en juillet 1921 à Shanghai. Le premier secrétaire général du parti chinois est Chen Duxiu ; Mao Zedong assiste au congrès fondateur du Parti en tant que délégué d’un groupe du Hunan. Le PCC, qui ne compte que 200 militants en 1922, est alors une formation infiniment plus modeste que le Kuomintang : dès lors, le Komintern encourage les communistes chinois à adhérer au KMT en pratiquant la double appartenance, tout en demeurant étroitement alliés avec les nationalistes au sein d’un Front uni. Borodine obtient notamment que le militant communiste Zhou Enlai prenne la tête du département politique de l’Académie militaire de Huangpu, qui doit former l’armée du Kuomintang270. L’URSS, qui fonde de grands espoirs sur ses opérations en Chine, apporte une aide décisive au parti nationaliste chinois. L’université Sun Yat-sen de Moscou, spécialement destinée à la formation des cadres politiques chinois, accueille des membres du KMT comme du PCC. Tchang Kaï-chek, chef militaire du KMT, perfectionne sa formation à Moscou et bénéficie du soutien de Borodine. Sous l’influence de ce dernier, le PCC se développe rapidement et commence à devenir un mouvement révolutionnaire solidement structuré271.

        Dans le reste de l’Asie et en Afrique
        En Extrême-Orient, le Parti communiste japonais se constitue en juillet 1922 mais est aussitôt contraint à la clandestinité ; la « loi de préservation de la paix » de 1925 vise ensuite tout particulièrement les socialistes et les communistes japonais272. Dans la Corée colonisée par le Japon, le Parti communiste de Corée, formé en avril 1925, est lui aussi réduit à la clandestinité par les lois japonaises273 : engagés dans le combat indépendantiste contre les Japonais, les communistes coréens mènent des actions de guérilla mais la répression contraint beaucoup d’entre eux à se réfugier en URSS au fil des années274. Le Parti communiste philippin, formé en 1930, est interdit deux ans plus tard par la Cour suprême du Commonwealth des Philippines, puis à nouveau autorisé en 1937275,276.

        L’un des émissaires du Komintern en Asie, le vietnamien Nguyễn Ái Quốc (futur Hô Chi Minh), est chargé d’organiser les organisations communistes de la région, comme le Parti communiste malais (fondé en 1930 en Malaisie britannique) et les différents groupes thaïlandais (le Parti communiste thaïlandais proprement dit n’est formé qu’en 1942) tout en s’efforçant de les faire sortir des limites de la diaspora chinoise où ils comptent l’essentiel de leurs membres. En février 1930, Nguyễn Ái Quốc fonde à Hong Kong, avec d’autres exilés, le Parti communiste vietnamien : l’IC impose rapidement au PCV de se rebaptiser Parti communiste indochinois, dans l’espoir de séduire les autres peuples de l’Indochine française en affirmant une visée indépendantiste à l’échelle de toute la péninsule. Le recrutement du Parti reste cependant, dans les années suivantes, essentiellement vietnamien277.

        Au Moyen-Orient, l’Internationale communiste mise sur les luttes nationales, mais les partis communistes créés dans la région éprouvent de grandes difficultés à s’implanter durablement. Le Parti communiste palestinien, créé en Palestine mandataire, est entièrement dirigé par des Juifs de Palestine qui, ne parlant pas l’arabe, ont bien du mal à suivre les consignes d’« arabisation » de l’Internationale278. L’activisme communiste dans le monde arabe, qui mise sur la création de « Partis nationalistes révolutionnaires » arabes, se déroule dans des conditions aux limites de l’isolement279. L’Afrique est, dans l’entre-deux-guerres, un continent négligé par le Komintern. Les quelques partis qui y apparaissent sont surtout formés de militants d’origine européenne, comme le Parti communiste sud-africain dont les cadres sont blancs (il réussit cependant assez vite à attirer des militants noirs280). Le Parti communiste algérien est quant à lui formé à l’origine en tant que section du PCF en Algérie française : ce n’est que très progressivement qu’il acquiert une certaine autonomie et s’ouvre à des indigènes musulmans281.

        Assez vite, dans le courant des années 1920, l’Internationale communiste réduit ses activités en direction des peuples extra-européens et colonisés, dont elle juge le potentiel révolutionnaire insuffisant et l’orientation trop réactionnaire282. Les « déviations » comme celle de Sultan-Galiev sont réprimées. Dès 1921, la Russie signe avec le Royaume-Uni un accord commercial, qui comporte une clause par laquelle elle s’engage à s’abstenir de toute propagande qui pourrait nuire aux intérêts britanniques en Asie. Les Soviétiques s’emploient ensuite principalement, en Asie, à instrumentaliser les mouvements nationaux, ou du moins à choisir lesquels doivent être soutenus. Malgré les protestations de militants issus de pays colonisés — comme Nguyễn Ái Quốc, M.N. Roy ou le Malais Tan Malaka — le Komintern s’en tient à une position européocentriste, en considérant que seul l’Occident est à même de mener à bien une « révolution sociale », tandis que les mouvements orientaux sont voués à ne mener que des « révolutions nationales »243.

        À partir de 1928, Staline concentre l’essentiel de son attention sur l’Europe. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale, et notamment à partir de la victoire des communistes chinois en 1949, que l’URSS fait le choix d’une politique ouvertement tiers-mondiste en soutenant fortement les mouvements de libération nationale dans le contexte de la décolonisation282.

        Tendances communistes minoritaires
        Articles connexes : Gauche communiste, Luxemburgisme et Communisme de conseils.

        Statue du poète néerlandais Herman Gorter, figure de la gauche communiste, à Bergen aan Zee.
        Dans le même temps, des dissensions persistent dans le camp communiste face à l’autoritarisme des conceptions léninistes, tout particulièrement en ce qui concerne le rôle dirigeant du Parti et le devoir d’obéissance aux consignes du Komintern. Une partie de ces dissidences constituant la mouvance dite de la Gauche communiste : certains militants marxistes, qui se réclament du luxemburgisme — c’est-à-dire des idées de Rosa Luxemburg — prônent la prise en main du prolétariat par lui-même, via notamment des conseils ouvriers, plutôt que par des partis politiques. Le néerlandais Anton Pannekoek, qui s’affirme comme l’un des principaux théoriciens du communisme de conseils, est exclu du Komintern en 1921. Herman Gorter l’est à son tour pour avoir publié Lettre à Lénine, texte dans lequel il dénonçait l’absence de liberté au sein des partis, ainsi que la pratique de ceux-ci283,284. Paul Levi occupe un temps la présidence du KPD : fidèle à l’héritage de Rosa Luxemburg dont il a été le compagnon, il se montre méfiant vis-à-vis des directives de l’Internationale ; mais, contesté en interne par un ensemble d’adversaires, il quitte la direction du Parti dès le début de 1921. Quelques mois plus tard, il est exclu du Parti pour avoir critiqué le rôle des envoyés du Komintern lors de la tentative de soulèvement de mars. Levi fonde ensuite le courant Communauté de travail communiste, qui constitue une première scission du KPD, puis finit par réintégrer le SPD285,219. Toujours en Allemagne, Herman Gorter fonde le Parti communiste ouvrier d’Allemagne (KAPD), qui regroupe les « conseillistes » du KPD. Le KAPD et différents groupes dans la mouvance de la gauche communiste se fédèrent en créant en 1922 l’Internationale communiste ouvrière286, mais celle-ci n’a qu’une existence éphémère287. Très critique envers le « capitalisme d’État » soviétique où les travailleurs ne contrôlent pas plus les moyens de production que sous l’ancien régime, les « conseillistes » dénient toute légitimité aux partis, considérant que les structures ne peuvent qu’être temporaires et que c’est à la classe ouvrière dans son ensemble de faire la révolution. Des groupes conseillistes apparaissent notamment en Allemagne, mais le communisme de conseils, qui n’a, par définition, pas vocation à s’incarner dans des organisations, est historiquement vaincu dès 1921288. Le « luxemburgisme », malgré son aura auprès de certains intellectuels et militants, n’a qu’une influence réduite et c’est plutôt le trotskisme qui incarne, par la suite, un courant communiste dissident possédant un relatif rayonnement289.

        En France, l’un des fondateurs du parti communiste, Ludovic-Oscar Frossard, le quitte au début de 1923. Lui et ses partisans rejoignent un groupe dissident, l’Union socialiste communiste ; il finit par revenir à la SFIO dès 1924290,291. Devant l’évolution du régime soviétique et la « bolchévisation » des partis, des figures venues du syndicalisme révolutionnaire — comme en France Alfred Rosmer et Pierre Monatte — s’éloignent également du Komintern dans les années 1920288. L’italien Amadeo Bordiga adopte lui aussi des positions « de gauche », mais de l’intérieur du Komintern dont il demeure membre durant les années 1920292.

        Par ailleurs, en Allemagne, des militants comme Ernst Niekisch — qui avait participé à la république des conseils de Bavière — tentent une synthèse entre nationalisme prussien et bolchevisme : cette tendance, surnommée le « national-bolchevisme », ne donne pas naissance à un mouvement politique d’envergure notable, mais séduit certains cercles intellectuels et des associations de jeunesse, ainsi que la gauche du Parti nazi. Niekisch, devenu nationaliste par hostilité à la politique pro-occidentale du gouvernement de Weimar, considère le marxisme soviétique comme un déguisement utilisé par le nationalisme russe pour mieux affronter le capitalisme occidental et salue en Staline le seul vrai héritier de Lénine293,294,295.

        Réorganisation du Komintern

        Nikolaï Boukharine.
        Au cours des années 1920, l’Internationale communiste s’emploie à homogénéiser le fonctionnement des partis communistes nationaux selon le modèle bolchevik en surveillant à la fois leur appareil et leur conformité idéologique. Si de nombreux cadres étrangers — par ailleurs souvent exilés de leurs pays — participent aux instances de l’IC, comme le Finlandais Otto Wille Kuusinen, l’Italien Palmiro Togliatti, le Hongrois Mátyás Rákosi, le Suisse Jules Humbert-Droz ou le Bulgare Georgi Dimitrov, les principaux responsables de l’organisation sont, jusqu’en 1934, des Soviétiques (Zinoviev, Boukharine, Molotov puis Manouïlski). Les cadres d’Europe occidentale sont relativement peu nombreux à gravir la hiérarchie de l’IC, le Français André Marty étant un contre-exemple296.

        Des émissaires du Komintern, comme Eugen Fried en France dans les années 1930, sont envoyés conseiller les cadres communistes des partis nationaux. En 1924, le cinquième congrès de l’Internationale ouvre la phase dite de « bolchevisation » des partis, qui vise, après l’échec des révolutions européennes, à réorganiser l’action des partis en entreprise, à structurer les cellules locales et à renforcer la discipline idéologique, afin que les partis, encore faibles pour la plupart sur les plans électoral et organisationnel, soient aptes à saisir les prochaines occasions révolutionnaires. La réalisation hâtive de la bolchevisation, en 1924-1925, cause des remous dans la plupart des partis communistes296,236.

        L’Internationale communiste crée au fil des années un ensemble de structures destinées à devenir des organisations de masse pouvant concurrencer les mouvements de la social-démocratie. À la suite de son troisième congrès en 1921, l’IC fonde l’Internationale syndicale rouge (ISR, dite également Profintern), destinée à porter la parole communiste dans le monde du travail. La création de l’ISR se situe dans le contexte du changement de stratégie qui a suivi l’échec de la vague révolutionnaire en Europe. La rupture de plus en plus prononcée avec les libertaires, puissants dans le syndicalisme, impose de se trouver d’autres relais parmi les travailleurs. À sa création, l’ISR revendique des représentations dans 41 pays et des liens avec 17 millions de syndiqués, chiffres apparemment très exagérés ; l’organisation hésite en outre entre créer de nouvelles organisations ou travailler à l’intérieur des syndicats réformistes. Les résultats obtenus par l’Internationale syndicale rouge sont très mitigés et elle ne parvient réellement à marquer des points qu’en France, grâce à l’adhésion en 1922 de la CGTU, dont l’Internationale communiste s’assure bientôt le contrôle297. L’allemand Willi Münzenberg, spécialiste de l’agitprop, est l’un des principaux animateurs et concepteurs des structures annexes de l’Internationale communiste, qui comptent notamment avec les années l’Internationale des jeunes communistes, l’Internationale paysanne rouge (Krestintern), le Secours rouge international (MOPR), le Secours ouvrier international, Les Amis de l’URSS ou la Ligue contre l’impérialisme et l’oppression coloniale298.

        Échecs du mouvement communiste
        En Europe
        Articles connexes : Insurrection du 23 septembre 1923 (Bulgarie) et Octobre allemand.

        Publication en langue anglaise de l’Internationale communiste.
        Malgré l’inquiétude qu’elle suscite chez ses adversaires à travers le monde, l’Internationale communiste ne remporte que peu de succès dans le cadre de ses ambitions révolutionnaires. Au cours des années 1920 et 1930, aucune révolution communiste ne réussit et les communistes échouent par ailleurs à endiguer la montée des mouvements fascistes et assimilés299. Le coup de force des communistes allemands en mars 1921 avait déjà été un échec : en 1923, la tentative d’organiser une insurrection censée être l’« octobre allemand » tourne à la débâcle300,301. Diverses autres tentatives révolutionnaires se soldent également par des fiascos. Après sa dissolution, le Parti communiste de Yougoslavie se tourne vers des actions terroristes qui n’aboutissent qu’à l’exclusion de ses députés du parlement et à son interdiction totale. Le PCY entame vingt années de clandestinité : son appareil est presque réduit à néant au début des années 1930302. Le Parti communiste de Finlande, dont les dirigeants sont réfugiés sur le sol soviétique, tente vainement de fomenter des révoltes armées en Finlande186. En septembre 1923, le chef du Parti communiste bulgare, Georgi Dimitrov, organise avec l’aide de l’émissaire du Komintern Vassil Kolarov une insurrection contre le gouvernement : le soulèvement échoue et Dimitrov et Kolarov doivent prendre la fuite, tandis que le PCB est interdit et réprimé. En avril 1925, les communistes bulgares organisent un attentat meurtrier à Sofia, qui entraîne de nombreuses arrestations dans leurs rangs303.

        Au Portugal, l’activisme du Parti communiste portugais n’aboutit qu’à son interdiction en 1926, par le régime de la Dictature nationale ; le PCP entre dans la clandestinité, situation qui se prolonge ensuite durant des décennies sous l’Estado Novo de Salazar. Le Parti communiste d’Italie est parcouru de divisions en pleine ascension du fascisme : Antonio Gramsci parvient à faire mettre en minorité la ligne d’Amadeo Bordiga qui soutient Trotsky mais, en 1926, le PC italien est interdit par le gouvernement de Benito Mussolini comme tous les autres partis d’opposition. La plupart des chefs communistes italiens, dont Gramsci lui-même, sont emprisonnés : le seul membre de la direction du Parti à échapper à l’arrestation est Palmiro Togliatti, qui se trouvait à Moscou en tant que représentant auprès du Komintern. Il devient dès lors secrétaire général du PC italien en exil304,305. Durant son emprisonnement, Gramsci se consacre à l’élaboration d’une œuvre théorique hétérodoxe, s’éloignant de l’économisme traditionnel des marxistes et mettant l’accent sur le rôle de la culture et des arts : les Cahiers de prison de Gramsci, publiés après-guerre, feront ensuite de lui, post mortem, un penseur marxiste très influent306,307. À Chypre, en 1931, après la rébellion contre les autorités coloniales britanniques, le Parti communiste est interdit en même temps que les autres groupes ayant participé à la révolte265. En 1936, le Parti communiste de Grèce profite d’importants mouvements sociaux pour préparer, en accord avec les syndicats, une grève générale. Mais, le 4 août, à la veille de la grève, le général Metaxás instaure une dictature avec le soutien du roi Georges II : des milliers de communistes grecs sont arrêtés308.

        En Asie du Sud-Est
        Aux Indes orientales néerlandaises, le Parti communiste indonésien (PKI) suscite des émeutes insurrectionnelles en novembre 1926 et janvier 1927. La répression mise en œuvre par les autorités coloniales néerlandaises aboutit au démantèlement et à l’interdiction du PKI, dont les cadres dirigeants sont emprisonnés ou contraints à l’exil309. En Indochine française, en 1930, à la faveur d’une grave famine au nord de l’Annam, le Parti communiste indochinois mobilise les paysans, mais la Sûreté générale réprime rapidement le mouvement et multiplie les arrestations de militants communistes310.

        En Amérique latine
        Article connexe : Soulèvement communiste de 1935 au Brésil.
        En 1932, au Salvador, Agustín Farabundo Martí mène, sans l’aval du Komintern, une insurrection paysanne contre le régime militaire du général Martínez : la répression de la révolte débouche sur un terrible massacre — la matanza — au cours duquel périssent environ 20 000 paysans ; les principaux dirigeants communistes salvadoriens sont exécutés311. En 1935, au Brésil, Luís Carlos Prestes organise un soulèvement communiste qui échoue totalement et n’aboutit qu’à la décapitation du Parti communiste brésilien312.

        Début de la guerre civile chinoise
        Articles connexes : Massacre de Shanghai (1927) et Guerre civile chinoise.
        L’un des plus graves échecs de l’Internationale communiste a lieu en Chine, où le Parti communiste chinois a suivi la consigne d’alliance avec le Kuomintang et d’infiltration de ce parti nationaliste. Alors que l’expédition du Nord est lancée par le Kuomintang pour soumettre les seigneurs de la guerre, les communistes participent à l’opération de reconquête du pays et s’attirent de nombreux sympathisants dans la population, jouant un rôle décisif dans la prise de contrôle de Shanghai. Mais en avril 1927, Tchang Kaï-chek, que les Soviétiques considéraient comme un allié, réalise un coup de force pour prendre le contrôle du KMT, purger les éléments de gauche de son parti et éliminer les communistes dont il redoute la montée en puissance : le massacre de Shanghaï, suivi d’autres actions de répression, décime les rangs communistes chinois et brise l’alliance PCC-Kuomintang. Mikhaïl Borodine et M. N. Roy, les émissaires du Komintern en Chine, doivent prendre la fuite : les ambitieuses visées soviétiques en Chine semblent alors totalement ruinées. Les communistes chinois ne désarment cependant pas et, lors du soulèvement de Nanchang, une partie des soldats et officiers communistes de l’Armée nationale révolutionnaire du Kuomintang, parmi lesquels Zhou Enlai, se rebelle et constitue l’embryon de l’Armée rouge chinoise. Mao Zedong mène quant à lui, sans succès, le soulèvement de la récolte d’automne dans le Hunan et le Jiangxi. La guerre civile chinoise, que les communistes chinois mènent par leurs propres moyens, se poursuit dans les années qui suivent270.

        Stalinisation du communisme international
        Articles connexes : Stalinisme, Histoire de l’URSS sous Staline, Marxisme-léninisme et État communiste.
        Mort et succession de Lénine

        Portait de Joseph Staline par Isaak Brodsky.
        Le 25 mai 1922, Lénine est victime d’une attaque. Il reprend ses fonctions à l’automne. Durant sa convalescence, le président du Conseil des commissaires du peuple s’inquiète des conceptions et de la personnalité de Staline, nommé en avril secrétaire général du Parti communiste, et dont il lui apparaît qu’il concentre désormais entre ses mains un pouvoir excessif. En décembre 1922, il commence à dicter un ensemble de notes, désignées par la suite sous le nom de « testament de Lénine », qu’il envisage de faire lire, ou de présenter lui-même, au congrès du Parti et dans lesquelles il préconise entre autres un remplacement de Staline au secrétariat général par une personnalité moins brutale et plus consensuelle. Mais, le 10 mars 1923, une nouvelle attaque le terrasse et le laisse paralysé et muet313. Le XIIe congrès du Parti s’ouvre quelques semaines plus tard et manifeste une unité de façade ; Trotsky préfère s’abstenir d’attaquer Staline de front. Mais à l’automne, la crise éclate au sein du Parti à la suite d’une proposition, faite au Plénum du Comité central et visant à renforcer la surveillance du Parti pour prévenir d’éventuelles factions. Trotsky envoie le 8 octobre une lettre au Comité central dans laquelle il fustige la « dictature de l’appareil », dénonce la bureaucratisation du Parti communiste et annonce son intention d’en appeler à l’ensemble des militants. Une semaine plus tard, ces idées sont reprises dans une lettre signée par 46 vétérans de la révolution314. Trotsky et ses alliés, qui se réclament de l’héritage léniniste en se baptisant « bolchevik-léninistes », sont également désignés par la suite du nom d’Opposition de gauche315. C’est à cette époque, en 1923-1924 que le terme « trotskystes » se banalise dans le vocabulaire politique pour désigner les partisans — réels ou supposés — de Trotsky, le mot étant tout d’abord principalement utilisé par les adversaires de ce dernier316. Au sein du Politburo, Staline s’appuie notamment sur Zinoviev et Kamenev, inquiets des ambitions de Trotsky : le camp de Staline n’a aucune difficulté à faire condamner par une très large majorité du Comité central la position de Trotsky — connu pour son autoritarisme et se proclamant maintenant apôtre de la démocratie au sein du Parti — et des 46 signataires. La XIIIe conférence du Parti se tient du 16 au 18 janvier 1924, en l’absence de Trotsky malade, et condamne le « révisionnisme anti-bolchevique » et la « déviation anti-léniniste » de l’Opposition de gauche. Des points de règlements, prévoyant des sanctions plus graves pour les factions, sont adoptés, tandis que divers partisans de Trotsky sont envoyés en poste à l’étranger317,318.

        Lénine meurt le 21 janvier 1924. Sur ordre du Politburo, son corps est conservé dans la glace en attendant de pouvoir être embaumé, puis exposé au sein d’un Mausolée construit à cet effet. La personnalité et les écrits de Lénine sont désormais présentés dans des termes quasiment religieux, l’idéologie léniniste, codifiée par Zinoviev et Staline, étant considérée à l’égal d’un texte sacré. Le léninisme est proclamé « idéologie légale exclusive de l’État soviétique ». Pour Boris Souvarine, « désormais, le léninisme sera la rigoureuse observance rétrospective et formelle de l’œuvre léninienne imprimée, valable ou caduque, obscure ou contradictoire. Bible nouvelle découpée en versets comme s’il s’y trouvait autant de réponses définitives à toutes les questions posées par l’histoire ». Staline s’institue « premier auteur classique » de l’idéologie léniniste en publiant Fondements du léninisme, recueil de conférences dans lesquelles il expose un condensé de son cru de la pensée de Lénine. Le terme marxisme-léninisme apparaît avec les années pour désigner la lecture léniniste du marxisme, mise en orthodoxie par Staline319,320,321. L’interprétation stalinienne de la théorie marxiste aboutit à une « pétrification » de celle-ci, où la succession nécessaire des cinq grands « modes de production » aboutit de manière inéluctable à la victoire du socialisme, puis au « communisme », le Parti communiste jouant le rôle de l’avant-garde322 ; le matérialisme dialectique, désormais considéré comme une doctrine à laquelle les sciences elles-mêmes doivent être subordonnées, est décrété philosophie obligatoire de tout communiste323.

        Victoire de Staline sur ses rivaux
        Après la défaite de l’Opposition de gauche et le départ de Trotsky du Conseil des commissaires du peuple en 1925, la « troïka » formée contre Trotsky par Staline, Kamenev et Zinoviev commence à se fissurer. Zinoviev, responsable du Parti à Leningrad, critique notamment la conception de la NEP par Staline et Boukharine. Au XIVe congrès du Parti, en décembre 1925, Kamenev dénonce la « gestion dictatoriale » de Staline ; ce dernier fait cependant approuver son rapport d’activité par le congrès. Une commission, présidée par Molotov, se charge ensuite de réorganiser le Parti à Leningrad : Zinoviev est démis de son poste et remplacé par Kirov. Un front hétéroclite des adversaires de Staline, désigné sous le nom d’Opposition unifiée, se forme alors : il regroupe entre autres Zinoviev, Kamenev, Trotsky, Radek, Antonov-Ovseïenko et différents représentants de l’Opposition ouvrière. Les opposants, dont l’unité est fragile, s’emploient à diffuser leur propagande au sein du Parti mais Staline parvient à réorganiser le Politburo à son avantage : l’activité de l’opposition est surveillée de près par le Guépéou, la police secrète qui a remplacé la Tchéka en 1922. L’Opposition unifiée perd bientôt sa cohésion et en octobre 1926, six de ses dirigeants, dont Trotsky, Zinoviev et Kamenev, publient une déclaration désavouant leurs propres « activités fractionnelles ». Le plenum du Comité central, quelques jours plus tard, sanctionne les opposants désormais discrédités : Trotsky et Kamenev sont exclus du Politburo. Quant à Zinoviev, ses jours à la tête de l’Internationale communiste sont comptés et il est remplacé par Boukharine en décembre. Trotsky tente à nouveau de réorganiser l’opposition l’année suivante mais, le 14 novembre 1927, lui et Zinoviev sont exclus du Parti communiste ; Kamenev est quant à lui exclu du Comité central. Certains opposants, comme Kamenev et Zinoviev, font leur autocritique, Trotsky et la plupart des autres s’y refusant. En janvier 1928, Trotsky est exilé à Alma-Ata avec 30 autres oppositionnels324.

        Défilé du 1er mai, tableau réaliste socialiste d’Isaak Brodsky.
        À l’hiver 1927-1928, le gouvernement soviétique est confronté à la « crise des collectes », une chute catastrophique des livraisons de produits agricoles. Staline a recours à des mesures d’urgences pour remédier à la situation ; il décide alors d’abandonner la coopération avec la paysannerie, qu’il juge responsable de la crise, en mettant fin à la NEP et collectivisant le monde rural, qui devra être réorganisé sous la forme d’exploitations collectives qui constitueraient des « forteresses du socialisme », les kolkhozes (coopératives agricoles) et les sovkhozes (fermes d’État). Le retour à une politique de réquisitions, c’est-à-dire à des pratiques de la guerre civile, crée des résistances au sein du CC : Nikolaï Boukharine conteste notamment les conclusions de Staline en matière économique. En novembre 1928, Staline fait condamner par un vote unanime du Politburo et du CC la « déviation droitière », sans encore attaquer ses adversaires de front. Peu après, en janvier 1929, saisissant l’occasion de la publication par Trotsky d’un appel à la « lutte des communistes du monde entier » contre le projet stalinien, il fait expulser son rival d’URSS pour activités « anti-soviétiques »325,326,327.

        En avril 1929, le Plénum du CC consacre la défaite de l’« opposition de droite » de Boukharine, Rykov et Tomski. Staline fustige publiquement dans un discours le « soutien aux koulaks » de Boukharine. Le plan quinquennal prévoyant la collectivisation de 20 % des foyers paysans et une industrialisation accrue, est adopté ; la NEP appartient définitivement au passé. Boukharine est démis de ses fonctions au Komintern et de la direction du quotidien officiel la Pravda, Tomski de la direction des syndicats et Rykov démissionne de la présidence du Sovnarkom. Boukharine — bientôt également démis du Politburo — et ses partisans sont soumis à une campagne de presse d’une rare violence qui fustige leur collusion avec les « éléments capitalistes » et les « trotskystes ». À l’occasion de la défaite de l’opposition, Staline peut entamer sa politique de « Grand Tournant » sous les apparences de l’unanimité au sein du Parti communiste. Un culte de la personnalité se développe autour de lui : en décembre 1929, à l’occasion de son 50e anniversaire, il est salué comme « le théoricien le plus éminent du léninisme », « le Lénine d’aujourd’hui » et un « génie dont les immenses qualités sont indispensables à la classe ouvrière ». Toute forme d’opposition est désormais bannie du Parti communiste et les « déviationnistes » sont assimilés à des traîtres ; Rykov et Tomski sont contraints à des autocritiques humiliantes328.

        Disposant désormais d’un pouvoir sans limite sur les nominations et révocations des membres de l’appareil soviétique, Staline opère de multiples réorganisations, limogeages et changements d’affectation qui l’assurent de la présence de ses fidèles aux postes-clé329.

        Renforcement du contrôle sur les partis communistes
        Le contrôle sur l’Internationale communiste est également renforcé. Bien que le gouvernement soviétique assure officiellement que le Komintern n’est qu’une organisation « de caractère privé » sur laquelle il n’a aucune prise330, les activités des partis communistes nationaux sont, dans les faits, soumis à une stricte surveillance de la part des envoyés de Moscou331. En 1928, au VIe congrès du Komintern, Staline déclare ouvertement que les intérêts de chaque parti communiste sont subordonnés à ceux de l’URSS : « Est authentiquement révolutionnaire celui qui est prêt à défendre l’Union soviétique sans réserve, ouvertement, inconditionnellement ». En 1929-1930, l’Internationale est fermement reprise en main par des fidèles de Staline comme Dmitri Manouïlski et Viatcheslav Molotov332. L’École internationale Lénine, fondée en 1926 à Moscou, assure dans l’entre-deux-guerres la formation de milliers de cadres de l’IC et la diffusion du modèle politique soviétique333.

        La « bolchevisation » des partis communistes nationaux, entamée dès 1924, entraîne de nombreux conflits à l’intérieur de ceux-ci, avec, au cours des années 1920 et 1930, des évolutions incessantes des structures de direction. Un nombre considérable d’adhérents et de cadres sont mis à l’écart dans tous les partis communistes, par un processus de sélection et de formation au sein des élites dirigeantes334. Les personnalités jugées trop indépendantes qui ne suivent pas d’assez près la ligne dominante sont évincées : Boris Souvarine est exclu par le Komintern dès 1924 pour avoir pris la défense de Trotsky ; il adopte par la suite une démarche d’historien très critique du mouvement communiste335. Le théoricien conseilliste allemand Karl Korsch tente, en 1926, de s’allier à l’italien Amadeo Bordiga, principale figure de la Gauche communiste à faire encore partie du Komintern, pour fédérer les communistes de gauche — soit aussi bien l’aile gauche de partis comme le KPD que les partis sortis du Komintern comme le KAPD — au sein d’une « fraction internationale » qui soutiendrait l’opposition interne en URSS. Sa proposition se heurte à la fois à l’attitude réservée de Bordiga et à l’hostilité des groupes d’ultragauche allemands. L’échec du projet de Korsch, et l’arrestation de Bordiga par le régime fasciste italien — qui prive la gauche du Komintern de sa principale figure — mettent fin à la dernière tentative de constituer une opposition « gauchiste » au sein de la IIIe Internationale336. La gauche du KPD est définitivement vaincue en 1927 ; Ruth Fischer et Arkadi Maslow, cadres dirigeants du Parti communiste d’Allemagne, sont exclus en tant que partisans de Zinoviev. Amadeo Bordiga, libéré mais toujours sous surveillance policière, est finalement exclu en 1930 du PC italien en exil, pour « gauchisme ». Bien que se voulant fidèle à une ligne léniniste, il se pose désormais en opposant à l’URSS, qu’il considère comme un « État capitaliste » ; l’ensemble des différents courants se réclamant de sa pensée est par la suite désigné sous le nom de bordiguisme283. Au sein du Parti communiste français — affaibli par la baisse de ses effectifs et isolé face à la SFIO — l’interdiction de tout droit de critique entraîne des protestations. En 1926, le Komintern réorganise la direction du parti, tout d’abord au profit de Pierre Semard. Le PCF connaît cependant bientôt de nouveaux remous : Henri Barbé et Pierre Célor, membres du Bureau politique, sont exclus pour activités « fractionnelles » en 1931. Un nouveau secrétariat du PC français, composé de Maurice Thorez, Jacques Duclos et Benoît Frachon, est ensuite formé337. La ligne du Komintern, donc de l’URSS et plus précisément de Staline, prime largement sur les intérêts des partis nationaux : quand Ernst Thälmann, dirigeant du Parti communiste d’Allemagne, est destitué par une vote du comité central de son parti pour avoir couvert une affaire de détournement de fonds, l’Internationale communiste impose qu’il soit maintenu à son poste. Ce sont au contraire les adversaires de Thälmann au sein de la direction du KPD qui sont ensuite privés de leurs fonctions338.

        La domination stalinienne sur le mouvement communiste continue d’entraîner des résistances et des scissions au sein des partis nationaux. En 1928, des dissidents du Parti communiste d’Allemagne — dont ses anciens dirigeants exclus, Heinrich Brandler et August Thalheimer — forment le Parti communiste d’Allemagne – opposition ; en 1929, la majorité des cadres du Parti communiste de Suède rompt avec le Komintern et fait sécession en fondant un nouveau Parti socialiste, tandis que les partisans de Moscou restent au PC ; en Espagne apparaissent la Gauche communiste d’Espagne et le Bloc ouvrier et paysan, deux partis opposés au Parti communiste d’Espagne, qui fusionnent en 1935 pour former le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM). Une partie des communistes opposés à la stalinisation du Komintern — dont Brandler et ses partisans, ainsi que le POUM — se regroupent au sein de l’Opposition communiste internationale, basée à Paris. Celle-ci se désagrège cependant au cours des années 1930, pour s’unir en 1938 avec le Centre marxiste révolutionnaire international (ou « Bureau de Londres ») et disparaître au début de la Seconde Guerre mondiale339,340.

        Malgré leurs efforts, les contestataires demeurent une minorité. Dans la plupart de cas, le contrôle exercé par l’URSS, via le Komintern, sur les PC nationaux ne se dément pas durant tout l’entre-deux-guerres341 ; le communisme apparaît, sous sa forme dominante, comme un « système international centralisé à l’intérieur duquel le Parti russe joue un rôle dirigeant »342.

        Politiques staliniennes en URSS : collectivisation, industrialisation et campagnes de terreur
        De la persécution des koulaks aux grandes famines
        Articles connexes : Collectivisation en Union soviétique, Dékoulakisation, Famines soviétiques de 1931-1933, Holodomor et Goulag.

        Monument aux victimes de l’Holodomor à Vychhorod (Ukraine).
        Joseph Staline, ayant désormais les mains libres après l’élimination politique de ses adversaires, se lance dans une politique de collectivisation accrue. Le Plan quinquennal est soumis à une série de révisions à la hausse. Les mauvais résultats agricoles de 1928-1929, qui entraînent des situations de pénurie, et l’échec de la campagne de collectes suivante, sont attribuées par Staline à l’action des « koulaks ». À l’été 1929, la collectivisation est intensifiée pour lutter contre les « capitalistes ruraux ». Staline, dans le cadre de sa politique de « grand tournant », fait adopter un plan irréaliste de croissance industrielle et de collectivisation accélérée343.

        L’une des rares innovations théoriques de Staline, avec le socialisme dans un seul pays321, est l’idée que la lutte des classes est destinée à s’accroître après la « prise du pouvoir par le prolétariat ». Cette conception l’amène à gouverner l’URSS selon une logique de « guerre totale » permanente344. Face aux résistances paysannes à la collectivisation, le dirigeant soviétique décide la « liquidation des koulaks en tant que classe »345. Des classifications abusives et incohérentes de diverses catégories de « koulaks » ou supposés tels sont établies, ouvrant la voie à de multiples abus. Des dizaines de milliers de paysans moyens sont « dékoulakisés », c’est-à-dire arrêtés par le Guépéou et déportés. Entre la fin de 1929 et le début de 1932, près de deux millions de paysans sont déportés, le pic se situant en 1930-1931 avec 1 800 000 personnes envoyées dans des régions inhospitalières (Oural, Sibérie, Kazakhstan…) ou sur des grands chantiers346,347. Les déportations continuent dans les années suivantes. En certaines occasions, comme lors de l’« affaire de Nazino », les transferts de populations sont organisés de telle manière que les déportés, une fois arrivés à destination, sont abandonnés à une mort certaine348.

        À la même époque, le système concentrationnaire soviétique est réorganisé et prend le nom de Goulag, d’après l’acronyme russe signifiant Direction principale des camps qui désigne son administration centrale. De nombreux camps se trouvent dans les régions les plus reculées du pays, notamment en Sibérie et plus particulièrement dans la Kolyma. Initialement créé comme un service rattaché au Guépéou, le Goulag devient un véritable « État dans l’État » à mesure que l’appareil concentrationnaire change d’échelle avec la collectivisation et la dékoulakisation349.

        À l’été 1931, la campagne de collectes enregistre de mauvais résultats, ce qui provoque des réquisitions massives et autoritaires, tandis que les paysans tentent de conserver une partie de leur récolte. Le pouvoir stalinien réprime massivement les récalcitrants : les groupes ethniques et sociaux censés menacer la stabilité du régime sont quant à eux ciblés de manière préventive et collective. La politique suivie par le gouvernement soviétique a des conséquences catastrophiques : une terrible famine ravage plusieurs régions du pays et fait, principalement en Ukraine — république très touchée par les réquisitions — dans le Nord du Caucase et au Kazakhstan, environ 6 millions de victimes350,351. En Ukraine, cette période, désignée du nom d’Holodomor, joue par la suite un rôle fondamental dans la mémoire historique du pays, au point que la thèse d’une famine délibérément provoquée par Staline pour soumettre définitivement une région jugée insoumise est largement répandue. Environ 30 % du groupe ethnique ukrainien disparaît. Si la famine, qui touche plusieurs autres régions soviétiques, ne paraît pas avoir été sciemment provoquée en Ukraine par Staline, le dirigeant soviétique l’a par contre utilisée pour briser la résistance de la paysannerie ukrainienne et le « nationalisme » séparatiste des Ukrainiens. L’appareil du Parti ukrainien est purgé et près d’un million d’Ukrainiens sont déportés352.

        Le Ier Plan quinquennal, dont la variante révisée à la hausse est adoptée en 1929, entraîne une industrialisation intensive en URSS, donnant la priorité à l’industrie lourde. Au cours du Ier Plan, le nombre d’ouvriers en URSS passe de 3,7 à 8,5 millions, beaucoup étant des paysans fuyant la collectivisation. Un vaste prolétariat urbain, souvent déraciné, se forme. Dans le même temps, les autorités favorisent la promotion à grande échelle d’ouvriers à des postes de responsabilité, formant une « intelligentsia technique » tandis qu’est mise en avant la lutte contre les spécialistes « bourgeois » et les « saboteurs ». L’industrie lourde connaît une forte croissance, mais l’industrie légère et la production des biens de consommation sont négligées. L’industrialisation se fait en outre sans tenir compte des coûts et entraîne une forte inflation353.

        Autres transformations de la société soviétique sous Staline
        Photo noir et blanc de Staline entouré de deux jeunes femmes (Pacha Angelina (à gauche) et Maria Demchenko).
        Joseph Staline en 1936 au Xe congrès du Komsomol (organisation de jeunesse du Parti communiste).
        Photo Ivan Shagin
        Si les objectifs économiques sont loin d’être tous atteints, le pouvoir communiste parvient cependant à transformer en profondeur la société soviétique, en favorisant la mobilité sociale, ce qui lui permet de gagner l’allégeance des citoyens qui en bénéficient : de nombreux paysans rejoignent la classe ouvrière tandis que de nombreux ouvriers accèdent à des postes à responsabilité, offrant à leurs familles des possibilités de progression sociale. Un effort important est fourni pour développer l’éducation et l’alphabétisation : la proportion d’adultes sachant lire et écrire passe de moins de 40 % avant la révolution à 95 % pour les hommes et 79 % pour les femmes, bien que les chiffres officiels soient peut-être exagérés. Les groupes ethniques de l’URSS continuent cependant d’avoir un accès inégal à l’éducation, les Russes étant bien plus avancés dans ce domaine que les Ouzbeks, les Tchétchènes ou les Kirghizes174.

        Les droits des femmes sont l’une des principales conquêtes de la révolution : les femmes ont notamment obtenu le droit à exercer un travail salarié. Ces droits connaissent cependant, comme la représentation des femmes dans la propagande officielle, des variations au gré des impératifs politiques : l’avortement, autorisé après la révolution, est à nouveau interdit en juin 1936 dans le cadre d’une politique nataliste souhaitée par Staline354. La place de la femme dans la société et la propagande soviétiques oscille entre d’une part la valorisation de la militante et de la « travailleuse de choc » et d’autre part celle de la maternité, sans évacuer la hiérarchie entre le féminin et le masculin. La société soviétique tend cependant à voir se généraliser le cumul entre maternité et travail salarié, anticipant sur ce point la tendance dans les pays occidentaux355.

        La persécution des religions – notamment, mais pas uniquement, l’église orthodoxe russe – atteint des sommets sous Staline. Outre la propagande antireligieuse que le Parti communiste et ses organisations affiliées – notamment la Ligue des militants athées – se chargent de diffuser, un ensemble de mesures contre la religion est pris : les publications religieuses sont interdites, de même que de multiples célébrations. De nombreux membres du clergé sont soumis à des mesures vexatoires, voire purement et simplement arrêtés et envoyés en camp de travail. Au moment de la grande terreur des années 1930, des dizaines de milliers de prêtres et de fidèles sont exécutés. La pratique religieuse demeure en théorie autorisée, mais la grande majorité des lieux de culte sont fermés de manière arbitraire356.

        Des premières purges staliniennes à la grande terreur
        Articles connexes : Procès de Moscou, Grandes Purges et Déportation des peuples en URSS.

        Monument aux victimes des Grandes Purges, dans le village de Davydovo (Oblast de Moscou).
        Au milieu des années 1930, Staline, autour duquel se développe un culte de la personnalité de plus en plus marqué357, affermit encore son contrôle sur le Parti. Le XVIIe congrès du PC, en 1934, dresse un bilan victorieux du « Grand Tournant » : durant ce « congrès des vainqueurs », Staline est qualifié de « chef des classes ouvrières du monde entier », d’« incomparable génie de notre époque », voire de « plus grand homme de tous les temps et de tous les peuples ». Il obtient néanmoins, à bulletins secrets, moins de voix au Comité central que certains de ses collègues, comme Sergueï Kirov. L’année 1934 alterne de manière contradictoire des périodes de répression et de détente358. Une loi sur la trahison de la patrie, adoptée en juin, prévoit une échelle de sanctions incluant la déportation et la peine de mort, sans définir clairement en quoi consiste la « trahison de la patrie » ; elle étend en outre la responsabilité aux familles des condamnés. Le 1er décembre 1934, Kirov est assassiné, ce qui marque le début de l’une des périodes les plus répressives de l’histoire de l’URSS359. Le dirigeant soviétique vise à épurer la société de ses éléments présumés hostiles au régime, considérés comme des obstacles sur la voie de la construction socialiste ; dans le même temps, il entreprend de débarrasser l’appareil de l’État et du Parti de ses cadres insuffisamment dociles, éliminant ses vieux rivaux et toute personne pouvant potentiellement lui faire obstacle pour ne conserver que des fidèles et des militants qui lui doivent toute leur carrière. Les appareils du Parti sont purgés à Moscou et Léningrad : Zinoviev et Kamenev sont arrêtés pour « complicité idéologique » avec les assassins de Kirov. La responsabilité de Staline lui-même dans le meurtre de ce dernier est couramment postulée, mais n’a jamais pu être prouvée. Cette affaire donne en tout cas au dirigeant soviétique un prétexte pour lancer une nouvelle campagne de terreur360. L’assassinat de Kirov est suivie d’une vague d’arrestations exercées par le NKVD, police politique qui a pris la succession du Guépéou. Le Parti est une nouvelle fois purgé de ses éléments « trotskystes » et « zinoviévistes » réels ou supposés et des dizaines de milliers de personnes « peu sûres » ou présumées « antisoviétiques » sont déportées, notamment sur des critères ethniques (Finlandais, Polonais, Allemands d’Ukraine…)361.

        Les persécutions anti-religieuses sont intensifiées : de plus en plus de lieux de culte sont fermés (la proportion atteindra 95 % en 1940). En 1935-1936, Staline achève de renforcer sa position, en nommant à des postes clés des fidèles comme Anastase Mikoïan, Andreï Jdanov, Nikita Khrouchtchev ou Nikolaï Iejov. Dans le même temps, il s’emploie à réécrire et faire réécrire l’histoire du bolchevisme à sa propre gloire : une filiation directe Marx-Engels-Lénine-Staline est établie, l’histoire du Parti étant désormais présentée comme une longue lutte contre les déviations, au profit de la vraie ligne léniniste incarnée par Staline. L’exploit en 1935 du mineur Alekseï Stakhanov permet par ailleurs de lancer une nouvelle campagne de propagande : 1936 est décrétée « année stakhanoviste »360.

        La propagande s’exerce également sur les terrains culturel et scientifique. Un courant artistique visant à « rééduquer les travailleurs dans l’esprit du socialisme », le « réalisme socialiste », est élaboré par Maxime Gorki, Alexeï Tolstoï et Alexandre Fadeïev : en 1934, Gorki et Jdanov, secrétaire à l’idéologie du Parti communiste, présentent le réalisme socialiste comme le seul courant politiquement acceptable362. Sur le plan scientifique, Staline permet au charlatan Trofim Lyssenko de régner en maître dans le domaine de la génétique ; les champs des autres sciences « dures » sont également touchées par la propagande. Le terme de « lyssenkisme » passe ensuite à la postérité en tant que synonyme de pseudo-science soumise aux impératifs idéologiques363.

        Entre 1936 et 1938, la terreur stalinienne atteint son apogée. En août s’ouvre le premier procès de la série dite des « procès de Moscou », parodie judiciaire à grand spectacle au cours de laquelle seize vétérans bolcheviks, dont Kamenev, Zinoviev et Tomski, sont mis en accusation par le procureur Andreï Vychinski. Les accusés sont contraints de se livrer à des « aveux » dégradants364,365, reconnaissant avoir comploté contre Staline en liaison avec Trotsky et participé à l’assassinat de Kirov ; ils sont tous condamnés à mort, tandis que le procès est l’occasion d’une campagne de propagande à la gloire de Staline et contre la « vermine trotskyste ». En septembre 1936, Iejov est nommé à la tête du NKVD avec pour mission d’achever de démasquer le « bloc trotskyste-zinoviéviste ». En janvier, un second procès de Moscou aboutit à la condamnation de 17 accusés, dont Piatakov et Radek, pour participation à un « centre trotskyste antisoviétique » en liaison avec l’Allemagne nazie et l’empire du Japon. Entre février-mars 1937 et mars 1938, la purge de l’appareil soviétique atteint son apogée : des dizaines, voire des centaines de milliers de cadres de l’économie et du Parti sont destitués ou arrêtés, aussitôt remplacés par une nouvelle génération de promus (celle de cadres comme Brejnev, Kossyguine ou Gromyko). L’état-major de l’Armée rouge est décimé366.

        Le NKVD, sous la direction de Iejov – lui-même minutieusement supervisé par Staline – se livre à une campagne de terreur, d’arrestations et de déportations sans précédent, visant un ensemble très hétérogène d’« ennemis » au sein de la population soviétique, dans le but de mettre en place une bureaucratie civile et militaire entièrement aux ordres et de parachever radicalement l’élimination de tous les éléments « socialement dangereux ». Toute personne suspectée de « mauvaises » origines sociales est une cible potentielle, les fonctionnaires de la police politique travaillant selon un système de quotas à atteindre. Certaines régions, comme l’Ukraine, sont particulièrement touchées. Des émissaires du centre, accompagnés de cadres du NKVD, sont envoyés superviser la purge des appareils communistes de républiques ou de villes données : Beria en Géorgie, Kaganovitch à Smolensk et Ivanovo, Malenkov en Biélorussie et en Arménie, Molotov, Iejov et Khrouchtchev en Ukraine. Outre les militaires, les milieux scientifiques, l’intelligentsia dans son ensemble, le clergé, les « koulaks » ou supposés tels, diverses minorités ethniques, sont ciblés à une grande échelle, les familles des « ennemis du peuple » étant également visées. Sur les seules années 1937 et 1938, le NKVD procède à 1575000 arrestations, aboutissant à 1345000 condamnations à mort et 681692 exécutions, sachant que ces chiffres officiels ne prennent en compte que les morts dûment répertoriés par les autorités locales du NKVD et indiqués ensuite à l’administration centrale367. Les « Grandes Purges » de Staline, également appelées « Grande Terreur », sont par la suite passées sous silence durant des décennies, l’opinion internationale n’ayant eu connaissance que des procès à grand spectacle368.

        Lors du troisième procès de Moscou, 21 personnalités d’envergures diverses, parmi lesquelles Boukharine, Rykov, mais également Iagoda qui dirigeait le NKVD au moment du premier procès, sont condamnées pour un ensemble de complots. Un grand nombre de dirigeants communistes étrangers présents en URSS, et de cadres du Komintern, sont arrêtés et exécutés, à l’image de Béla Kun. Les purges staliniennes déciment notamment les cadres, réfugiés sur le sol soviétique, du Parti communiste de Hongrie, du Parti communiste d’Allemagne, du Parti communiste de Finlande et du Parti communiste de Pologne367,369,370,371,372.

        Durant la même période, la République populaire mongole, État satellite de l’URSS, se livre à une émulation des politiques staliniennes : le Parti, dont Horloogiyn Choybalsan représente la ligne dure, mène durant la période 1937-1939 des purges politiques de grande ampleur – auxquelles s’ajoutent une campagne de persécutions contre le clergé bouddhiste – causant la mort d’environ 100 000 personnes sur une population de 700 000373,374.

        L’élimination d’un trop grand nombre de cadres qualifiés finit cependant par porter préjudice au bon fonctionnement du régime. Aussi, pour éviter un chaos total, les autorités centrales de l’URSS décident-elles début 1938 de « rectifier le tir » : Staline met fin à la terreur vers la fin de l’année. Nikolaï Iejov, blâmé pour les « excès » commis durant les purges, est remplacé par Lavrenti Beria à la tête du NKVD ; il est lui-même, par la suite, arrêté, jugé et exécuté367,375.

        L’ouverture des archives soviétiques permet par la suite aux historiens d’établir des bilans des victimes de la période stalinienne. Robert Conquest, en cumulant les victimes d’exécutions avec les personnes mortes en prison ou dans des camps, évalue le bilan humain de la période des années 1930 à environ 20 millions de morts, directement causées par la répression politique376. Nicolas Werth arrive quant à lui à une estimation d’environ 16 millions 800 000 victimes entre 1929 et 1953, dont 750 000 personnes exécutées sur la seule période 1937-1938377.

        De la ligne « classe contre classe » aux fronts populaires
        Articles connexes : Front populaire (France), Front populaire (Espagne) et Histoire du Parti communiste français.
        Dans les pays occidentaux, la dimension électorale des partis communistes est très inégale au tournant de la décennie 1930. Le Parti communiste d’Allemagne, qui a recruté massivement à partir de 1923 à la faveur de la grave crise économique de la république de Weimar, bénéficie d’une audience importante et apparaît comme le plus puissant d’Europe occidentale378. Le Parti communiste français, bien qu’isolé politiquement et minoritaire à gauche face à la SFIO, dispose de bastions électoraux et d’une réelle implantation en milieu ouvrier grâce à son contrôle de la CGTU ; ses effectifs, ses résultats aux élections et son influence tendent néanmoins à décliner fortement au début des années 1930379. Le Parti communiste tchécoslovaque, bien que relégué dans l’opposition, obtient des scores électoraux satisfaisants. A contrario, le Parti communiste de Grande-Bretagne et le Parti communiste USA ont un électorat réduit et exercent surtout leur influence sur le terrain syndical380,381 ; le Parti communiste du Canada n’a qu’une audience très limitée dans le monde du travail382. Indépendamment de leur poids électoral, les partis tendent à fonctionner comme des « contre-cultures », ou le cas échéant, de « contre-sociétés », marquées par l’intensité de la dévotion militante. Bien que le communisme soit la plupart du temps associé à l’athéisme, l’engagement en son sein est fréquemment comparé, y compris dans de nombreux témoignages de communistes, à une expérience « religieuse »383.

        En juillet 1929, le 10e Plénum de l’Internationale communiste approuve la ligne stalinienne, qui reprend les idées de l’ancienne opposition en pronostiquant une vague révolutionnaire imminente. Manouïlski, Kuusinen et Molotov analysent la dégradation du capitalisme et prévoient une radicalisation des masses ouvrières. Dans cette optique, que la Grande Dépression paraît dans un premier temps confirmer mais qui méconnaît profondément les rapports de force politiques en Occident, les partis communistes sont tenus d’adopter une ligne dite « classe contre classe » et de s’opposer fermement aux partis de gauche modérés pour se distinguer d’eux : le terme de « social-fascisme » est désormais employé pour désigner les forces socialistes et social-démocrates378,384. Au début des années 1930, la social-démocratie fait, dans la propagande communiste, l’objet d’une véritable haine qui conduit notamment à mettre au second plan le péril nazi385. Cette stratégie contribue à priver le mouvement communiste du profit qu’il aurait pu espérer retirer de la crise du système capitaliste dans l’entre-deux-guerres386. Les directions des partis communistes occidentaux suivent les directives du Komintern jusqu’à un aveuglement qui débouche, en Allemagne, sur un résultat catastrophique : alors qu’Adolf Hitler arrive au pouvoir en janvier 1933, l’Internationale communiste continue en février d’affirmer que la victoire des nazis est passagère et que la révolution prolétarienne triomphera bientôt. En France, le PCF continue de prendre les socialistes pour cible principale. Bientôt, le Parti communiste d’Allemagne est interdit, sa direction arrêtée ou en fuite : le parti communiste le plus puissant d’Europe occidentale est détruit en quelques semaines, sans résistance, dans le pays qui devait être le fer de lance de la révolution communiste. De nombreux communistes allemands sont déportés dans les premiers camps de concentration nazis et des milliers d’entre eux sont tués entre 1933 et 1939. Ernst Thälmann, chef du KPD, sera lui-même tué à Buchenwald en 1944378,387,388,389.

        Bannière du Front populaire espagnol.
        En 1934, Dimitrov, convaincu — notamment par son observation des réalités françaises — des avantages d’une alliance des forces antifascistes, entreprend, avec l’aide d’autres cadres du Komintern comme Togliatti, de persuader Staline d’adopter une nouvelle ligne. La nouvelle politique internationale de l’URSS, qui envisage désormais une alliance avec la France et le Royaume-Uni contre l’Allemagne nazie, influe également sur le changement de stratégie du Komintern. En 1935, la consigne de formation de « fronts populaires » contre le danger « fasciste » est officiellement adoptée par l’Internationale communiste, dont Dimitrov prend alors la tête390. L’année suivante, l’Allemagne nazie conclut avec l’empire du Japon une alliance anticommuniste, le pacte anti-Komintern — auquel adhèrent ensuite l’Italie, la Hongrie, puis en 1939 l’Espagne franquiste — donnant un aspect concret à l’opposition entre l’Internationale communiste et les puissances englobées sous le vocable de « fascisme ». L’antifascisme est à nouveau mis au premier plan du discours militant communiste et devient un puissant argument pour attirer des sympathisants. Il ne se limite cependant pas à l’union des forces « démocratiques », et continue de se situer dans la perspective d’une stratégie révolutionnaire : le « fascisme » — pris au sens large du mot — est vu comme une forme politique tardive du capitalisme, son extirpation supposant que soit mis un terme à la domination du capital. Le thème de l’union des « démocrates » contre le « fascisme » — la signification de ces termes connaissant de nombreuses nuances et variations — demeure après 1945 un élément clé de la propagande communiste et se retrouve dans le discours officiel des pays du Bloc de l’Est391.

        L’adoption de la ligne antifasciste permet aux partis communistes, désormais alliés aux sociaux-démocrates, aux libéraux et même à certains milieux religieux, de gagner de nombreux sympathisants392. Alors que les PC n’avaient que moyennement profité de la crise du capitalisme durant la Grande Dépression, qui coïncidait avec la période sectaire « classe contre classe », ils bénéficient au contraire pleinement des tensions internationales. Le danger nazi attire de nombreux électeurs vers les partis qui s’affichent à la pointe de l’antifascisme. Parallèlement, en l’absence de connaissance des réalités soviétiques, l’économie planifiée de l’URSS apparait à beaucoup comme une alternative séduisante aux incertitudes de l’économie de marché, dont le monde a souffert durant la première partie de la décennie à la suite du krach de 1929393. Le communisme, qui avait déjà exercé une séduction au lendemain de la révolution d’Octobre, attire dans les années 1930 un nombre jusque-là inégalé de sympathisants dans les milieux artistiques et intellectuels. Le français Louis Aragon, seul parmi les surréalistes français à être demeuré communiste après 1932, est l’un des rares intellectuels à être admis au sein du groupe dirigeant du PCF394. L’allemand Bertolt Brecht applaudit aux purges staliniennes395. George Bernard Shaw, membre de la Fabian Society, groupe de pensée socialiste proche du Parti travailliste, soutient le régime soviétique dont la dictature lui apparaît justifiée par la nécessité de mettre fin à l’anarchie du profit. Il contribue à convaincre Sidney et Beatrice Webb, également membres de la Fabian Society, qui effectuent en URSS un voyage soigneusement encadré par les autorités soviétiques et publient à leur retour le livre Soviet Communism: A new civilization ? (titre français : Voici l’URSS : Une Nouvelle Civilisation), dans lequel ils font l’apologie du régime stalinien. Deux ans plus tard, lors de la seconde édition anglaise de leur livre, le point d’interrogation est retiré du titre. François Furet juge que l’ouvrage des Webb, « à force de gentillesse d’âme et de crédulité, est l’un des plus extravagants jamais écrits sur le sujet, riche pourtant dans ce registre »396,397. André Gide, initialement séduit par le communisme, fait partie de la minorité d’intellectuels à ne pas se laisser abuser par les autorités soviétiques lors sa visite en URSS : il exprime son désenchantement en 1936 dans son livre Retour de l’U.R.S.S.398.

        Emblème du Parti ouvrier d’unification marxiste.
        Le Parti communiste français, dirigé par Maurice Thorez, adopte la stratégie du front populaire avec détermination399 : dès juillet 1934, le PCF et la SFIO manifestent ensemble pour la première fois depuis la scission du congrès de Tours. Un Front populaire est officiellement formé avec les anciens ennemis socialistes et radicaux. Le PCF engrange de rapides progrès électoraux et consolide de manière spectaculaire son implantation en milieu syndical quand la CGT et la CGTU se réunifient en mars 1936. Le Parti se présente en ordre de bataille aux législatives de mai 1936, remportées par le Front populaire, et par lesquelles les communistes deviennent le deuxième parti de France derrière la SFIO : de « secte stalinienne » aux dimensions nationales, le PCF devient un véritable parti de masse, consolidant son influence sur une classe ouvrière française en pleine mutation. Les adhésions syndicales se multiplient, permettant au PCF de se présenter désormais comme le « grand parti de la classe ouvrière ». Le PCF soutient le gouvernement de Léon Blum sans y participer, ce qui lui permet de s’associer aux acquis du Front populaire (accords de Matignon, congés payés) sans avoir à affronter les critiques que risquent d’entraîner des mesures moins populaires400.

        Le Parti communiste d’Espagne (PCE), dont l’influence a augmenté de manière considérable depuis ses modestes débuts, forme en janvier 1936 un Front populaire avec le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE). Le climat politique est particulièrement tendu, la gauche espagnole étant divisée entre modérés et radicaux : alors que Manuel Azaña, parmi les socialistes, souhaite un vaste rassemblement de centre-gauche, Francisco Largo Caballero, autre dirigeant du PSOE, entretient des contacts avec l’envoyé du Komintern Jacques Duclos et se livre à des surenchères révolutionnaires qui lui valent le surnom de « Lénine espagnol », allant jusqu’à gêner la stratégie unitaire prônée par Dimitrov401. Le Front populaire rassemble, outre le PCE et le PSOE, divers partis de gauche comme le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM, parti communiste anti-stalinien) ou la Gauche républicaine : il bénéficie également du soutien des nationalistes galiciens et catalans comme de la CNT anarchiste. La coalition de la gauche espagnole remporte les élections générales de février 1936. En juillet, un soulèvement, mené par des militaires nationalistes contre le gouvernement du Front populaire, marque le début de la guerre d’Espagne402.

        Un troisième front, en-dehors de l’Europe, remporte une victoire électorale : au Chili, le Front populaire, qui réunit entre autres partis le Parti communiste du Chili, le Parti socialiste du Chili et le Parti radical, accède au pouvoir en 1938 lors de l’élection à la présidence du radical Pedro Aguirre Cerda, ce qui constitue la première participation d’un parti communiste à un gouvernement en Amérique latine403. L’entente entre socialistes et communistes chiliens ne résiste cependant pas au déclenchement de la Seconde Guerre mondiale et à la polémique sur la politique suivie par l’URSS404. Toujours en Amérique latine, le parti communiste de Cuba (qui prend début 1944 le nom de Parti socialiste populaire) est allié avec Fulgencio Batista, dirigeant officieux du pays puis président de la république en titre de 1940 à 1944 : en 1942, Juan Marinello, chef du PC cubain, devient ministre sans portefeuille405.

        La stratégie des front populaires est également appliquée en Asie : c’est le cas en Chine où le PCC est poussé à s’allier à nouveau avec le Kuomintang ; mais également aux Indes où le Parti communiste d’Inde, qui avait jusqu’ici surtout milité pour une révolution de type soviétique et la conquête immédiate de l’indépendance, est repris en main par le Komintern qui lui enjoint de faire cause commune avec les nationalistes du Congrès247.

        Opposition trotskyste
        Articles connexes : Trotskisme et Quatrième Internationale.

        Léon Trotsky en 1929.
        Exilé d’URSS — il est privé en 1932 de sa nationalité soviétique — établi successivement en Turquie, en France, en Norvège puis, à partir de janvier 1937, au Mexique, Léon Trotsky tente de définir une stratégie contre la politique stalinienne, dont il conteste d’ailleurs souvent moins les principes que la pratique406. L’ancien dirigeant bolchevik correspond avec un réseau de sympathisants, qui créent dans divers pays des organisations aux effectifs modestes : en France, où se trouve l’un des foyers les plus actifs de militants trotskystes, la Ligue communiste est animée entre autres par Pierre Naville, Pierre Frank, Raymond Molinier, Yvan Craipeau ou Alfred Rosmer407. Des groupes trotskystes apparaissent également très tôt en Amérique latine, le premier étant constitué au Brésil à la fin des années 1920408. Tout d’abord réticent à créer une nouvelle internationale rivale de l’Internationale communiste, Trotsky prend acte en 1930 de l’absence de réel sursaut anti-stalinien dans la IIIe Internationale. En 1933 sont publiés les « Onze points de l’opposition de gauche », qui comprennent la défense de l’indépendance des « partis prolétariens », la théorie de la « révolution permanente » et le caractère international de la révolution en opposition à la ligne du « socialisme dans un seul pays », le classement de l’URSS comme « État ouvrier bureaucratiquement dégénéré », la nécessité de militer dans des organisations de masse, la condamnation de la ligne « classe contre classe » et enfin le besoin de création d’une nouvelle Internationale. À partir de 1934, Trotsky estime que les forces, modestes, de l’opposition de gauche doivent prendre leur place dans le front antifasciste en entrant dans les partis sociaux-démocrates : cette nouvelle orientation pose les bases de l’« entrisme », associé depuis à la stratégie des organisations trotskystes409.

