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Accueil Forums Forum général Bégaudeau et adorno (?)

  • Ce sujet contient 23 réponses, 1 participant et a été mis à jour pour la dernière fois par Emile Novis, le il y a 1 année et 5 mois.
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    Messages
    • #75918 Répondre
      benebene
      Invité

      Salut tout le monde, j’écoute beaucoup françois bégaudeau en ce moment, comme depuis longtemps, mais particulièrement ses interventions sur comme une mule ces derniers jours. Et j’ai, de plus en plus quand je l’écoute, une petite musique qui me trotte dans la tête et j’aimerais vous partager mes questions dessus. Je travaille beaucoup sur Adorno et plus généralement sur la première génération de l’école de Francfort, notamment sur la période qui précède leur retour en Allemagne. Il me semble qu’il y a énormément de rapprochements entre la pensée de bégaudeau et d’adorno. D’abord, son rapport à l’artistique, je ne me souviens plus de quelles interviews précisément mais il parlait par exemple à un moment de l’expérience, qu’adorno appellerait expérience esthétique, d’un morceau des Clash. Il y a pour lui une dinguerie dans ce morceau qui est irréductible à tout le processus industriel marketing qui a amené le morceau jusqu’à lui, et c’est typiquement le genre de moments parmi tant d’autres où je me dis qu’il y a une résonance vraiment forte entre les deux auteurs. Les thèmes d’adorno, qu’il développe dans sa théorie esthétique et dans la dialectique de la raison me font beaucoup penser aux thèmes de bégaudeau, notamment dans l’autonomie relative qu’il veut pour l’art. Je pense aussi à un bon ouvrage de Patrick Giamario paru il y a quelques années où il examine le rire en tant que processus social à la lumière de la théorie critique adornienne qui semble beaucoup me rappeler ce que bégaudeau fait comme observations dans ses dernières prises de parole. Petite info qui ne veut peut être pas dire grand chose mais la façon dont bégaudeau parle de Beckett me rappelle aussi beaucoup la fascination qu’adorno avait pour lui, ça peut aussi être intéressant à approfondir. Mais pour autant je n’entends jamais bégaudeau parler d’adorno, et je me demande pourquoi, peut-être qu’il ne le connaît pas ou peu, ou peut être qu’il ne serait pas d’accord avec le rapprochement que je trouve. Si vous avez un avis, une idée d’explication ou que juste le sujet vous intéresse c’est avec plaisir de continuer d’échanger.

    • #75921 Répondre
      Martin
      Invité

      C’est marrant parce j’ai pensé hier au rapprochement entre Begaudeau et Adorno mais pour un tout autre sujet que le tien. En relisant un article de Lagasnerie sur la connaissance et la vérité (https://blogs.mediapart.fr/geoffroy-de-lagasnerie/blog/280521/la-connaissance-la-sociologie-la-politique-et-la-verite) j’ai pensé à Boniments. Je ne connais pas du tout Adorno que je n’ai jamais lu, mais dans l’article Lagasnerie explique que « c’est à bien des égards chez Adorno que l’on trouve la théorie dans laquelle nous pouvons puiser le plus grand nombre d’éléments pour étayer cette réflexion sur la pratique de la connaissance. Selon une formulation qui peut au premier abord nous sembler mystérieuse, Adorno parle en effet de la « fausseté » du monde. La société repose sur des institutions qui mentent par rapport à la réalité de leurs opérations. Elle se désigne à travers des concepts trompeurs. A partir de ce moment-là, dire la vérité, c’est eo ipso appeler à la transformation du monde et des institutions. »

      Je fais le rapprochement avec les boniments des classes dominantes dont l’une des opérations pour maintenir leurs pouvoirs est de produire des discours trompeurs sur la société. Être de gauche c’est d’abord révéler les vérités sur la société pour participer ensuite à la transformation de ses institutions.

    • #75928 Répondre
      benebene
      Invité

      content de voir que je suis pas le seul à me poser la question. t’as raison, boniments dans la démarche est proche de l’idée de théorie critique d’adorno sur certains points, j’y avais pas pensé! si tu veux pour adorno le livre dont je parle plus haut est super bien pour introduire ses concepts, c’est un peu obscur à lire dans le texte je trouve et c’est plus agréable de commencer par ce bouquin, si ça t’embête pas de lire en anglais je peux que te le recommander. Il doit être trouvable sur z-lib mais sinon je peux t’envoyer le pdf si tu veux. Je serais vraiment curieux d’avoir la perspective de françois bégaudeau sur ce rapprochement, ça pourrait être vraiment intéressant. en fait il me semble être un adorno avec une approche plus punk, ce qui est vraiment bien d’ailleurs par ce que le gros problème d’adorno ça a été la perte de sa radicalité à son retour en allemagne après la guerre qui a un peu anesthésié son oeuvre politiquement.

