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AuteurMessages
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Nox
InvitéNouvelle page pour les cinéphiles qui souhaiteraient subir moins de lags.
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Charles
InvitéQui a vu le Lanthimos?
(Je reprends la question de Louise Michel pour inaugurer cette nouvelle page)-
françois bégaudeau
InvitéA voir
Retour à la veine grecque
Même si pas sans reproche. -
Billy
InvitéVu. T’en penses quoi ?
Avec la facture réaliste et des plans fixes larges, parfois en légère contre-plongée, on retrouve notre Lanthimos. (Contre-plongée : on voit souvent les plafonds dans ses plans, les personnage y sont enfermés, comme dans le sauna de la dernière histoire). Je préfère cette esthétique à celle de « Poor things ». Comme c’est réaliste, les éléments bizarres qui s’immiscent dasn « Kind of kindness » me font plus réagir, plus rire : le mec qui s’acharne à repasser sur le rond-point dans la première histoire, la vidéo-souvenir de la femme disparue en mer, les chiens qui font tous les trucs d’humains, leur bizarrerie a un effet comique et malaisant. Comme les plans du diner entre amis où on sait pas si le mari se souvient ou recrée ses souvenirs.
Par contre le dispositif-même du film (un film composé de 3 films) m’a pas plu, ça dilue la spécificité des 3 films. Le dernier film est moins bien car il illustre trop ce que fait Lanthimos. Dans le premier film c’est un chef d’entreprise paternaliste à l’ancienne, dans le 2ème film c’est un couple qui se retrouve, dans le 3ème c’est une secte. Toutes ces histoires mettent en scène des relations de soumission, d’embrigadement, d’emprise. La secte est peut-être l’image trop évidente.
J’aurais préféré un seul film où t’as le temps de t’habituer aux logiques de soumission des personnages, le temps de les intégrer, de les comprendre voire de les accepter ? (comme dans Canine ou La mise à mort du cerf sacré)
La bizarrerie de la femme qui revient de l’ile en étant pas exactement elle-même, avec la taille de ses pieds, le coup du chocolat… et on sait pas si ces détails sont si notables ou si le mari devient fou. Cette histoire et celle de l’employé modèle, chacune m’aurait fait un film entier.-
Billy
InvitéCes 3 films dissonnent de la même façon. Les mettre côte à côte ça les dilue, ça atténue leur dissonances, leur fait perdre du contraste.
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françois bégaudeau
InvitéD’accord avec tout
Une histoire de trop, clairement.
La seule question que je me pose c’est : est ce que la même histoire placée en premier ne m’aurait pas autant plu que m’a plu la première?
Cette partie 3 est sans doute objectivement moins inventive, moins drole, plus tautologique comme tu le dis, mais son grand défaut c’est d’arriver à un moment où on n’a plus de jus. Lanthimos en fait toujours un peu trop (je ne vois que Alps où il ait trouvé la bonne mesure). Je pense qu’on pourrait par exemple s’épargner une ou deux mutilations, auto-torture, cuisson de pouce (même si je me suis dit qu’un pouce grillé ça se tente)-
Billy
InvitéÇa a l’air bien croquant.
Mais oui il en fait trop : je garderais la scène du pouce qui fait scène et j’enlèverais le saut dans la piscine qui ne fait pas scène. Avec Lanthimos on est toujours sûr de ce qui va se passer : ces films sont tragiques, c’est aussi leur grande beauté. Alors il y a l’annonce du rêve de mort dans la piscine et la nécessité de la mort d’une des jumelles, mais ces informations données au spectateur ne crée pas de suspense dans la scène. C’est l’inverse d’Hitchcock sur ce coup-là. Hitchcock donne des infos au spectateur pour créer du suspense (son exemple c’est : montrer au spectateur que la bombe est cachée sous la table alors que les persos qui discutent autour l’ignorent. Comme ça le spectateur est tendu et veut crier aux personnages Attention !). Lanthimos donnent des infos sur ce qui va arriver, mais tout est inéluctable, plus fort que les personnages, et tragique. -
gebege
InvitéVu hier soir. Me suis fait la même réflexion sur mon manque d’énergie en fin de film. Je pense que c’est en partie dû au travail qu’il nous demande : comme chaque micro-univers est régi par des règles à déchiffrer, on est constamment à l’affut d’indices qui nous permettent d’y voir clair, et le passage d’une histoire à l’autre se fait au prix d’un redémarrage. Le faire une fois, ça va. Le faire une seconde fois au bout d’une heure et demi, c’est dur. A cela s’ajoute une musique fatigante : des notes très fortes aigues, silence, des notes très fortes graves, silence, des coeurs. Cognitivement, c’est dur à tenir.
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I.G.Y
InvitéUn élément me semble-t-il pas encore abordé : il y a un point sur lequel Lanthimos cède un peu à la facilité et qui a fini par me sauter aux yeux (sur ses deux derniers films). Il y a une certaine gratuité dans la disposition des corps de femmes nues (ou presque). Je veux dire, non que je sois dérangé le moins du monde de contempler ces superbes-pauvres créatures, ça va sans dire, mais j’y vois trop peu de justification.
.
On pourrait dire de ces plans qu’ils sont sans érotisme — on y montre de purs corps, parfois même inanimés, des plans-morgue en somme — mais ça n’est pas tout à fait vrai (par exemple, deux scènes avec Margaret Qualley dans le 3è sous-film : un déshabillage sexy en noir et blanc gratuit en bord de piscine + le maillot de bain de dos en plan coupé en haut des hanches assez insistant). Cela dit, l’effet produit est troublant puisque (pour ma part) je n’ai pas ressenti grand chose à la vue de ces physiques exceptionnels — ce trouble rattrape-t-il cette « facilité » ? Pas totalement sûr -
I.G.Y
Invité@gebege sur la musique, je comprends mais je l’ai trouvée pas mal, même si elle finit un peu par lasser (comme le film lui-même, elle s’essouffle). Dans le même genre de dissonance, j’ai trouvé celle de L’Anglais de Soderbergh un peu plus réussie !
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Demi Habile
InvitéTensorial method and renormalization
in
Group Field Theories
Doctoral thesis in physics, presented by
Sylvain Carrozza
Defended on September 19th, 2013, in front of the jury
Pr. Renaud Parentani Jury president
Pr. Bianca Dittrich Referee
Dr. Razvan Gurau Referee
Pr. Carlo Rovelli Jury member
Pr. Daniele Oriti Supervisor
Pr. Vincent Rivasseau SupervisorAbstract:
In this thesis, we study the structure of Group Field Theories (GFTs) from the point of view of renormalization theory. Such quantum field theories are found in approaches to quantum gravity related to Loop
Quantum Gravity (LQG) on the one hand, and to matrix models and tensor models on the other hand. They
model quantum space-time, in the sense that their Feynman amplitudes label triangulations, which can be
understood as transition amplitudes between LQG spin network states. The question of renormalizability is
crucial if one wants to establish interesting GFTs as well-defined (perturbative) quantum field theories, and
in a second step connect them to known infrared gravitational physics. Relying on recently developed tensorial tools, this thesis explores the GFT formalism in two complementary directions. First, new results on the
large cut-off expansion of the colored Boulatov-Ooguri models allow to explore further a non-perturbative
regime in which infinitely many degrees of freedom contribute. The second set of results provide a new
rigorous framework for the renormalization of so-called Tensorial GFTs (TGFTs) with gauge invariance
condition. In particular, a non-trivial 3d TGFT with gauge group SU(2) is proven just-renormalizable at
the perturbative level, hence opening the way to applications of the formalism to (3d Euclidean) quantum
gravity.
Key-words: quantum gravity, loop quantum gravity, spin foam, group field theory, tensor models, renormalization, lattice gauge theory.
Résumé :
Cette thèse présente une étude détaillée de la structure de théories appelées GFT (« Group Field Theory »
en anglais), à travers le prisme de la renormalisation. Ce sont des théories des champs issues de divers
travaux en gravité quantique, parmi lesquels la gravité quantique à boucles et les modèles de matrices ou
de tenseurs. Elles sont interprétées comme des modèles d’espaces-temps quantiques, dans le sens où elles
génèrent des amplitudes de Feynman indexées par des triangulations, qui interpolent les états spatiaux de
la gravité quantique à boucles. Afin d’établir ces modèles comme des théories des champs rigoureusement
définies, puis de comprendre leurs conséquences dans l’infrarouge, il est primordial de comprendre leur
renormalisation. C’est à cette tâche que cette thèse s’attèle, grâce à des méthodes tensorielles développées
récemment, et dans deux directions complémentaires. Premièrement, de nouveaux résultats sur l’expansion
asymptotique (en le cut-off) des modèles colorés de Boulatov-Ooguri sont démontrés, donnant accès à un
régime non-perturbatif dans lequel une infinité de degrés de liberté contribue. Secondement, un formalisme
général pour la renormalisation des GFTs dites tensorielles (TGFTs) et avec invariance de jauge est mis au
point. Parmi ces théories, une TGFT en trois dimensions et basée sur le groupe de jauge SU(2) se révèle
être juste renormalisable, ce qui ouvre la voie à l’application de ce formalisme à la gravité quantique.
Mots-clés: gravité quantique, gravité quantique à boucles, mousse de spin, group field theory, modèles
tensoriels, renormalisation, théorie de jauge sur réseau.
Thèse préparée au sein de l’Ecole Doctorale de Physique de la Région Parisienne (ED 107), dans le
Laboratoire de Physique Théorique d’Orsay (UMR 8627), Bât. 210, Université Paris-Sud 11, 91405 Orsay
Cedex; et en cotutelle avec le Max Planck Institute for Gravitational Physics (Albert Einstein Institute),
Am Mühlenberg 1, 14476 Golm, Allemagne, dans le cadre de l’International Max Planck Research School
(IMPRS).
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Acknowledgments
First of all, I would like to thank my two supervisors, Daniele Oriti and Vincent Rivasseau.
Obviously, the results exposed in this thesis could not be achieved without their constant
implication, guidance and help. They introduced me to numerous physical concepts and
mathematical tools, with pedagogy and patience. Remarkably, their teachings and advices
were always complementary to each other, something I attribute to their open-mindedness
and which I greatly benefited from. I particularly appreciated the trusting relationship we
had from the beginning. It was thrilling, and to me the right balance between supervision
and freedom.
I feel honoured by the presence of Bianca Dittrich, Razvan Gurau, Renaud Parentani and
Carlo Rovelli in the jury, who kindly accepted to examine my work. Many thanks to Bianca
and Razvan especially, for their careful reading of this manuscript and their comments.
I would like to thank the people I met at the AEI and at the LPT, who contributed to
making these three years very enjoyable. The Berlin quantum gravity group being almost
uncountable, I will only mention the people I had the chance to directly collaborate with:
Aristide Baratin, Francesco Caravelli, James Ryan, Matti Raasakka and Matteo Smerlak.
It is quite difficult to keep track of all the events which, one way or another, conspired
to pushing me into physics and writing this thesis. It is easier to remember and thank the
people who triggered these long forgotten events.
First and foremost, my parents, who raised me with dedication and love, turning the
ignorant toddler I once was into a curious young adult. Most of what I am today takes its
roots at home, and has been profoundly influenced by my younger siblings: Manon, Julia,
Pauline and Thomas. My family at large, going under the name of Carrozza, Dislaire, Fontès,
Mécréant, Minden, Ravoux, or Ticchi, has always been very present and supportive, which
I want to acknowledge here.
The good old chaps, Sylvain Aubry, Vincent Bonnin and Florian Gaudin-Delrieu, deeply
influenced my high school years, and hence the way I think today. Meeting them in different
corners of Europe during the three years of this PhD was very precious and refreshing.
My friends from the ENS times played a major role in the recent years, both at the
scientific and human levels. In this respect I would especially like to thank Antonin Coutant,
Marc Geiller, and Baptiste Darbois-Texier: Antonin and Marc, for endless discussions about
theoretical physics and quantum gravity, which undoubtedly shaped my thinking over the
years; Baptiste for his truly unbelievable stories about real-world physics experiments; and
the three of them for their generosity and friendship, in Paris, Berlin or elsewhere.
Finally, I measure how lucky I am to have Tamara by my sides, who always supported
me with unconditional love. I found the necessary happiness and energy to achieve this PhD
thesis in the dreamed life we had together in Berlin.
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Wir sollen heiter Raum um Raum durchschreiten,
An keinem wie an einer Heimat hängen,
Der Weltgeist will nicht fesseln uns und engen,
Er will uns Stuf ’ um Stufe heben, weiten.
Hermann Hesse, Stufen, in Das Glasperlenspiel, 1943.
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Contents
1 Motivations and scope of the present work 1
1.1 Why a quantum theory of gravity cannot be dispensed with . . . . . . . . . 1
1.2 Quantum gravity and quantization . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
1.3 On scales and renormalization with or without background . . . . . . . . . . 7
1.4 Purpose and plan of the thesis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10
2 Two paths to Group Field Theories 13
2.1 Group Field Theories and quantum General Relativity . . . . . . . . . . . . 13
2.1.1 Loop Quantum Gravity . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
2.1.2 Spin Foams . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
2.1.3 Summing over Spin Foams . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
2.1.4 Towards well-defined quantum field theories of Spin Networks . . . . 25
2.2 Group Field Theories and random discrete geometries . . . . . . . . . . . . . 29
2.2.1 Matrix models and random surfaces . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29
2.2.2 Higher dimensional generalizations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34
2.2.3 Bringing discrete geometry in . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35
2.3 A research direction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38
3 Colors and tensor invariance 41
3.1 Colored Group Field Theories . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42
3.1.1 Combinatorial and topological motivations . . . . . . . . . . . . . . . 42
3.1.2 Motivation from discrete diffeomorphisms . . . . . . . . . . . . . . . 44
3.2 Colored tensor models . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
3.2.1 Models and amplitudes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
3.2.2 Degree and existence of the large N expansion . . . . . . . . . . . . . 46
3.2.3 The world of melons . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47
3.3 Tensor invariance . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49
3.3.1 From colored simplices to tensor invariant interactions . . . . . . . . 49
3.3.2 Generalization to GFTs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50
4 Large N expansion in topological Group Field Theories 51
4.1 Colored Boulatov model . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
4.1.1 Vertex variables . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
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viii CONTENTS
4.1.2 Regularization and general scaling bounds . . . . . . . . . . . . . . . 63
4.1.3 Topological singularities . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67
4.1.4 Domination of melons . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71
4.2 Colored Ooguri model . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
4.2.1 Edge variables . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76
4.2.2 Regularization and general scaling bounds . . . . . . . . . . . . . . . 84
4.2.3 Topological singularities . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88
4.2.4 Domination of melons . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 92
5 Renormalization of Tensorial Group Field Theories: generalities 97
5.1 Preliminaries: renormalization of local field theories . . . . . . . . . . . . . . 97
5.1.1 Locality, scales and divergences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97
5.1.2 Perturbative renormalization through a multiscale decomposition . . 99
5.2 Locality and propagation in GFT . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
5.2.1 Simplicial and tensorial interactions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 104
5.2.2 Constraints and propagation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 105
5.3 A class of models with closure constraint . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107
5.3.1 Definition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107
5.3.2 Graph-theoretic and combinatorial tools . . . . . . . . . . . . . . . . 110
5.4 Multiscale expansion and power-counting . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116
5.4.1 Multiscale decomposition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116
5.4.2 Propagator bounds . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
5.4.3 Abelian power-counting . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 118
5.5 Classification of just-renormalizable models . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121
5.5.1 Analysis of the Abelian divergence degree . . . . . . . . . . . . . . . 121
5.5.2 Just-renormalizable models . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 126
5.5.3 Properties of melonic subgraphs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 127
6 Super-renormalizable U(1) models in four dimensions 135
6.1 Divergent subgraphs and Wick ordering . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135
6.1.1 A bound on the divergence degree . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 136
6.1.2 Classification of divergences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137
6.1.3 Localization operators . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
6.1.4 Melordering . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 140
6.1.5 Vacuum submelonic counter-terms . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 143
6.2 Finiteness of the renormalized series . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 144
6.2.1 Classification of forests . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 144
6.2.2 Power-counting of renormalized amplitudes . . . . . . . . . . . . . . . 146
6.2.3 Sum over scale attributions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 148
6.3 Example: Wick-ordering of a ϕ
6
interaction . . . . . . . . . . . . . . . . . . 149
CONTENTS ix
7 Just-renormalizable SU(2) model in three dimensions 153
7.1 The model and its divergences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153
7.1.1 Regularization and counter-terms . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153
7.1.2 List of divergent subgraphs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 156
7.2 Non-Abelian multiscale expansion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158
7.2.1 Power-counting theorem . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158
7.2.2 Contraction of high melonic subgraphs . . . . . . . . . . . . . . . . . 161
7.3 Perturbative renormalizability . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 167
7.3.1 Effective and renormalized expansions . . . . . . . . . . . . . . . . . 169
7.3.2 Classification of forests . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 174
7.3.3 Convergent power-counting for renormalized amplitudes . . . . . . . . 178
7.3.4 Sum over scale attributions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 179
7.4 Renormalization group flow . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 181
7.4.1 Approximation scheme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 182
7.4.2 Truncated equations for the counter-terms . . . . . . . . . . . . . . . 184
7.4.3 Physical coupling constants: towards asymptotic freedom . . . . . . . 188
7.4.4 Mass and consistency of the assumptions . . . . . . . . . . . . . . . . 190
8 Conclusions and perspectives 193
8.1 The 1/N expansion in colored GFTs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 193
8.1.1 Achievements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 193
8.1.2 Discussion and outlook . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 194
8.2 Renormalization of TGFTs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 196
8.2.1 Achievements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 196
8.2.2 Discussion and outlook . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 197
A Technical appendix 201
A.1 Heat Kernel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 201
A.2 Proof of heat kernel bounds . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 202
Bibliography 217
x CONTENTS
Chapter 1
Motivations and scope of the present
work
Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ. Toute la Gaule est
occupée par les Romains… Toute? Non! Un village peuplé
d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur.
Et la vie n’est pas facile pour les garnisons de légionnaires romains des camps retranchés de Babaorum, Aquarium, Laudanum
et Petibonum. . .
René Goscinny and Albert Uderzo, Astérix le Gaulois
1.1 Why a quantum theory of gravity cannot be dispensed with
A consistent quantum theory of gravity is mainly called for by a conceptual clash between the
two major achievements of physicists of the XXth century. On the one hand, the realization
by Einstein that classical space-time is a dynamical entity correctly described by General
Relativity (GR), and on the other the advent of Quantum Mechanics (QM). The equivalence
principle, upon which GR is built, leads to the interpretation of gravitational phenomena
as pure geometric effects: the trajectories of test particles are geodesics in a curved fourdimensional manifold, space-time, whose geometric properties are encoded in a Lorentzian
metric tensor, which is nothing but the gravitational field [1]. Importantly, the identification
of the gravitational force to the metric properties of space-time entails the dynamical nature
of the latter. Indeed, gravity being sourced by masses and energy, space-time cannot remain
as a fixed arena into which physical processes happen, as was the case since Newton. With
Einstein, space-time becomes a physical system per se, whose precise structure is the result of
a subtle interaction with the other physical systems it contains. At the conceptual level, this
is arguably the main message of GR, and the precise interplay between the curved geometry
of space-time and matter fields is encoded into Einstein’s equations [2]. The second aspect
of the physics revolution which took place in the early XXth century revealed a wealth
of new phenomena in the microscopic world, and the dissolution of most of the classical
1
2 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
Newtonian picture at such scales: the disappearance of the notion of trajectory, unpredictable
outcomes of experiments, statistical predictions highly dependent on the experimental setup
[3]… At the mathematical level, QM brings along an entirely new arsenal of technical tools:
physical states are turned into vectors living in a Hilbert space, which replaces the phase
space of classical physics, and observables become Hermitian operators acting on physical
states. However, the conception of space-time on which QM relies remains deeply rooted in
Newtonian physics: the Schrödinger equation is a partial differential equation with respect
to fixed and physical space-time coordinates. For this reason, Special Relativity could be
proven compatible with these new rules of the game, thanks to the Quantum Field Theory
(QFT) formalism. The main difficulties in going from non-relativistic to relativistic quantum
theory boiled down to the incorporation of the Lorentz symmetry, which also acts on timelike directions. Achieving the same reconciliation with the lessons of GR is (and has been
proven to be) extraordinarily more difficult. The reason is that as soon as one contemplates
the idea of making the geometry of space-time both dynamical and quantum, one looses
in one stroke the fixed arena onto which the quantum foundations sit, and the Newtonian
determinism which allows to unambiguously link space-time dynamics to its content. The
randomness introduced by quantum measurements seems incompatible with the definition of
a single global state for space-time and matter (e.g. a solution of a set of partial differential
equations). And without a non-dynamical background, there is no unambiguous ’here’ where
quantum ensembles can be prepared, nor a ’there’ where measurements can be performed
and their statistical properties checked. In a word, by requiring background independence to
conform to Einstein’s ideas about gravity, one also suppresses the only remaining Newtonian
shelter where quantum probabilities can safely be interpreted. This is probably the most
puzzling aspect of modern physics, and calls for a resolution.
But, one could ask, do we necessarily need to make gravity quantum? Cannot we live
with the fact that matter is described by quantum fields propagating on a dynamical but
classical geometry? A short answer would be to reject the dichotomous understanding of
the world that would result from such a combination of a priori contradictory ideas. On
the other hand, one cannot deny that space-time is a very peculiar physical system, which
one might argue, could very well keep a singular status as the only fundamentally classical
entity. However, very nice and general arguments, put forward by Unruh in [4], make this
position untenable (at least literally). Let us recapitulate the main ideas of this article here.
In order to have the Einstein equations
Gµν = 8πGTµν (1.1)
as a classical limit of the matter sector, one possibility would be to interpret the righthand side as a quantum average hTˆ
µνi of some quantum operator representing the energymomentum tensor of matter fields. The problems with such a theory pointed out in [4] are
two-fold. First, quantum measurements would introduce discontinuities in the expectation
value of Tˆ
µν, and in turn spoil its conservation. Second, and as illustrated with a gravitational
version of Schrödinger’s cat gedanken experiment, such a coupling of gravity to a statistical
average of matter states would introduce slow variations of the gravitational field caused
1.1 Why a quantum theory of gravity cannot be dispensed with 3
by yet unobserved and undetermined matter states. Another idea explored by Unruh to
make sense of (1.1) in such a way that the left-hand side is classical, and the right-hand side
quantum, is through an eigenvalue equation of the type
8πGTˆ
µν|ψi = Gµν|ψi. (1.2)
The main issue here is that the definition of the operator Tˆ
µν would have to depend nonlinearly on the classical metric, and hence on the ’eigenvalue’ Gµν. From the point of view
of quantum theory, this of course does not make any sense.
Now that some conceptual motivations for the search for a quantum description of the
gravitational field have been recalled (and which are also the author’s personal main motivations to work in this field), one should make a bit more precise what one means by ’a
quantum theory of gravitation’ or ’quantum gravity’. We will adopt the kind of ambitious
though minimalistic position promoted in Loop Quantum Gravity (LQG) [5–7]. Minimalistic because the question of the unification of all forces at high energies is recognized as not
necessarily connected to quantum gravity, and therefore left unaddressed. But ambitious in
the sense that one is not looking for a theory of quantum perturbations of the gravitational
degrees of freedom around some background solution of GR, since this would be of little
help as far as the conceptual issues aforementioned are concerned. Indeed, and as is for
instance very well explained in [8,9], from the point of view of GR, there is no canonical way
of splitting the metric of space-time into a background (for instance a Minkowski metric,
but not necessarily so) plus fluctuations. Therefore giving a proper quantum description
of the latter fluctuations, that is finding a renormalizable theory of gravitons on a given
background, cannot fulfill the ultimate goal of reconciling GR with QM. On top of that, one
would need to show that the specification of the background is a kind of gauge choice, which
does not affect physical predictions. Therefore, one would like to insist on the fact that even
if such a theory was renormalizable, the challenge of making Einstein’s gravity fully quantum
and dynamical would remain almost untouched. This already suggests that introducing the
background in the first place is unnecessary. Since it turns out that the quantum theory of
perturbative quantum GR around a Minkowski background is not renormalizable [10], we
can even go one step further: the presence of a background might not only be unnecessary
but also problematic. The present thesis is in such a line of thought, which aims at taking the background independence of GR seriously, and use it as a guiding thread towards
its quantum version [11]. In this perspective, we would call ’quantum theory of gravity’ a
quantum theory without any space-time background, which would reduce to GR in some
(classical) limit.
A second set of ideas which are often invoked to justify the need for a theory of quantum
gravity concerns the presence of singularities in GR, and is therefore a bit more linked to
phenomenology, be it through cosmology close to the Big Bang or the question of the fate
of black holes at the end of Hawking’s evaporation. It is indeed tempting to draw a parallel
between the question of classical singularities in GR and some of the greatest successes of
the quantum formalism, such as for example the explanation of the stability of atoms or the
4 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
resolution of the UV divergence in the theory of black-body radiation. We do not want to
elaborate on these questions, but only point out that even if very suggestive and fascinating
proposals exist [12–14], there is as far as we know no definitive argument claiming that the
cumbersome genericity of singularities in GR has to be resolved in quantum gravity. This
is for us a secondary motivation to venture into such a quest, though a very important one.
While a quantum theory of gravity must by definition make QM and GR compatible, it only
might explain the nature of singularities in GR. Still, it would be of paramount relevance
if this second point were indeed realized, since it would open the door to a handful of new
phenomena and possible experimental signatures to look for.
Another set of ideas we consider important but we do not plan to address further in
this thesis are related to the non-renormalizability of perturbative quantum gravity. As a
quantum field theory on Minkowski space-time, the quantum theory of gravitons based on
GR can only be considered as an effective field theory [15, 16], which breaks down at the
Planck scale. Such a picture is therefore necessarily incomplete as a fundamental theory, as it
was to be expected, but does not provide any clear clue about how it should be completed.
At this point, two attitudes can be adopted. Either assume that one should first look
for a renormalizable perturbative theory of quantum gravity, from which the background
independent aspects will be addressed in a second stage; or, focus straight away on the
background independent features which are so central to the very question of quantum
gravity. Since we do not want to assume any a priori connection between the UV completion
of perturbative quantum general relativity and full-fledged quantum gravity, as is for instance
investigated in the asymptotic safety program [17, 18], the results of this thesis will be
presented in a mindset in line with the second attitude. Of course, any successful fundamental
quantum theory of gravity will have to provide a deeper understanding of the two-loops
divergences of quantum GR, and certainly any program which would fail to do so could not
be considered complete [19].
The purpose of the last two points was to justify to some extent the technical character
of this PhD thesis, and its apparent disconnection with many of the modern fundamental
theories which are experimentally verified. While it is perfectly legitimate to look for a
reconciliation of QM and GR into the details of what we know about matter, space and
time, we want to advocate here a hopefully complementary strategy, which aims at finding a
general theoretical framework encompassing them both at a general and conceptual level. At
this stage, we would for example be highly satisfied with a consistent definition of quantum
geometry whose degrees of freedom and dynamics would reduce to that of vacuum GR in
some limit; even if such a theory did not resolve classical singularities, nor it would provide
us with a renormalizable theory of gravitons.
1.2 Quantum gravity and quantization 5
1.2 Quantum gravity and quantization
Now that we reinstated the necessity of finding a consistent quantum formulation of gravitational physics, we would like to make some comments about the different general strategies
which are at our disposal to achieve such a goal. In particular, would a quantization of
general relativity (or a modification thereof) provide the answer?