        Un réseau de groupes trotskystes, revendiquant l’héritage de la révolution bolchevik mais opposés à la politique stalinienne, s’organise à travers le monde : une première réunion destinée à préparer la création d’une Quatrième Internationale se tient en février 1934 à Bruxelles, en présence de quatorze délégués410. Trotsky poursuit entretemps un travail de réflexion sur l’histoire de la révolution et la nature du pouvoir en URSS : naguère partisan de la terreur rouge et de l’écrasement des partis opposés au pouvoir bolchevik411, il estime désormais, dans son ouvrage La Révolution trahie (1936), que la démocratisation des soviets est « inconcevable sans le droit au pluripartisme »412. Le trotskysme se positionne dès lors comme un « autre communisme », s’opposant à la version en cours en Union soviétique tout en revendiquant l’héritage léniniste, dont il reprend la tradition des « révolutionnaires professionnels » ; la tendance trotskyste apparaît à ses partisans comme un retour aux sources de la tradition révolutionnaire, tout en ayant la capacité d’attraction des avant-gardes politiques413.

        La formation de l’internationale trotskyste, lente et laborieuse, se heurte à de nombreuses difficultés, notamment les désaccords au sein des groupes et entre ceux-ci : les membres des sections française et américaine se divisent ainsi sur la question de l’entrisme414. Une nouvelle conférence pour la formation de la Quatrième internationale rassemble, en juillet 1936, des délégués de neuf pays : les effectifs des groupes trotskystes sont très inégaux selon les pays (2500 aux Pays-Bas, 1000 aux États-Unis, à peine 150 membres clandestins en Allemagne)415. Au Brésil, les groupes trotskystes sont très actifs et parviennent, notamment après la révolution de 1930, à exercer une influence non négligeable sur le mouvement ouvrier brésilien. Après le soulèvement de 1935, cependant, le gouvernement brésilien réprime l’ensemble des groupes communistes : les trotskystes, comme les autres, sont alors réduits à la clandestinité416. Le groupe trotskyste le plus important demeure la section française, qui souffre cependant de divisions incessantes. Le parti trotskyste français « officiel » est alors le Parti ouvrier internationaliste, fondé après l’exclusion des trotskystes de la SFIO : face à lui existe un mouvement rival qui porte le même nom, animé par Raymond Molinier. Certains trotskystes chassés de la SFIO participent au Parti socialiste ouvrier et paysan dirigé par Marceau Pivert. Staline, pour sa part, surestime – ou affecte de surestimer – la puissance des organisations trotskystes, et dénonce Trotsky comme le maître d’un complot occulte ourdi contre l’URSS415.

        Au cours des années 1930, le parcours politique de Trotsky s’accompagne de tragédies personnelles : les membres de sa famille demeurés en URSS sont décimés ; son fils et principal collaborateur Lev Sedov, qui contribue à coordonner les groupes trotskystes à travers le monde, meurt à Paris en février 1938 dans des circonstances obscures, à la suite d’une opération417. Trotsky est persuadé que son fils a été en réalité assassiné par les services secrets staliniens418. La Quatrième Internationale est finalement fondée en septembre 1938 lors d’une conférence à Périgny, en région parisienne : 21 délégués, venus de 11 pays, adoptent comme document fondateur le « Programme de transition » rédigé par Trotsky. Un agent infiltré du NKVD, Mark Zborowski alias « Étienne », est élu au secrétariat international de l’organisation415. L’Internationale trotskyste demeure parcourue d’intrigues et de divisions, ce qui provoque le départ rapide de certains militants comme Victor Serge419 ; elle est en outre confrontée, à l’approche du second conflit mondial, à la question de savoir s’il convient de prendre ou non la défense de l’URSS420. Le 21 août 1940, Léon Trotsky est assassiné à son domicile mexicain par un agent du NKVD, Ramón Mercader421.

        Guerre d’Espagne
        Articles connexes : Guerre d’Espagne, Brigades internationales, Révolution sociale espagnole de 1936 et Terreur rouge (Espagne).

        Monument commémoratif de la guerre d’Espagne à Glasgow, représentant la députée communiste espagnole Dolores Ibárruri, dite La Pasionaria.

        Membres des Brigades internationales.
        La guerre civile espagnole, précédant la Seconde Guerre mondiale, voit l’alliance antifasciste préconisée par l’Internationale communiste affronter de manière directe les « fascistes » et assimilés. Les premiers mois du conflit voient plusieurs régions espagnoles connaitre de véritables bouleversement sociaux : alors que le soulèvement de juillet semble initialement avoir échoué, l’enthousiasme révolutionnaire amène les milices « prolétariennes », anarchistes, socialistes, communistes ou plus rarement « poumistes », à prendre le contrôle de nombreuses localités, notamment en Catalogne et en Aragon. Dans un climat de « révolution sociale », les exploitations agricoles sont expropriées et l’économie « socialisée » de manière spontanée, plus ou moins contre le gré des directions des organisations ouvrières. La collectivisation des terres confisquées est décrétée par le gouvernement en octobre 1936 : en Catalogne, elle se fait dans la pratique sous l’égide des libertaires ou des militants du POUM. En Aragon, les anarcho-syndicalistes instaurent un régime de « communisme libertaire » dans la plupart des villages. Cette période d’« utopie au pouvoir » s’accompagne de nombreux cas de désordres et d’abus, voire de tyrannies exercées par les milices sur les populations locales422.

        Parallèlement à cette période d’euphorie révolutionnaire se déroule, dans les zones républicaines, une campagne de « terreur rouge », commise à la fois par les communistes et les anarchistes contre toutes les catégories sociales suspectées de « fascisme », ce qui inclut les ennemis politiques réels ou supposés du Front populaire, ainsi que le clergé espagnol, les monarchistes, et plus largement les personnalités « de droite ». Dans certaines villes dominées par les forces de gauche, des « commissions d’enquêtes », généralement connues sous le nom de checas (en référence à la Tchéka), animent des « tribunaux révolutionnaires » qui prononcent les condamnations à mort des partisans de l’insurrection nationaliste. Le gouvernement républicain apparaît initialement dépassé face aux abus de toutes sortes et ce n’est que progressivement que Francisco Largo Caballero, arrivé au pouvoir en septembre 1936, parvient à rétablir un ordre relatif. La terreur rouge espagnole – qui se déroule par ailleurs en parallèle à la terreur nationaliste exercée dans les zones tenues par les troupes de Franco – choque l’opinion publique internationale et contribue à amener les gouvernements français et britannique à choisir la non-intervention. Après la fin 1936, les violences en zone républicaine tendent à diminuer et s’apparentent davantage à une répression politique de type stalinien, exercée par les communistes, non seulement contre des hommes de droite, mais aussi contre les factions minoritaires de l’extrême-gauche espagnole423,424 ; le bilan de la terreur rouge se monte à plusieurs dizaines de milliers de victimes, bien qu’aucun consensus n’existe quant aux chiffres exacts425,426.

        Staline, pour sa part, souhaite s’en tenir à une non-intervention officielle tout en contribuant à empêcher la victoire du camp « fasciste » en Espagne, les nationalistes étant de leur côté soutenus par Hitler et Mussolini : l’URSS envoie en renfort du camp républicain des pilotes de guerre – présentés non comme des troupes officielles mais comme des « volontaires » – de l’armement ainsi que des agents du NKVD et du GRU. Maurice Thorez obtient de son côté l’aval du Komintern pour lancer la formation de groupes de volontaires, qui deviennent les Brigades internationales. Celles-ci attirent des communistes de nombreux pays, mais également des sympathisants non-communistes de la République espagnole. Le principal centre de recrutement des Brigades se trouve à Paris, où les volontaires sont encadrés pour l’essentiel par des dirigeants des PC français et italien, dont André Marty (membre du comité exécutif du Komintern) Luigi Longo et Giuseppe Di Vittorio. Le yougoslave Josip Broz, agent du Komintern connu sous le surnom de Tito, s’occupe surtout, pour sa part, des volontaires originaires des Balkans427,428.

        Les Brigades internationales, si elles s’hispanisent au cours du conflit, fonctionnent dans les premiers temps de la guerre comme une force armée semi-autonome dépendant en grande partie du Komintern. Juan Negrín, qui succède à Largo Caballero en mai 1937, poursuit le rétablissement de l’ordre sur le plan intérieur et adopte une politique moins marquée à gauche, revenant notamment sur le décret de collectivisation des terres confisquées. Les communistes soutiennent ce retour à l’ordre qui leur paraît indispensable pour assurer la victoire du camp républicain et en profitent pour régler leurs comptes avec leurs adversaires d’extrême-gauche : les unités sous commandement communiste participent au démantèlement des fermes collectives et à la mise au pas des anarchistes et du POUM. Le conflit espagnol est ainsi marqué par une « guerre civile dans la guerre civile », interne au camp républicain. Les communistes réalisent des purges sanglantes contre les anarchistes et le POUM, notamment en Catalogne où de véritables batailles rangées ont lieu en avril-mai 1937 : anarchistes et poumistes sont défaits et le chef du POUM, Andreu Nin, est emprisonné avant d’être tué par une équipe de membres des Brigades internationales, dirigée par un agent soviétique. La Guerre d’Espagne s’achève en 1939 par la victoire des nationalistes et la mise en place du régime franquiste. Les communistes espagnols entament une longue période de clandestinité ou d’exil429,428,430. Les autres PC occidentaux retirent cependant une certaine aura morale de l’imaginaire héroïque de la guerre d’Espagne et de l’aventure des Brigades internationales431.

        Situation en Chine
        Longue marche
        Article connexe : Longue Marche.

        Carte de la Longue Marche des communistes chinois.

        Étendard de l’Armée rouge chinoise, future Armée populaire de libération.
        En Chine, où se déroule depuis 1927 une guerre civile entre communistes et nationalistes, le Parti communiste chinois dispose d’un ensemble de bases territoriales, dénommées « soviets », dont la plus importante se trouve dans le Jiangxi. Des purges et des campagnes de terreur contre les paysans rétifs à la politique communiste sont exercées dans les zones tenues par le PCC, plusieurs années avant la grande terreur stalinienne en URSS : environ 186 000 personnes auraient été tuées hors combats dans le Jiangxi, entre 1927 et 1931432. Le 7 novembre 1931, le Parti communiste chinois proclame l’union des territoires discontinus qui se trouvent sous son contrôle, au sein de la République soviétique chinoise dont la présidence est confiée à Mao Zedong. Ce dernier développe à l’époque sa notion de « guerre populaire » via la mobilisation et la militarisation du peuple ; la base du Jiangxi est conçue comme la matrice d’un futur État communiste chinois. Dès 1930, Tchang Kaï-chek lance des campagnes d’extermination contre les « bandits communistes » et tente, d’abord sans succès jusqu’en 1933, d’anéantir leurs bases433.

        Le Komintern, considérant Mao comme trop indépendant, entreprend de le marginaliser au profit du groupe dit des « 28 bolcheviks », des militants communistes chinois formés à l’université Sun Yat-sen de Moscou434. Mais la donne est bouleversée quand les troupes de Tchang Kaï-chek parviennent à détruire le Soviet du Jiangxi : Mao Zedong, l’Armée rouge chinoise et plusieurs dizaines de milliers de communistes chinois, doivent entamer en octobre 1934 la Longue Marche. Ce périple les mène un an plus tard dans la base du Shaanxi, où Mao établit son nouveau quartier général à Yan’an. Sur 80 000 communistes chinois ayant pris part à la Longue Marche, 8 000 seulement arrivent à destination. Si son contrôle sur le Parti communiste chinois n’est pas encore total, Mao resserre le noyau dirigeant autour de lui, au détriment des cadres soutenus par l’URSS. Il retire un grand prestige personnel de l’épisode de la Longue Marche, qui est utilisé par la suite pour bâtir un mythe politique autour de sa personne, et du communisme chinois en général435,436.

        Guerre contre le Japon et ascension de Mao
        Articles connexes : Maoïsme et Guerre sino-japonaise (1937-1945).

        Mao Zedong (à droite) et Zhang Guotao à Yan’an.
        Parallèlement, l’empire du Japon poursuit ses visées expansionnistes en Chine, envahit la Mandchourie en 1931 et déclenche un conflit à Shanghai en 1932. Tchang Kaï-chek privilégiant la lutte contre les communistes à celle contre les Japonais, l’un de ses généraux, Zhang Xueliang, le prend en otage pour l’obliger à négocier avec les communistes et former avec ceux-ci une alliance contre le Japon. Malgré les réticences de Mao, et sur l’insistance du Komintern qui applique également en Asie sa stratégie des fronts populaires, l’accord de Xi’an aboutit à la formation d’un deuxième front uni entre le Kuomintang et le Parti communiste chinois437.

        Bénéficiant de cette trêve avec les nationalistes, Mao en profite pour développer à Yan’an sa version personnelle du marxisme, dont il a eu le temps, en 1936, d’achever de lire les ouvrages classiques. Il entreprend de concevoir une forme « sinisée » de la pensée marxiste, dont il mêle les concepts à des notions issues de la philosophie chinoise et à des idées tactiques adaptées aux réalités locales. Mao bâtit progressivement sa propre doctrine, connue en Occident sous le nom de maoïsme et en Chine sous le nom de « pensée Mao Zedong ». Sur la base des réalités chinoises, il détermine le rôle essentiel du monde rural et du sentiment nationaliste dans la révolution chinoise ; il énonce également le concept de « Nouvelle démocratie », doctrine prônant un front uni qui engloberait tous les Chinois qui se rallieraient à la cause du PCC, ce qui permet de justifier sur le plan théorique l’alliance avec le Kuomintang, mais induit également l’idée que le PCC pourra ensuite gouverner seul sans le KMT438. Mao applique dans les territoires tenus par le PCC une politique officiellement fondée sur des principes égalitaires. Sur le plan de l’organisation du Parti, il entreprend de lutter contre le « subjectivisme », le « sectarisme » et le « formalisme de parti », soit l’excès de dogmatisme coupé des réalités et les factions nuisant à l’unité du mouvement439. Pour la conquête du pouvoir, Mao vise la mobilisation permanente de la population et à l’emploi des tactiques de guérilla ; son contrôle de la paysannerie de la Chine du Nord lui fournit dans la pratique un atout essentiel440,438.

        En 1937, l’empire du Japon passe à la guerre ouverte contre la république de Chine, déclenchant la seconde guerre sino-japonaise. Les troupes communistes, dirigées notamment par Peng Dehuai et Zhu De, participent aux combats contre les Japonais aux côtés des nationalistes, mais ces derniers supportent l’essentiel de l’effort de guerre, tandis que les communistes se livrent surtout à des actions de guérilla et ne perdent pas de vue la consolidation de leurs propres forces, afin de pouvoir vaincre plus tard leurs alliés du moment441. La participation à la guerre contre les Japonais permet aux communistes chinois de mobiliser les masses populaires dans les campagnes et d’affermir leur pouvoir, non dans les villes mais dans les villages, où vit la majorité de la population chinoise442. En 1937, l’Internationale communiste envoie à Yan’an Wang Ming, protégé de Dimitrov et chef de file des communistes chinois formés à Moscou. Mao laisse dans les premiers temps une prééminence de façade à Wang Ming, qui tente de renforcer la politique de front uni avec les nationalistes. Il impose cependant très vite son autorité aux dépens de Wang Ming, en gagnant à sa cause Kang Sheng, chef de la police politique, et Liu Shaoqi, chef du bureau de la Chine du Nord qui couvre les principales bases communistes. Dès 1938, Staline reconnaît Mao comme principal interlocuteur parmi les communistes chinois. En 1942, Mao et Liu Shaoqi éliminent la plupart de leurs adversaires au sein du Parti communiste chinois en lançant une « campagne de rectification ». L’année suivante, Mao est élu au poste de président du PCC, créé pour l’occasion. En avril-juin 1945, le septième congrès du PCC exalte la « pensée Mao Zedong » et affirme la primauté absolue de son auteur443,444.

        Communisme dans la Seconde Guerre mondiale
        URSS dans la guerre
        Article détaillé : Histoire de l’Union soviétique pendant la Seconde Guerre mondiale.
        1939–1941 : pacte avec l’Allemagne nazie
        Articles connexes : Pacte germano-soviétique, Campagne de Pologne (1939), Massacre de Katyń et Guerre d’Hiver.

        Signature du pacte germano-soviétique.
        Alors que Hitler concrétise ses projets expansionnistes en Europe, Allemands, Français et Britanniques perçoivent que l’URSS, en pleine période de purges, n’a pas la possibilité de jouer immédiatement un rôle décisif dans les relations internationales. Les Soviétiques, de leur côté, perdent leurs dernières illusions sur la politique de sécurité collective à la suite des accords de Munich. Préoccupée par la signature du pacte anti-Komintern entre l’Allemagne, l’Italie et le Japon, l’URSS cherche à éviter d’être prise en tenaille et multiplie les ouvertures envers l’Allemagne tout en poursuivant des négociations avec les démocraties occidentales. En 1938 et 1939, l’Armée impériale japonaise réalise des incursions via le Mandchoukouo sur les territoires de l’URSS et de la Mongolie : elle affronte l’Armée rouge dans de violents combats, la bataille du lac Khassan de juillet à août 1938, puis la bataille de Khalkhin Gol à partir de mai 1939. Si les incidents frontaliers tournent à l’avantage des Soviétiques et débouchent sur une trêve avec le Japon le 15 septembre 1939, ils achèvent de convaincre le gouvernement de l’URSS de la nécessité d’éviter l’encerclement du pays. Les perspectives d’une alliance avec le Royaume-Uni et la France s’étant éloignées, Staline prend la décision, en consultation avec Molotov et sans prévenir le Commissariat aux affaires étrangères, de conclure un traité de non-agression avec l’Allemagne nazie. Le 23 août 1939, le pacte est signé avec le ministre des affaires étrangères allemand Joachim von Ribbentrop et rendu public le lendemain, créant la stupeur dans le monde entier. Une clause secrète du traité délimite les zones d’influence allemandes et soviétiques en Europe de l’Est et prévoit notamment un partage de la Pologne, à qui l’URSS souhaite reprendre les portions d’anciens territoires ukrainiens et biélorusses445. Durant la période 1939–1941, l’URSS et le Reich multiplient les échanges commerciaux et les gestes d’amitié446. Plusieurs centaines de communistes allemands réfugiés en URSS sont livrés aux nazis447,392.

        Staline transmet à Dimitrov des instructions destinées aux partis de l’Internationale communiste, leur intimant l’ordre de dénoncer un conflit en Europe de l’Ouest comme une guerre « impérialiste » et de refuser de prendre parti. Le pacte germano-soviétique provoque une onde de choc au sein du mouvement communiste mondial, qui suivait jusque-là scrupuleusement les consignes anti-hitlériennes du Komintern. Les directions de certains partis, comme le Parti communiste de Grande-Bretagne, connaissent une période de tourmente interne ; d’autres, comme celle du Parti communiste français, font le choix de l’obéissance. La soumission des dirigeants communistes français aux ordres de l’URSS n’empêche pas une grande partie des élus et militants du PCF de quitter le Parti ; la CGT décrète l’exclusion de tous ses militants qui ne désavoueraient pas le pacte germano-soviétique. Le 26 septembre, le gouvernement d’Édouard Daladier dissout le PCF et toutes les organisations liées au Komintern sur le sol français448,449. L’année suivante, en août 1940, le gouvernement suisse interdit aussi bien le Parti communiste suisse que le Mouvement national suisse (parti pro-nazi), afin de préserver sa neutralité450.

        Le 1er septembre 1939, l’Allemagne envahit la Pologne, déclenchant la Seconde Guerre mondiale. Le 17, face à l’effondrement de la résistance polonaise, l’Armée rouge passe à son tour à l’attaque et envahit l’Est de la Pologne. Plus de 30000 prisonniers Polonais, en majorité des officiers, fonctionnaires et policiers, sont exécutés au printemps 1940, dans divers sites en Pologne ou en URSS, conformément à une directive secrète de Beria approuvée par Staline. Le massacre de Katyń, au cours duquel périssent plus de 20 000 officiers de l’armée polonaise, restera par la suite emblématique de cette vague d’assassinats451,452.

        En application du protocole secret, l’URSS impose, peu après l’invasion de la Pologne, des « traités d’assistance mutuelle » à l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie. La Finlande repousse par contre les exigences territoriales soviétiques : le 29 novembre, au prétexte d’un incident de frontière, l’URSS dénonce son pacte de non-agression avec la Finlande et déclenche les hostilités. Un « gouvernement populaire de la République démocratique finlandaise », dirigé par Otto Kuusinen et quelques communistes finlandais exilés depuis longtemps en URSS, est proclamé à Terijoki, sur les territoires pris par les Soviétiques : il entreprend de lever une « armée populaire », dont les effectifs n’excèdent cependant pas les 10000 hommes. L’URSS est exclue de la SDN. La « Guerre d’Hiver » contre la Finlande s’avère cependant très coûteuse en hommes pour l’Armée rouge : les troupes finlandaises, pourtant très inférieures en nombre, résistent bien mieux que prévu. La paix est conclue en mars 1940 par le traité de Moscou : la Finlande cède à l’URSS la région de Vyborg et l’essentiel de la Carélie, tout en évitant l’invasion totale. Bien que victorieux pour l’Union soviétique, le conflit a révélé l’état d’impréparation de l’Armée rouge. Les territoires conquis par l’URSS sont incorporés à la République socialiste soviétique carélo-finnoise. À l’été 1940, l’URSS envahit l’Estonie, la Lituanie et la Lettonie, accusées d’avoir violé les pactes d’assistances mutuelles : des « gouvernements populaires » sont imposés dans les trois pays baltes, qui sont ensuite incorporés dès le mois d’août à l’Union soviétique451,453,454.

        Attaque allemande et guerre totale en URSS
        Articles connexes : Front de l’Est (Seconde Guerre mondiale), Opération Barbarossa, Bataille de Moscou, Siège de Léningrad, Bataille de Stalingrad et Bataille de Koursk.

        Mémorial érigé en novembre 1945 à Berlin par les Soviétiques, en hommage aux soldats de l’Armée rouge morts durant la « Grande Guerre patriotique ».
        Dès l’été 1940, les relations germano-soviétiques connaissent une première dégradation, alors que l’URSS observe avec inquiétude les victoires militaires allemandes sur le front de l’Ouest. L’URSS joue l’apaisement en proposant en vain d’adhérer au pacte tripartite. En avril 1941, les Soviétiques remportent un important succès diplomatique en signant avec le Japon un pacte de neutralité, destiné à prémunir l’URSS d’une attaque sur le flanc asiatique. Alors que Hitler étudie depuis juillet 1940 un plan d’invasion de l’URSS, Staline choisit de continuer de traiter l’Allemagne nazie en puissance amie. Si le dirigeant soviétique croit la guerre avec l’Allemagne inévitable à terme, il tente d’éviter un conflit le plus longtemps possible et se méprend totalement sur la volonté d’Hitler d’attaquer dès 1941 ; dès lors, il ignore les messages qui le préviennent de l’imminence d’une offensive allemande et refuse que ses généraux préparent un plan de défense du pays. Le 22 juin 1941, les autorités soviétiques sont prises de court par l’invasion du territoire soviétique455,456,457.

        L’Armée rouge, mal préparée et dont la hiérarchie a été décimée par les purges staliniennes, subit durant les premiers mois du conflit des pertes effroyables. Les Soviétiques sont forcés d’abandonner des pans entiers de leur territoire devant l’attaque allemande ; dans les régions concernées, le NKVD massacre avant l’évacuation des dizaines de milliers de prisonniers politiques. Cependant, malgré ses succès militaires initiaux, Hitler a mal calculé en misant sur l’isolement de l’URSS. En effet, le jour même[réf. souhaitée] de l’invasion allemande, Winston Churchill annonce que le Royaume-Uni soutiendra l’État soviétique dans son combat contre l’Allemagne et ses alliés de l’Axe (outre l’Allemagne, l’URSS est attaquée par l’Italie, la Hongrie, la Roumanie, la Slovaquie, la Croatie, mais aussi la Finlande qui mène une « guerre de continuation » pour récupérer les territoires perdus en 1940). Une alliance soviéto-britannique est signée dès l’été. Les États-Unis soutiennent quant à eux l’URSS dans le cadre du programme Lend-Lease. La résistance soviétique parvient à ralentir l’avance allemande ; dès le mois d’août, Staline décrète que toute personne se rendant à l’ennemi sera punie de mort. Dans les territoires de l’URSS envahies lors de l’attaque allemande, les occupants sont tout d’abord accueillis de manière relativement favorable en Ukraine ou en Biélorussie, voire parfois comme des libérateurs dans les pays baltes. Hitler, qui considère les Slaves comme des « sous-hommes », n’envisage cependant que le « colonialisme intégral » pour les territoires soviétiques : les méthodes d’occupation particulièrement barbares des troupes nazies retournent bientôt les populations contre les Allemands. Dès 1942, les envahisseurs ont perdu tout crédit auprès des citoyens soviétiques. Menée de manière impitoyable par des généraux efficaces mais très peu regardants sur le coût en vies humaines comme Gueorgui Joukov, l’Armée rouge paie un très lourd tribut au conflit. Les pertes militaires de l’URSS se chiffrent à environ neuf millions. Entre quinze et dix-huit millions de civils soviétiques meurent durant la guerre458,452.

        Face à la menace, Staline fait appel à une propagande non plus uniquement communiste, mais au contraire d’essence très largement patriotique. Dans son premier discours radiodiffusé durant la guerre, le 3 juillet 1941, il s’adresse à la nation en appelant les citoyens soviétiques non plus uniquement « camarades », mais également « citoyens » et « frères et sœurs ». Les valeurs russes, nationales et patriotiques, déjà remises à l’honneur dans la seconde moitié des années 1930, sont pleinement utilisées dans le discours officiel, qui appelle la nation à une « Grande Guerre patriotique » contre l’envahisseur. Le pouvoir s’emploie à susciter un consensus social en relâchant certains contrôles politiques et se rapprochant de l’église orthodoxe, faisant également des gestes envers les musulmans. Dans les kolkhozes, les paysans bénéficient de plus de liberté pour monnayer leur production personnelle. Dans l’armée, le corps des commissaires politiques est supprimé. Parallèlement au développement d’une idéologie de plus en plus centrée sur le patriotisme et le nationalisme, le pouvoir suprême est de plus en plus personnalisé en URSS, Staline cumulant la direction du Parti, celle du gouvernement et celle des forces armées. À la suite des victoires militaires et du fait de l’aura croissante qu’il acquiert à l’échelle internationale, Staline parvient, malgré sa responsabilité dans les désastres initiaux, à susciter une véritable foi populaire autour de sa personne. Cependant, en dépit de ses appels à l’unité nationale, il continue durant la guerre de persécuter des pans entiers de la population soviétique, cette fois en faisant massivement déporter des nationalités vues comme potentiellement déloyales en temps de guerre (Allemands de la Volga, Tchétchènes, Ingouches, Tatars de Crimée…)459,452.

        Joseph Staline, Franklin Delano Roosevelt et Winston Churchill à la conférence de Téhéran.
        L’URSS contribue plus que tout autre pays allié à la défaite allemande en Europe. La bataille de Stalingrad et celle de Koursk marquent des tournants sur le front de l’Est452. Staline et l’URSS sont fêtés par la propagande alliée : la révélation par les Allemands du charnier de Katyń vient cependant, en avril 1943, perturber les relations entre Soviétiques et Britanniques, en même temps qu’elle provoque la rupture des relations entre l’URSS et le gouvernement polonais en exil. L’URSS nie farouchement sa responsabilité dans le massacre, qu’elle attribue aux Allemands ; les services secrets britanniques, au courant de la vérité, s’abstiennent quant à eux de la révéler, afin de ménager les Soviétiques. La rupture avec le gouvernement polonais de Londres facilite en outre la tâche à Staline pour préparer une reprise en main de la Pologne : il concentre son aide sur les communistes polonais, qui forment l’embryon de ce qui sera le pouvoir d’après-guerre. Un corps d’armée polonais loyal aux communistes est formé, tandis que davantage de maquisards soviétiques sont infiltrés en Pologne occupée452,460.

        Pour améliorer l’image de l’URSS à l’étranger, Staline entreprend de la dissocier de l’idée de révolution mondiale. Cela lui permet non seulement de rassurer Américains et Britanniques, mais également de rendre les partis communistes plus attractifs en faisant disparaître leur lien de subordination évident avec Moscou : en mai 1943, Staline informe Dimitrov de son intention de dissoudre l’Internationale communiste. Ce dernier réunit rapidement le bureau exécutif du Komintern, qui convient que l’organisation a « achevé sa mission » et procède à sa dissolution. Dans les faits, les fonctions du Komintern sont transférées au Département international du Comité central du Parti communiste, département dont Dimitrov prend la tête461. Lors de la conférence de Téhéran qui le met, en octobre 1943, en présence de Churchill et Roosevelt, Staline obtient satisfaction sur plusieurs points, notamment sur le déplacement des frontières de la Pologne vers l’Ouest et sur l’annexion des pays baltes462.

        Le poids décisif de l’URSS, « patrie du socialisme », dans le conflit mondial, ainsi que la part prise par les communistes aux mouvements de résistance nationaux, entraînent dans l’opinion occidentale une vague de sympathie sans précédent pour le régime soviétique, et redonnent vigueur aux partis communistes dans le monde entier. Les PC se conforment aux instructions de l’URSS, qui leur demande de soutenir les efforts de guerre de leurs pays respectifs. Des partis comme le Parti communiste britannique et le Parti communiste américain, dont l’image avait souffert du pacte germano-soviétique, reviennent sur le devant de la scène. Le Parti communiste du Canada avait ainsi été interdit au début du conflit, et une partie de ses dirigeants arrêtée ; en 1943, à nouveau autorisé, il obtient un élu au parlement fédéral. En Amérique latine, le nombre de militants communistes passe d’environ 100 000 en 1939 à environ 500 000 en 1947463,464. Aux Indes, le Parti communiste d’Inde soutient l’effort de guerre des Britanniques et, dans le même temps, profite de sa stratégie d’« entrisme » au sein du Congrès pour prendre le contrôle du All-India Trade Union Congress, le syndicat lié à ce parti247.

        URSS victorieuse
        Articles connexes : Opération Bagration, Bataille de Berlin et Conférence de Yalta.
        En 1944, les Soviétiques, ayant désormais repris l’avantage sur le plan militaire, mettent fin au siège de Leningrad ; à l’été, ils lancent une grande offensive vers l’Ouest. L’Armée rouge franchit la frontière finlandaise, libère l’Ukraine et atteint la Pologne. Les communistes polonais réfugiés en URSS au début de la guerre, et renvoyés dans leur pays pour mener la résistance anti-allemande forment, à Lublin, un Comité polonais de libération nationale (dit « Comité de Lublin »). Le Comité, officiellement une alliance « antifasciste », est largement contrôlé par les communistes du Parti ouvrier polonais — parti créé en Pologne occupée pour remplacer le Parti communiste de Pologne anéanti par les purges staliniennes465. Lors du soulèvement de Varsovie mené pour l’essentiel par la résistance polonaise non communiste, l’Armée rouge, qui approche de la capitale polonaise, arrête son avance. les troupes soviétiques demeurent ensuite l’arme au pied et s’abstiennent d’apporter une aide substantielle aux insurgés polonais, laissant l’Armia Krajowa, favorable au gouvernement polonais de Londres, se faire écraser par les Allemands466,465. Par la suite, les troupes soviétiques multiplient les arrestations parmi les résistants non communistes. Les cadres communistes polonais, bien que sans réelle implantation populaire, bénéficient du fait d’avoir été les premiers sur place à la suite de l’Armée rouge, et se réservent la direction de la police et de l’armée dans le gouvernement provisoire. C’est un communiste, Władysław Gomułka, qui prend en charge l’administration des territoires polonais ex-allemands, d’où la population allemande doit être expulsée467.

        En août, l’Armée rouge envahit la Roumanie, puis le mois suivant la Bulgarie et la Hongrie, autres pays alliés de l’Allemagne. Le Front patriotique prend le pouvoir en Bulgarie et Kimon Georgiev, chef du Zveno allié aux communistes, devient premier ministre ; en Roumanie, le gouvernement provisoire formé après la chute d’Ion Antonescu est remanié, accueillant un ministre communiste ; dans la Hongrie ravagée par les combats, le gouvernement favorable aux Soviétiques formé en décembre 1944 à Debrecen n’a de réelle autorité sur le pays qu’à partir de février 1945465,468. Un traité de paix est conclu avec la Finlande, entérinant les conquêtes territoriales soviétiques : l’URSS ne tente cependant pas d’envahir la Finlande, ni par la suite d’y imposer un régime communiste, à la fois pour complaire aux États-Unis, garantir de bonnes relations avec les pays scandinaves voisins, mais sans doute également du fait du mauvais souvenir laissé par le conflit de 1940, qui aurait par conséquent poussé Staline à éviter une nouvelle guerre avec les Finlandais469,470,471. Les pays baltes sont reconquis par l’Armée rouge : Lituanie, Estonie et Lettonie redeviennent des républiques soviétiques472.

        En octobre 1944 et alors qu’une grande partie de l’Europe orientale est déjà tombée sous influence soviétique, Churchill propose à Staline lors de la conférence Tolstoï un plan chiffré de partage des zones d’influence en Europe de l’Est : la Roumanie serait à 90 % sous influence soviétique et 10 % sous influence britannique, la Grèce à 90 % sous influence britannique, la Bulgarie à 75 % réservée aux Soviétiques, la Hongrie et la Yougoslavie (la question du régime de ce dernier pays demeurant en suspens) étant partagées à 50 / 50 %465,473. Du 4 au 11 février 1945 se tient la conférence de Yalta qui règle plusieurs points fondamentaux à l’avantage des Soviétiques, dont le tracé des frontières polonaises, la reconnaissance du Comité de Lublin comme gouvernement légitime de la Pologne et l’occupation militaire de l’Allemagne. En échange d’une déclaration de guerre de l’URSS contre l’empire du Japon, l’État soviétique obtient notamment de pouvoir annexer la moitié sud de Sakhaline et les îles Kouriles. En avril et mai, les Soviétiques entrent dans Berlin, puis dans Prague. L’Est de l’Allemagne et une grande partie de l’Europe orientale sont occupés par l’Armée rouge474.

        Après la fin de la guerre en Europe, l’URSS s’engage à nouveau, lors de la conférence de Potsdam, à déclarer la guerre au Japon : le 9 août 1945, entre les deux bombardements atomiques américains sur le Japon, l’Armée rouge envahit la Mandchourie, les îles Kouriles, la Mongolie-Intérieure, Sakhaline et la Corée, accélérant la reddition japonaise et la fin de la Seconde Guerre mondiale. Les Soviétiques pillent les infrastructures de l’ex-Mandchoukouo, au grand dam des communistes chinois. Ces derniers gagnent cependant de précieuses bases d’opération dans le Nord-est de la Mandchourie et s’emparent des armes des Japonais grâce à la bienveillance des Soviétiques. Pour faire obstacle au Parti communiste chinois, Tchang Kaï-chek demande aux Soviétiques de rester plus longtemps sur place, ce qui lui permet de se réimplanter dans le Sud de la Mandchourie475,476. Le Nord de la Corée est occupé par les Soviétiques, tandis que les Américains occupent le Sud477.

        Résistances communistes
        En Europe
        Article connexe : Résistance dans l’Europe occupée par les nazis.
        Dans les différents pays européens occupés par l’Allemagne et ses alliés, les communistes locaux prennent une part active à la résistance478 : durant la seconde moitié de 1941, alors que les relations germano-soviétiques se tendent, le Komintern appelle à la création d’alliances politiques regroupant tous les « patriotes » de bonne volonté, dans un objectif de libération nationale. En Europe occupée, des « fronts nationaux » se forment dans la clandestinité, sous le patronage des communistes locaux. À partir de l’invasion de l’URSS en juin 1941, les communistes entrent pleinement dans la résistance et y prennent dans certains pays une part prépondérante : la libération du pays occupé est présentée comme liée au sort de l’URSS, qui fait elle-même figure de « glorieuse avant-garde » dans la lutte contre le fascisme. Dans l’ensemble des pays occupés par l’Allemagne, les communistes sont à partir de 1941 une cible privilégiée de la répression et de la déportation mise en œuvre par les autorités nazies479. A contrario, les militants communistes bénéficient, dans le cadre de leurs activités de résistance, de leur culture de « révolutionnaires professionnels » et de leur expérience de la clandestinité480.

        France

        Publication clandestine du Front national, en France.
        Article connexe : Résistance intérieure française.
        En France, plusieurs cadres du PCF (dont la direction a été dispersée par l’invasion allemande — Thorez et Marty, notamment, se trouvent à Moscou) parmi lesquels Jacques Duclos et Maurice Tréand, tentent durant les premières semaines de l’occupation d’obtenir une légalisation du parti et de faire reparaître légalement l’Humanité, avant que l’Internationale communiste n’y coupe court. La direction clandestine du PCF entreprend ensuite de reconstituer ses réseaux, sans se livrer à des actes de résistance, renvoyant au contraire dos à dos les partisans de la reprise du conflit, que ce soit pour ou contre l’Allemagne. En avril 1941, le Komintern envoie au PCF une directive demandant la création d’un « Front national large de lutte pour l’indépendance », dans le cadre d’une « lutte pour la libération nationale ». En mai, le PCF crée le Front national dans le cadre de la nouvelle orientation « patriotique ». Des grèves sont organisées par les communistes dans le bassin minier du Nord de la France. Après l’invasion de l’URSS en juin, le PCF s’engage dans des actions violentes de résistance, menées tout d’abord par l’Organisation spéciale (OS), constituée par des militants aguerris, dont des anciens de la Guerre d’Espagne ; en avril 1942, l’OS est remplacée par les Francs-Tireurs et Partisans (FTP). En 1942, les mesures des Allemands et l’amplification de la politique collaborationniste de Vichy provoquent un afflux de volontaires dans les rangs des FTP. Les résistants communistes français sortent ensuite de leur isolement et se rapprochent des autres éléments de la résistance intérieure française comme de la France libre : à la mi-1943, le Front national participe au Conseil national de la Résistance (CNR). L’organisation clandestine du PCF, dirigée par Auguste Lecœur, gagne en puissance jusqu’à prendre largement le contrôle du CNR puis du commandement national des Forces françaises de l’intérieur — le communiste Henri Rol-Tanguy, notamment, dirige les FFI en région parisienne — tout en conservant les FTP en tant que force autonome. Lors de la libération de la France, le pays ne connaît cependant aucune vacance du pouvoir, ce qui permet au GPRF de s’installer aux commandes481.

        Balkans
        Grèce
        Article connexe : Résistance en Grèce pendant la Seconde Guerre mondiale.
        Dans les Balkans occupés, la résistance prend également l’aspect d’une guerre civile entre les factions communistes et non communistes478. Le Parti communiste de Grèce, clandestin sous le régime du 4-Août de Metaxás, forme un Front de libération nationale (EAM) qui parvient en deux ans à devenir un véritable mouvement de masse, attirant de nombreux sympathisants non communistes : l’Armée populaire de libération nationale grecque (ELAS), dirigée par Áris Velouchiótis, forme la branche armée de l’EAM qui mène la guérilla contre les occupants allemands, italiens et bulgares tout en entrant également en conflit avec les organisations de résistance non communistes comme l’EDES. L’EAM-ELAS domine très largement les autres mouvements de la résistance grecque : à la fin du conflit mondial, elle étend son influence sur une grande partie du territoire grec482.

        En octobre 1944, les Allemands se retirent de Grèce tandis que les Britanniques, qui souhaitent prévenir une prise de contrôle par les communistes, débarquent en ramenant le premier ministre du gouvernement en exil Geórgios Papandréou. La situation est extrêmement tendue, alors que le pays est en pleine incertitude sur son avenir politique et que les communistes semblent en position de force. En décembre, les ministres de l’EAM démissionnent du gouvernement d’union nationale de Papandréou, puis des affrontements éclatent entre l’ELAS et l’armée britannique ; il s’agit du seul cas où les troupes alliées ont dû combattre la résistance locale durant la Seconde Guerre mondiale. Le comportement des soldats de l’ELAS, notamment les assassinats d’otages « bourgeois », contribuent à détruire une large part du prestige acquis durant la guerre par les communistes grecs. En janvier 1945, après plusieurs semaines de combats, l’ELAS dépose les armes et est dissoute ; l’influence de l’EAM sort très affaiblie des événements de décembre. Au sortir de la guerre, alors que les Grecs doivent encore décider du maintien ou non de la monarchie et de l’éventuel retour de Georges II, la situation demeure explosive482.

        Yougoslavie
        Article connexe : Front yougoslave de la Seconde Guerre mondiale.

        Étendard des Partisans yougoslaves.
        Dans la Yougoslavie occupée et démembrée par les forces de l’Axe, Tito, secrétaire général du Parti communiste de Yougoslavie clandestin, constitue des forces de résistance connus bientôt sous le nom de Partisans et entame le combat contre les occupants, dans l’espoir d’une arrivée prochaine de l’Armée rouge483. Les communistes yougoslaves se trouvent bientôt en conflit avec les Tchetniks, résistants nationalistes serbes commandés par Draža Mihailović : la guerre de résistance en Yougoslavie se double dès lors d’une véritable guerre civile. Si le Royaume-Uni soutient initialement les Tchetniks, ceux-ci s’avèrent être un mouvement moins organisé et moins efficace que les Partisans ; divers chefs Tchetniks s’allient par ailleurs aux Italiens, puis plus tard aux Allemands, pour combattre les communistes. Outre leur expérience de l’action clandestine et de la guérilla – une partie de leurs dirigeants sont d’anciens membres des Brigades internationales – les Partisans ont pour avantage de constituer la seule force de résistance authentiquement « yougoslave » : ils parviennent en effet à attirer des membres issus de différentes nationalités yougoslaves (bien que Serbes et Monténégrins soient, surtout au début, majoritaires parmi eux) et envisagent pour l’après-guerre une organisation fédérale du pays. A contrario, les Tchetniks sont pour l’essentiel des nationalistes serbes et se livrent volontiers à des exactions contre les Croates et les Musulmans478.

        En novembre 1942, les Partisans, maîtres d’une partie du territoire yougoslave, créent le Conseil antifasciste de libération nationale de Yougoslavie (AVNOJ), un « parlement » qui leur permet d’attirer des sympathisants sous la bannière de l’antifascisme. La domination des Partisans sur le terrain et la collaboration d’une partie des troupes Tchetniks avec les occupants finissent par décider Churchill à retirer son appui à Mihailović et à soutenir exclusivement Tito, ce dont il fait part à un Staline surpris lors de la conférence de Téhéran484. Le 29 novembre 1943, pendant la conférence de Téhéran, l’AVNOJ proclame le Comité national de libération de la Yougoslavie, un gouvernement qui se présente comme l’autorité légitime du pays, en concurrence avec le gouvernement royal en exil. Sur l’insistance de Churchill, le roi Pierre II reconnaît Tito comme le chef de la résistance yougoslave. En octobre 1944, l’Armée rouge réalise une incursion en Yougoslavie et permet aux Partisans de Tito de prendre Belgrade. Les troupes soviétiques se retirent ensuite et les communistes yougoslaves achèvent par leurs propres moyens de remporter la victoire dans le reste du pays. Tito accepte en mars 1945, à la demande des Britanniques, de reconnaître l’existence d’un conseil de régence : dans les faits, il détient la totalité du pouvoir à la fin du conflit mondial478,485,486.

        Roumanie
        En Roumanie, le sentiment anti-allemand es resté très vif, tant chez les civils que les militaires, à la suite de la dureté de l’occupation allemande pendant la Première Guerre mondiale, et du fait que depuis son arrivée en Roumanie en octobre 1940, la Wehrmacht s’y comporte en pays conquis, multipliant les réquisitions, bien que le régime d’Ion Antonescu soit l’allié du Reich. Dans ce contexte, les divisions « Vladimirescu » et « Horia-Cloșca-Crișan » sont des équivalents roumains de la division française Leclerc et combattent en URSS contre les nazis. Les communistes roumains, très minoritaires dans la Résistance parviennent, grâce à l’appui soviétique, à pendre le contrôle de ces divisions. Elles grossissent pendant la campagne de l’armée roumaine contre l’URSS (juin 1941-août 1944) d’un grand nombre de déserteurs et de prisonniers roumains faits par l’Armée rouge487. La division « Vladimirescu » est commandée par les généraux Nicolae Cambrea et Iacob Teclu. La division « Horia-Cloșca-Crișan » est commandée par le général Mihail Lascăr, qui s’était rendu et joint aux soviétiques à Stalingrad. Après avoir reculé vers l’est devant les forces de l’Axe jusque dans le Caucase, elles avancent vers l’ouest jusqu’à la fin de la guerre, atteignant Bratislava en Slovaquie le 4 avril 1945488 et Humpolec en Bohême le 7 mai 1945489. La division « Vladimirescu » (6 000 hommes à sa constitution, 19 000 à la fin de la guerre, surtout des ruraux) est placée en face de divisions nazies ou hongroises et utilisée au combat direct. La division « Horia-Cloșca-Crișan » (5 000 hommes à la fin de la guerre, surtout des citadins) est plutôt utilisée face aux unités de l’armée roumaine sous les ordres du régime Antonescu, en infiltration et propagande pour tenter (surtout pendant et après Stalingrad) de rallier les soldats à la cause Alliée. Quant aux soldats roumains capturés par les Soviétiques, ils préfèrent souvent s’engager dans l’une de ces deux divisions plutôt que d’être envoyés en Sibérie ; ils sont ensuite endoctrinés par des commissaires politiques membres du PCR : le colonel Mircea Haupt (frère de l’historien communiste devenu français, Georges Haupt) pour la division « Vladimirescu » et le colonel Walter Roman (ancien des brigades internationales en Espagne et père du premier ministre roumain Petre Roman) pour la division « Horia-Cloșca-Crișan ». Après la guerre, le 9 février 1946, 58 officiers de ces deux divisions reçoivent l’ordre soviétique de la Victoire490.

        Albanie et autres pays
        Dans l’Albanie annexée par l’Italie, les Partisans yougoslaves aident les communistes locaux à s’organiser et à créer leur propre parti : c’est avec leur soutien que Enver Hoxha devient, en novembre 1941, le chef du nouveau Parti communiste d’Albanie491,492. Le Mouvement de libération nationale dirigé par les communistes albanais, et dont le principal chef militaire est Mehmet Shehu, vétéran des Brigades internationales, mène ensuite la résistance contre les Italiens ; après le retrait de ces derniers, les communistes affrontent à la fois les Allemands et les nationalistes du Balli Kombëtar. En octobre 1944, à la faveur du retrait allemand, le comité anti-fasciste de libération nationale des communistes albanais devient le gouvernement provisoire du pays, sans que les Soviétiques soient intervenus493. En Roumanie, les communistes participent au Conseil national de la résistance contre le régime pro-allemand de Ion Antonescu. En Bulgarie, pays non occupé allié avec le Reich, le Parti communiste bulgare clandestin forme avec d’autres groupes politiques, aux idéologies très diverses, un Front patriotique destiné à combattre la politique pro-allemande de la monarchie494.

        Italie
        Article connexe : Résistance en Italie pendant la Seconde Guerre mondiale.
        Des groupes antifascistes italiens clandestins réfugiés en France fondent en octobre 1941, à Toulouse, un comité unitaire pour la lutte en Italie, qui inclut les communistes. Néanmoins, la résistance italienne se développe réellement après la chute de Mussolini et l’invasion du pays par l’Allemagne en septembre 1943 pour stopper l’avance des Alliés. La chute de Mussolini et l’amnistie prononcée par le nouveau gouvernement italien permettent la libération de nombreux détenus politiques, parmi lesquels des milliers de cadres communistes, prêts pour beaucoup à reprendre la lutte. À travers l’ensemble du pays, des groupes de partisans se forment plus ou moins spontanément pour mener la résistance contre les Allemands et le régime de la République sociale italienne. Un Comité de libération nationale, incluant l’ensemble des partis antifascistes, est fondé dès septembre 1943 pour tenter de coordonner la résistance ; les communistes tiennent un rôle de premier plan dans la lutte armée contre l’occupant allemand et ses alliés fascistes, sans en avoir non plus l’exclusivité. À l’été 1944, cependant, plus de la moitié des groupes partisans sont sous l’autorité des communistes : certains croient venue l’heure de la « révolution prolétarienne » mais Palmiro Togliatti, revenu en Italie en mars 1944, coupe court à leurs espoirs en décrétant que la révolution n’est pas à l’ordre du jour et que l’objectif de la lutte antifasciste est de construire un État démocratique en Italie. Togliatti parle au nom de Staline, qui souhaite préserver l’influence des communistes en Europe de l’Ouest : en s’abstenant de se lancer dans une entreprise révolutionnaire dangereuse qui risquerait d’entraîner leur élimination de la vie politique italienne, les communistes italiens se garantissent une place de premier plan après-guerre grâce à leur forte implication dans la lutte antifasciste. Le Parti communiste italien participe aux gouvernements provisoires successifs, présidés à la fin de la guerre par Badoglio, puis Bonomi495,431.

        Autres pays européens
        En Belgique, le Parti communiste anime le Front de l’Indépendance, qui participe à la résistance avec d’autres organisations non communistes : les Pays-Bas connaissent une situation comparable, de même que la Scandinavie occupée, où les PC locaux contribuent à la résistance aussi bien au Danemark qu’en Norvège. En Tchécoslovaquie occupée, le Parti communiste tchécoslovaque se livre, en Bohême-Moravie comme en Slovaquie, à des actions contre les Allemands : il en retire un réel prestige au sein de la population496.

        En Pologne occupée, le Parti ouvrier polonais lève une force armée, l’Armia Ludowa (Armée du Peuple), mais n’a nullement l’exclusivité de la lutte contre l’occupant et se trouve en conflit avec les autres branches de la résistance : l’AL, beaucoup moins importante que l’Armia Krajowa, ne parvient à s’assurer la prééminence au moment de la défaite allemande que grâce à la présence des troupes soviétiques et du fait de l’écrasement des résistants non communistes lors du soulèvement de Varsovie497.

        En Extrême-Orient
        Article connexe : Révolution d’Août.
        En Asie, outre la participation du Parti communiste chinois à la guerre en Chine, des mouvements de résistance communistes participent, dans certains pays occupés, à la lutte contre l’envahisseur japonais. Aux Philippines, le Parti communiste philippin crée l’organisation des Hukbalahap, soit Armée populaire anti-japonaise. En Malaisie, le Parti communiste malais, qui compte surtout dans ses rangs des membres de la minorité chinoise, forme l’Armée anti-japonaise des peuples de Malaisie498.

        En Indochine française où les troupes japonaises stationnent à leur guise depuis 1940, Nguyễn Ái Quốc, chef du Parti communiste indochinois, revient au pays après trente ans d’absence et de missions au service du Komintern : il crée en mai 1941 le Việt Minh (« Ligue pour l’Indépendance du Viêt Nam ») qui se veut un vaste « front national » rassemblant toutes les classes sociales sous un programme nationaliste. Des maquis naissent à la frontière chinoise, mais la surveillance des autorités coloniales françaises oblige les dirigeants nationalistes vietnamiens à se réfugier dans le Sud de la Chine. En août 1942, Nguyễn Ái Quốc est arrêté par le gouvernement chinois du Kuomintang ; en son absence, le Việt Minh étend ses réseaux en Indochine et prend progressivement le contrôle d’une série de villages. Le chef du Việt Minh est ensuite libéré par les Chinois, peut-être à l’instigation des États-Unis qui ignorent à la fois son identité réelle et son affiliation communiste et voient en lui un allié potentiel. L’activisme Việt Minh, qui entretient des contacts avec les services secrets américains, redouble en 1943, ce qui amène les Français à renforcer leur surveillance. En mars 1945, les Japonais prennent le contrôle de l’Indochine et anéantissent l’administration coloniale française. Alors que le territoire vietnamien est en plein chaos et souffre, durant l’année 1945, d’une terrible famine, le Việt Minh étend son contrôle sur les campagnes, ne rencontrant que peu d’opposition de la part des Japonais qui tiennent surtout les grandes villes. En août 1945, après le bombardement atomique de Nagasaki, Nguyễn Ái Quốc, qui se fait désormais appeler Hô Chi Minh, décrète un « soulèvement général » contre les Japonais. Durant l’épisode dit de la révolution d’Août, le Việt Minh prend le contrôle du pays de manière inégale, sans partage au Nord et de façon moins assurée au Sud. Les Japonais résistent peu et présentent finalement leur reddition au Việt Minh plutôt qu’aux Alliés, laissant délibérément l’Indochine dans une situation impossible pour les Français. Le 2 septembre, Hô Chi Minh proclame l’indépendance de la « république démocratique du Viêt Nam » et prend la tête d’un gouvernement provisoire à Hanoï499,500,501,502.

        Essor du communisme après 1945 et début de la guerre froide
        Article connexe : Guerre froide.

        Portrait de Staline dans l’avenue Unter den Linden à Berlin, en juin 1945.

        Le bloc de l’Est dans les années 1960.
        Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’URSS, dont les troupes occupent la majeure partie de l’Europe de l’Est, étend son influence de manière spectaculaire : Winston Churchill déclare en mars 1946 « De Stettin sur la Baltique à Trieste sur l’Adriatique, un rideau de fer s’est abattu à travers le continent »503. Dès 1946, les relations entre l’URSS et ses anciens alliés, le Royaume-Uni et les États-Unis, se dégradent. L’URSS et les États-Unis, tous deux membres fondateurs de l’ONU, apparaissent comme les deux superpuissances majeures de l’après-guerre et entreprennent d’étendre et de consolider leurs influences respectives dans le monde d’après-guerre. Les États-Unis proposent en 1947 un vaste plan d’aide pour la reconstruction de l’Europe, le plan Marshall, qui contribue à convaincre Staline que la division du monde en deux blocs rivaux est inévitable. Le président américain Harry Truman est de son côté convaincu de la nécessité de mettre en place une politique de « containment » (endiguement) de l’expansion communiste : sa position prend le nom de doctrine Truman504,505. Quelques mois après le lancement du plan Marshall — refusé par les pays d’Europe de l’Est sous influence soviétique — l’URSS met en place un nouvel organisme assurant la liaison entre les PC européens, le Kominform (abréviation en russe de Bureau d’information des partis communistes et ouvriers) : lors de sa première réunion, le délégué soviétique Andreï Jdanov présente le monde comme divisé entre un camp « anti-démocratique et impérialiste » et un autre « anti-impérialiste et démocratique ». Cette conception prend le nom de doctrine Jdanov506.

        Entre 1945 et 1949, des régimes communistes sont mis en place dans l’ensemble des pays d’Europe de l’Est et d’Europe centrale, constituant l’ensemble politique connu sous le nom de bloc de l’Est. Inspiré par l’expression de « démocratie populaire » utilisée par la propagande des Partisans yougoslaves, Joseph Staline adopte le terme et en fait le nouveau mot d’ordre des mouvements communistes européens, en le définissant comme une voie vers le socialisme alternative à la dictature du prolétariat. L’ensemble des régimes communistes — ou « pays frères » — mis en place en Europe se présentent ensuite comme des « démocraties populaires », concept que Dimitrov présente d’abord comme un « pouvoir démocratique, reposant sur la coopération des pouvoirs politiques antifascistes avec un rôle essentiel des communistes et des forces de la gauche », avant de la définir comme une nouvelle forme de la dictature du prolétariat507,508. Dans la majorité des pays, la période de prise de pouvoir par les communistes se fait sous l’égide de gouvernements de coalition (« fronts ») dont l’orientation officielle est celle de l’antifascisme. Les communistes usent d’un mélange de manipulations et d’actions légales pour s’assurer le contrôle de tous les leviers du pouvoir, usant de manœuvres de terreur. Ils réussissent cependant à susciter, au moins dans les premiers temps, l’adhésion d’une partie de la population à qui est promise, après des années de guerre, d’occupation et de dictature, la construction d’un « système démocratique original adapté à chaque pays ». Ce soutien populaire, qui n’est pas absolu, est aussi très inégal selon les pays. Il n’en est pas moins réel dans l’immédiat après-guerre, et les communistes en bénéficient notamment en Yougoslavie, en Bulgarie et en Tchécoslovaquie509,510. Dans l’ensemble des pays communistes, l’opposition politique est progressivement éliminée et la société civile neutralisée510 ; les partis socialistes d’Europe de l’Est sont liquidés, avec la complicité d’une partie de leurs cadres qui, ralliés aux communistes, poussent à la fusion avec les PC511.

        Dans plusieurs pays occidentaux, les communistes deviennent au sortir de la guerre, grâce à leur implication dans la résistance, des acteurs essentiels de la vie politique : tout en demeurant des alliés de l’URSS, les partis communistes demeurent des partis de premier plan dans des pays comme la France et l’Italie. En Asie, le pays le plus peuplé du monde devient communiste en 1949 avec la proclamation de la république populaire de Chine. La « guerre froide » qui oppose désormais les pays communistes au « monde libre » donne lieu à des conflits ouverts comme la guerre civile grecque en Europe et, en Asie, la guerre d’Indochine et surtout la guerre de Corée512. L’extension du communisme en Extrême-Orient donne naissance à l’expression « rideau de bambou », pour désigner un équivalent asiatique du rideau de fer. La période 1949-1950 marque une phase culminante de la guerre froide, avec le blocus de Berlin, la création de deux États allemands distincts, la formation de l’OTAN que l’URSS interprète comme une menace directe, l’explosion de la première bombe A soviétique qui signe l’entrée de l’URSS dans la catégorie des puissances nucléaires et le déclenchement de la guerre de Corée513.

        Instauration des régimes communistes en Europe de l’Est
        Formation du Bloc
        Articles connexes : Rideau de fer et Bloc de l’Est.
        Yougoslavie

        Armoiries de la république fédérative populaire de Yougoslavie. La date du 29 novembre 1943 correspond à celle où, durant l’occupation, le Conseil antifasciste de libération nationale de Yougoslavie a proclamé un gouvernement et annoncé la création d’une « Yougoslavie démocratique et fédérale ».
        En Yougoslavie, la victoire militaire des Partisans permet au Parti communiste de Yougoslavie dirigé par Tito de s’assurer dès 1945 le monopole du pouvoir. La force des communistes tient dans leur capacité à transcender les barrières ethniques et à proposer un projet national authentiquement yougoslave : les trois quarts des communistes yougoslaves sont morts pendant la guerre mais une campagne massive de recrutement permet d’attirer environ 140 000 membres en 1945, puis 300 000 militants durant les quatre années qui suivent le conflit. Durant ses premiers mois au pouvoir, Tito écrase ce qui reste des troupes des Oustachis et des Tchetniks et purge à la fois les opposants et les collaborateurs, lors d’épisodes comme le massacre de Bleiburg : au cours des deux premières années de l’après-guerre, plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines de milliers de personnes périssent en Yougoslavie514,515,516. Dès mai 1945, une grave crise éclate entre la Yougoslavie et l’Italie lorsque Tito occupe la Vénétie julienne et l’Istrie, régions annexées par l’Italie après la Première Guerre mondiale et dont il souhaite s’emparer. La population italienne de ces territoires, assimilée aux fascistes, fait l’objet d’un nettoyage ethnique : plusieurs milliers d’Italiens sont tués, notamment durant les massacres des foibe. Sous la pression des Soviétiques qui souhaitent éviter des tensions avec les Alliés, Tito doit finalement se résoudre à partager avec les Britanniques l’occupation de ces zones, qui deviennent provisoirement le Territoire libre de Trieste517.

        Le gouvernement de Tito, formé en mars 1945, compte plusieurs royalistes afin de complaire aux Alliés, mais les communistes écartent bientôt leurs partenaires, Tito usant de tactiques staliniennes impitoyables. Des opposants sont condamnés pour « collaboration », aux côtés d’authentiques pro-nazis serbes et croates. Des élections législatives sont organisées en novembre 1945 mais les manœuvres d’intimidation sont telles que les partis non communistes se retirent du scrutin : le Front populaire des communistes constitue alors la liste unique lors du scrutin. La monarchie yougoslave est officiellement abolie immédiatement après le scrutin, laissant place à la république fédérative populaire de Yougoslavie. Plus aucune activité politique n’est autorisée en dehors du Front populaire, le PCY devenant parti unique. Les organisations religieuses, dont certaines ont collaboré durant la guerre, sont persécutées. Le pays s’emploie à tenter de résoudre ses fractures ethniques en adoptant une forme fédérale : la Serbie, la Slovénie, le Monténégro, la Macédoine, la Croatie et la Bosnie-Herzégovine composent désormais, de manière théoriquement égalitaire, les républiques de la nouvelle Yougoslavie, où toutes les nationalités voient leur spécificité reconnue514,515,516.

        Albanie

        Drapeau de la république populaire d’Albanie.
        L’Albanie voisine, dont les communistes ont été largement soutenus par les Partisans de Tito pendant le conflit, apparaît au sortir de la Seconde Guerre mondiale comme une « annexe » politique de la Yougoslavie, dont elle est alors très dépendante. Les communistes s’arrogent tous les pouvoirs dès l’automne 1944, éliminant leurs rivaux du Balli Kombëtar : un « gouvernement démocratique » est proclamé en octobre. Le Front démocratique du Parti communiste d’Albanie, réplique du Front populaire yougoslave, organise en décembre 1945 l’élection d’une assemblée constituante, et remporte officiellement 93 % des suffrages. Le Parti communiste d’Albanie — rebaptisé en 1952 Parti du travail d’Albanie — devient parti unique. La république populaire d’Albanie est officiellement proclamée en janvier 1946, avec Enver Hoxha comme chef du gouvernement514,515,516.