      • #75934 Répondre
        François Bégaudeau
        Maître des clés

        Je connais Adorno sans le connaitre. Très peu lu. Mais je crois que je suis au clair sur ses gestes théoriques axiomatiques
        J’avais relevé que Lagasnerie empruntait à Adorno l »idée de la société comme règne du faux, par structure. Oui le monde social est fondamentalement faux. Le monde social a pour étalon…. lui même. Ce qui est bon ou mauvais pour la société est dit bon ou mauvais. La société n’a pour mesure qu’elle-même. Tout société est sociocentrée (etg les « sociomanes » valident). D’où la distinction, dans Comme une mule, entre une appréciation sociale de l’humour (peut-on rire de tout etc) et une appréciation a-sociale (vitale) de l’humour (provoque-t-il de la joie ou non?)
        Sans ignorer le caractère improbable de cette a-socialité. C’est pourquoi je mets le « en soi » en italiques.

    • #75939 Répondre
      benebene
      Invité

      Oui, ça fait sens. je pense que son essai sur fin de partie de beckett te plairait beaucoup. Je pense vraiment que même son rapport à la moralité et l’espèce d’impossibilité de son existence et en même temps la manière qu’il a d’investir ses possibilités résonnent beaucoup avec ce que tu dis.

    • #75962 Répondre
      Clément
      Invité

      C’est drôle de voir ce post, ça fait longtemps que je remarque moi aussi comme des échos à la pensée d’Adorno dans les écrits de François, mais comme je ne me souvenais pas de l’entendre en parler, je ne m’étais pas attardé sur cette piste. J’avais lu Notre joie pour la première fois au même moment que je lisais Dialectique négative (DN) d’Adorno, et il me semblait qu’il y avait des similitudes ici et là entre les deux. Je ne suis pas spécialiste du tout d’Adorno, et bien que j’ai lu plusieurs de ses bouquins je ne suis pas toujours sûr de bien le comprendre (surtout dans DN), je vous laisse me corriger s’il y a des erreurs de compréhension.

      Je relève dans Notre joie : « L’individu est la zone de vérité. Non pas en tant qu’acteur libre, autonome, mais en tant que foyer de sensations. C’est en lui que s’évalue la convenance ou disconvenance d’un cadre familial, d’un nouveau métier, d’un genre de loisir, d’un aménagement urbain. C’est lui qui éprouve malaise ou bien-être pendant son samedi au centre commercial Lillenium. » (p. 287) Ce paragraphe là m’avait sauté aux yeux comme étant une application de la pensée d’Adorno, surtout la phrase sur le centre commercial (phrase toute simple en apparence cependant elle habite mon quotidien, j’y vois une grande puissance et elle m’en donne aussi). C’est l’une des idées principales de DN : l’expérience subjective d’un cadre social produit toujours une vérité enregistrée par l’individu (l’expérience est tautologique : si un cadre me fait sentir bien, alors quelque part en moi je me sens bien), cependant cette vérité n’est pas toujours facile d’accès, ainsi il faut une grande puissance pour re-sentir cette vérité, restituer l’expérience subjective en luttant contre les idées de l’extérieur qui falsifient (a minima conditionnent) notre enregistrement de ces vérités. Cette tautologie de l’expérience, ça me fascine, parfois j’y passe des heures à contempler le problème : quelque chose nous fait sentir bien ou mal, donc on se sent bien ou mal, cependant il y a des champs de forces énormes qui travaillent sur nous pour nous rendre cette expérience lointaine. Tout ça c’est le bagage théorique qu’Adorno m’a donné, et c’est la phrase de François qui m’a donné la puissance d’appliquer ça à tous les recoins de la vie en mode de production capitalise : faire bien attention à tous les affects qui me traversent quand par exemple, j’achète un truc au supermarché. Restituer le sentiment de me faire extorquer quelque chose, de jouer à un jeu social bien arbitraire et curieux, mais aussi être honnête avec soi-même et relever le sentiment de plaisir que me donne l’achat de quelque chose que je désirais. Avoir une haute estime de mes expériences, et considérer qu’a fortiori elles ont une vérité indéniable car logées en moi, vérifiées, enregistrées.