The most conservative strategy is the quantization program of classical GR pioneered by
Bryce DeWitt [20], either through Dirac’s general canonical quantization procedure [21, 22]
or with covariant methods [23]. Modern incarnations of these early ideas can be found in
canonical loop quantum gravity and its tentative covariant formulation through spin foam
models [6, 7, 9]. While the Ashtekar formulation of GR [24, 25] allowed dramatic progress
with respect to DeWitt’s formal definitions, based on the usual metric formulation of Einstein’s theory, very challenging questions remain open as regards the dynamical aspects of
the theory. In particular, many ambiguities appear in the definition of the so-called scalar
constraint of canonical LQG, and therefore in the implementation of four-dimensional diffeomorphism invariance, which is arguably the core purpose of quantum gravity. There are
therefore two key aspects of the canonical quantization program that we would like to keep
in mind: first, the formulation of classical GR being used as a starting point (in metric
or Ashtekar variables), or equivalently the choice of fundamental degrees of freedom (the
metric tensor or a tetrad field), has a great influence on the quantization; and second, the
subtleties associated to space-time diffeomorphism invariance have so far plagued such attempts with numerous ambiguities, which prevent the quantization procedure from being
completed. The first point speaks in favor of loop variables in quantum gravity, while the
second might indicate an intrinsic limitation of the canonical approach.
A second, less conservative but more risky, type of quantization program consists in
discarding GR as a classical starting point, and instead postulating radically new degrees of
freedom. This is for example the case in string theory, where a classical theory of strings
moving in some background space-time is the starting point of the quantization procedure.
Such an approach is to some extent supported by the non-renormalizability of perturbative
quantum GR, interpreted as a signal of the presence of new degrees of freedom at the Planck
scale. Similar interpretations in similar situations already proved successful in the past, for
instance with the four-fermion theory of Fermi, whose non-renormalizability was cured by
the introduction of new gauge bosons, and gave rise to the renormalizable Weinberg-Salam
theory. In the case of gravity, and because of the unease with the perturbative strategy
mentioned before, we do not wish to give too much credit to such arguments. However, it is
necessary to keep in mind that the degrees of freedom we have access to in the low-energy
classical theory (GR) are not necessarily the ones to be quantized.
Finally, a third idea which is gaining increasing support in the recent years is to question
the very idea of quantizing gravity, at least stricto sensu. Rather, one should more generally
look for a quantum theory, with possibly non-metric degrees of freedom, from which classical
6 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
geometry and its dynamics would emerge. Such a scenario has been hinted at from within
GR itself, through the thermal properties of black holes and space-time in general. For
instance in [26], Jacobson suggested to interpret the Einstein equations as equations of
states at thermal equilibrium. In this picture, space-time dynamics would only emerge
in the thermodynamic limit of a more fundamental theory, with degrees of freedom yet
to be discovered. This is even more radical that what is proposed in string theory, but
also consistent with background independence in principle: there is no need to assume
the existence of a (continuous) background space-time in this picture, and contrarily so,
the finiteness of black hole entropy can be interpreted as suggestive of the existence of an
underlying discrete structure. Such ideas have close links with condensed matter theory,
which explains for example macroscopic properties of solids from the statistical properties
of their quantum microscopic building blocks, and in particular with the theory of quantum
fluids and Bose-Einstein condensates [27, 28]. Of course, the two outstanding issues are
that no experiments to directly probe the Planck scale are available in the near future, and
emergence has to be implemented in a fully background independent manner.
After this detour, one can come back to the main motivations of this thesis, loop quantum
gravity and spin foams, and remark that even there, the notion of emergence seems to have a
role to play. Indeed, the key prediction of canonical loop quantum gravity is undoubtedly the
discreteness of areas and volumes at the kinematical level [29], and this already entails some
kind of emergence of continuum space-time. In this picture, continuous space-time cannot
be defined all the way down to the Planck scale, where the discrete nature of the spectra of
geometric operators starts to be relevant. This presents a remarkable qualitative agreement
with Jacobson’s proposal, and in particular all the thermal aspects of black holes explored
in LQG derive from this fundamental result [30]. But there are other discrete features in
LQG and spin foams, possibly related to emergence, which need to be addressed. Even if
canonical LQG is a continuum theory, the Hilbert space it is based upon is constructed in
an inductive way, from states (the spin-network functionals) labeled by discrete quantities
(graphs with spin labels). We can say that each such state describes a continuous quantum
geometry with a finite number of degrees of freedom, and that the infinite number of possible
excitations associated to genuine continuous geometries is to be found in large superpositions
of these elementary states, in states associated to infinitely large graphs, or both. In practice,
only spin-network states on very small graphs can be investigated analytically, the limit
of infinitely large graphs being out of reach, and their superpositions even more so. This
indicates that in its current state, LQG can also be considered a theory of discrete geometries,
despite the fact that it is primarily a quantization of GR. From this point of view, continuous
classical space-time would only be recovered through a continuum limit. This is even more
supported by the covariant spin foam perspective, where the discrete aspects of spin networks
are enhanced rather than tamed. The discrete structure spin foam models are based upon,
2-complexes, acquire a double interpretation, as Feynman graphs labeling the transitions
between spin network states on the one hand, and as discretizations of space-time akin to
lattice gauge theory on the other hand. Contrary to the canonical picture, this second
interpretation cannot be avoided, at least in practice, since all the current spin foam models
1.3 On scales and renormalization with or without background 7
for four-dimensional gravity are constructed in a way to enforce a notion of (quantum)
discrete geometry in a cellular complex dual to the foam. Therefore, in our opinion, at this
stage of the development of the theory, it seems legitimate to view LQG and spin foam
models as quantum theories of discrete gravity. And if so, addressing the question of their
continuum limit is of primary importance.
Moreover, we tend to see a connection between: a) the ambiguities appearing in the
definition of the dynamics of canonical LQG, b) the fact that the relevance of a quantization
of GR can be questioned in a strong way, and c) the problem of the continuum in the
covariant version of loop quantum gravity. Altogether, these three points can be taken as a
motivation for a strategy where quantization and emergence both have to play their role. It
is indeed possible, and probably desirable, that some of the fine details of the dynamics of
spin networks are irrelevant to the large scale effects one would like to predict and study. In
the best case scenario, the different versions of the scalar constraint of LQG would fall in a
same universality class as far as the recovery of continuous space-time and its dynamics is
concerned. This would translate, in the covariant picture, as a set of spin foam models with
small variations in the way discrete geometry is encoded, but having a same continuum limit.
The crucial question to address in this perspective is that of the existence, and in a second
stage the universality of such a limit, in the sense of determining exactly which aspects (if
any) of the dynamics of spin networks are key to the emergence of space-time as we know
it. The fact that these same spin networks were initially thought of as quantum states of
continuous geometries should not prevent us from exploring other avenues, in which the
continuum only emerge in the presence of a very large number of discrete building blocks.
This PhD thesis has been prepared with the scenario just hinted at in mind, but we should
warn the reader that it is in no way conclusive in this respect. Moreover, we think and we
hope that the technical results and tools which are accounted for in this manuscript are
general enough to be useful to researchers in the field who do not share such point of views.
The reason is that, in order to study universality in quantum gravity, and ultimately find
the right balance between strict quantization procedures and emergence, one first needs to
develop a theory of renormalization in this background independent setting, which precisely
allows to consistently erase information and degrees of freedom. This thesis is a contribution
to this last point, in the Group Field Theory (GFT) formulation of spin foam models.
1.3 On scales and renormalization with or without background
The very idea of extending the theory of renormalization to quantum gravity may look odd
at first sight. The absence of any background seems indeed to preclude the existence of any
physical scale with respect to which the renormalization group flow should be defined. A
few remarks are therefore in order, about the different notions of scales which are available
in quantum field theories and general relativity, and the general assumption we will make
throughout this thesis in order to extend such notions to background independent theories.
8 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
Let us start with relativistic quantum field theories, which support the standard model of
particle physics, as well as perturbative quantum gravity around a Minkowski background.
The key ingredient entering the definition of these theories is the flat background metric,
which provides a notion of locality and global Poincaré invariance. The latter allows in
particular to classify all possible interactions once a field content (with its own set of internal symmetries) has been agreed on [31]. More interesting, this same Poincaré invariance,
combined with locality and the idea of renormalization [32–34], imposes further restrictions
on the number of independent couplings one should work with. When the theory is (perturbatively) non-renormalizable, it is consistent only if an infinite set of interactions is taken
into account, and therefore loses any predictive power (at least at some scale). When it
is on the contrary renormalizable, one can work with a finite set of interactions, though
arbitrarily large in the case of a super-renormalizable theory. For fundamental interactions,
the most interesting case is that of a just-renormalizable theory, such as QED or QCD, for
which a finite set of interactions is uniquely specified by the renormalizability criterion. In
all of these theories, what is meant by ’scale’ is of course an energy scale, in the sense of
special relativity. However, renormalization and quantum field theory are general enough to
accommodate various notions of scales, as for example non-relativistic energy, and apply to a
large variety of phenomena for which Poincaré invariance is completely irrelevant. A wealth
of examples of this kind can be found in condensed matter physics, and in the study of phase
transitions. The common feature of all these models is that they describe regimes in which
a huge number of (classical or quantum) degrees of freedom are present, and where their
contributions can be efficiently organized according to some order parameter, the ’scale’. As
we know well from thermodynamics and statistical mechanics, it is in this case desirable to
simplify the problem by assuming instead an infinite set of degrees of freedom, and adopt
a coarse-grained description in which degrees of freedom are collectively analyzed. Quantum field theory and renormalization are precisely a general set of techniques allowing to
efficiently organize such analyzes. Therefore, what makes renormalizable quantum field theories so useful in fundamental physics is not Poincaré invariance in itself, but the fact that
it implies the existence of an infinite reservoir of degrees of freedom in the deep UV.
We now turn to general relativity. The absence of Poincaré symmetry, or any analogous
notion of space-time global symmetries prevents the existence of a general notion of energy.
Except for special solutions of Einstein’s equations, there is no way to assign an unambiguous
notion of localized energy to the modes of the gravitational field1
. The two situations in which
special relativistic notions of energy-momentum do generalize are in the presence of a global
Killing symmetry, or for asymptotically flat space-times. In the first case, it is possible to
translate the fact that the energy-momentum tensor T
µν is divergence free into both local
and integral conservation equations for an energy-momentum vector P
µ ≡ T
µνKν, where Kν
1We can for instance quote Straumann [35]:
This has been disturbing to many people, but one simply has to get used to this fact. There is
no « energy-momentum tensor for the gravitational field ».
1.3 On scales and renormalization with or without background 9
is the Killing field. In the second case, only a partial generalization is available, in the form of
integral conservation equations for energy and momentum at spatial infinity. One therefore
already loses the possibility of localizing energy and momentum in this second situation,
since they are only defined for extended regions with boundaries in the approximately flat
asymptotic region. In any case, both generalizations rely on global properties of specific
solutions to Einstein’s equations which cannot be available in a background independent
formulation of quantum gravity. We therefore have to conclude that, since energy scales
associated to the gravitational field are at best solution-dependent, and in general not even
defined in GR, a renormalization group analysis of background independent quantum gravity
cannot be based on space-time related notions of scales.
This last point was to be expected on quite general grounds. From the point of view
of quantization à la Feynman for example, all the solutions to Einstein’s equations (and in
principle even more general ’off-shell’ geometries) are on the same footing, as they need to
be summed over in a path-integral (modulo boundary conditions). We cannot expect to
be able to organize such a path-integral according to scales defined internally to each of
these geometries. But even if one takes the emergent point of view seriously, GR suggests
that the order parameter with respect to which a renormalization group analysis should be
launched cannot depend on a space-time notion of energy. This point of view should be taken
more and more seriously as we move towards an increasingly background independent notion
of emergence, in the sense of looking for a unique mechanism which would be responsible
for the emergence of a large class of solutions of GR, if not all of them. In particular, as
soon as such a class is not restricted to space-times with global Killing symmetries or with
asymptotically flat spatial infinities, there seems to be no room for the usual notion of energy
in a renormalization analysis of quantum gravity.
However, it should already be understood at this stage that the absence of any background
space-time in quantum gravity, and therefore of any natural physical scales, does not prevent
us from using the quantum field theory and renormalization formalisms. As was already
mentioned, the notion of scale prevailing in renormalization theory is more the number of
degrees of freedom available in a region of the parameter space, rather than a proper notion of
energy. Likewise, if quantum fields do need a fixed background structure to live in, this needs
not be interpreted as space-time. As we will see, this is precisely how GFTs are constructed,
as quantum field theories defined on (internal) symmetry groups rather than space-time
manifolds. More generally, the working assumption of this thesis will be that a notion of scale
and renormalization group flow can be defined before1
space-time notions become available,
and studied with quantum field theory techniques, as for example advocated in [36,37]. The
only background notions one is allowed to use in such a program must also be present in
the background of GR. The dimension of space-time, the local Lorentz symmetry, and the
diffeomorphism groups are among them, but they do not support any obvious notion of
scale. Rather, we will postulate that the ’number of degrees of freedom’ continues to be a
1Obviously, this ’before’ does not refer to time, but rather to the abstract notion of scale which is assumed
to take over when no space-time structure is available anymore.
10 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
relevant order parameter in the models we will consider, that is in the absence of space-time.
This rather abstract scale will come with canonical definitions of UV and IR sectors. They
should by no means be understood as their space-time related counter-parts, and be naively
related to respectively small and large distance regimes. Instead, the UV sector will simply
be the corner of parameter space responsible for divergences, or equivalently where ’most’
of the degrees of freedom sit. A natural renormalization group flow will be defined, which
will allow to average out the contributions of the degrees of freedom, from higher to lower
scales. The only strong conceptual assumption we will make in this respect is that such an
abstract definition of renormalization is physical and can be used to describe the emergence
of space-time structures. However, at this general level of discussion, we would like to convey
the idea that such a strong assumption is in a sense also minimal. Indeed, if one wants to
be able to speak of emergence of space and time, one also needs at least one new parameter
which is neither time nor space. We simply call this order parameter ’scale’, and identify it
with one of the central features of quantum field theory: the renormalization group. It is
in our view the most direct route towards new physics in the absence of space and time, as
quantum gravity seems to require.
1.4 Purpose and plan of the thesis
We are well aware of the fact that the previous motivations cannot be taken for granted.
They can be contested in various ways, and also lack a great deal of precision. The reader
should see them as a guiding thread towards making full sense of the emergence of spacetime from background independent physics, rather than definitive statements embraced by
the author. From now on, we will refrain from venturing into more conceptual discussions,
and mostly leave the specific examples worked out in this thesis speak for themselves, hoping
that they will do so in favor of the general ideas outlined before.
The rest of the thesis is organized as follows. In chapter 2, we will start by recalling
the two main ways of understanding the construction of GFT models. One takes its root
in the quantization program for quantum gravity, in the form of loop quantum gravity and
spin foam models. In this line of thoughts, GFTs are generating functionals for spin foam
amplitudes, in the same way as quantum field theories are generating functionals for Feynman
amplitudes. In this sense, they complete the definition of spin foam models by assigning
canonical weights to the different foams contributing to a same transition between boundary
states (spin networks). Moreover, a quantum field theory formalism is expected to provide
easier access to non-perturbative regimes, and hence to the continum. For example, classical
equations of motion can be used as a way to change vacuum [38], or to study condensed
phases of the theory [39]. Of course, this specific completion of the definition of spin foam
models relies on a certain confidence in the quantum field theory formalism. Alternative but
hopefully complementary approaches exist, such as coarse-graining methods imported from
condensed matter physics and quantum information theory [40–42]. Though, if one decides
to stick to quantum field theory weights, it seems natural to also bring renormalization20 juillet 2024 à 19 h 38 min#56527RÉPONDRE
Demi Habile
Tensorial method and renormalization
in
Group Field Theories
Doctoral thesis in physic, presented by
Sylvain Carrozza
Defended on September 19th, 2013, in front of the jury
Pr. Renaud Parentani Jury president
Pr. Bianca Dittrich Referee
Dr. Razvan Gurau Referee
Pr. Carlo Rovelli Jury member
Pr. Daniele Oriti Supervisor
Pr. Vincent Rivasseau SupervisorAbstract:
In this thesis, we study the structure of Group Field Theories (GFTs) from the point of view of renormalization theory. Such quantum field theories are found in approaches to quantum gravity related to Loop
Quantum Gravity (LQG) on the one hand, and to matrix models and tensor models on the other hand. They
model quantum space-time, in the sense that their Feynman amplitudes label triangulations, which can be
understood as transition amplitudes between LQG spin network states. The question of renormalizability is
crucial if one wants to establish interesting GFTs as well-defined (perturbative) quantum field theories, and
in a second step connect them to known infrared gravitational physics. Relying on recently developed tensorial tools, this thesis explores the GFT formalism in two complementary directions. First, new results on the
large cut-off expansion of the colored Boulatov-Ooguri models allow to explore further a non-perturbative
regime in which infinitely many degrees of freedom contribute. The second set of results provide a new
rigorous framework for the renormalization of so-called Tensorial GFTs (TGFTs) with gauge invariance
condition. In particular, a non-trivial 3d TGFT with gauge group SU(2) is proven just-renormalizable at
the perturbative level, hence opening the way to applications of the formalism to (3d Euclidean) quantum
gravity.
Key-words: quantum gravity, loop quantum gravity, spin foam, group field theory, tensor models, renormalization, lattice gauge theory.
Résumé :
Cette thèse présente une étude détaillée de la structure de théories appelées GFT (« Group Field Theory »
en anglais), à travers le prisme de la renormalisation. Ce sont des théories des champs issues de divers
travaux en gravité quantique, parmi lesquels la gravité quantique à boucles et les modèles de matrices ou
de tenseurs. Elles sont interprétées comme des modèles d’espaces-temps quantiques, dans le sens où elles
génèrent des amplitudes de Feynman indexées par des triangulations, qui interpolent les états spatiaux de
la gravité quantique à boucles. Afin d’établir ces modèles comme des théories des champs rigoureusement
définies, puis de comprendre leurs conséquences dans l’infrarouge, il est primordial de comprendre leur
renormalisation. C’est à cette tâche que cette thèse s’attèle, grâce à des méthodes tensorielles développées
récemment, et dans deux directions complémentaires. Premièrement, de nouveaux résultats sur l’expansion
asymptotique (en le cut-off) des modèles colorés de Boulatov-Ooguri sont démontrés, donnant accès à un
régime non-perturbatif dans lequel une infinité de degrés de liberté contribue. Secondement, un formalisme
général pour la renormalisation des GFTs dites tensorielles (TGFTs) et avec invariance de jauge est mis au
point. Parmi ces théories, une TGFT en trois dimensions et basée sur le groupe de jauge SU(2) se révèle
être juste renormalisable, ce qui ouvre la voie à l’application de ce formalisme à la gravité quantique.
Mots-clés: gravité quantique, gravité quantique à boucles, mousse de spin, group field theory, modèles
tensoriels, renormalisation, théorie de jauge sur réseau.
Thèse préparée au sein de l’Ecole Doctorale de Physique de la Région Parisienne (ED 107), dans le
Laboratoire de Physique Théorique d’Orsay (UMR 8627), Bât. 210, Université Paris-Sud 11, 91405 Orsay
Cedex; et en cotutelle avec le Max Planck Institute for Gravitational Physics (Albert Einstein Institute),
Am Mühlenberg 1, 14476 Golm, Allemagne, dans le cadre de l’International Max Planck Research School
(IMPRS).
i
ii
Acknowledgments
First of all, I would like to thank my two supervisors, Daniele Oriti and Vincent Rivasseau.
Obviously, the results exposed in this thesis could not be achieved without their constant
implication, guidance and help. They introduced me to numerous physical concepts and
mathematical tools, with pedagogy and patience. Remarkably, their teachings and advices
were always complementary to each other, something I attribute to their open-mindedness
and which I greatly benefited from. I particularly appreciated the trusting relationship we
had from the beginning. It was thrilling, and to me the right balance between supervision
and freedom.
I feel honoured by the presence of Bianca Dittrich, Razvan Gurau, Renaud Parentani and
Carlo Rovelli in the jury, who kindly accepted to examine my work. Many thanks to Bianca
and Razvan especially, for their careful reading of this manuscript and their comments.
I would like to thank the people I met at the AEI and at the LPT, who contributed to
making these three years very enjoyable. The Berlin quantum gravity group being almost
uncountable, I will only mention the people I had the chance to directly collaborate with:
Aristide Baratin, Francesco Caravelli, James Ryan, Matti Raasakka and Matteo Smerlak.
It is quite difficult to keep track of all the events which, one way or another, conspired
to pushing me into physics and writing this thesis. It is easier to remember and thank the
people who triggered these long forgotten events.
First and foremost, my parents, who raised me with dedication and love, turning the
ignorant toddler I once was into a curious young adult. Most of what I am today takes its
roots at home, and has been profoundly influenced by my younger siblings: Manon, Julia,
Pauline and Thomas. My family at large, going under the name of Carrozza, Dislaire, Fontès,
Mécréant, Minden, Ravoux, or Ticchi, has always been very present and supportive, which
I want to acknowledge here.
The good old chaps, Sylvain Aubry, Vincent Bonnin and Florian Gaudin-Delrieu, deeply
influenced my high school years, and hence the way I think today. Meeting them in different
corners of Europe during the three years of this PhD was very precious and refreshing.
My friends from the ENS times played a major role in the recent years, both at the
scientific and human levels. In this respect I would especially like to thank Antonin Coutant,
Marc Geiller, and Baptiste Darbois-Texier: Antonin and Marc, for endless discussions about
theoretical physics and quantum gravity, which undoubtedly shaped my thinking over the
years; Baptiste for his truly unbelievable stories about real-world physics experiments; and
the three of them for their generosity and friendship, in Paris, Berlin or elsewhere.
Finally, I measure how lucky I am to have Tamara by my sides, who always supported
me with unconditional love. I found the necessary happiness and energy to achieve this PhD
thesis in the dreamed life we had together in Berlin.
iii
iv
Wir sollen heiter Raum um Raum durchschreiten,
An keinem wie an einer Heimat hängen,
Der Weltgeist will nicht fesseln uns und engen,
Er will uns Stuf ’ um Stufe heben, weiten.
Hermann Hesse, Stufen, in Das Glasperlenspiel, 1943.
v
vi
Contents
1 Motivations and scope of the present work 1
1.1 Why a quantum theory of gravity cannot be dispensed with . . . . . . . . . 1
1.2 Quantum gravity and quantization . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 5
1.3 On scales and renormalization with or without background . . . . . . . . . . 7
1.4 Purpose and plan of the thesis . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 10
2 Two paths to Group Field Theories 13
2.1 Group Field Theories and quantum General Relativity . . . . . . . . . . . . 13
2.1.1 Loop Quantum Gravity . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
2.1.2 Spin Foams . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
2.1.3 Summing over Spin Foams . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
2.1.4 Towards well-defined quantum field theories of Spin Networks . . . . 25
2.2 Group Field Theories and random discrete geometries . . . . . . . . . . . . . 29
2.2.1 Matrix models and random surfaces . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 29
2.2.2 Higher dimensional generalizations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 34
2.2.3 Bringing discrete geometry in . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 35
2.3 A research direction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 38
3 Colors and tensor invariance 41
3.1 Colored Group Field Theories . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 42
3.1.1 Combinatorial and topological motivations . . . . . . . . . . . . . . . 42
3.1.2 Motivation from discrete diffeomorphisms . . . . . . . . . . . . . . . 44
3.2 Colored tensor models . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
3.2.1 Models and amplitudes . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 45
3.2.2 Degree and existence of the large N expansion . . . . . . . . . . . . . 46
3.2.3 The world of melons . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 47
3.3 Tensor invariance . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 49
3.3.1 From colored simplices to tensor invariant interactions . . . . . . . . 49
3.3.2 Generalization to GFTs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 50
4 Large N expansion in topological Group Field Theories 51
4.1 Colored Boulatov model . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
4.1.1 Vertex variables . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 51
vii
viii CONTENTS
4.1.2 Regularization and general scaling bounds . . . . . . . . . . . . . . . 63
4.1.3 Topological singularities . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 67
4.1.4 Domination of melons . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 71
4.2 Colored Ooguri model . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 75
4.2.1 Edge variables . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 76
4.2.2 Regularization and general scaling bounds . . . . . . . . . . . . . . . 84
4.2.3 Topological singularities . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 88
4.2.4 Domination of melons . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 92
5 Renormalization of Tensorial Group Field Theories: generalities 97
5.1 Preliminaries: renormalization of local field theories . . . . . . . . . . . . . . 97
5.1.1 Locality, scales and divergences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 97
5.1.2 Perturbative renormalization through a multiscale decomposition . . 99
5.2 Locality and propagation in GFT . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 103
5.2.1 Simplicial and tensorial interactions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 104
5.2.2 Constraints and propagation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 105
5.3 A class of models with closure constraint . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107
5.3.1 Definition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 107
5.3.2 Graph-theoretic and combinatorial tools . . . . . . . . . . . . . . . . 110
5.4 Multiscale expansion and power-counting . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116
5.4.1 Multiscale decomposition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 116
5.4.2 Propagator bounds . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 117
5.4.3 Abelian power-counting . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 118
5.5 Classification of just-renormalizable models . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 121
5.5.1 Analysis of the Abelian divergence degree . . . . . . . . . . . . . . . 121
5.5.2 Just-renormalizable models . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 126
5.5.3 Properties of melonic subgraphs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 127
6 Super-renormalizable U(1) models in four dimensions 135
6.1 Divergent subgraphs and Wick ordering . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 135
6.1.1 A bound on the divergence degree . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 136
6.1.2 Classification of divergences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 137
6.1.3 Localization operators . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 139
6.1.4 Melordering . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 140
6.1.5 Vacuum submelonic counter-terms . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 143
6.2 Finiteness of the renormalized series . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 144
6.2.1 Classification of forests . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 144
6.2.2 Power-counting of renormalized amplitudes . . . . . . . . . . . . . . . 146
6.2.3 Sum over scale attributions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 148
6.3 Example: Wick-ordering of a ϕ
6
interaction . . . . . . . . . . . . . . . . . . 149
CONTENTS ix
7 Just-renormalizable SU(2) model in three dimensions 153
7.1 The model and its divergences . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153
7.1.1 Regularization and counter-terms . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 153
7.1.2 List of divergent subgraphs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 156
7.2 Non-Abelian multiscale expansion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158
7.2.1 Power-counting theorem . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 158
7.2.2 Contraction of high melonic subgraphs . . . . . . . . . . . . . . . . . 161
7.3 Perturbative renormalizability . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 167
7.3.1 Effective and renormalized expansions . . . . . . . . . . . . . . . . . 169
7.3.2 Classification of forests . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 174
7.3.3 Convergent power-counting for renormalized amplitudes . . . . . . . . 178
7.3.4 Sum over scale attributions . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 179
7.4 Renormalization group flow . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 181
7.4.1 Approximation scheme . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 182
7.4.2 Truncated equations for the counter-terms . . . . . . . . . . . . . . . 184
7.4.3 Physical coupling constants: towards asymptotic freedom . . . . . . . 188
7.4.4 Mass and consistency of the assumptions . . . . . . . . . . . . . . . . 190
8 Conclusions and perspectives 193
8.1 The 1/N expansion in colored GFTs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 193
8.1.1 Achievements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 193
8.1.2 Discussion and outlook . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 194
8.2 Renormalization of TGFTs . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 196
8.2.1 Achievements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 196
8.2.2 Discussion and outlook . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 197
A Technical appendix 201
A.1 Heat Kernel . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 201
A.2 Proof of heat kernel bounds . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 202
Bibliography 217
x CONTENTS
Chapter 1
Motivations and scope of the present
work
Nous sommes en 50 avant Jésus-Christ. Toute la Gaule est
occupée par les Romains… Toute? Non! Un village peuplé
d’irréductibles Gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur.
Et la vie n’est pas facile pour les garnisons de légionnaires romains des camps retranchés de Babaorum, Aquarium, Laudanum
et Petibonum. . .