        Pologne
        En Pologne, Stanisław Mikołajczyk, chef du Parti paysan et ancien premier ministre du gouvernement polonais en exil, accepte en juin 1945 – à la demande des Anglo-Américains qui souhaitent mettre en œuvre la transition démocratique prévue par les accords de Yalta – de participer au gouvernement de coalition avec les communistes. Ces derniers jouent habilement des dissensions au sein des autres partis et proposent un programme séduisant, dont les grandes lignes sont empruntées à leurs adversaires politiques. Alors que les élections sont repoussées, les communistes organisent un plébiscite portant sur la réforme agraire et les nationalisations, la suppression du Sénat et la reconnaissance des frontières du pays. L’absence de ligne cohérente des opposants permet au Parti ouvrier de faire approuver le plébiscite par 63 % des suffrages. Contrôlant les médias, les communistes s’arrogent le mérite de la réforme agraire au détriment du Parti paysan. Grâce au soutien de cadres socialistes polonais convertis à leur cause comme Józef Cyrankiewicz, il s’assurent l’alliance du Parti socialiste polonais. En janvier 1947, des élections législatives en grande partie truquées accordent à la coalition dirigée par le Parti ouvrier polonais plus de 80 % des suffrages. Bolesław Bierut devient président de la République et Cyrankiewicz premier ministre. Dans le courant de l’année, la répression s’accroit en Pologne et Mikołajczy doit fuir pour éviter d’être arrêté. Les socialistes sont absorbés par les communistes au sein du Parti ouvrier unifié polonais (POUP, ou PZPR), dirigé par Władysław Gomułka. Un Parti paysan unifié est créé pour servir, avec le Parti démocratique, de parti satellite au POUP518,519.

        Roumanie

        Gheorghe Gheorghiu-Dej lors d’un meeting en 1946.
        En Roumanie, l’émissaire soviétique Andreï Vychinski menace le roi Michel Ier de faire tirer sur ses partisans si le monarque ne se plie pas aux exigences soviétiques. Le 6 mars 1945, Nicolae Rădescu est remplacé à la tête du gouvernement par Petru Groza, chef du « Front des laboureurs » inféodé aux communistes. Ceux-ci détiennent désormais plusieurs ministères, le chef du Parti, Gheorghe Gheorghiu-Dej, étant ministre de l’économie. Les communistes roumains sont dans les premiers temps particulièrement tributaires de la présence des troupes soviétiques : leur campagne de terreur menée lors de la prise du pouvoir en mars-avril 1945 et l’instauration de « tribunaux populaires » aux pouvoirs discrétionnaires permettent de neutraliser la classe politique et les syndicats non-communistes. L’administration est épurée pour laisser la place à des cadres proches du Front National Démocratique, la coalition procommuniste au pouvoir. Malgré la violence des « milices populaires » communistes, les élections organisées à la demande des Occidentaux sont, le 19 novembre 1946, gagnées par le Parti paysan et le Parti libéral mais, sur pression de Joseph Staline, le Parti des travailleurs roumains — nom alors utilisé par le Parti communiste roumain — est déclaré majoritaire. Le code pénal roumain est révisé pour assurer aux communistes un arsenal répressif et les arrestations se multiplient dans les rangs de l’opposition. Une police politique aux pouvoirs très étendus, la Securitate, est mise en place. Le roi est contraint à l’abdication en décembre 1947, puis expulsé du pays, et la République populaire roumaine est proclamée. Petru Groza demeure chef du gouvernement et Gheorghe Gheorghiu-Dej devient chef de l’État520,521.

        Bulgarie

        Armoiries de la république populaire de Bulgarie. La date du 9 septembre 1944 correspond à celle de la prise du pouvoir par le Front patriotique après l’invasion du pays par l’URSS.
        En Bulgarie, les communistes ne représentent qu’un des éléments du Front patriotique mais ils parviennent, en usant des diverses manœuvres, à diviser les agrariens et les sociaux-démocrates. Une campagne de terreur menée lors de la prise du pouvoir en septembre 1944 et l’instauration de « tribunaux populaires » permettent de neutraliser la classe politique bulgare demeurée à l’écart du Front patriotique : entre 1944 et 1949, 86 lieux de détention administrative existent en Bulgarie. Georgi Dimitrov, revenu en Bulgarie, reprend la direction du Parti. En septembre 1946, un plébiscite est organisé pour abolir la monarchie ; le mois suivant, des élections, marquées comme en Roumanie par des incidents sanglants, donnent la victoire au Front patriotique avec des chiffres officiels de 78 %. Dimitrov succède à son allié Kimon Georgiev comme chef du gouvernement de la république populaire de Bulgarie ; la nouvelle constitution, rédigée en URSS, est adoptée en décembre 1947. Le 5 juin 1947, Nikola Petkov, dirigeant de l’Union nationale agraire et obstacle à l’hégémonie des communistes, est arrêté en pleine séance du parlement, sous l’accusation de tentative de coup d’État et de menées terroristes. Il est condamné à mort et pendu le 23 septembre. Les communistes bulgares s’assurent le monopole du pouvoir et l’Union nationale agraire est réduite au rang de parti-satellite au sein du Front patriotique. Le dernier député d’opposition est arrêté en juin 1948522,523,524.

        Tchécoslovaquie
        Article connexe : Coup de Prague.
        Photo noir et blanc montrant une sculpture en pierre de trois hommes debout, titrée « Klement Gottwald ».
        Statue du président tchécoslovaque Klement Gottwald.
        En Tchécoslovaquie — l’un des rares pays d’Europe de l’Est à ne pas être occupé par les troupes soviétiques, qui ne sont pas demeurées sur place après leur offensive sur Prague en 1945 — le Parti communiste tchécoslovaque arrive au pouvoir par ses propres moyens. En 1945, le PCT fait partie du gouvernement de coalition mis en place par le président Edvard Beneš. Grâce à leur opposition avant-guerre aux accords de Munich et à leur participation à la résistance durant l’occupation, les communistes, dirigés par Klement Gottwald, Antonín Zápotocký et Rudolf Slánský, bénéficient d’un réel soutien populaire et obtiennent 37,9 % des suffrages lors des élections législatives de 1946509.

        La Tchécoslovaquie accepte d’abord le Plan Marshall, puis le refuse sur injonction de Staline. Le Parti communiste prend ensuite la décision de réaliser un coup de force pour achever de faire passer le pays dans l’orbite soviétique : grâce notamment à la complicité du ministre de la défense, alors non communiste, Ludvík Svoboda, ils prennent progressivement le contrôle des forces de sécurité, profitant également de la maladie d’Edvard Beneš pour étendre leur influence. En février 1948, lors de l’épisode dit du coup de Prague, les communistes s’emparent du pouvoir : alors que les ministres non communistes commettent l’erreur de remettre leur démission du gouvernement pour protester contre les manœuvres communistes, des milices ouvrières, hâtivement armées, sont formées dans tout le pays par les communistes pour intimider l’opposition et soutenir la « révolution ». Le président de la république, très affaibli, accepte le départ de ses ministres et la constitution d’un nouveau gouvernement composé pour moitié de communistes. Ces derniers ont alors le champ libre pour imposer leurs mesures, notamment celle d’une liste unique aux élections législatives. Le pouvoir passe aux mains du Front national dirigé par le Parti communiste, qui épure les partis politiques et renforce l’alliance avec l’URSS. L’administration est rapidement purgée. Les comités d’action révolutionnaires désignent de nouvelles municipalités. En mai, des élections sont organisées et le Front national remporte 90 % des suffrages. Gottwald devient président de la république pour remplacer Beneš démissionnaire et une nouvelle constitution est adoptée, achevant d’instaurer le régime communiste en Tchécoslovaquie525,526.

        Hongrie

        Premier drapeau de la république populaire de Hongrie.
        En Hongrie, le Parti communiste hongrois, dirigé par Mátyás Rákosi — membre en 1919 du gouvernement de la République des conseils — Ernő Gerő et Imre Nagy, participe au gouvernement de coalition mais ne bénéficie pas au sortir de la guerre d’une réelle assise populaire. En novembre 1945, les élections législatives, organisées honnêtement, sont remportées par le Parti des petits propriétaires. Rákosi emploie alors une stratégie graduelle, désignée du nom de tactique du salami, pour s’emparer des leviers du pouvoir et éliminer les opposants en conduisant les partis non communistes, dûment infiltrés, à se scinder ou à fusionner avec les communistes. Ceux-ci s’arrogent les ministères clés : László Rajk, ministre de l’intérieur, met sur pied une police secrète, l’AVH, et entreprend de susciter un régime de terreur en liquidant peu à peu l’opposition. En 1947, lors de nouvelles élections, les communistes obtiennent un peu moins de 23 % des voix grâce à des fraudes : la coalition de gauche qu’ils dirigent, le Front démocratique, obtient 45,3 % des suffrages. Le Parti entreprend un recrutement massif, atteignant les 650 000 membres en mars 1947. Fusionnant avec le Parti social-démocrate de Hongrie, le Parti communiste devient le Parti des travailleurs hongrois. Avant même la mise en place définitive du régime communiste, Rákosi entreprend de purger le Parti, éliminant une partie des cadres qui étaient restés en Hongrie durant l’entre-deux-guerres, comme János Kádár et László Rajk. Kádár est emprisonné et Rajk condamné à mort et exécuté. En mai 1949, de nouvelles élections sont convoquées, le Front démocratique présentant cette fois une liste unique, qui remporte 95,6 % des suffrages. Une nouvelle constitution est adoptée, la Hongrie devenant la république populaire de Hongrie, et le Parti des travailleurs devient parti unique527,528.

        Allemagne de l’Est
        Article connexe : Blocus de Berlin.

        Walter Ulbricht, secrétaire général du Parti socialiste unifié d’Allemagne et dirigeant de la République démocratique allemande.

        Premières armoiries de la République démocratique allemande.
        Dans la zone d’occupation soviétique en Allemagne, qui correspond à l’Est du pays, le Parti communiste d’Allemagne est, le 11 juin 1945, le premier parti allemand à se reconstituer après la défaite du régime nazi. Les cadres du KPD, revenus au pays avec le « groupe Ulbricht » ramené par les Soviétiques ou sortis de la clandestinité, entreprennent de prendre le contrôle des administrations, nommant dans les villes des maires non communistes flanqués de cadres communistes. Après sa reformation, le KPD publie un manifeste modéré, qui ne réclame ni une économie socialiste ni un système de parti unique. Soutenus par l’occupant soviétique, les communistes entreprennent de se rallier l’ensemble du personnel politique, qui obtempère sous la pression ou par opportunisme. Les partis autorisés dans la zone soviétique sont tous réunis au sein de la coalition du « Bloc antifasciste ». En avril 1946, les parties des appareils du KPD et du Parti social-démocrate d’Allemagne présentes dans la zone soviétique fusionnent pour donner naissance au Parti socialiste unifié d’Allemagne (SED). Malgré cette stratégie unitaire, le nouveau parti ne parvient à obtenir la majorité dans aucune province lors des élections organisées en 1946, les communistes allemands étant associés par la population à l’occupation soviétique. Le 20 juin 1948, les trois zones d’occupation de Berlin-Ouest par la France, le Royaume-Uni et les États-Unis adoptent une nouvelle monnaie en remplacement de la monnaie d’occupation, sans consulter l’URSS, qui occupe la quatrième zone de Berlin. Les Occidentaux veulent ainsi détacher économiquement la Trizone de la zone soviétique : Staline proteste contre ce qu’il considère être une violation des accords de Potsdam, en vertu desquels les quatre puissances occupantes exercent une souveraineté collective sur l’Allemagne. En réaction, les Soviétiques organisent le blocus des zones occidentales de la ville ; l’URSS barre les voies terrestres d’accès à Berlin-Ouest pour y prévenir l’implantation de la nouvelle monnaie. Alors que la tension en Allemagne entre Est et Ouest atteint son comble, l’aviation occidentale met en place un pont aérien de marchandises vers Berlin-Ouest afin d’en ravitailler la population. Staline lève finalement le blocus en mai 1949. Le 23 mai, à l’Ouest, l’Allemagne renaît en tant qu’entité politique indépendante avec la proclamation du gouvernement de la République fédérale d’Allemagne (RFA, dite Allemagne de l’Ouest). À l’Est, le camp communiste réagit en proclamant le 7 octobre la République démocratique allemande (RDA, dite Allemagne de l’Est) : Wilhelm Pieck, militant communiste depuis l’époque du spartakisme, devient président de la république et l’ancien social-démocrate Otto Grotewohl chef du gouvernement : Walter Ulbricht, autre vétéran du KPD et secrétaire général du SED à partir de 1950, est dans les faits le principal dirigeant du régime. La coalition du Bloc antifasciste, dominée par le SED et réunissant les autres partis autorisés en RDA, est rebaptisée Front national de l’Allemagne démocratique529,530,531.

        Fonctionnement des régimes communistes est-européens
        Photo noir et blanc d’un homme en costume sombre prononçant un discours devant un pupitre muni de micros, au premier plan il y a des fleurs et en arrière-plan un portait de Staline en uniforme militaire.
        Célébrations en 1950 à Berlin-Est, à l’occasion du 71e anniversaire de Joseph Staline.
        Photo noir et blanc d’un groupe de jeunes filles en chemise blanche et juppe noire, défilant dans une rue tout en agitant des drapeaux et le portrait d’un homme.
        Délégation de jeunes « pionnières » en RDA, avec un portrait du dirigeant polonais Bolesław Bierut.
        Les effectifs des partis communistes d’Europe de l’Est, qui s’organisent et recrutent dès 1945-1946, augmentent massivement dans tous les pays532. Alors qu’aucun n’était puissant avant-guerre à l’exception des PC soviétique et tchécoslovaque, tous deviennent progressivement des partis de masse, du fait notamment de leur monopole ou quasi-monopole de la vie publique et des avantages procurés à leurs adhérents533. Les cadres des PC au pouvoir deviennent, sur le modèle soviétique, des élites sociales bénéficiant de multiples privilèges, la possession de la carte du Parti devenant un atout sur les plans social et professionnel. Cette nouvelle élite est désignée avec le temps, en URSS comme ailleurs, du nom de nomenklatura534. Les dirigeants du Parti communiste local, de l’armée, des diverses bureaucraties et des organisations sociales jouissent de nombreux avantages (attributions de logements, magasins spéciaux, facilités de voyages, et, grâce à des salaires plus élevés, de niveaux de vie supérieurs au reste de la société)535. Le Yougoslave Milovan Djilas, ancien proche de Tito passé à l’opposition, emploie en 1957 l’expression « nouvelle classe » pour désigner la catégorie de cadres issus de l’appareil des partis de type bolchevik536,537.

        Dans les pays d’Europe de l’Est, des maquis de résistance anticommuniste existent durant les premières années de la Guerre froide et mènent une lutte armée contre les nouveaux régimes : c’est notamment le cas en Pologne538, en Bulgarie539 et en Roumanie540, mais aussi dans certains territoires réannexés par l’URSS comme les pays baltes – où la guérilla antisoviétique reçoit le nom de « frères de la forêt » – ainsi qu’à l’Ouest de la Biélorussie et de l’Ukraine541.

        Dans les faits, les dirigeants des régimes communistes européens sont dans leur majorité directement subordonnés à Staline, qui va jusqu’à leur imposer ses propres horaires de travail très particuliers, les appelant en plein milieu de la nuit pour des entretiens téléphoniques. Des milliers de conseillers militaires et économiques soviétiques sont envoyés en Europe de l’Est. Des émissaires de l’URSS sont en contact régulier avec les dirigeants est-européens, l’URSS disposant de ses réseaux d’informateurs au sein de partis communistes locaux : seuls les Yougoslaves font preuve de suffisamment d’indépendance pour congédier les informateurs à la solde des Soviétiques. En janvier 1949 est créé le Conseil d’assistance économique mutuelle (CAEM, également désigné par l’acronyme anglais COMECON), structure économique qui lie l’URSS et les différents pays communistes européens542. Très dépendants politiquement et économiquement de l’URSS, les régimes communistes est-européens s’inspirent étroitement, dans un premier temps, du modèle soviétique. L’armée et la police constituent d’importants groupes de pression, concentrant en leur sein une grande partie des pouvoirs. Des polices politiques, comme l’ÁVH hongroise, l’UDBA yougoslave, la Securitate roumaine ou la Stasi est-allemande, sont créées dans tous les pays communistes : elles bénéficient de pouvoirs exorbitants, qui leur permettent de faire régner un climat de terreur. Des systèmes d’économie planifiée sont mis en place, l’agriculture est collectivisée au sein de coopératives agricoles, avec des succès inégaux selon les pays, du fait notamment de la mauvaise volonté du monde paysan. En 1955, seule la république populaire de Bulgarie affiche un pourcentage très élevé (61 %) de terres agricoles intégrées dans les coopératives, tandis que la République populaire roumaine et la république populaire de Pologne dépassent à peine les 10 %. Au contraire, les nationalisations des banques, du commerce extérieur, des sources d’énergie, des transports et de l’industrie progressent assez rapidement, facilitées notamment par la confiscation de l’économie de la plupart de ces pays par les Allemands durant la guerre. Des politiques d’industrialisation massive sont mises en œuvre en appliquant un credo productiviste543,544.

        Les églises sont contrôlées, marginalisées et mises au pas545. Un effort colossal de propagande est fourni pour diffuser l’idéologie marxiste-léniniste et embrigader la société au sein d’organisations de masse (syndicats inféodés au Parti, organisations de femmes, organisations de jeunesse…)546. Dans certains pays du bloc, plusieurs partis sont autorisés à exister tout en demeurant subordonnés au PC local, à l’image du Parti paysan unifié polonais ou des chrétiens-démocrates est-allemands. L’existence d’un multipartisme de façade constitue un alibi libéral à usage externe, tout en maintenant l’image d’une coalition des forces « antifascistes ». Ces partis ont également pour fonction d’aider à diffuser l’idéologie officielle auprès des catégories sociales qui forment leur électorat traditionnel547.

        Si les régimes communistes ne garantissent pas dans les faits l’égalité totale entre les citoyens, du fait notamment des privilèges accordés à la nomenklatura, ils mettent en œuvre des mesures destinées à favoriser le progrès social : le droit à l’éducation gratuite pour tous est instauré, de même que l’accès à la culture, les écarts de salaires sont réduits et toutes les personnes bénéficiant d’un emploi se voient garantir le droit au logement, au remboursement des frais médicaux et à la retraite548.

        Rupture avec la Yougoslavie
        Article connexe : Rupture Tito-Staline.
        Photo couleur d’un buste de Josip Broz Tito de couleur sombre, posé sur un support cubique en pierre blanche.
        Buste de Josip Broz Tito à Pula (Croatie).
        Alors même que tous les régimes communistes est-européens n’ont pas encore achevé de se mettre en place, le bloc de l’Est subit un remous important en 1948 au moment de la rupture entre l’URSS et la Yougoslavie (dite également « schisme yougoslave »). Tito apparaît dans les premières années de l’après-guerre comme un stalinien loyal. Staline s’agace néanmoins de l’activisme des Yougoslaves, que ce soit dans le contexte de la guerre civile grecque où leur interventionnisme est jugé dangereux par les Soviétiques, ou dans le projet d’une fédération balkanique entre la république fédérative populaire de Yougoslavie et la république populaire de Bulgarie : le dirigeant bulgare Georgi Dimitrov se déclare initialement favorable à ce dernier projet mais se rétracte au début de 1948 après une réprimande de la Pravda. L’URSS voit d’un mauvais œil les ambitions de la Yougoslavie de constituer une puissance majeure dans les Balkans549,515.

        En mars 1948, l’URSS rappelle ses conseillers et instructeurs militaires de Yougoslavie en se plaignant de l’attitude des autorités yougoslaves. Soviétiques et Yougoslaves entament alors un échange de messages qui vire au dialogue de sourds, chacun protestant contre l’attitude de l’autre. L’URSS vise à ébranler le pouvoir de Tito et à provoquer son renversement par la faction pro-soviétique du Parti communiste de Yougoslavie ; le PCY refuse un arbitrage du Kominform. À la seconde conférence du Kominform, en juin 1948, le parti yougoslave est violemment attaqué par le Français Jacques Duclos et l’Italien Palmiro Togliatti ; le Kominform publie ensuite une résolution condamnant la politique suivie par le parti yougoslave, qui est exclu de l’organisation. Une violente campagne de propagande contre Tito, accusé de tous les maux idéologiques, est menée par tous les partis communistes fidèles à Staline sur le continent européen. Tito, cependant, tient bon et consolide sa position au sein du PCY550,551, qu’il purge au contraire de ses éléments favorables à Staline, dont beaucoup sont envoyés dans la prison de l’île de Goli Otok552.

        Purges politiques au sein du Bloc de l’Est
        Articles connexes : Procès de Prague et Purges staliniennes de 1949-1953.
        L’accusation de « titisme » devient, dès la rupture soviéto-yougoslave, un prétexte pour purger les appareils des partis communistes est-européens, qui subit une nouvelle forme de « bolchévisation », soit de reprise en main après la crise de 1948. En 1948-1949, de nombreux dirigeants et cadres communistes considérés comme trop nationalistes ou simplement trop indépendants sont déchus de leurs fonctions sous diverses accusations dont, notamment, celle de collusion avec Tito. Beaucoup sont condamnés à des peines de prison, voire à mort, dans ce qui va devenir les « purges staliniennes de 1949-1953″553, qui ont en particulier « fait disparaître de la scène européenne la figure du Juif révolutionnaire », au cœur « d’une tradition politique profondément enracinée »554, notamment en Allemagne, et se transformant en France en purges politiques des années 1950 à la direction du PCF.

        Dans de nombreux cas, les communistes restés sur le sol national dans l’entre-deux-guerres et durant la guerre sont éliminés au profit de ceux ayant passé des années en URSS : mais l’inverse est également fréquent555.

        L’épuration des PC peut se diviser en deux phases : la première vise des dirigeants politiques « nationaux » au profit de « moscovites », soit de cadres plus proches de l’URSS ; la seconde vise, sous l’accusation fréquente de « cosmopolitisme », des cadres, souvent d’origine juive, dont le principal crime est d’avoir été, en tant que membres des Brigades internationales ou du Komintern, les témoins des méthodes d’épuration staliniennes. La dénonciation, sur un ton « hystérique », du « titisme hitléro-fasciste » et la chasse aux « déviationnistes » visent à éliminer toute dissidence potentielle au sein du camp communiste555.

        En Pologne, Władysław Gomułka, l’un des dirigeants communistes les plus indépendants, qui n’hésite pas à critiquer publiquement les pillages commis par l’Armée rouge556, est démis de son poste de secrétaire général du Parti au profit de son rival Bolesław Bierut. En Bulgarie, le vice-premier ministre Traïcho Kostov est arrêté et condamné à mort au cours d’un procès grossièrement mis en scène ; ceci permet à Valko Tchervenkov, qui le remplace, d’écarter un rival pour la succession de Georgi Dimitrov alors très malade. C’est ce même contexte qui voit en Hongrie l’élimination de László Rajk par Mátyás Rákosi. En Albanie, Enver Hoxha se défait de son rival le ministre de la défense Koçi Xoxe, qu’il fait condamner à mort. En Tchécoslovaquie, le secrétaire général du Parti Rudolf Slánský est relevé de ses fonctions en 1951 et remplacé par Antonín Novotný ; Mátyás Rákosi se charge de fournir au président tchécoslovaque Klement Gottwald des « noms suspects » issus de la procédure du procès de László Rajk, qui permettent de dresser une liste des personnalités à éliminer. Des cadres dirigeants du Parti communiste tchécoslovaque, dont Slánský, sont ensuite arrêtés et inculpés pour trahison et espionnage. S’ensuit en novembre 1952 une mascarade judiciaire, connue sous le nom de procès de Prague : elle se déroule dans le cadre d’une campagne de propagande aux nets accents antisémites, onze accusés sur quatorze étant juifs et dénoncés par conséquent comme des « sionistes » forcément portés à trahir. Slánský et dix des autres inculpés sont condamnés à mort et exécutés. En Roumanie, Gheorghe Gheorghiu-Dej parvient dans le courant de 1952 à faire démettre et emprisonner plusieurs hauts dirigeants du régime qui rivalisaient avec lui en influence, dont la ministre des affaires étrangères Ana Pauker557,558.

        Communisme yougoslave après 1948
        Article connexe : Titisme.

        Tito rencontrant Eleanor Roosevelt en 1953.
        Après sa rupture avec l’URSS, la Yougoslavie se trouve dans un premier temps isolée en Europe, la république populaire d’Albanie, jusque-là son alliée proche, choisissant le camp soviétique559. Mais, dès 1949, les États-Unis commencent à apporter leur aide au régime de Tito. Ce dernier est alors amené à adopter une nouvelle voie économique, du fait notamment de la nécessité de rembourser les prêts américains. L’économie yougoslave, jusque-là « militarisée », est rationalisée dans une recherche de l’équilibre budgétaire. Tito décide de confier la gestion des entreprises à des conseils ouvriers, pour aller à l’encontre du « capitalisme d’État » soviétique. Si, dans les faits, l’autogestion yougoslave demeure limitée, les conseils ouvriers étant supervisés par l’État et devant respecter les objectifs officiels, cette évolution est présentée comme un retour aux sources du marxisme. Le type de gouvernement communiste pratiqué par Tito est désigné du nom de « titisme »560 (initialement un terme péjoratif employé par les staliniens), Tito lui-même utilisant l’expression « yougoslavisme » pour qualifier sa recherche du consensus social et de la performance économique. La Yougoslavie demeure, sur le plan politique, un État à parti unique, mais Tito, qui n’a pour sa part aucune prétention à être un théoricien politique original, encourage le débat en son sein et la réflexion autour de la doctrine marxiste. Le Parti est rebaptisé en 1952 Ligue des communistes de Yougoslavie afin de se différencier des autres partis communistes. Tandis que l’État yougoslave s’engage vers une décentralisation croissante des institutions, la Yougoslavie devient le plus ouvert et le plus prospère des pays communistes européens, connaissant un fort taux de croissance dans les années 1950 et s’ouvrant largement au tourisme venu de l’Ouest. Les Yougoslaves voyagent eux aussi avec une liberté accrue, ramenant des influences occidentales. Tito gouverne quant à lui dans un style « monarchique », possède de nombreuses et luxueuses résidences en Yougoslavie et s’entoure d’un culte de la personnalité. S’il se réconcilie en 1955 avec les Soviétiques à l’initiative de ces derniers, le dirigeant yougoslave continue ensuite de cultiver son indépendance et entretient de bonnes relations avec les pays occidentaux, s’en tenant à une politique de neutralité sur le plan international. En 1955, la Yougoslavie participe à la conférence de Bandung, qui donne quelques années plus tard naissance au Mouvement des non-alignés dont elle est l’un des membres fondateurs560,561,562.

        Dans le reste du monde occidental
        En Europe
        Dans la majorité des pays d’Europe de l’Ouest et d’Europe du Nord (France, Italie, Finlande, Belgique, Autriche, Norvège, Grèce, Saint-Marin…) les partis communistes locaux participent aux gouvernements provisoires issus du conflit mondial. Au début de la guerre froide, et au moment de la formation du bloc de l’Est, les partis communistes quittent les gouvernements et, pour la plupart, déclinent rapidement. La Grèce, qui sombre dans la violence puis dans une véritable guerre civile, représente un cas particulier en Europe. Dans les autres pays, les PC locaux sont simplement marginalisés au sein du jeu démocratique, victimes de leur proximité avec l’URSS563,564 : certains, comme le Parti communiste des Pays-Bas, ont perdu près de la moitié de leurs adhérents dès le début des années 1950565. En 1948, s’exprimant à la tribune de l’ONU, le ministre belge des affaires étrangères Paul-Henri Spaak va jusqu’à qualifier les PC européens de « cinquième colonne » de l’URSS566. Si l’on excepte le cas du petit État de Saint-Marin, les PC ne demeurent des forces électorales de premier plan que dans trois pays : la France, l’Italie et la Finlande563,564.

        Guerre civile grecque
        Article connexe : Guerre civile grecque.

        Délégation du Parti communiste de Grèce lors d’un défilé en RDA, en 1949.
        En Grèce, les communistes quittent le gouvernement au moment des évènements de décembre 1944. La tension politique demeure extrême, et débouche en 1946 sur une guerre civile, qui dure jusqu’en 1949. Márkos Vafiádis dirige l’Armée démocratique de Grèce, la nouvelle force armée mise sur pied par le Parti communiste de Grèce, ainsi que le gouvernement provisoire mis en place par les communistes dans les zones sous leur contrôle. Staline, qui juge que l’insurrection en Grèce n’a aucune chance de réussir et souhaite éviter un conflit direct avec les pays occidentaux, s’en tient aux accords conclus en 1944 avec Churchill et n’accorde pas d’aide aux insurgés grecs, s’irritant même du soutien logistique que leur apporte la Yougoslavie jusqu’à la rupture de 1948567,568.

        Les communistes grecs, qui réalisent en leur propre sein des épurations sanglantes durant le conflit, sont finalement défaits par les troupes gouvernementales : entre 80 000 et 100 000 d’entre eux se réfugient dans les pays du bloc de l’Est, où certains sont par la suite victimes des diverses purges mises en œuvre soit par les pays qui les accueillent, soit par la direction du Parti communiste de Grèce exilé569. Une autre partie de l’appareil du KKE demeure sur le sol grec : bien que leur parti soit officiellement interdit, les communistes grecs « de l’intérieur » continuent de participer aux élections par l’entremise d’une coalition formée avec d’autres groupes, la Gauche démocratique unie (EDA)570. L’EDA obtient d’ailleurs de très bons résultats, et remporte 25 % des suffrages lors des législatives de 1958564.

        En France
        Photo couleur d’un timbre montrant le visage souriant d’un homme.
        Timbre soviétique à l’effigie de Maurice Thorez, secrétaire général du Parti communiste français.
        En France, le Parti communiste français réalise une percée historique aux élections de 1945 et atteint son apogée à celles de novembre 1946, où il remporte 28,3 % des suffrages. Les effectifs du parti, devenu en nombre de voix le premier de France, sont en pleine explosion au début de la Quatrième République : le PCF s’implante très fortement dans le monde ouvrier, dans le monde rural et dans le monde intellectuel. Ses bastions d’avant-guerre se renforcent : le Parti est particulièrement présent dans le Nord, la région parisienne – où les mairies communistes constituent une « ceinture rouge » autour de la capitale – le Centre et le Sud-Est. Si la revendication du PCF d’être devenu le « parti de l’intelligence » est exagérée, il n’en exerce pas moins un magistère considérable dans les milieux intellectuels, s’implantant notamment dans les écoles normales supérieures. Les communistes acquièrent de nombreux « compagnons de route », ou simplement de sympathisants, en la personne d’intellectuels prestigieux, dont l’existentialiste Jean-Paul Sartre571. Le poids des communistes français dans la vie intellectuelle est particulièrement fort et lorsque le livre du dissident soviétique Victor Kravtchenko, J’ai choisi la liberté, paraît en France, il fait l’objet d’une violente campagne de dénigrement : Kravtchenko finit par attaquer en diffamation le journal communiste Les Lettres françaises et gagne son procès en 1949563.

        Le PCF participe au gouvernement de coalition d’après-guerre mais la situation intérieure se tend bientôt, notamment du fait du contexte international, dont la guerre d’Indochine. L’expérience gouvernementale du PCF prend fin en octobre 1947 quand ils sont exclus du deuxième gouvernement Paul Ramadier. Les espoirs du PCF de revenir au pouvoir sont bientôt déçus et le Parti est renvoyé dans l’opposition pour des décennies, tout en restant très bien implanté sur le plan électoral. En 1947, la CGT participe à une série de grèves insurrectionnelles, lancées à l’origine à la régie Renault par des trotskystes ; de nombreuses autres actions de grève ont lieu l’année suivante. À partir de 1947, le Parti entreprend de resserrer son organisation pour gagner en efficacité : les effectifs militants diminuent ensuite nettement. Les communistes français usent par ailleurs de l’argument pacifiste en lançant en 1950 le Mouvement de la paix : avec l’« appel de Stockholm », pétition lancée par le Conseil mondial de la paix pour réclamer l’interdiction de l’arme atomique, les communistes s’approprient en partie, en France et ailleurs, la thématique pacifiste572.

        Au sein du PCF le culte de la personnalité de Maurice Thorez atteint son apogée à la fin des années 1940. Dans le même temps, l’appareil fait l’objet de purges : en 1950, 14 membres titulaires du comité central sont écartés. Des compagnons de route comme Vercors ou des intellectuels membres du parti comme Edgar Morin ou Marguerite Duras s’en éloignent, du fait de son raidissement stalinien et de la répression au sein du Bloc de l’Est. En 1952, alors que Maurice Thorez, malade, est soigné à Moscou, son entourage élimine ses rivaux André Marty et Charles Tillon. Ces derniers, soumis à des attaques politiques d’une rare violence, sont évincés de la direction, Marty finissant par être exclu du parti573,563.

        En Italie

        Palmiro Togliatti, secrétaire général du Parti communiste italien.
        En Italie, le Parti communiste italien, dirigé par Palmiro Togliatti, retire une aura très importante de sa participation à la résistance contre l’occupant allemand et les fascistes en 1943-45. En 1946, le nombre de ses adhérents dépasse deux millions, en comptant les Jeunesses communistes. Le PCI participe jusqu’en mai 1947 au gouvernement de coalition issu de la guerre, mais en est ensuite évincé sous la pression des États-Unis574.

        Dépassé lors des élections générales de 1946 par le Parti socialiste italien, il s’allie ensuite à celui-ci au sein du Front démocratique populaire, sous les couleurs desquelles il affronte la Démocratie chrétienne d’Alcide De Gasperi lors des élections générales de 1948. Le Front démocratique populaire dépasse 30 % des suffrages mais est largement battu par la DC, qui devient le parti hégémonique de gouvernement en Italie. Rejeté dans l’opposition au niveau national, le PCI est néanmoins devenu largement dominant au sein de la gauche italienne. Tout en conservant sa rhétorique révolutionnaire, il joue le jeu des institutions démocratiques et évite les débordements : lorsque Togliatti est blessé dans un attentat en juillet 1948, l’Italie connaît des grèves massives et des émeutes quasi insurrectionnelles. Les dirigeants des syndicats communistes et du PCI, ainsi que Togliatti lui-même depuis son lit d’hôpital, lancent cependant des appels à l’apaisement et mettent un terme au mouvement. Des bordiguistes animent un Parti communiste internationaliste, mais les disciples italiens de Bordiga ne sont pas en mesure de rivaliser avec le PCI et demeurent insignifiants sur le plan électoral. Togliatti, ayant totalement rompu avec la notion de parti d’avant-garde des premières années du communisme italien, conçoit désormais le PCI comme un parti de masse, cette condition étant obligatoire pour rivaliser avec la DC : le Parti acquiert également un fort rayonnement dans les milieux culturels italiens, touchant notamment les écrivains et les cinéastes. La Confédération générale italienne du travail, la plus importante centrale syndicale italienne, est majoritairement communiste. Le PCI demeure, pour le reste de son histoire, le deuxième parti italien après la DC : implanté dans tout le pays, il dispose notamment de bastions en Émilie-Romagne, en Toscane et en Ombrie, où il exerce une véritable hégémonie politique575,576.

        En Finlande
        Au sortir de la guerre, l’URSS n’a pas tenté de faire de la Finlande un pays communiste, et s’est contentée de s’en assurer la neutralité. Les Soviétiques ont néanmoins obtenu la légalisation du Parti communiste de Finlande. Le PC finlandais participe au gouvernement jusqu’en 1948, année où il se présente aux élections législatives sous les couleurs de la Ligue démocratique du peuple finlandais, une coalition regroupant les forces situées à gauche du Parti social-démocrate. Relégué dans l’opposition après sa défaite, le Parti communiste de Finlande continue de développer une culture politique ouvriériste qui lui permet de conserver de solides positions électorales : en 1958, la Ligue démocratique remporte 23,3 % des suffrages, ce qui lui permet de constituer le groupe parlementaire le plus important à la Diète nationale563.

        Si Juho Kusti Paasikivi (Parti de la Coalition nationale), président de la Finlande de 1946 à 1956, se conforme au principe de neutralité, son successeur, Urho Kekkonen (Parti du centre), chef du gouvernement à partir de 1950 puis président de la République de 1956 à 1982, fait le choix d’une politique d’amitié de plus en plus marquée avec l’URSS. Cette ligne donne naissance, dans les années 1970, à l’expression « finlandisation », qui désigne le fait, pour un pays, de se soumettre peu ou prou aux intérêts d’un voisin plus puissant577.

        En RFA
        En Allemagne de l’Ouest, le Parti communiste d’Allemagne (KPD) continue d’exister indépendamment du SED est-allemand, avec qui il se dit lié au sein d’une « communauté de travail socialiste »578. Ses effectifs et ses résultats électoraux déclinent rapidement au début de la guerre froide : s’il attire encore 5,7 % des voix en 1949, il tombe à 2,2 % en 1953 et perd sa représentation parlementaire. En 1956, il est interdit par le Tribunal constitutionnel fédéral, qui juge que ses buts sont incompatibles avec le maintien d’une constitution démocratique. Une partie de ses dirigeants passe à l’Est ; des militants — environ 7 000 aux alentours de 1960 — continuent d’animer à l’Ouest un KPD clandestin564,579. Ce n’est qu’en 1968 qu’un nouveau parti, le Parti communiste allemand (DKP) réapparaît en Allemagne de l’Ouest, les autorités s’abstenant cette fois de le dissoudre dans le contexte de la détente580 : malgré le soutien de la RDA qui lui permet d’avoir une visibilité certaine, ce nouveau parti demeure au stade du groupuscule581.

        Autriche
        Du fait notamment de la présence des Soviétiques parmi les forces d’occupation, le Parti communiste d’Autriche (KPÖ) participe au gouvernement de coalition de l’immédiat après-guerre. Mais, aux élections de novembre 1945, les communistes ne remportent que 5 % des voix. Ils quittent le gouvernement deux ans plus tard. En 1950, une tentative de grève générale, qui fait alors craindre un coup d’État communiste, renforce l’anticommunisme en Autriche et contribue à réduire l’influence du PC local. Le retrait des troupes d’occupation soviétiques en 1955, puis l’insurrection de Budapest l’année suivante, affaiblissent encore le KPÖ, qui perd en 1959 ses derniers élus au parlement582.

        Belgique
        Le Parti communiste de Belgique est, comme la plupart des PC ouest-européens, très affaibli par le début de la guerre froide, la rupture de son alliance avec le Parti socialiste contribuant encore à son isolement. Il perd une partie de ses militants et la plupart de ses élus au parlement fédéral. En 1950, son président, Julien Lahaut, est assassiné par des inconnus. Des conflits internes au parti entraînent ensuite, en 1954, la destitution de l’ensemble du bureau politique. La nouvelle direction, moins radicale que la précédente, est favorable à un retour à l’alliance avec les socialistes, mais l’influence du PCB n’en continue pas moins à décliner : le parti passe de 12,7 % des suffrages en 1946 à 3,6 % en 1954. Il ne compte alors plus que deux députés fédéraux583,564.

        Royaume-Uni
        Le Parti communiste de Grande-Bretagne (CPGB), dirigé par Harry Pollitt, est dans une situation particulière du fait de ses relations avec les travaillistes et avec les syndicats : lors des élections de 1945, privilégiant toujours la bonne entente avec le Labour, il ne présente qu’un nombre réduit de candidats pour ne pas gêner celui-ci. Lors du scrutin de 1950, qui a lieu après la création du Kominform, les communistes s’opposent au contraire frontalement aux travaillistes : ils présentent cinq fois plus de candidats, mais attirent cinq fois moins d’électeurs qu’en 1945. Cette stratégie ayant mis les syndicalistes communistes en porte-à-faux vis-à-vis de leurs alliés travaillistes et le début de la guerre froide lui ayant fait perdre de nombreux militants, le CPGB décide de changer à nouveau d’orientation : avec l’accord des Soviétiques, il abandonne les revendications révolutionnaires pour se concentrer sur le combat syndical et prôner une « voie britannique vers le socialisme ». Il présente peu de candidats lors du scrutin anticipé de 1951, sans pouvoir cependant empêcher la défaite du Labour584,585.

        Suisse
        Les communistes suisses, pour remplacer leur ancien parti interdit en 1940, fondent en 1944 le Parti suisse du Travail. En 1945, l’interdiction des organisations communistes est levée, ce qui permet au nouveau parti de se présenter ouvertement comme le successeur du Parti communiste suisse. Le Parti du Travail connaît initialement, comme son prédécesseur, un certain succès auprès de l’électorat ouvrier : il remporte son score le plus élevé en 1947, avec 5,1 % des suffrages. Dès le début de la guerre froide, cependant, il perd plus de la moitié de ses électeurs. La direction du Parti connaît en outre des remous : son secrétaire général Karl Hofmaier en 1947, puis son président Léon Nicole en 1952, sont évincés et remplacés par des dirigeants jugés plus soumis aux consignes de l’URSS586.

        Saint-Marin
        À Saint-Marin, micro-État enclavé dans le territoire de l’Italie — et par conséquent très influencé par le contexte politique italien — le Parti communiste saint-marinais gouverne avec le parti socialiste local, après que leur coalition a remporté les élections de mars 1945. Le pays connait alors des tensions avec le gouvernement démocrate-chrétien italien. En 1957, l’entrée en dissidence de plusieurs élus socialistes au Grand Conseil général met la coalition au pouvoir en minorité. Communistes et socialistes présentent alors en bloc la démission de leurs conseillers — parmi lesquels les dissidents, sans l’accord de ces derniers — dans le but de provoquer de nouvelles élections : une crise éclate entre l’opposition, qui dénonce une partie des démissions comme illégitimes et proclame un gouvernement provisoire, et les Capitaines-régents, qui refusent de reconnaître ce gouvernement. L’intervention des carabiniers italiens permet de ramener le calme à Saint-Marin et les Capitaines-régents reconnaissent finalement le gouvernement non communiste. La nouvelle majorité est ensuite confirmée lors des élections de 1959587.

        États-Unis
        Article connexe : Maccarthysme.

        Le sénateur Joseph McCarthy anime une virulente campagne anticommuniste aux États-Unis au début des années 1950.
        Aux États-Unis, le secrétaire du Parti communiste USA, Earl Browder, se permet de manifester son indépendance en prônant une voie réformiste et la coexistence pacifique du capitalisme et du socialisme : le Français Jacques Duclos est chargé en 1945 de condamner la ligne de Browder, qui est ensuite exclu de son propre parti. Dans les années suivantes, alors que les États-Unis connaissent un renouveau de la « peur rouge », le CPUSA est quasiment réduit à néant par le climat de guerre froide : il ne compte plus que trois mille membres en 1957. Les dirigeants du parti communiste américain sont arrêtés en 1948 et condamnés à des peines de prison pour incitation au renversement du gouvernement et « conspiration » en ce sens. Le McCarran Internal Security Act sur les « activités subversives », adopté en 1950, permet ensuite de poursuivre le PC américain en tant qu’« instrument de l’étranger »588,589.

        Joseph McCarthy, sénateur du Wisconsin, mène une violente campagne dénonçant les infiltrations communistes au sein du gouvernement, des médias et des milieux culturels. Ses accusations, souvent excessives et abusives, contribuent à susciter aux États-Unis un climat de très vif anticommunisme : de nombreuses personnalités sont amenées à être interrogées par le Comité des activités anti-américaines de la Chambre des représentants. La période dite du maccarthysme s’accompagne de certaines affaires retentissantes comme celle de la condamnation à mort des époux Rosenberg pour espionnage au profit de l’URSS. McCarthy lui-même est finalement discrédité après avoir été condamné par le Sénat pour abus de pouvoir ; néanmoins, les idées communistes sont totalement marginalisées aux États-Unis. Les notions mêmes de socialisme, voire de libéralisme politique, deviennent suspectes aux yeux d’une part importante de l’opinion américaine. Même après la fin du maccarthysme, le CPUSA reste confiné dans la marginalité, son soutien inconditionnel à la politique soviétique achevant de le discréditer au cours des décennies suivantes588,589.

        En Amérique latine
        Dessin du drapeau du PC chilien : sur fond rouge, un cercle blanc au fond bleu et rouge, entouré de deux épis de blé jaunes et surmonté d’une étoile blanche, et contenant un marteau et une faucille blancs.
        Drapeau du Parti communiste du Chili.
        En Amérique latine, les partis communistes ont acquis au fil des années dans plusieurs pays, comme le Chili, Cuba, le Brésil, l’Uruguay, le Venezuela et le Guatemala, une véritable base ouvrière et populaire, qui leur confère une influence syndicale et électorale. Les PC existent dans un contexte politique fortement empreint de nationalisme et de populisme qui leur impose diverses adaptations et constitue parfois un obstacle à leur développement, notamment au Mexique où le PC ne parvient pas à se développer. Les États-Unis, très influents dans cette région du monde, pèsent également sur la politique répressive des gouvernements locaux à l’encontre des communistes590.

        Si la ligne stalinienne domine largement et est suivie par les PC latino-américains sans originalité particulière, des organisations trotskystes existent également, dont certains acquièrent une vraie influence comme le Parti ouvrier révolutionnaire en Bolivie591. En Argentine, le Parti communiste peut, après la chute de Juan Perón, bénéficier de son opposition à ce dernier pour gagner en audience dans les milieux universitaires et syndicaux. Cependant, ses structures militantes restent ensuite languissantes, le péronisme demeurant le principal vecteur de contestation. Le Parti communiste brésilien est légalisé en 1945 : en s’opposant au pouvoir des grands propriétaires fonciers et des hommes d’affaires et en suivant la ligne de Luís Carlos Prestes, il parvient à augmenter rapidement le nombre de ses adhérents, qui passe de 4000 à 200 000 entre 1945 et janvier 1947. En mai 1947, le gouvernement réagit et le PCB est interdit. Il continue ensuite d’exister clandestinement durant la décennie suivante en misant sur la démocratisation de la société brésilienne, mais le coup d’État de 1964, qui met en place la dictature militaire, vient ruiner ses plans. L’échec de la stratégie de Prestes entraîne la scission du parti en de multiples tendances590. Le Parti communiste du Chili est interdit en 1948403 ; à nouveau légalisé dix ans plus tard, reprend une politique d’alliance avec le Parti socialiste du Chili au sein du Front d’Action Populaire (FRAP). Le socialiste Salvador Allende est le candidat malheureux de l’alliance PS-PC à l’élection présidentielle de 1958592. Le Parti communiste du Venezuela rejoint en 1958 la coalition de Rómulo Betancourt, lors du retour de ce dernier au pouvoir593.

        Globalement, l’URSS se montre très prudente dans son implication en Amérique latine, jugeant que la pénétration des préceptes marxistes, malgré l’influence des PC et de certains groupes chrétiens progressistes, y est encore trop faible pour susciter des mouvements de masse. C’est contre l’avis des Soviétiques, qui jugent la coalition trop fragile, que le Parti guatémaltèque du travail s’allie au gouvernement de Jacobo Arbenz ; Arbenz est d’ailleurs renversé en 1954 lors d’un coup d’État, que la CIA organise pour s’opposer à la diffusion du communisme en Amérique centrale594.

        À Cuba, où Fulgencio Batista est revenu au pouvoir en 1952 via un coup d’État, le Parti socialiste populaire, le PC cubain, se trouve désormais dans l’opposition. Le 26 juillet 1953, des insurgés, conduits notamment par Fidel Castro et son frère Raúl, attaquent la caserne de Moncada. Si Raúl Castro est membre de l’organisation de jeunesse du PSP, Fidel Castro n’a alors guère de liens avec les communistes. L’attaque échoue totalement et débouche sur la mort d’une grande partie des assaillants ; Fidel et Raúl Castro sont emprisonnés. L’attitude de Fidel Castro durant son procès le rend ensuite célèbre dans tout le pays. Batista profite de cet épisode pour faire dissoudre le Parti socialiste populaire, qui n’était pour rien dans l’affaire. En 1955, le président cubain commet l’erreur de promulguer une amnistie : les frères Castro, libérés, se rendent au Mexique où ils entreprennent de réorganiser leur groupe, désormais baptisé Mouvement du 26-Juillet, pour reprendre la lutte armée. Fidel Castro ne semble pas avoir eu à l’époque d’idéologie clairement définie ; il fait cependant différentes rencontres dans les rangs communistes. Dont celle, importante pour la suite, d’un militant communiste argentin, Ernesto « Che » Guevara, qui rejoint aussitôt le combat des révolutionnaires cubains595,596. À l’époque, Fidel Castro lui-même, interrogé par la presse mexicaine, nie vivement être communiste597.

        Conflits militaires et implantation du communisme en Asie
        Victoire des communistes en Chine
        Article connexe : Histoire de la république populaire de Chine.
        La Chine est, au sortir de la guerre mondiale, dans une situation économique et politique critique. La tension entre nationalistes et communistes étant à nouveau à son maximum, les États-Unis tentent une médiation et organisent à partir d’août 1945 des pourparlers à Chongqing, réunissant Tchang Kaï-chek et Mao Zedong : les deux dirigeants chinois annoncent les principes d’une coopération. Le général George Marshall, nommé ambassadeur des États-Unis en Chine, fait son possible pour obtenir la formation d’un gouvernement de coalition. Le gouvernement nationaliste de Tchang Kaï-chek gère l’économie du pays, ruinée par le conflit, de manière désastreuse : le retour des troupes nationalistes dans les villes libérées des Japonais s’accompagne de réquisitions et d’impôts qui aggravent la situation des populations, dans un contexte de chômage massif en milieu urbain et de famines dans certaines régions. Entretemps, les communistes mobilisent à leur profit la paysannerie de la Chine du Nord, via des promesses de réforme agraire. Dès la fin des pourparlers de paix, la lutte pour le contrôle territorial de la Chine reprend de plus belle, et débouche en 1946 sur une reprise ouverte de la guerre civile chinoise. Tchang, qui bénéficie d’un soutien financier massif de la part des Américains, commet l’erreur de concentrer l’essentiel de ses forces dans les grandes villes, ce qui l’oblige à étirer démesurément ses troupes pour affronter les communistes ; ces derniers mènent essentiellement des actions de guérilla et n’attaquent ouvertement les unités du Kuomintang que quand ils sont sûrs de pouvoir les écraser. Les nationalistes prennent la place-forte communiste de Yan’an mais dans le courant de 1947, les communistes réalisent une contre-attaque. Dans le Nord-est, le général communiste Lin Biao mène une guerre de mouvement qui aboutit à isoler les nationalistes dans les villes qu’ils tiennent. Dans le Nord et le Nord-est, les communistes remportent la victoire en s’appuyant notamment sur la mobilisation des campagnes, via l’endoctrinement de la population et les avantages apportés par la réforme agraire. Le dispositif nationaliste s’effondre également en Chine centrale. À mesure que les combats progressent, les communistes parviennent de plus en plus souvent à mettre la main sur le matériel militaire américain et à enrôler dans leur Armée populaire de libération de nombreux militaires nationalistes. Marshall, nommé Secrétaire d’État, dissuade les États-Unis d’intervenir. En janvier 1949, Pékin est encerclée et le gouverneur nationaliste se rend avec toutes ses troupes. Le gouvernement nationaliste se réfugie sur l’île de Taïwan, où se maintient l’État de la république de Chine, qui conserve le siège de la Chine à l’ONU598. Le 1er octobre 1949, Mao Zedong proclame la république populaire de Chine. Mao devient chef de l’État et Zhou Enlai premier ministre ; le nouveau régime contrôle toute la Chine à l’exception temporaire du Yunnan et du Xinjiang, ainsi que du Tibet qui échappe au contrôle chinois depuis 1912599.

        Les Soviétiques font initialement preuve de peu d’enthousiasme face aux succès des communistes chinois, dont ils ne saluent la victoire qu’une fois les combats définitivement achevés. Ce n’est qu’après deux mois de longues et laborieuses négociations que l’URSS et la république populaire de Chine signent, le 14 février 1950, un traité d’amitié, d’alliance et d’assistance mutuelle valable pour trente ans. L’URSS se montre circonspecte envers son nouvel allié, le traité semblant surtout motivé par l’hostilité commune envers les États-Unis600. Mao retire une très mauvaise impression du voyage qu’il effectue en URSS pour les besoins de la signature du pacte et apprécie peu l’attitude condescendante des Soviétiques à son égard ; l’appui de l’Union soviétique lui est néanmoins encore indispensable pour rebâtir la Chine601. L’alliance n’en produit pas moins une grande impression en Occident, où l’on parle à l’époque de « bloc sino-soviétique »602. En outre, la naissance du régime communiste chinois bouleverse les équilibres géopolitiques de la région et influe de manière décisive sur les conflits en Corée et en Indochine française601.

        Premières années du régime maoïste
        Photo couleur d’un timbre montrant deux hommes se serrant la main.
        Timbre chinois représentant Joseph Staline et Mao Zedong (1950).
        Dessin constitué d’un rectangle rouge frappé d’une étoile jaune à cinq branches en haut à gauche suivie de la mention « /\- » en jaune.
        Étendard de l’Armée populaire de libération.
        En république populaire de Chine, des campagnes contre la corruption et les « ennemis de l’État » sont menées : le nouveau régime met en œuvre une vaste épuration des cadres et partisans du Kuomintang, tandis que la réforme agraire détruit les élites villageoises. Des millions d’« ennemis du peuple » sont envoyés dans des camps. En 1951, l’épuration devient plus vigoureuse encore ; la campagne des « Trois Anti » pourchasse la corruption, le gaspillage et le « bureaucratisme » et purge les cadres hérités de l’ancien régime. En réussissant à restaurer l’ordre, le régime communiste parvient à rendre à l’économie chinoise un cours normal, pour la première fois depuis très longtemps. La politique menée par Mao Zedong s’inspire de celle de l’URSS jusqu’au milieu des années 1950 : un plan quinquennal vise le doublement de la production industrielle et l’augmentation de 25 % de la production agricole. Entre 1953 et 1955, le gouvernement chinois suit trois axes destinés à parfaire la « soviétisation » de la Chine : le renforcement du pouvoir du Parti, la collectivisation de l’agriculture, et l’industrialisation603. À la fin de 1956, la totalité des 120 millions de familles rurales chinoises est insérée dans le réseau des coopératives agricoles604. L’éducation est développée : le nombre d’enfants inscrits à l’école primaire passe de 24 millions en 1949 à 64 millions en 1957, et le nombre de Chinois suivant des études supérieures est multiplié par deux, sans que les grandes différences entre le milieu urbain et le monde rural soient pour autant résorbées605.

        En février-mars 1948, alors que la guerre civile chinoise n’est pas encore terminée, des délégués chinois assistent à Calcutta à une conférence des « jeunes étudiants d’Asie du Sud-Est combattant pour la liberté et l’indépendance », puis au congrès du Parti communiste d’Inde, où ils lient la « campagne de libération des Chinois » au « mouvement de libération des peuples d’Asie du Sud-Est ». Sur le plan international, la Chine intervient ensuite directement pour défendre la « révolution », dans le cadre de la guerre de Corée et de la guerre d’Indochine ; elle tente d’exporter plus avant le communisme en Asie en soutenant les rébellions en Malaisie, aux Philippines et en Birmanie, influençant également les partis communistes indien et indonésien. Les efforts de la république populaire de Chine pour exporter son modèle n’obtiennent cependant guère de résultats positifs : en Thaïlande, les Chinois incitent le Parti communiste thaïlandais à prendre les armes, mais la tentative d’insurrection échoue totalement et n’aboutit qu’à l’interdiction du parti thaïlandais. Le régime maoïste sous-estime globalement la résistance des dirigeants nationalistes asiatiques, qui ont obtenu l’indépendance de leurs pays en dehors de toute révolution communiste. La Chine renonce par ailleurs définitivement à annexer la Mongolie-extérieure, la république populaire mongole étant soutenue par l’URSS606.

        La république populaire de Chine, qui continue à ne pas être représentée à l’ONU, réussit ensuite, dans les années 1950, une percée diplomatique en participant à la conférence de Bandung et en nouant des contacts diplomatiques avec divers pays asiatiques, dont notamment l’Inde, puis avec des pays africains, à commencer par l’Égypte de Nasser. Un traité commercial est conclu avec le Japon, qui ne reconnaît pas pour autant le gouvernement de Mao607.

        La république populaire de Chine parvient par ailleurs à reprendre le contrôle du Tibet dès octobre 1950 : le territoire tibétain est envahi par 84 000 soldats chinois et, en mai 1951, les représentants du 14e dalaï-lama à Pékin doivent signer l’accord en 17 points sur la libération pacifique du Tibet, qui reconnaît le bien-fondé de l’intervention chinoise et la souveraineté de la Chine sur le Tibet. En 1959, le soulèvement tibétain est écrasé par une répression qui fait entre 2 000 et 20 000 morts ; le dalaï-lama se réfugie en Inde pour y animer un gouvernement en exil. En 1965, l’administration du Tibet est réorganisée, pour former la région autonome du Tibet608.

        Guerre de Corée
        Article connexe : Guerre de Corée.

        Drapeau du Parti du travail de Corée.

        Vue de la bataille d’Incheon, en 1950.
        Dans le Nord de la Corée libérée des Japonais, les occupants soviétiques soutiennent en février 1946 la formation d’un gouvernement provisoire, sous les auspices d’un front uni dominé par les communistes coréens. Kim Il-sung, un militant tout juste revenu de plusieurs années d’exil en URSS, en prend la tête. Un nouveau parti communiste, le Parti du travail de Corée, est créé. Si Kim Il-sung est entièrement redevable aux Soviétiques de son accession au pouvoir, il parvient ensuite à manœuvrer efficacement pour imposer son autorité, face aux autres factions communistes qui comprennent les Coréens demeurés au pays durant l’occupation japonaise et le « groupe de Yenan » proche des Chinois. Les Soviétiques laissent de surcroît aux Coréens une large autonomie dans la gestion de leurs affaires intérieures609. En 1948, deux semaines après la proclamation officielle au Sud de la république de Corée, les communistes proclament la république populaire démocratique de Corée (dite plus couramment Corée du Nord) qui dispute aussitôt la souveraineté à l’autre État coréen. Kim Il-sung parvient à convaincre Staline de l’opportunité d’une incursion militaire au Sud, afin de réunifier toute la Corée sous la bannière communiste610. Staline ne croit initialement pas à l’intervention des États-Unis après leur « lâchage » de Tchang Kaï-chek et désire concurrencer Mao en Asie513 : en juin 1950, la Corée du Nord attaque la Corée du Sud, déclenchant la guerre de Corée. Profitant de l’absence temporaire de l’URSS des instances de l’ONU — l’État soviétique s’est en effet retiré pour protester contre la non-reconnaissance de la république populaire de Chine — les Nations Unies autorisent l’intervention d’une force militaire, largement dominée par les États-Unis, pour défendre le Sud513.

        L’avancée des troupes nord-coréennes, qui avaient pris Séoul, est stoppée net par la force d’intervention des Nations unies commandée par le général Douglas MacArthur, qui les repousse vers le Nord, reprend Séoul et s’empare de Pyongyang. Staline convainc alors Mao d’intervenir dans le conflit coréen. Trois millions de soldats chinois, commandés par Peng Dehuai et présentés officiellement comme une « Armée de volontaires », franchissent la frontière nord-coréenne pour venir au secours de Kim Il-sung. L’URSS n’intervient pas officiellement, mais équipe les troupes chinoises et nord-coréennes610. Chinois et Nord-Coréens repoussent les forces de l’ONU vers le Sud et prennent une nouvelle fois temporairement Séoul. La guerre de Corée menace le monde du déclenchement d’une Troisième Guerre mondiale, mais le président américain Harry Truman repousse la requête de MacArthur, qui souhaitait l’emploi de l’arme atomique611. La Chine paie un lourd tribut au conflit — plus de 800 000 soldats tués, dont le fils de Mao Zedong — mais elle y gagne la modernisation de son armée et le renforcement de la cohésion du Parti communiste dans la lutte contre l’« ennemi numéro un du peuple chinois », ainsi que le maintien d’un régime ami à sa frontière. Après une contre-attaque des Nations unies en 1951, les troupes communistes sont à nouveau repoussées au Nord. La ligne des combats se stabilise et l’URSS contribue rapidement à des ouvertures diplomatiques pour régler le conflit. L’armistice de Panmunjeom, en juillet 1953, met un terme à la guerre et scelle la division de la Corée, dont le Nord et le Sud sont désormais séparés par la zone coréenne démilitarisée612. La guerre de Corée marque un tournant dans la guerre froide, de par le refus des Américains de recourir à l’arme nucléaire, dont l’emploi est considéré comme trop risqué ; elle entraîne également un renforcement de la cohésion du monde occidental et de l’atlantisme, ce que Staline n’avait pas prévu613.

        De la guerre d’Indochine à la guerre du Viêt Nam
        Articles connexes : Guerre d’Indochine et Bataille de Diên Biên Phu.
        Rectangle rouge avec, en son centre, une étoile à cinq branches.
        Drapeau de la République démocratique du Viêt Nam.
        Portrait noir et blanc d’un vieil homme souriant, portant une moustache et une barbiche.
        Hô Chi Minh.
        En Indochine française, le Corps expéditionnaire français en Extrême-Orient commandé par le général Leclerc débarque en octobre 1945, plusieurs semaines après les Britanniques et les Chinois, et reprend progressivement le contrôle de la colonie. Au Nord, le gouvernement indépendantiste, où le Việt Minh est allié au VNQDD et à d’autres forces non communistes, tente péniblement de nourrir la population et de gérer les affaires courantes, mais annonce une série de mesures sociales, dont une réforme agraire. En novembre, le Parti communiste indochinois proclame, afin de rassurer les partenaires du Việt Minh, son autodissolution : dans les faits, les responsables du Parti officiellement disparu continuent de contrôler la ligue Việt Minh. En mars 1946, les accords Hô-Sainteny conclus par Hô Chi Minh avec le commissaire du GPRF Jean Sainteny, prévoient la reconnaissance par la France d’un État vietnamien au sein de l’Union française. Le 18 mars, Leclerc peut rentrer dans Hanoï614. Mais la conférence de Fontainebleau, prévue par les accords et qui se tient à l’été 1946, tourne ensuite à vide. Un modus vivendi franco-vietnamien prévoit de reprendre les pourparlers au plus tard en janvier 1947, après l’entrée en vigueur de la constitution de la Quatrième République. En novembre 1946, l’armée française bombarde le port de Haiphong. Si Hô Chi Minh continue ensuite de se montrer officiellement conciliant, Võ Nguyên Giáp, chef militaire du Việt Minh, prépare l’Armée populaire vietnamienne au combat. Le 19 décembre, le Việt Minh tente un coup de force dans l’ensemble du territoire vietnamien, échouant malgré des combats très âpres à Hanoï, mais détruisant une partie de l’administration française, ainsi qu’une partie des infrastructures et certaines petites villes coloniales. Le gouvernement indépendantiste prend le maquis, déclenchant la guerre d’Indochine615.