      • #75964 Répondre
        Clément
        Invité

        Est-ce que d’ailleurs on ne pourrait pas utiliser cette propriété de l’individu comme zone de vérité, et cette idée de la tautologie de l’expérience, pour juger des idées, des pensées ? Quand je lis des pensées qui n’ont qu’une faible attache au réel, qui ne seraient que le symptôme de sa maldigestion, je n’éprouve moi-même pas grand chose, des forces très faibles et malades me traversent, et j’y fais attention. Je ne vais pas citer d’exemple, pas envie de générer des balles perdues.
        En revanche quand je lis une pensée qui est forte, une pensée qui a digéré le réel et l’a travaillé, mon corps enregistre ça, de manière très physique. Je ne saurais le décrire, c’est un peu comme quelque chose qui s’active, qui bouge, quelque chose qui passe à travers moi, me fait ressentir le sol sous mes pieds. Par exemple, hier, j’écoutais Neige Sinno parler des propriétés qu’a sur la parole être à l’avant d’une voiture avec quelqu’un d’autre. Quelque chose en moi s’aligne, se met en mouvement quand j’entends une pensée intelligente comme la sienne. Puisque je fais confiance à mon expérience, alors je décide que cela est une preuve solide de la force de sa pensée.

        Pour faire vite : est-ce qu’on ne pourrait pas juger une pensée seulement à l’aune de ce qu’elle nous fait ? Est-ce là quelque chose de suffisant ? Si c’est le cas ça voudrait dire que :
        une pensée forte m’affecte fortement, une pensée m’affecte fortement donc elle est forte (voire vraie)
        une pensée faible m’affecte faiblement, une pensée m’affecte faiblement donc elle est faible (voire fausse)

        • #75965 Répondre
          Emile Novis
          Invité

          « est-ce qu’on ne pourrait pas juger une pensée seulement à l’aune de ce qu’elle nous fait ? »
          une pensée forte m’affecte fortement, une pensée m’affecte fortement donc elle est forte (voire vraie)
          une pensée faible m’affecte faiblement, une pensée m’affecte faiblement donc elle est faible (voire fausse) »

          .
          Cela ne me paraît pas suffisant.
          .
          Exemple : un individu dans une secte millénariste est très fortement affecté par les pensées sur la fin du monde. Se déploient de grandes pensées sur les évènements actuels compris comme signes du désastre imminent. Bien des adeptes sont très fortement marqués par ces pensées, ils regardent l’actualité ensuite et ils ont l’impression d’y voir le « réel ». Certains éprouvent même une joie très forte devant ces évènements, car ils y voient la réalisation de la pensée qu’ils ont entendu. Une joie morbide sans doute, mais il y a quelque chose comme une excitation, le sentiment d’être traversé par du « réel », lié aussi au paradis attendu.
          .
          Est-ce une pensée « forte » pour autant? A mes yeux, non, c’est même une pensée faible. Est-ce une pensée « vraie »? Non.

          • #75968 Répondre
            Emile Novis
            Invité

            Exemple plus concret : un ancien témoin de Jéhovah raconte que lorsqu’il était dans la secte, le jour du 11 septembre 2001, en apprenant l’attentat en cours devant la télé, il avait immédiatement appelé, avec une joie énorme, ses camarades adeptes de la même secte pour dire à quel point il était persuadé que ce qui se passait là était la vérification de tout ce qu’ils pensent depuis 100 ans. Il était très fortement affecté par une pensée, puisqu’ils se citaient des textes pour comprendre ce qui se passait. Ce n’était ni une pensée forte, ni une pensée vraie. Le réel avait disparu.

          • #75970 Répondre
            Clément
            Invité

            C’est bien le problème avec tout ça, c’est que si l’on est pas d’accord avec une idée, et que cependant on voit d’autres en ressentir une grande excitation, on peut tout simplement appeler cette excitation fausse, ces affects mensongers, ne pas considérer leur expérience légitime. EN, je ne t’accuse pas de mal honnêteté, je reconnais juste que ton expérience de pensée opère – intelligemment – un chemin légitime de falsification de l’expérience subjective d’autres.