René Goscinny and Albert Uderzo, Astérix le Gaulois
1.1 Why a quantum theory of gravity cannot be dispensed with
A consistent quantum theory of gravity is mainly called for by a conceptual clash between the
two major achievements of physicists of the XXth century. On the one hand, the realization
by Einstein that classical space-time is a dynamical entity correctly described by General
Relativity (GR), and on the other the advent of Quantum Mechanics (QM). The equivalence
principle, upon which GR is built, leads to the interpretation of gravitational phenomena
as pure geometric effects: the trajectories of test particles are geodesics in a curved fourdimensional manifold, space-time, whose geometric properties are encoded in a Lorentzian
metric tensor, which is nothing but the gravitational field [1]. Importantly, the identification
of the gravitational force to the metric properties of space-time entails the dynamical nature
of the latter. Indeed, gravity being sourced by masses and energy, space-time cannot remain
as a fixed arena into which physical processes happen, as was the case since Newton. With
Einstein, space-time becomes a physical system per se, whose precise structure is the result of
a subtle interaction with the other physical systems it contains. At the conceptual level, this
is arguably the main message of GR, and the precise interplay between the curved geometry
of space-time and matter fields is encoded into Einstein’s equations [2]. The second aspect
of the physics revolution which took place in the early XXth century revealed a wealth
of new phenomena in the microscopic world, and the dissolution of most of the classical
1
2 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
Newtonian picture at such scales: the disappearance of the notion of trajectory, unpredictable
outcomes of experiments, statistical predictions highly dependent on the experimental setup
[3]… At the mathematical level, QM brings along an entirely new arsenal of technical tools:
physical states are turned into vectors living in a Hilbert space, which replaces the phase
space of classical physics, and observables become Hermitian operators acting on physical
states. However, the conception of space-time on which QM relies remains deeply rooted in
Newtonian physics: the Schrödinger equation is a partial differential equation with respect
to fixed and physical space-time coordinates. For this reason, Special Relativity could be
proven compatible with these new rules of the game, thanks to the Quantum Field Theory
(QFT) formalism. The main difficulties in going from non-relativistic to relativistic quantum
theory boiled down to the incorporation of the Lorentz symmetry, which also acts on timelike directions. Achieving the same reconciliation with the lessons of GR is (and has been
proven to be) extraordinarily more difficult. The reason is that as soon as one contemplates
the idea of making the geometry of space-time both dynamical and quantum, one looses
in one stroke the fixed arena onto which the quantum foundations sit, and the Newtonian
determinism which allows to unambiguously link space-time dynamics to its content. The
randomness introduced by quantum measurements seems incompatible with the definition of
a single global state for space-time and matter (e.g. a solution of a set of partial differential
equations). And without a non-dynamical background, there is no unambiguous ’here’ where
quantum ensembles can be prepared, nor a ’there’ where measurements can be performed
and their statistical properties checked. In a word, by requiring background independence to
conform to Einstein’s ideas about gravity, one also suppresses the only remaining Newtonian
shelter where quantum probabilities can safely be interpreted. This is probably the most
puzzling aspect of modern physics, and calls for a resolution.
But, one could ask, do we necessarily need to make gravity quantum? Cannot we live
with the fact that matter is described by quantum fields propagating on a dynamical but
classical geometry? A short answer would be to reject the dichotomous understanding of
the world that would result from such a combination of a priori contradictory ideas. On
the other hand, one cannot deny that space-time is a very peculiar physical system, which
one might argue, could very well keep a singular status as the only fundamentally classical
entity. However, very nice and general arguments, put forward by Unruh in [4], make this
position untenable (at least literally). Let us recapitulate the main ideas of this article here.
In order to have the Einstein equations
Gµν = 8πGTµν (1.1)
as a classical limit of the matter sector, one possibility would be to interpret the righthand side as a quantum average hTˆ
µνi of some quantum operator representing the energymomentum tensor of matter fields. The problems with such a theory pointed out in [4] are
two-fold. First, quantum measurements would introduce discontinuities in the expectation
value of Tˆ
µν, and in turn spoil its conservation. Second, and as illustrated with a gravitational
version of Schrödinger’s cat gedanken experiment, such a coupling of gravity to a statistical
average of matter states would introduce slow variations of the gravitational field caused
1.1 Why a quantum theory of gravity cannot be dispensed with 3
by yet unobserved and undetermined matter states. Another idea explored by Unruh to
make sense of (1.1) in such a way that the left-hand side is classical, and the right-hand side
quantum, is through an eigenvalue equation of the type
8πGTˆ
µν|ψi = Gµν|ψi. (1.2)
The main issue here is that the definition of the operator Tˆ
µν would have to depend nonlinearly on the classical metric, and hence on the ’eigenvalue’ Gµν. From the point of view
of quantum theory, this of course does not make any sense.
Now that some conceptual motivations for the search for a quantum description of the
gravitational field have been recalled (and which are also the author’s personal main motivations to work in this field), one should make a bit more precise what one means by ’a
quantum theory of gravitation’ or ’quantum gravity’. We will adopt the kind of ambitious
though minimalistic position promoted in Loop Quantum Gravity (LQG) [5–7]. Minimalistic because the question of the unification of all forces at high energies is recognized as not
necessarily connected to quantum gravity, and therefore left unaddressed. But ambitious in
the sense that one is not looking for a theory of quantum perturbations of the gravitational
degrees of freedom around some background solution of GR, since this would be of little
help as far as the conceptual issues aforementioned are concerned. Indeed, and as is for
instance very well explained in [8,9], from the point of view of GR, there is no canonical way
of splitting the metric of space-time into a background (for instance a Minkowski metric,
but not necessarily so) plus fluctuations. Therefore giving a proper quantum description
of the latter fluctuations, that is finding a renormalizable theory of gravitons on a given
background, cannot fulfill the ultimate goal of reconciling GR with QM. On top of that, one
would need to show that the specification of the background is a kind of gauge choice, which
does not affect physical predictions. Therefore, one would like to insist on the fact that even
if such a theory was renormalizable, the challenge of making Einstein’s gravity fully quantum
and dynamical would remain almost untouched. This already suggests that introducing the
background in the first place is unnecessary. Since it turns out that the quantum theory of
perturbative quantum GR around a Minkowski background is not renormalizable [10], we
can even go one step further: the presence of a background might not only be unnecessary
but also problematic. The present thesis is in such a line of thought, which aims at taking the background independence of GR seriously, and use it as a guiding thread towards
its quantum version [11]. In this perspective, we would call ’quantum theory of gravity’ a
quantum theory without any space-time background, which would reduce to GR in some
(classical) limit.
A second set of ideas which are often invoked to justify the need for a theory of quantum
gravity concerns the presence of singularities in GR, and is therefore a bit more linked to
phenomenology, be it through cosmology close to the Big Bang or the question of the fate
of black holes at the end of Hawking’s evaporation. It is indeed tempting to draw a parallel
between the question of classical singularities in GR and some of the greatest successes of
the quantum formalism, such as for example the explanation of the stability of atoms or the
4 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
resolution of the UV divergence in the theory of black-body radiation. We do not want to
elaborate on these questions, but only point out that even if very suggestive and fascinating
proposals exist [12–14], there is as far as we know no definitive argument claiming that the
cumbersome genericity of singularities in GR has to be resolved in quantum gravity. This
is for us a secondary motivation to venture into such a quest, though a very important one.
While a quantum theory of gravity must by definition make QM and GR compatible, it only
might explain the nature of singularities in GR. Still, it would be of paramount relevance
if this second point were indeed realized, since it would open the door to a handful of new
phenomena and possible experimental signatures to look for.
Another set of ideas we consider important but we do not plan to address further in
this thesis are related to the non-renormalizability of perturbative quantum gravity. As a
quantum field theory on Minkowski space-time, the quantum theory of gravitons based on
GR can only be considered as an effective field theory [15, 16], which breaks down at the
Planck scale. Such a picture is therefore necessarily incomplete as a fundamental theory, as it
was to be expected, but does not provide any clear clue about how it should be completed.
At this point, two attitudes can be adopted. Either assume that one should first look
for a renormalizable perturbative theory of quantum gravity, from which the background
independent aspects will be addressed in a second stage; or, focus straight away on the
background independent features which are so central to the very question of quantum
gravity. Since we do not want to assume any a priori connection between the UV completion
of perturbative quantum general relativity and full-fledged quantum gravity, as is for instance
investigated in the asymptotic safety program [17, 18], the results of this thesis will be
presented in a mindset in line with the second attitude. Of course, any successful fundamental
quantum theory of gravity will have to provide a deeper understanding of the two-loops
divergences of quantum GR, and certainly any program which would fail to do so could not
be considered complete [19].
The purpose of the last two points was to justify to some extent the technical character
of this PhD thesis, and its apparent disconnection with many of the modern fundamental
theories which are experimentally verified. While it is perfectly legitimate to look for a
reconciliation of QM and GR into the details of what we know about matter, space and
time, we want to advocate here a hopefully complementary strategy, which aims at finding a
general theoretical framework encompassing them both at a general and conceptual level. At
this stage, we would for example be highly satisfied with a consistent definition of quantum
geometry whose degrees of freedom and dynamics would reduce to that of vacuum GR in
some limit; even if such a theory did not resolve classical singularities, nor it would provide
us with a renormalizable theory of gravitons.
1.2 Quantum gravity and quantization 5
1.2 Quantum gravity and quantization
Now that we reinstated the necessity of finding a consistent quantum formulation of gravitational physics, we would like to make some comments about the different general strategies
which are at our disposal to achieve such a goal. In particular, would a quantization of
general relativity (or a modification thereof) provide the answer?
The most conservative strategy is the quantization program of classical GR pioneered by
Bryce DeWitt [20], either through Dirac’s general canonical quantization procedure [21, 22]
or with covariant methods [23]. Modern incarnations of these early ideas can be found in
canonical loop quantum gravity and its tentative covariant formulation through spin foam
models [6, 7, 9]. While the Ashtekar formulation of GR [24, 25] allowed dramatic progress
with respect to DeWitt’s formal definitions, based on the usual metric formulation of Einstein’s theory, very challenging questions remain open as regards the dynamical aspects of
the theory. In particular, many ambiguities appear in the definition of the so-called scalar
constraint of canonical LQG, and therefore in the implementation of four-dimensional diffeomorphism invariance, which is arguably the core purpose of quantum gravity. There are
therefore two key aspects of the canonical quantization program that we would like to keep
in mind: first, the formulation of classical GR being used as a starting point (in metric
or Ashtekar variables), or equivalently the choice of fundamental degrees of freedom (the
metric tensor or a tetrad field), has a great influence on the quantization; and second, the
subtleties associated to space-time diffeomorphism invariance have so far plagued such attempts with numerous ambiguities, which prevent the quantization procedure from being
completed. The first point speaks in favor of loop variables in quantum gravity, while the
second might indicate an intrinsic limitation of the canonical approach.
A second, less conservative but more risky, type of quantization program consists in
discarding GR as a classical starting point, and instead postulating radically new degrees of
freedom. This is for example the case in string theory, where a classical theory of strings
moving in some background space-time is the starting point of the quantization procedure.
Such an approach is to some extent supported by the non-renormalizability of perturbative
quantum GR, interpreted as a signal of the presence of new degrees of freedom at the Planck
scale. Similar interpretations in similar situations already proved successful in the past, for
instance with the four-fermion theory of Fermi, whose non-renormalizability was cured by
the introduction of new gauge bosons, and gave rise to the renormalizable Weinberg-Salam
theory. In the case of gravity, and because of the unease with the perturbative strategy
mentioned before, we do not wish to give too much credit to such arguments. However, it is
necessary to keep in mind that the degrees of freedom we have access to in the low-energy
classical theory (GR) are not necessarily the ones to be quantized.
Finally, a third idea which is gaining increasing support in the recent years is to question
the very idea of quantizing gravity, at least stricto sensu. Rather, one should more generally
look for a quantum theory, with possibly non-metric degrees of freedom, from which classical
6 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
geometry and its dynamics would emerge. Such a scenario has been hinted at from within
GR itself, through the thermal properties of black holes and space-time in general. For
instance in [26], Jacobson suggested to interpret the Einstein equations as equations of
states at thermal equilibrium. In this picture, space-time dynamics would only emerge
in the thermodynamic limit of a more fundamental theory, with degrees of freedom yet
to be discovered. This is even more radical that what is proposed in string theory, but
also consistent with background independence in principle: there is no need to assume
the existence of a (continuous) background space-time in this picture, and contrarily so,
the finiteness of black hole entropy can be interpreted as suggestive of the existence of an
underlying discrete structure. Such ideas have close links with condensed matter theory,
which explains for example macroscopic properties of solids from the statistical properties
of their quantum microscopic building blocks, and in particular with the theory of quantum
fluids and Bose-Einstein condensates [27, 28]. Of course, the two outstanding issues are
that no experiments to directly probe the Planck scale are available in the near future, and
emergence has to be implemented in a fully background independent manner.
After this detour, one can come back to the main motivations of this thesis, loop quantum
gravity and spin foams, and remark that even there, the notion of emergence seems to have a
role to play. Indeed, the key prediction of canonical loop quantum gravity is undoubtedly the
discreteness of areas and volumes at the kinematical level [29], and this already entails some
kind of emergence of continuum space-time. In this picture, continuous space-time cannot
be defined all the way down to the Planck scale, where the discrete nature of the spectra of
geometric operators starts to be relevant. This presents a remarkable qualitative agreement
with Jacobson’s proposal, and in particular all the thermal aspects of black holes explored
in LQG derive from this fundamental result [30]. But there are other discrete features in
LQG and spin foams, possibly related to emergence, which need to be addressed. Even if
canonical LQG is a continuum theory, the Hilbert space it is based upon is constructed in
an inductive way, from states (the spin-network functionals) labeled by discrete quantities
(graphs with spin labels). We can say that each such state describes a continuous quantum
geometry with a finite number of degrees of freedom, and that the infinite number of possible
excitations associated to genuine continuous geometries is to be found in large superpositions
of these elementary states, in states associated to infinitely large graphs, or both. In practice,
only spin-network states on very small graphs can be investigated analytically, the limit
of infinitely large graphs being out of reach, and their superpositions even more so. This
indicates that in its current state, LQG can also be considered a theory of discrete geometries,
despite the fact that it is primarily a quantization of GR. From this point of view, continuous
classical space-time would only be recovered through a continuum limit. This is even more
supported by the covariant spin foam perspective, where the discrete aspects of spin networks
are enhanced rather than tamed. The discrete structure spin foam models are based upon,
2-complexes, acquire a double interpretation, as Feynman graphs labeling the transitions
between spin network states on the one hand, and as discretizations of space-time akin to
lattice gauge theory on the other hand. Contrary to the canonical picture, this second
interpretation cannot be avoided, at least in practice, since all the current spin foam models
1.3 On scales and renormalization with or without background 7
for four-dimensional gravity are constructed in a way to enforce a notion of (quantum)
discrete geometry in a cellular complex dual to the foam. Therefore, in our opinion, at this
stage of the development of the theory, it seems legitimate to view LQG and spin foam
models as quantum theories of discrete gravity. And if so, addressing the question of their
continuum limit is of primary importance.
Moreover, we tend to see a connection between: a) the ambiguities appearing in the
definition of the dynamics of canonical LQG, b) the fact that the relevance of a quantization
of GR can be questioned in a strong way, and c) the problem of the continuum in the
covariant version of loop quantum gravity. Altogether, these three points can be taken as a
motivation for a strategy where quantization and emergence both have to play their role. It
is indeed possible, and probably desirable, that some of the fine details of the dynamics of
spin networks are irrelevant to the large scale effects one would like to predict and study. In
the best case scenario, the different versions of the scalar constraint of LQG would fall in a
same universality class as far as the recovery of continuous space-time and its dynamics is
concerned. This would translate, in the covariant picture, as a set of spin foam models with
small variations in the way discrete geometry is encoded, but having a same continuum limit.
The crucial question to address in this perspective is that of the existence, and in a second
stage the universality of such a limit, in the sense of determining exactly which aspects (if
any) of the dynamics of spin networks are key to the emergence of space-time as we know
it. The fact that these same spin networks were initially thought of as quantum states of
continuous geometries should not prevent us from exploring other avenues, in which the
continuum only emerge in the presence of a very large number of discrete building blocks.
This PhD thesis has been prepared with the scenario just hinted at in mind, but we should
warn the reader that it is in no way conclusive in this respect. Moreover, we think and we
hope that the technical results and tools which are accounted for in this manuscript are
general enough to be useful to researchers in the field who do not share such point of views.
The reason is that, in order to study universality in quantum gravity, and ultimately find
the right balance between strict quantization procedures and emergence, one first needs to
develop a theory of renormalization in this background independent setting, which precisely
allows to consistently erase information and degrees of freedom. This thesis is a contribution
to this last point, in the Group Field Theory (GFT) formulation of spin foam models.
1.3 On scales and renormalization with or without background
The very idea of extending the theory of renormalization to quantum gravity may look odd
at first sight. The absence of any background seems indeed to preclude the existence of any
physical scale with respect to which the renormalization group flow should be defined. A
few remarks are therefore in order, about the different notions of scales which are available
in quantum field theories and general relativity, and the general assumption we will make
throughout this thesis in order to extend such notions to background independent theories.
8 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
Let us start with relativistic quantum field theories, which support the standard model of
particle physics, as well as perturbative quantum gravity around a Minkowski background.
The key ingredient entering the definition of these theories is the flat background metric,
which provides a notion of locality and global Poincaré invariance. The latter allows in
particular to classify all possible interactions once a field content (with its own set of internal symmetries) has been agreed on [31]. More interesting, this same Poincaré invariance,
combined with locality and the idea of renormalization [32–34], imposes further restrictions
on the number of independent couplings one should work with. When the theory is (perturbatively) non-renormalizable, it is consistent only if an infinite set of interactions is taken
into account, and therefore loses any predictive power (at least at some scale). When it
is on the contrary renormalizable, one can work with a finite set of interactions, though
arbitrarily large in the case of a super-renormalizable theory. For fundamental interactions,
the most interesting case is that of a just-renormalizable theory, such as QED or QCD, for
which a finite set of interactions is uniquely specified by the renormalizability criterion. In
all of these theories, what is meant by ’scale’ is of course an energy scale, in the sense of
special relativity. However, renormalization and quantum field theory are general enough to
accommodate various notions of scales, as for example non-relativistic energy, and apply to a
large variety of phenomena for which Poincaré invariance is completely irrelevant. A wealth
of examples of this kind can be found in condensed matter physics, and in the study of phase
transitions. The common feature of all these models is that they describe regimes in which
a huge number of (classical or quantum) degrees of freedom are present, and where their
contributions can be efficiently organized according to some order parameter, the ’scale’. As
we know well from thermodynamics and statistical mechanics, it is in this case desirable to
simplify the problem by assuming instead an infinite set of degrees of freedom, and adopt
a coarse-grained description in which degrees of freedom are collectively analyzed. Quantum field theory and renormalization are precisely a general set of techniques allowing to
efficiently organize such analyzes. Therefore, what makes renormalizable quantum field theories so useful in fundamental physics is not Poincaré invariance in itself, but the fact that
it implies the existence of an infinite reservoir of degrees of freedom in the deep UV.
We now turn to general relativity. The absence of Poincaré symmetry, or any analogous
notion of space-time global symmetries prevents the existence of a general notion of energy.
Except for special solutions of Einstein’s equations, there is no way to assign an unambiguous
notion of localized energy to the modes of the gravitational field1
. The two situations in which
special relativistic notions of energy-momentum do generalize are in the presence of a global
Killing symmetry, or for asymptotically flat space-times. In the first case, it is possible to
translate the fact that the energy-momentum tensor T
µν is divergence free into both local
and integral conservation equations for an energy-momentum vector P
µ ≡ T
µνKν, where Kν
1We can for instance quote Straumann [35]:
This has been disturbing to many people, but one simply has to get used to this fact. There is
no « energy-momentum tensor for the gravitational field ».
1.3 On scales and renormalization with or without background 9
is the Killing field. In the second case, only a partial generalization is available, in the form of
integral conservation equations for energy and momentum at spatial infinity. One therefore
already loses the possibility of localizing energy and momentum in this second situation,
since they are only defined for extended regions with boundaries in the approximately flat
asymptotic region. In any case, both generalizations rely on global properties of specific
solutions to Einstein’s equations which cannot be available in a background independent
formulation of quantum gravity. We therefore have to conclude that, since energy scales
associated to the gravitational field are at best solution-dependent, and in general not even
defined in GR, a renormalization group analysis of background independent quantum gravity
cannot be based on space-time related notions of scales.
This last point was to be expected on quite general grounds. From the point of view
of quantization à la Feynman for example, all the solutions to Einstein’s equations (and in
principle even more general ’off-shell’ geometries) are on the same footing, as they need to
be summed over in a path-integral (modulo boundary conditions). We cannot expect to
be able to organize such a path-integral according to scales defined internally to each of
these geometries. But even if one takes the emergent point of view seriously, GR suggests
that the order parameter with respect to which a renormalization group analysis should be
launched cannot depend on a space-time notion of energy. This point of view should be taken
more and more seriously as we move towards an increasingly background independent notion
of emergence, in the sense of looking for a unique mechanism which would be responsible
for the emergence of a large class of solutions of GR, if not all of them. In particular, as
soon as such a class is not restricted to space-times with global Killing symmetries or with
asymptotically flat spatial infinities, there seems to be no room for the usual notion of energy
in a renormalization analysis of quantum gravity.
However, it should already be understood at this stage that the absence of any background
space-time in quantum gravity, and therefore of any natural physical scales, does not prevent
us from using the quantum field theory and renormalization formalisms. As was already
mentioned, the notion of scale prevailing in renormalization theory is more the number of
degrees of freedom available in a region of the parameter space, rather than a proper notion of
energy. Likewise, if quantum fields do need a fixed background structure to live in, this needs
not be interpreted as space-time. As we will see, this is precisely how GFTs are constructed,
as quantum field theories defined on (internal) symmetry groups rather than space-time
manifolds. More generally, the working assumption of this thesis will be that a notion of scale
and renormalization group flow can be defined before1
space-time notions become available,
and studied with quantum field theory techniques, as for example advocated in [36,37]. The
only background notions one is allowed to use in such a program must also be present in
the background of GR. The dimension of space-time, the local Lorentz symmetry, and the
diffeomorphism groups are among them, but they do not support any obvious notion of
scale. Rather, we will postulate that the ’number of degrees of freedom’ continues to be a
1Obviously, this ’before’ does not refer to time, but rather to the abstract notion of scale which is assumed
to take over when no space-time structure is available anymore.
10 Chapter 1 : Motivations and scope of the present work
relevant order parameter in the models we will consider, that is in the absence of space-time.
This rather abstract scale will come with canonical definitions of UV and IR sectors. They
should by no means be understood as their space-time related counter-parts, and be naively
related to respectively small and large distance regimes. Instead, the UV sector will simply
be the corner of parameter space responsible for divergences, or equivalently where ’most’
of the degrees of freedom sit. A natural renormalization group flow will be defined, which
will allow to average out the contributions of the degrees of freedom, from higher to lower
scales. The only strong conceptual assumption we will make in this respect is that such an
abstract definition of renormalization is physical and can be used to describe the emergence
of space-time structures. However, at this general level of discussion, we would like to convey
the idea that such a strong assumption is in a sense also minimal. Indeed, if one wants to
be able to speak of emergence of space and time, one also needs at least one new parameter
which is neither time nor space. We simply call this order parameter ’scale’, and identify it
with one of the central features of quantum field theory: the renormalization group. It is
in our view the most direct route towards new physics in the absence of space and time, as
quantum gravity seems to require.
1.4 Purpose and plan of the thesis
We are well aware of the fact that the previous motivations cannot be taken for granted.
They can be contested in various ways, and also lack a great deal of precision. The reader
should see them as a guiding thread towards making full sense of the emergence of spacetime from background independent physics, rather than definitive statements embraced by
the author. From now on, we will refrain from venturing into more conceptual discussions,
and mostly leave the specific examples worked out in this thesis speak for themselves, hoping
that they will do so in favor of the general ideas outlined before.
The rest of the thesis is organized as follows. In chapter 2, we will start by recalling
the two main ways of understanding the construction of GFT models. One takes its root
in the quantization program for quantum gravity, in the form of loop quantum gravity and
spin foam models. In this line of thoughts, GFTs are generating functionals for spin foam
amplitudes, in the same way quantum field theories are generating functionals for Feynman
amplitudes. In this sense, they complete the definition of spin foam models by assigning
canonical weights to the different foams contributing to a same transition between boundary
states (spin networks). Moreover, a quantum field theory formalism is expected to provide
easier access to non-perturbativ regimes, and hence to the continuum. For example, classical
equations of motion can be used as a way to change vacuum [38], or to study condensed
phases of the theory [39]. Of course, this specific completion of the definition of spin foam
models relies on a certain confidence in the quantum field theory formalism. Alternative but
hopefully complementary approaches exist, such as coarse-graining methods imported from
condensed matter physics and quantum information theory [40–42]. Though, if one decides
to stick to quantum field theory weights, it seems natural to also bring renormalization-
I.G.Y
InvitéBonne nuit!
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Ourson
InvitéJe l’ai vu sans savoir qui était Lanthimos, sans savoir à quoi m’attendre. Autant vous dire que j’ai été surpris et confus de A à Z, et passé la première partie j’ai compris que ça servait à rien de tenter de m’attacher à un semblant de fil rouge. Je n’ai même pas cherché d’explications sur internet en sortie de séance.
J’ai pris les scènes telles qu’elles venaient et passé cette acceptation, j’ai pu me laisser aller un peu plus.
J’ai commencé à prendre plaisir au visionnage du film qui est quand bien foutu, plein d’intrigue (intrigue non résolue) et sacrément drôle
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Malice
InvitéEst-ce que quelqu’un a vu et veut parler du film » Les chambres rouges » de Pascal Plante?
J’y allais à reculons à cause du personnage de serial killer amateur de snuff movies mais j’ai été agréablement surprise par certaines séquences. Notamment la longue séquence où la caméra se promène calmement pendant la prise de parole des deux avocats en début de film.
L’histoire met en scène une jeune mannequin qui arrondit les fins de mois en dépouillant des internautes au poker et se passionne pour le procès du tueur ( sans que ses motivations soient très claires – est-elle sa groupie, amatrice d’ultra violence ou son ennemie acharnée). Quelques effets m’ont paru lourds, par exemple les plans où la froideur de l’héroïne combinée à son look presque gothique la font ressembler à une vampiresse mais j’ai été happée par la mise en scène jusqu’à la fin.-
françois bégaudeau
Invitépas vu
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Leo Landru
InvitéJe recommande le film « Exit » du danois Rasmus Kloster Bro, visible sur la plate-forme Shadowz et sûrement ailleurs par des moyens para-légaux.
Une photographe réalise un documentaire sur la construction du métro de Copenhague et se retrouve coincée dans un espace étroit du chantier en compagnie de deux travailleurs, un immigré croate et un réfugié érythréen, lors d’un incendie. Le confinement, la chaleur, la peur de manquer d’oxygène, la soif et l’imminence de la mort questionnent l’humanité des personnages.
Satire sociale sur les rapports nord/sud et réflexion sur la notion d’espace (et d’espace européen) : comment filme-t-on trois personnages sur deux mètres carrés ? Le film éprouve, rejette la mollesse, choisit la difficulté dans ses thèmes et donne des plans cruels assez beaux sur sa fin, une chorégraphie de l’étroit.-
..Graindorge
InvitéClaustrophobes s’abstenir
Il a l’air passionnant. Merci Leo Landru -
PeggySlam
InvitéJe note aussi !
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Parfaitement à l’eau
InvitéOui très sympathique survival ! J’ai beaucoup aimé le début où l’on pénètre sur le chantier pour s’enfoncer petit à petit sous terre, c’est pas un univers que l’on voit beaucoup.
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Leo Landru
InvitéJ’aime beaucoup aussi le rétrécissement, du plan large au très gros plan. La mentalité de Rie, de même, se resserre petit à petit.