        Monument à la bataille de Diên Biên Phu, au Viêt Nam.
        L’insurrection communiste est, dans le contexte vietnamien, totalement identifiée à une lutte nationaliste et indépendantiste, ce qui permet à Hô Chi Minh d’apparaître par la suite, dans le contexte de la décolonisation, comme un symbole du tiers-monde émergent616. La France accorde un statut de semi-autonomie au Laos et au Cambodge et suscite la création d’une entité politique vietnamienne unifiée, l’État du Viêt Nam, dirigé par l’ex-empereur Bảo Đại. La guerre d’Indochine est, initialement, surtout une guerre vietnamienne : des mouvements indépendantistes laotiens et cambodgiens existent, mais demeurent très faibles par rapport au Việt Minh617. Avec la proclamation du régime communiste chinois, le Việt Minh gagne une importante base arrière618. La guerre d’Indochine s’affirme comme un front de la Guerre froide, alors qu’en France métropolitaine le PCF mène campagne contre le conflit, avec l’appui de ses nombreux compagnons de route. Le Việt Minh reçoit l’aide logistique de la république populaire de Chine qui lui fournit d’importants stocks d’armes, tandis que les Français, qui s’efforcent de « vietnamiser » le conflit en mettant sur pied l’Armée nationale vietnamienne, reçoivent celle des États-Unis. Le Việt Minh réorganise et contrôle la guérilla laotienne du Pathet Lao et celle, cambodgienne, des Khmers issarak : le chef du Pathet Lao, le prince Souphanouvong (membre de la famille princière de Vientiane) a passé une partie de sa vie en territoire vietnamien et a avec le Việt Minh des liens de longue date ; Son Ngoc Minh, dirigeant politique des Khmers issarak, est un métis khmero-vietnamien, recruté par le Việt Minh et dont une partie des troupes est issue de la population viêt du Cambodge ou de Vietnamiens expatriés619. Le Việt Minh décide de créer pour chaque territoire de l’Indochine française un parti communiste chargé de structurer politiquement la lutte indépendantiste, tout en exprimant une identité nationale spécifique620. En février 1951, un congrès redonne officiellement naissance à l’ancien Parti communiste indochinois, sous le nom de Parti des travailleurs du Viêt Nam : les insurgés vietnamiens affichent désormais ouvertement leurs couleurs communistes. Lê Duẩn, un communiste orthodoxe, devient le bras droit de Hô Chi Minh au sein de la nouvelle formation. La création des « partis frères » laotien et cambodgien est annoncée621. Un PC cambodgien, le Parti révolutionnaire du peuple khmer, est créé en août 1951 ; le manque de cadres communistes laotiens qualifiés est par contre si criant que le Parti du peuple lao n’est officiellement créé qu’en 1955, après la fin de la guerre d’Indochine620. En avril 1953, l’Armée populaire vietnamienne, avec le concours du Pathet lao, réalise une percée en territoire laotien, entraînant pleinement le Laos dans la guerre ; les communistes laotiens prennent le contrôle d’une zone étendue622. Au Cambodge, dans une moindre mesure, les Khmers issarak gagnent également du terrain avec le soutien des communistes vietnamiens623. La situation s’avère de plus en plus insoluble sur les plans militaire et politique et, dès 1953, la France envisage une « sortie honorable » d’Indochine624.

        En février 1954, un cadre est fixé pour des discussions diplomatiques, qui doivent se tenir à Genève ; Võ Nguyên Giáp, qui a reçu une aide accrue de la Chine, décide alors de prendre coûte que coûte la base de Ðiện Biên Phủ pour être en position de force au moment des négociations. La bataille de Diên Biên Phu, qui dure près de deux mois, s’achève par la victoire de l’Armée populaire vietnamienne la veille de la date où la conférence de Genève doit commencer à aborder la question indochinoise, ce qui constitue pour la France un désastre à la fois militaire et politique. Pierre Mendès France, nommé chef du gouvernement français durant la tenue de la conférence, obtient la signature des accords de Genève, qui permettent à la France de sortir du conflit tout en mettant un terme à l’Indochine française. Le Viêt Nam est provisoirement coupé en deux, en attendant des élections qui doivent théoriquement conduire à la réunification du pays : le Nord est dévolu à la république démocratique du Viêt Nam (ou Nord Viêt Nam), dont Hô Chi Minh est le président et Phạm Văn Đồng le premier ministre ; le Sud du pays revient à l’État du Viêt Nam dirigé par Bảo Đại. Le Royaume du Laos doit, en vertu des accords, entamer des pourparlers avec le Pathet lao. Le Royaume du Cambodge, où le roi Norodom Sihanouk a obtenu l’indépendance dès la fin 1953, évite quant à lui d’avoir à faire des concessions aux Khmers issarak, qui doivent déposer les armes ou quitter le pays. L’organisation communiste clandestine continue cependant d’exister au Cambodge. Les Vietnamiens ayant 300 jours pour opter entre les deux zones, plusieurs centaines de milliers de réfugiés affluent du Nord vers le Sud. Les États-Unis, désireux de contenir l’avancée du communisme dans la région, intensifient leur présence en Asie du Sud-Est et remplacent rapidement les derniers conseillers français au Sud Viêt Nam. Avec la division du Viêt Nam et l’arrivée des Américains, le contexte de la guerre du Viêt Nam se met en place625.

        Au Nord Viêt Nam, la réforme agraire est mise en place dès la victoire militaire de 1954. Les élites traditionnelles des campagnes, qui avaient pourtant soutenu assez massivement le Việt Minh, sont soumises à une purge à grande échelle, avec des méthodes délibérément meurtrières : la réforme agraire donne lieu à environ 15000 exécutions et 20 000 arrestations. Le Parti des travailleurs du Viêt Nam fait l’objet d’une épuration massive, qui se déroule de manière à peu près simultanée à la « rectification » du monde rural. La politique menée par le régime entraîne en 1956 une insurrection, que Hô Chi Minh fait réprimer par la troupe. La commission internationale chargée de veiller à l’application des accords de Genève, qui comprend des délégués indiens et polonais sympathisants communistes, ne s’intéresse guère à l’épisode. Le gouvernement nord-vietnamien doit finalement désavouer en partie sa propre politique ; Hô Chi Minh reconnaît les erreurs commises durant la réforme agraire, présente ses excuses au pays et fait sanctionner les responsables des « excès » : Trường Chinh, secrétaire général du Parti, est ainsi démis de ses fonctions. Le pays entreprend une industrialisation rapide, grâce à l’aide de l’URSS et de la Chine. La liberté d’expression y est sévèrement limitée et la démocratie inexistante : aucune élection n’a lieu avant 1960 et, quand le scrutin est convoqué, seuls des candidats approuvés par le Parti sont autorisés à se présenter. Parallèlement, au Sud, Ngô Đình Diệm évince Bảo Đại et fait proclamer la république du Viêt Nam, dont il devient le président. Refusant d’organiser les élections et le processus de réunification prévus par les accords, Diệm fait pourchasser et arrêter les communistes réels ou supposés626,627,628.

        Dans le reste de l’Asie
        Asie de l’Est et du Sud-Est
        Articles connexes : Révolution nationale indonésienne, Affaire de Madiun et Insurrection communiste malaise.

        Avis de recherche de Chin Peng, leader du Parti communiste malais, durant l’insurrection de 1948-60.
        Dans l’immédiat après-guerre, d’autres insurrections communistes ont lieu dans plusieurs pays d’Extrême-Orient tout juste décolonisés : le Parti communiste de Birmanie lance un soulèvement contre le gouvernement birman, peu après l’indépendance du pays. Le Parti communiste indonésien (PKI), reformé par ses chefs revenus d’exil, participe à la révolution nationale indonésienne pour empêcher le retour des colonisateurs néerlandais. Il échoue cependant en 1948 en voulant lancer une insurrection à Java contre le leader nationaliste Soekarno : les communistes sont écrasés lors de l’« affaire de Madiun ». Aux Philippines, les Hukbalahap refusent de rendre leurs armes après la défaite des Japonais et lancent un soulèvement en 1946 : sur les conseils des Américains, le gouvernement philippin parvient à vaincre la rébellion, en alternant des mesures répressives avec une réforme agraire qui ôte aux communistes leurs arguments auprès de la population629.

        Le Parti communiste japonais fêtant son 33e anniversaire en 1955.
        En Malaisie britannique, le Parti communiste malais reconstitue sa force armée du temps de la guerre, sous le nom d’armée de libération des peuples de Malaisie498 et déclenche une insurrection en 1948. La guérilla communiste, combattue efficacement par les Britanniques, et dont le recrutement se limite pour l’essentiel aux Chinois de Malaisie, ne parvient cependant pas à déstabiliser sérieusement le pays. Le Royaume-Uni accorde en 1957 son indépendance à la fédération de Malaisie, et le gouvernement malais triomphe ensuite de l’insurrection. Malgré les fortunes très diverses des insurrections nationales, les communistes sont parvenus à s’implanter durablement en Asie de l’Est et du Sud-Est629.

        La collectivisation agricole, progresse rapidement dans les pays communistes asiatiques, contrairement aux lenteurs en Europe de l’Est : outre les réformes agraires réalisées en Chine et au Nord Viêt Nam, la socialisation de l’agriculture est totalement achevée en Corée du Nord entre 1953 et 1958604.

        Dans divers pays d’Asie, les partis communistes parviennent à s’implanter par la voie des urnes. Le Parti communiste d’Inde (PCI) bénéficie de sa participation à la lutte pour l’indépendance, mais ne parvient pas à rivaliser au niveau national avec le Congrès national indien. En 1947, le PCI apporte son soutien à une insurrection paysanne dans les campagnes du Télangana (alors sur le territoire de l’Hyderabad) : le soulèvement est sévèrement réprimé en 1951 par le gouvernement indien, et le parti communiste est interdit en Hyderabad. Les communistes abandonnent alors leur stratégie de confrontation avec le gouvernement de Nehru et à la demande de l’URSS, se résolvent à jouer le jeu électoral. Bien que faible à l’échelle nationale, le PCI parvient à remporter des succès électoraux à l’échelle locale et régionale. En 1957, les communistes remportent les élections dans l’État du Kerala : le Parti communiste d’Inde est ainsi l’un des tout premiers au monde – le premier si l’on excepte le cas particulier de Saint-Marin – à accéder au pouvoir à l’issue d’un scrutin régulier630,247,631. Avec l’accord de l’URSS, les communistes indiens poursuivent une politique réformiste et modérée, leur programme de réforme agraire ressemblant beaucoup à celui de Nehru. Mais des tensions entre conservateurs et communistes font craindre des violences dans le Kerala : en 1959, Nehru en profite pour dissoudre le gouvernement630. Le Kerala demeure cependant, comme le Bengale, un bastion communiste247. Le PC indien entretient également l’agitation sociale dans le district de Thanjavur (Tamil Nadu), où il soutient les revendications des paysans intouchables631.

        Au Népal, un parti communiste clandestin est fondé en 1949. Autorisé en même temps que les autres partis politiques après la révolte de 1950, il est à nouveau interdit en 1952 après avoir tenté de renverser le gouvernement du Congrès. Il redevient légal quatre ans plus tard632.

        Le Parti communiste japonais obtient, lors des élections législatives de 1949, 10 % des suffrages et trente-cinq élus à la Diète, mais ses résultats électoraux déclinent ensuite rapidement630,633.

        En Indonésie, le PKI, après l’échec de sa tentative d’insurrection contre Soekarno, rentre dans le jeu politique dans les années 1950. Il parvient à attirer un électorat croissant et un grand nombre de militants en adoptant une ligne moins révolutionnaire, et en se faisant le porte-parole des revendications des paysans pauvres. Les communistes aident Soekarno à déjouer un putsch de droite en 1958 et le président indonésien fait ensuite rentrer au gouvernement les leaders du Parti, Dipa Nusantara Aidit et Njoto. Les communistes s’emploient ensuite à influencer le président, notamment pour le pousser à appliquer la réforme agraire prévue par les lois de 1959-60. Au début des années 1960, le PKI, qui revendique plus de trois millions de membres, est le troisième parti communiste au monde, et le plus important de tous les pays non communistes634.

        Proche et Moyen-Orient
        En Palestine mandataire, durant la Seconde Guerre mondiale, le Parti communiste palestinien se divise entre Juifs et Arabes, ces derniers formant la Ligue de libération nationale en Palestine. Les deux factions se réunissent à nouveau après la déclaration d’indépendance israélienne, et l’ancien PCP se rebaptise du nom de Maki635. L’URSS est, en 1948, le premier pays à reconnaître Israël, Staline jugeant à l’époque que le nouvel État juif pourrait devenir une tête de pont soviétique au Proche-Orient. Mais ces espoirs sont rapidement déçus du fait de l’alliance entre Israël et les États-Unis ; le camp communiste se convertit dès lors à l’antisionisme636. La détérioration des relations entre Israël et l’URSS contribue à affaiblir le Maki, qui attire dès lors davantage de Palestiniens que de Juifs. Le parti communiste s’oppose résolument à la politique intérieure et extérieure du gouvernement israélien, réclame le retour des réfugiés, s’emploie à défendre les droits de la population arabe et soutient la reconnaissance d’un État palestinien635.

        Drapeau du Parti communiste jordanien.
        Dans le reste de l’Asie de l’Ouest, la progression du communisme est nettement plus inégale, et parfois très difficile. En 1946, lors de la fin du régime de parti unique en Turquie, le Parti communiste de Turquie, interdit depuis les années 1920, tente de revenir sur la scène publique sous le couvert d’une organisation légale, le Parti socialiste ouvrier et paysan de Turquie (Türkiye Sosyalist Emekçi Köylü Partisi). Celui-ci est cependant interdit en décembre de la même année637. À la fin des années 1940, le Parti communiste libanais est si affaibli par le soutien que l’URSS apporte alors aux sionistes qu’il s’autodissout en janvier 1948 : il ne renaîtra qu’en 1971. Le Parti communiste syrien, séparé du parti libanais en 1944 lors de l’indépendance des deux pays, subit également des défections à la même époque, mais survit à la crise. Il est ensuite généreusement financé par l’URSS, ce qui lui permet de développer ses activités ; en 1954, Khalid Bakdash, chef du parti, devient le premier parlementaire ouvertement communiste du monde arabe. Le Parti communiste irakien est, lui, lourdement réprimé par le gouvernement dès les premières années de l’après-guerre : ses principaux dirigeants sont exécutés en 1949. La société irakienne étant fortement marquée par la fracture confessionnelle et par la domination de la minorité sunnite sur la majorité chiite, le communisme continue cependant d’attirer de nombreux sympathisants au sein des classes défavorisées chiites. Le Parti communiste jordanien, rapidement interdit, parvient cependant à présenter des candidats via un groupe-paravent : il obtient par ce biais deux élus au parlement en 1951. Des mesures anticommunistes (interdictions de journaux, arrestations de militants…) continuent cependant d’être prises au début du règne du roi Hussein. En octobre 1956, le Front national, groupe formé par les communistes avec divers alliés, obtient trois élus au parlement. Le Parti communiste jordanien est autorisé et le roi nomme Suleiman al-Nabulsi, membre du Front national, au poste de premier ministre. Mais quelques mois plus tard, en avril 1957, Hussein et l’armée contraignent Nabulsi à la démission ; le roi déclare la loi martiale et interdit tous les partis politiques638.

        En Iran, le Tudeh, le parti communiste iranien créé en 1941 à la suite de l’invasion anglo-soviétique, obtient huit élus au parlement en 1944. Le premier ministre iranien, Ghavam os-Saltaneh, fait entrer en 1946 dans son gouvernement des ministres issus du Tudeh. La même année, l’Iran, toujours occupé dans l’immédiat après-guerre par les troupes britanniques et soviétiques, est le théâtre de la crise irano-soviétique, l’un des premiers épisodes de la guerre froide. Staline tente en effet, pour obtenir une concession sur le pétrole iranien, de faire pression sur Ghavam en soutenant la création de deux gouvernements séparatistes pro-soviétiques, le gouvernement populaire d’Azerbaïdjan et la république du Kurdistan. Mais l’influence occidentale contribue à ce que Ghavam se sépare de ses ministres communistes. Les deux régimes séparatistes sont ensuite écrasés sans que les Soviétiques réagissent autrement que par des menaces ; le parlement iranien élu en 1947 refuse de ratifier l’accord pétrolier passé avec l’URSS. En février 1949, le Tudeh est interdit à la suite d’un attentat contre le Chah. En 1953, pour soutenir le Chah dont le pouvoir est alors menacé par le premier ministre nationaliste Mossadegh, les États-Unis organisent l’opération Ajax, qui permet d’écarter ce dernier. La monarchie iranienne saisit cette occasion pour mettre un terme à l’existence du Tudeh ; les dirigeants communistes iraniens, qui avaient apporté un soutien intermittent à Mossadegh mais n’étaient nullement à l’origine de sa politique de nationalisations, sont arrêtés, et le parti à nouveau réduit à la clandestinité639,638.

        Divisions du trotskysme après 1945
        Articles connexes : Pablisme et Courant lambertiste.

        Emblème de la Quatrième Internationale.
        Décimés durant la guerre, privés de leur chef assassiné en 1940, les trotskystes sont, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, moins que jamais en mesure de rivaliser avec les staliniens640. Durant les décennies qui suivent le conflit mondial, les différents partis trotskystes sont parcourus de nombreuses divisions : les schismes en France ont des répercussions profondes à l’échelle internationale. Parmi les nombreux groupes trotskystes, beaucoup cultivent une image idéalisée de Léon Trotsky. Leur entrisme au sein de nombreuses organisations politiques, la culture du secret de certains de leurs partis (avec l’emploi de pseudonymes pour garantir l’anonymat de leurs cadres) et le passage de diverses personnalités en leur sein leur garantit une relative aura, parfois mythique : le trotskysme demeure cependant un courant profondément divisé, sans perspective d’accès au pouvoir641,642. Au Brésil, les groupes trotskystes, puissants avant-guerre, peuvent sortir de la clandestinité après la fin du régime de l’Estado Novo en 1945 : ils ne parviennent cependant plus à exercer de réelle influence, du moins avant le début des années 1960, la gauche brésilienne et le milieu syndical étant déjà dominés par le Parti communiste et le Parti travailliste416.

        Après 1945, le militant d’origine grecque Michel Raptis, dit « Pablo » devient l’une des personnalités les plus importantes du trotskysme international. Coopté durant la guerre au secrétariat européen de la Quatrième Internationale, il entreprend de rassembler les trotskystes français ; s’il échoue dans ses contacts avec David Korner, alias « Barta », il réunit la plupart des autres groupes dans le Parti communiste internationaliste (PCI)643. En France, les trotskistes se réunissent désormais pour l’essentiel au sein du PCI, à l’exception notable du « groupe Barta » (dit officiellement Union communiste), qui ne reconnaît pas la Quatrième Internationale comme la structure qu’avait voulu bâtir Trotsky. Barta préconise la grève générale et tient un rôle dans le déclenchement des grèves de 1947, mais son groupe s’étiole par la suite644,645.

        En 1946, une conférence internationale se tient à Paris pour reconstituer la Quatrième Internationale dispersée. Les trotskystes tentent ensuite d’analyser la situation née du début de la guerre froide, de le rupture avec la Yougoslavie et de la révolution en Chine. Le Belge Ernest Mandel se rallie en 1950 à la classification de la Yougoslavie comme « État ouvrier », mais voit le reste des régimes communistes comme des « États bourgeois dégénérés » et la révolution chinoise comme un « mouvement paysan dirigé par des staliniens ». Mandel et Pablo, animateurs de la majorité internationale, tirent argument du « développement des forces productives » en URSS pour en conclure à la supériorité d’une « socialisation, même imparfaite, des moyens de production ». L’Internationale trotskyste enregistre divers départs, au fil des désillusions. L’Américain Max Shachtman, cofondateur du Parti socialiste des travailleurs puis du Workers’ Party, s’éloigne du trotskysme pour se rapprocher ensuite du Parti démocrate. Tony Cliff, dirigeant du Socialist Review Group britannique, s’éloigne pour cause de désaccords théoriques profonds avec Mandel et Pablo sur la bureaucratie soviétique. Le philosophe Cornelius Castoriadis se montre particulièrement critique envers le système soviétique – qu’il qualifie non pas d’« État ouvrier dégénéré » ni même de « capitalisme d’État », mais de « capitalisme bureaucratique » – et cherche des alternatives dans les pratiques conseillistes et autogestionnaires646. Castoriadis finit par quitter en 1949 le PCI avec Claude Lefort : les deux philosophes continuent d’animer leur tendance, Socialisme ou barbarie, et publient une revue du même nom. Leurs écrits contribuent à alimenter en France une réflexion critique, libérée des dogmes trotskystes, sur le marxisme et sur les phénomènes bureaucratique et totalitaire, influençant de nombreux intellectuels647.

        Le PCI pratique l’entrisme à la SFIO, mais ses militants en sont exclus en 1947 alors que le parti socialiste se recentre. Des divisions se font jour au sein du parti trotskyste, entre la tendance d’Yvan Craipeau, partisan du maintien d’une union avec l’aile gauche de la SFIO, et les adversaires de cette option, qui se rassemblent autour de Michel Pablo, Pierre Frank et Pierre Boussel, alias « Lambert ». La tendance de Craipeau quitte le PCI en 1948 : Craipeau lui-même intègre plus tard le PSU ; David Rousset anime brièvement le Rassemblement démocratique révolutionnaire avec Jean-Paul Sartre avant de s’orienter vers le gaullisme de gauche648. Le groupe Barta, quant à lui, disparaît lors de la rupture de Korner avec le syndicaliste Pierre Bois et le jeune Robert Barcia, dit « Hardy »649,650.

        En 1951, Michel Pablo publie un document préparatoire au congrès mondial de la Quatrième Internationale, dans lequel il préconise l’abandon de l’« antistalinisme sectaire et mécanique » et le retour à la ligne de l’Opposition de gauche en accordant aux partis communistes un « soutien critique », le développement des régimes communistes ne pouvant, comme le montre la crise yougoslave, que mettre en lumière les contradictions du stalinisme. Pour Pablo, les trotskystes doivent défendre l’URSS et tâcher, en infiltrant les PC dominants, de les faire évoluer. Son autre grande orientation stratégique est l’alliance, dans le cadre de la décolonisation, avec les mouvements indépendantistes, afin de donner une orientation révolutionnaire et socialiste aux mouvements nationalistes extra-européens651,652. Une vive polémique éclate alors avec Marcel Bleibtreu, qui conteste la ligne de Pablo. Le « pablisme » demeure majoritaire au sein du PCI, qui s’oriente vers l’entrisme au sein du PCF et de la CGT. Mais Lambert rejoint alors l’opposition aux côtés de Bleibtreu et de Michel Lequenne. En 1952, un congrès extraordinaire de la Quatrième Internationale signe la rupture de la famille trotskyste : l’Internationale se scinde entre les courants lambertiste et pabliste. Les sections britanniques et américaines, les plus importantes de l’Internationale, soutiennent Lambert. Les Allemands scissionnent ; les Italiens, les Srilankais, et une partie des Latino-Américains se rangent aux côtés de Pablo. Les lambertistes animent en France leur propre parti qui, ne parvenant pas à conserver le nom de PCI, prendra en 1965 celui d’Organisation communiste internationaliste (OCI)651. En Amérique latine, les trotskystes adhèrent dans leur majorité à la ligne pabliste et favorisent l’entrisme au sein des partis — socialistes ou populistes — susceptibles d’être influencés sur leur gauche. A contrario, en Bolivie, le Parti ouvrier révolutionnaire rompt avec la IVe Internationale653,654.

        De l’apogée du stalinisme à la mort de Staline
        Articles connexes : Jdanovisme artistique et Complot des blouses blanches.
        Photo noir et blanc d’hommes en costume blanc portant un portrait de Staline.
        Défilé des militants du Komsomol à Budapest, en 1949.
        En URSS, la période post-1945 correspond à un renforcement, le plus souvent brutal, des structures autoritaires du pouvoir. La manière dont sont traités les prisonniers de guerre soviétiques témoigne du durcissement du régime, qui ne souhaite pas que les rapatriés puissent témoigner de leurs expériences des réalités occidentales : 58 % seulement des rapatriés de guerre sont autorisés à rentrer chez eux, 33,5 % sont envoyés à l’armée ou dans des « bataillons de reconstruction » et 8,5 %, soit 360 000 personnes environ, sont envoyés au goulag. Dans les territoires acquis en 1939-1940 puis réintégrés à l’URSS à la fin de la guerre — soit l’Ukraine occidentale, les pays baltes et la Moldavie — des résistances à l’annexion et à la collectivisation sont écrasées. Des centaines de milliers de récalcitrants, de collaborateurs réels ou supposés, et plus généralement d’éléments de « classes hostiles » sont déportés, notamment dans les pays baltes, suivant une politique de mise au pas des nationalités655. Les organes de répression policière se développent et le système concentrationnaire atteint son apogée656.

        Parallèlement, le régime stalinien entreprend à partir de 1946 de reprendre le contrôle de la vie intellectuelle, qui s’était quelque peu relâché durant la guerre. Andreï Jdanov mène personnellement une vaste offensive contre toute création de l’esprit qui dérogerait à la ligne du Parti et dénoterait les influences de l’étranger et du « décadentisme occidental ». Jdanov lui-même meurt en août 1948, mais la campagne se poursuit jusqu’en 1953. La littérature, le théâtre, la musique sont touchés et de multiples artistes voient leurs œuvres publiquement dénoncées. À partir de la fin de 1948, la dénonciation des tendances « formalistes » dans le domaine artistique vise plus spécifiquement le « cosmopolitisme ». La poursuite de cette nouvelle déviation prend un tour de plus en plus antisémite657, ce qui coïncide avec l’adoption par Staline, du fait de l’alliance d’Israël avec les États-Unis, d’une ligne antisioniste sur le plan international636. Le Parti communiste légifère dans tous les domaines de l’esprit, en histoire, en philosophie et en sciences. Dans le domaine de la biologie, l’influence du pseudo-scientifique Lyssenko atteint son apogée et aboutit à une mise au ban de la génétique mendélienne : plusieurs centaines de chercheurs sont chassés de leurs facultés657.

        Le culte de la personnalité du « petit père des peuples » Joseph Staline atteint après-guerre un niveau encore inégalé : chaque bourgade édifie sa statue de Staline et, en décembre 1949, le 70e anniversaire du dirigeant soviétique donne lieu à des célébrations grandioses. Tout en s’appuyant sur une idéologie ultranationaliste, Staline ignore les règles traditionnelles de fonctionnement du Parti : aucun plénum du Comité central ne se réunit entre 1947 et 1952 et le Politburo ne siège presque jamais au complet, Staline préférant recevoir ses membres par petits groupes658. Au 19e congrès du Parti communiste, en octobre 1952 — le premier depuis 1939 — Staline réorganise le Parti et fait notamment supprimer le poste de Secrétaire général du Comité central, tout en demeurant dans les faits aux commandes du PCUS et en restant chef du gouvernement659. Au début des années 1950, Staline envisage une nouvelle purge du Parti et de la société soviétique, afin de renouveler les cadres politiques, économiques, administratifs et intellectuels de la nation. À la fin de 1952, plusieurs médecins, dont une majorité de Juifs, sont arrêtés sous l’accusation de complot : ils sont torturés et contraints d’« avouer » leurs crimes, parmi lesquels le fait d’avoir provoqué la mort de Jdanov. La propagande stalinienne adopte à l’époque de nets accents antisémites, qui rejaillit sur les procès de Prague en Tchécoslovaquie et l’élimination d’Ana Pauker en Roumanie : les cadres communistes sont désormais purgés sous l’accusation de « sionisme » et de « cosmopolitisme ». En janvier 1953, la Pravda annonce la découverte du « complot terroriste des médecins », lançant l’affaire connue sous le nom de complot des blouses blanches660. Les autorités soviétiques, afin de préparer la nouvelle purge envisagée par Staline, lancent une campagne de propagande dénonçant les « nationalistes juifs » liés aux États-Unis et aux organisations juives internationales. Mais, le 1er mars 1953, Staline est victime d’une attaque ; il meurt le 5 mars. Gueorgui Malenkov est aussitôt désigné pour lui succéder à la tête du Conseil des ministres661.

        Divisions et mutations du camp communiste après l’époque stalinienne
        Déstalinisation et suites
        Ascension de Khrouchtchev
        Article connexe : Funérailles de Joseph Staline.

        Nikita Khrouchtchev.
        La mort de Staline survient à un moment de grandes difficultés en URSS, dues au blocage du système économique et politique. Une « troïka » de dirigeants, composée de Gueorgui Malenkov, Nikita Khrouchtchev et Lavrenti Beria, est mise en place dans les premiers mois, qui se signalent par une certaine détente sur le plan intérieur : le 27 mars, le Soviet suprême décrète une amnistie pour tous les détenus dont la peine ne dépasse pas cinq ans, et qui concerne notamment les cadres du Parti concernés par les purges de 1951-1952. Les « médecins assassins » dénoncés dans le cadre du complot des blouses blanches sont réhabilités début avril. En juillet, Beria, qui montait en puissance et tentait de se poser en successeur, est arrêté ; il est par la suite exécuté. Son élimination entraîne une redistribution des influences au sein de l’appareil soviétique ; les services de sécurité, que Beria avait centralisés sous son autorité en cumulant de vastes pouvoirs répressifs, perdent en influence au profit de l’Armée rouge. En 1954, l’appareil policier est réorganisé, la police politique prenant le nom de KGB662,663.

        Dans les mois qui suivent la chute de Beria, une lutte d’influence met aux prises Malenkov et Khrouchtchev, tournant rapidement à l’avantage de ce dernier : en septembre, le poste de secrétaire général — rebaptisé premier secrétaire — du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS) est recréé au profit de Khrouchtchev664. Ce dernier tente de résoudre les problèmes économiques et sociaux de l’URSS tout en menant une politique populiste d’appel aux « petites gens ». Le Code du travail est révisé, favorisant la mobilité des salariés : la loi de 1940 qui rattachait les salariés à leur entreprise est abolie. Entre 1953 et 1958, la situation matérielle des salariés urbains s’améliore considérablement grâce à une politique économique jouant sur la production et la consommation, ce qui augmente les biens disponibles sur le marché ; le salaire minimum des employés d’État est augmenté et désormais exempt d’impôt, le taux des pensions est presque doublé. Khrouchtchev, associé à ces bons résultats économiques et au relâchement des pratiques coercitives, voit son ascension favorisée au détriment de Malenkov : en février 1955, ce dernier remet sa démission et est remplacé par Nikolaï Boulganine. Khrouchtchev se retourne ensuite contre les conservateurs, tels Kaganovitch et Molotov, qui l’avaient aidé à écarter Malenkov, et obtient leur mise à l’écart665.

        Réorganisation du bloc de l’Est et dénonciation du stalinisme
        Articles connexes : Insurrection de juin 1953 en Allemagne de l’Est, Pacte de Varsovie, XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique, Déstalinisation et Détente (guerre froide).

        Plaque commémorative à l’effigie de Marx et Engels à Leipzig (RDA).
        Le 16 juin 1953, un décret qui préconise l’augmentation des normes du travail industriel d’au moins 10 % provoque une insurrection populaire en République démocratique allemande : une grève générale éclate dans plusieurs villes et les ouvriers mettent à sac des bâtiments officiels. L’insurrection est finalement écrasée par l’intervention des troupes soviétiques. Walter Ulbricht réussit à faire rejeter la responsabilité des événements sur ses adversaires au sein du Parti et obtient une aide économique accrue de la part de l’URSS pour améliorer le niveau de vie de la population est-allemande666. Les événements de 1953 cristallisent la division de l’Allemagne et montrent le peu de légitimité populaire du gouvernement de la RDA667. Des émeutes ouvrières contre les communistes, cette fois sans effusion de sang, ont également lieu à Plzeň en Tchécoslovaquie668.

        Sur le plan extérieur, la politique de l’URSS après la mort de Staline se déroule au rythme d’une première phase de détente : face à l’enlisement de la guerre de Corée et aux risques d’intensification des opérations américaines, les Soviétiques favorisent la signature de l’armistice en juillet 1953. Entre 1954 et 1955, l’URSS adopte une stratégie d’immobilisme dans les conférences internationales et tente en vain de s’opposer au réarmement de l’Allemagne de l’Ouest, obtenant cependant un succès avec le rejet de la Communauté européenne de défense669.

        À partir de 1955, l’URSS revient à une politique de mouvement en Europe : le 15 mai 1955 est institué le pacte de Varsovie, une alliance militaire entre l’Union soviétique et les pays du bloc de l’Est670. Les Sovietiques entreprennent également de remettre de l’ordre dans les régimes du bloc de l’Est dont la politique ne donne pas satisfaction : plusieurs dirigeants se voient ainsi contraints de séparer les charges de chef du gouvernement et de chef du Parti, qu’ils cumulaient jusque-là. En république populaire de Hongrie, Mátyás Rákosi, dont la politique économique est blâmée par les Soviétiques, se voit imposer en 1953 Imre Nagy comme chef du gouvernement. Partisan d’une forme de « communisme éclairé », Nagy annonce une série de mesures destinées à corriger les erreurs du gouvernement et à améliorer la vie des travailleurs, tout en libéralisant la vie intellectuelle et en supprimant les camps d’internement. Ces mesures effraient cependant l’appareil du Parti ; Rákosi parvient à obtenir le départ de Nagy en 1955671. En république populaire de Bulgarie, Valko Tchervenkov, qui a succédé à Dimitrov mort en 1949, garde la présidence du conseil des ministres mais cède la direction du Parti communiste bulgare à Todor Jivkov ; ce dernier évince ensuite tout à fait Tchervenkov du pouvoir672. En mai 1955, Nikita Khrouchtchev se rend à Belgrade et annonce la réconciliation de l’URSS avec la Yougoslavie, Tito étant entièrement réhabilité673.

        En février 1956, lors du XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique, Khrouchtchev lit son « rapport secret » révélant une partie des crimes de Staline. S’il s’abstient de condamner l’ensemble de la politique suivie par Staline et ne révèle qu’une petite partie des exactions staliniennes, le numéro un soviétique déclare ouvertement que Staline a envoyé des « milliers » d’innocents à la mort, évoquant essentiellement le cas des cadres communistes injustement condamnés. Le testament de Lénine est rendu public. Le texte est très sélectif quant aux méfaits de Staline et ne remet en cause aucune des grandes orientations depuis 1917, mais Khrouchtchev prend un risque politique considérable, une grande partie de son auditoire ayant fait carrière à l’époque concernée. L’existence du rapport Khrouchtchev, que l’URSS refuse dans un premier temps de confirmer, est rapidement connue à l’étranger. Le document sème la stupeur dans le monde entier, y compris dans les rangs des partis communistes occidentaux, dont certains en nient dans un premier temps l’existence, et qui perdent bientôt de très nombreux adhérents et sympathisants674,675. Durant le XXe congrès, Khrouchtchev place son discours sous le signe du réalisme, en affirmant la possibilité pour chaque pays de réaliser un passage pacifique au socialisme selon ses propres conditions — ce qui met un terme à la politique d’opposition systématique envers les partis socialistes ouest-européens définie par la doctrine Jdanov — et en exposant le principe de coexistence pacifique entre systèmes politiques différents676.

        Signe de la nouvelle orientation soviétique, le Kominform est dissous, en vue de ne plus faire apparaître de lien de subordination entre les partis communistes et le régime soviétique677. Le mouvement communiste international est par la suite incarné pour l’essentiel par les relations bilatérales des partis communistes : celles-ci donnent lieu, entre 1957 et 1969, à cinq conférences mondiales des Partis communistes, qui mettent cependant en relief les divisions grandissantes du camp communiste678.

        Bouleversements en Pologne et en Hongrie

        Mémorial de l’insurrection de 1956, à Budapest.
        Évènements de Pologne
        Articles connexes : Soulèvement de Poznań en 1956 et Octobre polonais de 1956.
        Les répercussions de la déstalinisation lancée par Nikita Khrouchtchev se font sentir dans l’ensemble du bloc de l’Est, mais prennent un tour particulièrement dramatique en république populaire de Pologne et en république populaire de Hongrie. Après avoir entendu le rapport Khrouchtchev, le dirigeant polonais Bolesław Bierut tombe malade, apparemment victime d’un infarctus, et meurt à Moscou679. Edward Ochab lui succède et semble vouloir s’engager dans une politique de libéralisation contrôlée680. Plusieurs dizaines de milliers de prisonniers politiques sont libérés ; Władysław Gomułka et ses amis politiques sont eux aussi libérés et réhabilités. En juin, une manifestation ouvrière à Poznań, déclenchée initialement pour demander des augmentations de salaires, dégénère en véritable soulèvement dans la ville mais l’intervention rapide des troupes polonaises évite une extension de la révolte et rend inutile une intervention soviétique ; le Parti ouvrier unifié polonais et les Soviétiques sont néanmoins très préoccupés par la situation. L’agitation populaire croît en Pologne et gagne les centres industriels ; des cadres de l’appareil du Parti réclament bientôt le retour au pouvoir de Gomułka. Avec l’appui des Soviétiques qui, effrayés par la situation en Hongrie, souhaitent éviter une crise comparable en Pologne, les conservateurs du Parti acceptent finalement en octobre de céder la place à Władysław Gomułka, qui prend la tête du Parti ouvrier unifié polonais en bénéficiant d’un réel soutien au sein de la population. Gomułka annonce un programme de libéralisations politiques, mais rassure dans le même temps les Soviétiques en leur garantissant qu’il ne touchera pas à leurs intérêts en Pologne : le pays ne s’engage que sur la voie d’une démocratisation limitée681,679.

        Insurrection de Budapest
        Article détaillé : Insurrection de Budapest.
        En Hongrie, la situation évolue de manière beaucoup plus tragique : en juillet 1956, Mátyás Rákosi doit, sous la pression des Soviétiques, céder à Ernő Gerő la tête du Parti des travailleurs hongrois. À l’intérieur du PC hongrois, des voix s’élèvent bientôt pour demander des réformes et demander le retour d’Imre Nagy. László Rajk est réhabilité au mois d’octobre, sept ans après son exécution. Le 22 octobre, une manifestation étudiante débouche sur la publication d’un manifeste révolutionnaire qui réclame la destitution des staliniens et un nouveau gouvernement dirigé par Imre Nagy. Le lendemain, la statue de Staline au centre de Budapest est abattue. Imre Nagy est renommé chef du gouvernement le soir même. L’agitation s’étend et Nagy, réticent au départ devant l’ampleur du mouvement, évolue bientôt vers un soutien aux contestataires contre les Soviétiques. Fin octobre, il forme un gouvernement de coalition avec des membres de partis d’opposition, tandis que l’insurrection s’étend. Le 31 octobre, Nagy annonce le départ de la Hongrie du pacte de Varsovie et proclame la neutralité du pays. L’URSS décide de mettre un terme à l’insurrection de Budapest par la force. János Kádár, qui avait dans un premier temps rejoint le gouvernement d’Imre Nagy, parlemente avec les Soviétiques et obtient de former un nouveau gouvernement qui, tout en demeurant favorable à l’URSS, disposera d’une certaine latitude politique sur le plan intérieur681,679.

        L’insurrection est écrasée et Imre Nagy, qui s’était réfugié dans l’ambassade yougoslave, est capturé par traîtrise ; il est par la suite détenu en Roumanie, jugé au cours d’un procès secret, puis pendu en 1958. Les événements de Hongrie ont un effet désastreux sur l’image de l’URSS, qui se trouve encore dégradée dans le monde entier, quelques mois après la révélation des crimes de Staline. Ils ont néanmoins pour conséquence de renforcer, par intimidation, l’obéissance de la plupart des dirigeants du bloc de l’Est. En Hongrie, l’appareil du Parti — rebaptisé Parti socialiste ouvrier hongrois — doit être entièrement rebâti après avoir été purgé des contestataires681,679.

        Limites de la déstalinisation et rupture avec la Chine
        URSS sous Khrouchtchev

        Emblème du KGB.
        Sur le plan intérieur, l’autorité de Khrouchtchev est un temps affaiblie par la révolte hongroise : il est notamment confronté à l’opposition des conservateurs comme Kaganovitch et Molotov et des technocrates comme Malenkov qui lui reprochent sa gestion des crises en Europe de l’Est et le fait d’avoir sapé la crédibilité du mouvement communiste. Pour rallier la population, le no 1 soviétique accentue alors la détente en accordant de nouvelles amnisties partielles ; la majorité des Soviétiques qui avaient été déportés sur des critères de nationalité sont autorisés à rentrer chez eux. En juin 1957, Khrouchtchev doit faire face, lors du plénum du Comité central, à une attaque conjointe de Kaganovitch, Molotov et Malenkov mais le chef du PCUS sort victorieux de l’épreuve et fait exclure ses adversaires du comité central. L’affaire est par la suite décrite comme résultant des menées d’un « groupe anti-parti ». Khrouchtchev fait ensuite écarter le maréchal Gueorgui Joukov, qui l’avait soutenu contre les conservateurs mais qui s’opposait à la mainmise du Parti sur l’Armée rouge et avait critiqué son rôle durant les purges staliniennes682,683.

        Sorti très renforcé de sa victoire sur ses opposants, Khrouchtchev consolide ses positions et, en 1958, cumule son poste de premier secrétaire du Parti avec celui de président du conseil des ministres. De nouvelles mesures de détente sont prises, notamment en modifiant le code pénal dont les notions d’« ennemi du peuple » et de « crime contre-révolutionnaire » sont supprimées. Sur le plan culturel, le numéro un soviétique encourage une relative libéralisation, bien que le « réalisme socialiste soviétique » demeure la forme d’art officiel. Sur le plan social, Khrouchtchev s’efforce d’améliorer les conditions de vie des citoyens soviétiques en poussant à la création de logements. Un effort particulier est fourni pour améliorer l’éducation, poursuivant des mesures déjà initiées sous Staline. Pour ce qui est de la quantité de biens de consommation produits, la croissance de l’URSS est impressionnante durant les années 1950-1960, bien que la qualité des biens produits ne soit pas toujours au rendez-vous. Les efforts imposés aux campagnes pour rattraper le niveau de production des États-Unis pèsent également durement sur la paysannerie. La libéralisation amenée par Khrouchtchev ne s’étend, cependant, pas au domaine religieux : les trois quarts des lieux de culte sont fermés durant sa période au pouvoir. La recherche spatiale fait l’objet d’une attention particulière de la part des autorités soviétiques et, en 1961, Youri Gagarine devient le premier homme à voyager dans l’espace, ce qui constitue pour l’URSS un grand succès sur le plan de la propagande et du prestige. Politiquement, Khrouchtchev s’en tient à un strict respect du dogme marxiste-léniniste, considérant avoir réalisé un retour aux sources de la pensée de Lénine en ayant dénoncé les erreurs, les crimes et le culte de la personnalité de Staline. La principale innovation théorique de l’époque est portée par Kuusinen, qui considère que la dictature du prolétariat a vocation à devenir un « État de tout le peuple » : cette conception revient à éliminer les bases théoriques des répressions de masse. Khrouchtchev conserve néanmoins une vision idéaliste de la réalisation du « socialisme » en URSS : en 1961, le programme officiel du PCUS prévoit pour 1980 le passage au stade du communisme. Il s’agit là du dernier document officiel soviétique à prévoir officiellement la réalisation du communisme, dans son sens théorique de société sans classes682,683.

        Sur le plan international, Khrouchtchev adopte une posture délibérément agressive, donnant la priorité à l’armement nucléaire et considérant la dissuasion, dans le cadre d’une menace de guerre atomique, comme le meilleur moyen de prévenir un conflit avec l’Occident. Le dirigeant soviétique souhaite négocier avec les Occidentaux, mais sans renoncer à ses arrière-pensées expansionnistes et à partir d’une position de force. Ses initiatives souvent audacieuses, voire risquées, lui valent cependant, au sein du Præsidium du Comité central (nom porté à l’époque par le Politburo), des opposants qui désapprouvent son « aventurisme ». Khrouchtchev innove par ailleurs par rapport à Staline en jouant la carte du tiers-monde : vis-à-vis des pays non alignés, il entreprend de se rapprocher des pays décolonisés « progressistes », même non communistes, afin d’affaiblir l’Occident et de faire progresser la cause communiste. Le PCUS affirme désormais l’existence de plusieurs voies pouvant mener au socialisme, le nationalisme pouvant constituer une phase « progressiste » intermédiaire entre la période coloniale et le socialisme. L’URSS, dans les années 1950-1960, ne dispose cependant pas encore des moyens de mener une politique conséquente au Moyen-Orient et en Afrique684.

        Rupture sino-soviétique
        Article connexe : Rupture sino-soviétique.
        La déstalinisation contribue par ailleurs à provoquer la rupture entre l’URSS et la république populaire de Chine. Mao Zedong désapprouve la condamnation de Staline par Khrouchtchev et l’élimination des vétérans du PCUS lors de l’affaire du groupe anti-parti ; il tente néanmoins de lancer en Chine une opération de libéralisation, la campagne des cent fleurs, qui tourne à la débâcle et l’amène à faire de la lutte contre le « révisionnisme » l’une de ses priorités idéologiques. Le dirigeant chinois se montre en outre particulièrement hostile à un rapprochement avec les États-Unis, condamnant toute forme de coexistence pacifique : en novembre 1957, lors d’une visite à Moscou, il choque son auditoire en évoquant ouvertement l’opportunité d’une guerre nucléaire et en considérant que les centaines de millions de morts seraient un prix à payer pour la victoire du socialisme. En 1958, l’URSS montre de nets signes d’irritation face à la politique chinoise, qui provoque la deuxième crise du détroit de Taïwan : Mao tente de « tester » l’URSS en provoquant des tensions internationales qui l’amèneraient à s’opposer à nouveau frontalement à l’Occident. En 1959-1960, Khrouchtchev se rend en visite aux États-Unis. Son voyage à Pékin, le mois suivant, se passe très mal ; le dirigeant soviétique tente d’encourager l’opposition à Mao au sein du PC chinois, notamment celle du président de la République Liu Shaoqi. En avril 1960, la presse chinoise condamne avec virulence le « révisionnisme » idéologique de l’URSS et la coexistence pacifique ; l’« anti-révisionnisme » est alors l’un des principaux mots d’ordre de Mao. En juin de la même année, le congrès des partis communistes, à Bucarest, se traduit par des disputes violentes entre Soviétiques et Chinois : ces derniers se séparent sur un compromis mais leurs rapports demeurent franchement mauvais. Les coopérants soviétiques de l’industrie chinoise sont rappelés. Khrouchtchev réaffirme entretemps la politique de déstalinisation, en dressant un réquisitoire contre la période stalinienne lors du XXIIe congrès du PCUS en 1961. Les Soviétiques tentent de convoquer une conférence pour faire condamner le PC chinois, mais les réticences des partis européens et le refus des partis asiatiques ne permettent pas à ce projet d’aboutir. La rupture sino-soviétique ne devient réellement publique qu’en 1963. Si cette crise montre le sérieux des orientations de Khrouchtchev en matière de détente, elle porte également un coup à la crédibilité de l’URSS en tant que pays leader du mouvement communiste mondial685,686,687.

        La rupture avec la Chine est également accompagnée, en Europe, de celle de l’URSS avec l’Albanie : le leader albanais, Enver Hoxha, qui ne souhaite pas se soumettre aux desiderata de Khrouchtchev et refuse la déstalinisation, s’en prend violemment à la politique soviétique au congrès de Bucarest, qu’il quitte ensuite avec fracas. En 1961, l’URSS suspend son aide économique à l’Albanie, qui choisit de s’aligner sur la Chine et se tient à l’écart du bloc de l’Est. La Chine, qui participe au Mouvement des non-alignés, ambitionne désormais de constituer un pôle communiste concurrent à celui de l’URSS : différents partis communistes à travers le monde connaissent des scissions pro-chinoises, ou comportent des fractions maoïstes. Le premier PC européen concerné est le Parti communiste de Belgique : un tiers des adhérents de la fédération bruxelloise scissionne et fonde un parti concurrent du même nom, qui ne parvient cependant pas à s’imposer auprès des électeurs687. La Corée du Nord et le Nord Viêt Nam se rapprochent de la république populaire de Chine (sans rompre pour autant avec l’URSS) de même que différents partis comme le Parti communiste japonais ou le Parti communiste indonésien688,689. Les partis communistes prochinois qui apparaissent à l’époque sont de dimensions inégales, et souvent très modestes. Ils se distinguent généralement des partis rivaux par des nuances d’appellation : le Parti communiste du Brésil est ainsi la scission prochinoise du Parti communiste brésilien prosoviétique690. Le petit Parti communiste de Nouvelle-Zélande représente – si l’on excepte le Parti du travail d’Albanie – le seul cas du principal PC d’un pays à être passé dans le camp maoïste plutôt que de connaître une scission pro-chinoise691.

        De Khrouchtchev à Brejnev

        Léonid Brejnev.
        En URSS, la déstalinisation, si elle apporte un réel relâchement politique, demeure d’une ampleur limitée. Si les abus les plus criants du système stalinien sont supprimés du code pénal, celui-ci conserve des articles permettant de punir toute forme de déviance politique ou idéologique. La libéralisation de la vie intellectuelle n’empêche pas le maintien de la censure : l’attitude des autorités soviétiques face au prix nobel de littérature accordé à Boris Pasternak a de surcroît des effets désastreux sur le plan de l’image692. La censure permet cependant la publication de livres dont la sortie en URSS aurait été impensable quelques années plus tôt, comme Une journée d’Ivan Denissovitch d’Alexandre Soljenitsyne693. La politique économique de Khrouchtchev marque le pas à la fin des années 1950 et le taux de croissance de l’agriculture baisse. Au XXIIe congrès du PCUS en 1961, où le Parti adopte de nouveaux statuts et un nouveau programme, la dénonciation de la période stalinienne est poursuivie, s’étendant non plus au seul Staline mais à un groupe — restreint — de staliniens ; cependant, les résistances à la déstalinisation demeurent fortes. La résolution du Parti ne parle pas de l’étendue des crimes de Staline ni des répressions de masse, mais de « fautes » et de « déviations », fermant en outre la voie à une étude plus approfondie de la période stalinienne. Khrouchtchev poursuit sa politique volontariste sur le plan international, au prix cependant de graves tensions avec l’Occident, lors de la crise berlinoise de 1961 et de la construction du mur de Berlin, ou de l’affaire des missiles cubains. Les résultats de la politique vers le tiers-monde sont en outre décevants : l’URSS adopte une démarche plus gradualiste dans sa recherche d’alliés et élabore un nouveau concept, celui d’« État de démocratie nationale » dont l’indépendance et la politique « progressiste » leur permettent de jouer un rôle déterminant dans la crise du capitalisme mais, au début des années 1960, seuls Cuba, la Guinée, le Ghana, le Mali et l’Indonésie répondent aux critères soviétiques. La république démocratique du Congo, en faveur duquel l’URSS s’était engagée sous le gouvernement de Patrice Lumumba, la République arabe unie (union de l’Égypte et de la Syrie) et l’Irak ne rejoignent pas le camp des « démocraties nationales ». Le prestige du premier secrétaire du Parti souffre en outre beaucoup de la crise des missiles cubains. L’opposition à la succession de réformes économiques de Khrouchtchev et à son style de gouvernance font augmenter la fronde au sein du PCUS en 1961-1962. Le 14 octobre 1964, Nikita Khrouchtchev est démis de toutes ses fonctions, officiellement pour raisons de santé, par un vote du Præsidium du Comité central (nom porté à l’époque par le Politburo). Léonid Brejnev, jusque-là président du Præsidium du Soviet suprême, le remplace à la tête du Parti692,694.

        L’éviction de Khrouchtchev n’entraîne pas de vague importante de limogeages au sein de l’appareil. Brejnev et son équipe mènent une politique mêlant conservatisme politique et poursuite des réformes économiques. L’URSS est gouvernée, au fil des années, selon une logique de consensus au sein du Parti et de maintien au pouvoir d’une élite immuable. Le pouvoir demeure très personnalisé, Brejnev cumulant une liste impressionnante de titres et d’honneurs, mais son style de gouvernement ne signifie pas un retour à la dictature stalinienne : le dirigeant du PCUS, qui s’appuie sur un système de clientélisme, bénéficie du soutien d’un groupe dirigeant désirant avant tout se maintenir à la tête de l’État en entourant une figure conservatrice et consensuelle. Le conservatisme du no 1 soviétique, de plus en plus marqué avec le temps est notamment affirmé lors du congrès du PCUS de 1971, durant lequel Brejnev évoque la notion de « socialisme développé », qui n’aurait pas besoin de réforme précisément parce qu’il est développé. Les réformes économiques poursuivies par Brejnev marquent progressivement le pas et, dans les années 1970, l’industrie soviétique cesse d’être motrice en matière d’emplois tandis que l’agriculture, secteur le plus fragile de l’économie de l’URSS, connaît des difficultés croissantes. Sur le plan international, l’URSS poursuit la politique de détente avec l’Occident et tente une réconciliation avec la république populaire de Chine tout en s’efforçant de consolider ses positions dans le tiers-monde : un soutien est apporté au Nord Viêt Nam dans le cadre de la guerre du Viêt Nam, ainsi qu’à Cuba qui encourage les foyers de lutte armée en Amérique latine. Mais, au sein du camp communiste, des problèmes subsistent avec les Chinois, les Cubains et bientôt les Tchécoslovaques. Des négociations sur la limitation des armements stratégiques sont poursuivies avec le gouvernement américain, l’accord SALT-1 de 1972 consacrant la reconnaissance de l’URSS comme grande puissance sur un pied d’égalité avec les États-Unis. Si l’ère Brejnev engrange divers succès diplomatiques, l’économie soviétique demeure handicapée par sa dépendance envers la vente de ressources naturelles. Le système souffre également du faible taux de renouvellement de l’élite dirigeante, de plus en plus vieillissante avec les années, et de sa lourdeur bureaucratique. Des dissidences se développent en URSS, à des degrés très divers : l’historien Roy Medvedev se livre à une vive critique de la période stalinienne tout en conservant une vision idéalisée de Lénine. Alexandre Soljenitsyne, par contre, attaque de manière bien plus radicale le système communiste : la publication en Occident, en 1973, de son ouvrage L’Archipel du Goulag, décide le pouvoir à agir contre l’écrivain, qui est arrêté puis expulsé du pays et déchu de sa nationalité. Au sein même du PCUS et de l’appareil soviétique, de nombreux cadres entretiennent, sans les exprimer ouvertement, des idées réformatrices face à la sclérose politique et économique du système695,696,697.

        Si la répression de l’opposition est nettement moins violente en URSS qu’à l’époque stalinienne, la censure demeure pesante. En Union soviétique comme dans les autres pays communistes européens, les dissidents doivent avoir recours, pour faire circuler des textes critiques, à un système de publications clandestines appelées samizdat. Les personnes se risquant à critiquer trop ouvertement le système risquent l’exclusion du Parti pour ceux qui en sont membres, la perte de leur emploi, voire l’incarcération. La répression des dissidents soviétiques aboutit parfois à ce que des opposants entièrement sains d’esprit soient déclarés fous et internés d’office dans des hôpitaux psychiatriques698.

        Évolutions du bloc de l’Est
        Diversité des voies politiques en Hongrie, en RDA et en Roumanie
        Hongrie : libéralisation relative
        En Europe, les pays du bloc de l’Est connaissent des évolutions contrastées. En république populaire de Hongrie, János Kádár obtient, dans les années qui suivent l’écrasement de l’insurrection de Budapest, les coudées franches pour entreprendre, surtout à partir des années 1960, une libéralisation politique modérée et mener de véritables réformes économiques : la Hongrie communiste connaît alors une période de relative prospérité. La politique suivie par Kádár, qui conduit à une nette amélioration des conditions de vie de la population, est désignée sous le nom de « socialisme du goulash » (d’après une expression employée par Nikita Khrouchtchev)699,679.

        RDA : de la construction du mur de Berlin à la détente avec l’Ouest
        Articles connexes : Histoire de la RDA, Crise de Berlin (1958-1963), Mur de Berlin et Ostpolitik.

        Le mur de Berlin.

        Erich Honecker lors du Xe Congrès du Parti socialiste unifié d’Allemagne en 1981.
        À la fin des années 1950, le régime de la République démocratique allemande se consolide. À défaut de l’accepter totalement, une partie de la population est-allemande s’en accommode, certaines réformes des communistes, telles les possibilités accrues d’ascension professionnelle dans des domaines divers, et les constructions de polycliniques ou de centres culturels, apparaissant comme des acquis sociaux. Le système éducatif est développé, s’accompagnant cependant d’un endoctrinement dès le jardin d’enfants700. Mais la présence de l’enclave de Berlin-Ouest est un facteur d’affaiblissement pour la RDA, car cette vitrine du monde occidental, aisément visible par les Est-Allemands, leur permet une facile comparaison avec leurs propres conditions de vie. Un nombre important d’habitants de la RDA quittent régulièrement l’Est pour s’installer en Allemagne de l’Ouest via Berlin-Ouest. En 1958-1961, une crise importante oppose l’URSS et la RDA à l’Ouest, Khrouchtchev multipliant les menaces et ambitionnant de chasser les Occidentaux de Berlin. Walter Ulbricht envisage l’épreuve de force mais Khrouchtchev le persuade d’adopter une démarche plus graduée. Dans la nuit du 12 août 1961, la construction d’un mur séparant Berlin-Ouest de Berlin-Est est lancée : le mur de Berlin, présenté comme un « mur de protection antifasciste » par la propagande est-allemande, est désormais le symbole le plus visible du rideau de fer séparant l’Europe. Sa construction exacerbe durant un temps la crise de Berlin, mais l’arrêt de l’exode des Est-allemands met un terme à l’une des raisons de la tension diplomatique, qui prend fin à l’hiver 1961. Sur le long terme, cependant, le mur de Berlin constitue un désastre sur le plan de l’image pour le camp communiste, en même temps qu’un aveu d’échec sur les mérites de son système par rapport à celui de l’Ouest701,702.

        Durant les années qui suivent, Walter Ulbricht s’efforce d’améliorer les performances économiques de la RDA et introduit en 1963 une réforme accordant aux entreprises davantage de marge de manœuvre par rapport à la planification : la productivité est-allemande augmente, mais sans pouvoir rivaliser avec celle de l’Ouest. Ulbricht, quant à lui, demeure particulièrement impopulaire au sein de sa population, qui l’associe à la division de l’Allemagne. En 1971, il est évincé de la tête du Parti socialiste unifié d’Allemagne et remplacé par Erich Honecker. Les méthodes de surveillance de la population demeurent cependant les mêmes, la RDA continuant de fonctionner comme un État policier703. L’Allemagne de l’Est sort par ailleurs de son isolement international quand, dans le cadre de son Ostpolitik de détente envers les pays de l’Est, le chancelier ouest-allemand Willy Brandt signe avec Erich Honecker le traité fondamental, par lequel les deux Allemagnes établissent des relations régulières sans pour autant se reconnaître sur le plan diplomatique704,705.

        Roumanie : de l’« autonomie » au régime de Ceaușescu

        Timbre roumain à l’effigie de Nicolae Ceaușescu.
        En République populaire roumaine, Gheorghe Gheorghiu-Dej, inquiet d’un surcroît d’autoritarisme soviétique après la rupture avec la Chine, parvient à donner à la politique de son pays un cours plus indépendant et une tonalité plus nationaliste. Le dirigeant roumain adopte une position conciliatrice vis-à-vis de la république populaire de Chine, renoue des relations diplomatiques avec la république populaire d’Albanie, introduit une relative libéralisation culturelle et proclame en 1964 l’« autonomie » de son pays au sein du bloc de l’Est. L’URSS, après avoir tenté de susciter une opposition à Gheorghiu-Dej au sein du PC roumain, finit par s’accommoder de la situation. La Roumanie noue des relations cordiales avec l’Occident ; Gheorghiu-Dej meurt en mars 1965, mais sa politique est poursuivie par son successeur Nicolae Ceaușescu706.

        Ceaușescu entreprend de personnaliser davantage le pouvoir en modifiant la constitution et en prenant le poste, créé à son attention, de président de la république. Le pays est rebaptisé République socialiste de Roumanie. Bénéficiant tout d’abord d’une image libérale en Occident, Ceaușescu dérive rapidement vers l’autoritarisme : après des visites en république populaire de Chine et en Corée du Nord en 1971, le président roumain revient convaincu par la nécessité de renforcer le contrôle idéologique de la population. La république socialiste de Roumanie s’oriente vers un style de gouvernement de plus en plus autocratique, le « conducator » Ceaușescu faisant l’objet d’un culte de la personnalité outrancier et pratiquant le népotisme familial à un degré extrême. À partir des années 1970, une politique dite de « systématisation », qui vise à remodeler totalement l’habitat des Roumains, aboutit à ravager le patrimoine rural et urbain du pays707.

        Printemps de Prague
        Articles connexes : Printemps de Prague, Invasion de la Tchécoslovaquie par le pacte de Varsovie et Normalisation en Tchécoslovaquie.