            Je pensais aussi au contre-exemple des hommes et femmes « politiques. » Je me demande si Gabriel Attal, quand il produit ses pensées pauvres et lugubres, ressent en lui une joie, la traversée d’une pensée qu’il estime forte et réelle. Parfois je suis convaincu que ce n’est pas possible et qu’il fait cela en étant contrôlé par un ennui massif, mais comment pourrais-je être dans sa tête…

            • #75971 Répondre
              Emile Novis
              Invité

              @Clément
              Pour moi, une expérience n’est pas légitime ou illégitime, elle est, c’est tout. Un « foyer de sensibilité », c’est certain. Elle a le droit de cité? De fait oui, ce n’est pas une question d’ailleurs, puisqu’elle est ainsi et ce n’est pas autrement : elle ne demande pas la permission pour exister.
              .
              Mon expérience avec ce qu’il faut bien appeler un système totalitaire sectaire m’a convaincu que l’expérience pouvait en grande partie être totalement conditionnée par une fiction faible et fausse. Que notre perception sensible du monde pouvait être en partie (je dis bien en partie) le produit d’un délire collectif produit par une idéologie non moins délirante.
              .
              Il y a deux choses à mon avis : il y a des pensées qui affectent très fortement, d’autres non. C’est intéressant de se demander pourquoi cette pensée m’affecte comme cela, car je suis d’accord avec toi pour dire que ça dit quelque chose de nous et de notre expérience du réel. De là à en faire un critère de vérité ou de puissance de cette pensée, ça me laisse perplexe.

              • #75972 Répondre
                Emile Novis
                Invité

                ps : A mes yeux, l’affect n’est donc pas mensonger ou faux en tant que tel, il est. Mais il n’est pas nécessairement le symptôme d’une pensée vraie ou puissante.

                • #76014 Répondre
                  Clément
                  Invité

                  Emile,
                  Merci pour ta réponse, j’affectionne beaucoup ton intérêt pour la précision. J’ai répondu à benebene plus bas si tu veux continuer la conversation (tu peux sauter le 1) si tu veux)

                  • #76017 Répondre
                    Clément
                    Invité

                    D’ailleurs, je viens de voir que tu cites Simone Weil sur un autre post, j’étais tenté de citer L’Iliade ou le poème de la force ici, que j’ai lu comme une critique matérialiste des conditions de la pensée et qui m’a toujours inspiré sur ces questions-là, mais j’ai l’impression de m’éparpiller partout ! Peut-être pour plus tard 🙂

                    • #76163 Répondre
                      Emile Novis
                      Invité

                      @Clément

                      Très beau livre en effet. Je crois voir ce que tu veux dire à propos du matérialisme à l’œuvre dans ce livre, mais si tu veux développer un jour, je lirai avec intérêt.

            • #76006 Répondre
              benebene
              Invité

              ce que tu dis sur Attal est super intéressant @clément, je sais que je ramène tout à lui mais encore une fois adorno a une idée intéressante dessus. Il parle d’état schizoïde, d’une sorte d’anesthésie affective complète où on ne sent plus rien. Pour lui, c’est le risque que présente le capitalisme et son emploi de la raison instrumentale en tant qu’elle désaffectise tout. Il y a un chapitre très intéressant dans un livre qui s’appelle (Mis)readings of Marx in continental philosophy dessus, c’est trouvable sur z-lib je te le recommande fortement. Mais en gros on pourrait dire en effet qu’une des propriétés de la pensée libérale d’un capitalisme tardif conduit à des états d’anesthésie affective profonde qui pourrait expliquer ce que tu imagines d’Attal (ce avec quoi je suis pas forcément en désaccord, ça mérite d’approfondir la question) sans pour autant contredire ce qu’émile novis dit plus tôt 🙂

              • #76015 Répondre
                Clément
                Invité

                Je viens de voir ça, c’est très intéressant de parler avec quelqu’un qui semble connaître la pensée d’Adorno de près. Je sauvegarde l’article et le lirai prochainement. Merci de la recommendation

        • #75966 Répondre
          Clément
          Invité

          Je continue sur ma lancée. L’idée que l’individu soit zone de vérité, est-ce que ce serait pas le minimum requis d’une pensée émancipatrice ? Que je sois considéré comme sachant ou ignorant, que je sois d’un côté de la « pédagogie » ou de l’autre, que je sois à bac +5 ou sans diplômes, du Nord ou du Sud, je suis également zone de vérification des idées au même titre que tous ; en tant qu’individu j’enregistre aussi bien des vérités que n’importe qui, alors je suis aussi un juge légitime des idées.
          Bref, l’individu comme zone de vérité, ça implique : « nous prenez pas pour des cons ! »