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PeggySlam
InvitéJ’ai rattrapé le film The Bikeriders et qu’est ce qu’il fait du bien ce film. Sans aucun doute un des plus grand rôle de Tom Hardy qu’onbsous estime beaucoup car il fait de temps à autre le con chez Marvel mais quand j’ai découvert l’acteur pendant le confinement j’ai tout de suite aimé sa façon de jouer et d’incarner ses personnages. Avoir pu rouler avec des routards anarchistes dans les grand paysages des Etats Unis a été un pure régal. Cet histoire d’amitié comme on en voit plus au cinéma m’a fort touché. Un de mes film de l’année pour moi et qui m’attriste profondément car il ne marche pas. Un film sans mélodrame mais qui raconte comment par un simple dérapage tout peut être pris sous contrôle par de mauvaise personnes et qu’on ne garde qu’un mauvais souvenirs de tous ces motards alors que comme la Beat Generation c’est aussi une histoire de gars qui se sentent rejetés de leur pays et qui réunissent entre eux et s’aident entre eux et dont ils n’attendent plus rien de la société. Enfin bref j’ai aimé quoi (je sais pas si on en a parlé ici ?)
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françois bégaudeau
Invitépas encore vu
me réconciliera-t-il avec Nichols? Tout est possible-
PeggySlam
InvitéToi qui aime les histoires d’amitié et du réel je pense que tu peux aimer ouep
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I.G.Y
InvitéAvis partagé, pour ma part. D’accord sur Tom Hardy, à qui le rôle va comme un gant. On peut y voir du cabotinage mais au fond, je le trouve plutôt juste. Il est pour moi le point fort du film, avec quelques bonnes scènes.
J’ai au contraire un très gros souci avec le rôle d’Austin Butler, pour plein de raisons. Et sur le réalisme, j’ai vite eu le sentiment qu’il y avait dans le choix de l’actrice du personnage féminin principal (la narratrice) un manque de justesse. Il m’a semblé en avoir la confirmation au générique de fin lorsque défile l’album photo qui a inspiré le film. On y découvre une femme dont le « marquage » sociologique semble et l’allure physique semblent bien différents.
Ça manquait un peu de folie à mon goût. Mais faut se faire son avis!
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A noter en sortie récente une magnifique restauration des 7 Samouraïs.-
PeggySlam
InvitéJe comprends I.G.Y et pour Austin Butler je te rejoins. Un peu moins pour le rôle féminin ou pour une fois on ne fait pas passer une femme pour une idiote ou faible. Je trouve qu’elle ramène même un peu de douceur dans ce monde quelque peu brutal. Mais oui il fait pas l’unanimité et comme tu dis faut se faire son propre avis
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Mathieu
InvitéBon bin…Pour ma part, j’ai bien aimé Le Comte de Monte Cristo, hein. Beaucoup plus que les Mousquetaires en tout cas. J’ai trouvé le récit bien mené, bien rythmé, je ne me suis jamais ennuyé pendant les 3h. Bon il faut dire aussi que n’ayant jamais lu le livre ni vu aucune adaptation, j’étais totalement vierge devant cet objet. Je savais vaguement qu’il s’agissait d’une histoire de vengeance mais sans plus. Et j’étais déjà très bien disposé et bien luné en arrivant au cinéma. J’étais parti pour aimer quoi. Et donc n’ai pas été déçu. J’y ai retrouvé un peu des éléments de vitesse, de mise en scène et de musique de Batman Begins souvent (le premier Nolan), et aussi des références plus classiques comme le Zorro de 98 que j’adore.
L’attrait vient aussi beaucoup pour moi du faste des décors naturels ( l’île au trésor, la mer) ou construits ( la maison du Comte, les bateaux…) La réalisation est aussi bien meilleure que celle de Bourboulon à mon avis. Beaucoup plus calme et posé, même si les scènes elles-mêmes, et les séquences plus globalement, sont effectivement un peu rapides. J’en aurais bien pris plus par exemple sur toute la séquence prison-évasion-recherche et rapatriement du trésor.
J’ai aimé Mille et Lafitte dans leur rôle de salops purs et durs, Lafitte m’a même fait rire. Je pense qu’il faut accepter le côté très manichéen du film sinon on y adhère jamais. Il faut aussi accepter l’énormité que ces ennemis ne reconnaissent jamais le Comte. Franchement il y a des couleuvres à avaler mais ça passe.
Même Niney ne m’a pas gâché le plaisir alors que je l’aime pas et que je trouve qu’il a pas la carrure du rôle. Et tous les autres défauts ne m’ont pas non plus gâché le plaisir: personnages de femmes inexistantes, boursouflage du scénario avec l’intrigue du bébé abandonné, ce qui donne la seule scène un peu longue – et ratée pour moi – du film, dans une tentative de faire du sous-sous-sous Django Unchained, et où la pauvre Julie de Bona n’a rien à jouer. Comme les autres femmes du casting, donc.
Bref, pour moi les scènes courtes sont donc plutôt à mettre au crédit du film. C’est un film de scénario et non de scènes, d’aventures, à grand spectacle. Un bon récit de vengeance, avec le petit questionnement attendu mais inévitable du Comte sur la fin: « à quoi ça rime tout ça, est ce que je suis pas en train de complètement m’égarer »
Franchement je m’attendais à ça. Pas de tromperie sur la marchandise pour moi. Un bon gros film populaire classique.-
Cyril
InvitéPour moi la séance s’apparentait plutôt à une séance de torture, je me suis évadé après l’évasion d’Edmond Dantes qui venait de me donner le bon exemple.
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toni Erdmann
InvitéDes gens ici ont vu Here de Bas Devos ? J’aimerais bien avoir vos avis car de mon côté je suis très mitigé, presque complètement dépité par cette fausse radicalité.
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Ostros
InvitéJ’ai très envie de le voir, car la scène de la bande annonce où elle explique son travail m’a fait pensé à Unrueh. Je te dirai, si j’arrive à le choper.
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Ostros
Invitépenser*
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PeggySlam
InvitéSi je peux partager un documentaire passionnant et très beau témoignage sur la ségrégation raciale entre l’Afrique du Sud et les usa je conseil le nouveau film de Raoul Peck qui raconte l’histoire du photographe Ernest Cole. Un photographe qui a connu une reconnaissance et terminer sa vie, sa mort dans la plus grande indifférence. Les photos qui illustrent ce documentaire pendant 1h45 sont les photos qui ont été récupérés par une banque en Suède et qui les ont remis à son frère et à son neveu dont ils croyaient son travail perdu à jamais car Ernest n’avait pas les moyens de protéger tout ça. Et pourtant quelqu’un l’a fait. Un photographe qui raconte la vraie histoire de l’apartheid et qui en fuyant son pays s’apercois avec tristesse qu’il existe dans d’autre pays comme la Suède et les usa dont il ne pourra jamais retourner chez lui en Afrique du sud car sa demande de passeport est sans cesse rejeté. Sans doute à cause de son travail qui est de témoigné de son époque dérangeant. J’ai beau et bien connaître une grande partie de cette histoire avec celle des usa j’en apprend toujours. Très bel hommage même s’il est un chouia moins bon que celui de I’m Not Tout Negro (car un peu trop de bruitage selon moi) que j’avais beaucoup aimé aussi. Bref si vous aimez les documentaires foncez !
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françois bégaudeau
InvitéC’est visible où?
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Pout
InvitéJe crois que ça sortira au cinéma le 25 décembre : joyeux Noël !
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PeggySlam
InvitéEn faite c’était une avant première (j’ai oublié de préciser). Il est prévu pour novembre décembre de cette année et vu que c’est un tout petit film je pense qu’il va être très peu diffusé
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françois bégaudeau
Invitéok
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..Graindorge
InvitéPeggySlam
Tu serais pas un peu nananèreu aussi chère Peggy? « c’est formidable, foncez! » Et puis gloups! C’était une avant-première, regloups ça sera « très peu diffusé » et Joyeux Noël comme dit Pout
Et tu pouvais inviter personne du forum à l’avant-première?
Dommage! Pas grave. J’irai chercher des infos sur Ernest Cole
Merci pour le partage-
PeggySlam
InvitéRire.
En faite c’était même pas prévu que j’y aille. C’est parce que mon père habite dans le Médoc qu’il m’a proposé d’y aller et j’y étais pendant quelques jours de vacances. Après c’est un festival ouvert à tous. Pas besoin d’invitation. C’est juste par rapport au nombre de place disponible-
..Graindorge
InvitéRire.
Un festival ouvert à tous! C’est chouette. Il s’appelle comment ce festival? Il est annuel? Toujours dans le Médoc?-
PeggySlam
InvitéDésolée j’avais pris un peu de recul avec le forum car des fois ça part trop en vrille ici. Le festival s’appelle ainsi : Vendanges du 7e art. Très bobo cependant ^^
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..Graindorge
Invité@Peggy
Vendanges du 7ème Art »
Joli nom
P.s: moi j’ai partagé une vidéo de 2014 où tu lis un poème dans Partagez des poèmes
Il est de toi ce poème?-
PeggySlam
Invité..@Graindorge oui merci infiniment pour le partage je n’avais pas vu que quelqu’un l’avait fait. C’est mon premier poème écrit en 2006. Je le fais chaque fois que je ressens une certaine souffrance en moi.
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..Graindorge
Invité@Peggy
Tu pourrais partager un autre poème? -
PeggySlam
InvitéMalheureusement il n’y a que celui-ci dont la vidéo est de bonne qualité. Je pourrai éventuellement les partager par écrit. Si on me le permet. Merci en tout cas de t’y intéresser
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..Graindorge
InvitéPeggy
Je crois pouvoir avancer que François ne verra pas d’inconvénient à ce que tu partages tes poèmes dans le topics » Partagez des poèmes » et même que ça lui ferait plaisir. Il n’en écrit pas mais aime en lire -
PeggySlam
InvitéÇa marche. Je fais ça dans le weekend 😉
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..Graindorge
InvitéOuèèè!
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Demi Habile
InvitéPeggySlam: Ca va ma grande? Je te dérange pas? Parce que t’aimes bien faire ouin ouin sur l’air de « je suis une handicapée » mais tu te contentes de fermer les yeux quand il est question de pousser à bout un type schizophrène au prétexte que c’est rigolo. Et c’est furieusement hypocrite de ta part comme numéro. Tu veux que tout le monde te plaigne mais t’en as rien à foutre de ce que les autres peuvent prendre dans la gueule. Et ça c’est pas lié à ton handicap, ça s’est lié à ta mentalité de chialeuse donc si j’étais toi je le regarderais en face et je me remettrais lourdement en question.
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PeggySlam
InvitéBah voyant tiens une première agression ici ! Si tu veux que je joue au ouin ouin si tu penses que je suis comme ça c’est faux ce que tu dis et je vais te donner un exemple. Si tu veux un jour je te prête mon fauteuil et tu me traverseras juste la route avec et je verrai si t’as trouvé ça cool. Et encore c’est vraiment juste pour taverser la route. Et je serai gentille avec toi j’essaierai de trouver un trottoir où le bateau est en face pour pas que tu galère trop.
Comme je dis à mes amis cesser de penser aux handicapés qui se plaignent mais pensée aux parents qui ont des poussettes. Tu verras ce n’est pas simple non plus. Mais pense ce que tu veux de moi ça ne me touchera pas ! -
Demi Habile
InvitéPeggySlam: Ouin, ouin, ouin.
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Pout
InvitéLe film a été présenté à Cannes où il a obtenu le prix L’Oeil d’or ex-aequo – qui récompense le meilleur documentaire. C’est Condor qui se chargera de la distribution en fin d’année, il devrait tout de même avoir droit à une exposition étendue pour un doc’.
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PeggySlam
InvitéC’est donc ça le prix qu’il a eu ? C’est largement mérité ! Merci pour l’info
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deleatur
Invité@PeggySlam
Tu es la Peggy de Rayon Décalé ?-
PeggySlam
InvitéOui c’ est bien ça
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deleatur
Invité@ PeggySlam
Je n’avais pas fait le rapprochement.
Bravo pour ta chaîne ! Je n’ai vu que les deux Bégaudeau pour le moment. Mais les titres donnent très envie.
Tu n’a pas voulu faire un numéro spécial sur la carrière de Di Caprio, ou pourquoi pas toi-même en parler en sollicitant une émission de Microciné ? Je pense qu’il y a beaucoup à dire sur le phénomène du ou de la « fan », comme porte d’entrée dans le cinéma (ou dans la musique).-
PeggySlam
InvitéOuai carrément pour DiCaprio je pourrais le faire ! Merci pour l’idée. Et merci pour ton regard et ton retour ! 🙂
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Ludovic Bourgeois
InvitéY’avait personne dans la province du Cap
Quand les hollandais sont arrivés vers 1650
Des familles calvinistes françaises les ont rejoints
Ils ont créé la culture afrikaaners
C’est les anglais qui ont foutu la merde en les poussant au Grand Trek, Cap, Blomfontein, Johannesburg, Pretoria. Ils ont tout construit.
Aujourd’hui les afrikaaners subissent des agressions racistes délirantes
Évidemment y’a pas de reportages de sous-merde gauchistes là-
JeanMonnaie
InvitéPeu de gens le savent, mais dans les année 70, Amin Dada a expulsé les Indiens d’Ouganda, qui représentaient 1 % de la population et captaient une part importante des richesses du pays. Ils avaient été persécutés et largement discriminés, et on parlait alors de « dé-indianisation » de l’Ouganda. Cependant, l’économie s’effondra après leur départ. Amin Dada réalisa alors que, loin de spolier les Ougandais, les Indiens créaient de la richesse qui profitait à tous. Il a finalement supplié les Indiens de revenir et leurs biens leur ont été restitués.
On pourrait envisager une approche similaire au Botswana ou en Afrique du Sud, où l’économie repose largement sur les Afrikaners. Les faits sont têtus et ils ne penchent que rarement vers la gauche.
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Ostros
InvitéLe point sur les sorties attendues :
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La prisonnière de Bordeaux, Mazuy : 28/08
A son image, de Peretti : 04/09
Miséricorde, Giraudie : 16/10
Anora, Baker : 30/10
A Traveler’s need, Hong Sang-soo : courant 2024
Maria, Larrain / Way of the wind, Malick / Hit man, Linklater (Netflix) : sorties prévues pour 2024, sans certitude
Mickey 17, Bong Joon-ho : 29/01/2025-
Malice
InvitéMerci pour l’agenda
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toni Erdmann
InvitéHit man sortira directement sur Canal à la rentrée.
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deleatur
InvitéEntre temps, on pourra regarder Hitman (2007) et Hitman : Agent 47 (2015).
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PeggySlam
InvitéMoi je rajoute Trap de Shyamalan pour août il me semble (désolée les dates et moi c’est comme en Histoire ça fait deux) 😏
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Charles
InvitéLe Malick ne sortira pas avant 2025, idem pour le Larrain.
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Ostros
InvitéMerci à vous pour les infos !
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PeggySlam
InvitéJe l’attends tellement celui-ci
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Ostros
Invitéétonnamment Huppert et Herzi jouent dans le prochain film de Techiné. Les gens d’à côté :
Lucie, membre de la police scientifique, est veuve d’un policier qui s’est suicidé un an auparavant. Son quotidien solitaire est troublé par l’installation dans le pavillon voisin du sien d’un jeune couple avec une petite fille.
Alors qu’elle se prend d’affection pour ses nouveaux voisins, elle découvre que le père, artiste peintre, est aussi un activiste anti-police avec casier judiciaire et assignation à résidence départementale.
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Je n’ai jamais rien vu de lui. Vous le recommanderiez ? -
deleatur
Invité« étonnamment Huppert et Herzi jouent dans le prochain film de Techiné. »
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Pourquoi « étonnamment » ?-
Ostros
Invitéparce qu’elles jouent toutes deux aussi dans le film de Mazuy, une amitié entre deux pôles sociaux antagonistes.
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deleatur
InvitéAlors, il n’y a qu’à espérer qu’elles soient aussi toutes les deux dans le prochain Hong Sang-soo, ce qui est loin d’être improbable.
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Ostros
InvitéIl y a sûr une moitié du binôme (Huppert).
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Tony
InvitéTéchiné fait partie de ces cinéastes qui furent adulés par la critique dans les années 80,90 et dont les films sortent aujourd’hui dans une quasi indifférence.J’ai tenté récemment de voir Hôtel des Amériques mais j’ai arrêté en cours de route,idem pour Embrasse moi,ses films vieillissent très mal,on se demande quelle mouche a piqué la critique pour le soutenir aussi longtemps ?Est-ce le fait qu’il vienne des cahiers,sa collaboration avec Bonitzer? Mystère…
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Malice
InvitéDe Téchiné, j’ai vu « la fille du RER » ( et été frustrée par le film) et les Roseaux sauvages quand j’étais ado, qui m’avait plu en grande partie à cause d’Elodie Bouchez pour qui j’ai un faible…Pas un grand souvenir non plus des Soeurs Brontë ( alors que j’aime les romans des dites frangines).
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Tony
InvitéJ’aimerais bien revoir Rendez vous,pour Binoche,mais j’ai bien peur que ça n’en vaille pas la peine.
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deleatur
InvitéIl me semble que Téchiné (dernier compagnon connu de Daney), est arrivé, avec d’autres (Garel, Doillon, Jacquot pour ne pas les citer), à un moment du cinéma français où il lui a été très difficile de trouver sa place et son style : entre les figures tutélaires et écrasantes de la Nouvelle Vague, après lesquelles il venait et auxquelles il devait encore « rendre des compte », et la nouvelle génération des années 85-95, complètement émancipée de la génération des années 60, car formée par d’autres voies (notamment le Nouvel Hollywood et le cinéma asiatique), et je pense à Desplechin ou Assayas.
De cette génération de cinéastes éclose dans les années 70, seul Pialat a su tirer son épingle du jeu, mais sur la base d’un rejet, d’un affect négatif d’emblée adressé à la Nouvelle Vague. Grand bien lui en a fait puisque Pialat y a trouvé la force de son génie et de son cinéma unique.
La période la plus heureuse de Téchiné me semble avoir été les années 90 : Ma saison préférée, Les Roseaux sauvages, Les Voleurs. Justement parce qu’il a pu se situer par rapport au retour du cinéma français.
Quelqu’un qui connaît mieux l’histoire du cinéma français des années 70-80 pourrait sans doute apporter des précisions, nuancer.-
françois bégaudeau
InvitéEffectivement Téchiné était au centre du jeu dans les années 80 et surtout 90. « Le Téchiné » était toujours un petit événement dans le cinéma d’auteur – tendance cinéma du milieu. J’ai été contemporain de ça, avec toujours une certaine perplexité. Il y avait des films où je finissais par trouver quelque chose à aimer (Les voleurs), mais globalement je m’en foutais. Il incarnait un néo-romanesque très en vogue à ce moment aux Cahiers et ailleurs. Un retour au récit, aux personnages, aux sentiments, au lyrisme après la supposée parenthèse radicale-théorique des années 70. Et puis il y avait tout ce narratif homo à quoi une partie de la critique pouvait s’identifier (je me souviens de Jean Marc Lalanne me disant que J’embrasse pas c’était complètement son histoire : le jeune homo provincial qui débarque à Paris ; une sorte de variante homosexuelle du récit balzacien prototypal.)
Peu à peu Téchiné a perdu ce capital, désarmant film après film les derniers fidèles, jusqu’à ce qu’il ne se trouve plus personne pour nier qu’il est un cinéaste très moyen.-
Charles
InvitéParmi tous les cinéastes français apparus dans les années 80-90 et qui ont été portés aux nues, il ne reste plus grand-monde. C’est simple il n’y en a aucun dont j’attends encore quoi que ce soit.
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françois bégaudeau
InvitéLà encore, relativisons « portés aux nues ».
Les Cahiers n’ont jamais porté aux nues Téchiné – ou alors dans le cadre très biaisé que j’ai à peu près décrit.
Un cinéaste unanimement aimé aux Cahiers dans les années 90, c’est pas Téchiné, que pas mal trouvent trop mielleux et trop « qualité française », mais Desplechin.-
Charles
InvitéBien sûr mais je n’attends plus rien de lui. Entre les fausses valeurs Assayas, Techiné, Garrel ou Jacquot et les cinéastes rincés comme Desplechin ou même Beauvois il n’y a plus grand-monde de cette époque.
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deleatur
Invité@ Charles
« je n’attends plus rien de lui » : voilà quelque chose que je ne dirais sans doute jamais d’un cinéaste (ou d’un artiste). Il est sûr qu’aujourd’hui la création cinématographique se joue ailleurs que dans la veine représentée par Téchiné (le réalisme truffaldien), et qu’elle est portée par d’autres réalisateurs, qui ont d’autres références.
Quant à Desplechin, il m’a toujours semblé que son tort avait été de vouloir à un moment donné faire des films plus vite, et se donner une liberté de tournage qui a pu sembler de l’empressement, de l’impréparation (changement de chef op, de scénariste, de musicien) — le décrochage de mon côté correspondant à Jimmy P.
Pour le cinéma français, le tournant serait 2010-2020. Et l’arrivée de cinéastes qui n’ont pas connu « la mort du cinéma », qui n’ont jamais eu à se référer à ce motif (ou pour le dire un peu vite à l’ombre portée par Daney).
C’est une hypothèse qu’un historien du cinéma pourrait vouloir explorer un jour : comment le cinéma français des années des années 2010 a « bifurqué ». La question du genre serait sans doute présente, sans être exhaustivement explicative. Question passionnante. -
Ostros
Invité« le décrochage de mon côté correspondant à Jimmy P. »
Pareil. Et j’aimais profondément Desplechin. Ça a été difficile. -
Charles
InvitéDisons que je n’exclus pas qu’il fasse encore un bon film mais que ça me semble improbable vu la pente prise. Et donc je n’attends plus ses films. Par exemple je n’irai pas voir son dernier Spectateurs.
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I.G.Y
InvitéCette conversation entre en collision avec le calendrier de La Cinetek. Ce mois-ci, la sélection du mois est … Génération 90 (je ne mets que les longs métrages)
Peau de vaches (P. Mazuy)
La Sentinelle (A. Desplechin)
Sabine (P. Faucon)
Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel (L. Fereira Barbose)
Métisse (M. Kassowitz)
Cible émouvante (P. Salvadori)
Regarde les hommes tomber (J. Audiard)
Petits arrangements avec les morts (P. Ferran)
Personne ne m’aime (M. Vernoux)
Le péril jeune (C. Klapisch)
Oublie-moi (N. Lvowsky)
Les sanguinaires (L. Cantet)
Dieu seul me voit (B. Podalydès)
Ressources humaines (L. Cantet)
.Avis?
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Charles
InvitéÇa confirme mon diagnostic.
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françois bégaudeau
InvitéOui je me le disais aussi en lisant la liste. Aucun de ces noms n’a tenu sur la durée. Je me l’étais aussi dit en préparant -et faisant- le Microciné sur la série Tous les garçons et les filles de mon âge, emblématique de cette époque.
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deleatur
InvitéEssaie d’en voir le plus possible.
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Peau de vaches (P. Mazuy)
La Sentinelle (A. Desplechin)
Les gens normaux n’ont rien d’exceptionnel (L. Fereira Barbosa)
Petits arrangements avec les morts (P. Ferran)
Personne ne m’aime (M. Vernoux)
Le péril jeune (C. Klapisch)
Oublie-moi (N. Lvowsky)
Ressources humaines (L. Cantet) -
deleatur
Invité@ françois
« Aucun de ces noms n’a tenu sur la durée »
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Sans doute, mais ils ont existé à un moment donné et nous ont redonné le goût du jeune cinéma français. Il n’y avait pratiquement rien eu dix ans avant (Besson, Beneix, Carax). -
deleatur
InvitéCe que je veux dire, c’est qu’il est rare de voir apparaître « d’un coup » une nouvelle génération de (jeunes) cinéastes qui s’empare d’un outil de création pour explorer des voies nouvelles ; et qu’on a pu parler à leur sujet d’une « nouvelle Nouvelle vague ».
Entre nos 21 et 30 ans, on a vu plus de nouvelles têtes dans le cinéma français que pendant les 15 ans qui suivront.
On a eu cette chance que sans doute les vingtenaires d’aujourd’hui peuvent revivre à leur tour. -
françois bégaudeau
Invité…. mais c’est ce qui rend la suit d’autant plus spectaculaire
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Ostros
InvitéLe marin masqué de Letourneur en ce moment sur Arte.
Aussi la filmo de Catherine Corsini pour découvrir cette réalisatrice.
Memoria d’Api (le 25/07)
Et Rome ville ouverte, un classique.-
Malice
Invitémerci d’avoir signalé le marin masqué, que je ne trouve nulle part
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..Graindorge
InvitéVu hier soir en DVD Magdalene sisters de Peter Mullan. Un film irlandais
Dans le Dvd, il y a aussi dans les Extras un documentaire avec des témoignages. Je crois que ce documentaire est aussi sur YouTube. On apprend aussi que la dernière laundry, laverie a fermé ses portes en 1996!
Le film entier peut être vu aussi sur Youtube -
Dr Xavier
InvitéSi pas déjà signalé, un certain Sakthi_T – admirateur de François – poste sur YT des extraits des interventions ciné sur Transfuge.
https://www.youtube.com/@Sakthi_T
Jusqu’ici il y a : The Neon Demon, The Square, Les frères Sisters, American Money, Jackie, The House that Jack built, Les 8 salopards, Carol.
Dans l’intervention sur les 8 salopards on voit que François souffle quasi tout le scénario de Once upon a time à Quentin.-
Mathieu
InvitéJe trouve très bof ce choix de montage uniquement sur François. L’intérêt est justement dans la discussion et les rebonds entre les uns et les autres, même si pour cela il faut aussi se taper les interventions de Damien Aubel – oui c’est gratuit, j’avais envie de lui en balancer une petite. D’ailleurs les intégrales du Ciné en liberté sont sur Dailymotion pour la plupart.
C’est vrai pour Tarantino mais pas tout à fait: il manque la contemporanéité et les filles – peut-être dans le prochain, car il a finalement renoncé à faire The Movie Critic-
Dr Xavier
InvitéMerci, je savais pas que c’était disponible sur Dailymotion.
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PeggySlam
InvitéJ’ai découvert ça aussi et je trouve ça intéressant même si je suis d’accord qu’il aurait dû mettre tout le débat autour de ces films et pas seulement que le témoignage de François.
J’avais bien aimé Les Frères Sisters sans forcément aimé Audiard mais je vois ce qu’il veut dire.
Comme lui j’ai beaucoup aimé The Jack House Kill Built (désolée je suis nulle en anglais) que la plupart de mes amis cinéphiles avaient détesté et préféré Joker. Parce que l’un porte le masque alors c’est plus facile de tuer tandis que l’autre pas. De toute façon je commence à avoir un certain problème avec un certain genre de films. J’attends mes mots pour essayer d’en parler ici.
Et The Neon machin j’ai pas du tout aimer malgré sa sublimation de la forme. Mais le reste j’avais pas du tout aimer. Peut être qu’il faudrait que je revois.
Et les autres pas vu
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PeggySlam
InvitéQu’on se le dise je ne suis pas là pour juger le goût de chacun d’entre nous ici ou ailleurs mais une question me tracasse depuis la sortie du film Joker sur les blockbusters contemporains et dont je souhaiterais essayer de débattre ici. Enfin si vous le voulez bien.
Comme dit dans notre dernier entretien avec François, quand j’ai découvert Avatar, après la séance je me suis dis Ooh putain il s’est passé un truc. Je ne savais pas quoi même si je savais déjà que c’était plus un certain dégoût que plutôt que d’être éblouis par le spectacle que je venais de voir. Et 2019 sort le film Joker et il me confirme mon ressenti sur ce genre de films. Vraiment un dégoût et dont il est impossible de parler des problèmes de scénario avec la plupart des gens.
Hier j’ai rattrapé le film Dune partie 2 de Villeneuve et j’ai été terrifié par les dialogues que je pouvais lire. Et les stéréotypes, clichés, représentation du corps qui m’exasperais. Je n’arrêtais pas de me dire En 2024 on en est encore là ?