        Mémorial sur la place Venceslas à Prague, dédié à Jan Palach et Jan Zajíc, deux étudiants qui s’immolèrent par le feu pour dénoncer le régime communiste et l’invasion soviétique.
        En République socialiste tchécoslovaque, la déstalinisation a conduit à un certain relâchement dans le contrôle de la vie intellectuelle. Des économistes ont la liberté de discuter des défauts du système « socialiste » et plaident pour une introduction partielle des règles du marché : si ces propositions sont trop radicales pour la direction du Parti communiste tchécoslovaque, et notamment pour son chef Antonín Novotný, de modestes réformes économiques sont mises en place en 1965. Au sein du PCT, les réformes gagnent en audace, notamment au sein de la branche slovaque du Parti : Alexander Dubček, devenu chef du comité central slovaque en 1963 contre l’avis de Novotný, plaide pour des réformes du système et tout particulièrement pour une reconnaissance de l’identité slovaque. Au plénum du comité central d’octobre 1967, Dubček s’oppose ouvertement à Novotný708. Léonid Brejnev, appelé à l’aide par Novotný, ne montre aucun empressement à soutenir ce dernier, qui était proche de Khrouchtchev709.

        En janvier 1968, Dubček remplace Novotný au poste de secrétaire général du Parti communiste tchécoslovaque ; Novotný cède quelques mois plus tard son poste de président de la république à Ludvík Svoboda. Le climat politique en Tchécoslovaquie, dans la période dite du printemps de Prague qui s’ouvre alors, change radicalement : la censure se relâchant et les critiques du système s’exprimant plus ouvertement dans les médias. En avril, le PCT publie un « programme d’action » qui, s’il ne renonce pas au « rôle dirigeant » du Parti, prévoit de poser des limites à son pouvoir. Les intellectuels réformateurs publient en mai un manifeste réclamant, de manière bien plus radicale, une démocratisation du système. Dubček, qui n’envisage au départ qu’un relâchement du système, se trouve bientôt pris entre deux feux et, d’une manière comparable à celle d’Imre Nagy en 1956, soutient de plus en plus les réformateurs les plus audacieux. L’expérience du « socialisme à visage humain » tchécoslovaque inquiète rapidement les autres pays du bloc de l’Est, suscitant notamment l’hostilité de la république populaire de Pologne et de la République démocratique allemande709,708,710.

        En août 1968, lors d’une réunion du pacte de Varsovie, est formulée la « doctrine Brejnev », qui limite explicitement la possibilité, pour les partis communistes, de s’écarter des « principes du marxisme-léninisme et du socialisme », et par conséquent la souveraineté des pays du bloc de l’Est. Les armées du pacte de Varsovie, à l’exception de la Roumanie qui a refusé de participer, envahissent la Tchécoslovaquie, mettant un terme au Printemps de Prague. Dubček, forcé de se soumettre, est maintenu un temps au pouvoir avant d’être définitivement écarté, au profit de Gustáv Husák. La République socialiste tchécoslovaque est soumise à une politique de reprise en main, appelée « normalisation ». L’opposition continue néanmoins de s’exprimer malgré la censure et les pressions policières, notamment au travers du mouvement dit de la Charte 77 animé entre autres par l’écrivain Václav Havel709,708,710.

        Contestations en Pologne : des émeutes de la Baltique à la répression de Solidarność
        Articles connexes : Émeutes de la Baltique de 1970 et État de siège en Pologne (1981-1983).

        Le général Wojciech Jaruzelski, à droite, en compagnie du numéro un soviétique Iouri Andropov, en 1982.
        En république populaire de Pologne, les milieux intellectuels et étudiants, encouragés en 1968 par les évènements de Tchécoslovaquie, expriment leur opposition de manière de plus en plus ouverte. Le Parti ouvrier unifié polonais réagit par une campagne, aux forts accents antisémites, contre les « sionistes » et les « révisionnistes ». En décembre 1970, le mécontentement général dans la population débouche sur un important mouvement de grève dans les ports de la mer Baltique. Władysław Gomułka réagit en employant la force et seize ouvriers sont tués dans la répression, augmentant encore la colère populaire. À la fin du mois, Gomułka doit quitter le pouvoir : il est remplacé à la tête du Parti par Edward Gierek, qui entreprend de se concilier les ouvriers en améliorant leurs conditions de vie. Les réformes de Gierek n’amènent cependant pas de changements structurels711.

        À partir de 1976, la brusque hausse du prix des denrées et la dégradation générale de l’économie polonaise suscitent une nouvelle vague de protestations. Les contestataires, dans leur majorité catholiques, sont galvanisés en 1978 par l’élection du pape polonais Jean-Paul II. En juillet 1980, à la suite d’une nouvelle augmentation du prix des denrées, une grève éclate aux chantiers navals de Gdańsk : le 31 août, le gouvernement cède aux demandes des grévistes : l’accord de Gdańsk autorise notamment l’existence de syndicats indépendants du Parti communiste. Solidarność est constitué peu après, sous la direction du leader gréviste Lech Wałęsa. Très rapidement, Solidarność, premier syndicat libre du monde communiste, se mue en mouvement de masse : plus de 700 000 travailleurs polonais se mettent en grève. Edward Gierek doit quitter le pouvoir et laisse la tête du Parti à Stanisław Kania, qui ne parvient pas davantage à ramener le calme. Les dirigeants du bloc de l’Est sont particulièrement alarmés par la situation, et évoquent la possibilité d’une intervention des troupes du pacte de Varsovie. En février 1981, le général Wojciech Jaruzelski, jusque-là ministre de la défense, est nommé premier ministre ; il remplace Kania en octobre à la tête du Parti ouvrier unifié polonais, puis décrète en décembre un état de siège en Pologne. Lech Wałęsa est arrêté et Solidarność interdit. Jaruzelski, qui apparaît comme l’homme de la manière forte, a néanmoins souhaité éviter une intervention soviétique et il s’emploie dans les années qui suivent à la fois à satisfaire les desiderata des Soviétiques et à répondre aux attentes de la population, ne réussissant dans aucun des cas. La loi martiale est levée en juillet 1983. La même année, Lech Wałęsa reçoit le Prix Nobel de la paix, au grand déplaisir des autorités polonaises. La pression politique se relâche dans les années qui suivent : le gouvernement communiste polonais doit cependant continuer à compter avec une opposition réprimée, mais toujours présente712.

        Accords d’Helsinki
        Photo noir et blanc de deux hommes debout en costume sombre.
        Erich Honecker (dirigeant de la RDA) et Helmut Schmidt (chancelier de la RFA) lors de la conférence d’Helsinki.
        En juillet 1973 s’ouvre à Helsinki la Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe (CSCE), pour lancer un dialogue multilatéral est-ouest en matière de coopération et de sécurité européennes. Les négociations s’organisent autour de trois « corbeilles », à savoir les questions politiques, les questions économiques et enfin la libre circulation des idées et des personnes, à savoir les droits de l’homme. Durant les travaux de la conférence, les Occidentaux font aux Soviétiques une concession essentielle sur la « première corbeille » en acceptant de reconnaître de jure les frontières européennes établies en 1945. Surtout attachés à garantir la pérennité du bloc de l’Est, les Soviétiques accordent moins d’importance à la « troisième corbeille », sur laquelle le président américain Gerald Ford insiste pour compenser les concessions faites dans la première. Les accords d’Helsinki sont finalement signés le 1er août 1975 ; dans un contexte international où les États-Unis sont affaiblis politiquement par la guerre du Viêt Nam et l’affaire du Watergate et alors que le nombre de régimes communistes dans le monde est à son apogée, les accords apparaissent alors comme un grand succès diplomatique pour l’URSS et ses alliés est-européens : les frontières européennes issues de la Seconde Guerre mondiale sont définitivement reconnues, les signataires s’engageant à ne pas les modifier par la force. Ce traité contribue à diffuser, dans une partie de l’opinion publique de l’époque, le sentiment que les régimes communistes sont peu ou prou immuables. L’URSS échoue cependant à doter la CSCE d’un organe permanent, qui lui aurait permis d’être associée de manière structurelle à la gestion de la sécurité européenne, ce qui aurait affaibli le rôle de l’OTAN. Enfin, et surtout, les termes des accords contiennent cependant en germe des problèmes potentiels pour le bloc de l’Est, et certains éléments de sa future dissolution : les textes affirment en effet les principes des droits de l’homme et du droit à la libre information et précisent que les frontières, loin d’être immuables comme les Soviétiques souhaitaient le voir précisé, peuvent être modifiées par des voies pacifiques en accord avec la loi internationale. Si l’URSS apparaît dans un premier temps comme la grande gagnante de la conférence, l’Acte final d’Helsinki devient progressivement, de manière totalement inattendue pour les Soviétiques, un manifeste du mouvement dissident et libéral713,714.

        Cas de la Yougoslavie et de l’Albanie

        Le maréchal Tito en 1971.
        Deux pays communistes est-européens, la Yougoslavie et l’Albanie, se situent en dehors du bloc de l’Est et suivent des voies radicalement inverses, l’un poursuivant sa relative libéralisation – tout en demeurant un régime à parti unique – et cultivant sa politique de non-alignement et ses bons rapports avec l’Occident, l’autre conservant un style de gouvernement stalinien et se fermant de plus en plus au monde extérieur. Après la rupture soviéto-yougoslave et le choix par la Yougoslavie d’une organisation économique « autogestionnaire », l’expérience du régime titiste ne laisse pas indifférents les partis socialistes européens, dont plusieurs, comme le Parti travailliste britannique ou le Parti travailliste norvégien, font part de leur intérêt, voire de leur sympathie, pour ce régime communiste antistalinien715. Les progrès économiques de la Yougoslavie, dus notamment au soutien financier occidental, sont réels ; ils sont cependant moins bons que prévu et, surtout, inégaux entre les différents États de la fédération562. Tout en demeurant un régime autoritaire, la Yougoslavie de Tito — qui modifie plusieurs fois sa constitution et prend en 1963 le nouveau nom de république fédérative socialiste de Yougoslavie — connaît diverses évolutions politiques au gré de ses problèmes de nationalités et, notamment après le mouvement de contestation du printemps croate de 1971, décentralise de manière croissante ses organes de pouvoir. La personne du maréchal Tito – nommé président à vie en 1974 – constitue le principal ciment politique du pays716.

        En 1979, la situation économique de la Yougoslavie se dégrade fortement à la suite du deuxième choc pétrolier ; la dette extérieure du pays, dont le taux de croissance était jusque-là enviable, devient écrasante et le niveau de vie baisse brutalement717.

        Un bunker albanais.
        Après la mort de Tito en 1980, la Yougoslavie, dont les organes de gouvernement fonctionnaient de manière de plus en plus collégiale, adopte un système de présidence fédérale tournante ; le pays ne parvient pas pour autant à résoudre ses problèmes de stabilité politique et d’équilibre entre nationalités. Les revendications nationales se font de plus en plus entendre durant les années 1980, tandis que de nouveaux leaders, comme le communiste serbe Slobodan Milošević ou l’opposant croate Franjo Tuđman, se font les porte-paroles des aspirations identitaires d’une partie de la population718.

        La république populaire d’Albanie, au contraire de la Yougoslavie, refuse toute forme de libéralisation. Lors de la dégradation de ses relations avec l’URSS, l’Albanie s’aligne d’abord sur la république populaire de Chine, dont elle partage les positions « anti-révisionnistes » ; le faible intérêt géostratégique de l’Albanie, pays au poids économique et politique négligeable, conduit les Soviétiques à tolérer sa position dissidente. Le régime d’Enver Hoxha conserve des méthodes de gouvernement staliniennes et professe un marxisme-léninisme dogmatique, parfois baptisé « hoxhaïsme », qui mêle des influences à la fois staliniennes et maoïstes ; en 1967, Hoxha, qui cherche à rivaliser avec le radicalisme de la révolution culturelle chinoise, proclame l’Albanie « premier État athée du monde » : toute pratique religieuse est interdite. Enver Hoxha fait également couvrir le territoire albanais de milliers de bunkers, censés protéger le pays des ennemis extérieurs. En 1968, le pays se retire officiellement du pacte de Varsovie et du CAEM. À la fin des années 1970, l’évolution de la Chine vers le réformisme conduit l’Albanie à rompre avec son alliée asiatique. L’Albanie communiste fait le choix d’un isolement autarcique et, tout en maintenant des relations diplomatiques avec l’Occident, devient le pays le plus fermé d’Europe. En 1981, Hoxha réalise une purge interne : Mehmet Shehu, premier ministre depuis 1954, est exécuté et dénoncé comme « agent des services secrets américains, soviétiques, yougoslaves, anglais et italiens ». Ramiz Alia, qui succède en 1985 à Hoxha à la mort de ce dernier, poursuit la politique isolationniste de son prédécesseur719,720,721.

        Révolution castriste à Cuba
        Prise du pouvoir par Castro
        Article connexe : Révolution cubaine.

        Fidel Castro en 1959.
        À Cuba, la lutte contre le régime de Fulgencio Batista connaît un tournant à la fin 1956 quand le Mouvement du 26-Juillet, dirigé par Fidel Castro, débarque sur l’île à bord du yacht Granma. Prévu pour le 30 novembre et censé être couvert par une insurrection sur place, le débarquement n’a lieu que le 2 décembre et la tentative de soulèvement tourne vite à la catastrophe. Les révolutionnaires sont forcés de prendre le maquis et se regroupent dans la Sierra Maestra, où ils bénéficient à la fois des conditions géographiques et du soutien de la population locale. Le groupe de guérilleros (dits « barbudos »), aux effectifs initialement très réduits, forme progressivement une petite armée rebelle, qui grossit au fil des mois. L’insurrection « non communiste » de Castro bénéficie initialement d’une bonne image aux États-Unis, lassés par la politique de Batista ; ce n’est qu’à l’automne 1958 que les Américains commencent à réviser leur opinion sur Fidel Castro, mais trop tard pour changer la donne. Le Parti socialiste populaire, le PC cubain dirigé par Blas Roca, révise son jugement critique sur la guérilla et envoie un émissaire, l’écrivain Carlos Rafael Rodríguez, dans la Sierra Maestra722. L’URSS est peu enthousiaste devant ce rapprochement, jugeant alors l’insurrection de Castro sans espoir594. La situation militaire bascule en août 1958, quand Castro lance une contre-offensive face aux attaques des troupes de Batista : Che Guevara et Camilo Cienfuegos font mouvement vers l’Ouest du pays et réalisent une jonction avec les guérilleros de l’Escambray. En octobre, toutes les villes sont isolées. Dans les derniers jours de décembre, l’armée gouvernementale se débande et Batista s’enfuit durant la nuit du nouvel an. Le 7 janvier 1959, Fidel Castro fait une entrée triomphale à La Havane722.

        Che Guevara et Fidel Castro.
        Castro continue d’affirmer qu’il n’est pas communiste mais les tensions avec les États-Unis sont presque immédiates : dès janvier 1959, les Américains dénoncent la violente répression exercée contre les partisans de Batista. Castro réalise un voyage aux États-Unis, où il tente vainement une opération de charme, le gouvernement américain demeurant méfiant. La CIA soupçonne un « péril communiste » et envisage rapidement une intervention militaire contre l’île. En mai 1959, une réforme agraire touche la plupart des domaines sucriers possédés par des intérêts américains : les rapports entre Cuba et les États-Unis se dégradent au fil des mois et débouchent sur une série de sanctions économiques et militaires. Cuba se rapproche bientôt de l’URSS, qui ne connaissait guère jusque-là le mouvement castriste : en février 1960, Anastase Mikoïan visite La Havane et de nombreux accords économiques soviéto-cubains sont conclus. Entre août et octobre 1960, Cuba exproprie 192 sociétés nord-américaines, et les États-Unis répliquent en décrétant un embargo quasi total sur les exportations à destination de Cuba. Che Guevara, sans formation d’économiste, devient ministre de l’industrie et responsable de la banque centrale cubaine. Le « vieux » parti communiste cubain, le PSP, est intégré au gouvernement et, au début de 1960, Castro et les communistes commencent à réfléchir à une organisation unifiée723,724.

        Affaire de la baie des Cochons et crise des missiles
        Articles connexes : Débarquement de la baie des Cochons et Crise des missiles de Cuba.
        Fidel Castro revient de son second voyage aux États-Unis convaincu que son pays risque une invasion imminente : il annonce la création de Comités de défense de la révolution, destinés à devenir l’« œil » de la révolution à tous les niveaux et à encadrer la population. Devenu président des États-Unis en janvier 1961, John Fitzgerald Kennedy trouve des plans d’invasion de Cuba préparés sous l’administration Eisenhower et déjà très avancés, la CIA ayant recruté 5000 Cubains au sein des associations d’exilés en les préparant à débarquer sur l’île. En avril, le débarquement a lieu dans la Baie des Cochons, mais se solde rapidement par un désastre : l’effet de surprise est nul et plusieurs milliers de sympathisants potentiels des anti-castristes sont arrêtés de manière préventive avant même l’opération. L’invasion est très mal préparée, les paysans de la région où elle se déroule ayant été bien traités par le gouvernement révolutionnaire et n’ayant aucune raison de soutenir les opposants : les 1500 Cubains anti-castristes débarqués sont accueillis par des miliciens en surnombre et rapidement mis en déroute. L’hostilité des États-Unis précipite le rapprochement de Castro avec l’URSS : le dirigeant cubain appelle la population à défendre la « révolution socialiste ». Dans le courant de 1961, il proclame Cuba « État socialiste », déclare le 1er décembre sa foi dans le marxisme-léninisme, déclare que plus aucune élection n’aura lieu car le pouvoir populaire s’exprime désormais quotidiennement, et annonce la formation d’un parti unique unifiant les organisations révolutionnaires cubaines. Le PSP et le mouvement du 26‑Juillet fusionnent au sein d’un Parti unifié de la révolution socialiste, qui prend en 1965 le nom de Parti communiste de Cuba. Les écoles sont nationalisées et de nombreux opposants réels ou potentiels demeurent incarcérés725,723,724,726.

        Le régime castriste met rapidement en œuvre une série de mesures « révolutionnaires », notamment, en 1959, une première réforme agraire et une campagne d’alphabétisation, et entreprend de s’appuyer sur une mobilisation permanente de la population. Che Guevara mène, sur le plan économique, un programme ambitieux d’industrialisation mais la planification mal maîtrisée, le manque d’expertise et les sanctions américaines entraînent rapidement une dégradation de l’économie cubaine723. Cuba vit durant plusieurs années sans institutions véritablement organisées et n’adopte pas de constitution avant 1976727.

        L’URSS entame rapidement des échanges secrets avec Cuba sur le moyen de prévenir une autre invasion et Khrouchtchev propose à Castro d’installer des missiles à Cuba, dans un but de manœuvre d’intimidation à l’égard des États-Unis. En septembre 1962, des batteries de missiles soviétiques sont installées : mais, dès le mois suivant, les missiles sont découverts par un avion espion et Kennedy exige leur démantèlement. La crise des missiles cause dans les relations internationales une tension extrême et fait craindre une guerre nucléaire. Castro va jusqu’à proposer à Khrouchtchev d’utiliser l’arme nucléaire contre les États-Unis en cas d’attaque sur Cuba. Des négociations américano-soviétiques, dont Castro est tenu à l’écart à son grand dépit, aboutissent finalement au démantèlement des missiles en échange de la promesse, de la part des États-Unis, de ne plus essayer d’envahir Cuba723,724. La CIA tente ensuite à plusieurs reprises de faire assassiner Fidel Castro ; ce dernier affirme plus tard avoir échappé, au fil des ans, à 600 complots contre sa personne728.

        Politiques intérieure et extérieure du régime castriste
        Le gouvernement cubain accélère la collectivisation de l’économie, lançant une série de nationalisations et une seconde réforme agraire en 1963. Mais le développement industriel et agricole à marche forcée débouche bientôt sur des résultats catastrophiques, la situation économique de l’île étant aggravée par l’embargo américain sans que celui-ci soit l’unique facteur. En 1963, sur les conseils de l’URSS, Cuba réoriente son économie vers la production de sucre. Che Guevara se trouve bientôt supplanté par des technocrates soutenus par l’Union soviétique. Abandonnant ses responsabilités gouvernementales, il décide de consacrer son énergie à l’exportation du modèle révolutionnaire, entamant une évolution intellectuelle qui l’amène à s’éloigner du stalinisme723,729.

        Sur le plan international, le régime castriste se distingue par une politique étrangère « surdimensionnée » par rapport aux dimensions de son pays, prônant l’exportation de la révolution selon une ligne fortement tiers-mondiste. Cuba exprime sa « solidarité prolétarienne » avec les luttes indépendantistes dans le tiers-monde et soutient les mouvements de guérilla latino-américains. En janvier 1966, la Conférence tricontinentale organisée à La Havane est le point de départ d’une action idéologique et militaire qui fait de Cuba le « centre mondial de l’anti-impérialisme », lui conférant un grand rayonnement en Amérique latine. En juillet 1967, le pays accueille la conférence de l’Organisation Latino-Américaine de Solidarité, qui tente de fédérer les implantations de focos révolutionnaires théorisés par Guevara. Ce dernier est cependant tué trois mois plus tard, ce qui marque la fin d’une époque. À partir de 1968, Castro adopte une politique étrangère moins aventuriste, suivant en cela les conseils de l’URSS : la construction d’une « économie socialiste » est désormais présentée par le régime cubain comme la principale priorité. La même année, Cuba approuve l’écrasement du printemps de Prague, soulignant son alignement sur l’« orthodoxie » soviétique. Le pays joue un jeu de balancier entre son alliance étroite avec le bloc de l’Est et son appartenance au Mouvement des non-alignés, et en tire un profit politique sur les deux tableaux730,731.

        Cuba demeure très dépendante sur le plan économique. Sa politique dans ce domaine doit emprunter une série de virages, notamment après l’échec de la récolte de canne à sucre de 1970, dont Fidel Castro espérait des records et qui souligne au contraire l’incapacité du pays à sortir de la sujétion économique soviétique. En 1972, le pays intègre le Conseil d’assistance économique mutuelle, devenant le fournisseur officiel en sucre du bloc de l’Est. Massivement aidée par l’URSS, Cuba accumule progressivement une très forte dette extérieure732. Sur le plan social, le gouvernement cubain amène de réelles avancées, développant notamment un système de santé très performant, qui aboutit à réduire considérablement la mortalité infantile et à augmenter l’espérance de vie : le système de santé, qui constitue l’une des priorités du régime, a pour vocation d’être accessible à toute la population mais pèse dès lors lourdement sur le budget limité du pays. Avant la révolution, Cuba possédait déjà un taux d’alphabétisation très satisfaisant selon les critères latino-américains, mais les efforts du gouvernement castriste en matière d’éducation permettent d’importants progrès, réduisant notamment les inégalités dans ce domaine entre les villes et les zones rurales. Globalement, le régime castriste réduit les inégalités de niveau de vie au sein de la population cubaine : les problèmes économiques de l’île aboutissent néanmoins à des conditions de vie relativement médiocres pour l’ensemble des citoyens733.

        Bâtiment du comité central du Parti communiste de Cuba.
        Cuba met progressivement en place ses institutions : la loi fondamentale de 1976 définit le pays comme un « État socialiste d’ouvriers et de paysans » dont « la force dirigeante supérieure » est le Parti communiste de Cuba dirigé par Fidel et Raúl Castro, respectivement premier et second secrétaires. L’encadrement est complété par les organes de la « démocratie prolétarienne », soit un ensemble d’organisations professionnelles et sociales, de syndicats et d’organisations de masse, dont les Comités de défense de la révolution qui surveillent la population. L’armée, fortement développée, est organisée à la mode soviétique, la milice venant s’ajouter au dispositif de défense. Les libertés fondamentales, affirmées par le régime, sont fortement limitées par un ensemble de lois répressives, dont en 1978 une loi dite de « dangerosité » ou de « prédélinquance » qui aboutit à la répression des « asociaux » comme les homosexuels ou les « hippies ». Les compagnons de route de Fidel Castro rétifs au virage marxiste tombent en disgrâce et sont souvent emprisonnés. La constitution de 1976 introduit un modèle électoral grâce auquel, selon le système du « pouvoir populaire », la population choisit ses représentants municipaux, lesquels élisent ensuite les délégués aux échelons supérieurs. Les candidatures sont néanmoins sévèrement encadrées, les candidats étant proposés « sur la base de leurs qualités et de leurs mérites » : le Parti communiste, qui n’a officiellement pas le droit de présenter lui-même de candidats, domine de manière écrasante toutes les instances727. Le refus du pluralisme par les frères Castro et leur entourage, ainsi que les pratiques policières de surveillance de la population, débouchent sur une absence de libertés politiques et intellectuelles à Cuba733.

        Dans les années 1970, Castro envoie de nombreux coopérants civils et militaires dans divers pays d’Afrique. Sa politique africaine prend un tour spectaculaire lorsque Cuba prend part militairement à la guerre civile angolaise en soutenant le MPLA et la république populaire d’Angola contre l’UNITA, elle-même soutenue par l’Afrique du Sud730,734. Fidel Castro atteint en septembre 1979 le sommet de son rayonnement international lors de son élection à la présidence du Mouvement des non-alignés. Le dirigeant cubain ambitionne de donner à ce poste une nouvelle dimension, en se faisant le porte-voix des aspirations du tiers-monde et en transformant cette organisation internationale en un nouvel axe anti-américain et pro-soviétique. Mais, quelques mois après son élection, la position de Castro est considérablement affaiblie par l’invasion soviétique de l’Afghanistan : forcé de prendre position alors que l’URSS attaque un pays non-aligné, Castro choisit finalement de soutenir les Soviétiques, ce qui lui ôte une large parte de son crédit auprès des non-alignés et de l’opinion internationale. Durant ses trois ans de mandat à la tête du Mouvement des non-alignés, Castro est dès lors dans l’incapacité de concrétiser ses ambitions diplomatiques735.

        Chine sous Mao et après-Mao
        « Cent fleurs »
        Article connexe : Campagne des Cent fleurs.

        Mao Zedong visitant le mausolée de Sun Yat-sen en 1953.
        Sur le plan intérieur, au moment de la déstalinisation, le Parti communiste chinois adopte en 1956 un mode de fonctionnement plus collégial : le rôle personnel de Mao est moins souligné par la propagande et la pensée Mao Zedong disparaît temporairement des statuts officiels. La direction du PCC est maintenue pour l’essentiel, mais Deng Xiaoping est promu au rang de secrétaire général du Parti, Mao en demeurant le président605. Le contrôle policier de la population demeure rigide et le laogai, un système de camps de détention comparable au goulag soviétique, est créé : selon des estimations très approximatives, plusieurs dizaines de millions de prisonniers y auraient transité au fil des décennies736. Le PCC renforce son contrôle sur l’économie du pays en accélérant la collectivisation agricole, puis la socialisation de l’économie urbaine. Mais la consigne de « libération des forces productives », qui pousse les travailleurs chinois à une logique productiviste intensive, aboutit à un échec économique. Le malaise social et politique s’accroît face aux consignes du Parti737.

        Au VIIIe congrès du PCC en septembre 1956, Mao prend acte des difficultés au sein du Parti, dont les effectifs ont explosé depuis plusieurs années. En février 1957, il décrète, pour « combler le fossé » qui sépare le parti des masses, une « campagne de rectification » et encourage dans ce but la critique sur l’action du Parti ; cette campagne, symbolisée par la déclaration de Mao « Que cent fleurs s’épanouissent, que cent écoles rivalisent ! », débouche, après une période de réticences, sur un flot de critiques, notamment dans les milieux intellectuels et étudiants urbains, contre les politiques suivies par le Parti communiste chinois. Le PCC se sent finalement obligé de réprimer les contestations et déclenche à l’été 1957 une « campagne anti-droitiste » pour purger les libéraux. Après l’échec de cette tentative de « libéralisation contrôlée », la lutte contre les « droitistes » devient l’une des priorités de Mao, qui place désormais son discours sous le signe de l’« anti-révisionnisme »738,605.

        Grand Bond en avant
        Articles connexes : Grand Bond en avant et Grande famine en Chine.
        À compter de 1958, la politique chinoise tout entière est rythmée par les élans et les échecs du maoïsme. Après sa « victoire » de 1957 sur les « droitistes » et la reprise en main des villes frondeuses, Mao souhaite promouvoir la « voie chinoise au socialisme », ce qui implique de développer, en recherchant l’autosuffisance du pays, un modèle spécifiquement chinois différent du modèle soviétique jugé trop rigide. Suivant le mot d’ordre « compter sur ses propres forces », la Chine doit, dans l’optique de Mao, rattraper son retard économique à marche forcée en mobilisant toute la population dans le cadre d’un effort productiviste et d’une collectivisation accrue. Dans un contexte de propagande intense et de grande ferveur idéologique, des objectifs irréalistes sont fixés. 740000 coopératives agricoles fusionnent en 24000 communes populaires et, à la fin de l’année, regroupent l’ensemble des paysans chinois. La socialisation de toutes les activités — les paysans mangent tous dans des cantines collectives — est menée dans une atmosphère de campagne militaire : le « Grand Bond en avant » souhaité par Mao est censé « faire jaillir les énergies populaires ». Des petits hauts fourneaux ruraux sont notamment construits, censés incarner l’industrialisation des campagnes ; les objectifs imposés aux villes et à l’industrie urbaine, tout aussi irréalistes, imposent une concentration des ressources. Le Grand Bond en avant, projet ultra-volontariste, est en grande partie improvisé sans que l’appareil technique et de planification puisse suivre. Dès la fin 1958, la situation économique et alimentaire dans les campagnes, où l’agriculture est désorganisée, est devenue préoccupante : Mao choisit alors une attitude de retraite, nouvelle pour lui, afin d’éviter de donner prise à ses ennemis au sein du Parti. En avril 1959, il laisse à Liu Shaoqi le poste de président de la République afin de se retirer, selon ses termes, en « seconde ligne ». Liu, considéré comme un homme pondéré et rigoureux, souhaite la modération du Grand Bond en avant et non son arrêt total ; Mao, quant à lui, conserve le poste de président du Parti communiste chinois. En juillet 1959, le maréchal Peng Dehuai, qui a pris conscience de la situation des campagnes lors d’un voyage dans son Hunan natal, critique vivement le Grand Bond en avant. Indirectement visé, Mao réagit avec violence : il parvient à rallier les autres dirigeants à sa cause et à faire destituer Peng Dehuai et ses proches, puis relance le Grand Bond, transformant une politique dangereuse en véritable catastrophe. Les transports ruraux sont désorganisés et l’équipement agricole négligé. Sécheresses et inondations aggravent encore, en 1959-1960, la situation de l’agriculture chinoise, dans un contexte de désorganisation totale et de chiffres officiels aussi triomphalistes que fantaisistes : une terrible famine sévit en Chine et l’appareil industriel du pays se délite. Le gouvernement chinois doit, à l’automne 1960, opérer dans l’urgence un revirement complet de sa politique. Alors qu’un rationnement sévère est imposé dans les villes, la Chine connaît, dans ses zones rurales, l’une des pires famines de son histoire. Les morts se comptent par millions, les estimations allant de 14 à 43 millions de victimes739,605,740,741.

        Révolution culturelle
        Article connexe : Révolution culturelle.

        Édition en langue française du Petit Livre rouge.
        Dans les années 1960, la Chine est plus isolée que jamais sur le plan international après la rupture sino-soviétique : si les partis nord-coréens et nord-vietnamiens s’efforcent de maintenir de bonnes relations avec l’URSS et la Chine, le seul véritable soutien étatique du régime de Mao est la république populaire d’Albanie, pays éloigné et de dimensions modestes. Un conflit avec l’Inde à propos de territoires frontaliers entraîne une brève guerre entre les deux pays, privant la Chine de son principal allié en Asie. Si la république populaire de Chine influence divers groupes maoïstes en Asie, en Afrique, en Amérique latine et dans une moindre mesure en Europe, aucun effort n’est fait pour créer une internationale maoïste742. Zhou Enlai entretient des contacts diplomatiques en Asie et en Afrique — notamment avec le Mali, la Guinée et le Ghana — ainsi qu’avec les pays asiatiques où les partis communistes participent au gouvernement (Indonésie) ou le monopolisent (Nord Viêt Nam, Corée du Nord) : se posant en champion des peuples opprimés du tiers-monde, la Chine tente de disputer la place à l’URSS mais, si elle remporte des succès diplomatiques entre 1963 et 1965, ne parvient pas à susciter autour d’elle de « front uni » cohérent743.

        Après le désastre du Grand Bond en avant — dont l’étendue demeure cachée durant des décennies — la Chine suit sur le plan intérieur une politique de « réajustement économique ». Liu Shaoqi, Deng Xiaoping et l’économiste Chen Yun mettent en œuvre à partir de 1961-1962 une politique plus modérée : l’essentiel de l’activité est ramené vers les coopératives d’avant 1958 et les lopins de terre familiaux reprennent de l’importance. Le niveau de production de 1957 est retrouvé en 1965. Les intellectuels bénéficient de plus de liberté et le contrôle de la population s’assouplit. Des intellectuels se permettent de publier des satires déguisées du régime, avec le soutien de certains cadres du Parti comme le maire de Pékin Peng Zhen. Mao Zedong, relativement mis à l’écart, décide bientôt de repartir à l’offensive, sa cible étant désormais le Parti communiste chinois lui-même, son appareil et surtout ses cadres qui s’opposent à ses orientations sans le faire ouvertement742. À l’automne 1962, Mao pose le principe que les classes et la lutte des classes subsistent à l’intérieur du socialisme, et désigne comme ennemi le « révisionnisme chinois ». Le Parti adopte le principe d’un « mouvement d’éducation socialiste » dans les campagnes et d’élimination des « pratiques capitalistes » réapparues depuis 1960 ; une proportion de cadres du Parti à punir (environ 3 %) est fixée. Le mouvement est d’abord modéré mais, en 1964, Mao en appelle à une « guerre d’extermination » contre les « bourgeois » au sein de la bureaucratie du Parti. Des « meetings de lutte » sont organisés dans les campagnes, où des cadres du Parti sont publiquement humiliés et contraints de faire leur autocritique. Dans le même temps, la Chine continue de mener une politique économique et sociale modérée. Mao est pour sa part préoccupé par la mobilisation insuffisante de la population : le dirigeant chinois considère que son pays évolue vers le « révisionnisme » et qu’il convient de corriger cette tendance744.

        La « grande révolution culturelle prolétarienne », lancée par Mao à partir de 1966, résulte de la rencontre des ambitions du dirigeant chinois avec les conséquences de la crise sociale en milieu urbain. L’encadrement étroit des populations et la lourdeur bureaucratique de la gestion du pays freinent le processus d’ascension sociale en Chine, tandis que l’élite du PCC tend désormais à se reproduire elle-même. La jeunesse, notamment étudiante et ouvrière, est particulièrement insatisfaite de cette situation : Mao trouve dans ces frustrations l’outil de son action contre le Parti. Le dirigeant chinois prend soin entretemps d’entretenir sa propagande en faisant publier le « Petit Livre rouge », un recueil de ses citations bientôt diffusé à des centaines de millions d’exemplaires745.

        Portrait géant de Mao sur la place Tian’anmen.
        S’étant assuré de l’appui du chef de l’armée Lin Biao, ainsi que des chefs de l’appareil de sécurité comme Kang Sheng, Mao passe à l’offensive. Entre la fin 1965 et le début 1966, des violentes attaques sont lancées contre des intellectuels, afin d’atteindre leur protecteur, Peng Zhen : ce dernier est démis de ses fonctions au printemps 1966. Les partisans de Mao s’en prennent à la « ligne noire anti-Parti et antisocialiste ». En août, Mao fait adopter par le Comité central la décision sur le déclenchement de la révolution culturelle, qui vise à « combattre et écraser ceux qui détiennent des postes de direction mais qui se sont engagés dans la voie capitaliste » ; il entreprend ensuite d’évincer Liu Shaoqi et Deng Xiaoping. Des milliers de jeunes Chinois sont embrigadés pour constituer les gardes rouges, que l’armée soutient et encadre : au cours des manifestations des gardes rouges, des « intellectuels droitiers » sont publiquement humiliés, ainsi que des responsables locaux du Parti. L’agitation des gardes rouges semble avoir dépassé les attentes de Mao, qui poursuit quant à lui son entreprise de démantèlement des appareils du Parti, la révolution culturelle étant pour lui une méthode d’épuration du régime. Mais, face au désordre croissant qui finit par menacer la survie du régime lui-même, Mao décide de mettre le mouvement sous tutelle militaire, l’aile la plus radicale étant contrainte de se soumettre à l’Armée populaire de libération. Jiang Qing, l’épouse de Mao, régente la culture chinoise durant la période, tandis que Lin Biao fait figure de grand bénéficiaire politique de la révolution culturelle ; dans ce contexte de désordre, Zhou Enlai doit assumer la charge globale de toutes les affaires de l’État. Les groupes de gardes rouges, devenus de plus en plus indépendants, sont démantelés et les « jeunes éduqués » sont massivement envoyés dans les régions rurales. La révolution culturelle constitue, par sa violence et son fanatisme, un traumatisme durable pour la société chinoise. En 1969, au IXe congrès du PCC, le « Grand Timonier » Mao Zedong triomphe et voit sa pensée réintroduite dans les statuts du Parti. Destitué, Liu Shaoqi meurt en prison ; Peng Dehuai est également incarcéré. Lin Biao apparaît comme le successeur potentiel de Mao mais semble avoir fait preuve de trop d’impatience, suscitant l’irritation de ce dernier : dès 1970, il tombe en disgrâce et, l’année suivante, meurt dans un accident d’avion, dans des circonstances obscures. La fin de Lin Biao et de la tutelle militaire met un terme définitif à la révolution culturelle, déjà officiellement terminée depuis 1969, et fait revenir sur le devant de la scène l’appareil du Parti communiste chinois, dont le rôle dirigeant est à nouveau mis en avant742,746,605.

        De la fin de la période maoïste à l’ère Deng Xiaoping
        Article connexe : Quatre modernisations.
        Vieillissant et de moins en moins actif, Mao se contente de tenir l’équilibre entre ses partisans, regroupés autour de son épouse Jiang Qing, et les cadres plus modérés dirigés par Zhou Enlai et Deng Xiaoping, ce dernier revenant sur le devant de la scène en 1973. Peu à peu, la balance penche en faveur des partisans de la reconstruction de l’appareil sous sa forme classique. Sur le plan international, la révolution culturelle a isolé la république populaire de Chine comme jamais auparavant ; les relations avec l’URSS demeurent très mauvaises et dégénèrent même en affrontements frontaliers en 1969. Zhou Enlai mène alors — via un processus connu sous le nom de « diplomatie du ping-pong » — une politique d’ouverture en direction des États-Unis, qui se saisissent de l’occasion : la république populaire de Chine sort de son isolement diplomatique et, en 1971, récupère le siège de la Chine à l’ONU au détriment de Taïwan. En 1972, la visite du président américain Richard Nixon scelle de manière spectaculaire le rapprochement sino-américain742. La ligne de Lin Biao est officiellement condamnée après 1973, le Parti communiste chinois étant à partir de 1974-1975 le théâtre d’une lutte d’influence entre les radicaux et les modérés, conduits par Deng Xiaoping. La Chine se remet lentement de la révolution culturelle, le climat politique et social suscitant mécontentements et dissidences747.

        Deng Xiaoping et le président américain Jimmy Carter, en 1979.
        L’affaiblissement physique de Mao Zedong et de Zhou Enlai, tous deux malades, renforce les antagonismes au sein du Parti. Zhou Enlai meurt en janvier 1976 : les hommages qui lui sont rendus sont l’occasion de troubles, notamment à Pékin, la population laissant éclater son mécontentement. Hua Guofeng lui succède, sa nomination semblant marquer une victoire des radicaux face à la ligne modérée de Deng Xiaoping ; les radicaux sont en fait très affaiblis, les évènements de Pékin ayant montré leur impopularité. Mao meurt le 9 septembre de la même année ; Hua Guofeng, qui lui succède à la présidence du Parti, se range aux côtés des centristes pour éviter d’être évincé : il fait arrêter en octobre la « Bande des Quatre » qui dirigeait les radicaux (la veuve de Mao Jiang Qing, Zhang Chunqiao, Yao Wenyuan et Wang Hongwen) ainsi que leurs principaux partisans. La liberté d’expression reçoit de relatifs encouragements : un « mur de la démocratie » est installé fin 1978 au centre de Pékin pour que la population puisse y afficher ses doléances sous forme de dazibaos (affichettes manuscrites) ; il est finalement retiré au bout d’un an. Deng Xiaoping, qui occupe le poste de vice-premier ministre, s’affirme après la chute de la Bande des Quatre comme le leader des réformateurs du PCC ; sa mouvance « modérée » s’emploie à maintenir le régime en dissociant de la dernière période maoïste l’ensemble des réalisations de la république populaire, évacuant au passage des épisodes gênants comme le Grand Bond en avant748.

        Deng Xiaoping évince progressivement Hua Guofeng de tous ses postes officiels, le remplaçant en 1981 à la tête de la Commission militaire centrale ; il impose sa ligne au début des années 1980, s’employant à proposer une synthèse idéologique qui élimine les éléments les plus radicaux de la pensée maoïste. Une nouvelle constitution est adoptée en 1982. Deng s’emploie à stabiliser l’économie chinoise et à accentuer la politique d’alliance avec l’Occident, plaidant pour une introduction de mécanismes de marché dans l’économie chinoise, afin de passer à une « économie socialiste de marché »749.

        Tout en continuant à se référer officiellement au marxisme-léninisme et à la pensée Mao Zedong750, le communisme chinois est progressivement vidé de sa substance idéologique, subsistant essentiellement sous la forme d’une pratique politique autoritaire751.

        Guerres et basculements politiques en Asie du Sud-Est
        Conflits au Viêt Nam et au Laos
        Articles connexes : Guerre du Viêt Nam et Guerre civile laotienne.

        Combattant du Front national de libération du Sud Viêt Nam (Việt Cộng).

        Bombardement américain durant la guerre du Viêt Nam.
        En Asie du Sud-Est, les États-Unis poursuivent une politique d’endiguement du communisme, afin d’éviter un basculement de l’ensemble de la région suivant la logique de la théorie des dominos. Dans la péninsule indochinoise, la guerre d’Indochine a laissé, dans les années 1950, l’ancienne Indochine française dans un état propice aux tensions politiques. Deux États autoritaires, la république démocratique du Viêt Nam (Nord Viêt Nam) communiste et le république du Viêt Nam (Sud Viêt Nam), se partagent le territoire vietnamien. Le Royaume du Laos connaît une situation politique complexe : le Pathet Lao de Souphanouvong et Kaysone Phomvihane, dirigé secrètement par le Parti du peuple lao communiste, cohabite difficilement avec la droite pro-américaine et les neutralistes de Souvanna Phouma (demi-frère de Souphanouvong). Norodom Sihanouk s’efforce de préserver la neutralité du royaume du Cambodge mais sa volonté d’échapper à l’influence américaine le conduit à se rapprocher des pays communistes, nouant des relations amicales avec la république populaire de Chine. Pactiser avec les communistes à l’extérieur permet à Sihanouk de se préserver sur le plan intérieur des communistes cambodgiens — surnommés Khmers rouges — qu’il peut réprimer à son aise. Irrités de l’attitude des Nord-vietnamiens à leur égard, les communistes cambodgiens se rapprochent politiquement de la Chine : leur chef, Saloth Sâr, réorganise le Parti clandestin, qu’il rebaptise secrètement Parti communiste du Kampuchéa (dit également Angkar, soit organisation). Les États-Unis apportent un soutien financier massif au régime de Ngô Đình Diệm au Sud Viêt Nam mais tentent en vain de lui faire amender ses pratiques autoritaires. Le régime sudiste réprime lourdement les partisans du Nord Viêt Nam qui entretiennent des foyers de guérilla sur son sol. Malgré le maintien au Sud d’une petite force communiste clandestine, en violation des accords de Genève, le Nord Viêt Nam privilégie jusqu’en 1961 l’action politique et non militaire et crée un « Front de la patrie » destiné à œuvrer à la réunification, jouant habilement de l’impopularité croissante de Diệm. Face à l’intensification de la répression au Sud, le Front national de libération du Sud Viêt Nam (FNL, surnommé par ses adversaires Việt Cộng, soit communistes vietnamiens), est fondé en décembre 1960, et appelle à la lutte contre le régime de Diệm et contre l’impérialisme américain. L’organisation, qui se veut avant tout un mouvement patriotique et anti-impérialiste, est entièrement dirigée par des natifs du Sud, dont aucun n’est ouvertement communiste : cependant, le Parti des travailleurs du Viêt Nam nord-vietnamien en inspire directement la politique752.

        Au Laos, la situation politique est également explosive et dégénère en conflit ouvert entre la droite, les neutralistes et le Pathet Lao. Préoccupés par l’évolution du contexte en Asie du Sud-Est, les États-Unis décident de s’impliquer davantage. Le nouveau président Kennedy augmente en 1961 le nombre de conseillers militaires américains pour aider à la contre-insurrection. Le peu de résultats obtenus et la crise politique au Sud Viêt Nam font craindre un passage de Diệm au neutralisme : des généraux sud-vietnamiens organisent alors, avec la bénédiction de la CIA, un putsch contre le président, qui est tué le 1er novembre 1963. Au Cambodge, Norodom Sihanouk rompt avec les États-Unis, se rapproche davantage des pays communistes et lance un programme de nationalisations qu’il baptise du nom de « socialisme royal ». Le nouveau président américain, Lyndon B. Johnson, qui succède à Kennedy, intensifie la présence militaire américaine dans la péninsule indochinoise, élargissant le théâtre de guerre au Laos. La piste Hô Chi Minh, voie de communication passant le territoire laotien avec l’aide du Pathet Lao et par le territoire cambodgien avec l’autorisation de Sihanouk qui espère préserver sa neutralité dans le conflit, permet au Nord Viêt Nam de ravitailler le Viêt Cong. En janvier 1964, la guerre du Viêt Nam est réellement lancée avec l’implication accrue des Américains : les États-Unis souhaitent faire de l’endiguement du communisme au Viêt Nam un exemple pour la région, alors que le rapprochement entre l’Indonésie et la république populaire de Chine contribue à leur faire craindre un basculement de l’Asie du Sud-Est dans le camp communiste. L’incident du golfe du Tonkin, accrochage mineur auquel les États-Unis prêtent une importance exagérée, donne à Johnson l’occasion de faire adopter, en août 1964, une résolution qui lui permet d’augmenter massivement l’engagement militaire de son pays en Asie du Sud-Est753.

        Massacre des communistes en Indonésie

        Dipa Nusantara Aidit, chef du Parti communiste indonésien, tué en novembre 1965.
        Article connexe : Massacres de 1965 en Indonésie.
        En Indonésie, dans les années 1960, le Parti communiste indonésien (PKI), allié au président Soekarno et proche de la Chine de Mao, étend son influence dans les milieux politiques et militaires. En 1961, Soekarno théorise une ligne politique fondée sur l’alliance du nationalisme, de la religion et du communisme, et baptisée Nasakom. Trois cadres du PKI sont nommés ministres. En 1964-1965, le président indonésien, dont la ligne « anti-impérialiste » est de plus en plus marquée, s’emploie à déstabiliser la Malaisie voisine, soutenue par les Occidentaux : début 1965, il quitte l’ONU pour protester contre l’entrée de la Malaisie au Conseil de sécurité, puis annonce la création d’une organisation des « Nouvelles forces montantes », qui réunirait l’Indonésie, la Chine, le Nord Viêt Nam, la Corée du Nord et le Cambodge. La politique de Soekarno, dans le contexte de la guerre du Viêt Nam, inquiète fortement les Américains. En outre, dans la perspective de la succession de Soekarno, dont la santé est déclinante, le PKI apparaît susceptible de s’emparer du pouvoir, ce qui entraîne des tensions croissantes avec la droite indonésienne, puissante au sein de l’armée de terre. Les communistes s’efforcent d’accroître leur influence au sein des forces armées et font pression pour obtenir l’application de la loi de réforme agraire et la redistribution des terres ; ils multiplient les démonstrations de force, notamment les manifestations antireligieuses, ce qui entraine de graves heurts avec les organisations musulmanes754,755.

        Craignant un coup d’État de droite, des militaires proches du PKI tentent de réaliser, le 30 septembre 1965, leur propre coup d’État préventif, qui échoue très rapidement. Les chefs de l’armée et de la droite indonésiennes décident alors de saisir l’occasion pour en finir avec les communistes, sans leur laisser de possibilité de renaître de leurs cendres comme cela avait été le cas après l’affaire de Madiun. Le général Soeharto prend la tête de la contre-insurrection, avec l’aide des groupes musulmans conservateurs et l’approbation, voire le soutien actif, de la CIA. Alors que Soekarno est réduit à un rôle de façade, Soeharto obtient les pleins pouvoirs et une répression anticommuniste particulièrement sanglante se déroule dans tout le pays : environ 700 000 personnes sont incarcérées et plusieurs centaines de milliers de communistes ou supposés tels sont massacrés en quelques mois, certaines estimations, sans doute exagérées, allant jusqu’à un million de victimes. Le Parti communiste indonésien est totalement anéanti ; ses principaux dirigeants sont tués et ses cadres emprisonnés sont exécutés les uns après les autres634,756,754,755,757. Le risque de voir se constituer un « axe » entre l’Indonésie et la Chine est écarté, réduisant l’intérêt géostratégique du conflit vietnamien au moment même où la politique américaine au Viêt Nam entre dans une phase d’escalade758. L’éradication du communisme indonésien a notamment comme conséquence de pousser la Chine et l’URSS à se désengager temporairement du tiers-monde. La Chine entre à l’époque dans la période de la révolution culturelle qui l’occupe trop sur le plan intérieur ; l’URSS, quant à elle, est poussée par cet échec à repenser la stratégie, jusque-là favorisée par Khrouchtchev, qui consistait à soutenir des fronts communs entre les partis communistes du tiers-monde et les forces progressistes locales23.

        Victoires communistes dans la péninsule indochinoise
        Articles connexes : Offensive du Tết, Guerre civile cambodgienne (1967-1975), Campagne Hô-Chi-Minh et Chute de Saïgon.

        Tank nord-vietnamien conservé dans les jardins du palais de la réunification à Hô-Chi-Minh-Ville.
        Surclassés sur le strict plan militaire — bien que par ailleurs sous-estimés par les Américains — le Front national de libération du Sud Viêt Nam et l’Armée populaire vietnamienne misent sur une guerre d’usure. Les bombardements intensifs sur le Nord Viêt Nam et le déploiement des troupes américaines au sol ne parviennent pas à éviter l’enlisement du conflit. Au cours des années 1960, la guerre du Viêt Nam, qui ravage le pays, suscite une contestation grandissante dans le monde et dans l’opinion américaine elle-même. Les communistes vietnamiens apparaissent, aux yeux d’une partie de l’opinion mondiale, comme les héros d’une lutte contre l’impérialisme américain ; cela contribue, comme la figure « romantique » de Che Guevara à la même époque, à conférer à l’idéologie communiste, associée au tiers-mondisme, une nouvelle capacité de séduction. Le conflit vietnamien inspire en outre d’autres guérillas d’origine rurale, comme les naxalites en Inde759. En Asie du Sud-Est même, le conflit vietnamien déborde de plus en plus sur les pays voisins. En 1967, au Cambodge, les Khmers rouges lancent une insurrection, d’ampleur encore limitée, contre Sihanouk ; au Laos, le Pathet lao, soutenu par le Nord Viêt Nam, poursuit son combat contre la monarchie760,761. En Thaïlande, le Parti communiste thaïlandais, soutenu par la Chine, mène par ailleurs à partir de 1965 sa propre guérilla en s’appuyant sur les revendications des minorités ethniques ; il reçoit l’appui de communistes malaisiens réfugiés sur le territoire thaïlandais après la défaite de leur soulèvement. Les actions menées par les communistes, notamment à la frontière entre la Malaisie et la Thaïlande, poussent le gouvernement thaïlandais à décréter la loi martiale en 1971 ; contrairement à ce qui se passe au Sud Viêt Nam, au Laos et au Cambodge, l’insurrection thaïlandaise ne parvient cependant pas à menacer durablement le pouvoir en place762.

        En 1968, l’offensive du Tết au Sud Viêt Nam surprend les Américains, dont le commandement militaire apparaît dépassé : si le FNL n’obtient, tout bien considéré, que des résultats mitigés et voit ses effectifs militaires décimés, l’ampleur de l’attaque contribue à susciter l’inquiétude des États-Unis quant à la possibilité de terminer rapidement la guerre. Très affaibli par les pertes subies lors de l’offensive, le FNL est désormais davantage subordonné à l’Armée populaire vietnamienne. Au Nord Viêt Nam, Hô Chi Minh, âgé et malade, est progressivement marginalisé par l’appareil politique, le nouvel homme fort du régime étant le secrétaire général du Parti Lê Duẩn ; le fondateur de la république démocratique du Viêt Nam et du Parti communiste vietnamien meurt en 1969 avant la fin du conflit. La dégradation de la situation au Viêt Nam contribue à la décision de Lyndon B. Johnson de ne pas se représenter à la présidence des États-Unis ; son successeur, Richard Nixon, souhaite mettre un terme au conflit indochinois mais veut avoir un avantage militaire dans la perspective d’éventuelles négociations de paix. Les territoires laotien, puis cambodgien, sont massivement bombardés par les Américains pour tenter de couper la piste Hô Chi Minh et détruire les bases communistes. Norodom Sihanouk voit ses efforts pour préserver la neutralité du Cambodge réduits à néant : du fait notamment de l’extension de l’insurrection, il est renversé par un coup d’État du général Lon Nol, avec l’approbation des États-Unis. Les troupes américaines réalisent ensuite une intervention au Cambodge pour soutenir le régime instable de Lon Nol. Au Laos, où les Américains ne peuvent intervenir au sol, c’est l’armée sud-vietnamienne qui est dépêchée ; elle est cependant mise en déroute par les communistes. Loin de ramener le calme, le renversement de Sihanouk contribue à intensifier la rébellion et à faire plonger le Cambodge dans le chaos : les bombardements américains, très meurtriers, poussent eux aussi de nombreux Cambodgiens à rejoindre les Khmers rouges. Sihanouk, exilé à Pékin, forme sur le conseil des Chinois un front uni avec les Khmers rouges, sans avoir de réelle connaissance des événements sur le terrain ni de ses nouveaux alliés763,764.

        Des négociations laborieuses, menées par l’Américain Henry Kissinger, aboutissent finalement en janvier 1973 à la signature des accords de paix de Paris, qui prévoient le retrait des troupes américaines du Viêt Nam. Au Cambodge, les Khmers rouges, soutenus par la Chine, mènent une « guerre populaire » sur le modèle chinois : ils refusent de participer aux pourparlers de paix, suscitant l’irritation des Nord-Vietnamiens qui cessent de les soutenir, mais perdent par là-même leurs moyens de pression sur eux. Au Laos, le Pathet Lao bénéficie de la situation : un cessez-le-feu est conclu, mettant un terme à la guerre civile laotienne, et un cabinet d’union nationale est formé en avril 1974765,760.

        La fin de l’engagement direct des Américains au Viêt Nam est suivi d’un basculement politique dans la péninsule indochinoise : au printemps 1975, Viêt Nam, Cambodge et Laos deviennent des régimes communistes. Les Khmers rouges prennent la capitale cambodgienne Phnom Penh en avril, réussissant à battre de vitesse les Nord-Vietnamiens qui, de leur côté, repassent à l’offensive contre le Sud Viêt Nam et prennent Saïgon. En 1976, le gouvernement révolutionnaire provisoire du FNL et le Nord Viêt Nam fusionnent : le Viêt Nam est réunifié sous le nom de république socialiste du Viêt Nam tandis que le Parti des travailleurs du Viêt Nam, rebaptisé Parti communiste vietnamien, reste parti unique. Au Laos, le Pathet Lao, mettant notamment à profit la maladie du premier ministre neutraliste Souvanna Phouma, réalise un putsch : le Parti révolutionnaire du peuple lao, qui apparaît désormais au grand jour, prend le pouvoir et la monarchie est abolie. Souphanouvong devient président et Kaysone Phomvihane chef du gouvernement765,760.

        Dans les années qui suivent, plusieurs centaines de milliers de boat-people fuient le Viêt Nam par voie maritime766. Au Laos, devenu République démocratique populaire lao, la proportion de réfugiés est plus importante du fait d’une plus grande facilité à gagner le territoire thaïlandais. La prise de pouvoir par les communistes provoque la fuite à l’étranger, en quelques années, d’environ 400 000 Laotiens, soit 10 % de la population767,768. Le Laos devient un satellite politique du Viêt Nam, les deux pays s’alignant sur l’URSS769 ; le Viêt Nam rejoint le CAEM (COMECON) en 1978770.

        Massacres au Cambodge et nouveaux conflits en Asie du Sud-Est
        Articles connexes : Crimes du régime khmer rouge, Guerre Cambodge – Viêt Nam, Guerre sino-vietnamienne et Conflit cambodgien (1978-1999).
        Un rectangle rouge avec en son centre un temple jaune à trois dômes.
        Drapeau du Kampuchéa démocratique, le régime des Khmers rouges.
        Photo noir et blanc d’un homme en treillis militaire assis dans un fauteuil avec un table basse au premier plan.
        Pol Pot en 1978.
        La situation est nettement plus dramatique au Cambodge, rebaptisé Kampuchéa démocratique en janvier 1976. Dès leur victoire en avril 1975, les Khmers rouges mettent en place un régime particulièrement extrémiste et imposent immédiatement l’évacuation des villes. Toutes les agglomérations du pays sont vidées, dans des conditions désastreuses, au nom d’une idéologie ultra-rigoriste visant à punir les populations urbaines jugées décadentes. Les Khmers rouges gouvernent selon une logique de secret, l’identité des véritables dirigeants du pays étant inconnue : Norodom Sihanouk, revenu au pays au bout de plusieurs mois, réalise tardivement la situation mais est réduit à l’impuissance et mis en résidence surveillée. Le secrétaire de l’Angkar, Saloth Sâr alias « Pol Pot », véritable maître du pays depuis avril 1975, devient premier ministre en avril 1976764,760,771.

        De manière très inhabituelle pour un régime communiste, le Parti au pouvoir n’a aucune activité publique et ne révèle même pas son existence : ce n’est qu’en 1977 que Pol Pot déclare publiquement, lors d’un voyage à Pékin, que l’Angkar, organe de direction des Khmers rouges, est le Parti communiste du Kampuchéa772. La population, mise au travail forcée aux champs, est soumise à un arbitraire total, où tout peut devenir prétexte à exécution. Le Kampuchéa démocratique constitue une tentative, à l’échelle du pays, de passer directement au stade du communisme intégral : les Cambodgiens n’ont plus aucun droit à la propriété privée, ni même à la vie privée. Le régime met en œuvre des persécutions ethniques et religieuses, l’incompétence de l’administration khmère rouge contribuant à provoquer une terrible famine. Alors même que des dizaines de milliers de personnes meurent de faim, la cueillette de fruits est punie de mort en tant qu’atteinte à la propriété collective764,760,773.

        Au sein même de l’appareil du Kampuchéa démocratique, des purges sanglantes sont mises en œuvre par Pol Pot et son entourage, pour éliminer les Khmers rouges plus modérés, puis pour s’en prendre à tout cadre du régime qui serait devenu suspect pour une raison ou une autre. Entre 10 et 40 % de la population du Cambodge — aucun consensus n’existant sur les chiffres exacts — périt entre 1975 et 1979. La chute des Khmers rouges est finalement provoquée par leurs relations exécrables avec le Viêt Nam, qui tournent bientôt au conflit ouvert. Souhaitant annexer une partie du territoire vietnamien, considéré comme berceau du peuple khmer, Pol Pot ordonne des incursions au Viêt Nam, ce qui provoque la réaction du gouvernement de Hanoï : le 25 décembre 1978, l’Armée populaire vietnamienne envahit le territoire cambodgien ; les Khmers rouges sont chassés du pouvoir en moins de deux semaines764,760,771.

        Le Cambodge devient dès lors un théâtre de la rivalité sino-soviétique en Asie du Sud-Est. En février 1979, un mois après la chute des Khmers rouges, la Chine attaque le Viêt Nam dans le but avoué de le « punir » de son attaque contre le Cambodge. Le conflit s’arrête au bout d’un mois après de lourdes pertes de part et d’autre et s’achève par le retrait des troupes chinoises. Un régime cambodgien pro-vietnamien, la république populaire du Kampuchéa, est mis sur pied, de même qu’un nouveau parti communiste, le Parti révolutionnaire du peuple du Kampuchéa : une grande partie des cadres du nouveau régime cambodgien sont d’anciens Khmers rouges qui avaient fait défection et choisi le camp vietnamien avant l’invasion. Les Khmers rouges ne désarment cependant pas et, depuis leurs bases situées à la frontière thaïlandaise, continuent de mener des attaques : la république populaire du Kampuchéa n’est pas reconnue par l’ONU, où le régime khmer rouge continue de représenter le Cambodge. Le Viêt Nam, soutenu par l’URSS, s’efforce de soutenir le régime cambodgien ami et de réduire la guérilla des Khmers rouges. Ces derniers sont eux-mêmes alliés à la Chine et aux sihanoukistes ; ils reçoivent également le soutien de la Thaïlande qui souhaite contenir l’expansionnisme vietnamien dans la région et, sur le plan diplomatique, celui des États-Unis qui suivent les mêmes objectifs. Un conflit prolongé se déroule au Cambodge : si les Khmers rouges ne sont pas en situation de vaincre militairement les Vietnamiens, la poursuite de la guérilla prend, pour le Viêt Nam, l’allure d’un bourbier774.

        L’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en URSS change la donne dans les années 1980 : le nouveau secrétaire général du PCUS souhaite se rapprocher de la Chine et, pour ce faire, annonce aux Vietnamiens l’arrêt du soutien soviétique et leur demande de régler leurs différends avec Pékin. Des négociations, laborieuses, sont alors lancées pour parvenir à un accord de paix entre toutes les parties en présence dans le conflit au Cambodge774.

        Dans le reste de l’Asie et dans le monde arabo-musulman
        Mongolie

        Drapeau de la république populaire mongole.
        En Asie de l’Est, la république populaire mongole connaît en 1952 une transition politique après la mort de Horloogiyn Choybalsan. Yumjagiyn Tsedenbal, déjà secrétaire général du Parti révolutionnaire du peuple mongol, lui succède à la tête du gouvernement. L’industrialisation de l’économie est poursuivie et les institutions du pays sont normalisées, avec, entre les années 1960 et 1970, l’adoption d’un code civil, d’un code pénal, et l’organisation de tribunaux civils et militaires, de collèges d’avocats et des Hourals (parlements) locaux. Le gouvernement s’emploie à réformer la société mongole en luttant contre le nomadisme et en favorisant l’urbanisation373.