        • #76005 Répondre
          benebene
          Invité

          je vois ce que tu veux dire. en l’occurence ça me paraît pas être le fond de la pensée d’adorno ni celle de bégaudeau, l’affect est pas preuve de vérité, je suis daccord avec émile novis la dessus. l’affect a évidemment une place dans la grille d’analyse et l’expérience subjective (lorsqu’elle est vraiment subjective c’est à dire quand elle casse la logique d’identité qu’adorno trouve dans la dialectique hégelienne, à savoir le fait que le mouvement dialectique aboutit à une synthèse où la contradiction est transformée en un nouvel état des choses qui contient ses termes précédents.) Pour adorno, et c’est ce qu’il développe dans dialectique négative suis à dialectique de la raison, c’est que l’idée qu’une forme de mouvement dialectique qui permettrait une conformité entre le concept et l’objet qu’il désigne est forcément fascisante par ce qu’elle force à détruire tout ce qui n’est pas conforme au concept. C’est une forme de raison qui devient instrumentale, détachée de là où elle est employée car pensée comme absolue et exempte des biais de celui qui l’emploie. Après adorno donne évidemment une place centrale à l’affect comme un moyen de casser cette logique d’identité, et c’est justement dans des moments d’expérience, de ressenti qu’il y a la possibilité de refuser le mouvement dialectique hégelien dans son aspect affirmatif. En gros, pour adorno, l’approche à avoir est négative, pas affirmative. Il y a clairement dans la manière dont on emploie la raison une logique asservissante dont il faut se défaire et prendre les choses par la négative, par la critique constante, l’épistémologie du rageux, ça permet pas d’arriver à une forme absolue de vérité mais aucontraire de se prévenir de l’objectif de vérité synthétique et donc de l’émancipation. Mais justement la manière dont tu parles de l’affect comme vecteur de vérité est à nuancer avec une perspective matérialiste, par ce que, je pense, on l’est ici, comme adorno, comme bégaudeau, comme marx et comme tous ceux dont on se revendique intellectuellement à gauche. Par exemple, un gars qui va voir à la télé une actu qui va parler d’un « ensauvagement des quartiers » et qui a un affect raciste et autoritaire va ressentir une résonnance avec cette idée et alors, si on suit ton explication, l’idée est vrai. Or c’est pas ça, chaque affect est affecté par son contexte d’émission. Mais ça veut pas dire que l’affect a pas une place centrale dans le fait politique et dans la vie en général, notamment dans son rapport aux idées et comment il est ce qui les met en mouvement. Ya Lordon qui en parle beaucoup si tu veux l’écouter ou le lire (surtout Désir et servitude), je pense que ça t’intéresserait.

          • #76013 Répondre
            Clément
            Invité

            Benebene tu gères, merci beaucoup. Ta compréhension de Dialectique Négative m’inspire beaucoup à y replonger, j’irais relire le bouquin quand ma pile est terminée. Tu n’as pas tort quand tu dis que l’affect n’est pas preuve de vérité dans la pensée d’Adorno comme tu le montres ensuite. Ça me pousse à essayer d’y penser plus clair.

            1) Je me pose des questions sur ce que tu appelles l’ « épistémologie du rageux » (formule qui m’a fait rire, merci). Veux-tu dire par là que dans l’approche négative dont Adorno se réclame, il y a quelque chose de l’ordre de la frustration, de la colère ? J’ai toujours compris son usage du mot « négatif » comme un strict synonyme de l’absence, de la différence. Par exemple, ici, l’approche négative, ce serait voir ce qui ne colle pas dans le tour de passe-passe de synthèse hégélienne, de conserver la non-identité, c’est ça ? Il me semblait que dans la préface de Raison et Révolution de Marcuse, l’auteur utilisait cependant le mot « négatif » en utilisant clairement l’ambiguïté du terme : la dialectique est négative dans la chasse à la non-identité des choses, et négative dans un sentiment décuplé par la dialectique de fausseté du monde, de se définir à l’aune de sa fausseté. Est-ce que tu serais d’accord avec cette interprétation plus large ? Est-ce que tu penses que l’usage du mot « négatif » dans les commentaires sur la dialectique ont aussi à voir avec une disposition affective de frustration ? (Ce qui ne me semble pas totalement incongru : par exemple, je crois mieux percevoir la fausseté du rapport marchand si je n’ai pas beaucoup d’argent et qu’il m’est plus douloureux de m’engager dans un achat car mes épargnes sont moindres, etc. D’ailleurs j’aime beaucoup le nom que Nicolas Framont a donné à sa revue, j’aime bien ce mot en général.)