En faite je trouve personnellement que ces 25 dernières années de blockbuster, je trouve qu’il y a une sublimation du néo fascisme. Je trouve même qu’on créait une sorte de réalisateurs qui ne sont que là pour recréer une sorte de films de propagande (comme James Gun, Zack Snyder pour ne citer qu’eux) comme dans les années 1920, puis plus tard durant la second guerre mondiale, dans les débuts des années 2001 à cause du traumatisme du 11 septembre (Spy Game, Blood Diamonds pour ne citer qu’entre eux), courant 2005 l’arrivée des films de super héros et maintenant aujourd’hui avec une remontée du fascisme dans les pays occidentaux ce qui me frappe, me choque profondément et qu’on sublime donc à travers ces films.
Et pour le coup je souhaiterais savoir s’ils vous arrivent d’en parler avec vos proches, amis ou rencontres qui aiment le cinéma ? S’il vous ait possible de le faire car pour moi pas du tout. C’est pas que je prend le cinéma trop au sérieux comme m’a t on dit dernièrement, mais j’ai cette impression qu’on est en train de dépolitisé les critiques de cinéma d’aujourd’hui et voir même les profs dans les universités et qu’il est impossible de parler de ce genre de questionnement. C’est la raison pour laquelle que François reste pour moi une référence dans la critique de cinéma car il ose le faire et remettre à sa place certains films quand il le faut, chose que je ne sais pas toujours faire car je manque de mots. Dans tous les cas, j’ai un projet d’écriture de prévu de mon côté pour que je puisse exprimer mon très gros problème que j’ai envers ces films.
Je ne sais ce que vous en pensez en tout cas n’hésitez pas à vous exprimer du moment que chacun d’entre nous respectent chacun de notre point de vue. En vous remerciant
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Charles
InvitéDans le fascisme tu as certes le culte du chef, de la violence et de l’état de guerre mais aussi des masses dans une rhétorique anti-individualiste ce que tu ne retrouves pas vraiment dans les blockbusters.
Par ailleurs, on parle de quels blockbusters ? Barbie, les Nolan, les Marvel ou les Villeneuve? Les Marvel on est plutôt dans le ricanement et le franchement n’importe quoi, donc je ne suis pas sûr que ça colle avec ce que tu dises – même si cela fait longtemps que j’en ai pas vu. Après, il est vrai que dans les Snyder-Villeneuve-Nolan période Batman on retrouve un goût pour la noirceur, la destruction la violence etc. Ça m’avait frappé au moment de la bande-annonce du dernier volet de la trilogie Batman de Nolan où on sentait cet appétit pour une forme de nihilisme, un désir de chaos et de destruction. Toutefois, on sentait bien que Nolan chopait un air du temps. Même les James Bond sont devenus plus mortifères. Joker va encore plus loin dans ce sens. Mais ce sont qui plus est des œuvres largement inconscientes de cela, ce ne sont pas des œuvres de propagande dans ce sens-là. Mais comparé à la naïveté patriotique et neuneu des blockbusters des années 90 il s’est effectivement passé quelque chose.-
PeggySlam
InvitéMerci Charles pour ta réponse.
Justement pour les blockbusters des films de super héros dans les Marvels, DC c’est justement d’utiliser le ricanement qui me dérange car c’est une manière je trouve qui empêche de pouvoir en parler.
Saad Chakali est très intéressant sur le symbole des masques dans ce genre et je le rejoins beaucoup.
Après attention je ne dis pas que ce sont les réalisateurs qui sont racistes ou fascistes car on le sait que les studios font parfois de la récupération. Bien que certains n’hésite pas à afficher leur prise de position dans leur film comme se disant républicain et conservateur mais ils ne le sont pas tous. Villeneuve je ne pense pas qu’il le soit. J’aurais plus de doute par exemple chez Cameron ou Nolan.
Mais voilà c’est un débat compliqué.-
Charles
InvitéBien sûr, il ne s’agit pas de réalisateurs fascistes, on parle là bien de formes et non de discours.
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I.G.Y.
InvitéPour ce qui est d’Avatar 2, on a certes un peu de « Travail-Famille-Patrie chez les Schtroumpfs » mais je n’ai pas senti tant de « fascisme » à l’œuvre. Juste des dialogues atrocement neuneus et un grand film d’ingénieur.
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Pas vu Joker.
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Quant à Dune 2, oui, c’est une autre affaire… « Ambiance fascisante » poussée (donnée plus par Villeneuve que par le bouquin? dur à dire, ne l’ayant pas lu). Une fusion mythe-religion-politique centrale et en parfait accord avec la représentation concrète des masses, largement générées par des équipes effets spéciaux dédiées (on les appelle « Crowd TDs »), toujours à l’arrière plan, anonymes, supports sans vie propre des désirs de chefs . Villeneuve lui-même parle d’ambiance « fasciste » mais strictement pour la planète Harkonen, chose intéressante car elle me semble au contraire irriguer tout le film. Une ambiance qui ferait bien plus « film de propagande » que description d’un fascisme « réel » (difficile de faire plus franche opposition de style qu’avec The Zone of Interest). Tout ce qu’il y a de plus confortable : si c’est cela le fascisme, alors il est loin. Il est sans épaisseur, sans quotidien, et bien sûr sans histoire concrète. Je n’accuserais pas Villeneuve de fascisme (surtout vu la complexité du terme), mais l’incroyable succès du film doit bien signifier quelque chose…Là où le film m’a le plus attristé, c’est dans sa réception par mon entourage. Frappé de voir à quel point des personnes si différentes (et certaines dont je me sens proche politiquement) l’ont trouvé très bon, voire extraordinaire, alors même que je classerais ce film parmi les moins bons vus ces deux dernières années (sorties récentes et anciennes comprises, mais je n’ai pas tout vu…).
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JeanMonnaie
InvitéLe film Dune est anti fachiste. Comment vous faite pour ne jamais rien comprendre à rien ?
« Celui qui contrôle l’Épice contrôle l’univers » : un film anticolonial ?
Ne nous y trompons pas : Dune est un roman d’émancipation anticolonialiste. L’œuvre originale porte en son sein cette question. Au cœur de l’histoire, on retrouve Arrakis, planète des sables, d’où est extraite l’Épice, ou Mélange, substance psychoactive indispensable au voyage spatial, et les Fremen, peuple autochtone luttant pour sa survie. La planète est occupée par une puissance impérialiste, la faction de la famille Harkonnen, qui en extrait l’Épice au service de l’empereur galactique. Le livre, sorti en 1965, en plein contexte de guerres de décolonisation, parle donc des luttes d’émancipation nationale, en mettant au centre de celles-ci le contrôle des richesses, le parallèle entre l’Épice et le pétrole étant évident.
Si le roman a été écrit au moment de la guerre du Vietnam et de la guerre d’Algérie, le propos est toujours aussi actuel.
C’est ouf !
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I.G.Y.
InvitéPas lu une lettre ce que tu écris JM, comme d’habitude désormais, mais continue ça doit être passionnant! Mais si tu pouvais suivre les conseils répétés de Charles, ça serait aussi bien
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JeanMonnaie
InvitéTu arrives à comprendre l’inverse du film. Je suis obligé de le corriger. Désolé.
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Charles
InvitéPersonne ne veut te lire, casse-toi tu ne sers à rien.
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JeanMonnaie
InvitéJe sers au moins à vous corriger.
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Charles
InvitéOn s’en fout donc barre-toi.
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JeanMonnaie
InvitéCe qui est amusant, c’est que l’idéologie dominante est anti-fasciste. Cela vous fait chier et vous passez votre temps à vouloir débusquer un fascisme qui n’existe pas. Et la catastrophe avec Dune, qui est le film qu’il ne fallait absolument pas citer. Tu m’étonnes que je te fasse péter les plombs.
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deleatur
Invité@ JeanMonnaie
8 – Dégage tas de merde ! -
JeanMonnaie
InvitéJe dégage si tu vas chez le psy. Sinon, tu attends le nouveau ministre.
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deleatur
Invité@ JeanMonnaie
9 -Dégage tas de merde ! -
Ostros
InvitéJeanmonnaie tu es un tel boulet que tout le monde ici sait que tu ne partiras pas. Parce que ta vie c’est de la merde en barre.
Tu n’es rien sans un forum qui ne veut pas de toi. C’est dire l’étendue de ta pauvreté intellectuelle. Vie de merde sans cesse actualisée par tes visites. Tu n’iras pas au rendez-vous avec François parce que tu es lâché et que tu sais que tu es trop con. -
Jeanmonnaie
InvitéOui mais j’ai compris Dune.
Visiblement ça suffit pour passer pour un génie ici. -
Ostros
InvitéVie pitoyable.
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Jeanmonnaie
InvitéTu es dépressif moi non.
Je regarde un film avec ma fille.
Toi tu es seul. -
deleatur
Invité@ JeanMonnaie
14 – Dégage tas de merde ! -
Ostros
InvitéMerde humaine qui vient écrire ici alors qu’il regarde un film avec sa fille. Bonne grosse vie vide. Et cerveau fait de fiantes. Le teubé jusqu’au bout.
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Jeanmonnaie
InvitéJe touche juste.
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deleatur
Invité@ JeanMonnaie
16 – Dégage tas de merde ! -
Jeanmonnaie
Invitédeleatur aime pourrir le forum.
J’ai fait mal à son égo et ressorti sa folie.
Depuis il me harcèle.
C’est son droit. -
deleatur
Invité@ JeanMonnaie
17 – Dégage tas de merde ! -
Dr Xavier
Invité@JM – pendant une courte période tu te limitais à publier seulement sur « ton » topic, à défaut de partir tu ne voudrais pas reprendre ce fonctionnement ? On pourrait dire que J’accuse la gauche serait ton espace, où tu pourrais écrire que Dune est un film décolonial, et autres fulgurances. Comme ça on dirait que si on veut la lumière on vient lire J’accuse la gauche. Et en échange tu laisses tranquille tous les autres threads.
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PeggySlam
InvitéMerci I.G.Y pour ta réponse également.
Je dirai Dune 1 et 2 pour le côté fascisante (et même Furiosa que je sais n’est pas du mal réalisateur). D’ailleurs l’article de François pour Dune 1 qu’il a écrit pour Socialter est très bien. J’essaie de te retrouver l’article.-
PeggySlam
InvitéPour I.G.Y et les autres bien sûr 😉
https://www.socialter.fr/article/francois-begaudeau-dystopie-gauche
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I.G.Y.
InvitéEffectivement je me souviens de l’article sur Dune 1 (qui de mémoire est en accès libre), je le conseille aussi. Pas sûr d’oser le conseiller à ceux avec qui j’en ai parlé cela dit. J’ai déjà l’impression d’être à la limite rien qu’avec ce que je leur ai dit moi
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PeggySlam
InvitéC’est ce problème là que souhaite soulever. Ce côté impossible d’en parler. Et c’est que je trouve qu’un certain cinéma a réussi à dépolitiser le regard du spectateur et du critique de cinéma et que du coup on peut continuer sans problème à en faire … Et ce n’est pas de pouvoir en faire qui me dérange mais de ne pas pouvoir en parler
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I.G.Y
InvitéIl faut dire que le sujet est tendu. Nombreux sont ceux qui prennent la mouche car, au fond d’eux, ils savent que la discussion remuera des choses qu’ils refusent de voir. Il faut user de beaucoup de tact (du moins avec les amis)
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JÔrage
Invité« Notons au passage que dans huit mille ans, le triangle œdipien n’aura pas été détrôné comme schéma directeur de l’organisation sociale : rois grisonnants, princes éphèbes, femmes pour les enfanter. Le père initie le fils à la guerre et au froid pragmatisme des jeux de pouvoir car il est un homme ; la femme l’initie à la puissance ésotérique et mentale car elle est une femme. »
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Jamais le triangle oedipien n’a servi de schéma directeur à l’organisation sociale mais c’est pas grave hein, continuer de tartiner votre ignorance en prenant l’air d’avoir tout compris. De toutes façons c’est pas ici qu’on va vous donner tort car ce serait vraiment terrible de remettre en question l’illusion de toute puissance intellectuelle du prof de Français.-
deleatur
InvitéFuckingFreeStyle avoue qu’il n’a jamais lu Totem et tabou !
Ugh !-
JÔrage
Invitédeleatur: Tu veux me faire perdre les pédales fils de pute? Et bah allons y.
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JeanMonnaie
InvitéJames Bond est passé du macho des années 60 à un Bond sensible, bien plus en accord avec le féminisme. De la même manière, les super-héros sont des hommes blancs fatigués, à l’image de Captain America qui devient vieux à la fin du film et qui sera remplacé par un noir dans le prochain film. Thor deviendrait une femme. De même, les super-héros virils et sérieux cassent les codes pour devenir fun et infantiles, dont leurs amoureuses sont souvent des mères de substitution. Il me semble que vos analyses révèlent plus vos fantasmes que la réalité des films. Selon moi, il y a deux types de films dans les super-héros : ceux qui visent un public d’enfants de 13 ans, qui sont la majorité, sont cons et fun, et ceux qui visent les adultes avec de vieilles licences comme Batman. On est passé de la féerie de Burton au très coloré Batman 3 et 4 de Joel Schumacher, qui montrait la montée en puissance du cinéma gay typique des années 90, à la Priscilla, folle du désert, à une époque assez joyeuse et caricatural. James Bond avait des gadgets comme Batman. On passe aux films triste de Nolan où les costumes sont plus sombres, les armes sont classiques, au dernier Batman de Pattinson qui n’est rien d’autre qu’un policier classique avec des costumes, avec un Batman dépressif à l’image de notre époque finalement. Kathleen Kennedy, qui est derrière Disney dont des supers héros, est une gauchiste de première et n’incarne pas le néo-fascisme. À la limite, il reste Zack Snyder qui pourrait être classé de droite mais qui est tenu en laisse par ses producteurs de Netflix. Tout ceci me semble très loin de ce que vous décrivez.
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Charles
InvitéCasse-toi.
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Eden Lazaridis
InvitéJe trouve que pour un mec de droite, tu n’as aucun honneur, aucune dignité. Un vrai type de droite ne s’avilirait pas comme tu le fais. Tu fais honte à nos ancêtre, à la France. Laisse ce forum en paix.
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Eden Lazaridis
InvitéIntoxiquer un petit forum de gauche est probablement la dernière occasion pour toi d’assouvir ta pulsion de mort et ta satisfaction narcissique. « Pauvre mec du dimanche » comme dirait Frank Poupart dans Série noire.
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Carton de Lait
Invité» il reste Zack Snyder qui pourrait être classé de droite mais qui est tenu en laisse par ses producteurs de Netflix. »
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Snyder à eu carte blanche pour le désastre intersidéral qu’est Rebel Moon mais ok… Il avait d’ailleurs été voir Disney avec ce projet en premier… Tiens tiens…
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J’ai voulu le voir question de me taper un nanar rigolo mais j’ai tap out après 15 minutes. Snyder c’est forcément fini là, reste plus personne pour le défendre sûrement, il va être blacklisté à Hollywood sinon c’est pas possible. Ça aurait dû être fini avec Sucker Punch il y a presque 15 ans.
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baptiste
Invitépetite recommandation d’hier soir : Camping du lac par Eléonore Santaignan, sorti le 26 juin. une fiction mais qui filme des gens, pas des acteurs
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deleatur
Invité -
deleatur
Invité -
deleatur
Invité -
deleatur
Invité -
deleatur
Invité.
ohoh je suis deleatur et je ne sais pas me tenir. -
deleatur
Invité -
deleatur
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deleatur
Invité -
deleatur
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deleatur
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deleatur
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deleatur
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deleatur
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deleatur
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deleatur
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deleatur
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deleatur
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deleatur
Invité -
deleatur
Invité -
deleatur
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deleatur
Invité -
deleatur
Invité -
deleatur
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deleatur
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deleatur
Invité -
deleatur
Invité -
deleatur
Invité -
deleatur
Invité -
deleatur
Invité -
deleatur
Invité -
deleatur
Invité -
deleatur
InvitéFuckingFreeStyle s’est chié dessus !
Ugh ! -
deleatur
Invité-
françois bégaudeau
InvitéNaissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.
Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?
Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.
Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.
La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].
Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].
Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.
On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].
Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.
Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?
Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.
Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.
Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :
« Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »
Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.
Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.
Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.
Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?
Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.
Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.
À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.
Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.
Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.
Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.
En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.
Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.
En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.
Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].
Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.
Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.
Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.
Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.
La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].
Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.
M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.
Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.
Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.
Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.
Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.
Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.
Voici mon extrait de baptême[27] :
« Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.
« François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »
On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].
La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.
En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.
Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.
Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.
Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.
Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.
Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.
Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.
Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.
Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.
Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.
Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :
C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
Vous avez des défauts que je ne puis celer.Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.
Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.
Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.
Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.
Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.
Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette
Et, ce dit-on, il en était aimé,ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
Ture lure.Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !
Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.
Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.
Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?
Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.
Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.
Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].
La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.
Tu proverai si come sà di sale
Lo pane altrui, e com’ è duro calle
Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
E quel che più ti graverà le spalle,
Sarà la compagnia malvagia e scempia,
Con la qual tu cadrai in questa valle ;
Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Di sua bestialitate il suo processo
Farà la pruova : si ch’a te fia bello
Averti fatta parte, per te stesso[58].« Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.
J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.
On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.
Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.
De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.
Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.
Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.
Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.
Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.
À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.
Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.
En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.
Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.
Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.
Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.
L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.
Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].
Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.
Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.
C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »
J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.
Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.
Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.
Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.
J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.
Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.
On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »
Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.
Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.
Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »
La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :
Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours ;
Servez-moi de défense,
Prenez soin de mes jours ;
Et quand ma dernière heure
Viendra finir mon sort,
Obtenez que je meure
De la plus sainte mort.J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.
Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.
J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.
Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].
Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.
Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.
Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.
Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].
Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].
Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.
Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.
Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.
Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.
Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?
Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.
Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.
La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].
Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].
Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.
On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].
Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.
Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?
Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.
Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.
Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :
« Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »
Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.
Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.
Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.
Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?
Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.
Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.
À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.
Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.
Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.
Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.
En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.
Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.
En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.
Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].
Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.
Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.
Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.
Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.
La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].
Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.
M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.
Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.
Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.
Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.
Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.
Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.
Voici mon extrait de baptême[27] :
« Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.
« François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »
On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].
La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.
En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.
Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.
Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.
Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.
Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.
Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.
Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.
Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.
Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.
Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.
Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :
C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
Vous avez des défauts que je ne puis celer.Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.
Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.
Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.
Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.
Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.
Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette
Et, ce dit-on, il en était aimé,ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
Ture lure.Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !
Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.
Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.
Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?
Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.
Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.
Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].
La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.
Tu proverai si come sà di sale
Lo pane altrui, e com’ è duro calle
Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
E quel che più ti graverà le spalle,
Sarà la compagnia malvagia e scempia,
Con la qual tu cadrai in questa valle ;
Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Di sua bestialitate il suo processo
Farà la pruova : si ch’a te fia bello
Averti fatta parte, per te stesso[58].« Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.
J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.
On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.
Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.
De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.
Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.
Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.
Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.
Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.
À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.
Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.
En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.
Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.
Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.
Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.
L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.
Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].
Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.
Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.
C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »
J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.
Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.
Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.
Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.
J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.
Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.
On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »
Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.
Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.
Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »
La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :
Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours ;
Servez-moi de défense,
Prenez soin de mes jours ;
Et quand ma dernière heure
Viendra finir mon sort,
Obtenez que je meure
De la plus sainte mort.J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.
Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.
J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.
Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].
Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.
Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.
Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.
Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].
Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].
Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.
Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.
Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.
Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.
Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?
Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.
Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.
La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].
Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].
Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.
On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].
Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.
Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?
Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.
Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.
Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :
« Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »
Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.
Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.
Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.
Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?
Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.
Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.
À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.
Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.
Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.
Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.
En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.
Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.
En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.
Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].
Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.
Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.
Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.
Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.
La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].
Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.
M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.
Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.
Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.
Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.
Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.
Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.
Voici mon extrait de baptême[27] :
« Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.
« François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »
On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].
La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.
En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.
Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.
Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.
Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.
Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.
Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.
Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.
Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.
Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.
Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.
Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :
C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
Vous avez des défauts que je ne puis celer.Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.
Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.
Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.
Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.
Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.
Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette
Et, ce dit-on, il en était aimé,ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
Ture lure.Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !
Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.
Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.
Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?
Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.
Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.
Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].
La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.
Tu proverai si come sà di sale
Lo pane altrui, e com’ è duro calle
Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
E quel che più ti graverà le spalle,
Sarà la compagnia malvagia e scempia,
Con la qual tu cadrai in questa valle ;
Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Di sua bestialitate il suo processo
Farà la pruova : si ch’a te fia bello
Averti fatta parte, per te stesso[58].« Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.
J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.
On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.
Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.
De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.
Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.
Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.
Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.
Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.
À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.
Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.
En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.
Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.
Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.
Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.
L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.
Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].
Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.
Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.
C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »
J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.
Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.
Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.
Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.
J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.
Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.
On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »
Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.
Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.
Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »
La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :
Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours ;
Servez-moi de défense,
Prenez soin de mes jours ;
Et quand ma dernière heure
Viendra finir mon sort,
Obtenez que je meure
De la plus sainte mort.J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.
Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.
J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.
Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].
Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.
Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.
Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.
Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].
Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].
Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.
Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.
Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.
Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.
Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?
Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.
Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.
La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].
Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].
Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.
On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].
Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.
Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?
Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.
Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.
Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :
« Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »
Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.
Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.
Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.
Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?
Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.
Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.
À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.
Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.
Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.
Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.
En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.
Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.
En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.
Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].
Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.
Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.
Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.
Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.
La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].
Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.
M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.
Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.
Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.
Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.
Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.
Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.
Voici mon extrait de baptême[27] :
« Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.
« François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »
On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].
La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.
En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.
Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.
Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.
Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.
Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.
Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.
Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.
Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.
Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.
Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.
Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :
C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
Vous avez des défauts que je ne puis celer.Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.
Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.
Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.
Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.
Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.
Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette
Et, ce dit-on, il en était aimé,ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
Ture lure.Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !
Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.
Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.
Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?
Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.
Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.
Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].
La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.
Tu proverai si come sà di sale
Lo pane altrui, e com’ è duro calle
Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
E quel che più ti graverà le spalle,
Sarà la compagnia malvagia e scempia,
Con la qual tu cadrai in questa valle ;
Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Di sua bestialitate il suo processo
Farà la pruova : si ch’a te fia bello
Averti fatta parte, per te stesso[58].« Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.
J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.
On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.
Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.
De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.
Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.
Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.
Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.
Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.
À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.
Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.
En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.
Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.
Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.
Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.
L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.
Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].
Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.
Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.
C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »
J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.
Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.
Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.
Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.
J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.
Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.
On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »
Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.
Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.
Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »
La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :
Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours ;
Servez-moi de défense,
Prenez soin de mes jours ;
Et quand ma dernière heure
Viendra finir mon sort,
Obtenez que je meure
De la plus sainte mort.J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.
Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.
J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.
Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].
Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.
Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.
Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.
Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].
Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].
Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.
Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.
Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.
Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.
Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?
Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.
Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.
La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].
Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].
Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.
On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].
Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.
Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?
Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.
Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.
Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :
« Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »
Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.
Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.
Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.
Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?
Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.
Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.
À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.
Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.
Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.
Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.
En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.
Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.
En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.
Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].
Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.
Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.
Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.
Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.
La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].
Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.
M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.
Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.
Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.
Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.
Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.
Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.
Voici mon extrait de baptême[27] :
« Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.
« François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »
On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].
La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.
En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.
Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.
Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.
Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.
Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.
Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.
Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.
Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.
Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.
Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.
Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :
C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
Vous avez des défauts que je ne puis celer.Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.
Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.
Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.
Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.
Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.
Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette
Et, ce dit-on, il en était aimé,ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
Ture lure.Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !
Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.
Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.
Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?
Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.
Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.
Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].
La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.
Tu proverai si come sà di sale
Lo pane altrui, e com’ è duro calle
Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
E quel che più ti graverà le spalle,
Sarà la compagnia malvagia e scempia,
Con la qual tu cadrai in questa valle ;
Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Di sua bestialitate il suo processo
Farà la pruova : si ch’a te fia bello
Averti fatta parte, per te stesso[58].« Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.
J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.
On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.
Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.
De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.
Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.
Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.
Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.
Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.
À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.
Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.
En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.
Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.
Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.
Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.
L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.
Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].
Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.
Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.
C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »
J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.
Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.
Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.
Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.
J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.
Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.
On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »
Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.
Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.
Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »
La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :
Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours ;
Servez-moi de défense,
Prenez soin de mes jours ;
Et quand ma dernière heure
Viendra finir mon sort,
Obtenez que je meure
De la plus sainte mort.J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.
Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.
J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.
Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].
Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.
Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.
Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.
Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].
Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].
Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.
Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.
Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.
Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.
Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?
Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.
Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.
La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].
Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].
Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.
On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].
Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.
Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?
Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.
Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.
Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :
« Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »
Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.
Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.
Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.
Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?
Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.
Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.
À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.
Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.
Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.
Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.
En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.
Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.
En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.
Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].
Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.
Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.
Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.
Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.
La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].
Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.
M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.
Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.
Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.
Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.
Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.
Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.
Voici mon extrait de baptême[27] :
« Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.
« François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »
On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].
La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.
En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.
Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.
Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.
Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.
Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.
Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.
Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.
Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.
Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.
Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.
Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :
C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
Vous avez des défauts que je ne puis celer.Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.
Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.
Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.
Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.
Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.
Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette
Et, ce dit-on, il en était aimé,ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
Ture lure.Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !
Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.
Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.
Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?
Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.
Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.
Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].
La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.
Tu proverai si come sà di sale
Lo pane altrui, e com’ è duro calle
Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
E quel che più ti graverà le spalle,
Sarà la compagnia malvagia e scempia,
Con la qual tu cadrai in questa valle ;
Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Di sua bestialitate il suo processo
Farà la pruova : si ch’a te fia bello
Averti fatta parte, per te stesso[58].« Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.
J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.
On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.
Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.
De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.
Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.
Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.
Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.
Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.
À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.
Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.
En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.
Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.
Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.
Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.
L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.
Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].
Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.
Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.
C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »
J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.
Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.
Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.
Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.
J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.
Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.
On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »
Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.
Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.
Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »
La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :
Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours ;
Servez-moi de défense,
Prenez soin de mes jours ;
Et quand ma dernière heure
Viendra finir mon sort,
Obtenez que je meure
De la plus sainte mort.J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.
Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.
J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.
Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].
Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.
Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.
Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.
Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].
Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].
Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.
Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.
Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.
Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.
Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?
Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.
Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.
La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].
Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].
Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.
On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].
Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.
Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?
Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.
Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.
Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :
« Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »
Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.
Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.
Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.
Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?
Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.
Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.
À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.
Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.
Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.
Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.
En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.
Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.
En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.
Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].
Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.
Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.
Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.
Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.
La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].
Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.
M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.
Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.
Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.
Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.
Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.
Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.
Voici mon extrait de baptême[27] :
« Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.
« François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »
On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].
La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.
En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.
Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.
Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.
Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.
Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.
Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.
Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.
Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.
Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.
Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.
Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :
C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
Vous avez des défauts que je ne puis celer.Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.
Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.
Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.
Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.
Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.
Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette
Et, ce dit-on, il en était aimé,ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
Ture lure.Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !
Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.
Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.
Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?
Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.
Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.
Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].
La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.
Tu proverai si come sà di sale
Lo pane altrui, e com’ è duro calle
Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
E quel che più ti graverà le spalle,
Sarà la compagnia malvagia e scempia,
Con la qual tu cadrai in questa valle ;
Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Di sua bestialitate il suo processo
Farà la pruova : si ch’a te fia bello
Averti fatta parte, per te stesso[58].« Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.
J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.
On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.
Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.
De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.
Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.
Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.
Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.
Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.
À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.
Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.
En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.
Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.
Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.
Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.
L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.
Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].
Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.
Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.
C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »
J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.
Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.
Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.
Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.
J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.
Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.
On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »
Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.
Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.
Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »
La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :
Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours ;
Servez-moi de défense,
Prenez soin de mes jours ;
Et quand ma dernière heure
Viendra finir mon sort,
Obtenez que je meure
De la plus sainte mort.J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.
Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.
J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.
Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].
Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.
Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.
Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.
Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].
Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].
Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.
Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.
Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.
Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.
Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?
Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.
Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.
La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].
Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].
Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.
On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].
Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.
Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?
Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.
Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.
Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :
« Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »
Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.
Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.
Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.
Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?
Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.
Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.
À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.
Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.
Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.
Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.
En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.
Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.
En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.
Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].
Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.
Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.
Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.
Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.
La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].
Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.
M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.
Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.
Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.
Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.
Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.
Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.
Voici mon extrait de baptême[27] :
« Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.
« François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »
On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].
La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.
En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.
Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.
Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.
Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.
Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.
Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.
Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.
Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.
Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.
Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.
Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :
C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
Vous avez des défauts que je ne puis celer.Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.
Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.
Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.
Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.
Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.
Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette
Et, ce dit-on, il en était aimé,ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
Ture lure.Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !
Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.
Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.
Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?
Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.
Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.
Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].
La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.