        La Mongolie communiste, sortant de son isolement diplomatique, est admise en 1961 à l’ONU et noue des relations diplomatiques avec la plupart des pays du monde. Toujours très étroitement alliée avec l’URSS, la Mongolie intègre en 1962 le Conseil d’assistance économique mutuelle. Tsedenbal réalise des purges régulières dans les appareils de l’État et du Parti mais, contrairement à Choybalsan, s’abstient de faire exécuter les cadres en disgrâce373.

        Corée du Nord
        Articles connexes : Histoire de la Corée du Nord, Incident de la faction d’août et Juche.

        Statue de Kim Il-sung.
        En Corée du Nord, Kim Il-sung profite des infrastructures héritées de la colonisation japonaise pour lancer un programme d’industrialisation intensive, avec l’aide des Soviétiques. Le dirigeant nord-coréen entretient autour de lui-même un culte de la personnalité directement inspiré des modèles stalinien et maoïste, dans le cadre d’un discours de propagande mêlant références communistes et tonalité confucianistes. Durant les années 1950, la Corée du Nord connaît des tensions avec les Soviétiques, Kim Il-sung étant en désaccord avec la déstalinisation. Le dirigeant nord-coréen élimine l’opposition interne au sein du Parti du travail de Corée. S’étant assuré un contrôle total sur le régime et ayant étouffé dans l’œuf toute tentative de déstalinisation, il entreprend ensuite de réduire les références au marxisme-léninisme : avec la collaboration de divers cadres de son régime comme Hwang Jang-yop, il développe sa propre doctrine, le Juche, une idéologie nationaliste fondée sur le concept d’autosuffisance. Aucun traité de paix n’ayant été conclu à l’issue de la guerre de Corée et de la séparation du pays par la zone coréenne démilitarisée, la Corée du Nord se considère toujours comme officiellement en guerre contre la Corée du Sud et les impérialistes américains, les ennemis du pays étant dénoncés par une propagande continuelle775.

        La société nord-coréenne est organisée de manière militarisée : la population est soumise à des contrôles stricts et considérée comme une armée de travailleurs. La Corée du Nord se distingue également par une organisation sociale strictement hiérarchisée – reproduisant les structures sociales de l’ancienne Corée, marquées par l’existence d’une aristocratie héréditaire – et sans prétentions à l’égalitarisme, la figure omniprésente du « grand leader » étant le centre indiscuté du pouvoir politique. La hiérarchisation de la société nord-coréenne va jusqu’à l’emploi, inédit dans le reste du monde communiste, de deux formes différentes du mot « camarade », l’un (tongmu) désignant les égaux et l’autre (tongji) désignant les « camarades » d’un rang supérieur776.

        Inde
        Article connexe : Rébellion naxalite.

        Drapeau du Parti communiste d’Inde (marxiste).
        En Inde, après le soulèvement tibétain de 1959 qui a ému l’opinion indienne et surtout après la guerre sino-indienne de 1962, le Parti communiste d’Inde se trouve dans une position difficile : par ailleurs, lors de la rupture sino-soviétique, deux factions, l’une « de droite » et plutôt favorable à l’URSS, l’autre « de gauche » et plutôt favorable à la Chine, s’affrontent en son sein. En mai 1964, le Parti scissionne, la gauche formant le Parti communiste d’Inde (marxiste). Les deux organisations sont bientôt opposées par une rivalité particulièrement âpre777.

        Dans le courant des années 1960, le PCI oscille entre l’opposition frontale avec le Congrès et la coopération avec celui-ci247. Le PCI(m), de son côté, est isolé sur le plan politique ; mais la situation de ce dernier parti change quand la république populaire de Chine, alors en pleine révolution culturelle, condamne en 1967 sa dérive sur la « voie parlementaire ». La faction maoïste de stricte obédience présente au sein du Parti communiste d’Inde (marxiste) dénonce le « néo-révisionnisme » de leur parti et multiplie les actions violentes777. La bourgade de Naxalbari (Bengale-Occidental) devient en 1967 le centre d’un nouveau mouvement paysan inspiré des techniques révolutionnaires de Mao Zedong, qui apparaît lorsqu’une section locale du Parti communiste d’Inde (marxiste) lance une insurrection contre les grands propriétaires631. Les radicaux sont exclus du PCI(m) en 1968 : avec le soutien officiel de Pékin, ils fondent l’année suivante le Parti communiste d’Inde (Marxiste–Léniniste). Cette dernière tendance, connue sous le nom de naxalisme, progresse dans les zones tribales en ralliant des paysans pauvres et mène une lutte armée contre le gouvernement. Dès le début des années 1970, cependant, après l’arrestation de ses principaux dirigeants, dont son fondateur Charu Majumdar, le parti naxalite éclate : diverses scissions, comme le Centre communiste maoïste et le Groupe Guerre populaire, poursuivent l’insurrection de manière dispersée777,633,778. Malgré une sévère répression policière, la rébellion naxalite continue, par la suite, de faire chaque année plusieurs centaines de morts779.

        Le Parti communiste d’Inde et le Parti communiste d’Inde (marxiste) s’en tiennent quant à eux à la voie parlementaire et font de la redistribution des terres agricoles l’un de leurs principaux arguments de campagne. Tout en demeurant dirigés par des intellectuels issus des hautes castes, ils bénéficient d’un électorat représentatif des différentes composantes de la population indienne. En 1971, le PCI passe un accord électoral avec le Congrès dirigé par Indira Gandhi, avec qui il demeure allié lors de l’état d’urgence de 1975. Le Parti communiste d’Inde (marxiste) dépasse alors dans les urnes le PCI historique, rapport de force qui demeure ensuite inchangé. Dans les années 1970, le PCI(m) gagne les élections dans les États du Kerala et du Bengale-Occidental. Jyoti Basu dirige le gouvernement du Bengale-Occidental de 1977 à 2000, ce qui constitue un record de longévité pour un exécutif communiste issu d’un scrutin démocratique. Bien que fonctionnant sur le plan interne selon le système strictement hiérarchisé du centralisme démocratique, le PCI comme le PCI(m) s’intègrent pleinement à la démocratie indienne247,777,633 : les communistes au pouvoir dans des États indiens répriment la rébellion naxalite animée par des extrémistes issus de leurs propres rangs759.

        Pour concurrencer le Congrès, les deux partis communistes indiens adoptent des lignes réformistes : tout en continuant de faire du sort des catégories démunies leur souci prioritaire, les communistes proposent des programmes susceptibles d’attirer la paysannerie moyenne, et ne visent pas à bouleverser la répartition des terres agricoles779. Progressivement, les deux PC évoluent vers une forme de social-démocratie, propice aux coopérations avec les capitalistes indiens et étrangers247. En 1980, le PCI stagne à 2,6 % des voix au niveau national, tandis que le PCI(m) séduit 6,1 % de l’électorat indien, ses suffrages étant essentiellement concentrés dans ses bastions du Bengale-Occidental et du Kerala247,780.

        Népal
        Au Népal, à partir de 1960, le parti communiste local se divise au sujet des rapports avec le pouvoir en place. L’une de ses factions coopère en effet avec le régime du roi Mahendra, tandis qu’une autre, dont les dirigeants sont exilés en Inde, appelle au renversement de la monarchie. Le PC népalais éclate alors en de multiples tendances : le mouvement communiste népalais devient l’un des plus divisés au monde. À compter de 1985, les communistes participent à la campagne de désobéissance civile qui vise à contraindre le roi Birendra à restaurer la démocratie dans le pays632.

        Japon
        Le Parti communiste japonais, légalisé après la Seconde Guerre mondiale, demeure confiné dans l’opposition633, mais multiplie les démonstrations de force par l’intermédiaire des syndicats et de la Zengakuren (organisation étudiante) qu’il contrôle. Au début de la guerre froide, il est divisé en nombreuses factions, une tendance d’extrême gauche, soutenue par le Parti communiste chinois, étant favorable à des actions armées contre les troupes d’occupation américaines. Au début des années 1950, à l’occasion de la guerre de Corée, des militants communistes japonais rentrent dans la clandestinité et commettent divers attentats ; la faction « aventuriste de gauche » revient ensuite à des actions légales, mais le Parti continue d’être divisé, les courants s’affrontant notamment à l’occasion de la rupture sino-soviétique781. À la fin des années 1960, le PCJ, ayant pris ses distances par rapport à la politique de l’URSS, dépasse son niveau électoral de l’immédiat après-guerre, sans pouvoir cependant espérer accéder au pouvoir : peu implanté dans les zones rurales, il se développe surtout en milieu urbain633.

        Une tendance d’extrême gauche, opposée à la ligne du PCJ, voit par ailleurs le jour au sein de la Nouvelle gauche japonaise, dans le contexte de la guerre du Viêt Nam et de la révolution culturelle en Chine : elle donne naissance à divers groupes, dont plusieurs passent à l’action terroriste à la fin des années 1960 et tissent des liens avec des organisations palestiniennes. Une partie de ces militants, expatriés au Proche-Orient pour échapper à la police et chercher des soutiens étrangers, fonde l’Armée rouge japonaise, étroitement alliée au Front populaire de libération de la Palestine ; les groupes terroristes restés sur le sol japonais sont démantelés par la police — l’une des affaires les plus connues étant la dérive sectaire et meurtrière de l’Armée rouge unifiée — mais l’Armée rouge japonaise demeure active au niveau international durant toutes les années 1970782.

        En Asie de l’Ouest et en Afrique du Nord
        Israël
        Article connexe : Histoire du communisme en Israël.
        En 1965, le Maki, le parti communiste d’Israël, connaît une scission : sa faction la plus pro-palestinienne, composée principalement d’Arabes, crée un parti rival, le Rakah. Ce nouveau parti, fortement pro-soviétique et antisioniste, dépasse rapidement dans les urnes le Maki, qui est éliminé de la Knesset lors des élections de 1969. En 1977, le Rakah forme avec le mouvement protestataire des Black Panthers la coalition Hadash. Cette formation, dont le PC israélien est la principale composante, recueille un certain soutien au sein des classes sociales défavorisées — tout en conservant son principal socle électoral dans la communauté arabe israélienne — ce qui lui permet d’obtenir plusieurs députés à la Knesset. L’influence du Hadash tend cependant à décroître à partir de 1984783,635.

        Iran
        En Iran, le Tudeh connaît une longue période de clandestinité après l’opération Ajax de 1953. Autorisé après la révolution iranienne de 1979 et la chute du Chah, il soutient initialement le gouvernement islamique de Khomeini, mais est ensuite à nouveau interdit en 1983784. Le mouvement communiste iranien exilé est en outre parcouru de divisions à la fois politiques et ethniques : les militants kurdes opposés à l’orientation pro-soviétique du Tudeh créent ainsi un Parti communiste d’Iran, qui constitue la branche politique des Peshmergas iraniens. Diverses autres organisations communistes existent dans les milieux des exilés politiques iraniens785.

        Monde arabe

        Armoiries de la république démocratique populaire du Yémen.
        Malgré l’aide que l’URSS apporte aux pays arabes contre Israël, plus largement, son soutien aux mouvements de libération nationale, le communisme ne pénètre que difficilement dans le monde arabe où la majorité des mentalités ne lui sont pas favorables. Dans les années 1950, l’URSS et la Chine se livrent à des prospections politiques au Moyen-Orient, se rapprochant de l’Égypte et de la Syrie. En Égypte, les groupes communistes, divisés et qui se disputent le titre de Parti communiste égyptien, demeurent interdits ; cependant, à la faveur de la crise de Suez, Nasser, modère son anticommunisme et noue de bonnes relations avec l’URSS. Mais, en dépit de ces alliances et des efforts de Khrouchtchev en ce sens, les partenaires arabes de l’URSS se montrent peu enclins à rejoindre le « camp socialiste ». Le régime de Nasser, qui réalise de nombreuses nationalisations dans les années 1960, est qualifié par les Soviétiques de pays « sur la voie de la construction socialiste »786 : le Parti communiste égyptien n’en est pas pour autant autorisé. En 1958-1959, au moment de l’union de l’Égypte et de la Syrie au sein de la République arabe unie, Nasser réprime les communistes avec brutalité et fait arrêter nombre d’entre eux. En 1965, une organisation se présentant comme le Parti communiste égyptien annonce son autodissolution. La création de la République arabe unie a également des conséquences pour le Parti communiste syrien, qui est interdit en 1958 pour s’être opposé à l’union avec l’Égypte de Nasser638,630.

        En Irak, après le renversement de la monarchie, les partis politiques sont autorisés mais deux factions distinctes du Parti communiste irakien demandent séparément leur légalisation. Le général Abdel Karim Kassem, nationaliste de gauche au pouvoir après la révolution, n’autorise que la faction communiste qui lui est favorable, l’autre restant dans l’illégalité638 ; mais l’activisme des communistes pousse rapidement le premier ministre irakien à tenter de réduire l’influence de ses alliés630. En 1963, lors du renversement de Qasim par le Parti Baas, le Parti communiste est à nouveau interdit, puis violemment réprimé pour avoir tenté de s’opposer aux baasistes638.

        Dans le Maghreb, les partis communistes qui avaient contribué au combat anti-colonial sont mis hors-la-loi après les indépendances de leurs pays respectifs. Le Parti communiste marocain est interdit en 1959. Le Parti communiste tunisien est interdit en 1963 par le gouvernement de Habib Bourguiba, et n’est à nouveau autorisé qu’en 1981. Le Parti communiste algérien, après avoir participé à la lutte pour l’indépendance, est interdit en 1964, le FLN se réservant le rôle de parti unique. Ahmed Ben Bella, président algérien de 1962 à 1965, conseillé par le trotskyste Michel Pablo, se montre ouvert aux expériences autogestionnaires. Le successeur de Ben Bella, Houari Boumédiène, opte en revanche pour une industrialisation inspirée de celle de l’URSS. La place tenue par le FLN en Algérie, très comparable à celle du PCUS en URSS, témoigne elle aussi de la puissance d’attraction du système politique soviétique787.

        En 1967, la guerre des Six Jours constitue dans un premier temps un camouflet pour l’URSS, par laquelle ses alliés arabes se jugent insuffisamment soutenus. Mais, à moyen terme, elle permet aux Soviétiques de renforcer leur influence dans la région, en fournissant armes et expertises aux pays arabes voisins d’Israël788. La défaite de Nasser lors du conflit contre Israël contribue également à la naissance d’un régime marxiste-léniniste dans la région : dans le Sud du Yémen, le Front de libération nationale, que Nasser avait soutenu, s’éloigne de son ancien protecteur égyptien pour se rapprocher de l’URSS. Ayant pris le pouvoir, le Parti socialiste yéménite (nouveau nom du Front de libération nationale) proclame la république démocratique populaire du Yémen (ou Yémen du Sud), unique régime communiste du Moyen-Orient. Le fait que les socialistes arabes aient perdu la face lors de la guerre des Six Jours contribue à renforcer l’influence du communisme dans le monde arabe, au détriment du nationalisme arabe classique qui se trouve désormais concurrencé par de nouvelles organisations marxistes-léninistes. Le Front populaire de libération de la Palestine, pour qui la lutte pour la création d’un État palestinien s’inscrit dans un combat anti-impérialiste plus global, devient ainsi une composante de l’OLP759.

        Les relations de l’Égypte avec le monde communiste se dégradent dès le début des années 1970 : après avoir signé en 1971 un traité d’amitié et de coopération avec l’URSS, l’Égypte rompt avec Moscou l’année suivante, Anouar el-Sadate se méfiant des communistes. L’URSS doit alors repenser son système d’alliances au Moyen-Orient et concentre une grande partie de son aide sur l’OLP786.

        En Syrie, après la prise du pouvoir par Hafez el-Assad en 1971, le Parti communiste syrien est à nouveau autorisé. Il s’allie avec le nouveau régime et intègre le Front national progressiste, la coalition dirigée par le Parti Baas. Les relations entre communistes et baasistes se dégradent cependant et le PC est interdit en 1981. Mais, en raison du virage pro-américain de l’Égypte qui suit la signature des accords de Camp David, l’URSS mise de plus en plus sur son alliance avec la Syrie. Assad, notamment pour complaire à son allié soviétique, lève en 1986 l’interdiction du PC syrien, qui redevient membre du Front et est autorisé à avoir un petit nombre d’élus à l’Assemblée du peuple. Mais le parti se scinde alors en deux, en raison de rivalités personnelles mais aussi de désaccords tenant à la gestion des rapports avec le régime d’Assad et à la Perestroïka : les deux factions demeurent alliées et subordonnées au Baas. À côté de ces deux PC syriens « officiels » existe également une autre scission, opposée à la collaboration avec le régime d’Assad et réduite à la clandestinité789,638,790.

        Le Parti communiste irakien est lui aussi autorisé en 1973 par le nouveau régime baasiste : comme son homologue syrien, il rejoint le Front national animé par le Baas irakien. Mais, contrairement à la situation syrienne, cette alliance est rompue dès la fin des années 1970, quand le PC fait à nouveau l’objet d’une répression sanglante. Renvoyé dans la clandestinité sous la présidence de Saddam Hussein, le Parti communiste irakien reçoit l’aide de la Syrie, soutient la lutte des Kurdes d’Irak et prend le parti de l’Iran lors de la guerre Iran-Irak638,791,792.

        Durant les années 1970, de nombreux terroristes d’inspiration communiste sont par ailleurs actifs dans le monde arabe et au Moyen-Orient, où ils participent à la lutte pour l’indépendance de la Palestine : c’est notamment le cas de l’Armée secrète arménienne de libération de l’Arménie, de l’Armée rouge japonaise, ou du vénézuélien Ilich Ramírez Sánchez alias « Carlos ». Le Front populaire de libération de la Palestine assure la formation de terroristes occidentaux et asiatiques793,794.

        Turquie
        En Turquie, les communistes demeurent confinés dans l’illégalité : ils tentent à plusieurs reprises d’en sortir, mais sans succès, et les divers groupes-paravents animés au fil des décennies par le Parti communiste de Turquie clandestin sont interdits les uns après les autres. Le mouvement communiste turc se divise ensuite en multiples tendances. Le Parti des travailleurs du Kurdistan, groupe indépendantiste kurde, se réclame lui aussi du marxisme-léninisme637.

        Intervention soviétique en Afghanistan
        Article connexe : Guerre d’Afghanistan (1979-1989).
        En Asie centrale, l’Afghanistan devient en 1979 une cible de la politique étrangère soviétique, bien que l’intervention de l’URSS ait été moins motivée par des visées expansionnistes que par le désir d’éviter le chaos dans un pays voisin. Mohammed Daoud Khan, président depuis le renversement de la monarchie en 1973, entretient d’abord d’excellentes relations avec l’URSS, ainsi qu’avec le PC local, le Parti démocratique populaire d’Afghanistan. Mais, à partir de 1977, ses relations avec les communistes se dégradent795. Le PC afghan est alors divisé en deux groupes : le Khalq, plus radical, est dirigé par Hafizullah Amin et Nour Mohammad Taraki ; l’autre, le Parcham, plus modéré, par Babrak Karmal. L’URSS, qui désire avant tout éviter que la situation dégénère en Afghanistan, soutient quant à elle la faction de Karmal796.

        En avril 1978, le Khalq organise un coup d’État, la « révolution de Saur » : Daoud est tué et la première république afghane laisse la place à la république démocratique d’Afghanistan, dont Taraki devient le président. Si l’URSS a été irritée par l’initiative « gauchiste » des communistes afghans, elle pense néanmoins gagner un allié supplémentaire. Mais le régime communiste afghan applique sa politique de manière désorganisée et brutale, persécute l’islam, impose à la population une idéologie marxiste-léniniste qui lui est totalement étrangère et use de mesures de terreur : des soulèvements éclatent rapidement. Hafizullah Amin, nommé premier ministre en mars 1979, multiplie les arrestations et monte la société civile contre lui ; sa brutalité inquiète les Soviétiques, qui suggèrent à Taraki de le faire destituer. Certaines avancées sociales sont réalisées, en développant l’enseignement et en accordant aux femmes des droits équivalents à ceux des hommes : mais ces mesures progressistes, qui suscitent l’hostilité des fondamentalistes religieux, ne font qu’accroître l’opposition au régime. Entretemps, les tensions entre factions communistes afghanes ne se sont pas calmées : Karmal et ses alliés du Parcham sont marginalisés, et envisagent de mener un coup d’État avec l’aide des Soviétiques ; les relations entre leaders du Khalq se dégradent et Amin envisage de plus en plus ouvertement de prendre la place de Taraki797,796.

        En septembre 1979, Taraki est renversé par Amin, qui le fait ensuite assassiner en prison. La situation chaotique en Afghanistan pousse les Soviétiques à intervenir et l’Armée rouge – officiellement sur « sollicitation » de Babrak Karmal – envahit l’Afghanistan en décembre. Amin est tué lors de l’assaut de sa résidence par les Soviétiques ; Karmal le remplace aussitôt796. Destinée à ramener le calme, l’invasion soviétique aboutit à un résultat diamétralement inverse. Le soulèvement des moudjahidines s’intensifie et reçoit bientôt des renforts de combattants islamiques étrangers : l’URSS se trouve dès lors impliquée dans une guerre d’Afghanistan à la fois financièrement ruineuse, militairement sans issue et désastreuse sur le plan de l’image. Les États-Unis, par l’entremise de leur allié le Pakistan, s’emploient à soutenir les rebelles afghans afin de contribuer à l’enlisement des Soviétiques dans un conflit comparable à ce que fut pour eux le Viêt Nam796,798.

        La république démocratique d’Afghanistan, étroitement contrôlée par les Soviétiques799, apparaît totalement dépendante de ces derniers, le Parti au pouvoir ne bénéficiant d’aucun soutien populaire notable796. Karmal, quant à lui, ne parvient ni à stabiliser les institutions du pays, ni à imposer son autorité sur l’ensemble du parti communiste afghan, qui demeure divisé en factions800. La poursuite de la guerre en Afghanistan suscite un mécontentement croissant au sein de la société soviétique, mais ni Léonid Brejnev, ni ses successeurs Iouri Andropov et Konstantin Tchernenko, n’infléchissent leur politique. Il faut attendre l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev pour que l’URSS change de cap796 : le nouveau dirigeant fait du règlement de la situation afghane l’une de ses priorités801. Karmal, ayant perdu la confiance des Soviétiques, doit quitter le pouvoir et cède la place en 1986 à Mohammed Nadjibullah. Ce dernier, avec le soutien de l’URSS, lance une politique de « réconciliation nationale » pour tenter de préserver le régime, dont le caractère proprement communiste est progressivement abandonné : en 1987, notamment, l’Afghanistan adopte une nouvelle constitution qui reconnaît l’islam comme religion d’État802. Gorbatchev décide entretemps du retrait des troupes soviétiques d’Afghanistan : le désengagement de l’URSS est achevé en février 1989796.

        Communisme en Afrique subsaharienne
        Difficile implantation du communisme en Afrique
        Articles connexes : Crise congolaise, Guerres coloniales portugaises, Guerre d’indépendance de l’Angola et Guerre d’indépendance du Mozambique.
        L’Afrique noire ne fait pas partie des priorités du mouvement communiste avant 1945. Après la Seconde Guerre mondiale, l’URSS joue dans le tiers-monde la carte du soutien aux dirigeants nationalistes, en lutte pour la décolonisation ou déjà au pouvoir et porte un intérêt accru à l’Afrique. Le Parti communiste français s’emploie à former des cadres politiques africains, en métropole ou sur place, comme le Guinéen Ahmed Sékou Touré : en 1946, ce dernier participe à la création du Rassemblement démocratique africain, apparenté jusqu’en 1951 au groupe parlementaire communiste français. En 1958, Sékou Touré devient le président de la Guinée indépendante. L’URSS soutient le gouvernement de Patrice Lumumba au Congo et crée ensuite l’université Patrice Lumumba, destinée à accueillir et à former des cadres africains. L’URSS fonde également quelque espoir sur le Ghana de Kwame Nkrumah et sur le Mali de Modibo Keïta. La hâte de Khrouchtchev à conclure des alliances en Afrique aboutit cependant à une série d’échecs : rapidement, l’URSS est inquiète du manque de cohérence idéologique de ses alliés et des voies peu orthodoxes qu’ils empruntent. Si le Mali procède à des nationalisations et à des créations de coopératives rurales, il néglige la mise en place d’une organisation de masse ; les résultats de la planification économique du Ghana apparaissent bien modestes et Nkrumah conserve un système d’économie mixte. Les socialistes Sékou Touré — malgré des références marxistes-léninistes apparues plus tardivement — Nkrumah et Keïta ne prétendent pas à une identité communiste803. La Guinée, dès 1961, reproche aux Soviétiques leur ingérence dans ses affaires intérieures et expulse l’ambassadeur d’URSS. Le gouvernement de Nkrumah est renversé en 1966 et celui de Keïta en 1968787,804,805.

        En 1963, Alphonse Massamba-Débat, président de la république du Congo, devient le premier chef d’État africain à se réclamer ouvertement du marxisme : le nouveau régime donne asile au Mouvement populaire de libération de l’Angola (MPLA), qui mène alors une guerre d’indépendance contre le Portugal. Che Guevara, parti de Cuba pour exporter la révolution, vise le continent africain qui lui paraît un point faible de l’impérialisme et arrive en république du Congo pour un premier contact avec le MPLA. Ses rencontres suivantes avec des guérillas africaines comme le Front de libération du Mozambique (FRELIMO, également en lutte contre le colonisateur portugais) sont cependant décevantes, Guevara ne parvenant pas à persuader les Africains de l’intérêt d’un front uni. Guevara et les Cubains interviennent dans la crise de l’ex-Congo belge mais leur soutien aux guérilleros congolais, dirigés notamment par Laurent-Désiré Kabila, tourne au fiasco. Guevara sort déçu de son expérience africaine, jugeant le nationalisme africain insuffisamment mûr et trop peu pénétré par le marxisme. La présence des Cubains de l’entourage de Guevara a cependant des conséquences en république du Congo, où elle contribue à radicaliser certains éléments du régime. Le marxisme gagne également en influence dans les rangs indépendantistes, durant les guerres coloniales portugaises des années 1960 : le FRELIMO de Samora Machel, le MPLA d’Agostinho Neto et le Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) d’Amílcar Cabral évoluent tous, à des degrés divers, vers l’engagement communiste au détriment des groupes nationalistes traditionnels, et pratiquent leur propre version de la « guerre populaire » maoïste. Au sud du continent africain, les mouvements de guérilla gagnés au communisme ont également une influence sur les insurrections contre les gouvernements blancs d’Afrique du Sud et de Rhodésie. Le MPLA et le FRELIMO apportent leur soutien à d’autres mouvements, y compris non communistes, comme la SWAPO, alors que les guerres d’indépendance dans les colonies portugaises influent sur celle du Sud-Ouest africain (future Namibie) et sur la guerre du Bush de Rhodésie du Sud805.

        En Afrique du Sud, le Parti communiste sud-africain (SACP), interdit depuis les années 1950, repense son idéologie et conclut à la possibilité de s’allier à des nationalistes non communistes du fait de la situation spécifique du pays. Le PC s’allie alors au Congrès national africain (ANC) dans le cadre de la lutte contre l’Apartheid. Tant sur le plan de l’action syndicale que sur celui de la lutte armée, le SACP et l’ANC tissent des liens étroits : le leader communiste Joe Slovo (Blanc d’origine lituanienne) joue un rôle important dans la formation des guérilleros de l’ANC. L’URSS préfère cependant afficher son alliance avec l’ANC qu’avec le SACP, dont la plupart des dirigeants sont blancs et qui fait donc figure de combattant moins typiquement « africain » contre l’Apartheid. Des cadres de l’ANC reçoivent une formation à Moscou mais l’alliance ANC-SACP ne contribue pas à une radicalisation communiste de l’ANC : les communistes sud-africains jouent en effet la prudence et ne mettent pas leur idéologie au premier plan, préférant se présenter avant tout comme des combattants contre le régime d’Aparheid806,787,280.

        Nouveaux régimes et conflits militaires
        Basculements de pays africains dans le camp communiste

        Denis Sassou-Nguesso (ici en 1986), président de la république populaire du Congo à partir de 1979.
        Entre 1969 et 1975 le communisme fait d’importants progrès en Afrique noire, à la faveur de l’instabilité politique et des guérillas. Malgré des revers comme au Soudan – le Parti communiste soudanais, très actif et lié aux syndicats, échoue dans sa tentative de coup d’État en juillet 1971 et est ensuite brutalement réprimé par le président Gaafar Nimeiry807 – plusieurs régimes d’inspiration communiste sont proclamés sur le continent. En Somalie, l’assassinat en octobre 1969 du président Shermarke provoque un vide politique : l’armée, qui compte dans ses rangs de nombreux officiers sympathisants du marxisme, prend le pouvoir, et la République démocratique somalie est proclamée. Le général Mohamed Siad Barre, chef de la junte militaire somalienne, se rapproche rapidement de l’URSS et proclame son adhésion au « socialisme scientifique ». En république du Congo, le président Alphonse Massamba-Débat est contraint par des éléments plus radicaux à quitter le pouvoir : la république populaire du Congo est proclamée le 31 décembre 1969 sous la présidence de Marien Ngouabi. Le Parti congolais du travail, fondé pour l’occasion, devient parti unique. Ngouabi est assassiné en 1977 ; Joachim Yhombi-Opango lui succède à la tête d’un Comité militaire du parti, mais il se rend vite impopulaire et doit céder la place deux ans plus tard à Denis Sassou-Nguesso. En novembre 1974, Mathieu Kérékou, président du Dahomey, proclame l’adhésion de son pays au marxisme-léninisme : le pays est rebaptisé l’année suivante république populaire du Bénin808,787,809. À Madagascar, le directoire militaire instaure, en décembre 1975, une nouvelle constitution « socialiste » : Didier Ratsiraka devient président de la république démocratique de Madagascar, régime d’inspiration nettement marxiste-léniniste810.

        Guerres et terreur en Éthiopie
        Articles connexes : Guerres civiles en Éthiopie, Terreur rouge (Éthiopie), Guerre de l’Ogaden et Famine en Éthiopie (1984-1985).

        Mengistu Haile Mariam en 1986.
        L’Empire d’Éthiopie, où Haïlé Sélassié Ier a négligé de traiter les profondes inégalités sociales, est renversé en septembre 1974 par le Derg, une junte militaire, qui proclame le gouvernement militaire provisoire de l’Éthiopie socialiste. La proclamation d’un régime ami en Éthiopie bouleverse pour l’URSS la donne dans la corne de l’Afrique, l’Éthiopie étant un pays autrement développé et puissant que la Somalie, jusque-là le seul allié soviétique dans la région. Somalie et Éthiopie sont opposées depuis longtemps par un conflit territorial, que l’URSS et Cuba tentent vainement de régler : quand, en 1977, la tension somalo-éthiopienne débouche sur la guerre de l’Ogaden, l’URSS et Cuba choisissent de soutenir l’Éthiopie de Mengistu Haile Mariam, qui leur paraît un allié plus intéressant. Mohamed Siad Barre rompt alors avec l’URSS et se rapproche de l’Occident et des monarchies arabes, en conservant officiellement l’idéologie marxiste-léniniste qui est cependant mise au second plan au profit de l’islam808,787,809,811.

        Le soutien de l’URSS à l’Éthiopie ne va cependant pas sans paradoxes, le régime de Mengistu étant dépourvu d’institutions stables comme de véritables repères idéologiques : tout en se réclamant du « socialisme » et du marxisme-léninisme, le chef de guerre au pouvoir s’abstient dans un premier temps de créer un parti communiste, réprimant même les marxistes éthiopiens du Mouvement socialiste pan-éthiopien et du Parti révolutionnaire du peuple éthiopien. Ce n’est qu’en 1984 que, sur l’insistance des Soviétiques, Mengistu fonde le Parti des travailleurs d’Éthiopie pour servir de parti unique à son régime. Par la suite, durant la période de la perestroïka, Mengistu tente de renforcer sa légitimité en stabilisant les institutions du pays : en 1987 – soit treize ans après la révolution éthiopienne – une constitution est adoptée, et la République démocratique populaire d’Éthiopie officiellement proclamée. Entretemps, l’Éthiopie traverse des périodes particulièrement tragiques et violentes, avec une campagne de répression extrêmement meurtrière, la terreur rouge éthiopienne, une guerre civile contre les divers opposants et les indépendantistes du Front populaire de libération de l’Érythrée – eux-mêmes, à l’origine, d’obédience marxiste – ainsi qu’une terrible famine en 1984-1985. Le soutien à un régime comme celui de Mengistu finit par semer le trouble chez de nombreux responsables soviétiques dès la fin des années 1970808,787,809,811.

        Guerres civiles en Angola et au Mozambique

        Premier drapeau de la république populaire du Mozambique.
        Articles connexes : Guerre civile angolaise, Guerre civile du Mozambique et Guerres civiles en Éthiopie.
        Les guerres d’indépendances dans les colonies portugaises s’achèvent par l’accession au pouvoir des guérillas marxistes : l’indépendance est accélérée par la révolution des Œillets au Portugal, elle-même provoquée en partie par le mécontentement suscité par les guerres coloniales. Le FRELIMO proclame l’indépendance de la république populaire du Mozambique mais doit par la suite mener une guerre civile contre la RENAMO ; le MPLA proclame quant à lui en novembre 1975 la république populaire d’Angola mais se trouve aussitôt en situation de guerre civile avec l’UNITA, le principal mouvement indépendantiste concurrent811,809,812,787.

        Le conflit angolais, particulièrement violent, continue de déborder sur la frontière sud-africaine. Le MPLA est soutenu par l’URSS et Cuba, tandis que l’UNITA reçoit l’appui des États-Unis et de l’Afrique du Sud : cette guerre civile marque le sommet de l’interventionnisme cubain en Afrique, l’armée cubaine remportant même une victoire retentissante lors d’un affrontement avec les troupes sud-africaines811. Au Mozambique, la RENAMO reçoit elle aussi le soutien des États-Unis, de l’Afrique du Sud et, jusqu’en 1979, de la Rhodésie. Comme au temps de la guerre d’indépendance, le FRELIMO continue d’intervenir dans la guerre du Bush, où le régime mozambicain et ses alliés apportent une aide importante à la ZANU de Robert Mugabe contre le gouvernement rhodésien813.

        Des pays « d’orientation socialiste »
        En 1980, sept régimes africains se réclament du marxisme-léninisme, d’autres de diverses formes de socialisme. L’historien David Priestland fait à cet égard une distinction entre les pays se proclamant marxistes-léninistes et ceux pratiquant une variation de socialisme, parmi lesquels il range entre autres la Guinée-Bissau, le Cap-Vert, les Seychelles et Sao Tomé-et-Principe812. Les régimes communistes africains ne se distinguent cependant pas par une cohérence idéologique particulière, le marxisme-léninisme professé par leurs dirigeants apparaissant à bien des égards très superficiel809 : l’historien Archie Brown considère pour sa part qu’aucun des régimes africains ne réunit les critères d’organisation politique et économique permettant de les considérer comme des État communiste. L’URSS éprouve certaines difficultés à définir politiquement ses alliés africains, qu’elle range finalement dans la catégorie des « États d’orientation socialiste » : la liste dressée par l’URSS pour classer les régimes de ce type inclut également des pays socialistes non communistes comme l’Algérie et la Tanzanie811,814,787.

        Guérillas, coups d’État et révolutions sur le continent américain
        Première vague de guérillas
        Articles connexes : Guérilla de l’Araguaia, Conflit armé colombien et Conflit armé guatémaltèque.

        Che Guevara photographié en 1960 par Alberto Korda : ce cliché a largement contribué à faire du Che une icône politique et une figure très familière du grand public.
        En Amérique latine, Cuba s’efforce d’exporter sa révolution, Fidel Castro et Che Guevara considérant de leur devoir d’aider les peuples opprimés du continent. Guevara publie en 1960 La Guerre de guérilla, ouvrage dans lequel il détaille les techniques de guérilla et, se plaçant dans la tradition de Mao Zedong et de Hô Chi Minh, théorise la guerre révolutionnaire par le biais du foco (feu) soit de l’action menée par une force armée, d’ampleur réduite mais représentant l’avant-garde révolutionnaire, et qui servira de déclencheur à des incendies révolutionnaires dans le tiers-monde. Le souhait de Guevara est de contribuer à créer « deux, trois, de nombreux Viêt Nam » en Amérique du Sud. À travers l’Amérique latine, la révolution cubaine a un effet galvanisant : les Cubains assurent la formation de plus de mille révolutionnaires venus du continent, mais l’exemple cubain suffit à ce que de nombreux groupes, d’inspiration directement castriste ou bien maoïste, pro-soviétique ou trotskyste, prennent les armes en Amérique latine au début des années 1960815,816.

        Entre 1960 et 1967, les mouvements de guérilla touchent une vingtaine de pays sur le continent américain. Certains ne sont que des tentatives avortées – la majorité des mouvements de guérilla, d’ampleur réduite, ne bénéficient pas d’un large soutien populaire – d’autres ont des effets durables, leur influence étant surtout importante au Venezuela, au Guatemala et en Colombie. Les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), fondées par Manuel Marulanda et Jacobo Arenas et initialement coordonnées avec le Parti communiste colombien, apparaissent après la destruction par l’armée de la « zone organisée du mouvement paysan » de la république de Marquetalia. Cette première vague de guérillas souffre de plusieurs handicaps, notamment l’inexpérience militaire de la majorité des guérilleros, à l’exception des Tupamaros en Uruguay et de certains officiers guatémaltèques et vénézuéliens. Les guérillas échouent de plus dans la plupart des cas à mobiliser les paysans qu’elles étaient censées libérer. Inefficaces dans les pays sud-américains les plus dictatoriaux, les luttes armées communistes se développent avec plus de succès dans les pays davantage démocratisés, où elles ont pour principale conséquence de favoriser en réaction la montée du militarisme. La plupart des partis communistes locaux se montrent quant à eux particulièrement réticents face aux insurrections armées, beaucoup s’étant liés par des alliances avec des partis « bourgeois ». L’interventionnisme cubain en Amérique latine suscite dans un premier temps l’agacement de l’URSS, qui juge la politique de Castro irréaliste, coûteuse, et gênante alors que les Soviétiques cherchent à poursuivre la détente avec les États-Unis. Un modus vivendi est ensuite trouvé entre l’URSS et Cuba sur le soutien apporté aux luttes armées sur le continent. La première vague de guérillas, victime de son manque de moyens militaires et de divisions politiques incessantes, échoue largement, bien que certains mouvements comme, en Colombie, les FARC (qui perdent avec le temps leurs liens avec le PC colombien) et l’Armée de libération nationale (ELN), parviennent à exister sur la durée. Che Guevara lui-même, revenu d’Afrique, fonde en 1966 l’Armée de libération nationale de Bolivie ; il échoue totalement dans sa guérilla bolivienne et est tué le 8 octobre 1967. La mort de Guevara contribue à lui conférer une aura de « martyr » et une popularité allant bien au-delà des rangs communistes, faisant de lui un symbole du tiers-mondisme, de l’anti-impérialisme, et plus largement de la révolte815,816.

        Coup d’État au Chili contre la coalition socialistes-communistes
        Article connexe : Coup d’État du 11 septembre 1973 au Chili.
        En 1970, la coalition de l’Unidad Popular, qui comprend le Parti socialiste et le Parti communiste, accède démocratiquement au pouvoir lors de l’élection de Salvador Allende à la présidence de la République. Allende plaide pour un passage démocratique et pacifique au socialisme, et doit souvent composer avec les membres les plus radicaux de sa coalition. Son gouvernement met en œuvre une politique de nationalisations et de contrôle des prix, mais l’ensemble des mesures entraîne une crise économique au Chili. Une visite de Fidel Castro au Chili, en 1971, a en outre des effets négatifs sur l’image d’Allende, en augmentant l’inquiétude des milieux d’affaires et de l’armée. Le mécontentement populaire grandit face à la politique économique d’Allende, qui court bientôt le risque d’être victime d’un coup d’État. Le général Augusto Pinochet est nommé par Allende à la tête des forces armées pour garantir la sécurité, mais mène ensuite lui-même, avec le soutien de la CIA, le coup d’État du 11 septembre 1973, au cours duquel Allende trouve la mort, et qui met fin au gouvernement de l’Unidad Popular817.

        Deuxième vague de guérillas
        Articles connexes : Conflit armé péruvien et Guerre civile du Salvador.

        Drapeau du Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru.
        À partir des années 1970, les guérillas latino-américaines, d’inspiration castriste, guévariste, ou au contraire maoïste, connaissent un regain d’activité, tout particulièrement en Amérique centrale. Elles sont stimulées par un vaste ensemble de luttes armées à travers le monde (Viêt Nam, Angola, Mozambique, Cambodge…), le succès de la révolution sandiniste au Nicaragua en 1979 leur apportant un second souffle décisif818,819.

        L’Armée de guérilla des pauvres puis l’Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque au Guatemala, le Front Farabundo Martí de libération nationale au Salvador, le Mouvement révolutionnaire Tupac Amaru au Pérou, entre autres, mènent une lutte armée contre leurs gouvernements respectifs818,819.

        Au Pérou, le Sentier lumineux, apparu en 1970 en tant que scission pro-chinoise du Parti communiste péruvien, se mue dans les années 1980 en un mouvement de guérilla à l’idéologie particulièrement radicale, dirigé par Abimael Guzmán alias « président Gonzalo ». Guzmán se veut porteur d’un maoïsme spécifiquement andin, désigné du nom de « pensée Gonzalo » : son organisation applique dans les régions rurales sous son contrôle un régime de terreur, imposant aux paysans une subordination totale au Sentier lumineux820.

        Régime sandiniste au Nicaragua
        Article connexe : Révolution sandiniste.
        Au Nicaragua, un mouvement de guérilla arrive au pouvoir en 1979 quand le Front sandiniste de libération nationale, d’inspiration castriste, parvient à renverser le régime dictatorial du président Somoza. Daniel Ortega, l’un des dirigeants sandinistes, devient chef de l’État. Soutenus par les pays communistes et notamment par Cuba, les sandinistes entreprennent de mettre en œuvre un projet « révolutionnaire » mais sans interdire les partis d’opposition ni procéder à une étatisation totale de l’économie. La révolution nicaraguayenne ne va pas au bout de la transformation du pays en régime communiste, un secteur privé continuant de cohabiter avec un secteur étatisé, dont le poids finit cependant par constituer un frein à l’économie821 : les influences politiques des sandinistes — qui se veulent porteurs d’un projet politique original — sont éclectiques, mêlant le castrisme, le maoïsme, le marxisme soviétique, la social-démocratie européenne, la théologie de la libération et une touche d’anarcho-syndicalisme822.

        Le régime sandiniste connaît bientôt une dérive autoritaire et les journaux d’opposition subissent régulièrement des interdictions temporaires. Le gouvernement d’Ortega, qui a fortement développé les forces armées, doit immédiatement faire face à la guérilla anti-révolutionnaire des Contras, ensemble d’opposants bientôt soutenus financièrement par les États-Unis, lesquels voient d’un mauvais œil l’apparition d’un régime pro-castriste. Daniel Ortega est réélu à l’élection présidentielle de 1984, boycottée par l’opposition, mais la dégradation économique du pays entraîne une montée du mécontentement populaire821,822.

        Révolution et invasion à la Grenade
        Articles connexes : Gouvernement révolutionnaire populaire de la Grenade et Invasion de la Grenade.
        À la Grenade, État insulaire situé dans la Caraïbe, les méthodes de plus en plus autocratiques du premier ministre Eric Gairy entraînent, cinq ans après l’indépendance du pays, un coup d’État mené en mars 1979 par le New Jewel Movement, parti pro-castriste. Maurice Bishop devient premier ministre du gouvernement révolutionnaire populaire de la Grenade : les relations se tendent rapidement avec les États-Unis et la Grenade se rapproche ouvertement de Cuba. Le gouvernement du New Jewel Movement suspend la constitution du pays — qui demeure cependant officiellement un royaume du Commonwealth avec Élisabeth II comme chef d’État officiel — et, malgré la mise en place d’organes censés garantir la démocratie directe sur l’île, le comité central du Parti demeure l’unique véritable centre de décision et planifie une transition vers le « socialisme ». Principalement par l’entremise de Cuba, la Grenade établit des liens avec les autres régimes communistes. La dépendance économique du pays envers le tourisme en provenance d’Amérique du Nord pousse cependant Bishop à tenter, en 1983, de renouer des relations cordiales avec les États-Unis. Mais quelques mois plus tard, la rivalité entre le premier ministre grenadien et l’aile plus radicale du New Jewel Movement, peut-être influencée par l’URSS, tourne au conflit ouvert. En octobre, Bishop est renversé puis exécuté par ses opposants au sein du Parti : un gouvernement militaire prend le pouvoir. Ronald Reagan saisit ausitôt cette occasion, ainsi que le prétexte de la présence de militaires et coopérants cubains sur l’île, pour renverser le gouvernement grenadien. Les États-Unis envahissent la Grenade avec le soutien de divers États de la Caraïbe : les troupes grenadiennes et cubaines sont aisément défaites, et le régime du New Jewel Movement cesse d’exister823.

        Dans les démocraties occidentales
        Les partis communistes et, plus largement, l’idéologie et la perception du communisme, connaissent, dans les pays occidentaux et industrialisés, d’importantes variations à partir des années 1950 et surtout de la décennie suivante. L’invasion de la Tchécoslovaquie, la détente entre l’Est et l’Ouest représentée par l’Ostpolitik du chancelier ouest-allemand Willy Brandt amènent les partis communistes de plusieurs pays européens à affirmer — à des degrés très variables — leur autonomie vis-à-vis de l’URSS et à se rapprocher des partis socialistes824. Parallèlement, diverses formes de « gauchisme », de mouvements d’extrême gauche et de pensées marxistes alternatives se développent en Occident dans les années 1960-1970, souvent en réaction contre le communisme soviétique825. Si divers PC demeurent puissants dans plusieurs pays d’Europe occidentale, la crise du communisme européen devient patente dans les années 1980826.

        Situations des partis communistes
        France
        Article connexe : Histoire de France sous la Cinquième République.
        Photo couleur de type photo d’identité d’un homme en costume-cravate sur fond bleu.
        Georges Marchais, secrétaire général du Parti communiste français, en 1981.
        En France, Le PCF, initialement hostile à la Cinquième République, s’adapte ensuite pleinement à ses institutions ; il apparaît encore, en 1962, comme le parti dominant à gauche face à la SFIO. Le PCF se convertit à la déstalinisation et suit la ligne réformatrice de l’URSS. Sous l’impulsion de Waldeck Rochet, successeur de Maurice Thorez, le Parti entreprend de se rapprocher des classes moyennes. Déconcerté par les événements de Mai 68 qu’il peine à analyser, secoué par l’écrasement du printemps de Prague qui pousse Waldeck Rochet à exprimer sa « réprobation »827, le PCF conserve cependant un électorat important. Il remporte même un succès inattendu lors du premier tour de la présidentielle de 1969, Jacques Duclos attirant 21,27 % des suffrages (soit un score plus de deux fois supérieur à celui annoncé par les premiers sondages)828,829.

        Au début des années 1970, le PCF, désormais dirigé par Georges Marchais, se rapproche du Parti socialiste de François Mitterrand, avec lequel il signe en juin 1972 un programme commun de gouvernement : l’Union de la gauche frôle la victoire lors de la présidentielle de 1974824. Georges Marchais doit cependant osciller entre des influences antagonistes, privilégiant selon le contexte son alliance avec les socialistes ou l’état des relations avec l’URSS830. Dans le courant des années 1970, le PCF apparaît encore comme un parti dynamique, dont le nombre d’adhérents a doublé depuis la décennie précédente831.

        Italie

        Nilde Iotti, présidente de la chambre des députés italienne, en compagnie du président de la République Sandro Pertini.

        Drapeau du Parti communiste italien.
        En Italie, le PCI connaît, au moment de l’insurrection de Budapest, des remous internes : des intellectuels sympathisants publient en 1956 le « manifeste des 101 » pour protester contre l’intervention soviétique. Palmiro Togliatti s’oppose à cette initiative et refuse dans un premier temps la déstalinisation832, mais se convertit ensuite au changement et théorise dès 1957 une « voie italienne vers le communisme ». Tout en se montrant lui-même très prudent dans son évolution vers plus d’indépendance, le leader du PCI favorise l’ascension de cadres plus jeunes comme Enrico Berlinguer ou Giorgio Napolitano, partisans du recentrage du Parti. Tout en demeurant allié de l’URSS et officiellement favorable au modèle soviétique, le Parti communiste italien gagne en autonomie et en liberté de ton, jusqu’à devenir l’un des PC occidentaux les plus indépendants833,832.

        Le PCI profite également du déclin du Parti socialiste italien qui, à partir du début des années 1960, s’allie à la Démocratie chrétienne et perd dès lors une partie de son électorat, permettant aux communistes d’apparaître comme le seul parti d’opposition de gauche. Le rapport des forces politiques entraîne cependant, jusqu’à la fin de la guerre froide, une anomalie au sein de la démocratie italienne : le fait que le PCI soit dominant à gauche, tout en demeurant à la fois exclu des coalitions gouvernementales et en dessous du seuil électoral qui lui permettrait d’accéder au pouvoir, a en effet pour conséquence d’empêcher une véritable alternance politique en Italie. Le PCI progresse encore aux élections générales, remportant 25,3 % des voix en 1963, puis 26,9 % en 1968. Il demeure cependant, dans un premier temps, divisé entre sa droite, menée par Giorgio Napolitano, qui souhaite participer aux réformes de l’État, et sa gauche, menée par Pietro Ingrao, qui souhaite s’appuyer sur les mouvements sociaux. En 1969, le PCI réprouve l’écrasement du printemps de Prague ; il se refuse néanmoins à suivre la revue Il Manifesto, trop critique à l’égard de l’URSS, et exclut ses animateurs832. Le groupe de Il Manifesto fusionne ensuite avec le Parti d’unité prolétarienne, pour former en 1974 le Parti d’unité prolétarienne pour le communisme, qui obtient plusieurs élus au parlement834.

        Dans les années 1970, le PCI bénéficie de sa politique de recentrage, ainsi que des scandales à répétition qui frappent la Démocratie chrétienne : il gagne ainsi plus de 200 000 adhérents entre 1970 et 1976. En 1973, Enrico Berlinguer, devenu l’année précédente secrétaire général du PCI, propose à la DC un « compromis historique », soit un modus vivendi qui pourrait évoluer vers un accord de gouvernement. En juin 1975, le PCI triomphe aux élections administratives, ce qui lui permet de gérer un grand nombre de villes et de régions832 : un mois plus tard, Berlinguer participe au lancement de l’eurocommunisme. L’année suivante, lors des élections générales, le PCI remporte un succès sans précédent, avec 34,4 % des voix ; en vertu de la ligne du compromis historique, il soutient sans y participer l’action des gouvernements de la majorité démocrate-chrétienne. Pietro Ingrao devient en 1976 président de la Chambre des députés ; trois ans plus tard, il est remplacé par Nilde Iotti, autre personnalité du PCI et ex-compagne de feu Palmiro Togliatti, qui conserve ce poste jusqu’en 1992. L’entrée du PCI dans un gouvernement de coalition, dans le cadre du compromis historique, est sérieusement envisagée. Mais en 1978, le leader de la DC Aldo Moro, qui était favorable au compromis, est enlevé puis assassiné par les Brigades rouges. Le PCI voit alors s’éloigner la perspective d’une participation au pouvoir, mais n’en soutient pas moins le gouvernement en condamnant fermement les Brigades rouges après un moment d’hésitation. En compensation de son absence de portefeuilles ministériels, il obtient une partie des postes du système étatique et para-étatique. Cependant, sa base militante comprend mal ses positions832,835,831. Le PCI poursuit son recentrage jusqu’à s’apparenter progressivement, dans les faits, à un parti social-démocrate833.

        Finlande
        La Ligue démocratique du peuple finlandais, coalition dirigée par le Parti communiste de Finlande (SKP), conserve un nombre non négligeable d’élus au parlement, bien qu’elle ne constitue plus le groupe le plus important. Le PC finlandais connaît cependant des divisions internes, entre une tendance modérée, soucieuse de s’entendre avec les autres partis finlandais, et une tendance plus orthodoxe : à partir de 1960, la première tendance prend l’avantage au sein du Parti564. Recueillant environ 15 % des suffrages au début des années 1970, le SKP est le parti communiste d’Europe occidentale le mieux intégré dans la vie politique de son pays836. En vertu de la politique d’amitié avec l’URSS suivie par le président Kekkonen, le Parti communiste participe à nouveau, entre 1966 et 1981, à plusieurs gouvernements de coalition avec le Parti social-démocrate et le Parti du centre837.

        Positionnement des différents PC lors de la conférence des Partis communistes européens qui se déroule en 1976 à Berlin-Est : en vert, pays dont le PC a alors une position eurocommuniste ou du moins indépendante vis-à-vis de l’URSS ; en rouge, PC hostiles à l’eurocommunisme, strictement alignés sur l’URSS ; en bleu, partis neutres ; en gris : partis ayant boycotté la conférence.
        Grèce
        Le Parti communiste de Grèce (KKE) est autorisé après la chute, en 1974, de la dictature des colonels. Cependant, alors qu’il avait été auparavant, faute de la présence d’un parti social-démocrate fort, le principal parti à gauche de l’échiquier politique grec, le KKE doit désormais affronter la concurrence du PASOK, qui reprend une partie de ses revendications. Les socialistes grecs dépassent vite les communistes et deviennent le principal parti d’opposition, avant d’accéder au pouvoir en 1981. Tout en conservant un électorat non négligeable, avec des scores qui avoisinent les 10 %, le KKE demeure dans l’opposition570.

        Durant toute la période des années 1970-années 1980, au contraire de la majorité des principaux PC ouest-européens, le KKE s’en tient à une ligne pro-soviétique orthodoxe, et rejette les infléchissements idéologiques de l’eurocommunisme. Outre la concurrence du PASOK, il doit également affronter celle du Parti communiste de Grèce (intérieur) (KKE esot), une dissidence apparue durant la période de la dictature et qui rassemble les partisans d’un « socialisme à visage humain ». Bien que populaire parmi les jeunes militants et l’intelligentsia, le KKE esot ne parvient cependant pas à dépasser le KKE, qui continue d’attirer la majorité des électeurs communistes grecs570. À la fin des années 1980, le KKE et l’ex-KKE esot (devenu la Gauche grecque) s’unissent, avec d’autres partis de gauche, au sein de la coalition du Rassemblement de la gauche et du progrès (Synaspismós), qui va jusqu’à conclure un accord avec le parti conservateur Nouvelle Démocratie contre le PASOK, en vue du scrutin de 1989. Cette alliance provoque cependant l’incompréhension de l’électorat, et se traduit par un recul du score des communistes. Un gouvernement de transition réunissant la droite, les socialistes et Synaspismós est formé après les élections anticipées de novembre 1989, sans convaincre davantage : les communistes reculent à nouveau lors du nouveau scrutin anticipé d’avril 1990838.

        Saint-Marin
        À Saint-Marin, le Parti communiste saint-marinais revient au pouvoir en 1978 à la faveur d’une nouvelle coalition, formée cette fois avec le Parti socialiste unitaire. Ce micro-État a ainsi la particularité d’être à deux reprises, durant la guerre froide, la seule démocratie européenne dirigée par un gouvernement à majorité communiste. En 1986, un scandale financier entraîne la fin de la coalition au pouvoir. Le Parti communiste forme alors une nouvelle alliance, cette fois avec le Parti démocrate-chrétien saint-marinais, parti conservateur qui était auparavant son principal adversaire587,839.

        Espagne
        Le Parti communiste d’Espagne, illégal durant la période franquiste, infléchit notablement ses positions durant les années d’exil : en 1968, il prend ses distances avec l’URSS en condamnant l’écrasement du printemps de Prague. Durant la transition démocratique, le PCE doit attendre avril 1977 — soit la veille des premières élections libres post-franquistes — pour être légalisé, alors que les autres partis l’ont été un an avant. Durant la transition, le PC joue ensuite la carte de la conciliation avec la monarchie et les autres partis : son secrétaire général, Santiago Carrillo, tient par ailleurs un rôle moteur dans le mouvement de l’eurocommunisme. Le parti communiste ne parvient cependant pas à s’assurer le leadership de la gauche espagnole : malgré ses efforts, il ne réussit à se défaire ni de son image de parti inféodé à l’URSS, ni du souvenir de la guerre civile. Il est dès lors largement distancé par les socialistes. Après avoir attiré plus de 10 % des suffrages lors du scrutin de 1979 — ce qui représente son maximum historique — le PCE descend à moins de 5 % lors des élections de 1982, remportées par le Parti socialiste ouvrier espagnol. La politique eurocommuniste du PCE entraîne également des scissions : durant les années 1980, le PCE coexiste avec deux groupes dissidents, le Parti communiste d’Espagne unifié — remplacé en 1986 par le Parti communiste des peuples d’Espagne — et le Parti communiste ouvrier espagnol840,831,841.

        En crise après sa défaite de 1982, le PCE exclut en 1985 divers proches de son chef Santiago Carrillo : ce dernier quitte alors le parti et fonde un mouvement dissident, le Parti des travailleurs d’Espagne – Unité Communiste qui, tout en se réclamant de l’eurocommunisme, reçoit le soutien de Ceaușescu et de Kim Il-sung. La scission de Carrillo ne réussit cependant pas à s’imposer sur le terrain électoral842,843. À la fin des années 1980, le PCE parvient à retrouver un second souffle en s’alliant avec le Parti communiste des peuples d’Espagne au sein de la Gauche unie : cette coalition, profitant de l’impopularité des mesures d’austérité du PSOE, dépasse 9 % des suffrages lors des élections de 1989844.

        Chypre
        Le Parti progressiste des travailleurs (AKEL, ex-Parti communiste de Chypre), interdit au début de la guerre froide, est autorisé en 1959 après l’indépendance du pays. Le coup d’État et l’invasion turque de 1974, puis la division de Chypre, permettent à l’AKEL de profiter du mécontentement populaire et de gagner des électeurs. Dans les années 1970-1980, il devient l’un des principaux mouvements de la partie grecque de l’île et pèse sur les scrutins présidentiels265.

        Portugal
        Article connexe : Révolution des Œillets.
        Au Portugal, la chute du régime de l’Estado Novo en 1974 est favorisée par les guerres coloniales contre les guérillas communistes africaines : la révolution des Œillets conduit à la légalisation des partis politiques précédemment interdits, dont le Parti communiste portugais dirigé par Álvaro Cunhal. Le PCP rejoint la coalition hétéroclite au pouvoir après la révolution — Cunhal est ministre sans portefeuille, jusqu’en août 1975, dans plusieurs gouvernements provisoires successifs — et se livre bientôt à des démonstrations de force, notamment en mobilisant les défavorisés pour demander une redistribution des terres et des réformes en matière de logement. L’agitation politique au Portugal est accompagnée de heurts violents entre militants de droite et de gauche : des commentateurs comparent bientôt la situation portugaise au contexte espagnol de 1936. Le secrétaire d’État américain Henry Kissinger craint à l’époque que le Portugal rejoigne le bloc communiste. Mais, lors des élections constituantes de 1975, le Parti communiste est largement distancé par la gauche modérée. D’une manière générale, les Portugais les plus pauvres, que le PCP tente de mobiliser contre les socialistes, bénéficient des réformes lancées par le gouvernement et ne désirent pas une transformation radicale de la société : la possibilité d’une révolution communiste au Portugal est bientôt écartée845.

        Bien que maintenu dans l’opposition, le PCP conserve par la suite, comme son homologue grec, un électorat non négligeable : il recueille autour de 15 % des voix lors de certaines élections législatives, voire 20 % lors de quelques scrutins locaux841.

        Belgique
        Le Parti communiste de Belgique (PCB), affaibli au début des années 1950 après sa rupture avec les socialistes, se renforce en renouant avec ses anciens alliés. Le PCB est l’un des rares partis communistes ouest-européens dont les résultats électoraux s’améliorent quelque peu dans les années 1960 : il obtient six députés en 1961. Malgré ces relatifs progrès, il demeure confiné dans l’opposition. Inégalement implanté dans le pays, il attire surtout des électeurs dans les régions ouvrières wallonnes et rencontre peu de succès en Flandre. Le Parti du travail de Belgique, un parti marxiste-léniniste de type stalinien, lui fait par ailleurs concurrence à partir de 1979. Au début des années 1980, le PCB décline à nouveau, du fait d’importantes dissensions internes entre les partisans de l’eurocommunisme et ceux d’un soutien inconditionnel à l’URSS, ainsi que des désaccords entre Wallons et Flamands. Lors des élections de 1985, le PCB perd ses deux derniers députés au parlement fédéral. Il connaît, surtout du côté flamand, des vagues de départs : en 1986, l’aile flamande ne compte plus que quelques centaines de militants. En mars 1989, le PCB se sépare en deux partis distincts, l’un francophone et l’autre flamand583,846,847,848.

        Royaume-Uni
        Le Parti communiste de Grande-Bretagne perd environ un tiers de ses adhérents au moment de la déstalinisation et surtout après l’insurrection de Budapest. Par la suite, le parti évolue vers des positions proches de l’eurocommunisme : sa direction condamne l’invasion soviétique de l’Afghanistan et l’état de siège en Pologne, sans que cela permette au PC britannique d’améliorer ses scores électoraux. Les communistes perdent également en influence dans le milieu syndical, et ne conservent une certaine aura que grâce à la prestigieuse revue Marxism Today, qui leur permet de continuer à toucher des milieux intellectuels849.

        Suède
        Le PC suédois est perturbé en interne par la déstalinisation et les révélations du rapport Khrouchtchev, qui conduisent une partie des cadres à prôner davantage d’indépendance vis-à-vis de l’URSS. En 1964, l’équipe du dirigeant stalinien Hilding Hagberg est remplacée par une nouvelle direction, qui adopte une ligne à la fois plus modérée et plus nationaliste. Trois ans plus tard, le PC se rebaptise Parti de gauche – Les communistes (VPK). La tendance « anti-révisionniste » fonde alors un Parti communiste de Suède pro-chinois : cette scission maoïste demeure marginale et subit elle-même en 1970 la scission de son aile radicale. L’évolution du VPK lui permet de réaliser des gains électoraux durant les années 1970 : il passe de trois sièges au parlement en 1968, à vingt en 1982. Tout en restant minoritaire, le Parti de gauche n’en a pas moins un nombre d’élus suffisant pour que les sociaux-démocrates puissent trouver un intérêt à s’allier avec lui : après les élections de 1985, le premier ministre Olof Palme est amené, du fait de sa faible majorité au parlement, à compter sur le soutien du VPK850.