            2) Je comprends tout à fait ton rappel qu’à gauche la philosophie doit se faire avec une perspective matérialiste (ce que je m’efforce de faire). Je pensais justement qu’en essayant de chercher dans les affects le signe de la santé d’une pensée, on pourrait se détourner d’une analyse idéaliste des pensées et plutôt aller chercher des signes dans ce que ces idées font aux corps. Je comprends tout à fait tes contre-exemples et ceux d’Emile Novis, ils sont justes. Par exemple, bien sûr qu’en secte, un affect vrai et fort n’est pas le signe d’une pensée attachée au réel. Quant à l’exemple du raciste qui est traversé par des affects racistes et forts, pourrait-on peut-être objecter que ses affects sont tristes (peut-être forts, mais tristes). D’ailleurs quand je parlais plus haut d’affects forts, je voulais dire forts dans le sens de puissants, joyeux. Un affect triste ou haineux peut-être « fort » mais j’aurais dû utiliser un autre adjectif, peut-être intense (?), pour montrer que j’opère cette hypothèse qualitativement plutôt que quantitativement.
            Pour reprendre la phrase de François que j’avais souligné, peut-être est-elle à interpréter différemment. On pourrait penser : un supermarché affecte non pas un consommateur mais bel et bien un individu, soit joyeusement ou tristement. J’avais interprété la phrase en fait comme telle : en entrant dans un centre commercial, notre corps en tant que surface d’enregistrement n’est jamais décidé, peut-être il y a bien-être, mais il y a surtout une ambiguïté dû à un fond de malaise qui inévitablement réside en nous, parfois remonte, est flairé par un sentiment d’inauthenticité à passer un samedi après-midi à faire des achats, opérer son travail de consommateur, une continuation bizarre des jours de travail de la semaine, savoir, malgré nos satisfactions de consommateurs, qu’il serait préférable de passer l’aprèm en forêt.
            Je sais ce que cette interprétation a de malhonnête, voire de facile : j’imagine que tout le monde ressent un malaise, même si fortement réprimé, dans un centre commercial. Que tout le monde sait qu’il serait mieux de passer l’aprem en forêt (je dis ça en ayant passé tous mes samedi aprèms d’enfance dans ces vilaines zones commerciales en périphérie de villes). C’est le même fantasme que j’ai avec comment j’imagine que le salariat est pensé : que tout le monde ressent un malaise à vendre sa force de travail en unité de temps, qu’il y a quelque chose de vampirique à vendre ses heures de vie (cette phrase me donne des frissons). Mais que sais-je, peut-être il y a des gens qui n’ont absolument aucune passion triste avec leur salariat, à la limite il faudrait aller voir chez les winners

            • #76021 Répondre
              Emile Novis
              Invité

              @Clément
              Merci pour ta réponse.
              Tu dis : « Quant à l’exemple du raciste qui est traversé par des affects racistes et forts, pourrait-on peut-être objecter que ses affects sont tristes (peut-être forts, mais tristes »
              .
              En ce qui me concerne, il m’est plus facile de te suivre dans cette voie. Je suis toujours perplexe sur la question de savoir si un affect est un bon critère de vérité d’une pensée, mais je crois qu’on ferait bien de distinguer les différents types de joies. Car le problème, c’est qu’il y a des joies authentiquement joyeuses, et des joies tristes, des joies qui se développement sur des lignes de tristesse, disait Deleuze. Sans cela, il n’y aurait pas besoin d’éthique. C’est parce qu’il existe des joies d’esclaves que nous avons besoin d’une éthique.
              .
              L’adepte qui se réjouit de la fin du monde qu’il croit imminente le 11 septembre 2001 éprouve bien une joie réelle, personne ne peut le remettre en doute. Mais c’est une joie morbide, qui se développe sur une ligne de tristesse : la peur de ne pas être sauvé, la destruction qui le terrorise et la soumission comme réponse pour sortir de cette destruction, le mépris des « gens du monde » accompagné du narcissisme fondé sur la certitude de faire partie d’une élite ésotérique.
              .
              Rien à voir, selon moi, avec une joie sans mélange à l’écoute d’un morceau de musique qu’on aime. Cette joie sans mélange, sans tristesse, intensifie notre sentiment de la réalité, à défaut de nous donner la vérité. La joie d’esclave peut nous enfoncer dans l’illusion sans que nous nous en rendions compte.