Tu proverai si come sà di sale
Lo pane altrui, e com’ è duro calle
Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
E quel che più ti graverà le spalle,
Sarà la compagnia malvagia e scempia,
Con la qual tu cadrai in questa valle ;
Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Di sua bestialitate il suo processo
Farà la pruova : si ch’a te fia bello
Averti fatta parte, per te stesso[58].« Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.
J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.
On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.
Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.
De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.
Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.
Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.
Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.
Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.
À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.
Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.
En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.
Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.
Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.
Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.
L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.
Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].
Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.
Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.
C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »
J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.
Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.
Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.
Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.
J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.
Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.
On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »
Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.
Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.
Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »
La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :
Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours ;
Servez-moi de défense,
Prenez soin de mes jours ;
Et quand ma dernière heure
Viendra finir mon sort,
Obtenez que je meure
De la plus sainte mort.J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.
Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.
J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.
Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].
Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.
Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.
Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.
Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].
Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].
Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.
Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.
Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.
Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.
Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?
Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.
Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.
La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].
Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].
Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.
On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].
Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.
Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?
Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.
Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.
Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :
« Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »
Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.
Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.
Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.
Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?
Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.
Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.
À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.
Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.
Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.
Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.
En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.
Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.
En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.
Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].
Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.
Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.
Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.
Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.
La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].
Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.
M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.
Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.
Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.
Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.
Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.
Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.
Voici mon extrait de baptême[27] :
« Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.
« François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »
On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].
La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.
En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.
Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.
Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.
Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.
Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.
Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.
Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.
Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.
Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.
Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.
Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :
C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
Vous avez des défauts que je ne puis celer.Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.
Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.
Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.
Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.
Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.
Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette
Et, ce dit-on, il en était aimé,ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
Ture lure.Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !
Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.
Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.
Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?
Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.
Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.
Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].
La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.
Tu proverai si come sà di sale
Lo pane altrui, e com’ è duro calle
Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
E quel che più ti graverà le spalle,
Sarà la compagnia malvagia e scempia,
Con la qual tu cadrai in questa valle ;
Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Di sua bestialitate il suo processo
Farà la pruova : si ch’a te fia bello
Averti fatta parte, per te stesso[58].« Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.
J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.
On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.
Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.
De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.
Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.
Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.
Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.
Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.
À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.
Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.
En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.
Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.
Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.
Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.
L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.
Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].
Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.
Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.
C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »
J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.
Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.
Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.
Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.
J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.
Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.
On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »
Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.
Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.
Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »
La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :
Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours ;
Servez-moi de défense,
Prenez soin de mes jours ;
Et quand ma dernière heure
Viendra finir mon sort,
Obtenez que je meure
De la plus sainte mort.J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.
Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.
J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.
Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].
Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.
Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.
Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.
Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].
Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].
Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.
Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.
Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.
Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.
Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?
Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.
Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.
La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].
Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].
Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.
On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].
Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.
Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?
Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.
Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.
Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :
« Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »
Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.
Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.
Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.
Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?
Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.
Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.
À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.
Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.
Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.
Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.
En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.
Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.
En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.
Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].
Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.
Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.
Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.
Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.
La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].
Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.
M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.
Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.
Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.
Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.
Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.
Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.
Voici mon extrait de baptême[27] :
« Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.
« François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »
On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].
La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.
En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.
Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.
Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.
Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.
Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.
Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.
Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.
Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.
Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.
Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.
Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :
C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
Vous avez des défauts que je ne puis celer.Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.
Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.
Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.
Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.
Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.
Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette
Et, ce dit-on, il en était aimé,ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
Ture lure.Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !
Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.
Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.
Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?
Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.
Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.
Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].
La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.
Tu proverai si come sà di sale
Lo pane altrui, e com’ è duro calle
Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
E quel che più ti graverà le spalle,
Sarà la compagnia malvagia e scempia,
Con la qual tu cadrai in questa valle ;
Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Di sua bestialitate il suo processo
Farà la pruova : si ch’a te fia bello
Averti fatta parte, per te stesso[58].« Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.
J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.
On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.
Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.
De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.
Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.
Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.
Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.
Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.
À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.
Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.
En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.
Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.
Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.
Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.
L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.
Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].
Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.
Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.
C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »
J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.
Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.
Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.
Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.
J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.
Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.
On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »
Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.
Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.
Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »
La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :
Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours ;
Servez-moi de défense,
Prenez soin de mes jours ;
Et quand ma dernière heure
Viendra finir mon sort,
Obtenez que je meure
De la plus sainte mort.J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.
Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.
J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.
Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].
Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.
Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.
Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.
Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].
Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].
Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.
Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.
Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.
Naissance de mes frères et sœurs. — Je viens au monde. — Plancoët. — Vœu. — Combourg. — Plan de mon père pour mon éducation. — La Villeneuve. — Lucile. — Mesdemoiselles Couppart. — Mauvais écolier que je suis. — Vie de ma grand’mère maternelle et de sa sœur, à Plancoët. — Mon oncle, le comte de Bedée, à Manchoix. — Relèvement du vœu de ma nourrice. — Gesril. — Hervine Magon. — Combat contre les deux mousses.
Il y a quatre ans qu’à mon retour de la Terre Sainte, j’achetai près du hameau d’Aulnay, dans le voisinage de Sceaux et de Châtenay, une maison de jardinier, cachée parmi les collines couvertes de bois. Le terrain inégal et sablonneux dépendant de cette maison n’était qu’un verger sauvage au bout duquel se trouvait une ravine et un taillis de châtaigniers. Cet étroit espace me parut propre à renfermer mes longues espérances ; spatio brevi spem longam reseces[2]. Les arbres que j’y ai plantés prospèrent, ils sont encore si petits que je leur donne de l’ombre quand je me place entre eux et le soleil. Un jour, en me rendant cette ombre, ils protégeront mes vieux ans comme j’ai protégé leur jeunesse. Je les ai choisis autant que je l’ai pu des divers climats où j’ai erré, ils rappellent mes voyages et nourrissent au fond de mon cœur d’autres illusions.
Si jamais les Bourbons remontent sur le trône, je ne leur demanderai, en récompense de ma fidélité, que de me rendre assez riche pour joindre à mon héritage la lisière des bois qui l’environnent : l’ambition m’est venue ; je voudrais accroître ma promenade de quelques arpents : tout chevalier errant que je suis, j’ai les goûts sédentaires d’un moine : depuis que j’habite cette retraite, je ne crois pas avoir mis trois fois les pieds hors de mon enclos. Mes pins, mes sapins, mes mélèzes, mes cèdres tenant jamais ce qu’ils promettent, la Vallée-aux-Loups deviendra une véritable chartreuse. Lorsque Voltaire naquit à Châtenay, le 20 février 1694[3], quel était l’aspect du coteau où se devait retirer, en 1807, l’auteur du Génie du Christianisme ?
Ce lieu me plaît ; il a remplacé pour moi les champs paternels ; je l’ai payé du produit de mes rêves et de mes veilles ; c’est au grand désert d’Atala que je dois le petit désert d’Aulnay ; et, pour me créer ce refuge, je n’ai pas, comme le colon américain, dépouillé l’Indien des Florides. Je suis attaché à mes arbres ; je leur ai adressé des élégies, des sonnets, des odes. Il n’y a pas un seul d’entre eux que je n’aie soigné de mes propres mains, que je n’aie délivré du ver attaché à sa racine, de la chenille collée à sa feuille ; je les connais tous par leurs noms, comme mes enfants : c’est ma famille, je n’en ai pas d’autre, j’espère mourir auprès d’elle.
Ici, j’ai écrit les Martyrs, les Abencerages, l’Itinéraire et Moïse ; que ferai-je maintenant dans les soirées de cet automne ? Ce 4 octobre 1811, anniversaire de ma fête et de mon entrée à Jérusalem[4], me tente à commencer l’histoire de ma vie. L’homme qui ne donne aujourd’hui l’empire du monde à la France que pour la fouler à ses pieds, cet homme, dont j’admire le génie et dont j’abhorre le despotisme, cet homme m’enveloppe de sa tyrannie comme d’une autre solitude ; mais s’il écrase le présent, le passé le brave, et je reste libre dans tout ce qui a précédé sa gloire.
La plupart de mes sentiments sont demeurés au fond de mon âme, ou ne se sont montrés dans mes ouvrages que comme appliqués à des êtres imaginaires. Aujourd’hui que je regrette encore mes chimères sans les poursuivre, je veux remonter le penchant de mes belles années : ces Mémoires seront un temple de la mort élevé à la clarté de mes souvenirs[5].
Commençons donc, et parlons d’abord de ma famille ; c’est essentiel, parce que le caractère de mon père a tenu en grande partie à sa position et que ce caractère a beaucoup influé sur la nature de mes idées, en décidant du genre de mon éducation[6].
Je suis né gentilhomme. Selon moi, j’ai profité du hasard de mon berceau, j’ai gardé cet amour plus ferme de la liberté qui appartient principalement à l’aristocratie dont la dernière heure est sonnée. L’aristocratie a trois âges successifs : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges, l’âge des vanités ; sortie du premier, elle dégénère dans le second et s’éteint dans le dernier.
On peut s’enquérir de ma famille, si l’envie en prend, dans le dictionnaire de Moréri, dans les diverses histoires de Bretagne de d’Argentré, de dom Lobineau, de dom Morice, dans l’Histoire généalogique de plusieurs maisons illustres de Bretagne du P. Du Paz, dans Toussaint de Saint-Luc, Le Borgne, et enfin dans l’Histoire des grands officiers de la Couronne du P. Anselme[7].
Les preuves de ma descendance furent faites entre les mains de Chérin[8], pour l’admission de ma sœur Lucile comme chanoinesse au chapitre de l’Argentière, d’où elle devait passer à celui de Remiremont ; elles furent reproduites pour ma présentation à Louis XVI, reproduites pour mon affiliation à l’ordre de Malte, et reproduites une dernière fois quand mon frère fut présenté au même infortuné Louis XVI.
Mon nom s’est d’abord écrit Brien, ensuite Briant et Briand, par l’invasion de l’orthographe française. Guillaume le Breton dit Castrum-Briani. Il n’y a pas un nom en France qui ne présente ces variations de lettres. Quelle est l’orthographe de Du Guesclin ?
Les Brien vers le commencement du onzième siècle communiquèrent leur nom à un château considérable de Bretagne, et ce château devint le chef-lieu de la baronnie de Chateaubriand. Les armes de Chateaubriand étaient d’abord des pommes de pin avec la devise : Je sème l’or. Geoffroy, baron de Chateaubriand, passa avec saint Louis en Terre Sainte. Fait prisonnier à la bataille de la Massoure, il revint, et sa femme Sibylle mourut de joie et de surprise en le revoyant. Saint Louis, pour récompenser ses services, lui concéda à lui et à ses héritiers, en échange de ses anciennes armoiries, un écu de gueules, semé de fleurs de lis d’or : Cui et ejus hœredibus, atteste un cartulaire du prieuré de Bérée, sanctus Ludovicus tum Francorum rex, propter ejus probitatem in armis, flores lilii auri, loco pomorum pini auri, contulit.
Les Chateaubriand se partagèrent dès leur origine en trois branches : la première, dite barons de Chateaubriand, souche des deux autres et qui commença l’an 1000 dans la personne de Thiern, fils de Brien, petit-fils d’Alain III, comte ou chef de Bretagne ; la seconde, surnommée seigneurs des Roches Baritaut, ou du Lion d’Angers ; la troisième paraissant sous le titre de sires de Beaufort.
Lorsque la lignée des sires de Beaufort vint à s’éteindre dans la personne de dame Renée, un Christophe II, branche collatérale de cette lignée, eut en partage la terre de la Guerrande en Morbihan[9]. À cette époque, vers le milieu du xviie siècle, une grande confusion s’était répandue dans l’ordre de la noblesse ; des titres et des noms avaient été usurpés. Louis XIV prescrivit une enquête, afin de remettre chacun dans son droit. Christophe fut maintenu, sur preuve de sa noblesse d’ancienne extraction, dans son titre et dans la possession de ses armes, par arrêt de la Chambre établie à Rennes pour la réformation de la noblesse de Bretagne. Cet arrêt fut rendu le 16 septembre 1669 ; en voici le texte :
« Arrêt de la Chambre établie par le Roi (Louis XIV) pour la réformation de la noblesse en la province de Bretagne, rendu le 16 septembre 1669 : entre le procureur général du Roi, et M. Christophe de Chateaubriand, sieur de La Guerrande ; lequel déclare ledit Christophe issu d’ancienne extraction noble, lui permet de prendre la qualité de chevalier, et le maintient dans le droit de porter pour armes de gueules semé de fleurs de lys d’or sans nombre, et ce après production par lui faite de ses titres authentiques, desquels il appert, etc., etc., ledit arrêt signé Malescot. »
Cet arrêt constate que Christophe de Chateaubriand de La Guerrande descendait directement des Chateaubriand, sires de Beaufort ; les sires de Beaufort se rattachaient par documents historiques aux premiers barons de Chateaubriand. Les Chateaubriand de Villeneuve, du Plessis et de Combourg étaient cadets des Chateaubriand de La Guerrande, comme il est prouvé par la descendance d’Amaury, frère de Michel, lequel Michel était fils de ce Christophe de La Guerrande maintenu dans son extraction par l’arrêt ci-dessus rapporté de la réformation de la noblesse, du 16 septembre 1669.
Après ma présentation à Louis XVI, mon frère songea à augmenter ma fortune de cadet en me nantissant de quelques-uns de ces bénéfices appelés bénéfices simples. Il n’y avait qu’un seul moyen praticable à cet effet, puisque j’étais laïque et militaire, c’était de m’agréger à l’ordre de Malte. Mon frère envoya mes preuves à Malte, et bientôt après il présenta requête, en mon nom, au chapitre du grand-prieuré d’Aquitaine, tenu à Poitiers, aux fins qu’il fût nommé des commissaires pour prononcer d’urgence. M. Pontois était alors archiviste, vice-chancelier et généalogiste de l’ordre de Malte, au Prieuré.
Le président du chapitre était Louis-Joseph des Escotais, bailli, grand-prieur d’Aquitaine, ayant avec lui le bailli de Freslon, le chevalier de La Laurencie, le chevalier de Murat, le chevalier de Lanjamet, le chevalier de La Bourdonnaye-Montluc et le chevalier du Bouëtiez. La requête fut admise les 9, 10 et 11 septembre 1789. Il est dit, dans les termes d’admission du Mémorial, que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, et que des considérations du plus grand poids me rendaient digne de la satisfaction que je réclamais.
Et tout cela avait lieu après la prise de la Bastille, à la veille des scènes du 6 octobre 1789 et de la translation de la famille royale à Paris ! Et, dans la séance du 7 août de cette année 1789, l’Assemblée nationale avait aboli les titres de noblesse ! Comment les chevaliers et les examinateurs de mes preuves trouvaient-ils aussi que je méritais à plus d’un titre la grâce que je sollicitais, etc., moi qui n’étais qu’un chétif sous-lieutenant d’infanterie, inconnu, sans crédit, sans faveur et sans fortune ?
Le fils aîné de mon frère (j’ajoute ceci en 1831 à mon texte primitif écrit en 1811), le comte Louis de Chateaubriand[10], a épousé mademoiselle d’Orglandes, dont il a eu cinq filles et un garçon, celui-ci nommé Geoffroy. Christian, frère cadet de Louis, arrière-petit-fils et filleul de M. de Malesherbes, et lui ressemblant d’une manière frappante, servit avec distinction en Espagne comme capitaine dans les dragons de la garde, en 1823. Il s’est fait jésuite à Rome. Les jésuites suppléent à la solitude à mesure que celle-ci s’efface de la terre. Christian vient de mourir à Chieri, près Turin : vieux et malade, je le devais devancer ; mais ses vertus l’appelaient au ciel avant moi, qui ai encore bien des fautes à pleurer.
Dans la division du patrimoine de la famille, Christian avait eu la terre de Malesherbes, et Louis la terre de Combourg. Christian, ne regardant pas le partage égal comme légitime, voulut, en quittant le monde, se dépouiller des biens qui ne lui appartenaient pas et les rendre à son frère aîné.
À la vue de mes parchemins, il ne tiendrait qu’à moi, si j’héritais de l’infatuation de mon père et de mon frère, de me croire cadet des ducs de Bretagne, venant de Thiern, petit-fils d’Alain III.
Cesdits Chateaubriand auraient mêlé deux fois leur sang au sang des souverains d’Angleterre, Geoffroy IV de Chateaubriand ayant épousé en secondes noces Agnès de Laval, petite fille du comte d’Anjou et de Mathilde, fille de Henri Ier ; Marguerite de Lusignan, veuve du roi d’Angleterre et petite-fille de Louis le Gros, s’étant mariée à Geoffroy V, douzième baron de Chateaubriand. Sur la race royale d’Espagne, on trouverait Brien, frère puîné du neuvième baron de Chateaubriand, qui se serait uni à Jeanne, fille d’Alphonse, roi d’Aragon. Il faudrait croire encore, quant aux grandes familles de France, qu’Édouard de Rohan prit à femme Marguerite de Chateaubriand ; il faudrait croire encore qu’un Croï épousa Charlotte de Chateaubriand. Tinténiac, vainqueur au combat des Trente[11], Du Guesclin le connétable, auraient eu des alliances avec nous dans les trois branches. Tiphaine Du Guesclin, petite-fille du frère de Bertrand, céda à Brien de Chateaubriand, son cousin et son héritier, la propriété du Plessis-Bertrand. Dans les traités, des Chateaubriand sont donnés pour caution de la paix aux rois de France, à Clisson, au baron de Vitré. Les ducs de Bretagne envoient à des Chateaubriand copie de leurs assises. Les Chateaubriand deviennent grands officiers de la couronne, et des illustres dans la cour de Nantes ; ils reçoivent des commissions pour veiller à la sûreté de leur province contre les Anglais. Brien Ier se trouve à la bataille d’Hastings : il était fils d’Eudon, comte de Penthièvre. Guy de Chateaubriand est du nombre des seigneurs qu’Arthur de Bretagne donna à son fils pour l’accompagner dans son ambassade auprès du Pape, en 1309.
Je ne finirais pas si j’achevais ce dont je n’ai voulu faire qu’un court résumé : la note[12] à laquelle je me suis enfin résolu, en considération de mes deux neveux, qui ne font pas sans doute aussi bon marché que moi de ces vieilles misères, remplacera ce que j’omets dans ce texte. Toutefois, on passe aujourd’hui un peu la borne ; il devient d’usage de déclarer que l’on est de race corvéable, qu’on a l’honneur d’être fils d’un homme attaché à la glèbe. Ces déclarations sont-elles aussi fières que philosophiques ? N’est-ce pas se ranger du parti du plus fort ? Les marquis, les comtes, les barons de maintenant, n’ayant ni privilèges ni sillons, les trois quarts mourant de faim, se dénigrant les uns les autres, ne voulant pas se reconnaître, se contestant mutuellement leur naissance ; ces nobles, à qui l’on nie leur propre nom, ou à qui on ne l’accorde que sous bénéfice d’inventaire, peuvent-ils inspirer quelque crainte ? Au reste, qu’on me pardonne d’avoir été contraint de m’abaisser à ces puériles récitations, afin de rendre compte de la passion dominante de mon père, passion qui fit le nœud du drame de ma jeunesse. Quant à moi, je ne me glorifie ni ne me plains de l’ancienne ou de la nouvelle société. Si dans la première j’étais le chevalier ou le vicomte de Chateaubriand, dans la seconde je suis François de Chateaubriand ; je préfère mon nom à mon titre.
Monsieur mon père aurait volontiers, comme un grand terrien du moyen âge[13], appelé Dieu le Gentilhomme de là-haut, et surnommé Nicodème (le Nicodème de L’Évangile) un saint gentilhomme. Maintenant, en passant par mon géniteur, arrivons de Christophe, seigneur suzerain de la Guerrande, et descendant en Ligne directe des barons de Chateaubriand, jusqu’à moi, François, seigneur sans vassaux et sans argent de la Vallée-aux-Loups.
En remontant la lignée des Chateaubriand, composée de trois branches, les deux premières étant faillies, la troisième, celle des sires de Beaufort, prolongée par un rameau (les Chateaubriand de La Guerrande), s’appauvrit, effet inévitable de la loi du pays : les aînés nobles emportaient les deux tiers des biens, en vertu de la coutume de Bretagne ; les cadets divisaient entre eux tous un seul tiers de l’héritage paternel. La décomposition du chétif estoc de ceux-ci s’opérait avec d’autant plus de rapidité, qu’ils se mariaient ; et comme la même distribution des deux tiers au tiers existait aussi pour leurs enfants, ces cadets des cadets arrivaient promptement au partage d’un pigeon, d’un lapin, d’une canardière et d’un chien de chasse, bien qu’ils fussent toujours chevaliers hauts et puissants seigneurs d’un colombier, d’une crapaudière et d’une garenne. On voit dans les anciennes familles nobles une quantité de cadets ; on les suit pendant deux ou trois générations, puis ils disparaissent, redescendus peu à peu à la charrue ou absorbés par les classes ouvrières, sans qu’on sache ce qu’ils sont devenus.
Le chef de nom et d’armes de ma famille était, vers le commencement du dix-huitième siècle, Alexis de Chateaubriand, seigneur de la Guerrande, fils de Michel, lequel Michel avait un frère, Amaury. Michel était fils de ce Christrophe maintenu dans son extraction des sires de Beaufort et des barons de Chateaubriand par l’arrêt ci-dessus rapporté. Alexis de la Guerrande était veuf ; ivrogne décidé, il passait ses jours à boire, vivait dans le désordre avec ses servantes, et mettait les plus beaux titres de sa maison à couvrir des pots de beurre.
En même temps que ce chef de nom et d’armes, existait son cousin François, fils d’Amaury, puîné de Michel. François, né le 19 février 1683, possédait les petites seigneuries des Touches et de La Villeneuve. Il avait épousé, le 27 août 1713, Pétronille-Claude Lamour, dame de Lanjégu[14], dont il eut quatre fils : François-Henri, René (mon père), Pierre, seigneur du Plessis, et Joseph, seigneur du Parc. Mon grand-père, François, mourut le 28 mars 1729 ; ma grand’mère, je l’ai connue dans mon enfance, avait encore un beau regard qui souriait dans l’ombre de ses années. Elle habitait, au décès de son mari, Le manoir de La Villeneuve, dans les environs de Dinan. Toutela fortune de mon aïeule ne dépassait pas 5 000 livres de rente, dont l’aîné de ses fils emportait les deux tiers, 3 333 livres : restaient 1 666 livres de rente pour les trois cadets, sur laquelle somme l’aîné prélevait encore le préciput.
Pour comble de malheur, ma grand’mère fut contrariée dans ses desseins par le caractère de ses fils : l’aîné, François-Henri, à qui le magnifique héritage de la seigneurie de La Villeneuve était dévolu, refusa de se marier et se fit prêtre ; mais au lieu de quêter les bénéfices que son nom lui aurait pu procurer, et avec lesquels il aurait soutenu ses frères, il ne sollicita rien par fierté et par insouciance. Il s’ensevelit dans une cure de campagne et fut successivement recteur de Saint-Launeuc et de Merdrignac[15], dans le diocèse de Saint-Malo. Il avait la passion de la poésie ; j’ai vu bon nombre de ses vers. Le caractère joyeux de cette espèce de noble Rabelais, le culte que ce prêtre chrétien avait voué aux Muses dans un presbytère, excitaient la curiosité. Il donnait tout ce qu’il avait et mourut insolvable[16].
Le quatrième frère de mon père, Joseph, se rendit à Paris et s’enferma dans une bibliothèque : on lui envoyait tous les ans les 416 livres, son lopin de cadet. Il passa inconnu au milieu des livres ; il s’occupait de recherches historiques. Pendant sa vie, qui fut courte, il écrivait chaque premier de janvier à sa mère, seul signe d’existence qu’il ait jamais donné. Singulière destinée ! Voilà mes deux oncles, l’un érudit et l’autre poète ; mon frère aîné faisait agréablement des vers ; une de mes sœurs, madame de Farcy, avait un vrai talent pour la poésie : une autre de mes sœurs, la comtesse Lucile, chanoinesse, pourrait être connue par quelques pages admirables ; moi, j’ai barbouillé force papier. Mon frère a péri sur l’échafaud, mes deux sœurs ont quitté une vie de douleur après avoir langui dans les prisons ; mes deux oncles ne laissèrent pas de quoi payer les quatre planches de leur cercueil ; les lettres ont causé mes joies et mes peines, et je ne désespère pas, Dieu aidant, de mourir à l’hôpital.
Ma grand’mère, s’étant épuisée pour faire quelque chose de son fils aîné et de son fils cadet, ne pouvait plus rien pour les deux autres, René, mon père, et Pierre, mon oncle. Cette famille, qui avait semé l’or, selon sa devise, voyait de sa gentilhommière les riches abbayes qu’elle avait fondées et qui entombaient[17] ses aïeux. Elle avait présidé les états de Bretagne, comme possédant une des neuf baronnies ; elle avait signé au traité des souverains, servi de caution à Clisson, et elle n’aurait pas eu le crédit d’obtenir une sous-lieutenance pour l’héritier de son nom.
Il restait à la pauvre noblesse bretonne une ressource, la marine royale : on essaya d’en profiter pour mon père ; mais il fallait d’abord se rendre à Brest, y vivre, payer les maîtres, acheter l’uniforme, les armes, les livres, les instruments de mathématique : comment subvenir à tous ces frais ? Le brevet demandé au ministre de la marine n’arriva point faute de protecteur pour en solliciter l’expédition : la châtelaine de Villeneuve tomba malade de chagrin.
Alors mon père donna la première marque du caractère décidé que je lui ai connu. Il avait environ quinze ans : s’étant aperçu des inquiétudes de sa mère, il s’approcha du lit où elle était couchée et lui dit : « Je ne veux plus être un fardeau pour vous. » Sur ce, ma grand’mère se prit à pleurer (j’ai vingt-fois entendu mon père raconter cette scène). « René, répondit-elle, que veux-tu faire ? Laboure ton champ. — Il ne peut pas nous nourrir ; laissez-moi partir. — Eh bien, dit la mère, va donc où Dieu veut que tu ailles. » Elle embrassa l’enfant en sanglotant. Le soir même mon père quitta la ferme maternelle, arriva à Dinan, où une de nos parentes lui donna une lettre de recommandation pour un habitant de Saint-Malo. L’aventurier orphelin fut embarqué comme volontaire sur une goëlette armée, qui mit à la voile quelques jours après.
La petite république malouine soutenait seule alors sur la mer l’honneur du pavillon français. La goëlette rejoignit la flotte que le cardinal de Fleury envoyait au secours de Stanislas, assiégé dans Dantzick par les Russes. Mon père mit pied à terre et se trouva au mémorable combat que quinze cents Français, commandés par le Breton de Bréhan, comte de Plélo[18], livrèrent, le 29 mai 1734, à quarante mille Moscovites commandés par Munich. De Bréhan, diplomate, guerrier et poète, fut tué et mon père blessé deux fois. Il revint en France et se rembarqua. Naufragé sur les côtes de l’Espagne, des voleurs l’attaquèrent et le dépouillèrent dans la Galice ; il prit passage à Bayonne sur un vaisseau et surgit encore au toit paternel. Son courage et son esprit d’ordre l’avaient fait connaître. Il passa aux Îles ; il s’enrichit dans les colonies et jeta les fondements de la nouvelle fortune de sa famille[19].
Ma grand’mère confia à son fils René son fils Pierre, M. de Chateaubriand du Plessis[20], dont le fils, Armand de Chateaubriand, fut fusillé, par ordre de Bonaparte, le vendredi saint de l’année 1809[21]. Ce fut un des derniers gentilhommes français morts pour la cause de la monarchie[22]. Mon père se chargea du sort de son frère, quoiqu’il eût contracté, par l’habitude de souffrir, une rigueur de caractère qu’il conserva toute sa vie ; le Non ignara mali n’est pas toujours vrai : le malheur a ses duretés comme ses tendresses.
M. de Chateaubriand était grand et sec ; il avait le nez aquilin, les lèvres minces et pâles, les yeux enfoncés, petits et pers ou glauques, comme ceux des lions ou des anciens barbares. Je n’ai jamais vu un pareil regard : quand la colère y montait, la prunelle étincelante semblait se détacher et venir vous frapper comme une balle.