        Autres pays d’Europe du Nord
        En Scandinavie, contrairement à leurs homologues finlandais et suédois, les PC danois et norvégiens demeurent marginaux. Le Parti communiste du Danemark fait quelque progrès dans les années 1970 : il atteint son maximum en 1975 avec 4,2 % des voix, ce qui lui permet d’être représenté au Folketing. Mais il décline ensuite et n’attire plus que 1 % de l’électorat durant la décennie suivante : il continue cependant à exercer une certaine influence sur le terrain syndical et obtient un élu au parlement de Strasbourg en participant à des listes anti-européennes. Le Parti communiste norvégien est le PC le plus faible d’Europe occidentale : lors des élections de 1973, il bénéficie cependant de sa coalition avec le Parti socialiste populaire, qui lui permet d’être représenté au Storting. Mais, après ce succès inespéré, la stratégie d’ouverture à gauche des Norvégiens est condamnée par l’URSS. Contraint de renoncer à son alliance, le PC norvégien s’effondre : en 1985, il n’attire plus que 0,2 % des électeurs851,849. En Islande, le PC local a cessé d’exister avant-guerre et formé avec des dissidents du Parti social-démocrate un nouveau mouvement, le Parti de l’unité du peuple – Parti socialiste ; ce parti, où les communistes représentent la majorité, participe brièvement à un gouvernement de coalition mais doit le quitter en 1956, après l’insurrection de Budapest. En 1968, le Parti de l’unité du peuple – Parti socialiste fusionne au sein d’un nouveau parti de gauche, l’Alliance du peuple852.

        Le Parti communiste des Pays-Bas est lui aussi marginal : s’il obtient encore 4,5 % des voix lors des élections de 1972, il chute à 1,7 % cinq ans plus tard851. Le Parti communiste luxembourgeois obtient dans les régions sidérurgiques de bons résultats qui lui garantissent des sièges au parlement. Au niveau national, ses scores, qui tournent autour de 8 % au milieu des années 1970851, ne lui permettent pas d’exercer de réelle influence ; le PCL décline dès la fin de cette décennie et n’a plus que deux députés en 1979853. Le Parti communiste d’Irlande est, quant à lui, un petit parti sans représentation parlementaire851.

        États-Unis

        Angela Davis, militante du Parti communiste USA, lors d’une visite en URSS en 1972.
        Aux États-Unis, le Parti communiste USA (CPUSA), dont le leader Gus Hall se contente de défendre systématiquement la ligne de l’URSS, demeure insignifiant sur le plan politique. Il bénéficie un temps de la notoriété de l’une de ses membres, Angela Davis, également membre du Black Panther Party et protagoniste d’une affaire politico-judiciaire très médiatisée entre 1969 et 1972 : la célébrité de cette militante, si elle associe le CPUSA à une figure familière du grand public, ne se traduit cependant pas en résultats électoraux. Gus Hall se présente aux élections présidentielles de 1972, 1976, 1980 et 1984, avec Angela Davis comme colistière dans les deux derniers cas : lors de ces scrutins, le CPUSA obtient respectivement 0,03 %, 0,07 %, 0,05 % et 0,04 % des suffrages nationaux854.

        Canada
        Le Parti communiste du Canada, affaibli au début de la guerre froide après l’emprisonnement de plusieurs de ses cadres à la suite d’une affaire d’espionnage au profit de l’URSS, connaît une relative résurgence dans les années 1960 grâce à sa présence dans les milieux syndicaux. Il n’est cependant plus représenté au parlement, et sa branche francophone, le Parti communiste du Québec, demeure particulièrement faible. Le PC canadien connaît en outre des dissidences à la suite de la rupture sino-soviétique. Outre l’éphémère scission, en 1965, du Progressive Workers Movement, un Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) lui fait concurrence à partir de 1970583.

        Australie et Nouvelle-Zélande
        En Océanie, les PC locaux perdent l’essentiel de leurs militants dès le début de la guerre froide. Les résultats électoraux du Parti communiste d’Australie et du Parti communiste de Nouvelle-Zélande demeurent par la suite négligeables, bien que le PC australien parvienne, un temps, à exercer quelque influence au sein de certains syndicats855. Le PC néo-zélandais est notamment marginalisé du fait de sa conversion au maoïsme691,856.

        L’eurocommunisme
        Article connexe : Eurocommunisme.
        En tant que parti communiste le plus puissant d’Europe de l’Ouest, le Parti communiste italien bénéficie de son statut de principal parti d’opposition et progresse sur le plan électoral dans les années 1960-70. En juillet 1975, alors que le PCI, en pleine période du compromis historique, poursuit son essor électoral, Berlinguer et le secrétaire général du Parti communiste d’Espagne, Santiago Carrillo, publient une déclaration commune qui lance le mouvement dit de l’eurocommunisme : mettant en avant les spécificités de l’Europe de l’Ouest, les dirigeants communistes italien et espagnol réfutent le concept d’idéologie officielle d’État et remettent en question l’orthodoxie soviétique. Le Parti espagnol va jusqu’à retirer de ses statuts la référence au léninisme : il continue à se dire « marxiste » et « révolutionnaire », mais se veut également « démocratique ». Carrillo, qui cite le printemps de Prague comme l’élément décisif de son évolution, pousse l’audace jusqu’à suggérer qu’un modèle démocratique de socialisme européen pourra amener à la démocratisation des pays de l’Est. Georges Marchais, pour des raisons essentiellement tactiques, se joint au mouvement de l’eurocommunisme857, le Parti communiste français prenant à cette occasion les plus grandes distances de son histoire avec l’URSS858.

        En 1976, la notion de dictature du prolétariat est abandonnée par le PCF859 et le PCE860. Plusieurs partis européens cessent également de faire figurer dans leurs statuts des références au marxisme-léninisme. Le Parti communiste japonais se joint lui aussi au mouvement des PC ouest-européens857. A contrario, le Parti communiste de Grèce n’adhère pas à l’eurocommunisme, dont les partisans se trouvent surtout dans les rangs du PC grec concurrent, le Parti communiste de Grèce (intérieur)570.

        Très critiqué par le PCUS et les autres PC du bloc de l’Est857, l’eurocommunisme tourne finalement court861, mais il contribue à semer le trouble dans l’appareil soviétique, influençant notamment des cadres aux idées réformatrices857.

        Déclin électoral des partis italien, français et finlandais

        Le président italien Sandro Pertini lors des obsèques d’Enrico Berlinguer, en 1984.
        Le Parti communiste italien et le Parti communiste français demeurent, jusqu’à la fin de la guerre froide, les deux PC les plus importants d’Europe de l’Ouest. Le Parti communiste de Finlande est quant à lui intégré pendant une longue période dans les coalitions gouvernementales. Dans les années 1970-1980, cependant, tous subissent à des degrés divers une série de crises d’identité, jusqu’à entrer chacun dans une phase de déclin. En 1979, le PCI sort de la majorité parlementaire pour revenir dans l’opposition ; il demeure important sur le plan électoral et Nilde Iotti conserve le poste de présidente de la chambre des députés jusqu’en 1992. Mais dès 1979, ses résultats s’érodent, tandis que le Parti socialiste italien regagne progressivement des électeurs826.

        La prise de distance du PCI avec Moscou s’accentue quand Enrico Berlinguer condamne, en 1980, l’intervention soviétique en Afghanistan ; en 1981, à la suite des évènements de Pologne, le dirigeant communiste italien prend acte publiquement de l’épuisement définitif de la « force progressiste » issue de la révolution bolchevique. Dans le même temps, et malgré ses critiques de plus en plus ouvertes envers l’URSS, le Parti communiste italien continue d’affirmer la supériorité du système soviétique et s’abstient de soutenir les dissidents du bloc de l’Est826. Bien que ses rapports avec Moscou se dégradent, le renouvellement idéologique du Parti communiste italien est trop lent et trop ambigu pour convaincre au-delà de son électorat traditionnel, dont il cherche à ménager la sensibilité ; la politique de « changement dans la continuité » suivie par Berlinguer semble en outre dépassée face aux mutations de la société italienne. Le recentrage du PCI lui avait permis d’attirer de nouveaux électeurs dans les années 1970 mais la modération de son discours érode ensuite sa crédibilité en tant que parti d’opposition, tandis qu’elle déçoit le noyau dur traditionnel de son électorat862. Si le PCI absorbe en 1984 le Parti d’unité prolétarienne pour le communisme834, il continue d’être concurrencé à l’extrême gauche par divers mouvements, comme Démocratie prolétarienne qui dispose de plusieurs élus au parlement863.

        Le déclin électoral du parti italien est moindre que celui de son homologue français et il demeure majoritaire à gauche durant toute son histoire ; le PCI, qui soutient durant les années 1980 les réformes de Mikhaïl Gorbatchev, apparaît néanmoins isolé et sans perspective à la fin de la décennie. Alors que le communisme mondial est en crise, la mort de Berlinguer prive en 1984 le PCI d’un chef charismatique et populaire. Lors des élections de 1987, le score du PCI descend à 26,6 %, soit son plus mauvais résultat depuis vingt ans832,864. En 1989, il compte 400 000 adhérents de moins qu’en 1977831.

        Le PCF est quant à lui rejeté dans l’isolement lors de la rupture, en 1977, de son alliance avec le Parti socialiste865. Après l’épisode de l’eurocommunisme, le PCF revient en 1978-1979 à des positions pro-soviétiques plus orthodoxes, à l’époque même où les communistes italiens, au contraire, s’éloignent de plus en plus de l’URSS : dans son rapport introductif au XXXIIIe congrès de mai 1979, Georges Marchais estime que les pays communistes, bien qu’ils se heurtent à des problèmes « liés à une méconnaissance persistante de l’exigence démocratique universelle dont le socialisme est porteur », n’en présentent pas moins un « bilan globalement positif ». Le PCF soutient ensuite la guerre d’Afghanistan et l’État de siège en Pologne : il pense ainsi retrouver ses marques et son identité en se réalignant sur l’URSS, mais le calcul se révèle désastreux, du fait de la détérioration de l’image de l’Union soviétique dans l’opinion française. Lors de l’élection présidentielle de 1981, Georges Marchais obtient 15,35 % des voix, score considéré alors comme très décevant. Quelques semaines plus tard, lors des législatives, le PCF perd près de la moitié de ses députés. Les communistes intègrent néanmoins le gouvernement d’union de la gauche, mais ses ministres ne parviennent guère à peser sur les décisions de l’exécutif. Lors des élections européennes de 1984, la liste communiste obtient 11,20 % des voix, ce qui constitue alors pour le PCF son plus mauvais score national de l’après-guerre. Un mois plus tard, en désaccord avec le tournant de la rigueur, le PCF rompt à nouveau avec les socialistes et quitte le gouvernement866.

        Les contestations se multiplient au sein du PCF827. À partir de 1984, les rénovateurs, qui critiquent le centralisme démocratique et les pays de l’Est, se constituent en courant. Leur porte-parole, Pierre Juquin, est exclu du bureau politique l’année suivante867. Le PCF poursuit ensuite son déclin électoral et lors de l’élection présidentielle de 1988, son candidat, André Lajoinie, n’obtient que 6,76 % des suffrages866. Le parti connaît de nombreux départs : certains ex-communistes français se rapprochent des écologistes, à l’image de Pierre Juquin qui présente une candidature dissidente à la présidentielle de 1988 ; d’autres rejoignent le PS, d’autres enfin se recentrent sur l’action syndicale ou associative867.

        En Finlande, les communistes, qui refusent de soutenir les mesures d’austérité économique, rompent en 1983 avec leurs alliés868. Ayant quitté la majorité gouvernementale, le SKP est en outre affaibli par les divisions entre sa tendance modérée, incarnée par le président Aarne Saarinen, et sa tendance conservatrice et prosoviétique, dirigée par le vice-président Taïsto Sinisalo. Ses résultats électoraux baissent sensiblement. Le Parti finit par scissionner : les fédérations orthodoxes, exclues lors du congrès de 1985, fondent l’année suivante le Parti communiste de Finlande (Unité) (SKPy), avec le soutien de l’URSS. Le départ des prosoviétiques ne suffit cependant pas à enrayer le déclin électoral des communistes finlandais869,870.

        Variations et renouvellements du marxisme
        Dans l’ensemble des pays occidentaux et à la suite de la déstalinisation, la pensée marxiste connaît une période de foisonnement théorique, notamment dans les années 1960-70 : si certaines démarches intellectuelles se situent dans la ligne du stalinisme, d’autres en divergent au contraire radicalement. Associées pour certaines à la mouvance de la Nouvelle gauche, elles alimentent la démarche du marxisme critique, qui contribue à faire progressivement perdre leur aura d’autorité aux interprétations soviétiques du marxisme871. Des philosophes comme Maurice Merleau-Ponty872, Jean-Paul Sartre873, Herbert Marcuse874, Cornelius Castoriadis647, Lucio Colletti874 ou Louis Althusser875, proposent leurs interprétations de la théorie marxiste, aux côtés ou indépendamment des appareils militants. La relecture critique du marxisme par des auteurs comme Castoriadis nourrit un agrégat de courants d’« ultragauche », qui remettent en cause le léninisme en s’appuyant sur Marx et adoptent généralement le credo conseilliste876. Associés à l’ultragauche sans y être totalement assimilables, les situationnistes en arrivent à remettre en question la politique elle-même877. Des publications comme la New Left Review au Royaume-Uni874, ou Socialisme ou barbarie en France647, accueillent des analyses pointues sur la théorie marxiste et la nature de l’URSS en tant qu’État874.

        Au sein même du PCF, Roger Garaudy, partisan d’un « marxisme humaniste », s’oppose aux disciples d’Althusser, qui se rapprochent ensuite des thèses pro-chinoises878. La redécouverte de l’œuvre complexe et hétérodoxe d’Antonio Gramsci contribue à enrichir la réflexion théorique en Italie ; dans la période post-1968, notamment, le « gramscisme » suscite de nombreux débats879. Toujours en Italie, les philosophes Raniero Panzieri, Mario Tronti et Toni Negri sont les principaux représentants, à partir des années 1960, d’un courant connu sous le nom d’opéraïsme (soit « ouvriérisme », de l’italien operaio signifiant ouvrier). Né dans le contexte du miracle économique italien et de l’industrialisation du pays, l’opéraïsme vise à adapter le cadre de réflexion marxiste aux nouvelles réalités sociales, prône le refus radical de l’organisation capitaliste du travail880,881, et préconise les grèves sauvages882.

        Extrême-gauche occidentale
        Développement et déclin du maoïsme
        Sur le plan militant, de multiples groupes d’extrême gauche se perpétuent ou apparaissent, proposant des visions du communisme très différentes de celles des partis communistes dominants dans leurs pays, mais de manière souvent diamétralement opposées entre elles. Des groupes maoïstes opposés à la déstalinisation naissent dans les années 1960 après la rupture sino-soviétique en se séparant des PC pro-Soviétiques, comme le Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF), dirigé par le dissident du PCF Jacques Jurquet883, la scission pro-chinoise du Parti communiste de Belgique dirigée par Jacques Grippa687, ou le Parti communiste d’Italie (marxiste-léniniste), scission du PCI. À une époque où les informations concrètes sur le régime de Mao en Chine sont rares et proviennent souvent de sources de propagande chinoises, le maoïsme apparaît comme une alternative séduisante pour de nombreux militants communistes874.

        La mouvance maoïste se répartit globalement en deux tendances : l’une, incarnée en France par le PCMLF, s’attache, par « anti-révisionnisme », aux formes traditionnelles du communisme ; la seconde exalte le rôle des « masses » et se veut plus « spontanéiste », ce qui vaut à ses tenants le sobriquet de « mao-spontex ». Cette tendance est représentée en France par des groupes comme la Gauche prolétarienne ou Vive la révolution. D’autres groupes apparaissent en France, comme l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes ou l’Union des communistes de France marxiste-léniniste formée par des adhérents du PSU et animée notamment par le philosophe Alain Badiou. Michel Foucault, un temps proche des « maos », contribue à faire du département de philosophie du Centre universitaire de Vincennes un bastion maoïste. Les groupes maoïstes, par leur radicalisme et leur apparente nouveauté, séduisent certaines personnalités de l’intelligentsia et du monde culturel comme Jean-Paul Sartre et ont une influence et une visibilité disproportionnée par rapport à leurs effectifs souvent très réduits. Ils se perdent cependant dans un activisme souvent brouillon et disparaissent pour la plupart avec le temps884,885.

        Le mouvement de réforme lancé en Chine par Deng Xiaoping à la fin de la décennie 1970 porte un coup décisif au militantisme maoïste déjà déclinant en Occident. Dans divers pays, après la rupture sino-albanaise, divers groupes se tournent vers le soutien à la république populaire socialiste d’Albanie. Ces partis « anti-révisionnistes », parmi lesquels on compte le Parti communiste des ouvriers de France, le Parti communiste d’Allemagne/Marxistes-léninistes, le Parti communiste du Canada (marxiste-léniniste) ou le Parti communiste d’Espagne (marxiste-léniniste), sont de dimensions souvent très modestes : le courant stalinien « pro-albanais » n’en est pas moins présent sur divers continents886,887. Certains des groupes maoïstes les plus radicaux, à l’image du Parti communiste révolutionnaire américain de Bob Avakian, fondent en 1984 une nouvelle internationale, le Mouvement révolutionnaire internationaliste. Elle réunit pour l’essentiel des groupuscules — et quelques mouvements armés comme le Sentier lumineux péruvien — et se révèle vite incapable de sortir de la marginalité, surtout en Europe888.

        Les mouvements trotskystes
        Article connexe : Trotskisme en France.
        Les trotskistes français demeurent profondément divisés depuis le schisme provoqué par Michel Pablo. À la fin des années 1950, « Hardy » et Bois relancent l’Union communiste ; celle-ci se fait notamment connaître en éditant le bulletin Voix ouvrière649,650. En Argentine, Juan Posadas ambitionne de prendre le contrôle de l’Internationale : vite marginalisé, il structure son courant autour de son journal Voz proletaria et fonde une Quatrième internationale dite « posadiste », à la ligne résolument tiers-mondiste, qui essaime notamment en Argentine, au Mexique et au Chili653,654.

        En 1960, Pablo est incarcéré pour ses activités durant la guerre d’Algérie : Pierre Frank prend alors le contrôle du PCI. Une grande partie des trotskystes et anciens trotskystes français rejoignent le Parti socialiste unifié. Pablo, après sa libération, s’expatrie en Algérie où il devient conseiller du président Ahmed Ben Bella et s’active dans les milieux tiers-mondistes internationaux, rencontrant entre autres Che Guevara. La chute de Ben Bella en 1965 met un terme à l’influence de Pablo ; les pablistes sont évincés par Pierre Frank889. Ce n’est qu’en 1963, après plus de dix ans de déchirements, qu’est fondé le Secrétariat unifié de la Quatrième Internationale890.

        Dans années 1960, les lambertistes sont devenus la principale composante du trotskysme français : sur le plan international, ils sont notamment en liaison avec les Boliviens du Parti ouvrier révolutionnaire et les trotskystes britanniques, influents sur la gauche du Parti travailliste. Pierre Frank obtient quant à lui le ralliement du Parti socialiste des travailleurs américain de James P. Cannon, qui rompt avec Lambert889.

        Photo noir et blanc d’un homme dans une salle en train de parler devant une table.
        Alain Krivine, dirigeant de la Ligue communiste révolutionnaire, en 1982.
        Les mouvements français se renforcent à partir de la fin des années 1960, sans surmonter leurs divisions. Interdit en 1968, Voix ouvrière renaît sous le nom de Lutte ouvrière (LO), qui donne son nom au mouvement : le groupe de « Hardy » anime également l’Union communiste internationaliste649,650. Frank encourage quant à lui l’entrisme au sein du PCF. Certains de ses partisans, comme Alain Krivine, intègrent ainsi l’Union des étudiants communistes : exclus en 1965, ils fondent la Jeunesse communiste révolutionnaire qui, en 1968, fusionne avec le Parti communiste internationaliste pour fonder la Ligue communiste889.

        Alain Krivine est le candidat de la Ligue communiste à l’élection présidentielle de 1969, à laquelle il obtient 1,06 % des suffrages ; après l’interdiction de la Ligue communiste en 1973, le parti est remplacé par la Ligue communiste révolutionnaire (LCR), que Krivine représente à nouveau à l’élection de 1974. Il est cependant cette fois en concurrence avec Arlette Laguiller, candidate de Lutte ouvrière. Krivine obtient 0,37 % des voix, et Laguiller 2,33 %649,889,650. Dans les années suivantes, le trotskysme français reste divisé : LO continue à présenter régulièrement Arlette Laguiller aux élections présidentielles en adoptant des positions strictement ouvriéristes ; la LCR, soutenant diverses causes comme la légalisation des drogues douces, se montre plus « moderne » et plus en phase avec les radicalités post-1968 ; les lambertistes (successivement représentés par l’OCI, puis par le Parti communiste internationaliste, le Mouvement pour un parti des travailleurs et enfin le Parti des travailleurs) se concentrent essentiellement sur l’entrisme au sein des syndicats – notamment à Force ouvrière – et de la franc-maçonnerie889, et sur la défense de divers acquis sociaux tout en tenant un discours catastrophiste sur le capitalisme international. Les militants de la LCR, comme les lambertistes, essaiment dans les syndicats, les associations et les partis socialistes, où ils pratiquent l’entrisme. Cependant, un certain nombre de militants ainsi « infiltrés » dans les appareils s’éloignent progressivement du trotskysme, et font ensuite carrière au sein de la gauche modérée. D’autres rompent plus rapidement avec le trotskisme en passant directement de l’extrême gauche à la gauche réformiste891,892.

        Cette division du trotskysme se retrouve dans d’autres pays, comme le Royaume-Uni où coexistent le Workers Revolutionary Party de Gerry Healy, le Socialist Workers Party de Tony Cliff, ainsi que la Militant tendency de Peter Taaffe, Ted Grant et Alan Woods, qui se consacre surtout à l’entrisme au sein du Parti travailliste885 et fonde en 1974 sa propre Internationale, le Comité pour une Internationale ouvrière. En Argentine, le Parti révolutionnaire des travailleurs éclate en plusieurs tendances quelques années après sa création893.

        Durant la première moitié des années 1970, les mouvements trotskystes bénéficient de l’atmosphère d’effervescence révolutionnaire en Europe et en Amérique latine. De nouveaux groupes apparaissent dans des pays comme la Suisse, la Norvège ou le Danemark, tandis que des formations plus anciennes se renforcent. En Espagne, durant les dernières années du franquisme, une Ligue communiste révolutionnaire espagnole est fondée et l’ETA annonce son ralliement à la IVe Internationale893. En Belgique, une Ligue révolutionnaire des travailleurs est créée en 1971885. Les espoirs révolutionnaires des trotskystes, cependant, ne se concrétisent pas, que ce soit en Europe où l’extrême gauche demeure marginale, ou dans le contexte des guérillas sud-américaines. En Argentine, notamment, les trotskystes sortent décimés de leur participation à la lutte armée contre le gouvernement péroniste. En outre, le trotskysme international connaît une nouvelle scission en 1979-1980 lors de la fondation, sous l’impulsion des lambertistes, d’un Comité d’organisation pour la reconstruction de la IVe Internationale893.

        Au Royaume-Uni, l’influence de Militant au sein du Labour donne des arguments aux conservateurs qui peuvent, lors des élections de 1979, dénoncer les liens des travaillistes avec l’extrême-gauche. Militant atteint le summum de son influence au début des années 1980, en prenant le contrôle de la municipalité de Liverpool : il contribue à faire adopter au Labour, revenu dans l’opposition, des positions radicalement à gauche, qui lui valent une défaite écrasante lors des élections de 1983. Dès 1982, cependant, le Labour tente de réduire l’influence de Militant : Neil Kinnock, chef du parti après 1983, s’oppose frontalement aux trotskystes, en dénonçant notamment leur gestion désastreuse de Liverpool. Militant, dont les principaux représentants sont exclus de la direction du Labour, est dès lors marginalisé894,895.

        Au Brésil, les mouvements trotskystes peuvent sortir de la clandestinité dans les dernières années de la dictature militaire. Ils sont cependant divisés quant à la politique à adopter vis-à-vis du Parti des travailleurs, qui gagne en influence à gauche durant les années 1980 : certains trotskystes sont d’abord hostiles au PT, tandis que d’autres choisissent d’emblée d’y pratiquer l’entrisme. Finalement, les trois principaux groupes trotskystes brésiliens décident chacun, à différentes périodes, de participer au PT, au sein duquel ils constituent des tendances minoritaires. Ils ne parviennent pas à prendre le contrôle du parti, qui englobe des tendances de gauche très différentes les unes des autres. En 1992, l’une des tendances trotskystes, Convergencia socialista, est exclue du PT416,896.

        De l’« âge d’or » du « gauchisme » européen aux années de plomb
        Articles connexes : Années de plomb (Europe) et Années de plomb (Italie).

        Emblème du groupe italien Lotta continua.

        Emblème de la Fraction armée rouge.
        Dans leur ensemble, les années 1960-1970 sont marquées en Occident, surtout après 1968, par le développement d’une culture politique « gauchiste », notamment chez les étudiants issus de la génération du baby-boom. Bien que reprenant à leur compte le vocabulaire et l’imagerie du communisme825,897, les contestataires s’opposent de manière souvent frontale aux conceptions des partis communistes pro-soviétiques et revendiquent des formes alternatives de militantisme. Daniel Cohn-Bendit publie ainsi, après mai 68, un livre dont le titre, Le Gauchisme, remède à la maladie sénile du communisme, se veut une réponse à celui de Lénine La Maladie infantile du communisme (le « gauchisme »)825.

        Dans les contextes de la guerre du Viêt Nam et de la révolution culturelle, l’anti-impérialisme et le tiers-mondisme sont des idées en vogue au sein d’une partie de l’opinion, et notamment de la jeunesse. Che Guevara, Hô Chi Minh, Léon Trotsky et Mao Zedong sont souvent considérés, à des degrés divers, comme des icônes, y compris par des adversaires du communisme soviétique et des formes étatisées du marxisme874 : la rhétorique « marxiste-léniniste » est un temps à la mode chez des contestataires, souvent radicalisés par le militantisme contre la guerre du Viêt Nam et qui s’opposent au marxisme orthodoxe soviétique en lui préférant sa version maoïste898. Le milieu d’extrême gauche est particulièrement bouillonnant en Italie, où apparaissent une multitude de groupes. L’opéraïsme, qui dénonce le « révisionnisme » des pays de l’Est et conteste la représentativité des PC dominants en tant que partis de la classe ouvrière, sort des milieux intellectuels où il était jusque-là confiné, et touche à partir de 1968 une partie importante de l’extrême gauche italienne. Les groupes Lotta Continua et Potere operaio se réclament de l’idéologie opéraïste882, qui influence plus largement le mouvement autonome. De nombreuses causes que les partis communistes orthodoxes condamnent ou négligent à l’époque, comme le féminisme ou le militantisme homosexuel, naissent au sein des milieux d’extrême gauche ou sont soutenues par eux, avant de s’imposer progressivement au reste de la gauche, communistes compris899. Les idées gauchistes sont également présentes dans certains mouvements de gauche plus modérés, à l’image du PSU qui fait alors figure, en France, de parti « carrefour » entre la gauche et l’extrême gauche900.

        Si une partie des militants d’extrême gauche, notamment ceux qui ont choisi d’intégrer les partis de la gauche classique, passe progressivement à des engagements plus modérés, la tentation de la violence existe également chez certains d’entre eux. Divers groupuscules passent ainsi à la « lutte armée », notamment en Italie et en Allemagne de l’Ouest, au cours de la période connue sous le nom d’années de plomb. Celle-ci se déroule pour l’essentiel durant les années 1970 mais se prolonge avec une moindre intensité durant la décennie suivante. Des attentats et des assassinats sont commis en Italie par de nombreux groupes d’extrême gauche dont le plus connu est celui des Brigades rouges, et en Allemagne de l’Ouest par la Fraction armée rouge898,901. En Italie, les mauvais résultats électoraux de l’extrême gauche lors des scrutins de 1972 et 1976 — l’échec subi en 1976 par la coalition Démocratie prolétarienne entraîne l’autodissolution de Lotta continua — contribuent à la radicalisation d’une partie des militants, qui en arrive à considérer que la seule solution se trouve dans la violence902,903. Des intellectuels italiens de la mouvance, comme Toni Negri ou Adriano Sofri, sont inculpés dans des affaires de terrorisme904.

        D’autres pays sont également touchés, à un degré moindre, par les actions de groupes d’inspiration communiste, comme l’Organisation révolutionnaire du 17‑novembre en Grèce, les Cellules communistes combattantes en Belgique, les Noyaux armés pour l’autonomie populaire et les Groupes de résistance antifasciste du premier octobre en Espagne, ou Action directe en France. Certains groupes terroristes reçoivent l’aide des services secrets de l’Est, à l’image de la Fraction Armée rouge et des Cellules communistes combattantes, soutenues par la Stasi est-allemande898,901,900.

        Chute de la majorité des régimes communistes
        Mouvement de réformes en URSS
        Articles connexes : Guerre fraîche, Perestroïka, Glasnost, Nouvelle détente et Décommunisation en Russie.
        L’URSS et le bloc de l’Est abordent le tournant des années 1980 dans un contexte difficile. L’invasion de l’Afghanistan aggrave brutalement les relations avec l’Occident, mettant un terme à la détente, favorisant l’élection de Ronald Reagan aux États-Unis et dégradant de manière spectaculaire l’image de l’URSS dans le monde. Le conflit afghan, particulièrement impopulaire en URSS même, apparaît rapidement comme un gouffre financier et humain905.

        L’élection de Ronald Reagan contribue à faire remonter la tension dans le contexte de la guerre froide, l’administration des États-Unis adoptant un langage nettement plus martial que dans les années précédentes : le président Reagan, malgré son fort anticommunisme, poursuit néanmoins une politique plus pragmatique qu’il n’apparaît alors906,907.

        Sur le plan intérieur, l’économie soviétique stagne et ne parvient à atteindre aucun des objectifs fixés par le pouvoir, l’agriculture apparaissant comme son principal point faible908. L’appareil soviétique est handicapé par une bureaucratie envahissante et sclérosé sur le plan politique909, ce phénomène étant notamment illustré par le vieillissement de l’élite dirigeante, qui donne à l’URSS l’allure d’une « gérontocratie »910. Dans le reste du bloc, les PC au pouvoir, qui se veulent toujours officiellement les partis de la classe ouvrière, sont quant à eux devenus dans les faits, avec le temps, des appareils attirant l’élite administrative, principalement urbaine911.

        L’URSS et les autres pays du bloc de l’Est connaissent des problèmes économiques croissants, auxquels ils s’efforcent de répondre en ayant de plus en plus recours aux emprunts extérieurs, notamment auprès des pays de l’OPEP912 ; l’interaction croissante, depuis les années 1960, des pays communistes avec l’économie capitaliste mondiale contribue à les rendre de plus en plus dépendants de celle-ci913. Les pays du bloc de l’Est, dont les systèmes économiques ont été bâtis sur le modèle soviétique sans bénéficier des ressources naturelles de l’URSS, souffrent eux aussi de dysfonctionnements permanents914. Au début des années 1980, du fait notamment de la hausse des taux d’intérêt, ils sont très lourdement endettés auprès du système bancaire occidental915.

        Léonid Brejnev, vieillissant et malade depuis plusieurs années, meurt en novembre 1982 ; Iouri Andropov, jusque-là président du KGB, lui succède. Technocrate compétent, Andropov entreprend de réformer l’appareil en luttant contre le népotisme et la corruption, mais le renouvellement des élites dirigeantes demeure limité. La tension diplomatique avec les États-Unis demeure par ailleurs particulièrement forte, et connaît des pics avec la crise des euromissiles et la destruction par l’aviation soviétique du vol Korean Airlines 007. La mauvaise santé d’Andropov ne lui laisse pas le temps de pousser très loin ses idées de réforme : il meurt en février 1984. Son successeur, Konstantin Tchernenko, un proche de Brejnev, se signale surtout par un « immobilisme absolu » en matière politique. Déjà gravement malade au moment de son accès au pouvoir, il meurt en mars 1985916,910.

        Photo couleur d’un homme portant des lunettes et un costume sombre, debout devant un pupitre muni de deux micros (arrière-plan flou).
        Mikhaïl Gorbatchev en 1987.
        Mikhaïl Gorbatchev, un membre de l’entourage d’Andropov, succède à Tchernenko en tant que secrétaire général du Parti communiste de l’Union soviétique. Relativement jeune par rapport à ses prédécesseurs, Gorbatchev est décidé à réformer le système politique de l’Union soviétique qu’il souhaite débarrasser de ses scléroses ; il accède cependant au pouvoir sans plan préconçu. S’entourant d’une équipe de réformateurs comme Alexandre Iakovlev et Edouard Chevardnadze, le nouveau dirigeant de l’URSS s’engage rapidement dans une voie qui surprend aussi bien les soviétologues occidentaux que les conservateurs soviétiques. Gorbatchev adopte comme mots d’ordre uskorenie (accélération), perestroïka (littéralement, reconstruction, utilisé comme substitut au mot réforme pour ne pas irriter les conservateurs) et glasnost (ouverture, ou transparence). La glasnost, dans l’optique de Gorbatchev, est « la critique saine des insuffisances » et non « le torpillage du socialisme et de ses valeurs ». Ce mouvement, qui constitue dans les faits une poursuite de la déstalinisation, permet la redécouverte de pans cachés de l’histoire du pays ; il entraîne un surcroît de tensions politiques, alors que certains conservateurs tentent encore de défendre l’héritage de Staline. De nouvelles réhabilitations de victimes des purges staliniennes ont lieu, comme celle de Boukharine. La glasnost amène en outre un important dégel sur le plan culturel : des œuvres littéraires jusque-là interdites sont librement publiées917,918. En 1989, L’Archipel du Goulag est publié en URSS pour la première fois919. En 1990, Gorbatchev reconnaît la responsabilité de l’URSS dans le massacre de Katyń920.

        Photo couleur montrant trois hommes debout en costume.
        Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev en 1986.
        Sur le plan extérieur, la période Gorbatchev se traduit entre 1985 et 1987 par une amélioration spectaculaire des rapports Est-Ouest, désignée sous le nom de Nouvelle Détente. Plusieurs rencontres, à partir de 1985, entre Ronald Reagan et Mikhaïl Gorbatchev aboutissent en décembre 1987 à la signature du traité sur les forces nucléaires à portée intermédiaire, qui engage un réel processus de désarmement. Gorbatchev annonce en 1988 un retrait unilatéral des troupes d’Afghanistan. Les relations de l’URSS avec la république populaire de Chine sont également normalisées921.

        Sur le plan intérieur, Gorbatchev procède à de nombreux limogeages de cadres conservateurs. Le pouvoir soviétique s’efforce d’introduire un État de droit en adoptant des mesures pour limiter les abus des administrations, en allégeant la censure et en permettant aux Soviétiques de circuler librement à l’étranger. La XIXe conférence du PCUS adopte en juillet 1988 un important projet de réforme constitutionnelle, qui démocratise le système soviétique : les textes prévoient d’une part, un nouveau Soviet suprême élu à bulletin secret par un Congrès du peuple, dont une grande partie des députés seront élus par la population dans les districts ; d’autre part, la création d’un poste de président de la République aux pouvoirs étendus. Les réformes de Gorbatchev ne règlent cependant pas la question du pluralisme politique. Si Gorbatchev envisage les réformes dans le cadre du Parti communiste, la libéralisation politique entraîne l’apparition de nombreux « groupes informels » qui constituent, dans le cadre d’un système encore marqué par le parti unique, un début de « démocratisation par en bas ». Sur le plan économique, de nombreuses réformes sont engagées, développant l’autonomie dans les entreprises et les sphères d’initiative privée. Souvent insuffisantes, les mesures de libéralisation ne parviennent cependant pas à redresser l’économie soviétique, qui se dégrade au contraire dans les années 1985-1991, les résultats dans l’agriculture étant notamment catastrophiques. La perestroïka bouleverse une économie gangrénée par la coercition et la corruption et l’absence d’institutions juridiques crédibles, mais sans définir de nouvelles règles du jeu ni apporter aux travailleurs de nouvelles motivations922.

        La glasnost, en libérant la mémoire historique et en encourageant la critique des défauts du système, contribue également à déstabiliser en profondeur l’Union soviétique. Gorbatchev a en effet, dans le cadre de son programme de réformes, sous-estimé le facteur national923 : dans presque toutes les républiques socialistes soviétiques, des revendications identitaires se manifestent sur les champs les plus divers, allant de la reconnaissance du statut de la langue nationale à l’indépendantisme. Le 23 août 1987, l’anniversaire de la signature du pacte germano-soviétique provoque des manifestations de masse dans les pays baltes : deux ans plus tard, la protestation prend de l’ampleur et s’exprime notamment par une gigantesque chaîne humaine, la « voie balte », qui réclame l’indépendance des trois républiques. En mars 1990, la Lituanie proclame son indépendance, défiant ouvertement le gouvernement soviétique qui réagit par un blocus économique. La Lettonie et l’Estonie imitent à leur tour la Lituanie. En janvier 1991, les troupes soviétiques interviennent dans les pays baltes pour tenter d’en reprendre le contrôle. Un litige territorial éclate entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan sur la question du Haut-Karabagh924.

        Les réformes politique et structurelles en URSS ont un effet décisif sur les « pays frères » communistes. Gorbatchev encourage les États satellites d’Europe de l’Est à mener leur propre « perestroïka »923. Il prend par ailleurs la décision, en raison des difficultés de l’économie soviétique, de diminuer l’assistance matérielle consentie aux alliés du camp communiste ce qui, dans le tiers monde, a des conséquences parfois dramatiques, précipitant en Afrique l’abandon du communisme à partir de 1989. Les économies de la république populaire du Bénin et de la république populaire du Congo sont notamment dans un état désastreux. En Amérique latine, Gorbatchev plaide pour des solutions négociées aux conflits, ce qui conduit la plupart des guérillas, à l’image du Front Farabundo Martí de libération nationale et de l’Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque, à déposer les armes, certains mouvements rebelles se transformant en partis politiques. Le régime sandiniste du Nicaragua se libéralise et conclut des accords de paix avec les Contras. Les sandinistes perdent ensuite l’élection présidentielle de 1990821. La diminution, puis la fin, de l’aide soviétique, plongent Cuba dans une très grave crise économique à partir de 1989925.

        Écroulement des régimes européens
        Article connexe : Chute des régimes communistes en Europe.
        Photo couleur d’une statue de pierre grise (tête vue de profil et haut du corps d’un homme) renversée sur l’herbe verte d’un terrain vague.
        Statue de Lénine abattue, au musée du palais de Mogoșoaia (Roumanie).
        Les « démocraties populaires » du bloc de l’Est, qui n’ont jamais réussi à résoudre leurs dysfonctionnements économiques et leur sclérose politique926, sont entraînées dans le mouvement des réformes impulsées par l’URSS et s’écroulent toutes à partir de 1989.

        Hongrie
        En république populaire de Hongrie, János Kádár, âgé et malade, quitte le pouvoir en 1988 ; il est remplacé à la tête du Parti socialiste ouvrier hongrois par Károly Grósz. Ce dernier est rapidement débordé par les réformateurs du Parti, menés notamment par Imre Pozsgay, Gyula Horn et Miklós Németh. En mai 1989, la Hongrie démantèle la barrière du rideau de fer le long de sa frontière avec l’Autriche. L’insurrection de Budapest est réhabilitée, de même que la mémoire d’Imre Nagy ; Pozsgay évoque bientôt le passage au multipartisme. La Hongrie adopte dès octobre 1989 une constitution amendée ; toutes les références au socialisme sont supprimées, et une série de lois assure en 1989-1990 le passage à un régime politique pluraliste et à l’économie de marché927 ; en 1990, les premières élections libres, que le Parti socialiste hongrois espérait remporter, se soldent par la victoire de l’opposition928,929.

        Pologne
        En république populaire de Pologne, le régime entame des négociations avec Solidarność : une table ronde entre le pouvoir et l’opposition — dont Jaruzelski lui-même et le Parti ouvrier unifié polonais se tiennent volontairement à l’écart — débute en février 1989. En avril, des accords prévoient des élections législatives partiellement ouvertes à un scrutin démocratique. Solidarność remporte de manière éclatante les élections de mai, en obtenant 99 % des sièges du Sénat nouvellement créé et la quasi-totalité des sièges de la Diète ouverts à la compétition électorale. En août, un accord de coalition est conclu et Tadeusz Mazowiecki devient le premier Premier ministre non communiste de la république populaire de Pologne. Une nouvelle constitution entre en vigueur le 31 décembre, mettant un terme officiel au régime communiste polonais930,931.

        RDA
        Article connexe : Die Wende.

        Le mur de Berlin envahi par la foule à la porte de Brandebourg.
        La République démocratique allemande est bientôt victime de l’ouverture du rideau de fer par la Hongrie : à l’été 1989, des milliers d’Allemands de l’Est passant leurs vacances en Hongrie passent à l’Ouest via la frontière hongroise ou prennent d’assaut l’ambassade d’Allemagne de l’Ouest à Budapest. En septembre, la Hongrie dénonce ses accords avec la RDA et autorise le passage d’environ 65000 réfugiés est-allemands vers l’Autriche. En RDA même, le mécontentement s’exprime bientôt : le mouvement des manifestations du lundi contre le pouvoir rassemble semaine après semaine des centaines de milliers de protestataires. En octobre, Mikhaïl Gorbatchev, en visite à Berlin-Est pour le quarantième anniversaire de la RDA, n’accorde aucun soutien à Erich Honecker et lui adresse même publiquement une mise en garde à peine voilée. Le 18 octobre, une réunion du bureau politique du Parti socialiste unifié d’Allemagne mène à la démission de Honecker, remplacé par Egon Krenz. La contestation ne faiblit pas et le 9 novembre, Günter Schabowski, porte-parole du SED, pris de panique lors d’une conférence de presse, annonce par erreur l’ouverture immédiate de la frontière vers Berlin-Ouest : une foule immense entoure bientôt le mur de Berlin et la frontière est définitivement ouverte. Le gouvernement de la RDA se résout à faire abattre le mur. Le pouvoir est-allemand se délite totalement et le SED s’autodissout, se rebaptisant Parti du socialisme démocratique. En mars 1990, les ex-communistes sont largement battus par les chrétiens-démocrates lors des premières élections libres de la RDA, qui sont également les dernières de ce pays avant sa disparition. Dès novembre 1989, le chancelier ouest-allemand Helmut Kohl évoque en effet ouvertement une réunification de l’Allemagne, qui devient effective en octobre 1990932,933.

        Tchécoslovaquie
        Article connexe : Révolution de velours.
        En République socialiste tchécoslovaque, la contestation s’exprime de plus en plus ouvertement au cours de l’année 1989, débouchant en novembre sur d’importantes manifestations à Prague. Le Forum civique se constitue et porte à sa tête Václav Havel, déclenchant l’épisode de la révolution de velours. Le 24 novembre, le bureau politique du Parti communiste tchécoslovaque, dépassé par la situation, démissionne en bloc. Alexander Dubček, l’homme du printemps de Prague, est acclamé par la foule. Une grève générale éclate. Les communistes présentent un nouveau gouvernement, où ils détiennent seize portefeuilles sur vingt, mais l’opposition réagit en menaçant d’une nouvelle grève ; un gouvernement est finalement formé où les communistes sont minoritaires. Le président de la République Gustáv Husák démissionne le 10 décembre ; le 28 décembre, Dubček devient le président de l’assemblée et, le lendemain, Václav Havel est élu président de la République934,935.

        Bulgarie
        En république populaire de Bulgarie, le lendemain de la chute du rideau de fer, Todor Jivkov est démis de ses fonctions par les réformateurs du Parti communiste bulgare ; son successeur, Petar Mladenov, autorise le multipartisme. Au début de 1990, le Parti communiste renonce à son rôle dirigeant et devient le Parti socialiste bulgare. Le PSB remporte les premières élections libres en juin 1990 mais perd le pouvoir lors d’un nouveau scrutin en octobre 1991936,937.

        Roumanie
        Article connexe : Révolution roumaine de 1989.
        En république socialiste de Roumanie, la révolution contre le régime communiste, alors dirigé depuis 23 ans par Nicolae Ceaușescu, prend un tour violent : le 21 décembre, le « conducător » est hué par la foule alors qu’il prononce un discours en plein air, retransmis en direct à la télévision. La contestation génère des émeutes à Bucarest : les membres réformateurs du Parti communiste roumain, menés par Ion Iliescu et Petre Roman, prennent bientôt la direction de la révolte et appellent à la télévision la population à défendre la Révolution contre d’imaginaires « sbires du régime » : militaires et manifestants se tirent mutuellement dessus, tous persuadés de combattre pour la liberté ; Ceaușescu prend la fuite avec son épouse Elena. Capturé, le couple présidentiel est fusillé le 25 décembre au terme d’une procédure expéditive jusque-là réservée aux opposants du régime. Les premiers jours, Ion Iliescu et Petre Roman déclarent vouloir un « socialisme scientifique et à visage humain », mais ensuite le parti communiste est dissout, un Front de salut national se constitue et prend le contrôle de la logistique et des forces du régime938.

        Yougoslavie
        Article connexe : Guerres de Yougoslavie.

        Carte des conflits en Yougoslavie en 1992.
        La vague de changements atteint également les pays communistes européens sortis depuis longtemps de l’orbite de l’URSS. En république fédérative socialiste de Yougoslavie, lors du congrès de janvier 1990 de la Ligue des communistes de Yougoslavie, les dissensions entre les diverses nationalités composant le Parti s’aggravent, et les Slovènes claquent la porte. Les délégués du PC yougoslave se séparent pour ne plus jamais se réunir, et le Parti cesse d’exister. En avril et en mai, des élections législatives entièrement libres sont organisées en Slovénie et en Croatie, portant au pouvoir l’opposition démocratique à tendance séparatiste : Milan Kučan devient le président de la Slovénie et Franjo Tuđman celui de la Croatie. Dès 1991, des affrontements ouverts autour de questions territoriales éclatent entre les États membres de la fédération, déclenchant la série des guerres civiles yougoslaves. La Yougoslavie abandonne toute référence communiste et cesse bientôt dans les faits d’exister en tant qu’État unitaire939,940.

        Albanie
        La république populaire socialiste d’Albanie, pays le plus fermé du continent, n’est pas non plus épargnée par les bouleversements en Europe de l’Est. À la fin 1989, un début de réformes politiques et économiques n’aboutit qu’à encourager des manifestations populaires. Plusieurs milliers d’Albanais entreprennent de fuir le pays. Les protestations contre les restrictions sur les produits alimentaires débouchent sur un mouvement plus vaste demandant des réformes démocratiques, tandis que le pouvoir est très divisé : en décembre 1990, le Parti du travail d’Albanie accepte d’autoriser les partis d’opposition. Des élections se tiennent en mars-avril 1991 et sont remportées par les communistes grâce au vote des campagnes, où leur influence et le régime de terreur restent présents ; les villes, cependant, votent pour l’opposition. En mai, l’opposition appelle à une grève générale, qui est massivement suivie. L’Albanie change de constitution dans le courant de 1991 et le Parti du travail devient le Parti socialiste d’Albanie ; en 1992, de nouvelles élections se tiennent dans des conditions plus libres et sont cette fois remportées par l’opposition941,942.

        Transitions politiques en Asie et en Afrique
        Articles connexes : Révolution démocratique de 1990 en Mongolie et Guerre civile d’Afghanistan (1989-1992).

        Drapeau de l’État du Cambodge, durant la période de transition politique de 1989-1993.
        Hors d’Europe, la majorité des États communistes changent d’orientation politique à partir de 1989, sous l’influence directe ou indirecte des changements en Union soviétique et sous l’effet de nombreux facteurs internes et externes. La République populaire mongole, voisin et satellite de l’URSS, se convertit dès 1987 à la « transparence » et à la « démocratie » sous l’influence de Gorbatchev : des réformes économiques sont introduites. L’opposition commence à s’organiser et en 1990, des manifestations ont lieu à Oulan-Bator, déclenchant la révolution démocratique en Mongolie. Le Parti révolutionnaire du peuple mongol multiplie les concessions : le monopole du Parti est supprimé et l’opposition autorisée. Des premières élections libres sont organisées à l’été et sont remportées par les communistes, qui forment alors le seul parti réellement organisé. La Mongolie entame alors ce que le président Orchibat qualifie de « grand voyage » pour passer aux droits de l’homme et à la démocratie. Le pays se convertit à l’économie de marché et, en 1992, adopte une nouvelle constitution qui supprime toute référence au marxisme-léninisme. Le PRPM remporte à nouveau les élections de 1992 face à l’opposition divisée, mais perd ensuite celles de 1996925,943.

        En Asie du Sud-Est, la république populaire du Kampuchéa, le régime cambodgien pro-vietnamien, entreprend en 1989 une révision constitutionnelle, prenant le nom officiel d’État du Cambodge et adoptant le bouddhisme comme religion nationale. L’armée vietnamienne se retire du Cambodge la même année. En 1991, les négociations de paix continuent entre le gouvernement cambodgien, les Khmers rouges et les sihanoukistes du FUNCINPEC et des accords de paix sont finalement signés pour assurer une transition politique et le partage du pouvoir. L’État du Cambodge abandonne officiellement le marxisme-léninisme et autorise le multipartisme : le pays passe sous tutelle de l’Autorité provisoire des Nations unies. Norodom Sihanouk fait son retour au Cambodge et la monarchie est rétablie en 1993. Les anciens cadres communistes demeurent en place et partagent, en vertu des accords, le pouvoir avec le FUNCINPEC774,944.

        La république démocratique d’Afghanistan parvient à se maintenir un temps après le départ des troupes soviétiques : mais la politique de Réconciliation nationale de Mohammed Nadjibullah s’avère insuffisante et, du fait de la multiplication des dissidences internes et de l’arrêt total de l’aide soviétique, le régime finit par s’écrouler au bout de trois ans de guerre civile. Fin avril 1992, les rebelles prennent Kaboul945,946.

        Au Moyen-Orient, la république démocratique populaire du Yémen (Sud-Yémen) se réunifie en 1990 avec la république arabe du Yémen (Nord-Yémen) : la réunification est cependant suivie en 1994 par une guerre civile entre le personnel politique de l’ex-Sud et celui de l’ex-Nord, avec pour résultat la défaite de l’ancien régime sudiste et le départ en exil d’une partie de ses cadres947.

        En Afrique, le FRELIMO du président Joaquim Chissano, renonce au marxisme en juillet 1989, emmenant la république populaire du Mozambique vers la voie de la démocratie et passant de statut de parti communiste à celui de parti lié à la bourgeoisie capitaliste mozambicaine. Une nouvelle constitution est adoptée en 1990 et des accords de paix sont réalisés deux ans plus tard ; le FRELIMO remporte nettement les premières élections libres925. En république populaire d’Angola, une voie similaire est suivie, mais de manière plus heurtée : le MPLA du président José Eduardo dos Santos abandonne le communisme et la constitution est modifiée948. Le processus de paix angolais est cependant vite interrompu : l’UNITA refuse sa défaite électorale face au MPLA et reprend les armes949,925. En république populaire du Bénin, Mathieu Kérékou renonce dès 1989 au marxisme-léninisme « en tant que voie de développement » : il participe ensuite aux travaux d’une conférence nationale qui permet le passage au multipartisme et à la démocratie ainsi que l’adoption d’une nouvelle constitution950. Denis Sassou-Nguesso suit la même voie en république populaire du Congo951. Les autres pays africains influencés par le marxisme-léninisme, comme la république démocratique de Madagascar, se convertissent également à la démocratie et aux élections libres925. La transition politique n’est pas pacifique dans la corne de l’Afrique où la république démocratique populaire d’Éthiopie de Mengistu ne cesse d’exister qu’au terme d’une guerre civile952 ; c’est également le cas de la République démocratique somalie, pays sorti depuis 1977 de l’orbite soviétique, où Mohamed Siad Barre doit fuir le pays face à l’avance des rebelles953,925. L’Érythrée obtient en 1993 son indépendance vis-à-vis de l’Éthiopie mais l’ex-Front populaire de libération de l’Érythrée, devenu parti unique sous le nom de Front populaire pour la démocratie et la justice, a abandonné ses références marxistes avant même de prendre le pouvoir, au profit d’un discours purement nationaliste954,955,956,957.

        Écrasement du « Printemps de Pékin »
        Article connexe : Manifestations de la place Tian’anmen.
        Photo couleur d’une statue beige représentant une femme debout, bras nus, chevelure au vent, et portant, de ses deux mains, une torche.
        Reproduction de la statue de la « Déesse de la Démocratie », érigée durant les manifestations de Tian’anmen, et détruite par l’armée.
        La Chine est également touchée par le mouvement de réformes qui secoue le monde communiste : contrairement à ce qui se passe dans la majorité des autres pays, elle ne connaît cependant pas de passage à la démocratie. Les tensions entre réformateurs chinois s’accroissent cependant dans les années 1980, les dirigeants du PCC n’étant pas d’accord sur les modes d’évolution du système. Zhao Ziyang, secrétaire général du PCC, penche pour une solution « néo-autoritaire » paternaliste, du type de celle qui s’est imposée dans les nouveaux pays industrialisés d’Asie ; les idées liées à la démocratie et aux droits de l’homme deviennent de plus en plus populaires dans les milieux intellectuels. La mort de l’ancien secrétaire général Hu Yaobang, alors en disgrâce, est l’occasion du déclenchement d’un mouvement de protestations aux origines plus sociales que politiques, qui débouche sur d’importantes manifestations étudiantes à Pékin au printemps 1989 : ce mouvement se trouve encore stimulé par la visite en Chine du no 1 soviétique réformateur Mikhaïl Gorbatchev, que l’opposition chinoise salue comme un « symbole de la démocratie ». Face au retentissement international de la contestation, Deng Xiaoping choisit l’épreuve de force et les manifestations de Pékin sont écrasées en juin 1989 par la troupe, entraînant plus de 1000 morts dans la capitale ; plusieurs milliers de personnes sont arrêtées. Deng Xiaoping fait ainsi le choix d’une transition, non pas démocratique mais économique, passant d’un communisme réformateur à un « communisme capitaliste » : il continue d’engager la Chine sur la voie des réformes tout en s’assurant que le parti communiste conserve le monopole du pouvoir958.

        Malgré l’indignation internationale suscitée par la répression des manifestations, les liens avec l’Occident ne sont pas rompus. La répression des manifestations de Pékin entraîne de la part de l’URSS des réactions modérées, Gorbatchev ne souhaitant pas sacrifier son rapprochement avec la Chine. Deng Xiaoping parvient entretemps à freiner les conservateurs du PCC et à empêcher un retour en arrière de l’économie chinoise : il poursuit au contraire le mouvement de réformes, qui amènent bientôt à la Chine un important taux de croissance. Le niveau de vie des citoyens chinois s’améliore notablement tandis que la Chine devient, au début des années 1990, un acteur essentiel de l’économie capitaliste mondiale958.

        Fin de l’URSS
        Articles connexes : Putsch de Moscou et Dislocation de l’URSS.

        Signature du protocole créant la Communauté des États indépendants en lieu et place de l’URSS.
        En URSS même, le changement de climat politique mène à un effondrement rapide du système communiste. Les reformes institutionnelles, en vertu desquelles Mikhaïl Gorbatchev prend le nouveau poste de président de l’Union soviétique, débouchent sur des élections législatives libres dans les États de l’Union : dans les pays baltes et en Géorgie, les nationalistes et indépendantistes remportent la victoire. En juin 1991 une élection présidentielle libre est organisée en Russie et Boris Eltsine, ancien cadre communiste limogé du PCUS et passé à l’opposition, est élu président de la république socialiste fédérative soviétique de Russie, principal État de l’URSS, battant très largement le candidat communiste Nikolaï Ryjkov. L’autorité du président de l’URSS est désormais contrebalancée par celle du président de la Russie, qui apparaît comme un rival politique959.

        Durant l’été 1991, les évènements se précipitent. En juillet, un ensemble de réformateurs, dont Chevarnadze et Yakovlev qui ont rompu avec Gorbatchev, appelle à la formation d’un nouveau parti politique, le « Mouvement pour les réformes démocratiques ». Dans le même temps, Gorbatchev impose au Comité central l’abandon de toute référence au marxisme-léninisme dans les statuts du PCUS. L’adoption d’un nouveau traité de l’Union, préparé par le gouvernement central, se heurte à de nombreuses oppositions au sein des républiques. Les républiques musulmanes d’Asie centrale passent des accords bilatéraux sans plus se soucier du centre et l’Ukraine refuse de signer le traité avant d’avoir adopté sa propre constitution. Eltsine supprime, le 20 juillet, les comités et cellules du PCUS dans les entreprises et les administrations960.

        Les conservateurs, face à la déliquescence du pouvoir central et de l’autorité du Parti, décident de réagir : en août, un groupe mené entre autres par Guennadi Ianaïev et le directeur du KGB Vladimir Krioutchkov réalise un putsch contre Mikhaïl Gorbatchev, qui est mis aux arrêts et placé en résidence surveillée ; l’État d’urgence est proclamé « pour six mois » et le rétablissement de la censure est annoncé. Le coup de force des conservateurs, très mal préparé, est un échec total, aboutissant au résultat inverse à celui recherché : le camp des réformateurs, au premier rang desquels Boris Eltsine, défie aussitôt les putschistes et se pose en garant de la démocratie. Les conspirateurs sont désarçonnés devant la réaction de la population : plusieurs dizaines de milliers de moscovites descendent dans les rues pour manifester leur hostilité au coup d’État. L’Armée rouge, divisée, hésite à tirer sur la foule. En un peu plus de 48 heures, la résistance de la classe politique et de la société civile a raison du coup d’État. Les putschistes sont arrêtés et, le 21 août, Gorbatchev, libéré, revient à Moscou. Boris Eltsine apparaît en Russie comme le grand vainqueur sur le plan politique ; dans les jours qui suivent l’échec du putsch, huit des républiques de l’URSS proclament leur indépendance, les pays baltes obtenant immédiatement une reconnaissance internationale. Le Parti communiste de l’Union soviétique et le KGB sont dissous et le parlement fédéral retire à Mikhaïl Gorbatchev tous ses pouvoirs spéciaux en matière économique. Le 1er décembre, l’Ukraine fait approuver son indépendance par référendum. Une semaine plus tard, les présidents russe, ukrainien et biélorusse constatent que l’URSS n’existe plus et décident de la formation d’une Communauté des États indépendants ouverte à toutes les anciennes républiques soviétiques. Le 21 décembre, un sommet est tenu à Alma-Ata pour entériner la fin de l’Union soviétique et son remplacement par la CEI. Mikhaïl Gorbatchev, qui n’avait même pas été convié au sommet, démissionne de ses fonctions de président de l’Union le 25 décembre et l’URSS cesse définitivement d’exister961,962,963.

        Communisme après 1989
        Article connexe : Post-communisme.
        Le communisme continue d’exister en tant que mouvance politique après la chute de l’URSS et de la plupart de ses alliés, mais à des degrés très variables selon les pays. De nombreux partis politiques dans le monde revendiquent à des titres divers une identité communiste : des conférences internationales des partis communistes et ouvriers (Solidnet) sont organisées depuis 1998. Les PC de l’UE se réunissent au sein du Parti de la gauche européenne, créé en 2004. Cinq régimes communistes, en république populaire de Chine, au Viêt Nam, au Laos, en Corée du Nord et à Cuba, existent encore à ce jour964.

        Régimes communistes actuels
        Chine

        Le président chinois Xi Jinping rencontrant en 2014 le secrétaire d’État américain John Kerry.
        La république populaire de Chine, où le Parti communiste chinois demeure parti unique, s’impose en tant qu’acteur majeur de l’économie mondialisée : membre de l’Organisation mondiale du commerce à partir de 2001, elle apparait bientôt comme une superpuissance émergente. Sur le plan économique, la Chine s’est éloignée des principes du collectivisme à un tel point que l’identité communiste du régime est réduite à la portion congrue965. La sinologue Marie-Claire Bergère compare ainsi le modèle économique de la Chine contemporaine à un « capitalisme sauvage »966. Si le marxisme-léninisme et la « pensée Mao Zedong » continuent d’être l’idéologie officielle du régime, plus aucune référence n’étant faite au communisme au sens utopique du mot965. La Chine abandonne toute prétention à l’égalité sociale et les inégalités augmentent au contraire fortement967.

        Sous les présidences de Jiang Zemin (1993-2003), Hu Jintao (2003-2013) et Xi Jinping (depuis 2013), la Chine connaît une croissance économique record, et une forte augmentation des salaires moyens, qui triplent entre 2000 et 2010968. Elle est néanmoins confrontée, du fait de sa rapide modernisation économique, à d’importants défis environnementaux969 et le pouvoir doit entamer des réformes de grande ampleur, notamment pour lutter contre la corruption et pour maintenir le niveau de développement du pays. Toute contestation du monopole du Parti communiste continue d’être sévèrement réprimée970,971. La présidence de Xi Jinping est accompagnée par une réaffirmation du rôle dirigeant du Parti communiste chinois. En 2017, la « pensée de Xi Jinping du socialisme aux caractéristiques chinoises pour une nouvelle ère » fait son entrée dans la charte du PCC : c’est la première fois depuis l’époque de Mao Zedong qu’un dirigeant chinois reçoit un tel honneur de son vivant972.

        Viêt Nam et Laos
        Le Viêt Nam, quant à lui, s’engage à partir de 1986, sous l’influence des évolutions politiques alors en cours en URSS et en Chine, vers un mouvement de réforme de l’économie, le Đổi mới, qui aboutit à une insertion croissante au sein de l’économie de marché mondialisée973. Si le Viêt Nam continue de se réclamer officiellement du marxisme-léninisme974, le discours politique communiste est souvent analysé comme un élément relevant moins de l’idéologie que de l’outil de légitimation historique, progressivement assimilé à un élément de folklore national975. La bourse des valeurs de Hô-Chi-Minh-Ville est ouverte en 2000976 et le pays est désormais jugé attractif sur le long terme par les investisseurs étrangers977.