              • #76028 Répondre
                benebene
                Invité

                ah bah je viens de voir qu’émile avait déjà parlé de la distinction de deleuze c’est parfait hahah, en effet je pense qu’il faut distinguer l’expérience esthétique du morceau et l’expérience de l’affect racisme, je trouve que ton explication est vraiment claire dessus c’est cool à lire :))

            • #76027 Répondre
              benebene
              Invité

              Alors juste pour précision affect c’est vraiment pas un terme adornien, c’est spinoziste c’est juste que moi je l’applique par ce que le fond des deux concepts sont rapprochables je pense en tout cas je travaille en ce moment sur la possibilité de les mettre en écho autour de l’affect de dignité mais bref. pour le côté rageux c’est moi qui exagère, même si adorno c’était quelqu’un qui était très mélancolique et assez pessimiste dans l’absolu donc même si le terme est pas le meilleur je pense qu’il me balayerait pas pour autant pour l’avoir utilisé. Pour le côté négatif c’est assez dur à expliquer, d’autant plus que c’est la partie de l’oeuvre d’adorno que je connais beaucoup moins bien. Mais surtout vu que c’est une oeuvre qui refuse la synthèse au sens hégelien c’est difficile d’en donner une explication claire, ça fait partie du bordel malheureusement avec adorno. Mais en tout cas oui je pense que la négativité au sens du rageux que j’évoquais est aussi très forte dans sa démarche, en ça il tient beaucoup de Benjamin qui était vraiment dans cette énergie, et que je trouve encore plus fort pour le faire ressentir mais bref. Y’avait un gars sur les chemins de la philosophie qui disait que le pessimisme d’adorno était un pessimisme méthodologique, je sais pas si je suis 100% d’accord mais c’est plutôt vrai je trouve.
              Pour ta deuxième question, la raison pour laquelle je te dis qu’il faut pas être idéaliste c’est justement par ce que l’analyse que tu fais des affects fait primer l’idée sur le reste dans le sens où si elle est vraie elle a une incidence matérielle sur l’individu, elle l’affecte. Alors que pour moi le regard qu’il faut poser dessus est matérialiste, c’est à dire que la matière prime sur l’idée, que les conditions matérielles de l’individu en déterminent les affects et que donc ces affects vont déterminer sa mise en mouvement ou non en politique. Après c’est toujours dur de trancher sur l’affect pcq c’est un concept de spinoza au départ et je suis pas assez clair sur lui pour bien manier son concept sans me défaire de l’ambiguïté de sa pensée qui vacille entre idéalisme et matérialisme comme pas mal de ses contemporains. Je sais pas si c’est deleuze qui reformule spinoza ou spinoza lui même qui le formulait comme ça mais en tout cas dans un de ses cours sur spinoza il parle de passion triste et passion joyeuse ça peut faire écho à ce que tu me dis, ya des pdf dispo en libre accès et aussi des retranscriptions audio, ça vaut le détour de ce que j’ai écouté! Pour ce qui est de l’aprèm en forêt je vois ce que tu veux dire même si je pense pas que le but de la démarche c’est nécessairement de se retrouver dans une espèce de nature désocialisée pour retrouver une forme d’authenticité et de vie authentique, c’est des naturalismes un peu fascisant ça hahah
              Pour les affects du salariat oui je suis d’accord, un rapport sain au travail est un rapport de détestation du travail hahah bon après j’imagine que les petits gourmands en trading sont tellement matrixés que pour eux le salariat est une forme d’accomplissement en soi, c’est d’ailleurs un des trucs que développe Lordon (je sais plus si c’est directement lui ou si il l’emprunte à qqn) quand il explique que le propre du néo libéralisme, par rapport à un capitalisme fordien qui voulait rendre désirable le travail par ce qu’il procurait un salaire qui permettait une consommation en dehors de la sphère du travail, le néo libéralisme lui veut rendre le salariat désirable en soi, ce qui est sa tentative la plus crasse je trouve

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Répondre à : Répondre #75921 dans Bégaudeau et adorno (?)
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