Une seule passion dominait mon père, celle de son nom. Son état habituel était une tristesse profonde que l’âge augmenta et un silence dont il ne sortait que par des emportements. Avare dans l’espoir de rendre à sa famille son premier éclat, hautain aux états de Bretagne avec les gentilhommes, dur avec ses vassaux à Combourg, taciturne, despotique et menaçant dans son intérieur, ce qu’on sentait en le voyant, c’était la crainte. S’il eût vécu jusqu’à la Révolution et s’il eût été plus jeune, il aurait joué un rôle important, ou se serait fait massacrer dans son château. Il avait certainement du génie : je ne doute pas qu’à la tête des administrations ou des armées, il n’eût été un homme extraordinaire.
Ce fut en revenant d’Amérique qu’il songea à se marier. Né le 23 septembre 1718, il épousa à trente-cinq ans, le 3 juillet 1753[23], Apolline-Jeanne-Suzanne de Bedée, née le 7 avril 1726, et fille de messire Ange-Annibal, comte de Bedée, seigneur de La Bouëtardais[24]. Il s’établit avec elle à Saint-Malo, dont ils étaient nés l’un et l’autre à sept ou huit lieues, de sorte qu’ils apercevaient de leur demeure l’horizon sous lequel ils étaient venus au monde. Mon aïeule maternelle, Marie-Anne de Ravenel de Boisteilleul, dame de Bedée, née à Rennes le 16 octobre 1698[25] avait été élevée à Saint-Cyr dans les dernières années de madame de Maintenon : son éducation s’était répandue sur ses filles.
Ma mère douée de beaucoup d’esprit et d’une imagination prodigieuse, avait été formée à la lecture de Fénélon, de Racine, de madame de Sévigné, et nourrie des anecdotes de la cour de Louis XIV ; elle savait tout Cyrus par cœur. Apolline de Bedée, avec de grands traits, était noire, petite et laide ; l’élégance de ses manières, l’allure vive de son humeur, contrastaient avec la rigidité et le calme de mon père. Aimant la société autant qu’il aimait la solitude, aussi pétulante et animée qu’il était immobile et froid, elle n’avait pas un goût qui ne fût opposé à ceux de son mari. La contrariété qu’elle éprouva la rendit mélancolique, de légère et gaie qu’elle était. Obligée de se taire quand elle eût voulu parler, elle s’en dédommageait par une espèce de tristesse bruyante entrecoupée de soupirs qui interrompaient seuls la tristesse muette de mon père. Pour la piété, ma mère était un ange.
Ma mère accoucha à Saint-Malo d’un premier garçon qui mourut au berceau, et qui fut nommé Geoffroy, comme presque tous les aînés de ma famille. Ce fils fut suivi d’un autre et de deux filles qui ne vécurent que quelques mois.
Ces quatre enfants périrent d’un épanchement de sang au cerveau. Enfin, ma mère mit au monde un troisième garçon qu’on appela Jean-Baptiste : c’est lui qui dans la suite devint le petit-gendre de M. de Malesherbes. Après Jean-Baptiste naquirent quatre filles : Marie-Anne, Bénigne, Julie et Lucile, toute quatre d’une rare beauté, et dont les deux aînées ont seules survécu aux orages de la Révolution. La beauté, frivolité sérieuse, reste quand toutes les autres sont passées. Je fus le dernier de ces dix enfants[26]. Il est probable que mes quatre sœurs durent leur existence au désir de mon père d’avoir son nom assuré par l’arrivée d’un second garçon ; je résistais, j’avais aversion pour la vie.
Voici mon extrait de baptême[27] :
« Extrait des registres de l’état civil de la commune de Saint-Malo pour l’année 1768.
« François-René de Chateaubriand, fils de René de Chateaubriand et de Pauline-Jeanne-Suzanne de Bedée, son épouse, né le 4 septembre 1768, baptisé le jour suivant par nous Pierre-Henri Nouail, grand vicaire de l’évêque de Saint-Malo. A été parrain Jean-Baptiste de Chateaubriand, son frère, et marraine Françoise-Gertrude de Contades, qui signent et le père. Ainsi signé au registre : Contades de Plouër, Jean-Baptiste de Chateaubriand, Brignon de Chateaubriand, de Chateaubriand et Nouail, vicaire général[28] »
On voit que je m’étais trompé dans mes ouvrages : je me fais naître le 4 octobre[29] et non le 4 septembre ; mes prénoms sont : François-René, et non pas François-Auguste[30].
La maison qu’habitaient alors mes parents est située dans une rue sombre et étroite de Saint-Malo, appelée la rue des Juifs[31] : cette maison est aujourd’hui transformée en auberge[32]. La chambre où ma mère accoucha domine une partie déserte des murs de la ville, et à travers les fenêtres de cette chambre on aperçoit une mer qui s’étend à perte de vue, en se brisant sur des écueils. J’eus pour parrain, comme on le voit dans mon extrait de baptême, mon frère, et pour marraine la comtesse de Plouër, fille du maréchal de Contades[33]. J’étais presque mort quand je vins au jour. Le mugissement des vagues, soulevées par une bourrasque annonçant l’équinoxe d’automne, empêchait d’entendre mes cris : on m’a souvent conté ces détails ; leur tristesse ne s’est jamais effacée de ma mémoire. Il n’y a pas de jour où, rêvant à ce que j’ai été, je ne revoie en pensée le rocher sur lequel je suis né, la chambre où ma mère m’infligea la vie, la tempête dont le bruit berça mon premier sommeil[34], le frère infortuné qui me donna un nom que j’ai presque toujours traîné dans le malheur. Le ciel sembla réunir ces diverses circonstances pour placer dans mon berceau une image de mes destinées.
En sortant du sein de ma mère, je subis mon premier exil ; on me relégua à Plancoët, joli village situé entre Dinan, Saint-Malo et Lamballe. L’unique frère de ma mère, le comte de Bedée, avait bâti près de ce village le château de Monchoix. Les biens de mon aïeule maternelle s’étendaient dans les environs jusqu’au bourg de Courseul, les Curiosolites des Commentaires de César. Ma grand’mère, veuve depuis longtemps, habitait avec sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, un hameau séparé de Plancoët par un pont, et qu’on appelait l’Abbaye, à cause d’une abbaye de Bénédictins[35], consacrée à Notre-Dame de Nazareth.
Ma nourrice se trouva stérile ; une autre pauvre chrétienne me prit à son sein. Elle me voua à la patronne du hameau, Notre-Dame de Nazareth, et lui promit que je porterais en son honneur le bleu et le blanc jusqu’à l’âge de sept ans. Je n’avais vécu que quelques heures, et la pesanteur du temps était déjà marquée sur mon front. Que ne me laissait-on mourir ? Il entrait dans les conseils de Dieu d’accorder au vœu de l’obscurité et de l’innocence la conservation des jours qu’une vaine renommée menaçait d’atteindre.
Ce vœu de la paysanne bretonne n’est plus de ce siècle : c’était toutefois une chose touchante que l’intervention d’une Mère divine placée entre l’enfant et le ciel, et partageant les sollicitudes de la mère terrestre.
Au bout de trois ans, on me ramena à Saint-Malo ; il y en avait déjà sept que mon père avait recouvré la terre de Combourg. Il désirait rentrer dans les biens où ses ancêtres avaient passé ; ne pouvant traiter ni pour la seigneurie de Beaufort, échue à la famille de Goyon, ni pour la baronnie de Chateaubriand, tombée dans la maison de Condé, il tourna ses yeux sur Combourg que Froissart écrit Combour[36] : plusieurs branches de ma famille l’avaient possédé par des mariages avec les Coëtquen. Combourg défendait la Bretagne dans les marches normande et anglaise : Junken, évêque de Dol, le bâtit en 1016 ; la grande tour date de 1100. Le maréchal de Duras[37], qui tenait Combourg de sa femme, Maclovie de Coëtquen[38], née d’une Chateaubriand, s’arrangea avec mon père. Le marquis du Hallay[39], officier aux grenadiers à cheval de la garde royale, peut-être trop connu par sa bravoure, est le dernier des Coëtquen-Chateaubriand : M. du Hallay a un frère[40]. Le même maréchal de Duras, en qualité de notre allié, nous présenta dans la suite à Louis XVI, mon frère et moi.
Je fus destiné à la marine royale : l’éloignement pour la cour était naturel à tout Breton, et particulièrement à mon père. L’aristocratie de nos États fortifiait en lui ce sentiment.
Quand je fus rapporté à Saint-Malo, mon père était à Combourg, mon frère au collège de Saint-Brieuc ; mes quatre sœurs vivaient auprès de ma mère.
Toutes les affections de celle-ci s’étaient concentrées dans son fils aîné ; non qu’elle ne chérît ses autres enfants, mais elle témoignait une préférence aveugle au jeune comte de Combourg. J’avais bien, il est vrai, comme garçon, comme le dernier venu, comme le chevalier (ainsi m’appelait-on), quelques privilèges sur mes sœurs ; mais, en définitive, j’étais abandonné aux mains des gens. Ma mère d’ailleurs, pleine d’esprit et de vertu, était préoccupée par les soins de la société et les devoirs de la religion. La comtesse de Plouër, ma marraine, était son intime amie ; elle voyait aussi les parents de Maupertuis[41] et de l’abbé Trublet[42]. Elle aimait la politique, le bruit, le monde : car on faisait de la politique à Saint-Malo, comme les moines de Saba dans le ravin du Cédron[43] ; elle se jeta avec ardeur dans l’affaire La Chalotais. Elle rapportait chez elle une humeur grondeuse, une imagination distraite, un esprit de parcimonie, qui nous empêchèrent d’abord de reconnaître ses admirables qualités. Avec de l’ordre, ses enfants étaient tenus sans ordre ; avec de la générosité, elle avait l’apparence de l’avarice ; avec de la douceur d’âme, elle grondait toujours : mon père était la terreur des domestiques, ma mère le fléau.
De ce caractère de mes parents sont nés les premiers sentiments de ma vie. Je m’attachai à la femme qui prit soin de moi, excellente créature appelée la Villeneuve, dont j’écris le nom avec un mouvement de reconnaissance et les larmes aux yeux. La Villeneuve était une espèce de surintendante de la maison, me portant dans ses bras, me donnant, à la dérobée, tout ce qu’elle pouvait trouver, essuyant mes pleurs, m’embrassant, me jetant dans un coin, me reprenant et marmottant toujours : « C’est celui-là qui ne sera pas fier ! qui a bon cœur ! qui ne rebute point les pauvres gens ! Tiens, petit garçon ; » et elle me bourrait de vin et de sucre.
Mes sympathies d’enfant pour la Villeneuve furent bientôt dominées par une amitié plus digne.
Lucile, la quatrième de mes sœurs, avait deux ans de plus que moi[44]. Cadette délaissée, sa parure ne se composait que de la dépouille de ses sœurs. Qu’on se figure une petite fille maigre, trop grande pour son âge, bras dégingandés, air timide, parlant avec difficulté et ne pouvant rien apprendre ; qu’on lui mette une robe empruntée à une autre taille que la sienne ; renfermez sa poitrine dans un corset piqué dont les pointes lui faisaient des plaies aux côtés ; soutenez son cou par un collier de fer garni de velours brun ; retroussez ses cheveux sur le haut de sa tête, rattachez-les avec une toque d’étoffe noire ; et vous verrez la misérable créature qui me frappa en rentrant sous le toit paternel. Personne n’aurait soupçonné dans la chétive Lucile les talents et la beauté qui devaient un jour briller en elle.
Elle me fut livrée comme un jouet ; je n’abusai point de mon pouvoir ; au lieu de la soumettre à mes volontés, je devins son défenseur. On me conduisait tous les matins avec elle chez les sœurs Couppart, deux vieilles bossues habillées de noir, qui montraient à lire aux enfants. Lucile lisait fort mal ; je lisais encore plus mal. On la grondait ; je griffais les sœurs : grandes plaintes portées à ma mère. Je commençais à passer pour un vaurien, un révolté, un paresseux, un âne enfin. Ces idées entraient dans la tête de mes parents : mon père disait que tous les chevaliers de Chateaubriand avaient été des fouetteurs de lièvres, des ivrognes et des querelleurs. Ma mère soupirait et grognait en voyant le désordre de ma jaquette. Tout enfant que j’étais, le propos de mon père me révoltait ; quand ma mère couronnait ses remontrances par l’éloge de mon frère qu’elle appelait un Caton, un héros, je me sentais disposé à faire tout le mal qu’on semblait attendre de moi.
Mon maître d’écriture, M. Després, à perruque de matelot, n’était pas plus content de moi que mes parents ; il me faisait copier éternellement, d’après un exemple de sa façon, ces deux vers que j’ai pris en horreur, non à cause de la faute de langue qui s’y trouve :
C’est à vous, mon esprit, à qui je veux parler :
Vous avez des défauts que je ne puis celer.Il accompagnait ses réprimandes de coups de poing qu’il me donnait dans le cou, en m’appelant tête d’achôcre ; voulait-il dire achore[45] ? Je ne sais pas ce que c’est qu’une tête d’achôcre, mais je la tiens pour effroyable.
Saint-Malo n’est qu’un rocher. S’élevant autrefois au milieu d’un marais salant, il devint une île par l’irruption de la mer qui, en 709, creusa le golfe et mit le mont Saint-Michel au milieu des flots. Aujourd’hui, le rocher de Saint-Malo ne tient à la terre ferme que par une chaussée appelée poétiquement le Sillon. Le Sillon est assailli d’un côté par la pleine mer, de l’autre est lavé par le flux qui tourne pour entrer dans le port. Une tempête le détruisit presque entièrement en 1730. Pendant les heures de reflux, le port reste à sec, et, à la bordure est et nord de la mer, se découvre une grève du plus beau sable. On peut faire alors le tour de mon nid paternel. Auprès et au loin, sont semés des rochers, des forts, des îlots inhabités : le Fort-Royal, la Conchée, Césembre et le Grand-Bé, où sera mon tombeau ; j’avais bien choisi sans le savoir : bé, en breton, signifie tombe.
Au bout du Sillon, planté d’un calvaire, on trouve une butte de sable au bord de la grande mer. Cette butte s’appelle la Hoguette ; elle est surmontée d’un vieux gibet : les piliers nous servaient à jouer aux quatre coins ; nous les disputions aux oiseaux de rivage. Ce n’était pourtant pas sans une sorte de terreur que nous nous arrêtions dans ce lieu.
Là se rencontrent aussi les Miels, dunes où pâturaient les moutons ; à droite sont des prairies au bas du Paramé, le chemin de poste de Saint-Servan, le cimetière neuf, un calvaire et des moulins sur des buttes, comme ceux qui s’élèvent sur le tombeau d’Achille à l’entrée de l’Hellespont.
Je touchais à ma septième année ; ma mère me conduisit à Plancoët, afin d’être relevée du vœu de ma nourrice ; nous descendîmes chez ma grand’mère. Si j’ai vu le bonheur, c’était certainement dans cette maison.
Ma grand’mère occupait, dans la rue du Hameau-de-l’Abbaye, une maison dont les jardins descendaient en terrasse sur un vallon, au fond duquel on trouvait une fontaine entourée de saules. Madame de Bedée ne marchait plus, mais à cela près, elle n’avait aucun des inconvénients de son âge : c’était une agréable vieille, grasse, blanche, propre, l’air grand, les manières belles et nobles, portant des robes à plis à l’antique et une coiffe noire de dentelle, nouée sous le menton. Elle avait l’esprit orné, la conversation grave, l’humeur sérieuse. Elle était soignée par sa sœur, mademoiselle de Boisteilleul, qui ne lui ressemblait que par la bonté. Celle-ci était une petite personne maigre, enjouée, causeuse, railleuse. Elle avait aimé un comte de Trémigon, lequel comte, ayant dû l’épouser, avait ensuite violé sa promesse. Ma tante s’était consolée en célébrant ses amours, car elle était poète. Je me souviens de l’avoir souvent entendue chantonner en nasillant, lunettes sur le nez, tandis qu’elle brodait pour sa sœur des manchettes à deux rangs, un apologue qui commençait ainsi :
Un épervier aimait une fauvette
Et, ce dit-on, il en était aimé,ce qui m’a paru toujours singulier pour un épervier. La chanson finissait par ce refrain :
Ah ! Trémigon, la fable est-elle obscure ?
Ture lure.Que de choses dans ce monde finissent comme les amours de ma tante, ture, lure !
Ma grand’mère se reposait sur sa sœur des soins de la maison. Elle dînait à onze heures du matin, faisait la sieste ; à une heure elle se réveillait ; on la portait au bas des terrasses du jardin, sous les saules de la fontaine, où elle tricotait, entourée de sa sœur, de ses enfants et petits-enfants[46]. En ce temps-là, la vieillesse était une dignité ; aujourd’hui elle est une charge. À quatre heures, on reportait ma grand’mère dans son salon ; Pierre, le domestique, mettait une table de jeu ; mademoiselle de Boisteilleul[47] frappait avec les pincettes contre la plaque de la cheminée, et quelques instants après on voyait entrer trois autres vieilles filles qui sortaient de la maison voisine à l’appel de ma tante.
Ces trois sœurs se nommaient les demoiselles Vildéneux[48] ; filles d’un pauvre gentilhomme, au lieu de partager son mince héritage, elles en avaient joui en commun, ne s’étaient jamais quittées, n’étaient jamais sorties de leur village paternel. Liées depuis leur enfance avec ma grand’mère, elles logeaient à sa porte et venaient tous les jours, au signal convenu dans la cheminée, faire la partie de quadrille de leur amie. Le jeu commençait ; les bonnes dames se querellaient : c’était le seul événement de leur vie, le seul moment où l’égalité de leur humeur fût altérée. À huit heures, le souper ramenait la sérénité. Souvent mon oncle de Bedée[49], avec son fils et ses trois filles, assistait au souper de l’aïeule. Celle-ci faisait mille récits du vieux temps ; mon oncle, à son tour, racontait la bataille de Fontenoy, où il s’était trouvé, et couronnait ses vanteries par des histoires un peu franches, qui faisaient pâmer de rire les honnêtes demoiselles. À neuf heures, le souper fini, les domestiques entraient ; on se mettait à genoux, et mademoiselle de Boisteilleul disait à haute voix la prière. À dix heures, tout dormait dans la maison, excepté ma grand’mère, qui se faisait faire la lecture par sa femme de chambre jusqu’à une heure du matin.
Cette société, que j’ai remarquée la première dans ma vie, est aussi la première qui ait disparu à mes yeux. J’ai vu la mort entrer sous ce toit de paix et de bénédiction, le rendre peu à peu solitaire, fermer une chambre et puis une autre qui ne se rouvrait plus. J’ai vu ma grand’mère forcée de renoncer à son quadrille, faute des partners accoutumés ; j’ai vu diminuer le nombre de ces constantes amies, jusqu’au jour où mon aïeule tomba la dernière. Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul. Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé. Vingt fois, depuis cette époque, j’ai fait la même observation ; vingt fois des sociétés se sont formées et dissoutes autour de moi. Cette impossibilité de durée et de longueur dans les liaisons humaines, cet oubli profond qui nous suit, cet invincible silence qui s’empare de notre tombe et s’étend de là sur notre maison, me ramènent sans cesse à la nécessité de l’isolement. Toute main est bonne pour nous donner le verre d’eau dont nous pouvons avoir besoin dans la fièvre de la mort. Ah ! qu’elle ne nous soit pas trop chère ! car comment abandonner sans désespoir la main que l’on a couverte de baisers et que l’on voudrait tenir éternellement sur son cœur ?
Le château du comte de Bedée[50] était situé à une lieue de Plancoët, dans une position élevée et riante. Tout y respirait la joie ; l’hilarité de mon oncle était inépuisable. Il avait trois filles, Caroline, Marie et Flore, et un fils, le comte de La Bouëtardais, conseiller au Parlement[51], qui partageaient son épanouissement de cœur. Monchoix était rempli des cousins du voisinage ; on faisait de la musique, on dansait, on chassait, on était en liesse du matin au soir. Ma tante, madame de Bedée[52], qui voyait mon oncle manger gaiement son fonds et son revenu, se fâchait assez justement ; mais on ne l’écoutait pas, et sa mauvaise humeur augmentait la bonne humeur de sa famille ; d’autant que ma tante était elle-même sujette à bien des manies : elle avait toujours un grand chien de chasse hargneux couché dans son giron, et à sa suite un sanglier privé qui remplissait le château de ses grognements. Quand j’arrivais de la maison paternelle, si sombre et si silencieuse, à cette maison de fêtes et de bruit, je me trouvais dans un véritable paradis. Ce contraste devint plus frappant lorsque ma famille fut fixée à la campagne : passer de Combourg à Monchoix, c’était passer du désert dans le monde, du donjon d’un baron du moyen âge à la villa d’un prince romain.
Le jour de l’Ascension de l’année 1775, je partis de chez ma grand’mère, avec ma mère, ma tante de Boisteilleul, mon oncle de Bedée et ses enfants, ma nourrice et mon frère de lait, pour Notre-Dame de Nazareth. J’avais une lévite blanche, des souliers, des gants, un chapeau blancs, et une ceinture de soie bleue[53]. Nous montâmes à l’Abbaye à dix heures du matin. Le couvent, placé au bord du chemin, s’envieillissait[54] d’un quinconce d’ormes du temps de Jean V de Bretagne. Du quinconce, on entrait dans le cimetière ; le chrétien ne parvenait à l’église qu’à travers la région des sépulcres : c’est par la mort qu’on arrive à la présence de Dieu.
Déjà les religieux occupaient les stalles ; l’autel était illuminé d’une multitude de cierges : des lampes descendaient des différentes voûtes : il y a, dans les édifices gothiques[55], des lointains et comme des horizons successifs. Les massiers vinrent me prendre à la porte, en cérémonie, et me conduisirent dans le chœur. On y avait préparé trois sièges : je me plaçai dans celui du milieu ; ma nourrice se mit à ma gauche, mon frère de lait à ma droite[56].
La messe commença : à l’offertoire, le célébrant se tourna vers moi et lut des prières ; après quoi on m’ôta mes habits blancs, qui furent attachés en ex voto au-dessous d’une image de la Vierge. On me revêtit d’un habit couleur violette. Le prieur prononça un discours sur l’efficacité des vœux ; il rappela l’histoire du baron de Chateaubriand, passé dans l’Orient avec saint Louis ; il me dit que je visiterais peut-être aussi, dans la Palestine, cette Vierge de Nazareth à qui je devais la vie par l’intercession des prières du pauvre, toujours puissantes auprès de Dieu[57]. Ce moine, qui me racontait l’histoire de ma famille, comme le grand-père de Dante lui faisait l’histoire de ses aïeux, aurait pu aussi, comme Cacciaguida, y joindre la prédiction de mon exil.
Tu proverai si come sà di sale
Lo pane altrui, e com’ è duro calle
Lo scendere e il salir per l’altrui scale.
E quel che più ti graverà le spalle,
Sarà la compagnia malvagia e scempia,
Con la qual tu cadrai in questa valle ;
Che tutta ingrata, tutta matta ed empia
Si farà contra te . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Di sua bestialitate il suo processo
Farà la pruova : si ch’a te fia bello
Averti fatta parte, per te stesso[58].« Tu sauras combien le pain d’autrui a le goût du sel, combien est dur le degré du monter et du descendre de l’escalier d’autrui. Et ce qui pèsera encore davantage sur tes épaules sera la compagnie mauvaise et insensée avec laquelle tu tomberas et qui, tout ingrate, toute folle, tout impie, se tournera contre toi . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
De sa stupidité sa conduite fera preuve ; tant qu’à toi il sera beau de t’être fait un parti de toi-même. »Depuis l’exhortation du bénédictin, j’ai toujours rêvé le pèlerinage de Jérusalem, et j’ai fini par l’accomplir.
J’ai été consacré à la religion, la dépouille de mon innocence a reposé sur ses autels : ce ne sont pas mes vêtements qu’il faudrait suspendre aujourd’hui à ses temples, ce sont mes misères.
On me ramena à Saint-Malo[59]. Saint-Malo n’est point l’Aleth de la Notitia imperii : Aleth était mieux placée par les Romains dans le faubourg Saint-Servan, au port militaire appelé Solidor, à l’embouchure de la Rance. En face d’Aleth était un rocher, est in conspectu Tenedos, non le refuge des perfides Grecs, mais la retraite de l’ermite Aaron, qui, l’an 507[60], établit dans cette île sa demeure ; c’est la date de la victoire de Clovis sur Alaric ; l’un fonda un petit couvent, l’autre une grande monarchie, édifices également tombés.
Malo, en latin Maclovius, Macutus, Machutes, devenu en 541 évêque d’Aleth[61], attiré qu’il fut par la renommée d’Aaron, le visita. Chapelain de l’oratoire de cet ermite, après la mort du saint il éleva une église cénobiale, in prædio Machutis. Ce nom de Malo se communiqua à l’île, et ensuite à la ville, Maclovium, Maclopolis.
De saint Malo, premier évêque d’Aleth, au bienheureux Jean surnommé de la Grille, sacré en 1140 et qui fit élever la cathédrale, on compte quarante-cinq évêques. Aleth étant déjà presque entièrement abandonnée, Jean de la Grille transféra le siège épiscopal de la ville romaine dans la ville bretonne qui croissait sur le rocher d’Aaron.
Saint-Malo eut beaucoup à souffrir dans les guerres qui survinrent entre les rois de France et d’Angleterre.
Le comte de Richemont, depuis Henri VII d’Angleterre, en qui se terminèrent les démêlés de la Rose blanche et de la Rose rouge, fut conduit à Saint-Malo. Livré par le duc de Bretagne aux ambassadeurs de Richard, ceux-ci l’emmenaient à Londres pour le faire mourir. Échappé à ses gardes, il se réfugia dans la cathédrale, asylum quod in eâ urbe est inviolatissimum : ce droit d’asile remontait aux Druides, premiers prêtres de l’île d’Aaron.
Un évêque de Saint-Malo fut l’un des trois favoris (les deux autres étaient Arthur de Montauban et Jean Hingant) qui perdirent l’infortuné Gilles de Bretagne : c’est ce que l’on voit dans l’Histoire lamentable de Gilles, seigneur de Chateaubriand et de Chantocé, prince du sang de France et de Bretagne, étranglé en prison par les ministres du favori, le 24 avril 1450.
Il y a une belle capitulation entre Henri IV et Saint-Malo : la ville traite de puissance à puissance, protège ceux qui se sont réfugiés dans ses murs, et demeure libre, par une ordonnance de Philibert de La Guiche, grand maître de l’artillerie de France, de faire fondre cent pièces de canon. Rien ne ressemblait davantage à Venise (au soleil et aux arts près) que cette petite république malouine par sa religion, sa richesse et sa chevalerie de mer. Elle appuya l’expédition de Charles-Quint en Afrique et secourut Louis XIII devant La Rochelle. Elle promenait son pavillon sur tous les flots, entretenait des relations avec Moka, Surate, Pondichéry, et une compagnie formée dans son sein explorait la mer du Sud.
À compter du règne de Henri IV, ma ville natale se distingua par son dévouement et sa fidélité à la France. Les Anglais la bombardèrent en 1693 ; ils y lancèrent, le 29 novembre de cette année, une machine infernale, dans les débris de laquelle j’ai souvent joué avec mes camarades. Ils la bombardèrent de nouveau en 1758.
Les Malouins prêtèrent des sommes considérables à Louis XIV pendant la guerre de 1701 : en reconnaissance de ce service, il leur confirma le privilège de se garder eux-mêmes ; il voulut que l’équipage du premier vaisseau de la marine royale fût exclusivement composé de matelots de Saint-Malo et de son territoire.
En 1771, les Malouins renouvelèrent leur sacrifice et prêtèrent trente millions à Louis XV. Le fameux amiral Anson[62] descendit à Cancale, en 1758, et brûla Saint-Servan. Dans le château de Saint-Malo, La Chalotais écrivit sur du linge, avec un cure-dent, de l’eau et de la suie, les mémoires qui firent tant de bruit et dont personne ne se souvient[63]. Les événements effacent les événements ; inscriptions gravées sur d’autres inscriptions, ils font des pages de l’histoire des palimpsestes.