        Des réformes économiques, plus modestes qu’au Viêt Nam, ont lieu à partir de 1989 au Laos973, toujours gouverné par le Parti révolutionnaire populaire lao978 ; le pays s’engage sur la voie de l’économie de marché et ouvre la bourse de Vientiane en 2011979.

        Corée du Nord

        Kim Jong-il, chef suprême de la Corée du Nord de 1994 jusqu’à sa mort en 2011.
        La Corée du Nord représente un cas à part : les difficultés causées par l’arrêt de l’aide soviétique n’ont fait que convaincre le régime de persister dans ses choix idéologiques. Très fermé et encore éloigné de toute perspective de démocratisation, le pays est victime, dans les années 1990, d’une terrible famine qui nécessite le recours à l’aide internationale. Soutenu sur le plan international par la Chine, le régime nord-coréen se maintient également par le biais du chantage à la guerre, en développant son arsenal militaire. Kim Il-sung, mort en 1994, est remplacé par son fils Kim Jong-il : le pays est gouverné à partir de 1998 en fonction d’une doctrine militariste, la politique de songun, qui donne une place de plus en plus prépondérante à l’Armée populaire de Corée980.

        En 2011, Kim Jong-un, fils de Kim Jong-il, succède à ce dernier, perpétuant le maintien au pouvoir de la « dynastie Kim »981. Dans les années qui suivent, le régime nord-coréen continue de jouer la carte du développement militaire, entretenant les tensions diplomatiques en raison de son programme nucléaire982,983.

        Le gouvernement de Kim Jong-un exacerbe les tensions depuis février 2023 avec le lancement de multiples missiles en direction de la mer du Japon984, le Japon le décrit comme une mise en danger de la paix internationale, les Etats-Unis et la Corée du Sud menacent de représailles985. La Corée du Nord assure « mettre fin à la Corée du Sud » voire l’« anéantir » en cas d’attaque de la part de ce dernier986,984. Décembre 2023, Kim Jong-un prépare son armée à une potentielle guerre987.

        Cuba
        À Cuba, malgré les graves difficultés économiques dues entre autres à l’arrêt de l’aide soviétique et à la poursuite de l’embargo américain, Fidel Castro refuse de céder à la « cochonnerie » du multipartisme et proclame, en décembre 1989, « l’île coulera dans la mer avant que l’on n’amène les bannières de la révolution et de la justice ». L’orthodoxie communiste la plus stricte est réaffirmée. Mais les problèmes économiques du pays sont tels que, dès 1993, des réformes limitées autorisent les marchés libres, puis l’initiative privée dans le domaine des petites activités. L’ouverture aux capitaux étrangers est accentuée ; elles ne suffisent pas à redresser l’économie de l’île, qui subit un fort développement du marché noir et de la prostitution925. Fidel Castro mise sur la ressource du tourisme pour redresser la situation du pays988. La dissidence cubaine continue de faire périodiquement l’objet de vagues de répression, notamment lors du « Printemps noir » en 2003989.

        Cuba bénéficie ensuite de l’élection en Amérique latine, dans les années 1990-2000, de plusieurs chefs d’État de gauche dont certains, comme les socialistes Hugo Chávez au Venezuela ou Evo Morales en Bolivie, revendiquent leur proximité avec le régime castriste. Fidel Castro, octogénaire et malade, cède à son frère Raúl Castro le poste de chef de l’État en 2008, puis celui de chef du Parti en 2011. Un ensemble de mesures de libéralisation économique est annoncé en 2011990,991,992.

        L’alliance avec le Venezuela s’avère cruciale pour Cuba, qui bénéficie des largesses économiques de ce pays pétrolier. Sous les présidences de Chávez et – après la mort de ce dernier en 2013 – de son successeur Nicolás Maduro, Cuba multiplie les coopérants et les conseillers au Venezuela, au point d’acquérir une influence grandissante sur la marche des affaires internes de ce pays. Durant le mouvement de contestation de 2014, les opposants au gouvernement socialiste vénézuélien dénoncent régulièrement l’ingérence cubaine993,994,995,996,997.

        En décembre 2014, après 52 ans de conflit, les États-Unis et Cuba annoncent l’ouverture de discussions en vue de normaliser leurs relations diplomatiques998,999.

        Dans les pays ex-communistes
        Russie et autres pays de l’ex-URSS
        Photo couleur de manifestants défilant dans une rue et portant des drapeaux rouges.
        Manifestation du Parti communiste de la fédération de Russie, en 2011.
        Dans les pays anciennement communistes, une grande partie des cadres des anciens régimes demeure présente en politique. En Russie, le Parti communiste de la fédération de Russie, dirigé par Guennadi Ziouganov et successeur du Parti communiste de l’Union soviétique, est devenu le premier parti d’opposition, jusqu’à constituer le principal groupe à la Douma lors des élections législatives de 1995 et 1999 ; il n’a cependant jamais réussi à revenir au pouvoir sur le plan national depuis la fin de l’URSS. Guennadi Ziouganov s’est qualifié pour le second tour lors de l’élection présidentielle russe de 1996, mais a été nettement battu par le sortant Boris Eltsine. Lors des scrutins présidentiels suivants en Russie, le candidat communiste est arrivé systématiquement second, mais sans jamais pouvoir espérer l’emporter ni même provoquer un second tour. Lors des scrutins législatifs postérieurs à 1999, les communistes ont été nettement distancés par Russie Unie, le parti de Vladimir Poutine1000,1001,1002.

        Dans les pays de l’ex-URSS, les PC nostalgiques de l’ancien régime se réunissent au sein d’une organisation appelée Union des partis communistes – Parti communiste de l’Union soviétique. La Moldavie est la seule des anciennes républiques soviétiques où un parti toujours officiellement communiste est revenu au pouvoir via des élections libres : le Parti des communistes de la république de Moldavie, se réclamant toujours officiellement de l’héritage du léninisme mais acceptant dans les faits l’économie de marché, a gagné les élections de 20011003 et a conservé le pouvoir jusqu’en juillet 2009, date à laquelle les élections législatives anticipées – organisées après des accusations de fraudes lors du scrutin d’avril 2009 – ont été remportées par l’opposition1004,1005.

        En 2014, dans le contexte de la crise ukrainienne, le Parti communiste d’Ukraine est marginalisé en raison de ses positions pro-russes : il perd tous ses députés lors des législatives d’octobre1006.

        Autres anciens pays du bloc
        Dans la majorité des ex-« pays frères » de l’URSS, les anciens PC au pouvoir ont, à la différence du parti tchèque, renoncé à l’identité communiste, beaucoup s’étant rebaptisés Parti socialiste. D’anciens cadres des PC ont à nouveau exercé le pouvoir dans leur pays à la faveur d’élections libres, comme Gyula Horn en Hongrie, Ion Iliescu en Roumanie ou Aleksander Kwaśniewski en Pologne, mais aucun de ces dirigeants « post-communistes » ne s’est plus présenté comme communiste. Des partis ouvertement nostalgiques des anciens régimes, et s’affichant ouvertement comme communistes, existent toujours, mais demeurent tous dans l’opposition. En République tchèque, le Parti communiste de Bohême et Moravie, successeur du Parti communiste tchécoslovaque, conserve un certain poids électoral. En Allemagne, le parti Die Linke (La Gauche) est créé en 2007 par la fusion du Parti du socialisme démocratique (héritier du SED est-allemand) et de Alternative électorale travail et justice sociale (dissidence du SPD) : plusieurs élus de Die Linke sont d’anciens membres de la Stasi. Malgré les controverses sur le passé de ses membres, Die Linke a réussi à s’imposer dans le paysage politique allemand1007,1008.

        La « décommunisation » de l’ancien bloc de l’Est s’est déroulée dans des conditions difficiles, après des décennies sans démocratie. Les réformes de libéralisation économique et les privatisations, menées à un rythme souvent trop rapides, ont parfois durement affecté une population longtemps tenue à l’écart de l’économie de marché, entraînant dans certains secteurs de l’opinion des phénomènes de nostalgie — dite en Allemagne Ostalgie — des anciens régimes, ou du moins des conditions de vie moins complexes qu’ils garantissaient ; cette nostalgie a cependant pour certains un caractère moins idéologique que sentimental ou de simple curiosité. Pour d’autres, notamment dans certaines ex-républiques soviétiques, elle s’accompagne d’un véritable regret de la sécurité économique garantie sous l’ancien régime. Le changement de système politique s’est souvent accompagné du maintien d’une partie de l’ancienne élite à de nombreux postes-clés et l’arrivée de la démocratie n’a pas fait disparaître la corruption, qui s’est au contraire encore développée à la faveur de la libéralisation de l’économie. Néanmoins, la démocratie s’est implantée dans la plupart des pays ex-communistes, malgré de graves imperfections et des exceptions comme la Biélorussie ou le Turkménistan, qui ont au contraire dérivé vers des pratiques autoritaires. L’historien Romain Ducoulombier souligne que « malgré son succès, la transition démocratique et économique vers l’économie libérale de marché n’a pas profité également à toutes les catégories de la population : elle possède aussi ses perdants (les ouvriers non qualifiés, les paysans, les femmes parfois) qui ont payé le prix fort de la dérégulation d’un système avec lequel ils avaient aménagé une forme de modus vivendi. Quinze ans après la chute du Mur, de nouvelles forces politiques, comme Die Linke en Allemagne de l’Est ou le parti Jobbik en Hongrie, exploitent cette désillusion »1009,1010,1011,1012,926.

        Cambodge
        Au Cambodge, la guérilla des Khmers rouges, victime de défections, s’éteint dans les années 1990. En 1997, Pol Pot est mis aux arrêts par ses propres subordonnés. Il meurt l’année suivante alors que l’armée cambodgienne entreprend de démanteler les dernières bases du mouvement rebelle. Ta Mok, le dernier chef khmer rouge encore en fuite, est arrêté en 1999. L’ancien Parti révolutionnaire du peuple du Kampuchéa, rebaptisé Parti du peuple cambodgien et ayant renoncé à l’idéologie communiste, reste au pouvoir, évinçant son allié du FUNCINPEC lors de la crise de 1997 : Hun Sen, déjà premier ministre sous le régime communiste pro-vietnamien, demeure ensuite l’homme fort du Cambodge944.

        Un tribunal spécial destiné à juger les anciens responsables des crimes khmers rouges est laborieusement créé dans les années 2000, mais le gouvernement cambodgien n’autorise les poursuites que contre quelques personnes : « Douch » ancien responsable de la prison politique de Tuol Sleng, est condamné en 2012 à la prison à vie pour crimes contre l’humanité1013. Nuon Chea et Khieu Samphân, deux des anciens dirigeants du Kampuchéa démocratique, subissent une condamnation analogue en 20141014.

        Afrique
        En Afrique, divers chefs d’État ex-communistes demeurent au pouvoir démocratiquement, comme Joaquim Chissano au Mozambique ou José Eduardo dos Santos en Angola, ou y reviennent à la faveur d’élections libres, comme Mathieu Kérékou au Bénin ou Didier Ratsiraka à Madagascar (Denis Sassou-Nguesso étant, lui, revenu au pouvoir en république du Congo à la faveur d’une guerre civile). Ces dirigeants, ayant rompu de manière parfois radicale avec leur ancienne idéologie, ne rétablissent en aucune manière l’ancien régime communiste925,1015,1016,1017,1018.

        Mouvements communistes dans le reste du monde
        Dans les pays occidentaux où les PC bénéficiaient d’un électorat important, l’évolution du mouvement communiste a été contrastée après 1989. Certains partis renoncent à toute référence communiste et cessent d’exister pour renaître sous la forme de partis de centre gauche : outre le Parti communiste italien, principal PC d’Europe de l’Ouest, c’est le cas du Parti communiste de Grande-Bretagne1019, ou du Parti communiste des Pays-Bas qui disparaît en fusionnant au sein de la Gauche verte1020 : d’autres conservent leur identité et connaissent des fortunes inégales selon les pays, à l’image du Parti communiste français ou du Parti communiste de Grèce. Hors d’Europe, des PC comme ceux de l’Inde, du Népal ou de l’Afrique du Sud, conservent un poids électoral. Dans certains pays, des partis communistes ont été associés au pouvoir à diverses périodes, ou le sont encore.

        Italie
        Le leader du Parti communiste italien, Achille Occhetto, décide en novembre 1989, après la chute du mur de Berlin, de constituer un nouveau parti en abandonnant l’identité communiste. Le PCI est dissous en 1991 et ses dirigeants constituent pour le remplacer un parti de centre gauche, le Parti démocrate de la gauche (PDS). La fin du Parti socialiste italien, victime de l’opération Mains propres, permet en outre à l’ex-PCI d’acquérir une position dominante au sein de la gauche modérée italienne. Les orthodoxes, conduits par Armando Cossutta, créent de leur côté le Parti de la refondation communiste en fusionnant avec divers mouvements d’extrême gauche comme Démocratie prolétarienne. Le Parti de la refondation communiste passe ensuite sous le leadership plus recentré de Fausto Bertinotti, tandis que les partisans de Cossutta, devenus minoritaires, fondent le Parti des communistes italiens. Le PDS perd les élections générales de 1994 mais celles de 1996 portent ensuite au pouvoir la coalition de l’Olivier, dirigée par le PDS et à laquelle participent les deux partis communistes. L’Olivier est ensuite victime de ses divisions, et perd les élections de 2001. Une nouvelle coalition de gauche, L’Union, est à nouveau au pouvoir entre 2006 et 2008, période durant laquelle Fausto Bertinotti est président de la chambre des députés1021,832.

        De nombreux anciens cadres communistes italiens se retrouvent dans des partis de centre gauche comme le Parti démocrate, ou moins recentrés comme Gauche, écologie et liberté. Un ancien cadre du PCI, Massimo D’Alema, est président du conseil entre 1998 et 2000 et un autre ancien communiste, Giorgio Napolitano, devient président de la République italienne en 2006. Les partis italiens ayant conservé l’étiquette communiste demeurent séparés. Lors des élections de 2008, le PRC et le PDCI présentent une liste électorale commune, mais ils perdent tous leurs élus au parlement. Ils forment alors l’année suivante, avec d’autres mouvements une coalition, la Fédération de la gauche : celle-ci se défait cependant dès novembre 20121022. Lors des élections européennes de 2014, le Parti de la refondation communiste participe à la liste L’Autre Europe, présentée par le Parti de la gauche européenne et regroupant diverses formations de la gauche radicale1023.

        France

        Manifestation du Parti communiste français en 2012.
        Le Parti communiste français négocie au contraire mal le tournant de 1989 et, à la différence des partis italien et finlandais, ne change pas d’identité politique. Les effectifs du PCF, de même que ses résultats électoraux, continuent de s’effondrer827. Une partie de ses anciens militants choisit de nouvelles formes de militantisme, en intégrant des associations comme ATTAC867.

        Robert Hue, qui succède en 1994 à Georges Marchais, engage le PCF sur la voie d’une « mutation » démocratique en reconnaissant les erreurs du passé et en tolérant désormais l’expression des désaccords au sein du parti. Le PCF, désormais minoritaire à gauche, participe entre 1997 et 2002 au gouvernement Lionel Jospin en tant que membre de la coalition de la Gauche plurielle mais subit ensuite une série d’humiliations électorales : Robert Hue remporte 3,37 % des voix à l’élection présidentielle de 2002 – lors de laquelle il est dépassé par deux des trois candidats trotskystes – et Marie-George Buffet, 1,93 % à celle de 2007827. Le PCF s’allie ensuite au Parti de gauche au sein de la coalition du Front de gauche : c’est l’ancien socialiste Jean-Luc Mélenchon, leader du PG, qui représente le Front de gauche à l’élection présidentielle de 2012 en s’appuyant sur l’appareil militant du PCF1024,1025, marginalisant au passage les candidats trotskystes1026. La démarche de Jean-Luc Mélenchon est alors comparable à celle de Die Linke en Allemagne, par la volonté de constituer un pôle radical à gauche en se fédérant avec les communistes1027. À l’occasion des scrutins de 2017, cependant, l’alliance du Front de gauche se défait, Mélenchon et ses partisans se présentant désormais sous la bannière de La France insoumise, sans accord avec le PCF1028,1029. En 2022, pour la première fois depuis 2007, le PCF envoie un candidat à l’élection présidentielle en la personne de Fabien Roussel, député du Nord, qui termine huitième avec 2,28 % des voix. La même année, le PCF signe un accord avec La France insoumise de la même année dans le but de fonder la coalition NUPES peu avant les élections législatives de 20221030.

        Scandinavie
        Les deux principaux PC scandinaves renoncent à l’identité communiste à la fin de la guerre froide. Le Parti communiste de Finlande cesse d’exister en 19921031 pour donner naissance à un nouveau parti, l’Alliance de gauche. L’ancienne scission pro-soviétique, le Parti communiste de Finlande (Unité), reprend en 1997 le nom du parti historique, mais sans parvenir à en retrouver l’envergure868. En Suède, le Parti de gauche – Les communistes change quant à lui de nom pour s’appeler simplement Parti de gauche850.

        Chypre
        À Chypre, le Parti progressiste des travailleurs (AKEL) entre au gouvernement en 2003 après l’élection de Tássos Papadópoulos, candidat d’une coalition entre le Parti démocrate et les communistes. Dimitris Christofias, secrétaire général d’AKEL, est élu en février 2008 président de la République, ce qui fait de lui le seul chef d’État communiste de l’Union européenne. Le pays n’en demeure pas moins acquis à l’économie de marché1032. Une grave crise financière contribue à rendre impopulaire Christofias, qui ne se représente pas pour un second mandat : l’élection présidentielle de 2013 est remportée par le candidat conservateur face au candidat soutenu par les communistes1033.

        Grèce

        Kiosque du Parti communiste de Grèce lors des élections européennes de 2009.
        Le Parti communiste de Grèce est affaibli après la chute de bloc de l’Est, mais ne réalise aucun aggiornamento et se raidit au contraire sur le plan idéologique1034 ; les modérés, exclus du comité central, transforment alors la coalition Synaspismós en un parti politique concurrent1035. Le KKE continue ensuite d’attirer une frange de l’électorat grâce à un discours mâtiné de nationalisme et en se concentrant sur des thèmes comme l’opposition à l’OTAN570. Dans les années 2010, ses résultats sont largement distancés à gauche par ceux de SYRIZA, formation de gauche radicale au sein de laquelle a fusionné Synaspismós1036.

        Afrique du Sud
        En Afrique du Sud, après la chute de l’Apartheid, le Parti communiste sud-africain demeure allié à l’ANC, désormais au pouvoir, au sein d’une alliance tripartite qui inclut également le Congress of South African Trade Unions. Cette alliance, qui a permis au PC sud-africain de détenir différents ministères, ne se traduit cependant pas par une quelconque rupture de l’Afrique du Sud avec l’économie de marché. Nelson Mandela a revendiqué le fait d’avoir pratiqué l’alliance avec les communistes pour des raisons tactiques, admettant que les communistes aient pu se servir de l’ANC à l’époque de l’Apartheid mais considérant que l’ANC s’est également servie des communistes en retour pour atteindre ses propres buts806,1037.

        Inde

        Permanence du Parti communiste d’Inde (marxiste) en banlieue de Calcutta (Bengale-Occidental).
        En Inde, où la rébellion naxalite menée par le Parti communiste d’Inde (maoïste) est par ailleurs toujours en cours, les partis communistes modérés demeurent présents sur le plan électoral. Unis avec d’autres partis au sein du Front de gauche, le Parti communiste d’Inde (marxiste) et le Parti communiste d’Inde cherchent, à la fin des années 1980, à nouer des alliances avec d’autres partis d’opposition au Congrès. En 1989, ils participent à la coalition du Front national, qui remporte les élections : le PCI(m) soutient alors le gouvernement de V.P. Singh aux côtés du BJP, un parti nationaliste de droite. Le Congrès revient au pouvoir dès l’année suivante : les communistes persistent ensuite dans leur stratégie d’alliance. Après les élections de 1996, qui ne parviennent pas à dégager de réelle majorité, les communistes se joignent à une nouvelle coalition assez lâche, le Front uni, qui constitue un gouvernement de « troisième force »247. Jyoti Basu est un temps pressenti pour devenir premier ministre au nom du Front uni, mais le politburo du PCI(m) ne l’autorise pas à se porter candidat. Le Front uni, trop fragile et instable, perd le pouvoir lors des élections anticipées de 19981038.

        De 2004 à 2008, le Front de gauche indien est à nouveau associé au pouvoir en participant à la coalition majoritaire de l’Alliance progressiste unie, dirigée par le Congrès. Les communistes rompent ensuite leur alliance avec le Congrès à la suite de la signature de l’accord indo-américain de coopération sur le nucléaire, qu’ils dénoncent comme une atteinte à la souveraineté nationale. À la fin des années 2000, les communistes indiens se replient sur leurs bastions, où une partie de leurs électeurs leur reproche leurs compromissions avec le Congrès247. En 2011, le Parti communiste d’Inde (marxiste) perd les élections dans ses deux fiefs du Bengale-Occidental — ce qui met fin à 34 ans de gouvernement communiste dans cet État indien — et du Kerala1039 : il conserve uniquement l’État du Tripura1040.

        Népal
        Article connexe : Guerre civile népalaise.

        Le leader communiste népalais Pushpa Kamal Dahal, alias « Prachanda », prononçant un discours en 2007.
        Au Népal, les multiples partis communistes participent, aux côtés du Congrès népalais, à la campagne en faveur de la démocratisation. Après le rétablissement du multipartisme, deux des factions communistes fusionnent pour donner naissance au Parti communiste du Népal (marxiste-léniniste unifié) qui, malgré son idéologie officielle, est classé au centre gauche, et qui devient l’un des principaux partis du pays632. Mais un PC rival, le Parti communiste du Népal (maoïste), dirigé par Pushpa Kamal Dahal dit « Prachanda », reste radicalement opposé à la monarchie, contre laquelle il mène une guerre civile de 1996 à 2006. La signature de l’accord de paix est suivie d’une période de transition politique et, en avril 2008, l’élection de l’Assemblée constituante est remportée par les maoïstes. La république est proclamée, et Pushpa Kamal Dahal devient chef du gouvernement. La transition au Népal, nation pauvre et très dépendante des échanges avec l’Inde, ne débouche cependant pas sur la mise en place d’un régime de type communiste : le pays conserve un système d’économie mixte et des élections libres1041.

        En outre, le contexte politique népalais ne permet pas aux maoïstes de conserver longtemps le pouvoir : « Prachanda » démissionne dès mai 2009 de son poste de premier ministre, à la suite d’un conflit avec le chef de l’État. Le Népal connaît ensuite une période d’instabilité gouvernementale, alors que les maoïstes alternent au pouvoir avec la coalition formée par le Congrès népalais et le Parti communiste du Népal (marxiste-léniniste unifié). L’élection de novembre 2013 est largement remportée par le Congrès, tandis que les maoïstes, perdant près des deux tiers de leurs sièges, sont renvoyés dans l’opposition1042 ; le Parti communiste du Népal (marxiste-léniniste unifié) est associé au gouvernement dirigé par le Congrès népalais1043. En août 2016, Prachanda redevient premier ministre dans le cadre d’un accord avec le Congrès1044.

        Autres pays
        À Saint-Marin, le Parti communiste saint-marinais participe au gouvernement jusqu’en 1990. À cette date, dans le contexte de l’effondrement du communisme européen et à la suite du Parti communiste italien, il abandonne son identité communiste et se rebaptise Parti progressiste démocrate saint-marinais587.

        Le Parti communiste du Venezuela, qui n’a qu’un petit nombre d’élus, devient à la fin des années 1990 une composante minoritaire de la coalition d’Hugo Chávez. Le PCV refuse en 2007 de fusionner au sein du Parti socialiste unifié du Venezuela fondé par Chávez, mais maintient ensuite son alliance avec le gouvernement socialiste et pro-castriste vénézuélien1045.

        Au Brésil, la majorité du Parti communiste brésilien décide en 1991 de se transformer en Parti populaire socialiste. Le Parti communiste du Brésil conserve quant à lui son nom : allié avec le Parti des travailleurs, il entre au gouvernement en 2003 après l’élection de Luiz Inácio Lula da Silva, en obtenant le ministère des sports. Il demeure associé au pouvoir sous la présidence de Dilma Rousseff1046.

        En Irak, après la chute de Saddam Hussein en 2003, le Parti communiste irakien est à nouveau autorisé. Sa liste, l’Union du peuple, obtient deux sièges de députés lors des élections de janvier 2005. Il participe au gouvernement d’union nationale de 2006, mais perd ensuite ses sièges au parlement lors des élections de 20101047. Le PC irakien s’allie par la suite au leader chiite Moqtada al-Sadr pour former en mars 2018 la coalition En marche, qui remporte les législatives de mai suivant1048.

        En Syrie, les deux PC issus du Parti communiste syrien historique demeurent des partenaires du régime en place ; ils sont tous deux membres du Front national progressiste dirigé par le Parti Baas du président Bachar el-Assad1049.

        Les diverses tendances de l’extrême gauche
        Photo couleur de manifestants défilant dans une rue et portant une banderole blanche sur laquelle on peut lire « Stop au nucléaire ».
        Manifestation de la Ligue communiste révolutionnaire contre le nucléaire, en 2007.
        Photo couleur de manifestants défilant dans une rue sous un ciel bleu nuageux et portant des drapeaux rouges et un portrait de Staline.
        Portrait de Joseph Staline arboré en 2009, lors d’une manifestation du Parti communiste de Grande-Bretagne (Marxiste-léniniste) à Londres.
        Outre le maintien du PCF et la présence de références communistes chez une partie de la gauche radicale, la France est l’un des rares pays occidentaux où le courant trotskyste bénéficie d’un certain poids électoral : lors de l’élection présidentielle de 2002, les trois principaux courants trotskystes français ont été représentés respectivement par Arlette Laguiller (LO), Olivier Besancenot (LCR) et Daniel Gluckstein (PT), cumulant à eux trois environ 10 % des suffrages. Olivier Besancenot bénéficie dans les années suivantes d’une certaine médiatisation, présentant un visage moderne de l’engagement trotskyste1050. Les résultats des présidentielles de 2007 et 2012 sont néanmoins décevants pour les trotskystes. La LCR laisse la place en 2010 au Nouveau Parti anticapitaliste et s’éloigne de son identité trotskyste dans le but d’élargir son audience, en axant son discours sur une critique globale des injustices du capitalisme et en adoptant une position plutôt « libertaire »1051 : le NPA connaît cependant un rapide reflux et, comme le reste de l’extrême gauche française, souffre de la concurrence du Front de gauche1026,1052,1053.

        Quelques guérillas continuent d’exister dans certains pays d’Amérique latine, comme celles menées par les FARC et l’ELN en Colombie, mais sans approcher les niveaux d’activité des décennies précédentes. Les FARC continuent de faire peser une menace sur les autorités mais leur projet politique, sans grande précision, laisse progressivement la place à des activités relevant essentiellement du grand banditisme. Au Pérou, la guérilla du Sentier lumineux s’étiole dès le début des années 1990 : Abimael Guzmán est arrêté en 1992, de même que la plupart des autres dirigeants de l’organisation1054,820.

        Des partis staliniens ou « néo-staliniens », issus notamment de l’ancien courant « pro-albanais » ou de certaines formes de maoïsme, continuent d’exister. On peut citer, en Europe, le Parti marxiste-léniniste d’Allemagne, l’Organisation communiste marxiste-léniniste – Voie prolétarienne, le Parti communiste des ouvriers de France, le Parti du travail de Belgique, le Parti marxiste-léniniste italien ou l’Organisation communiste de Grèce. Les ex-« pro-albanais » se réunissent au sein de la Conférence internationale des partis et organisations marxistes-léninistes (Unité et lutte), tandis que des groupes maoïstes font partie d’une autre internationale au nom presque identique, la Conférence internationale des partis et organisations marxistes-léninistes (correspondance de presse internationale). Le poids électoral de ces partis est généralement insignifiant en Europe877 – à quelques rares exceptions près, comme le Parti du travail de Belgique1055 – mais ils conservent une certaine influence sur d’autres continents, mis à part le cas du Népal où les maoïstes ont exercé le pouvoir. En Équateur, le Parti communiste marxiste-léniniste est le membre dominant d’une coalition électorale, le Mouvement populaire démocratique : l’un de ses dirigeants, Edgar Isch, a été un temps ministre de l’environnement. En Tunisie, un parti issu de la même tendance, le Parti communiste des ouvriers de Tunisie, a longtemps constitué la principale force d’opposition laïque au régime de Ben Ali877.

        Selon Christophe Bourseiller, des formes de rapprochements avec l’islamisme ont par ailleurs été observées, dans des contextes et à des degrés très divers, chez certaines franges de l’extrême-gauche communiste. Cela peut concerner des personnalités isolées comme l’ex-terroriste « Carlos » qui proclame son admiration pour Oussama ben Laden, mais aussi certains mouvements présents sur la scène politique comme le Parti socialiste des travailleurs britannique (trotskyste) ou le Parti du travail de Belgique (stalinien)1056.

        Permanence des références communistes
        Une partie de l’univers référentiel du communisme demeure présent dans des milieux de gauche ou d’extrême gauche, que ce soit dans les discours de certains chefs d’État comme le vénézuelien Hugo Chávez (1954-2013), dans la mouvance de l’altermondialisme ou plus largement dans celles de la gauche antilibérale et de la gauche radicale, ainsi que dans certains milieux intellectuels1057,1058,1059. L’historien Robert Service souligne que les conditions historiques qui ont permis la naissance et le développement de la mouvance communiste, à savoir de profondes injustices politiques et économiques, sont toujours présentes. Si le retour du communisme sous la forme qu’il a adopté au xxe siècle lui paraît improbable, il juge que l’idée de communisme a laissé une trace suffisamment forte dans les esprits pour pouvoir renaître sous d’autres formes1060.

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        Annexes
        Articles connexes
        Photo couleur, vue par dessous, d’une statue d’un homme en costume, debout, de face, le bras droit levé devant lui, paume de la main ouverte (ciel nuageux blanc en arrière-plan).
        Statue de Lénine exposée dans le Memento Park, à Budapest.
        A

        Anticommunisme
        Architecture stalinienne
        Association internationale des travailleurs
        B

        Biens communs
        Bloc de l’Est
        Bolcheviks
        Bordiguisme
        C

        Campagne des Cent fleurs
        Capitalisme d’État
        Capitalisme monopoliste d’État
        Castrisme
        Centralisme démocratique
        Chronologie du mouvement communiste au Québec
        Chute des régimes communistes en Europe
        Classe sociale
        Coexistence pacifique
        Collectivisation
        Collectivisation en Union soviétique
        Collectivisme
        Collectivisme économique
        Collectivisme politique
        Commissaire politique
        Communisme
        Communisme chrétien
        Communisme de conseils
        Communisme libertaire
        Communisme primitif
        Comparaison entre le nazisme et le communisme
        Conférences mondiales des Partis communistes
        Conseil ouvrier, soviet
        Coup de Prague
        Crimes du régime khmer rouge
        Crise des euromissiles
        Crise des missiles de Cuba
        Critique du capitalisme
        Critiques du communisme
        D

        Débarquement de la baie des Cochons
        De chacun selon ses facultés, à chacun selon ses besoins
        Décosaquisation
        Dékoulakisation
        Démocratie populaire
        Déstalinisation
        Détente (guerre froide)
        Dictature du prolétariat
        Dirigisme
        Déstalinisation
        Doctrine Brejnev
        Doctrine Jdanov
        Drapeau rouge
        E

        Économie de l’URSS
        Économie de la république populaire de Chine
        Économie marxiste
        Économie planifiée
        Épuration (politique)
        État communiste
        Étatisme
        Eurocommunisme
        Extrême gauche
        F

        Famines soviétiques de 1931-1933
        Faucille et marteau
        Forces productives
        Front de l’Est (Seconde Guerre mondiale)
        G

        Gauche
        Gauche communiste
        Gauchisme
        Glasnost
        Goulag
        Grand Bond en avant
        Grande famine en Chine
        Grandes Purges
        Guerre civile chinoise
        Guerre civile russe
        Guerre du Viêt Nam
        Guerre fraîche
        Guerre froide
        H

        Histoire de l’anarchisme
        Histoire de l’URSS sous Staline
        I

        Infrastructure et superstructure
        Insurrection de Budapest
        Insurrection de juin 1953 en Allemagne de l’Est
        L’Internationale
        Internationale communiste
        Internationale communiste ouvrière
        J

        Jdanovisme artistique
        Juche
        K

        Kolkhoze
        Kominform
        L

        Laogai
        Léninisme
        Ligue des communistes
        Livre noir du communisme (Le)
        Longue Marche
        Lustration (politique)
        Lutte des classes
        Luxemburgisme
        Lyssenkisme
        M

        Maoïsme
        Mao-spontex
        Marxisme
        Marxisme-léninisme
        Matérialisme historique
        Matérialisme dialectique
        Mouvement autonome
        Mouvement communiste international
        Mouvement ouvrier
        Moyens de production
        Mur de Berlin
        N

        National-bolchevisme
        Nationalisation
        Néo-Stalinisme
        Nouvelle détente
        O

        Opéraïsme
        Opposition communiste internationale
        P

        Pacte de Varsovie
        Pacte germano-soviétique
        Partis communistes dans le monde
        Perestroïka
        Phase supérieure de la société communiste
        Post-communisme
        Printemps de Prague
        Procès de Moscou
        Procès de Prague
        Procès des seize
        Q

        Quatrième Internationale
        R

        Réalisme socialiste soviétique
        Révolte de Kronstadt
        Révolte de Tambov
        Révolution
        Révolution communiste
        Révolution cubaine
        Révolution culturelle
        Révolution de velours
        Révolution d’Octobre
        Révolution mondiale
        Révolution roumaine de 1989
        Révolution russe
        Rupture Tito-Staline
        S

        Siècle des communismes (Le)
        Social-démocratie
        Socialisation des biens
        Socialisme
        Socialisme à visage humain
        Socialisme d’État
        Socialisme scientifique
        Société sans classes
        Soulèvement de Poznań en 1956
        Soviet
        Stalinisme
        Syndicalisme
        T

        Terreur rouge (Espagne)
        Terreur rouge (Russie)
        Théoriciens du communisme
        Titisme
        Totalitarisme
        Troisième camp
        Trotskisme
        U

        Ultragauche
        Union communiste (groupe)
        Bibliographie

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        Biographies
        Hélène Carrère d’Encausse, Lénine, Fayard, 1998, 684 p. (ISBN 978-2-213-60162-5). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        Boris Souvarine, Staline : Aperçu historique du bolchévisme, Gérard Lebovici, 1985, 664 p. (ISBN 978-2-85184-076-9). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        (en) Robert Service, Lenin : a biography, Pan Books, 2000, 561 p. (ISBN 978-0-330-51838-3). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        (en) Robert Service, Stalin : a biography, Pan Books, 2004, 715 p. (ISBN 978-0-330-51837-6). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        (en) Robert Service, Trotsky : a biography, Pan Books, 2009, 600 p. (ISBN 978-0-330-43969-5). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        Familles idéologiques

        Meeting de Lutte ouvrière en 2011.
        Michel Winock, Le Socialisme en France et en Europe : xixe – xxe siècle, Éditions du Seuil, 1992, 426 p. (ISBN 978-2-02-014658-6). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        Dominique Colas, Lénine et le léninisme, Presses universitaires de France, 1987, 127 p. (ISBN 978-2-13-041446-9). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        Alois Schumacher, La social-démocratie allemande et la IIIe République : Le regard de la revue Die Neue Zeit — 1883-1914, Paris, CNRS Éditions, 1998, 232 p. (ISBN 978-2-271-05624-5). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        [Berg 2003] (en) Axel van den Berg, The Immanent Utopia : From Marxism on the State to the State of Marxism, New Brunswick, Transaction Publishers, 2003, 580 p. (ISBN 978-0-7658-0517-1). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        Christophe Nick, Les Trotskistes, Fayard, 2002, 614 p. (ISBN 978-2-213-61155-6). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        Christophe Bourseiller, Les Maoïstes : La folle histoire des gardes rouges français, Paris, Plon, 2008, 505 p. (ISBN 978-2-7578-0507-7). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        Philippe Raynaud, L’Extrême gauche plurielle : Entre démocratie radicale et révolution, Paris, Éditions Perrin, 2010, 272 p. (ISBN 978-2-262-02932-6). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        Daniel Bensaïd, Les Trotskysmes, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 2002, 127 p. (ISBN 978-2-13-052544-8). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        Raymond Aron, Marxismes imaginaires : d’une sainte famille à l’autre, Paris, Éditions Gallimard, 1970, 345 p. (ISBN 978-2-07-040491-9). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        Christophe Bourseiller, À gauche, toute ! : Trotskistes, néo-staliniens, libertaires, « ultra-gauche », situationnistes, altermondialistes…, CNRS Éditions, 2009, p. 978-2271068477. Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        Fabien Conord, Les Gauches européennes au xxe siècle, Paris, Armand Colin, 2012, 272 p. (ISBN 978-2-200-27275-3). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        Michel Dreyfus, L’Europe des socialistes, Complexe, 1991, 349 p. (ISBN 978-2-87027-405-7, lire en ligne [archive]). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        Pierre Broué, Communistes contre Staline : massacre d’une génération, Paris, Fayard, 2003, 439 p. (ISBN 978-2-213-61544-8)
        Articles
        Jacques Grandjonc, « Quelques dates à propos des termes communiste et communisme », Mots, no 7,‎ octobre 1983, p. 143-148 (lire en ligne [archive]). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
        [D’Hondt 1989] Jacques d’Hondt, « Le meurtre de l’histoire », dans Jean-François Courtine (dir.), Hölderlin, Paris, L’Herne, 1989, 219-238 p. Document utilisé pour la rédaction de l’article
        Erich Mathias, « Idéologie et pratique : le faux débat Bernstein-Kautsky », Annales — Économie, Société, Civilisations, no 1,‎ 1964, p. 19-30 (lire en ligne [archive]). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l’article
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        • #54888 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          deleatur
          pourquoi ce message longuissime deleatur?
          C’est toi ou c’est une usurpation de pseudo?
          Je croyais que c’était JM qui offrait son feu d’artifice final ou une blague de JÔrage
          Ça n’a rien à voir avec le sujet Cinéma en plus

          • #54892 Répondre
            deleatur
            Invité

            graindorge: C’est jorage qui prend le temps de faire comprendre à deleatur et françois qu’il y a des limites à tout même s’il est désolé vis à vis de toi et de quelques autres membres de ce forum qui savent à peu près se tenir vis à vis de moi.

    • #54887 Répondre
      françois bégaudeau
      Invité

      Merci Jorage
      A nouveau merci

      • #54891 Répondre
        deleatur
        Invité

        Mais il n’y a pas de quoi François.

        • #54894 Répondre
          ..Graindorge
          Invité

          C’est donc toi Jôrage! Tu trouves que y’a pas assez de pollution avec J. M?
          Les gens sont tranquillement là entrain de parler cinéma et tu arrives avec ce message de 3 kms. Tu es même allé ridiculiser le documentaire que j’ai partagé sur des personnes expulsées de leur logement n’ayant plus les moyens de faire face. Toi tu t’en sors avec le rsa parceque tu habites chez tes parents? Qui sont peut-être propriétaires de leur logement?
          Oui avec ton dessin animée tu les as ridiculisée ces bonnes personnes. Et tu n’as pas tous les droits sous prétexte de tes problèmes de schizophrénie ou que sais-je! Non, Jôrage! Là tu as poussé loin le bouchon! Écris â ton journal mais arrête les cagades stp

          • #54895 Répondre
            deleatur
            Invité

            Graindorge: Il faudra faire avec. C’est tout ce que j’ai à te dire dans ces conditions.

          • #54896 Répondre
            JÔrage (aka deleatur)
            Invité

            Courage, ..Graindorge, ça lui passera.
            Ton documentaire est toujours visible.
            .

            • #54898 Répondre
              deleatur
              Invité

              « Mais mise à part pour JÔrage, qu’il est toujours drôle de titiller sur le sujet (qui est « son » sujet et qui le rend très humain jusque dans ses insultes où il perd les pédales, c’est le cas de le dire) »
              .
              Tu cherches la merde et après tu fais le type raisonnable? T’as été fini à la pisse mon pauvre.

              • #54899 Répondre
                JÔrage (aka deleatur)
                Invité

                « graindorge: C’est jorage qui prend le temps de faire comprendre à deleatur et françois qu’il y a des limites à tout même s’il est désolé vis à vis de toi et de quelques autres membres de ce forum qui savent à peu près se tenir vis à vis de moi. »
                .
                « « Mais mise à part pour JÔrage, qu’il est toujours drôle de titiller sur le sujet (qui est « son » sujet et qui le rend très humain jusque dans ses insultes où il perd les pédales, c’est le cas de le dire) » »
                .
                FuckingFreeStyle est une pauvre merde, pauvre merde, pauvre merde !
                Prout !

                • #54900 Répondre
                  deleatur
                  Invité

                  T’as raison, rajoutes en.

                  • #54902 Répondre
                    JÔrage (aka deleatur)
                    Invité

                    FuckingFreeStyle devrait aller pleurer dans les jupes de sa mère-la-pute !
                    Ugh !

                    • #54903 Répondre
                      deleatur
                      Invité

                      Tu crois que ça l’amuse François de te voir rajouter de la merde à la merde?

                      • #54904 Répondre
                        JÔrage (aka deleatur)
                        Invité

                        FuckingFreeStyle en mode serpillère, c’est pas moi, j’ai rien fait, c’est çui qui dit qu’y est !
                        Ugh !

                      • #54906 Répondre
                        deleatur
                        Invité

                        Manifestement oui. Et tant mieux pour toi. J’espère juste que t’as raison car quand j’annonce deux semaines c’est pas une façon de parler.

                  • #54910 Répondre
                    graindorge
                    Invité

                    SSSShhhhh… deleatur
                    aujourd’hui est un jour SANS pour l’ami Jôrage.
                    Et même pour moi.
                    Laissons le tranquille
                    j’ai trouvé un beau poème lu par PeggySlam à l’entrée
                    Partagez des poèmes.
                    « C’est par paresse humaine que les gens se jugent au premier abord et n’arrivent pas à se connaître… »
                    Dostoïevsky

                    • #54924 Répondre
                      françois bégaudeau
                      Invité

                      Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.

                      Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.

                      Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?

                      Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.

                      Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.

                      La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].

                      Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].

                      Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.

                      On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].

                      Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.

                      Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?

                      Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.

                      Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.

                      Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :

                      « Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »

                      Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.

                      Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.

                      Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.

                      Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?

                      Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.

                      Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.

                      À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.

                      Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.

                      Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.

                      Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.

                      En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.

                      Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.

                      En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.

                      Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].

                      Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.

                      Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.

                      Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.

                      Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.

                      La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].

                      Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.

                      M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.

                      Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.

                      Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.

                      Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.

                      Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.

                      Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.

                      Voici mon extrait de baptême[27] :

                      « Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.

                      « François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »

                      On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].

                      La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.

                      En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.

                      Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.

                      Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.

                      Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.

                      Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.

                      Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.

                      Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.

                      De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.

                      Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.

                      Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.

                      Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.

                      Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :

                      C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
                      Vous avez des défauts que je ne puis celer.

                      Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.

                      Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.

                      Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.

                      Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.

                      Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.

                      Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :

                      Un épervier aimait une fauvette
                      Et, ce dit-on, il en était aimé,

                      ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :

                      Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
                      Ture lure.

                      Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !

                      Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.

                      Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.

                      Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?

                      Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.

                      Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.

                      Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].

                      La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.

                      Tu proverai si come sà di sale
                      Lo pane altrui, e com’ è duro calle
                      Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
                      E quel che più ti graverà le spalle,
                      Sarà la compagnia malvagia e scempia,
                      Con la qual tu cadrai in questa valle ;
                      Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
                      Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                      Di sua bestialitate il suo processo
                      Farà la pruova : si ch’a te fia bello
                      Averti fatta parte, per te stesso[58].

                      « Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                      De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »

                      Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.

                      J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.

                      On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.

                      Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.

                      De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.

                      Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.

                      Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.

                      Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.

                      Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.

                      À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.

                      Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.

                      En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.

                      Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.

                      Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.

                      Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.

                      L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.

                      Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].

                      Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.

                      Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.

                      C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.

                      Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »

                      J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.

                      Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.

                      Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.

                      Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.

                      J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.

                      Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.

                      On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »

                      Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.

                      Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.

                      Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »

                      La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :

                      Je mets ma confiance,
                      Vierge, en votre secours ;
                      Servez-moi de défense,
                      Prenez soin de mes jours ;
                      Et quand ma dernière heure
                      Viendra finir mon sort,
                      Obtenez que je meure
                      De la plus sainte mort.

                      J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.

                      Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.

                      J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.

                      Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].

                      Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.

                      Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.

                      Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.

                      Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].

                      Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].

                      Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.

                      Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.

                      Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.

                      Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.

                      Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.

                      Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?

                      Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.

                      Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.

                      La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].

                      Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].

                      Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.

                      On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].

                      Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.

                      Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?

                      Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.

                      Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.

                      Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :

                      « Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »

                      Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.

                      Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.

                      Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.

                      Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?

                      Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.

                      Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.

                      À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.

                      Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.

                      Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.

                      Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.

                      En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.

                      Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.

                      En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.

                      Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].

                      Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.

                      Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.

                      Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.

                      Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.

                      La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].

                      Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.

                      M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.

                      Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.

                      Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.

                      Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.

                      Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.

                      Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.

                      Voici mon extrait de baptême[27] :

                      « Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.

                      « François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »

                      On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].

                      La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.

                      En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.

                      Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.

                      Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.

                      Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.

                      Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.

                      Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.

                      Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.

                      De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.

                      Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.

                      Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.

                      Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.

                      Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :

                      C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
                      Vous avez des défauts que je ne puis celer.

                      Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.

                      Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.

                      Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.

                      Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.

                      Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.

                      Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :

                      Un épervier aimait une fauvette
                      Et, ce dit-on, il en était aimé,

                      ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :

                      Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
                      Ture lure.

                      Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !

                      Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.

                      Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.

                      Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?

                      Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.

                      Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.

                      Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].

                      La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.

                      Tu proverai si come sà di sale
                      Lo pane altrui, e com’ è duro calle
                      Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
                      E quel che più ti graverà le spalle,
                      Sarà la compagnia malvagia e scempia,
                      Con la qual tu cadrai in questa valle ;
                      Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
                      Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                      Di sua bestialitate il suo processo
                      Farà la pruova : si ch’a te fia bello
                      Averti fatta parte, per te stesso[58].

                      « Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                      De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »

                      Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.

                      J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.

                      On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.

                      Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.

                      De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.

                      Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.

                      Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.

                      Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.

                      Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.

                      À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.

                      Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.

                      En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.

                      Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.

                      Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.

                      Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.

                      L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.

                      Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].

                      Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.

                      Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.

                      C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.

                      Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »

                      J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.

                      Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.

                      Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.

                      Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.

                      J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.

                      Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.

                      On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »

                      Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.

                      Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.

                      Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »

                      La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :

                      Je mets ma confiance,
                      Vierge, en votre secours ;
                      Servez-moi de défense,
                      Prenez soin de mes jours ;
                      Et quand ma dernière heure
                      Viendra finir mon sort,
                      Obtenez que je meure
                      De la plus sainte mort.

                      J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.

                      Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.

                      J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.

                      Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].

                      Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.

                      Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.

                      Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.

                      Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].

                      Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].

                      Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.

                      Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.

                      Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.

                      Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.

                      Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.

                      Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?

                      Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.

                      Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.

                      La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].

                      Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].

                      Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.

                      On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].

                      Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.

                      Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?

                      Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.

                      Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.

                      Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :

                      « Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »

                      Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.

                      Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.

                      Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.

                      Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?

                      Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.

                      Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.

                      À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.

                      Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.

                      Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.

                      Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.

                      En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.

                      Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.

                      En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.

                      Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].

                      Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.

                      Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.

                      Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.

                      Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.

                      La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].

                      Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.

                      M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.

                      Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.

                      Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.

                      Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.

                      Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.

                      Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.

                      Voici mon extrait de baptême[27] :

                      « Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.

                      « François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »

                      On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].

                      La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.

                      En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.

                      Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.

                      Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.

                      Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.

                      Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.

                      Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.

                      Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.

                      De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.

                      Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.

                      Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.

                      Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.

                      Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :

                      C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
                      Vous avez des défauts que je ne puis celer.

                      Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.

                      Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.

                      Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.

                      Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.

                      Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.

                      Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :

                      Un épervier aimait une fauvette
                      Et, ce dit-on, il en était aimé,

                      ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :

                      Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
                      Ture lure.

                      Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !

                      Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.

                      Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.

                      Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?

                      Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.

                      Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.

                      Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].

                      La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.

                      Tu proverai si come sà di sale
                      Lo pane altrui, e com’ è duro calle
                      Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
                      E quel che più ti graverà le spalle,
                      Sarà la compagnia malvagia e scempia,
                      Con la qual tu cadrai in questa valle ;
                      Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
                      Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                      Di sua bestialitate il suo processo
                      Farà la pruova : si ch’a te fia bello
                      Averti fatta parte, per te stesso[58].

                      « Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                      De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »

                      Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.

                      J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.

                      On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.

                      Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.

                      De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.

                      Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.

                      Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.

                      Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.

                      Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.

                      À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.

                      Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.

                      En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.

                      Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.

                      Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.

                      Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.

                      L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.

                      Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].

                      Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.

                      Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.

                      C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.

                      Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »

                      J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.

                      Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.

                      Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.

                      Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.

                      J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.

                      Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.

                      On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »

                      Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.

                      Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.

                      Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »

                      La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :

                      Je mets ma confiance,
                      Vierge, en votre secours ;
                      Servez-moi de défense,
                      Prenez soin de mes jours ;
                      Et quand ma dernière heure
                      Viendra finir mon sort,
                      Obtenez que je meure
                      De la plus sainte mort.

                      J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.

                      Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.

                      J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.

                      Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].

                      Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.

                      Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.

                      Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.

                      Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].

                      Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].

                      Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.

                      Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.

                      Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.

                      Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.

                      Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.

                      Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?

                      Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.

                      Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.

                      La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].

                      Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].

                      Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.

                      On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].

                      Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.

                      Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?

                      Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.

                      Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.

                      Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :

                      « Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »

                      Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.

                      Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.

                      Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.

                      Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?

                      Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.

                      Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.

                      À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.

                      Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.

                      Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.

                      Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.

                      En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.

                      Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.

                      En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.

                      Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].

                      Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.

                      Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.

                      Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.

                      Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.

                      La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].

                      Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.

                      M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.

                      Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.

                      Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.

                      Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.

                      Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.

                      Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.

                      Voici mon extrait de baptême[27] :

                      « Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.

                      « François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »

                      On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].

                      La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.

                      En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.

                      Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.

                      Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.

                      Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.

                      Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.

                      Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.

                      Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.

                      De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.

                      Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.

                      Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.

                      Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.

                      Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :

                      C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
                      Vous avez des défauts que je ne puis celer.

                      Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.

                      Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.

                      Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.

                      Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.

                      Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.

                      Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :

                      Un épervier aimait une fauvette
                      Et, ce dit-on, il en était aimé,

                      ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :

                      Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
                      Ture lure.

                      Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !

                      Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.

                      Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.

                      Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?

                      Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.

                      Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.

                      Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].

                      La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.

                      Tu proverai si come sà di sale
                      Lo pane altrui, e com’ è duro calle
                      Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
                      E quel che più ti graverà le spalle,
                      Sarà la compagnia malvagia e scempia,
                      Con la qual tu cadrai in questa valle ;
                      Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
                      Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                      Di sua bestialitate il suo processo
                      Farà la pruova : si ch’a te fia bello
                      Averti fatta parte, per te stesso[58].

                      « Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                      De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »

                      Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.

                      J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.

                      On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.

                      Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.

                      De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.

                      Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.

                      Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.

                      Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.

                      Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.

                      À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.

                      Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.

                      En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.

                      Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.

                      Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.

                      Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.

                      L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.

                      Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].

                      Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.

                      Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.

                      C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.

                      Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »

                      J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.

                      Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.

                      Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.

                      Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.

                      J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.

                      Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.

                      On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »

                      Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.

                      Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.

                      Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »

                      La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :

                      Je mets ma confiance,
                      Vierge, en votre secours ;
                      Servez-moi de défense,
                      Prenez soin de mes jours ;
                      Et quand ma dernière heure
                      Viendra finir mon sort,
                      Obtenez que je meure
                      De la plus sainte mort.

                      J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.

                      Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.

                      J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.

                      Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].

                      Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.

                      Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.

                      Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.

                      Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].

                      Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].

                      Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.

                      Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.

                      Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.

                      Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.

                      Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.

                      Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?

                      Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.

                      Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.

                      La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].

                      Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].

                      Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.

                      On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].

                      Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.

                      Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?

                      Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.

                      Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.

                      Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :

                      « Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »

                      Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.

                      Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.

                      Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.

                      Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?

                      Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.

                      Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.

                      À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.

                      Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.

                      Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.

                      Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.

                      En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.

                      Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.

                      En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.

                      Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].

                      Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.

                      Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.

                      Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.

                      Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.

                      La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].

                      Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.

                      M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.

                      Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.

                      Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.

                      Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.

                      Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.

                      Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.

                      Voici mon extrait de baptême[27] :

                      « Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.

                      « François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »

                      On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].

                      La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.

                      En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.

                      Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.

                      Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.

                      Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.

                      Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.

                      Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.

                      Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.

                      De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.

                      Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.

                      Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.

                      Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.

                      Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :

                      C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
                      Vous avez des défauts que je ne puis celer.

                      Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.

                      Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.

                      Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.

                      Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.

                      Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.

                      Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :

                      Un épervier aimait une fauvette
                      Et, ce dit-on, il en était aimé,

                      ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :

                      Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
                      Ture lure.

                      Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !

                      Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.

                      Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.

                      Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?

                      Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.

                      Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.

                      Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].

                      La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.

                      Tu proverai si come sà di sale
                      Lo pane altrui, e com’ è duro calle
                      Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
                      E quel che più ti graverà le spalle,
                      Sarà la compagnia malvagia e scempia,
                      Con la qual tu cadrai in questa valle ;
                      Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
                      Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                      Di sua bestialitate il suo processo
                      Farà la pruova : si ch’a te fia bello
                      Averti fatta parte, per te stesso[58].

                      « Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                      De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »

                      Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.

                      J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.

                      On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.

                      Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.

                      De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.

                      Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.

                      Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.

                      Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.

                      Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.

                      À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.

                      Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.

                      En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.

                      Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.

                      Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.

                      Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.

                      L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.

                      Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].

                      Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.

                      Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.

                      C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.

                      Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »

                      J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.

                      Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.

                      Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.

                      Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.

                      J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.

                      Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.

                      On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »

                      Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.

                      Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.

                      Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »

                      La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :

                      Je mets ma confiance,
                      Vierge, en votre secours ;
                      Servez-moi de défense,
                      Prenez soin de mes jours ;
                      Et quand ma dernière heure
                      Viendra finir mon sort,
                      Obtenez que je meure
                      De la plus sainte mort.

                      J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.

                      Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.

                      J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.

                      Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].

                      Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.

                      Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.

                      Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.

                      Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].

                      Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].

                      Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.

                      Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.

                      Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.

                      Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.

                      Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.

                      Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?

                      Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.

                      Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.

                      La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].

                      Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].

                      Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.

                      On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].

                      Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.

                      Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?

                      Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.

                      Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.

                      Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :

                      « Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »

                      Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.

                      Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.

                      Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.

                      Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?

                      Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.

                      Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.

                      À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.

                      Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.

                      Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.

                      Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.

                      En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.

                      Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.

                      En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.

                      Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].

                      Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.

                      Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.

                      Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.

                      Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.

                      La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].

                      Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.

                      M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.

                      Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.

                      Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.

                      Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.

                      Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.

                      Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.

                      Voici mon extrait de baptême[27] :

                      « Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.

                      « François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »

                      On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].

                      La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.

                      En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.

                      Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.

                      Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.

                      Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.

                      Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.

                      Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.

                      Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.

                      De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.

                      Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.

                      Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.

                      Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.

                      Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :

                      C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
                      Vous avez des défauts que je ne puis celer.

                      Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.

                      Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.

                      Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.

                      Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.

                      Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.

                      Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :

                      Un épervier aimait une fauvette
                      Et, ce dit-on, il en était aimé,

                      ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :

                      Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
                      Ture lure.

                      Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !

                      Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.

                      Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.

                      Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?

                      Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.

                      Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.

                      Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].

                      La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.

                      Tu proverai si come sà di sale
                      Lo pane altrui, e com’ è duro calle
                      Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
                      E quel che più ti graverà le spalle,
                      Sarà la compagnia malvagia e scempia,
                      Con la qual tu cadrai in questa valle ;
                      Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
                      Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                      Di sua bestialitate il suo processo
                      Farà la pruova : si ch’a te fia bello
                      Averti fatta parte, per te stesso[58].

                      « Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                      De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »

                      Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.

                      J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.

                      On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.

                      Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.

                      De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.

                      Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.

                      Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.

                      Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.

                      Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.

                      À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.

                      Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.

                      En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.

                      Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.

                      Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.

                      Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.

                      L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.

                      Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].

                      Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.

                      Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.

                      C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.

                      Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »

                      J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.

                      Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.

                      Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.

                      Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.

                      J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.

                      Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.

                      On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »

                      Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.

                      Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.

                      Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »

                      La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :

                      Je mets ma confiance,
                      Vierge, en votre secours ;
                      Servez-moi de défense,
                      Prenez soin de mes jours ;
                      Et quand ma dernière heure
                      Viendra finir mon sort,
                      Obtenez que je meure
                      De la plus sainte mort.

                      J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.

                      Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.

                      J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.

                      Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].

                      Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.

                      Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.

                      Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.

                      Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].

                      Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].

                      Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.

                      Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.

                      Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.

                      Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.

                      Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.

                      Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?

                      Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.

                      Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.

                      La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].

                      Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].

                      Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.

                      On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].

                      Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.

                      Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?

                      Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.

                      Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.

                      Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :

                      « Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »

                      Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.

                      Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.

                      Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.

                      Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?

                      Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.

                      Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.

                      À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.

                      Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.

                      Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.

                      Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.

                      En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.

                      Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.

                      En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.

                      Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].

                      Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.

                      Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.

                      Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.

                      Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.

                      La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].

                      Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.

                      M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.

                      Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.

                      Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.

                      Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.

                      Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.

                      Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.

                      Voici mon extrait de baptême[27] :

                      « Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.

                      « François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »

                      On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].

                      La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.

                      En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.

                      Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.

                      Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.

                      Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.

                      Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.

                      Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.

                      Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.

                      De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.

                      Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.

                      Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.

                      Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.

                      Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :

                      C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
                      Vous avez des défauts que je ne puis celer.

                      Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.

                      Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.

                      Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.

                      Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.

                      Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.

                      Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :

                      Un épervier aimait une fauvette
                      Et, ce dit-on, il en était aimé,

                      ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :

                      Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
                      Ture lure.

                      Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !

                      Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.

                      Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.

                      Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?

                      Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.

                      Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.

                      Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].

                      La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.

                      Tu proverai si come sà di sale
                      Lo pane altrui, e com’ è duro calle
                      Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
                      E quel che più ti graverà le spalle,
                      Sarà la compagnia malvagia e scempia,
                      Con la qual tu cadrai in questa valle ;
                      Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
                      Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                      Di sua bestialitate il suo processo
                      Farà la pruova : si ch’a te fia bello
                      Averti fatta parte, per te stesso[58].

                      « Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
                      De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »

                      Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.

                      J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.

                      On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.

                      Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.

                      De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.

                      Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.

                      Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.

                      Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.

                      Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.

                      À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.

                      Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.

                      En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.

                      Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.

                      Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.

                      Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.

                      L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.

                      Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].

                      Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.

                      Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.

                      C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.

                      Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »

                      J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.

                      Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.

                      Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.

                      Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.

                      J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.

                      Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.

                      On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »

                      Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.

                      Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.

                      Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »

                      La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :

                      Je mets ma confiance,
                      Vierge, en votre secours ;
                      Servez-moi de défense,
                      Prenez soin de mes jours ;
                      Et quand ma dernière heure
                      Viendra finir mon sort,
                      Obtenez que je meure
                      De la plus sainte mort.

                      J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.

                      Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.

                      J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.

                      Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].

                      Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.

                      Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.

                      Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.

                      Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].

                      Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].

                      Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.

                      Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.

                      Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.

    • #55154 Répondre
      Ourson
      Invité

      Attention je vais être raciste
      ——
      Les américains ne ressemblent pas à grand chose, en général.
      On ne ressemble pas à grand chose en France non plus, mais je pense sincèrement que le niveau moyen de sex-appeal chez les américains est bien plus faible que le nôtre.
      Pourtant, ce n’est pas ce que leur cinéma tend à nous faire penser. Quand tu regardes à la télé à 11h un documentaire à la con sur des texans qui veulent rénover leur baraque, et que tu repasses à 21h11 pour le film du soir, t’observes une différence nette. Tu vois tout de suite l’arnaque
      ——
      En termes d’esthétique, est-ce qu’il y a selon vous un intérêt artistique à « gommer » au grand l’écran l’absence globale de charisme des gens qu’on veut représenter ? Ou est-ce que le seul intérêt est commercial ?
      Le plus frappant, c’est les flics : je crois ne jamais avoir vu un seul flic baisable dans les documentaires policiers US. Ils sont tous placés plutôt à droite sur le spectre de l’obésité, et ont pour la plupart l’air d’être en plein burnout professionnel et affectif.
      Au cinéma, les flics obèses sont rarement au premier rang, et ceux qui sont au premier rang ressemblent à des… Acteurs, qui voient leurs coachs sportifs tous les matins.
      De manière générale, les gros dans le cinéma américain sont l’exception, des ressorts comique, des soutiens, alors qu’il semblerait qu’ils soient majoritaires en réalité.
      Et les quelques gros représentés sont d’ailleurs de « beaux » gros bien symétriques, bien lisses.
      ——
      Est-ce que les personnages du cinéma américain ne gagneraient pas à être un peu plus gras et moches ? Pour des raisons esthétiques et non morales

      • #55155 Répondre
        Ourson
        Invité

        Je remarque aussi que quand un acteur un peu BG fait un effort pour devenir plus ou moins moche, on le salue pour sa performance et on lui file un oscar, alors qu’il suffirait de prendre un moche authentique.
        « Euuh gngn j’ai du prendre trente kilos et les maquilleurs ont fait un taf énorme pour que je puisse ressembler au quidam moyen, tellement je suis BG à la base »
        Coucou Joaquin Phenix, coucou Collin Farell, coucou Tom Cruise, coucou Charlize Theron, etc…

      • #55156 Répondre
        Ourson
        Invité

        Dans la vraie vie, Batman serait plus proche d’un Steven Seagal que d’un Robert Pattinson
        SpiderMan/Peter Parker aurait la dégaine d’un lycéen mal dans sa peau prêt à tirer sur ses camarades de classe
        Le Parrain – François en a déjà parlé – devrait ressembler à un tenancier d’épicerie de nuit
        Et j’ai l’impression que le « problème » est le même pour les films d’auteur américains.

    • #55471 Répondre
      deleatur
      Invité

      UP

    • #55512 Répondre
      deleatur
      Invité

      upinou

    • #55514 Répondre
      deleatur
      Invité

      upinou

    • #67276 Répondre
      cornemuse
      Invité

      je test d’essayer de reprendre un thread au bot pour voir

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