Saint-Malo fournissait les meilleurs matelots de notre marine ; on peut en voir le rôle général dans le volume in-folio publié en 1682 sous ce titre : Rôle général des officiers, mariniers et matelots de Saint-Malo. Il y a une Coutume de Saint-Malo, imprimée dans le recueil du Coutumier général. Les archives de la ville sont assez riches en chartes utiles à l’histoire et au droit maritime.
Saint-Malo est la patrie de Jacques Cartier[64], le Cristophe Colomb de la France, qui découvrit le Canada. Les Malouins ont encore signalé à l’autre extrémité de l’Amérique les îles qui portent leur nom : Îles Malouines.
Saint-Malo est la ville natale de Duguay-Trouin[65], l’un des plus grands hommes de mer qui aient paru, et, de nos jours, elle a donné à la France Surcouf[66]. Le célèbre Mahé de La Bourdonnais[67], gouverneur de l’Île de France, naquit à Saint-Malo, de même que La Mettrie[68], Maupertuis, l’abbé Trublet dont Voltaire a ri : tout cela n’est pas trop mal pour une enceinte qui n’égale pas celle du jardin des Tuileries.
L’abbé de Lamennais[69] a laissé loin derrière lui ces petites illustrations littéraires de ma patrie.
Broussais[70] est également né à Saint-Malo, ainsi que mon noble ami, le comte de La Ferronnays[71].
Enfin, pour ne rien omettre, je rappellerai les dogues qui formaient la garnison de Saint-Malo : ils descendaient de ces chiens fameux, enfants de régiment dans les Gaules, et qui, selon Strabon, livraient avec leurs maîtres des batailles rangées aux Romains. Albert le Grand, religieux de l’ordre de Saint-Dominique, auteur aussi grave que le géographe grec, déclare qu’à Saint-Malo « la garde d’une place si importante était commise toutes les nuits à la fidélité de certains dogues qui faisaient bonne et sûre patrouille ». Ils furent condamnés à la peine capitale pour avoir eu le malheur de manger inconsidérément les jambes d’un gentilhomme ; ce qui a donné lieu de nos jours à la chanson : Bon voyage. On se moque de tout. On emprisonna les criminels ; l’un d’eux refusa de prendre la nourriture des mains de son gardien qui pleurait ; le noble animal se laissa mourir de faim : les chiens, comme les hommes, sont punis de leur fidélité. Au surplus, le Capitole était, de même que ma Délos, gardé par des chiens, lesquels n’aboyaient pas lorsque Scipion l’Africain venait à l’aube faire sa prière.
Enclos de murs de diverses époques qui se divisent en grands et petits, et sur lesquels on se promène, Saint-Malo est encore défendu par le château dont j’ai parlé, et qu’augmenta de tours, de bastions et de fossés, la duchesse Anne. Vue du dehors, la cité insulaire ressemble à une citadelle de granit.
C’est sur la grève de la pleine mer, entre le château et le Fort-Royal, que se rassemblent les enfants ; c’est là que j’ai été élevé, compagnon des flots et des vents. Un des premiers plaisirs que j’aie goûtés était de lutter contre les orages, de me jouer avec les vagues qui se retiraient devant moi, ou couraient après moi sur la rive. Un autre divertissement était de construire, avec l’arène de la plage, des monuments que mes camarades appelaient des fours. Depuis cette époque, j’ai souvent vu bâtir pour l’éternité des châteaux plus vite écroulés que mes palais de sable.Mon sort étant irrévocablement fixé, on me livra à une enfance oisive. Quelques notions de dessin, de langue anglaise, d’hydrographie et de mathématiques, parurent plus que suffisantes à l’éducation d’un garçonnet destiné d’avance à la rude vie d’un marin.
Je croissais sans étude dans ma famille ; nous n’habitions plus la maison où j’étais né : ma mère occupait un hôtel, place Saint-Vincent[72], presque en face de la porte qui communique au Sillon. Les polissons de la ville étaient devenus mes plus chers amis : j’en remplissais la cour et les escaliers de la maison. Je leur ressemblais en tout ; je parlais leur langage ; j’avais leur façon et leur allure ; j’étais vêtu comme eux, déboutonné et débraillé comme eux ; mes chemises tombaient en loques ; je n’avais jamais une paire de bas qui ne fût largement trouée ; je traînais de méchants souliers éculés, qui sortaient à chaque pas de mes pieds ; je perdais souvent mon chapeau et quelquefois mon habit. J’avais le visage barbouillé, égratigné, meurtri, les mains noires. Ma figure était si étrange, que ma mère, au milieu de sa colère, ne se pouvait empêcher de rire et de s’écrier : « Qu’il est laid ! »
J’aimais pourtant et j’ai toujours aimé la propreté, même l’élégance. La nuit, j’essayais de raccommoder mes lambeaux ; la bonne Villeneuve et ma Lucile m’aidaient à réparer ma toilette, afin de m’épargner des pénitences et des gronderies ; mais leur rapiécetage ne servait qu’à rendre mon accoutrement plus bizarre. J’étais surtout désolé quand je paraissais déguenillé au milieu des enfants, fiers de leurs habits neufs et de leur braverie.
Mes compatriotes avaient quelque chose d’étranger, qui rappelait l’Espagne. Des familles malouines étaient établies à Cadix ; des familles de Cadix résidaient à Saint-Malo. La position insulaire, la chaussée, l’architecture, les maisons, les citernes, les murailles de granit de Saint-Malo, lui donnent un air de ressemblance avec Cadix : quand j’ai vu la dernière ville, je me suis souvenu de la première.
Enfermés le soir sous la même clé dans leur cité, les Malouins ne composaient qu’une famille. Les mœurs étaient si candides que de jeunes femmes qui faisaient venir des rubans et des gazes de Paris, passaient pour des mondaines dont leurs compagnes effarouchées se séparaient. Une faiblesse était une chose inouïe : une comtesse d’Abbeville ayant été soupçonnée, il en résulta une complainte que l’on chantait en se signant. Cependant le poète, fidèle malgré lui aux traditions des troubadours, prenait parti contre le mari qu’il appelait un monstre barbare.
Certains jours de l’année, les habitants de la ville et de la campagne se rencontraient à des foires appelées assemblées, qui se tenaient dans les îles et sur des forts autour de Saint-Malo ; ils s’y rendaient à pied quand la mer était basse, en bateau lorsqu’elle était haute. La multitude de matelots et de paysans ; les charrettes entoilées ; les caravanes de chevaux, d’ânes et de mulets ; le concours des marchands ; les tentes plantées sur le rivage ; les processions de moines et de confréries qui serpentaient avec leurs bannières et leurs croix au milieu de la foule ; les chaloupes allant et venant à la rame ou à la voile ; les vaisseaux entrant au port, ou mouillant en rade ; les salves d’artillerie, le branle des cloches, tout contribuait à répandre dans ces réunions le bruit, le mouvement et la variété.
J’étais le seul témoin de ces fêtes qui n’en partageât pas la joie. J’y paraissais sans argent pour acheter des jouets et des gâteaux. Évitant le mépris qui s’attache à la mauvaise fortune, je m’asseyais loin de la foule, auprès de ces flaques d’eau que la mer entretient et renouvelle dans les concavités des rochers. Là, je m’amusais à voir voler les pingouins et les mouettes, à béer aux lointains bleuâtres, à ramasser des coquillages, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils. Le soir, au logis, je n’étais guère plus heureux ; j’avais une répugnance pour certains mets : on me forçait d’en manger. J’implorais des yeux La France qui m’enlevait adroitement mon assiette, quand mon père tournait la tête. Pour le feu, même rigueur : il ne m’était pas permis d’approcher de la cheminée. Il y a loin de ces parents sévères aux gâte-enfants d’aujourd’hui.
Mais si j’avais des peines qui sont inconnues de l’enfance nouvelle, j’avais aussi quelques plaisirs qu’elle ignore.
On ne sait plus ce que c’est que ces solennités de religion et de famille où la patrie entière et le Dieu de cette patrie avaient l’air de se réjouir ; Noël, le premier de l’an, les Rois, Pâques, la Pentecôte, la Saint-Jean, étaient pour moi des jours de prospérité. Peut-être l’influence de mon rocher natal a-t-elle agi sur mes sentiments et sur mes études. Dès l’année 1015, les Malouins firent vœu d’aller aider à bâtir de leurs mains et de leurs moyens les clochers de la cathédrale de Chartres : n’ai-je pas aussi travaillé de mes mains à relever la flèche abattue de la vieille basilique chrétienne ? « Le soleil, dit le père Maunoir, n’a jamais éclairé canton où ait paru une plus constante et invariable fidélité dans la vraie foi que la Bretagne. Il y a treize siècles qu’aucune infidélité n’a souillé la langue qui a servi d’organe pour prêcher Jésus-Christ, et il est à naître qui ait vu Breton bretonnant prêcher autre religion que la catholique. »
Durant les jours de fête que je viens de rappeler, j’étais conduit en station avec mes sœurs aux divers sanctuaires de la ville, à la chapelle de Saint-Aaron, au couvent de la Victoire ; mon oreille était frappée de la douce voix de quelques femmes invisibles : l’harmonie de leurs cantiques se mêlait aux mugissements des flots. Lorsque, dans l’hiver, à l’heure du salut, la cathédrale se remplissait de la foule ; que de vieux matelots à genoux, de jeunes femmes et des enfants lisaient, avec de petites bougies, dans leurs Heures ; que la multitude, au moment de la bénédiction, répétait en chœur le Tantum ergo ; que, dans l’intervalle de ces chants, les rafales de Noël frôlaient les vitraux de la basilique, ébranlaient les voûtes de cette nef que fit résonner la mâle poitrine de Jacques Cartier et de Duguay-Trouin, j’éprouvais un sentiment extraordinaire de religion. Je n’avais pas besoin que la Villeneuve me dît de joindre les mains pour invoquer Dieu par tous les noms que ma mère m’avait appris ; je voyais les cieux ouverts, les anges offrant notre encens et nos vœux ; je courbais mon front : il n’était point encore chargé de ces ennuis qui pèsent si horriblement sur nous, qu’on est tenté de ne plus relever la tête lorsqu’on l’a inclinée au pied des autels.
Tel marin, au sortir de ces pompes, s’embarquait tout fortifié contre la nuit, tandis que tel autre rentrait au port en se dirigeant sur le dôme éclairé de l’église : ainsi la religion et les périls étaient continuellement en présence, et leurs images se présentaient inséparables à ma pensée. À peine étais-je né, que j’ouïs parler de mourir : le soir, un homme allait avec une sonnette de rue en rue, avertissant les chrétiens de prier pour un de leurs frères décédé. Presque tous les ans, des vaisseaux se perdaient sous mes yeux, et, lorsque je m’ébattais le long des grèves, la mer roulait à mes pieds les cadavres d’hommes étrangers, expirés loin de leur patrie. Madame de Chateaubriand me disait, comme sainte Monique disait à son fils : Nihil longe est a Deo : « Rien n’est loin de Dieu » On avait confié mon éducation à la Providence : elle ne m’épargnait pas les leçons.
Voué à la Vierge, je connaissais et j’aimais ma protectrice que je confondais avec mon ange gardien : son image, qui avait coûté un demi-sou à la bonne Villeneuve, était attachée avec quatre épingles à la tête de mon lit. J’aurais dû vivre dans ces temps où l’on disait à Marie : « Doulce dame du ciel et de la terre, mère de pitié, fontaine de tous biens, qui portastes Jésus-Christ en vos prétieulx flancz, belle très-doulce Dame, je vous mercye et vous prye. »
La première chose que j’ai sue par cœur est un cantique de matelot commençant ainsi :
Je mets ma confiance,
Vierge, en votre secours ;
Servez-moi de défense,
Prenez soin de mes jours ;
Et quand ma dernière heure
Viendra finir mon sort,
Obtenez que je meure
De la plus sainte mort.J’ai entendu depuis chanter ce cantique dans un naufrage. Je répète encore aujourd’hui ces méchantes rimes avec autant de plaisir que des vers d’Homère ; une madone coiffée d’une couronne gothique, vêtue d’une robe de soie bleue, garnie d’une frange d’argent, m’inspire plus de dévotion qu’une Vierge de Raphaël.
Du moins, si cette pacifique Étoile des mers avait pu calmer les troubles de ma vie ! Mais je devais être agité, même dans mon enfance ; comme le dattier de l’Arabe, à peine ma tige était sortie du rocher qu’elle fut battue du vent.
J’ai dit que ma révolte prématurée contre les maîtresses de Lucile commença ma mauvaise renommée ; un camarade l’acheva.
Mon oncle, M. de Chateaubriand du Plessis, établi à Saint-Malo comme son frère, avait, comme lui, quatre filles et deux garçons[73]. De mes deux cousins (Pierre et Armand), qui formaient d’abord ma société, Pierre devint page de la reine, Armand fut envoyé au collège comme étant destiné à l’état ecclésiastique. Pierre, au sortir des pages, entra dans la marine et se noya à la côte d’Afrique. Armand, depuis longtemps enfermé au collège, quitta la France en 1790, servit pendant toute l’émigration, fit intrépidement dans une chaloupe vingt voyages à la côte de Bretagne, et vint enfin mourir pour le roi à la plaine de Grenelle, le vendredi saint de l’année 1809[74], ainsi que je l’ai déjà dit et que je le répéterai encore en racontant sa catastrophe[75].
Privé de la société de mes deux cousins, je la remplaçai par une liaison nouvelle.
Au second étage de l’hôtel que nous habitions, demeurait un gentilhomme nommé Gesril : il avait un fils et deux filles. Ce fils était élevé autrement que moi ; enfant gâté, ce qu’il faisait était trouvé charmant : il ne se plaisait qu’à se battre, et surtout qu’à exciter des querelles dont il s’établissait le juge. Jouant des tours perfides aux bonnes qui menaient promener les enfants, il n’était bruit que de ses espiègleries que l’on transformait en crimes noirs. Le père riait de tout, et Joson n’était que plus chéri. Gesril devint mon intime ami et prit sur moi un ascendant incroyable : je profitai sous un tel maître, quoique mon caractère fût entièrement l’opposé du sien. J’aimais les jeux solitaires, je ne cherchais querelle à personne : Gesril était fou de plaisirs, de cohue, et jubilait au milieu des bagarres d’enfants. Quand quelque polisson me parlait, Gesril me disait : « Tu le souffres ? » À ce mot, je croyais mon honneur compromis et je sautais aux yeux du téméraire ; la taille et l’âge n’y faisaient rien. Spectateur du combat, mon ami applaudissait à mon courage, mais ne faisait rien pour me servir. Quelquefois il levait une armée de tous les sautereaux qu’il rencontrait, divisait ses conscrits en deux bandes, et nous escarmouchions sur la plage à coups de pierres.
Un autre jeu, inventé par Gesril, paraissait encore plus dangereux : lorsque la mer était haute et qu’il y avait tempête, la vague, fouettée au pied du château, du côté de la grande grève, jaillissait jusqu’aux grandes tours. À vingt pieds d’élévation au-dessus de la base d’une de ces tours, régnait un parapet en granit, étroit, glissant, incliné, par lequel on communiquait au ravelin qui défendait le fossé : il s’agissait de saisir l’instant entre deux vagues, de franchir l’endroit périlleux avant que le flot se brisât et couvrît la tour. Voici venir une montagne d’eau qui s’avançait en mugissant, laquelle, si vous tardiez d’une minute, pouvait ou vous entraîner, ou vous écraser contre le mur. Pas un de nous ne se refusait à l’aventure, mais j’ai vu des enfants pâlir avant de la tenter.
Ce penchant à pousser les autres à des rencontres dont il restait spectateur, induirait à penser que Gesril ne montra pas dans la suite un caractère fort généreux ; c’est lui néanmoins qui, sur un plus petit théâtre, a peut être effacé l’héroïsme de Régulus ; il n’a manqué à sa gloire que Rome et Tite-Live. Devenu officier de marine, il fut pris à l’affaire de Quiberon ; l’action finie et les Anglais continuant de canonner l’armée républicaine, Gesril se jette à la nage, s’approche des vaisseaux, dit aux Anglais de cesser le feu, leur annonce le malheur et la capitulation des émigrés. On le voulut sauver, en lui filant une corde et le conjurant de monter à bord : « Je suis prisonnier sur parole, » s’écrie-t-il du milieu des flots, et il retourne à terre à la nage : il fut fusillé avec Sombreuil et ses compagnons[76].
Gesril a été mon premier ami ; tous deux mal jugés dans notre enfance, nous nous liâmes par l’instinct de ce que nous pouvions valoir un jour[77].
Deux aventures mirent fin à cette première partie de mon histoire, et produisirent un changement notable dans le système de mon éducation.
Nous étions un dimanche sur la grève, à l’éventail de la porte Saint-Thomas et le long du Sillon ; de gros pieux enfoncés dans le sable protègent les murs contre la houle. Nous grimpions ordinairement au haut de ces pieux pour voir passer au-dessous de nous les premières ondulations du flux. Les places étaient prises comme de coutume ; plusieurs petites filles se mêlaient aux petits garçons. J’étais le plus en pointe vers la mer, n’ayant devant moi qu’une jolie mignonne, Hervine Magon, qui riait de plaisir et pleurait de peur. Gesril se trouvait à l’autre bout du côté de la terre.
Le flot arrivait, il faisait du vent ; déjà les bonnes et les domestiques criaient : « Descendez, mademoiselle ! descendez, monsieur ! » Gesril attend une grosse lame : lorsqu’elle s’engouffre entre les pilotis, il pousse l’enfant assis auprès de lui ; celui-là se renverse sur un autre ; celui-ci sur un autre : toute la file s’abat comme des moines de cartes, mais chacun est retenu par son voisin ; il n’y eut que la petite fille de l’extrémité de la ligne sur laquelle je chavirai et qui, n’étant appuyée par personne, tomba. Le jusant l’entraîne ; aussitôt mille cris, toutes les bonnes retroussant leurs robes et tripotant dans la mer, chacune saisissant son marmot et lui donnant une tape. Hervine fut repêchée ; mais elle déclara que François l’avait jetée bas. Les bonnes fondent sur moi ; je leur échappe ; je cours me barricader dans la cave de la maison : l’armée femelle me pourchasse. Ma mère et mon père étaient heureusement sortis. La Villeneuve défend vaillamment la porte et soufflette l’avant-garde ennemie. Le véritable auteur du mal, Gesril, me prête secours : il monte chez lui, et, avec ses deux sœurs, jette par les fenêtres des potées d’eau et des pommes cuites aux assaillantes. Elles levèrent le siège à l’entrée de la nuit ; mais cette nouvelle se répandit dans la ville, et le chevalier de Chateaubriand, âgé de neuf ans, passa pour un homme atroce, un reste de ces pirates dont saint Aaron avait purgé son rocher.
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françois bégaudeau
InvitéJ’espère que mon message n’est pas trop long !!
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Château mate
InvitéOn attend la suite… 42 livres, 4 tomes !!
Ça en fait des aventures dans la tête de François.
Au boulot, tête de veau !-
..Graindorge
InvitéTrop c’est trop
François paye de ses deniers un forum qui se veut chantier autonome pas dépotoir. Pour que des gens échangent, partagent sur des tas de sujets : politique, musique, art, philosophie, littérature etc…
Il n’a pas à supporter tout ça. Il n’est pas psy et pour se défouler il y a des lieux ou des objets: coussin ou faire du vélo ou autre.
Être anar, c’est de la discipline et du respect entre autres choses Là, il n’est pas respecté et ses invités non plus. JM n’a aucune parole et là Jôrage…
Donc je pense qu’il devrait prendre une décision si la technologie le lui permet.
S’il me fait sauter aussi eh bien je sauterai mais là trop c’est trop C’est un forum pas un dépotoir-
deleatur
Invitégraindorge: C’est pas moi mais j’apprécie de voir que d’autres en profitent, je ne suis pas contre un peu d’aide.
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Sinon au lieu de me casser les couilles avec ta moraline, tu ne veux pas plutôt m’expliquer pourquoi je devrais trouver ça normal de voir deleatur affirmer que c’est rigolo de me renifler le cul pour me faire perdre les pédales et en rajouter encore et encore? Parce que si t’as une bonne réponse j’arrête, si tu n’as pas de bonnes réponses je continue.-
JÔrage (aka deleatur)
InvitéFuckingFreeStyle, dessine-moi un mouton !
Ugh !-
deleatur
InvitéJe ne sais pas dessiner.
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..Graindorge
InvitéJÔrage
je crois que tu n’as pas compris ce que disais deleatur.
Il a un grand, un énorme ras le bol de Jean Monnaie qui n’arrête pas de s’étaler partout et il a dit « JÔrage, c’est différent, j’aime bien le titiller mais c’est pour rire »
Je sais pas comment retrouver le message avec les mots exacts mais le sens c’est qu’il t’apprécie, n’a pas du tout envie que tu t’en ailles et que vous vous charriez l’un et l’autre c’est tout!
En charriant et en charriant, peut-être avec une bière ou 2 aidant, il ne s’est probablement pas rendu compte qu’il allait trop loin. D’ailleurs, là il ne te charrie plus. Eh oui, il aimait que tu le charries et te charrier… Parceque tu as du répondant, de l’humour, de l’esprit et de la consistance alors que Jean Monnaie n’est pas consistant
Je sais pas si c’est une bonne réponse mais c’est juste vrai-
aka deleatur
Invité@ ..Graindorge
Si je peux me permettre, j’ai vraiment dit que j’aimais me payer se gueule et me foutre de lui.
Je l’ai dit en connaissance de cause, notamment de ses antécédents psychiatriques. Et il l’a très bien compris, comme il fallait le comprendre.
J’assume donc pleinement ce qui est en train de se passer.
Ce que j’ai toujours contesté par contre, c’est son chantage affectif, je suis malade j’ai tous les droits, notamment celui de vous insulter à longueur de journée, de vous mépriser, de vous rabaisser à chaque occasion, de vous emmerder. Ça pue la manipulation à plein nez, JÔrage est un caractériel qui ne sait pas se contenir, alors qu’il cherche sans cesse à incarner une figure de maître et de maîtrise. Il n’y a aucune forclusion dans sa soi-disant schizophrénie, il est conscient de ses actes, de ses insultes et en joue. On est deux à jouer.-
aka deleatur
InvitéJe ne peux pas dire que je ne l’aime pas, c’est vrai, mais il est trop con pour s’en rendre compte.
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deleatur
InvitéGraindorge: Fait l’effort de suivre un peu avant de juger et peut être que tu pourrais ouvrir un nouveau topic des luttes sans me voir le pourrir.
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Jeanmonnaie
InvitéJe traduis
Soit d’accord avec moi et je ne te pourris pas.
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deleatur
InvitéJeanMonnaie: Fais l’effort de suivre un peu avant d’ouvrir ta grande gueule. Par contre ne compte pas sur moi pour te laisser ouvrir un thread en paix même si tu fais l’effort de suivre.
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Jeanmonnaie
InvitéOn a compris que tu rêves te faire sucer les boules et menacer les autres de répercussions si ils ne font pas.
Mentalité de violeur.
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aka deleatur
InvitéJÔrage fait encore une fois la preuve qu’il sait très bien ce qu’il dit.
SHB avait raison de lui rentrer dans le lard. J’ai raison de m’en amuser depuis le début. Et JÔrage a sans doute de bonnes raisons de dire ce qu’il dit. -
aka deleatur
InvitéD’ailleurs, pour un psychotique, constatons au moins que JÔrage n’a pas de déficit langagier : il cherche le contact, l’échange, même sous la forme continuelle de l’affrontement et du concours de bite.
Dans le métier que je fais, j’ai appris, pour plein de raisons liées à mon parcours personnel, un tout petit peu à reconnaître les processus d’entrée dans la psychose. Si les profs ne cessent de rencontrer des névrosés (et des dépressifs) parmi leurs élèves, et un nombre incalculables de futurs ou de déjà pervers (ce qu’ils ignorent l’un et l’autre), rares sont les profs à ne pas être complètement démunis devant des cas de psychose en formation lorsqu’ils apparaissent et se forment — à un âge sensible, entre 17 et 21 ans, disons.
SHB a raison de dire que son père étant infirmier psychiatrique a pu lui transmettre ce savoir de la reconnaissance, à défaut d’être un savoir de connaissance. -
..Graindorge
InvitéJÔrage
je juge rien du tout et tu me connais un peu pour savoir que le chantage et moi ça fait 4
Je dis juste à deleatur que c’est la 1ère fois à MA connaissance ( je ne suis là que depuis 1 an et demi, toi 10 ans) que tu ouvres autant de topics et qu’il t’a donc bien énervé! Point. Mais oui, j’ai apprécié que tu laisses tranquille l’entrée LUTTES 2
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..Graindorge
Invitéaka deleatur
depuis que je suis dans ce forum : janvier 2023 je crois,
je n’ai pas constaté ce chantage affectif. Il intervient sur des sujets, charrie parfois les uns et les autres, a créé des fil où il s’exprime et invite à s’exprimer comme Bonnes résolutions, tient un journal, partage de la musique
Il a fait des siennes parfois en ouvrant des topics et des topics mais là c’est le pompon et il y passe du temps. Tu l’as vraiment très énervé. Les conséquences ne sont pas pour le forum: c’est l’été, François est en vacances, sûrement dans le sud à jouer à la pétanque. Le forum survivra mais JÔrage tous les jours là, des heures, il a dit 15 jours… c’est l’été, il fait chaud etc…
Stp akadeleatur, parle avec lui. Confirme que c’était bien l’idée: le charrier amicalement sans plus.-
aka deleatur
InvitéChantage affectif depuis qu’il a été repris sur la psychanalyse (la sienne d’abord). Cela dit il n’a jamais pris la peine d’en exposer une once.
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François n’est pas en vacances, je pense. M’est avis qu’il va fuir Paris dans une semaine, je n’en donnerais pas ma main à couper, mais bon.
Par contre, il n’en a rien à foutre si le live part en couilles, il nous sait assez grands pour gérer tout seuls, ou pas. -
aka deleatur
InvitéJe laisse venir JÔrage, je l’accueillerai sans problème.
Mais je ne crois pas un seul instant qu’il soit dans une démarche de conciliation.
Je me fiche de l’avoir énervé. C’est son problème, pas le mien. Moi je suis calme, tout le temps, même quand j’insulte, et je sais ne pas m’en priver à l’occasion. -
deleatur
InvitéGraindorge: T’as lu ce message?
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..Graindorge
InvitéOui et répondu
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..Graindorge
Invitéaka deleatur
personne n’a à parlé de sa psychanalyse si bon ne lui semble pas. Ici, des gens en ont parlé et ce n’était pas inintéressant. Pour ma part je préfère lire les échanges cinéma, littérature, politique, écouter les musiques mais j’ai aimé les confidences, les témoignages de vie, du quotidien, des galères etc..
De fait, j’ai vu aussi dans des entrailles de sanglier que notre Francesco est en vacances qu’il soit ici ou ailleurs
Par contre il en a rien à faire parceque c’est juillet et qu’il n’y a plus de spectateurs.trices ou juste par le trou de quelques serrures rouillées d’ennui mais t’inquiète que si c’était en septembre/octobre, ça serait une autre musique et on entendrait son cri de joie. Et d’ailleurs je ne crois pas que JÔrage manquerait de respect à l’agenda
Toi tu t’es exprimé sur ta psychanalyse mais tu as dit que tu l’avais arrêté Je sais plus pourquoi. Des raisons d’argent? Car ça doit coûter cher. J’en ai connu pour qui c’était un signe extérieur de richesse. Un chien de race, 5/10 liftings et un psy + noyer ses chagrins d’amour dans le champsss! C’est le top! « Quoi? Tu n’as pas de psy? » « Ben, non! Cinglée du dimanche mais pas folle la guêpe! Je préfère m’acheter des cerises et surtout des myrtilles!! »
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Viscontigre
InvitéUp
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